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MAΪEUL ROUQUETTE

QUATRE TEXTES PSEUDO-BÈDIENS


RELATIFS AUX APÔTRES
ET LEURS SOURCES

La question de la commémoration liturgique des apôtres dans


l’Occident Médiéval fait actuellement l’objet de diverses études,
la plupart sous la direction de Els Rose. Nous nous proposons
dans cet article d’apporter des nouveaux éléments au dossier,
à travers l’analyse de plusieurs soit disantes homélies attribuées
à  Bède le  Vénérable et consacrées aux apôtres Barthélémy,
Simon et Jude, Jean, ainsi que Pierre et Paul.
Ces textes n’ayant à  notre connaissance jamais été étudiés,
notre article se donne une mission simple : les sortir de l’oubli,
en exposant leurs contenus, en identifiant leurs sources et en
analysant la manière dont elles ont été reprises.

1. Le troisième livre des homélies de Bède :


un recueil hétéroclite et peu étudié
La Patrologie Latine de Migne attribue à Bède le Vénérable trois
livres d’homélies. 1 Si les deux premiers, que Bède lui même men-
tionne, 2 ont bien été étudiés, et édités à nouveaux frais en 1955, 3

1  Beda, Liber Primus – Homiliae Genuinae, PL 94.94-134 ; Id., Liber Secun-

dus – Homiliae Item Genuinae, PL 94.134-267 ; Id., Liber Tertius – Homiliae


subdititiae, PL 94.267D-516A.
2  Id., Histoire ecclésiastique du peuple anglais, V, 24, 2, éd. Michael Lapidge,

trad. Pierre Monat et Philippe Robin, avec des annot. d’André Crépin, 3 voll.,


SCh 491, p. 191.
3  Id., Homiliarum euangelii libri ii, in Opera homiletica. Opera rhythmica,

éd. David Hurst, CCSL 122, pp. 1-378.

10.1484/J.ASR.5.107504

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le troisième livre n’a fait l’objet que d’une brève étude de Jean


Leclerq en 1947. 4
Celle-ci au demeurant n’est pas exempt d’erreurs, puisqu’elle
attribue la création de ce troisième livre à  l’éditeur anglais
des œuvres de Bède en 1843, John Giles, 5 qui aurait classé ces
homélies dans les subdititiae (sic). 6 En consultant l’ouvrage on
constate que ces homélies en sont en réalités absentes. Il est donc
vraisemblable que Jacques-Paul Migne lui même soit à l’origine
de ce troisième livre d’homélies. 7
En effet, si Migne mentionne Giles comme éditeur des homé-
lies de Bède, il ne suit pas sa classification, qui ne relève que de la
composition typographique :
The Homilies in this volume have been printed without
regard to order, but as best suited the convenience of the
compositors. 8

Dès lors, d’où proviennent les homélies de ce troisième livre?


L’organisation des deux premiers livres des homélies dans l’édi-
tion de Migne 9 suit celle proposée par Mabillon. 10 En outre, ce
dernier considère toutes les autres homélies comme soit apo-
cryphes (subdititiae), soit douteuses, soit certainement extraites
des commentaires authentiques de Bède sur Marc et sur Luc. 11

4  J. Leclercq, Le IIIe livre des Homélies de Bède le Vénérable, in « Recherche

de Théologie Ancienne et Médiévale », XIV (1947), pp. 211-218.


5  J. Allen Giles, The Complete Works of Venerable Bede, Londre, Wittaker

et Co., 1843-1844, V.
6  Leclercq, Le IIIe livre des Homélies de Bède le Vénérable, p. 212.

7
  De fait, comme le montre le tableau proposé dans G. Morin, Le recueil
primitif des homélies de Bède sur l’Evangile, in « Revue Bénédictine » 9 (1892),
pp. 315-326, une grande partie de ces homélies se retrouve dans les deux pre-
miers livres. En ce qui concerne les autres, à savoir les homélies numérotées par
Giles 7, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 19, 58, les outils de recherche actuels nous permet-
tent de constater qu’il s’agit d’extraits des commentaires sur les évangiles. Ces
« homélies » commencent chez Migne dans le volume 92, aux colonnes 473B,
381D, 205B, 467B, 542B, 417B, 510D, 475D, 800C.
8  Giles, Preface, in The Complete Works of Venerable Bede, p. xiii.

9  Beda, Liber Primus – Homiliae Genuinae ; Id., Liber Secundus – Homiliae

Item Genuinae.
10  J. Mabillon, Ven. Bedae Elogium historicum, § 31, PL 90.30-33.

11
  « aut subdititia[e][...], aut dubia[e], aut certe ex sinceris Bedae commen-
tariis in Marcum et Lucam expressa[e] » (ibid., § 32, col. 33).

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QUATRE TEXTES PSEUDO-BÈDIENS RELATIFS AUX APÔTRES ET LEURS SOURCES

Or le titre du troisième livre proposé par Migne est justement


subdititiae. 12 Il  est donc vraisemblable que Migne a  repris ce
titre chez Mabillon, en ajoutant dans ce livre toutes les homélies
qu’il retrouvait dans les éditions antérieures, c’est-à-dire, si on
en croit la page de garde de Migne, dans l’édition de Cologne
de 1612. 13
L’édition de 1612 reprend celle faite par Johann Herwagen
à Bâle en 1563, 14 qui elle même révise et complète des éditions
de Cologne 1535 et  1541 15 en les étendant, notamment par
les textes étudiés dans le présent article. 16 Néanmoins Migne
ne mentionne que l’édition de  Cologne de  1612, et non celle
de 1563 à Bâle. Cette dernière est la première, à notre connais-
sance, à proposer les homélies objets de notre étude. Malheu-
reusement, la seule indication quant à  la provenance des ces
homélies est la suivante : « Sermones aliquot varii, in vetustis-
simo codice reperti, hactenus nunqua excusi » (Quelques ser-
mons divers, retrouvés dans un très ancien codex, jusqu’à main-
tenant jamais exhumés). 17 Nous n’avons pu jusqu’à maintenant
retrouver ce manuscrit.
Nonobstant cette erreur quant à  l’origine de ce troisième
livre, le travail de Jean Leclercq reste précieux, puisqu’il com-
plète celui de Mabillon, en distinguant les extraits des œuvres de

12   Beda, Liber Tertius – Homiliae subdititiae.


13   A. Hieratus – I. Gymnicus, Beda Anglosaxonis Presbyteri in omni disci-
plinarum genere sua aetate doctissimi operum, 7  voll., Cologne, 1612. La  page
de garde mentionne également l’édition de Giles (Giles, The Complete Works
of Venerable Bede), mais nous avons déjà analysé la question (nt. 7).
14  Johann Herwagen, Operum Venerabilis Bedae  : in  quo Conciones

&  scripta continentur, quae ad Ecclesiame instruendam, piorúmque animos


excitandos multum faciunt  : eorū uerò nomenclatio, pagella uerba habetur,
7 voll., Bâle, 1563.
15  Homiliae Venerabilis Bedae Presbyteri anglosaxonis, theologi celeberrimi,

in D. Pauli epistolas & alias ueteris & noui testamenti lectiones tam de tempore


quàm de sanctis, ut per totum annum in templis legintur nunc primus excusae,
éd. Ioannes Gymnicus, Cologne, 1535 ; Homiliae Venerabilis Bedae Presbyteri
anglosaxonis, theologi celeberimi, hyemales, quadragesimales, de tempore item
& sanctis, nūc denuo summa diligentia restitutae, éd. Ioannes Gymnicus, Colo-
gne, 1541.
16  Sur ces anciennes éditions, voir M. Gorman, The canon of Bede’s works

and the world of Ps. Bede, in « Revue Bénédictine », CXI (2001), pp. 436-437.


17
  Herwagen, Operum Venerabilis Bedae, col. 472.

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Bède des commentaires non bèdiens de Matthieu et Luc et des


homélies pseudo-bèdiennes sur Matthieu et Luc.
Parmi ces dernières, Jean Leclerq suggère, à partir de traces
de basse latinité et de vocabulaire recherché, que certaines de
ces homélies pourraient éventuellement être d’un même auteur
anonyme. 18 Il s’agit des homélies 88 à 103 de l’édition de Migne,
ainsi que de l’homélie 106. En outre les homélies 85-86, consa-
crées à Saint Wigbert, pourraient s’y rattacher. 19 Les intuitions
de Jean Leclerq mériteraient d’être confirmées ou infirmées
à  l’aide d’une étude plus systématique. Pour notre part, nous
nous pencherons sur quatre de ces homélies (88, 90, 92 et 94)
relatives aux devenirs des apôtres, consacrés respectivement  à
Simon et Jude, 20 Barthélemy, 21 Jean, 22 Pierre et Paul. 23 Il s’agira
de voir à quelles traditions, notamment apocryphes, ces homé-
lies puisent, afin de déterminer leurs parentés éventuelles.

2. Analyse des homélies


2.1. Sur Simon et Jude (Hom. 88)
Quelques remarques s’imposent au préalable quant à la nature
de notre texte. S’il est présenté comme homélie par ses éditeurs,
cette appellation mérite réflexion. En effet on n’y  trouve ni

18   Leclercq, Le IIIe livre des Homélies de Bède le Vénérable, p. 217 nt. 33.


19   Si tel était le cas, nous aurions là un indice du milieu d’origine de ces
homélies, puisque Wigbert n’est pas un saint particulièrement répandu.
20  Pseudo-Beda, Homilia LXXVIII de Simone et Juda, PL 94.489C-490A ;

Id., Sermo de Simone et Iuda, in  Hieratus – Gymnicus, Beda Anglosaxonis


Presbyteri operum, col. 351 ; Id., Sermo de Simone et Iuda, in Herwagen, Ope-
rum Venerabilis Bedae, coll. 489-490.
21  Id., Homilia  XC de Sancto Bartholomaeo, PL  94.490C-491B  ;

Id.,  De  S.  Bartholomaeo, in  Hieratus  –  Gymnicus, Beda Anglosaxonis


Presbyteri operum, coll. 352-353 ; Id., De S. Bartholomaeo, in Herwagen, Ope-
rum Venerabilis Bedae, coll. 490-491.
22  Id., Homilia XCII de Sancto Joanne Evangelista, PL  94.494B-494D  ;

Id.,  De  Sancto Ioanne Evangelista, in  Hieratus  –  Gymnicus, Beda Anglo-
saxonis Presbyteri operum, coll.  355-356  ; Id., De  Sancto Ioanne Evangelista,
in Herwagen, Operum Venerabilis Bedae, coll. 495-496.
23
  Id., Homilia XCIV De  sancto Petro et Paulo, PL  94.495D-498A  ;
Id., De  sancto Petro et Paulo, in  Hieratus  –  Gymnicus, Beda Anglosaxonis
Presbyteri operum, coll. 357-359 ; Id., De sancto Petro et Paulo, in Herwagen,
Operum Venerabilis Bedae, coll. 497-500.

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QUATRE TEXTES PSEUDO-BÈDIENS RELATIFS AUX APÔTRES ET LEURS SOURCES

interpellation de l’auditoire, ni éloge des apôtres, ni explication


de type moral ou théologique, ni allusion au contexte liturgique,
bref aucun élément qui permettrait de classer ce texte dans la
catégorie des homélies. Il  semble plutôt être un résumé d’une
vie d’apôtres. Dès lors nous lui voyons deux usages possibles :
– Texte destiné à être lu dans le cadre liturgique à la place ou en
sus des péricopes bibliques.
– Notice destinée à  être intégrée dans un mémorandum sur
des apôtres ou des saints, éventuellement de type calendaire.
Venons en maintenant au contenu lui même. La  parenté du
texte avec la Passion de Simon et Jude présente dans la col-
lection des Virtutes Apostolorum, qualifiée improprement de
collection du Pseudo-Abdias, 24 apparaît au premier regard. 25
En effet, la première phrase de l’homélie 88 est une reprise de
celle des Virtutes : 26 27
Homilia LXXVIII
De Simone et Juda Lib. VI
de Simone et Juda
Simon cognommatus Cha- Simon et Jude apostoli
naeus, & Iudas, qui & Domini, ingressi regionem
Thaddæus & Zelotes ipsi Persidis per voluntatem Dei,
Apostoli Domini nostri Iesu
Christi, cum per revela-
tionem Spiritus sancti per
fidem27 fuissent regionem

24
 Voir E. Rose, Virtutes apostolorum : Editorial Problems and Principles,
in « Apocrypha », XXIII (2012), pp. 22-23.
25  Dans l’attente de l’édition critique cette passion, nous sommes contraint

de suivre la version proposée en  1703 par Fabricius (De  Simone et Juda
Lib. VI, in Codex Apocryphus Novi Testamenti, éd. Johann Albertus Fabricius,
Hambourg, Benjamin  Schiller, 1703, pp.  608-634) pour ce qui concerne le
texte latin. En revanche nous utiliserons la traduction proposée dans la Pléiade
lorsque nous nous référons à des passages sans les citer (Passion de Simon et
Jude, in  Écrits apocryphes chrétiens, trad.  et annot.  Dominique Alibert et  al.,
vol.  2, Paris, Gallimard, 2005, pp.  843-864). Lorsque nous fournissons des
traductions au texte latin, nous nous appuyons systématiquement sur l’édition
de Fabricius. En revanche nous signalons le parallèle dans la traduction de la
Pléiade, qui ne s’appuie pas sur Fabricius.
26  De  Simone et Juda Lib.  VI, p.  608  ; Pseudo-Beda, Homilia LXXVIII

de Simone et Juda, col. 489 ; voir également Passion de Simon et Jude, I, p. 843.


27  Note proposée par Lipsius, Persidis. Cette variante, plus vraisemblable,

est attestée, entre autre, dans Vienne, ÖNB, 455, f. 134v.

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M. ROUQUETTE

Homilia LXXVIII
De Simone et Juda Lib. VI
de Simone et Juda
ingressi, invenerunt statim invenerunt duos magos,
inter initia suæ præedicatio- Zaroen et Arfaxat, qui
nis duos ibi magos, Zaroen fugerunt a  facie Matthaei
& Arfaxat, qui a  facie apostoli de Aethiopia [...]
Sancti Matthæi Apostoli de
Æthiopa fugerunt.
Simon surnommé le Cana- Simon et Jude, apôtres du
néen, et Jude, qui était Thad- Seigneur, étant entrés dans
dée le Zélote, eux même la région de Perse par la
apôtres de Notre Seigneur volonté de Dieu, trouvèrent
Jésus-Christ, alors qu’ils deux magiciens, Zaroen et
étaient entrés par une révé- Arfaxat, qui depuis l’Éthiopie
lation du Saint Esprit [et] fuyaient le regard de l’apôtre
par la foi dans la région, Matthieu.
trouvèrent immédiatement
sur place deux magiciens,
Zaroen et Arfaxat, qui depuis
l’Éthiopie fuyaient le regard
de l’apôtre Matthieu.

Les formulations nous semblent trop proche dans le vocabulaire


pour ne pas laisser penser que l’auteur de l’homélie avait à  sa
disposition une version de la Passion de Simon et Jude, et non
simplement des souvenirs quant au devenir de ces disciples.
Pour ce qui concerne la suite du texte, l’auteur ne reprend
que certains passages de la passion. Ces passages sont :
– L’épisode des devins condamnés au silence et retrouvant la
parole afin que leur fausseté soit démontrée. 28
– La  prédiction de paix avec l’Inde, effectivement accomplie,
qui est la suite directe de l’épisode précédent, puisqu’elle
vient contredire la prédiction de guerre des magiciens. 29
– L’épisode des serpents envoyés par les magiciens et qui
les attaquent finalement sous ordre des apôtres, sans pour

28  Passion de Simon et Jude, 6-7, pp.  845-846  ; Pseudo-Beda, Homilia

LXXVIII de Simone et Juda, col. 489C-D.


29  Passion de Simon et Jude, 8-11, pp.  846-848  ; Pseudo-Beda, Homilia

LXXVIII de Simone et Juda, col. 489D.

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QUATRE TEXTES PSEUDO-BÈDIENS RELATIFS AUX APÔTRES ET LEURS SOURCES

autant les tuer, car les apôtres sont là pour la résurrection et


non pour la mort. 30 Notons que l’auteur reprend quasi-tex-
tuellement la prière de dispersion des serpents : 31 32
Homilia LXXVIII
De Simone et Juda Lib. VI
de Simone et Juda
Redite in nomine Jesu Christi In nomine Domini nostri
ad loca vestra, atque omne Jesu Christi, venenum quod
venenum quod in hos magos infundi[s]tis,32 auferte, et
infudistis, auferte vobiscum. redite ad loca vestra [...]
Au nom de Jésus-Christ, Au nom de Jésus-Christ, le
retournez dans vos repaires, venin que vous avez répandu,
et tout le venin que vous avez emportez-le, et retournez
répandu dans ces magiciens, dans vos repaires [...]
emportez-le avec vous.
– Le baptême de l’ensemble de la population. 33
– Le martyre des apôtres, y compris la mention de la date. 34
Le texte se conclut par la mention de la date de célébration de
la passion, reprise des Virtutes, avant de préciser que les apôtres
vivent dans le repos éternel. 35
L’auteur ignore la description de la prédication des magi-
ciens Zaroes et Arfaxat et la mention de l’envoi des apôtres. 36
De même, il ne reprend pas les épisodes du blanchissement du
diacre calomnié, 37 de la guérison du genou de l’ami du roi 38 (qui

30  Passion de Simon et Jude, 21-22, pp. 854-855 ; Pseudo-Beda, Homilia

LXXVIII de Simone et Juda, col. 489D.


31
  De Simone et Juda Lib. VI, p. 624 ; voir également Passion de Simon et
Jude, 21, p. 855.
32 Le s de infudistis est absent dès l’édition de 1563 (Pseudo-Beda, Sermo

de Simone et Iuda, col. 490). Nous le rétablissons.


33  Passion de Simon et Jude, 28, p. 858 ; Pseudo-Beda, Homilia LXXVIII

de Simone et Juda, coll. 489D-490A.


34  Passion de Simon et Jude, 34, p. 862 ; Pseudo-Beda, Homilia LXXVIII

de Simone et Juda, col. 490A


35  Id., Homilia LXXVIII de Simone et Juda, col.  490A. La  présence de la

date dans les Virtutes atténue l’hypothèse selon laquelle notre texte serait une
notice calendaire, hypothèse que l’on pourrait tirer de la présence de la date du
martyre dans notre texte.
36
  Passion de Simon et Jude, 2-3, pp. 843-844.
37  Ibid., 24, p. 856.

38  Ibid., 25, p. 857.

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M. ROUQUETTE

n’est cependant pas présent dans tous les manuscrits) et des


tigresses apprivoisées. 39 En outre, il ignore totalement la conver-
sion des avocats par les apôtres et les conflits de ces néo-conver-
tis avec les magiciens 40 ainsi que les conversations entre les
apôtres et Varadach, général Perse. 41 Enfin, il n’est nullement
fait mention de la sépulture offerte aux apôtres. Or ces sept
épisodes ont pour caractéristique commune de ne pas mettre
directement aux prises les magiciens et les apôtres. Il  semble
donc que le rédacteur de ce texte ait voulu insister sur le conflit
apôtres-magiciens, par omission des autres passages. Cette piste
est confirmée par un examen détaillé des épisodes retenus : le
contenu même du discours des prêtres 42 change entre les Vir-
tutes et notre homélie. Dans le premier cas les devins se ridicu-
lisent par leur message qui manque cruellement d’intérêt pour
le général : ils annoncent un conflit alors même que Varadach
est déjà entré en campagne, et – tautologie – prévoient que cette
guerre amènera des morts des deux côtés. 43 En revanche, dans
le second cas, ils annoncent la victoire, et persistent dans leur
idée. 44
Homilia LXXVIII
De Simone et Juda Lib. VI
de Simone et Juda
Ad hanc vocem coeperunt Venerunt et nuntiaverunt
fanatici eorum arripi regi quod iret ad bellum et
&  dicere  : Grande bellum vinceretur  ; sed cum serva-
futurum esse, &  utrique rent illi eum [...]
multos praediantes interfici
posse.

39   Ibid., 26-27, pp. 857-858.


40   Ibid., 15-20, pp. 851-854.
41
  Ibid., 5-6, pp.  845-846.  Dans l’homélie, Varadach est qualifié de dux
Badinomorum. Badinomorum est très vraisemblablement une déformation de
Babylomorum (nous remercions Jean-Daniel Kaestli pour nous avoir proposé
cette piste).
42
  Certains manuscrits indiquent que les prêtres sont en réalité possédés
par des démons (voir ibid., 7, p.  846), d’autres semblent ignorer ce détail
(voir De Simone et Juda Lib. VI, p. 612). Pour ce qui concerne le texte objet de
cette étude, il ne mentionne pas une telle possession.
43  De Simone et Juda Lib. VI, p. 612 ; voir aussi Passion de Simon et Jude,

7, p. 846.
44  Pseudo-Beda, Homilia LXXVIII de Simone et Juda, col. 489D.

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QUATRE TEXTES PSEUDO-BÈDIENS RELATIFS AUX APÔTRES ET LEURS SOURCES

Homilia LXXVIII
De Simone et Juda Lib. VI
de Simone et Juda
À ces mots ils commencèrent Ils vinrent et annoncèrent au
à  entrer en transe et à  dire roi qu’il irait à  la guerre et
qu’il y  aura une grande qu’il serait vainqueur ; mais
guerre et que des deux côtés comme ils continuaient dans
de nombreux combattants cette idée [...]
peuvent être tués.
Dans notre texte, la réponse des apôtres a pour but premier de
s’opposer aux magiciens, 45 tandis que dans les Virtutes elle n’est
pas là  pour contrer les magiciens mais pour rassurer le roi. 46
Ainsi, notre auteur renforce, volontairement ou non, le conflit
entre les apôtres et les magiciens.
Dans les Virtutes Apostolorum, la fabrication des serpents
par les mages n’est pas dirigée contre les apôtres mais contre
les avocats, qui ont certes pris le parti des apôtres. En revanche,
dans notre homélie, les apôtres sont directement visés : 47
Homilia LXXVIII
De Simone et Juda Lib. VI
de Simone et Juda
Quae cum viderunt magi, Pontifices mala contra apos-
indignati, multitudinem tolos fecerant, et serpentes
serpentum venire fecerunt. per incantationem [...]
Quare terrefacti, qui ade-
rant, ut apostolos rex voca-
ret, clamarunt.
Lorsque les magiciens, indi- Les prêtres firent du mal
gnés, virent ces faits, ils firent contre les apôtres et des
venir un grand nombre de serpents par une incanta-
serpents. C’est pourquoi les tion [...]
assistants terrifiés crièrent
pour que le roi appelle les
apôtres.
C’est deux changements indiquent un accent mis d’avantage sur le
conflit apôtres-magiciens que sur la prédication même des apôtres.

45
  Ibid., col. 498D.
46  Passion de Simon et Jude, 8, p. 8.
47  Pseudo-Beda, Homilia LXXVIII de Simone et Juda, col.  489D  ;

De Simone et Juda Lib. VI ; voir aussi Passion de Simon et Jude, 21, pp. 854-855.

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M. ROUQUETTE

En outre, on constate que l’homéliste ne reprend des Vir-


tutes aucun des discours proprement doctrinaux, 48 alors même
que ceux-ci développent une théologie des plus « orthodoxe ».
En revanche des paroles apostoliques relatives aux conflits sont
reprises. 49 Ceci nous confirme que le rédacteur ne s’intéresse
pas aux aspects théologiques de sa source mais à la figure même
des apôtres.
La  fin de notre texte ne diverge guère des Virtutes. 50 Si la
durée du séjour n’est pas tout à fait identique – six mois contre
un an et trois mois – ainsi que le nombre de baptisés – six mille
contre soixante mille – ces variations peuvent aisément s’expli-
quer par des erreurs de recopies.
Le  martyre lui même est décrit en une courte phrase. 51
L’auteur ne fait ici que reprendre le récit des Virtutes, en omet-
tant toutefois les signes miraculeux qui accompagnent la mort
des apôtres. 52 Est-ce volontaire? Il  est difficile de le dire, mais
il y a ici un fort contraste avec l’homélie sur Pierre et Paul ainsi
qu’avec celle sur Jean, dont il sera question plus loin (p. 305 seq.).
En conclusion, il apparaît que ce texte n’est qu’un résumé des
Virtutes de Simon et Jude, n’y ajoutant aucun motif extérieur.
Il en conserve principalement les récits relatifs aux conflits entre
les apôtres et leurs adversaires, mais en ignore les aspects direc-
tement théologiques.

2.2. Sur Barthélémy (Hom. 90)


Le  texte sur Barthélemy, 53 comme le précédent, n’a  d’homélie
que le titre. On n’y trouve aucune allusion à l’auditoire, aucun

48  Passion de Simon et Jude, 12, p. 848 ; Passion de Simon et Jude, 17-18,

p. 850 ; Passion de Simon et Jude, 26-27, pp. 857-858 ; Passion de Simon et Jude,


33, pp. 861-862.
49  Passion de Simon et Jude, 6, p. 846 ; Passion de Simon et Jude, 21, p. 855 ;

ces discours sont repris, en résumé, dans Pseudo-Beda, Homilia LXXVIII


de Simone et Juda, col. 489D.
50  Passion de Simon et Jude, 28, p. 858 ; Pseudo-Beda, Homilia LXXVIII

de Simone et Juda, coll. 489D-490.


51  Id., Homilia LXXVIII de Simone et Juda, col. 489D.

52  Passion de Simon et Jude, 34, p. 862.

53  Pseudo-Beda, Homilia XC de Sancto Bartholomaeo.

300
QUATRE TEXTES PSEUDO-BÈDIENS RELATIFS AUX APÔTRES ET LEURS SOURCES

éloge des apôtres, aucune explication morale ou théologique.


Notons toutefois une différence entre ce texte et celui sur
Simon et Jude  : la date du martyre de Barthélemy n’est pas
mentionnée.
Ce texte s’inspire, là encore, du récit proposé par les Virtutes
Apostolorum. 54 Les parallèles textuels y sont même plus nom-
breux que dans le cas de Simon et Jude.  55 56 57 58 59 60

In hac ergo India ingressus Cum venisset beatus Bartho-


est Bartholomaeus Aposto- lomaeus in Indiam, introi-
lus. Ingressus est templum in vit in templum ubi erat dae-
quo erat idolum Astaroth et mon, nomine Astarot, et
quasi peregrinus ibi manere coepit manere quasi peregri-
coepit.55 nus.56
Deus uester sic captiuus et Ex illa hora, qua ibi fuit ingres-
religatus catenis igneis stric- sus Bartholomaeus aposto-
tus tenetur ut neque suspi- lus, ita fuit uester deus liga-
rare audeat neque loqui ex tus igneis catenis, quod non
illa hora qua ibi apostolus potuit loqui nec suspirare.58
dei Bartholomaeus ingressus
est.57
Amicus est dei omnipo- Amicus Dei omnipotentis est,
tentis et ideo huc uenit in et ideo venit ad istam provin-
istam provinciam ut omnia ciam, ut omnia vana idola
numina quae colunt Indi destruat.60
euacuet.59

54  Le texte a été édité dans Passio sancti Bartholomaei apostoli, in Acta Apo-
stolorum Apocrypha, éd.  Maximilien Bonnet, Darmstadt, Wissenschaftliche
Buchgesellschaft, II,1 (1959, réimpr. 1898), pp. 128-150, nous baserons nos tra-
ductions sur ce texte. Toutefois, nous renverrons également en note à : Passion
de Barthélémy, trad.  et annot.  Dominique Alibert et al., in Écrits apocryphes
chrétiens, Paris, Gallimard, II  (2005), pp.  795-808, qui n’est pas basé sur les
mêmes manuscrits.
55  Passio sancti Bartholomaei apostoli, I, p. 128 l. 6 - p. 129 l. 2.

56  Pseudo-Bèda, Homilia XC de Sancto Bartholomaeo, col. 490C.

57
  Passio sancti Bartholomaei apostoli, I, p. 130 ll. 8-11.
58
  Pseudo-Bèda, Homilia XC de Sancto Bartholomaeo, col. 490C.
59  Passio sancti Bartholomaei apostoli, I, p. 130 l. 12 - p. 131 1. 1.

60  Pseudo-Bèda, Homilia XC de Sancto Bartholomaeo, col. 490D.

301
M. L. FERRERI
ROUQUETTE

Passio sancti Homilia XC


Bartholomaei apostoli de Sancto Bartholomaeo
Dic nobis signa eius, ut possu- Dic nobis signum ut possi-
mus inuenire eum, quia inter mus eum cognoscere.62
multa milia hominum non
possimus cognoscere eum.61
Capilli capitis nigris et crispi, Capillos habet nigros, caro
caro candida, oculi grandes, ejus candida, oculi sunt
nares aequales et directae, grandes, nares aequales et
aures coopertae crine capitis, directae, aures coopertae
barba prolixa habens paucos crine capitis, barba prolixa
canos, statura aequalis quae habens paucos canos. In cor-
nec longa possit nec breuis pore ejus aequalis statura
aduerti. Uestitur colobio est, nec multum longus, nec
albo clauata purpura, indui- multum brevis. Vestitus est
tur pallio albo per singulos albo pallio, et singulis annis
angulos habentem singulas habet gemmas purpureas  :
gemmas pupureas. XX et VI XXVI anni sunt, nunquam
anni sunt quod numquam veterascunt ejus vestimenta :
sordidantur uestimenta eius, per diem orat centies, per
numquam ueterescunt. Simi- noctem toties  : vox ejus
liter et sandalia eius amentis quasi tuba, ambulant cum
latis per XXVI annos num- eo angeli Dei, qui non sinunt
quam ueterescunt. Centies eum fatigari nec esurire. In
flexis genibus per diem, cen- omni nocte et die permanet
ties per noctem orat deum. laetus in Deum, omnia pro-
Uox eius quasi tuba uehe- videt, omni lingua loquitur,
mens est. Ambulant cum et intelligit.64
eo angeli dei qui non eum
permittunt fatigari, non esu-
rire. Semper eodem uultu,
eodem animo perseuerat.
Omni hora hilaris et laetus
permanet, omnia prouidet,
omnia nouit, omnem lin-
guam omnium gentium et
loquitur et intelligit.63
 61 62 63 64

61
  Passio sancti Bartholomaei apostoli, 1, p. 131 l. 2.
62  Pseudo-Bèda, Homilia XC de Sancto Bartholomaeo, col. 490D.
63  Passio sancti Bartholomaei apostoli, 2, p. 131 l. 4 - p. 132 l. 5.

64  Pseudo-Bèda, Homilia XC de Sancto Bartholomaeo, coll. 490D-491A.

306
302

1 2 3 4
QUATRE TEXTES PSEUDO-BÈDIENS RELATIFS AUX APÔTRES ET LEURS SOURCES
QUATRE TEXTES PSEUDO-BÈDIENS RELATIFS AUX APÔTRES ET LEURS SOURCES

Passio sancti Homilia XC


Bartholomaei apostoli de Sancto Bartholomaeo
Apostole dei Bartholomae, Bartholomae apostole Dei,
incendunt me orationes tuae.65 incendunt me orationes.66
Obmustesce et exi ab eo67 Obmutesce, diabole, et exi
ab eo68
uenientes autem innume- Tunc venerunt innumera-
rabilis populi duodecim biles populi, duodecim civi-
ciuitatum qui per eum cre- tatum, qui per eum in Deum
diderunt una cum rege abs- crediderunt, et portaverunt
tulerunt cum hymnis et cum corpus ejus cum hymnis et
omni gloria corpus eius. Et cum omni gloria, et fecerunt
construxerunt ibi basilicam ei basilicam mirae magni-
mirae magnitudinis et in ea tudinis, et posuerunt in ea
posuerunt corpus eius. Fac- corpus ejus. Rex vero XXX
tum est autem tricesimo die depositionis ejus die est
depositionis eius, arreptus arreptus a  daemonio, venit
daemonio rex Astriges uenit ad tumulum sancti Bartho-
ad templum eius, et omnes lomaei, et multi pontifices
pontifices pleni daemonibus pleni daemoniis, et confite-
passi sunt ibi confitentes bantur apostolum Dei, et ita
apostolatum eius, et sic sunt fuerunt mortui. Et factus est
mortui. Factum est autem timor magnus super omnes
timor et tremor super omnes incredulos, et crediderunt
incredulos, et crediderunt universi, ac baptizati sunt
uniuersi atque baptizati a  presbyteris, quos ordinavit
sunt a  presbiteris quos ordi- sanctus Bartholomaeus.70
nauerat apostolus Bartholo-
maeus.69
Factum est autem per reue- Factum est per revelationem
lationem, uniuerso populo apostoli universo populo
adclamente et omni clero, clamante, et omni clero
ab apostolo ordinatus rex ordinaverunt regem epis-
episcopus et coepit in nomine copum. Ordinatus est rex
apostoli signa facere. Fuit Apollonius episcopus, et
 65 66 67 68 69 70

65  Passio sancti Bartholomaei apostoli, 3, p. 132 ll. 15-16.


66  Pseudo-Bèda, Homilia XC de Sancto Bartholomaeo, col. 491A.
67
  Passio sancti Bartholomaei apostoli, 3, p. 133 l. 1.
68  Pseudo-Bèda, Homilia XC de Sancto Bartholomaeo, col. 491A.

69  Passio sancti Bartholomaei apostoli, 9, p. 149 ll. 5-14.

70  Pseudo-Bèda, Homilia XC de Sancto Bartholomaeo, col. 491A.

307
303
M. ROUQUETTE
M. ROUQUETTE

Passio sancti Homilia XC


Bartholomaei apostoli de Sancto Bartholomaeo
autem in episcopatu annis coepit multa signa facere in
uiginti et perfectis omnibus nomine Domini, et sancti
atque bene compositis et Bartholomaei, et permansit
bene constabilitis migrauit in episcopatu viginti annos,
ad dominum, cui est honor et migravit ad Dominum per
et gloria in saecula saecula- intercessionem sancti Bar-
rum. Amen.71 tholomaei : nos ita suscipiat
Deus, qui vivit et regnat.72
 71 72

En résumé, l’auteur reprend quasi textuellement des Virtutes :


l’impuissance d’Astaroth  ; 73 la consultation par le peuple du
démon Berith, au sujet de l’impuissance d’Astaroth, 74 et le long
portrait de l’apôtre par Bérith ; 75 un récit d’exorcisme ; 76 le récit
du sort de la dépouille de Barthélémy, et les supplices subis par
ses exécuteurs. 77
En ce qui concerne le récit du martyre lui même, il est décrit
en une phrase dans les Virtutes : l’apôtre est frappé à l’aide de
bâtons, puis le roi ordonne qu’il soit décapité (decollari) ou,
selon les manuscrits, qu’il soit écorché vif (decoriari). 78 Notre
texte retient uniquement le second élément du martyre, en affir-
mant qu’il est décapité. 79
En revanche, notre récit omet des passages complets de l’his-
toire de la prédication de Barthélemy :
– L’introduction sur les trois Indes. 80
– La guérison d’une lunatique. 81

  Passio sancti Bartholomaei apostoli, 9, p. 150 ll. 1-6.


71

  Pseudo-Bèda, Homilia XC de Sancto Bartholomaeo, col. 491A-B.


72

73 Voir Passion de Barthélémy, 3, p. 796.

74 Voir ibid., 3, p. 796.

75 Voir ibid., 4, p. 797.

76 Voir ibid., 6, p. 798.

77 Voir ibid., 24, p. 808.

78  Passio sancti Bartholomaei apostoli, 9, p. 149 ll. 3-5 ; voir aussi Passion

de Barthélémy, 24, p. 808.


79
  Pseudo-Bèda, Homilia XC de Sancto Bartholomaeo, col. 491A.
80  Passio sancti Bartholomaei apostoli, 1, p. 128 ll. 1-4 ; Voir aussi Passion

de Barthélémy, 1, p. 795.
81  Passio sancti Bartholomaei apostoli, 3, p. 133 l. 3 - p. 134 l. 6 ; voir aussi

Passion de Barthélémy, 7, p. 798.

308
304
QUATRE TEXTES PSEUDO-BÈDIENS RELATIFS AUX APÔTRES ET LEURS SOURCES

– La  prédication de Barthélémy sur Marie, le Christ et son


action. 82
– Le combat contre le démon dans le temple, la destruction de
se dernier et la purification de l’Éthiopien qui y habitait. 83
– La  mention du baptême du roi et du combat de son frère
contre l’apôtre, par suite de la plainte des prêtres, aboutissant
à son martyre. 84
Les nombreux parallèles textuels nous indiquent que l’auteur
n’a pas composé son texte de mémoire. Il est donc vraisemblable
que cette sélection soit volontaire – sauf à supposer qu’il ait lui
même eu une version tronquée du Martyre. Nous nous risquons
à émettre quelques hypothèses :
1) La  disparition de l’introduction peut s’expliquer par souci
d’abréviation.
2) Les discours centraux sont marqués par une sotériologie et
une christologie « classique », et on ne peut donc penser que
leurs disparitions proviennent d’une volonté d’« orthodoxi-
sation » du récit. En revanche, elle pourrait s’expliquer par
un désir de focaliser l’attention sur l’apôtre pour lui-même et
non en tant que prédicateur du Christ. Cette explication est
corroborée par la longue reprise du descriptif physiognomo-
nique de l’apôtre.
3) La  disparition du combat au temple peut s’expliquer de
façon similaire. Alors que les récits d’exorcismes pré-cités
n’ont aucun rapport direct avec la latrie, la purification du
temple est marquée par une nette volonté de faire abandon-
ner les faux dieux au profit du seul vrai dieu. La puissance de
l’apôtre n’y est pas valorisée pour elle-même, mais en tant
qu’outil de prédication, comme l’atteste d’ailleurs la transi-
tion entre le discours de Barthélemy et le récit du temple.
En abandonnant l’épisode de la purification du temple,

82
  Passio sancti Bartholomaei apostoli, 4-5, pp. 134-140 ; voir aussi Passion
de Barthélémy, 8-13, pp. 799-802.
83  Passio sancti Bartholomaei apostoli, 6-7, pp. 141-147 ; voir aussi Passion

de Barthélémy, 14-20, pp. 803-806.


84  Passio sancti Bartholomaei apostoli, 8-9, p. 147 l. 4 - p. 149 l. 3 ; voir aussi

Passion de Barthélémy, 22-23, p. 807.

305
M. ROUQUETTE

l’auteur aurait eu souci de mettre au centre la figure de


l’apôtre. Néanmoins, cette volonté auctoriale aurait pu se
concrétiser par des changements mineurs mais significatifs,
comme ceux que nous avons vus concernant Simon et Jude.
Or il n’en est rien. Nous pouvons expliquer cela par deux
hypothèses différentes :
a) L’auteur de l’homélie sur Barthélemy a  plus de « respect »
pour sa source que celui de l’homélie sur Simon et Jude.
Ainsi il procède plus fréquemment à une recopie directe des
passages, comme notre synopse l’a montré. Cette attention
envers sa source l’invite à ne pas modifier le texte, mais uni-
quement à sélectionner des extraits.
b) L’auteur de notre texte lit les premiers chapitres des Virtutes
de Barthélémy. Il les résume brièvement par recopie de cer-
tains passages. Arrivant au discours de Barthélémy il décide,
pour des raisons narratives, de passer outre. Il en saute les
pages et omet également celles qui suivent, pour ne recom-
mencer à recopier son texte source qu’à partir du récit du
martyre, qui constitue le summum de la vie de l’apôtre.
4) La disparition du baptême du roi et du conflit entre son frère
et Barthélemy peut recevoir l’explication émise au point 3b.
En revanche, si nous retenons l’hypothèse 3a, comment expli-
quer cette disparition? Par un souci de cohérence narrative :
pas de discours de Barthélemy, pas de raison particulière
d’une conversion du roi ; pas de destruction du temple, pas
de conflit avec les prêtres. L’ordre de décapiter Barthélemy
apparaît d’autant plus arbitraire, et par conséquent d’autant
plus justifiés les châtiments infligés au roi : 85
Rex vero XXX depositio- Quant au roi, un démon
nis ejus die est arreptus se glissa en lui trente jours
a daemonio, venit ad tumu- après sa déposition  ; il vint
lum sancti Bartholomaei, au tumulus de saint Bar-
et multi pontifices pleni thélemy. Il  y  avait là  de
daemoniis, et confiteban- nombreux prêtres pleins de
tur apostolum Dei, et ita démons, et ils confessaient

85  Pseudo-Beda, Homilia XC de Sancto Bartholomaeo, col. 491A ; cf. Passio

sancti Bartholomaei apostoli, 9, p. 149, ll. 9-14 ainsi que Passion de Barthélémy,


24, p. 808.

306
QUATRE TEXTES PSEUDO-BÈDIENS RELATIFS AUX APÔTRES ET LEURS SOURCES

fuerunt mortui. Et factus est l’apôtre de Dieu, et ils mou-


timor magnus super omnes rurent de la sorte. Et il y eut
incredulos, et crediderunt une grande crainte pour tous
universi, ac baptizati sunt les incrédules, ils crurent
a presbyteris, quos ordinavit tous, et furent baptisés par
sanctus Bartholomaeus. les prêtres qu’avait ordonnés
saint Barthélemy.
Notre texte est donc essentiellement une recopie sélective de
la Passion des Virtutes Apostolorum. Cette sélection se centre,
volontairement ou non, sur la figure de l’apôtre pour elle même,
au détriment des discours et des enjeux directement théolo-
giques.

2.3. Sur Jean (Hom. 92)


Le texte sur Jean, 86 à la différence des deux précédents, pos-
sède des marques pouvant le rattacher plus aisément au genre
homilétique :
– Apostrophe de l’auditoire : 87
Hodie, fratres charissimi [...] Aujourd’hui, mes très chers
frères [...]
– Mention du contexte temporel d’énonciation : 88
[...] celebramus festum sancti [...] nous célébrons la fête de
Joannis, non quando natus Saint Jean, non lorsqu’il est
est in mundu, sed quando né dans le monde, mais lors-
reliquit mundum [...] qu’il quitta le monde [...]
– Exhortation morale de l’auditoire : 89
Si volumus ut beatus Si nous nous voulons que le
Joannes oret pro nobis, et bienheureux Jean prie pour
si volumus esse participes nous, et si nous voulons par-
ejus laetitiae, debemus nos ticiper à sa joie, nous devons

86
  Pseudo-Bèda, Homilia XCII de Sancto Joanne Evangelista.
87  Ibid., col. 494A.
88  Ibid., col. 494A.

89  Ibid., col. 494D.

307
M. ROUQUETTE

praeparare in ejus festivi- nous préparer à  sa festi-


tate cum omni humilitate, vité avec toute l’humilité, et
et aliis virtutibus : debemus avec les autres vertus. Nous
etiam relinquere in navi devons encore abandonner
Zebedaeum, id est diabolum Zébédée dans le navire,
in hoc mundo, et ambulare c’est-à-dire le diable dans ce
post Deum, sicut fecit bea- monde, et marcher derrière
tus Joannes [...] Dieu, ainsi que le fit le bien-
heureux Jean [...]
Cette exhortation se trouve tout à la fin de notre homélie, mais
elle en explicite la double visée : présenter Jean comme un inter-
cesseur auprès de Dieu et le décrire comme modèle de foi.
Alors que pour les deux précédents textes les recoupements
se faisaient avec les Virtutes Apostolorum, les sources à l’ori-
gine de l’homélie sur Jean sont plus nombreuses. C’est pour-
quoi nous procéderons à une analyse linéaire, suivant le plan
du texte. 90

2.3.1. Présentation générale de l’apôtre


Les informations sur Jean données par le prédicateur dans
l’homélie sont nombreuses. 91 Parmi elles, certaines sont directe-
ment extraites des Écritures canoniques :

90  Voici une présentation succincte des sources potentielles de l’homélie :

1. Les Actes de Jean grecs (Actes de Jean, in Acta Iohannis : Praefatio Textus,
éd. et trad. Éric Junod et Jean-Daniel Kaestli, CCSA 1, pp. 159-419), datés de la
seconde moitié du second siècle (É. Junod – J.-D. Kaestli, Conclusion sur les
Actes de Jean, in Acta Iohannis : Textus Alii – Commentarius – Indices, éd. Éric
Junod et Jean-Daniel Kaestli, CCSA  2, p.  695).  2.  Les Actes de Jean à  Rome
(in Acta Iohannis : Textus Alii – Commentarius – Indices, CCSA 2, pp. 863-886)
en grec, d’époque post-constantinienne et peut-être antérieurs à  521-545
(Kaestli – Junod, Les Actes de Jean à Rome (AJγ), in Acta Iohannis, CCSA 2,
p. 857). 3. Les Virtutes Iohannis (Virtutes Iohannis, in Acta Iohannis, CCSA 2,
pp. 799-834), composante latin de la collection des Virtutes Apostolorum, dite
du Pseudo-Abdias. 4. La Passio Iohannis latine du Pseudo-Méliton (Pseudo-
Melito, Passio-Iohannis, PG 5.1239-1250), ayant des liens de parenté avec le
texte précédent (J.-D. Kaestli, Le rapport entre les deux vies latines de l’apôtre
Jean : à propos d’un récent article de K. Schäferdiek, in « Apocrypha », III [1993],
pp. 111-123).
91  Pseudo-Bèda, Homilia XCII de Sancto Joanne Evangelista, col. 494A ;

pour trouver des parallèles à notre homélie, nous avons procédé ainsi : utilisa-
tion de la base de donnée bibleindex en croisant les références à Io 13, 23-25 et
à l’Apocalypse ; recherche avec (/10 apocal* sinu*) dans la Library of Latin Texts
A et B ; recherche avec les lemmes στήθος et ἀποκάλυψις à dix mots d’écarts

308
QUATRE TEXTES PSEUDO-BÈDIENS RELATIFS AUX APÔTRES ET LEURS SOURCES

– Jean est le frère de Jacques (Mc 1, 19-20) ;


– il est le fils de Zébédée, qu’il a abandonné en mer pour suivre
le Christ (Mc 1, 19-20).
D’autres relèvent de la tradition commune :
– Il est le disciple bien aimé, qui s’est reposé sur le sein du
Christ (Io 13, 23-25).
– Il est l’auteur de l’Apocalypse. L’homéliste nous indique que
c’est en se reposant sur le sein du Christ qu’il a eu les visions
à l’origine de l’Apocalypse. Il s’agit là d’une manière d’accen-
tuer la proximité entre le Christ et Jean :
– La proximité ne relève pas que de l’humanité du Christ,
mais aussi de sa divinité.
– Le  privilège de Jean d’apprendre des choses secrètes
remonte à  l’époque pré-pascale, ce qui en augmente la
valeur.

– Cette idée que la poitrine du Christ est le lieu d’une révéla-


tion particulière à Jean se retrouve chez un certain nombre
d’autres auteurs latins, mais elle s’applique rarement au livre
précis de l’Apocalypse. Nous avons en effet relevé les cas sui-
vants :
– La poitrine comme lieu de révélation de savoirs divins,
sans plus de précision sur leurs contenus exacts. 92

avec le Thesaurus Linguae Graecae, et surtout consultation de Jacques-Paul


Migne, Index Virorum et mulierum Novi Testamenti clavirissimorum, in Indi-
ces, PL 3.304-305.
92  Ambrosius Episcopus Mediolanensis, Expositio Psalmi CXVIII, 2,

6, éd. Michael Petschenig, Reviser Michaela Zelzer, CSEL 62bis, p. 23, ll. 5-6 ;


Hieronymus, In Zachariam prophetam, III, xii, 9.10, in Commentarii in Pro-
phetas Minores, éd. Marc Adriaen, CCSL 76A, p. 868 l. 293 ; Alcuinus, Com-
mentaria in  S.  Joannis Evangelium, I, cap.  1, vers.  1, PL  100.743D  ; Glossa
Ordinaria : Evangelium Secundum Joannem, Prologus, PL 114.355C ; Petrus
Damiani, Sermo  LXIV in  festivitate sancti Iohannis apostoli et evangelistæ
sermo secundus, 10, in  Sermones, éd.  Giovanni Lucchesi, CCCM 57, p.  386,
ll. 381-382 ; Radulphus Ardens, Homilia V in festo sancti Joannis evangeli-
stæ, PL 155.1321A ; Ælredus Rievallensis, Vita. S. Edwardi regis et confes-
soris, PL  195.769C-D  ; Adamus Victorinus, De  Sancto Joanne Evangelista,
PL 209.1428A ; Adamus Scotus, Sermo xxxiii in die s. Joannis apostoli et evan-
gelistæ, VI, PL 198.303D.

309
M. ROUQUETTE

– La  poitrine comme lieu de révélation de l’Évangile, 93


avec toute l’ambiguité du terme « Évangile ».
– La poitrine comme lieu de révélation de la connaissance
qu’« au commencement était le Verbe, et le Verbe était
auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu » (Io 1,1). 94
– Un cas de formulation ambiguë, qui peut faire penser
que la poitrine du Seigneur est le lieu de la révélation
divine : 95
Ad haec ego respondi  : Moi je lui répondis  : « Tu
« Oblivione apud te tra- a laissé dans l’oubli, me sem-
ditum est, ut opinor, ble-t-il, ce que Jean l’évan-
quid Iohannis euangeli- geliste, qui a  reposé sur
sta, super pectus domini- la poitrine du Seigneur
cum recumbens ac divini et qui a  exploré les secrets
mistyrii arcana rimans, in du mystère divin, dit dans
Apocalipsim dicat [...] » l’Apocalypse [...] »
– Il est demeuré chaste.
L’auteur fournit par ailleurs des informations moins fréquentes :
– Son frère Jacques repose en Espagne. Ceci permet de fixer
comme terminus a quo le milieu du viie siècle, puisque c’est
à cette époque qu’émergent les traditions relatives à un tom-
beau en Espagne, 96 sauf à imaginer que notre texte soit un
précurseur.

93
  Isidorus Hispalensis Episcopus, De  Ortu et Obitu Patrum, 71, 1,
éd. Belles Lettres, trad. César Chaparro Gomez, Paris, 1985, pp. 204-205 ; Pau-
linus Aquileiensis, Contra Felicem, I, 16, éd. Dag Norberg, CCCM 95, p. 21
ll. 1-5, p. 514 ll. 3-7 ; Rupertus Tuitiensis, Apocalypsim Joannis apostoli com-
mentarium, I, i, PL 169.853B ; Commentaria in Joannem, II, xiii, PL 165.559A ;
Martinus Legionensis, Expositio Epistolæ I B. Joannis, PL 209.234A.
94  Augustinus Episcopus Hipponensis, Sermon  CXIX, 1-2, PL  38.673-

674 ; Id., Sermon CXX, 1, PL 38.676 ; Id., In Psalmum CXLIV, in Enarrationes


in Psalmos, éd. Jean Fraipont et Eligius Dekkers, CCSL 40, p. 2094 ll. 12-16 ;
Id., Sermo  XXXIV, 2, in  Sermones de Vetere Testamento, éd.  Cyril Lambot,
CCSL 41, p. 424 ll. 14-17 ; Id., Commentaire de la première épître de Jean, Traité
1, 8, éd. et trad. Paul Agaësse, SCh 61, pp. 30-31 ; Id., Trente-sixième homélie,
in Homélies sur l’Évangile de saint Jean, trad. et annot. Marie-François Berrou-
ard, BA 73A, pp. 176-177 ; Alcuinus, Commentaria in S. Joannis Evangelium,
VI, cap. xiii, vers. 23, col. 928B.
95  Gregorius Turonensis, Libri Historiarum, X, 13, éd. Bruno Krusch et

Wilhem Levison, MHG SS I.1, p. 497 ll. 13-15.


96  M. Starwieyski, La légende de Saint Jacques le Majeur, in « Apocrypha »,

VII (1996), pp. 198-201.

310
QUATRE TEXTES PSEUDO-BÈDIENS RELATIFS AUX APÔTRES ET LEURS SOURCES

– La  mère de Jean est parente de la Vierge Marie. On trouve


chez certains auteurs orientaux des généalogies de la famille
de Jésus visant à faire entrer Jean dans sa parenté. 97 Toutefois,
il ne faudrait pas voir de lien entre notre texte et ces textes
orientaux. En effet chez ces derniers Jean le théologien est
apparenté à Jésus via sa mère, Salomé, qui est une des filles
de Joseph, l’époux de Marie. Autrement dit Jean est le neveu
de Jésus. 98 Ce n’est clairement pas le cas dans notre texte où la
parenté entre Jésus et Jean se fait via les femmes. 99
En revanche, il semblerait qu’en Occident cette parenté
par la mère ait trouvé d’autres défenseurs que notre homé-
liste, comme en témoigne Pierre le Mangeur (xiie  siècle),
dans son commentaire sur Jean : 100
Secunda questio est de La  seconde question con-
sponso, scilicet quis fuerit cerne l’époux. Qui était le
sponsus nuptiarum harum. marié lors de ces noces? Cer-
Quidam autem autumant tains estiment que ce furent
has nuptias fuisse Iohan- les noces de Jean et que la
nis, et ideo vocatam esse mère du Seigneur fut invitée
matrem Domini tanquam en tant que tante maternelle
materteram eius et Domi- et le Seigneur en tant que son
num quasi consobrium. cousin.
Néanmoins le seul texte que nous avons trouvé confirmant les
propos de Pierre le Mangeur est un ajout au 27 décembre au mar-
tyrologue d’Usuard présent dans le manuscrit de Haguenau, 101

97  L. Leloir, Histoire de Jacques et Jean : introduction, in Apocrypha Apo-

stolorum Armeniaca, CCSA 3, pp. 408-409 ; voir aussi Hippolytus Thèbanus,


Chronicon, ed.  Aschendorff, Münster, 1898, IV,  iii, 5-7, p.  20, ll.  5-14, nous
remercions Jean-Daniel Kaestli de nous avoir orienté vers ce texte.
98
  Id., Chronicon, IV, iii, 5-7.
99
  Et est donc plus forte, puisque Joseph n’est que le père adoptif de Jésus
tandis que Marie en est la mère charnelle.
100  Petrus Comestor, Commentaire sur Jean, BnF  Lat.  645, Paris  ;

la  traduction est fournie dans G.  Dahan, Exégèse et prédication médiévales,
in  « Les noces de cana », Supplément aux cahiers évangile, CXVII, p.  52,
le transcription du manuscrit nous a été fournie par Gilbert Dahan lui même,
nous devons le signalement de ce texte à Jean-Daniel Kaestli. Qu’ils en soient
tous deux remerciés.
101  Usuardi Martyrologium  : Hagenoyen, vi  kal.  dec. PL  124.845D-846C  ;

ce manuscrit n’est pas utilisé dans Le Martyrologe d’Usuard, éd. Jacques Dubois,


Bruxelles, Société des Bollandistes, 1965.

311
M. ROUQUETTE

daté a  minima de la fin du xive  siècle voire du début du


xve siècle, et originaire soit d’Alsace soit du Palatinat. 102
– Par ailleurs, Jean est le marié des noces de Cana, ayant décidé
de renoncer à son mariage afin de suivre Jésus en demeurant
chaste. Nous avons trouvé quatre autres témoignages d’une
telle tradition :
– Un texte d’un Pseudo-Isidore de Séville, 103 hispanique et
daté du viiie siècle. 104
– Une préface à  l’Évangile de Jean qui est présent dans
plusieurs manuscrits de la Vulgate, à  partir du vi-
viiie siècle. 105
– Pierre le Mangeur, dans le texte sus-cité.
– Le  manuscrit de  Haguenau du martyrologue d’Usuard
que nous avons déjà mentionné, au 6 janvier. 106
Aucun des textes mentionnés ne présente suffisamment de
proximité avec l’homélie pour que nous puissions les apparen-
ter. Tout au plus nos témoins permettent de ne pas avoir à avan-
cer le terminus a quo après le viiie siècle où nous l’avions placé.
En outre, certains auteurs médiévaux laissent entendre que
non seulement Jean ait été vierge, mais qu’il ait également
renoncé, à  la demande du Christ, à  des noces auxquelles il  se
préparait. Toutefois ces auteurs n’indiquent pas explicitement
qu’il s’agit des noces de Cana. 107

102  Nous n’avons pas retrouvé de trace récente de ce manuscrit, nous nous

contentons donc de renvoyer à  cette ancienne description  : J.-B.  Sollerius,


Usuardi Martyrologium : Praefatio, § 234, PL 123.572D-573A.
103  Pseudo-isidorus Hispalensis, Liber de Ortu et Obitu Patrum, §  43,

PL 83.1288C.
104  Ce texte ne doit pas être confondu avec le texte d’Isidore de Séville dont il

dérive : Isidorus Hispalensis, De Ortu et Obitu Patrum ; voir pour l’attribution


de la version du Pseudo-Isidore  : John Machielsen, Clavis Patristica
Pseudepigraphorum Medii Aevi, Turnhout, Brepols, II A (1994), nt. 2656C.
105
 Voir Praefatio vel argumentum Iohannis, in  Nouum Testamentum
Domini Nostri Iesu Christi Latine secundum Editionem Sancti Hieronymi,
éd.  John Wordsworth, Oxford, Typographeus Clarendonianus, 1889-1893,
pp. 485-487 ; on trouvera une liste de témoins datés dans : S. Berger, Les préfa-
ces jointes aux livres de la Bible dans les manuscrits de la Vulgate : mémoire pos-
thume, in « Mémoire présentés par divers savants à l’Académie des Inscriptions
et Belles-Lettres de l’Institut de France.  Première série », XI, 2  (1904), p.  59.
Nous remercions Timothy Bellamah de nous avoir aiguillé sur ce texte.
106  Usuardi Martyrologium : Hagenoyen, viii id. jan., col. 622B-C.

107  Pseudo-Bèda, In s. Iohannis Evangelium Expositio, Auctoris commen-

312
QUATRE TEXTES PSEUDO-BÈDIENS RELATIFS AUX APÔTRES ET LEURS SOURCES

Autrement dit, rien dans l’introduction ne laisse présager


une utilisation des récits relatifs à l’apôtre. L’auteur semble sim-
plement vouloir donner le plus d’informations susceptibles de
mettre en valeur Jean, sans passer par la narration. Voyons ce
qu’il en est pour le reste du récit.

2.3.2. Le supplice de l’huile bouillante


Après ce descriptif général de l’apôtre, l’auteur mentionne sa prédi-
cation à Éphèse, puis l’ordre de Domitien de le faire venir à Rome,
où il est jeté dans de l’huile bouillante dont il ressort indemne. 108
Notre texte semble dépendre des Actes de Jean à  Rome.
Ils sont les seuls à attester un transfert de Jean depuis Éphèse vers
Rome, sous ordre de l’empereur Domitien, que nous retrouvons
dans notre homélie : 109
Homilia XCII de Sancto
Actes de Jean à Rome
Joanne Evangelista
Διεφημίσθη τε ἐν Ῥώμῃ beatus Joannes praedica-
ἡ  τοῦ Ἰωάννου διδασκαλία vit Ephesi  : quod audiens
καὶ μέχρι τῶν Δομετιανοῦ Domitianus rex, inimicus
ἀκουῶν, εἶναί τινα ἐν Ἐφέσῳ veritatis, transivit ad Joan-
Ἑβραῖον ὀνόματι Ἰωάννην, nem, et fecit eum ligatum
ὃς περὶ τοῦ Ῥομαίων βασι- Romam venire
λείου διαφημίζει λέγων  [...]
ταραχθεὶς δὲ ὁ Δομετιανὸς
ἐπὶ τοῖς εἰρημένοις ἔπεμψεν
ἑκατόνταρχον μετὰ στρατι-
ωτῶν ἱvα ἁρπάσαντες πρὸς
αὐτὸν ἀγάγωσιν τὸν Ἰω-
άννην.  [...] ἔφησαν αὐτὸν
ἐν τάχει σὺν αὐτοῖς ἐξιέναι
πρὸς τὸν βασιλέα ἐν Ῥώμῃ.

datio, PL 92.633D, ce texte étant ambigu, puisque les noces de Cana sont men-
tionnées juste après (col. 635D) ; Hildebertus Turonensis, In festo sancti Joan-
nis Evangelistæ sermo primus (90), PL 171.726C ; Alanus ab Insulis, De fide
catholica contra hæreticos sui temporis, præsertim albigenses, LXIV, PL 210.366C ;
Richardus Victorinus, In Apocalypsim Joannis, Prologus Alter, PL 196.683D.
108  Pseudo-Bèda, Homilia XCII de Sancto Joanne Evangelista, col. 494B.

109  Actes de Jean à  Rome, 5, in  Acta Iohannis, CCSA  2, pp.  866-869  ;

Pseudo-Bèda, Homilia XCII de Sancto Joanne Evangelista, col. 494B.

313
M. ROUQUETTE

Homilia XCII de Sancto


Actes de Jean à Rome
Joanne Evangelista
L’enseignement de Jean le bienheureux Jean prêcha
se répandit à  Rome, et à  Éphèse, entendant cela
jusqu’aux oreilles de Domi- le roi Domitien, ennemi de
tien  : il y  a  à  Éphèse un la vérité, envoya [un délé-
Hébreu du nom de Jean qui gué] vers Jean et le fit venir
répand des paroles aux sujets à Rome attaché
de l’empire de Rome  [...]
Domitien, troublé par ces
dires, dépêcha un centurion
avec des soldats pour qu’ils
se saisissent de Jean et le lui
amènent.  [...]  ils lui enjoi-
gnirent de partir immédia-
tement avec eux pour aller
à  Rome, auprès de l’Empe-
reur.
Certes notre auteur aurait pu inventer lui même ce trans-
fert, enfin de permettre à  Jean d’avoir des activités à  Éphèse
tout en étant martyrisé à  Rome. Cependant il disposait d’un
autre moyen pour arriver à ces fins : changer l’ordre du récit.
Le  parallèle nous semble trop important pour être l’effet d’un
simple hasard. Toutefois, il ne faut pas nécessairement penser
à une dépendance directe depuis les Actes de Jean à Rome, dont
il n’existe en effet que des témoins grecs et non des témoins
latins. 110 Bien que l’hypothèse d’une incorporation directement
depuis le grec ne soit pas à exclure, il semble plus vraisemblable
que l’information quant au transfert de Jean ait circulé sous une
forme autonome des Actes de Jean à Rome.
Quoi qu’il en soit, la source originelle de la mention du
supplice de l’huile est moins certaine. Tertullien est le premier
à rapporter que Jean a été jeté dans de l’huile bouillante pour
en ressortir indemne. 111 Néanmoins, il ne développe pas outre
mesure son récit. En revanche trois autres auteurs, outre le

110 Tout du moins les éditeurs ne mentionnent pas de témoin  latin

(Kaestli – Junod, Les Actes de Jean à Rome).


111  Tertullianus, Traité de la prescription contre les hérétiques, XXXVI, 3,

éd. François Refoulé, trad. Pierre De Labriolle, SCh 46, p. 138.

314
QUATRE TEXTES PSEUDO-BÈDIENS RELATIFS AUX APÔTRES ET LEURS SOURCES

nôtre, racontent ce supplice, avec trois accents différents  : 112


I. Les Virtutes Iohannis 113 qui insistent sur l’invulnérabilité phy-
sique de l’apôtre. II.  Jérôme 114 qui insiste sur le témoignage de
Jean par le supplice. III. Bède 115 qui insiste sur l’« intégrité phy-
sique de Jean, en tant qu’elle est manifestation de son intégrité
morale, spirituelle ». 116
Qu’en est-il dans le cas présent? D’une part l’auteur men-
tionne explicitement que c’est à cause de son refus du parjure
que Jean est martyr : 117
[...] et cum non posset eum [...] et comme il [i.e. Domi-
separarere a  Christo, mit- tien] ne pouvait le [i.e. Jean]
tit eum in dolium plenium séparer du Christ, il l’envoya
oleo bullienti. dans une marmite pleine
d’huile bouillante.
D’autre part il insiste sur l’intégrité physique et morale de Jean
au sortir de la marmite : 118
Sed B. Joannes signans se Mais le bienheureux Jean, se
signaculo crucis, sanus et signant du signe de la croix,
laetus exvivit. sortit sain et joyeux.
Nous sommes donc assez proche de Bède. Doit-on pour autant
en conclure une relation de dépendance? La réponse nous paraît
être négative. En effet si la visée est similaire, l’insistance sur
l’intégrité de Jean, la construction pour y aboutir n’est pas du
tout la même. Chez le Vénérable, l’intégrité de Jean est explicitée
comme la cause de sa sortie du chaudron, tandis que chez notre
homéliste, elle est la cause de son entrée.
L’intégrité physique pourrait également rapprocher ce texte
des Virtutes Ioahnnis, mais les parallèles narratifs et textuels

112  Junod – Kaestli, Les Virtutes Iohannis et la Passio Iohannis, in Acta

Iohannis, CCSA 2, p. 778.


113  Virtutes Iohannis, I, p. 799.

114  Hieronymus, Adversus Jovinianum, PL 23.259B ; Id., Commentariorum

in Matheum, éd. David Hurst et Marc Adriaen, III, (20, 23), CCSL 77, p. 178.


115  Bèda, Homelia I,  9, in  Opera homiletica.  Opera rhythmica, éd.  David

Hurst, CCSL 122, p. 63, ll. 125-130.


116
  Junod – Kaestli, Les Virtutes Iohannis et la Passio Iohannis, p. 778.
117  Pseudo-Bèda, Homilia XCII de Sancto Joanne Evangelista, col. 494B.

118  Ibid., col. 494B.

315
M. ROUQUETTE

sont absents, de sorte que nous nous garderons d’affirmer une


relation entre l’homélie et les Virtutes. Il est donc possible que
l’homéliste ait mentionné cet épisode de mémoire.

2.3.3. Récit relatif à Aristodème et à Drusiane


L’auteur explique la fin de l’exil de Jean par la mort de l’empe-
reur Domitien. 119 Il suit en cela les Virtutes Iohannis 120 comme
la Passion Iohannis du Pseudo-Méliton. 121
Il mentionne ensuite brièvement la Résurrection de Dru-
siane : 122
Drusianam viduam suscitavit Il ressuscita la veuve Drusiane
L’épisode est longuement développé dans les Virtutes Iohannis 123
et est narré succintement chez le Pseudo-Méliton. 124 Notre auteur
a donc pu tirer son information de l’un ou l’autre de ces textes.
L’homéliste en vient sans transition à l’épisode de la coupe
empoisonnée : 125
Quod cum audisset Aris- Comme Aristodème avait
todemus, indignatus est, entendu cela, il fut indigné,
et ait beato Joanni  : Si vis et il dit au bienheureux
ut credam in Deum tuum, Jean : « Si tu veux que je croie
dabo tibi venenum bibere, en ton Dieu, je te donnerai
quod cum biberis, si mor- à  boire un poison  ; de sorte
tuus non fueris, credam  : que si tu n’es pas tué lorsque
sed prius dabo illud duobus tu le boiras, je croirai. Mais
latronibus, ut cum videris je vais d’abord le donner
eos mortuos, magis timeas, à deux bandits afin qu’en les
et cesses a  tua increduli- voyant morts tu aies encore
tate : qui cum essent mortui plus peur et que tu cesses
coram illo, accepit calicem d’être incrédule. » Alors que
in quo erat venenum, et ceux-ci étaient morts devant
armavit seipsum signo cru- lui, il accepta la coupe dans

119  Ibid., col. 494B.


120  Virtutes Iohannis, II, pp. 803-814.
121  Pseudo-Melito, Passio-Iohannis, col. 1241B.

122
  Pseudo-Beda, Homilia XCII de Sancto Joanne Evangelista, col. 494B.
123
  Virtutes Iohannis, IV, pp. 799-800.
124  Pseudo-Melito, Passio-Iohannis, coll. 1241C-1242B.

125  Pseudo-Beda, Homilia XCII de Sancto Joanne Evangelista, col. 494B-C.

316
QUATRE TEXTES PSEUDO-BÈDIENS RELATIFS AUX APÔTRES ET LEURS SOURCES

cis, et bibit totum quod erat laquelle se trouvait le poi-


in calice : et postquam bibit, son et il s’arma lui même du
stetit sanus, et suscitavit signe de la croix, et il but tout
latrones, qui erant mortui, ce qui était dans la coupe.
et ipse Aristodemus credidit Et après avoir bu, il demeura
in Jesum Christum. sain et ressuscita les bandits,
qui étaient morts, et Artis-
todème lui-même crut en
Jésus-Christ.
Les Virtutes Iohannis et le Pseudo-Méliton proposent ce récit
sous une forme commune. 126 Notre homélie suit partiellement
ces deux textes. En effet, dans ceux-ci, Aristodème déclare
à Jean : 127
Si vis ut credam deo tuo, Si tu veux que je croie en ton
dabo tibi venenum bibere, dieu, je te donnerai à  boire
quod cum biberis si non un poison, de sorte que si
fueris mortuus, apparebit tu n’es pas tué lorsque tu le
verum esse deum tuum. boiras, il apparaîtra que ton
Dieu est le vrai.
Qui est repris dans notre homélie, à  quelques variantes syn-
taxiques près (cf.  citation ci-dessus). De  même, la description
de Jean buvant la coupe est similaire : 128 129
Et cum haec dixisset os Et comme il disait cela, il
suum et totum semetip- arma sa bouche et lui-même
sum armavit signo crucis et tout entier d’un signe de
bibit potum 129 quod erat in croix et il bu le breuvage qui
calice. était dans la coupe.
En revanche l’homélie et sa source semblent diverger quant aux
deux larrons contraints de boire à la coupe. S’ils sont ressuscités

126
  Virtutes Iohannis, VIII, pp.  824-825  ; Pseudo-Melito, Passio-Iohan-
nis, coll. 1247C-1248C. On trouve aussi un parallèle au sein des Actes de Jean
à  Rome, voir  : Actes de Jean à  Rome, 9-11, pp.  872-876. Cependant sur ce
point nous pouvons exclure une dépendance de notre homélie envers ce texte.
En effet, ni les acteurs, ni le but de l’épreuve ne sont identiques.
127  Virtutes Iohannis, VIII, p.  824, ll.  27-29  ; Pseudo-Melito, Passio-

Iohannis, col. 1247C.
128  Virtutes Iohannis, VIII, p.  825, ll.  58-60  ; Pseudo-Melito, Passio-

Iohannis, col. 1248B.
129  Virtutes Iohannis : « potum » ; Passio-Iohannis : « totum ».

317
M. ROUQUETTE

dans les deux cas, le motif de leur empoisonnement n’est pas


tout à fait le même. Dans les Virtutes Johannis et la Passio Johan-
nis il s’agit simplement de faire peur à Jean en ce qui concerne sa
santé physique : 130 131
Prius est ut videas bibentes Il faut d’abord que tu voies
et statim morientes ut vel des personnes boire et mou-
sic possit cor tuum ab hoc rir aussitôt, afin qu’ainsi ton
poculo131 formidare. cœur puisse craindre cette
coupe.
Aristodème invite donc Jean à  réfléchir à  deux fois avant de
prendre la coupe, en étant bien sûr de sa foi. Chez notre homé-
liste en revanche, on demande explicitement à  Jean de croire
aux dieux d’Aristodème. 132
L’enjeu est donc amplifié par rapport aux sources. La ques-
tion n’est pas seulement la puissance du Dieu de Jean, ni la capa-
cité de Jean à avoir foi en ce Dieu, mais bien la capacité de Jean
à choisir entre deux religions.
En réalité, ce conflit entre deux religions se trouve déjà dans
les Virtutes et la Passio, puisque Aristodème est présenté comme
prêtre des idoles qui cherche à  monter le peuple contre Jean
et donc contre la foi chrétienne. Cependant, en abrégeant le
récit, notre homéliste supprime cette présentation. Il semblerait
par conséquent que la modification du discours d’Aristodème
vienne compenser cette disparition. L’auteur de notre homé-
lie, contrairement à ceux (ou celui) des deux premières homé-
lies, ne semble donc pas, pour ce passage du moins, s’intéresser
à l’apôtre uniquement pour lui même, mais bien en tant qu’il
permet la propagation de la foi.
Deux autres divergences entre nos homélies et sa source sont
à souligner :
1) Alors que dans les Virtutes Iohannis et la Passio Iohannis la
cause de la colère d’Aristodème est la destruction du temple
des idoles et la conversion du peuple, dans notre homélie

130
  Virtutes Iohannis, VIII, p. 824, ll. 32-33 ; Pseudo-Melito, Passio-Iohannis,
col. 1247D.
131  Virtutes Iohannis : « ab hoc poculo » ; Passio-Iohannis : « hoc poculum ».

132  Pseudo-Bèda, Homilia XCII de Sancto Joanne Evangelista, col. 494B.

318
QUATRE TEXTES PSEUDO-BÈDIENS RELATIFS AUX APÔTRES ET LEURS SOURCES

cet épisode n’est pas relaté. Au contraire, l’auteur indique


que c’est la résurrection de Drusiane qui est la cause de la
colère.
2) Après avoir bu la coupe, Jean ressuscite les bandits, ce qui
entraîne la conversion d’Aristodème. Notre homéliste abrège
largement la narration de ses sources. Dans celles-ci Aristo-
dème ne se convertit pas après l’épisode de la coupe. Jean
lui demande alors de déposer son manteau sur les corps des
bandits en invoquant le nom du Christ. C’est alors seulement
que les bandits ressuscitent et qu’Aristodème se convertit.

Ces changements sont-ils voulus ou bien sont-ils uniquement


les conséquences involontaires d’un souci d’abréviation? Nous
nous garderons de trancher.

2.3.4. L’Assomption de Jean
La fin de notre homélie présente une disparition de Jean, haute
en couleurs : 133
Postea cum beatus Joannes Après cela, alors que le bien-
habebat annos nonaginta et heureux Jean avait quatre-
octo, venit ad eum Dominus vingt-dix-huit ans, Jésus-
Jesus Christus cum discipu- Christ vint à  lui avec ses
lis suis, et ait ei : Tempus est, disciples, et il lui dit : « Mon
chare amice, ut sedeas cum doux ami, il est temps que
fratribus tuis ad mensam. tu sièges avec tes frères à  la
Dominica die ad me venies. table du banquet. Viens
Tunc beatus Joannes advo- à  moi dimanche ». Alors le
cavit Christianos qui erant bienheureux Jean fit venir
ibi, scilicet clericos ac lai- les chrétiens qui étaient là,
cos, et sacrificavit corpus et à savoir les clercs et les laïcs,
sanguinem Domini, et dedit il sacrifia le corps et le sang
eis, rogans ut permanerent du Seigneur, et il leur donna,
in fide quam promiserant  : en leur demandant de res-
et cum hoc fecisset, intra- ter dans la foi qu’ils avaient
vit ecclesiam, quam ipse jurée. Et lorsqu’il eut fait
fecerat, et per totam noc- ceci, il entra dans l’église
tem docuit omnes in fide qu’il avait lui même établie

  Ibid., col. 494D.
133

319
M. ROUQUETTE

permanere  : et cum aurora et durant toute la nuit il


appropinquasset, praecepit enseigna à tous de demeurer
foveam fieri juxta altare, et dans la foi. Et alors que l’au-
intravit in eam, et subito rore approchait, il demanda
venit lux de coelo, et des- que soit construite une fosse
cendit Dominus cum mul- à côté de l’autel, il y entra, et
titudine angelorum, et acce- soudain une lumière vint du
pit eum vivum, et portavit ciel, et le Seigneur descendit
in coelum, et sic stat coram avec une multitudes d’anges,
Deo in oratione pro nobis. et il le reçut vivant, il le porta
au ciel, et c’est ainsi qu’il se
tient devant Dieu, priant en
notre faveur.
Les Virtutes Iohannis 134 et la Passio Iohannis 135 possèdent deux
récits assez différents de la mort de Jean. Notre texte se rap-
proche plus de la Passio que des Virtutes :
– Il situe le discours d’adieu de Jean après une eucharistie, 136 en
n’en mentionne pas une seconde, contrairement aux Virtutes.
– Jean ne meurt pas, comme dans les Virtutes, mais il disparaît,
comme dans la Passio.
– La  scène se déroule dans une basilique dans laquelle Jean
a  fait creuser un trou, comme dans la Passio, et non pas
comme dans les Virtutes dans un endroit où Jean fait creuser
un trou et sur lequel sera créé un lieu de culte.
– Aucune allusion n’est faite au renoncement au mariage dans
le discours d’adieu. Ici encore notre texte suit la Passio et non
les Virtutes.
– Il y a donc lieu de penser que notre homéliste soit allé cher-
cher son inspiration dans la Passio Iohannis. Néanmoins
nous pouvons constater qu’il a apporté à sa source quelques
changements :

134
  Virtutes Iohannis, IX, pp. 827-832.
135   Pseudo-Melito, Passio-Iohannis, coll. 1249B-1250C.
136  Notons que dans notre homélie le public est désigné comme composé de

« clercs et laïcs » et que l’action eucharistique est définie comme le sacrifice du


corps et du sang du Christ. Il ne faut toutefois pas donner trop de poids à cette
terminologie : elle nous prouve la datation alto-médievale de notre homélie.

320
QUATRE TEXTES PSEUDO-BÈDIENS RELATIFS AUX APÔTRES ET LEURS SOURCES

– La Passio décrit ainsi le sort final de Jean :


Lux tanta apparuit super Une lumière apparut au
apostolum, una fere hora, dessus de l’apôtre, durant
ut nullus hanc suffere presque une heure, si
valeret aspectus. Postea puissante que nul regard
vero inventa est illa fovea n’était assez fort pour la
plena, nihil aliud in se supporter. Après cela, cette
habens nisi manna [...] fosse fut retrouvée pleine,
n’ayant rien d’autre sur
 137
elle 137 que de la manne [...]

On ne sait ce qu’il arriva au corps de Jean, mais le récit


laisse entendre qu’il se trouve enterré dans cette fosse,
puisqu’elle est comblée. En revanche dans notre homélie
le Seigneur lui même, accompagné de ses anges, descend
pour apporter l’âme de Jean au ciel : nous avons affaire
à une véritable Assomption, similaire à celles rapportées
pour Marie dans d’autres écrits. On trouve une men-
tion d’une fête de l’Assomption de Jean au 27  décem-
bre dans trois martyrologes ancien  : le Martyrologe
(Pseudo) Hiéronymien, 138 le Martyrologe de Corbie ou
de Luxueil 139 et le Martyrologue de l’Escurial, 140 trois
martyrologes trop dispersés géographiquement pour
nous fournir une indication quant à  la provenance de
notre homélie. 141

137  Autre traduction « en elle ». La  phrase peut se comprendre dans deux

sens différent : le seul monument funéraire pour Jean, c’est la manne (qui est
alors sur la fosse comblée de terre) – et il faut traduire par « sur elle », ou bien la
fosse est comblée par de la manne et il faut traduire par « en elle ». Les parallèles
avec la Metastasis  γ qui parlent de « la terre bouillonnante » (βρύουσα ἠ  γῆ)
nous invite à préférer la première solution (Metastasis γ, 115, in Acta Iohannis,
CCSA 1, p. 336).
138
  Martyrologe Hiéronymien, éd. Louis Duchesne, Jean-Baptiste de Rossi,
Bruxelles, Société des Bollandistes, 1894 (Acta Sanctorum,  2)  ; Martyrologe
Hiéronymien, éd.  Henri Quentin, Bruxelles, Société des Bollandistes, 1931,
p. 11.
139  A.  Wilmart, Corbie (manuscrits liturgiques de), in  Dictionnaire

d’archéologie chrétienne et de liturgie, éd.  Fernand Cabrol, Henri Leclercq,


Paris, Letouzey et Ané, 1914, col. 2927.
140  H. Plenkers, Das Martyrolog des Cod. Esc. I III 13, in Untersuchungen

zur Überlieferungsgeschichte derr ältesten lateinischen Mönchsregeln, Munich,


Oskar Beck, 1906, p. 100.
141  On trouve par ailleurs mention d’une telle assomption, comparée à celles

d’Elie et d’Henoch, dans une version latine du Pseudo-Dorothée (Pseudo-

321
M. ROUQUETTE

– Notre homélie ne mentionne nulle manne au dessus de


la tombe. Ignorance ou oubli volontaire? Les parallèles
avec la Passio Iohannis permettent de supposer que
notre texte en est inspiré. Auquel cas, il s’agit d’un effa-
cement volontaire, dans un souci de cohérence nar-
rative : le motif de la manne laisserait supposer 142 que
Jean se situe dans la tombe, ce qui n’est point le cas dans
notre homélie.
– Alors qu’en raison de l’éclat de la lumière nul n’était
témoin du sort final de Jean dans la Passio, notre homélie
ne mentionne pas explicitement une telle absence de
témoin, ce qui laisse entendre que le public a bel et bien
assisté à l’Assomption de Jean : manière d’exalter encore
plus l’apôtre.

2.3.5. Conclusion sur notre homélie

Il apparaît que notre texte est clairement une homélie, visant


à  glorifier Jean, afin de le désigner comme modèle et comme
intercesseur. Contrairement aux deux textes précédents, sa
source principale ne se trouve pas dans les Virtutes Apostolo-
rum : il s’agit en effet de la Passio Iohannis et non des Virtutes
Iohannis. En outre, à la différence des deux précédentes homé-
lies notre texte recopie rarement sa source directement et les
éléments soulignant le conflit de religions sont partiellement
conservés.

Dorotheus, De  septuaginta duobus et duodecim Christi discipulis breuis


memoris, in F. Dolbeau, Une liste d’article de disciple et d’apôtres : Traduite
sur la recension grecque du Pseudo-Dorothée, in  « Analecta Bollandiana »,
CVIII [1990], p. 68 ; l’article a été réédité : F. Dolbeau, Une liste d’article de
disciple et d’apôtres  : Traduite sur la recension grecque du Pseudo-Dorothée,
in Prophètes, apôtres et disciples dans les traditions chrétiennes d’Occident : Vies
brèves et listes en latin, Bruxelles, Société des Bollandistes, 2012, pp. 243-262)
et dans une préface eucharistique mozarabe pour l’Assomption de Marie
(Praefatio  773, in  Corpus Praefationum, éd.  Edmond Moeller, CCSL  161C,
p. 234 ll. 10-11).
142 Voir entre autre le témoignage d’Augustin, qui ne parle certes pas

de manne, mais de poussière  : Augustinus Episcopus Hipponensis, Cent


vingt-quatrième homélie, 2, in  Homélies sur l’Évangile de saint Jean, trad.  et
annot. Marie-François Berrouard, BA 75, pp. 434-435.

322
QUATRE TEXTES PSEUDO-BÈDIENS RELATIFS AUX APÔTRES ET LEURS SOURCES

2.4. Sur Pierre et Paul (Hom. 94)


Ce texte, de loin le plus long de tous, relève également du genre
homilétique. Nous y trouvons en effet :
– Une apostrophe de l’auditoire : 143
fratres charissimi. très chers frères.
– Une mention du contexte temporel d’énonciation : 144
solemnitas eorum quae leurs solennités que nous
hodie colitur. célébrons aujourd’hui.
– Des exhortations morales envers l’auditoire : 145
mundemur a vitiis, et pre- que nous mourions aux
cemur Deum. péchés et que nous sup-
plions Dieu.
L’homélie peut se diviser en trois parties :
1) Un éloge des apôtres et un commentaire sur leurs fonctions
(de « Felix » à « contempserint »). 146
2) Une histoire de la prédication et de la mort des apôtres à Rome
(de « Ne forte nobis » à « ad infernum deportaverunt »). 147
3) Un commentaire sur le sens de la fête (de « Audistis »
à « Amen »). 148
Nous suivrons l’ordre de ces trois parties.

2.4.1. Éloge des apôtres


La  première partie fournit de précieux renseignements
quant à  la datation notre texte. En effet, l’auteur y  cite puis
paraphrase un célèbre hymne de Paulin d’Aquilée en l’hon-
neur des apôtres : 149

143   Pseudo-Bèda, Homilia XCIV De sancto Petro et Paulo, col. 495D.


144   Ibid., col. 497D.
145  Ibid., col. 497D.

146  Ibid., coll. 495D-496B.

147
  Ibid., coll. 495D-497D.
148  Ibid., coll. 497D-498A.

149  Paulinus Aquileiensis, In  sanctorum Petri et Pauli, I, in  L’Œuvre

poétique de Paulin  d’Aquilée, éd.  établie, annot.  et introd.  par Dag Norberg,

323
M. ROUQUETTE

Homilia XCIV De sancto


In sanctorum Petri et Pauli
Petro et Paulo
Felix per omnes festum Felix per omnes festum
mundi cardines Apostolo- mundi cardines apostolo-
rum prepollet alacriter rum Petri et Pauli sacra-
Petri beati, Pauli sacratissimi tissimi praepollet alacriter,
quos Christus almo conse- quos Christo almo consecra-
cravit sanguine vit sanguine, Ecclesiarum
ecclesiarum deputavit prin- deputavit principes.
cipes.
Une heureuse fête à  travers Une heureuse fête des
tous les coins du monde apôtres Pierre et Paul à tra-
Avec ardeur, celle des apôtres vers tous les coins du monde
dépasse par sa puissance dépasse avec ardeur par sa
Celle du bienheureux Pierre, puissance, eux que le Christ
du très saint Paul
 a consacré par un sang nour-
Que Christ a  consacré par rissant, il les a établi princes
un sang nourrissant des Églises.
il les a  établi princes des
Églises.

L’hymne étant authentiquement de Paulin, 150 notre homélie


date au plus tôt du vivant de l’auteur, soit la fin du viiie siècle.
Quant à  sa localisation, la dispersion précoce des manuscrits
contenant l’hymne 151 nous empêche de la préciser.
Après cette reprise introductive, l’auteur résume la teneur
générale de l’hymne :
Fratres charissimi, legimus Mes très chers frères, nous
quod festivitas apostolorum lisons que les fêtes des apôtres
Petri et Pauli per quatuor Pierre et Paul sont annon-
partes mundi declaratur, cés à  travers les quatre par-
id est, ab Oriente usque in ties du monde, c’est-à-dire
Occidentem, a Septentrione depuis l’Orient jusqu’à l’Oc-
usque in Meridiem, quia cident, depuis le Septentrion

Stockholm, Almqvist & Wiksell, 1979, p. 159 ; Pseudo-Bèda, Homilia XCIV


De sancto Petro et Paulo, coll. 495D-496A.
150  D.  Norberg, Introduction et commentaire, in  L’Œuvre poétique de

Paulin d’Aquilée, pp. 76-77.
151  J.  Mearn, Early Latin  Hymnaries  : An Index of  Hymns in  Hymnaries

Before 1100 with an Appendix from Later Sources, Cambridge, Cambridge Uni-
versity Press, 1913, p. 33.

324
QUATRE TEXTES PSEUDO-BÈDIENS RELATIFS AUX APÔTRES ET LEURS SOURCES

hos apostolos constituit jusqu’au Midi, parce qu’on


principes totius mundi, et a institué ces apôtres princes
doctores Ecclesiarum, quo- du monde entier et docteurs
rum alter hodie pro Deo fuit de l’Église, l’un d’entre eux,
decollatus, scilicet, sanctus saint Paul bien sûr fut déca-
Paulus ; alter crucifixus, sci- pité, l’autre, saint Pierre bien
licet, sanctus Petrus. sûr, fut crucifié.
À l’exception de la forme des martyres, tous les éléments de ce
passage se retrouvent dans l’hymne :
– Les quatre point cardinaux, dont nous avons vu qu’ils com-
mençaient l’hymne.
– La  désignation des apôtres comme « princes du monde
entier » : 152
O Roma felix, quę tantorum Ô  heureuse Rome, qui de si
principum grands princes
es purpurata pretiosio san- es rouge du précieux sang!
guine! [...] [...]
– Le qualificatif de « docteurs de l’Église » apposé aux apôtres.
Cependant notre homéliste affecte ce titre tant à  Pierre
qu’à  Paul, tandis que l’hymne distingue les deux figures.
Cette fusion s’explique sans doute par le choix de résumer
l’hymne : 153
Petrus beatus catenarum Le  bienheureux Pierre, sur
laqueos ordre du Christ,
Christo iubente rupit mira- brisa par miracle les nœuds
biliter, des chaînes,
custos ouilis et doctor eccle- protecteur de la bergerie et
się docteur de l’Église
pastorque gregis, conserua- pasteur du troupeau et gar-
tor ouium dien des brebis
arcet luporum truculentam il retient la cruelle rage des
rabiem. loups
Non inpar Paulus huic, doc- Paul n’est pas dissemblable
tor gentium à lui, docteur des nations

  Paulinus Aquileiensis, In sanctorum Petri et Pauli, 7, p. 160.


152

  Ibid., 4 et 6, p. 160.
153

325
M. ROUQUETTE

electionis templum sacratis- très saint temple de l’élec-


simum tion,
in morte compar, in corona compagnon dans la mort,
particeps. [...] participant quant à  la cou-
ronne. [...]
L’auteur en vient ensuite à  commenter la seconde strophe du
poème : 154
Hi sunt olive due coram Ceux-ci sont deux oliviers
domino face à Dieu
Et candelabra luce radianta Et des candélabres irradiants
preclara cęli duo luminaria de lumière
fortia solvunt peccatorum deux étincelants luminaires
vincula du ciel
portas Olimpi reserant fide- ils dissolvent les puissantes
libus. chaînes des péchés
qu’ils ouvrent les portes de
l’Olympe aux fidèles.
La strophe n’est cependant pas reprise en entier, mais unique-
ment le premier vers, la suite étant supposée connue : Isti sunt
duae olivae coram Domino etc. 155 Cette absence de reprise, com-
binée au legimus du début de texte, nous indique clairement que
l’objet de l’homélie est bien de commenter cette hymne.
L’homéliste file la métaphore des oliviers : ces derniers, c’est-
à-dire les apôtres, produisent de l’huile, qui « sont la charité et
la miséricorde dans la sainte Église ». La comparaison de l’huile
à  la charité remonte à  Augustin, 156 celle à  la miséricorde pro-
vient de l’œuvre d’Ambroise de Milan. 157
L’auteur rappelle également d’où la métaphore originelle est
tirée : 158
propter hoc dicit Scriptura à cause de cela, l’Écriture dit
quod hi duo fiunt olivae qu’ils ont été deux oliviers

154   Ibid., 2, p. 159.


155
  Pseudo-Beda, Homilia XCIV De sancto Petro et Paulo, col. 496A.
156  Augustinus Episcopus Hipponensis, Sermo 93, § 5, PL 94.575.

157  Ambrosius Episcopus Mediolanensis, Expositio Psalmi CXVIII,

14, 7, éd.  Michael Petschenig et Michaela Zelzer, CSEL 52, p.  301 ll.  16-17,
ll. 18-19 ; p. 302 l. 12.
158  Pseudo-Beda, Homilia XCIV De sancto Petro et Paulo, col. 496A.

326
QUATRE TEXTES PSEUDO-BÈDIENS RELATIFS AUX APÔTRES ET LEURS SOURCES

ante Deum, et praeclara duo devant Dieu et deux lumi-


luminaria et duo candelabra naires étincelants et deux
luce splendentia. candélabres irradiants de
lumière.
Il s’agit d’un renvoi à l’Apocalypse (11, 4), où deux messagers
de Dieu sont comparés à des oliviers et à des luminaires. Notre
rédacteur lit cependant le texte biblique à  la lumière de son
hymne, puisqu’il ajoute deux candélabres aux luminaires. 159
En outre d’autres éléments sont ajoutés pour soutenir la
métaphore : 160
– Une citation du Christ : Vos estis lux mundi (« Vous êtes la
lumière du monde » Mt 5, 12).
– Une citation qu’il attribue à  Augustin, mais qui est réalité
extrait, des Épigrammes de Prosper d’Aquitaine en faveur
d’Augustin : 161
Exueret Deus in tetra cali- Que Dieu disperse aux quatre
gine mundum, doctrinae vents le brouillard du monde,
ascendit lumen apostolicae. il a fait lever la lumière de la
doctrine apostolique.
L’auteur expose ensuite la doctrine des clefs : les apôtres, et donc
le clergé, ont pouvoir de lier et délier les péchés, ce qui justifie la
confession des péchés aux prêtres. Pas moins de trois passages
scripturaires sont utilisés pour justifier ce pouvoir : 162
– Un passage de l’Apocalypse  :
Sicut homo missus in car- Ainsi qu’un homme est
cere (Ap 2, 10), ita stringitur envoyé en prison (Ap 2, 10),
peccator diaboli ligamini- de même le pécheur est
bus, et ad infernum ducitur. enlacé par les cordes du
diable et conduit en enfer.
– La promesse du Christ aux apôtres de pouvoir lier ou délier
les péchés (Io 20, 21-23).
– Le don par le Christ des clefs du royaume des cieux à Saint
Pierre (Mt 16, 19).

159
  En supposant que le et ne soit pas une erreur de l’éditeur.
160  Pseudo-Beda, Homilia XCIV De sancto Petro et Paulo, col. 496A.
161  Prosper Tiro, Epigramme VIII : de doctrina apostolica, PL 51.501.

162  Pseudo-Beda, Homilia XCIV De sancto Petro et Paulo, col. 496A-B.

327
M. ROUQUETTE

Néanmoins, tout ceci éloigne l’auteur de son but véritable : par-


ler de l’action de Pierre à Rome. C’est pourquoi il propose de
revenir au véritable sujet de l’homélie avant que son auditoire
ne s’endorme : 163

Ne forte nobis taedium Afin que la fatigue ne se


incurrat, praetermittendum jette pas contre nous avec
est de sancto Paulo et de vigueur, il nous faut laisser
Petro dicendum. de côté Saint Paul et parler
de Pierre.

En dépit de cette affirmation, la personne de Paul n’est pas igno-


rée par l’homéliste, mais n’intervient effectivement que pour
aider Pierre dans son combat contre Simon le magicien.

2.4.2. Le combat de Pierre à Rome


Le récit que l’homéliste fait de la présence de Pierre à Rome se
limite essentiellement au récit du Quo Vadis, au combat contre
Simon le magicien et à  la crucifixion de Pierre. Ces épisodes
sont rapportés dans plusieurs écrits apocryphes occidentaux. 164
Néanmoins ces textes divergent de notre homélie dans les
détails des évènements. En outre, ils ignorent totalement le sort
de Néron à la fin de notre sermon.
En revanche, notre homélie est proche du récit du Pseu-
do-Marcellus. Ce texte, d’origine romaine, fusionne au vie siècle
divers textes anciens relatifs à  Pierre et Paul. Il  est disponible
en plusieurs versions, sans que leurs liens ne soient clairement

163   Ibid., col. 496B.


164  Nous avons consulté l’ensemble des textes listés dans M.  Geerard,
Clavis Apocryphorum Novi Testamenti, Turnhout, Brepols, 1992, pp. 190-197 :
1. Les anciens Actes de Pierre (Actus Petri cum Simone, in Acta Apostolorum
Apocrypha, éd.  Richard Lipsius, Hildesheim et New  York, Georg Olms Ver-
lag, 1972 [réimpr. 1891], I, pp. 45-103), qui séparent la présence de Pierre de
celle de Paul. 2. Les textes présents dans les Virtutes Apostolorum (De S. Petrol
Lib.  I, in  Codex Apocryphus Novi Testamenti, éd.  Johann Albertus Fabricius,
Hambourg, Benjamin Schiller, 1703, pp. 402-441 ; De S. Paulo Lib. II, in Codex
Apocryphus Novi Testamenti, pp. 441-456), qui séparent les missions de Paul et
de Pierre. 3. Une passion latine de Pierre et Paul (Passio apostolorum Petri et
Pauli, in Acta Apostolorum Apocrypha, I, pp. 223-234, CANT 194). 4. La pas-
sion de Pierre du Pseudo-Linus (Martyrium beati Petri apostoli a Lino episcopo
conscriptum, in Acta Apostolorum Apocrypha, I, pp. 1-22).

328
QUATRE TEXTES PSEUDO-BÈDIENS RELATIFS AUX APÔTRES ET LEURS SOURCES

établis. 165 Pour la présente étude, 166 nous avons utilisé les recen-


sions suivantes :
– La version courte en latin. 167
– La version courte en grec. 168
– La version longue en grec. 169
– La version longue en arménien. 170
– La version arménienne abrégée. 171
– La version arabe. 172
– La version irlandaise. 173
Nous avons choisi volontairement d’analyser toutes les variantes
complètes du Pseudo-Marcellus, y  compris celles n’étant pas
directement occidentales : elles peuvent en effet être des témoins
de développements présents dans notre homélie.
La présentation de Simon commence de manière classique :
l’auteur résume l’épisode des Actes des Apôtres où Simon
est baptisé puis cherche à  acheter la puissance des apôtres 174
(Ac 8, 9-24). Dans notre homélie, Simon n’est pas d’abord l’ar-
chétype de l’hérétique, mais bien l’inventeur de la pratique qui
porte son nom. L’homéliste s’inscrit dans la lutte contre la simo-
nie, c’est à dire contre le fait de monnayer les sacrements : 175

165  L.  Vouaux, Histoire des actes de Pierre dans la littérature chrétienne,

in Les Actes de Pierre, Paris, Letouzey et Ané, 1922, pp. 160-178.


166  Nous tenons à remercier Frédéric Amsler, qui a complété nos remar-

ques initiales, affinant ainsi notre étude.


167
  Passio Sanctorum apostolorum Petri et Pauli, in  Acta Apostolorum
Apocrypha, I, pp. 118-176, CANT 193.1.
168  Martyrium Petri et Pauli, in Acta Apostolorum Apocrypha, I, pp. 118-176,

CANT 193.1 (grec).
169  Acta Petri et Pauli, in Acta Apostolorum Apocrypha, I, CANT 193.2.

170
  Actes de Pierre et Paul du Pseudo-Marcellus, in  Écrits apocryphes sur
les apôtres, éd.  Chérubin  Tchériakan, trad.  Louis Leloir, CCSA  3, pp.  1-34,
BHO 959.
171
  Abrégé des actes de Pierre et Paul, in Écrits apocryphes sur les apôtres,
pp. 37-54, BHO 960.
172  The martyrdom of Peter and Paul, in The mythological acts of the apostles,

éd. et trad. Agnes Smith Lewis, Londre, C. J. Clay et Sons, 1904, pp. 193-209,


BHO 960.
173  Passion of Peter and Paul, in Passions and homilies from Leabhar Breac,

éd. et trad. Robert Atkinson, Dublin, Royal Irish Academy, 1887, pp. 329-339.


174  Pseudo-Beda, Homilia XCIV De sancto Petro et Paulo, col. 496B.

175
  Ibid., col. 496B-C.

329
M. ROUQUETTE

Maledictio ista primum Cette malédiction vint


super Simonem magum d’abord sur Simon, et
venit, et super illos qui [ensuite] sur ceux qui
honorem sanctae Ecclesiae vendent et achètent l’hon-
vendunt et emunt. neur de la sainte Église.
Le  sermon nous apprend ensuite que Simon est apostat, et
donne une définition de ce terme. 176
In alio die Simon magus Un autre jour Simon le
renuit Christianitatem, et magicien renia le christia-
adoravit idolum, et apostata nisme et il adora une idole ;
factus est, id est, retrotrac- il devint apostat, c’est-à-dire
tus. retourné en arrière.
Si l’apostasie est mentionnée dans le Pseudo-Marcellus, 177 le
principal crime de Simon est de se faire passer pour Fils de
Dieu. 178 L’auteur de l’homélie ignore ce détail, sans doute parce
qu’il n’a pas affaire à de tels adversaires, alors qu’il est possible
qu’il ait à combattre des relaps.
Finalement, l’auteur informe son auditoire que l’empereur
chérit Simon, pensant qu’il serait à même de défendre la Ville
à lui seul : 179 180
Etenim imperator tam Et de fait l’empereur l’ai-
amabat eum, quod dicebat mait tant qu’il disait que
eum defendere Romam celui-ci 180 défendrait Rome
ab omni malo, nec aliquid de tout mal et il ne faisait
faciebat sine ejus consilio. rien sans son conseil.

176   Ibid., col. 496C.


177
  Martyrium Petri et Pauli, 14, CANT  193.1 (grec), pp.  130-132  ; Passio
Sanctorum apostolorum Petri et Pauli, 14, CANT 193.1, pp. 131-133 ; Acta Petri
et Pauli, 35, CANT 193.2, p. 194 ; les versions arméniennes, arabe et irlandaise,
ignorent le terme d’apostat  ; Actes de Pierre et Paul du Pseudo-Marcellus, 35,
éd. Chérubin Tchériakan, trad. Louis Leloir, BHO 959, p. 17 ; Abrégé des actes de
Pierre et Paul, 35, éd. Chérubin Tchériakan, trad. Louis Leloir, BHO 960, p. 42 ;
The martyrdom of Peter and Paul, p. 196 ; Passion of Peter and Paul, p. 333.
178
  Martyrium Petri et Pauli, 15, CANT 193.1 (grec), p. 132 ; Passio Sancto-
rum apostolorum Petri et Pauli, 15, CANT 193.1, p. 133 ; Acta Petri et Pauli, 35,
CANT 193.2, p. 194 ; Abrégé des actes de Pierre et Paul, 35, BHO 960, pp. 41-42 ;
The martyrdom of Peter and Paul, p. 196 ; Passion of Peter and Paul, p. 333.
179  Pseudo-Beda, Homilia XCIV De sancto Petro et Paulo, col. 496C.

180 Le eum renvoie bien à Simon et non à l’empereur, qui serait désigné par

le pronom réfléchi se.

330
QUATRE TEXTES PSEUDO-BÈDIENS RELATIFS AUX APÔTRES ET LEURS SOURCES

Une telle affirmation ne se retrouve pas dans les récits apo-


cryphes. En revanche, elle pourrait s’expliquer dans un contexte
de tension entre la papauté et la noblesse quant à la domination
et à la protection de la ville, qui traverse les ix-xie siècles. 181
Ainsi, la présentation de Simon présente peu de traits com-
muns avec le Pseudo-Marcellus. En revanche la suite de l’ho-
mélie s’en rapproche, à commencer par le récit de la chute du
Magicien qui est largement repris du Pseudo-Marcellus. Cepen-
dant l’homéliste en amplifie l’importance :
– L’enjeu de l’envol du magicien n’est pas seulement le conflit
entre deux religions, comme dans le Pseudo-Marcellus, 182
mais bien la vie des apôtres : 183
Imperator autem audiens Et [l’]entendant l’empereur
promisit illi, si ascenderet, lui promis que s’il s’éle-
illa hora occideret aposto- vait, il tuerait sur l’heure les
los. apôtres.
– La fuite de Pierre de Rome est provoquée par la crainte des
chrétiens des conséquences de la victoire de Simon : 184
Placuit hic sermo Simoni, et Ce discours plut à  Simon,
ait Petro se velle altera die et il dit à  Pierre qu’il dési-
ascendere in coelum. Nocte rait lui-même s’envoler vers
vero illa viri ac mulieres le ciel le lendemain. De fait,
qui erant Christiani in civi- des hommes et des femmes,
tate venerunt ad sanctum, qui étaient chrétiens dans la
rogantes ut pro amore Dei cité, vinrent auprès du saint,

181
 Pour un rapide survol de ces problématiques on consultera Fede-
rico Marazzi, Aristocratie et société (vi-ixe siècles), in Rome au Moyen-Âge,
éd. André Vauchez, Paris, Riveneuve éditions, 2010, pp. 89-125. Notre passage
vient contraster avec le discours du peuple lors de la crucifixion de Pierre (voir
p. 334). L’auteur prend donc position pour le pape en opposition au pouvoir
laïc. Cependant on ne peut pas en déduire le rapport de force de l’époque du
texte. Notre homéliste peut en effet décrire tant un souhait qu’un réalité.
182  Martyrium Petri et Pauli, 48-50, CANT  193.1 (grec), pp.  160-162  ;

Passio Sanctorum apostolorum Petri et Pauli, 48-50, CANT 193.1, pp. 161-163 ;


Acta Petri et Pauli, 69-71, CANT 193.2, pp. 207-208 ; Abrégé des actes de Pierre
et Paul, 69-71, BHO 960, pp. 48-49 ; Actes de Pierre et Paul du Pseudo-Mar-
cellus, 69-71, BHO  959, pp.  26-27  ; Passion of Peter and Paul, pp.  335-336  ;
The martyrdom of Peter and Paul, p. 205.
183  Pseudo-Beda, Homilia XCIV De sancto Petro et Paulo, col. 496C.

184  Ibid., col. 496C-D.

331
M. ROUQUETTE

clam exiret de civitate, et demandant que par amour


fugeret alibi.  [...]  Sanctus de Dieu il s’en aille de la cité
Petrus propter amorem illo- en cachette, et qu’il fuie ail-
rum, non propter metum, leurs  [...]  Par amour pour
exivit clam de civitate eux, non par crainte, saint
solus [...] Pierre sortit seul en cachette
de la cité [...]
Le Pseudo-Marcellus est moins précis quant à la cause de la
fuite de Pierre, puisque ce dernier ne la mentionne que lors
de sa crucifixion, pour calmer l’ardeur de ses partisans. 185
– Conséquence directe de la fuite, l’épisode du Quo Vadis est
explicitement situé dans notre homélie avant la chute du
magicien qui a lieu le lendemain. 186 Il y a là un changement
par rapport au Pseudo-Marcellus, qui ne précisait pas le
moment exact. 187 Par cette transformation l’homéliste :
– Rend le fil narratif plus explicite, en évitant de recourir
à une analepse.
– Laisse entendre que l’épisode de l’envol de Simon le
Magicien fait partie du plan du Christ pour sa nouvelle
crucifixion.
– Change la signification du récit du Quo Vadis : la pré-
sence de Pierre à  Rome n’est pas seulement indispen-
sable pour imiter le Christ, mais aussi pour lutter contre
les ennemis de la foi. Cette modification pourrait s’ex-
pliquer par une adhésion de l’homéliste à  la « réforme
grégorienne ».

– Le Pseudo-Marcellus mentionne une discussion entre Néron


et Pierre, après l’arrestation de ce dernier et avant sa cru-
cifixion. Le  préfet Agrippa conseille à Néron de faire cru-

185
  Martyrium Petri et Pauli, 48-50, CANT 193.1 (grec), p. 171 ; Passio San-
ctorum apostolorum Petri et Pauli, 61, CANT 193.1, p. 171 ; Acta Petri et Pauli,
82, CANT 193.2, p. 215 ; Abrégé des actes de Pierre et Paul, 82, BHO 960, p. 53 ;
Actes de Pierre et Paul du Pseudo-Marcellus, 82, BHO  959, p.  31  ; Passion of
Peter and Paul, p. 338 ; The martyrdom of Peter and Paul, p. 208.
186  Pseudo-Beda, Homilia XCIV De sancto Petro et Paulo, coll. 496D-497A.

187  Martyrium Petri et Pauli, 48-50, CANT 193.1 (grec), p. 171 ; Passio San-

ctorum apostolorum Petri et Pauli, 61, CANT 193.1, p. 171 ; Acta Petri et Pauli,
82, CANT 193.2, p. 215 ; Abrégé des actes de Pierre et Paul, 82, BHO 960, p. 53 ;
Actes de Pierre et Paul du Pseudo-Marcellus, 82, BHO  959, p.  31  ; Passion of
Peter and Paul, p. 338 ; The martyrdom of Peter and Paul, p. 208.

332
QUATRE TEXTES PSEUDO-BÈDIENS RELATIFS AUX APÔTRES ET LEURS SOURCES

cifier Pierre et de décapiter Paul. 188 Notre homélie omet ce


passage. Cette ellipse est-t-elle simplement dûe à une volonté
d’abréger le récit? Cette réponse est probable. Néanmoins,
l’une des conséquences de ce changement est d’accentuer la
connivence entre Simon le Magicien et Néron, puisque ce
dernier venge immédiatement la mort du magicien par le
supplice des apôtres. Ainsi la forfaiture qui se trouvait dans
le vol de Simon est dévoilée  : dans tous les cas, les apôtres
étaient condamnés, que Simon réussisse son envol ou non.
En outre il est possible que, par là-même, l’auteur fasse allu-
sion à  des conflits entre l’empereur, symbolisé par Néron,
et le pape, symbolisé par Pierre. Nous pensons bien sûr à la
fameuse « querelle des investitures ».

En ce qui concerne le récit proprement dit de l’envol de Simon,


notre texte suit les grandes lignes du Pseudo-Marcellus. Néan-
moins, nous pouvons constater des différences d’accents. Ainsi
le discours d’imprécation de Pierre demandant la chute de
Simon n’est pas rapporté, 189 mais simplement mentionné : 190

Post haec Petrus conjura- Après cela, Pierre émit des


vit, illi vero conjurati dimi- supplications, ces suppli-
serunt, et cadens in terram cations le  [i.e.  Simon] ren-
crepuit medius. voyèrent, et tombant sur
terre il se fendit par le milieu
avec bruit.

A  contrario le discours de Paul à  Pierre est beaucoup plus


développé dans notre homélie que dans le Pseudo-Marcellus,
afin d’accentuer la subordination de Paul vis-à-vis de Pierre.

188
  Passio Sanctorum apostolorum Petri et Pauli, 58, CANT 193.1, p. 169 ;
Martyrium Petri et Pauli, 58, CANT 193.1 (grec), p. 168 ; Acta Petri et Pauli,
79, CANT 193.2, pp. 212-213 ; Abrégé des actes de Pierre et Paul, 79, BHO 960,
p. 51 ; Actes de Pierre et Paul du Pseudo-Marcellus, 79, BHO 959, pp. 29-30 ;
Passion of Peter and Paul, p. 337 ; The martyrdom of Peter and Paul, p. 207.
189  Martyrium Petri et Pauli, 56, CANT 193.1 (grec), p. 166 ; Passio San-

ctorum apostolorum Petri et Pauli, 56, CANT 193.1, p. 167 ; Acta Petri et Pauli,
77, CANT 193.2, p. 211 ; Abrégé des actes de Pierre et Paul, 77, BHO 960, p. 50 ;
Actes de Pierre et Paul du Pseudo-Marcellus, 77, BHO  959, p.  28  ; Passion of
Peter and Paul, pp. 336-337 ; The martyrdom of Peter and Paul, p. 207.
190  Pseudo-Beda, Homilia XCIV De sancto Petro et Paulo, col. 497B.

333
M. ROUQUETTE

Que l’on compare à titre d’exemple la version grecque longue 191


et notre homélie. 192
Homilia XCIV
Martyrium Petri et Pauli
De sancto Petro et Paulo
Ἐμὸν μὲν τὸ γὸνυ κλῖναι καὶ Domine magister, qui prius
τον θεὸν ἱκετεύειν, σὸν δὲ erat electus quam ego,
τὸ ἀνυσαι, ὅτι σὺ πρῶτος quem magis Deus diligit, et
προεχειρίσθης ὑπὸ τοῦ magistrum constituit homi-
χυρίου. nibus, ego procumbens
precor Deum, tu vero stans
quando Simonem videbis
volare, conjura diabolos, qui
illum tenent, quod amplius
non teneant.
Il me revient de plier le genou Seigneur maître, qui a  été
et de venir supplier Dieu, choisi avant moi, que Dieu
tandis qu’à  toi il revient de affectionne plus, et qu’il
d’achever [ma prière], parce a  instauré comme ensei-
que toi, tu a  été élu en pre- gnant pour les hommes,
mier par le Seigneur. moi je prierais Dieu en me
prosternant, toi cependant
lorsque en te tenant debout
tu verras Simon voler,
conjure les diables, qui le
soutiennent, afin qu’ils ne le
soutiennent plus.
Le qualificatif de magister attribué à deux reprises à Pierre nous
invite à penser que l’auteur de l’homélie soutient l’autorité de
Rome, ce qui pourrait également l’inscrire dans la réforme gré-
gorienne. 193 Par ailleurs, notre homéliste introduit dans le dis-
cours de Paul la mention des diables soutenant Simon.

191
  Martyrium Petri et Pauli, 52, CANT 193.1 (grec), p. 162.
192   Pseudo-Beda, Homilia XCIV De sancto Petro et Paulo, col. 497A.
193  Indiquons quelques textes utilisant ce terme de magister pour soutenir

le primauté de l’évêque / de l’Église de Rome : Adso Abbas Dervensis, Vita


Mansueti, 1, in Opera Hagiographica, éd. Monique Goullet, (Corpus Christia-
norum Continuatio Mediaeualis,  198), pp.  131-133  ; Paulinus Aquileien-
sis, Contra Felicem, II,  1, p.  48, l.  13  ; Concile de Lyon  II, Constitution II, 1,
in Les conciles œcuméniques : Les décrets, éd. Giuseppe Alberigo, trad. André
Lauras, Cerf, 1994, II, 1, pp. 644-689 ; Corpus Iuris Canonici, I : Decretum magi-

334
QUATRE TEXTES PSEUDO-BÈDIENS RELATIFS AUX APÔTRES ET LEURS SOURCES

Dans le Pseudo-Marcellus, cette mention se trouve dans le


discours d’imprécation de Pierre, dont nous avons vu qu’il était
résumé très succinctement. Il  se pourrait que ce déplacement
ne soit que stylistique. Il n’en demeure pas moins qu’il modifie
l’accent du récit : ce n’est plus Pierre qui sait que les diables sou-
tiennent Simon, mais bien Paul qui sait que Pierre à le moyen de
renvoyer les diables soutenant Simon. 194 Là encore, la personne
de Paul reconnaît une autorité particulière à Pierre, et non pas
une simple préséance due à l’historicité de sa relation avec Dieu.
Cette subordination de Paul à Pierre est également présente
dans la description des réactions lors de la chute de Simon, qui
est une innovation de notre texte par rapport au Pseudo-Mar-
cellus : 195
Tunc sanctus Paulus et Alors saint Paul et toute
omnes videntes laudaverunt l’assistance louèrent Dieu,
Deum, qui tam grande qui a  produit un si grand
miraculum propter amorem miracle à  cause de l’amour
beati Petri operatus est. du bienheureux Pierre.
A  contrario, l’auteur ne mentionne pas la construction d’un
autel sur le lieu de la chute de Simon. 196 Mais nous ne pouvons
déduire de ce silence une information quant à  la provenance
géographique de notre homélie :
– si l’auteur s’adresse à des Romains, il peut avoir omis cette
mention à  cause du caractère connu de cette construction,
ou, si la construction est inexistante à son époque, de la diffi-
culté d’expliquer sa disparition ;
– si l’auteur s’adresse à  des non Romains, le détail n’est pas
nécessairement indispensable.

stri Gratiani, dist. xxi, can. vi, éd. Emil Friedberg, Leipzig, Bernhard Tauchnitz,


1879, p. 71.
194  On remarquera en particulier que Paul n’évoque ni le Christ ni Dieu

quand il s’agit de conjurer les diables.


195  Pseudo-Beda, Homilia XCIV De sancto Petro et Paulo, col. 497B.

196  Martyrium Petri et Pauli, 56, CANT 193.1 (grec), p. 166 ; Passio San-

ctorum apostolorum Petri et Pauli, 56, CANT 193.1, p. 167 ; Acta Petri et Pauli,
77, CANT 193.2, p. 211 ; Abrégé des actes de Pierre et Paul, 77, BHO 960, p. 50 ;
Actes de Pierre et Paul du Pseudo-Marcellus, 77, BHO  959, p.  29  ; Passion
of Peter and Paul, p.  337  ; notons que la version arabe ignore aussi ce détail
The martyrdom of Peter and Paul, p. 207.

335
M. ROUQUETTE

On notera une dernière modification visant à subordonner Paul


à  Pierre. Dans le Pseudo-Marcellus, Paul supplie Pierre d’in-
tervenir en ayant les larmes aux yeux. 197 Or les larmes peuvent
indiquer la tristesse comme la peur. Cependant le Pseudo-Mar-
cellus n’explicite pas le sens de ces larmes. En revanche notre
homéliste les ignore – à moins que sa source ne les ait pas non
plus  – mais soutient que Paul demande une intervention de
Pierre par peur. 198 La subordination de Paul à Pierre ne relève
pas uniquement des préséances, mais bien de capacités diffé-
rentes : seul Pierre a assez de force pour affronter le magicien.
Nous avons déjà analysé ce qu’il en était du procès de Pierre
et de Paul à la suite de la chute de Simon (cf. p. 330). Nous pou-
vons donc passer à la description du martyre de Pierre propre-
ment dit, celui de Paul étant simplement mentionné. 199 Comme
dans le Pseudo-Marcellus, la foule intervient pour défendre
Pierre : 200
Itaque dum Petrus duce- Et pendant que Pierre était
retur ad crucem, totus conduit à  la croix, tout le
populus clamabat quod peuple clamait que toute
tota civitas periret si Petrus la cité périrait si Pierre
moreretur  ; sed Petrus eos mourrait  ; mais Pierre leur
precabatur ut tacerent, et demandait de se taire et de
non deturbarent suam pas- ne pas renverser sa passion,
sionem, quia gloria Domini parce que la gloire du Sei-
sibi parata fuit. gneur a  été préparée pour
lui-même.
Là encore, la dramaturgie est accentuée par rapport au Pseudo-
Marcellus  : le cri du peuple ne relève plus seulement de la
colère envers Néron, menacé d’être brûlé, 201 mais bien de la

197  Martyrium Petri et Pauli, 55, CANT 193.1 (grec), p. 164 ; Passio San-

ctorum apostolorum Petri et Pauli, 55, CANT 193.1, p. 165 ; Acta Petri et Pauli,
76, CANT 193.2, p. 210 ; Abrégé des actes de Pierre et Paul, 76, BHO 960, p. 50 ;
Actes de Pierre et Paul du Pseudo-Marcellus, 76, BHO 959, p. 28 ; The martyr-
dom of Peter and Paul, p. 206 ; la version irlandaise ne mentionne pas les lar-
mes : Passion of Peter and Paul, p. 336.
198
  Pseudo-Beda, Homilia XCIV De sancto Petro et Paulo, col. 497B.
199  Ibid., col. 497B.

200  Ibid., col. 497B.

201  Passio Sanctorum apostolorum Petri et Pauli, 61, CANT 193.1, p. 171 ;

Martyrium Petri et Pauli, 48-50, CANT  193.1 (grec), p.  171  ; Acta Petri et

336
QUATRE TEXTES PSEUDO-BÈDIENS RELATIFS AUX APÔTRES ET LEURS SOURCES

crainte, la figure apostolique devenant tutélaire, puisque de son


sort dépend celui de la cité. Ce cri de la foule contraste avec la
conviction passée de l’empereur selon laquelle c’était de Simon
que dépendait le sort de la cité (cf. p. 328).
Dans l’homélie, l’absence du récit du Quo Vadis, rapporté par
Pierre à la foule dans le Pseudo-Marcellus, est lié à son déplace-
ment plus amont (cf. p. 330). Une des conséquences narratives
de ce changement est un décalage quant à la signification prin-
cipale de la crucifixion de Pierre :
– Dans le Pseudo-Marcellus cette crucifixion est d’abord une
réitération-imitation de celle du Christ avant d’être une
préparation à  la présence post-mortem de Pierre auprès de
Dieu / du Christ. 202
– Dans notre homélie elle est d’abord une préparation au deve-
nir post-mortem de Pierre avant d’être, de manière tacite, une
imitation de la passion du Christ.
L’accent est désormais mis sur Pierre pour lui-même, plutôt
que comme imitateur du Christ. On trouve une confirmation
de cette lecture dans le commentaire que fait l’homéliste de la
phrase du Christ lors du Quo Vadis. Il  affirme en effet que le
Christ va être crucifié avec Pierre, et qu’il souffrirait autant que
Pierre : 203
Hoc dixit Dominus, quia Le  Seigneur dit ceci parce
Judaei prius eum cruci- que les juifs l’ont crucifié une
fixerunt, sed modo veniebat première fois, mais à cet ins-
Romam, ut secundo cum tant il venait à  Rome pour
Petro crucifigeretur, quia être crucifié avec Pierre une
quantam poenam sustinuit seconde fois, parce que ce
Petrus in cruce, tantam sen- que Pierre supporta sur la
sit Jesus Christus. croix, Jésus-Christ l’éprouva
autant.

Pauli, 82, CANT 193.2, p. 215 ; Actes de Pierre et Paul du Pseudo-Marcellus, 82,


BHO 959, p. 31 ; Abrégé des actes de Pierre et Paul, 82, BHO 960, p. 53 ; la ver-
sion irlandaise préfère flageller et battre Néron plutôt que de le brûler Passion
of Peter and Paul, p. 338 ; quant à la version arabe, elle se contente de l’insulter
The martyrdom of Peter and Paul, p. 208.
202  Selon les différentes variantes du Pseudo-Marcellus.

203  Pseudo-Beda, Homilia XCIV De sancto Petro et Paulo, col. 496D.

337
M. ROUQUETTE

Autrement dit, le parallèle entre le martyre de Pierre et celui


du Christ se fait de la part du Christ en faveur de Pierre, et non
l’inverse.
Notre homéliste n’oublie pas l’élément le plus classique du
martyre de Pierre : la position inversée de sa croix. Dans le Pseu-
do-Marcellus, elle s’explique par un double motif : 204
1) Un motif de type théologique : Pierre monte de la terre vers
le ciel alors que le Christ est descendu du ciel vers la terre.
Pierre et le Christ ont donc des trajectoires inverses et Pierre
doit par conséquent être crucifié à l’envers.
2) Un motif de type éthique : Pierre n’est pas digne d’être cruci-
fié ainsi que l’a été son Seigneur.
Pour sa part l’homélie ne conserve que la seconde, en changeant
toutefois la formulation : 205
Passio Sanctorum Homilia XCIV
apostolorum Petri et Pauli De sancto Petro et Paulo
Ergo quia non sum dignus Quia non est dignum me
ita esse in cruce sicut domi- peccatorem et servum ad
nus meus. similitudinem ejus fuisse
crucifixum, qui totum mun-
dum fecit de nihilo.
Parce que je ne suis pas Car il n’est pas digne que
d’être mis en croix ainsi que moi, pécheur et serviteur,
mon Seigneur. [soit] crucifié de la même
manière que lui, qui fit le
monde entier à partir de rien.

Le changement entre l’homélie et ses sources peut être compris


de deux manières différentes :
1) Le motif théologique est abandonné : seul compte désormais
le motif de l’humilité. La  mention de la création ex nihilo

204  Passio Sanctorum apostolorum Petri et Pauli, 60, CANT 193.1, p. 171 ;

Martyrium Petri et Pauli, 60, CANT 193.1 (grec), p. 170 ; Acta Petri et Pauli,
81, CANT 193.2, pp. 214-215 ; Abrégé des actes de Pierre et Paul, 81, BHO 960,
p. 52 ; Actes de Pierre et Paul du Pseudo-Marcellus, 81, BHO 959, pp. 30-31 ;
The martyrdom of Peter and Paul, p. 208 ; à noter que la version irlandaise sem-
ble fusionner les deux motifs Passion of Peter and Paul, pp. 337-338.
205  Pseudo-Bèda, Homilia XCIV De sancto Petro et Paulo, col. 497B-C.

338
QUATRE TEXTES PSEUDO-BÈDIENS RELATIFS AUX APÔTRES ET LEURS SOURCES

n’est qu’une simple manière de qualifier, idiomatiquement,


le Christ.
2) Le motif théologique est mal compris, il est assimilé à celui
de la modestie, et pour cette raison transformé en fonction
de la christologie de l’homéliste : la mention de la descente
du Christ est remplacée par la mention de la création ex-ni-
hilo. Le Christ devient moins le Verbe incarné que le Verbe
créateur.
La première explication nous semble plus plausible : en effet, le
reste de l’homélie se préoccupe peu de Dieu directement mais
préfère se concentrer sur les apôtres.
Un autre élément est révélateur des transformations opérées
par l’auteur de notre homélie. Il  s’agit du discours de recom-
mandation par Pierre de ses ouailles : 206
Domine Jesu Christe, gra- Seigneur Jesus-Christ, main-
tias nunc reddo tibi, qui es tenant je te rend grâce, toi
pastor omnium animarum qui es le pasteur de toutes les
Christianarum  ; oves quas âmes chrétiennes. Les brebis
mihi tradidisti, id est, ani- que tu m’as remises, c’est-à-
mas, tibi commendo, et illas dire les âmes, je te les confie
reddo tibi, ut custodias eas et te les rends, afin que tu
ab omni malo, ne noceat les gardes de tout mal, que
illis diabolus, sed partem le diable ne leur nuise pas,
habeant mecum de tua glo- mais qu’elles aient part avec
ria, in qua vivis et regnas moi à ta gloire, dans laquelle
sine fine. tu vis et règnes sans fin.
Notre homélie semble se baser sur la version courte en grec du
Pseudo-Marcellus, ou plus vraisemblablement sur une forme
latine de celle-ci. En effet dans celle-ci Pierre demande à ce que
ses brebis aient part au royaume du Seigneur, 207 tandis que les
autres versions, à l’exception de la version arabe, 208 demandent
simplement à ce que le Seigneur reste avec elles. 209

206
  Ibid., col. 497C.
207   « Je te demande donc qu’elles aient part avec moi à ton royaume. » (αἰτῶ
οὖν ἵνα σὺν ἐμοὶ μερίδα ἔχωσιν ἐν τῇ βασιλείᾳ σου.) Martyrium Petri et Pauli,
62, CANT 193.1 (grec), p. 172.
208  The martyrdom of Peter and Paul, p. 208.

209  Passio Sanctorum apostolorum Petri et Pauli, 62, CANT 193.1, p. 173 ;

339
M. ROUQUETTE

Toutefois le prédicateur propose une explicitation spirituali-


sante du Pseudo-Marcellus. Ainsi, les brebis sont explicitement
désignées comme des âmes, et des âmes chrétiennes. Cette insis-
tance sur le titre de chrétiens à  donner aux disciples de Pierre
se retrouve à plusieurs reprises dans notre homélie : Simon fut
« chrétien par les prières des apôtres » 210 avant de renier non le
Christ mais le christianisme, 211 les auditeurs des apôtres sont « des
hommes et des femmes qui [sont] chrétiens », 212 Pierre raconte
l’épisode du Quo Vadis à  des « chrétiens ». 213 L’opposition n’est
pas faite entre christianisme et paganisme, mais entre christia-
nisme et judaïsme, l’auteur suivant la thèse du peuple déicide. 214
En outre, notre auteur apporte quelques modifications pour
adapter le récit à son contexte d’énonciation :
– La prière de Pierre est suivie d’un amen du peuple : l’homé-
liste calque ainsi le récit de la passion sur un schéma litur-
gique, comme en témoigne par ailleurs la mention du chant
des anges portant l’âme de Pierre : gloria in excelsis deo. 215 En
outre, il justifie ainsi la prière pour les morts, puisque l’amen
de Pierre vient en réponse à sa prière pro vivis ac defunctis. 216
– Pierre mentionne le diable dans son discours, demandant
à  ce que les fidèles en soient préservés. Or notre homélie
avait commencé, avant même le récit, par un discours sur
la rémission des péchés par les apôtres et leurs successeurs,
rémission des péchés qui visait à  protéger des chaînes du

Acta Petri et Pauli, 83, CANT 193.2, p. 216 ; Actes de Pierre et Paul du Pseudo-
Marcellus, 86, BHO 959, p. 31 ; Abrégé des actes de Pierre et Paul, 83, BHO 960,
p. 53 ; à noter que la version irlandaise ignore toute prière de recommandation :
Passion of Peter and Paul, pp. 337-338.
210  « Christianus per deprecationem apostolorum » : Pseudo-Bèda, Homi-

lia XCIV De sancto Petro et Paulo, col. 496B.


211  « Simon magus renuit Christianitem » : ibid., col. 496C.

212  « viri ac mulieres qui erant Christiani » : ibid., col. 496C-D.

213  Ibid., col. 496D.

214
 Ainsi la réponse de Jésus lors du Quo Vadis est expliquée ainsi  :
« Le Seigneur dit ceci, parce que les juifs l’avaient crucifié une première fois. »
(Judaei prius eum crucifixerunt : ibid., col. 496D) ; de même Pierre demande
à ne pas être crucifié « ainsi que les juifs crucifièrent » (sicut Judaei crucifixerunt :
ibid., col. 497B).
215  Ibid., col. 497C.

216  Ibid., col. 497C.

340
QUATRE TEXTES PSEUDO-BÈDIENS RELATIFS AUX APÔTRES ET LEURS SOURCES

diable (cf. p. 325). Le discours de Pierre vient renforcer cette


idée.
– L’auteur mentionne la montée au ciel de Pierre, porté par des
anges, confirmant le pouvoir des clefs mentionné au début
de notre homélie.
En ce qui concerne le récit de la réception et de l’embaument du
corps de Pierre par Marcellus, notre auteur transforme légère-
ment sa source : 217
– Il omet de mentionner le caractère secret de la récupération
du corps.
– Il ne mentionne pas le lieu de dépôt, à savoir le Vatican, très
vraisemblablement parce qu’une telle information relève des
lieux communs.
– En revanche il indique que Marcellus lave le corps de Pierre
de telle sorte qu’il devienne imputrescible. Il s’agit ici d’une
autre manière de valoriser la figure apostolique. 218
Notre homélie rapporte ensuite que Néron fuit la colère des
Romains en s’exilant dans des îles (in insulas), où il meurt de
froid et de faim, avant d’être dévoré par les loups et les lions et
de voir son âme déportée en enfer par les diables, « qu’il ser-
vait ». 219 Ce passage reprend également le Pseudo-Marcellus,
mais nous pouvons hésiter quant à la version précise. En effet :
– La  version courte en grec 220 mentionne comme dévoreurs
du corps des « bêtes sauvages » (τοῖς θηρίοις), que l’auteur de
notre homélie a pu expliciter en indiquant qu’il s’agit de lions

217
  Idem, Homilia  XCIV De  sancto Petro et Paulo, col.  497C, à  comparer
avec : Passio Sanctorum apostolorum Petri et Pauli, 63, CANT 193.1, p. 173 ;
Martyrium Petri et Pauli, 63, CANT 193.1 (grec), p. 172 ; Actes de Pierre et Paul
du Pseudo-Marcellus, 84, BHO 959, p. 32 ; Abrégé des actes de Pierre et Paul, 84,
BHO 960, pp. 53-54 ; The martyrdom of Peter and Paul, p. 208 ; Passion of Peter
and Paul, p. 338.
218  L’auteur ne mentionne pas explicitement de culte des reliques. Pour

autant, il est difficilement imaginable de préciser qu’un corps saint est impu-
trescible sans qu’il ne soit objet d’un culte des reliques. Il est probable que le
silence du texte s’explique par la connaissance de l’auditoire d’un tel culte.
219  Pseudo-Beda, Homilia XCIV De sancto Petro et Paulo, col. 497C-D.

220  Notons que la version arabe suit la version grecque courte, mais il est

plus vraisemblable d’imaginer une dépendance de notre homélie à la version

341
M. ROUQUETTE

et de loups. Néron est exilé dans des « lieux désertiques / iso-


lés » (ἐν ἐρήμοις τόποις). 221 Ces lieux ont-ils pu devenir des
îles (in insulas) ?
– La version courte en latin, la version longue en grec et la ver-
sion longue en arménien mentionnent comme lieu d’exil des
« forêts » (in silvis  /  ἐν ταῖς ὕλαις) et comme dévoreurs des
loups (a  lupis  /  ὑπὸ λύκων). 222 Les lions peuvent avoir été
ajoutés dans notre homélie pour amplification. La transfor-
mation des forêts en îles pourrait s’expliquer par un faute
de lecture ou de recopie : in silvis devenant in insulas par la
combinaison de plusieurs facteurs : la dittographie du in ; la
metathèse du v ; la transformation du i en a.
– Nous pouvons exclure la version irlandaise, qui mentionne
des oiseaux charognards : on expliquerait mal leurs dispari-
tions. 223
L’hypothèse la plus vraisemblable est que l’auteur ait utilisé soit
une forme latine de la version longue en grec, soit la version
courte en latin.
En ce qui concerne la mention des diables amenant son corps
un enfer, il s’agit d’un ajout, ne faisant que suivre un topos litté-
raire pour désigner les méchants. 224 Il vient toutefois renforcer
le contraste entre Néron et Pierre, qui, pour sa part, est conduit
au ciel par des anges.

2.4.3. Conclusion de l’homélie
La  conclusion de l’homélie est assez classique. 225 Après avoir
rappelé la qualité de la Passion des apôtres, l’auteur souligne que

grecque, éventuellement via une traduction, qu’à la version arabe (The martyr-
dom of Peter and Paul, p. 209).
221  Martyrium Petri et Pauli, 65, CANT 193.1 (grec), p. 174.

222
  Passio Sanctorum apostolorum Petri et Pauli, 65, CANT 193.1, p. 175 ;
Acta Petri et Pauli, 86, CANT 193.2, p. 220 ; Actes de Pierre et Paul du Pseudo-
Marcellus, 86, BHO 959, p. 33.
223
  Passion of Peter and Paul, p. 338.
224  Les traces de ce topos se retrouvent jusque dans la littérature profane

contemporaine, voir par exemple : Hergé, L’oreille cassée, Bruxelles, Éditions


Moulinsart, 2010 (réimpr. 1943), p. 61, str. 4, c. 3.
225  Pseudo-Beda, Homilia XCIV De sancto Petro et Paulo, coll. 497D-498A.

342
QUATRE TEXTES PSEUDO-BÈDIENS RELATIFS AUX APÔTRES ET LEURS SOURCES

la célébration terrestre des apôtres n’est rien à côté de la célébra-


tion céleste de Dieu. C’est pourquoi il faut mourir au monde et
prier Dieu afin de pouvoir dans la vie future venir à la gloire de
Dieu, grâce à sa miséricorde et à l’intercession des apôtres.
Néanmoins, on peut relever que notre homéliste attribue,
dans cette conclusion, une parole à l’Écriture alors qu’elle pro-
vient en réalité d’une homélie de Grégoire le Grand : 226
Unde scriptura dicit  : Nihil Là  où l’Écriture dit  : Il  n’y
prodest interesse festis homi- a  aucun bénéfice à  s’occu-
num, si deesse contingat fes- per des fêtes des hommes, si
tis angelorum, id est, nihil cela conduit à nous éloigner
proficit facere festum inter des célébration des anges,
homines in hoc saeculo, si c’est-à-dire qu’il n’y  aucun
non possumus facere fes- bénéfice à faire une célébra-
tum in coelo cum angelis, tion entre les hommes dans
qui Deum laudant die ac ce siècle, si nous ne pouvons
nocte ; faire une célébration dans le
ciel avec les anges, qui louent
Dieu jour et nuit ;
Cette phrase de Grégoire le Grand appartient aux classiques des
Pères de l’Église, on la retrouve par exemple dans un florilège
du viiie siècle. 227 Rien d’étonnant par conséquent à ce que notre
auteur la confonde avec une citation scripturaire.

2.4.4. Conclusion sur l’homélie


Notre homélie puise à plusieurs sources : 228 des Pères de l’Église
(Ambroise, Augustin, Grégoire le Grand, Prosper d’Aquitaine),
l’hymne de Paulin d’Aquilée pour son éloge des apôtres, le Pseudo-
Marcellus, pour le récit de la vie de Pierre et de Paul à Rome.
De ce dernier texte, l’auteur retient les éléments les plus spec-
taculaires : le Quo Vadis, la chute de Simon le Magicien, dont
il intensifie le rôle narratif, la crucifixion de Pierre et la mort de
l’empereur. Il omet en revanche toutes les confrontations entre

226
  Gregorius Magnus, Homilia XXVI, 10, in  Homiliae in  Evangelia,
éd. Raymond Étaix, CCSL 141, p. 226.
227  Florigelium Frisingense, 447, in Florilegia, éd. Albert Lehner, CCSL 108D,

p. 37.
228  On notera également la présence de références au texte biblique, fus-

sent-elles erronées.

343
M. ROUQUETTE

Simon, les apôtres et Néron, pour se focaliser plus directement


sur la personne même de Pierre.
Par ailleurs, des petites modifications permettent d’adapter
le texte à son contexte d’utilisation : allusion liturgique ; insis-
tance sur la figure des chrétiens, par opposition à celle des juifs ;
conflit entre les anges et les diables. Enfin la combinaison de
divers indices nous invite à  situer ce texte dans le cadre de la
réforme grégorienne : accent sur la fonction d’enseignement de
Pierre ; relation entre la présence de Pierre à Rome et la lutte
contre l’hérésie  ; conflits directs entre Pierre et l’empereur  ;
mention de la lutte contre la simonie.

3. Conclusion générale
Nos quatre textes divergent en de nombreux points :
– Quant au genre : caractère nettement homilétique pour deux
d’entre eux (sur Jean et sur Pierre et Paul) ; style se rappro-
chant plus de la notice hagiographique pour les deux autres
(sur Barthélémy et sur Simon et Jude).
– Quant aux sources  : sources uniques appartenant à  ce qui
deviendra la collection dite du Pseudo-Abdias pour deux
textes (sur Barthélemy, sur Simon et Jude), sources multiples
pour les autres textes.
– Quant aux rapports aux sources : recopie très fréquente pour
l’un des textes (sur Barthélemy), recopie ponctuelle pour un
autre (sur Simon et Jude), réécriture pour les deux autres
(sur Pierre et Paul, sur Jean).
– Quant aux modifications apportées  : amplifications des
phénomènes extraordinaires pour deux textes (sur Pierre et
Paul, sur Jean), minorisation pour les deux autres (sur Simon
et Jude et sur Barthélemy).
Si le second point est de faible importance – on ne peut présup-
poser l’existence dans le milieu d’origine de nos textes d’un cor-
pus correspondant aux Virtutes Apostolorum dont la variance
est bien connue, 229 les trois autres nous invitent à  renoncer

229  Voir notamment Rose, Virtutes apostolorum : Editorial Problems and

Principles, pp. 22-32.

344
QUATRE TEXTES PSEUDO-BÈDIENS RELATIFS AUX APÔTRES ET LEURS SOURCES

à l’idée suggérée par Jean Leclercq d’un auteur commun à nos


textes. On pourrait certes la maintenir en expliquant les diver-
gences entre nos textes, mais cela nécessiterait de passer par des
justifications difficilement démontrables. 230 Il semble peu vrai-
semblable que ces textes soient d’un même auteur.
En revanche, nous pouvons les subdiviser en deux groupes
quant aux rapports hypotextes-hypertextes : l’un constitué des
textes sur Simon et Jude et sur Barthélémy, l’autre constitué
des textes sur Jean et sur Pierre et Paul. Néanmoins, nous nous
garderons d’affirmer que les textes d’un même groupe sont du
même auteur.
Quoi qu’il en soit, les quatre textes transforment leurs
sources avec le même souci : défocaliser l’intérêt des conflits de
foi pour le recentrer sur les conflits de personnes. 231 À cet égard,
ils sont témoins de l’amplification de l’attachement aux figures
apostoliques, ce qui peut les rattacher à un même milieu de pro-
duction.
Cette petite incursion dans des textes méconnus mérite-
rait d’entre prolongée pour l’ensemble du corpus homilétique
pseudo-bèdien. C’est pourquoi la recherche, et la découverte
éventuelle, des manuscrits à l’origine de l’édition de 1563 serait
non seulement indispensable pour un travail d’analyse textuelle
sérieux, mais également pour une compréhension de la fonction
de nos textes, le contexte codicologique pouvant en éclairer les
usages.

Abstracts
L’article analyse quatre « homélies » attribuées à  Bède le Vénérable
et consacrées à Simon et Jude (Hom. 88), à Barthélémy (Hom. 90),
à  Jean (Hom.  92), ainsi qu’à  Pierre et Paul (Hom.  94). Alors que
les deux premières sont des notices hagiographiques abrégées des
textes contenus dans les Virtutes Apostolorum (Ps.-Abdias), les deux

230  Par exemple : la différence de traitement s’explique par le caractère plus

ou moins connu des récits relatifs aux apôtres, Pierre, Paul et Jean étant des
apôtres « majeurs » par rapport à Simon, Jude et Barthélemy, que l’on pourrait
qualifier de « mineurs ».
231  Seule exception : le passage sur la coupe empoisonnée dans l’homélie

sur Jean.

345
M. ROUQUETTE

dernières sont des véritables homélies puisant à des sources multi-


ples. Cependant, comparées à leurs sources, elles témoignent toutes
d’un recentrage sur les figures apostoliques, au détriment des conflits
religieux.
This article analyzes four ‘homilies’ assigned to the Venerable Bede
and devoted to Simon and Jude (Hom. 88), Barthelemew (Hom 90),
and John (Hom. 92), as well as Peter and Paul (Hom. 94). The first
two are hagiographical notes extracted from two texts of the Virtutes
Apostolorum (Ps.-Abdias), whereas the rest are real homilies com-
posed from multiple sources. However, in contrast to their sources,
all of them focus on the apostolic figures rather than religious
conflicts.

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