Vous êtes sur la page 1sur 484
Grammaire comparée des langues indo-européennes, comprenant le sanscrit, le zend, l'arménien, le grec, le latin,

Grammaire comparée des langues indo-européennes, comprenant le sanscrit, le

zend, l'arménien, le grec, le

latin, le [

]

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Bopp, Franz (1791-1867). Grammaire comparée des langues indo- européennes, comprenant le sanscrit, le zend,

Bopp, Franz (1791-1867). Grammaire comparée des langues indo- européennes, comprenant le sanscrit, le zend, l'arménien, le grec,

le latin, le lithuanien, l'ancien slave, le gothique et l'allemand, par M. François Bopp. Traduite sur la deuxième édition et précédée

Tome Ier (-IV. - To.

1885-1889.

d'une introduction par M. Michel Bréal,

1/ Les contenus accessibles sur le site Gallica sont pour la plupart des reproductions numériques d'oeuvres tombées dans le domaine public provenant des collections de la BnF. Leur

réutilisation s'inscrit dans le cadre de la loi n°78-753 du 17 juillet 1978 :

- La réutilisation non commerciale de ces contenus est libre et

gratuite dans le respect de la législation en vigueur et notamment du maintien de la mention de source.

- La réutilisation commerciale de ces contenus est payante et fait

l'objet d'une licence. Est entendue par réutilisation commerciale la revente de contenus sous forme de produits élaborés ou de fourniture de service.

2/ Les contenus de Gallica sont la propriété de la BnF au sens de l'article L.2112-1 du code général de la propriété des personnes publiques.

3/ Quelques contenus sont soumis à un régime de réutilisation particulier. Il s'agit :

- des reproductions de documents protégés par un droit d'auteur appartenant à un tiers. Ces documents ne peuvent être réutilisés,

sauf dans le cadre de la copie privée, sans l'autorisation préalable du titulaire des droits. - des reproductions de documents conservés dans les bibliothèques ou autres institutions partenaires. Ceux-ci sont signalés par la mention Source gallica.BnF.fr / Bibliothèque

municipale de

(ou autre partenaire). L'utilisateur est invité à

s'informer auprès de ces bibliothèques de leurs conditions de réutilisation.

4/ Gallica constitue une base de données, dont la BnF est le producteur, protégée au sens des articles L341-1 et suivants du code de la propriété intellectuelle.

5/ Les présentes conditions d'utilisation des contenus de Gallica sont régies par la loi française. En cas de réutilisation prévue dans un autre pays, il appartient à chaque utilisateur de vérifier la conformité de son projet avec le droit de ce pays.

6/ L'utilisateur s'engage à respecter les présentes conditions d'utilisation ainsi que la législation en vigueur, notamment en matière de propriété intellectuelle. En cas de non respect de ces dispositions, il est notamment passible d'une amende prévue par la loi du 17 juillet 1978.

7/ Pour obtenir un document de Gallica en haute définition, contacter reutilisationcommerciale@bnf.fr.

GRAMMAIRE COMPARÉE

':'.

'

DES '•".'

LANGUES; ITOO-EUROPÉEMNES

.•••'

COMPRENANT

'

"

LE SANSCRIT, LE ZEND', L'ARMENIEN

v) A

<A

j

'4-,.' v-,

si £ }

'

LE GREC, LE LATIN, LE LITHUANIEN, L'ANCIEN SLAVE

LE GOTHIQUE ET L'ALLEMAND

\

J

PAR M. FRANÇOIS BOPP -

TRADUITE;SUR LA SECONDE ÉDITION,

ET

PRÉCÉDÉE.

.D'INTR 0 D DGTIONS

PAR

M. MICHEL

BRÉAL

-MEMBRE DE L'INSTITUT

PROFESSEUR DE GRAMMAIRE COMPAREE AD COLLEGE DE FRANCE

TROISIÈME ÉDITION

TOME iv

} ';:;

PARIS

IMPRIMERIE NATIONALE

M B.CCC LXX.X1X

GRAMMAIRE COMPARÉE

DES

LANGUES INDO-EUROPÉENNES

LIBRAIRIE HACHETTE ET Gie

BODLEVARD SAINT-GERMAIN, N° 7g.

EN VENTE A LA MEME LIBRAIRIE :

INDEX ANALYTIQUE

EXPLICATIF ET BIBLIOGRAPHIQUE À

LA

GRAMMAIRE COMPARÉE

,

DES LANGUES INDO-EUROPÉENNES DE FRANÇOIS BOPP, par M. Francis Meunier.

1 vol. grand in-8°

6 fr.

GRAMMAIRE COMPARÉE

DES

LANGUES INDO-EUROPÉENNES

PAR M.

MICHEL BRÉAL

PROFESSEUR

DE

GRAMMAIRE

COMPAREE

AD

COLLEGE

TOME IV

PARIS

DE

FRANCE

IMPRIMERIE NATIONALE

M

DCCC LXXX1X

INTRODUCTION.

Nous livrons aujourd'hui au public le quatrième tome

de la Grammaire de Bopp, avec lequel se termine l'ou-

vrage. La plus grande partie de ce volume est consacrée

à l'étude des suffixes; viennent ensuite les mots composés;

le livre finit par les indéclinables.

DE LA FORMATION DES MOTS.

L'étude des suffixes, qui est à peine esquissée dans nos

grammaires classiques, présente un grand intérêt, et nous

allons essayer de faire

comprendre quelques-uns des

enseignements qu'on en peut tirer. Nous avons déjà dit

quelle est l'origine des suffixes ] : le désir de montrer aux

yeux, ou de rappeler à l'esprit l'objet dont on affirme quel-

que qualité, a fait adjoindre aux racines attributives ou verbales une racine indicative ou pronominale. Ainsi ont

été formés les thèmes commeyug-a ce joug », aç-va ce cheval i>,

dâ-na ce don -n, gïiar-ma ce chaleur», pa-ti ce protecteur 11. Il

est probable que ces racines pronominales a, va, na, ma, ti, qui se retrouvent toutes comme pronoms, étaient d'a-

bord synonymes, et qu'elles servaient seulement, comme

1

Tome II, p. xxiv et suiv.

IV.

A

ii

INTRODUCTION,

autant de gestes phoniques, à diriger ou à retenir la

ou sur la chose dont on parlait.

pensée sur la personne

Mais les deux lois

intellectuelles qui régissent le langage,

et qui ont fait sentir leur influence de très bonne heure,

comme nous en observons encore l'action tous les jours,

Yanalogie et la répartition, ne tardèrent pas à s'emparer

des suffixes. D'une part, l'esprit s'habitua à ne plus guère

employer de noms qui ne fussent pourvus de quelqu'une

de ces syllabes démonstratives : de sorte qu'il arriva qu'à

l'exception d'un petit nombre de mots, appelés par Bopp

mots-racines, qui sont comme les restes d'un autre âge, tous les noms, adjectifs ou substantifs, furent revêtus d'un

suffixe. D'un autre côté, le besoin d'ordre et de clarté

fit répartir, autant qu'il était possible, ces syllabes de telle façon qu'elles ne formassent point double emploi, et que par le seul choix du suffixe on comprît s'il est parlé

d'un être actif ou passif, d'une cause ou d'un effet, d'une

action ou d'un instrument, d'une substance ou d'une qualité. A ces deux lois du langage ajoutez le besoin de perfectionnement inhérent à l'homme, qui lui fit créer,

par la combinaison des anciens suffixes, des suffixes nou-

veaux de plus en plus compliqués, de manière à indiquer

une foule d'idées accessoires et de notions dérivées : on

aura en peu de mots un aperçu du développement de cette partie de nos langues. Prenons comme exemple le substantif latin forliludo, ou

plutôt l'accusaûîfortitudinem 1. A première vue, nous dis-

Gomme il arrive assez souvent, le nominatif n'a pas Je même thème

que les cas indirects. Au nominatif, le thème est fortiludô(n); aux cas indi- rects, il est foriilûdin. C'est ainsi qu'on trouve le nominatif homâ(n) à côté

INTRODUCTION.

m

tinguons un thème forlilûdin, qui se décompose en deux

parties : forti et tûdin. Dans forti, nous avons une racine for, qui n'est autre chose que la racine fer « porter », suivie d'un suffixe primaire ti. Ce suffixe remplissait d'abord des rôles assez divers, puisqu'il a donné des noms d'agent

masculins comme vec-ti-s ecievier», hos-ti-s ce ennemi M, et

puisqu'il servait, d'un autre côté, à former des noms abs-

traits féminins, comme pes-ti-s ce perte, ruine 11, ves-li-s

cr vêtement A (primitivement ce l'action de se vêtir -n) 1. Le latin a plus tard allongé le suffixe ti, quand il doit être pris dans le sens abstrait, par l'addition du suffixe an; on

a obtenu ainsi une nouvelle série de mots, comme men-

ti-ô(n) ,por-li-6[n), pô-li-ô{ii).

Le mot for-ti-s est un nom d'agent signifiant ce celui qui

porte, qui supporte». Pour en tirer un nom abstrait, le

latin s'est servi du suffixe tûdôn ou tûdin, que nous trou-

vons encore dans lenitudo, magniludo, inultitudo. Ce suffixe

est secondaire, c'est-à-dire qu'il ne s'ajoute jamais immé-

diatement à une racine, mais qu'il a besoin d'avoir pour

appui un thème déjà formé. Si nous examinons ce suffixe, nous voyons qu'il se compose de deux et même de trois

parties : en premier lieu, nous avons un suffixe tu, qui

est employé seul dans les mots comme sta-tu-s, ac-lu-s,

du génitif homin-is; mais l'ancienne langue avait en outre un génitif

homôn-is ou liemôn-is.

1 Ces substantifs féminins en ti ne sont pas toujours reconnaissantes à première vue, parce qu'au nominatif ils ont éprouvé d'assez fortes contrac- tions. C'est ainsi que nous avons men-(ti)-s « pensée », par-(li)-s «partie».

Il n'est pas nécessaire d'ajouter que c'est le même suffixe que nous avons dans le grec pji-Ti-s «sagesse», (pâ-Ti-s «discours», Ç>v-ai-s «nature».

Voyez S 8/ii et suiv.

iv

INTRODUCTION.

sal-tu-s, mais qui se combine aussi avec d'autres suffixes,

auquel cas il a un u long; en second lieu, nous trouvons

don, din,

qui s'emploie sans le soutien de la syllabe tu

dans les mots comme cupî-dô(n), dulcê-dô(n), et qui lui-

même se compose

dans surdus,

du suffixe do ou dû, que nous avons

validus, et du suffixe déjà mentionné on, in,

présentent les mots comme ger-ôin), ger-ôn-em,

turb-

que

â(n), lurb-in-em. La jonction de ces deux éléments a eu

lieu dans la période helléno-italique, ainsi qu'on le voit

comme â)(8r)§wv, Aapr^&w. Mais

par les formes grecques

ou qu'elle ait négligé

la réunion du suffixe

non que la langue grecque

tu avec don paraît propre à l'Italie;

ne possède aussi le suffixe tu,

de le combiner avec d'autres syl-

labes; elle s'en est servie, par exemple, pour ses noms

abstraits en CTVVT}, tels que (ivy[x.o<Tvvri, crwÇ'poa-vvy] 1.

On voit que pour nous rendre compte de la formation d'un mot latin, tantôt nous avons dû sortir de la langue

latine, et tantôt nous avons pu nous renfermer dans cet

idiome. Le plus souvent, les éléments ainsi agglomérés'

en un suffixe sont si réduits par l'action du temps et

par

l'effet même de leur accumulation que le grammairien, pour les analyser, ne peut guère se passer de la com- paraison des autres langues. Dans le substantif genitrix,

outre la racine gen, la voyelle de liaison * et la désinence

s, on doit distinguer trois parties, qui ne sont

toutes

pas

du même âge : en premier lieu, le suffixe tr, reste du suf-

fixe lôr, 1er, en sanscrit tdr, tar,

lequel forme des noms

d'agent et des noms parenté, et servait originairement

Pour le changement de T en a, comparez le pronom de la seconde

personne crû.

INTRODUCTION.

v

pour le féminin comme pour le masculin, puisqu'on dit

mater aussi bien que paler; secondement,' le suffixe î,

reste de la syllabe yâ, qui dès la période indo-européenne a été employée pour former des féminins; troisièmement, la lettre c, débris d'un suffixe qui est venu plus tard se

surajouter au précédent et qui, en latin, a fini par faire

corps avec lui. Aucune partie de la grammaire ne fait mieux voir les substructions profondes et la croissance continue du lan-

gage. Mais les suffixes ne se développent pas seulement par l'adjonction de nouveaux éléments qui viennent s'ajou- ter à. leur partie finale; quelquefois ils gagnent aussi sur

le corps du mot et croissent par leur commencement. Un exemple fera comprendre le fait dont nous voulons par-

ler. Nous avons déjà mentionné le suffixe tu qui s'ajoute à

une racine ou à un thème verbal pour former des noms

comme ac-tu-s, rap-tu-s, strepi-lu-s, tinnî-tu-s, hortâr-tu-s.

Gomme les verbes de la première conjugaison sont les plus nombreux en latin, les noms en âlu-s, tels que

ploi'âtus, venâtus, judieâtus, se trouvèrent bientôt en assez

grande quantité pour que la langue, s'habituant à cette voyelle de soutien, l'incorporât au suffixe, qui dès lors

devint suffixe secondaire et s'ajouta à toutes sortes de thèmes nominaux. On obtint ainsi des mots exprimant un

état, tels que coelibâtup, concubinâtus, ou une fonction,

comme pontijicàtus, triumvirâtus, principâlus, Iribunâtus. La

voyelle a, qui appartenait primitivement au thème ver-

bal, s'en est détachée pour s'annexer au suffixe.

11 ne faut pas regarder ce fait comme accidentel. H est,

au contraire, fréquent,

et beaucoup de suffixes, dans

vi

INTRODUCTION,

toutes les langues de la famille, ont ainsi rongé leur thème

pour s'en approprier quelque partie. Les adjectifs grecs

xapvoeTÔs,

tfapSaXwTos,

paëSwTOs,

en

doivent leur w à l'analogie des verbes en ow, quoiqu'ils

ne dérivent eux-mêmes d'aucun verbe. Le latin virêlum

WTOS,

comme

s'explique

virêre; mais pomêtum, vinêtum,

quercêlum,

par

viminêtum, ont, à son exemple, emprunté cet ê. Les ad-

jectifs comme salulâris, limindris, Apollinâris, ont été faits

d'aprèsfamiliâris, stellâris, tabulâris. En grec, xvpa,T>ipds

« houleux

oli-fc-iipôs ce aligné » ont un v qui est parti des

»,

mots comme Tvyjijpos ce heureux », ToKpipôs ce hardi».

Toutes les fois qu'il se présente un fait de cette nature, le linguiste est placé en face d'une question de chrono-

logie, qu'il n'est pas toujours aisé de résoudre. On pour-

rait soutenir, par exemple, que le suffixe ara était déjà

affranchi dès la période helléno-italique, et même dès la

période indo-européenne. La question devient plus claire quand il s'agit de langues dont le développement nous est

bien connu. Le suffixe, si usité en allemand, ig, qui forme

les adjectifs tels quefreud-ig cejoyeux», Iraur-ig ce triste»,

gehàss-ig ce haineux», et qui se retrouve en anglais sous la forme y dans heart-y ce cordial», bloodry ce sanglant»,

worlh-y ce digne», s'approprie son i en quelque sorte sous

nos yeux. Si nous remontons jusqu'au gothique,

nous

voyons que le suffixe correspondant estga et ha; exemples :

môda-ga ce irascible », handu-ga ce agile», staina-ha cepiei-

reux» 1. Quand le thème auquel il est joint se termine

par

un i, cet .i-s'allonge : ainsi mahli eepuissance» fait malv-

Nominalif môdags, handugs, slamahs.

INTRODUCTION.

vu

lei-ga 1 ce puissant», listi ce ruse» fait listei-ga ce rusé». Cet allongement est probablement de la même nature que ce-

lui que nous constatons dans le latin canînus, ovîlis 2. La

langue s'est habituée peu à peu à Yi, qu'elle a réuni au

suffixe; et, l'a final étant tombé, on a obtenu un suffixe

îc, îg. En vieux haut-allemand, nous avons déjà des mots

comme upar-muot-îc ce fier»; en anglo-saxon, des adjectifs

comme groed-ig ce affamé», hâl-ig ce saint». Avec le temps, ce suffixe est devenu de plus en plus usité : si bien qu'en anglais il se joint même à des mots d'origine française,

comme

dans flowery

ce fleuri»,

faully

ce fautif», noisy

«bruyant». On voit que le g est tombé à son tour en an-

glais, de sorte qu'il reste simplement le son i, c'est-à-dire précisément la partie qui primitivement était étrangère

au suffixe 3.

Quelquefois, c'est une consonne, et non une voyelle,

qui vient ainsi s'ajouter au commencement. Les mots an-

glais commesweel-ness ce douceur », bright-ness ce splendeur »,

et les mots allemands comme verstànd-niss ce intelligence », fàul-niss ce pourriture », sont dérivés à l'aide d'un suffixe

qui, en gothique, a encore la forme assit; mais comme il

se joignait à des thèmes en n, tels que fraujin-assu eedo-

1 Ei est, en gothique, le signe orthographique qui représente ïî long.

2 La cause de l'allongement n'est pas bien connue. On peut supposer que les verbes de la dixième classe, qui sont les plus nombreux, ont con-

tribué à le provoquer. virere, qui ont donné

donnaient l'exemple de suffixes précédés d'une voyelle longue.

3 Voyez Ropp, Grammaire comparée, S G;5i, et Grimm, Grammaire allemande, II, p. 1298 et suiv.

Ainsi, en latin, les verbes comme amare, finire,

naissance aux participes amtdus, fmhus, virêtum,

vm

INTRODUCTION.

mination », leikin-assu ce guérison », la nasale a passe du

côté du suffixe et s'y est incrustée 1.

que Bopp, à qui

Nous avons insisté sur ces faits, parce

exemples, n'a pas tou-

jours aussi bien expliqué l'accroissement initial des suf-

nous empruntons les deux derniers

fixes. Ainsi dans les mots latins comme campeslris, silveslris,

il suppose (§ 846) que

nique 2. Mais pour

se

il faut partir des

Ys pourrait être une lettre eupho-

rendre compte de ce suffixe eslris,

adjectifs equestris, pedestris, qui sont for-

més, non pas directement de equus, ni de pes, mais des

dérivés eques

devant le

et ped.es; les thèmes nominaux equit, pedit,

suffixe tri, ont régulièrement changé leur t en s,

pour éviter la rencontre des deux dentales3, et la voyelle *',

se trouvant devant deux consonnes, a été changée en e 4.

La langue latine, une fois habituée au suffixe estri, s'en

est servie comme s'il formait un tout indissoluble.

On peut appliquer aux suffixes les paroles d'Ennius,

que vivants ils volent par la bouche des hommes. Ou plu- tôt il convient de distinguer dans chaque langue deux catégories de suffixes : les uns se trouvent dans un certain

nombre de mots ; mais ils sont comme enchaînés et ils ne

peuvent plus prendre leur essor pour se poser sur des for-

mations nouvelles. D'autres, au contraire, se trouvent en

liberté, et forment, au gré de celui qui parle, des séries

1

Voyez Bopp, Grammaire comparée, S g33.

2

Selon Pott, ce serait le t qu'il faudrait regarder comme la lettre eupho-

nique, et le suffixe stri ou ster ne serait autre chose que le verbe sanscrit sar «aller». (Recherches étymologiques, 2e éd. II, p. 554.)

3 Voyez S toi et comparez palud, qui Ml palus-tris.

4

Voyez S 6.

INTRODUCTION.

,s

entières de mots nouveaux]. Le rapport de ces deux caté-

gories change selon les temps et les lieux, et les révolu-

tions qui se produisent sur ce domaine ne contribuent

pas moins que la variation des sens et les modifications pho-

niques à la transformation graduelle des idiomes. C'est

par le nombre des suffixes mobiles que se mesure en

par-

tie la capacité de production d'une langue; les idiomes

qui, comme l'allemand, ont laissé se perdre ou se figer la

plupart de leurs anciens suffixes, sont obligés d'en em- prunter aux langues étrangères, ou de les remplacer

par

la composition. Mais même dans les langues où ce mode

de formation n'a jamais été engourdi, on constate des

changements et des retouches, comme si le temps usait les rouages de ce mécanisme.

Considérons maintenant de plus près le livre de Bopp,

et voyons de quelle façon il a.traité cette partie de la

grammaire. Deux plans différents s'offrent au linguiste :

il peut suivre l'ordre que nous appellerons morphologique, ou bien l'ordre grammatical. Dans le premier cas, il ran- gera les suffixes d'après leur forme, en commençant par

les plus simples : peu importe que sur sa route il rencontre

des substantifs, des adjectifs, des noms verbaux, des infini-

tifs, des participes; la forme seule décidera du classement.

A côté des noms en ana, comme nayana-m ce l'oeil », vadana-m

« la bouche », viendront se placer l'infinitif grec en evai

et l'infinitif germanique en an; le supin latin en lum sera

1 Comme exemples de suffixes en liberté, on peut citer, dans toutes les

langues anciennes, ceux qui servent à former le comparatif et le superlatif, les patronymiques et les diminutifs.

INTRODUCTION,

x

mis auprès des

en TUS, comme fipwTVs, SCUTVS;

noms grecs

Ce plan découvre le mieux l'usage très-varié que les diffé-

rents idiomes ont fait d'une seule et même formation; il en outre, l'avantage de se rapprocher le plus de l'ordre

a,

historique, puisque les suffixes les plus simples sont aussi,

selon toute apparence,

adopté cette disposition

les plus

anciens. Schleicher a

dans son Compendium. D'un autre

côté, l'ordre grammatical consisterait à mettre ensemble

les suffixes qui ont été appelés à remplir des fonctions

similaires; on ferait, par exemple, un chapitre de l'infi-

nitif, un autre du participe, un autre encore avec les

noms abstraits et avec les noms d'agent. Mais cette marche est beaucoup plus difficile à suivre, à cause du caractère

flottant des significations. Notre auteur s'est décidé pour

un parti intermédiaire : il a établi deux catégories; dans

la première, il place tous les suffixes qui, ayant donné

des participes, ou des infinitifs, ou des noms verbaux,

ont un rapport plus intime avec la conjugaison 1, et il

réunit dans la seconde ceux qui ont produit uniquement

des adjectifs ou des substantifs. Cette division une fois

faite, il suit habituellement l'ordre morphologique à l'in-

térieur de chaque catégorie.

Les paragraphes consacrés par Bopp à l'infinitif sanscrit

sont au nombre des plus remarquables de son ouvrage 2,

1 SS 779-906. Dans celte première catégorie, Bopp fait encore une dis-

tinction. Il commence par les suffixes qui, comme le participe présent en

mit, le participe parfait en OT, le participe

dans leur forme une idée de temps et de voix; et il continue

en mâna, impliquent

par ceux qui,

moyen

comme le suffixe ta, doivent seulement à l'usage leur de'Lerminalion à cet

égard. Ce sont les termes employés par l'auteur (S 810).

2

S 8Z19 et suiv.

INTRODUCTION.

x,

Il a le premier montré que l'infinitif, dans toutes les

langues, n'est pas autre chose ce qu'un nom abstrait, dif-

férant seulement des autres substantifs par le privilège

qu'il a de gouverner le même cas que le verbe, et d'être

souvent construit d'une façon plus libre. » Nous ne pou-

vons entrer ici dans le détail de la discussion que Bopp

eut à soutenir, sur ce sujet, contre Schlegel et Lassen, et dans laquelle Guillaume de Humboldt vint se ranger de

son côté. Disons seulement que ces paragraphes, ainsi que ceux où il est traité de l'infinitif germanique 1, sont d'une

haute importance pour la syntaxe, et qu'ils éclairent d'un jour nouveau la construction appelée infinitive. Ils sont

encore intéressants à un autre point de vue : ils montrent

comment l'esprit finit par se soumettre la matière du lan- gage, et comment il fait entrer dans les infinitifs et dans

les participes, soit à l'état latent, soit d'une façon expli-

cite, des notions de temps, des idées d'actif et de passif,

qui étaient primitivement étrangères à ces formations no-

minales 2.

Au lieu que dans l'étude des temps, des modes, des

personnes, les différentes langues indo-européennes pré-

sentent entre elles le plus remarquable accord, elles s'écar-

tent les unes des autres quand on arrive à l'infinitif et aux formes qui s'y rattachent. Il n'y a aucune analogie, par exemple, entre dâtum, SiSévou et dare. La raison de ces

divergences se devine. L'infinitif est un nom exprimant

1

S 871

et suiv.

2

Même dans nos langues modernes, l'infinitif peut encore s'employer

sans impliquer une idée d'actif ou de passif. Citons seulement les locutions comme : agréable à voir, facile à retenir.

su

INTRODUCTION,

l'action et doué de la force transitive; niais nos langues

former des noms de cette

avaient à leur disposition, pour

sorte, une grande quantité

de,suffixes, et après avoir long-

temps tâtonné dans leur choix, elles ne se sont chacune

arrêtées à certains suffixes qu'après leur séparation. Notre

auteur, qui a bien reconnu la cause des faits, laisse cepen- dant régner quelque incertitude sur plusieurs points de

détail. Il semble croire, par tive est entrée après coup

exemple, que la force transi-

dans ces noms, tandis qu'il est

plus vraisemblable de penser qu'elle est, au contraire,

un héritage des anciens temps. Plus les langues avancent

en âge, plus devient tranchée la limite qui sépare du nom verbal le substantif proprement dit; mais à l'origine, cette

limite est assez indécise. Bopp montre (S 81 h) que les noms

en târ, comme dâtâr ce donateur », se construisent dans les Védas avec l'accusatif, et qu'on trouve, par exemple, des tours comme data maghâni adator divitias» 1; il en rap- proche avec raison certaines phrases de Plaute, telles que :

Quid tibi liane curatiost rem? Quid tibi hune receptio ad te est

meum virum? Mais on est d'autant plus surpris quand il

ajoute que les noms comme tactio, receptio, et les supins

comme notum, diclum, ont pris leur force verbale sur le

sol de l'Italie 867). C'est intervertir, en quelque ma- nière, l'ordre historique, et méconnaître la marche du

langage 2 : parmi beaucoup

de formations, quelques-unes

1 Ces noms en târ ont conservé, comme on sait, leur force transitive en

sanscrit, puisqu'ils ont fourni à la conjugaison un futur périphrastique :

dâlâsmi (pour data asmi) «je donnerai», dâtâsi (pour data asi) «tu don-

«il donnera». Il en est de même pour la forme congénère

daturus en latin.

2 Au contraire, Bopp est disposé à admettre que l'infinitif slave en lu

neras», data

xm

conservent leur énergie verbale; mais nous

Ce chapitre de la grammaire

a pu

n'en voyons

guère qui, après l'avoir perdue, la regagnent 1.

être approfondi en

ces dernières années, grâce à une