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Parlons francophone !

Les francophones sont épatants ! Ils créent des mots nouveaux avec allégresse ;
j’en fais mes délices (1) les plus appréciées. Adoptons cette néologie (2), car elle est
souvent plus simple et plus intelligible que la formulation du français de référence.
Prenez les verbes : la première conjugaison est d’une enviable commodité pour en
fabriquer. Par exemple, en Afrique on confiture (3) ses tartines. Ah ! faut-il que le
français d’Afrique soit inventif, pour que nous confiturions nos toasts matinaux,
quand le français général les beurre seulement ! Chez les substantifs, c’est la foire
aux suffixes. La votation (4) suisse consulte les citoyens, l’essencerie (5) sénégalaise
vend du carburant. Vous aimerez avec moi ce français savoureux. Ah ! qu’il est
doux de se soleiller (6) au Québec, dans une berçante (7) louisianaise jusqu’à la
brunante (8), puis la noirceur (9) québécoise, en sirotant un café cassé (10) marocain,
tout en échangeant des noms de caresse (11) ! Pendant des siècles on a épuré la
langue française, lui procurant une élégante rigueur ; fort bien. Nous devons
aujourd’hui encourager l’essor d’une langue mondiale, célébrer sa richesse, nous
en enrichir. Faites comme moi : parlez francophone !

1. Délices. Ce mot est masculin au singulier, féminin au pluriel. Comme amour et orgue.
2. Néologie. Du grec neos, « nouveau » et logos, « discours », désigne la création de mots nouveaux dans une
langue.
3. Confiture. Infinitif : confiturer. Fréquent en Afrique centrale, ce verbe est très commode. Beurrer, « étendre du
beurre » existe en français général depuis le XIIIe siècle.
4. Votation. Courant en Suisse depuis le XVIIIe siècle, ce terme désigne une consultation des électeurs. Il permet de
réserver à vote le sens d’action individuelle (chaque vote compte) ou de décision finale (le vote a été négatif).
5. Essencerie. Bien formé, d’usage courant en Afrique de l’Ouest et du Centre, ce terme remplace avantageusement
poste d’essence ou l’horrible anglicisme station-service.
6. Soleiller. D’usage en Acadie et au Québec, ce verbe pronominal, qui existait en France au Moyen Age, signifie «
s’exposer au soleil ».
7. Berçante. Ce terme désigne en Louisiane un fauteuil à bascule. L’anglais dit rocking-chair.
8. Brunante. Ce terme désigne au Québec la tombée du jour : à la brunante. On peut encore entendre en France à la
brune, « au crépuscule ».
9. Noirceur. Désigne au Québec l’obscurité de la nuit : à la noirceur, « à la nuit tombée ».
10. Cassé. Cette expression désigne couramment au Maroc une préparation de café, où une petite quantité de café
est ajoutée à un café court. En France on entend café noisette.
11. Caresse. Courant en Côte d’Ivoire pour désigner un surnom affectueux utilisé par un intime.
Cartier d'hiver
Il serait ad hoc (1) que nous célébrassions (2) le 150e anniversaire de
l’indépendance du Canada et que nous virassions (3) une brosse sans pour autant
que nous nous bourrassions (4) la face. Si Jacques Cartier "découvrit " le golfe du
Saint-Laurent au XVIe siècle et importa le français, les premiers occupants furent
les Amérindiens, il y a environ quinze mille ans, et les Vikings, dès le XIe siècle.
Après une kyrielle (5) de guerres, le 1er juillet 1867, furent proclamés
l’indépendance et le bilinguisme, bien qu’on y parle quelque deux cent langues
dans les familles. Deuxième plus vaste pays du monde, le Canada compterait plus
de trente et un mille lacs, sans que l’on connaisse leur nombre exact : il faudrait
qu’un Élisée Reclus autochtone (6) les comptât précisément ! Il ne faudrait pas que
nous prissions les Québécois pour des valises (7) tant leur inventivité est grande :
un employé de bureau qui travaille peu est un "pousseux" de crayon ; et un
rêveur, un "pelleteux" de nuages. Il conviendrait plutôt que nous leur rendissions
grâce pour la défense du français : ils luttent férocement contre les anglicismes et
inventèrent courriel, clavardage (8) et baladeur (9), entre autres.
1. Hoc. Du latin, "ad hoc", pour cela. Qui convient parfaitement.
2. Célébrassions. Imparfait du subjonctif de célébrer, commandé par « il serait ad hoc ».
3. Virassions. Imparfait du subjonctif de virer, commandé par « il serait ad hoc ». L’expression québécoise « virer
une brosse » signifie « faire la fête ».
4. Bourrassions. Imparfait du subjonctif de bourrer, commandé par « il serait ad hoc ». L’expression québécoise « se
bourrer la face » signifie « manger beaucoup ».
5. Kyrielle. Mot féminin qui signifie : longue suite de paroles ou de choses. Du grec « kyrie eleison », Seigneur
prends pitié.
6. Autochtone. Du grec « auto xton », qui est issu du sol, qui vit là où il est né.
7. Valise. Expression québécoise qui signifie « considérer quelqu’un comme naïf, crédule, un peu stupide ».
8. Clavardage. Equivalent français de « chat ».
9. Baladeur. Equivalent français de « walkman ».