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l'autre
&
l'un
de
seculieres
congregations
militaires,
et
religieux
monastiques,
ordres
des
Histoire
present;
jusque'à
establies
esté
ont
qui
sexe,

Bullot
Maximilien
Hélyot,
Pierre
r
HISTOIRE

DES ORDRES MONASTIQUES,

RELIGIEUX ET MILITAIRES,

ET DES CONGREGATIONS SECULIERES


de l'un & de l'autre fexc, qui ont été établies jufqu'à prefent >

CONTE N A NT

LEUR ORIGINE, LEUR FONDATION,


leurs progrès , les évenemens les plus coniiderables qui y fonc arrivés }
LA DECADENCE DES UNS ET LEUR SUPPRESSION?
ragrandiiTement des autres , par le meïen des différentes Reformes qui y
ont été introduites :

LES VIES DE LEURS Б ONDA TE URS


& de leurs Reformateurs' i

AVEC DES FIGURES QUI REPRESENTENT


tous les differens habillemens de ces Ordres & de ces Congregations^

TOME CINQUIE'ME.
Quatrième Partie , qui comprend toutes les différentes Congregations y
& les Ordres Militaires qui ont été fournis à la Regle de S. Benoît.

A PARIS,
Chez Nico; las Goss£lin, Libraire, Grand'SalIedu Pal:: ,
à l'Envie.

M D С С XVI I I..
AVEC APPROBATION ET P RI VI LEGE D rJ .
) I
Т А В L Е

DES CHAPITRES
CONTENUS PANS CE CINQUIEME VOLUME.

QUATRIEME PARTIE,

Contenant les différentes Congregations qui fuivent la


Regle de faint Benoît-, & les Ordres Militaires qui font
compris fous la même Regle.

Chapitre I. X TIE defaint Benoît Abbé , Patriarche


y des Moines d'Occident , page I.
Chap. II. Du grand progrès de l'Ordre de faint Be
noît y & de l' excellence de fa Regle , 7.
Chap. III. De l'origine des Religieuses Bénédicti
nes, 17.
С H A P. IV. Des Regles de faint Cefaire , de faint
Aurelien, de faint Donat , de faint Fer-
reol , çjr de plußeurs autres qui ont eu
cours en Occident , 13.
С H A p. V. De l'ancienne Congregation du Ment-
Caffin appellée auffi de la Crotte & de
faint Benoît , 37.
Chap. VI. Des anciennes Congregations de Sicile, 53.
Сна p. VII. Des anciennes Congregations de France
& de Marmoutier , 57.
Chap. VIII. De l'ordre de faint Colomban uni a celui
de faint Benoît , 65.
Chap. IX. Des anciennes Congregations de faint
Augußin , de faint Benoit Bifcop , de
faint Dunßan & de faint Lanfranc en
Angleterre , 76.
Chap. X. Des anciennes Congregations de Fleuri ou
de faint Benoît fur Loire . de faint Be
nigne de Dijon , & de la chaife-
Dieu , . í$.
Tome К í ij
TABLE
Chap. XI. De l'ancienne Congregation de faint
Denis en France , 99-
Chap. XII. De la Congregation de Lerins , où il efi
parlé des Religieuses de faint Honorât
de Tarafcon , & de celles de Mягтun-
fier ou Moifevaut , 1 1 6.
Chap. XIII. De l'ancienne Congregation de Fuldes en
Allemagne, 115.
Chap. XIV. Vie defaint Benoit d' Aniane,Réformateur
de l'Ordre de faint Benoity & Général
de cet Ordrejn France > 135?.
Chap. XV. Des Reglemens du Concile d'Aix-la-Cha
pelle de l'an 8 1 7. touchant l'Ordre Mo-
naflique , avec la continuation de la
vie de faint Benoit d' Aniane, 146.
Chap. XVI. De la Congregation de faint Viclor de
Marfcille y 154.
Chap. XVII. De la Congregation defaint Claude,an-
ciennement de Condát,¿r de faint Otan
du Mont-Jura au Comté de Bourgo
gne , ' ■ 166.
Chap. XVIII. De l'origine & progrès de l'Ordre de
Cluni premiere branche de celui de
faint Benoît , 184.
Chap. XIX. Des Moines Bénédictins Réformes , ou de
l'étroite obfervance de Cluni, гоб.
Chap. XX. De la Congregation de Clufe en Pié
mont , iz6.
Chap. X XL De l'origine des Camaldules, avec la vie
de faintRomuald Fondateur de cet Or
dre , г$6.
Chap. XXIL Des Moines Camaldules ,de la Congrega
tion de faint Michel de Murano , &
des Religieufes Camaldules. 156.
Chap. XXIII. Des Ermites Camaldules , de la Congre
gation de faint Romuald, appellee com
munément du Mont de la Couronne ,
avec la vie du V. F. Faul Jufiinien
leur Fondateur , 163,
Chap. XXIV. Des Ermites Camaldules de France ou de
DES CHAPITRES.
Notre-Dame de Confolation , 175.
Chap. XXV. De la Congregation de Fonte-Avellanat
fréfentement unie à l'Ordre des Camal-
dules , 280.
Chap. XXVI. De la Congregation de Cave, 187.
Chap. XXVII. Des Religieuses Benediclines de Notre-
Dame de Ronceray a Angers, xy\.
Chap. XXV III. Dt Vordre de Fallombreufe>avec la vie de
faint Jean Cualbert Fondateur de cet
Ordre , 29 8.
Chap. XXIX. Des Religieuses de Vordre de Fallombreufe
avec la vie de fainte Humilité leur
Fondatrice, 317.
Chap. XXX. De la Congregation de Saffo-Vivo en
Italie , 321.
Chap. XXXI. De l» Congregation de Sauve-Majouren
France , 316.
Chap- XXXII. De la Congregation d'Hirfauge en Al
lemagne , 33 г.
Chap. XXXI 1 1. De l'origine & progrés 4e l'Ordre deci-
teaux , avec les vies de faint Robert ,
faint Alberic , & Jaint Etienne , Fon^
dateurs de cet Ordre - 341.
Chap. XXXIV. Des Abbaies de la Ferté-Pontigni, Clair-
vaux & Morimond,premtere s Filles de
Ctteaux , 36 S.
Chap. XXXV. De l'Origine des Religieufes de Ctteaux,
appellees en France Bernardines , 373.
Chap. XXXVI. Des Moines de Ctteaux delà Congrega
tion dite de l'obfervance en Ljpagne
avec la vie de Martin de Vargas leur
Réformateur , 382.
Chap.XXXVII.Díí Congregations de faint Bernard en
Tofcane & en Lombardie , d'Arragon ,
de Rome , & de Сalabre,de l'Ordre de
Ctteaux'' avec l'origine de l'Ordre de
Flore ouFleuri , & la vie du Bienheu
reux Joachim Abbé Fondateur de cet Or»
dre, uni a la Congregation de Cala-
bre , 388
TABLE DES CHAPITRES.
Ch. XXXVIU.Píí Religieux Réformés de /' Ordre de Ci
seaux y appellés en France Feuillafts,^
en Italie , les Réformés de saint Ber
nard > avec la vie de Dom Jean de la
Barrière leur Réformateur & Institu
teur , 401.
Chap. XXXIX. Des Religieuses Feuillantines , 41 *•
Chap. XL. DesReligieufesRéformées de f Ordre de Ci-
'r teaux en Espagne , dites de la Recol-
lect-ion ou Recollettes , 4x0.
Ch a p. XLI. Des Religieux Réformés de l' Ordre de Ci-
teaux en France , appellés de l étroite
servance , 411.
Chap. XLII. Des Religieuses Bernardines Réformées
des Congrégations de la Divine Provi-
• dence & de saint Bernard en France &
en Savoye> avec lavie de laV.M.Louise
Blanche Thérèse de BaHon leur Fonda-
trice, 435.
Chap. XLIII. D*s Religieuses Bernardines Réformées
dites du Sang Précieux , 447-
Chap. XLIV. Des Religieuses de Port-Roial de l' Ordre
de Ctteaux & Institut du saint Sacre-
ment, 455.
Cha p. XL V. Des Religieuses Bernardines Reformées de
L'Abbaïe de Nôtre-Dame de Tartpre
mière Maison de Filles de í Ordre de
Citeaux,avec la vie de la R.M.Jeanne
de saint Joseph de Pourlan leur R'éfor-
matrice, 468.
Cha p. XL VI. Des Religieux Bernardins Réformés d' Or-
val , avec la vie de Dom Bernard de
Montgatllard leur Reformateur, 4S0.

HISTOIRE
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HISTOIRE

D E S

ORDRES RELIGIEUX-

QJUATRlÉME PART JE,

CONTENANT

Les Congrégations Religieuses & les Ordres Mili


taires cjui suivent laReglede saint Benoît.

Chapitre Premier.

Vie de S. BenoîtAbbé\9 Patriarche des Moines d'Occident*

' O "N ne Cçaurok trop donner de louanges à


l' Ordre de saint Benoît, qui depuis fa nais
sance a rendu des services trés considéra
bles à l'Eglise. C'est à lui qu'une partie du
monde est redevable d'avoir quitte l' Idolâ
trie &d'avoir abandonné plusieursHeresies,
dans lelquelles des Provinces entières étoient tombées : c'est
à lui que celles qui n'en av oient pas été infectées font obli
gées d'avoir conservé la Foi orthodoxe dans ces siécles mal-*
neureux où la science & la pieté ne se trouvoient que dans
les Cloîtres illustres. C'est auífi cet Ordre qui a fourni à l'£r
Tome V, " A
i Histoire des Ordres Religieux >v
Vie de s. crlife pendant un long-tems un grand nombre de Papes, de
Cardinaux , d'Archevêques 8c d'Evêques , & qui a produit
une infinité d'hommes íìçavans , dont on ne peut assés admi
rer les Ouvrages, 8c qui enrichissent encore tous les jours le
Public de leurs écrits. S. Benoît Pere & Fondateur de cetOr-
dre si celebre,nâquit àNursi Ville du Duché de Spolette vers
l'an 480. II importe peu pour la gloire de ce Saint qu'il soit
sorti de la famille des Aniciens qui a donné àRome un grand
nombre de Consuls > comme quelques Historiens de cet
Ordre ont écrit, ou qu'il ait été petit nls del'Empereur Jus
tinien, comme d'autres ont avancé , fans faire attention que
cet Empereur , bien loin d'être de la famille des Aniciens ,
étoit au contraire Thrace de Nation , ôc sortoit de très bas
lieu , comme remarque le Pere Dom Jean Mabillon , qui
rejette aussi les titres de Comte de Nursi Ôc de Marquise de
Ferrare , que Thriteme a donné au pere & à la mere de ce
saint Fondateur , le titre de Comte n'étant pour lors qu'un
titre d'office qui n'étoit pas féodal ni héréditaire , & celui
de Marquis n'étant pas encore connu. II est vrai que les
parens de notre saint Fondateur étoient nobles , selon le té
moignage même de saint Grégoire, qui a le premier écrit sa
vie. Son pere se nommoit Eutrope 6c sa mere Abondance, 8c
ce saint Pape dit que le nom de Benoît lui fut donné pour
marquer mystérieusement les bénédictions célestes dont U
devoit être comblé.
Ses parens l'aïant envoïé à Rome pour y étudier , il ap
préhenda que le mauvais exemple de ceux qui y faisoient
kurs études ne fît quelque impression fur son cceur,8c quoi
qu'il ne fît que d'entrer dans le monde , il résolut de s'en re
tirer de peur d'être infecté de ses fausses maximes. 11 sortie
donc deRome sans avoir fait aucun progrès dans les études,
8c prit le chemin duDéscrt. Sanourrice qui s'appelloitCvril
le, le suivit seule jusques à un lieu nommé Asile, où elle lui
donna occasion de faire son premier miracle , en réunissant
les parties d'un crible qu'elle a voit cassé : mais notre Saint la
quitta fecrettement, & continuant son chemin,alla se cacher
dans un Désert appellé Sublac. II rencontra un Religieux
nommé Romain qui lui demanda où il alloit: le Saint le dé
couvrit à lui , & Romain aïant approuvé fa resolution , lui
garda le secret 5c l'aida à exécuter son dessein. 11 lui donn*
Quatrième Partie , Chap. I. 3
même Pliabit de Religion & lui rendit depuis tous les bons vk m s.
offices &: toutes les afliftances qui furent en fon pouvoir. Be- Benoit«
noît choifit pour fa retraite une grotte fort petite & fortbaiTe,
prcf^ue inacceffible à tous les hommes,que la nature avoit
taillée dans l'enfoncement d'un rocher : с 'eft ce que l'on ap
pelle prefentement la fainte Grotte , où l'on voit encore l'en
droit par où faint Romain lui defcendoit de tems en tems par
une corde quelques morceaux de pain qu'il fe retranchoit à
lui-même , lorfqu'il prenoit fes repas , y attachant une clo
chette pour avertir le Saint de les venir prendre. Mais l'en
nemi commun ne pouvant fupporter l'aufterité de l'un,ni la
charité de l'autre 5 voïant un jour que Romain defcendoit
la corde avec le pain qui y étoit lié , caiTa d'un coup de
pierre cette petite clochette , que l'on montre encore aujour
d'hui , liée tout au tout avec des cercles d'oridans le Tréfor
du Monaftere que l'on a bâti en ce lieu. La malice du demon
n'empêcha pourtant pas Romain de continuer à fecourir
le Saint par des voies plus commodes 6c plus feures ,jufques
à ce qu il plût à Dieu de defcouvrir au móndela fainteté de
ion ferviteur.
Un jour de Pâques qu'il foufFroit une faim extrême,Dieu
revela à un faint Prêtrele befoin de fon ferviteur, Scluiinf-
λira de l'aller fecourir. Quelque tems après des Bergers
'apperçurent de loin & en eurent même de la fraïeur , ne
pouvant pas s'imaginer qu'un homme pût faire fa demeure
cans ces rochers* Comme il étoit vêtu de peaux , ils cru
rent d'abord quec'étoit unebêteimais ils reconnurent bien
tôt que c'étoit un ferviteur de Dieu. Plufieurs en furent fi
touchés qu'ils fe convertirent , & au lieu qu'auparavant ils
ne vivoient eux-mêmes que comme des bêtes , ils commen
cèrent à devenir des perfonnes fpirituelles. Tout caché qu'il
étoit dans ce Défert , il fut néanmoins attaqué par la tenta
tion. Lapenfée d'une femme qu'il; avoit veuc à Rome,s'im-
. prima fi vivement dans fon eíprit & le follicita fi fortement
au peché,que pour s'en défendre il fut contraint de fe rout
ier tout nud dans des épines que l'on voit encore dans cette
Solitude,& fur lefquelles faintFrançois,allant viiiter ce faint
lieu par un efprio» de devotion , greffa des rofiers qui don
nent encore tous les ans de très belles rofes.
L'éclat de ia fainteté qui commencoit à fe répandre au der
Aij
•'4 Histoire desOiidres Religieux,
Vie dis. hors , Faïant fait connoître aux Religieux du Monastère de
inoit. vicouare entre Sublac &Tivoli,ils souhaitèrent ardemment
de l'avoir pour Abbe. Ils le pressèrent avec tant d'instances,
qu'il y consentit i mais comme ils étoient accoutumés au U->
bertinage , & qu'ils ne parent supporter la force de ses re
montrances , ils se repentirent bicivtôt de leur choix > quel-
ques-uns même d'entre-eux se laissèrent tellement emporter
àleur passion, qu'ils résolurent de l'empoisonner.Ils mêlèrent
donc du poison dans du vin,8c le saint Abbé étant à table, ifs
lui présentèrent ce breuvage pour le bénir, suivant la coûti?-
me de leur Monastère 5 mais ce Saint aïant fait le signe de
la croix , le verre íe cassa aussi-tôt,6c lui fit connoître par là
ce qu'il contenoic 11 leur en fit une remontrance charita
bles les quitta ensuite comme des personnes incapables de
profiter de ses foins. Ce Monastère fut ruiné dans la fuite >
mais les Religieux de l'Ordre de saint François en ont fait
bâtir un autre fur ses ruines , où ils onrtoûjours conservé la
cellule de saint Benoît , & celles des Religieux qui se trou
vent taillées dans le roc,comme on le peut voir dans la figure
qu'en ont donnée le P. Dom Bernard de Montfaucon dans
son Journal d' Italie , Scie P. Dom Jean Mabillon dans ses-
Annales Bénédictines.
Notre Saint retourna dans fa première Solitude qui devint
bien-tôt un lieu très habité j car ses vertus &c ses miracles lui
attirèrent fans cesse des visites, &: plusieurs personnes le conju
rant d'être leur conducteur dans la voie au- salut :il fut obli
gé de les recevoir pour difciples,&: de bâtir douzeMonaste-
res à Sublac. CesMonasteres furent celui de la sainte Grotte j
de saint Cosme & de saint Damien , à présent sainte Scholas-
tiquejde saint Ange après le Lacjde sainte Marie, à présent
saint Laurent >de laint Jérômejde S. Jean- Baptiste, à présent
saint Jcan-des^ Eaux j de saint Clément par de-là le lacjde S*
Biaise, aujourd'hui saint Romain jde S. Michel Archange
au dessus de la Grotte j de S. Victorin au pied du mont Por-
cairejde S. Andréj& de la vie Eternelle,à présent le Val saint:
mais tous ees Monastères , fi on en excepte les deux pre
miers, font à présent reduits en simples Oratoires ou Chapel-
les.ou du moins tellement ruinés,qu'il n'en reste plus-que les
quatre murailles. Saint Benoît mit en chacun de ces Mo
nastères douze Religieux avec un Supérieur, fur lesquels
Quatrième Partie , Chap. T. 5
il qpnferva toûjours une entière autorité, allant de tems en Vu ni s,
tems , comme General de tous ces Monafteres, exciter fes BEN0IT•
Religieux à une plus haute pieté, fortifier les foibles,animer
les laches , exhorter les imparfaits , foûtenir les fermes ,
rîaïant ooint d'autre occupation que de les convaincre de la
fieceffitede la penitence & de l'importance du falut.
Dans le partage cependant qu'il fit de tous fes Difcipfes
dans ces differens Monafteres , il en retint auprès de lui
ûuelques-uns , qu'il jugea avoir encore befoin de fa pre-
ience pour être mieux formés à la perfection. Les deux
plus itluftres qui fe fournirent à lui,furent Maur & Placide»
le premier fils d'Equice , & le fécond de Tertule,tous deux
Senateurs Romains , qui les amenèrent eux-mêmes à faine
Benoît pour les former à la pietés Placide , que S. Grégoire
appelle un enfant , quoiqu'il eût déjà quinze ans , tomba
dans un la'CjOÙ il voulut puifer de l'eau : le Saint,quoi qu'ab-
fent, connut par revelation le peril cu il étoit , & commanda
à Maur de l'aller fecourir. Maur plein d'obéïflance exécuta
fes ordres avec tant de ferveur , qu'il ne s'apperçut poinc
d'avoir marché fur l'eau , que quand il en eut tiré Placide ,
& qu'il lui eut fauvé la vie. Cet accident de Maur fart ju
ger que faint Benoît ne faifoit point fa demeure ordinaire ,
comme quelques-uns ont dit , dans le Monaftere de la fainte
Grotte, qui eft fort éloigné du lac í mats dans celui de
fainte Scholaftique qui en eft voifîn.
Florent , Prêtre très indigne de fon caractère , aïant atta
qué la réputation du Saint par une infinité de médifances 6c
de calomnies atroces,aïant tâché de corrompre la chafteté de
fes Religieux" , en faifant entrer fept filles toutes nuës dans
le jardin de fon Monaftere , & lui aïant même envoïé un
pain empoifonné 3 faint Benoît refolut de céder à l'envie de
ce méchant homme , fe retira de Sublac , 8c fut conduit au
Mont-Caihn par deux Anges fous la forme de deux jeune9
hommes , qui le mirent en poiïèifion de ce lieu , où l'on
adoroit encore Apollon. 1 1 fut indigné de voir ces reftes de
l'idolâtrie : il travailla promptement à les abolir & à éclairer
les peuples du voifinage de la lumière de la foyjôc après avoir
brifé l'Idole,renverfé fonAutel,&brûléles bois fuperftitieux
?ui lui étoient confacrés , il fit conftruire une Chapelle en
honneur de faiht Martin, dans le Temple même d'Apollon*
6 HlSTO I RE D E S O M) RES ReLí CIEUX ,
Vif dk s. & une autre fous le nom de saint Jean-Baptiste,dans la^lacc
oùéroit l'Autelg'ecette fausse Divinité.
II bâtit enfin dans ce lieu un grand Monastère : & com
me il occupoit tous fes Religieux à la construction de ce
bâtiment , le démon inquiet & chagrin de voir élever une
maison pu tant drhommes dévoient se formerà la pieté & de
venir la bonne odeur de Jésus- Christ par l'éclat de tant
de vertus,qu'on a admirées depuis dans une infinité deSaints-
qui en font sortis , tâcha de traverser par toute sorte de
moïens les desseins de Benoît , tantôt en dégoûtant les Reli
gieux du travail , tantôt en tarissant les sources où ils pui-
ìoient de l'eau pour leur bâtiment, tantôt en rendant comme
immobiles les pierres qu'ils vouloient mettre en œuvre, tan
tôt en renversant la nuit ce qu'ils avoient élevé pendant le
jour , enfermant même quelquefois fous les ruines plusieurs
Religieux qui couroient risque de leur vie , comme il arriva,
à un Novice qui fut écrasé sous le pan d'une grande muraille
que le démon avoit renversé.
Mais que peut l'homme ennemi contre les conseils de Dieuí
Benoît plein de ferveur pour l'execution de ses bons desseins»,
& defoy en la puissance de son Dieu , remedioit aisément à
tous ces malheurs par une parole pleine de zèle, il relevoitle
courage abbatu de ses Religieux par un signe de croix > il
rendoit legerela pierre la plus pesante par une courte prière*
il resuscita le Novice aux yeux de tout le monde, &ledémori
confus & vaincu , fut obligé de laisser achever l'œuvre de
Dieu , & de fuir à la voix de saint Benoît , comme autrefois
U avoit fui à celle de saint Antoine.
Nous ne rapporterons pourtant point dans cet Abrégé
tous les miracles de ce grand serviteur de Dieu , que l'on
peut voir dans le second Livre des Dialogues de saint Gré
goire, qui contient toute sa vie > nous dirons feulement qu'il
a. été comme l'Elifée de son siécle , revêtu de la puissance de
Dieu y. commandant en quelque façon à toute 1a nature,éclai«
ré de son esprit , lisant comme les Prophètes dans Pavenir ,
comme il parut dans la rencontre de Totila Roi des Goths,
qui voulant expérimenter par lui-même cet esprit prophéti
que de saint Benoît , 1 aborda fous des habits empruntés , &
apprit de fa bouche le sac de Rome qu'il devoit faire par la
jeimiffion de Dieu >ie nombre de íès conquêtes la-chute d«
Quatrième Partie ,Chap. II, f
son Roïaume , & la fin de sa vie. Progie'i
Ce grand Saine prédit par le même esprit la ruine de son °*- l'o*.
Monaltere du Mont Caílìn par les Lombards , &. le t'ems de b£hoit.S"
fa mort 3 & aïant écé surpris d'une fièvre violente le sixie'me
jour de sa maladie, il se fit porter à l'Eglisepar ses Disciples,
où aprés avoir reçu le Corps adorable dejESUs-CHRisT
avec les sentimens d'une pieté' parfaite,il lui rendit son esprit
l'an 543. Son corps fut inhumé dans la Chapelle de saintjean-
Baptiste,que lui-même avoit fait bâtirj mais le Monastère dit
Mont-Caifin aïant été ruiné par les Lombards , comme il
l'avoit prédit, il y demeura long-tems inconnu & caché fous
ses ruines, jusques àce que l'an 633. ou vingt ans plus tard,
íelon quelques-uns, saint Aiguise, Religieux de l' Abbaïe de
Fleury , appellée présentement de saint Benoît du Loir , y
aïant été envoïé par Mommol son Abbé , l'apporta cn Fran
ce en son propre Monastere,où il demeura jusques à ce qu'il
fut transféré à Orléans poUr la crainte des Normands,d'où
il fut reporté à Fleury dans la fuite. Ainsi la France se peut
glorifier de posséder ce précieux Trésor,nonobstant tout ce
<juepeuvent dire les Religieux du Mont-Caífin,qui allèguent
une Bulle d'Urbain 1 1. qui prononce anathème contre ceux
2ui nieront que le corps de saint Benoît n'est pas au Mont-
!aísin:mais Baronius &d'autres tiennent qu'elle est supposée.
Fo'ie^ S.Gregor. libr. z- Dialog. Bulteau. Abrégé de l'hifi.
de S. Benoît. Joann. Mabill.^?. SS. Ord. S.Bcnedift. fjecul. I,
& Annal. Benediff. Tom.i- & Bolland. 21. Mars.

Chapitre II.

Du grand progrpe de l'Ordre de saint Benoît, & Je


Vexcellence defa Règle.

L'O N n'est pas d'accord ni du tems que saint Benoît écri


vit sa Règle , ni si ce fut à Sublac , quoique l'on y mon
tre l'endroit où l'on prétend qu'il Pécrivit. Quelques-uns n'é
tant point de ce sentiment, disent que ce fut au Mont-Caflìn,
& d'autres qu'il Pacheva dans ce lieu,aprés l'avoir commen
cée à Sublac. Quoiqu'il en soit, c'est cette Règle si éminente
en sagesse & en discrétion , si grave & si claire à l'égard du
(áiscours &.du stjle,commeparle.S, Grégoire, si célèbre dans
$ Histoire des Ordres Religieux,
Peocxi's l'Eglise que les Conciles l'ontappellée justement Sainte.com-
»> L mêle deuxième de Douzy tenu en 874. qui reconnoît qu'el-
ïinoi r. le a été dictée à S.Benoît par le mêmeEsprit,qui est l'Auteur
des sacrés Canons , propre à former & conduire un grand
nombre de Saints j & comme celui de Soissons,qui lui a don
né par excellence le nom de sainte Règle.
Saint Benoît y ordonne que Ton reçoive dans son Ordre
toute sorte de personnes fans aucune distinction , les enfans,
les adoleícensjles adultes , les pauvres &. les riches , tes nobles
& les roturiers , les serviteurs, & ceux qui font nés libres >
les doctes & les ignorans , les Laïques , &: les Clercs : ce qui
fait que le P. D. Mabillon ,dans les Annales Bénédictines ,
condamne les Monastères de cet Ordre qui ne veulent rece
voir que des períonnes de noble extraction.
Les Enfans,les Novices , & les Profès, dormoient dans des
dortoirs différents ; chacun avoit son lit séparé par des
toiles ou des planches,& chaque dortoir avoit un Religieux
pour veiller fur la conduite des autres. Le Prévôt ou Prieur
Îtréfidoit fur toute la Communauté qui étoit divisée en plu-
ieurs dixaines,qui avoient chacune leur F oïen , èc l' Abbé
avoit un pouvoir absolu sur tous les Religieux > qu'il gou-
vernoit , plus par son exemple & par fa prudence , que par
l'authorité. II aidoit le Celíerier dans les choses qui regar-
doient le temporelle Prieur, les Doïens 8c les Maîtres dans
le spirituel. Tous les Religieux s'entr'aidoient les uns les
autres dans le service de la cuìíìne , de la boulangerie , du
îardin & des autres Offices , même dans la réception des
Hôtes & des Pellerins , qui avoient leurs appartemens leurs
réfectoires séparés , &. aufquels on donnoit les mêmes mets
qu'aux Religieux , n'étant pas permis de servir de la viande
à aucune personne , sous quelque prétexte quere fût ,ou de
distinction , ou de dignité.
Quant aux Offices Divins,faint Benoît emploïe onze Cha
pitres de fa Règle pour en marquer Tordre , le nombre des
Leçons , des Cantiques , &c des Répons : depuis le premier
Novembre jusques a Pâques on se levoit à la huitième heure
«le lanuit , c'est- à- dite, à deux heuresj l'Abbé lui-même de-
voit sonner les Offices, ou en commettre le foin à un Pere très
exact. 11 netoit pas permis après Matines de se recoucher,le
tems qui restoit jusques au jour , devoit être emploie à la
lecture
Quatrième Partie , Снаг. П. 9
îefture, à la méditation , & à apprendre des Pfcaumes j après proguï'j
Prime ils alloient au travail , ou ils étoient occupés depuis la ^RE1'^^
premiere heure jufques à la quatrième , c'eftà dire , depuis Esoir.
iix heures jufques à dix , à commencer depuis Pâques juf
ques au premier O&obrej & depuis le premier Oclobrejuf-
ques au Carême , le travail commencent à Tierce & finifloit
à None. On ne difoit aucune Mefle dans les premieres années
de l'établiiTement de cet Ordre les jours ouvriers , mais feu
lement les Dimanches & les Fêtes folemnelles , aufquels
jours tous les Religieux étoient obligés de communier. On
recommençoit la lefture & le travail l'après-dînée : fi quel
qu'un ne pouvoit méditer , ni lire , on lui donnoit plus de
travail. On donnoit des travaux plus faciles à ceux qui étoient
foibles & delrcats,on en donnoit de plus rudes à ceux qui
jétoient plusrobuftesjôc fi les Religieux étoient occupés hors
le Monaftere,foit à la moiflon, foit a quelqu'autre ouvrage,
l'heure de l'Office étant ionnée , ils le recitoient à genoux.
L'on donnoit à chaque Religieux deux mets ou portions
chaque jour, quelquefois une troifiéme de legumes,une livre
de pain , une hemine de vin , c'eft-à-dire, un demi-feptierj
dont on gardoit la troifiéme partie , lors que l'on devoit fou
ler. Il n'y avoit point de jeûnes entre la Fête de Pâques èc
celle de la Pentecôte j mais depuis la Pentecôte jufques au
treize Septembre, on jeûnoit les Mercredis & les Vendredis s
&. depuis le treize Septembre jufqu'à Pâques tous les ' jours.
Le jeûne du Carême étoit plus rigoureux: pendant cetems-
là les Religieux fe mortifioient,en retranchant quelque cho-
fe de leur boire & de leur manger, de leur fommeil , de leurs
converfations , &des autres commodités delà vie. Dans l'un
& l'autre jeûne il n'y avoit qu'un repas. Dans les jeûnes de
Ja Regle il fe faifoit après None , 6c dans ceux du Carême
après Vêpres , c'eft-à-dire,au foir.
L'abftinence delà viande, au moins des animaux à quatre
pieds, étoit perpétuelle , & n'étoit permife qu'aux malades.
Plufieurs ont cru que faint Benoît n'aïant défendu que la
viande des animaux à quatre pieds , avoit tacitement permis
celle des volatiles : entre les autres , Hceftenius eft de ce
fentimentjs'appuïant fur l'autorité de fainteHildegarde & de
Raban Maur : mais le P. Mabillon dit qu'il n'y a pas d'ap
parence que faint Benoît qui n'avoit ordonné à les Religieux,
Jome F, £
,10 Histoire des Ordr.es Religieux,
^PrOGRï's que des viandes de vil prix ôí qui ne Hâtassent pas le goût ,
d e l'o r- eut permis à ceux qui se portoient bien de manger de
Bïnoit! S ^a volaille , que l'on ne servoitpour lors que fur la table des
Rois , comme des metz exquis , au rapport de Grégoire de
Tours. Cette diversité de sentimens quia toûjours été dans
l'Ordre de saint Benoît a fait que la pratique des anciens
Monastères fur ce sujet , a été différente : ce que l'on doit
entendre après la mort de saint Benoît,où ceux qui ont man*»
gé de la volatilleont présumé que ce S. Fondateur n'avoit
pas exclus ces sortes de viandes , puisqu'il ne défendoit que
celle des animaux à quatre pieds.
Les enfans même que l'on offroit dés l'âge de cinq ans-
dans les Monastères étoient auífi tenus à l'abstinence, & le
Concile d' Aix-la- Chapelle les y obligea encore , ordonnant
C*».' 411 ne mangeroient de la viande que dans les maladies- La
manière de recevoir les enfans est ainsi ordonnée par la Règle
de S. Benoît , où ce Saint aprés avoir prescrit dans le Chapi
tre 58. la Formule des Vœux de ses Religieux,qui consistent
en une promesse de stabilité &c d obéissance & de conversion
desmœursjil dit dans le Chapitre suivancque si Tenfantqui
est offert est en trop bas âge , ses parens doivent faire pour
lui cette promesse , en enveloppant leur offrande ôc leur de
mande, avec la main de l'enfant , dans la nappe de l' Autel.
Après cette cérémonie, ces enfans étoient tellement engagés,
qu'étant parvenus à l'âge de puberté , ils ne pouvoient plus
quitter l'Ordre sansêtre traites comme apostats :cequi fut ap-
{>rouvé par plusieurs Conciles, entrrautres par le IV. de To-
ede,où il fut décidé que ceux qui dès leur enfance auroient
Cm. 4?. ^£ offerts aux Monastères par leur pere 6c qui y auroient
reçu l'habit de la Religion , ne le pourroient plus quitter»
& demeureroient Religieux le reste de leur vie. Mais cette
manière d'engager les enfans parut un peu trop dure aux Pè
res du X. Concile tenu en la même ville l'an 656. car parle
J sixième Canon ils ordonnèrent que les enfans en bas âge aus-
ouels leurs parens auroient donné ou la tonsure , ou l'habit
monachal , pourroient reprendre leurs habits séculiers »
& défendit en mêmetems aux parens d'offrir leurs enfans à
J'avenir , avant l'âge de dix ans, donnant la liberté à ceux qui
auroient été offerts,ou de rester en Religion,ou de retourner
dans le monde,lors qu'ils seroient parvenus à l'âge de puberté»
Quatrième Partie , Chai». II. rr
Quoique ce Concile eût déroge' à cette ancienne rigueur, Progxf'j
elle fut encore néanmoins pratiquée enAngleterre,où 1 on re- ^tLD°E *"
cevoit les enfans à l'âge de sept ans, de cinq,de deux & même B£noit.
d'un an.Elle fubsistoit encore en Italie Tan 7i6.puisquefaint
Boniface Evêque de Mayence , aïant consulté dans ce tems-
là le Pape Grégoire II. fur quelques doutes , entr'autres s'il
étoit permis aux enfans qui avoient été offerts par leurs pa
rens de retourner au monde,ou de se marier lorlqu'ils étoienc
Îurvenus à l'âge de puberté* ce Pontife lui répondit qu'il ne
eur étoit pas permis. Cette pratique subsista encore long-
tems en Allemagne j car quoique par le 36. Canon du Con- Ann- tlZ*
cile d' Aix-la-Chapelle il eût été ordonné que les enfans qui
avoient été offerts par leurs parens dans les Monastères
étoient tenus de confirmer cette offrande lorsqu'ils étoient
parvenus dans un âge de sçavoir ce qu'ils failoient, néan
moins par le 11. Canon de celui de "Wormes , les enfans of- Ann. t?u
ferts aux Monastères par leurs parens étoient encore censés
engagés suivant la Règle de saint Benoît & le IV. Concile de
Tolède. O ans la fuite du tems , on se relâcha par tout de
cette ancienne rigueur , & on ne reçut plus dans les Monastè
res les enfans qui étoient offerts par leurs parens , parce que
ce n'étoit plus un effet de leur pieté, mais de leur cupidité,
ii'offrantplus auxMonasteres que ceuxde leurs enfans que la
nature n'avoít pas avantagés ,qui se trou voient disgraciés ,
difformes,ou stupides, & nullement propres pour le monde,
ce qui causa le relâchement dans l' Ordre deS. Benoît. II sem
ble que Guillaume Abbé d'Hirsauge ait été le premier qui
ait refusé l'oblation de ces enfans > puisque Uldaric dans fa
Préface fur les coutumes de Cluny , le louë d'avoir exclus
de son Monastère les enfans par le moïen desquels la Disci
pline monastique avoit tant souffert. Plusieurs Abbaïes fi
rent la même chose. Pierre le vénérable , Abbé de Cluny,fic
aussi pour empêcher ces sortes de réceptions,un Statut qui
fut confirmé par l'Abbé Hugues V. aïant seulement exce
pté de cette Loy six enfans que l'on élevé encore dans l'Ab-
baïe de Cluny en habit monastique > mais fans aucun enga
gement d'être Religieux. Enfin dans le douzième siécle cette
coutume fut entièrement abolie par 1 autorité du Pape Clé
ment 1 1 1. & la même chose fut défendue par le Concile de
Trente. Pourquoy donc se récrier aujourd'hui contre les
i* Histoire des ORDMS-B^ELiGrËux,
Progre's Pr°fefíìons qui se font à l'âge de seize ans que le même Corï-
d » l'o r- cilea determiné,auqucl âce ceux qui s'engaçent dans la Re-
Bínoit. ugion, bien-loind y avoir ete amènes & orrerts par leurs pa-
rens , leur résistent le plus souvent pour suivre les attraits de
la grâce & se consacrer de bonne heure à Dieu>
Quant aux habillemens , ils étoient réglés à la discré
tion des Abbés suivant la qualité du païs » plus chaud ou
plus froid. Dans les climats tempérés c 'étoit assez d'une cu-
cullcôt d'une tunique, la cuculle plus épaissepour PHyver ,
plus rase pour l'Eté > & un scapulaire pour le travail. Le sca
pulaire étoit l'habit de dessus pendant le travail > on 1 otoic
pour prendre la cuculle que l'on portoit le reste du jour*
Chacun avoit deux tuniques & deux cuculles , foit pour
changer les nuits , soit pour les laver. Les étoffes étoient cel
les qui se trouvoient dans le païs à meilleur marché. Pour
ôter tout sujet de propriété , l'Abbé donnoit à chacun tou
tes les choses nécessaires j c est-à-dire , outre les habits , un;
mouchoir , un couteau,une aiguille, un poinçon pour écrire,-
& des tablettes. Leurs lits ifonsistoient en une natte ou pail
lasse, un drap de serge, urìe couverture &: un chevet.
Saint Benoît n'a rien déterminé sur la couleur de l'habil-
lement j mais il paroit par d'anciennes peintures que la robe
que les anciens Bénédictins portoient étoit blanche , & le
ícapulaire noir.Ce scapulaire n'avokpas la même forme que
ceux dont on se sert présentement dans cet Ordre. II ressem-
bloit plutôt aux capotes de Matelots , excepté qu'il n'étoic
point ouvert par devant , mais un peu par les côtésj comme
on peut voir dans la figure que nous donnons d'un de ces
anciens Bénédictins , & que nous avons tirée de celles que le
Pere Mabillon a données dans ses Annales Bénédictines. Ces
sortes de scapulaires étoient depuis long-tems l'habit ordi
naire des Pauvres £c des Païfans.
II y a encore un grand nombre de Monastères dont le*
Religieux prennent le titre d'anciens Bénédictins , plûtôc
pour recevoir les revenus qui dépendent de leurs Monastè
res , que pour observer la Règle de S. Benoît,qui est presque
inconnue dans la plupart de ces Monasteres,qui se diïentdu
grand Ordre,& qui iont soumis aux Ordinaires des lieux où
ils font situés, ne formant entre eux aucune Congrégation y
Á oa excepte steanmoj^is ççUes des Exemts en frastçe, en
A
Quatrième Partie , Chap. II- 13
Flandres 6c en Allemagne. Lorsqu'ils sortent par la ville,ils proore's
font habillés comme lesEcclesiastiquesj ils porcent seulement j*£
un petit scapulaire > & dans la maiíon ils ont conservé quel- benoit.
que reste d'habit Monacal , en mettant un camail par dessus
le scapulaire, 6c au Chœur une grande coule.
Il y a des Auteurs qui ont cru que saint Benoît n'avoit
écrit ía Règle que oour le Monastère du Mont-Cassin 3 mais
cette opinion se détruit par le témoignage même de saint
Benoît , qui dans le 55. Chapitre de cette Règle , ordonne
2ue les vêtemens íeront donnés aux Frères, félon la qualité
es lieux où ils demeureront , 6c la température de l'aìr . 6£
qu'il en faudra davantage aux païs froids qu'aux pâïs
chauds j 6c quant à la qualité des étoffes , il ordonne aux
Religieux de ne s'en point mettre en peine , mais de se con
tenter de celles qui se trouveront aux païs où ils demeure
ront.
Quelques-uns , comme Gallonius , Prêtre de TOratoire de
Rome, dans fa défense des Annales de Baronius , 8c après
lui Dom Pierre Menniti , de l'Ordrede saint Basile,dans son
Calendrier des Saints de son Ordre, ont aussi avancé que la
Règle de saint Benoît n'avoit été publiée qu'après fa mort ,
l'an 586. par Simplicius, troisième Abbé du Mont-Cassin , •
Gallonius s'étant fondé fur un ancien Manuscrit de la Bi
bliothèque du Vatican , qui contient en partie la Règle de
saint Benoît, à la tête de laquelle il y a une petite Préface,
où on lit ces paroles : Simplicius Chrijli Minifier Magifiri
latens opus propagavit. Ce que Pierre Diacre du Mont-
Cassin 6c) Sigebertavoient aussi lu il y a plus de cinq cens
ans. Haestenius avoit déja refuté Gallonius dans ses Dif-
quisitions Monastiques. Le Pere Mabillon le réfute aussi
dans ses Annales , 6c cite un ancien Manuscrit de 700. ansy
qu'il a vu dans la Bibliothèque de M.de la Marre,Conseiller ^rl%Jn°£*
au Parlement de Dijon , où au lieu de Latens , on ì\t[Late : Btntdiél.'
ce qui change le sens , puisque dans l'un on lit que Simjpli-
cius a communiqué à tous l'Ouvrage de son Maître qui etoit
caché , 6cque dans l'autre on y lit qu'il a communiqué avec
beaucoup détendue l'Ouvrage de ion Maître, c'est- á-dire,
que la Règle de saint Benoît qui n'étoît connue* que dans les
Monastères qu'il avoir fondés , fut publiée presque par toute
la terre : 6c une preuve que saint Benoît l'avoit écrite pour
B iij
14 Histoire des Ordres Religieux,
p x o cris les Monastères, & qu'il l'avoit fait connoîcre de son vivant.
bre^Y ^ e^ l' Autographe de la même Règle e'crit de la main de
Bïnoit. ce Saint,qu'il donna à S. Maux quand il l'envoïa en France,
& qui a été conservé dans l'Abbaïe de Marmoutier, jusques
dans l'onziéme siécle. II est vrai que Gallonius n'a rapporté
ce manuscrit du Vatican , que pour prouver que saint Maur
n'avoit point porté cette Règle en France.ni íaint Placide en
Sicile, & que plusieurs Ecrivains ont aussi douté dela mission
de saint Maur > mais après ce qu'en ont écrit si sçavammenc
Dom Mabillon ôc Dom Thierry Ruinart, pour la prouver ,
on ne peut rien ajouter , & il faut que les plus incrédules ce-
dent à la force de la vérité.
La première Mission qui se fit hors de l'Italie,fut celle de
saint Placide , que saint Benoît en voïa en Sicile l'an 534.
Tcrtulle pere de Placide , qui étoit riche , aïant donné à ce
saint Patriarche des terres de grande valeur , il en prit pos
session, & commença d'en jouir par Procureurs jmais aïant
appris que des personnes puiflantes vouloient usurper celles
qui étoient dans la Sicile, il y envoïa saint Placide , avec
Gordien & Donat , qui y bâtirent un Monastère.
Saint Innocent Evêque du Mans , aïant envoie à saint
Benoît Flodegard son Archidiacre, & Harderard son In
tendant, pour lui demander de ses Religieux, il choisit saint
Maur, auquel il donna pour Compagnons Simplice, Con-
stantinien, Antoine & Fauste,pour aller faire dans le Maine
l 'établissement que souhaitoit le saint Evêque. Ils partirent
du Mont-Cassin l'an 543. & arrivèrent la même année en
France. Ce ne fut pas néanmoins dans le Maine que le
premier Monastère de cet Ordre fut fondé dans ce Roïau-
me:car S. Maur 6c ses Compagnons étant arrivés à Orléans,
& aïant appris la mort de saint Innocent Evêque du Mans,
& que celui qui s'étoit emparé de son Siège , n'étoit pas dis
pose à favoriser leur entreprise > ils allèrent dans l'Ànjou ,
où ils bâtirent le Monastère de Glanfeùil , cjui a été une
source seconde ,qui en a produit une infinité d'autres en
ce Roïaume , qui íont des plus célèbres de cet Ordre 5 & si
on vouloit croire les Chroniques d'Yepés , & le Menologe
«le Bucelin , saint Maur en auroit bâti jusqu'à cent soixante
en France,qui en moins de quarante- deux ans auroient eu
plusieurs millions de revenu ; & en auroit reformé un plus
Quatrième Partie , Chap. II. 15
grand nombre. Mais comme ces Auteurs n'ont pas été en pROGRE*¿
cela plus exacb qu'en beaucoup d'autres chofes,on ne doit de r-
pas leur ajoûter plus de foi , que lorfqu'ils difent que faint benoît,
Benoît envoïa de fes Religieux en Efpagne pour y multi
plier fon Ordre. Yepés dit que le premier Monaftere de
cet Ordre qui y fut fondé l'an 537. fut celui de faint Pierre
de Cardenas > èc Bucelin dit que dès l'an 533. faint Turibius»
qui fut dans la fuite Evêque de Palencia , y fut envoie pár
le faint Fondateur ,avec plufieurs autres Moines. Il y fait
même aller auffi une autre Colonie l'an 535). Ces Auteurs à la
vérité , n'ont parlé qu'après une Chronique fauiTement
attribuée à Maxime de Sarragofle , qu'Ha;ftenius a auflî
fuivie , qui au jugement des Sçavans eft pleine de fables
& de rêveries. Mais le P. Mabillon qui n'a cherché dans
fes Annales qu'à développer la vérité > reconnoît que les
Benediftins n'entrèrent dans ce Roïaume que plufieurs
années après. Et comme les Maures au commencement du
huitième iîécle y firent une irruption & ruinèrent plufieurs
Monafteres,dont les Archives furent brûlées, le P. Mabillon
ne peut pas determiner en quelle année pofitivement la Regle
de faint Benoît fut connue dans ce Roïaume : il a recours,
comme bien d'autres , aux conjectures , & il croit que cette
Regle étoitobfervée dès l'an 6}}.àzm quelques Monafteres, fe
fondant fur le témoignage des Peres du I V. Concile de To-
lede,qui , comme nous avons déjà dit,ordonnerent que ceux
qui auroient été offerts aux Monafteres par la devotion de
leurs parens, & qui y auroient reçu l'habit de Religion , ne le
pourroient plus quitter , mais demeureroient Religieux lé
refte de leur vie : ce fçavant Benedictin croit que cela ne fe
peut entendre que de la Regle de faint Benoît,où il eft parlé
des enfans qui étoient offerts par leurs parens, qui promet-
toient avec ferment qu'ils ne leur donneroient jamais rien,
fóit par eux ou par aucune autre perfonne interpofée,depeur
qu'ils n'euiTent un moï'en de fe perdre , c'eft-à-dire , d'aller
contre leur vœu, ou de retourner dans le fiécle : mais comme
la Regle de faint Bafile parle auflî des enfans qui font offerts
par leurs parens , le quatrième Concile de Tolède pouvoit
auifi-bien parler des enfans qui étoient offerts dans l'Ordre
de faint Bafile , comme de ceux qui étoient offerts dans
l'Ordre de faînt Benoît.
ri6 Histoire des Ordres Religieux,
Proore's Le tems que l'Ordre de saint BenoîcpaíTa en Angleterreest
6re d^f s! P^us connu.C'est à cetOrdre que les Anglois font redevables
BiNom de leur conversion. Le Christianisme y avoit à la vérité été
annoncé dès le deuxième siécle.lorsque les Bretons en étoient
les maîtres > mais il y avoit été presque éteint depuis que les
Anglois & les Saxons peuples Idolâtres en avoìent chassé les
Bretons , & à peine yen restoit- il quelque trace. Saint Gré
goire y envoïaì'an 596. saint Augustin, Prieur du Monastère
de saint André de Rome ,avec plusieuts autres Moines, qui
en peu de tems retirèrent des ténèbres de l' Idolâtrie les peu
ples de ce païs,qui étoit divisé en plusieurs Roïaumes. Saine
Augustin prêcha d'abord dans celui de Kent, & fut le premier
Archevêque de Cantorberi. Non seulement les Bénédictins
fondèrent plusieurs Monastères dans le Roïaume d'Angle
terre , mais l'Eglife de Cantorberi & toutes les Cathédrales
qui furent érigées dans la suitc,tinrent encore lieu de Mona
stères à ces Religieux qui desservoient ces Eglises 3 ce qui a
duré pendant plusieurs siécles , 5c même jusques fous le Rè
gne d'Henri VIII. qui commença le malheureux Schisme
qui abolit la Religion Catholique dans ce Roïaume: quel
ques Eglises Cathédrales , entr'autres celle de Cantorberi,
ctoient pour lors desservies par desBenedictins,ôc non pas par
des Chanoines.
Ce n'est pas seulement l'Angîeterre que les Bénédictins
ont éclairée de la lumière de la foyjla Friíe eut aussi le même
avantage par le moïen de saint Willibrod ou Wilbrod qui y
prêcha l'Evangilc lan 690. II y bâtit le Monastère d'Eter-
nac, celui de Sturem,& un autre croche Trêves. Saint Boni-
face Archevêque de Mayence etoit aussi Bénédictin. C'est
lui que l'Allemagne reconnoît pour son Apôtre : il y fonda
l'an 773. les Monastères d'Omenbourg &. d'Ordof , & l'an
774. le célèbre Monastère de Fulde, dont nous parlerons
dans la fuite. Enfin il n'y eut point de Provinces où la Règle
de saint Benoît ne fût connue dans la suite,& les Monastères
de cet Ordre étoient en si grand nombre l'an 1336. que le
Pape Benoît XI I.voulant reformer l'Ordre de saint Benoît,
lui prescrivit des Reglemens par fa Bulle appellée Bénédi
ctine, où il le divise en 37. Provinces, marquant même des
Roïaumes entiers pour des Provinces , comme les Roïaumes
d'£cosse,deBohême,de Dannemark,de Suede,&c.cequi faic
comprendra
Quatrième Partie , Chap. III. 17
comprendre l'étenduë prodigieuse de cetOrdre & le nombre omginï
de ses Monastères. m* Kmu<
■L'on prétend même que le Pape Jean XXII. qui fut élu bemedic"
lan 1316. &tnouruc lan 1334. trouva après une recherche tu,s**
exacte qu'il nYsaire , que depuis la naissance de cetOrdre,U
en étoit sorti vingt-quatre Papes , près de deux cens Cardi
naux, sept mille Afchevêques^uinze mille Evêques, quinze
mille Actbés insignes , dont la confirmation appartient au
saint Siège , plus de quarante mille Saints & Bienheureux ,
dont il y en a cinq mille cinq cens qui ont été Moines du
Mont-Cassin & qui y font enterrés.
Voiez, Antonio Yepés , Chronica General de la Orden de
S. Benito. Gabriel RuccWn, Annal. Benedifi. & Menolog. Be-
nedictinum. Bulteau , Hist de Vord. de saint Benoit. Arnold
Wion, Lignum Vit*. Joann. Mabillon, Praf. ait. SS.sacul.
J. IV. & V. Le même , Annal. Bencdttt- Tom. I. & Veter. ana~
letf. Tom. 3. Hxstenius Difquifit. Aíonajl.

Chapitre III.

De l'Origine des Religieuses BenedìÓîines.

IL n'est pas aisé de fixer au juste l'époque de Porigine des


Religieuses Bénédictines : les Historiens les plus exacts ne
nt nullement d'accord fur le tems qu'elles ont commencé j
les uns voulant qu'il y ait eu des Monastères réglés & for
més du vivant meme de saint Benoît > les autres beaucoup de
tems après. II est vrai que saint Grégoire le Grand nous rap
porte dans la vie de ce grand Patriarche , deux faits assez
curieux & assez particuliers , qui pourroient faire croire qu'il
y avoit de son tems des Monastères de Religieuses, fur les
quels il avoit une entière autorité.
Le premier est une réprimande très severe qu'il fît à un de
sos Religieux, qui avoit reçu fans fa permission quelque mou
choir pour son usage , de quelques Religieuses qui demeu-
roient dans un bourg à quelque distance du Mont-Caflin,
3ue le saint Abbé avoit conné à sa direction & à sa coa-
uite.
La seconde est de deux Religieuses de noble famille,com-
jne parle saint Gregoire,dont un homme de pieté vint faire
Tome V, C
i8 Histoire des Ordres Religieux ,
Origine ae gran£^es plaintes à saint Benoît pour le peu dereconnois»
des Rìli- sance qu'elles avoient des biens qu'il leur avoit faits , & pour
Beneoktì leur indiscrétion & leurmauvaise manière d'agir. Sur ces
plaintes, Saint Benoît envoïa dire de fa part à ces Religieuses
ces propres paroles : Retenez, vôtre langue» carfi vous ne vous
corrigesje vous excommunie..En effet , ces Religieuses étant
mortes quelque tems après , & aïant çté enterrées dans
l'Eglise , sans avoir profité des bons avis du saint Abbé , &
sans s'être corrigées de leur indiicretionêc de leurs mauvaises
manières jcomme l'on y celebroit la Meffe & que le Diacre ,
suivant l'usage , dit à haute voix » Si quelqu'un ne communie
sas-, qu'il fe retire i leur Nourrice qui avoit coutume de pré
senter pour elles une offrande au Seigneur,étonné de ce qu'à
la voix du Diacre, elle les voioit sortir de leurs tombeaux >
& aller hors l'Eglise > & se souvenant de ce que saint Be
noît leur avoit fait dire pendant qu'elles étoient en vie î
elle lui fit sçavoir ce fâcheux événement , qui aïant excité
la compassion du saint Abbé , il donna à ceux qui l'étoienc
venu trouver, une offrande,& leur dit : Allez, & faites pré
senter pour ces Religieuses cette offrande au Seigneur, &
elles ne feront plus excommuniées. En effet , cette offrande
aïant été ainsi présentée pour elles , lorsque le Diacre vint
dire à haute voix à l'ordinaire : gue ceux qui ne communient
point , sortent de l'Eglise : elle ne les vit plus sortir comme
auparavant > & connut clairement , que puisqu'elles ne se
retiroient plus, elles participoient spirituelkment aux saints
Mystères , & avoient reçu de Dieu par l'entFemise de son
Serviteur le pardon de leur désobéissance , & la grâce de la
Communion des Saints.
Cependant il est difficile de sçavoir fi ces Religieuses , dont
5>arle saint Grégoire , vivoient dans des Monastères, ou dans
eurs maisons particulières »car dans ces tems-là ,.on en voioit
quelques-unes enfermées dans des Monastères ,mais qui ne
gardoientpas une si exacte clôture,qu'il ne leur fût permis
d'en sortir quelquefois pour des causes raisonnables,ou pour
quelque utilité* d'autres qui demeuroient dans leurs maisons
particulières, dont elles pouvoient sortir quand bon leur fem*-
Dloit > d'autres enfin qui étoient recluses & quinepouvoienc
íbrtir du lieu de leur réclusion , puisque la porte en étoit mu
rée. Les Historiens de l' Ordre de saint Benoît ont été foxc
Quatrième Partie , Chap. III. 19
partagés fur ce sujet : les uns n'ont poinc fait difficulté da- Origine
vancer que les premières , dont a parlé saint Grégoire, de-
meuroientdansunMonasterequeleSaint avoit fait Bâtir dans nídictí-
ce Bourg, qui n'étoit pas éloigné du Mont-Caflìn , quec'étoic
dans ce lieu que sainte Scholastique avoit fait profession
de la Vie Religieuse, & que même elle avoit gouverné cette
Communauté : mais le Pere Mabillon toujours exact , n'ose
pas rassurer : il trouve seulement que la conjecture est: assez
probable : pour Yepes ,il dit positivement que sainte Scho
lastique fonda ce Monastère l'an 531. & qu'elle y vêcut
selon les règles qui lui furent prescrites par saint Benoît. II
ajoute que ce lieu s'appelloit Piombarole , éloigné du Mont-
Cassin de quatre milles.
Quant à ces Religieuses qui furent excommuniées par
saint Benoît , il y en a qui ont cru qu'elles étoient du nom
bre de celles qui demeuroient dans leurs maisons particuliè
res & ne vivoient point en Communauté : mais ils ne peu
vent se persuader qu'elles n'aïent pas été soumises à saintBe-
noît , qui n'auroit pû les excommunier s'il n'avoit eu quel
que jurisdiction sur elles-.c'est néanmoins ce que le P. Mabil
lon n'ose encore assurer , laissant à un chacun la liberté d'en
penser ce qu'il voudra.Pour ce qui est dePiombarole,ce sça-
vant Bénédictin a trouvé un ancien Manuscrit de plus de
800. ans, dans lequel il est fait mention de deux Monastères
dont l'un avoit été bâti pour desh ommes fous ('invocation
de la sainte Vierge, & l'autre pour des filles fous le nom de
sainte Petronille j mais il ne subsistent plus , ce lieu n'étant
présentement qu'une métairie qui appartient à l'Abbaïe du
Mont-Cassin. Le tems de la fondation de ces Monastè
res n'est point marqué dans ce Manuscrit , & c'est sans au
cune preuve qu'Yepesaditquele Monastère de Piomba
role avoit été fondé par sainte Scholastique l'an 531. quoi-
3u'il soit vrai dédire, suivant l'ancienne tradition de l'Or-
re , que e'étoit à Piombarole que cette Sainte demeuroit,ce
qui ne prouve pourtant pas qu'elle y ait fondé un Monastère,
-ceux dont nous avons parlé pouvant avoir été bâtis après fa . .
mort.
On ne peut donc rien dire de certain touchant la véritable
origine des Religieuses Bénédictines : il y a même sujet de
croire que ce n'est qu'après la mort de saint Benoîtque quel-
C ij ,.
10 Histoire des Ordres Religieux,
Oricini ques Monastères de filles voulurent suivre sa Règle j puis-
oimjíiVbÌ S116 SU Y avoit eu des fiues l'eussent suivi de ion vivant,
nedicti- U en auroit fait mention dans fa Règle qui n'a été faite que
*"* pour des hommes. Le Pere Mabiílon reconnoît bien que
sainte Scholastique a été Religieuse j puisqu'elle est appellée
\'anttïmonïalii par S. Gregoire:il la regarde même comme la
mere & la conductrice desReligieuses Bénédictines imais en
même-tems il avoue qu'il n'est pas certain fi elle a eu d'abord
des Disciples & des Compagnes qui aïent suivi son Institut.
Le plus ancien Monastère de filles que nous aïons en Fran-
jce, qui suive présentement la Règle de saint Benoît,est celui
de sainte Croix de Poitiers , que sainte Radegonde > femme
de Childebert 1. Roi de France>fit bâtir l'an 544. mais il est
certain que la Règle de saint Cesaire y fut d'abord observée.
Sainte Clotilde veuve de Clovis I. aulîì Roi de France,
fit bâtir peu de tems après celui de Chelles près Paris , mais
11 y a bien de l'apparence quelaRegle de S.Benoît n'y fut pas
reçue, puisque ce Monastère aïant été ruiné , & Ste Batilde
femme du Roi Clovis II. l'aïant fait reparer, elle y fit venir
des Religieuses du Monastère de Joùarre ou l'on gardoit la
Règle de saint Colomban , aussi bien que dans la plupart des
Monastères qui furent fondés dans le septième siécle, comme
dans ceux de Remiremont & de Faremoutier qui ont reçu!
depuis celle de saint Benoît.
Il est vrai que le IV. Concile d'Orléans tenu l'an 545^
ordonne , que les filles qui auront été offertes par leurs pa-
rens dans leur bas âge,ou qui viendront volontairement dans
les Monastères où elles doivent être enfermées , demeure
ront pendant une année en habit séculier , après laquelle el
les recevront l'habit de Religion > & que dans les Monastè
res où l'on ne garde pas la clôture , elles demeureront trois
ans en habit séculier , devant être plus éprouvées à cause
qu'elles dévoient être plus exposées i ce qui semble en quel
que façon conforme à la Règle de saint Benoît où il est parlé
de l'obsation des enfans & de l'épreuve des Novices i mais
comme U est auíïì parlé de l'oblation des enfans dans la
Règle de saint Basile & dans plusieurs autres > le Pere Ma^-
billon n'a pas voulu tirer de la une conséquence , qu'il y eût
dès ce tems-là des Monastères de Religieuses Bénédictines,
dont il ne met l'origine que y ers l'an íio.auqueltems il croie
Quatrième Partie , Cha?. III. - • и
que quelques Religieufes reçurent la Regle de S. Benoît j 6c
pour preuve de fon fentiment il cite le Monaftere que Flave «питвс-
merede S. Donat, Archevêque de Befançon,fonda pour des **fic,u
filles,aufquelles ce faint Evêque prefcrivit en quelque façon
la Regle de faint Benoît , puifqu'en axant dreiTé une tirée "
de celles de faint Cefaire , de faint Benoît ôc de faint Co-
lombanjde foixante ôc dix-feptChapitres qu'elle contient, il y
en a plus de quarante tire's de celle de faint Benoît. Peu a
peu l'on s'accoutuma à fuivre la Regle de faint Benoît feule,
foit que les Monafteres l'euiTent demandée,ou que l'on les y
contraignît i car le Concile d'Allemagne tenu l'an 741. ou
743. ordonna que les Religieux ôc Religieufes qui demeu-
rerqient dans les Monafteres ou dans les Hôpitaux , fecon-
duiroient felon la Regle de faint Benoît , ce qui fut auffi con
firmé dans le Concile de Leftines au Diocefe de Cambrai,
qui fe tint l'an 743. où les Abbés 6c les Moines qui y furent •
prefens , reçurent cette Regle i mais elle ne fut pas obfervée
exactement dans tous les Monafteres tant d'hommes que de
filles , ce qui fit que le relâchement s'y étant introduit en peu
de tems , l'on n'y connoifloit prefque plus la Regle de faine
Benoît , lorfqùe l'Empereur Louis le Débonnaire fit aiTem-
bler le Concile d'Aix la Chapelle l'an 817. où l'on établit
«ne difeipline uniforme par des Conftitutions qui expliquè
rent la Regle , ce qui n'a pas empêché que le relâchement
ne fe foit encore introduit dans les Monafteres de l'un 6c de
l'autre fexe. Nous ferons voir dans le fixiéme Volume de-
cette Hiftoire , comme la plupart des ChanoineiTcs Séculiè
res ont fecoiié le joug de la Regle de faint Benoît. Plufieurs
autres Monafteres auroient peut-être fait lamêmechofe, fi
Dieu n'avoit fufeité dans les deux derniers fiécles de faintes
Pilles , qui ont reformé les Monafteres dont elles avoient le
gouvernement, 6c où elles ont fait revivre le veritable efprit
de S. Benoît. Avant ces reformes la plupart des Religieufes
Benedi&ines en France avoient déjà pris l'habit de Cha-
noineiTes , comme dans les Monafteres de Montmartre , de
la Trinité de Caën , de Xaintes 6c de plufieurs autres où
elles portoient des robes blanches , 6c des fùrplis de toile bien
fine ôc bien empefée. Il y en avoit d'autres quien fe refor
mant fe contentèrent de prendre l'habit , le Bréviaire ôc le*
Conftitutions de l'Ordre de Fomevraud , comme à fainte
С iii
tt Histoire des Ordres Religieux,
OmoiNt òroix de Poitiers , à Faremoutier , à Joiiarre & à Chelles :
o"omfl£ ce ne ^uc qucn 1614. que Jeanne de Bourbon Abbesse de
iudictí. Joiiarre y abolit le Bréviaire de Fontevraud : la résistance
des Religieuses empêcha cette Princesse de leur ôter encore
l'habit blanc ÔC le rochet de Fontevraud , qu'elles quittèrent
enfin sous l'Abbesse Jeanne de Lorraine l'an 1616. Les Re
ligieuses Bénédictines de saint Pierre de Reims prirent aussi
cet habit à la persuasion de leur Abbesse Renée de Lorraine
première du nom, qui avoit été Religieuse de Fontevraud, Sc
qui ne prit possession de cette Abbaïe que l'an 1546. Mais
ía nièce Renée de Lorraine qui lui succéda l'an 1601. fit
reprendre l'habit noir à ces Religieuses , qu'elle obligea à la
Clôture.
II y avoit aussi des Monastères où les Religieuses se con-
tentoient de porter l'habit blanc sans rocher , & d'autres ou.
elles avoientdes habits noirs avec des surplis de toile noire,
comme il s'en trouve encore quelques-unes , telles que sont
les Religieuses de Bourbourg,deMessines>& quelques autres
en Flandres dont nous parlerons en particulier : mais présen
tement, le véritable habillement des Religieuses Bénédictines
consiste en une robe noire ,un scapulaire de même, & une
tunique par dessous la robe,d'ilne étoffe qui n'est point teinte
s'il le peut : au Chœur & dans les cérémonies elles ont un
grand habit de serge noire, qu'elles nomment froc ou cuculle
comme les Religieux. II y en a quelques-unes qui ont les
tuniques noires aussi bien que la robe , d'autres qui portent
, . une tunique blanche. Parmi ces Religieuses Bénédictines,
il y en a qui gardent exactement la Règle de saint Benoît ,
qui ne mangenç de la viande que dans Jes infirmités , qui se
levent la nuit pour dire Matines , Sc qui jeûnent très exacte»
ment depuis la Fête de l'Exaltation de la sainte Croix jus
qu'à Pâques. D'autres qui prennent lc nom de mitigées,
mandent de la viande trois fois la Semaine , scavoir le Di-
manche , le Mardi & le Jeudi , excepté pendant l' A vent 8í
la Septuagesime , & depuis l' Ascension jusqu'à la Pente
côte, suivant la modification que l'on prétend avoir été ap
prouvée par le saint Siège. Elles ne se levent point la nuit
pour clire Matines , les unes les disent à neuf heures du soir-,
îes autres à quatre ou cinq heures du matin j 6í comme elles
fe font aussi dispensçes du jeûne depuis le quatorze Septçm»
L
i&iLsc ËeneAictîtze Reformée

en. /uihit de. CJuxur


Quatrième Partie , Chap. IV. 13
brejufqu'à Pâques, quelques-unes fe contentent de jeûner Regihp*
feulement les Vendredis, depuis la Pentecôte jufqu'àla Nati- ^f^An-
vité de Notre- Dame j depuis ce jour-là jufqu'àla Touflaints, иш»,1к
les Mercredis Se Vendredis, & depuis la TouiTaints jufqu'au
Carême elles ajoutent encore le Lundi , outre les veilles de
quelques Fêtes particulières de l'Ordre. D'autres jeûnent
depuis la Pentecôte jufqu'à la TouiTaints , les Mercredis &
les Vendredis, & fi en ces jours-là il arrive une Fète,ou que
l'Office foit de féconde ClaiTe,elles font difpeniees du jeûne.
Ce feroit une trop grande entre prife de vouloir rapporter
toutes les autres Observances , chaque Monaftere de Reli-
gieufes Benedictines aïant prefque tous des Conftitutions
particulières.
Voiez, four l'origine de ces Religieufes en general , Antonio
Yepés , Chronica General de la orden de S. Bénit. Tom. J.
Bulteau , Hiß. de ï Ordre de faint Benoit, Tom. J. Joann. Ma-
billon , Pr*f. ad Acia SS.Stcul. & Annal. Bened. Тот.
J. lib. 3.

Chapitre IV.

Donat O* de faint Ferreol, deplußeurs autres qui ont


eu cours en Occident.

NO и s ne répéterons point ce que nous avons déjà dit


dans lapremierePartiede cetOuvrage,au fujet des Re
gies d'Orient, de cette grande union qui étoit entre lesMoines
des premiers fiécles de l'Eglife , tant en Orient qu'en Occi-
dent,qui fembloient ne former qu'une même Congregation,
par rapport aux obfervances & aux veftemens, quoiqu'aiTu-
jettis à différentes Regles : ce qui faifoit que l'on pafloic
aifément d'un Monaftere à un autre , non feulement de La
tins aux Latins , de Grecs aux Grecs 5 mais encore de La
tins aux Grecs & de Grecs aux Latins. Mais comme la
Regle de faint Bafile prévalut à la fin fur toutes les Regles
d'Orient, la Regle de faint Benoît prévalut aufli fur toutes
les Regles différentes qui étoient fuivies en Occident,à l'ex
ception de celle de faint Bafile qui a toûjours été gardée
dans plufieurs Monafteres , comme nous avons dit en par-
14 Histoire des Ordr.es Religieux,
Ríglk m lant de cet Ordre- II se peut faire que la Règle de saint
»gCsSAAÌjr' Ben°îc ait éclipsé quelques- u ries des Règles d' Irîande , dont
mhek,&c nous avons parlé dans PHistoire des Chanoines Réguliers ,
au Chapitre XX. de la secondePartie, quoique la plus gran
de j>artie des Monastères de ces differens Ordres d'Irlande
fussent occupés par des Chanoines Réguliers , lors de la des
truction de cesMonasteres. Il nous reste à voir les autresRe-
gles d'Occident,qui ont été suivies dans des Monastères , ou
conjointement avec celles de saint Benoit, ou seules , & dont
il ne reste plus que la mémoire. La première qui se ren
contre est celle de saint Cesaire , qui aïant passé de l'état
Monastique , dont il avoit fait profession dans l'Abbaïe de
Lerins , fur le siège Episcopal d'Arles, fonda une Com
munauté de Religieuses dans cette Ville,dont sainte Cesaire
sa sœur fut première Abbesse.
A peine ce Monastère , auquel on donna d'abord le nom
de saint Jean , étoit-il commencé , que les François &c les
Bourguignons aïant assiégé Arles, après la mort d'Alaricj
ce qui écoit déja' élevé des bâtimens fut presque entière
ment renversé. Le siège de la Ville étant fini , íaint Cesaire
fit achever le Mpnastere.où il y avoit une grande Eglise ,
qui en contenoit trois petites , dont l'une étoit consacrée sous
Tinvocation de la sainte Vierge , & les autres dédiées en
l'honneur de saint Jean & de laint Martin. 11 fit venir en
suite sa sœur de Marseille où il l'avoit envoïée , pour s'ins-
truire dans un Monastère de filles , des observances ReguT
lieres. II lui donna te gouvernement du Monastère d'Arles,
& y fit observer la Règle qu'il avoit dressée pour les filles
qui y étoient enfermées. Un des principaux articles, & même
le premier , e'toit qu'elles ne dévoient jamais íbrtir du Mo*
nastere. On n'en recevoít aucune avant l'âge de six ou sept
ans. Elles ne mangeoient point de viande , si elles n'étoient
fort malades. Leur habit étoit blanc & leur cocfFure ne pou-
voit être que d'une certaine hauteur marquée dans la Règle.
Toutes apprenoiem les Lettres humaines,ausquelíes elles em-
ploïoient deux heures le matin : les autres heures du jour
étoient destinées pour l'Office & le travail en commun.
Quelques - unes transcrivoient les Livres saints , d'autres
étoient employées aux ouvrages convenables à leur sexe,mais
fur joutes choses à faire des draps pour les habits, car l'Ab*
beíTc
QaATRIfiMEPARTIE .CHAI». IV.
fceíTe dévoie tellement pourvoir à cela qu'elle ne fût pas Reghii>i
•obligée d'en acheter dehors. Elles jeûnoient les Lundis , s' Cmai k*
Mercredis & Vendredis , depuis le premier Septembre jus
qu'au premier Octobre , & tous les jours depuis le pre
mier Novembre jusqu'à Noël , excepté les jours de Fêtes
.&les Samedis. Avant l'Epiphanie il y avoit encore sept jours
déjeune , & depuis ce jour là jusqu'au Carême, elles jeû
noient les Lundis, les Mercredis &: les Vendredis. II n'y
avoit aucun jeûne depuis Pâques jusqu'à la Pentecôte >
mais il étoit permis à l'Abbeíse d'en ordonner quelques-
uns , depuis la Pentecôte jusqu'au premier Septembre , fi
elle le trouvoit à propos. Sainte Cesaire mourut avant son 9
frère , & l'on mit en ía. place une autre Cesairequi eut sous
fa conduite plus de deux cens filles. La Règle de S. Cesairc
sut aussi gardée dans le Monastère de sainte Croix de Poi
tiers , lorlque sainte Radegonde eut fait bâtir ce Monastère
l'an 544. & saint Donat s'en servit pour composer celle
qu'il donna aux Religieuses de Besançon. 11 y a eu aussi
une Règle de saint Cesaire pour les hommes , que l'Abbé
Tedvade son neveu reçut de lui, & qu'il donna par son
ordre à plusieurs Monastères : elle est à peu près la même
que celle des Religieuses. Les jeûnes y font seulement or
donnés tous les jours , depuis lé mois de Septembre jusqu'à
Noël. L'on peut rapporter à l'an 506. le commencement
de ce Monastère de saint Jean d'Arles , qui a pris depuis le
nora de saint Cesaire son Fondateur , & où l'on garde pré
sentement la Règle de saint Benoît , auíïï bien que dans celui
.de sainte Croix de Poitiers.
Saint Aurelien qui succéda à saint Cesaire au Siège Epis- Ricli di
copal d'Arles après Auxone, bâtit aussi deux Monastères ^'IE^RI"
cn cette ville l'an 548. l'un pour des hommes , l'autre pour
des filles , ausquels il donna aussi des règles tirées de celle
de saint Cesaire en partie , & qui s'accordent aussi en beau
coup de choses avec celle de saint Benoît. Dans celle des
hommes, il ordonne que les Moines ne sortiront point fans
compagnon , qu'ils ne pourront point être promus aux
Ordxes sacrés lans le consentement de l'Abbé , qu'aucun
ne pourroit.être reçu dans le Monastère avant l'âge de dix
ou douze ans. Si quelque Moine avoit fait une faute qui
méritât unesevere punition, telle qu'étoic celle d'être fustigé,
Tome F, D
t6 Histoire des Ordres RELTGrEuxv
Riglidï on ne pouvoit pas passer le nombre ordinaire qui étoit de
mml"" trente-neuf coups. L'usage de la viande étoit défendu?
tant aux Moines qu'aux Religieuses. Elle n etoit per
mise qu'aux malades : & quand i' Abbé ou l'Abbesse le ju-
geoient à propos , ils pouvoient donner du poisson. Les uns
& les autres dévoient traviller à quelques Ouvrages pendant
le tems de la lecture , de peur d'être surpris du sommeil. Ils
dévoient éviter les procès. Il leur étoit défendu de tenir les
enfans fur les Fonds de baptême. Ils dévoient s'appliquer
à l'étude. Aucun Laïque de quelque condition, qu il fût
ne pouvoit entrer dans les Monastères , & si l'on demandoic
quelque Moine ou quelque Religieuse ,. ils dévoient aller
au Parloir où ils étoient accompagnés de PAbbé ou de l'Ab
besse > ou de ceux qu'ils commettoient à cet effet; Leur ha
billement étoit blanc ou de laine naturellement noire. Quant-
aux jeûnes , ils étoient à peu près les mêmes que ceux qui
font ordonnés par la Règle de saint Cesaire. L'un &: l'autre
de ces Monastères ont été détruits dans le huitième siécle
par les Sarazins , à ce que l'on prétend, & iln'en reste plus-
que la mémoire.
r set! de Saint Fereol Evêque dUfez , aïant au/fi fonde un Mo*
s. Fuuol. nastere pan 558. dont l'Eglise fut dédiée à S. Fereol martyr,
composa pour lesReligieux qu'il y mit,uneRegle qu'il soumit
à la censure de Lucrece,Evêque de Die. Dans cette Règle
qui est composée de trente neuf Chapitres , les Moines y
sont appellés quelquefois Religieux. 11 défend qu'aucune
femme , soit Religieuse, soit Séculière , y puisse entrer , fie
que si ies Religieux- étoient obligés do leur parler pour
quelque nécessité , ce ne seroit qu'en présence de deux té~
moins avec la permission de l'Abbé , afin qu'il sçût le sujer
de leur entretien. Tous les Moines dévoient sçavoir les let
tres Humaines : il leur étoit ordonné à tous d'apprendre par
cœur tout le Pfeautier , même à ceux qui étoienr emploïeV
à la garde des troupeaux , suivant la coutume de ce tems-
là. Outre l' Office qu'ils disoient en commun, ils dévoient
encore tous les jours prier Dieu en particulier. 11 ne vou
loir pas que l'on donnât le Baptême aux enfans dans son?
Monastère : quoique ce fût la pratique dans les autres y
parce qu'en plusieurs lieux, tant en Orient , qu'en Occident»
Son instruiiòU les Catecumenes dans les Monastères , oi}1
Quatrième Pautie , Chaí. IV. %y
«n leur conferoit ensuite le Baptême. Saint Fereol défendit r«sh n
encore aux Moines d'aller à la chasse , de peur qu'en vou- s fiK*w'-'
lant prendre des bêtes, ils ne devinssent eux-mêmes la
proie du Démon. Le travail des mains étoit en usage parmi
eux j & ceux qui ne pouvoient pas soutenir des travaux
pénibles &: laborieux , s'oecupoient à écrire des livres , ou
s'appliquoient plus que les autres à la prière. Personne ne
Îiouvoit avoir une Cellule à part , soit pour y demeurer ,
bit pour quelque autre usage , si ce n'étoit l'Abbé ou quel
ques ouvriers : & trois fois lan l'Abbé étoit obligé de faire
" Ja cuisine , sçavoir , le jour de Noël , le jour de Pâques Sc
le jour de saint Fereol Martyr , Patron du Monastère : &
afin que les Religieux se ressouvinsent de leurs obligations,
on devoit lire la Règle en Communauté tous les premiers
jours de chaque mois. Quant à rhabillement,il étoit aufli de
couleur blanche ou noire naturelle , ôc ils ne portoient point
.•de chemise de toile.
Quelques Ecrivains aïant cru que le Monastère de Tar- ktc.lv m
tiat étoit le même que celui de iamt Maurice d'Agaune , TAKNAr-
dont nous avons parlé dans le Chapitre XII. de la seconde
Partie , ont aussi confondu la Règle de Tarnat , avec celle
d'Agaune : mais le Pere Mabillon soûtient que ces deux
Monastères étoient differens , aussi bien que ces Règles :
ue celui d'Agaune étoit situé au pais de Vellay , Diocèse
e Sion, & celui de Tarnat dans le Territoire de Lion fur
Je bord du Rhône ?: ce qui a rapport à un article de la
Règle de ce dernier Monastère , où il est défendu de passer
la rivière fans la permission du Supérieur. La psalmodie
perpétuelle étoit établie dans celui d'Agaune, ôc il n'en est
point fait mention dans la Règle de Tarnat , ou bien loin
que les Religieux fussent dispensés du travail des mains ,
comme dans celle d'Agaune , ils dévoient au contraire s'y
occuper , 8c étoient même exemtés du jeûne au tems de U
moisson & des vendanges : mais le Supérieur devoit telle
ment modérer le travail le -Mercredi & le Vendredi , que
s'il y avoit moïen , les Religieux pussent y observer le jeûne.
Par la Règle de Tarnat, if étoit permis aux Religieux d'a
voir des Cellules séparées , ce qui est contraire à la Règle
d'Agaune. C'est ainsi que l'on appelle la discipline qui s'ob-
servoit dans ce Monastère, qui fut rédigée par écrit, par un
i8 HrsToikE des Ordres RzlïgïzûXï
Régls di Religieux de Condat, qui composa les Actes de saint Oyarlí
Jaxnac. mais la Règle de Tarnac étoit tirée de celles de saint Paco*
me , de saint Augustin , & de saint Cesaire.-
1^CIEM Nous nous reservons à parler dans un autre endroit de
' laRegle de saint Colomban. Saint Donat qui a été son Dis-
eiple aïant été tiré du Monastère de Luxeuil pour monter
sur le siège de Besançon , vers Pan 6Z4. conserva dans PE-
piscopat l'habit & Pesprit Religieux , & afin d'en pratiquer
plus aisément les observances , il fit bâtir dans fa Ville Epis
copale , un Monastère d'hommes qu'il consacra en Phon*-
neur de saint Paul , & qu'on appelloit autrefois- /« Palais ,
à cause des ruines d'un ancien Palais qui y restoient encore.
11 y fit observer la Règle de saint Benoit conjointement avec
celle de saint Colomban & l'obser voit lui-même, se retirant
^ souvent dans ce Monastère. Elavie fa mere étant veuve ,
entra dans un Monastère de Religieuses qir'clie fit bâtir
dans la même Ville 3 6c pour y établir solidement l 'obser
vance » elle pria son fils de leur dresser lui-même une Règle.
Ce saint Prélat leur en dressa une composée de celles de
saint Cesaire , de saint Benoît & de saint Colomban ; mais
la plus grande partie étoit tirée de celle de saint Benoît >
puisque de soixante & dix- sept Chapitres qu'elle contient ,
îl y en a quarante-trois qui font de celle de ce Saint. A
l'égard de POffice Divin, il leur prescrivit un usage, non
jaas exactement conforme, mais semblable en quelque façon
a celui de saint Colomban qui tenoit beaucoup de la ma
nière Irlandoise. Leur Office étoit plus long en hyver qu'en
été , & tant le Samedi que le Dimanche , elles recitoient
plus de Pseaumes qu'aux autres jours. Quant à Phabille-
ment , il étoit semblable & de la même couleur que celui
des Religieuses- de saint Cesaire, aussi bien que la'coëfFure
qui devoir être de la même hauteur que celle qui est aufli
marquée dans la Règle de, ce Saint. Saint Donat adressa
la sienne à P Abbesse Gaustrude & aux filles dont elle avoit
la conduite. Cette Règle fut aussi reçue dans le Monastère
de Chamelieres au DioôledeClermonc en Auvergne, qui
a été changé depuis en une Eglise Collégiale : les Monastè
res de Besançon sont passés dans la fuite à d'autres Ordres:
Les Chanoines Réguliers possèdent celui des hommes, Scies»
^linimes celui de& Kìles,
:
Quatrième Partie , Chap. IV. tf
ta Règle de Jean Abbé de Biclarea été inconnue à saint Ricin*
Benoît d'Aniane , qui n'en a fait aucune mention 5 mais l*™?1**
saint Isidore de Seville en parle avec estime, 6c dit que cet
Ouvrage devoit être entre les mains de toutes les personnes
de pieté. Trithêmeenciteun fragment qui défend aux Rc*
ligieux de posséder du bien en particulier. Cet Abbé Jean
étoit né à Santaven en Portugal , de parens Goths. Etant
jeune , il alla à Constantinople , où il apprit la Langue Grec
que avec la Latine. Dix sept ans après il retourna en Es
pagne, dans le tems que Leitvigilde persecutoit les Catho-
liques. Ce Prince qui étoit Arien ne pouvant l'engaçer dans
son hérésie & dans La Secte • l'exila à Barcelone, où pendans
dix ans qu'il y demeura , il eut beaucoup à souffrir de la
part des Ariens. Ce fut pendant ce tems là, fur la fin du
sixième siécle, qu'il bâtit le Monastère de Biclarc , ou selon»
le langage du païs de Valclara , ainsi appelle au nom d'un
Bourg, situé au pied du- Montée Ptadcs dans FArchidia-
coné de Tarragone en Catalogne , où I on voit encore uns
f glife , aux environs de laquelle sont plusieurs ruines qui
peuvent être celles du Monastère que FAbbé Jean y sit
bâtir. C'est fans aucun fondement que Mariana a avancé
que cet Abbé y établit F Institut de saint Benoît, -puisque
l'on ne doute point que cet Abbé Jean n'ait dressé une
Règle pour ses Disciples. Il fut tiré du Cloître pour être
jélévé furie siège Episcopal de Gerondé, que l'on a depuis
appelle Cïronne : & c'est ce qui a- donné lieu à quelques
Auteurs- de le faire Fondateur de l'Ordre des Gerondins
appellant ainsi les Moines de Biclare du nom de la Ville
Episcopale de leur Fondateur. Entre les differens habille-»
mens Religieux qu'Abraham Bruin grava en 1577. l'on
trouve celui d'un de ces Gerondins , tel que nous l'avons
fait représenter ici. Adrien D-amman- qui a fait de petits
Commentaires- fur ces habillemens de Bruin , dit que l'é-
cussoiv que ces Gerondins portoient fur la poitrine étoic
les armes de l'Evèque de Gironne , sçavoir d'or à deux
Pals de gueules & deux de sinople. Si cela>st ,. ces Geron
dins auroient subsisté encore après le onzième siécle j puis
que l'ufage des armoiries n'a été en usage qu'après le db*
ou le onzième siécle. Quant à la couleur de Fhabillemcnt^
(lie étoit blanehe.-
D iij.
§o Histoire des Or.dr.es Religieux,
reglide Les Princes Hermenegilde 6c Reccarede , fils du Roi
•aì?**" Leuvigilde qui avoit envoïé en exil F Abbé Jean , donc
nous venons de parler , avoieut été élevés dans Fheresie d'A-
rius par les foins de leur Pere 3 mais ils embrassèrent la Foi
catholique par les instructions de saint Leandre : ce qui
attira sur lui la colère du Roi Leuvigilde, qui Fenvoïa auslî
cn exil. 11 avoit été tiré du Cloître pour passer sur le siège
Episcopal de Seville. Sa soeur s etant retirée dans un Mo
nastère , il composa pour elle & pour les filles qui étoierçt
avec elle , une règle ou instruction chrétienne qui contient
vingt ôc un Chapitres. Il Fexhorta à demeurer toujours
dans le Monastère * comme dans un asile de la chasteté , à ne
point manger de viande que dans les maladies , à ne point
parler aux personnes du dehors qu'en présence de deux
ou trois témoins , à partager de telle forte tout son tems,
que la prière succédât à la lecture , & la lecture à la
prière > à ne rien posséder en propre , à évker les juremens ,
&C dire toujours la vérité. Enfin il 1 exhorte à ne plus son.
ger à son païs natal : ce qui fait juger que cette Sainte a
peut-être vécu dans le même Monastère où leur mere étoit
morte , comme il paroît par ie dernier Chapitre de cettç
Règle. On ne sçait pas précisément où ce Monastère étoit
situé i mais le Pere Mabillon conjecture qu'il étoit dans
l'Andalousie , & que Ste Florentine & fa mere pouvoient y
<être venues de la Provnice Carthaginoise où S. Leandre,
fie ses frères, S. Isidore qui fut son successeurs S. Fulgence
Evêque d'Astigice , avec leur sœur Florentine , avoientpris
naissance , étant tous enfans de Severian , Duc ou Gouver
neur de cette Province , dont la Métropole étoit Tolède.
Rîclï de Saint Isidore aïant succédé à son frère saint Leandre sur
S.isiooxr. ie Siège de Seville, composa une Règle pour les Religieux
du Monastère d'Honori , laquelle est conforme en beaucoup
xle choses à celle de saint Benoît. Le jeune y est prescrit ,
depuis le 14. de Septembre jusqu'à Pâques , «xcepté pen
dant FOctave de Noël. Les Religieux ne mangeoient pen
dant toute la semaine que des légumes & quelques herbages:
quelquefois aux grandes Fêtes iileur étoit permis d'y ajouter
un peu de viande 5 mais il étoit libre à un chacun de s'en
abstenir, aussi-bien que de vin. Ils jeûnoient pendant le
•Carême au nain & A l'eau. L'Abbé devoit coûjours manges
I
QtJÀTR.rEME Pautie , CfUtt. ÏY. p
au Réfectoire avec les Religieux , à moins qu'il ne fût ma- Riom ds
lade. Pendant le tems de la réfection , les portes du Mona- s IslD0Kfc-
stère dévoient être fermées pour n'y point donner entrée aux
séculiers. Le travail des mains y elt ordonné. Les Religieux
dévoient eux-mêmes faire la cuifíne , cultiver le jardin r
pétrir le pain qu'ils dévoient manger > mais il y avoit des-
Laïques qui étoient emploïés aux bâtimens , à la culture
des champs , & à faire le pain pour les hôtes & les malades.
Quant aux habits, saint Isidore ordonne que les Religieux
n'en porteront point qui soient" remarquables par leur prix
& par leur propreté , ni qui soient vils Sc pauvres > les vcte-
mens précieux ressentant le luxe & la mollesse > & ceux qui
font Girofliers & méprisables , pouvant causer du chagrin ,
ou meme de la vanité selon le diffèrent caraclere des esprits.
U marque la forme & la qualité de ieurs habits , qui sonc
une tunique ,- un capuce , un scapulaire , Ou petite robe de
peaux , un bon- manteau ou froc y mais il leur défend de
porter du linge , ni de se servir de certains vêtemens , 8c de
certaines chaussures qui étoient en nsage chez les autres
Moines: ce qu'il improuve comme un abus. Ils dévoient
aussi avoir la tête rasée. Le P. Bonanni , dans son Catalogue
des Ordres Religieux- , a donné Thabillement d'une Reli
gieuse de l'Ordre de saint Isidore , 5c dit que la figure qu'il
a fait graver , représente sainte Florentine , sœur de ce-
saint Prélat , laquelle étoit Abbesse d'un Monastère de cet
Ordre vers lan 55)7. & qu'il l'a copiée fur celle que le
Pere Beurier Celestin avoit donnée. Schoonebeck a fait
aussi graver l'image d'une de ees Religieuses , & dit que
sainte Florentine aïant fondé un Monastère vers l'an 55)8.
donna à ses Filles les Règles qui lui avoient été prescrites
par saint 1 sidore. Mais les uns & les autres se sont trompés;-
Êuisque l'on ne suivoit point la Règle de saint I sidore dans
: Monastère de sainte Florentine j mais celle de S. Leandre, •
comme il paroît par le titre de cette Règle , & par la Préface^
qui commence ainsi : Leander Dei mi^trïeordiam fergratx.
m Chrifio miht flia & forori Florentin* . . ..Ferquirenti mihìr
firor carijjima Florent!na , qttibus te divitiarum cumulis h*--
rtdtm facetem , &c. Ce qui se prouve aussi par plusieurs*
Chapitres de cette Règle. Cdle de saint Isidore au contraire-
ae fut faite que pour des hommes adressée aux Moine*
yL Histoire des Crdres KtiÀùttwx;
s^sido eE Monastère d'Honori , comme il paroîc par la Préface qui'
' commence ainsi : Sanclts fratribus in Cœnobio Honorianénfi
confiitutis Jfidorus , &c. Quant à ce Monastère, il n'en reste
plus que la mémoire» &. on ignore même le lieu où il étoit
nme.
'Règle de Saint Fructueux Archevêque de Brague , a 'beaucoup
s. f r u c- contribué à la propagation de l'état Monastique en Espagne.
•ruEux, premjer Monastère qu'il y bâtit dans les montagnes d' A-

sturiefut nommé Complute , parce qu'il étoit decíié à saint


Juste & à S.Pasteur,qui avoient souffert le martyre à Com
plute ville duRoïaume de Castille , qu'on a depuis appelle
Mcala de Hcnn arcs. Il s'y forma une Communauté fort
nombreuse de Moines , auíquels saint Fructueux donna une
Règle & un Abbé. Entre les autres Monastères qu'il fonda
depuis,celui de None fut destiné pour des filles,dont laBien-
heureuseBenoîte fut Abbesse.Non seulement les personnes de
l'un & de l'autre sexe .qui étoient libres,&quin'étoientpoinc
engagésdans le mariageimais même les personnes mariées ac
couraient de toute part à S. Fructueux pour embraster avec
leurs enfans la profession Monastique.C'est pourquoi il éta
blit une nouvelle observance reguliere,accommodée ài'infir-
mité de l'un & dé l'autre sexe. Les hommes & les garçons
demeuroient dans les Monastères d'hommes , & les femmes
& les filles dans des Monastères de leur sexe : ce qui ne se
pratiquoit pas daus pluíìeWsfauxMòiiasteresd.'Espagne,où
fans aucune distinction de iexe , les hommes demeUroient
avec leurs femmes,& les enfans avec les serviteurs,dònnant
le titre d'Abbé à un Supérieur qui ne leur commandoit que
ce qu'ils vouloient : & s'ils recevoientdelui la Bénédiction ,
c'étoit pour satisfaire plus impunément leurs cupidités : ce
qui avoit été inventé afin que ces sortes de .personnes , fous
une fausse apparence de profession Religieuse , fussent
çxemtes des Charges publiques. Les Prêtres qui fondoienc
ces fortes de Monastères y étoient poussés ou par un désir
de passer pour vertueux , ou par la crainte de perdre leurs
dixmes & d'autres gains > s'ils ne les assuroient par ces éta-
tlissemens qui étoient agréables au peuple j mais saint Fru-
- itueux,pour empêcher que ses Disciples ne se portassent au
lelâchement , leur défendit d'avoir aucun commerce avec
f£S faux Monastères. L'on vivoit bien d'un autre manière
dan$

- • Quatrième Partie , Chap. IV. 33
dans les íiens * comme il paroit par la Regle commune qu'il reclh ь i
a écrite, & par une autre Regle particulière pour les Moines u °*'
qui vivoient dans une obfervance très étroite. Par la Regle
commune il eft défendu à qui que ce foit de bâtir à fa volon
té un Monaftere fans en avoir auparavant confulté la Con
grégation , & fans en avoir la permiffion del'Evêque,qui de-
voit approuver la Regle & la maniere de vivre que l'on de
voir pratiquer dans ce Monaftere. Si des perfonnes mariées
fe préfentoientavec leurs enfans pour embraiTer la profeffion
Monaftique , les hommes & les garçons étoïent envoies dans
desMonafteres d'hommes, & les femmes & les filles dans des
maifons de leur fexe , où ils dévoient obéir jufqu a leur
mort à l'Abbé ou à l'AbbefTequi en étoient Supérieurs. On
avoit grand foin des enfans : on les y recevoir à l'âge de fepc
ans< On ufoit auffi de beaucoup d'humanité envers les vieil
lards : &: les uns & les autres étoient exemts des travaux pe
nibles. Comme les Moines & les Sœurs ne pouvoient pas de
meurer enfcmble dans un même Monaftere, ils avoient auffi
leurs Oratoires feparés. On élifoit entre les Moines des
vieillards d'une vertu éprouvée pour avoir foin des fœurs ,
& le foin des procès étoit commis à des Laïques , qui ne dé
voient jamais prêter aucun ferment. Ils faifoient tous un paft
en forme de profeffion fol emnelle,par lequel ils s'engageoienc
à Dieu & à leur Abbé ou à leur Abbeile, 6c promettaient de
vivre felon les préceptes des Apôtres Se conformément à la
Regle des Peres : s'ils faifoient le contraire, ils confentoient
d'être punis felon la qualité de la faute , &; même d'être
dépouillés de leurs habits Religieux & chafTés du Mo
naftere s'ils y perfiftoient avec opiniâtreté. Quiconque
avoit été excommunié pour quelque faute , étoit renfermé
dans une chambre obfcure , où on ne lui donnoit que du
pain & de l'eau. Il n'eft fait aucune mention dans cette Re
gle commune des jeûnes & de la qualité des alimens , finon
qu'elle ordonne que ceux & celles qui auroient commis de
grands péchés dans le monde feraient privés de viande , de
bière & de vin. L'autre Regle qui étoit pour les Moines en
particulier avoit beaucoup ae rapport à celle de faint Benoît.
Ils dévoient s'abftenir de viande. Les volatilles n'étoient per-
mifes qu'aux malades &aux voïageurs : l'on nefervoità la
Communauté quedes legumes & des herbages & rarement.
•T*mc Г. £
34 Histoire des Ordres Religieux,
rtgle di du poisson de rivière ou de mer : l'usage même du vin & de
tubuV C l'iwnte étoit interdit pendant le tems du Carême. La le
cture & le travail se succedoient l'un à l'autre , comme il est
ordonné dans la Règle de saint Benoît:le jeûne étoit pareil
lement préscrit depuis le 14. Septembre jusqu a Pâques , &
dans le Monastère de Complute ou de saint Juste èc de saint
Pasteur, on y jeûnoitun Carême avant la Fête de ces Saints
Martyrs qui se célèbre le 6. d'Août , lequel Carême com-
mençoitle 17. Juin.
reçu du II y a dans le Code des Règles , une Règle du Maître,
AiAîrRE. font l'Auteur est inconnu : mais il est certain qu'elle a été
écrite dans le septième siécle 3 & qu'elle a été tirée en partie
de celle de saint Benoît , quoique l' Auteur s'écarte de fa
Discipline en divers points importans. II y a de l'apparence
que cette Règle du Maître a été dressée en France j parce que
l'on y remarque des expressions ôedes termes singuliers qui
étoient alors en usage parmi les François. L' Auteur d'ailleurs
fait assez connoître qu'il n'étoitpas d'Italie > puis qu'en par
lant des Moines vagabonds qui passoient leur vie à courir
d'un paîs en un autre , il observe qu'il y en avoit parmi eux
qui feignoient de venir d'Italie. L'on ne sçait point si elle
a été observée dans aucun Monastère de France : mais il
y a bien de l'apparence que dans quelque Monastère où. elle-
ait été reçue , on n'y 'aura pas mis en pratique ce qui est
ordonné au Chapitre XIII. que fi un Religieux excommu
nié persiste dans son obstination , & ne donne pas satisfac
tion à l' Abbé, le troisième jour à l'heure de None , il soit
enfermé, êí reçoive tant de coups de fouet , qu'il puisse ex
pirer fous les coups. L'ordre qu'il prescrit pour 1'Office
Divin est diffèrent de celui de saint Benoît. II y a aussi de la-
diversité dans les jeûnes > car hors le Carême le Maître ne'
veut point oue les ReligieuxJeûnent le Jeudi 5 & la raison
de cette Discipline, est que Je sus-Christ étant monté
ce jour-lâ au Ciel , il n'en faut pas faire un jour de tristesse
& de pénitence. Les Dimanches du Carême on dînoitjmais
on ne foupoit point : de forte que Ton ne faisoit qu'un repas
c*e jour- la , non plus qu'aux jours de jeûne 5 toute la dif
férence consistoit , en ce qu'au lieu de manger le soir , ost
ri6LE mangeoit à midi.
d'un cer- - La Rede d'un certain Pere est pour le moins auífi ancien
Quatrième Partie , Chap. IV. 35
ne que celle du Maître , & exigeoit une-grande perfection Rioti
de ceux pour qui elle fut dreûee j l'on ne fçait dans quel pais tainPuST
elle étoit en uiage, n'y aïant rien dans cette Regie qui le
puifle faire connoître. Elle défend aux Religieux lufage
de la viande & du vin. L'indulgence dont elle ufe envers les
Frères qui demeuroient dans les montagnes fteriles , & où
on ne trouvoit point de pain , eft feulement de leur permettre
de boire du lait mêlé d'eau. Si quelque Religieux étoit dé-
fobéïflant & qu'il murmurât , s'il diioitdes menfonges , s'il
juroit, ou feulement s'il étoit fujet à tenir des difcours oififs
& inutiles , on le mettoit en prifon , & s'il ne fe corrigeoit
pas , on le chaiToit du Monaftere. Il y a de l'apparence que
ce Monaftere d'Hommes , pour qui cette Regle fut dreiTée ,
étoit double , ou proche d'un autre de Filles •• car la Regle
porte qu'on verra rarement les Sœurs , & défend de leur j
parler fouvent. Elle ordonne néanmoins qu'on les affiliera
par des aumônes ou par des prefens , qu'on leur fera tenir
par des perfonnes Aires & de vertu éprouvée. C'eft ce qui
pourroit donner lieu de croire qu'une autre Regie qui ie
trouve auflî dans le Code des Regles, & qui a pour titre , la
Regle d'tm certatnPerc,laquelle a été dreflee pour des Filles,
pouvoit auflî avoir eu pour Auteur celui de la premiere, & т
qu'il auroit drefle des Loix Monaftiques pour les deux fe
otes , qui demeuroient féparément dans ce Monaftere double:
mais ces deux Regles n'ont gueres de rapport enfemble: cet te
dernière étoit très auftere j les Religieuies jeûnoient tous les
jours depuis la Pentecôte jufqu'au Carême de l'année fui-
vante, excepté les grandes Fêtes , ou lorfqu'elles étoientobli-
gées de rravai -1er plus qu'à l'ordinaire. Le jour de leur jeûne
regulier,elles ne mangeoient que vers les deux ou trois heu
res après midi , & le Carême le foir. Elles ne mangeoient
d'ordinaire que des legumes, & ne bûvoient que de la bière.
On leur donnoit un peu de vin aux Fêtes , ou lorfque ГAb
beile leur en accordoit à caufe de leur grand travail ou de
l'arrivée de quelque hôte. Dans le V 1 i . Chapitre de cette
Regle , il eft défendu à l'Abbefle , à la Prieure , ou à celle
qui aura étécommiiè par l'Abbefle, de reveler les confef-
hons des Sœurs , dont les péchés-, foit légers ou »riefs , né
doivent être manifeftés qu'à Dieu feul 5 & il eft défendu à
aucune Religieufe de recevoir les confeflions , ou d'enjoin-
E ij
3<5 Histoire des Ordr es Religieux,
r i « us dre une pénitence sans ordre de l'Abbesse. Mais ces fortes
DxLn Pire ^e confessions n'e'toient pas des confessions sacramentelles i
& la Règle de ces Religieuses ne prétendoit fans doute les
obliger qu'à de'couvrir a leur Supérieure leur intérieur > ou
à la personne qu'elle commettoit pour cela , selon ce qui se
pratique encore présentement dans quelques ^Ordres. En
effet , quoique Jonas,dans la Vie de sainte Fare, Abbesse de
Faremoutier , dise que les Religieuses de ce Monastère
étoient aussi obligées de confeíler à l'Abbesse les péchés ,
même les plus griefs,qu'elles avoient commis dans le monde,
& qu'il ne faste pas mention du Prêtre > néanmoins le mi
nistère du Prêtre n etoit pas pour cela exclus , comme re-
jMabilion , marque le Pere Mabillon j puisque saint Colomban , dont
l' Institut étoit observé dans ce Monastère de sainte Fare ,
t*&- W- après avoir marqué dans le Chapitre premier de son Peni-
tentiel , que l'on se confesseroit & que l'on découvriroit sa
conscience avant que de se mettre à able , & avant que de
se coucher , ordonne dans le Chapitre XXIX. que l'on
déclarera ses fautes à un Prêtre. II s'est néanmoins trouvé
des Abbesses tant en Orient qu'en Occident , qui ont eu
assez de témérité pour croire qu'elles pouvoient entendre
laisam 7*'- kS confessions de leurs Religieuses. Balsamon rapporte
risGrt.coUr. l'exemple de quelques Abbesses parmi les Grecs qui de-
mttrr' 34" mandèrent au Patriarche d'Antioche la permission d'en
tendre les confessions des Religieuses qui leur étoient sou
mises : ce que ce Prélat ne voulut pas accorder,avec raison ,
disant que cc pouvoir ne devoit être donné qu'aux Prêtres.
Nous parlerons dans la fuite de cette Histoire d'une Abbesse
du Monastère de la Huelgas . de l'Ordre de Cîteaux en
Espagne , qui prétendant avoir le même pouvoir que les
Abbes de l'Ordre , & que tout ce qui leur étoit permis , lui
étoitaussi permis , benissoit les Novices , expliquoit l'Evan-
gile , montoit en Chaire pour prêcher , & entendoit les con
fessions de ses Religieuses.
II y a eu aussi une Règle soûs le nom de saint Eugippe,
Abbe de saint Severin de Naples , dont on n'a plus de con-
noissance. II s'en trouve encore une dans le Code des Rè
gles des saints Abbés Paul & Etienne , que quelques-
uns ont cru avoir été Solitaires d'Egypte. Holltenius a
donné celle de saint Aélrede, Abbé de Rival en Ecosse,
Quatrième Partie , Chaf. V. 37
qui contiene de inftru&ions qu'il donne à fa fœur , qui s'é- reglispb
«oit retirée dans un Monaftere : mais ce Saint vivoit encore differ в n-
dans le XIII. iiécle. Hacftenius fait encore mention de î0nnes.
quelques anciennes Regles , dont on n'a plus de connoif-
fance.
Enfin il y a eu encore en France la Regle des Grignans ,
<mi eft auffî prefentement inconnue. Elle e'toit obfervée par
une Congregation de Moines,quiétoient au nombre de qua
tre cens dans differens MonaftereSjdont leprincipaf étoit ce
lui de Grigny , qui avoit donné fqn nom à la Congregation,
& étoit bâti hors des murs de Vienne en Dauphine , fur
le bord du Rhône.
Fote^ Hacftenius , Difquijît. Monafl. Bulteau , Hifloire de
Vordre de fatnt Benoit. D. Jean Mabillon , Annal. Benedict.
Тот. I. Luc Holftenius,CW. Rcgul. & le P. Le Mege, Pref.
fur la Regle de fatnt Benoît.

Chapitre V,

De î'ancienne Congregation du Mont-CaJJîn , appellee aujfî


de la Grotte & de faint Benoît.

QU o i QU E dès Ies premieres années de 1'établiíTement сокахг-


de l'Ordre de faint Benoît , il femble qu'il ait été di- j¡f oTr"'
i plufieurs Congrégations,elles ne formoient pas nean- Cassin.
moins de corps diftincts & feparés.La premiere qui ait,pour
ainfi-dire , formé un Ordre nouveau fortide la tige de celui
de faint Benoît ,eft celle de Cluny , qui ne fut fondée que
l'an ^io. La plus ancienne de ces Congrégations eft celle du
Mont-Caffin,ainfi appellée du nom de ce celebre Monaftere,
Chef de tout l'Ordre de faint Benoît. On lui a donné auili
le nom de la fainte Grotte , à caufe du Monaftere qui a été
bâti où étoit la Grotte ou Caverne , qui fervit de premiere
demeure à faint Benoît, lorfqu'il fe retira à Subiago : quel
ques-uns ont auffi donné à cette Congrégation le nom de
faint Benoît,Patriarche de cet Ordre. Il ne fe paila rien de
confiderable fous le gouvernement de l'Abbe Conftantin ,
<qui fucceda à faint Benoît. Simplicius qui prit la place de
Conftantin,contribua beaucoup à la propagation de cet Or
dre , aïant publié la Regle du faint Fonctateur,qui n'étok
Eiij
38 Histoire des Ordres Religieux ,
Congre- guercs connue que dans les Monastères qui avoient été Fort»
y™"0 dés de son vivant , & il excita les autres Communautés Re-
Oìsin. ligieuses à la recevoir 6c à s'en servir pour perfectionner
leurs Observances.
Vital &: Bonit furent Abbés du Mont-Canin après Sinv-
plicins > mais le gouvernement de Bonit ne fut pas tran
quille. Ce fut de ion tems que la prédiction de saint Benoît
«'accomplit. Ce Saint avoit averti ses Disciples que tous les
■édifices du Mont-Caflìn seroient renversés par les Lombards.
Il n'a voit pu détourner ce malheur , ni par ses prières > ni
Î>ar -ses larmes > il avoit seulement obtenu de Dieu que tous
es Religieux échapperaient des mains de ces Barbares- La
chose arriva comme il l'avoit prédite l'an 580. les Lombards
conduits par un de leurs Chefs , attaquèrent de nuit les Mo
nastères & s'en rendirent les maîtres. L'Abbé Bonit & ses
Religieux ne laissèrent pas de se sauver , emportant avec eux
quelques meubles & quelques Livres , entre lesquels étoit
.'Autographe de la Règle & le poids du pain, avec la mesure
du vin qu'elle prescrit pour le repas. Ils vinrent à Rome,où
ils furent favorablement reçus du Pape Pelage II. qui leur
{>crmit de bâtir près le Palais de Latran , un Monastère, fous
e titre de saint Jean-Baptiste , de saint Jean-l'Evangeliste &
de saint Pancrace.
II y avoit près décent quarante ans que les Bénédictins
demeuroient dans ce Monastere,aïant presque perdu l'espe-
rance de retourner à celui du Mont-Casfin , qui selon toutes
les apparences, devoir demeurer enseveli sous ses ruines. II
avoit servi pendant un tems de retraite aux bêtes sauvages >
mais quelques Solitaires & Anachoretfes y avoient établi
leur demeure Tan 710. lorsque le Pape Grégoire 11. qui
âppliquoit tous ses foins à faire fleurir l'état Monastique >
après avoir non feulement fait rétablir à Rome plusieurs
Monastères ruinés , en avoir fondé de nouveaux, & changé
même fa maison cn un Monastère , songea à relever les bâti—
mens de celui duMont-Cassin.Petronax,qui fut l'instrument
dont il fe servit pour exécuter son dessein , étant venu à
Rome pour y visiter les saints lieux , avoit peut être eu des
sein de fonder quelque Monastère : mais le Pape Grégoire
lui persuada d'aller au Mont-Caflìn , &l'engagea de travail
ler au rétablissement de ce Monastère. On ne sçaic s'il étoic

Quatrième Partie , Chap. V. z$
déjà eng-aee dans la profeffion Monaftique : il eft feur au Congrí.:
J- °,ff r . . ,L . л -n er О ) l • • • \ CATION DU
moins qu il croit originaire de Bretie,ôc qu il joignoit a une Mom-
noble extraction beaucoup de pieté. Il alla donc au Mont-CASSIN"
Caffin l'an 710. il commença à le rebâtir , & forma une nou
velle Communauté,qui fut compofée de quelques Religieux
qu'il avoit amenés de Rome , Se de la plus grande partie de
ces Solitaires qu'il y trouva, il gouverna cette Communauté
en qualité d'Abbé: il y bâtit deux Monafteres , le principal
fur la montagne , à l'endroit même où il étoit du tems de
faint Benoît , l'autre fous le titre de faint Sauveur proche le
Château de Caffin , au pied de la montagne , aux environs
duquel l'on a bâti depuis la ville de faint Germain. 11 reftoit
de l'ancien Monaftere une tour que l'on voit encore aujour
d'hui , ôc, où , felon un ancien manuferit , à certaine Fêted©
l'année ( peut-être étoit- ce celle de faint Benoît ) les Grecs
&les Latins faifoient l'Office : ce qui fait douter fi l'Abbé
Petronax inftitua des Moines Grecs dans le Monaftere de
faint Sauveur , ou s'il avoit établi des Moines Grecs & des"
Latins dans celui d'en haut , ou fi les Grecs ne venoient
point d'un certain Monaftere voifin pour célébrer l'Office
dans celui du Mont- Caffin. Mais comme Leon d'Oftie die
que les Moines des deux Monafteres de Caffin fe trouvoient
le Mardi de Pâques dans l'Eglife Paroiffiale de faint Pierre
dans la ville de faint Germain , que l'on appelloit pour lors
de faint Pierre , où ils celebroient la Meffe avec un chant
mêlé de Grec & de Latin jufqu'à la fin de Г Evangiles & que >
cette folemnité fubfiftoit encore du tems de l'Abbé Theode-
mare , comme il paroît par fes Lettres à l'Empereur Charle
magne j il fe peut faire que cette folemnité ait été inftituée
par l'Abbé Petronax.
Dieu donna une grande benediction à fes travaux , & fi
Communauté devint fort norrtbreufe en peu de tems : il y
eut même des Princes qui voulurent être de fes Difciples ,
comme Carloman Duc & Prince des François , fils du fa
meux Charles-Martel Maire du Palais. Ce Prince qui avoit
eu en partage l'Allemagne & la Thuringe , après avoir foû-
mis parla force de fes armes , avec le fecours de Pepin fori
frère , ces peuples quis'étoient révoltés en plufieurs rencon
tres , renonça à fes Etats & vint à Rome,où il reçut l'an 747.
la tonfure Cléricale & l'habit Monaftique des mains du Pape
■Cl Ш j :, >>
40 Histoire des Ordres Religieux,
Congre- Zacharie. Il se retira ensuite sur le Mont-Soracte , où il joí-
cation dp gnit á une Eglise de saint Silvestre qui v étoit déja , un Mo--
Cassin/" nastere qu'il fit bâtir , & où il demeura quelque tems : mais-
s'y trouvant trop importuné de visite , il alla au Mont-Cassin
pour y vivre fous l'obéïssance de l' Abbé Petronax. Trois-
ans après , lan 750. Rachis , qui étant Duc de Frioul , suc
choisi par les Lombards , pour succéder à leur Roi Luit-
prand , conçut tant de mépris des choses du monde , que
suivant 1 exemple de Carloman , il alla trouver à Rome le
Pape Zacharie , dont il reçut la tonsure Cléricale & l'ha-
bit Monastique. Tasie sa femme , &. ía fille RetrudeTprirent
aussi l'habit de Religion , òc le Pape les envoïa tous au Mo
nastère du Mont-Caffin où Rachis se soumit aux observan
ces Régulières: Tasis & Ratrude bâtirent à quatre milles du
Mont-Cassin le Monastère dePiombarole où elles se retirè
rent & vécurent dans l'observance d'une exacte Discipline.
La réputation de l' Abbé Perronax s'étoit répandue dans les-
païs éloignés. Saint Boniface Archevêque de Mayence,
aïant fait bâtir la célèbre Abbaïe de Fulde en Allemagne >■
dont le Prieur Carloman fut Fondateur , puisqu'il donna le
lieu sur lequel elle fùt bâtie , designa pour premier Abbé de
ce Monastère saint Sturme. Mais voulant que la Règle de
saint Benoît y fut exactement observée , il envoïa ce nouvel
Abbé au Mont-Cassin pour y remarquer soigneusement Sc
les observances & les usages ,afin de les faire pratiquer en
suite à Fulde. Gisulfe Duc de Benevent édifié del'exacte
observance des Religieux du Mont-Cassin leur donna le ter
ritoire d'alentour. La Duchesse Seauniperge fa femme, vou-
lanc imiter fa pieté , convertit en une Église qui fut dédiée
en l'honneur de l'Apôtre saint Pierre , un Temple qui se
trouvoit dans le Château de Cassin>&: qui y avoitécé bâti
par les Païens pour y honorer leurs fausses divinités. Un des
íùjets du Duc de Benevent,offrit aussi au Monastère de faine
Benoît une Eglise de saint Cassien qu'il avoit fait bâtir á.
Cingle,avec les terres qui en dependoient : ce que ce Prince
confirma , &. l'Abbé Petronax , de ion consentement , fit bâ
tir au même lieu un Monastère pour des Religieuses. Le
Pape Zacharie pour remoigner aussi l'estime qu'il faifoitde
cet Abbé & de ces Religieux , les protegeoit en toutes sortes
«ìe rencontres. II leur envoïa h Reglq écrite de 1* main de
saint
Quatrième Partie Chap. V. 4t
faint Benoit avec le poids du pain Se la mefuredu vin qu'elle concrb-
preferir, qui avoient été autrefois portés à Rome. 11 leur м or
donna des Livres de l'Ecriture- Sainte &. des ornemens pour Cas sin,
kurEglife. Ilexemta leur Mona itere , & les autres qui en*
dépendoient, de la Jurifdiction des Evêques,& entr'autres»
privileges il leur accorda la permiffion de chanter à la Melïe
les Dimanches & les Fêtes le Gloria in excelfis , ce qui n'étoit
pas pour lors permis à toutes fortes de Prêtres5comme on le
peut'voir parla Bulle de cePape du 18. Février 741. qui eft
inlerée dans le Bullaire de cette Congrégation. Enfin l'Abbé
Petronax après avoir gouverné cette Abbaïe pendant trente
deux ans , mourut le 30. Avril 750.
11 eut pour fuccefleur Optât , qui crut que par le credit
du Prince Carloman Religieux de fon Abbaïe , il pourroic
recouvrer le Corps de faint Benoît , qui avoit été porté en-
France avec celui de fainte Scholaftiqueprès de cent ans au
paravant par faint Aigulfe, que Monmol Abbé de Fleury
avoit envoie au Mont-CaiTin pour chercher ce précieux tre-
for , qu'il trouva enfeveli fous les ruines de l'Eglifedu Mo-
nailcre. Optât envoïa de fes Religieux au Pape Zacharie
pour lui demander des Lettres de recommandation auprès
du Roi de France, & le prier d'emploïer fon autorité pour
contraindre les Religieux de Fleury à reftituer le corps de
leur faint Fondateur. Mais ceux qui furent envoïés en Fran
ce ne réüffirent pas dans leur AmbaíTade,quoiqu'ils euiTenc
la protection du Roi,qui envoïa des perfonnes à Fleury pour •
enlever de force le Ccrps de faint Benoît : car ceux-ci aïanc
été couverts de ténèbres en entrant dans l'Eglife , en furent
tellement troublés , qu'aïant demandé pardon я l'Abbé &
aux Religieux , ils retournèrent vers le Roi : & l'Archevê
que de Roiien qui étoit porteur des Ordres de ce Prince , fe
contenta de demander quelque peu des Reliques du Saint ,
pour les envoler au Mont-Caifin , afin que ce lieu qui avoit
e'té illuftré par fapréfence, ne fût pas privé tout-à- fait d'un
fi grand trefor. ■ ч
■ Les richeffes de cette Abbaïe, & les Monafteres de fa dé
pendance , augmenroient de jour en jour par la libéralité de
lnfieurs perlonnes qui y donnoient tous leurs biens. Sous
Abbé Thomichisqui fucceda à Gratian l'an 76'б.ип Gen*
rilhomme de Benevent , nommé Leon , fe donna avec tou*
Tome Vt: 5;
4* Histoire des Ordres Religieux f-
Cohjri- fes biens au Monaftere du Mont-Caffin: la donation fut
mont.01 écrite de fa propre main, Se futmife à l'endroit où avoit e'té
Casmn. autrefois le Corps de faint Benoît. Elle contenoit entr'autres
choies que tous fes Serfs ou Efclaves .aufquels il venoit de
donner la liberté , feroient VaiTaux de Г Abbaïe } qu'eux Se
tous leurs biens dépendroient d'elle , & que tous les mois il
y en auroit quatre qui ne s'occuperoient qu'au fervice des
Religieux , &. leur obéiraient en tout j qu'ils ne pourroienc
vendre qu'entre eux leurs biens,&s'en faire donation l'un à
l'autre j & que les biens de ceux qui mourraient fans enfans,
appartiendraient au Monaftere:mais que les Moines ne pour
raient vendre leurs enfans comme elclaves , les devant re-<
garder comme perfonnes libres. .
Charlemagne étant en Italie l'an 787. alla par devotion
au Mont-Caffin , fie fe recommanda aux prières des Reli-
frieux : il leur accorda des Lettres pour les maintenir dans
a joüiflance de leurs biens 5 il confirma leurs Privileges ,
leur en accorda de nouveaux, & leur conferva le droit qu'ils
avoient d'élire leur Abbé. Theodemar l'étoit pour lors : ce
fut dans ce voïage qu'il demanda à Charlemagne le Mo
naftere de Glanfeiiil , fondé en France par faint Maur , fe
plaignant à ce Prince, 6c au Pape Adrien I.dece que ce
Monaftere de Glanfeiiil , qui dépendoit dans fon origine de
celui du Mont-Caffin , en avoit été fouftrait > & de ce qu'il
avoit été dépouillé de fes biens par l'Abbé Gaïdulfe , qui
étoit un très méchant homme. LePape &. l'Empereur eurent
égard aux remontrances de l'Abbé Theodemar j Glanfeiiil
fut reditu é au Mont>Caflin j & il fut ordonné que quand
l'Abbé ferait mort, celui du Mont-Caffin en nommerait un
autre, qui recevrait de lui la benediction, Sc irait tous les
cinq ans au Mont-Caffin, où il prendrait la place du Prieur.
Les Moines de faint Maur-des Foflez près Paris , chez lef-
quels l'on porta le corps de S.Maur l'an 8 6 8.par les ordres du
Roi Charles le Chauve, dans la crainte des Normans , qui
ravageoient la France depuis pluiieurs années , aiïujet-
tirent à leur Monaftere celui de Glanfeiiil 5 mais ceux du
Mont- Caffin le réclamèrent une féconde fois , & portèrent
leurs plaintes au Pape Urbain II. qui aïantvu la Bulle
d'Adrien I. leur fit reftituer ce Monaftere, qui a été de leur
dépendance pendant près de deux iiécles. y- л
Quatrième Partie , Chap." V. 43
Tandis que les Normans ravageoient la France, & re- CoNGRI.
duisoient en cendres la plus grande partie des Monastères, cation o»
les Sarrasins en Italie ne cauloient pas moins de maux. Ils Ca*mj£
pillèrent le Territoire de Rome , saccagèrent le bourg de
S. Pierre , 8t l'Eglise de ce Prince des Apôtres ne fut pas à
I'abri de leurs insultes. Ils allèrent au Mont-Cassin pour
mettre encore ce Monastère dans le même état de désolation»
©ù la fureur des Lombards , l'avoit autrefois réduit , n'y
aïant pas laissé pierre fur pierre. Mais Dieu écouta les
prières des Religieux qui se couvrirent de cendres & decili-
ces: & la nuit que les barbares avoient choisie pour ravager le
Monastere,aïant été emploïée à la prière & àl oraison, il fut
pour cette fois préservé de leurs insultes : car par un mira
cle surprenant , lorsque les Sarrasins se dispofoient à passer
la rivière de Liris ou de Garillan , le tems qui étoit extrê
mement íerein , se changea tout d'un coup : il tomba une
pluie si prodigieuse , que cette rivière déborda, òc les Sarra
sins furent obligés de s'en retourner , s'étant contentés d'à--
voir brûlé deux Prieurés des dépendances du Mont- Caílìn.
Bassace étoit pour lors Abbé de ce Monastère. C'étoit la
coutume détenir le dernier jour d'Août un Chapitre Gene-
ral,oìi se trouvoient les Religieux des Monastères de la dé
pendance de cette Abbaïe. L'Abbé les entretenoit des de
voirs de l'Observance,& les exhortoit à s'en bien acquitter-
Le jour suivant on faisoit le choix de ceux qui dévoient de
meurer dans chaque Prieuré où on les envoïoit,pour y exer
cer les fonctions qui leur étoient commises.
Bassace qui avoit gouverné cette Abbaïe pendant dix-huic
ans, étant mort l'an 856. Berthaire l'un de les Disciples , suc
élu en fa place j & comme il voulut mettre à couvert son
Monastère de toutes insultes , il l'environna de tours & de
fortes murailles, Si commença á bâtir une ville aux environs-'
de celui de saint Sauveur au pied de la montagne. II fit d'au
tant plus aisément cette dépense , que son Abbaïe augmen-
toit chaque jour en richesses, par les grandes donations que1
l'on y faisoit. Mais ces précautions furent inutiles : car les»
Sarrasins étant retournés au Mont-Caísin l'an 866. ils y fi
rent quelque dégât, & jetterent des meubles & des ornemens»
d'Eglise dans le fleuve , ou les brisèrent , mais ils] épargnè
rent pour lors les bâtimens, moïenant une somme] d'argenc
'44 Histoire Ces Ordres Religieux,
Congre- qu'on leur offrit. Attirés cependant par les grandes richeíTes
Mo'n r-Dt Я1" étoient dans ce Monaftere , ils y retournèrent pour une
Çassin. troifiéme fois , l'an 884« Ils attaquèrent le Monaiiere d'en-
haut le 4. Septembre , & le reduifirent en cendres , &. fix fe-
maines aprés,ils en firent autant à celui de faint Sauveur au
bas de la montagne. Ils tuèrent au pied de l'Autel de faine
Martin l'Abbé Berthaire , qui comme un bon Pafteur , s'ex-
pofa à la mort pour conferver fon troupeau 5 car tous fes
Religieux échappèrent à la rage de ces barbares,chacun em
portant ce qu'il pouvoit du trefor de leur Eglife , & des au
tres meubles. Ils fe retirèrent à Teane dans le Prieuré de S-
Benoîr, où ils élurent pour Abbé Angelar, qui étoit Prieur du
Mont-Caffin,Sc que fon mérite fit élever iur le Siège Epif-
copal de Teane. Deux ans après il entreprit de rétablir le
Monaftere de faint Sauveur i ce qui ne lui fut pas difficile
à exécuter , parce que les biens du Mont-Calîin s'accrurent
beaucoup pendant fon adminiftration. L'Abbé Leon l'an
5)04. fit rebâtir celui du Mont-Caffin, vingt- fept ans après fa
deftruction. Un accident imprévu réduifit en cendres celui
de Teane , où la plupart des Livres du Mont-Catïîn fu
rent brûlés, avec l'Autographe de la Regle de faint Benoît.
Les Religieux n'abandonnèrent pas pour cela Teane í ils y
réitèrent encore jufques en l'an 5715. que l'Abbé Leon étant
mort , ôc ne fe trouvant perfonne parmi les Religieux capa
ble de lui fucceder , Landulphe fie Antcnulphe, Princes de
Capouë , prièrent un faint homme nommé Jean , qui étoit
Archidiacre de l'Eglife de Capouë , de prendre le gouver
nement de cette Communauté de Teane. Il l'accepta , prit
l'habit Monaftique, & a'fant été élu Abbé par les Religieux,
il les fit confentir à venir demeurer à Capouë. Mais comme
il n'y avoit point de Monaftere en cette ville , cet Abbé ac
quit par échange de celuide faint Vincent de Voltornc, une
petite Eglife à la porte faint Ange , où trois Moines fort
vieux demeuroient,dans une petite maifon qui u etoit bâtie
que de bois. Il y fit conftruire par les libéralités de plufieurs
perfonnes une Eglife en l'honneur de faint Benoît , avec un
Monaftere,où il afTembla plus de cinquante Religieux.
Quoique le Monaftere du Mont-Caffin fût inhabité , il
étoit cependant toûjours reconnu pour le Chef de tout l'Or
dre. Le Pape Marin II. lui accorda plufieurs Privileges l'an
''Quatrième Partie , Chap. V. 45
944. & le maintint dans la possession de tous ses biens, & de Cong ut-
tous les Monastères tant d'hommes que de filles qui e'toient m onV*
de fa dépendance, & confirma le droit que les Religieux Cassik.
avoient d'élire leur Abbé. Le Pere Mabillon dit que ce
Pape accorda à cet Abbé la permission de chanter à la
Messe les Fêtes & Dimanches le Gloria, in excelfis : mais
nous avons remarqué ci-dessus que le Pape Zacharie avoit
accordé aux Religieux de cette Abbaïe la même grâce deux
cens ans auparavant. Peut-être ce sçavant Bénédictin a-t-il
trouvé la Bulle de Zacharie suspecte, ce qui l'a pu empêcher
de parler de ce Privilège plutôt qu'en l'an 5)44. & il n'a pas
apparemment combattu cette Bulle , pour ne pas faire de
peine aux Bénédictins de la Congrégation du Mont-Cassin ,
qui comptent fort fur toutes les.Bulles inférées dans leur Bul- 1
laire , quoique cependant il y en ait plusieurs de douteuses,
principalement celles du Pape Zacharie.
Comme les Princes de Capouë avoient assujetti le Mona
stère de saint Benoît de Capouë à leur domination , ce qui
avoit été cause que les Religieux avoient abandonné les Ob
servances Regulieres,pour vivre à la façon des séculiers , le
Pape Agapet II. l'an 5)46. à la sollicitation de l'Abbé Bau-
•doùin , obligea ces Religieux de retourner au Mont-Cassin,
pour y vivre dans les Observances Régulières. I ls n'y allè
rent néanmoins que fous l'Abbé Aligerne,qui fut élu l'aa
5>4<>. & ce Monastère qui avoit demeuré pendant soixante &
■dix-sept ans comme désert & abandonné , depuis fa der
niere déstruction par les Sarrasins , fut de nouveau habité
par une nombreule Communauté qui se forma dans la fuite,
où l'on vit en quelque façon revivre l'efprit de leur Fonda
teur fous le gouvernement d' Aligerne,qui , comme un autre
Petronax , a été le Restaurateur , non feulement des édifices
matériels de cette Abbaïe , mais encore de l'Obfervance
Régulière. Il fit achever les bâtimens qui avoient été com
mencés par les Abbés Léon & Jean , tk recouvra la plûparc
des biens qui avoient été usurpés par les Comtes de Teane Sc
d'Aquino : ce qui lui attira beaucoup de persécutions, prin
cipalement de la part d'Adenulphe Comte d'Acjuino , qui
voïant qu'il lui redemandoit ce qu'il avoit usurpe à son Mo
nastère , & que sur le refus qu'il en avoit fait , cet Abbé en
avoit porté ses plaintes à Landulphe Prince de Capouë , il eo
46 Histoire des Ordres Religieux,-
•ATioNmi ^ut ^ *rrlt^ <VX^ ^e fit enlever , 6c l'aïant fait couvrir d'une
mont- peau d'ours , il l'exposa à des chiens pour servir de spectacle
Casìin. au p6Upie> Mais le Prince de Capouë voulant venger raf-
front fait à Aligerne, commanda à Adenuíphe de le venir
trouver. Ce Comte aima mieux se révolter contre son Prince
que d'obéir : ce qui obligea Landulphe de venir à Aquino>
avec des troupes. Adenuíphe s'y votant assiégé , & ne pou
vant évker de tomber entre les mains de son Seigneur , se
mit une corde au col, & se fit ensuite conduire par sa femme
en la présence du Prince pour implorer sa clémence > mais
Landulphe le livra ainsi lie entre les mains de l'Abbé Aliger
ne , & lui fit restituer tous les biens qu'il avoit pris à for*
Abbaïe.
.11 y a de 1 apparence que l'Obscrvance Régulière , qui
avoit été rétablie auMont-Cassin par l'Abbé Aligerne,souf-"
frit quelque atteinte fous le gouvernement de Manson , qui
lui succéda Pan ^86^ òc qui bien loin de suivre ses traces ^
mena au contraire une vie toute opposée, qui reflentoit plus
celle d'un Séculier addonné à ses plaisirs , que celle d'un»
successeur de saint Benoît. II se raisoit suivre ordinaire
ment par un grand nombre de Domestiques vêtus de soie :
il avoit de grands équipages , & frequentoit souvent la-
Cour de PEmpereur. L'envie de dominer lui fit commencer
une Fortereííe y où saint Thomas drAquin a pris naissance
<lans la fuite : ce qui donna de la jalousie aux- Princes de
Capouë , qui appréhendoient qu'il ne voulût se rendre maî
tre de toute la Province. Alberic Evêque de Marsico , qui
avoit envie de s'emparer de PAbbaïe du Mont- Cassin pour
la donner à un fils qu'il avoit eu d'une Concubine, profitant
de la jalousie des Princes de Capouë , convint d'une somme
d'ardent avec quelques Bourgeois de Capouë , & quelques
méchans Moines,pour se saisir de l'Abbé , & lui crever les
yeux : ccux-ci aïant exécuté leur promesse l'an 996. mi
rent les yeux de cet Abbé dans un linge pour les porter à
cet indigne Prélat , afin de recevoir de lui la récompense de-
ìeur crime f mais par un juste jugement de Dieu , ce mé
chant Evêque mourut à la même heure que Manson avoit
été privé de la vûë.
Comme il est plus aisé de tomber dans le relâchement que
de sert relever , il est à croire que les Religieux du Mont
Quatrième Partie , CriAp. V. 47
Caiïïn ne profitèrent point, ni des avis , ni de l'exemple que Covent.
leur donna leur Abbe Jean 1 1. fuccefleur de Manfon , qui Jf™"r
étoit un très iâint homme , &c que ce fut ce qui l'obligea à сА«м.
renoncer à cette Dignité , pour fe retirer dans une folitude
avec cinq ou fix Religieux , qui voulurent apparemment
éviter le relâchement. Ceux qui relièrent au Mont-Caf-
iln ne profitèrent pas davantage des inftruftions que leur
donna Jean III. qui fut élu après la démiffion volontaire de
Jean I L Cet Abbé fit paroitre beaucoup de confiance Se
de grandeur d'ame dans toutes les adverficés qui lui arrivè
rent pendant les douze années de fon gouvernement : car
pendant qu'il ne fongeoit qu'à embellir Г Eglife, à faire de
nouveaux bâtimens & à augmenter le nombre des Monafte-
res de fa dépendance , un grand tremblement de terre qui
dura pendant quinze jours, endommagea notablement ГЕ-
glife. D'un autre côté les Princes voifins par les vexations
qu'ils lui firent , l'obligèrent de fe retirer a Capouë j & fes
Moines pendant fon abfence lui aïant fufeité une perfecu-
tion domeiHque , le dépoferent & élurent en fa place un au
tre Abbé. Mais le Schifme ne dura que fept mois , & les'
troubles aïant été appaifés , l'Abbé retourna au Mont-
Caiïin , où il mourut l'an loio. Ce cjue l'on pourroit con
damner dans la conduite de cet Abbe , с 'eft d'avoir de fon
vivant , fait reconnoitre pour fon fucceíTeur par une partie
de fes Religieux , un de fes parens qui n'étoit encore que
Novice, ce qui caufa un nouveau Schifme.
Il y eut un troifiéme Schifme en 1116. & un quatrième
l'an 113S. & de tems en tems le Mona itere fe trouvoit vexé
par la tyrannie des Seigneurs voifins. L'an 1030. Pandulphe
Prince de Capouë , s'empara prefque de tous les bourgs ÔC
villages qui lui appartenoient , dont il mit en pofTeiïion les
Normans , qui fuivoient fon parti , & qui étoient pour lors
répandus dans l'Italie. Il enleva les vafes facrés &. les orne-
mens , & donna le Gouvernement de la ville de faint Ger
main & du Mona itere du Mont-Caflin , à Tôdin , l'un des
Serviteurs de cette Abbaïe, qui traita les Moines avec tant
de dureté , qu'il fit manger les Serviteurs dans leRefedoire,
où jufqu'alors aucun Laïque n'avoit été admis , & qu'un
jour de l'AfTomption de la Vierge, ils ne purent pas avoir de
vin pour dire la MeiTe.
'4? Histoire des Ordres Religieux,
Congre. Richer qui fut Abbé en 1037. fut obligé de lever des-
Mont-D1' Troupes pour recouvrer les terres qui avoienrété usurpées.
Cajsin. 11 disputa le passage du- Garillan aux Comtes d'Aquino &.
aux Normans qui étoient avec eux j mais aïant été forcé,
il fut fait prisonnier , & pendant quinze jours tout le Ter
ritoire de Caflìn fut en proie à l'ennemi. L'Abbé aïant été
mis en liberté, alla en Allemagne ,d'oìril ramena des trou
pes avec le secours desquelles il" contraignit les Normans qui
occupoient les terres de l'Abbaïe , de lui prêter serment de
fidélité: mais ils le violèrent peu de tems après jcar se voïant
en grand nombre , ils bâtirent le château de saint André
pour leur servir de place d'armes &: de retraite , fans avoir
égard aux défenses de l'Abbé, qui eut recours alors aux
armes spirituelles de la prierej &qui par le secours de faine
Benoît , fit plus qu'il n'auroit fait avec des troupes re-
Êlées : car les' Normans étant venus au Mont-Cassin fous
. conduite de Rodolphe T fous prétexte de traiter de paix >
mais en effet dans le dessein de faire prisonnier l'Abbé ou
de le tuer , ils entrèrent dans l'Eglise comme pour faire leurs
prières , aïant laissé leurs armes à la porte, suivant la cou
tume de ce tems là , auquel il n'étoit pas permis d'entrer
dans l'Eglise avec des armes. Les serviteurs de l'Abbaïe
s'en étant apperçus , se saifirent des armes & des che
vaux des Normans , sonnèrent le tocsin pour faire prendre
les armes aux habitans des lieux circonvoisins , & se jette-
rent sur les ennemis , dont ils en tuèrent plusieurs & firent
prisonnier Rodolphe leur Chef avec plusieurs autres , de
forte qu'en un seul jour les Moines du Mont-Caffin reoxr-
vrerent tous les lieux qui avoient été usurpés, à la reserve
des Châteaux de saint Victor & de saint André , dont ils
chassèrent auflì quelques jours après les Normans : après
quoi l' Abbé ne se fiant plus à leur serment , fit entourer de
murs tous les Châteaux qui dépendoient de l'Abbaïe & y
mit garnison.
Le Monastère du- Mont-Caíîìn prir un nouveau lustre
sous le gouvernement de l'Abbé Didier ,depuis Pape , fous
le nom de Victor I I I. qui est regardé comme un des Res
taurateurs dd cette célèbre Abbaïe. II fit abbattre l'ancien-
•ne Eglise lan 1066. & en fit rebâtir une autre avec toute
Ia magnificence possible } aïant fait venir de Rome avec
beaucoup
QUATRIEME I>ARTÏÏ гСьТА1Ч V.-' 4*
Beaucoup de depenfe, des marbres , des colomnes , des Congrí-
bafes & autres matériaux. Il env-oïa mefme jufqu a-Con^- mont" DC
ûantinople pour faire venir d'habiles-Architectes. L'Eglife Catí lMt
fut achevée au bout de cinq ans, & la Dédicace s'en fit avec
beaucoup de folemnité Se un grand concours de Prélats r
car il y eut dix Archevêques & quarante trois Evêques
qui y aififterent avec Richard Prince de Capouë, fon fils
& fon frere,Gifulphe Prince de Salerne,StLandulphePrince
de Benevent, ôcplufieurs autres Seigneurs. L'Abbé Didier
ne fe contenta pas d'avoir fait rebâtir l'Eglife , il ajouta
encore plufieurs édifices au Monaftere , dont les richefles-
augmenterent dans la fuite par les grandes donations quilui
furent faites.
Le Schiime qui arriva dans l'Eglife l'an 1130. après la.
mort du Pape Honorius 1 1 . penfa caufer encore la ruine de ■
ce Monaftere. Le même jour qu'Innocent II. fut élu cano*
niquement pour fucceiTeur d'Honorius , le Cardinal Pierre
de Leon aïant une puiflante faction dans- Rome , fe fit auiîi
f>roclamer Pape fous le nom d'Anaclet IL La Franced'Al-
emagne , & l'Angleterre reconnoiflbient Innocent. L'Italie
fuivit le parti d'Anaelet , qui pour y attirer Roger Duc de
la Poüille ,. & fe le pendre plus favorable , érigea fes Etats
en Roïaume fous le nom de Sicile. L'Empereur Lothaire
étant venu en Italie pour rétablir le Pape Innocent fur fon,.
Siège , fe fit couronner par ce Pontife dans le Palais de
Latran, &. fa prefence pacifia tous les troubles. Mais à.
peine ce Prince fut- il parti , que Roger s'étant mis en cam
pagne avec une armée , s'empara de prefque toutes les terres
du faint Siège. L'Empereur qui n'avoit rien diminué de
fon affection pour l'Eglife >- retourna en Italie avec une
puiflante armée. Pendant qu'il étoit en chemin , Guarin-
Chancelier de Roger voulut contraindre les* Moines dm
Mont-Caflin d'abandonner leur Monaftere entre les mains,
de fes gens pour s'oppofer à l'Empereur : mais ils n'y vou* 1
lurent pas confentir,& déclarèrent qu'ils combattroient juf--
qu'-à la mort , & qu'ils fouffriroient plutôt d'être réduits à
manger la . chair des chevaux., des chiens & des rats, que
de conientir que leur Monaftere tombât entre les mains des *
Séculiers. Senioreft qui étoit pour lors Abbé , croïant flé
chir l'efprk du Chancelier., lui envoïa douze de fes plue^
Zome p..

1
5« Histoire des Ordres Religieux,
Congre- anciens Religieux nuds pieds , pour le prier de leur accor*
mJnt- DV der du tems , afin de convoquer le Chapitre general , pour
Casun. prendre l'avis des Religieux qui demeuraient dans les Mo-
nafteres de la dépendance du Mont-Ca(lin. La Commu
nauté conduifit ces douze Religieux à la porte du Mona-
ftere fondant tous en larmes : ils rentrèrent enfuite dans
l'Eglife en frappant leur tête contre le pavé : ils imploraient
h mifericorde de Dieu & le fecours de faint Benoît. Ils
Jfirent des Procédions, où ils portèrent, entre autres Reliques,
du Bois de la Vraïe-Croix , un bras de l'Apôtre faint Mat
thieu & un bras de faint Maur : ce qui aïant irrité davan
tage le Chancelier , il menaça de faire couper le nez & les
lèvres à tous les Religieux , Se leurs habits jufqu'à la moitié
des cuhTes.
L'Abbé Seniorecl voïant qu'il n'y avoit plus d'efperance
de le fléchir , mit fon Monaítere fous la protection de Lan-
dulphe de faint Jean qui tenoit le parti de l'Empereur. Il y
envoïa des foldats & y vint lui-même peu de tems après.
Mais dans le tems que le Chancelier de Roger menaçoit de
venir ruiner le Monaftere , il mourut fubitement. L'Abbé
Seniorecl étant'mort audi l'an 1 137. il y eut quelque diviiion
entre les Religieux de cette Abbaïe au fujet de 1'éleétion
4'un nouvel Abbé. Raynaud de Tofcane, felon ce que dit
M. Ange de la Noce , rut élu tumultuairement , & reconnut
(d'abord Г Antipape Anaclet. Il fe fournit cependant à l'obéïf-
iance d'Innocent II. par l'entremife de l'Empereur Lo-
chaire , & fut enfin dépofé , après que le Pape eut fait exa
miner fon élection qui ne fe trouva pas canonique.
Les évenemens les plus remarquables qui arrivèrent dans
la fuite dans cette Abbaïe regardent le gouvernement fpi-
ritucl. Lorfque faint Celeftin fut élevé fur la Chaire de faine
Pierre l'an 1x574. il vint au Mont- Caflin , 5c voulant l'unir
Д la Congregation qu'il avoit fondée & qui a porté fon nom,
il perfuada. aux Religieux de quitter leur habit pour pren
dre celui de laCongregation qui étoit gris & d'une étoffe très
gradiere, Il y envoïa près de cinquante Religieux de cette
Congregation nouvelle, & y nomma pour Abbe Angelar qui
étoit de Га même Congregation, & qui ne gouverna que cinq
mois : car le Pape faint Celeftin aïant renoncé cette même
#nnée au Pontificat , Boniface V 1 1 L qui lui fucçeia , cada
Quatrième Partie , Cha?. V. 51
tout ce qu'il avoit fait, excepté les Cardinaux. Les Celeftins £¡¡?™¡£
forcirent du Mont-Caffin, 2c il fut rendu aux Bénédictins qui Mont-.
le poflederent, & élurent leurs Abbés jufqu'enl'an Г318. isl"tr
qu'après la mort de l'Abbé Ifuard le Pape Jean XXII. en
donna l'adminiftrarion à Odon Patriarche d'Alexandrie : &
après la mort de ce Prélat , qui arriva l'an 1313. le même
Pat>e érigea le Mont-Caffin & tout fon Territoire en Evê-
ché, ôt fupprima la dignité d'Abbé. Il y eut neuf Evêques
de fuite : & après la mort d'Ange des Urfins qui fut le der
nier , & qui mourut l'an 1367. Urbain V. confiderant que-
pendant près de quarante- quaere ans que ce Monaftere n'a-
voit point eu d'Abbés , l'obfervance Reguliere en avoit été
prefque bannie , lui reftitua le titre d'Abbaïe , 6c fupprima
la dignité Epifcopale : il prit ce Monaftere fous fa prote
ction , en fut lui-même Abbé , ôç le fit gouverner par fes
Procureurs, jufqu'en l'an 1370. qu'il mourut. Après fa mort
Barthelemide Sienne fut élu Abbé l'an 1371. Mais quoique
к Pape eût érigé le Mont-Caffin & tout fon Territoire en
Evêché , l'on peut dire qu'il ne fit pas un nouveau Diocêfe,
puifque les Abbés du Mont-Caffin avoient toûjours eu une
jurHdidion prefque Epifcopale , comme ils l'ont encore. Ce
Pontife ne démembra rien des autres Diocêfes pour former
celui de Caffin : & lorfque le Pape Urbain V. fupprima la
dignité Epifcopale, il ne diminua rien de la jurifdiftion de
l'Abbé du Mont-Caffin , qui aiTemble un Synode , confère
les Ordres mineurs , non feulement à fes Religieux , mais
aux Séculiers qui Tont de fa jurifdiftion , leur donne le'Sa-
crement de Confirmation , fit joiiit de plufieurs droits qui
n'appartiennent qu'aux Evêques.
Après que le Pape Urbaifi V.eut rendu le titre d'Abbaïe
à ce Monaftere , il rut toûjours gouverné par des Abbés Ré
guliers , jufqu'en l'an 1454,. Pirrhus Tomacelli aïant été'
élu en 1 415?. gouverna cette Abbaïe pendant dix-huit ans ;
mais aïant voulu retenir le Château de Spolette contre la
volonté du Pape Eugene I V. ce Pontife le ht enfermer dans
к Château Saint- Ange , où il mourut l'an 1437. après avoir
été privé de fon Abbaïe peu de tems auparavant. Elle de
meura fans chef pendant huit ans & demi,jufqu'enl?ani44¿-
<ju'Antoine Caraffa dernier Abbé Regulier perpétuel fut élu
pour la gouverner. Mais aprèsfa mort qui arriva l'an 1 454^ -
6ij
p, Histoire des Ordres RtucviuXi
congrí- ce Monaftere fut donné en commende au Cardinal Loííifi
слухом do Scarampi patriarche d'Aquilée. Le fécond Abbé Сот
кни, mendataire fut le Pape Paul II. qui le fit gouverner par fes
Legats depuis l'an 14*65. jufqu'àfa mort. Jean d'Arragon
fils de Ferdinand Roi de Naples , l'obtint en fuite. Enfin le
Cardinal Jean de Mediéis -qui fut enfuite Pape fous le nom
de Leon X. en aïant été pourvu. , s'en démit entre les татд
du Pape Jules 1 1. qui l'unit l'an 1504. à la Congregation de
iainte Juftine de Padouc dont nous parlerons dans la fuite.
Mais avant cette union il y a de l'apparence que l'ancienne
Congregation du Mont-Caffin ne mbfiftoitplus, & que les
différentes revolutions arrivées dans le gouvernement fpi-
rituel de xette Abbaïe , avoient empêché la tenue des Cha
pitres Généraux.
Si l'on veut ajouter foi à ce que dit Wion & quelques
autres Auteurs , l'Abbé du Mom-Caffin fe qualifioit Pa
triarche dé la fainte Religion , Duc & Prince de tous les Ab
bés & Religieux , Vice-Chancelier de l'Empire , Chan
celier des Roïaumes de Tune & l'autre Sicile, de Jerufalem
,& de Hongrie , Comte & Redeur de la Champagne , terre
de Labour, & Provinces maritimes , Vice- Empereur &
Prince de la Paix : mais fi cela étoit vrai , M. Ange de la
Noce n'auroit pas manqué d'en parler. Il paroît feulement
far la chronique de Paul, Diacre de cette Abbaïe, que
Empereur Lothaire donna à l'Abbé Gnibalde le titre de
Chancelier & de grand Chapelain de l'Empire 5c celui de
Prince de laPaix: ôcM. Ange de laNoce,dit qu'il eft le premier
Baron du Roïaume deNaples. Ponce Abbé de Gluni s étant
xencontré à Rome avec l'Abbé du Mont-Caffin dans un
Concile , & aïant voulu s'attribuer la qualité d'Abbé des
Abbés, on lui demanda fi Cluniavokcommuniqué la Regle
•de faint Benoît au Mont-Caffm, on le Mont-Caífin à.Cluni »
■Se aïant confeiTé ce qu'il ne pouvoit nier , on infera que
c'étoit avec juftice <yie l'Abbé du Mont-Caffin prenoit ce
titre qui lui avoit été accordé par les Souverains Pontifes,
pareeque c'étoit du Mont-Caffin que la Regle de faint Be
noît s'étoit répandu e par tout le monde. С 'eft pour cette
raifon que faint Odilon , qui étoit auilî Abbé de Cluni , s'é-
даш trouvé au Mont-Caffin , & aïant été prié d'y célébrer la
ДОеДе folemnelle a<yec la Croflb en main, ne voulut jarnai|
Quatrième Partie , Chap. VT." 55
iwrroîtreavec cette marque devant le chef des Abbe's , c'eft-
à-dire, devant l'Abbé du Mont-Caffin. ^SSïi.
Foïez, Leon d'Oftie , Chronic. Monaß. Caffin. cum notis
Angdi de Nuce. Anton. Tornamira. orig. e frog. de//a Cong.
Cajfinenfe. Arnold 'Wion , Lignum vit*. Bulteau , Hiß. de
l'Ord. de S. Benott. D.Jean МаЫ11оп,Л»»д/. Benedict. Cor-?
nel. Margarin , Bullar. Cajßnenfe.

Chapitre VI.

Des Anciennes Congregations de Steile.

SA i N T Placide aïant éte'envoïé en Sicile par faint Be


noît , comme nous avons dit dans le Chapitre II. il y
bâtit un Monaftere proche Mefline fur le bord delà mer»
dont l'Eglife fut conlacrée à Dieu fous l'invocation de faine
Jean Baptifte , & fa Communauté fe trouva en peu de
tems compofée de trenteReligieux qu'il gouvernoit avec une
íageíTe admirable. Eutiche & Vi&orin Tes frères , avec leur
fœur Flavie l'étant venu voir l'an 541. ne furent pas plu
tôt arrivés à Meiîine , qu'une armée navale d' Infideles y
aborda. Ces Barbares étant defeendus à terre , allèrent
au Monaftere, prirent faint Placide, fes deux frères, fa fœur
Se tous les Religieux , aufquels ils firent foufFrir d'horri
bles tourmens pour les obliger à renoncer ^Jesus-Christ.
Mais les voîant fermes dans leur foi , ils leur procurèrent la
Couronne du Martyre. Non contens decela,il reduifirent le
Monaftere en cendres, 8c ne laiflerent que l'Eglife, où Gor
dian , le feul Religieux de ce Monaftere qui évita la fu
reur de ces Barbares , donna la fepulture aux corps des
Saints Martyrs. Comme l'on a donné le nom de Sara-
fins à ces Infideles qui abordèrent en Sicile l'an 541. cela
a donné lieu à quelques - uns de douter de la vérité de
cette Hiftoire. Mais que ces infideles aient été Sarafins ,
Efclavons ou Goths > qu'ils aient été idolâtres ou Ariens,
c'eft une ancienne tradition qui eft prefque univerfelle-
ment reçue que faint Placide & fes compagnons ont été
martyriiés en Sicile, & qu'ils ont été les premiers de l'Ordre
<ie faint Benoît qui aient répandu leur lang pour la defenfc
Дипот de Jesus-Chrjít.
G nj
54 HISTOIRE DES OrDR.ES RELIGIEUX;
Cuncrh- Après la mort de saint Placide , on envoïa du Mont-Ca flìa
SmujH M 611 Sicile d'autres Religieux pour réparer ce Monastère, au
quel on donna le nom de saint Placide : mais environ trois
cens ans après , les Sarrasins s'étant emparés de cette iíle , ôc
y aïant détruit ou ravagé les Eglises, ce Monastère, setrou va ■
enveloppé dans cette ruine commune. Baronius lan 665?. rap
porte des Lettres des Moines de Sicile à ceux de la Congré
gation du Mont-Cassin qui demeuroient pour lors àRome au
Palais deLatran ,par leíquelles ils les prient d'avoir compas
sion d'eux , de ne les point abandonner 2c de leur envoïer de
quoi réparer le Monastère de saint Placide , les villes , les
bourgs , les Châteaux 6c les biens qui en dépendoient. Elles
font accompagnées d'autres Lettres du Pape V italien adres
sées à ces Moines de Sicile,par lesquelles il les console 6c les
exhorte d'aider les Religieux de la Congrégation de Cassin
qu'il leur envoie pour rétablir les Monastères de Sicile qui
avoient été ruinés par les Barbares? mais ces Lettres ont pa
ru suspectes au Perc Dom Mabillon à cause qu'A nastase
le Bibliothequaire ne met cette incursion des Sarrasins que
fous le Pape Adeodat , 6c non pas fous V italien dont Baro
nius met la mort l'an 665). quoiqu'il ait encore vécu jus
ques en l'an 673- ce qui rend encore ces Lettres plus suspe
ctes. Apparemment que M.Ange de la Noce les a crues auílì
supposées , puisqu'il les a omises dans la nouvelle édition
qu'il donna en 1668. de la Chronique du Mont-Caísin par
Léon d'Ostie , quoiqu'elles se trouvassent dans l'appendix
des anciennes éditions , & qu'Ascagne Tambourin les eût
aussi rapportées tout au longisi l'on pouvoit même ajourer
foy à ces Lettres , on en tireroit une induction qu'il n'y avoit
point de Congrégation particulière en Sicile,ôc que les Moi
nes du Monastère de saint Placide 6c des autres étoient de
la Congrégation du Mont-Cassin, puisque celles qui font
adressées aux Moines de cette Congrégation , disent que les
Sarasins firent un carnage des Moines du Mont-Caslìn :

eommeChef des Monastères de l'Ordre de saint Benoît en


Sicile x 6c qu'ils eussent formé une Congrégation séparée ,.
Quatrième Partie , Chat. VI. 55
elle fut décruite apparemment par l'incurfion des Sarrafins congrï.
qui réitèrent en cette Lile juiqu'en l'an 1070. qu'ils en fu- cation de
rent chafles par les Normans qui y rétablirent le Chriftia- c ь
nifme. Leur Prince Roger qui rut le premier Comte de Si
cile donna le lieu où e'toit cë Monaftere de faint Placide аик
Chevaliers de faint Jean de Jerufalem qui le pofledent en
core aujourd'hui^ qui voulant faire travailler à leur Eglife
l'an 1588. trouvèrent les Corps de faint Placide & de fes
compagnons , dont la tranílation fe fit avec beaucoup de
pompe & de cere'monie , comme l'on peut voir dans la rela
tion qui en a été faite par le Chevalier Philippes Goth , la
quelle fut imprimée à Melîîne l'an 155)!.
Le Monaftere de faint Placide aïant été donné aux Che
valiers de faint Jean de Jerufalem , ou au moins le lieu où il
étoit fitué qui eft devenu un Prieuré de cet Ordre fous le ti
tre de faint Jean-Baptifte ,1'on a bâti depuis à dix milles de
Mefline l'an 1 36 1 . un autre Monaftere qui a aufli pris le nom
de faint Placide afin de conferver la memoire de celui qui
avoit été le Propagateur de l'Ordre de faint Benoît en Sicile»
& il a été membre d'une Congrégation qui a fubfifté pen
dant quelques années dans ce Roïaume , fous le titre de
faint Nicolas d'Arènes.
Dès l'an 1456. les Moines du Monaftere de faint Nicolas
■d'Arènes à Catane , avec leur Abbé Jean-Baptifte Plata-
mon, voulant ériger une Congregation en Sicile , à l'imita
tion de celle de iainte Juftine de Padouë , firent d'abord
union avec les Monafteres de Nuova Luce , de fainte Marie
délia S cala , de Jofaphat de Paterne, & de faint Placide de
Meffines > les Abbés renoncèrent au gouvernement de ces
Monafteres , pour les foûmettre libres à la nouvelle Con
gregation. Us obtinrent pour cet effet du Pape Calixte III.
un Bref du 3. Juillet 1456. adreifé à l'Archevêque de Pa-
lerme & au P. Julien Maïali , Moine du Monaftere de fiinc
Martin délie Scale , afin qu'après avoir pris communication
de toutes chofes , Se avoir entendu les Abbés & les Moines,
ils érigeaiTent cette Congregation,s'ils rrouvoient que ce fut,
un avantage pour l'Ordre de faint Benoît : mais l'année
fuivante ce Pontife aïant encore donné un autre Bref , où
Pautoi ici du Roi étoit bleiTée , cette union n'eut point de
lieu.
56* Histoire des' Ordres Religieux.
Congre- Gomme la Congregation de fainte Juftine augmentoit de
Siciti. jour en jour , & que i'Obfervance Reguliere y étoit exacte
ment gardée , le Pere Grégoire de la Matina, Abbé de faint
Martin délie Scale à Palerme, fit fon poffible en 1475. pour
y faire unir fon Monaftere , auffi-bien que le Pere Leonard
Cacciola , Abbé de celui de faint Placide , qui fcachant que
le Pere Grégoire de la Matina poftuloit cette union , fe joi
gnit à lui pour le même fujet en 1476. Les Abbés de fainte
ivlarie del Parto , de faint Nicolas de Catane, & de fainte
Marie de Licodia , firent auffi la même chofe , y. emploïant
le credit du Viceroi & du Senat de Palerme , qui écrivit
pour l'obtenir. L'Abbé de fainte Marie del Parto fut député
pour la demander aux Supérieurs de la Congregation de
îàinte Juftine , qui envoïerent en Sicile les Abbés de faine
Severin de:Naples , de faint Ange de Gaïete, 8c de Peroufe,
Íour s'informer de l'état, des Monafteres qui demandoient.
union* "' .
Mais l'Abbé de fàint Placide changeant de fentiment, fol*
licita les Monafteres de Sicile à travailler de nouveau à l'ev
reftion d'une Congregation particulière en ce Roïaume : ce
qui lui réiiffit en partie » car les Abbés de faint Nicolas
d'Arenesjde Catane,de fainte Marie de Licodia, .& le Prieur
de l'Eglife Métropolitaine de Montreal s'unirent à lui , &
s?adreflerent au Pape Sixte IV. quipar une Bulle du 3. Juil
let 1483. leur permit d'ériger une nouvelle Congregatioa
de I'Obfervance de faint Benoît en S icile,ôc d'élire unPrén\-
dent General avec deux Vifiteurs j ordonnant qu'ils euflent
à garder les mêmes Conftitutions ôc Ufages que les Moines
de la Congregation de fainte Juftine , dont il leur commu
niqua les Privileges , avec pouvoir d'unir à leur nouvelle
Congregation tous les Monafteres du Roïaume qui vou-
droient embrafTcr fes Obfervanees : ce qui eut un heureux
fuccès : car les anciens A bbés fe démirent entièrement du
gouvernement de leurs Monafteres , qu'ils fournirent à cette
même Congregation , fe contentant du fimple titre d'Abbés
pendant leur vie.
Ainfi commença la nouvelle Congregation de Sicile, qui
prit le nom de faint Nicolas d'Arènes , à caufe de l'anti
quité de ce Monaftere fur les autres , dont il fut le Chef. Le
premier Chapitre General .devoit s'y tenir la même année :
Ш

«
Quatrième Partie, Cha*. VIL 57
il fut néanmoins celebré dans celui de faint Placide , oit on Con«m.:
n'élut d'abord que des Prieurs , à caufe que les Abbés des France, ït
Monafteres s'étoient refervé ce titre pendant leur vie, & le £ôuiujL"
premier General fut Dom Eüfebe de Meflïne , Moine da
Monaftere de faint Placide. L'Abbé de .faim Martin delie
Scale , qui n'avoit pu obtenir de la Congregation de fainte
Juftine d'y pouvoir aggreger fon Monaftere, l'unit à celle
de Sicile } & cette anion Fut reçuë dans le Chapitre Gene
ral qui fe tint l'an 148 5. Le Monaftere de fainte Marie de
Fondro y fut auifi uni l'an i486. & celui de fainte Marie de
Cangi en 1490* Ce furent là tous les Monafteres qui com-
poferent cette Congregation. Le General voïant que l'an
1504. le Monaftere du Mont-Caffin avoir été uni à la Con
gregation de fainte Juftine , qui avoit pris le nom de ce
Monaftere , Chef de l'Ordre de faint Benoît , demandai
que toute fa Congregation y fût auifi unie : ce que le Pape
Jules II. accorda l'an 1 506. Se l'Abbé D. Ignace Squar-
cialupi du Monaftere de Florence , prit poiTeifion des Mo
nafteres de cette Congregation de Sicile au nom de celle du
Mont-Caffin,
Voiez, Bulteau , Hiß. de l'Ordre de faint Benott. Mabillon »
Annal. Bened. Tот. I. Pietro Ant. Tornamira , Origin. &
Prog, délia Cong. Caftnenfe. Bullar. Cajfin. & A fcag. Tarn-
bur, de Jtir. Abbat. Difput. 14. au&ß. 5. п. 4.

Chapitre VII.

Des Anciennes Congregations de France & de


Aitxrmouùer.

С Ом м E il s'eft trouvé des Critiques qui' ont combattu!


la vérité du martyre de faint Placide en Sicile , il s'en
eft trouvé auifi fur la fin du dernier fiécle qui ont combattu
la vérité de la Miifion de faint Maur en France. M. Baillet
dans fon recueil dévies des S S. dit au fujet de cette Million
de faint Maur , qu'il ne veut point entrer en difpute fur cette
matière i & fait aiTez connoître dans la fuite du difeours
que fon fentiment n'eft¡ pas que ce Saint foit venu en Fran
ce. С 'eft ce qui a donné lieu à la fcavante duTertation queD,
Thierry Ruinart Benedi&in de la Congregation de faint
Tome V* H
58 Histoire des Ordr.es Religieux ;
Congre- Maur a donnée au public l'an 1702. où il prouve par des ar-
France et gumens tr^s ^orts ^ ^ont Maillet n a Pas néanmoins été
de m ar convaincu ) que S. Maiu\Fondateur de l'Abbaïe de Glan-
mou m*, fgyji en Anjou , est: le Disciple de saine Benoît,& qu'il suc
envoïé en France parce saine Patriarche des Moines d'Oc
cident.
C'est donc ce Disciple de saint Benoît que noús recon-
noissons pour le Fondateur de PAbbaïe de Glanfeuil. II
étoit parti du Mont-Caíïïn avec trois Religieux que faine
Benoit lui avoit donnés,& il avoit été accompagné par Flo-
degard Archidiacre de saint Innocent,Evêque du Mans,ôC
]?ar Harderad son Intendant, qui avoient été les demander
a ce saint Patriarche de la part de ce Prélat qui vouloit les
établir dans son Diocèse. Mais étant arrivés à Orléans, & y
aïant appris la mort de saint Innocent,& que celui qui avoit
usurpé Ion Siège n'étoit pas disposé à les recevoir , ils allè
rent en Anjou fur les assurances que leur donna Harderad
qu'ils pourroient s'y établir par le crédit d'un Seigneur
nommé Flore, qui étoit en faveur auprès de Theodebert
Roi d'Austrasie , à qui cette Province oDéïíToit en partie.En
efFet Flore eut tant de vénération pour saint Maur , que non
content d'avoir fondé pour lui unMonastereà Glanfeuil fur
la rivière de Loire dans le Diocèse d'Angers , il lui offrit
encore son fils Bertulfe âgé de huir ans,pour être élevé fous
fa discipline] & n'étant pas encore satisfait d'avoir fait bâtir
ce Monastère 6c d'y avoir donné son fils , il s'y donna lui-
même , après avoir demandé permission au Roi de se retirer
de la Cour : ce qu'il obtint de ce Prince,qui s'y étant trouvé
le jour qu'il devoit prendre l'habit pour honorer la cérémo
nie de fa présence" , lui coupa lui-même les cheveux , donna
au Monastère une terre considérable , St confirma les do
nations que Flore y avoit faites. 'v
Huit ans après l'arrivée de saint Maur en France , l' Ab* '
baïe de Glanfeuil fut dédiée par Eutrope Evêque Diocé
sain accompagné de plusieurs autres Evêques de la Provin*
cc. On y avoit bâti quatre Eglises dont la première fut con-
- sacrée en Phonneur de saint Pierre,la seconde en l'honneur
de saint Martin , la troisième qui étoit la plus petite , porta le
nom de saint Severin , Apôtre des Bavarois,& la quatrième
qui étoit en forme de tour quarrée , à l'entrée du Mona-
Quatrième Partie , Chap. VIT. 59
Here eut pour titre faint Michel Archange. Les Religieux Congiu-
qui y étoient pour lors , au nombre de quarante, fe multiplie- fr™«*"
rent beaucoup dans la fuite, de forte que vingt-fix ans après DE Ma r-
Ia conftruction de ce Monaftere , il y en avoit cent quaran- M0UTI£Ä*

te > lequel nombre fut fixé par faint Maur , parce que le re-
venu ael'Abbai'en'en pouvoit pas nourrir davantage. Saine
Maur aïant gouverné ce .Monaftere pendant plufieurs an
nées, ôefentant fes forces diminuer,refolutde ne plus fortir
du Monaftere,& de fe repofer pour le gouvernement de fa
Communauté,fur le Prieur,& Kiries autres Officiers de fa
Maifon.ll fedémit ènfuitede laCharge d'Abbé,& aïant fait
élire en fa place Bertulfe, fils de Flore Fondateur de ce Mo
naftere , il fe renferma dans une cellule proche l'Eglife dé
faint Martin , avec deux Religieux qui voulurent bien de
meurer avec lui,& le foulager dans fa vieilleiTe. Ce fut dans
ce lieu qu'il eut une révélation que Dieu devoit bien-tôt re
tirer du monde la plupart de (es Difciples. En effet il en
mourut , en cinq mois ~, cent feize > enforte que la Commu
nauté fut réduite à vingt- quatre perfonnes. Ce faint Abbé
ne furvêquit pas long-tems à cette perte , étant mort le 15.
Janvier 584.
Ce que Bucelin Se quelques autres Auteurs ont avancé
que faint Maur avoit bâti jufqu'à cent foixan.te Monafte-
res.en France , & reformé encore un plus grand nombre,
«il fans aucun fondement : il n'y a pas non plus d'apparen
ce que leMonaftere de Glanfeiiil ait été le Chef d'une Con-
gregation,à laquelle plufieurs Ecrivains ont donné le nom de
Congregation,de France. Il eft bien plus croïable que pen
dant que faint Maurvivoit , ce Monaftere dépendoit de ce
lui du Mont-Caffin i puisqu'il lui a été encore fournis dans la
fuite,jufques en l'an 755. que le Roi Pépin aïant donné ce
Monaftere de Glanfeiiil avec tout les biens qui en dépen-
doient à Gaidulfe originaire de Ravene , homme très cruel,
il le ruina entièrement , & perfécuta cruellement les Reli
gieux qui y étoient au nombre de cent quarante , comme ä
avoit été fixé par faint Maur. La plupart ne pouvant fup-
porter les mauvais traitemens de ce tyran qui leur refufoit
jufqu'aux chofes neceflaires pour la vie , abandonnèrent le
Monaftere. Il y en eut feulement quatorze qui y refterenc
pour chanter l'Office Divin j mais à la fin étant abbatus de
H ij
6o Histoire des Ord-res Reli<siEUX>
congre fa¡m & ¿e mifere, &ne pouvant obferver la Rede , ils pri-
Francj,et rent 1 habit de Chanoines. .
MouiuR. Gaidulphe fe fervit de cette occafion pour les chaffer du.
Monaftere , & mit en leur place cinq Chapelains. Il ruina
entièrement les lieux Réguliers , commençant par l'Eglife
qu'il renverfa de fond en comble , afin que les Religieux n'y
{>uffent pas revenir. Il brûla ou jetta dans la riviere de Loire
es ticres & les aftes des donations qui avoient été faites à
cette Abbaïe , à la réferve de quelques-uns qu'il mit eu
dépôt dans faint Aubin d'Angers, où ils furent aullî perdus
{>endant les ravages des Normans. Mais il ne joiiit pas
ong-tems du fruit de fes crimes > car aïant appellé fes amis
pour fe réjoiiir avec lui de l'extinftion de l'Ordre Monafti-
Íiue dans Glanfeiiil , il mourut au milieu du feilin. Après
a mort tous les biens de cette Abbaïe furent en proïe à tous
les Seigneurs de la Province : le Comte d'Anjou , & plu
sieurs autres perfonnes , s'emparèrent des terres & des re
venus de Г Abbaïe , qui demeura déferte & inhabitée juf-
que fous le regne de l'Empereur Louis le Débonnaire;
quoique dès l'an 78 1. elle eût été reftituée au Mont-Caffin ,
comme étant de fa dépendance, par le Pape Adrien 1 . 8c par
l'Empereur Charlemagne , comme nous avons dit dans le
.Chapitre quatrième.
L'Empereur avôit donné cette Abbaïe au Comte Rori-
. ^non , qui touché de companion de l'état pitoïable où elle
etoit réduite , en fit relever les bâcimens , fit venir des Reli
gieux de Marmoutier , pour rétablir les Obfervances Régu
lières dans ce Monaftere , qu'il foûmit quelques années
après à celui de faint Pierre-des Foffez , appellé depuis faint
Maur , & en obtint la confirmation de l'Empereur. Mais
Pepin I. Roi d'Aquitaine , aïant donné ce Monafterç de
Glanfeiiil à Ebroïn , qui fut enfuite Evêque de Poitiers,du
vivant même du Comte Rorignon , qui étoit proche parent
de ce Prélat , il y laifla les Moines de faint Pierre des FoiTez
tant que le Comte vécut 5 mais après fa morr,leur aïant de
mandé par quel titre Glanfeiiil leur avoit été fournis , &
n'aïant pu reprefenter les Lettres de l'Empereur Louis le
Débonnaire , qui avoient été enlevées ou brûlées malicieu
sement , Ebroïn les fit fortir de ce Monaftere. Ils y rentrè
rent néanmoins quelque tems après , & il leur étoit encore
Quatrième Partie , Chat. VIT. 61
soumis , lorsque lan 868. l'on porta chez eux le Corps de Cohgkt.
saint Maur , que l'on avoit retiré de Glanfeuil , pour le fau- p£"°cN"î
ver de la rage des Normans : ce qui lui a fait donner dans de m a k-
Ja fuite le nom de ce Saint. Mais fous le Pontificat d'Urbain *M T"**
1 1. les Moines du Mont-Caífin aïant encore reclamé Glan
feuil , il leur fut restitué > 8c ils l'ont possédé pendant près
de deux siécles. A la vérité si Glanfeuil n'a pas été C hef
d'une Congrégation, étant le premier Monastère de l'Ordre
de saint Benoîc en France , il doit être regardé comme une
source seconde qui en a produit une infinité d'autres , par
rapport à la Règle de saint Benoît qu'il leur a communi
quée, dont saint Maur avoit reçu l' Autographe , écrit de la
main de ce saint Fondateur,en partant duMont-Cassin,avec
.un poids, 6c un vase pour mieux observer ce qu'elle prescrit
de la quantité du pain 8c du vin dans le repas.
Le Monastère de Marmoutier , qui fut l'un de ceux qui
reçurent cette Règle , doitêtre regardé comme le Chef de la
plus ancienne Congrégation de l'Ordre dê saint Benoît ert
France , aïant eu plus de deux cens Prieurés de fa dépen
dance. Cette célèbre Abbaïe eut pour Fondateur le Grand
saint Martin Archevêque de Tours. Il exerça d'abord la
profession Religieuse à Milan , d'où aïant été chassé par les
Ariens , ilpaíïa dans Piíle d'Albengue, qui est proche la
-côte de Gennes , où il mena pendant quelque tems une vie
solitaire. Il quitta ensuite cette retraite , sur lavis qu'il eut
que saint Hilaire qui avoit été banni par les Hérétiques,
retournoit en son Diocèse, 6c l'aïant suivi en France, il
bâtit le Monastère de Ligugé proche Poitiers , où après
avoir demeuré environ quinze ans , il en fut tiré pour rem
plir le Siège de Tours. Etant devenu Evêque , il ne cessa
pas pour cela de vivre en Religieux j 6c pour pratiquer
.toujours exactement les exercices Monastiques , il fonda un
Monastère proche fa ville Episcopale , dont la Communauté
fut en peu de tems de quatre-vingt Religieux, qui menoient
avec lui une vie austère 6c pénitente. Personne n'avoit rien
en propre , tout étoit en commun , il n'étoit pas permis de
rien vendre , ni de rien acheter , quoique ce fût la coutume
des Moines de cetems-là. L'unique art que l'on y exerçoic
•étoit de transcrire des Livres i encore n'y avoit-t-il que les
jeunes qui y fuient emploies ; 8c ies anciens ne soccu»
H iij
6i Histoire des Ordres Religieux,
CoNGti- poienc que de la prière. Il étoit rare que l'on fortît de fa
ïrancïet cellule,, à moins que cene fut pour fe rendre au lieu delà
в t. Mar prière, ils ne faifoient qu'un repas par jour j Tufare du vin
n etoit permis qu aux malades , quoique le lieu ou le Mo-
nailcre étoit fi tué fût un grand vig oble. La plupart n'é-
trient habillés que d étoffes de poil de chameau j Ы c'étoit
un crime parmi eux d'avoir un habit qui reffentît un peu la
molleiTe , quoiqu'il y eût dans cette Communauté un grand
nombre de perlonnes de qualité. Telle étoit la Difcipline
qui s'obfervoit dans ce Monaftere,qui fut appellé Marmou-
//ît, après la mort de faint Martin , comme quidiroit,/^
grand, Monaflere ,pour le diftinguer des autres que ce Saine
avoit fait bâtir , principalement lorfque l'on en eut élevé un
fur Ton tombeau , qui a porté fon* nom depuis , & qui eil
prefentement un Chapitre de Chanoines Séculiers»
Lorfque ce Monaitere de Marmoutier eut dans la fuite
reçu la Regle de faint Benoît, plufieurs Seigneurs l'enrichi-
rent par les donations qu'ils y firent , tant à caule de la gran
de devotion que l'on portoir en France à faint Martin fon
Fondateur, qu'à caufe de faint Benoît, pour lequel on n'a-
voit pas moins de veneration , & dont la Regle étoit prati
quée avec beaucoup d'exactitude dans ce Monaflere. Les
Rois de France le prirent même fous leur protection. Mais
λeu de tems après les Normans en interrompirent la Regu-
arité: car y étant venus l'an 853. ils paflerent au fil de l'é-
péecent feize Religieux , n'y en aïanteu que vingt- quatre
qui fauverent leur vie , en fe cachant dans des cavernes-
Leur Abbé Heberne s etoit auffi retiré dans un lieu fecret »
mais ces Barbares l'y aïant découvert , 8c s'étant faifis de
lui , ils lui firent fouffrir de cruels tourmens , pour l'obliger à
declarer l'endroit où étoit le Tréfor de l'Eglife , & les grot
tes où s'étoient réfugiés les Religieux j mais ce fut inutile
ment, il ne voulut rien avouer. Les ennemis s'étant retirés,les
Chanoines de faint Martin & les Bourgeois' de Tours allè
rent confoler ces Religieux , qu'ils reconduifirent avec leur
Abbé dans leur Eglile , & aufquels ils procurèrent toutes
fortes de fecours. Six mois après , comme on eut avis que les
Normans retournoient vers la ville de Tours , & qu'ils
avoient deilein de l'affieger , douze Chanoines de l'Eglife de
fains Martin , pour fouftraire fon corps à la fureur de ces
Quatrième Partie , Chap. VII. 63
Barbares , prirent ces faintes Reliques,& e'canc accompagnés Congrí
de l'Abbé Heberne, & des vingt- quatre Religieux de Mar- FrIn°NSI>DE
ANCE IT
moutier , ils les tranfporterent à Cormeri , à Orleans,à faint °EQ ^ A R-
MOUTIER.
Benoît du Coire, & enfin à Auxerre , où elles ont été pen
dant trente & un ans; & comme lî ce Saint eût voulu procu
rer de l'honneur à ceux qui avoient eu foin de fes faintes
Reliques , tous les Religieux de Marmoutier furent élevés à
l'Epifcopat , ou furent élus Abbés dans des Monafteres de
Bourgogne > & l'Abbé Heberne qui ne quitta point le Corps
de faint Martin , eut la joie vers l'an 887. de le reporter à
Tours , où après la mort de l'Archevêque Adalaud , il fut
mis à fa place , & gouverna le Diocéfe pendant vingt-fept
ans.
Marmoutier fut comme defert & abandonné pendant tout
cetems-là,& pendant prefque tout le dixième iîecle,il n'y eut
que quelques Chanoines Réguliers qui y firent l'Office Di
vin , & des Laïques en furent Abbés. Hugues de France ,
dit le Grand , fils du Roi Robert III. pofleda cette Abbaïe,
auiïi-bien que fon fils Hugues Capet > Mais aïantété donnée
à faint Mayeul quiétoit auifi Abbé de Cluni , il la rendit aux
Moines Benediftins , ce qui paroît être arrivé fur la fin du
Regne du Roi Lothaire. On y mit d'abord treize Religieux
d'une très fainte vie,aufquels on donna pour Abbé G uilibert
ou WiHbert. Mais quoique faint Mayeul eût été le Reftau-.
rateur de cette Abbaïe , elle ne fut pas pour cela foûmife à
Cluni , non plus que beaucoup d'autres qui furent réfor
mées par les Religieux de cette Congrégation j car le Pape
Grégoire V.aïant confirmé à la prière de l'Empereur Othon
1 1 1 . les Monafteres qui dépendoient de Cluni , il n'eft point
fait mention de Marmoutier dans les Lettres qui en furent
expédiées.
L'exafte difcipline que l'on obfervoit dans ce Monaftere
lui attira l'eftime deplufieurs perfonnes qui y firent des do
nations confiderables : le nombre des Religieux augmenta ,
ils retirèrent plufieurs Monafteres des mains des feculiers
qui s'en étoient emparés : ôc fous le gouvernement de l'Abbé
Albert, qui fut élu l'an 1034. il etoit devenu très illuftre
par le grand nombre de Monafteres qui lui étoient foûmis,
& il le fut encore bien davantage dans la fuite, puifque
faine Odilon Abbé de Cluni étant mort à Souvigni dans le
64 Histotre des Ordres Religieux ,
Congui- Bourbonnois i les Religieux de ce Monastère écrivirent I
beTfrance Albert Abbé de Marmoutier pour lui en donner avis,8í lui
ttMMu; donnèrent le titre &Abbé des Abbés*
L'estime que l'on avoit pour les Religieux de Marmou
tier s'augmenta de telle íorte , que vers l'an 1064. il n'y
avoit aucune Province qui ne voulût en avoir : c'est pour
quoi quelque part que l'on allât , l'on trouvoit des Monastè
res de la dépendance de cette Abbaïe 1 8t même il y en eut
jusqu'en Angleterre. Entre les exercices de pieté de ces Re
ligieux on loue fur tout celle qu'ils faisoient paroìtre à l'é-
fard de leurs frères qui étoient à l'agonie.- Le P ère Ma
illon dansses Annales parle avec éloge des jeûnes,des priè
res , des macérations r & des pénitences qu'ils oratiquoienc
cour leur procurer une bonne mort : & parlant a ce sujet de
la mort d'un bon frère de ce Monastère , il fait remarques
qu'il reçut deux jours de fuite le saint Viatique , & com
munia fous les deux espèces , apparemment suivant l'usagc
qui subsistoit pour lors dans cette Abbaïe-
Deux Archevêques de Tours , nommés Rodolphe in*»
quiettercnt ces Religieux fur leurs Privilèges : mais ils fu
rent déboutés de leurs prétentions dans plusieurs Conciles
Provinciaux , où les Religieux furent maintenus dans leurs
Privilèges : 8c comme ces Religieux écoient toujours mo
lestés mr le même sujet r le Pape Urbain il. dans le Con
cile de Clermont , après avoir rait la lecture du privilège,
qui les soûmettoit immédiatement au saint Siège , ordonna
qu'il fèroit observé , & confirma le décret du Pape Grégoire
VII. qui défendoit à tous Evêques d'indiquer aucuns
station publique dans l'Eglise de Marmoutier , afin que les
Religieux ne fussent point interrompus dans leurs exercices ,
ni d'exiger aucune obéïssance,ou soumission des Abbés , ni
de fulminer aucune excommunication contre le Monastère
ou ces Religieux > quelque part qu'ils demeurassent : ce qui
étoit seulement réservé au souverain Pontife , sous ta prote
ction duquel ils étoient.
tv' Chopin- dk que les Rois de France se qualifient Abbés de
ce Nlonaitere , & que quand ils y font leur entrée , ils- ju
rent fur les saints Evangiles , comme les autres Abbés ,
qu'ils en conserveront les privilèges & les franchises. Les
Comtes d'Anjou se qualifìoient Moines de ce Monastère : &
un
; Quatrième Partie , Chap- VIII. ?j
On Archevêque de Tours aïant voulu excommunier Go- 0»ш ift»
defroi, Duc de Normandie, 6c Comte d'Anjou, ce Prince ban,01,01*"
lui répondit qu'il ne craignoit point fon Excommunication ,
àcaufe qu'il étoit Chanoine de faint Martin 6c Moine de
Marmoutier. Des deux cens Prieurés , qui comme nous l'a~
vons dit cy-deflus,étoient de la dépendance de cecelebreMo-
naftere,il y enavoit z6. dans lefeul Diocêfe de Chartres. Le
Monaftere deMarmoutier fut un de ceux quicompoferent la
Congregation des Exempts , dont nous parlerons dans la
fuite : mais la reforme y aïant été introduite par les Reli
gieux Benedi&ins de la Congregation de faint Maur , il
lui uni l'an 1637. à cette Congregation qui a fait rebâtir ce
Monaftere avec beaucoup de magnificence.
Vo'iez, Joann. Mabill. Annal. Beneà. Тот. I. П. JH. & IV.
Yepés , Chronique generale de l'Ordre de faint BenottyTome I.
Bulteau , Hißoire de l'Ordre de faint Benott, Tome I.

Chapitre VIII*

De l'Ordre de faint Colomban uni a celui de faint Benoît,

CE ne fera point interrompre le cours de l'Hiftoire de


l'Ordre de faint Benoît, que de parler de celui de
faint Colomban , puifque prefentement ces deux Ordres
font unis enfemble. Yepés, Bucelin 6c plufieurs autres Ecri
vains n'attribuent point d'Inftitut particulier à faint Colom
ban. Ils prétendent même qu avant que de fortir d'Irlande
il embraila la Regle de faint Benoît , ôc que s'il preferivic
à fes Difciples des Loix Monaftiques , ce ne fut que pour
lervir de modification ou de fupplement à cette Regle. D'au
tres tiennent pour certain que l'Inftitut de faint Colomban
à été different de celui de iaint Benoît, Ces deux opinions
ont fait naître une autre difpute , les uns foûtenant que ces-
deux Regles furent réunies 6c gardées enfemble à Luxeuit
& dans d'autres Monafteres avant le huitième fiécle , 6c les
autres conteftant cette union 6c difant qu'elle ne fut intro^
duite dans les Abbaïesde TObfervance de faint Colomban?
que lorfqu'elles eurent befoin de reforme.
Il eft certain que ceux qui ont prétendu que faint Co-
Jarnban,avant que de fortir d'Irlande» avoit embraiTé la Re--
7mtV* l
€6 Histoire ces Ordres Reiigieux*
ORpm de pr{e de saint Benoît , se sont trompés , puisque ce Saint sortît
.an. cl Irlande avant que cette Règle y eut ete connue , ôt que
si-tôt qu'il eut fondé son premier Monastère en France , il
sit pratiquer les mêmes observances qu'il avoit apprises dans
le Monastère de Binchor où il avoit été Disciple de saint
Comgal. D'ailleurs ses Religieux avoient les mêmes sen-
timens que les Irlandois , touchant la célébration de là Fête
de Pâques,qu'ils celebroient le quatorzième jour de la lune
d'après l'équinoxe du Printems , lorsque ce jour arrivoit un
Dimanche , ce qui étoit en quelque façon imiter les Juifs
qui la celebroient toujours le quatorzième jour de la lune,
au lieu que les Romains , les François &í les autres Occiden
taux differoient au Dimanche suivant > ce qui fit que le Roi
Thierri se plaignit fortement de ce que ce Saint difFeroiten
coutumes d'avec les François. D'ailleurs ce qui se passa dans
le Concile de Maçon tenu i'an 6i}. prouve assés que faine
Colomban avoit fait une Règle , puisqu'elle y fut examinée ,
Qu'elle y fut défendue contre les calomnies d'Agrestin Moine
e Luxeiiil , & qu'il n'y est fait aucune mention de la Règle
de saint Benoît , non plus que dans le Penitentiel qui l'ac-
compagne : ce qui fait voir que la Règle de saint Colomban
ne peut pas avoir servi de supplément à celle de saint Benoît.
Ainsi il est vrai de dire que l'Ordre de saint Colomban a
écé diffèrent de celui de saint Benoît : à moins que l'on ne
veuille dire que dans ce tems-là l'Ordre de saint Colom
ban , celui de saint Benoît & les autres ne formoient qu'un
seul Ordre Monastique, quoiqu'ils eussent des règles diffé
rentes , puisqu'ils écoient institués pour une même fin , qui
etoit la séparation du monde & du commerce des séculiers,
l'abandon de toutes choses, & le désir détendre à une plus
grande perfection. Quant à l'obscrvance des Règles de saint
Colomban & de saint Benoît dans un même Monastère , les
fondations de saint Baste , l'an 6zo. de Beze,l'an 619- de So-
lignac,l'an (i31.de Fleuri, vers l'an 640. de Haut- Villiers,
i'an 662. &. de quelques autres qui sontdu même tems , font
foi que ces deux Règles étoient observées dans ces Monas- -
teres,& prouvent en même tems que les Règles de saint Be
noît & de saint Colomban étoient conjointement gardées
dans des Monastères avant le huitième siécle. Mais enfin
dan? la fuite la Règle de saint Benoît prévalut sur celle de
Quatri emé Partie , Chap. VIIT. 'Су
faint Colomban 8c fut obfervée feule dans les Monafteres de 0"*« *«
nobiervance. BAÍi.
Ce Saint naquit en Irlande vers l'an 5(3 o. dans la Province
de Lagenie ou Leinfter. Dès fa jeunelle il s'appliqua aux:
fcicnces 8c y fit beaucoup de progrès. Comme il étoit bien
fait , craignant de fuccomber aux attaques de la volupté ,
il quitta ion païs malgré la refiftance de fa mere j & paflant
dans une autre Province d'1 rlande , il fe mit fous la conduite
du venerable Silène qui avoit un don merveilleux pour for
mer fes difciples aux études & à la pieté. Il fît un fi grand
grogrèsdans fon école,qu'en peu detems il acquit une intel
ligence parfaite de l'Ecriture- Sainte,8c compofa même quel
ques traités , entr'antres un Commentaire fur les Pfeaumes.
Son amour croUTant pour Dieu de jour en jour , il quitta
entièrement le monde, 8c fe fit Religieux au Monaftere de
Benchor , fous l'Abbé Comgal ou Commogelle , ôù aïant
demeuré plufieurs années , 8c voulant à l'exemple d'Abra
ham paffer dans une terre étrangère , il communiqua fon
deffein à l'Abbé , qui avec beaucoup de peine lui accorda
douze Religieux,avec lefquels il alla d'abord en Angleterre,
d'où il vint enfuite dans la Gaule. Il étoit pour lors âgé de
trente ans : Gontran regnoit en Bourgogne , 8c Childebert:
en Auftrafie. Ledefertde Vauge,quoique fterile & plein de
rochers , lui parut agréable : tf s'y arrêta , 6c choifit pour fa
demeure un vieux Château ruiné, nommé Annegray ,où il
pratiqua avec ceux qui l'accompagnoient tous les exercices
de la profeffîon Religieufe. Leur aufterité étoit fi grande
qu'ils ne vécurent d'abord qued'herbes 5c d'écorces d'arbres:
de forte qu'un frère étant tombé malade,il ne put être foulage
que par la prière & le jeûne des autres : mais il vint un hom
me , envoie miraculeusement de Dieu , qui leur apporta du
pain 8c des vivres , les priant de demander au Seigneur la
guerifon de (a femme qui étoit malade» Une autre fois aïant
encore été réduits pendant neuf jours à ne manger que des
herbes 6c des écorces d'arbres , Caramtoc Abbé du Mona£~
tere de Salice , fut averti en fonge de pourvoir a leurs be-
foins. Il envoïa Marculfe fon cellericr leur porter des pro-
vifions : 8c comme il ne fçavoitpas le chemin , il pria Diea
Reconduire les chevaux , qui allèrent d'eux-mêmes droit au
Monallere d'Annegray.
1 ij
£8 Histoire des Ordres Religieux,-
Ordrh m Le nom de S.Colomban étant devenu celebre,attira auprès
s. Colom- Je juj une infinité de personnes qui venoient le trouver de
toutes parts , soit pour lui demander la guérison de leurs
maux , soit pour se mettre sous fa conduite. C'est ce qui lui
Ht prendre le dessein de bâtir un nouveau Monastère dans
le même désert: il trouva heureusement à huit milles d'An-
negray un vieux Château nommé Luxeiiil , qui avoit été
autrefois très fort: il commença à y bâtir un Monastere,qui
fut bien- tôt rempli , & qui servit de modelé à plusieurs au
tres. Le P. Mabillon en met la fondation vers l'an 590. La
Communauté fut en peu de tems si nombreuse , qu'au rap
port de saint Bernard , dans la Vie de saint Malachie , les
Religieux suivant l'exemple des Acemetes , se partageoienc
par bandes pour chanter fans interruption l'Otfìce Divin.
Le Pere MaDillon ne nie pas absolument cette psalmodie
continuelle > mais il apporte des raisons qui lui donnent lien
d'en douter.
Comme les Disciples de saint Colomban augmentoient de
jour en jour , ces deux Monastères ne suffisoient pas pour
les contenir j c'est pourquoi il fit bâtir le Monastère de
Fontaine , à une lieuë de Luxeiiil , où il y eut dans la fuite
jusqu'à soixante Religieux j soumit ce Monastère , & celui
cTAnnegrai à Luxeiiil, quienétoit le Chef, comme le plus
considérable des troisj & c'est de-là qu'est venue la première
origine des Prieurés , qui aì'ant été fondés par des Abbaïes,
en dépendoient.
Saint Colomban aïant fondé les trois Monastères de Lu
xeiiil , d'Annegray ôc de Fontaine, comme nous lavons dit,
les gouvernoit en qualité de General i &í afin que la même
Discipline y fût également observée, il leur donna une Règle,
qui ne contient que neuf Chapitres. L'obéissance [aveugle
en toutes choses , quoique dure & répugnante , y est expres
sément recommandée i le silence étroit y est ordonne } le
jeûne, la prière, & le travail continuel y sont prescrits} des
herbes , des légumes , de la farine détrempée d'eau , avec un
petit pain y étoient toute la nourriture qui leur fut permise ,
encore ne la prenoient-ils que le soir , &c elle devoit être pro
portionnée avec le travail : à l'égard de la psalmodie , elle
étoit ou plus longue ou plus courte , selon la diversité des.
jours ou des faisons.. . . ...
Quatrième Partie , Chap. VIII. 69
Après la Règle fuit le Penitenticl , c'est-à-dire, les correc- Orn*r nt
tions des fautes ordinaires des Moines. La punition la plus bA"^Ol0M"
fréquente sont les coups de foiiet, fix pour les fautes légè
res, & pour les autres à proportion , quelquefois jusqu'à
deux cens j mais jamais plus de vingt-cinq à la fois. Souvent
on condamnoit au silence , ou à des jeânes extraordinaires i
ce qui s'appelloit simplement Superposition , & quelquefois
à certains nombres de Pseaumes. Par exemple , celui qui
n'avoit pas fait le signe de la Croix fur fa cuillère , ou qui
avoit toussé au commencement d'un Pseaume , ou qui ap
prochant de la sainte table , avoit touché le Calice avec les
dents, ou qui étant Prêtre n'avoit pas rogné ses ongles avant
que d'offrir le saint Sacrifice , ou qui étant Diacre , n'avoit
pas rasé sa barbe , recevoit six coups de foiiet. Si quelque
Frère voulant sortir du Monastère , ne s'étoit pas humilié
pour demander la bénédiction , & après lavoir reçue , n'a
voit pas fait le signe de la Croix , 6c ne se presentoit pas de
vant la Croix , il recevoit douze coups de foiiet j & cin-
quante,si en rentrant dans le Monastère , il venoit la tête
couverte , 8í ne demandoit pas la bénédiction , ou s'il man-
eoit fans l'avoir prise , ou qu'il eût fait du bruit pendant
Oraison. Si quelqu'un avoit j>arlé familierement,étant seul
avec une femme , il devoit jeûner deux jours au pain & à
l'eau ,ou recevoir deux cens coups de foiiet. Si quelqu'un
avoit manqué à fermer la porte de l' Eglise , il disoit douze
Pseaumes j s'il avoit crache ou touché l'Autel, vingt-quatre
Pseaumes j & s'il avoit touché la muraille, six- Ils portoient
l'Eucharistie fur euxjôc ceux qui l'avoient perdue,devoient
être un an en pénitence. Ceux qui en avoient laissé corrompre
les espèces , en forte qu'il n'en restât rien du tout , étoient six
mois en pénitence. Si l'on y trouvoit encore quelques restes,
ils faisoient pénitence pendant quarante jours. Si elle avoit
changé de couleur , 6c qu'elle fut rouge , on leur impofoit
vingt jours de pénitence i & si elle étoit de couleur hyacinte ,
seulement quinze jours. Si elle n'avoit pas changé de cou
leur , & qu'elle fût seulement attachée au vase dans lequel
ils la port6ient,ils n'en faisoient que sept jours. Il y a bien des
choses dans ce Penitentiel qui paroisscnt des minuties, 6c qui
font connoître quelle étoit la Discipline severe des Monar;
Aères de ces premiers siécles.
7ò Histoire des Ordres Religieux»
Ck^re di il y avoit deux Oeconomes dans chaque Monastère , un.
ban. grand & un petit. Le grand étoit le Prevot , charge' des af
faires extérieures , afin que l'Abbé n'eût que le soin des»
ames : le petit étoit chargé du détail de la maison. Les Moi
nes changeoient d'habit pour la nuit , ils reprenoient ensuite
l'habit du jour , après en avoir demandé permission à cha
que fois. Ils demeuroient assis tandis que l'on sonnoit l'Of-
fice , excepté les Penitens ,qui se tenoient debout. Ils se la-
voient souvent la tête, & U n'étoit permis aux Penitens de la
laver que les Dimanches. Saint Colomban dans ce Peni-
tenticl distingue deux sortes de péchés : les péchés mortels ,
que l'on devoit confesser au Prêtre 5 & les moindres péchés
que l'on confessoit souvent à l'Abbé, ou à d'autres qui n'é-
toient pas Prêtres , avant que de se mettre à table ou au lit.
II paroît aussi par ce Penitentiel , que dans ce tems-là la
Communion fous une feule efpece étoit quelquefois en
usage j car il est ordonné que les Novices n'approcheront
pas du Calice à la Communion.
Saint Colomban, qui en passant de l'Irlande en France ,
avoit changé de païs , mais non pas de discipline , princi
palement au sujet de la Pâque qu'il celebroit au jour mar
qué dans le Calendrier des Hibernois , donna occasion aux
Ecclésiastiques de son voisinage qui s'en apperçurent > de
blâmer ouvertement fa conduite > parce que , selon ce
Calendrier , on celebroit quelquefois cette grande Fête le
même jour que les Juifs , comme nous l'avons dit ci- des
sus y c'est pourquoi ce Saint écrivit fur ce sujet deux Let
tres à saint Grégoire , qui ne lui furent pas rendues. Il écri
vit aussi aux Prélats de France, qui tenoient un Synodedans
quelques villes de Bourgogne j mais on ne sçait point si ce
Concile fit quelque Décret touchant la Fête de Pâque. II
écrivit l'an £05. au Pape Boniface III. sur le même sujet ,
envoïa copie des Lettres qu'il avoit écrites à faintGre-
goire , le priant de hii permettre de ne point recevoir là-
dessus les Règles des François , mais de célébrer toujours la
Pâque avec les Disciples , comme ils l'avoient appris de
leurs Pères. On ne sçait point non plus quelle réponse lui
ftt le Pape j mais il est probable que ce Saint étant en Italie,
comme nous le dirons dans la fuite , avoit abandonné pour
lors ta Tradition des Hibernois; c'est ce qui paroît tant par les
Qu atrieme Partie , Сяар. VIII. ут
Lettres qu'il écrivit du Monaftere de Bobio au Pape Boni- о
face I V. au fujet des trois Chapitres , que par le С oncile de l\
Mâcon , dans lequel il n'eft fait aucune mention de la cele
bration de la Pâque, quoi qu'Agreftin y eût fait des plain
tes de plufieurs lingularités que faint Coloraban avoit in
troduites dans fes Monafteres.
Ce Saint donnoit librement des avis aux Princes & aux
Rois , & Thierri Roi de Bourgogne qu'il reprit de plufieurs
crimes infames & fcandaleux , en auroit heureufement pro
fité , fi la Reine Brunehaut fa grand'-mere,"qui l'entretenoic
dans le vice, n'y eût mis quelque obftacle. Etant un jour
refté à la Cour, cette Princefle lui prefenta les enfans natu
rels de ce Roi , afin qu'il leur donnât fa benedi&ion j mais il
ne jugea pas à propos de le faire. Ce refus irrita tellement
Brunehaut , qu'elle refolut de le perdre. Elle engagea dans
fa naffion tous les Grands du païs , même les Eveques. Le
pretexte que l'on prit pour le perfecuter , furent les nou
veautés qu'il avoit introduites dans fes Monafteres , le trop
de fecret , & la grande retraite que l'on y gardoit j 8c qu'au
lieu de laiffer entrer les feculiers par tout , il y avoit un lo
gis feparé du Monaftere deftiné pour les recevoir j mais le
Saint ne voulant rien changer dans ce point de Difcipline »
fut relegué à Befançon, ou la délivrance miraculeufe qu'il
fit de tous les prifonniers de la ville lui aïant fait donner la
liberté de retourner à Luxeiiil , on l'en tira de force pour le
conduire à Nantes en Bretagne , au milieu d'une troupe de
Soldats , dans le deiTein de le faire repaiTer en Irlande.
Mais Dieu en difpofa autrement par un grand nombre de
miracles qu'il fit pour s'oppofer à fon exil. Entre les autres le
vaiiTeau préparé pour fon paíTage ne put jamais monter en
λleine mer , & fut toûjours rejette fur le rivage: de forte que
es gardes touchés de ce miracle , le laiiTerent en liberté. Il
vint trouver Clothaire fils de Chilperic qui regnoitdans la
France Occidentale qu'on appelloit Neuftrie , & il en fut
reçu avec' une bonté extraordinaire. Il refufa de s'établir
dans fes Etats & d'y bâtir un Monaftere , fçachant bien que
Dieu l'appelloit ailleurs. Il paila à la Cour de Theodebert
Roi d'Auftrafie,qui le reçut avec la même bienveillance , 8c
ce Prince lui offrit avec une bonté 8c une generofité Royale
& chrétienne de lui donner dans fes Etats quelque lieu com-.
7* Histoire des Ordres Religieux J
©rdre Bt modepourlui & pour ses Disciples proche" de quelques peiî-
s^Colom pies encore infidèles , ausquels il pourroit prêcher la Foy 6c
îes grandes vérités de la Religion,Ce Saint toûjours plein de
zcle , aïant accepté ces offres, passa à Mayenceôí remontant
toûjours le fleuve , entra dans PAar ,de-là dans la Leinat,
& s'avança jusqu'à l'extrémité du lac de Zuric. Etant venu à
Zug , il trouva cette solitude fi agréable qu'il résolut de s'y
arretcr. Les habitants de ces lieux étoient cruels & impies :
ils adoroient encore des Idoles , leur offroient des sacrifices,
& observoient les augures & les divinations. Ce Saint en
convertit plusieurs par ses prédications : mais saint Gai qui
Taccompagnoit aïant brûle les Temples des Idoles & jette
dans le lac toutes les offrandes qu'il y trouva , ces Barbares
en furent si irrités qu'ils résolurent de le tuer , & de chasser
de leur pais saint Colomban après l'avoir fouetté & mal
traité.
Leur dessein aïant été connu du Saint , il résolut d'aban
donner ces coeurs endurcis , & passa avec ses Religieux à
un Bourg nommé Arben fur le lac de Constance. Là , il
trouva un Prêtre nommé Willimar qui lui indiqua vin lieu
fertile & agréable environné de montagnes ,où étoient les
ruines d'une petite ville nommée Bregentz. Saint Colomban
y étant arrivé avec ses compagnons , y trouva un Oratoire
dédié à sainte Aurelie » auprès duquel ils firent de petits lo
gements. La présence de saint Colomban fut très utile en ce
païs-là i car il procura la conversion de quantité de païens.
Une famine y étant survenue , ses Disciples furent plu
sieurs jours fans prendre de nourriture : mais Dieu proté
geant visiblement ses íerviteurs,leur envoïa de petits oiseaux
extraordinaires que l'on pouvoit prendre aisément à la main,
& ils en vécurent jusqu'à ce que Gaudence Evêque de
Constance , leur aïant envoïé du bled » ces oiseaux s' envo
lèrent.
Cependant la guerre s 'étant renouvellée entre Theodc-
bert ÒC Thierri , &c le premier aïant été fait prisonnier dans
la bataille de Tolbiac , on lui coupa les cheveux & un peu
après on lui ôta la vie par les Ordres de Brunehaut. Comme
Thierri par le moïen de cette victoire devenoit maître du
pals de son ennemi , saint Colomban , jugeant qu'il n'v avoir
flus.de suxetépoux lui de demeurer dans le Monastère qu'il
Quatrième Partie , Chap. VIII. 73
avoit fait bátir,puifque ce Prince s 'étoit declaré fon perfecu- oabri i>e
teur s fe de'termina à paiTer en Italie où il fonda Г Abbaïe de ^OLCÍ<'
Bobio auMont- Apennin. Mais à peine y eut-il fixé fa demeu
re, que Clothaire ( qui s'écoit rendu maître de toute la Fran
ce, après lannort de Thierri , qui arriva peu de tems après >
aïant fçu fa retraite , envoïa ^chercher faint Euftafe, qui
gouvernoit le Monaftere de Luxeiiil , & le pria d'aller trou
ver faint Colomban , &. de mener avec lui ceux qu'il vou
drait de fa nobleiTe pour être les cautions de fa bonne volon- •
té , afin d'inviter ce faint homme à le venir trouver. Euftafe
s'acquita fidellement de fa commifïïon. Saint Colomban le
reçut avec une grande joïe & le chargea de l'excufer auprès
du Roi fur l'impoiTibilité où il étoit de retourner en France ,
& de lui dire qu'il lui demandoit feulement ia protection
pour le Monaftere de Luxeiiil. Il donna une Lettre à faint
Euftafe pour ce Prince , qui l'aïant reçue avec bien de la
fatisfaction ( quoiqu'elle fut pleine d'àvis pour le corriger)
accorda fa protection au Monaftere de Luxeiiil , l'enrichit
de grands revenus & en étendit les limites autant que faint
Euitafe le fouhaita. Pour ce qui regarde S. Colomban,aïanc
demeuré un peu plus d'un an à Bobio , il y mourut le 22.
Octobre 615. au grand regret de tous fes Difciples qu'il
avoit formés avec un zele incroïable à la vertu & a la perfe
ction. Ce fut de ce Monaftere de Bobio qu'il écrivit l'an 5 13.
au Pape Boniface IV. au fujet des trois Chapitres ( с'eil
ainfi qu'on appelloitles écrits de Theodore de Mopfuelte ,
de Theodoret,contre ceux de faint Cyrille , & la Lettre d'I-
bas à Maris Perfan , que le cinquième Concile General avoit
condamnés , comme favorables à l'Heréfie de Neftorius ) j
mais faint Colomban étoit mal inftruit du fait & prévenu
par les Schifmatiques , puifqu'il fuppofoit que le Pape
Vigile étoit mort Hérétique , & qu'il s'étonnoit que l'on reci
tât fon nom avec ceux des Evêques Catholiques.
Saint Colomban aïant été obligé de quitter Luxeïiil , y
avoit laiiTé faint Attale pour y faire la fonction de Prieur j
mais aïant appris que quelques feculiers s'étoient emparés
d 'une partie de fonMonaftere ( comme fi fa difgrace eut été
un titre qui autorisât leur ufurpation , ) il y envoïa S. Eu
ftafe pour gouverner cette Communauté. Ce Saint retirades
mains des ufurpateurs les biens qui appartenoient au Mona-
Tome V. А К
74 Histoire d es Ordr.es Religieux,
s*Co om* ^ere' ^ ?rlt un »ran<1 f°*n ^ y rnamtenir la Discipline étâ-
ban.OI,°M blie par íaint Colomban. II eut un grand nombre de Disci

ples entre lesquels e'toit saint Romaric ■ qui fonda l'Abbaïe


de Remiremont : il y en eut même plusieurs qui furent Evê
ques. Mais la paix de son Monastère fut troublée par Agre-
stin dont nous avons déja parlé : car cet homme inquiet &
turbulent ( qui aiant été Secrétaire de Thierri , s'étoit fait
Moine par une chaleur de dévotion qui ne dura guerre)
• aïant embrassé le parti de ceux d' Aquilée , qui étoient alors
dans le Schisme , qu'avoient excités les défenseurs des trois
Chapitres , n'oublia rien pour pervertir les Disciples de ce
Saint. II écrivit à ce sujet a Attale Abbé de Bobio & succes
seur de saint Colomban , l'accusant d'erreur de ce que re
stant dans la Communion de l'Eglise Romaine , il condam-
noit les trois Chapitres. II retourna ensuite à Luxeùil , où
il tâcha d'attirer íaint Eustase dans son erreur. Mais com
me ce saint Abbé écoittrop éclairé pour donner dans ses sen-
timens > & qu'au contraire bien loin d'y entrer , il l'avoit
chaste de son Monastère comme un perturbateur & un sé
ditieux^! entreprit de faire condamner la Règle de saint Co-
lombamil attira pour ce sujet dans son parti Abellin Evêque
de Geneve,son parent : ils allèrent tous les deux trouver le
Roi Clothaire , pour Pâturer aussi de leur côté 5 mais ce
Prince avoit toujours éu trop d'estime pour saint Colomban,
{>our condamner sa doctrine : il leur remontra au contraire
'injure qu'ils faisoient à la mémoire de ce grand Saint: &
comme ses remontrances furent inutiles , il renvoïa cette af
faire au jugement des Evêques ,ne doutant point que lors
3u'ils seroient assemblés dans un Concile , saint Eustase ne
éfendît bien la cause de saint Colomban.
Le Concile se tint à Maçon Pan 613.011 plusieurs Evêques
de Bourgogne se trouvèrent. Les plaintes qu'Agrestin porta
au Concile contre la Règle de saint Colomban , furent,que
les Religieux faisoient souvent le signe de la Croix sur
leurs cuillères , fur les pots & fur les vases > dont ils se ser-
voient pour boire ou manger 5 qu'en entrant & en sortant du
Monastère, ils demandoient la bénédiction > qu'ils ne secon-
formoient point aux autres Religieux de l'Eglise , & qu'ils
avoient plusieurs singularités dans la célébration de la Meííe
& dans, le chant de l'Office. Mais ces Apostats aïant été con-
Quatrième Paktie , Chap. VIII. 75
fondus par les réponfes de faint Euftafe , forma une autre Ordre di
plainte contre les Moines de S. Colomban,de ce qu'ils diffe- *Cet0i*-
roient des autres dans la tonfure , qu'ils portoient à la ma
niere des Irlandois. Il eft à remarquer que les Irlandoisné
fe rafoient la tête que par devant en demi- cercle, c'eft-à-
dire , d'une oreille à l'autre , le deff us de la tête ne l'étant
point. Ge qu'ils faifóient , difoient-ils , pour imiter l'Apôtre
taint Jean , au lieu que les Romains , qui précendoient imi
ter l'Apôtre faint Pierre, fe rafoient tout le deflus de la tête,
& laiiïoient en bas des cheveux en forme de cercle , & que
les Grecs fe rafoient toute la tête , fans y laiffer de cheveux,
voulant être femblables par-là , à ce qu'ils difoient , à faint
Jacques , frère de J e s и s-C н r i s t , & à l'Apôtre S . Paul)
mais apparemment que ceux-ci ont changé de fentiment
dans la luite , puifqu'ils ne fe raient plus , & laiflent croître
entièrement leurs cheveux.
Le Concile n'eut point d'égard à ce reproche d'Agreftin,
& les Prélats emi s'étoient laiflTés furprendre par fon faux
2ele , aïant été déiabufés , ils l'obligèrent de le reconcilier
avec fon Abbé , qui l'embraffa , & lui donna le baifer dé
Îaix. Mais ce témoignage d'amitié ne fit aucune impreflion
iir le cœur de ce miferable , qui confervant toujours de la
baine contre le Saint , & continuant de blâmer la conduite
& fon Obfervance recommença à troubler les Monaftcres.
Il alla à Remiremont , où l'on gardoit la Regle de faint
Colomban > il porta faint Amé & faint Romaric à méprifer"
cette Regle , & à introduire une nouvelle Obfervance , pro
fitant de la méfmtelligence qu'il y avoitentr'eux, 6c faint
Euftafe. 11 alla auflî trouver fainte Fare à Meaux , pour
l'exhorter d'abandonner cette Regle : mais en aïant été me-
prifé , il retourna à Remiremont , où il trouva que faint Amé
& faint Romeric avoient repris les Obfervances de faint
Colomban. 11 y eut néanmoins plufieurs Religieux de ce
Monaftere qui fe laifferent feduire par ce miferable j mais
la vengeance divine fe fit fentir fur plus de cinquante de
ceux qui favorifoient fon parti j deux furent déchirés par
des loups enragés , qui entrèrent de nuit dans le Monaitere>
un autre nommé Plaurelius fe pendit 5 la foudre tomba fur
la Maifon,& en tua vingt 5 les autres moururent de fraïeur,
•u autrement. Enfin Agreflin lui-même fut tué d'un coup
Kij
уб Histoire des OrdresReligieux,
Ordre m de hache par fon Valet , à caufe qu'il abufoitde fa femme,
ban?1,0"" & ï>érh ainfi un mois avant la fin de l'année , dans laquelle
faint Euftafe l'avoit cité au Jugement de Dieu. Saint Amé
& faint Romaric étonnés de cette mort,fe réconcilièrent avec
faint Euftafe. Abellin Evêque de Geneve , & les autres
Evêques de France , qui avoient favorifé Agreftin , devin
rent les Protecteurs de la Regle de faint Colomban. L'on
fonda dans la fuite plufieurs Monafteres, où elle fut établies
comme à Solignac proche Limoges , à Corbie , à Sales , ôc
dans d'autres Monafteres , qui furent fondés dans le Berry,
& dans plufieurs autres Provinces.
Les Religieux de faint Colomban étoient habillés de
blanc.Nous donnons ici la figure d'un de ces Religieux,telle
que l'a donnée Abraham Brun , & telle qu'elle a été copiée
par SchoonebecK &. le P.*Bonanni: nous y avons feulement
changé la tonfure , que nous avons mife felon l'ancien ufage
des Hibernois , qui fut un des fujets de plaintes d'Agreftin
dans le Concile de Mâcon.
Votez, Yepés & Bucelin . Annal. Ord. S. Benedict. Bulteau,
Hiß. de Г Ordre de faint Benott , Tom. I. Mabillon , Annal.
Benedict. Tom. I. & Fleury,H//?. de l'Eglife, Тот. VIII.

Chapitre IX.

Des anciennes Congregations de faint Auguflin , de faint


Benoît Bifcop , de faint Dunflan , О* defaint Lanfranc
en Angleterre. •

G Eux qui ont parlé des différentes Congregations de


l'Ordre de faint Benoît, en ont mis quatre en Angle
terre , fous les noms de faint Auguftin , de faint Benoît
Bifcop , de faint Dunftan , 6c de faint Lanfranc. Mais les
Moines Benedidins en Angleterre , que l'on appelloit les
Moines Noirs i auífi- bien qu'en d'autres Provinces , pour les
diftinguer de ceux de Cîteaux , n'ont jamais formé de dif
férentes Congrégations : ils étoient compris fous le nom de
Moines Noirs , ii on en excepte les Monafteres qui dépen-
doientdes Congrégations de Cluni &de Tyron , que l'on
difoit de l'Ordre de Cluni & de Tyron , & ceux qui dé-
1
Quatrième Partie , Chap. IX. 77
pendoient de quelques autres Monastères de France,comme AN"£M"
des Abbaïes de saint Denys en France, de Marmoutier , de 0 r e> T-*
Fecam , du Bec , de saint Oiicn,Scc. Saint Benoît Biscop , yA°s" S
saint Dunstan* & saint Lanfranc ont été plutôt les restaura- rEniu,1-*5
teurs de la Discipline Monastique en Angleterre,que fonda
teurs de Congrégations différentes : c'est pourquoi le Perc
Clément Reyner Bénédictin de la Congrégation d'Angle
terre regarde cette Congrégation en difFerens âges 3 le pre
mier fous saint Augustin Apôtre de ce Roïaume l'an 596.
le second sous saint Benoît Biscop vers l'an 703. le troisième
sous saint Dunstan vers l'an 5700. le quatrième fous saint
Lanfranc l'an 1077. dans lesquels elle n'avoit pas encore,
dit-il , la forme de Congrégation , n'en aïant plûtót que
l'ombre Sc la figure 3 mais dans le cinquième âge elle pue
être , ajoûte-t-il , appellée véritablement Congregation^Xoú-
que l'an ÏZ15. dans le Concile General de Latran , il fut
ordonné, de tenir des Chapitres Généraux dans chaque
Province. Elle se perfectionna davantage dans le fixiéme âge
après que le Pape Benoît XII. aïant renouveilé l'an 1336. le
décret du Concile de Latran touchant la tenue des Chapitres
Généraux , il fit par fa Bulle , appellée Beneàittine , des
Reglemens jpour la réforme de l'Ordre de saint Benoît , 5c
elle alla toujours en augmentant , jusqu'au malheureux
Schisme dont le Roi Henri VIII. fut l'Auteur , & sous le
règne duquel les Monastères d'Angleterre aïant été détruits,
cette florissante Congrégation de Bénédictins périt tout d'un
eoup , 8c se vit dans la uiite reduite à un seul Religieux,qui
l'an 1607. procura son rétablissement. Elle prit pour lors
une seconde naissance dans une terre étrangère 3 d'où elle
s'est répandue en plusieurs autres Provinces , qui lui ont
donné aíyle , étant bannie & proscrite de son propre païs.
Nous allons rapporter ce qui lui est arrivé en partie jus-
u'au Schisme d'Angleterre,en attendant que nous parlions
e son rétablissement , & l'on verra les différentes Réformes
ausquelles on a donné le nom de Congrégation.
Les Anglois & les Saxons , peuples Idolâtres , sortis d'Al
lemagne , aïant chassé les Bretons de l'ifle de la Grande-
Bretagne , que l'on a depuis appellée Angleterre, y abolirent
le Christianisme , qui y avoit été annoncé dès le deuxième
siécle : mais environ deux cens quarante ans après leur éca-î
?8 Histoire des Ordr.es Religieux,
Ancien- plissement dans cette ifle , saint Grégoire le Grand voulut les
ckï g a-N retirer des ténèbres de l' Idolâtrie. La première pensée lui ert
T,' ° N S vint avant que d'être élevé au souverain Pontificat. Un jour
te mi. " passant dans le Marché de Rome , où il y avoit de jeunes
Esclaves Anglois, qu'an Marchand expoloit en vente > il les
trouva fi beaux & si bienfaits, qu'il demanda de quel païs ils
étoient, & si on y faisoitprofeíîion du Christianisme. Aïant
sçu qu'ils étoient Idolâtres , il fut si touché de voir que des-
jeunes gens doués d'une si grande beauté étoient fous l'empi-
redit Démon , qu'il entreprit lui-même la conversion de ces
Íieuples j mais comme il le disposoit pour leur aller prêcher
'Evangile, le peuple Romain qui avoit pour lui une grande
vénération , ne pouvant se résoudre à le voir partir, le retint
à Rome , où il fut élu souverain Pontife après la mort de
Pelage II. Cette élec"tion,quoique contraire à ses desseins ,
n'en empêcha pas l'execution >car en 596. qui étoit la sixiè
me année de son Pontificat , il envoïa des Missionnaires dans
la Grande- Bretagne , pour tâcher d'établir le Christianisme
. parmi les Anglois & les Saxons , qui la possedoient presque
entièrement, &: Pa voient partagée en sept Roïaumesjsçavoiry
cclui de Kent , dont la principale ville est Cantorberi • celui
de Sussex , ou des Saxons Méridionaux j celui d'Estangle ,
ou des Anglois Orientaux j celui d'Essex , ou des Saxons
Orientaux , qui avoient Londres pour capitale > celui de
Merce ,ou des Anglois Mediterranéens j celui de Nortum-
bre , dont la capitale étoit Yorck ; ôc celui de Westsex, ou
des Saxons Occidentaux > & il choisit pour Chef de cette
Mission saint Augustin , Prieur de son Monastère de saine
André de Rome,auquel il donna pour Compagnon plusieurs-
Religieux , leur ordonnant de lui obéir eomme à leur
Abbé.
L'année suivante ils abordèrent en Angleterre , & des
cendirent à 1'isle de Tanet , qui étoit du Roïaume de Kent,
où il y avoit plus de disposition & d'ouverture à l'Evan^ile,
à cause qu'Ethelbert qui en étoit Roi , avoit épouse une
Princesse du Sang Roïal de France , nommée Berthe, qui
étoit Chrétienne , &. ne s'étoit mariée à ce Prince, qu'à con
dition qu'elle pourroit vivre selon les Loixdu Christianisme,
sous la conduite de Lindhard Evêque de France , qu'elle
avoit amené avec elle.
Quatrième Partie , Chap. IX. j$
Ethelbert après une Conférence qu'il eut avec saint Au- ancihk:
gustin & ses compagnons , leur permit de s'établir dans son 0" EG°A"'
Roïaume. II y avoit près de Cantorberi Capitale de cc ^Ànou.
Roïaume une ancienne Eglise dédiée pour lors a saint Mar- «km,
tin , qui avoit été bâtie du tems que les Bretons écoient mai-
tres de la Grande-Bretagne,où la Reine Berthe avoit accou
tumé de faire ses prières. Ce fut-là ou les nouveaux Mission
naires commencèrent à prêcher &à faire toutes les fondions
du Christianisme , jusqu'à ce que le Roi aïant été con
verti , ils eurent permission d'annoncer PEvangile par tout le
Roïaume, & de construire de nouvelles Eglises. Après la
conversion du Roi , Augustin vint en France , où il reçut le
caractère Episcopal,par les mains de Virgile, Evêque d'Ar
les j d'où étant retourné en Angleterre , il établit ion Siège
Episcopal à Cantorberi, où l'an 601. il bâtit une Eglise sous
le titre de saint Sauveur , outre un Monastère qu'il fonda
dans la même ville fous le nom de saint Pierre,& de saint
Paul : il fit de sa Cathédrale un autre Monastère , où pour
Chanoines il mit des Moines de l'Ordre de saintBenoît, qui
y ont toujours demeuré,jusques fous le règne d'Henri VIII.
ce qui servit d'exemple à plusieurs Cathédrales qui furenc
fondées en ce Roïaume , comme celles d'Yorck, deRoche-
ster , de Vincester , de Durham , de Lindisfarne , d'Ely ,de
Coventry , de Dorcestre , de Salifburi & de Wilton. Ro
bert du Mont , qui a continué la Chronique de Sigiíbert ,
assure que de son tems ( c'étoit vers la fin du douzième sié
cle) de dix-sept Eglises Cathédrales qu'il y avoit en Angle
terre , il y en avoit encore huit possédées par les Bénédictins,
huit par des Chanoines séculiers , & une par des Chanoines
Réguliers. Saint Augustin ne fonda que la Cathédrale, Sc le
MonasteredeS.Pierre&deS.Paul,quifutappellédeson nom
après fa mort arrivée l'an 6 ©7. Ses disciples en fondèrent plu
sieurs autres tant d'hommes que de fílles,dont Ieplus célèbre
fut celui de Westminster fondé l'an <jp5.par S.Melit Evêque .
Ae Londres , qui prêcha TEvangile dans le Roïaume d'Es-
sex ou des Saxons Orientaux , ou il convertit le Roi Seberth
avec plusieurs de ses sujets. Les bâtimens de ce Monastère
subsistent encore dans toute leur magnificence : l'Eglise a
«é changée en temple qui sert à l'exercice de la Religion
Anglicane. C'est-là que depuis long-tems, les Rois d'Angle-
îo Histoire des Ordres Religieux,
anciin. terre se font couronner , & où ils ont aussi leur sépulture , &
ms Con " c'est: dans cette même Abbaïe que se tiennent les Assemblées
C R E G A-
T I OÌN S du Parlement.
b'Amcli-
Le Monastère de Glastemburi dont l'Eelise ( à ce que
l'on prétend ) e'toit la plus ancienne d'Angleterre , eut d'a
bord des Solitaires que saint Patrice ( à ce que l'on croit
aussi ) engagea à vivre en commun , à limitation des Moines
d'Egypte j mais la Règle de saint Benoît y fut observée dans
la fuite, lors qu'elle eut été connue en Angleterre : & après.
qu'Ina Roi des Saxons Occidentaux eut fait rebâtir ce Mo
nastère Pan 715. on lui donna la qualité de Fondateur de ce
même Monastère , qui a été aussi un des plus célèbres de
FOrdre de saint Benoît. Entr'autres privilèges dont il joùis-
soit , l' Abbé & les Religieux pouvoient délivrer les crimi
nels que l'on conduisok au supplice,si l'un deux se trouvoic
dans le chemin par où passoient ces misérables, cn quelque
lieu du Roïaume que ce fut, ce qui leur fut accordé par le
Roi Edgar l'an 5)71.
Pendant que les Monastères de l'Ordre de saint Benoît,
se multipíioient dans plusieurs endroits , les Hibernois en.
établirent auslí d'autres dans le Roïaume de Nortumbre.
Oswi qui en étoit Roi voulant y faire revivre la Foi dont il
avoit été éclairé , étant réfugié & comme en exil en Irlande,
fît venir saint Aidan qui fut le premier Evêque de Lindis-
fàrne, où il établit, aussi bien que dans les Monastères qu'il
fonda » l'observancc Monastique ; mais telle qu'elle étoit en
usage chez les Irlandois, dont il faisoit auíîi pratiquer <Ians
ce Roïaume , les autres coutumes , principalement en ce qui
regardoit la célébration de la Fête de Pâques : ce qui par
tagea les Chrétiens de ce païs , les uns approuvant I'uíage
des irlandois , introduit par saint Aidan leu* Apôtre , & les
aùtres préférant celui de Rome. II arriva qu'Alfrid qui
règnoit avec son pere Ofwi , se réglant sur la supputation
des Irlandois , célébra dans une année la Fête de Pâques
pendant que la Reine fa femme qui avoit pour dire^eur un
Prêtre Romain , jeùnoit encore le Carême. Ce défaut d'u-
mformité à l'égard de la principale des folemnités de notre
Religion aïartt eu des suites fâcheuses , on tint pour y re
médier un Synode l'an 664. dans l'Abbaïe de Streneshal ,
iont sainte Hilde étoit Abbesse, Osvi > qui tenoit aussi les
"»■•_. - S^S^
Quatrième Partie , Chap. IX. %t
ufases des lrlandois , s'y trouva avec le Prince .(on fils > qui Anckw
avoit deja abandonne ees coutumes , aiant ete initruit de c r t a a.
Rome par faint Wilfrid. Colman Evêque de Lindisfarne y ^д°"[м
foûtint les pratiques des lrlandois : Wilfrid y défendit celles тшяа.
de Rome, ôc attira dans fon parti le Roi Oiwi & un grand
nombre de perfonnes , entre lefquelles fut faint Cedde Evê
que de Londres , qui affilia à la Conference , & qui avoit
auffi introduit dans fon Diocêfe les ufages des lrlandois.
Mais Colman demeurant toujours ferme dans fes fentimens,
quitta l'Ifle de Lindisfarne avec tous les lrlandois qui y
étoient , & environ trente Moines Anglois , & fe retira dans
l'Ifle d'Inisbofinde,où il les mit dans unMonaftere qu'il y fie
bâtir. Mais comme les Anglois ne pouvoient pas s'accorder
avec les lrlandois , ils les quittèrent & bâtirent un íütre
Monaílere dans l'ifle de Maïo , où ils vécurent dans la fuite
fous la Regle de faint Benoît , qui fut reçue auffi dans les
. autres Monafteres qu'occupoient les lrlandois , mais parti
culièrement dans celui de Rippon que les lrlandois aimèrent
mieux abandonner que de quitter leurs coutumes , lorfque
Wilfrid en fut Abbé.
Saint Benoît Bifcop avoit été Officier du Roi Ofwi &
fortoit d'une famille noble du Roïaume de Nortumbre : il
quina la Cour à l'âge de vingt-cinq ans , & alla par devo
tion à Rome. Etant de retour en Angleterre , il s'appliqua à
l'étude des chofes faintes , & cinq ou fix ans après il retour
na, à Rome avec le Prince Alfrid fils du Roi Ofwi. Delà il
fe retira à Lerins , où il fitprofeffion de la vie Monaftique,
11 fit encore un voïage à Rome, d'où étant retourné en An
gleterre , il fut fait Abbé de faint Auguftin de CantorberL
Mais après avoir exercé cette Charge pendant deux ans , il
la ceda à faint Adrien pour aller de nouveau en Italie ,d'où
il rapporta quantité de livres. Il demeura quelque tems au
près de Kenwakjue Roi des Saxons Occidentaux , & après
la mort de ce Prince , il reparla dans fon pais de Nortumbre,
©ù le Roi Egfrid lui aïant donné une terre , il y fonda le
Monaftere de Wiremuth l'an 674. Dans les differens voïa-
ges qu'il avoit faits , il avoit vifité dix-fept Monafteres , 6c
établit, ce qu'il y avoit vu de meilleur, dans celui de Wire
muth & dans celui de Jarrow qu'il bâtit auffi. Ces deux Mo-
aafteres étoient à deux lieues l'un de l'autre » &. les Religieux
Tome F. L
$i Histoire des Ordres Religieux,
m^coT y demeuroient , 'étoient si parfaitement unis qu'ils sem-
g R i o *.' bioient ne faire qu'une même Congrégation. C'est dans ce
d'able- Monastère de Jarrow que le vénérable Bede fit profession de
ThRRt. la vie iMonastique.
L'Ordre de saint Benoît se multiplia beaucoup en Angle
terre dans lc siécle suivant : & entre les Monastères qui y
furent fondés , fut la célèbre Abbaïe de saint Alban , dont
Offa Roi des Merciens fut le Fondateur- Il y en a qui pré
tendent que ce fut pour expier le crime qu'il avoit commis
en faisant tuer saint Ethelbert Roi d'Estangle , qu'il avoit
attiré à sa Cour sous prétexte de lui donner fa fille en ma
riage : mais le Pere Mabillon croit qu'il avoit fait déja bâ
tir cette Abbaïe l'an 790. & il ne ht tuer le Prince Ethel
bert que l'an 793. Cette Abbaïe fut une des plus célèbres
d'Angleterre. Elle avoit onze Monastères de fa dépendance
& deux Hôpitaux fameux , & l'Abbé prenoit le titre de
premier Abbé d'Angleterre.
Ce fut cette même année que les Danois ou Normans en
trèrent en Angleterre. La désolation de PEglise de Lindis-
farne , où ils tuèrent la plus grande partie des Religieux, &
prirent les autres pour les emmener captifs avec les richesses
de cette Eglise , ne fut que le coup d'essai de leur fureur.
Jls y retournèrent Tannée suivante , pillèrent l' Abbaïe de
Jarrow , ravagèrent plusieurs Monastères , & pendant près
d'un siécle qu'ils restèrent en cette iste , il n'y eut point de
Monastère qui ne se ressentît de la rage & de la cruauté de
ces Barbares. Mais ils furent enfin chassés des Provinces
qu'ils occupoient après la défaite de leur Prince Godron ou
Guchrum par Alfred Roi de Westsex , qui l'obligea de se
faire baptiser. II fut son parrain & le nomma Edeìstran. II
lui donna ôc aux Danois qui s'étoient convertis avec lui les
deux Roïaumes d'Estangle & de Northumbre , qui étoient
presque déserts & des plus exposés- aux incursions des
Païens, &se réserva le reste de 1* Angleterre qui avoit été toute
soûmise à sa domination , après avoir été par son moïen
affranchie du joug des Danois. Ce Prince s'appliqua à faire
refleurir la pieté , la justice & les Lettres. II fit bâtir deux
Monastères , l'un pour des hommes dans Tifle d'Atheiney
qui lui avoit servi de refuge pendant la guerre des Danois,
& l'autre pour des filles à Saliíbury. Mais comme il ne trou
Quatrième Partie , Chap. IX. Î3
voie point en Angleterre de Religieux pour peupler celui Axant-
d'Atheiney, il y en mit de diverses nations , & ordonna qu'on J^^*
y élevât des enfans dans l'esperance qu'étant instruits dans r 10m
la pieté, ils embrassçroient la profession Monastique. Il tìt terre.1"*
bâtir un troisième Monastère a Wilton que l'on appella le
nouveau Monastère, pour le distinguer de l'ancienquiavoit
été changé en Cathédrale j mais il ne put pas le finir , ce qui
ne fut fait que fous le Règne d'Edouard son fils.
II fallut du tems pour reparer tous les Monastères qui
avoient été détruits par les Danois. II y en avoit déja environ
cinquante qui étoient relevés fous le Règne du Roi Edgar ,.
qui aïant fait des Loix pour les Ecclésiastiques qui vivoienc
dans un grand désordre , la plupart étant mariés , voulut
aussi en faire pour les Moines , afin que l 'uniformité dans-
les observances fût pratiquée dans tous les Monastères. Ce
lui de Glastemburi avoit été reparé par saint Dunstan qui y
avoit été élevé par des Irlandois qui y demeuroient pour
instruire la jeunesse. II n'y avoit plus de Moines pour lors,
& les Rois s'étoient empares de tous les domaines de ce Mo
nastère. Dunstan après y avoir commencé ses études , alla
à Cantorberi auprès de l' Archevêque Athelme son oncle
qui le recommanda au Roi Edelstan & le mit à son service.
Son mérite lui aïant attiré des envieux & voïant que le Roi
avoit ajouté foi à la calomnie , il quitta la Cour de lui-mê
me , fans attendre qu'il fût congédié , & se retira auprès de
l'Evêque de Wìnccster son parent , qui lui persuada d'em
brasser l'état Monastique. Il en reçut l'habit de la main de
l'Evêque qui ensuite l 'ordonna Prêtre , lui donnant pour
titre l'Eglife de Notre-Dame de Glastemburi : car les Moi»
nés non plus que les autres n'étoient point ordonnés fans titre.
II y alla ensuite pour desservir cette Eglise près de laquelle
il se fit une petite cellule qui n'avoit que cinq pieds de long,,
deux 8c demi de large , & la hauteur nécessaire pour y pou
voir être debout. II jeûnoit& prioit assiduëment. Cette mâr
siiere de vivre lui attira bien-tôt des visites de toutes fortes
de personnes qui publioient ses vertus. Son pere & fa mère
étant morts , il se trouva seul héritier 3 car dans ces tems là
en Angleterre , comme aifteurs , les Moines n'étoient point
exclus des successions. Saint Dunstan donna à son Eglise
fes terres les plus proches qui étoient à lui , & du reste â&
Lij
#4 Histoire des Ordres Religieux,
Ancifn. son patrimoine , il fonda cinq Monastères en divers lieux. Le
* * eg Edelstan lui aïant donné tout ce qui étoit de son Do
it ions maine à Glastemburi , il commença peu de jours après à y
ïírríÌ"" jetter les fondemens d'une Eglise magnifique, & à y bâtir
des lieux réguliers : & quand tout fut achevé , il y assem
bla une grande Communauté de Moines dont il fut Abbé.
Après la mort du Roi Edmond qui fut assassiné lan 5)46.
Edrede son frere,mit toute fa confiance en saint Dunstan, 6c
voulut même lui donner PEvêché deWincester qu'il refusa.
Ce Prince étant mort, son neveu Edùin , Prince très dé
bauché ôc fans conduite , ne pouvant souffrir les avis de saint
Dunstan, l'envoïa en exil après avoir fait un E dit pour ôter
les biens de tous les Monastères. On vint à celui de Gla
stemburi , où après avoir fait l'inventaire de tout ce qui lui
appartenoit, on enleva le saint Abbé qui s'embarqua pour
passer en Flandres , où il se retira dans le Monastère de
saint Pierre de Gand. Le Roi Edùin étant devenu insup
portable à ses peuples, fut chassé , & on reconnut pour Roi
ion frère Edgard Tan 257. Peu de jours après son élection,
il tint une Assemblée generale de tout son Roïaume . où U
cassa toutes les Loix injustes de son frère , & rappella glo
rieusement de l'exil saint Dunstan , qui fut contraint d'ac
cepter l'Evêché de Worcester > quelque tems après celui de
Londres , 6c enfin malgré ses résistances l' Archevêché 4e
Cantorberì, Ce fut lui qui sollicita le Roi Edgar à faire ré
tablir dans tous les Monastères , par son autorité , la disci
pline régulière qui en avoit été bannie par les ravages des
Danois. Ce Prince fit venir des Moines de saint Benoît sur
Loire en France, & de saint Pierre de Gand en Flandres.
On ramassa ensemble ce qui parut plus convenable des
pratiques qui s'ojbfervoient dans ces deux Monastères pour
pn faire un règlement gênerai qui deyoit être observé dans
tous les Monastères d'Angleterre : 6c comme ce reglemenc
fut dressé par íaint Dunstan , 6c qu'il emploïa l'authorité
iáu Prince pour le faire observer, on peut dire qu'il a été
le Restaurateur de l'Observance Monastique en Angle-
ferre.
Ces Reglemens furent observés dans les Monastères d'An
gleterre, jusqu'au tems que Guillaume Duc de Norman-
5ietjfcajiant conquis ce, Roïaume, saint Lanfranc fut foit
¡QuAtMEME Partie , Chap. IX. ff
Archevêque de Cantorberi l'an 1070. Comme il avoit été Акеим-
Prieur de i'Abbaïe du Bec & Abbé de faine Etienne de Caën qErs e „ a*"
en Normandie , voïant que les Moines de fon Eglife diffe-
roient beaucoup dans les obfervances de ceux de France, terre. \
il leur donna des Statuts conformes aux coutumes & pra
tiques qui s'obfervoient dans les Monafteres les plus cele
bres de l'Ordre , y aïant feulement ajouté & retranché quel
que peu de chofes , principalement pour ce qui regarde 1*
celebration de quelques Fêtes. Il y a un Chapitre particulier
qui regarde les negligences que l'on peut commettre à l'é-
fard de la fainte Euchariilie. Par exemple, quand la fainte
ioftie étoit tombée à terre ou le précieux Sang répandu ,
foit à terre , ou dans un lieu où on ne pouvoit pas tout ra-
xnafler , on en donnoit auffi-tôt avis à l'Abbé ou au Prieur
qui devoit venir fur le lieu avec quelques Religieux pour
faire ce que preferivent les Rubriques en pareilles occaiions:
mais au premier jour de Chapitre celui qui avoit commis la
faute , difoit fa coulpe , & recevoit la difeipline fur les épau
les. On lui enjoignoit une pénitence, ôc étamr-retourne à fa
place tous les Prêtres qui etoient prefens fe levoient , & al-
ioient fe préfenter pour recevoir auffi la difeipline : mais
celui cnii préfidoit , n'en retenoit que fept , & renvoïoit les
autres a leur place. A la fin du Chapitre tout le monde étant
profterné , difoit les fept Pfeaumes de la penitence & d'autres
prières en fortant du Chapitre. Si le Sang étoit feulement
tombé fur le Corporal , l'endroit où il étoit tombé, étoit
lavé trois fois , les Religieux dévoient boire la premiere
Ablution, & les deux autres étoient jettées dans la Pifcine.
Si quelque Religieux étoit malade & qu'il ne pût pasfui-
.vre les exercices de la Communauté , il ne laiflbit pas que de
tlemeurer avec les frères , après en avoir demandé permif-
lîon à l'Abbé 5 mais fi la maladie augmentoit jufqu'à ne pou
voir demeurer avec la Communauté , il étoit conduit à l'infir
merie cù il pouvoit manger de la viande : & du moment qu'il
en avoit mangé , en quelque lieu qu'il allât , il avoit tou
jours la tête couverte & devoit avoir un bâton pour fe foû-
tenir. JLorfque quelqu'un revenoic en fancé, fi pendant fa
maladie il avoit mangé de la viande , il venoit au Chapitre
où aïant demandé pardon d'avoir tranfgreiTé l'ordre, il en
demandoit l'abfolution à l'Abbé,aux pieds duquel il fe prof-
L iij
8<j Histoire des Ordres R.ELiciEuxt
anciïn- ternoic pour la recevoir i aprés quoi étant retourné à fa place
o rS£Cc°a- il remercioit la Communauté de la charité qu'on avoit eue
t,a°n s Pour : ^ ^ étant à l'Infirmerie il n'avoit pas mangé de
jt£kri.L " viande, l'Abbé lui marquoit seulement l'heure qu'il dévoie

retourner à la Communauté , aprés qu'il en avoit demandé


la permission.
Aprés que quelqu'un avoit prononcé ses Vœux , l'Abbé
lui mettoit le capuce fur la tête : il devoit communier trois
jours defuite,& le troisième jour,pendant laMelIe,FAbbé lui
abaissoit son capuce. II devoit garder un étroit silence : il
n'alloit point à la Procession , ne lisoit point, nechantoic
point : 6c au premier Chapitre , le maître des Novices de
voit demander à l'Abbé permission pour que le nouveau*
Proses pût lire > chanter & raire tous les exercices de la Com
munauté. Du jour que le Profés en avoit reçu la permission»
il pouvoit exercer les Ordres , excepté celui de Prêtrise i
car il iie pouvoit pas célébrer la Messe pendant la première
année de fa profession , si ce n'étoit qu'il eût mene dans le
monde une vie trés chaste , & qu'il en eût une permission
spéciale de l'Abbé.
La manière d'offrir les enfans est encore préferite dan»
ces Statuts. Celui qui étoit offert, aprés qu'on lui avoit faic
la couronne, portoit en ses mains une Hostie & un Calice*
dans lequel il y avoit du vin : aprés l'Evangile fes parens
l'offroient au Prêtre qui difoit la Messe, pour recevoir l'O-
blation. Les parens envelopooient la main de l'enfant dans
la nappe de l'Autel , & l'Abbé le recevoit. Les parens , com
me nous l'avons dit ailleurs , promettoìent qu'ils ne porte-
roient jamais l'enfant à quitter l'Ordre, ni par eux mêmes, ni
par quelqu'autre personne que ce pût être,&qu'ils ne lui d on-
neroient jamais rien qui pût l'engager à fa perte. Cette pro
messe étant écrite en présence de témoins , ils la dévoient lire
tout haut , & la mettre ensuite sur l'Autel. Aprés cela
l'Abbé revêtoit l'enfant de la Cuculle , le faisoit conduire
Î)our le faire raser & habiller , suivant la coûtume de
'Ordre.
Ces Statuts de saint Lanfranc furent aussi observés dans-
les autres Monastères de l'Ordre de saint Benoît en Angle
terre , & lorsque l'an 1x15. le Concile de Latran eut ordon
né de tenir des Chapitres généraux dans chaque Province*
Quatrième Partie , Chap. ÏX. 87
les Bénédictins en Angleterre fe divilerentendeux Provin- Aucun-
ces qui furent celles de Cantorberi 6c d'York, dans lef- в"вв°-"
quelles , conformément au Décret du Concile general , on r,l 0 M *
tint des Chapitres tous les trois ans. Mais commepeuà peu пк^е?1-*
cette pratique s'abolit , le Pape Benoît XII. environ cent ans
après aïant renouvelle le Décret du Concile de Latran ,
tous les Benedidins d'Angleterre unirent les deux Provin
ces de Cantorberi 6c d'York en une , 6c ne firent plus qu'un
même Corps. Le premier Chapitre general fut celebré l'an
1338. à Northampton: on y fit des Reglemens ôc on y élut des
iVifiteurs , des Difiïniteurs , 6c des Préfidens pour préfider
au premier Chapitre qui fe devoit tenir : ce qui fut tou
jours pratiqué depuis jufqu'au Schifme , qui en aboliflanten
Angleterre la Religion Catholique , y détruifit l'Ordre Mo
na ftique.
Le fujet que l'on prit pour fupprimer les Monafteres , fut
le refus cj[ue la plupart des Religieux firent de reconnoitre la
primauté du Roi Henri VIII. 6c la qualité de Chef de
î'Eglife Anglicane qu'il avoir prife :ceux mêmes qui y con-
fentirentne furent pas mieux traités que les autres : on leur
objecta les defordres qu'il y avoit dans leurs Monafteres ,
comme de juftes motifs pour les en chafler. Le premier Acte
de Primauté que fit ce* Prince , fut de donner à Thomas
Cromwel, qui n'étoit que le fils d'un Maréchal , la qualité
de fon Grand Vicaire , 6c Grand Officiai , ou Vice- Regent,
uoiqu'il ne fut que Laïque. Cromvel pour faire la vifite
es Monafteres , nomma un autre Laïque,appellé Lée,avec
plufieurs perfonnes affidées , qui dans le cours de leurs viii- '
tes , qu'ils commencèrent en 1 535. 6c dans leurs procès ver
baux , aïant fuppofé beaucoup de crimes aux Religieux,en
engagèrent un grand nombre , pour éviter la punition dont
on les menaçoit, à mettre leurs Abbaïes ôc leurs Monafteres
à la diferetion du Roi : ce qui étoit tout ce que la Cour de-
mandoit.
L'Abbaïe de Langder en Angleterre , de l'Ordre de Pré-
montré,qui étoit dédiée à la fainte Vierge 6c à S. Thomas de
Cantorberi , fut une des premieres qui fut remife entre les
mains du Roi j parce que l'on aceufa l'Abbé d'un crime ,
foit vrai foit fuppofé , pour lequel on le menaça d'une puni
tion très rigoureufe. Cette premiere refignation fut iuivie
ÌJ Histoire "bis Okdr.es Religieux»
k^sNCCon ^e P^u^eurs autres , qui se firent jusqu'à l'ouverture dú
o r e o a- Parlement qui s'assembla au mois de Février 1 536. Comme
«'angle- l'on Y ^c publiquement lecture des procès verbaux de visite
m&a£. de tous les Monastères , les deux Chambres témoignèrent
tant d'indignation contre les déreglemens des Religieux,que
fans examiner s'ils étoient véritables ou non , elles consenti
rent d'abord à la suppression des petits Couvens,que le Roi
demandoit : car on nosoit pas encore s'attaquer aux plus
considérables. Mais comme la Cour n'étoit pas contente ,
quoique le Parlement eût donné au Roi tous les petits Cou-
vens qui avoient été supprimés , avec tous les biens qui en
dépendoient , lesquels Couvens étoient au nombre de trois
cens soixante 8c seize, de diíFerens Ordres: le Parlement
qui s'étoit rassemblé au mois de Juin 1536. fit une Loi , par
laquelle onannulla les Immunités , Privilèges & exemptions
que la Cour de Rome avoit accordés aux Monastères. Le
Roi ordonna que l'on feroit une nouvelle visite des Maisons
qui restoient encore , & qu'on examineroit particulièrement
la vie des Moines , leur disposition envers le Roi » & leurs
sentimens fur la Primauté Ecclésiastique. Lée fut encore
chargé de cette Commission, dont il s'acquitta si hien au gré
de la Cour , que pour récompense on lui donna l' Archevê
ché d' Yorc k aprés la mort du Cardinal de Wolsey.
Ces nouvelles recherches, qu'on peut appeller de cruelles
persécutions , obligèrent plusieurs Abbes & Religieux à
remettre leurs Maisons au pouvoir du Roi. L'Abbaïe de
Furness, de TOrdre de Cîteaux , de mille livres sterling de
revenu , donna l'exemple à plusieurs autres. II y eut cepen
dant plusieurs Abbés £c plusieurs Prieurs , qui aimerenc
mieux souffrir la mort , que de resigner leurs Maisons , &
1 qui furent en effet exécutés , fous prétexte de rébellion & de
désobéissance. De ce nombre furent l'Abbé de Glastem-
bury , qui avoit cinquante mille livres tournois de revenu >
l'Abbé de Reading,qui en avoit trente mille , & celui de
Glocestre , qui étoient tous trois de l'Ordre des Moines
Noirs. On ne s'attaqua aux Abbaïes de "Westminster » de
saint A lban , de saint Edmond , de sainte Marie d' Yorck ,
de Peterboroug , de Croyland, de Teukelsburg, de Ta-
■yestok,& de quelques autres du même Ordre,qu'à la fin de
««te persécution j mais il ne fut pas difficile au Roi de s'em-
* pare?
QUATRIENÍE PARTÍE , ChAP. X. 8<)
farer encore de ces Monastères. Ainsi périt en Angleterre Conori-
Ordre Monastique , & en particulier celui des Bénédictins fÎeÚkï-0
ou Moines Noirs , dont la Congrégation étoit composée de
quarante Abbaïes , de quatorze Prieurés * & de sept Eglises
Cathédrales , dont les Prieurs astìstoient aux Chapitres Ge-
neraUx, qui étoient ceux de Cantorberl, de Durham , de
Wilton , d'Ely , de Wincestre , de Conventry & de Roche-
ster. De ces Monastères il y avoit vingt-quatre Abbés , &
le Prieur de Conventry,qui étoient Pairs du Roïaume,& qui
avoient Voix & séance dans le Parlement. Dans l'espace de
deux cens ans , il y eut en ce Roïaume trente Rois & Reines
qui préférèrent l'habit Monachal à leurs Couronnes, & qui
y aïant fondé de superbes Abbaïes , y ont fini leurs jours
dans la retraite & la solitude. Il est sorti auílì de ces Mona
stères Un grand nombre de Saints & de Bienheureux, d'Ar
chevêques , d'Evêques & de célèbres Ecrivains , entre les
quels ont été Bede,Moinede Jarrow,Matthieu Paris, Moine
de saint Alban, Alcuìn, Moine de PEglise d' Y orck, Matthieu,
Moine de Westminster , &c plusieurs autres.
Voïez Monaflicon Anglicanum , Tom. I. Bulteau f Abrégé
de l'Histoire de saint Benoît. Jean Máb'ùìoriiAnnaL Beneditl.
Yepés , Chrome. Gêner, de la Ord. de S. Ben. Bucelìn, Annal.
Bened. & Menolog* ejusd. Ord. Clément Régner, Apostolat.
Beneditl. in Anglia. Ascag. Tamb. de Jur. Abbat. Tom, II.
Arnold Wion, Lìgn. vit*. L. Aug. Alleman. Hist. Monast .
£Irlande. Fleury , Hist. Ecclef Tom. XI. & XII,

Chapitre X.

Des anciennes Congrégations de Fleury , oh desaint Benoît-


sur-Loire , de saint Bénigne de Dijon , & de la Chaise-
Dieu.

SI l'on regarde les Abbaïes de Marmoutier , de saint


Bénigne de Dijon ,de saint Denys,& de la Chaise-Dieu
en France j du Mont-Caífin , de Cave & de Cluze en Italie;
de Fulde , d'Hirsauge , de Bursfeld en Allemagne , & plu
sieurs autres , comme autant de Chefs d'Ordre , par rapport
aux Monastères qui en dépendoient , & qui formoient avec
leur Chef comme une espece de Congrégation : à plus forte
Tome F. ■ M
$o Histoire des Ordr es Religieux,
Congrí- raifon on a dû regarder l'Abbaïe de Fleury ou de faint
гНижу."* Benoît- fur- Loire comme un Chef d'Ordre j non feulement
par rapport aux Monafteres qui lui étoient fournis j mais
encore à caufe de la preeminence , qui lui a été accordée
par les fouverains Pontifes au deiTus de tous les autres Mo
nafteres j Leon VII. l'aïant appellé le premier & le Chef de
tous les Monafteres : Caput ас primas omnium Cœnobïorum>
& Alexandre II. aïant donne la qualité de premier des
Abbés de France à l'Abbé de ce Monaftere, qui a eneffec
l'avantage de poiTeder les facrées Reliques de iaint Benoît ,
Patriarche des Moines d'Occident.
L'on ne peut pas marquer pofitivement dans quelle année
cette celebre Abbaïe fut bâtie > il eft néanmoins certain que
çe fut au commencement du regne du jeune Clovis , fils de
Dagobert , qui donna par échange le village de Fleury fur
Loire pour fa terre d'Atcigny à Leodebold Evêque d'Or
léans qui fit bâtir à Fleury deux EeHfes Se un Monaftere
111 1 \ С
dont il donna le gouvernement a Rigomar , qui en rut pre
mier Abbé. La premiere & la principale de ces Eglifes fut
dédiée à faint Pierre ¡ ce qui fit que ce Monaftere en prit le
nom , &c la féconde fut confacrée fous le titre de la fainte
Vierge : mais le corps de faint Benoît aïant été tranfporté
du Mont Caffin dans cette dernière , elle devint dans la
fuite laprincipale Eglife 6c prit le nom de faint Benoît.Nous
avons ci-devant parle de cette tranilation qui fe fit l'an 653.
par l'Abbé Mommol qui fucceda à Rigomar : & depuis ce
tems-Ià , la France a toujours poiTedé ces faintes Reliques.
L'Obfervance Reguliere fut long-tems en vigueur dans
. ce Monaftere. On y enfeignoit les lciences divines & hu
maines : on y formoit les enfans à tous les exercices de la •
f)ieté , la (plus exa&e j & cette maifon qui portoit bien loin
a bonne odeur de Jefus-Chrift , étoit en grande venera
tion dans toutes les Provinces voiilnesj mais la fureur des
Normans qui défoloient toutes les côtes de la Loire obligea
les Religieux d'enfortir pour échapper à leur cruauté , Se
d'emporter avec eux le Corps de faint Benoît,qui étoit l'objet
le plus fenfible de leur pieté & dont la préfence animoit un
chacun à la pratique de tant de vertus qu'il avoit pratiquées
pendant fa vie. Ces Barbares y vinrent l'an 865. & le trou
vant abandonné , Us ne fe contentèrent pas d'emporter ce
Quatrième Partie , Chap. X. $\ congrí.
qu'ils purentjils mirent encore le feu aux bâtimens, prefque <;jAT10N D«
rr r> m- \т r ri - i »ri А,л Fleur».
tout tut renverte, 1 Eghietut réduite en cendres : & les Hâ-
mes aïant feulement épargné une partie du Dortoir,les Reli
gieux y retournèrent, ie firent fervir d'Oratoire,&y mirent les
reliques du S.en attendant que Ion eût rebâti une autreEglife.
Les Normans étant retournés à Fleury l'an 878. les Reli
gieux qui eurent avis de leur marche , s'enfuirent à Matrint
dans le Gatinois , où ils crurent être en fureté» aïant empor
té avec eux tout ce qu'ils avoient de plus précieux , dont ils
chargèrent quantité de chariots. Ces Barbares n 'aïant trou
vé à Fleury que les quatre murailles , fuivirent les Reli
gieux à la pifte des chariots,dans le deflein de les maflacrer
& d'emporter tout ce qu'ils avoient fauve de leur Monaftere*
Mais Г Abbé Hugues qui avoit été chercher quelque fecours
en Bourgogne y étant lurvenu comme ces Barbares fedifpa-
foient pour attaquer les Religieux , les chargea fi brufque-
ment avec Girbord Comte d'Auxerre qui s'étoit joint à lut
avec fes troupes , que les Normans furent tous taillés en
pièces. A peine en refta-t-il un pour porter aux autres la
nouvelle de leur défaite , ÔC l'Abbé Hugues avoua qu'il
avoit vû dans le combat faint Benoît , qui d'une main tenoic
les rênes de fon cheval , &: de l'autre fon bâton Paftöral ,
dont il avoit tué un grand nombre d'ennemis. Diederic
Moine d'Hersfeld en Allemagne qui avoit demeuré long-
tems à Fleury , rendant compte à Richard Abbé d'Amer-
bach de ce qui avoit donné lieu de célébrer le quatre Décem
bre , la Fête de l'illation ou du retour de faint Benoît , die
que ce fut le retour folemnel de ces Reliques qui furent ap
portées à Fleury , après avoir été quelque tems dans l'Eglife
de faint Agnan à Orleans , pour les mettre à couvert de la
fureur des Normans , dont il rapporte une femblable défaite
proche d'Angers par le Comte Giftolfe, Advoiié de cette
Abbaïe , après que ces Barbares l'eurent encore pillée 6c
fué foixante Religieux , mais il y a lieu d'en douter^
Les mêmes Normans eurent plus de refpeft pour ce lieu
dans la fuite > car fous l'Abbé Lambert l'an 5>o<>. Raynaud
qui commandoit une flotte de ces peuples qui étoient encore*
infideles , parcourant tous les rivages de la Loire , où il met-
toit tout à feu & à fang,étant arrivé à Fleury, & trouvant le
Monailere abandonné de tous les Religieux qui s'étoienc
M ij
$i Histoire des Ordres Religieux
Cokgri- retirés , après avoir encore emporté avec eux le corps de
FiEuar." saint Benoît j comme ce General dormoit dans le dortoir des
Frères , l'on prétend que íaint Benoît s'apparut à lui,& que
Païant frappé de son bâton , il le reprit sévèrement de ce qu'il
inquiettoit ses Religieux , & lui dit qu'en punition de ses
cruautés il mourroit bien-tôt , ce qui arriva en effet peu de
tems après. Rainaud étant éveillé fie au plutôt sortir ses Sol-*
dats du Monastère, & Rollon Duc des Normans aïantsçu.
ce qui étoit arrivé à son General , non seulement épargna ce
Monastère lorsque peu de tems après il alla faire une incur
sion en Bourgogne j mais encore en considération de faine
Benoît , il empêcha que ses gens ne fissent aucun tort au pais
d'alentour.
Il étoit impossible au milieu de tant de désordres que les
■ Religieux pratiquaflent les Observances Régulières. Ils
tombèrent insensiblement dans le re'âchement , qui dans la
fuite s'augmenta de telle forte , que l'ap 5)30. on ne trouvoit
Îilus à Fleury aucun vestige de ces pratiques de Religion íì
àintes & si sages , qu'on venoit autrefois admirer dans ce
Monastère. Les Religieux , que la crainte des Normans
avoit obligés de fuir & d'aller de côté & d'autre , étoient à la
vérité retournés A Fleury j mais quoiqu'ils fussent unis de
corps , ils étoient bien divisés d'esprit & n'avoient rien de
commun que le vice. Chacun étoit propriétaire ,onne sca-
voit plus ce que c'écoit que l'abstinence de la viande , on ne
connoissoit plus le silence » ils vouloient tous commander,per-
sonne ne vouloit obéir , &í on se mettoit peu en peine de la
Règle de saint Benoît.
Tel étoit l'état déplorable de cette Maison , lorsque le
Comte Elisiard animé du zele de la maison de Dieu obtint
cette Abbaïe du Roi Rodolphe ou Raoul , dans l'intention
de la réformer & d'y rétablir la Discipline Régulière , ne
Îiouvant plus souffrir que des Moines qui ne portoient pas '
eulement l'habit de l'Ordre de saint Benoît , vécussent plus
long-tems dans le dérèglement. Mais ne pouvant pas de lui-
même corriger ces abus , il en commit le foin à saint Odon
Abbé de Cluni, qui étoit pour lors au Monastère d'Aurillaç
en Auvergne , que le Bienheureux Gérard avoit fait bâtir
il n'y avoit pas long-tems. Le Comte Elisiard aïant pris avec
lui deux autres Comtes & deux Evçques,accompagna saint
Quatrième Partie , Chap. X. 95
Odon à Fleury : mais les Religieux à leur arrive'e s'arme- CoNG*1-
rent comme s'ils eussent eu encore à combattre les Nor- u™1 s av.'"
mans ou des païens. Jls íe barricadèrent & montèrent fur

protestant qu'í
mourroient plutôt que de recevoir un Abbe d'un autre Mo
nastère. Trois jours se passèrent ainsi , lorsque saint Odon
inspiré de Dieu & contre le conseil des Evêques & des
Seigneurs dont il étoit accompagné , qui lui perfuadoient
de ne pas s'exposer á la fureur de ces mutins , monta fur son
âne , & alla droit au Monastère , où par une espece de mira
cle , ceux qui s'opposoient le plus à son entrée , vinrent au
devant de lui , & plus doux que des agneaux le reçurent avec
beaucoup de soumission.
Mais lorsque l'on proposa de retrancher l 'usage de la
viande & de bannir la propriété , les murmures recommen
cèrent. II y eut de nouvelles disputes beaucoup plus fortes &
plus animées. Il n'y eut que la constance du saint Abbé qui
pût mettre à la raison ces désobéïssans & Dieu par un mira
cle , fît connoître combien l'abstinence de la viande lui étoit
agréable.Car un jour de saint Benoît que le poisson manqua,
les Religieux en trouvèrent abondamment dans un marais
voisin , où il n'y avoit jamais eu que des grenouilles. Enfin ils
reprirent les Observances Régulières, qui furent observées
dans ce Monastère avec tant d'exactitude , que l'on y vint de
plusieurs endroits & même d'Angleterre , chercher des Re-r
ligieux pour les enseigner à d'autres Monastères , comme à
saint Pierre de Chartres , à saint Vincent de Laon , à Sau-
mur , à saint Pierre de Sens , à saint Eure de Toul & à quel
ques autres , tant en France , qu'en Angleterre. Mais quoi
que cetre Abbaïe eût été reformée par un Abbé de Cluny ,
elle ne lui fut pas pourtant soumise , non plus que plusieurs
autres qui furent auflì réformées par des Keligieux de Clu
ny. Le Comte Elisiard voïant la Discipline Régulière bien
établie à Fleury, se mit lui-même sous la conduite de saint
Odon l'an 641. & prit l'habit Monastique dans ce Mona
stère , auquel il donna une terre considérable qu'il avoit
dans le Gatinois.
II paroît par les anciennes coutumes qui étoient en prati--
M iij
5>4 HtSToiRE des Ordues Religieux: ,
Concre. que dans cette Abbaïe , que le Pere Jean Dubois nous a
ïliukï.DE données dans fa Bibliothèque de Fleury, que l'on y faifoie
beaucoup d'aumônes. Le Jeudi Saint on chantoit une gran
de M este à l' Autel de sainte Croix, à laquelle dévoient assister
cent pauvres , à chacun desquels on donnoit une hostie non»
consacrée , & après la Messe on les faisoit manger. Ils dé
voient avoir deux pitances , l'une de fèves , l'autre de miller.
Après le dîné des Religieux , l'Abbé lavoit les pieds & les
mains à douze pauvres , & leur donnoit du pain, du vin ,
deux harengs , & douze deniers > & le même jour on don
noit encore du pain &. du vin à tous ceux qui se presentoient.
On faisoit auífi une aumône generale le jour de la Pente
côte : on donnoit encore à manger à cent pauvres , qui de»
voient avoir du pain , du vin , & de la viande j ôc le jour de
la Commemoraifon des Morts , on faisoit aussi une aumône
generale de bled. La manière d'élire l'Abbé est prescrite
dans ces anciennes Coutumes, où il est marqué que l'Abbé
étant élu , pouvoit se faire bénir par tel Evêque que bon lui?
fembloit, excepté par TEvêque d'Orléans & par l'Arche-
vêquede Sens. II y a de l'apparence qu'ils ne se faisoienc
pas bénir par l'Evêque d'Orléans, à cause des différends
qu'ils avoient souvent avec ce Prélat , qui prétendoit avoir
Jurisdiction sur ce Monastère > ni par l'Archevêque de
Sens , à cause qu'il étoit le Métropolitain. L'on trouve auífi
après ces anciennes Coutumes de Fleury, une taxe faite par
i' Abbé Macaire fur tous les Prieurés Sc les Prévôtés de lx
dépendance de cette Abbaïe , pour avoir des Livres pour la
Bibliothèque y Sc il paroît que cette Abbaïe avoit pour lors
trente Prieurés &. Prévôtés, du nombre desquels étoient les
Prieurés de la Riole, du Saux en Limagne, de Perrecy en-
Bourgogne , de Sancere » de VailIy-sur-Gien,de S. Brisson»
de saint Agnan , d'Etampes, d'Anecourt, de la Cheze en-
Sologne , de Lauris , & de la Cour de Marigny. Mais il y a
erreur en la date de cette" taxe, que le Pere Dubois marque
être des Calendes de Mars 1346. la dixième année de Louis
Roi de France & Duc d'Aquitaine , puisque Philippe de
Valois regnoit pour lors. II y avoit aussi fans doute des Ab*
baies qui dépendoient de Fleury, puisque le Moine Aimoin,
dans la Vie de saint Abbou, Abbé de ce Monastère , qui
fut tué lan 1004. dit que la douleur qu'on eut de sa mort >
Quatrième Partie , Chap. X. 55
augmenta par l'arrivée d'un grand nombre d'Abbés э qui Cokgre-
venoient pour la Fête de faint Benoît , qui fe célébrait au pleur*."1
mois de Décembre , dont il y en avoit qui avoient été man
dés pour pourvoir au bon ordre de la Congregation, & d'au
tres qui étoient venus pour confulter faint Abbon , entre
lefquels étoit faint Odilon , Abbé de Cluni > & que le cha
grin que ces Abbés firent paraître de ne plus trouver faint
Abbon, renouvella la douleur de ces Religieux,d'être privés
<l'un tel Pafteur.
Les Calviniftes dans le feiziéme fiécle , n'eurent pas pour
cette Abbaïe les mêmes égards qu'avoient eu les Normans ,
quoiqu' Infideles 6c Païens. Le Cardinal Odet de Châ-
tillon , qui en étoit Abbé Commendataire , y envoïa après
fon apoftafie, arrivée l'an 156г. fon Intendant avec des Sol
dats , pour en emporter les vafes facrés , & tout ce qui étoit
dans le tréfor. Joubert,qui en étoit Prieur, obtint feulement
de l'Intendant les Reliques de faint Benoît > mais la Challe
d'or qui les enfermoit fut brifée ôc emportée , auffi-bieti
3u'un Reliquaire d'argent où étoit un oflcment de la cuiiTe
e faint Sebaftien , que le Chantre de cette Abbaïe fauva
heureufement des mains facrileges de ces Hérétiques. Les
Satélites de ce Cardinal apoftat avoient laifle les autres Re
liques , qui étoient dans des ChâiTes de bois doré j mais la
même année le Prince de Condé étant à Orleans, envoïa de
rechef des Soldats à Fleury pour enlever ce que les gens du
Cardinal avoient épargné. Les Reliques furent profanées &
foulées aux pieds , tous les ornemens de l'Eglife furent pil
lés , & les Calviniftes firent le Prêche & la Cène dans l'E
glife. Le Corps de faint Benoît fut néanmoins à couvert de
leurs infultes , auffi-bien que la Relique de faint Sebaftien:
mais la plus confiderable perte que ioufFrit ce Monaftere ,
( où l'on enfeignoit autrefois les Sciences ) fut celle des ma
nu ferits qui furent brûlés , déchirés ou difperfés , dont le
nombre etoit très grand : ce qui n'eft pas difficile à conce
voir , puifque fes Ecoles étoient en fi grande recommanda
tion, qu'il s'y eft trouvé jufqu'à cinq mille Ecoliers, & o^ue
chacun d'eux donnoic par reconnouTance deux volumes a la
Bibliothèque.
A l'Abbaïe de Fleury ou de faint Benoît-fur- Loire, nous G ^ eBedn¿"
joindrons celle de faint Benigne de Dijon , &de la Chaife- Dhon.
$6 Histoire des Or.dr.es Religieux ,
concrï- Dieu. L'on ne peut gueres refuser le titre de Chef d'Ordre'
s* b'eVÎ- * ce^e de famt Bénigne , puisqu'outre les Prieurés qui en
g ne de dépendoient > saint Guillaume , l'un de ses Abbés, présidoit
Dl,ON' fur plus de quarante Abbaïes qu'il réforma. Saint Bénigne
de Dijon fut fondé au commencement du sixième siécle par
Grégoire Evêque de Langres, qui aïant trouvé les Reli
ques de ce saint Martyr ,en fit la Translation , & bâtit au
tour de son Tombeau une Eglise & un Monastère , qu'il
dota de son propre bien , & de quelques terres de son Evê«-
- ché. Gontran Roi de Bourgogne en augmenta considérable
ment les revenus. Ce Prince aïant fondé l'Abbaïe de saint
.Marcel près de C hâlons , voulut que cette Abbaïe , & celle
de saint Bénigne , fussent associées à celle de saint Maurice
d'Agaune, dont il voulut qu'elles gardassent les Coûtumes ,
tant à l'égard de la Psalmodie continuelle , qu'à l'égard des
autres Observances.
Les Moines de saint Bénigne tomberertt dans la fuite
comme les autres dans le relâchement. A peine dès le neu
vième siécle y restoit-il encore quelques traces des Obser
vances Régulières , qu'on y avoit autrefois admirées. Us
avoient meme honte de porter le nom de Moines , & se
faisoient appeller Clercs , par un esprit de vanité. Herlo-
gaud qui en étoit Abbé , y rétablit pourtant avec beaucoup
de peine la Discipline Régulière l'an 815). & fit reparer l'E-
glise : mais fous le règne de Charles le Chauve , Roi de
France , ce Monastère se trouvoit encore en si mauvais or
dre, cjue le grand nombre de Religieux qui y étoit autre-*
fois ,etoít presque reduit à dix, qui vivoient dans un étrange
dérèglement. Isaac, Evêque de Langres ,1e repara une le-
conde fois , & y ík venir des Religieux , plus réguliers' &
plus exemplaires, ausquels il permit d'élire un Abbé , con
formément à la Règle de saint Benoît. Le relâchement s'y
étant glissé encore dans la fuite . Bruno Evêque de Langres,
n'oublia rien pour faire retourner les Religieux dans leur
premier état > mais ses efforts aïant été inutiles , il s'adressa à
saint Mayeul, Abbé de Cluni , qui étant en ce tems-là le
Restaurateur de la vie Monastique , lui accorda douze
Religieux d'une éminente pieté, pour remettre la Régularité
& le bon ordre dans cette Maison. Us arrivèrent à saint
Bénigne le 25. Novembre de l'an 5>8?. auquel comme on
célébrois
Quatrième Partíe , Chai». X* $7
Celebröit la Fête de la Tran dation de ce faint Martyr , ils с о псин-
affilièrent avec une pieté édifiante à l'Office de Matines. Les |Ag^N ut
anciens Religieux aimèrent mieux abandonner leMonaftere de diIon,
que de fe foûmettre aux Obfervances Régulières j ceux de
Cluni s'y firent admirer par la faintcté de leur vie >• & cette
Abbaïe qui avoit été deshonorée par la corruption des
mœurs de ceux qui y demeuroient , devint une Ecole de
vertu par la fage conduite de ceux qui y étoient nouvelle
ment venus.
Saint Mayeul y nomma pour Abbé faint Guillaume , Se
jamais cette Abbaïe ne fut plus floruTante que fous foi*
gouvernement. Sa réputation fe répandit de tous côtés. Henri
Roi de Bourgogne lui donna la conduite de Г Abbaïe ds
faint Vincent de Vergi , où il rétablit en peu de tems la Vie
Reguliere , auffi-bien qu'à Beze , à Reomai , à S. Michel de
Tonnerre, à Molome , & dans plufieurs autres Monalterej
qui le demandèrent pour Superieurjcomme ceux de Fecamp
de S. Germain-des-Prez à Paris, de S. Arnoul de Metz , de
faint Eure de Toul , de Gorze , du Mont faint Michel , de
Jumiege, de faint Oüen , de Bernay, & plufieurs autres
qu'il réforma pareillement j fe trouvant en même tems Su
périeur de plus de quarante Monafberes , entre lefquels fut
auiïï celui de Fruftuaro en Piémont , qui avoit été bâti par
fes parens fur leur Terre , ce Saint étant originaire de ce
pais. Il eft même iurprenant qu'il ait eu un fi grand nom
bre de Difciples pour envoïer en tant de Monalteres , vou
lant qu'il y en eût toujours dans celui de Dijon plus de qua
tre-vingt. Cette Abbaïe eut encore befoin de réforme dans;
la fuite y mais à prefent que les Bénédictins de la Congre
gation de faint Maur la poiTedent depuis l'an 165 1. l'on y
roit revivre le veritable efprit de faint Benoît , auffi-bien
que dans les autres Maifons qu'ils ont réformées , du nom<-
bre defquelles font celles de Fleury , de faint Benoît-fur*
Loire , dont nous avons ci-devant parlé , &. la Chaife-Dieu
dont nous allons rapporter l'origine.
Cette Abbaïe , qui a été encore regardée comme Chef laChaiî*^
d' Ordre, eut pour Fondateur le Bienheureux Robert,Cha- DKfl«-
noine de faint Julien de Brioude, qui fe retira l'an 1043;
dans un Ermitage pour y vivre dans la retraite , &í feparer
du commerce des hommes. Il éœitoriginaire d'Auvergne
Тете К N.
<>& Histoire des Ordres Religieux ì
Conoee- d'une Famille noble, qui étoit la même dont e'toit sorti le
Chaise- Bienheureux Geralde", Comte dAurillac. Sa mere écanc
Dl E grosse de lui , & se trouvant pressée des douleurs de l'enfan-
tement,lemit au monde dans une solitude, comme par un
présage que celui qu'elle venoit de mettre au monde, devoit
un jour aimer la solitude. II fut élevé dans l'Eglise de saint
Julien de Brioude , dont il fut Clerc , Sc ensuite Chanoine j
mais voulant renoncer entièrement au monde , il se mit en
chemin pour aller au Monastère de Cluni , dans le dessein
d'y prendre l'habit > mais ses amis ÔC ses Domestiques aïant
appris son départ , coururent après lui , Sc le ramenèrent: ce
qui lui donna tant de chagrin, qu'il en tomba malade. Aïant
recouvré fa santé , il alla a Rome , & à son retour voulant
exécuter le dessein qu'il avoit toujours conservé de se reti
rer , s'étant associé deux jeunes Gentilshommes, ils allerenc
dans une solitude , ôc s'arrêtèrent auprès d'une Eglise à
demi-ruinée. Ils obtinrent ce lieu de deux Chanoines du
Puy en Vêlai, ausquels il appartenoit, le défrichèrent , & y
bâtirent de petites cabanes. Robert encourageoit ses deux
Disciples, 8c tandis qu'ils travailloient de leurs mains pour
avoir de quoi subsister , il s'appliquoit à la lecture 8c à la
priere,pour avoir de quoi les instruire. Ils avoient néan
moins les heures marquées , tant de jour que de nuit, pour
faire leurs prières en commun dans un Oratoire. Les habi-
cans des environs s'opposant à leur dessein , les incommo-
doient beaucoup , 8c les chargeoient même d'injures 8c de
menaces : mais la patience 8c la charité de Robert 8c de ses
Compagnons , adoucirent tellement ces esprits farouches ,
qu'il y en eut plusieurs qui se joignirent à eux. Leur nom
bre s'augmentant, l'Observance Régulière íè pratiquoit avec
plus de ferveur : en forte que ce lieu acquit en peu de
tems beaucoup de réputation , 6c qu'il salut y bâtir un Mo
nastère. Les fondemens en furent jettés l'an 1046. il fut
promptement achevé par les libéralités de plusieurs person
nes qui y contribuèrent. L'an 1051. le Bienheureux Robert
1c fit ériger en Abbaïe , 8c il en fut le premier Abbé : cette
Abbaïe devint en peu de tems si recommandable , qu'il eut
fous fa conduite jusqu'à trois cens Religieux 3 8c il repara
environ cinquante Eglises abandonnées depuis • long-tems.
Ce Monastère , qu'on nommoit dès-lors la Chai se- Dieu, en
Quatrième Partie , Chai». ХГ. 5$
latín Cafa Dei , c'eft-à-dire, la. Maifon de Dieu, devint в£™°*£
dans la mite Chef d'Ordre , & une Congregation de plu- laChus».
fiears Monafteres qui en dépendoient , d'où fortirent plu- DiEU*
iieurs Perfonnages illuftres. Robert mourut l'an 1067. 8c il
eft honoré comme Saint. Entre les Prieurés qui dépen
doient de ce Monaftere, il y en avoit quelques-uns en Efpa-
gne , dont celui de Saint Jean de Burgos qui fut érige en
Abbaïe, eft encore à prêtent un des plus confiderables
de la Congregation de Valladolid , à laquelle il a été uni
comme nous le "dirons en parlant de cette Congregation. Le
Prieuré de Montauban dans le Qucrci , étoit fi riche , que le
Pape Jean XXII. l'érigea en Evêché > & fit le Prieur pre
mier Evêque.Clement Vl avoit été Religieux de la Chaife-
Dieu > il avoit toujours confervé beaucoup d'affeftibn pour
cette Maifon.où il avoit fait profeffion, & il voulut même y
être enterré. Il fut inhumé au milieu du Choeur de l'Eglife,
dans un fuperbe Maufolée : mais les Hérétiques environ?
l'an 1 563. étant entrés dans cette Eglife , où ils commirent
beaucoup d'impiétés , la ruinèrent entierement,& pillèrent le
Monaftere , où les Bénédictins Réformés de la Congrega
tion de faint Maur furent introduits l'an 1640.
Votez Joann. à Bofco, Biblioth. Floriacen. Bulteau, Hiß*
ie l'Ordre de faint Benoît, Joan. Mabillon, Annal. Bened. &
Aei. SS. Fleury, »7?. EcclefTom. XII. & Yepés , Chronique
generale de Vordre de faint Benoît.

Chapitre XI.

De táñeteme Congregation de faint Denis en France*

SI l'on a donné le titre de Chefs d'Ordres & de Congré


gations aux Abbaïes dont nous venons de parler dans»
fe Chapitre précèdent , l'on ne peut fans injuftice refufer le
même titre a celle de faint Denis en France , puifqu'outre
qu'elle eft la plus celebre du Ro'raume , & même de l'Eu-
iope ; elle a non feulement été Chef d'une veritable Congre
gation , qui a été érigée fur la fin du feixiéme fiécle j mai*
elle a encore eu de tout sems un grand nombre de Mona
fteres & d'Eglifes de fa dépendance. Quoiqu'on attribue 1»
fondation de cette illuftre Abbaïe au Roi Dagobert l. 'ú f
loo Histoire des Or©r.es Religieux;
»«Com! avolt ^e'ja neanmoms un Abbé & des Religieux danscetrí
a f. m a- Eglise de saint Denis , avant que ce Prince eût fait jetter le*
s.d°n« fondemens des nouveaux édifices > comme il paroît par une
f kanci. Çharte datée de la quarante- troisième année du règne de
Clotaire 1 1. c'est-à-dire, Tan 617. d'une donation faite par
une Dame nommée Theodetrude, auquel tems Dodon en
en étoit Abbé.. Cependant quoique Dagobert n'en ait pas
pté le premier Fondateur, nul autre que lui n'a mieux mé
rité ce titre , par les grands biens dont il a enrichi cette Ab-
baïe. L'on nc peut dire certainement en quelle année elle
fut fondée pour la première fois , ni en quel tems Dagobert
entreprit de rebâtir avec une magnificence Roïale l'Eglise
de ce Monastère, où il emploïa un grand nombre de colom-
nes de marbre, ôc d'autres ornemens de même matière. Elle
étoit même , selon quelques Historiens , toute pavée de
marbre, êc brilloit au dedans de l'éclat de riches tapisseries,
coute rehaussée d'or , de perles , & de pierres précieuses. Au
milieu de toutes ces richesses , il fit construire fur la sépul
ture de saint Denis , Apôtre des Gaules , dont le corps se
conserve dans cette Eglise , avec ceux de ses Compagnons
Rustique & Eleuthere , un magnifique Tombeau , dont il
donna la conduite à saint Eloi. Comine son dessein étoit d'é
tablir la Psalmodie .continuelle dans cette Eglise , à l 'exem
ple des Abbaïes de saint Maurice d'Agaune & de S. Martin
de Tours, il fit faire des bâtimens surfisans pour Joger les
Religieux qui dévoient vacquer à ce saint exerciccausquels
il fit de grands biens > Se tant qu'il vêcut , il ne laissa échap
per aucune occasion de favoriser ce Monastère , & de le
combler de nouveaux bienfaits. Enfin , ce Prince étant
mortl'an 638. dix ans ou environ après la fondation de cette
A bbaïe, autant qu'on peut le conjecturer i il voulut y être
enterré: ce qui servir, d'exemple à nos Rois, qui ont tou
jours depuis élu leur sépulture dans ce lieu , à la reserve de
quelques- uns , qui ont été enterrés en quelques autres lieux,.
Clovjs 1J. fils de Dagobert , regardant l' A bbaïe de saint
Denis comme l'ouvragede la pieté 6c de la magnificence de
. son pere, ne manqua pas de lui donner fa protection , &
confirma toutes les donations que ce Prince y avoit faites. II
Jui procura aufli l'affranchissement de lajurisdiction de l'E-
yc^ue de Paris , par le Privilège d'exemption qu'il demanda
QaAtft.i£ME Partie ,Chap. XI, loi
й. faint Landry, & qu'il fíe confirmer l'an 653. dans un Ancuh.
Synode ou Aflemblée deplufieurs Evoques Se des Grands ore g л"*
du Roïaume. Charderic en e'tant Abbé en 674. fie bâtir J1^^8
fur fon propre fonds le Monaftere de Touflainval dans Icfíanci.
Chambfi. Il en fit dédier l'Eglife fous les noms de faint
Denis & de iaint Marcel , ôc y mit des Religieux de faint
Denis , qui furent comme le premier eiTain qui fortit de
cette Maifon. Le . Roi Thierri premier autorifa ce nouvel
établissement 8c lui donna même avec beaucoup de privile

ges la terre de Noifi , pour l'entretien des Religieux > mais


ce Monaftere n'effc plus connu , 8c le P. Dom Felibien dans
l'Hiftoire de Г Abbaïe de faint Denys , dont nous avons tiré -
la plus grande partie de ce que nous dirons dans ce Chapitre,
croit que с'eft peut-être , l'Abbaïe du Val près Pontoife ,
poflTedée par les Feüülans.
La Pfalmodie continuelle qui avoit été établie dans cette
Eglifeparle Roi Dagobert avoit été interrompue" j mais l'an
713. Thierri II. ordonna qu'elle feroit rétablie : Et pour f ,
engager les Religieux , il confirma leurs anciens Privileges
accordés par les Evêques de Paris & les Rois fes predecef-
feurs. Une chofe digne de remarque qui fe trouve dans les
Lettres que ce Prince en fit expedier , c'eft que l'on y lit que.
faint Denis 5c fes deux Compagnons , faint Ruftique 8c
faint Eleuthere , furent les premiers Apôtres des Gaules Sc
qu'ils vinremà Paris par ordre du Pape faint Clement , pour
y prêcher l'Evangile. Déjà les biens de ce Monaftere avoient
été ufurpés en partie, lorfque Fulrad en fut Abbé l'an
750. Un de íes premiers foins, fut de les recouvrer : ce qu'il
fit aifément avec le credit de Pépin qui n'étoit encore que
Maire du Palais , mais qui avoit déjà la fouveraine auto^iteV
8c qui étant parvenu à la couronne , protégea cette A^aïe
comme auparavant : il honora même rAbbç^FulradHe ,Ц
dignité de Maître de fa ChapeUe, . . с>П(
::ïn cette qualité cet Abbé fut obligé de fuivre le Roi en
IcaUe,, lorfqu'il y porta la guerre pour remettre le Pape
Etienne I I Í . еп-роДе(Поп des terres, de l'Eglife , "dont Altofc
Roi des Lombards s'étoitemparé.. Cepontifequie'toit venu,
en France implorer le fecours du Roi , avoit.i^cré de nou
veau ce Prince 6c fes deux fils Charles ôt Çarlpman dans

N iij
ioí Histoire D£s Or© re s Religieux,
Ahciem. & comme il avoit bcfoin du credit de ГAbbé Fulrad auprès
с R eg°a- de ce Prince , il lui accorda beaucoup de privileges. Entre
s.Denis °n autresJ ^ ш* doflaa permiiïïon & à fes fuccefleurs de fonder
ïâa.nce. autant de Monafteres qu'il leur plairoit, fous la protection
du faint Siège. Il accorda déplus à cet Abbé de ne pou
voir être fait Evêque contre fon gré 8c fans la volonté du
Roi Pépin , d'ufer de certaines chauflurcs , & de parer fon
cheval d'un ornement particulier qui ne convenoit , felon les
apparences , qu'aux grands Seigneurs ou à quelques cere
monies. Cette grace fut accordée par ce Pontife au feul Ful
rad à la prière du Roi. Il ordonna même qu'après la mort
de cet Abbé , ces ornemens feraient mis avec fon corps
dans le tombeau. Il lui donna encore le pouvoir d'élire un
Evêque qui fît les fondions Epifcopales dans ce Monafterc
¿C dans les autres qui en dépendoient , & beaucoup d'autres
graces, qu'on peut lire dans í'Hiftoirede cette Abbaïe.
Il y avoit de ces fortes d'Evêques à faint Martin de Tours
ïleuryjM. & en d'autres celebres Monafteres. M. l'Abbé Fleury
Ecdef! T. dit à la vérité , que ce n'étoient point des Evêques titulaires*
í*.fc*44« comme fi ces Monafteres &ceux de leur dépendance euflenr
été des Diocêfesjmais qu'ils étoient de ceux qui aïant été or
donnés fans aucun titre,ou qui après l'avoir quitté,fe retiroient
dans ces Monafteres & y faifoient les fondions , comme en
des lieux exemts de la jurifdi&ion des Ordinaires. Quelque
fois c'étoient des Coévêques , qui avoient leur fiége fixe>
dans les Monafteres , ou l'Abbé qui étoit en même tems
Evêque de fonMonaftere, & d'autres fois c'étoient deiïm-
ples Prêtres à qui on donnoit le titre d'Evêques , parce
qu'ils avoient Miffion pour prêcher l'Evangile en certain
territoire.
I Pépin aïant voulu rendre la Bafilique de faint Denis plus
augttfte , avoit fait commencer un nouveau bâtiment dont
Ja confection fut interrompue par fa mort, qui arriva l'an
768. mais Charlemagne fon fils l'aïant fait continuer , il fut
achevé l'an 775. Ce Prince vint à faint Denis & fit faire la
cérémonie de la Dédicace avec toute la pompe imaginable.
Le Monaftere fe fentit auffi de fes libéralités : car il lui fit
don de fes métairies de Luzarches avec l'Eglife du lieu,
bâtie fous l'Invocation de iaint Cofme êc delaint Damien*
& d'une autre métairie , 'firaée A- Mc8î au Diocçfe de'Meaux-
Quatrième P a utie , Chap. XI. ioj
L'année précédente il avoit confirmé la donation que son pere amchw-
y avoic faite des terres de Faveroles & de Noron , avec une £ V h g a-
partie de la forêt Jueline, des cerfs & des chevreuils qui y j p°£is£fi
étoient , dont les cuirs dévoient servir pour couvrir les li- fRAnc«.
vres des Religieux & la chair pour la nourriture des mala
des : d'où le P. Mabillon tire une conséquence , qu'en ce
tems là l'abstinence de la viande étoit en usage dans cette
Abbaïe.
Un différend que l'Abbé Fulrad eut avec I'Evêque de
Paris au sujet d'un Monastère bâti au village de Plaifir près
de saint Germain en Laïe , fournit un exemple d'une
épreuve qui sefaisoit dans ce tems là pour juger des procès.
L'Evêque alléguois que ce Monastère avoit été donné à
son Eglise > Fulrad soutenoit que c'étoit un don fait à son
Abbaïe. Les Ju^es ne sçachant lequel des deux avoit droit,
eurent recours a lepreuve qu'on appelloit U sagement de
Dieu devant la Croix. Deux hommes dont l'un soutenoit les-
droits de l'Eglise de Paris , l'autre ceux de l' Abbaïe de saint
Denis , allèrent dans la Chapelle du Roi , & pendant qu'un
Prêtre recitoitdes prières , il« commencèrent tous deux en
même-tems à étendre les bras en forme de Croix. Celui de
laint Denis étant demeuré ferme dans cet état, & l'autre
aïant chancelé un peu , il n'en fallut pas davantage pour
faire perdre le procès à I'Evêque, qui avoiia lui-même que
Dieu s'étoit déclaré en faveur de l' Abbaïe de saint Denis:
fur quoi le Roi aûìsté des Comtes ÔC des autres Officiers
de justice prononça en faveur de l'Abbé Fulrad, qu'il main
tint en possession du Monastère de Plaisir par un Arrêt du
18. Juilìlet 775. mais cette forte d'épreuve fut interdite quel
ques années aprés par Louis le Débonnaire.
L'Abbé Fulrad par son testament fait à Heristal , sept
ans avant fa mort, donna à son Abbaïe tous les biens qui
lui étoient échus en héritage, dont quelques-uns étoient
situés cn Alsace 8c en Briígau , avec ceux qu'il avoit eus
par presçns , soit de nos Rois , soit de ses parens ou de quet-
ques-uns de ses amis , & les terres qu'il avoit acquises à titre
d'échange,ou autrement. 11 assujettit à la même Abbaïe tous
les Monastères qu'il avoit fondés ou rebâtis au Diocèse de
Mets & ailleurs, comme ceux de Salone, de sainte Hippo-
Jyteou laint Bist, de saint Cucuphas , d'Arberang , d'Ada
че>4 HiSTornE des Ordres Religieux
ANcnN- logne , fans compter ceux de Lebraha & de faint Alexandre
с к Í g°aN." qu'il У avoit déjà fournis. Outre ces Monafteres & ceux donc
ti on пк nous avons ci-devant parlé , il y avoit encore celui de faint
biJÑcb N Michel , qui eft préfentemcnt une fameufe Abbaïe proche

.Verdun qui étoitauffi de fa dépendance.


Quant au teftament de l'Abbé Fulrad , il faut remar
quer que les Abbés Réguliers n'avoient pas plus de pou
voir que les autres Religieux de donner par teftament à leurs
parens ou à d'autres , fie que s'il fe trouve plufieurs tefta-
mens de cette nature en faveur des Monafteres , c'eit qu'ils
ne faifoient queconfirmer les donations qu'ils y avoient faites
avant que d'y faire profeiîion , ou celles qui avoient été
faites en leur confideration > depuis qu'ils avoient embraiTé
l'état Religieux, ne pouvant point dilpofer de leurs propres,
f)uifqu'ils n'en avoient point,Sc ne pouvant pas non plus d'ail-
curs dilpofer des biens du Monaitere , dont ils n'avoient que
l'ccconomat. Nous donnons ici l'habillement des Religieux
qui croient à faint Denis du tems de l'Abbé Fulrad , que
nous avons tiré fur les figures que le Pere Mabillon en a
données dans le deuxième Tome de fes Annales Béné
dictines*
Fulrad étant mort Гап 784. Maginaire l'un de fes Dif-
ciples lui fucceda. Il obtint ¡entr 'autres privileges du Pape
Adrien I. l'an 786. la confirmation de celui qui avoit été
accordé à Fulrad par Etienne III. d'avoir un Evêque à
faint Denis pour y faire , felon les befoins , les fonctions
Epifcopales ,.Sc dans les autres Monafteres qui en dépen-
doient. Il fut envoie en Ambaflade en Italie , &. à fon
retour il obtint d'OfFa Roi des Merciens en Angleterre . la
confirmation des biens iitués au Port de Landowic , qui
avoient été donnés par quelques-uns de fes fujets à Г Abbaïe
de faint Denis , à laquelle ce Prince donna auffi ce qui lui
appartenoit au même lieu , en or , en argent , ôc autres re
venus , Si ratifia en même- tems le don que le Duc BertwaI
avoit auffi fait à cette Abbaïe d'une autre part. Ce ne Cut
pas le feul endroit hors du Roïaume où ce Monaftere avoit
des biens.. Charlemagne lui en donna auffi dans la Valte- "
line j elle en eut dans la fuite en Allemagne , en Efpa^ne ,
& en d'autres Provinces. Outre les Monafteres de fa dépen
dance, qu'elle avoit en France, elle en avoit encore dans les
. païs.
H&n e die tin cL& l 'CL bo ai e
S . Denuf crv Aaént ordinaire? daru 1л maison лъ
A ггслегъ 73 t CLLÖ
esus егь flab-it. ¿a Chsœur 2+
Quatrième Partie , Chap. Xï, 105
faís Etrangers , comme en Angleterre 6c en Espagne. ANcror-
Entre les donations qui furent faites à cette Abbaïe fous " ER , G°*~
íe gouvernement de l' Abbé FarduLfe successeur de Maçi- ?}ON Dï s-
naire > on remarque que le Comte Theudald , qui fut ac- France.
cufé de crime de leze Majesté , après s'être justifié par la
voï'e du jugement de Dieu devant la Croix , donna une par-
«ie de ses biens à ee Monastère & plusieurs familles de serfs
ou d'esclaves* Ces serfs étoient destinés à la culture de la
terre<& faisoient l'une des principales richesses de ce tems-là.
Dagobert I. dans la io.année de son règne, quiétoit l'an 631.
de Jesus-Christ ordonna que les enfans des serfs de cette
Abbaïe y soit qu'ils fussent nés de légitime mariage ou non,
appartiendroient au Monastère , fous peine d'amende , ou
de punition corporelle contre les contrevenans. Comme ils
étoient en grand nombre , ils Voulurent se révolter & se
couer leJoug de la servitude , sous le gouvernement d'Eu
des de Deuil , qui obtint un Bref du Pape Adrien I V.
adressé aux Evêques de France , pour contraindre par les
Voies canoniques , les serfs de cette Abbaïe à rendre les
services- ausquels- ils étoient obligés ,• & environ cent ans
aprés Clément IV. l'an 1166- donna pouvoir aux Abbés de
saint Denis , de conférer la Tonsure Cléricale aux serfs de
cette Abbaïe , après qu'ils auroient été affranchis, du con
sentement de la Communautés
11 y avoií aussi dans cette Abbaïe des Pauvres Matri-
culiers , ainsi appellés parce qu'ils étoient instruits dans la
Matricule ou Catalogue de l'Eglise. Ils avoient souvent
fart aux largesses des bîenfaicteurs. Ils faisoient Iesplus gros-
ouvrages de la Sacristie , comme de tendre les tapisteries ,
garder les portes , empêcher le tumulte du peuple , tenir
f Eglise propre , & veiller à la garde des saintes Reliques*.
La plupart étoient des personnes* qui en reconnaissance
de ce qu'ils avoient été guéris par l'assistance des Saints
Martyrs , consacroient le reste de leurs jours au service de
V Abbaïe « portant l'habit Monastique ,. & la Tonsure , conv-
jnc les Moines.
Quoique cette Abbaïe dût selon les {apparences servir de
•modelé aux Maisons Religieuses qui étoient de fa Juridi
ction , elle eut cependant besoin- elle même d'être reformée
sur la fin du septième siécle* Le relâchement s-'y étoit intro-
TomeF. O
io6 Histoire des Ordres Religieux,
A*c"jJ" duit insensiblement , il avoit augmenté de jour en jour,orl
oregation n'y reconnoifloit plus ni régularité ni discipline-les Religieux
enFeanc" av°ient même quitté l'habit Monastique & s'étoient trans-
formés en Chanoines pour vivre avec plus de licence. Hil-
duin qui en étoit Abbe en 8 1 5. aïant tâché inutilement de
les faire rentrer dans leur devoir , eut recours à l'autorité de
l'Empereur Louis le Débonnaire quil'an 818. y envoïa deux
saints Abbés , Benoît d' Anianeôc Arnoul de Nermoutier ,
mais leurs remontrances ne servirent qu'à irriter davantage
ces prétendus Chanoines , qui envoïerent dans un petit Mo
nastère de leur dépendance , ceux de la Communauté qui
n'avoient pas encore quitté l'habit Monastique. Les Evê
ques assemblés l'an 825). dans le Concile de Paris , résolu
rent d'emploïer leur autorité pour rétablir la Discipline
Régulière dans cette Abbaïe > mais les troubles excités Tan
née suivante furent un obstacle aux Ordonnances qui furent
faites pour cela dans le Concile. H ilduin songeant toujours
aux moïens de réussir dans son dessein, gagna en 83 1 . Hinc-
mar l'un de ces prétendus Chanoines , qui fût le premier à
s'offrir de prendre l'habit Monastique ÔC à suivre les autres
pratiques du Cloître > quoiqu'il ne fut pas du nombre de
ceux qui les avoient abandonnées , aïant toûjours porté l'ha
bit de Chanoine depuis son entrée en Religion. Ils travail
lèrent ensemble si efficacement pour la réforme de ce Mona
stère , qu'étant aidés par les Archevêques de Sens St de
Reims &appuïés de l'autorité de l'Emoereur , la Discipline
Monastique fut enfin par leur moïen rétablie à saint Denys.
Hincmar en fut tiré quelques années après pour être élevé à
la dignité d'Archevêque de Reims.
Hiìduin pour affermir la Règle Monastique qu'il avoit ré
tablie dans ce Monastère avec tant de peine , voïant qu'une
des principales cause de sa décadence , venoit de ce que les
Abbés ne fournissoient pas aux Religieux les choses néces
saires à la subsistance , partagea les biens de l'Abbaïe, & en
assigna une partie pour l'entretien & la nourriture des Reli
gieux. Le grand nombre de terre & de maisons qui sont
marquées dans Pacte de ce partage, font connoître qu'elle
étoit dès- lors , commèelle est encore aujourd'hui , la plus
riche du Roïaume. Chaque Terre & chaque ferme avoic fa
«léstination particulière. Le revenu de quelques-unes devoit
.Quatrième Partie , Chap. XI. то?
être emploie pour vêcir les Religieux 5 celui des autres , ou ancibnn«
pour aflifter les malades , ou pour la nourriture de la Com- gation'Ûi
munauté , ou pour les réparations , ou pour les dépenfes ex- |-Dïni«n
traordinaires, tant de l'Eglife , que du Monaftere. 1 1 y en
avoit que l'Abbé cedoit entièrement aux Religieux , d'au
tres fur lefquelles il donnoit Amplement à prendre en efpeces,
certaine quantité de bled , de vin , de fruits , de legumes ,
de miel,de volaille,de poiifon Se autres femblables chofes.
Le Pere Mabillon rapporte dans fes Diplomatiques la
Charte de ce partage par laquelle ilparoitque l'Abbé Hil-
duin ordonna que l'on donneroit tous les ans aux Religieux
tant pour eux que pour les Hôtes qui mangeoient au Réfe-
ftoire , deux mille cent muids de bled froment , neuf cens
muids de feigle pour fes domeftiques , deux mille cinq cens
muids de vin pourlesReligieux , outre la bière pour les fer-
viteurs , trois cens muids de legumes , trente cinq muids de
frraiiTe , trente cinq Sefterces de beure , de la volaille , du
bois , Se autres choies dont il eft inutile de faire ici le détail.
Il y eut un autre partage qui fut fait par l'Abbé Louis
en 861. Se confirmé par le Roi Charles le Chauve. Il paroîc
par ce partage que l'Abbé étoit obligé de fournir treize cens
muids de feigle pour les ferviteurs , Se que pour en demeurer
quitte , auifi-bien que des trois cens muids de légumes , de
vingt muids de graille fur les trente cinq qu'il donnoit , de
deux cens muids de fel, outre un muid que L'on recevoitaux
falines , de cinquante muids de favon 6c autres denrées , de
cent malles de fer pour les faulx , de cent autres malles de
fer pour les fourches , Se autres chofes qui étoient necef-
faires pour les Ouvriers , il avoit abandonné aux Religieux
quelques Terres Se Seigneuries , mais qu'il étoit toujours
obligé de fournir deux mille cens muids de bled froment,
pour faire leur pain , Se qu'il confentoit que pour leur boif-
fon , ils joîiiroient , comme ils faifoient depuis long-tems , de
certaines vignes , à condition que fi elles rendoient moins de
deux mille cinq cens muids , l'Abbé feroit tenu de fuppléer
au refte. Mais il ne faut pas croire que le muid de vin fût
auffi grand en ce tems-là qu'il l'eft aujourd'hui , non plus ^зЫИст t
que le muid de bled > car par les Statuts qu'Adhalard Abbé Annai.Be-
de Corbie fit pour fon Monaftere l'an 8iï. il paroît que le
»aid de vin n'étoit que de feize feptiers 8c chaque feptier de <£isi¡
O ij
loi Histoire des Ordres Religieux,
n^Ncon ^x ta^es » Par confisquent l'hemine qui contenoic demi fep-'
с R ж о a tier étoit de trois taiTes. A legard du muid de bled, l'on n'en
S-DfÑmN devoit faire que trente pains : ces Statuts ne marquent point
Ikance. combien chaque pain pefoit > mais par la Lettre que Theo-
demare Abbe du Mont-Caffin écrivit à l'Empereur Charle
magne , lorfqu'il lui envoi'a l'hemine & le poids du pain , il
eft confiant que chaque nain pefoit quatre livres , & fervoic
à quatre Religieux : d'où il s'enfuit que le muid de bled ne
devoit pas peler plus de fix vingts livres , & qu'ainfi il étoit
bien moins qu'un feptier de Paris , qui en pefe deux cens
quarante.
Ces partages font connoître , qu'après cette réforme , les
Religieux de faint Denis gardoient Pabftinence de la chair
prefcriteparla Regle defaint Benoîtjtoutefois avec lesadou-
ciiTemensque leConciled'Aix-laChapelley avoit apportés ,
puifqu'ilsufoient d'huile de grauTe dans leurs mets ordinal
es ,au défaut d'huile d'olive , & qu'ils pouvoient manger
de la volaille à certaines Fêtes de l'année.
Quelques années avant ce partage l'Abbé Loüis aïant été
pris par IesNormans.les Religieux donnèrent pour fa rançon
fix cens quatre-vingt livres d'or , & trois mille deux cens
cinquante livres d'argent, qui reviennent à plus de fix cens
mille livres de nôtre monnoïe,fans compter plufieurs vaiTaux
& leurs enfans qu'on fut auiîî obligé de leur livrer. Ces Barr-
bares s'emparèrent pour la premiere fois de cette Abbaïe
l'an 865. & comme il n'y avoit rien qui s'oppofât à eux , ils
la dépouillèrent entièrement de tous les dons précieux que
nos Rois y avoient faits , aïant été pendant trois Semaines ,
maîtres de.ce Monaftere , d'où les Religieux en fe retirant
avoient emporté heureufement avec eux les faintes Reliques.
Charles le Chauve aïant pris l'an 867. l'adminiftration de
cette Abbaïe, après la mort de l'Abbé Loiiis, qui étoit fon
Chancelier & fon parent,fit gloire de porter le nom & la qua
lité d'Abbé de S.Denis,& fit faire autour du Monaftere, une
enceinte de bois & de pierres en maniere de fortification
pour empêcher que lesNormans ne vinflent la piller une fé
conde fois 5 mais les Religieux ne crurent pas ces fortifica
tions aííez fortes pour leur refifter > puifque dans le tems
que ces infideles afliegeoient Paris l'an 887. ces Religieux
& réfugièrent à Reims avec les Corps de leurs faints P*=
Quatrième Partie ,Chap. XI.
trons, & plusieurs autres Reliques. L'an le Monastère Am«i*m
de faine Denis se voioit encore à la veille d'être en proie 0N"!it" 1
OATIOM de
aux Normans , si le Roi Charles 1c Simple n'eût pris leparti f^**™*
de s'accommoder avec Rollon leur Duc , qui se fit baptiser RANCS'

à Rouen,comme nous avons déja dit ailleurs Robert Comte


de Paris,qui étoit pour lors Abbé de saint Denis & qui fut
Roi de France dans la fuite , le tint fur les fonds de Baptê
me & lui donna íbn nom. Avant le Comte Robert , le Roi
Eudes en avoit auíTi été Abbé , Hugues le Grand fils de
Robert le fut après lui , & enfin Hugues Capet , qui par un
motif de conscience rendit à ce Monastère ses Abbés Régu
liers , étant persuadé que la cause du relâchement des Reli
gieux ne venoit que de ce qu'ils n'avoient que des Laïques
Eour Abbés. Ce Prince après avoir remis en Règle cette Ab-
aïe , jugea nécessaire d'y rétablir le bon ordre. II en fit
parler à íaintMayeul qu'il croioit plus capable que person
ne d'une telle entreprise. Ce Saint avoit quitté la Charge
d'Abbé de Cluny &C vivoit fort retiré > ne pensant plus qu'à
se préparer à la mort j il crut néanmoins devoir faire un ef
fort pour satisfaire son Prince , c'est pourquoi il se mit en
cheminj mais étant tombé malade à Souvigny , il y mourut.
Ainsi ce fut l'Abbé Odilon qui lui avoit succédé dans le
Gouvernement de l'Ordre de Ciuny,qui fut chargé de cette
Commission qui , quoique difficile , futexecutéeavec tout le
succès -que l'on pouvoit attendre de son zele.
' L'ancienne Diseipline y étoit encore fort relâchée, lorsque
Sugeren étant Abbé, entreprit Pan 1113. de réformer les
abus qui s'y étoient glissés , & ausqucls il n'avoit pas peu
contribué lui-même. Car n'étant que simple Religieux de
.saint Denis-, il avok gagné les bonnes grâces du Roi Louis
VI. & s 'étoit abandonné à fa propre fortune, se laissant in
troduire bien avant dans les affaires du siécle. Il suivoit cé
Prince par tout , même à l'armée,& vivoit plûtôt en Cour*
tisan qu en Religieux. Après qu'il eût été fait Abbé,il con-
rinua de vivre comme auparavant , & même avec plus de
^ornpe & de magnificence ; l'on a même cru que saint Ber
nard l'a voulu marquer , lorsqu'il se plaint dans son Apolo
gie, d'un Abbé qui avoit pour l'ordinaire soixante chevaux
à sa suite. Ce Saint l'en reprit avec une liberté Chré
tienne , & Suger touché de ses remontrances , renonça à fa
Oiij
I

ïio Histoire des Ordres Religieux ,


Anciinne vanité passée, travailla à se corriger lui-même>& à reformer
CoNGRf- ies abus qui s'étoknt çlissés dans son Monastère, commcn-
s.Denkin çant par retrancher tout ce qui relientoiten la períonne la
ïranci. p0mpe & les manières du siécle. 11 eut bien souhaité quitter
entièrement la Cour j mais le Roi qui avoit besoin de ses
conseils , n'y put jamais consentir. Obligé de rester maigre
lui dans le Ministère , il parut à la Cour avec une modestie
qui édifioit toute la France. De cette manière il persuadai
aisément la Réforme à ses Religieux. La ferveur & l'exacti-
tude avec laquelle ils s accjuittoient de tous leurs devoirs , les
mit bien-tôt en grande réputation > & cette renommée fut
suivie d'une si grande prospérité , qu'il sembloit que toutes
sortes de biens vinssent fondre en abondance fur ce Mona
stère ; il ne fut jamais plus florissant que fous le gouverne-^
ment de l'Abbé Suger , qui en soutint tous les intérêts avec
une fermeté tout- à-fait noble. II lui fit restituer le Prieuré
d'Argenteiïil , qui lui avoit appartenu originairement. Il
rentra dans plusieurs biens quiavoient été aliénés. Il redi-
ma de la vexation, différentes terres opprimées depuis long-
tems j &. Ion compte vingt-deux Terres & Seigneuries , qui
furent beaucoup augmentées par les foins de cet Abbé.Pour
conserver les Droits de son Abbaïe, & non par ostentation,
comme quelques-uns l'ont avancé mal- à-propos j il fit faire
une Chasse au cerfs dans la forêt Iveline,où il passa une se-*
maine entière fous des tentes,avec Amauri de Montfort,Si-
mon de Neaufle, Evrard de Villepreux, plusieurs autres Sei
gneurs de ses amis , & quantité de Vassaux. Le gibier fut
porté à saint Denis : on le servit aux Religieux cortvales-
cens & aux étrangers , qui mangeoient au logis des Hôtes ,
& le reste fut distribué aux Soldats de la ville. II fonda
aussi le Prieuré d'Eíïbne , ou il mit une Communauté de
Religieux j & celui de Chaumont en Vexin , fut à fa consi
dération soumis à l'Abbaïe de saint Denis*
Le crédit qu'il avoit en France augmenta encore davan
tage , lorsque le Roi Louis VII. étant prêt de partir pour la
Croisade í'an 1147. le nomma pour Regent du Roïaume
pendant son absence. Ce Prince avoit résolu avec le Pape
Eugène III. de réformer TAbbaïe de sainte Geneviève:
mais n'en aïant pas eu le tems , 1 exécution en fut réservée
à Suger , qui s'en acquita de la manière que nous avon»
Quatrième Partie , Chap. XI. trf
rapportée en parlant de cette Abbaïe. Le Roi étant de re- Ancisnvb
tour , cet Abbé fut chargé d'une nouvelle Commission par ^o"N0"°s."
le Pape : c'étoit de mettre des Moines dans l'Egliíe de saint DïNI' *n
Corneille de Compiegne, desservie alors par des Chanoines tKÁNCU
d'une vie peu réglée : ce qu'il exécuta , en y établissant une
Communauté de Religieux tirés de saint Denis. Enfin après
avoir rendu de grands services à l'Etat , qui lui firent don
ner le titre de Pe re de la Patrie , & avoir gouverné son Ab
baïe pendant vingt- neuf ans , il mourut 1 an 1 151. II n'est
pas le seul Abbe de saint Denis qui ait été Regent du
Roïaume. L'Abbé Matthieu de Vendôme le fut aussi,lori-
que saint Louis alla pour la seconde fois en Orient Pan
1169. Ce Prince étant mort dans ce voïage, son fils Phi
lippe III. qui l'avoit accompagné , non seulement continua
la Régence à l'Abbé Matthieu j mais ie fit à son retour son
Ministre d'Etat.
Quoique Suger eût assez de crédit pour obtenir du Pape
Eugène III. d'user d'ornemens Pontificaux, cependant foie
par modestie , ou pour quelqu'autre raison,il ne s'en servit
pas: ce ne fut que l'Abbé Guillaume M. qui l'an 11 76.
obtint cet honneur du Pape Alexandre III. Du tems d'Eu
des II. qui succéda immédiatement à Suger , l' Abbaïe de
saint Denis acquit plusieurs Eglises & Prieurés , entr'autres,
le Prieuré de Fornalos , qui- lui fut donné l'an 1 1 56. par le
Roi d'Espagne Alfonse VII. Sc sous le Gouvernement
d'Henri V. On lui soumit encore le Prieuré de Grand-puis.
Le Pere Felibien rapporte un Poiiillé de cette Abbaïe, tiré
d'un ancien Cartulairedel'an 141 1. où il y a dix-huit Prieu
rés , & environ quatre-vingt Cures à la nomination de
l'Abbé > fans les Canonicats & les petits Bénéfices > & il
paroît par ce même Poiiillé que dès ce tems-là cette Abbaïe
avoit déja perdu plusieurs Monastères de fa dépendance >
comme ceux deToussenval , de Plaisir > celui de S. Michel,
changé depuis en Abbaïe, & plusieurs autres , dont il est
fait mention dans l'Histoire de saint Denis , quoiqu'ils ne
se trouvent point dans cePoùillé.Ces Monastères qui étoieno
de fa dépendance , & dont les Prieurs étoient obligés de se
trouver aux Chapitres Généraux qui se tenoient dans cette
Abbaïe, n'étoient que trop suffifans pour lui faire donner le
nom de Chef d'Ordre & de Congrégation ; mais elle a
i*z Histoire des Ordres Re lioie'tjx: »
Ancknnh mérité ce titre avec plus de fondement par ce que nous 3tí»
Congre- i j: _ .
CATION DE 10nS alre'
sden.sín Dès Pan 1580. quelques Monastères de Bénédictins pour'
ïRAitci. catjsfajre au Décret du Concile de Trente,qui obligeoit les
Monastères immédiatement soumis au saint Siège, de s'unir
en Congrégation > s'ils n'aimoient mieux se résoudre à la»
visite de POrdinaire,. s'étant associés ensemble , fous le titre;
de Congrégation des Exemts , les Religieux de saint Denis
qui n'avoieiK point encore obéï íur ce point au Concile de
Trente, 8c se voioient pressés d'entrer en- Congrégation »•
aimèrent mieux , fans s'assujettir à une autre Congrégation*
chercher eux-mêmes à en composer une,, dont leur Mona
stère pût être le Chef , & faire en forte par eë nïoïen de ne
changer à leurs Usages ( quelque abusifs qu'ils fussent )
que ce qu'ils voudroient. La chose conclue ,1a Communauté'
députa plusieurs Religieux , pour aller solliciter divers Mo
nastères- de s'unir à celui de saint Denis , pour faire uns
même Corps de Congrégation.- Us en trouvèrent jusqu'à
neuf, qui furent ceux de saint Pierre de Corbie ,< de saine
Magloire de Paris , de saint Pere de Chartres , de Bonnevaly
de Coulombs ,de Josaphat , de Neauphle le Vieil, de saine
Lomer de Blois, & de Moiistierender. On dressa des Statuts»
qui n'étant la plupart que des Règles ou Maximes assez gé
néralement reçues dans les Cloîtres, fans déroger aux Cou
tumes de chaque Monastère , furent aisément admises par
les Procureurs de toutes ces Abbaïes , assemblés à Paris le'
6. Mars 1607. au Prieuré de saint Lazare au fauxbourg
de saint Denis • où se conclut le Traâté d'Association.-
On en poursuivit ensuite les Lettres Patentes & le Rot
Henri I V. les accorda dans le même mois. Elles furent en-
legistrées & homologuées au Parlement le 5,- Septembre de
la même année, nonobstant Popposition de PÀbbé de saint
Corneille de Compiegne, dont les Religieux demandoient
d'être associés à la même Congrégation, à laquelle ils furent
aussi aggregés. La Cour trouva feulement à propos d'avan
cer le tems des Chapitres Généraux > & au lieu que les
Statuts n'en mettoient que de six en six ans , elle détermina,
qu'ils se tiendroient tous les quatre ans. Le premier Chapi
tre General avoit été indiqué à saint Denis le 18. Juillet :
jjoais quelque incident survenu , obligea de le différer jusr
qu'au

t
QuATRí'jExsE Partie , Chap. XI. " 113
qu'au ii. Octobre suivants comme il paroîc par les. Actes Ancíkíi
Capítulaires de cette anne'e-là. Nicolas Hesselin , qui étoit "£ \ f™.
Prieur de saint Denis , fut élu General de la nouvelle Con- ™°nn de
gregation. Le Pape Paul V. la confirma Pan 1614. fous IcfrakcJ'
titre de Congrégation de saint Denis , & donna à tous les
Monastères , immédiatement soumis au saint Siége,la liberté
de s'y aíïocier , dans l'efperance de rétablir par ce moïen la
Discipline Monastique en France.
L'année précédente le General Nicolas Hesselin écant
mort. Denis de Rubentel fut élu en fa place. 11 remplit
auíïï celle de Grand Prieur de cette Abbaïe , & mourut en
1610. aprés s'être demis quelque tems avant fa mort du
Grand Prieuré , entre les mains de Firmin Pingré. Comme
par fa mort la Congrégation de saint Denis se vit sans Ge
neral , & que dans le même tems Claude Louvet Prieur de
Corbie qui en étoit Vicaire General vint à mourir , auíli
bien que le Syndic nommé François Wast , Religieux 2o
Chambrier de saint Magloire j Firmin Pingré convoqua
Tannée suivante le Chapitre General dans l' Abbaïe de saint
Corneille de Compiegne où l'on fit de nouveaux Officiers.-
Mais cette Congrégation ne subsista pas long- tems. Le Mo
nastère de saint Magloire qui étoit un de ses membres suc
donné aux Pères de TOratoire Pan 161B. Elle cn perdit en
core d'autres dans la fuite , & les Bénédictins reformés de la
Congrégation de saint Maur entrèrent dans l'Abbaïe de
saint Denis , chef de cette Compagnie l'an 1 633, Ils eurent
aussi dans la fuite celle de saint Corneille de Compiegne, dtf
Monstierender,de saint Pere de Chartres & quelques autres.
Nous avous veu ci devant que dans le nombre des Abbés»
Réguliers , cette Abbaïe a pû" icompter des Regens du?
Roïaume, des Chanceliers ôt des Ministres d'Etat. Lors
qu'elle a été entre les mains des Laïques elle a eu des Rois»
mêmes pour Abbés,ôc avant qu'elle rut tombée encommen-
de plusieurs de ces Abbés Réguliers ont été élevés à la di
gnité d'Evêque, d'Archevêque & de Cardinal. Le premier
Abbé commendataire fut le Cardinal Louis de Bourbon-
Van 1 518. Le titre d'Abbé fut supprimé, & la Meuse Abba
tiale unie à la Maison Roïale de saine Loiiis à saint Cyr Pars
1691. comme nous avons dit, en parlant de cette Maisooi
dans la troisième Paitie decet Ouvrage»
Tome V. P
<*4 Histoire des Ordres Religieux,
ancien- Ses Abbés, quoique Réguliers , avoient séance au Parlé-
crec°a- ment de Paris , & avoient grand nombre d'Officiers Reli-
xroN nt gieux 8c Laïques. Lorsque l'Abbé de saint Denis alloiten
Fkawce. campagne, u etoit ordinairement accompagne d un Cham
bellan 6c d'un Maréchal , dont les Offices étoient érigés en
Fiefs, comme il paroît par des Actes des années 1189. &
1231. Ces Offices 6c ces Fiefs ont été depuis réunis au Do
maine de T Abbaïe, auíîì bien que l'Ofticede Boùtillierde
l'Abbé, qui étoit pareillement un Office érigé en Fief ôc
possédé par un Séculier Domestique de ce même Abbé ,
qui avoit toute jurisdiction spirituelle ôc temporelle dans la
ville de saint Denis , & plusieurs de nos Rois lui avoient at
tribué la connoissance 6c la punition de tous les criminels
qui seroient pris dans le Château fie la ville de saint Denis
Se dans toute l'étcnduc de leur jurisdiction , soit qu'ils fus
sent usuriers , faux monnoïeurs St même criminels de Leze
Majesté. A certaines Fêtes de Tannée on chante dans TE-
gliíc de cette Abbaïe , la Meffe toute entière en langue
Grecque , 8c en d'autres seulement l'Epître 6c l'Evangile.
Elle a aussi toujours conservé jusqu'à présent la Commu
nion sous les deux espèces à la Messe solemnelle des Di
manches 6c des principales Fêtes de Tannée , où les Reli
gieux non encore Prêtres communient de cette forte , non
par un privilège spécial , comme plusieurs se Pimaginent
( selon ce que dit le Pere Felibien , ) mais par un usage non
interrompu dans cette Eglise , aussi bien que dans celle de
Cluni.
Aprés toutes les pertes que cette Abbaïe à faites , il est
étonnant qu'elle soit encore aujourd'hui la plus riche fie la
plus florissante du Roïaume , tant par la beauté de son tré
sor , qui est d'un prix inestimable , que par ses revenus , qui
3uoique trés grands , le seroient encore davantage sans les
isgraces qu'elle a éprouvées en differens tems j dont les
principales ont été celle du pillage qu'elle souffrit en 141 1.
pendant la guerre civile , qui rut causée par les differens
qu'il y eut au commencement du XV. siécle, entre les Ducs
d'Orléans , 6c de Bourgogne : ce qui aïant donné occasion
aux Anglois de retourner en France , dont ils avoient été
chassés , elle fut encore pillée en 1419. par ces peuples fiers
6c barbares : ils s'en rendirent maîtres 4e nouveau en 1455.
«

Quatrième Partie, Chap. XI. ^ ,


aprés que la ville de faine Denis , qu'ils affiégeoient leur eut N ^"c"*1
été rendue par capitulation. Les Calvinistes n'eurent pas g * t a a-
plus de respect pour ce Monastère. Car en i 562. étant entrés "d^isu*
dans la même ville de saint Denis > où. ils profanèrent plu- France.
sieurs Eglises , ils endommagèrent la plupart de fes bâtimcns,
prirent preíque tous les ornemens d' Église, dépouillèrent les
Chasses des Saints , de l'or , de l'argent, & des pierreries
dont elles étoient couvertes , emportèrent & dispersèrent les
Livres de fa riche Bibliothèque , qui étoit remplie de quan
tité d'anciens Manuscrits , &l ils n'en feroient pas resté là , si
Je Prince de Condé, l'un de leurs chefs, qui aimoit cette Ab
baïe , parce qu'il y avoit été élevé , n'eût arresté leur fureur,
en faisant punir une douzaine des principaux auteurs de cet
attentât. Mais ce ne fut pas là la derniere de fes disgrâces ;
car ( fans parler de celle qu'elle reçut de la Ligue en 1590.
par l'infolence des Soldats , qui non contens d'y avoir com
mis plusieurs indignités , dérobèrent jusqu'au plomb dcl'E-
glise , ) le Duc de Nemours qui manquoit d'argent pour de-
rendre Paris , refolut d'en faire aux dépens du Trésor de
cette Abbaïe , qui étoit gardé chez les Religieux de Sainte
Croix de la Bretonnerie , en tira par un Arrêt du Conseil
d'Etat, rendu le 28. Mai 1590. un Rubis estimé vingt-mille
écus , & un Crucifix d'or pesant plus de dix-neuf marcs ,
quel'Abbé Suger y avoit mis. Iln'y eût pas jusqu'au Prévôt
des Marchands , conjointement avec les Echevins de Paris ,
qui voulant en enlever toute l'argenterie , firent rompre les
ferrures , & emportèrent six lampes d'argent , dont la plus
grosse qui venoit d'Espagne, pesoit plus de quatre-vingt-
treize marcs , quatre figures d'Anges , & tm bénitier d'ar
gent, le tout pesant deux cens quinze marcs. Mais présente
ment cette fameuse Abbaïe s'est remise de toutes ces pertes,
avec tant d'avantage,qu'il seroit dirficile de les croire,sil'His-

Marthe, Gail. Christ. Mabillon , Annal. Bcnedict, &c0


itG Histoire des Ordres Religieux,
CONGRI- ~ ——
£££"$.** Chapitre VII.

De la Congrégation de Lerinsy ou il est parlé des Reli


gieuses de faim Honorât de Tarafeon , & de celles de
Marmunster ou MoiX^vaux,

L5 A b b a i e de Ler'ins l'une des plus célèbres & des plus


anciennes de France , qui a été un Séminaire de saints
Prélats & d'Abbés, qui ont gouverné la plupart des Egliles
& des Monastères de ce Roïaume, ne reçut la Règle de laint
Benoît que dans le septième siécle ; encore y fut- elle obser
vée d'abord conjointement avec celle de saint Colomban.
Cette fameuse Abbaïe , autrefois chef de Congrégation fut
fondée, non pas l'an 375. comme quelques-uns l'ont avances
mais l'an 410. par saint Honorât qui fut dans la fuite Evê
que d'Arles. On ignore le lieu de la naissance de ce saint Fon
dateur » on croît qu'il étoit d'une famille noble , & qu'il avoit
même eu l 'honneur du Consulat. Quoique son père s'op
posât à sa conversion , il reçut le Baptême aussi bien que son
xrere Venant , qui se joignit à lui : & ayant résolu tous
deux de ne vivre que pour Dieu , ils embrassèrent ta pro
fession Monastique fous la conduite de saint Capraise
s\nì étoit Ermite dans une Iíle proche Marseille. Us al
lèrent ensuite dans l' Achaïe : mais Venant étant mort à
Moudon , saint Honorât revint en Provence , où étant at*
tiré par Léonce Evêque de Frejus , il s'établit dans son
Diocêíè, & choisit pour sa retraite 1*1 fle de Lerins qui étoit
déserte , & où personne u'abordoit à cause de la quantité
de serpens dont elle étoit remplie. Mais Honorât aïant chassé
ces animaux y bâtit un Monastère qui fut bien-tôt habité
par un grand nombre de Religieux de toutes fortes de Na*
. tions. II étoit d'abord compoíe de Cocnobites &i d'Anacho-
rettes , semblable à une Laure où l'on voïoit une infinité de
cellules séparées les unes des autres. L'ifle de Lero qu'on
appelle présentement sainte Marguerite, qui touche presque
à celle de Lerins , étoit aussi habitée par de saints Solitaires
qui ne faisoient avec ceux de Lerins qu'une même Con
grégation, gardant les mêmes observances. II ne faut point
| dùle Père Mabillon ) recourir aux institutions de Caífien
Quatrième Partîe , Chap. XI. 117
■& dire qu'elles servoient de Règle à ces Solitaires , puis- Congh--
•qu'elles n'étoient pas encore écrites. II est vrai qu'on ne peut le^inI.1"
parler que par conjecture j mais il est plus probable qu'ils
observoient la Règle de saint Macaire.
Saint Honorât aïant été élevé sur le Siège Episcopal
d'Arles , Maxime lui succéda dans le Gouvernement de
Lerins , & Fauste à Maxime , qui furent tous deux Evêques
de Riez. Fauste étant encore Abbé , eut un différend avec
Théodore, Evêque de Frejus , au sujet de la Jurisdiction
que ce Prélat pretendoit avoit sur cette Abbaïe , qui étoic
encore pour lors du Diocèse de Fréjus , & qui n'a été que
dans la fuite de celui de Grasse. Saint Honorât , en jettartt
les fondemens de ce Monastère , étoit convenu avec l'Evc-
que Léonce , que les Clercs , & ceux qui approchoient des
Autels , ne feroient ordonnés que par l'Evêque , ou par ce
lui à qui il en auroit donné la permiíuon , & que lui seul
donneroit le saint Chrême > mais que tout le Corps des au
tres Moines Laïques seroit sous la dépendance de l'Abbé
qu'ils auroient élu. Théodore cependant prétendoit avoir
une Jurisdiction absolue sur tout le Monastère. Pour remé
dier au scandale que ce différend causoit , Ravennius Evê
que d'Arles , convoqua un Concile de treize Evcques,dans
lequel il fut résolu que Théodore seroit prié de recevoir la
satisfaction de Fauste , qu'il oublieroic le passé , qu'il lui
rendroit son amitié, qu'il continuerait à lui donner les se
cours qu'il avoit promis , & qu'il ne pourroit s'attribuer fur
ce Monastère que ce que Léon son prédécesseur s'éroit at
tribué î c'est-à-dire, que les Clercs 8c les Ministres de l' Au
tel ne feroient ordonnés que par lui , ou par celui auquel il
en auroit donné commission : que lui seul donneroit le íaint
Chrême, & confirmeroit les Neophites, s'il y en avoit : que
les Clercs étrangers ou passans ne feroient point admis fans
fon consentement , ni à la Communion ni au Ministère : mais
que la multitude des Laïques ( c'est-à-dire , le reste des
Moines ) seroit fous la conduite de l'Abbé, fans que l'Evê
que s'y attribuât aucun droit , ni qu'il pût en ordonner au
cun pour Clerc , si ce n'étoit à la prière de l'Abbé.
C'est au sujet de ce Concile , qui se tint l'an 450. selon
quelques-uns ,ou,selon d'autres , r an 455. & qui,íêlun M. y
Fleury , ne peut-pas avoir été tenu plus tard que l'an 461.
P iij
n8 Histoire des Or.dr.es Religieux,
Congrî. que le Pere Mabillon fait remarquer,que pour lors les Clerc»
Leri°nsDÌ n'étoient pas ainsi appelles , à cause de leur tonsure > mais à
cause des Offices Ecclésiastiques qu'ils exerçoient > comm;
de Chantre , de Sacristain , d'Oeconome, de Notaire , ou de
Défenseur i &í qu'ils étoient appelles Ministres de l' Autel,
lorsqu'ils avoient reçu les Ordres Majeurs ou Mineurs :
qu'à 1 égard des simples Moines, qui n'avoient ni Ordres ni
Offices , ils étoient appelles Laïques > &C que pour les distin
guer des Séculiers , on les appelloit quelquefois , Laict Ma-
jons propojìti. 11 ajoute que ce Concile d'Arles parlant de
ces Moines , les avoit appelles une multitude de Laïques f
parce que leur nombre étoit beaucoup plus grand à Lcrins
que celui des Clercs > mais que dans la fuite le nombre des
Clercs engagés dans les Ordres Majeurs , surpassa celui des
simples Moines i comme il paroîtpar la Lettre que S. Gré
goire le Grand écrivit à l'Abbé Etienne , où il le congratule
de ce que les Prêtres » les Diacres, & toute la Communauté,
vivoient dans une grande union. Saint Fructueux, Evêque
de Prague, distingue dans le dernier Chapitre de fa Règle ,
les Moines de son Monastère d'avec les Laïques j mais ces
fortes de Laïques n'étoient pas des Séculiers , ils étoient de
véritables Moines, tels que ceux que l'on nomme présente
ment Convers : ainsi ( conclud ce lçavant Homme ) lorsque
le Concile d'Arles parle de cette multitude de Laïques qui
étoient à Lerins , il n'entcndoit pas parier de Séculiers jmais
de Moines qui n'étoient pas Clercs , puisque c'étoit à eux
que l'élcction de l'Abbé appartenoit. Quant aux Neophites»
( dont il est auísi parlé dans ce Concile , ) qui étoient à Le-

étoient instruits dans les Monastères avant que de recevoir


le Batême.
Après que Fauste eut été fait Evêque de Riez , Nazare
fut Abbé de Lerins. Ce fut lui qui fit bâtir pour des Filles le
Monastère d' Arluë l'an 471. Les autres Abbés qui succe-*
derent à Nazare , eurent soin de maintenir PObfervance
Régulière i mais il y a bien de l'apparence qu'elle s'affoiblic
dans la fuite fur la fin du sixième siécle , du tems même de
l'Abbé Etienne , que saint Grégoire avoit félicité par une
Lettre de la grande union qui étoit dans son Monastère ,
puisque par une autre Lettre de ce Pape, écrite à Conon,
Quatrième Partie , Chap. XI. 11$
fuccefleur d'Etienne , il l'exhorte de corriger les mœurs de CoNORS-
les Religieux. Lerini.
Le relâchement augmenta dans la fuite Se produiiîtune
grande divifion éntreles Religieux , qui ne pouvant s'accor
der fur l'élection d'un Abbé , demandèrent l'an 66 1. Aigulfe
Moine de faint Benoît iur Loire qui y avoit apporté du Mont-
Caffin le Corps de faint Benoît , Se l'élurent pour Abbé. Ai
gulfe aïant accepté cette dignité, travailla audi tôt à rétablir
dans ce Monaftere la paix Se l'Obfervance. Les exhortations
jointes au bon exemple qu'il donna , furent fi efficaces, que
les efprits fe réunirent enfin , Se ceux qui étoient fortis du
Monaftere y revinrent Se reprirent les Obfervances Régu
lières. Il s'en trouva néanmoins deux , Arcade Se Colomb ,
qui conçurent une fi grande averfion contre le faint Abbé,Sí
contre ceux qui fuivoient fes maximes , qu'ils cherchèrent
les moïens de leur ôter la vie. Quelques-uns s'étant apperçus
de leur mauvaife volonté , voulurent échaper à leur fureur,
en fe retirant dans l'Eglife de faint Jean j mais les autres ne
voulurent point abandonner leur Abbé, qui repréfenta aux
rebelles Pénormité de leur crime,dont ilsfe repentirent Sede-
manderent pardon. Mais un an après craignant que le bruit
de leur confpiration , n'allât juiqu'aux oreilles du Roi , Se
qu'il ne les fiffc punir, Arcade iortit du Monaftere pour aller
chercher de la proteftion au dehors , Se Colomb refta pour
cabaler au dedans. Arcade voulut enfuite rentrer , feignant
de fe repentir , mais Aigulfe lui fit fermer la porte. Ce mé
chant homme eut pour lors recours à un Seigneur voiiin
nommé Mommol , Se lui perfuada d'aller à Lerins , Paflu-
rant qu'il y trouveroitde grands tréfors. Il y vint , conduit
par cet Arcade , qui prit l'Abbé , le chargea de coups de
oâton , Se le mit en prifon avec les Religieux qui lui étoient
les plus fournis. Le lendemain Arcade les alla voir, Se fei
gnant qu'il n'étoit point l'Auteur de cette violence , leur fit
apporter à manger. Mais quoique dans les liens , ils ne cru
rent pas pouvoir trangrefïer la Regle > Se comme c'étoit un
jour de jeûne , 8e qu'il n'étoit encore que l'heure de Tierce,
ils différèrent à manger jufqu'à None.
Après que Mommol eut emporté ce qu'il put du Mona
ftere , Arcade fit fortir les prifonniers au bout de dix jours
Se les mit fur un vaiffeau. Colomb les voulut accompagner
no Histoire des Ordres Religieux,
Congre après leur avoir fait couper la langue 6c crevé les yeux , de
LiIiní.D! Peur qu'ils ne fissent connoître les Auteurs d'une telle ernau-
té,6c leur donna de méchants habits afin qu'ils ne fussent pas
reconnus pour Religieux. Ils abordèrent à l'ifle Capraria ,
où il y avoitune grande multitude de Moines , avec lesquels
ils célébrèrent la Cene du Seigneur, y étant arrivés le Jeudi
Saint : le jour de Pâques Colomb eut la hardiesse de faire
rOíiìce de Diacre à la Messe , 6c avant la Communion de
donner le baiser de paix à ses frères qui portoient des mar
ques de fa cruauté , 6c dont les plaies étoient encore toutes
soignantes. 11 sortit ensuite de ce Monastère , y laissant saint
Aiguise avec ses Compagnons ,6c s'en alla à Ephese pour
quelques affaires séculières qu'il y avoit. II retourna à Ca
praria deux ans après , où il fit rembarquer les saints Mar
tyrs , Aiguise 6c ses frères 3 6c les aïant conduits dans une
ifle qui est entre celles de Corse 6c de Sardaigne , il les y fit
massacrer l'an 675. L'on dit que le Roi Thierri , fit porter à
ce malheureux la peine que meritoit un si grand crime.
La Réforme que saint Aiguise avoit établie à Lerins r
aïant été comme arrosée de son sang , refleurit 6c porta une
abondance de fruits en pieté 6c en vertus. Ce Monastère fut
íi célèbre 6c l'observance y étoit gardée íl exactement que
l'on y venoit de toutes parts s'y consacrer à Dieu : l'on dit
même que le Bienheureux Amand , qui pouvoit gouverner
cette Abbaïe vers le commencement du huitième siécle , eut
fous fa conduite , jusqu'à trois mille sept cens Religieux.
Silvain lui succéda , 6c saint Porcaire à Silvain. Ce rut du.
tems de saint Porcaire que les Sarrasins attaquèrent cette iíle~
Ce Saint aïant connu par révélation qu'ils dévoient venir ,
cacha dans un lieu secret les Reliques des saints qui étoient
dans son Eglise,5c j>ersuada,à trente-six Religieux qui étoient
à la fieur de leur «tge , 6c à seize enfans qu'on élevoit dans-
ce Monastere,de sauver leur vie par la fuite, en se réfugiant,
cn Italie.
11 parla ensuite à sa Communauté > composée d'environ,
cinq cens Religieux , 6c les exhorta à mourir généreusement
pour Jesus-Christ. Mais ses exhortations ne pouvant rassu
rer deux Religieux , l'un nommé Colomb,Pautre Eleuthere,
il leur commanda de s'aller cacher dans une grotte voisine-
Les Barbares écant descendu dans l'ifle l'an 73p. ou 731..
renversèrent.
Quatrième Partie ,.Chap. XII. ut
renverferent les Eglifes & tous les bâtimens , tuèrent tous les CongRJ¡
Religieux , du nombre defquel s fut Colomb , qui condam- Lhrins.
nant fa timidité , fortit de fa grotte , & fe rejoignant à fes
Frères , eut le bonheur de mourir avec eux. Ces Barbares
épargnèrent néanmoins quatre jeunes Religieux > qu'ils fe
contentèrent de faire prifonniers. Ils les firent monter fur
un de leurs vaifleaux , qui aborda au Port d'Agat en Pro
vence , où on leur permit de defcendre à terre pour un peu
de tems : mais voïant qu'on ne les obfervoit pas , & qu'ils
étoient proche d'une forêt, ils s'y cachèrent jufqu'à ce que
les Barbares euflent mis à la voile. Alors ces Religieux vin
rent à Arluë , où aïant trouvé une petite barque , ils s'en
fervirent pour repaiTer à Lerins , où ils aidèrent Eleuthere a
donner la fepulture aux corps des faints Martyrs* Ils allè
rent enfuite trouver en Italie les jeunes Religieux que'faint
Porcaire y avoit envoies : ëc lors qu'on n'eut plus rien à
craindre de la part des Sarrafins , ils retournèrent à.Lerins,
fous la conduite d'Eleuthere , qui repara l'Abbaïe , dont ií
fut fait Abbé^
Il y a de l'apparence qu'elle eut encore befoin de réfor
me, lorfque faint Odilon Abbé de Cluni , qui réforma tant
de Monafteres en France , en fut Abbé en 5)^7. Mais cette
Abbaïe ne fut jamais plus floriiTante que fous le gouverne
ment de l'Abbé Aldebert rqui fut élu l'an 1066. & qui gou
verna cette АЪЬа'1'e pendant rrente-fix ans j car l'Auteur du
Catalogue des Abbés rapporté par Vincent Barale dit, que
du tems cíe cet Abbé , il n'y avoit pas un feul jour que l'on
n'enrichît cetteMaifon par quelques donations.Ce fut de fon
tems que Raymond Comte de Barcelone,& fa femme , don
nèrent à cette Abbaïe le Monaftere de faint Barthelemi err
Catalogne. Elle en avoit auffi d'autres , non feulement en
France j mais encore en Italie dans l'Evêché de Regio,dans
l'Etat de Gennes , & dans l'ifle de Corfe > qui tous étoient
fourni s à la correction de l'Abbé de Lerins j car dans ce
Catalogue des Abbés , l'on voit que l'Abbé Tournefort qui
fut élu l'an 1365. ordonna au Prieur de faint Antoine de
Gennes , qui étoit de fa dépendance , de défendre par fainte
Obedience à fes Religieux de fortir hors du Monaitere fans
fa permifîion , 6c fans être revêtus de leur coule ou flocsj&C
que fi quelqu'un ne vouloit pas obéir , que l'on en donnât
Tome К
m Histoire des Or'Íùres Religieux,
aussi-tôt avis à l' Abbé de Lerins; II semble que ce Prieuré
ait été changé dans la fuite en Abbaïe > car dans un Chapi
tre Generalqu'André de Fontana tint l'àn 1451. tous les
Moines de Lerins y asisterent avec les Prieurs des Prieurés
de la dépendance de l' Abbaïe i & Benoît Negroni Abbé de
saint Antoine de Gennes n'aïant pas pu y venir y envoïa un
Procureur pour tenir fa place. C'étoit la coutume de cette
Abbaïe de tenir ainsi des Chapitres Généraux, où l'on fai-
soit des ordonnances pour maintenir la Discipline Régulière.
II y avoit encoredes Monastères de filles qui en dépendoient
comme ceux d'Arluë, de saint Honorât , de Tarafcon , &c.
Ce Monastère de Tarafcon fut fondé l'an 1358. par Jean
Gantelmi , originaire de Naples , Grand Sénéchal de Pro
vence. II fixa le nombre des filles à trente , toutes Demoi
selles , fous l'autorité d'une Abbesse. II dota richement ce
Monastère , lui aïant donné beaucoup de revenus . tant
dans la ville de Tarafcon & aux environs , que dans celle
d'Arles , outre trois Terres Seigneuriales , avec toute Ju-
risdiction , & plusieurs Droits & Privilèges, dont l'Ab-
besse jouit encore présentement. Ce Monastère est fous la
urifdíction de l'Abbé de Lerins , ôt ne dépend point de
Ordinaire. L' Abbesse est de nomination Roïale 3 & Sa
Majesté choisit ordinairement des filles de grande qualité.
Celle qui est Abbesle aujourd'hui, est de l'illustre Maison
de la Baume de Suze en Dauphiné- Nous donnons ici l'ha-
billement de ces Religieuses, que nous avons fait graver fur
le dessein qui nous a été envoïé en 171 4.
Outre ces Monastères de l'Ordre , il y en avoit encore un
de Chanoines Réguliers qui lui étoit soumis. Giraud étant
Abbéenînó. donna du consentement de sa Communauté
à des Chanoines Réguliers , vivant fous la Règle de saint
Augustin, les Eglises de saint Mamert 6c de sainte Marie
de Fontaine- Vineuse, avec leurs dépendances, à condition
qu'ils reconnoîtroient Lerins pour leur Chef > & que poUr
marque qu'ils lui étoient fournis , ils porteroient des capu-
ces noirs fus leurs surplis: qu'outre cela ils païeroient à*
l'Abbé de Lerins & à ses successeurs , deux beíans d'or , ÔC
que le Prieur assisterait tous les deux ans au Chapitre Ge
neral de l'Abbaïe de Lerins.
Enfin Augustin Grimaldi, Evêque de Grasse,étantAbbé
1
A'

T.V.J3.

leiue de Taras con


I
I
Quatrième Partie , Chap. XIÏ. щ
de Lerins en 1505. voïant que la Difcipline Monaftique n'é- CoNG**-
toit plus en vigueur dans ce Monaftere >le fournie à la Con- flevk*.
gregation des Bénédictins- de la Réforme du Mont-Caffin ,
8c de fainte Juftine de Padouë. Elle en prit poiTeiîion l'an
1515. 8c depuis ce tems-là les Abbés n'ont plus été perpétuels.
Le Pape Leon X. approuva cette Union la même année: le
Roi François I. y consentit par fes Lettres du 14. Avriî
aufli de la même année , qui furent vérifiées au Parlement
d'Aix. Cette union fut dans la fuite confirmée par la Reine
Loiiife, mere de François I. Regente du Roíanme en fon
abfence» le 7. Août 1515. par le Roi Henri 1 1. l'an Í547V
par le Pape Clement VIII. Гап 159г. ôc par le Roi Henri
J V. l'an 1 55)7. Quoique dans le Catalogue des Abbés dont
nous avons parlé, il y foit marqué que la Congregation du
Mont-Caffin a depuis cette union établi les Abbes dans ce
Monaftere i il paroît néanmoins a^ue les Religieux fe font
toujours confervé le droit de les élire 6c de les choifir du
Corps de la Communauté. Chopin rapporte à ce fujet un
Procès qu'il y eut au Confeil Privé , entre Dom Hilaire
d' Antibe,Religieux de cette Abbaïe( qui avoitété élu Abbé
d'un commun confentement de la Communauté , 6c pour
lequel le même Chopin plaidoit ) 6c un Italien,qui en avoit
été pourvu^par le Roi , qui avoit interjette appel comme
d'abus de cette Union de Lerins , avec la Congregation du
Mont-Caffin. Par l'Arrêt qui fut rendu le 8. Novembre
i 595). cette Abbaïe fut adjugée au Religieux qui avoitété
élu par la Communauté, 8c ce en confequence de l'Union?
faite iivec la Congregation du Mont-Cafltû» -
Nous avons dit ci-devant que cette Abbaïe étoit un Se-
minaired'Evêques. Elle a donné à l'Eglife douze Archevê-^
ques , autant d'Evêques , dix Abbés , quatre Moines , mis
au nombre des faints Confefíeurs , & une infinité de Mar
tyrs , fans parler d'un très grand nombre d'Hommes lllu-
ftres qui en font fortis. Toute llfle eft de la dépendance du'
Monaftere . Les Efpagnols la furprirent au mois de Sep
tembre 1635. 8c en furent chaiTés en r<>37' Ce font eux qur
défolerent ce lieu , coupant des forêts de pins , qui y four-
nifloient une ombre agréable contre les ardeurs du Soleil ,»
que la nature avoit diipofés en allées , au bout defquelles on*
trouvoit des Oratoires bâtis en l'honneur des faints Abbés ou»
ад
1*4 Histoire des Ordres Religieux ,
Congre- Religieux de cette isle. Cette forêt si agréable lui avoit fais
CATION DE , O O
Lerins. donner le nom d Aigrette de La mer.
Die r Les Mémoires que nous avons du Monastère de Maf-
cieuskVe munster sont si succints , que ne suffifans pas pour en faire
Masmi'ns- lin Chapitre particulier , nous savons inséré à la fin de ce-
MoM£. lui-ci , suivant le tems 6c Tannée de fa fondation , qui fut eu
▼aux. «_,10 Qt Monastère est situé à Moisevaux, dans le Suntgaw,
à cinq lieuës de Malhanson. II fut fondé par Mason , Due
de Sueve , qui aïant perdu son fils unique , qui s'étoit noïé
dans la rivière de Tolder , qui passe à Moisevaux,y fit bâtir
cette Abbaïe , dans laquelle il mit des Religieuses de l'Or-
dre de saint Benoît, qui quoique déchues de leur premier
Institut , & de la pureté de la Règle de ce saint Fondateur,
n'ont pas laissé de le conserver jusqu'à présent. Ce sont
présentement toutes filles nobles , 6c pour y être reçuë,il faut
faire preuve de seize Qiiartiers de noblesse.tant du côté pater
nel que du côté maternel. Leur Eglise est dédiée en l'honneur
de saint Leger Martyr , Evêque d' Autun. Elles font fous la
Jurisdiclion de l'Eveque de Baie , 6c sont Collatrices d'en
viron quinze Cures , dont elles tirent de grosses Décimes ,
tant en grain qu'en vin. Leur habillement qui est noir, est
semblable à celui des Séculières. Elles ont au Chœur un
manteau traînant à terre, & leur coëffure est particulière ,
comme on le peut voir dans la figure que nous en avons
fait graver fur le dessein qu'elles nous ont envoïé avec les
Mémoires concernant leur Abbaïe. Il y a encore quelques
autres Monastères de Benediclines , fondés environ dans le
même tems 6c dans le même païs j mais comme elles ont fé-
coiié le joug de la Règle de saint Benoît pour se séculariser,
nous en parlerons à la fin du sixième Volume , en traitant
des Chanoinesses Séculières , tant de celles qui ont conservé
la Foi , que de celles qui ont embrassé l'Heresie.
rotez, Vincent Baral. chronol. Inful. Lirinensts. Sainte
Marthe , Gall. Christ. Tom. IF. Bulteau , Hist. de l'ordre de
saint Benoît. Mabillon , Annal. Bened. Flcury , Hist. Eccles,
munster
Ou -Moi.re/van/r
*7
■ i ■< .
'Quatrième Partie , Chap. XIII. 125
CONCRt-
™' " " CATION Dl
Chapitre XIII. FuiDii-

De ïancienne Congrégation de Fuldes en Allemagne.

L'Abbaïe de Fuldes est fans contredit la plus noble 6c la


plus illustre d'Allemagne , non seulement à cause de ses
grandes richesses & du grand nombre d'Abbaïes& de Prieu
rés qui en dépendoient , mais encore à cause des préroga
tives accordées à l'Abbé de ce Monastère qui est Prince de
l'Empire , Primat & Chef de tous les Abbés d'Allemagne,&
Chancelier perpétuel de Y Impératrice. Saint Boniface Ar
chevêque de Mayence & Apôtre d'Allemagne , fut le prin
cipal Fondateur de cette fameuse Abbaïe. Ce Saint qui s'é-
toit servi de Religieux pour être ses coadjuteurs dans la
Conversion d'une infinité de peuples en Allemagne,& qui se
fervoit auffi d'eux dans d'autres affaires , souhaitoit y bâtir
un célèbre Monastère pour les y établir. ïl avoit déja fondé
ceux d'Ordoff ÔC de Fristar j mais ils ne suffisoient pas pour
le grand nombre d'Ouvriers Apostoliques qui le soula-
f;eoient dans fes travaux , fâché de voir que saint Sturme
un de ses Disciples , s'étoit retiré avec quelques Compa
gnons dans le désert d'Hersfeld , où ils étoient tous les jours
•exposés aux insultes des Saxons , U leur ordonna de s'établir
dans un autre lieu. Ils en trouvèrent un plus commode pro
che la rivière de Fuldes dans lepaïs de Buchow , qu'on ap-
Î>elloit autrefois Grapfdd , entre la Hesse , la Franconie , èí
a Thuringe.
Ce lieu qui s'appelloit Eìloha , appartenoit à Carloman
Duc & Prince des François , que saint Boniface alla trou
ver pour le prier de le lui donner afin d'y établir une Com
munauté de Religieux : ce que personne n'avoit encore
fait en ce païs. Non seulement Carloman le lui accorda avec
une étendue de quatre mille pas aux environs : mais il ex
horta encore les Seigneurs de fa Cour de contribuer à réta
blissement de ce Monastères ce que la plupart aïant fait, saint
Sturme y conduisit sept Religieux l'an 744. & deux mois
après saint Boniface y fit bâtir une Eglise avec le Monastère
qui prit le nom de la rivière de Fuldes qui y passoit. Saint
Sturme en fut le premier Abbé. En peu de tems le nombre
Coxaii-ïi^ Histoire des Ordres Religieux ,
iViÎdo.0* des Religieux augmenta de telle forte , & les biens que Ton1
fît à ce Monastère furent si considérables , qu'il y eut çlus de
cinq cens Religieux qui y demeurèrent du vivant meme de
saint Sturme. Saint Boniface pendant qu'on travailloit aux
) édifices de ce Monastère , se retira sur une montagne voisine
depuis appellée pour ce sujet le Mont de £ Evêque , ÔCy passa
tout le tems qu'il y demeura , dans l'Oraiíòn & dans la le-*
cture des Saints Pères. Etant retourné à Fuld.es , il exhorta
les Religieux à bien pratiquer leur Règle , leur ordonna de
ne prendre aucune boisson qutpût enyvrer , & de se conten
ter d'un peu de petite bière : mais la Communauté s'étanfr
augmentée notablement , cette rigueur fut modérée du tems
du Roi Pépin le Bref > & dans un Concile il leur fut per
mis de boire du vin à cause de ceux qui étoient foibles & in
firmes. II se trouva néanmoins un grand nombre de Reli
gieux qui ne voulant point se servir de cette permission, ne
burent point de vin tout le tems de leur vie.
Les bâtimens de Fuldes étant achevés , l'extrême désir
que les Religieux avoient de bien observer la Règle de saine
Benoît , les fit résoudre d'envoïer quelques-uns d'entr'eux
aux grands Monastères pour y remarquer la discipline ré
gulière , & la pratiquer ensuite dans toute son exactitude.
Ils en parlèrent à saintBoniface,qui approuvant leur dessemy
choisit pour ce voïage saint Sturme qui alla au Mont-Castnv
où il demeura quelque tems , comme nous avons dit ailleurs,
pour s'instruire parfaitement de toutes leurs pratiques régu
lières. Saint Boniface remarquant que ces Religieux étoient
pauvres & avoient peine à subsister , leur donna quelques
«erres , pour subvenir à leurs besoins : & ce fut à la prière'
que Carloman augmenta encore le territoire de Fuldes de
trois mille pas , de forte qu'il contenoit sept milles de toUr.-
Ce Prélat pour affermir davantage cet établissement , obtint
un Privilège du Pape Zacharie qui soûmettoit ce Monastère'
immédiatement au Saint Siège : & pour marque de son affe
ction, il y voulut être enterre. Ce Saint fut martyrisé par les
Frisons l'an 755. Son Corps fut d'abord enterré à Utrecht >>
mais les Religieux de Fuldes l'allerenr chercher pour le
transporter dans leur Abbaïe „comme ce Saint l'avoit fou*
haité.
Après la mort de saint Boniface , saint Sturme ne pur
Quatrième Partie , Chap. XIIT. 117
cvîter la malignité de la calomnie. Saint Lulle avoit succe- co«G*t-
úé à saint Boniface dans l'Archevêché de Maïence. On ivì-nû*
prévint ce Prélat contre ce saint Abbé > il se trouva des faux
frères dans fa Communauté , qui l'accuserent de netre pas
affectionné au service du Roi qui étoit alors Pépin le Bref,
ce qui le fit reléguer dans le Monastère d'Unnedice , où
plutôt Jumieges , au Diocèse de Rouen. Saint Lulle en son
absence obtint du Roi que le Monastère de Fuides lui seroit
soûmis , & y nomma pour Abbé un de ses Domestiques ap-
pellé Marc. Mais les Religieux refusant de se soumettre à
ce Pasteur , qui étoit étranger &. qui ignoroit leurs usages
& leurs loix , sortirent du Monastère pour en aller porter
leurs plaintes au Roi , qui leur permit de choisir un Abbé-
Celui qu'ils élurent fut le vénérable Prefzolde , qui aïant
été disciple de saint Sturme dès fa plus tendre jeunesse ,
chercha aussi-tôt les moïens de procurer le retour de son
maître , qui fut rappellé d'exil deux ans aprés par Pépin.
Ce Prince ne se contenta pas même de le renvoïer avec hon
neur à Fuides » il voulut encore qu'il fût rétabli dans fa di
gnité d'Abbé, il retira aussi ce Monastère de la jurifdiction
de l'Evêque de Mayence , 8c confirma le Privilège que le
Pape Zacharie lui avoit accordé , en le soumettant immédia
tement au Saint Siège. 11 le prit de plus fous fa protection ,
& lui donna Omstatavec ses dépendances.
Le Pere Mabillon rapporte tout au long ce Privileg du J^^f*^
Pape Zacharie , afin que personne n'en puisse douter , & fait
observer ensuite, aprés le Pere Thomassin , qu'avant ce Th/mass*"
Pape U n'y avoit aucune Abbaïe qui fût soumise immedia- Dtfiipi.Éc
tement au saint Siège. Elles étoient pour lors réputées ou cies.ptrt.u
exemtes de la jurifdiction de l'Evêque Diocésain , ou soû- 3'0*ff''s *f '
mises au Métropolitain , ou aux Assemblées des Evêques
qui étoient fréquentes en ce tems là , ou au Patriarche par
une condition tacite , quoique cela ne fût pas marqué préci
sément par le Privilège. Nous en rapporterons quelques
exemples. Saint Théodore Siceote Evêque d' Anastasiopole,
aïant renoncé à l'Epifcopat , reprit la conduite des Mona
stères qu'il avoit fondés, & dont il avoit été tiré quelque tems
aprés fa retraite. Vers l'an 55)7. étant venu à Constantinople,
il obtint de grands privilèges pour ses Monastères , qui fu
rent exemtés de la jurifdiction de tout autre Evêque , 2í
ïi8 Histoire des Ordres Religieux*,
GfAoG-RÏE soumls seulement à l'Eglise de Constantinople. Le Pape saint;
Fi'tDEs. Grégoire accorda Tan 598. un Privilège à l'Abbaïe de
Clalse dans le Diocèse de Ravene , par lequel entr'autres
choses il défendit à l'Evêque de prendre connoissance des
revenus de ce Monastère, ôc d'en rien diminuer, de soustraire
aucun titre , d'ordonner aucun Clerc fans le consentement
de l'Abbé ,. & d'en tirer aucun Religieux malgré lui- pour
gouverner d'autres Monastères. Trois ans après le même
Pape dans le Concile de Rome , où souscrivirent vingt ÔC
un Evêques & treize Prêtres , fit une Constitution en faveur-
de tous les Moines , qui n'est qu'une confirmation & une
extension du Privilège accordé à l'Abbaïe de Classe : car
il défendit de plus aux Evêques de célébrer des Messes pu
bliques dans les Monastères , d'y mettre leurs Chaires , ou»
d'y faire le moindre Règlement , à moins que ce ne fût à la-
prière de l'Abbé qui devoit toujours avoir les Moines en fa
puissance^
Les Monastères fondés par les Empereurs tant d'Orients
que d'Occident , étoient entièrement exemts de la juridic
tion des Evêques & des Archevêques. Nous avons un exem-^
pie de cette exemption en Occident dans le Monastère de
Pescara au Roïaume de Naples , qui a été autrefois le plus
AmuaT- çe^e^re en Itttoe , qui fut même appelle la Maison d'Or , tant
Mtdicj.ToL á cause de h magnificence de ses oâtimens que de ses reve-
Wif. 131. nus immenses. Il fut fondé par l'Empereur Louis IL. Fan
866. & lui fut entièrement soumis , & les Evêques de II
Penna n'y prétendirent jamais aucune jurisdiction spirituelle
avant l'an 551. que Jean Evêque de la Penna tenta, mais inu
tilement , de le soumettre à ion autorité : & même les Re
ligieux de ce Monastère avant le Pontificat de Léon IX. ne
s'etoient point adressés à Rome pour avoir des Privilèges T
croïant que l'au-torité de l'Empereur suffisoit pour maintenir
leurs immunicés. Une des prérogatives dont jouissoit l'Abbé
de ce Monastères, c'est qu'il se íervoit du Sceptre de l'Empe
reur Louis , au lieu de bâton Pastoral ,.comme on le peut voie
dans la figure que nous donnons d'un de ses anciens Abbés >
que nous avons fait graver d'après celle, que le P. Mabillom
a donnée dans le cinquième Tome de ses Annales Bénédic
tines. Les Rois de France ont'prétendu aussi avoir le même
pouvoir fur les Monastères de leurs fondations , 6c le Doge
de
1
Quatrième Partie , Chap. XIII. i£#
de Venise est encore aujourd'hui protesteur du Monastère Conci-
des Religieuses dites Delle Vergini * qui n'ont point d'autre M
juge que lui non pas même le Patriarche : en forte que s'il
arrive quelque desordre parmi ces Dames , c'est au Doge « H*m. de
seul d'y pourvoir , comme s'il étoit leur Evêque, le Pa- UHouslaïp-
triarche de Venise n'aïant aucune jurisdiction sur elles ,
comme nous avons dit ailleurs , en parlant de l'origine de ce Vmis*«
Monastère. Le Lecteur nous pardonnera cette digression à
laquelle le Privilège d'exemption accordé à l'Abbaïe de Ful
des a donné lieu.
Saint Scurmeaïant reçu ordre du Roi Pépin de reprendre
le gouvernement de son Abbaïe , les Religieux allèrent au
devant de lui avec leur Croix d'or & leurs Reliques & le re
çurent avec beaucoup de joie. Sa première application fut
de bien régler fa Communauté & de corriger ce qu'il y avoic
de défectueux dans la vie 6c les moeurs de ses Disciples. 11
embellit ensuite l'Eglise : il changea le cours de la rivière de
Fuldes & la fit entrer dans le Monastère 3 afin que l'on y pût
avoir plus abondamment de l'eau pour exercer les arts né
cessaires à la vie , & que les Religieux qui y feroient oc
cupés , ne fussent pas obligés de sortir hors du Monastère»
C'est une chose surprenante de voir combien les richesses
de cette Abbaïe augmentèrent fous le gouvernement de ce
saint Abbé, auíïï bien que le nombre des Religieux qui écoir
de plus de cinq cens. Les quatre Evêchés de Bavière qui
ivoient été fondés par saint Boniface , en reconnoissance, ôc
pour mémoire de leur Fondateur , offrirent immédiatement
aprés la mort de ce Saint à l'Abbaïe de Fuldes , comme à
leur mere chacun un don. Premièrement celui de Saltzbourg:
lui donna une saline qui lui appartenoit dans le Bourg d'Hall,
qui pouvoit produire tous les ans douze talens. L'Eglise de
Ratiíbonnelui donna quatre vignes &. quatre métairies Roïa-
les avec tous lesSerfs qui y étoient.qui dévoient envoïer ajus
tes ansàFuldes unEstourgeon,& la charge de deux chevaux
d'huile. L'Eglise de Passa w s'obligea de donner tous les ans
de l'huile ôTdu poisson. Celle de Frisingue , promit de don
ner tous les ans de grands fromages , & il n'y avoit presque
point de fidèle , qui ne donnât quelques métairies à cette
Abbaïe. Elle en avoit trois mille dans la Turinge , autanc
dans la Province de Hesse ÔC de Westphalie x autant dan»
Terne K BL
дЗ<э Histoirêdês Or.dr.es Religieux,-
Ca no re celle du Rhin & le pais de Wörme , & un pareil nombre
view." en Bavière & dans la Suabe, qui faifoient en tout quinze
mille métairies. Les François imitèrent auffi les Allenians, &
augmentèrent confiderablement parleurs libéralités les reve
nus de cette Abbaïe:car outre quele Prince Carloman donna
le lieu où les fondemens en furent jettes avec fcpt mille pas
de tour , le Roi Pépin lui donna Omftat , & Charlemagne
Amelembure avec leurs dépendances , ce qui fervit à la iub-
fiftance , non feulement de cette Abbaïe > mais encore des
Monafteres de Holtz Kirchen & de Solnhofen qui furent
bâtis par la permifiion de cet Empereur. Enfin faint Stur
me après avoir gouverné cette Abbaïe pendant près de
trente fix ans , mourut le 17. Décembre 775?.
Apres fa mort , Baugulfe , que d'autres appellent Gan*
gulfeou Landrulphe,luifucceda. L'Empereur Charlemagne
lui écrivit aufii bien qu'à tous les Evêques & les Abbés
pour les exciter à faire fleurir les feiences dans leurs Com
munautés, afin que les Religieux puflent plus aifément pé
nétrer les Mifteres de l'Ecrkure-Sainte. Bandulfe fit batir,
le Monafterc de Wolfmunfter , où après, s'être demis l'an
801. de fa dignité d'Abbé de Fuldes, entre les mains de
Ratgar , il fe retira pour mener une vie privée le refte de
fes jours. Le Pere Mabillon appelle ce Monaftere de Wolf-
munfter quine fubfifte plus, Baugolfmunfler , comme a'ïant
pris le nom de fon Fondateur , qui avoit aulîi jette les fonde
mens d'un autre Monaftere fur le Mont faint Pierre proche
Fuldes.
Ratgar avoit été auifi Difciplede faint Sturme ? mais c'é-
rpit un homme dur &: inflexible , quine fçavoit pas allier la
charité & la douceur avec une jufte fermeté. Pour une petite
ijarole que lui difoit un Religieux , même par necelîîté , il
e maltraitoit > & fans avoir égard ni à l'âge ni à la qualité,
il le releguoit dans quelque Prieuré de la dépendance de
1? Abbaïe , fous pretexte d'en faire yaloir le bien. Cette gran
de leveriré caula beaucoup de troubles dans ce Monaftere :
ce qui fit que fur les plaintes des Religieux , l'Empereur
Louis le Débonnaire le fit dépofer de fa Charge , & l'envoïa
en exil. 11 fonda un autre Monaftere proche Fuldes au Mont
de l'Evêque, qui dans la fuite fut appelle le Mont de Notre
ВатсЛ cimfe de l'Eglife (pi fut dediéeà la Sainte Vierge.
Quatrième Partie , Chai». XIII. ijí
Eygìl successeur de Ratgar , fit aussi bâtir sur une autre Congru-
montagne un Monastère dédié à saint Michel. Le célèbre fu^de»*"
Raban Maur qui succéda à Eygil en fit aussi bâtir un sur lc
mont saint Jean. Ainsi Fuldes le trouvoit entre quatre Mo^
nasteres , fur autant de montagnes qui environnoient cette
Abbaïe. Raban Maur y fit fleurir les belles Lettres : l'E-
cole de Fuldes devint très fameuse : on y venoit de toutes
parts : on y voioit , non seulement des Moines de divers
Monastères j mais encore des Chanoines de plusieurs Ca*-
thedrales. Raban y avoit enseigné n'étant que simple Reli
gieux : mais étant devenu Abbé, il eut un grand foin d'y
entretenir d'excellens maîtres : l'on y en comptoit même
douze des plus doctes & des plus habiles de ce tems là. II
fit encore bâtir le Monastère de saint Sol ou Solenhost. Ces
nouveaux Monastères qui étoientde la dépendance de Ful
des & dans lesquels il falloit envoïer des Religieux , avoient
diminué ce grand nombre qui y étoit du tems de saint Stur-
me : car il n'y avoit pas plus de cent soixante ou soixante 8c
dix Religieux à Fuldes , du tems de Raban Maur. II en
envoïa encore quinze pour peupler le Monastère d'Hirfau-
ge : & leur donna pour Abbé Luitbert , l'un de ces fçavans
maîtres de Fuldes , lequel établit aussi une Ecole à Hirsauge
qui devint très célèbre dans la fuite. Raban Maur aïant gou
verné Fuldes pendant vingt ans , se démit de sa Charge l'an
842. II y cn a qui ont prétendu que c'étoit à cause du peu
d'union qui étoit parmi ses Religieux , les vins tenant le parti
de l'Empereur Lothaire, les autres celui de Louis Roi de
Germanie, ces deux frères étant pour lors en guerre, parce
que Lothaire , après la mort de son pere Louis le Débon
naire , ne s'étoit pas voulu contenter du partage que ce
Prince avoit fait entre lui & ses deux frères , Louis Roi de
Germanie , & Charles Roi de France. Quoique Raban eût
tenu le parti de Lothaire , cela n'empêcha pas le Roi Louis
d'agréer son élection lorsqu'il sut choisi pour être Arche
vêque de Maïencc : ce Prince assista meme à son Sacre.
Raban Maur eut des successeurs qui eurent soin d'entre
tenir à Fuldes la Régularité, & d'y faire fleurir les belles
Lettres & les beaux Arts , entr'autres furent Sigheard , qui ,
comme il étoit fort habile Architecte , selon Bruschius , fit
faire de très beaux bâtimens, & un pont de pierre à Fuldes^
i3* Histoi he des Ordres Religieux,
Congre- je six-vingts coudées de long ; Helmfride, qui par son
Julms. exemple excitoit les Religieux à observer exactement leur
Règle, & Hjldebrand que l'on précend avoir eu le don de
prophétie, ôt qui fut aussi Archevêque de Mayence. Mais
lòus Hademar successeur d'Helmfride , dans le Gouverne
ment de l'AbbaïedcFuldesjil y eut une très grande division,
&un desordre excessif & scandaleux,dont on attribue la cause
à. Frideric Archevêque de Mayence , qui fut obligé de s'y
retirer par l'incident qui fuit.
L'an 5>35? . Henri, frère puîné de l'Empereur Othon I.
croïant qu'il avoit plus de droit à la Couronne que son
frère , parce qu'il étoit né depuis 1 élévation de leur pere
Henri a l'Empire, voulut maintenir fa prétention par les
armes. Everard , frère du défunt Empereur Conrad , ÔC
Gistebert, Duc de Lorraine, se liguèrent avec lui contre
Othon ,qtii les aïant défaits , obligea son frère à venir im
plorer fa clémence. Ce Prince croïant que Frideric , Arche
vêque de Mayence avoit favorisé les rebelles , le relégua
dans l'Abbaïe de Fuldes, quoiqu'il se fût purgé de ce sou
pçon ,par la réception du Corps &du Sang de Jésus- Christ:.
Bruschius s'est: trompé , lorsqu'il a dit que ce Prélat étoit fils
du Roi de France, &c qu'on le fit revêtir de l'habit Mona-
chal pour l'enfermer dans cette Abbaïe : car outre qu'il n'é-
toit point du Sang Roïal de France , c'est: qu'il avoit été
Religieux à Fuldes, avant que d'être élevé fur le Siège Ar
chiépiscopal de Mayence , & par conséquent il devoit avoir
toujours conservé l'habit Religieux , conformément au hui
tième Concile General de Constantinople tenu l'an 86p. qui
défendoitaux Evêques de quitter l'habit Religieux , lur
peine d'être déposés , lorsqu'ils avoient été tirés du Cloître
pour monter à l'Episcopar.
Frideric aïant été relégué à Fuldes,comme nous venons de
le dire , suscita , à ce que l'on croit , une cruelle persécution
dans tous lesMonasteres qui étoient de fa dépendance contre
les Religieux , fous prétexte de les réformer. I ls avoient à la
vérité grand besoin de l'être j & plusieurs Evêques témoi-
gnoient qu'il valoit mieux qu'il n'y eût qu'un petit nombre
de Religieux fans tache,que d'en voir un très grand nombre
mener une vie mondaine &relâchée;ce qui fit que plusieurs
Çe sentant coupables,Sc ne voulant pas arriver à une si grande
Quatrième Partie , Chap. XIII. 133
perfection que celle à laquelle on les vouloit obliger,aime- Conor*.
rent mieux quieter l'habit & fortir du Monaftere j quelques- Fulo*»."*
uns même fe marièrent , comme dit Brufchius. Hademar '
écoitpour lors Abbé de Fuldes: il traita d'abord avec aflez
■d'honnêteté l'Archevêque deMayencennaisaïant intercepté
des Lettres qu'il écrivoit fecretement , il ufa de rigueur en
vers lui : ce qui fut caufe que ce Prélat pour s'en venger , ,
lorfqu'il fut en liberté , perfecuta les petits Monaileres avec
violence > cependant il ne put rien faire à Fuldes, à caufe
d'Hademar , qui avoit les bonnes graces de l'Empereur.
Hatton, furnommé Bonofe ,.qui fucceda dans le Gouver
nement de Fuldes à Hademar , fut aufll Archevêque de
Mayence. Brufchius dit que dans une famine il fît aflfembler
une grande quantité de pauvres. dans un grenier , fous pré
texte de leur faire donner du bled j mais qu'il y fit mettre le
feu , & c|u'en punition il fut mangé des rats , quoiqu'il fe
fût fauve dans une ifle au milieu du Rhin pour éviter ces
animaux, qui paiTerent ce fleuve à la nage pour l'y' aller
trouver. Quelques Auteurs prétendent que c'eft une calom
nie inventée contre ce Prélat par les Centuriateurs de Mag-
debourg : néanmoins Brufchius, qui apparemment l'avoit
appris de quelqu'autre , en avoit deja parlé dans fa Chrono
logie des Monaileres d'AUemagne,qu'il donna en 1 550. cinq
ans avant que ceux de Magdebourg euflent commencé leurs
Centuries:au reite,aucun Auteur contemporain de ce Prélat
n'a parlé de ce fait.
La Difcipline Reguliere étoit encore beaucoup relâchée ,
lorfquc Richard prit le gouvernement de l'Abbaïe de Ful
des en 101 1, mais par le moïen des Religieux Hibernois , il
réforma ce Monaftere , 6c felon Brufchius , il obligea les
Religieux à prendre l'habit Monaftique, &. la tonfure qu'ils
avoient quittés pour en prendre d'autres , qui n'avoient ja
mais été en ufage. 11 fit bâtir le Monaftere d'Amerbak,dans
le Diocéfede Wiltzbourg, 6: celui de faint André fur la
riviere de Fuldes, ôc eut un grand foin d'entretenir les études
dans fon Abbaïe , où il y eut cependant de grands défor-
dres fous le gouvernement de l'Abbé "Widerad l'an 1063. Le
différend qui fuit fut ce qui y donna lieu. C'étoit la coutu
me depuis un long-tems , que les Abbés de Fuldes , dans les
AlTemblées d'Evéques , avoient place immédiatement après
Riij
Î34 Histoire des Ordres Religieux *
'Congri- l'Archevêque de Mayence. L'Empereur Henri IV. étant à
Fbldks. Goslar lan 1061. & devant assister à l'Office du jour de
Noël , comme on plaçoit dans l'Eelise pour les premières
Vêpres les sièges des Evêques , U y eut querelle entre les
Ofhciers de l'Evêque de Hildesheim, & ceux de l'Abbé de
Fulde j l'Evêque prétendant avoir le pas au dessus de
l'Abbé , à cause que Goílar étoit de son Diocèse. Des paro
les on en vint aux mains , & on couroit déja aux armes ,
lorsqu'Othon Duc de Bavière, qui soûtenoit l'Abbé , fit
cesser la querelle.
L'annee suivante l'Empereur voulant assistera l'Office du
jour de la Pentecôte , il y eut une nouvelle dispute , lorsqu'il
fallut encore placer les sièges. L'Evêque d 'Hildesheim se
ressouvenant de l'affront qu'il avoit reçu Tannée précédente,
íìt cacher derrière l' Autel des gens armés,qui sejetterent sur
les Officiers de l'Abbé de F uldes,lorsqu'ils voulurent placer
le siège de leur Maître. Ceux-ci aïant été secourus par des
Soldats de l'Abbé qui entrèrent dans l'Eglise, il se fit de parc
& d'autre un grand carnage , dont on jetta toute la faute sur
l'Abbé , qui quoi qu'innocent de ce désordre , fut obligé ,
pour se redimer de la vexation, de donner de grosses som
mes à l'Empereur,à l'Evêque , & à leurs Officiers : de forte
qu'il fallut pour cela engager une grande partie des biens
de l'Abbaïe : ce qui irrita tellement les Religieux , que lors
que l' Abbé retourna à Fuldes , la plupart , principalement
les jeunes , se soulevèrent contre lui , & les plaintes qu'Us
lui firent , de ce qu'il avoit ruiné leur Monastère , dégénérè
rent en une sédition ouverte. L'Abbé aïant eu ordre d'aller
trouver l'Empereur , son absence échauffa encore de plus en
f)lus ces esprits mutins , dont seifce prirent la résolution d'a-l-
er trouver ce Prince pour se plaindre de leur Abbé. Pour
cet effet ils sortirent du Monastère en Procession , portant la
Croix élevée, 8c afin de prévenir l'Empereur sur leur dé
marche , ils envoxerent l'un d'eux à cheval , avec une Lettre
pour ce Prince. Mais l'Empereur fut si indigné de ce procé
dé, que fans attendre leur arrivée , par le conseil de l'Ar
chevêque de Cologne 6c du Duc de Bavière , il fit arrêter le
porteur de la Lettre, avec trois autres qui étoient les Au
teurs de la sédition , qu'il envoïa en divers Monastères pour
y être enfermés dans des prisons, & ordonna à l'Abbé d'u
Quatrième Partie , Chaf. XIII. 135
fer de main forte pour contraindre les autres de fe foûmet- Gc™"*"
treà l'obéïflance. Widerad envoïades Soldats qui oblige- Foldis.
rent les Religieux mutins de retourner à Fuldes : il fît met
tre des Gardes aux environs du Monastère j & aïant faic
assembler les séditieux , il en fit fustiger deux , dont l'un
étoit Prêtre j ôc l'autre Diacre , & les chassa tous deux du
Monastère : à 1 égard des autres , il usa de pliisj^rande
sévérité ou de plus grande douceur , selon leur naissance ÔC
leurs fautes.
Le Gouvernement de Gottard ou Gottfrid, successeur de
Widerad, ne fut pas plus tranquille. La guerre qui survint
entre l'Empereur Henri I V. ôc son fils Henri V. l'an 1105.
causa de nouveaux troubles àFulde.L'Abbéavoitpris le parti
d'Henri 1 V. après la mort duquel on porta des plaintes con
tre lui à Henri V. de ce qu'il avoit dissipé les biens de l'Ab-
baïe. Ce Prince les écouta ôc priva Gottard de son Abbaïe.
La fortune de son successeur Wotffhem ne fut pas meilleu
re i il assiégea lc Château de Hafelsteim > ôc comme il faisoit
le siège de Wartemburg avec l'Abbé d'Hersfeld , il fut pris
6c retenu prisonnier pendant trois ans dans le Château de
Mulfemburg , ôc aïant été encore accusé d'avoir dissipé les
biens dont il n'a voit que l'œconomat , il fut aussi déposé l'an
n 14.
Les Abbés de Fuldes ne s'étoientpas mis en peine jusqu'a
lors de pouvoir se servir d'ornemens Pontificaux j mais Berth
Schliz qui fut élu l'an 1 133. les obtint du Pape Honorius II.
Cet Abbé eut un grand différend avec l'Archevêque de
Magdebourg , au sujet de la préséance. La cause fut plaidée
devant l'Empereur,qui ordonna que l'Abbé de Fuldes pren-
droit fa place au dessus de l'Archevêque de Magdebourg.
L'Abbé Marquard fit entourer de murailles le bourg de
Fuldesjôc en fit une ville l'an 11 50. mais l'an 1331. les Bour
geois oubliant que les Abbés étoient les Fondateurs de cette
ville , se révoltèrent , démolirent la Citadelle qui joignoic
l'Abbaïe , ruinèrent les lieux réguliers , pillèrent tous les
meubles , & enlevèrent ce qu'il y avoit de plus précieux.
Henri de Hombourg , qui en étoit pour lors Abbé , aïant
porté ses plaintes à l'Empereur Henri VII. ce Prince ordon
na à l'Archevêque de Trêves de reduire les Rebelles à la
raison,ôç de lçs soumettre à l'obéïssance de leur Seigneur. 1.1
i$6 Histoire des Ordres Religieux*
catÎo'ndí ramena l'Abbé & lesReligieux à Fuldes,8c obligea les Bour»
ïuLDis. geois de recevoir avec soumission l'Abbé , qui en fit mourir
douze, & en envoïa autant en exil. Les Païsans de la dé
pendance deFuldes se révoltèrent aussi vers l'an 1515. 8c rui
nèrent tous les Monastères , lorsque Jean Comte d'Hemer-
berg , de la Maison de Brandebourg , en étoit Abbé.
Ce n'étoit pas seulement contre leurs Sujets que les Abbés,
de Fuldes a voient à combattre, ils avoient encore à soutenir
par la force des armes leurs droits contre leurs voisins , 8c à.
défendre leurs Terres contre des troupes de bandits 6c de
voleurs qui s'étoient fortifiés dans plusieurs Château;.:. Con
rad de Malk aïant été Abbé en 1210. fit entourer de murs
Hamelburg , & y fit faire des fortifications : mais Herman.
de Lodembourg, Evêque de "Wìtzbourg , aïant voulu l'em-
pecher , 8c s'étant avancé pour ce sujet avec des troupes,fut
mis en fuite par celles de l'Abbé,qui fit prisonniers plusieurs.
Seigneurs du parti de l'Evêque, qui fut obligé de païer leur
rançon. Henri de Estel , successeur de Conrad de Malks >
l'an 1248. ajouta de nouvelles fortifications à Hameburg,.
6c fortifia aussi Mackhenzell , Bruckneau , Neugenhoffen Y
6c Stoltzberg , 8c rasa les Châteaux de Wutersperg , Trun-
berg , Kralak t ÔC plusieurs autres , qui servoient de retraite
aux voleurs 8caux bandits qui ravageoient le païs.Berthold
qui fut Abbé en 1261. acheta le Château d'Haseltein , fie
bâtir Lutterbak 6c Bridenbalk^hangea le Château de Blan»
kual, qui étoit une retraite de voleurs en un Monastère de
saintes Vierges, 6c ruina plusieurs Châteaux,qui servoient
de retraites à ces bandits- Mais pendant qu'il travailloit ainsi
pour le bien public , 6c à assurer le païs > des personnes auí-
quelles il avoit fait le plus de bien , conspirèrent contre lui
& l'assassinerent l'an 1270. Berthold deMackencell son suc
cesseur , vengea sa mort, fit mourir trente des complices, 8c
brûler la Citadelle de Steinaw , où ils s'étoient réfugiés.
Les limites que nous nous sommes prefcrites,ne nous per
mettent pas de nous étendre davantage fur les évenemens
differens arrivés en cette Abbaïe , dont nous croïons avoir
rapporté les plus singuliers. Nous ajouterons feulement que
PAbbaïe d'Hirsfeld , qui étoit aussi Chef d'une Congréga
tion en Allemagne, fut unie à celle de Fuldes sous le Ponti
ficat de Léon X. Nous avons déja dit en parlant de la son-
dation
Quatrième Partie, Chap. ХПГ. 157
dation de Fuldes,que faint Sturme fonFondateur,s'étoit d'à- Congkî-
bord retiré à Hirsteld, qu'il abandonna à la perfuafion de
faint Boniface, Archevêque de Mayence, à caufe que ce
lieu étoit trop defert j mais après la mort de faine Boniface f
faint Lulle fon fuccefleur dans cet Archevêché, fit achever
l'an 755. le Monaftereque faint Sturme avoit commencé à
Hirsfeld. Le Corps de faint Wirgbert, Abbé de Fritzlar ,
qu'on y tranfporta l'an 780. rendit ce lieu fi celebre , qu'on
y bâtit une ville. Il y avoit ordinairement cent cinquante
Religieux dans le Monaftere. Pepin & Charlemagne lui
donnèrent de grands biens, & Loiiis l'e Débonnaire y ajouta
de grands Privilèges. Mais fes richeíTes furent la caufe de
fa perte , par la cupidité 5c l'ambition de fes Abbés , qui
aïant eu le titre de Princes de l'Empire , la ruinèrent pref-
que entièrement par des dépenfes fuperfluè's. Elle étoit auifi-
bien que Fuldes immédiatement foûmiie au faint Siège.
Volpert en étant Abbé, voïant la pauvreté où elle étoit ré
duite , & voulant punir les habitans delà ville dont il avoir
reçu du mécontentement^'en démit entre les mains du Pape
Leon X. l'an 1 513. Harmant de Kircberg, qui étoit pour lors
Abbé de Fuldes , l'obtint à la prière de l'Empereur Maximi-
lien , pour l'unir à fon Abbaïe , & le Pape fupprima ce titre
pour celle d'HirsfellHarmant y envoïa la même année fon
Chancelier avec le Prieur du Mont faint Jean , & quelques
Religieux, accompagnés de pluiieurs gens à cheval. Ils dé-
poferent le Doïen , & en mirent un autre du Monaftere de
Fuldes, qui reçut l'obéïiTance des Religieux.
Peu de jours après l'Abbé y alla lui-même, accompagné
d'un grand nombre de perfonnes , & fe mit en pofleflion
d'un Château, on l'Abbé d'Hirsfeld faifoit ordinairement
fa refidence , & fit prêter ferment de fidélité à quelques
Païfans i mais aïant voulu exiger la même chofe des habi
tans d'Hirsfeld , ils fermèrent leurs portes , & fe mirent en
etat de défenfe , aïant renvoie fans aucune réponfe à l'Abbé
de Fuldes la perfonne qu'il leur avoit envoïée pour fçavoir
leur volonté. Anne de MecKelbourg , veuve de Guillaume,
furnommé/f puîné, Landgrave de HeiTe-Caflel, & Tutrice
de Philippe I. dit le Magnanime' , fon fils > prit les intérêts
des habitans d'Hirsfeld, & fit mettre un autre Abbé dans le
Monaftere,aïant oblige l'Abbé de Fuldes de retourner dan*
T«m< V. S
хз8 Histoire des Ordres Religieux,
Congre- le fien. Mais le Landgrave Philippe aïant introduit dans la
F*iDhs.D£ faire Ia Religion Proteftante dans les Etats,l'Abbaïed'Hirs-
feld fut ruinée par les Hérétiques > fie étant devenue Prin
cipauté Séculière par les Traités de Weftphaiie , elle a été
cédée au Landgrave de Heile Caflel. Les principaux villa
ges Se châteaux qui dépendoient de cette Abbaïe , fie qui
tont prefentement partie de la Principauté,fontb~riling,haute
fie bafle , Geila , Utersdorf , KerpeshauíT , MengshauíT,
Nederfula , Hartcnbach , Wergfurt, fie Noder-Jofle.
Quant à I'Abbaïe de Fuldes , elle eft foûmife , comme
nous avons dit, immédiatement au faint Siége,auquel l'Ab
bé paie une redevance de quatre cens florins aufli-tôt qu'il
cil élu. Elle a été long-tems un Séminaire d'Evêques > 6c
entre les Privileges.elle avoit celui de fournir à l'alternative
un Archevêque à l'Eglife de Mayence 5 en forte que de
trois il dcvoit y en avoir un tiré de i'Abbaïe de Fuldes. On
n'y reçoit que des perfonnes nobles , aufli-bien que dans
plufieurs autres Monafteres d'Allemagne , dont les Abbés
Font pareillement Princes de l'Empire , fie ont auifi voix fie
fie féance dans les Diètes de l'Empire fie dans le College des
Princes , tels que font les Abbés de Kempten , de Prume,de
Stavelo fie de Corwey , tous de l'Ordre de", faint Benoît. Les
Abbaïes de Murbach fie de Lure en Alface , avoient audi
le même droit, avant que le Roi fût maître de cette Pro
vince. Il y en a encore plufieurs autres, dont les Abbés font
auífi Princes de l'Empire. Outre les Monafteres d'Hommes
qui dépendoient de I'Abbaïe de Fuldes , il y en avoit auili
plufieurs de Filles. Les Religieux ont toujours confervé le
droit d'élire leur Abbé, Nous donnons ici l'ancien habille
ment des Religieux de cette Abbaïe. La premiere figure
reprefente un Religieux en habit ordinaire , la féconde un
Religieux en habit de Chœur. Quant à l'habillement mo
derne, il eft conforme à celui des autres Bénédictins.
Bruverius , Antiquit. Fuldenf. Brufchius , Chronolog. Mo-
naßer. Germania. Stangel , Monaßeriolog. Monaß. S. Bened.
in Germania. Trithême , Annal. Hirfaug. Bulteau , Hiß. de
l'ordre de faint Benoît, Joan, Mabillon, Annal. Bened. HeuT,
Hiß. de l'Empire,
Quatrième Partie , Chap. XI V- 139
Vie deS«
1 BlNOir
C„ . «.,___ Y Т V d'Aniane.
HAPITRE Л 1 V.

Vie de faint Benoît d'Aniane , Reformateur de l'Ordre de


faint Benoît, & General de cet Ordre en France.

SA i N T Benoît d'Aniane , le Reftaurateur de la difcipline


Monaftique,tiroit fon origine des anciens Goths qui s'é
tablirent dans l'Aquitaine & la Gaule Narbonnoife , nom
mée depuis Languedoc : il naquit vers l'an 750. Dès fa pre
miere jeunefle , fon pere qui étoit Comte de Maguelone , le
mit au fervice du Roi Pepin,dont il futEchanfon: il s'atta
cha enfuite au Roi Charles. Pendant qu'il étoit ainfi engagé
dans le »rand monde , la grace lui en découvrit le néant : il
tourna íes défirs vers le Ciel , & fans quitter fes emplois , il
s'appliqua à bien régler fes mœurs & fur tout à retenir ia
langue & я pratiquer la fobrieté. Aïant pris le dtíTein de fe
retirer de la Cour , il héfita fur le genre de vie qu'il devoir
embraiTer. Son humilité le portoitou à fe revêtir d'un habit
de Pèlerin , ou à fe mettre au fervice de quçlqu'un,ou à gar
des des troupeaux , ou à exercer quelque métier , pour rou-
lager les pauvres de fon travail. Ufe réfolut enfin dembraf-
fer l'état Monaftique, & le danger où il fe trouva un jour de
fe noïer,le détermina entièrement de fe donner au Seigneur?
il fut encore fortifié dans cette réiolurion par un foiitaire
d'un grand mérite nommé' Witmar qui étoit aveugle , mais
très intelligent dans les chofes divines. Il quitta enfuite- fes
parens comme pour aller à Aix-la-Chapelle où étok la Cour:
mais il s'arrêta en chemin au Monaftere de faint Seme , d'où
ilrenvDïa fes gens j & il y embraiTa' la vie Monaftique l'an
774- ' \ Y - • • ' ' V*. ■ V !
Il y pa-fia deux ans '& demi dans une ábftinence prefquè
continuelle. Il ne prehoitpmrr toute nourriture qu'un peu de
pain & d'eau , & craignoit le vin comme un poifon. Lors
qu'accablé de fommeÜ il eroit quelquefois obligé de prendre
un peu de repos , il fe" coùc'hoit fur la terre hue. Souvent il
paûoit la nuit en prières, nuds-pîéds, par le plus grand froid,
& demeuroit plu-fieurs jours fans rompre le filencc. Ilportoit
les plus nïécharts habits de la Communauté,& ne changeoit
de tunîqueque rarement. Il aimoit tant l'humilité que , fi fa
Sij
I4<5 Histoire des Ob.db.es Religieux,
Vie m s. cuculle étoit déchirée,il y mettoit des pieces d'une autre cou-
y'Amlut. leur > Pour s'attirer la raillerie des autres, Religieux quicra-
choient fur lui , l'insuitoient & le traitoient d'insensé. L'Ab-
bé voulut l'obliger à modérer cette vie rigoureuse j mais il
ne put rien gagner fur son esprit; ce Saint lui répondoit que
la Règle de saint Benoît étoit faite pour les commençans &
les foibles , & il s'efforçoit de remonter à celles de saint Ba
sile & de saint Pacome j mais il avoit néanmoins un grand
foin d'observer celle de saint Benoît, pour laquelle il eut tou
jours de plus en plus de l'estime &: de la vénération , 2c à
laquelle il s'cfForça de ramener tous ses frères.
On lui donna la Charge de Cellerier , dont il s'acquitasi
parfaitement , que l' Abbé étant mort cinq ans & huit mois
après , il fut élu tout d'une voix pour remplir fa place : mais
ses moeurs ne s'accordant pas avec celles de ses Religieux , il
jlcs quitta secrètement , &. retourna en son pais , oùil se re
tira dans une terre de son patrimoine sur un ruisseau, nom
mée Arîtane^rcs d'une Chapelle de saint Saturnin. Il y bâtie
un petit Monastère avec quelques autres solitaires , dont le
principal fut ce Witmardont nous avons parlé,qui luiavoit
conseillé de se faire Religieux. Benoît fit ce premier établis
sement vers l'an 780. II y passa quelques années dans une
grande pauvreté , demandant à Dieu jour Sc nuit , le réta
blissement de la discipline Monastique,
II y avoit dans le voisinage trois nommes de grande vertu,
Attilion , Nibride , &: Annien qui vivoient fort religieuse
ment sans avoir connoissance des observances régulières.
Berçpît les consultoit dans ses afflictions, lorsqu'il avoit quel
que peine d'esprit , principalement Attilion qui étoit le plus
voisin. Tels furent les commencemens du célèbre Mona
stère o^ui prit le nom du Sauveur du monde , à cause qu'il lui
fut dédié , &: celui d'Ariane à cause de fa situation fur cette
petite rivière. Plusieurs personnes se présentèrent d'abord
pour vivre sous la conduite de Benoît: mais la nouveauté de
son genre de vie les décourageoic , quand on les obligeoit â
prendre le pain au poids , 6c le vin par mesure : & ils aban-
donnoient leur bon dessein &: retournoient dans le monde.
Benoît fut troublé de leur peu de ferveur: 6c désespérant du.
succès de son entreprise il voulut retourner à son Monastère
fie saint Seine. Attilion qu'il consulta sur cela , lui fit connoî-r
Quatrième Partie, Chap. XIV. 141
tre que c'étoic une tentation , & l'encouragea à poursuivre 01 s.
son dessein. II continua donc dans le même lieu avec un ^
petit nombre de Moines que fa réputation lui attira , aux
quels il montroit l'exemplede tout ce qu'il leur faisoit prati
quer. Ils travailloient de leurs mains , & ne vivoient ordi
nairement que de pain & d'eau , ne beuvant du vin que les
Dimanches & les grandes Fêtes , & mangeant seulement
quelquefois du lait , que les femmes du voisinage leur ap-
portoient. Ils ne possedoient ni terres , ni vignes , ni bétail , ni
chevaux , & n'avoient rien de toutes les commodités de
la vie.
Cependant les Disciples de Benoît augmentoient tous les
jours : fa réputation se répandoit de tous côtés , Ôc la vallée
où il s'étoit etabli d'abord étant forte étroite , il commença à
bâtir un peu plus loin un Monastère nouveau dans un lieu
plus étendu. Le Monastère fut grand & spatieux > mais les
bâtimens fort pauvres , & convenables à des personnes Reli
gieuses. L'Eglisefut dediéeà la sainte Vierge. Mais il obser
va en toute chose la simplicité Religieuse , ne voulant pas
qu'on s'y servît ni de Calices d'argent , ni de Chasubles de
íoyë. On donna beaucoup à ce Monastère , Benoît recevoit
les terres > mais il ne voulut point accepter les Serfs qu'on y
vouloit donner > ou bien s'il les recevoit , il leur donnoit
aussi- tôt la liberté.
L'exemple de Benoît excita plusieurs autres saints Person
nages non seulement dans le même pais , mais encore aux
environs , à assembler des Moines &. à former leur vie fur
ses instructions. Le Saint leur fervoit de Pere &. les assi stoit
non seulement de ses conseils > mais encore de ses libéralités :
il les visitoit aussi quelquefois pour les encourager 8c les sou
tenir : ainsi se formèrent plusieurs Monastères dans le païs,
dont Aniane devint Cher,aussibien que de quelques autres
dans des lieux plus éloignés. De ce nombre furent ceux de
Gelone,d'Inde,de Belcelle , de Maurmonster, & plusieurs
autres , dont nous parlerons. Benoît fut beaucoup aidé par
les trois Solitaires qu'il trouva d'abord, Attilion , Nibride ÔC
Annien. Attilion fut Abbé de saint Tiberi , Nibride de
Crasse , & Annien fut Fondateur & Abbé de deux autres
Monastères , sçavoir de saint Jean d'Extor , ôc de saint Lau
rent d'Oliberge,
S nj
14* Histoire des Ordres Religieux ,
Vu dis. Celai d'Aniane croissoit toujours , & Benoît aidé par les
Í'Ániane. libéralités de plusieurs Seigneurs , pour détacher du monde
par la beauté de la Maison du Seigneur , plusieurs personnes
qui méprisoient sa pauvreté St sa simplicité , commença à y
bâtir une Eglise plus magnifique Tan 781. Ilrenouvella auflì
le Cloître , mettant des colomnes de marbre dans les galeries,
& faisant couvrir les bâtimens de mille, au lieu que jus
qu'alors la couverture n'avoit été que de paille. Cette Eglise
fut dédiée à saint Sauveur. Les ornemens étoient par lept:
sept chandeliers à sept branches fur le modelé de celui du
Tabernacle de l'ancienne Loi, sept lampes devant l' Autel ,
& sept autres dans le Choeur : ensorte qu'aux grandes so-
lemnkés, l'Eglife étoit magnifiquement éclairée. II y avoit
des grands Calices d'argent , des habits précieux & tout ce
qui étoit nécessaire pour le service Divin. La Communauté
.d'Aniane s'accrut tellement 5 qu'on vit en même tems plus
de trois cens Religieux fous la conduite de saint Benoît , qui
fit faire des bâtimens fort vastes , longs de cent coudées , ôC
larges de vingt , qui depuis contenoient plus de mille person
nes : il établit même encore en divers lieux des petits Mo
nastères ou Prieurés , aufquels il donna des Supérieurs par
ticuliers.
Des Evêques dans la fuite hii demandèrent de ses Reli
gieux pour servir d'exemple aux autres. II en envoïa plu
sieurs à Leïdrade Archevêque de Lion pour rétablir le
Monastère de l'Ifle Barbe. Theodulfe Evêque d'Orléans
en demanda aussi pour le Monastère de Mici ou de saint
Memin. Alcuin qui étoit lié d'amitié avec notre Saint en
obtint vingt Religieux par le moïen desquels il fonda l'Ab-
baïede Cormeri. Mais la plus illustre Colonie d'Aniane fut
le Monastère de Gelone , fondé en 804. par les libéralités
de Guillaume Duc d'Aquitaine qui s'y retira lui-même i
ce qui lui a fait donner le nom de S. GuiIlem du désert.
La réputation de Benoît étant venue jusqu'à la Cour , ií
alla trouver le Roi Charles , & afin que ses parens ou d'au
tres n'inquiétassent pas ses successeurs , & ne prétendissent:
rien après fa mort au bien de son Abbaïe , ii la mirsous ht
protection de ce Prince , dont il obtint un privilège ou im
munité , suivant l'usage de ce tems là. Le Roi donna en
core à Benoît des terres autour de son Monastère , le rert-
Quatrième Partie, Chap.XIW 143
voïa avec honneur , & lui fit présent de quarante livres d'ar- v,« s-
gent , que le Saint distribua aux Monastères du païs , étant l-lm^í
proprement le nourricier de tous les Monastères de Provence,
de Gothie 8c de Novempopulonie, c'est-à-dire, de Langue
doc 8c de Gascogne- Le grand soin qu'il prenoit des pau
vres , faisoit que chacun lui portoic ce qu'il vouloit leur don
ner. Il nourruToit dans Ion Monastère desClercs 8c des Moi
nes de divers lieux , ausquels il donnoit un maître pour les
instruire dans les choses saintes. Sa charité étoit fans bornes:
il avoit la confiance de tous ses Disciples , dont il étoit le re
cours dans leurs tentations. Il avoit beaucoup diminué de
cette grande austérité , jugeant impossible de la soutenir i
mais ii ne laissoit pas de travailler avec les autres à fouir la
terre , à labourer 8c à moissonner. Nonobstant la chaleur du
païs , à peine permettoit-il à personne de boire un verre
d'eau avant l'heure du repas j ils n'osoient cependant en mur
murer , parce qu'il étoit encore moins indulgent pour lui-
même que pour les autres. Soit pendant le travail , soit en y
allant ou en revenant , on n'ouvroit la bouche que pour chan
ter des Pseaumes. Depuis le jour de fa conversion , jamais il
ne mangea de grosse viande j mais dans ses maladies, il pre
noit du ooiïillon de volaille , la croïant plus permise comme
n'étant pas défendue par la Règle.
Le voisinage de la Catalogne exposant la Province de
Languedoc au danger d'être infectée de l'heresie de Félix
Evêque d'Urgel , ìaint Benoît empêcha les Prélats de l'on
païs de s'y laisser surprendre. Félix soùtenoit que Jesus-
Christ n'étoit Fils de Dieu que par adoption. Le Roi Char
les aïant fait assembler au sujet de cette hérésie, un Concile à
Ratisbonne l'an 75)1. Félix y fut convaincu d'erreur , 8c
aïant été envoïé par ce Prince à Rome , versle Pape Adrien
•I. il confessa 8c abjura son hérésie : mais étant retourné à
Urgel , il la soutint de nouveau 5 ce qui fit que Charles fit
assembler un Concile à Rome l'an 795). où Félix fut encore
condamné. Ce Prince luienvoïa Leïdrade Archevêque de
Lion, Benoît Abbé d' Aniane & plusieurs autres Evêques --t
& Abbés , pour lui persuader de renoncer à son erreur 8c
de se soumettre au jugement del'Eglise. On l'invita à venir
trouver le Roi,6c on lui donna parole qu'il y auroit toute li
berté de produire les passages des Pères qu'il prétendoit fa-
144 Histoire des Ordr.es Religieux ,
Benoît1 S vora^es * f00 opini°n« H VUÎC & Aix la Chapelle où le Ros
d'ammni. étoit : il produisit dans une Assemblée qui fut tenue en pré
sence de ce Prince , ses authorités qui furent combattues
par les Prélats, &: convaincu il se rendit une seconde fois, 6c
abjura son erreur , ce qui n'empêcha pas qua cause de ses
rechutes , il ne fût deposé de l'Episcopat ôc relégué à Lion où
l'on trouva après fa mort entre ses écrits , une formule de
foi contraire à celle qu'il avoit prononcée dans l' Assemblée
d'Aix la Chapelle , ce qui fait croire qu'il est mort hère-
tique.
Loiiis dit le Débonnaire , dernier fils de l'Empereur Char-
•lemagne , & Roi d'Aquitaine voulant travailler à rétablir
dans son Roïaume , la discipline Monastique , en commit le
soin à saint Benoît d' Aniane. II y avoit quelques Monastères
qui étoient entièrement déchus de la discipline primitive.
L'on n'y connoissoit plus la Règle , ni les pratiques si saintes
que l'on avoit admirées autrefois , les Religieux se conten
tant de vivre en Chanoines, fans beaucoup de régularité.
Le Saint les reforma tous j mais un si heureux succès lui
suscita l'en vie de quelques Ecclésiastiques èc de quelques
Seigneurs de la Cour, (jui tâchèrent de le rendre suspect à
l'Empereur. II fut oblige d'aller à la Cour de ce Prince pour
se purger des accusations qu'on avoit formées contre lui :
mais quoique pour le détourner d'y aller , on l'eût assuré que
l'Empereur étoit fort prévenu contre lui , il ne reçut eepenw-
dantde ce Prince que des marques d'estime & d'affection.
L'Abbaïe d' Aniane ne pouvant plus nourrir tous les Reli
gieux qui y étoient, dont le nombre se multiplioit chaque
jour , Louis le Débonnaire lui donna les trois Monastères
de Menat en Auvergne , de saint Sa vin dans le Diocèse de
Poitiers , & de Massai dans le Berri. Le Saint mit encore
outre cela douze de ses Religieux dans un Prieuré de la dé- '
pendance de Menat : &. Dieu donna tant de bénédiction à
cet établissement , que cette Communauté se grossit par la
conversion de soixante & dix personnes qui y prirent l'habit
de Religion : de forte qu'on fut obligé de les envoïer dans
le Monastère même de Menat qui étoit plus grand & plus
commode , à la reserve d'un petit nombre qui resta dans ce
Prieuré.
Loiiis aïant succédé à son pere Charlemagne à la Cou
ronne
Quatrième Partie , Chap. XIV'.
sonne de France & à l' Empire , fît venir en France saint Be- BJ™ f Si
noît & lui donna en Alsace le Monastère de Maurmonster d'à hun*
près de Saverne , où il mit pluíieurs Religieux de son ob
servance , tirés d'Aniane. Mais parce que ce lieu là étoit trop
éloigné d' Aix la Chapelle, qui étoit la résidence ordinaire
de FEmpereur , & que saint Benoît lui étoit nécessaire pour
plusieurs affaires , il Pobligea de mettre un autre Abbe à ce
Monastère , & de se rendre auprès de lui avec quelques-
uns de ses Religieux. A deux lieuës de là il y avoit une val
lée qui plut au íaint Abbé > 8í PEmpereur par complaisance
pour ce saint homme, y fit bâtir un ^lonaltere quel'on nom-
rfia Inde d'un ruisseau qui y coule. Ce Prince assista à la Dé
dicace de PEglise qui fut faite íous le titre de saint Corneille
Pape & Martyr. 11 y donna plusieurs terres , & voulut qu'il
y eut trente Religieux , qui furent tirés de différentes Mai
sons. A insi quelque amour qu'eut le Saint pour la retraite ,
il ne put se dispenser de fréquenter la Cour. II recevoit les
Requêtes que 1 on presentoit à ce Prince, & de peur de les
oublier , il les mettoit dans ses manches , ou dans le Mani-

P.
raires particulières 5 mais encore fur le gouvernement de
l'Etar. 11 lui donna ^inspection sur tous les Monastères de
ses Etats , & ce fut par son ordre qu'il travailla à une re
forme generaleavec plusieurs autres Abbés, qui après avoir
long-tems conférés ensemble , trouvèrent que la principale
cause du relâchement de la Discipline Monastique étoit la
diversité des Observances : quoi que l'on fît profession de
suivre la Règle de saint Benoît dans 1a plupart des Mc*-
nasteres , il y avoit néanmoins bien de la variété dans la
Fratique de ce qui n'y est pas écrit. D'où il arrivoitqúe
bn faisoit passer les relâchemens pour d'anciennes cou
tumes authorisées par le tems , que l'on avoit bien de la
peine à reformer. On crut donc que le plus seur étoit d'éta
blir une discipline uniforme par des constitutions qui ex
pliquassent la Règle : ce qui s'exécuta par les Reglemens du
Concile d'Aix la Chapelle qui se tint l'an 817. dont nous
"ans parler dans le Chapitre suivant. Monsieur l'Abbé
met au nombre des Abbés qui assistèrent à ce Coq?:
Tome K T
ri4-6 Histoire des Ordres Religieux,
REOLiMiNsCile , Apollinaire, Abbé du M ont- С affin : cependant cet
« Cd'aix Abbé ne fucceda à Gifulfe qu'au commencement de l'année
ia-Cha- Si 8. 8c ce feroit plutôt ce Gifulfe qui y auroit pu affifter
suit. qu'Apollinaire, comme en efFet le Pere Mabillon le croit
vrai-iemblable. Jofué Abbé de faint Vincent de Vulturne,
qui eft un Monaftere proche Capouë, dont nous avons déjà
parlé , fut auffi du nombre de ces Abbés.

Chapitre XV.

Des Reglemens du Concile d'Aix-la-Chapelle de l'an 817.


touchant l'Ordre Aionafiique , avec la continuation de U
Vie defaint Benoît d'Aniane,

CHarlemacne fignala fon zele pour le bon ordre


des Maifons Religieufes dans divers Capitulaires ôc
par plufieurs Conciles qu'il fit aflembler. C'eft ce qui paroîc
par les Capitulaires d'Aix-la-Chapelle des années 785?. 804.
& 8 1 1 . 8c par lesConciles tenus en la même ville l'an 802. &
à Chalons fur Saône , à Arles , à Tours, à Reims &. à Ma-
yence en 813. mais les Reglemens qui y avoient été faits
pour le rétabliflement de la difcipline Monaftique n'avoienc
pas été mieux obfer vés , que ceux des Conciles d'Allemagne
& de Leftines tenus par l'ordre de Carloman, non plus que
ceux de Soiflons 8c de Verneiiil convoqués par Pépin. Un
des premiers foins de Loiiis le Débonnaire lorfqu'il fut par
venu à l'Empire , fut de faire obferver ces Reglemens.
Pour cet efFet il convoqua plufieurs Evêques 8c plufieurs
Abbés à Aix-la-Chapelle , où les Evêques ôc les Clercs
dreflerent des Reglemens pour les Chanoines i 8c les Ab
bés 8c les Moines des Statuts 8c des Conftitutions , qui ex-
pliquoient la Regle de S. Benoît, 8c qui dévoient être ob
serves dans tous les Monafteres ,pour y établir uneObfer-
vance uniforme. Saint Benoît d'Aniane , à qui l'Empereur
avoit donné la même autorité fur tous les Monafteres de
France qu'il avoit eue auparavant fur ceux de Languedoc
& d'Aquitaine, de forte qu41 en étoit comme le Chef ôc le
General } préfida à l'Aflemblée des Abbés , où l'on dreiTa
ces Statuts" ou Conftitutions , divifés en quatre- vingt Cha
Quatrième Partíe ,Chaf. XV. 747
pitres , selon quelques éditions , & selon d'autres en soixan- Rigee-
m de douze
Comme la Règle de saint Benoît en est le fondement , daula-
©n ordonna d'abord que lesAbbés presens à cetteAssemblée, CHAPtLIJ*
liroient toute la Règle avec attention , & en peseroient sage
ment toutes les paroles, pour en sçavoir parfaitement l 'esprit,
& que tous les Moines qui le pourroient,seroient obliges de
Rapprendre par cœur.
On ordonna ensuite que l'on recireroit tous les jours*
l'Office Divin , comme il est prescrit par la Règle de saint
Benoît, que tous les Religieux travailleraient eux-mêmes à
1a cuiíìne , à la boulangerie, & à tous les autres offices de
la maison , & laveroient & nettoieraient eux-mêmes leurs
feabitsj qu'on ne se feroit point faire le poil dans le cours de'
Tannée que tous les quinze jours , & point du tout pendant
le Carême , fi ce n'étoit le Samedi Saint j parce que les Pe-
fiitens de ce tems-là , suivant la remarque du P- Mabillon ,
ne rasoient point leur barbe , & ne coupoient point leurs
cheveux , & que les Moines qui étoient dans une profession
continuelle de mortification & de pénitence , dévoient les
imiter.- Par cette même raison , il n'étoit pas permis de se
faire saigner régulièrement en certaines faisons ; mais feule
ment dans un vrai besoin & preílant. Toutefois ces saignées
réglées pour les faisons , passèrent depuis en Règle dans les
Congrégations plus modernes , qui ont même fait inférer
dans les Calendriers de leurs Bréviaires les jours aufquels
il étoit permis de se faire saigner. Il étoit permis d'user du
bain à la discrétion du Supérieur ; mais non pas frequem-
ment,comme il étoit d'usage parmi les Séculiers. Ils dévoient
fe laver les pieds les uns aux autres par un esprit d'humilité,
principalement pendant le Carême , en chantant des Antien
nes & des P seau mes de Pénitence.
II étoit défendu de faire loger aucun Séculier dans Pinte-
rieur du Monastère , à moins qu'il ne voulût prendre l'habit
k se consacrer à Dieu. Les Religieux mêmes étrangers dé
voient loger dans un Dortoir leparé. Aucun ne pouvoic;
voïager fans avoir un Compagnon pour témoin des a con
duite. On ne devoit point recevoir facilement un Novice ,
sans l'avoir éprouvé par les exercices de la pieté & de l'hu-
milité> en lui faisane servir les Hôtes dans leur logis pen-
T ij
148 .Histoire des Ordres Religieux,
dant plufieurs jours j il dévoie fe repofer entièrement pour
Сонет l'adminiftration de fes biens fur fes parens, fans s'en inquié-
Chmi'llÎ. ter aucunement ¡ Sc après l'année de fa probation , il pouvoit
en difpofer fuivant l'efprit de la Regle. Il nedevoit pren
dre l'habit qu'en faifant fon vœu d'obe'ïflance , qui étoit le
feul qu'on faifoit en ce tems-Ià , dont on trouve encore quel
ques Formules.
Il étoit permis aux peres Sc aux meres d'offrir leurs en-
fans aux Monafteres , & de faire pour eux la demande pu
blique aux pieds des Autels j mais ii ces enfans étoient of
ferts fi jeunes, qu'ils ne fuflentpas en état de comprendre la
grandeur de leur engagement , l'oblation ne devoit point
être cenfée valable , a moins qu'elle ne fut ratifiée par celui
qui avoit été offert lorfqu'il étoit parvenu à l'âge de discre
tion. Il ne devoit point y avoir d'autre Ecole dans le Mona-
ftere que pour ces enfans, qui pour leur grande jeunefle ,
avoient encore befoin d'éducation ôc d'inftru&ion : car pour
les Ecoles qui étoient extérieures & publiques , elles étoient
uniquement pour les perfonnes du dehors.
Conformément à ces Reglemens, l'Abbé devoit fe con
tenter de la portion ordinaire des Religieux pour fa nourri
ture , avoir le même habillement > n'être pas mieux couché
que les autres , & travailler comme eux aux offices de la
Maifon,pour montrer l'exemple- Il ne pouvoit point manger
avec les Hôtes à la porte du Monaftere, , mais feulement
dans le Réfectoire, & il pouvoit augmenter de quelque chofe
les portions à leur eoniîderation. Il femble qu'en cela ces
Statuts aient dérogé à la Regle , cuii ordonne que la table
de l'Abbé fera toujours avecles Hôtes & les Etrangers. Le
Pere Mabillon n'eft point fur cela du fentiment du Pere
Hugues Menard , qui a prétendu que cela devoit s'entendre
du Réfectoire commun , & dit que fi l'on confère ce Cha
pitre des Reglemens d'Aix-la-Chapelle avec le quarante-
deuxième , ou il eft défendu d'introduire un Laïque au
Réfectoire pour y boire ou manger ¡ on demeurera d'accord
que ces Reglemens ont prétendu parler premièrement des
Moines , peut-être même des Clercs qui pouvoient être in
troduits au Réfectoire, mais non pas des Séculiers. L'Abbé
ne devoit point non plus vifiter les métairies fans neceifité,ni y
laiifer aucun Religieux pour les garder.S'il y avoit des Prieu
Qu atrieme Partie , Chap. XV. 149
rés de la dépendance de fon Monaftere,il devoity mettre iix Regli-
Religieux au moins, ou des -Chanoines j c'eft-à-dire, des "om'i'i*
Ecclefiaftiques qui vêcuffent en commun. On devoir ufer »aix-la-
de punition corporelle pour les Religieux qui s écartoient CHAP£ttï*
de leur devoir , & qui ne vouloient pas fe reconnoitre j mais
on ne pouvoit les fuftiger nuds à la vue des Frères , comme
il avoit été pratiqué long-terns j & ceux qui étoient en pe
nitence pour de grandes fautes , dévoient avoir un logement
feparé , avec une cour où ils puflent travailler à quelque ou
vrage qu'on leur impofoit, n'aïant de relâche que les Di
manches, qu'ils dévoient emploïer à la prière.
Pour l'habillement, ces Statuts accordoient à chaque Re
ligieux deux chemifes de ferge , deux tuniques , deux cha
pes , deux cucules , deux paires de caleçons , quatre paires
de fouliers pour le jour, des pantoufles pour la nuit, deux
paires de chauffons , un roc , deux pelifles qui dévoient def-
cendre jufqu'aux talons , deux bandelettes dont ils fe fer-
voient clans les voïages , des gants en Eté , des moufles en
hyver , auffi bien que des fandales de bois & du favoa.
Ainfi ces Statuts leur en accordèrent beaucoup plus qu'il
n'eft porté par la Regle de faint Benoît , où il n'eft point fait
mention de chemifes . de chapes , de rocs , de pelifles , de
bandes , de gants, de moufles, de fandales de bois, de favon,
ni d'aucune autre onftion.
Les fandales de bois étoient autrefois en ufage parmi les
Moines de France , les Chapes étoient des habillemens qui
defcendoient jufqu'aux talons , la Cucule dont il eft parlé
dans ces Reglemens n'étoit autre que le Scapulaire qui n'a-
voit point de manches , & qui entourait le corps juiqu'aux
reins : il étoit quelquefois fendu par les côtés : il y en avoit
auiîî qui ne l'étoient pas , ils ne dévoient avoir que deux
coudées , ou tout au plus ils dévoient defcendre aux genoux:
le roc étoit un vêtement de lin pour les Clercs , & de laine
pour les Moines , quf entourroit les épaules , & les bandes
fervoient à lier les haut de chauffes ou calçons & les bas.
Quant à la nourriture > ils dévoient faire deux repas les
jours de Fêtes: &aux grandes Solemnités , c'eft-à-dire , à
Noël & à Pâques , quatre jours durant on pouvoit manger
de la volaille j mais elle étoit défendue dans tout le refte de
l'année. On ne mangeoit ni fruits ni herbes hors les repas.
Jiij
T50 Histoire des Ordres Religieux:,
règle- On devoit distribuer dans le Réfectoire les Eulogies , parce"-
Concile ° que c'ctoit la coutume dans les Monastères que tous les Re-
d'aix la- ligieux offraient à la Méfie Conventuelle des pains, dont on1
CiupîtLr. en confacroic une partie pour communier quelques Frères,
& les autres étoient seulement bénis , pour être distribués au
Réfectoire à ceux qui n'avoient pas communié , & qui dé
voient commencer par manger ce pain avant que de prendre
leur repas : ce qui fut encore ordonné dans ce Concile
d'Aix-la-Chapelle. On permettoit la graifle dans la nourri
ture des Frères : la livre de pain portée par la Régie , de
voit peser trente sous, le fou étant de douze deniers : ce qui»
pouvoit revenir à quatorze onces étant cuit , en ne prenant
que la livre commune, & seize à bon poids , conformément
à la Règle qui dit: Panis libra una ptopenja jufficiat in die r
c'est ce qui fera expliqué dans la fuite. Au lieu de l'hemi-
ne de vin , on donnoit aux Frères le double de bière , aux
lieux où le vin étoit rare. Le Vendredi Saint on ne devoit
prendre que du pain & de l'eau , & si le travail y obligeoit ,-
on pouvoit boire après le repas du soir , même en Carême.
Ce Règlement , qui ordonnòit qu'on ne mangerait de la
Volaille qu'aux Fêtes de Noël Sc de Fâques,ne fut fait qu'a
cause qu'il y avoit plusieurs Religieux qui croioient que la
Règle permettoit d'en manger , aïant feulement parlé de
^abstinence de la viande d'animaux à quatre pieds , &-
n'aïant point designé celle de la volaille > & comme n y en
avoit meme parmi les plus sçavans qui éioient de ce íenti-
ment,ce fut par une elpece de condescendance que le Con
cile accorda qu'on en mangerait dans ces deux Fêtes quatre
jours durant , & modéra t'indulgcnce de ceux du Mont-
Caiîìn , qui le permettoient ces deux Fêtes pendant huit
jours : ce qui fait voir , dit le Pere Mabillon , que les Pères-
de ce Concile n'accordèrent cette grâce que malgré eux
comme croïant cet usage contraire a la Règle ; & laissèrent
à l'Abbé & aux Religieux la liberté de s'en abstenir s'ils le-'
vouloient.
Ce sçavant Religieux fait aussi remarquer, au sujet de la'
graisse qui étoit permise dans la nourriture des Frères, que,-
íelonce qui est rapporté par l' Auteur anonyme de la Vie à&
saint Meinwerc , Evêque de Paderborn, & par Orderic Vi--
eil > au Liv. 8. de son Histoire, il étoit permis aux Religieux
. ■ Quatrième Parti e , Chap. XV- 15Г
-de France d'ufer de graiflfe au défaut d'huile : ce qui eil Reglï-
encore confirmé par un autre Auteur anonyme, qui appelle cSSauT
cette graiffe de l'huile de lard. Selon ce que dit auffi le d'aix-i.a-
Moine de faint Gal,qui a écrit la Vie de l'Empereur Char- СнлгЕ"ь
lemagne , on pouvoit en manger en ce tems-là le Vendredi :
car il rapporte que logeant chez un certain Evêque un
Vendredi , & n'aïant pas voulu manger de la viande ce
îour-là ,ni d'animal à quatre pieds, ni de volaille, & ce Pré
lat n'aïant point de poiflon à lui donner , fit fervir un très
bon fromage , avec de la graifle de viande. L'abus de man
ger de cette graifle le Vendredi , duroit encore à Cluni du
tems de Pierre le Venerable , qui l'abolit avec beaucoup de
prudence & de raifort.
Pour éclaircir ce qui eft dit dans ce Reglement , que la
livre de pain devoit être de trente fous , & le fou de douze
deniers, plufieurs Auteurs ( dit le P. Mabillon ) fe font fati
gués pour donner une interpretation à ces paroles , & ne fe
iont point accordés dans leurs fentimens. Celui qui paroît
avoir le plus approché de la vérité, eft Antoine Yepés, qui
dit que les Peres du Concile prefcrivirent ainlî le poids de la
livre , pour fe conformer à l'ufage des François, qui avoient
accoutumé de compter la livre de compte par vingt fous,8t
le fou par douze deniers > ce qu'ils pratiquoient aufli à l'é
gard de la livre de poids : ainfi cet Auteur a cru que la li
vre de pain devoit pefer une livre & demie avant que d'etre
cuit , & une livre parifis après la cuiflon : c'eft ce qu'il ap
pelle la livre de poids , dont il eft parlé dans la Regie, Libra
pañis propenfa. Le Pere Mabillon rapporte enfuite le témoi
gnage du P. Lancelot , qui a remarqué que fuivant les Loix ^
île France un denier étoit la vingtième partie d'une once , &C о;^е J£¿
xjue douze deniers faifoient un fou : de forte que trois on- l'ktmme d»
ces faifoient cinq fols , ôt douze onces une livre de vingt ^ *#'*
Cousue fou étant de 11. deniers. D'où le P. Mabillon conclut, pain'ie S'
<que les Peres du Concile d'Aix-la-Chapelle] aïant ordonné Be№0Ît-
que la livre de pain avant la cuiflon, feroit de trente fous par
douze deniers , il devoit pefer dix-huit onces avant que d'ê
tre cuit , quatorze ou feize étant cuit ; quatorze fi c'étoit
une livre commune ou legere, & feize à bon poids- C'eft
aufli le fentiment d'Hildemar , l'un des anciens Commenta
teurs de la Regie, qui dit que la livre doit être de vingt-deux
i5* Histoi re des Ordres Religteüx:,
Regle- f°us quand ^e Р1Ш n e^ Pas cuit , pour être réduit à vingt
mens D и fous après lacuiflon. Ce qui s'entend de la livre commune*
»"Aix-LA- mais non pas de la livre Benedictine, qui eft à bon poids. ,
Chathlle. Pour l'hemine de vin , nous avons déjà dit en d'autres en
droits , que с etoit un demi-feptier, du poids de huit onces,
felon le fentiment du P. Mabillon.
Tels furent les principaux articles des Reglements faits
pour l'Ordre de faint Benoît, qui fut approuvé dans le Con
cile d'Aix-la-Chapelle en préfence de l'Empereur qui en-
voïa dans tous les Monafteres des vifiteurs pour les faire ob-
ferver , & qui établit faint Benott d'Aniane , comme nous
avons dit , Chef & General de tous les Monafteres de Fran
ce. Ces Statuts ou Reglemens , furent depuis en fi grande
veneration , même dans le Mont-Caffin , qu'on les y gardoit
prefque auflî exactement que la Regle même.
Saint Benoît d'Aniane voïant que quelques-uns em-
ploïoient des prières & des préfens pour tâcher d'obtenir les
Abbaïes qui iervoient de retraite aux Moines,6c qu'après en
être pourvu , ils appliquoient à leurufage particulier , les re
venus deftinés pour la fubfiftance des Religieux , ce qui
avoit caufé la ruine de plufieurs Monafteres , & en avoit
fait paffer d'autres dans les mains des Clercs feculiers, ПоЫ
tint de 1 Empereur que l'ou ne mettroit que des Abbés régu
liers dans tous les Monafteres qui étoient encore en état d'en
avoir. Ce Prince accorda auffi au faint Abbé, que les Mona
fteres qui étoient obligés de faire des préfens à l'Empereur*
& d'entretenir des gens de guerre & qui n'avoient pas fufrî-
famment de revenus , pour nourrir les Religieux & s'acquit
ter entièrement de ces Charges , s'en acquitteroient feuler
ment felon leur pouvoir , &. fans que pour y fatisfaire en
tièrement , on fut réduit à rien retrancher de ce qui étok
neceflaire pour la nourriture des Religieux. Ce faint s'étanc
entremis auprès de l'Empereur pour le foulagement de ces
pauvres Communautés , on dreffa dans le même Concile
d'Aix-la-Chapelle un état des Monafteres de l'obéïflance' de
ce Prince pour marquer les devoirs dont ils étoient chargés
envers lui , & on en fit trois clafles : les uns dévoient des
dons Si le fervice de guerre , d'autres- des dons feulement , Se
les derniers ne dévoient que des prières. Ainfi tous les Mo
nafteres avoient un Prote&eur en la perfonne de faint Bes
Quatrième Partie , Chap. XV. i<j
noît d'Aniane qui régla íl bien son Monastère d'Inde pres
d* Aix-la>Chapelle que les Religieux qui y venoient de d IVerS Concile
païs , s'instruifoient , íàns qu'on leur dîc mot , à voir seule-
ment l'habit ,1a démarche , & toute la conduite de ceux de
cette maison ,tant on y observoit exactement les Reglemens
faits au Concile d'Aix- la- Chapelle. Pour aider davantage
les Moines , saint Benoît fit un reciieil de toutes les Règles
Monastiques , connu fous le nom de Code des Règles , &. di
visé cn trois Tomes , dont le premier contient les Règles des
Moines d'Orient , le second celles des Moines d'Occident ,
le troisième celles des Religieuses. II fit aussi la concorde des
Régies , ou elles font toutes rapportées aux Chapitres de celle
de saint Benoît pour lui servir de Commentaire.
Ses grandes austérités , ses travaux continuels , ses jeû
nes & ses veilles , & enfin la vieillesse , l'aïant rendu très in
firme , il fut attaqué de diverses maladies qui servirent à.
éprouver encore sa vertu & à exercer sa patience. II ne lais—
soit pas de s'occuper continuellement à la prière , ou à la le
cture i on lui trouvoit même toujours le visage baigné de'
larmes,qui étoientun don de Dieu quimarquoit bienï'efprk
de pénitence qui l'avoit animé toute fa vie. Quatre jours
avant fa mort , il étoit encore au Palais ,oùil donnoit à for*
ordinaire, des avis pleins de sagesse à l'Empereur. La fièvre
l'aïant pris , il se retira au logis qu'il avoit dans la ville , & le
lendemain il fut visité par tous les Grands. 11 s'y trouva tanc
d'Evêques & d'Abbés , & un si grand nombre de Moines >
qu'à peine les siens pouvoient en approcher pour le servir-
L'Abbé Helifacar Chancelier de l'Empereur > qui étoit de
l'Ordre des Chanoines Réguliers , y vint le premier & de
meura auprès du malade jusques à ía mort. L'Empereur en-
voïa le soir un de ses Chambelans , avec ordre de le reporter
à son Monastère : il écrivit encore à ce Prince pour lui don
ner quelque avis : il se recommanda aux prières de Ncbride
Archevêque de Narbonne , & à Georges Abbé d'Aniane»
ausquels il écrivit pour ce sujet : enfin U mourut le onzième
Février 821. étant âgé de soixante &; dix ans , & fut enterré-
dans son Abbaïe de saint Corneille d'Inde, où l'on conserve'
encore aujourd'hui ses Reliques-
'tìtâroïez, Anton. Yepés , Chronïca gênerai de la Orden de-
t.Benito. Bulteau , Hifl* de ÏQrdre de saint Batoît , Ton/- z~
Tome y, V
t54 Histoire des Ordres Religieux ,
Honore- Mabillon , Annal. Benedicí. Tom. i. & Ac~i. SS. cjufd. Ord.
s, Vktor. Bollandus,7ow. Februarii. ïìe\iry,HiJloire de fEglise Tom. X.
Baillet , Vies des SS.

Chapitre XVI.

De la Congrégation de saint Vitlor de Marseille.

CO m m e le tems auquel la Règle de saint Benoîr fut re


çue dansl'Abbaïe de saint Victor de Marseille , est:
inconnu , nous avons crû ne devoir parler de l'origine de ce
Monastère qu'après que nous aurions parlé des Reglemens
faits pour l'Ordre Monastique dans le Concile d'Aix-la-
Chapelle l'an 817. auquel tems il n'y a point de doute que la
Règle de saint Benoît ne fût universellement reçue dans tous
les Monastères de France , distingués de ceux des Chanoi
nes , pour lesquels on dressa aussi des Règlements dans le mê
me Concile. La célèbre A bbaïe de saint Victor eut pour
Fondateur Caíïïen , qui vint de Rome en France au com
mencement du cinquième siécle. 11 étoit Scythe de nation ,
si l'on s'en rapporte à Gennadius j mais Fïolstenius croit
qu'il étoit François , fur le témoignage même de Cassien ,
qui semble insinuer qu'il étoit né en Provence. Etant fore
jeune il passa dans la Palestine où il se fit Religieux , dans un
Monastère de Bethléhem : s'étant joint ensuite à un de ses
Confrères, nommé Germain, il visita les solitudes d'Egypte ,
Îiour y voir ceux d'entre les Solitaires qui étoient les plusce-
ébres en sainteté. Il alla ensuite à Constantinople, où il re
çut le Diaconat des mains de saint Chrysostome j 6c après
avoir été pour la seconde fois à Rome, il vint en France &
s'arrêta à Marseille , où aïant été ordonné Prêtre , il bâtit
l'an 405. un Monastère en l'honneur de saint Pierre &de
saint Victor Martyr. II en fonda aussi un autre pour des fil
les , & l'on prétend qu'il eut dans la fuite plus de cinq millet
Moines fous fa conduite , ausquels il faifoit observer la mê
me discipline qu'il avoit vûë pratiquer dans les Monastères
de l'Egypte.
Ce fut vers l'an 410. que Castor Evêque d'Apt,qui avoit
fondé un Monastère dans son patrimoine , désirant sçavoir
«juelle étoit cette discipline que Cassien avoit vue pratiquer
Quatrième Partie , Chap. XVI. itf
en Orient , &• qu'il avoir introduite dans les Monafteres Cono«£
qu'il avoir fondés , le pria de la lui faire connoîcre. Pour le s. Victok.
fatisfaire , il compofa douze Livres des Inftitutions Mona-
iliques qu'il lui adreflai& qui lervirent de Regle à quelques
autres Monafteres. En' 423. il compofa fes Conferences pour
expliquer l'intérieur des Moines d'Egypte , dont il n'avoif
décrit que l'extérieur dans fes inftitutions. 11 en compofa
premièrement dix , qu'il adrefla à Léonce Evêque de Fre-
jus : & à Hallade Anachorete,qui fut auffi depuis Evêque»
Environ deux ans après il en compofa fept autres , qu'il
adreii'a à faint Honorât Abbé de Lerins , Se à faint Eucher
Religieux du même Monaftere. Quelques années après vers
l'an 418. il en écrivit encore fept autres, qu'il adrefla à qua
tre Moines des iiles de Marfeille,qui font en tout vingt-qua
tre Conferences.
Mais quoique le Monaftere de faint Vi&or de Marfeille
ait été tres celebre dès fon origine , on n'en peut néanmoins
rien dire de certain que depuis le onzième liécle , n'y aïanc
aucuns monumens anciens qui en foient reftés jufqu'à ce
tems-là , parle malheur des guerres qui ont fouvent réduit
cette Abbaïe en folitude. Car felon ce que dit Ruffi dans
fon Hiftoirc de Marfeille, cette Abbaïe fut ruinée plufieurs
fois par la fureur des Vifigots , qui s'emparèrent de Mar-
feil'e l'an 464. & par les Normans dans le neuvième fiécle.
Les Religieux y y i voient avec tant de régularité que ce Mo
naftere étoit appellé la porte dit Paradis.On y venoit de tou
tes parts chercher de ces faints hommes pour reformer dece-
lebres Abbaïes>& pendant plus d'un fiécle & demi, plufieurs
Maifons Religieuíes fe ioûmirent à Г Abbaïe de S. Victor
qu'elles regardèrent comme leur Chef,
îî» Cependant quelque fnombreue que pût être la Commu
nauté de cette Abbaïe , pendant les fix premiers fiécles de
fa fondation , elle étoit bien diminuée au commencement
du onzième fiécle î puifqu'elle étoit réduite à cinq Reli
gieux , lorfque Guillaume Vicomte de Marfeille la repara
fan 1000. Guifred ou Wifred en étoit pour lors Prieur*
& avoit été établi dans cet office par l'Abbé Guarnier qui
n'étoit que feculier , auffi bien que quelques-uns de fes pre-
decefleurs qui s'étoient emparés de ce lieu , qui étoit preique
réduit en folitude. Guifred après avoir été Prieur pendant
i}6 Histoire des OrdresReligieux-,
Congre, cinq ans , fut ensuite Abbé pendant vingt autres année- , &
s*vIcior! rétablit íl bien la discipline Monastique dans ce Monaitere,
qu'au lieu de cinq Religieux qui en formoient la Commu
nauté lorsqu'on le repara , elle étoit de cinquante lorsque cet
Abbé mourut. Le Vicomte de Marseille ne sc contentant
pas d'avoir été le restaurateur de cette célèbre Abbaïe ,
voulut y être enterré parmi les Religieux j & étant prés de
mourir Pan 1004. il se sit raser & reçut l'habit de l'Ordre
de saint Benoît. C 'étoit la coutume pour lors que plusieurs
personnes de l'un & de l'autre sexe prenoient l'habit Monas
tique , se voïant à l'extremité de maladie , afin de pouvoir
£tre secourus par les prières des Religieux : c'est ce que l'on
appelloit Monathi ai fuccurrenium.
L'Abbaïede saint Victor aïantété ainsi reparée par Guil
laume Vicomte de Marseille , ( qui lui donna aussi quelques
terres i ) fut enrichie dans la fuite par les libéralités de plu
sieurs personnes qui y firent de grandes donations. L' an 1013,
Guillaume Comte de Provence lui donna l'Eglisc de saint
Martin de Monosques qui est encore aujourd'hui un Prieu
ré dépendant de ce Monastère j & Tannée suivante il lui
donna encore quelques métairies. Pierre qui fut élu Abbé
çn 1048. s'étant trouvé au Concile de Verseil , tenu Pan
1050. où le Pape Léon IX. condamna Pherefie de Berenger
Archidiacre d'Angers , emi fut le premier qui osa avancer
que le saint Sacrement n'etoit que la figure duCorps dejesus-
Christ, obtint du Pape la confirmation & la restitution dela
petite Abbaïe de saint Victor proche Valence : le même
. Pontife exemta celle de saint Victor de Marseille, de la juris-
diction de l'Evêque , & la soumit immédiatement au saint
Siège. Pierre Evêque de Vaison donna au même Abbé,
i'Abbaïe de saint Pierre &de saint Victor de Grasele , qu'il
soumit à celle de saint Victor de Marseille. Eldebert Evê
que de Mande lui donna aussi I'Abbaïe de saint Martin de la
Canonica , située au territoire de Bannace, y aïantété excité
par sa grande régularité : ce qui se connoît par Pacte de
aonation , dans lequel ce Prélat témoigne que l'on venoitde
toutes parts à saint Victor, pour y être instruit des obser
vances Régulières. L'Abbé Pierre vivoit encore : mais étant
mort Pannée suivante , Durand qui lui succéda , fut com-
pis , conjointement avec Raymbaud Archevêque de Na,r-
Qatmeme Partie , Chat. XVI. 157
"bonne , qui avoit été Religieux de ce Monastère , par le Pape Conou-
Nicolas 1 1. pour reformer l'Abbaïe de Vabres , qui fut fod- 1 u«
mise à celle de saint Victor, du consentement de Robert
Comte d'Auvergne ôc de Berthe son épouse i & cette Ab
baïe sut érigée en Evêché par le Pape Jean XXII. Pan
1317. auíïì-bien que celle de Castres qui dépendoit aussi de
saint Victor. Il y avoit encore des Monastères en Espagne
de fa dépendance , comme celui de saint Servand, qui lui fut
uni par le Roi de Castille » à cause o^u'il étoit en réputation
d'une très parfaite Observance. C'etoitaussi le même motif
qui obligeoit plusieurs Seigneurs qui fondoient des Mona
stères à les y unir. Le Pape Grégoire VII. voulut qu'il y
eût une association entre cette Abbaïe & celle de saint Paul
de Rome , dans l'esperance que par l'union de ces deux Mo
nastères , r Observance de celui de S. Paul s'augmenteroit Sc
se perfectionnerait : ce qui fait voir,comme il le déclare dans
fa Bulle , que l'on vivoitdans l'Abbaïe de saint Victor dans
une grande régularité. Enfin ce Pontife la mit encore fous la
protection immédiate du saint Siège, & lui accorda les mê
mes privilèges dont joùissoit celle de Cluni.
Mais peu de tems après ces Religieux qui avoient servi
de modelé à plusieurs Monastères , que l'on avoit reformés
par leur moïen , se relâchèrent eux-mêmes de la pureté de
leur Règle, en forte que Pan 1196. Bernard Cardinal du
titre de saint Pierre aux Liens , Légat du Pape Celestin III.
en Provence, voulant remédier aux désordres qui s etoient
introduits parmi eux,fit des Reglemens avec i'avis de Fredol
d'Anduse qui avoit été Religieux de cette Abbaïe,de Geof
froy de Marseille Evêque de Besiers & del'Evêquede Sis-
teron. Ces Reglemens portoient entr'autres choses , que per
sonne ne mangerait de la viande qu'il ne fût malade ou de-
bile , & ce avec permission de P Abbé , ou du Prieur en son
absence j qu'ils mangeraient en commun & dans le Réfec
toire , à la reserve du Sacristain qui garderait l'Eglise , &
de ses compagnons j que personne ne dormirait dans des
chambres , à la reserve de P Abbé , mais dans le dortoir j que
les Religieux ne pourraient le servir de linge en leurs lits ni
en leurs habillemens.Mais ces Reglemens ne furent pas long-
tems observés , par la mésintelligence & la division de ces
Religieux , qui aïant obtenu de Rome plusieurs commissions)
y ììj
1 5S Histoire des Ordres Religieux ,
Concri les uns contre les autres , obligèrent le Pape Innocent 1 1 1-
6.*v'ctoj£ de nommer en 1108. fon Legat Guillaume Evêque de Seez,
Foulques Evêque de Touloufe , ôc Guillaume de Aligno
Prieur de faint Honorât d'Arles , pour terminer ces difïe-
rens. Michel de Moriers Archevêque d'Arles fe trouva par
forme de vifiteà leur AiTemblée , comme auflî Reinier Evê
que de Marfeille, l'Abbé de Toronet,Pierre Prévôt de Mar-
feille , Etienne Prévôt d'Arles , le Prévôt & le Sacriftain
d'Aix , & quantité d'autres perfonnes Religieufes qui firent
tant par leurs exhortations qu'ils les réconcilièrent , & leur
firent promettre d'obferver les Reglemens qui feroient faits
par l'AiTemblée. Ceux qui furent dreiTés leur défendirent
entre autres chofes de manger de la viande devant les Sécu
liers , quand même ils feroient malades , de peur de fean-
dale , ôc fixèrent le nombre des Religieux à foixante.
Il y eut dans la fuite d'autres Reglemens. Le Cardinal
Trivulce qui en étoit Abbé en i^i.aïant été delegué en
qualité de CommhTaire Apoftolique par le Pape" Clement
VII. pour reformer cette Abbaïe , fit pour cet efFer des Re-
glemensjdanslefquels il étoit fait mention de deux autres Re
glemens , qui avoient été faits par le Chapitre de cette Ab
baïe, dans les années 1517. &. Mais ces Reglemens
aïant été encore inutiles, on en fit d'autres par ordre du Pape
Jules II I. l'an 1545». qui portent entr'autres chofes, que les
Religieux de ce Monaftere mangeroient de la viande le
Dimanche, le LunJi, le Mardi & le Jeudi de chaque fe- "
maineiquerAbbé,le Prieur & leurs Serviteurs auroient pen
dant le tems qu'ils refideroient dans Г Abbaïe, une certaine
portion de pain & de vin de la table conventuelle , & de la;
cellererie leur portion de viande,de poiflbn , d'huile & autres-
denrées ¡ que les Religieux quitteroient leurs habits pour fer
mettre au lit 5 qu'ils coucheroient dans des linceuls , &: fe-
ferviroient de chemifes de toile : enfin le nombre des Reli
gieux qui étoit autrefois de foixante & dix , fut fixé à qua
rante , y compris l'Abbé. Ainfi ces Reglemens furent bien!
difFerensde ceux de 1208. qui défendoient de manger de la»
viande devant les feculiers , même dans les maladies , de
peur de eau fer du fcandale. Ces mêmes Reglemens de 15^.5?..
accordèrent encore aux Religieux , l'entière difpofition des.
revenus de leurs benefices & dans la Bulle de Jules li t..
QuATRi eme Partie , Chap. XVI. 159
•qui confirme ces Reglemens , il y eft fait mention d'une au- Comgre-
tre Bulle de Grégoire IX. qui confirme les anciens ufages s/vicro«!
de cette Abbaïe.
Cependant quelque adouciiTement que l'on pût appor
ter par ces Reglemens fi doux ÔC fi humains , pour faire
vivre ces Religieux dans quelque apparence de régularité ,
ils furent encore inutiles dans la fuite. Le Parlement de Pro
vence , par un Arrêt du 26. Mars 1602. ordonna que l'Ab
bé de faint Victor feroit reformer fon Monaftere, à faute
de quoi , il y feroit procédé par le Procureur General > & ce
Parlement confirma cet Arrêt par un autre du 14. Juin
1614. Le Pape Paul V. l'an 1615. ordonna au Vice- Legat
d'Avignon de vifiter & de reformer cette Abbaïe, tant au
Chef qu'aux membres. Le Parlement de Grenoble aïant
par un Arrêt du 12. Juin 1621. reglé quelques difFerens
arrivés entre ces Religieux , ordonna en outre qu'ils fepour*
voiraient en execution de la Bulle de Paul V. pour la refor
mation de ce Monaftere. Tout cela aïant encore été inutile,
celui qui étoit en ce tems-là Abbé commendataire de cette
Abbaïe , la voulut unir à la Congregation des Religieux
Benedidins reformés de faint Maur j 8c pour cela pafla un
Concordat avec eux le 1 tf. Mars 1662. qui fut authorifé par
un Arrêt du Confeil d'Etat du quatre Avril de la même an
née. Mais cela ne réùflit pas , par l'oppofition qu'y formè
rent les Religieux de cetteAbbaïe,à l'exception de quelques-
uns qui avoient ligné le Concordat. Le Parlement de Pro
vence par un Arret du 19. Janvier 1664. fit pluiieurs Re-
glemens pour ce Monaftere,tant provifionnels,que définitifs:
ce qui fit que le Roi Louis XIV. toujours attentif à ce que
les Religieux ne s'éloignaiTent pas de leur devoir, & à main
tenir par fon autorite la Discipline Monafticjue dans les
Cloîtres , voulant travailler efficacement au retabluTement
des Obfervances Régulières dans l'Abbaïe de faint Victor,
commit par un Arret du Confeil d'Etat du 7. Mars 1665.
l'Archevêque d'Arles , l'Evêque deMarfeille, & le Premier
Préfident du Parlement de Provence , pour s'informer des
difFerens arrivés entre les Religieux de cette Abbaïe, & des
caWes du relâchement de la Difcipline Monaftique , pour
enfuite donner leur avis à faMajefté de ce qu'ils eftimeroient
neceflaire pour la rétablir.
i6o Histoire des Ordres Religieux»
Contre,, u paroît par les procès verbaux qui furent faits par cea
s.A\'icroR. Commissaires , en exécution de cet Arrêt, que ces Religieux

avoient reconnu par leurs propres confessions & leurs dépo


sitions, que partie d'entr'eux ne faisoient point de Noviciat »
que d'autres le prolongeoient autant qu'ils vouloient : que si
quelques-uns l'avoient fait , ce n'avoit pas été avec les cir
constances eíïentielles & necessaires,que l'on ne leur donnoic
aucune connoissance de la Règle , qu'ils ignoroient absolu
ment celle de saint Benoît , que jusqu'alors la Bulle même
de Jules ÍII. de 1549. qu'ils prenoient pour fondement ou
pour prétexte de leur mitigation 8c qui d'ailleurs étoic inu
tile , le trouvant révoquée par le Concile de Trente , n'avoit
été connue que par très peu d'entr'eux , que leur Profession
étoit défectueuse , non feulement par les considérations ci-
dessus rapportées > mais même par la forme des vœux que
faisoient ces Religieux,qui étoit extraordinaire,particuliere-
ment à l'égard de celui de chasteté : que celui de la pauvre^
té étoit abíolument détruit, tant par la libre disposition qu'ils
Î)rétendoient avoir de leurs biens 8c facultés r lors même de
eur mort , à la réserve des ornemens 8c de l'argeuterie d'E
glise , que par l'occasion que celaavoit donné à leurs parens
de prétendre qu'ils pouvoient prendre 8c recueillir leurs suc
cessions, même ab intestat : qu'enfin le vœu d'obéissance n'y
étoit presque point observé, chacun méprisant les ordres 8c
l'autorké du Supérieur : que ces Religieux n'avoient au
cune table commune , excepté celle des Novices , '8c qu'ils
n'étoient pas même tous loges dans l'enceinte du Monastère:
d'où les Commistaires concluoient que ce Monastère avoit
besoin de réforme , 8c qu'il n'y avoit que deux moïens pour,
y parvenir , ou par eux-mêmes , ou par leur union à une
Congrégation Réformée. Mais d'autant que les Commis
saires en suggérant à sa Majesté ces deux moïens d'établir
I'Observance Régulière , lui firent connoître en même tems
les difficultés qui se pouvoient rencontrer dans leur execin-
tion 5 le Roi voulut avoir encore lavis de quelques autres
personnes pieuses,sçavantes 8c constituées en Dignité. Pour
cet effet.fa Majestécommit l'Archevêque d'Arles 8c l'Evê^
que de Mende , conjointement avec MM. Grandin 8c Mb-
rel , Docteurs de Sorbonne, qui projetterent un Règlement,
conforme à l' Institut de TOrdre de laine Benoît , laissant la
liberté
Quatrième Partie ,Ohap. XVI. i'6i
liberté aux anciens Religieux de l'embrasser , si bon leur Congri-
sembloit , ou bien de vivre sous une Règle plus mitigée , s*v°crJk*
conforme néanmoins à la Discipline Régulière, retranchant
ce qu'il y avoit de défectueux dans leurs vœux , se redui
sant à garder la clôture ôc à vivre en commun , se départant
en même tems de toutes dispositions testamentaires , même
des résignations de leurs Offices Claustraux , ôc places Mo
nachales.
Sur ces avisyle Roi au lieu d'obliger les Religieux à opter,
ou l'union à une Congrégation Réformée , qui avoit été
résolue par le Concordat de l'an 1661. authorisé par l' Ar
rêt du Conseil d'Etat de la même année, ou du moins l'ob-
servation du Règlement qui avoit été dressé , ôc auquel les
Religieux avoient de la peine à se soumettre, crut ne de
voir pas gêner leur inclination : mais par un Arrêt du
Conseil d'Etat du 16. Mars 1668. fa Majesté ordonna que
par manière de Provision , en attendant que les Religieux
eussent pris eux-mêmes quelque resolution convenable à
leur Profession , ils vivroient à l'avenir en commun j qu'ils
n'auroient qu'une même table j qu'ils garderoient exacte
ment la clôture 3 qu'ils feroient leur demeure dans l'enceinte
du Monastère , fur peine de privation de leur Merise Con-
ventuele. Elle leur fit aussi défense de recevoir à l'avenir des
Novices , ni faire aucun Profez ì de resigner leurs Offices
Claustraux ôc les places Monachales , dont ils jouiraient par
forme de simples administrations, fans pouvoir faire aucunes
dispositions testamentaires , ôc déclara les parens des Reli
gieux incapables ÔC inhabiles de leur succéder , ni d'avoir
aucune part à leur cotte- morte , laquelle demeurerait con
vertie au profit de la Communauté, ôc lesdits Offices Clau
straux ôc places Monachales supprimées à mesure qu'elles
viendraient à vaquer par le décès de ceux qui les remplif-
soient , pour être les revenus provenans de leur Mense Mo-
nachale , emploies à rétablir les lieux Réguliers , fans quJH
en pût être rien détourné : ôc ordonna en outre que toutes
les Lettres nécessaires en Cour de Rome pour faire autori
ser ce Règlement , feroient incessamment expédiées. Sa Ma
jesté commitaussi l'Archevêque d'Arles , l'Evêque de Di-
tne , Toussaint de Forbin de Janfon , Ôc le premier Présid
ent du Parlement de Provence , pour l'execution de cec
ïome F. X
ïéi Histoire des Ordres Religieux ì
- Arrêt, enjoignant au Gouverneur de Provence, ôc à tous
" Officiers de Justice de leur donner main forte , lorsqu'ils en
seroient requis.
Les Commissaires trouvèrent de si grands obstacles dans
le rétablissement de la Discipline Monastique de cette
Abbaïe , qu'ils crurent qu'il étoit difficile cme les Religieux
pussent se réformer par eux-mêmes > l'Eveque de Digne ,
pour lors Evêque de Marseille , 8c depuis de Beauvais,Car-
ainal de la sainte Eglise Romaine , 8c Grand Aumônier de
France, a'íant plus particulièrement informé le Roi de l'état
de cette Abbaïe , 8c les Religieux âïant résolu de se sou
mettre aveuglément aux Reglemens que fa Majesté voudroic
faire pour la réformation de ce Monastère , le Roi par un
Arrêt du Conseil d'Etat du 16. Juillet 1669. de lavis de
l'Evêque de Marseille > sans s'arrêter au Concordât du 18.
Mars 1661. fait avec les Religieux de la Congrégation de
saint Maur > à l'Arrêt qui l'autorisoit , ni à tout ce qui s'en
étoit ensuivi , 8c en attendant qu'il plût au Pape homologuer
& autoriser ses Reglemens , ordonna
Premièrement que l'Arrêt du 16. Mars 1 668. demeure-
roit en fa force 8c vertu 8c feroit exécuté en tous ses points, si
ce n'étoic en ceux ausquels' Sa Majesté dérogea par ce der
nier Arrêt de 1669.I I°Que conformément aux Saints Ca
nons & à la Règle de íaint Benoît , les Oifices Claustraux ,
Chapelles 8c autres Bénéfices Réguliers de cette Abbaïe ne
Î)ourroient être resignés qu'en faveur des Religieux actuel-
emenr profés de l'A bbaïe , 8c que les places Monachales ne
seroient point tenuës à l'avenir en titre ni resignées comme
elles l'avoient été depuis plusieurs années par un abus très
grand. 1 1 1°.Que les Religieux de l' Abbaïe qui avoient des
Offices Claustraux, seroient tenus d'en emploïer les revenus
aux Charges de leurs Offices, ce qui feroit aussi observé à
l'égard des autres Religieux qui se trouveroient pourvus de
Chapelles régulières & autres Bénéfices dépendans de l'Ab-
baïe : 6c pour ce qui regarde les pensions Monachales qui
étoient païées ordinairement à chaque Religieux en particu
lier , qu'elles seroient à l'avenir administrées par le Chapi
tre de í' Abbaïe pour-être emploïées à la table , comme pour
nourriture , vestiaires Sc autres nécessités des Religieux. IV°»
Que les Religieux seroient obligés de résider dans la clôture
■I
Quatrième Partie , Chap. XVI. 163
cte l'Abbaïe . de laquelle ils ne pourroient sortir fans la per- Congrh-
mission du Supérieur , & coucheroient dans un Dortoir "yIctox*
commun , à l'exception des Officiers qui pourroient coucher
dans les appartemens de leurs Offices. V°. Qu'il ne scroic
donné aucuneentrée dans la clôture du Monastère aux fem
mes & aux filles , de quelque qualité & condition qu'elles
fussent , & que lefdits Religieux ne pourroient converser
avec elles , sinon dans l'Eglise , ou autres lieux à ce desti
nés. V 1°. Que tous les Religieux prendroient leur réfection
en commun, & feroient nourris de même viande , fi quelque
nécessité n'obligeoit le Supérieur d'en user autrement, & que
durant le repas on feroit la lecture. VII0. Qu'il seroit établi
une infirmerie commune en quelque lieu commode , & en
bon air dans la clôture du Monastère dans laquelle feroient
reçus Ô£ charitablement traités tous les malades tant Offi
ciers que Religieux , fans qu'il fat permis de les faire traiter
hors le Monastère. VIII0. Que lefdits Religieux demeure-
roientjconformément à quelquesBullesdes Papes,dans l'ufa-
ge de la viande les jours permis par l'Eglise,excepté le Mer
credi de chaque semaine qu'ils s'en abstiendroient > ôc que
pareillement ils demeureroient dans l'ufage du linge. Que
pour l'habillement ils continu éroient de porter une soutane .
de laine noire , avec un scapulaire par dessus , & lorsqu'ils
ìroient à l'Eglise qu'ils porteroient le froc selon leur usage, Sc
auroient aussi la tonsure. IX°. Que les Offices Divins s'y fe
roient avec dévotion » & que les Supérieurs tiendroient la
main à ce que tous y assistassent avec assiduité , & qu'aucun
ne pourroit s'absenter fans cause légitime approuvée par le
Supérieur , à peine d'être puni , conformément à la Règle ,
& en outre que les Religieux vaqueroient àl'Oraison Men
tale suivant la pratique de l'Ordre de saint Benoît. X°. Que
Îiour eviter l'oisivete , les Supérieurs auroient foin que tous
es Religieux emploïassent utilement leur tems à l'étude des
Lettres , à la lecture spirituelle , ou à quelque travail hon
nête , suivant la Règle. XI°. Que l'obéïssance seroit rendue
exactement au Supérieur par tous les Officiers fie autres Re
ligieux 5 fans qu'il fût permis à aucun d'y manquer rsous les
peines portées par la Règle. X I I°.Qu'il íeroit établi unNovi-
ciat, dans lequel on ne recevroit aucun Novice qui n'eût été
soigneusement examiné , qui n'eût l'âge requis de droit > &
X ij

1
164 Histoire des Ordres Religieux ;
• Congre- qu'aucun ne seroit reçu à la profession qu'il n'eût été' sufïï-
S*y*çN0D! somment instruit de la Règle & de toutes ses obligations par
' le Maître des Novices pendant son Noviciat , & que cette
profession qui ne pourroit être différée après Tannée depro-
Dation , se seroit scion qu'il est porté par la Règle & en la
forme qui leur seroit prescrite par l'Evêque de Marseille ,
que Sa Majesté commit pour Téxecution de son Arrêt, ôc
auquel elle donna aussi pouvoir de faire tels Reglemens &
telles Ordonnances qu'il jugeroit neceíîaires,tant pour le ré
tablissement & la conservation de la discipline Régulière
dans cette Abbaïe , que pour rétablissement d'un Supérieur
& d'un Maître des Novices.
Voilà les Reglemens que le Roi Louis XI V. fit pour le
rétablissement de la discipline Régulière dans TAbbaïe de
saint Victor , ausquels les Religieux se soûmirent en appa-
re:ice,mais qui , pour dire la vérité, ne furent pas mieux exé
cutés que les autres : il y eut encore d'autres Reglemens
qui furent dressés par l' Archevêque d'Aix par ordre du
Roi, ausquels ces Religieux ne le soûmirent qu'après y
avoir été contraints par un Arrêst du' Conseil d'Etat de l'an
1705)- L'on ne peut refuser à cette Abbaïe le titre de Chef
d'Ordre ÔC de Congrégation,aïant eu autrefois fous fa dé
pendance une grande quantité d'Abbaïes &tde Monastères,
multitudinem membrorum ipjì Monajleriosubjeflorum , dit le
PapeUrbain V.dans une de ses Bulles. Quelques-unes de ces
Maisons ont été érigées en Evêchés, comme nous avons dit,
quelques autres se sont soustraites de fa dépendance. 11 y en
a qui font entièrement supprimées : mais il reste encore un
grand nombre de Prieures simés non seulement en France,
mais aussi en Espagne , en Sardaigne , dans l'Etat de Gen-
nes , en Toscane, dans le Comté de Nice, & dans le Comtac
d'Avignon. Toutes ces Maisons étoient obligées d'assilter
tous les ans aux Chapitres Généraux qui se tenoient dans
cette Abbaïe : & les Supérieurs ou Députés de ces mêmes
Maisons juroient solemnellementen présence de toute l' As
semblée , d'être toujours obéïssans & fidèles à l'Abbé de
saint Victor. Clément III. ordonna de tenir tous les ans ces
Chapitres Généraux. Le Roi Louis XII. permit aux Reli
gieux de les tenir tous les ans ou du moins de trois en trois
ans. Ruffi ' dit que cette qualité de Chef d'Ordre fut telle
Quatrième Partie , Chap. XVI. 165
ment reconnue à Rome j que dans une Congrégation Con- Cong*ï-
íìstoriale, qu'on tint pour la sécularisation de cette Abbaïe, s^Victor*'
que le Cardinal Loiiis Alphonse de Richelieu Archevêque
<ie Lyon qui en étoit Abbé , demandoit par ordre du Roi ,
on refusa de la séculariser par cette seule raison qu'elle étoit
Chef d'Ordre.
Depuis la Bulle de Jules III. de Tan 1545). il n'y a plus *
comme nous avons dit , que quarante Religieux dans cette
Abbaïe avec l'Abbé ,dont il y a quinze Ofliciers quisont,le
PrieurClaustral qui est à la nomination de 1' Abbé,qui lepeuc
déposer quand bon lui semble , & en mettre un autre à sa pla--
ce j le Sacristain auquel est uni le Prieuré- Cure de Nôtre-
Dame de Sales au Diocèse de Riez avec la jurifdiction tem
porelle de ce lieu 5 l'Office d'Aumônier , auquel íont unis
les Prieurés de saint Pierre de Gerasque , de Nôtre- Dame
de Fosquieres au Diocèse d'Aix, & de saint Victor de Mari
gnane au Diocèse d'Arles > l'Office d'Infirmier,auquel íont
unis quatre Prieurés 5 l'Office de Camerier qui a un Prieu
ré > l'Office de Pitancier,qui adeux Prieurés} l'Office d'Hô
telier qui a un Prieuré) l'Office d'Armarier qui a deux Prieu
rés, le Prieur Claustral de saint Geniés un Prieuré , le Prieur
Claustral de saint Pierre deux Prieurés , le Prieur Claustral
de saint Nicolas un Prieuré , le Prieur Claustral de Nôtre-
Dame de la Garde un Prieuré , le Capiícol quatre Prieurés »
le Soû- Prieur un Prieuré , le Portier un Prieuré , & le Dra
pier deux Prieurés.
Cette Abbaïe a donné plusieurs Prélats à l'Eglise. Le Pape
Urbain V.en avoit été Abbé &: il y a sa sépulture. II confirma
tous ses privilèges auífi-bien que Grégoire VII. Honorius
III. Nicolas 1 1 1. & Nicolas IV. Les Rois de France lui en
ont auífi accordé , ce qu'ont encore fait l' Empereur Charles
I V. & René d'Anjou Comte de Provence. Conrad Marquis
de Malespine ,en reconnoissance de ce que les Religieux de
saint André de Pise qui dépendoient de l'Abbaïe de saint
Victor , l'avoient fait participant de leurs prières , exemta
les Religieux de saint Victor &. ceux des Maisons de fa dé
pendance , de tous les droits qu'ils pouvoient païer fur ses
Terres.
Une pratique singulière de cette Abbaïe , est la Commu
nion generale que les Religieux de cette Maison font le jour
X iij
i66 Histoire des Ordres Religieux,
Congrh- du Vendredi- Saint dans leur Eglise. Quelques-uns croïene
s.AClaude! que c eft en vertu d'une Bulle qui leur a été accordéesjmais

entre deux cens cinquante que Ruffi témoigne avoir vue* , il


dit n'en avoir trouvé aucune qui en fasse mention : de sorte
que, selon cet Auteur,il faut plutôt l'attribuer à une ancienne
coutume qui s'est conservée sans interruption jusqu'aujour
d'hui. Les Séculiers n'y peuvent pas communier que par une
permission expresse du Pape > comme il y en a un exemple
en la personne de Renée de Rieux Baronne de Castellane , à
qui Clément V 1 1 L par un Induit donné à Rome le premier
•Juin 1 55? i . permit de communier le jour du Vendredi-
Saint dans 1 Eglise de cette Abbaïe : ce même Pape la fit
aussi participante de toutes les prières 8c de toutes les bonnes
œuvres des Religieux.
Joan. Bapt. Guesnai , Majjilia sacra , & S.Joann. Cajf.
Must,Jive Chron. Monajì. S. Vicions. Ruffi. Hijìoire de Mar
seille , Tom. II. liv. II. Mabillon , Annal. Bened. Robert &S
Sainte-Marthe, Gallïa Chrijîianai comme aussi les Arrêts du-
Conseil d'Etat qui ont été donnés pour la réforme de cette
Abbaïe.

Chapitre XVII.

De la Congrégation de saint Claude y anciennement de


Condat & de saint Oyan, du Mont-Jura au Comté de
Bourgogne.

N Ou s ne prétendons point par le titre de Chef d'Ordre


6c de Congrégation que nous donnons à la noble 8c
célèbre Abbaïe de S. Claude , appuïer le sentiment de ceux
qui soutiennent qu'elle a toujours fait avec ses Membres qut
en dépendent » un Ordre particulier & séparé : nous ne la
regardons au contraire que comme un de ces Monastères
que l'on n'appelloit dans l'Ordre de saint BenoîtChefs d'Or
dre , que parce qu'ils avoient dans leurs dépendances plu
sieurs Maisons fie Prieurés Conventuels. Cette prérogative
loi étoit commune avec les Abbaïes de Marmoutier , de'
fleuri, ou de faim Benoît fur Loire, de saint Bénigne de
Dijon , de Fuldes,de Lerins, 6c de saint Victor de Marseile,
dont nous avons déja parlé , 6c avec celles de Sauve-Majour,
Quatrième Partìe, Chap. XVII. iGj
ée Cave , de SaíTo- Vivo , de Cluze , & quelques autres dont Congri-
nous par erons dans la fuite j & les mêmes raisons qui nous s*Claum.
ont porté à ne j>arler de l'Abbaïe de saint Victor, qu'après
avoir rapporte les Reglemens faits au Concile d'Aix-la-
Chapelle l'an 8 1 7. nous obligent d'en user de même à 1 égard
de celle de saint Claude.
Cette Abbaïe , que Ton âppelloit anciennement de saint
Oyan & de Condat , reconnoit pour Fondateur S. Romain,
qui vers l'an 425. se retira dâns les déserts du Mont-Jura en
Bourgogne , où il vêcut en Ermite dans un lieu appelle
Condat.à cause de la jonction des rivières de Bienne & d'A-
liere qui se fait en cet endroit , les anciens Gaulois appellant
Condat, ce que nous appelions Confiant. Quelques années
après son frère Lupicin averti par une vision , alla se join*
dre à lui j ensuite deux Ecclésiastiques , & quantité d'au-
tres personnes se rendirent auprès d'eux , & fe soumirent à
leur conduite. La stérilité de la montagne obligea ces Soli
taires de se retirer dans un lieu voisin plus commode , où la
terre leur fourniílant plus abondamment leurs besoins , ils y
jetterent les fondemens d'un Monastère , qui ne peut avoir
été bâti que vers l'an 430. Le nombre des Solitaires au
gmentant de jour en jour , ils furent obligés d'en bâtir un
second , éloigné de celui de Condat de deux milles , dans un
lieu appelle Lauconne , & ces deux Communautés étoienC
indifféremment gouvernées par les deux frères Romain &
Lupicin,quoique d'humeur différente : l'un étant très severe
& très exact, l'autre au contraire ayant beaucoup de douceur
& de facilité . Ils én bâtirent un troisième dans ces montagnes
pour des filles que l'on appella de Beaume ou de la Roche -, le
mot de Beaume étant encore un vieux motGaulois,qui signi
fie Roche. Leur sœur , qui avoit aussi suivi leur exemple , y
gouverna une Communauté de cent cinq Religieuses , qui
gardoient une continuelle & exacte clôture. On ne les voïoit
jamais que pour les porter en sépulture dans le CimetierejSc
quoique ce Monastère fût bâti fort proche de celui de Lau
conne , où la plupart de ces Religieuses avoient leurs parens
ou leurs frères , on ne permettoit point aux Religieux de ce
Monastère de parler à leurs parentes. Mais ce lieu étant trop
désert pour pouvoir fournir la subsistance à ces Religieu-
• ses , elles l'abandonnercnt peu de tems après ì &; comme saint
Y68 Histoire des Ordres Religieux
dation" R-oniaùi y fut enterré , il a été changé depuis en un Prieuré*
s. Cíaudu. qui a conservé son nom jusqu'à présent , &. qui est: uni à la
Dignité de Grand Prieur de l'Abbaïe de saint Claude. Ce
Saint bâtit encore un quatrième Monastère en Allemagne >
dans le pais de Vaux' proche Lausane , qui fut aussi appeilé'
de son nom Roman-Mouftier*
Comme ce Saint en (e retirant dans ía solitude du Monc-
Jura avoit apporté avec lui les Institutions de Cassien ,<il y a
bien de l'apparence qu'elles servirent de Règles à ces Soli
taires de Condat , & des autres Monastères dont nous venons-
de parler > mais principalement dans celui de Condat , où la
vie étoit très auitere. On n'y mangeoit point de viande i on
n'y bûvoit point de vin , Sc si l'on permettoit le lait Scies
œufs, ce n'étoit qu'aux malades. Du pain émietté dans de
l'eau froide , que l'on prenoit ave une cuilliere , étoit leur
mets le plus ordinaire. Leur habillement étoit fort pauvre ,
ils se contentoient d'une tunique faite de peaux de diverses
bêtes. Dans l'enceinte du Monastère ils portoient des sou
ques ou sandales de bois , & prenoient seulement des fou»
liersdorsqu'ils étoient obligés de fortir'pour le service du pro
chain. Telle étoit la manière de vivre des Religieux de Con
dat , que saint Lupicin gouverna seul après la mort de saint
Romain , qui arriva l'an 460. ou environ-
II semble qu'il n'y avoit dans le Monastère de Condat,que
ceux qui desiroient tendre à une plus grande perfection , &
imiter en tout les Solitaires de l'Egypte : car à leur exemple
ils demeuroient dans des cellules íeparées les unes des au
tres i & il y en avoit plusieurs d'entr'eux qui étoient arrivés
à une si grande sainteté , qu'ils avoient le don des miracles.
Mais quoique saint Lupicin fût d'unG austérité surprenante,
& que ces Religieux de Condat ne pratiquassent que les
mortifications dont il leur donnoit l'exemple > il usoit néan
moins de plus grande indulgence envers ceux du Monastè
re de Lauconne. Ils ne fubfistoient pas seulement du travail
de leurs mains j car le saint Abbé les nourrissoit de Parient
d'un trésor que Dieu lui découvrit. Comme 'ce trésor etoit
caché dans le désert,il ne le transporta point dans le Cloîtrej
mais fans en parler à personne, il y prenoit chaque année ce
qu'il falloit pour l'entretiende fa Communauté , cela ne suf
fisant pourtant pas pour tous leurs besoins. Saint Lupicin
» représenta
Quatrième Partie , Chap. XVIT.
représenta à Chflperic Roi de Bourgogne, que ses Religieux conem.
manquoient quelquefois des choses neceflaires. Ce Prince0**10* DB
lui orrrit des terres Sc des vignes > mais n le remercia , ne
voulant pas les accepter > de crainte que les richesses n'inspi
rassent de la vanité à ses Disciples : ce qui fit que le Rot
ordonna qu'on lui donnât tous les ans trois cens mesures de
bled , & autant de vin pour la nourriture de ses Religieux ,
&cent pieces d'or pour leur acheter des habits. A inn com
me la vie étoit moins ^austère au Monastère de Lançonne
qu'à celui de Condat , le nombre des Religieux y étoit auíl!
plus grand j ils étoienteent cinquante lorsque saint Lupicin
y mourut, vers l'an 480. Il fut enterré dans ce Monastère y
qui a porté depuis son nom , comme celui de Beaume a pris
celui de sainr Romain , à cause qu'il y avoit eu aussi: sa sépul
ture. Saint Injurieuxjonziéme Abbé de Condat , fit lever de
terre l'an 648. les corps de ces deux Saints , pour les mettre
dans l'Eglise de son Abbaïe. II crut au moins y avoir fait
porter celui de saint Lupicinjmais on a reconnu depuis qu'il',
s'étoit trompé : car fur la fin du dernier siécle , comme ort
ôta le maître Autel de l'Eglisede Lauconne pour aggrandir'
le choeur , en fouillant dans les fondemens , on y trouva des
ossemens &C la tête d'un corps , qui par l'ircscription qui y
étoit , fut reçonnu pour être celui de saint Lupicin, après
que l'on eût consulté sur cela l' Archevêque de Besançon, le
Père Mabillon, &í d'autres personnes sçavantes.
Apres la mort de saint Lupicin, Minauselui succéda dans
le gouvernement de Condat , & l'on mit un autre Abbé à;
Lauconne : mais comme Minause étoit infirme , il demanda
pour Coadjuteur saint Oyan , qui donna route une autre
forme à ce Monastère. Il y abolie les pratiques des Orien4
taux. 11 fit abbattre toutes les cellules particulières, & rassem
bla tous les Religieux dans un même dortoir , n'aïant accor
dé des cellules èc une table particulière qu'aux malades. Per
sonne n'y avoit rienen propre. Lalecture & l'oraisons'y fai-
soient en commun, il retrancha même beaucoup des- pre
mières austérités, quoiqu'il fût trés austère pour lui-mêmef
car qluoique ses Religieux fissent quelquefois deux repas
par jour , il ne mangeoit qu'une fois. Il établit dans fa Conr-
munauté l'usage de faire la lecture au réfectoire. Telle fut-
la manière de vivre des Religieux de Condat fous leurs pre-
Terne V. Y
170 HisTomÉ des Okdreî Religieux ,
còngre- m\ers Abbés , qui quoiqu'ils n affectassent pas entièrement
sxÌaude! àe suivre les coûtumes des Orientaux , ne laissèrent pas
de faire lire à leurs Religieux les Règles de saint Pacô-
me &. de saint Basile ,les Institutions de Caffien , & même
les coûtumes des Moines de Lerins qui suivoient , comme
nous avons dit , la Règle de saint Macaire. Ces premiers
Abbés de Condat eurent des Disciples que l'Eglise honore
& dont elle fait la fête , comme saint Pallade , &. saint Sabi-
nien , qui vécurent fous le gouvernement de saint Romain,
saint Antidiole & saint Valentin , sous celui de saint Oyan.
Ce saint Abbé mourut l'an 510. & aïant été enterré à Con
dat , ce Monastère prit son nom peu de tems aprés que le
monastère de Beaume avoit pris celui de saint Romain &
Lauconne celui de saint Lupicin. Condat portoit encore le
nom de saint Oyan dans le douzième siécle j mais les fre-
quens miracles qui se sont faits , &c qui se font encore tous
les jours au tombeau de saint Claude, Archevêque de Be
sançon, puis Religieux & Abbé de cette Abbaïe , où il fut en
terré l'an 65)6. & où son Corps s'est conservé jusqu'à présent
sans corruption, lui firent donner dans la suitele nom desaint
Claude , qu'elle porte encore aujourd'hui.
Saint Oyan eut aussi plusieurs successeurs dans le Gou
vernement de cette Abbaïe , qui font reconnus,pour saints :
tels furent saint Antidiole , dont nous avons déja parlé , qui
fit bâtir une Eglise sur le tombeau de saint Oyan : saint
Olympe qui fit venir à Condat des séculiers , ausquels , fous
certaines redevances , il donna des places pour bâtir des
maisons , qui ont formé le bourg que l'on y voit a présent :
Saint Sapient qui fit bâtir une Chapelle , qu'il dédia à saint
Etienne premier Martyr , pour servir de Paroisse aux habi-
tans de Condat : saint Thalaise , saint Dagaumond , saint
Auderic , saint Injurieux , saint Rustique, saint Claude,
saint Anfrede , saint Hippolite , & saint Wulfued , comme
porte une ancienne Chronique de ce Monastère , qui se trou
ve à la fin du premier volume des Annales Bénédictines du
Pere Mabillon.
La sainteté detousces Abbés , fit que les Papes , les Empe
reurs , les Rois , les Princes & plusieurs Seigneurs , donnè
rent à cette Abbaïe des marques de leur pieté & de leur h>
jberalité. M;ais ses revenus, étant déja fort diminués , lorscjuç
QUATRl-EME PAB.TIE,CriAP. XVII. 17s
saint Claude en fut fait Abbé : il pensa aux moïens de la faire Cot*r.*t-
rentrer dans la jouissance de ses biens , &: étant venu pour cec s^Clau»
effet à Paris trouver le Roi Clovis III. ce Prince restitua
à ceMonastere cinquante muids de froment,autant d'orge, &í
cinquante Uvres d'argent en monnoïe , qu'il reconnut lui de
voir. Saint Claude aïant remis son Abbaïe en la possession de
fes díoits , il en repara les bâtimens , orna les Eglises èc les
fournit de vases sacrés.
Les Rois de France continuant de favoriser cette Abbaïe,
Pépin lui donna quelques terres , & lui accorda le droit de
faire battre monnoïe : ce qui fut confirmé par l'Empereur
Charlemagne son fils , qui à la prière de saint Hippolite qui
en étoit pour lors Abbé,renouvella tous les privilèges de cette
Abbaïe. Ce Prince lui foûmit aussi le Prieuré de Beaume
ou de saint Romain. Quelques-uns prétendent que ce fut
aussi lui qui la maintint dans la possession de celui de Lau-
conne,ou de S. Lupicin,que Gedeon Archevêque de Besan
çon vouloit soustraire : mais le P. Mabillon prouve que ce ne
futpas Charlemagnejmais Charles le Chauve qui termina ce
différend l'an86i,L'EmpereurFridericBarberousse confirma Ardnntt
auílì à l' Abbaïe de S. Claude le droit de faire battre monnoïe lsef£"ml'tr0
par ses Lettres de l'an 11 84. où il fait le dénombrement des ÎIdIÎuL
Eglises , Chapelles & Prieurés dépendans de ce Monastère , 'î*-
dans les Diocèses de Lion , de Vienne & de Besançon , qui
font en grand nombre. Philippe Duc de Bourgogne dans un
Mandement donné à Lille le p. Mars 1436. fait mention ^«.m»;
de toutes les grâces , franchises & libertés qui avoienc été
accordées par les Comtes de Bourgogne à cette Abbaïe , 6c
qui n'appartenoient qu'aux Souverains , comme de faire bat
tre monnoïe , de donner des saufs conduits , des remissions
& des grâces en crimes capitaux , de légitimer les bâtards ,
d annoblir ôc autres choses semblables.
Quoiqu'on ne puisse pas précisément déterminer le sems
que la Règle de saint Benoît fin: reçue dans cette Abbaïe , ili
y a néanmoins bien de l'apparence que ce fut plutôt fous ler
règne de Charlemagne dans le huitième siécle, ou au com
mencement du neuvième , que dans le dixième , quoiqu'en'
disent les Religieux de cette Abbaïe,. qui se font opposés aux:
nouveaux Statuts faits pour ce Monastère par M. le Cardi
nal d'Estrées» en qualité de Commissaire & de Visiteur
Y ij
iji Histoire des Ordres Religieux ,"
Congre Apoftolique , dans l'une de leurs Requêtes prefencées au
s.ACiAUDb Roi en l'lnílance qui a été pendante auConfeil de fa Majeitéj

fmifque dans l'Aflemblée d'Aix-la-Chapelle,convoquée par


es ordres de Charlemagne l'an 801. on convint que les
Clercs vivraient ielon les Canons, 6c que les Moines auraient
la Regle de faint Benoît pour modele : que par к premier
des Capitulaires du même Prince , faits aulli à Aix-la-Cha-
pcllc l'an 804. qui font plutôt des queftions que l'on pro-
pofe , que des obligations qiij'on impofe , on demande s'il
peut y avoir des Moines » autres que ceux qui fuivent la
Regle de faint Benoît : que dans les Conciles d'Arles , de
Chalón fur Saône, de Tours , de Reims & de Mayence,
tenus encore par les ordres de Charlemagne en 813. on y lut
les Canons pour les Clercs, Se la regle de faintBenoît pour les
Moines , Se qu'il fut ordonné aux Abbés défaire vivre leurs
Religieux , ou felon les Canons , ou fous la regle de faint
Benoît. Mais comme à la vérité pluCeurs Mona Iteres ne fui-
virent pas ces reglemens , Se que peut-être l'Abbaïe de
faint Claude fut de ce nombre, on ne peut au moins dif-
convenir qu'elle n'ait reçu ou la regle de faint Benoît , ou
que l'on n'y ait vécu , felon les regles preferites par les Ca-
nons, après l'Aflemblée d'Aix-la-Chapelle, tenue parles
ordres de Louis le Débonnaire l'an 817. dont nous avons
rapporté les reglemens pour les Moines au Chapitre XV.
d'autant plus que l'Abbaïe de faint Claude, fe trouve dans
l'état des Monafteres de l'obéïflance de l'Empereur qui fut
drefle dans le même-tems Se qui marquoit les devoirs dont
ils étoient chargés envers ce Prince , l'Abbaïe de faint
Claude fe trouvant dans la premiere clafle , comme devant
faire des prefens à l'Empereur Se entretenir de la milice.
Pe croire que les Religieux de cette Abbaïe euflent vécu
felon les Canons, c'eft- à-dire qu'ils euflent été Chanoines
pour lors , Se qu'ils n'euflent embrafle la regle de faint Be
noît que vers le dixième fiécle , l'exemple ferait fingulier :
car bien loin de voir des Chanoines embrafler la regle de
faint Benoît, ГН i ftoire Monaftique ne nous fournit au con
traire que trop d'exemples de Monafteres de l'Ordre de
faint Benoît , dont les Religieux trouvant le joug de la regle
de ce Saint trop dure , l'ont quittée pour fe faire Chanoines,
£c d'autres qui trouvant encore la vie des Chanoines Re
Quatrième Par.tïe , Chap. XVIÏ. 173
guliers trop severe , se sont entièrement sécularisés pour se Cohom-
mieux conformer aux mœurs du siécle ôc vivre à leur vo!on- "cÍaudi"
té. Ainsi il y a beaucoup d'apparence que la règle de saint
Benoît étoit reçue dans l'Abbaïede saint Claude au com
mencement du neuvième siécle , si elle n'y étoit pas même
dès le huitième.
Cette Abbaïe bien loin d'avoir été Chef d'un Ordre par
ticulier , comme il y en a qui le prétendent , étoit unie dès
le treizième siécle avec les Monastères de l'Ordre de faine
Benoît de la Province de Lion , ce qui se fit après la tenue
du IV- Concile gênerai de Latran fous le Pape Innocent
1 1 1. où il fut ordonné que dans chaque Province , on tien-
droit tous les trois ans un Chapitre gênerai de tous les Ab
bés ÔC des Prieurs des Monastères cjui n'avoient point d'Ab
bés^ qui n'avoient pas accoutume de tenir de pareilsCha-
pitres j ôc que dans les premiers Chapitres ils y appelle-
roient quatre Religieux de l'Ordre de Cîteaux , pour leur
apprendre comme il s'y falloit comporter. L'Abbe de faine
Claude présidoit à ces Chapitres : car par une Bulle du
Pape InnocentI V. de l'an 1151. adressée auxAbbés de saint
Bénigne de Dijon , ôc de saint Oyan ou saint Claude , Pre-
sidens du Chapitre gênerai de la Province de Lion , qui
s'étoient plaints au Pape de ce qu'on ne leur tenoit pas
compte des frais considérables qu'ils faifoient pour assembler
ces Chapitres généraux , le Pape leur donna pouvoir de
contraindre par censures Ecclésiastiques ceux qui étoient
obligés de s'y trouver , de les rembourser de leurs frais.
Benoît XII. aïant donné dans la fuite des Reglemens fur
la discipline qui devoit être observée dans ces Chapitres
généraux , par fa Bulle appellée Beneàittine , de l'an 1336.
ordonna que ceux , aufquels il oblige le Supérieur de l' Ab
baïe de saint Claude d'assister , seroient composés des Su
périeurs des Monastères de l'Ordre de saint Benoît, des
Provinces Ecclésiastiques de Lion , de Besançon ôc de Ta-
rantaise. Ce Pape y distingue trois sortes de Chapitres qu'il
veut être tenus dans l'Ordre de saint Benoît , les Provin
ciaux , les Généraux 6c ceux des Maisons particulières. Les
Provinciaux étoient les plus solemnels ôc qui avoient plus
d'autorité, puisque les Chapitres généraux leur étoient su
bordonnés, ÔC ceux-ci ne dévoient être composés que de
174 Histoire des Ordres Religieux,
congrï l' Abbé d'un principal Monastère , auquel d'autres Abbaïcs.
cation df g£ Prieurés étoient soumis > & ceux des Maisons particulie-
5.CIAUDE. . . 1 • ' o 1 •
res n etoient que pour y entretenir la régulante Sc dévoient
se tenir tous les jours. Ainsi les Chapitres généraux tenus
dans une Abbaïe particulière, de laquelle dependoient plu
sieurs Monastères > ne constituoient pas pour cela un Ordre
particulier , qui fût une branche de celui de saint Benoît y
tel que ceux de Cluni, de Cîteaux , de Camaldulles , de
Valìombreuse>& les autres dont nous parlerons dans la luite:
au contraire, ces Maisons n'étoient regardées que comme
composant tout l'Ordre de saint Benoît , compris fous le nom
d'Ordre des Moines Noirs.
Ce n'est pas que la plupart de ces Monastères , quoique
soumis à la règle de saint Benoît , & composant tout l'Ordre
des Moines Noirs , n'eussent des usages & des pratiques dif
férentes les uns des autres , de même que les différentes
Congrégations de l'Ordre des Frères Prêcheurs ou de saint
Dominique , qui quoiqu'également assujetties à la règle de
saint Augustin , & obligées d'assister aux Chapitre!» géné
raux de leur Ordre ,* ne laissent pas d'avoir entr'elles de»
usages & des pratiques différentes les unes des autres , fie
forment néanmoins toutes ensemble l'Ordre de saint Domi
nique. II en est de même des différentes Congrégations de-
l'Ordre des Ermites de saint Augustin , &. de plusieurs au- .
cres Ordres particuliers.
Pendant que ces Chapitres Provinciaux de l'Ordre de
saint Benoît, ordonnés par le Pape Benoît Xíl. se sont
exactement assemblés , l'Observance Régulière s est main
tenue dans les Monastères 5 mais ceux qui se dispenserenc
d'y assister , tombèrent insensiblement dans le relâchement „
& l' Abbaïe de S. Claude fut apparemment de ce nombre.
Dès l'an 1271. le Chapitre de Lyon, composé peu d'année*
auparavant de soixante Sc quatorze Chanoines , dont l'un-
étoit fils d'Empereur , neur fils de Rois , quatorze fils de
Ducs , trente fils de Comtes , & vingt fils de Barons , avoic
accordé à l' Abbé de saintClaude & a ses successeurs, le droit
de Ch.ar.ones Honoraires de leur Eglise i ce qui fait croire
que cette Abbaïe nerecevoit déja que des personnes de la;
première Noblesse : c'est aussi , selon les apparences , ce qui.
contribua davantage au relâchement. Car. bien loin. que
Quatrième Partie, Chap. XVII. 175
Íes Religieux de faint Claude imitaffent Carloman , Duc &. Cohgre-
Prince des François , & Rachis Roi des Lombards , qui en "cIIEo"'
fe faifant Religieux au Mont-Caifin, s'emploïoient aux plus
vils minifteres , & même à cultiver la terre Se la vigne , 6c
tant d'autres Rois & Princes qui fe font faits plus d'honneur
de l'habit Monachal , que de leurs Sceptres & de leurs Cou
ronnes : bien loin auffi de fuivre l'exemple de Simon,Comte
de Valois &c de Mante , Seigneur de Vitri & de Bar-fur-
Aube , qui peu de tems après qu'il eut pris l'habit à faim
Claude , demanda permiffion à l'Abbé Odon de fe retirer
dans une folitude , où il ne vivoit que du travail de fes
mains i plufieurs au contraire crurent que ce feroit faire
tort à leur noblefle, s'ils en abandonnoient les exercices. Plus
occupés de la chafle que de l'Obfer vanee de leur Regle, ils
entretenoient dans l'enceinte du Monaftere nombre de che
vaux , de chiens & d'oifeaux. Ils ne gardoient ni clôture ni
ftabilité i ils prenoient des habits feculiers , les jours mêmes
des Fêtes de faint Claude , lorfque le concours du peuple
ctoit plus grand en ce lieu > & rebelles à leurs Supérieurs ,
ils renoncèrent à l'obéïiTance qu'ils leur dévoient : ce qui fit
que Philippe le Bon Duc de Bourgogne , informé de ces
défordres , en donna avis au Pape Nicolas V. qui , pour y
remédier, nomma l'an 1447. les Abbés d'Autun, de faint
Benigne de Dijon , & de Beaume,oour vifiter cette Abbaïe.
Ces CommiiTaires crurent par l'état où. ils trouvèrent ce
Monaftere , & par les tranfgreffions que commettoient les
Religieux contre la Regle qu'ils avoient vouée , qu'il étoit
necefTaire de leur donner de nouveaux Statuts , qui furent
publiés l'année fuivante, lefquels portent entr'autreschofes,
que l'on tiendroit tous les ans au Dimanche Cantate > c'eft-
à-direr le quatrième après Pâques , un Chapitre General ,
felon la forme contenue dans la Bulle du Pape Benoît XI I.
auquel afllfteroient tous les Prieurs des Maifons dépendan
tes de cette Abbaïe > que le nombre des Religieux feroit de
irente-fix > qu'ils dormiroient tous dans un Dortoir com
mun , excepté les Officiers du Monaftere , & ceux qui
avoient la garde du Corps de faint Claude , qui , à raifon
de leurs Offices , pouvoient dormir dans leurs chambres ,
& les malades dans l'Infirmerie i qu'ils mangeroient auffi
enfemble dans le Réfectoire > qu'ils ne pourroienc fortir
ij6 Histoire des Ordres Religieux,"
congre hors le Monaftere avec des armes offenfives , ni avoir de*
s.Ci'audï chiens,& des oifeaux de chaíTe j que le filence feroit exacte
ment garde' dans l'Eglife , le Cloître , le Refe&oire , & le
Dortoir i que perfonne ne pourrait fortir hors le Monaftere
fans la pcrmilhon de l'Abbé ou du Prieur > qu'il ne leur fe
roit pas permis d'aller feuls dans le bourg de faint Claude,
ôc qu'enfin ils ne pourraient pas quitter leurs habits Mona-
ftiques, c'cft-à-dire,leurs coules ou cucules,aufquels étoient
attache's des capuces , & fe revêtir d'habits feculiers , com
me plufieurs avoient accoutumé de faire , pour courir ar
més de jour èi de nuit dans le bourg fans permiffion.
On trouve enfuite de ces Reglemens l'état des revenus
& des Charges de l'Abbé & des Officiers de ce Monaftere,
comme du Sacriftain de l'Eglife de faint Pierre , du Chan
tre , du Chambellan , du Réfe&orier , du Camerier , de
l'Aumônier, du Pitencier , du grand Cellerier & de l'Infir
mier. Le Sacriftain étoit oblige de fournir des cierges à tous
les Offices du chœur tant de jour que de nuit dans les deux
Eglifes de faint Pierre & de faint Claude , la coutume étant
Îiour lors de dire Matines à minuit, lldevoit encore fournir
es cordes des cloches & donner à chaque Religieux lejour
de faint Jean devant la Porte Latine deux pots de vin & fepe
ceufs,au cas que l'on ne mangeât point de viande ce jour- là» •
&: fi on en mangeoit, il devoit donner les oeufs au Pitencier.
Le Chantre devoit entonner les Pfeaumes , l'Invitatoire de
Matines , &. les Répons des autres Heures, excepté les Fêtes
de deux Leçons. Il devoit auffi écrire fur une table dans le
Cloître, l'ordre que l'on devoit obferver dans l'Office Divin
& fournir les Antiphonaires , les Graduels &c quelques au
tres Livres à l'ufage du choeur. Le Chambellan devoit faire
les affaires de l'Abbé , fournir d'efluys-mains ou ferviettes
pour le lavement des pieds du Jeudi-Saint , & fervirles foi-
xante pauvres à qui on les devoit laver. Il étoit encore obli
gé de fournir de la paille pour les lits des Novices & des jeu
nes Religieux. Le Réfedorier devoit fournir les napes & les
ferviettes du réfeftoire , & les faire blanchir. Le Camerier
devoit donner le veftiaire à trente fix Religieux , fçavoir
une certaine quantité de'drap , ou deux florins en argent y
avec une coule ou cuculle , Ce des fouliers , excepté à i'Au-
mônier £v au Prieur de Ponçin ; mais il devoit donner deux
* paires
Quatrième Partie , Chap. XVIÍ. 177
paires de íbuliers par an , au Prieur de Couture. L'Aumô- Cotrem-
nier étoit obligé à l'entretien & aux réparations de quelques f cVaÚw*
lieux réguliers del'Abbaïe, de donner tous les jours du pain
aux pauvres à la portej de recevoir & loger les pauvres Pèle
rins de l'un & de l'autre fexe , pendant une nuit. S'ils tom-
boient malades , il devoit les faire médicamenter , & entrete
nir un Convers & une.Converfe pour les fervir , y aïant
un logis feparé pour les hommes & les femmes , qu'il dévoie
pourvoir de lits , de linceuls , de couvertures, de napes , 6c de
lerviettes. Entre les charges auxquelles le Pitancier étoit
tenu , qui confiftoient dans la diitribution de viande , de
pain , de vin , de pois , de ris , & autres denrées à certains
jours , il étoit obligé de donner à chaque Religieux le jour
de Pâques un poiflon nommé Hombre , qui fe pêche dans le
lac de Geneve. D'où l'on peut conje£turer , qu'avant que
l'ufage de la viande eût été introduit dans cette Abbaïe , elle
n'avoit pas voulu fe fervir de la permiffion que le Concile
d'Aix-la-Chapelle tenu l'an Si 7. avoit accordée aux Reli
gieux de faint Benoîc,de manger aux Fêtes de Noël & de Pâ
ques de la volaille pendant quatre jours , le Concile aïanc
laifle la liberté aux Abbés & aux Religieux de s'en abftenir
s'ils vouloient. Ce qui fe prouve encore par un droit qui ap-
Î>artenoit au Refectorier , de recevoir le jour de Noël , outre
a prébende qui fediftribuoitàtous les Religieux, une autre
grande prébende de pain , de vin & de poiflons : & comme
ces diftributions étoient établies avant que l'ufage de la vian
de eût été introduit , il y a bien de l'apparence qu'elles fub-
fiitoient encore après i puifqueles Officiers en étoient char
gés fur leurs revenus , & que peut-être elles fe païoiem en
argent. L'on voit auifi par les charges auxquelles le Pitan
cier étoit tenu que les Novices & les jeunes Religieux ne
mangeoient que dans des écuelles de bois au Refedoirei puis
qu'il étoit encore obligé de les fournir- Le grand Cellerier
comme Juge ordinaire du Bourg de faint Claude & de la
Cellererie , étoit obligé d'exercer la juitice par lui ou par ua
Lieutenant, 8t de faire tenir à fes dépens les Aflifesdes villa-
Ees de la dépendance de la Cellererie. 11 fournifloic encore
:s linges & les ferviettes pour le lavement des- pieds du
Jeudi-Saint. Les charges de l'office d'Infirmier ne font
point marquées dans-ces Stacuts,cet Officier n'en aïant.point
Tame V, Z
178 Histoire des Ordres Religieux,
Concre- encore donné l'état aux Commissaires du Pape , lorsque ces
cation DE _ „ ts 1 r 1 m * 1/ .
s.CtAUDi. Stacuts cc ces Reglemens turent drelles, parce qu il s etoit
révolté contre les Commissaires qui prononcèrent une Sen
tence contre lui. Tous ces Offices étoient amovibles & ne fu
rent rendus perpétuels que par le Pape Calixte 1 1 1. qui dé
clara qu'on ne pouvoit destituer fans de bonnes raisons ceux
qui en étoient pourvûs. Celui de Sacristain fut supprimé , 8c
Pan 1618. Ie Pape Urbain VIII. supprima aussi l'Office
d'Aumônier qu'il réduisit en administration triennale,accor-
dant la somme de deux cens francs par chacun an , pour les
foins & les peines de celui qui l'exerçeroital y eut encore une
autre visite en 1 462. par le Grand Prieur de Cluni , comme
Commissaire député par le Pape Pie II.
Deux cens années étoient un tems trop considérable pour
Î[u'il ne se fût pas introduit quelque relâchement dans l'ob-
ervation des Statuts faits par les Commissaires de Nicolas
V. En effet l'an 1 668. les Religieux de saint Claude, voïant
que ces Statuts étoient peu observés , en dressèrent d'autres
qui font des adoucissemens à ceux de Nicolas V. quoiqu'ils
prétendent qu'ils soient des additions qu'ils y ont apportées.
Ils y ont néanmoins conservé certaines pratiques de mortifì-
catioii en usage dans ce Monastère depuis un très long-
tems , qui avoient peut-être été interrompuës,car outre l 'ab
stinence du Mercredi , il y est ordonné que le Religieux qui
aura dit la grand- Messe ne sortira point ce jour-là de l'Ab-
baïe , & ne mangera point de viande pendant tout le tems
qu'il fera de semaine. La même défense est faite aux nouveaux
Prêtres qui , suivant l'ancien usage , doivent dire la grand-
Messe six semaines de fuite. Ces Statuts fixent le nombre
des Religieux à vingt- quatre seulement , au lieu que les
Statuts de Nicolas V. avoient ordonné qu'il seroit de trente-
six. Ces nouveaux Statuts furent approuvés par le. Cardinal
Louis, Duc de Vendôme, Légat à Latere en France du
Pape Clément IX. & ce Prince voulant donner des marques
de fa bonté & de fa bienveillance à cette Abbaïe , tant à
cause de son ancienneté , ses prérogatives & fes privilèges »
qu'à cause de la noblesse de ses Religieux , qui n'y peuvent
être reçus qu'après avoir fait preuve de seize quartiers de
Noblesse , tant du côté paternel que maternel , en présence
de quatre Gentilshommes de la Province , accorda à ces
j -a
de LA lys?
CÍcuule,
Quatrième Partie, Chap. XVII. 179
Religieux le droit de porter une croix d'or sur la poitrine , ^°^G^l
attachée au cou avec un ruban noir , & sur laquelle est Fi- s.CiAuds
mage de saint Claude.
M. le Cardinal César d'Estrées Evêque d'Albano,ancien
Evêque de Laon , Duc, Pair de France, & Commandeur
des Ordres du Roi , aïant e'té pourvu de cette Abbaïe Fan ,
1679. après la mort de Dom Jean d'Autriche , qui en étoit
Abbé Commendataire, témoigna son zele pour y maintenir
FObservance Régulière , en approuvant en 1 65)4. les Regle-
mens faits par M. Dandelot, Grand Prieur & Grand Cele-
rier , pour les distributions manuelles & journalières , pour
les assistances aux Offices Divins , afin d'obliger les Reli
gieux à s'en acquitter plus régulièrement qu'ils ne faisoienti
& ce Cardinal aïant été délégué en 16^8. par le Pape Inno
cent X 1 1. en qualité de Commissaire Apoítoliqucpour faire
la vifitede ce Monastère , crut que pour rétablir la Disci
pline Monastique dans son état primitif, il étoit à propos de
faire de nouveaux Statuts. Ils furent dressés en 1700 &
confirmés par le Roi par un Arrêt de son Conseil d'État de
Fan 1701. aii.'r.(n<
Ces nouveaux Statuts , qui fixent encore le nombre des
Religieux à vingt quatrejprefcrivent les conditions suivan
tes requises pour être reçu dans cette Abbaïe. Dès qu'il y
aura une place Monachale vacante ,1'Abbé aura foin de la
remplir : on examinera les preuves de Noblesse de celui qu'il
preíentera , s'il est de bonnes mœurs , s'il a de la santé, s'il
n'a point de dettes qui excédent la valeur de son bien, s'il n'a
point quelque empêchement qui l'excluë de la Religion ,
selon les saints Canons ; & s'il n'a pas les conditions requises,
on en donnera avis à \' Abbé , qui en nommera un autre à la
place de celui qui aura été exclu. Ceux qui auront été reçus
aïant pris l'habit de Religion , doivent loger dans le Dortoir,
íous la conduite de leur Maître, & n'en point sortir sans fa
{>ermission. 11 leur est défendu de loger chez les autres Re-
igieux du Monastère , & de manger à leur table , quand
même ils seroient leurs parens. Après l'année du Noviciat ,
on ne doit point les contraindre à faire d'abord profession >
on leur peut permettre de la différer jusqu'à la vingt-cin-
quiéme année de leur âge : mais ceux qui differeront,feront
feulement d'abord six mois de Noviciat , & feront obligés
HlSTOIHB DIS OfLDRESRELrGIEUX,
Conôke- ensuite d'en faire une année entière avant leur profession^
e*ï»M oe Au commencement de leur vingt-cinquiéme année, on les
lAuok. 0y|gera je £ajre jeur profeínon,& s'ils refusent de la faire,ils

doivent être mis dehors. Les jeunes Religieux doivent de


meurer dans le Dortoir fous la conduite du Maître des No-
^ vices , jusqu'à la septième année après qu'ils auront été ad
mis au Noviciat, & ils doivent faire les mêmes exercices que
les Novices. L'Office Divin se doit faire avec pieté , dé
cence , & modestie : aucun ne doit s'entretenir avec son voi
sin : personne ne petit s'en absenter , sans raison , à peine de
perdre les distributions manuelles. On leur accorde trois
mois de vacances pour visiter leurs parens , & pour prendre
l'air à la campagne, pendant lequel tems ils joii iront des
grandes distributions seulement. Les jeunes Religieux qui
ne font pas Prêtres & qui n'ont point de part aux distribu
tions , font privés de leur portion de vin ou punis de la ma
nière qu'il plaira au Prieur , s'ils n'aífistent point à l'Office.
Les jeunes Prêtres, après avoir chanté leur première Messe,
chanteront pendant fix semaines consécutives , la Messe con
ventuelle , & seront hebdomadiers pendant le même tems à
l'Office Divin. L'on commencera les Matines à cinq heures
du matin : Laudes & Prime se diront consécutivement :
Tierce à neuf heures & demi ensuite la grand-Messe &
Sexte i & àtrois heures & demi de relevée ,' None , Vêpres
&i Compiles. A tous ces Offices les Religieux doivent assister
avec l'habit reçu dans l'ancien usage ) en Hyver , c'est-à».
dire,depuis lafete de laToustàints jusqu'à Pâques, il leur est
permis de quitter le bonnet quarré pour prendre l'habic
d'Hyver dont ils se servoient autrefois , & qui est encore en
ufa^cchez les anciens Bénédictins 5 mais l 'usage des habits
de loïe ou d'autre couleur que la noire , leur est interdit. I!s
feront toujours en habit long dans le Monastère S: dans le
bourg de saint Claude & jamais fans scapulaire. L'Usage
des perruques est aussi banni du Monastère, & ils ne doivent
point entretenir de cheveux longs & frisés.
La vie commune aïant cessé dans le Monastère de saint
Claude depuis plusieurs siécles , les Religieux font exhortés
de fe servir de la prébende séparée , & des distributions par-
ïictilieres, dont chacun jouit , comme n'en aïant que l'usage.
}j leur est défendu de mettre de i argent à intérêt , soit u*
Quatrième Partie , Chap. XVII. i&i
leur propre nom , soit en celui de leurs parens ou de leurs Con^eb-
• * o,1 J» ji 'l. J û • CATION DE
amis i & d emprunter . d aliéner ou de prêter quoique ce s. Claude.
soit fans la permission de l'Abbé ou du Prieur, fur peine d'ex
communication. II leur est défendu de tenir chez eux des
femmes ou filles , quand même elles feroient leurs parentes
au premier degré , 8c de souffrir qu'elles habitent dans l'en-
clos du Monastère. Tous les jours après Prime ils vaque
ront à l'Oraison Mentale pendant une demi- heure, & après
rOffice Divin , à la lecture & à la méditation de la sainte
Ecriture , de la Règle de saint Benoît 8c des Constitutions.
Les jeux" défendus Dar les saints Canons leurs font interdits,
comme aussi les exces dans le boire 8c dans le manger, 8c les
sorties fréquentes pour aller dans le bourg de saint Claude.
On gardera l'abstinence de viande tous les Mercredis de
Tannée 8c pendant tout le tems de PAvent. On jeûnera aux
Vigiles des Fêtes de la sainte Vierge : ce que les Religieux
pratiqueront hors le Monastère , excepté dans les infirmités
8c dans les longs voïages , avec la permission du Prieur : 8c
celui qui aura célébré la grand-MeíTe dans l'Eglife , ne
pourra ce jour-là , ni sortir du Monastère , ni manger de la
viande.
L'OfKce du S oû.- Prieur pour gouverner le Monastère en
l'absence du Prieur , est rétabli j aussi bien que celui du
Maître des Novices , qui seront tous deux nommés par l'Ab
bé , 8c l'autorité qu'avoit ci- devant le Prêtre hebdomadier ,
de tenir la place du Prieur absent ou malade ,est absolument
abrogée. Les Procureurs auront foin du Bien du Monastère,
8c seront élus tous les ans au Chapitre General à la pluralité
des voix. On en établira deux pour la mense Conventuelle ,
8c deux autres pour les biens de l'Eglife qui font séparés de
la menfe , 8c ils ne pourront exercer îeur Office plus de deux
ans , à moins que par le consentement unanime des Reli- -
gieux , on ne juge à propos de faire autrement. Les Gar
diens de L'Eglife de saint Claude seront élus tous les ans par
des suffrages secrets. L' Aumônier recevra avec beaucoup
d'humanité les pauvres 8c les Pèlerins 8c aura foin des Dome
stiques.
Tous les Lundis après l'Oraison Mentale,ils doivent s'as
sembler au Chapitre pour être avertis des fautes qu'on a
faites pendant la semaine précédente contre la Discipline
Z iij
î8î Histoire des Ordres Reli g teux »
Congri- Régulière. Tous les ans au Dimanche Cantate, Sc aux jour»
I^Ciavdz. íuivans,on tiendra le Chapitre General de toute la Commu
nauté, & des Prieurs dépendans de l'Abbaïe,dans lequel on
élira quatre Diffiniteurs , qui conjointement avec le Prieur,
visiteront tous les lieux de l'Abbaïe, les vases sacrés de*
Eglises, les maisons,les chambres, &í tous les meubles, &. re
garderont s'il y a quelque chose de contraire aux Constitu
tions. Tous les trois ans au Chapitre General les Diffini
teurs éliront des Visiteurs pour les Monastères dépendans
de l'Abbaïe, & tous ceux qui feront nommés par r Abbé >
ou par la Communauté , suivant qu'il appartiendra , pour
être Religieux dans les Prieurés sujets a l'Abbaïe , feront
leur Noviciat dans l'Abbaïe avec les autres Novices. Tels
font en partie ces nouveaux Statuts, qui aïant été confirmés
par des Lettres Patentes du Roi Louis XI V. & enregistrés
au Parlement de Besançon par un Arrêt du 13. Juillet 1701.
furent ensuite publiés au Chapitre de saint Claude , par M.
d'Angeville, Grand Prieur de cette Abbaïe. Quelques Re
ligieux , suivant Pexemple de leur Grand Prieur , s'y sou
mirent i mais les autres en plus grand nombre demandèrent
d'être reçus opposans à l' Arrêt du Parlement du 13. Juillet,
& appellans comme d'abus des Statuts qui leur avoient été
donnés par M. le Cardinal d'Estrées. Le Parlement faisane
droit sur leur Requête, les reçut appellans comme d'abus
par un Arrêt du i8. du même mois , leur permit d'intimer
qui bon leur sembleroiti & que quant à l'opposition du pre
mier Arrêt , les parties feroient appellées , & que l'opposi
tion seroit portée à la grande Audience pour y être plaidée,
conjointement avec ^appellation comme d'abus. Dans le
même tems les Chevaliers de saint Georges, qui forment un
Ordre de Chevalerie dans le Comté de Bourgogne , où. l'on
ne peut être reçu qu'en faisantpreuve de Noblesse de trente-
deux Quartiers du côté paternel, & autant du côté mater
nel, se joignirent aux Religieux opposans , & demandèrent
au Parlement de Besançon d'être reçus parties intervenan
tes dans l'affairerce qui leur fut accordé. Le prétexte que
prirent ces Chevaliers pour s'opposer aux Statuts du Cardi-
aal d'Estrées , & à leur enregistrement au Parlement, suc
que les places de l' Abbaïe de saint Claude étant affectées à
Jancicnne Noblesse , ils appréhendoient qu'en changeant les
T.V.P.j8a.
Quatrième Partie , Chap. XVIÏ. 185
Constitutions,les Privilèges 8c les Usages de cette Abbaïe , congrb-
l'affectation de ces places à laNoblesle ne fùt de'truite, fc'^^
qu'elle ne perdît de même les Abbaïes de Beaume , de Gi-
gni , 8c les autres du Comté de Bourgogne , qui ne font pa
reillement affectées qu'à la Noblesse. Le Cardinal d'Estrées
obtint'des Lettres d'Etat le 4. Décembre de la même année,
portant surséance pour six mois de ce procès , avec défense
aux parties de faire aucune poursuite : ce qui dura jusqu'en
l'an 1705. que le Roi par Arrêt du 7. Février évoqua cette
affaire à son Conseil, 8c nomma Commissaires M.VÍ. l' Ar
chevêque de Reims , Michel le Tellier.d'Aguesseau, Voisin,
deHarlay , l'Abbé Bignon, 8c Rouillé du Coudrai , Con
seillers d'Etat , afin d'examiner les Mémoires 8c les pieces
concernant ce différend. II y eut plusieurs Requêtes 8c
Mémoires présentés de part 8c d'autre, même nar les Che
valiers de saint Georges,jusqu'à la fin de l'annee 1708. que
le Roi remit la décilîon de cette affaire après la paix géné
rale , la France étant pour lors en guerre avec l'Empereur ,
l'Angleterre , la Savoye, la Hollande, 8c autres Princes. La
Paix fut concluë à Utrecht l'an 1713. Scie Cardinal d'Es
trées mourut au mois de Décembre de l'an 17 1 -f. fans que
cette affaire ait été décidée.
II est à remarquer que pendant le cours de ce procès la
Noblesse du Comté de Bourgogne députa vers le Roi le
Comte de Moutier , pour prier Sa Majesté de faire ériger
l' Abbaïe de saint Claude en Evêché. II y eut une Requête
présentée à ce sujet au Roi , où on lui exposoit que ce nou
vel Evêché pourroit être formé de la partie du Comté de
Bourgogne qui dépend du Diocèse de Lyon , 6c de zoo.
Cures de celui de Besançon. L'on representoit à Sa Majesté
<jue la nécessité de séculariser l'Abbaïe de saint Claude
etoit d'autant plus grande , que l'on n'y pouvoit plus-établir
une parfaite Régularité : que les lieux Regulie s font pres
que tous ruinésjque la vie commune n'y subsiste plus depuis
environ quatre cens ans : que chaque Religieux a fa maison
& son pécule autorisé par le saint Siège 8c par Sa Majesté
même qui y avoit ordonné des distributions journalières :
qu'il n'y a pour l'usage de l'Abbaïe 8c de la ville , qu'une
íeule fontaine au milieu de la cour de l'Abbaïe où on vienc
abreuver les bestiaux 8c laver le linge, 8c qu'en cas de feu U
184 Histoire des Or.dr.es Religieux ,
Clvmx DI a Vomt aautres secours , ce qui fera toûjours un empÊ-
L * chcment à la clôture régulière , aussi-bien que trois grands
chemins qui vont à Genève , en Suisse 6c en Savoye,qui tra
versent le milieu de 1' Abbaïe. Enfin que l'Abbaïe de saine
Claude étant affectée à la Noblesse,un genre de vie trop au
stère ne pourra jamais convenir à des Gentilshommes , 6c
que la Noblesse du Comté s'y opposera toûjours. Tous les
Prieurés dépendans de cette célèbre Abbaïe ne font pas à la
nomination de l'Abbé,ceux d'Arbois 6c d'Eíbouchoux font
à la nomination du Roi , 6c celui de saint Lupicin est à la
collation du Pape, en vertu des Règles de Chancellerie, 6c
des réserves Apostoliques , reçues 6c suivies dans le Comté
de Bourgogne. Le Prieuré de Neuville-les- Dames , dans la
Bresse , est aussi de toute ancienneté de la dépendance de
l'Abbaïe de saint Claude , 6c depuis quelques années les
Dames de l'Abbaïe de Château-Châlon ont aussi été sou
mises à saint Claude-
Joan. Mabillon , Annale Eenedicí. Tom.. I. II. & 6í
Mémoires communiqués par les Religieux de saint Claude.

Chapitre XVIII.

De ïorigine & progrès de l'Ordre de Clmi , première


Branche de celui de saint Benoît.

LE Pere Mabillon s'étonne avec raison de ce que les


Religieux de Cluni aïent fait si peu de mémoire du
Bienheureux Bernon, premier Abbé de Cluni , 6c de ce
qu'ils ne l'onepas mis au nombre de leurs premiers Fonda-
jinn*i. B«- teurs-» comme saint Odon , saint Mayeul , saint Odillon , 6c
nedsa.Tom. saint Hugues , qu'ils fe glorifient d'avoir eu pour Chefs 6c
JJ' ,: pour Maîtres. Si l'on a égards l'avancemènt 6c au progrès
» de cet Ordre ( dit ce fçavant Bénédictin ) c'est avec justice
" que l'on en doit donner la gloire à saint Odon , que Pierre le
" Vénérable dit avoir été le premier Pere de l'Ordre de Cluni:
" mais û on a égard à l'origine 6c au commencement de cet
, " Ordre , il faut avouer aussi qu'on ne peut refuser au Bien-
" heureux Bernon la gloire d'en avoir été le Fondateur. Odon
" a perfectionné 6c augmenté l'Ordre de Cluni , Bernon l'a
" heureusement commencé 6c l'a gouverné pendant plusieurs
années.
comme tù e-totent nuire soouf
Quatrième Partie , Chap. XVIII. 185
années. On a donc sujet de s'éronner davantage , de ce que „ Ordrb
quelques Ecrivains de cet Ordre nel'ontpas même mis au ., £,lCtn"
nombre des Abbés de Cluni , & que personne n'a écrit la „
vie de ce saint Fondateur , qui a eu le même' sort que saint „
Robert , saint Alberic & làint Etienne premiers Abbés de «
Cîteaux , dont la gloire & les mérites ont été obscurcis par «
saint Bernard i tous les Religieux de Cîteaux en aïant pris
le nom. „
C'est donc en suivant cet illustre Ecrivain de l'Ordre de
S.Benoît que nous reconnoiflbns leBienheureuxBernon pour
Fondateur de l' Ordre de Cluni. Il sortoit des Comtes de*
Bourgogne, & peut-être avoit-il eu pour pere le Comte Au-
don qui garda pendant quelques années dans l'une de ses
terres le corps de saint Maur pour le mettre à couvert de
la fureur des Normans. L'Anonime qui a écrit la vie de íaint
Hugues Religieux de ce Monastère , dit que Bernon reçut
les premières teintures de la vie Monastique dans le Mona
stère de saint Martin d'Autun , 5í il ajoute que ce fut de ce
Monastère qu'il sortit , pour aller reformer celui de Beaume.
II est vrai,dit auflì le Pere Mabillon,que Rodolphe ou Raoul
Roi de la Bourgogne Trans-jurane, donna le gouvernement
de l'Abbaïe de Beaume à Bernon : mais c'étoir dans letems
qu'il bâtissoirle Monastère de Gigni j & il est vrai-sembla
ble qu'il ne prit point l'habit Monastique autre part qu'à
Gigni, la coutume étant en ce tems-là , que les Princes qui
vouloient renoncer au monde , faisoient bâtir des Mona
stères , où ils se retiroient pour y faire profession de la vie
Monastique.
On ne sçait point le tems que Bernon jetta les fondemens
du Monastère de J Gigni en Bourgogne, situé entre Lions-
le-Saunier & saint Amour au Diocèse de Lion. Mais il est
certain qu'il étoit déja bâti l'an 89^. que le Pape Formose
accorda à Bernon , qui en étoit déja Abbé , un privilège
par lequel il mit ce Monastère , les Prieurés & les biens qui
en dépendoient , notamment le Prieuré de Beaume , fous la
puissance &. le pouvoir du saint Siège . auquel Bernon la-
vpit soumis : ce même Pontife accorda aussv aux Religieux
de ce Monastère la permission d'élire un Abbé , conformé
ment à la Re^le de laint Benoît. Il paroît par les Lettres qui
en furent expédiées, que Bernon 6c Laifìníon cousin, avoient
tora-e V. Aa
i86 Histoire des Ordres Religieux,
Ordre de £aic bâtir ce Monaftere à leurs dépens dans le Territoire de
tuNb Lion , & que l'Eglife avoit été dédiée en l'honneur de l'A
pôtre faint Pierre.
Rodolphe ou Raoul étoit Roi de la Bourgogne Trans-
jurane , Bernon l'alla trouver l'an 504. pour le prier de
vouloir faire quelque bien à fon Monaftere de Gigni, donc
les revenus étoient fort modiques. Ce Prince lui accorda le
Prieuré de Beaume que Bernon & fes Religieux avoient fait
rebâtir : il lui donna auffi celui de faint Lantén , & les villa
ges de Cavanac & de Clamenci : ce qui fait connoître , dit
le Pere Mabillon , que le Bienheureux Bernon n'a point été
tiré du Monaftere de faint Martin d'Autun > pour aller à
Beaume reformer ce Monaftere : mais qu'étant à Gigni , il
avoit reparé Beaume qu'on croit avoir été bâti par faine
Colomban. Cette conceffion faite par Raoul à Bernon du
Prieuré de Beaume , eft plutôt une Confirmation , que la
f>remiere donation , puifque dès l'an 855. le Pape Formofc
ui avoit déjà accordé ce Monaftere.
Ce fut dans le Monaftere de Gigni , que faint Odon Cha
noine de faint Martin de Tours , qui fut dans la fuite le
Propagateur de la vie Monaftique en France , ie retira l'an
5709. pour y vivre fous la conduite de Bernon , qui l'année
fuivante fut fait Abbé de Cluni, lorfque Guillaume le pieux
Duc d'Aquitaine eut jetté les fondemens de cette Abbaïe
qui a donné fon nom à l'Ordre de Cluni. Il y avoit déjà
une Eglife en ce lieu , &c même double , l'une dédiée à la
iainte Vierge, l'autre à faint Pierre , où quelques Prêtres
célébraient Tes divins Offices. Cluni finie dans le Territoire
de Mâcon, fur la riviere de Grofne, appartenoit pour lors
à Ave, fœur du Duc d'Aquitaine qui en fit un échange
avec elle , afin d'y bâtir un Monaftere où les Religieux ve-
euflent fous la Regle de faint Benoît , ce qu'il fit l'an 5)10.
Il en commit le ioin au Bienheureux Bernon , & fournit ce
Monaftere au faint Siège, auquel il obligea les Religieux de
donner tousles ans dix fols d'or pour l'entretien du luminaire
des faints Apôtres , comme il paraît par l'A&e de la dona
tion qu'en fit ce Prince , ou par fon teftament , comme on
appelloit en ce tems-là ces fortes d'Aftes. Bernon , fuivanc
l'exemple de faint Benoît , ne mit d'abord que douze Reli
gieux dans ce Monaftere qu'il amena avec lui de Gigni &
Quatrième Partie, Chap. XVÏÍI. i?7
cle Beaume. Tels furent les commencemens de l'Ordre de £ ™™ EI
Cluni qui est devenu si .célèbre dans la fuite , & qui s'est si ' "
fort étendu , que dans le douzième siécle il y avoit près de
deux mille Monastères de cet Ordre , répandus en France ,
en Allemagne , en Italie , en Angleterre , en Espagne &
même jusque dans l' Orient. Loiiis I V. dit d'Outre-mcr.,R.oi
de France , confirma la fondation de Cluni lan 539. 6c le
Pape Agapet 1 1. l'an 946. déclara cette Abbaïe & tous les-
Monastères de fa dépendance , exemts de toute forte de jurif-
diction des Ordinaires , & voulut que cet Ordre fut immé
diatement fournis au saint Siège.
Bernon cependant gouvernoit ses Monastères avec tanc
de sagesse & de conduite, & y faifoit observer une fi exacte
discipline, qu'Abbon Seigneur de Deols en Berri , aïant
fait bâtir l'an 5)17. dans fa Terre un Monastère en Thonneur
de la sainte Vierge & des Apôtres saint Pierre & saint Paul,
en donna aussi le soin à ce íaint Abbé , ordonnant qu 'après
fa mort, les Religieux auroient la liberté d'en élire un autre,
tel qu'ils voudroient, pourvu qu'il fût de l'Ordre de saint
Benoît : ce qui fait croireau Pere Mabiilon que ce Monastère
que l'on a depuis appelle le Bourg-Dieu , ne fut pas fournis ,
ni uni à Cluni ; mais que Bernon en avoit feulement le gou
vernement , puisque les Religieux eurent la permission d'é
lire après fa mort tel Abbé qu'ils voudroient. L'an 92 r. Le
Prieuré de Souvigni entre Moulins & Bourbon-l'Archem-
baut, fut aussi confié aux foins du Bienheureux Bernon,qui
après avoir gouverné 1c Monastère de Cluni pendant près
de dix-fept ans , mourut au commencement de Tannée 5727.
& y fut enterré. Quelques mois avant fa mort , suivant en
core Pexemple de saint Benoît, & de plusieurs Fondateurs
de Monastères qui avoient nommé leurs successeurs , il don-,
» na le gouvernement des Monastères qui lui étoient soumis
à saint Odon & à Widon qui étoit son parent. Celui-ci eut
en partage Gigni , Beaume , saint Lauten , 8í un autre donc
on n'a plus de connoissance j & saint Odon eut Cluni , Mas
sai, & le Bourg-Dieu : ce qui fait conjecturer que Bernon»
n'avoitpas eu intention d'unir fesMonasteres en corps deRe-
Jigion , puisque s'il eut eu cette intention , il n'en auroir. pas
donné l'administration à deux Abbés différents.
Odon aïant pris le gouvernement de i'Abbaïe de Cluni,
A ai)
iS8 Histoire des Ordres Religieux,
£RyDNREr,r perfectionna ce que son prédécesseur avoit commencé. II
rît achever TEglise , dont la Dédicace se fie avec beaucoup
d'appareil & de magnificence , en présence d'un grand nom
bre de Pre'lars qui y furent invités. Après avoir mis ordre à
tout ce qui regardoit les édifices matériels "du Monastère ,
il travailla avec soin à l'édifice spirituel. II établit dans ce
Monastère une fi belle diícipline,que plusieurs Monastères
en France , tant anciens , que de nouvelle fondation , s'y sou
mirent. L'Observance étoit si fort déchue , sur tout dans
les anciens Monastères , tant en France , qu'en Angleterre ,
& en Espagne , que non seulement la règle de saint Benoît
n'y étoit point observée ; mais môme que l'on en ignoroit
le nom : ce qui a fait croire à quelques Ecrivains contem
porains de saint Odon , qu'il avoit été le premier qui avoit
promulgué cette Règle : entre les autres l'anonime de
Monstier-en-der qui a écrit les miracles de saint Burchaire
Abbé de ce Monastère, dit que du tems de saint Odon , la
règle deíaint Benoît étoit inconnue en France , & que l'on
suivoit dans les Monastères les observances qui étoient en
pratique dans celui de Luxeuil. Mais ces gens là , die le Pere
Mabillon , ignoroient-ils les ordonnances des anciens Conci
les & des Capitulaires , qui dès le septième siécle avoienc
proposé la règle de saint Benoit pour modelé aux Moines ?
& ne se resouvenoient-ils plus de ce que saint Benoît d'A-
niane avoit fait dans le Concile d' Aix-la-Chapelle l'an 817.
pour faire observer cette règle dans tous les Monastères ? Si
quelqu'un a mérité le nom de premier Reformateur de l'Or-
dre de saint Benoit, continué' le sçavant Annaliste de cet
Ordre , c'est sans doute saint Benoît d'Aniane qui a été Ge
neral de presque tous les Monastères de France , dont il avoit
formé comme un corps de Congrégation Monastique. Ce
feint Abbé étant mort , & personne n'aïant hérité de son
zele pour le maintien de la discipline régulière, l'Ordrede
saint Benoît retourna dans le même cahòs &c dans la même
confusion , où il étoit auparavant, tant à cause des guerres
qui survinrent entre les enfans de Louis le Debonnaire,qu'à
cause des fréquentes incursions des Norman s , qui aïant
causé la ruine de la plupart des Monastères , y apportèrent
le relâchement & abolirent même jusqu'au souvenir de la
fPgle à? feint Benoît. La gloire d'être le soutien & le restau
Quatrième Partie, Chap. XV1ÏI. i8$
ïateuf de l'Ordre de saint Benoîcprêt à tomber, e'toit reser- Ot»»i m
▼ée a saint Odilon. En effet , à peine les coutumes de Cluni Cl,k'- -
eurent-elles e'té connues par ses foins , qu'un grand nombre
de Monastères voulut les embrasser i quelques-uns se con
tentèrent de les recevoir fans se soûmettre à Cluni : d'autre*
*Ty soumirent de bon cœur , & formèrent avec I'Abbaïe do
Cluni , cet Ordre si illustre qui s'est si fort étendu dans li
fuite par toute la terre.
Mais pour faire connoître quelle étoit la sainteté des Re
ligieux de Cluni, dans le commencement de cet Ordre, Ttm.ir.
voici quelles étoient leurs principales Observances. Tous stu,lcZ-
les jours ils disoient deux Méfies" solemnelles , où chaque
Religieux , d'un des Chœurs , offroit deux Hosties , quoi-*
qu'il n'y en eût que cinq qui y communiassent les Diman
ches , & trois seulement les jours de Feries. Les autres mast-
geoient avant le repas , &. par forme d'Eulogie les Hosties
non consacrées, qui avoient été seulement bénites : mais aux
Messes solemnelles des Morts , & les trois jours des Ro
gations , l'un & l'autre chœur offroit les Hosties. Aux
Fêtes solemnelles le Diacre communioit de PHostie du Cé
lébrant , & le Sous- Diacre des autres : mais les trois jours
qui précedoient la Fête de Pâques ,ondonnoitla Commu
nion à tous les Religieux. Si quelqu'un vouloit célébrer la
Messe le Samedi-Saint , avant que l'on eût dit la Messe fo-
lemnelle , il ne se servoit pas de luminaire à cause que le nou
veau feu n'étoit pas encore beni. La préparation qu'ils ap-
Çortoient pour faire le pain qui devoit servir au sacrifice de
Autel,est digne deremarque. Ils choisissoient premièrement
le froment grain à <rrain,& le lavoient avec grand foin. Etant
mis dans un sac destiné uniquement pour cela , un serviteur
reconnu pour homme de bien , le portoit au moulin , il lavoir
les meules, les couvroit avec des rideaux dessus 8c dessous*
&c revêtu d'une aube , il secachoit le visage d'un voile, n'y
aiant que les yeux qui paroissoient- On apportoit la même
précaution pour la farine. On ne la paíïoit dans le crible
C[ue lors qu'il avoit été bien lavéi& le Gardien de l'Eglise,s'il
etoit Prêtre ou Diacre, achevoitle reste, étant aidé par deux
autres Religieux , qui avoient les mêmes Ordres & par un
Convers , nommé exprès pour cela. Ces quatre Religieux à
la fin des Matines, se lavoient les mains & le visage. Les troh
A a iij
TÇO HISTOIRE DES OrÛIIES RELlGlEUJCr
©RDRÏ D, premiers fe revêtoient d'Aubes, l'un lavoie la farine avec
с lu ni. de l'eau bien claire 8c bien nette , Se les deux autres faifoient
cuire les Hofties dans le fer 5 tant e'toit grande la veneration
Sc le refpeft que les Religieux de Cluni avoient pour la
Sainte EuchariiHe,
Quant à leurs exercices réguliers , le filence étoit fi étroi
tement gardé entre eux , tant de jour que de nuit , qu'ils au-
roient plutôt fouffert la mort que de l'avoir rompu avant
l'heure de Prime : aux heures de filence , l'on fc fervoit de
fignes au lieu de paroles. Depuis le treize Novembre , les
Anciens reftoient au cœur après Matines , Scies jeunes al-
loient au Chapitre pour y étudier le chant. On récitoit les
Pfeaumes en travaillant. La Proclamation des coulpes étoit
en ufage parmi eux. Après Complies on ne recevoit point les
Hôtes , Se après ce tems-là on n'accordoit jamais aux Reli
gieux la permiflion de manger.
Udalric en rapporte un exemple en la perfonne d'un Cel-
lerier qui , quoiqu'il eût été occupé tout le jour à recevoir
le vin qu'on amenoit pour la provifion ,. ne put néanmoins
obtenir la permiflion de manger après Complies. Depuis le
13. Septembre , on ne faifoit qu'un repas, excepté aux Fêtes
de douze leçons,Sc dans l'Octave deNoël Se de l'Epiphanie,
«u'on en faifoit- deux. Les relies du pain Se du vin quel'on
deflervoit au réfectoire , étorentdiftribués aux pauvres Pè
lerins. On nourrifloit outre cela dix- huit pauvres tous les
jours , Se la charité s'y faifoit le Carême avec une fi fainte
profufion , qu'en une année au commencement du Carême ,
il y eut fept mille pauvres , aufquefs on diftribua une très
grande quantité de viande fallée 8e d'autres femblables au
mônes. Les jeunes gens y étoient élevés avec le même foin :-
on leur donnoit la même éducation que les enfans des Prin
ces auroient pu recevoir dans les Palais de leurs peres: Se en
core aujourd'hui on y élevé fix enfans nobles qui fervent*
comme d'enfans de Chœur, 8c qui font vêtus de l'habit Mo-
naftique. Cette exacte difeipline étoit procurée par l'Abbé
qui avoit fous lui un Grand Prieur , des Doïens , un Prieur
rGlauftral ,des Chantres , des Maîtres pour les enfans , unv
Préehanrre , un Armarier qui confervoit dans une Armoire,
'«lans le Cloître, les livres à l'ufage del'Eglife,un Chambrier
qiai avoit foin du veiliaire, un Apocrifiaire qui avoit la garde
-1 i
T.V.J3. jyi

\nrierL Obiab de llcrrœre


de S1. Henott
Quatrième Par.tte , Chap. XVIII. 151
<stu Trésor de l'Eglise , un Cellerier , un Maître des Hôtes > o idm
un Aumônier , &un Infirmier. Ainsi l'exacte discipline que Ciuw,
l'on observoit à Cluni , le grand nombre des Religieux qui
y e'toient,la pieté & la dévotion dont on étoit pénétré en en
trant dans ce saint Monastère , le rendirent très célèbre. Sa
réputation se répandit de toutes parts. La France , l'Allema
gne , l' Angleterre , PEspagne ,V Italie , voulurent avoir de
ces Religieux ,ausquels on bâtit de nouveaux Monastères ,
«u qu'on établit dans les anciens, où l' Observance Régulière
n'étoit plus en vigueur. Ils passèrent même en Orient , & il
n'y eut presque point de lieu en Europe , où cet Ordre ne
fut connu.
Les principaux Monastères qui furent réformés où fon
dés de nouveau par saint O don , & où il fit observer la
même Discipline qu'à Cluni, furent ceux de Tulles,dans le
Limoíìn , Aurillac dans l'Auvergne, Bourg-Dieu & Massay
«n Berri , Fleury ou saint Benoît sur- Loire , dans POrlean-
nois , saint Pierre-le- Vif à Sens , saint Allire de Clermont ,
saint Julien de Tours , Sarlat dans le Perigord , à présent
Evêché , & Roman- Moutier , dans le pais de Vaux. Dans
les differens voïages que ce saint Abbé fit en Italie par or
dre des Papes Léon VI I. & Etienne VIII. pour reconcilier
ensemble Hugue Roi d'Italie, 6c Alberic, Prince de Rome,
oui se faisoient la guerre j il reforma aussi les Monastères de
íaint Paul hors des murs de Rome, saint Augustin de Pavie,
& quelques autres i & au retour de son quatrième voïage,il
.mouríu.à Tours le 1 o. Novembre 5)41.
Avant que de partir pour ce dernier voïage , il avoit nom»
mé pour son Coadjuteur dans le Gouvernement de Cluni ,
Aymard,qui étoit déja fort âgé- Ce fut du tems de cet Abbá
que vers l an 948. une personne Noble , avec sa femme
nommée Dode , du consentement de leurs enfans , renoncè
rent au siécle , & se donnèrent à PAbbaïe de Cluni , avec
tous les biens qui leur appartenoient dans les villages de
Macère & de Norond fur la Garone. Le Père Mabillon
croit que ce fut là Porigine des Donnés ou oblats,<\v\ '\\ y a eu
dans la fuite dans plusieurs Monastères de l'Ordre de faine
Benoît. Ces Donnés ou Oblats prenant l'habit Religieux ,
diffèrent néanmoins de celui que portoient les Moines , s'of-
froient à Dieu avec leurs biens , & sedonnoient entièrement
iji Histoire des Ordres Religieux,
o*bre di à un Monastère , jusques-là qu'ils y entroient en servitude ,
Cluni. wx leurs enfans. 11s se mettoient autour du cou, pour
marque de Toffrande qu'ils faisoient d'eux-mêmes êc de
leurs biens au Seigneur , les cordes des cloches de l'Eglise,
& quelques deniers fur la tête. D'autres prenoient les deniers
de dessus leur tête, 8c les mettoient fur l' Autel : & une fem
me de qualité nommée Gyse , après la mort de son mari, s'é-
tantauílì donnée en servitude l'an ioiz. au Monastère de
saint Mihel , elle & ses descendans , laissa pour marque de
son offrande à Dieu , un denier percé , ôc le bandeau de sa
tête. 11 y avoit aussi de ces Donnés ou Oblats dans les au
tres Ordres , comme nous l'avons fait remarquer en parlant
du Tiers- Ordre des Servites > mais il ne faut pas confondre
çes Oblats avec ceux que les Abbaïes &. les Monastères de
fondation Roïale en France étoient obligés de recevoir & de
nourrir , lesquels étoient présentés par le Roi. On appelloit
ces sortes d'Oblats des Moines Lays , Si les Religieux étoient
obligés de leur donner une portion Monachale ,à la charge
qu'ils fonneroient les cloches, & qu'ils balaïeroient l'Eglise
& le Chœur. Ces places étoient destinées à des Soldats estro
piés ou Invalides. On les a ensuite convertis en argent : àc
depuis ces Oblats & leurs pensions ont été transférés à l'Hô-
tel des Invalides à Paris,que le Roi Louis XI V. commença
à faire bâtir l'an 1671. deux ans après la fondation qu'il en
fit en 1669.
Aymard étant déja fort âgé quand il fut fait Abbé de
Cluni,ne put pas long-tems supporter les fatiguc--de fa
Charge. Ses infirmités augmentant de jour en pur, & aïant
même perdu la vûë , il choisit saint Mayeùl pour son Coaxi-
juteur , du consentement de ses Religieux,& il en fit dresser
des Lettres, dans lesquelles il déclare qu'il lui avoit donné
le Gouvernement du Monastère de Cluni , & des autres.
Abbaïes & Prieurés qui en déperrdoient. Ces Lettres , qui
ne font point datées , font signées entr'autres de cent trente
Rel igieux , qui s'étoient rendus à Cluni de divers autres
Monastères de fa dépendance : mais le premier Acte où il>
est parlé de saint Mayeiil en qualité d'Abbé, étant de lan
545). fait connoître qu'il pouvoit avoir été fait Coadjuteur
ácï la fin de l'an 5748. Aymard vécut jusqu'en Tannée 5)65.
Berthe,veuve de Rodolphe ou Raoul,Roi de Bourgogne,.
aïant
QuatriemePartte ,Chap. XVITT. 1^3
áïant fonde Tan 961. le Monastère de Payerne , dans le Dio- Ordrï b*
eese de Lausanne en Suisse,entre Fribourg Sc Everdun , enCtUiU'
donna la conduite à saint Mayeul , qui fut en si grande esti
me auprès de l'Empereur Ochon le Grand , qu'il lui vouloit
soumettre tous les Monastères qui écoient fur les Terres de
l'Empire , tant en Allemagne qu'en Italie,afin d'y établir une
plus exacte observance. Ce Prince le fit venir en Italie,où st
reforma le Monastère de Classe proche Ravenne. Sigefroi ,
Evêque de Parme ,fe servit aussi de saint Mayeul pour réta
blir la Discipline Régulière dans le Monastère de saint Jean-
l'Evangeliste. II en ht autant dans celui de saint Pierre au
Ciel d'Or à Pavie , à présent de l'Ordre de saint Augustin r
& à la prière de l' Impératrice Adelaïde,qui fit bâtir ou plu
tôt rétablir le Monastère de saint Sauveur dans un des faux-
bourgs de la même ville , il ordonna les bâtimens , & en euç
la conduite. Ce Monastère étant achevé , il y mit pour Abbé
Hildebade , Rjeligieux de son Ordre. L' Impératrice assigna
pour la fondation de ce Monastère, trente-six Métairies en
Italie , le Monastère de saint Anastase , le Prieuré de saint
Nazare de Novare , avec l'Eglise de saint Benoit dans la
même ville, le Monastère de Nôtre-Dame à Pompose , &
tout ce qui étoit à Comaclej & pour affermir cette donation,,
cette Princesse donna un couteau. H est à remarquer que
c'étoit anciennement l'ufage de marquer ainsi chaque dispo
sition stable par quelque Acte extérieur. L'on se íervoitde
différentes manières pour mettre en possession les Donataires*.
Le plus souvent on donnoit un gand , un couteau , le man
che d'un couteau, un bâton , un brin d'herbe, une branche
d'arbre , un morceau de bois , un livre , ou quclqu'autre
chose. Quelquefois on rompoit ou 1 on plioit son couteau >*
©u celui d'un autre. On apportoit de la terre du lieu même
que l'on donnoit , &l que l'on pendoit dans-l'Eglise devant
V Autel, nouée dans un linge. La donation se faiíòit aussi par
fe toucher des cloches, ou par les cordes des cloches,par une
déclaration publique prononcée à haute voix, par la cour
roie dont le Donateur étoit ceint , ou par le baiser de paix j.'
cérémonie qui paroît avoir été essentielle » 8t dont les Reli
gieux s'acquittoient par des Séculiers, lorsque la bienséance
■ ne leur permettoit pas de s'en acquitter envers des personnes*
il'un autre sexe. C'est pourquoi un nommé Mainon ». du*
Tome Vr B b-
î$4 Histoire ©Es Ordres Religieux,
Ordre di consentement de son fils & de fa bru , aïant donné laTerre
Cl1,ni' de Breschiot à l'Abbaïe de saint Aubin d'Angers , lui & soa
fíìstòsre^de &s embrassèrent en te'moignage le Moine Wautier , qui re-
~Brtt*gnt , cevoit la donation ; mais comme il n'e'toit pas de la bien-
Tim. II. f. féance que ceWauticr donnât 1e baiser de paix à une femme,
*47" il ordonna au Prévôt de l'Abbaïe de le donner pour lui à la
Mabilion, femme du fils de Mainon. Le PereMabillon dans ses Anna-
Jinnti. Bi les Bénédictines , apporte deux exemples assez singuliers de
»*ájf &7i ces ^ortes ^e donations , l'une faite par des souflets , l'autre
58. ». i4. en se coupant l'ongle jusqu'au sang, comme il paroît par les
Actes de donations faites à l'Abbaïe de Moissac par Ponce ,
Comte de Toulouse , & par un nommé Honfroi , au Mona-
ilere de Préaux en Normandie. Car Ponce Comte de Tou
louse , aïant donné une Terre l'an 1045. à l'Abbaïe de
^Moissac , changée présentement en une Collégiale de Cha
noines séculiers , il fit cette donation en se coupant l'ongle du
pouce jusqu'à la chair vive, & en fit sortir du sang , & Hon
froi aïant aussi donné une terre l'an 1034. au Monastère
de Préaux du consentement de Robert Comte de Norman
die , ce Prince envoïa son fils Guillaume , qui étoit encore
jeune , à ce Monastère , afin qu'il mît lui-même cette dona
tion fur l' Autel , ce qu'il fit en présence de plusieurs person
nes , du nombre desquelles étoient Roper & Robert Guil
laume enfans de Honfroi , qui donna a Robert Guillaume
un fouflet. Richard de Lillebonne en reçut un plus fort , &
aïant demandé à Honfroi , pourquoi il lui avoit donné un íi
grand fou Met j il lui répondit , qu'étant plus jeune que lui &
selon toutes les apparences devant vivre plus long-tems,
il rendroit témoignage de cette action. Enfin Hugues fils du
11 D
Comte de Valeran , reçut un troisième foufiet. Le Pere Ma
bilion ajoute que c'est lé seul exemple qu'il ait trouvé de ces
sortes de donations par souflets.
Au sujet de ces donations nous rapporterons une chose
assez particulière énoncée dans une fondation faite l'an 1416.
au Prieuré de saint Martin des Champs à Paris ( l'une des
filles de Cluni ) par Philippes de Morvillier premier Prési
dent du Parlement de Paris , & par Jeanne du Drac fa fem
me , par laquelle ils obligent les Religieux de ce Couvent
& leur Maire de donner tous les ans la veille de la Fête de
saint Martin d'Hyver au matin , avant midi , au premier Prér
Quatrième Partie > Chap. XVIII. "15)5
fìdent du Parlement de Paris , qui fera pour lors en Charge Ordr» d«
deux bonnets à oreilles l'un double , l'autre simple, en lui ClunU
disant : Monseigneur , Mesjire Philippes de Morvillier^en son
vivant premier Président au Parlement ,fonda en VEglise &
Monajlere de Monsieursaint Martin des Champs k Paris^une
Mejfe perpétuelle, ejr certain autre Service Divin , & ordonna,
pour mémoire & conservation de ladite fondation , être don
né & présenté chacun an à Monseigneur le premier Président
de Parlement,qui pour le tems fera , par le Maire desdits
Religieux dr un d' 1 ceux Religieuxyce don & présent^lequel il
vous plaide prendre en gré. Le même Fondateur ordonna
auífi que l'on donneroit le même jour au premier H uissierdu
Parlement des gands & une e'critoire,en disant: «y/>f , Messire
Philippe de Morvillier,&c. ou bien vingtsols parisis pour le*
bonnets du premier Présidents douze sols parisis , pour les
gands , & pour l'écritoire du premier Huissier.
Pour revenir à saint Mayeul , dont nous nous sommes un
peu écartés au sujet de ces donations , les Religieux de Le-
rins désirant embrasser les coutumes de Cluni, prièrent ce
íaint Abbé de prendre foin de leur Monastères mais comme
Lerins & Cluni étoient également soumis au saint Siège ,
íaint Mayeul eut recours au Pape Benoît VI. qui lui accor
da l'an 5)78. le Monastère de Lerins avec celuid'Arluë que
Iaint Honorât avoit fondé pour des Religieuses. Dans le
même tems Amblard Archevêque de Lyon , donna aux Re
ligieux de Cluni , quelques terres qu'il avoit en Auvergne
pour y bâtir un Prieure en l 'honneur de saint Pierre. Saine
Mayeul fut fait encore Abbé de Marmoutier & réforma les-
Monastères de saint Bénigne de Dijon , de saint Maur des
Fossés & de saint Germain d'Auxerre , & étant mort à Sa~
vigni l'an 574, il y fut enterré.
Saint Odilon succéda à saint Mayeul dans le gouverne
ment del'Ordre , il avoit été élu Abbéde Cluni , peu de tems-
avant la mort de saint Mayeul. Les Religieux de Cluni qui
se trouvèrent à son élection étoient au nombre de cent soi
xante & dix- sept. II y eut aussi des Princes , des Evêques*
des Abbés , des Seigneurs qui y furent présens , entre les
quels furent Raoul Roi de Bourgogne Transjurane , Bur-
chard Archevêque de Lyon , Hugues Evêque de Genève,?
Henri de Lausanne , Hugues de Mâcon, Vautier d'Autun,,
Bb ij,
T5>6 Histoire des Ordres Religieux,
flRnuï ni Teuton Abbé de faint Maur des FoiTés Se quelques autre •
Cluni. C'eftàccSaint que l'Eglife eft redevable de l'inllitution de I2
Commemoraifon generale des morts. Le décret qui en fut
fait à Cluni porte que comme dans toutes les Eglifes on cele
bre la Fête de tous les Saints le premier jour de Novembre ,
de même on celebreroit folemnellementdans le Monaftere la
Commemoraifon de tous les fidèles TrépaiTésqui ont été' de
puis le commencement jufqu a la fin , en cette maniere. Ce
jour-là après le Chapitre , le Doïen Se les Celleriers feront
l'Aumône de pain Se de vin àtous venans Se l'Aumônier re
cevra tout le refte du dîné des Frères. Le même jour après
Vêpres on fonnera toutes les cloches, Seon chantera les Vêpres
des mortSjIaMefle fera folemnelle,deux Frères chanteront le
trait De profundi* , Se on nourrira douze pauvres. Ce décret
devoit s'obferver tant à Cluni que dans tous les Monafteres
de fa dépendance- Cette pratique paffa bien- tôt à d'autres
Eglifes Se devint commune à toute l'Eglife Catholique.
Ce fut de fon terns que Cafimir fils de Miceflas Roi de Po
logne aïant été exclu de la Couronne après la mort de fon
pere qui arriva en 1034. Se fe voïant contraint de fortir du
Roïaume , vint en France , Se après avoir fait fes études à
Paris , fe retira à Cluni où il fe fit Religieux Se fut ordonné
Diacre. Mais les Grands de Pologne voïant dans la fuite ,
que les troubles qui furent excités en ce Roïaume , ne pou-
voient s'appaifer qu'en rétabliffant le Prince Cafimir fur le
Trône de fon pere, le proclamèrent Roi en 1041. Seen-
voïerent des Ambafladeurs à Cluni,qui le faluerent en cette
qualité, Se le demandèrent à faint Odillon. Mais fur le re
fus qu'en fit le faint Abbé, ils eurent recours au Pape Be
noît IX. qui aïant égard aux maux dont la Pologne étoit
affligée , leur accorda ce Prince. Ainfi fon vœu de chafteté
aïant été diiïbus, quoique Religieux Se Diacre, il retourna
en Pologne , où il fut reconnu Roi , Se fe maria , fans néan
moins pour cela oublier fa profeffion Religieufe , dont le
fouvenir lui faifoit embraiTcr les exercices de la plus folide
pieté , Se lui donnoit de l'amour pour la beauté Se l'orne
ment de la maifon du Seigneur : c'eft ce qui le porta à faire
bâtir plufieurs Monafteres, où il mit des Religieux de Cluni.
Mais afin que les Polonois n'oubliaifent pas la grace qu'ils
avoient reçue du fouverain Pontife , ils furent contrains de
Quatrième Partie ,Ch a í. XVI II. 157
païer tous les ans au saint Siège un écu, 6c de couper leurs o
cheveux en forme de couronne. Cefutl'an 1041. que Ca- Cl
íìmir prit le Gouvernement du Roïaume , qu'il laissa eri
mourant l'an 1058. à Boleílas II. son fils. La Chronique
de Cluni, qui est peu exacte , raconte à peu près ce fait de la
même manière j mais elle confond les noms , en disant que
ce fut Boleslasjfils de Brafimire,qui se fit Religieux à Cluni,
d'où il fut tiré pour monter sur le Trône de Pologne,6c que
cela arriva sous l'Abbé Hugues II. qui fut élu l'an im, 8c
fous le Pontificat de Benoît VII I. ce qui est: une autre er
reur , puisque ce Pane étoit mort dès l'an 1014.
Saint Odillon âpres avoir gouverné l'Ordre pendant cin-
<]uante-fix ans , comme il se disposoit à la visite de ses Mona
stères ,aïant commencé par celui de Souvigni , il y mourut
l'an 1045?. 6c y fut enterré , aussi-bien que saint Mayeul ,
dont il avoit imité l'humilité en refusant l'Episcopat: car
saint Mayeul avoit refusé l'Archevêché de Besançon , 6c
même la Papauté , qui lui fut offerte par l'Empereur Othon,
6c saint Odillon refusa aussi l'Archevêché de Lyon. Le Pape
Jean XIX. lui avoit même envoïé le Palltum , 8c l'anneau,
qui demeurèrent à Cluni. II réforma le Monastère de saint
Denis en France, 6c eut le Gouvernement de ceux de faine
Jean d'Angeli,de saint Flour ,6c de Thiern. Ceux de Talui
6c de saint Victor de Genève, furent soumis de son tems à
l'Ordre de Cluni , dont le Monastère de Farfe en Italie, em
brassa aussi les Coutumes 6c les Observances.
Saint Hugues succéda à saint Odillon. II n'avoit que
quinze ans lorsqu'il prit l'habit à Cluni : quelques années
après saint Odillon voïant son mérite extraordinaire , le fit
Prieur 5 6c tout jeune qu'il étoit , il l'envoïa en Allemagne ,
pour reconcilier avec l'Empereur Henri, les Religieux de
Poyerne , qui avoient encouru la disgrâce de ce Prince. II
trouva à son retour à Cluni les Religieux dans l'afHiction, à
cause de la mort de leur Abbé ; 6c lorsqu'on fut assemblé
Í)our lui donner un successeur , Adalman , le plus ancien de
a Communauté, nomma Hugues. Tous suivirent son avisj
malgré fa résistance il fut élu , n'étant âgé que de vingt-cinq
ans , 6c fut soixante ans Abbé de Cluni. L'Ordre augmenta
Gouvernement. A peine en eut- n pris
Monastère de
ïjS HisTcrifiE des Ordr.es Religieux-,
D£ Movras, pour lors du le Diocéfe d'Agen.&maintenantdé*
celui de Condom , le donna à £aint Hugues , pour y établie
l'Obfervance de CLuni.
Ce faint Abbé maintint avec beaucoup de vigueur les
Privileges de fon Abbaïe,contreDrogon ou Dreux Evêque
deMâcon,quiy avoit voulu donner quelque atteirtte.Hugues
en porta fes plaintes au PapeAlexandre I I.qui pour pacifier
leur différend , envoïa Legat en France le Cardinal Pierre
Damien , qui fit aiTembler le-Concile de Châlons L'an 1063^
dans lequel on lut le Privilege accordé à cette Abbaïe par
Guillaume Duc d'Aquitaine. Les Evêques qui afliftoient
au Concile , aïant reconnu que ce Privilege étoit bon , ГЕ-
vêquede Mâcon fut obligé de s'y foûmettre, avouant qu'il
n'en avoit eu aucune connoiiTance > le Concile lui impofa
un jeûne de fept jours an pain 6c à l'eau , 6c confirma les
Privileges de Cluni , qui furent auiTi confirmés par le Pape.
Le Cardinal Pierre Damien aïant demeuré quelque tems à
Cluni, Si n'étant pas édifié des richeííesde ce Monailere,
& des difFerens mets que l'on fervoit à table aux Religieux ,
exhorta l'Abbé Hugues de retrancher au moins deux fois la
femaine la graiiTe qu'ils mettoient dans les mets j mais ce
faint Abbé t'aïant auiîî prié de vouloir feulement pendant
nuit jours fupporter avec eux. tout le poids du travail , &
qu'il jugeroit après cela s'il éxoit neceffaire de retrancher
quelque chofe de la nourriture , Pierre Damien avoiia qu'il
lui étoit impoiTible de faire cette épreuve , & qu'il ne falloit
point augmenter un Ci rude travail par une nouvelle auile-
ritél
Ce fut faint Hugues qui fit bâtir l'an 1056. le Prieuré de
la Charité- fur- Loire, qui eil devenu fi fameux dans la fuite,
& qui tient un des premiers rangs entre les Monafteres de la.
dépendance de Cluni , auifi-bien que celui de faint Martin
des Champs à Paris , qui appartenoit anciennement à des.
Chanoines Séculiers , aufquels Philippe Г. Roi de Franca'
rôta,pour Ië donner aux Religieux de Cluni l'an 1078. Saint
Hugues fît aufli bâtir l'an 1061. le Monaftere de Marcigni ,.
pour» des filles, au (quelles il preferi vit des Reglemens pleins,
de fageiTe , & leur donna un Religieux pour les diriger. Elles
gardoient une clôture fi exafte , que dans un embrafement.
«jui'arriva dans leur Monailere, Hugues 4 Archevêque de."
A
/taint de. Cjweur comme, ils Sent présentement- Л'
Quatrième Partie, Chap. XVIII. 155
lion , ne put jamais les obliger d'en forcir. Ce Monastère ord*e »e
subsiste encore > on n'y reçoic que des filles Nobles, quisonc ClUMÍ*
ordinairement au nombre de quarante. Saint Hugues fut
encore Abbé de Figeac : on lui soumit auíîì les Monastères
d'Agere , de saint Gilles , de saint Antonin , de Fredoliz , &c
saint Oient d' Ausches , de Gordiniac , de Lezac , de Tar-
bes en Bigorre , de sains-Martial de Limoges , de Mojssac, de
Vabres & quelques autres : il y avoit pour lors un si grand
nombre de Religieux dans cet Ordre, que dans un Chapitre
gênerai que S. Hugues tint à Cluni , il s'y trouva trois mille
Religieux au rapport de Meilleurs de sainte Marthe. Enfin G«ll.Chriê
cet Abbé après avoir gouverné son Ordre pendant soixante Tom'
ans mourut l'an 1109. II fit plusieurs Reglemenspour POf-1"' * 7'
fice Divin j ÔC entr'autres pratiques, il ordonna que le jour
de la Pentecôte , on ehanteroit à Tierce l'Hymne Vent Crea
tor : ce qui a été depuis reçu par toute l'Eglise qui l'a encore
fait chanter pendant toute l' Octave. Il ordonna au íìì que ce
jour là , on reroit une plus grande distribution de pain & de
viande aux pauvres & qu'on en nourriroit ce jour là autant
qu'il y avoit de Religieux dans le Monastère.
Saint Hugues eut pour successeur Ponce , qui n'imita pas
la sainteté de ses prédécesseurs. Les premières années de
son gouvernement furent assez tranquilles: il se comporta
avec beaucoup de sagesse , &L entretint sa Communauté dans
Ja paix & l'union > mais ses mœurs s'étant dans la fuite cor
rompues , & les Religieux voïant qu'il dillìpoit les biens du
Monastère , en murmurèrent hautement. Les esprits s'é-
chauffant de jour à autre , la division y dura pendant près
de dix ans , jusqu'à ce que Ponce , s'étant demis de cette
Abbaïe entre les mains du Pape Calixte II. les Religieux
élurent pour Abbé Hugues II. qui ne vêcut que trois mois,
après lesquels , ils firent une autre élection qui tomba fur
Pierre Maurice 'ou de Montboiísier, si connu fous le nom de
Pierre le Vénérable. Ponce aïant renoncé à son Abbaïe »
alla à Jérusalem dans le dessein d'y demeurer i mais se re^
pentant bien- tôt d'avoir donné sa -démission , il retourna en
France, & aïant amassé une troupe dcbandis , il entra par
violence dans Cluni , d'où il chassa les Religieux qui ne
voulurent pas lui prêter serment de fidélité , après les avoir
fait beaucoup souffrir. II pilla & saccagea tout le Monastère
200 Histoire desOrdiCes Religieux,
ordre de comme s'il eue été un ennemi, 6c emporta tous les Vafes fa-
Cluw. cr¿s . ce qUe ]e pape Honorius II. a'ïanc appris, il l'ex
communia, 6c le cita à comparoître devant lui 3 8c de l'avis
des Cardinaux, fur le refus qu'il fit de reftituer ce qu'il avoir
pris , 8c pour fa folle préfomption de croire qu il n'y avoir
perfonne fur la terre qui le pût excommunier , il fut déclaré
voleur, facrilege , fchifmatique , excommunié ôc privé de
toutes dignités Ecclefiaftiques. Il mourut quelques tems
après , & le Pape en donnant avis de fa mort à Pierre le Ve
nerable , lui manda que quoique Ponce eut fait beaucoup
de mal à Cluni ,6¿ qu'aïant été louvent averti de faire peni
tence il l'eût toûjours refufé , il n'avoit pas néanmoins laiiTé
de le faire enterrer honorablement à caufe de la veneration
du Monailere dont il avoit été Religieux. Après cela il y a
de quoi s'étonner qu'il ait été mis dans quelques Martyrolo
ges 6c dans quelques Calendriers de l'Ordre de faint Benoît
au nombre des Saints de cet Ordre. |
Pierre le Venerable fous le gouvernement duquel ces
broùilleries arrivèrent , réunit bien-tôt les efprits qui étoienc
divifés 6c rétablit la difeiplinc reguliere: il donna la dernière
perfection à cet Ordre par les Statuts qu'il drefla , avec au
tant de fageiTe que de pieté. De fon tems le nombre des Re
ligieux étoit fi confiderable à Cluni , qu'au lieu que dans le
commencement de fa fondation il n'étoit que de douze , il y
en avoit pour lors près de quatre cens foixante. Cet Ordre
paila par fon moïen dans la Paleitine où il eut les Monafte-
res de la vallée de Jofaphat 6c du Mont-Thabor. Il en eue
audi un dans un des Fauxbourgs de Conftantinople. Plus de
trois cens Eglifes , Colleges 6c Monaileres y furent foûmis.
Cet Abbé fit plufieurs voïages en Efpagne 6c en Angleterre,
pour les affaires de fon Ordre. Ilailifta au Concile de Pife,
6c combattit les erreurs de Pierre de Bruis chef des Petro-
brufiens qui vers l'an 1 1 16. s'étant répandus dans la Pro-
yence,le Languedoc 6c la ]Gafcogne, foûtenoient entr'au-
tres erreurs , que le Baptême étoit inutile aux enfans avant
l'âge de puberté , qu'il falloit abbattre les Eglifes , que le
iacriiïce de la Méfie ne fervoit de rien , que la prière des
vivans ne foulageoit point les morts , 5c fur tout que l'on de-
voit avoir les Croix en abomination , à caufe que Notre
y avoit été ignominieulemcnt attaché. En effet ce
Pierre
p»-*»

ì -w
QuATRiEM E Parti E jChap. XVIil. toi
Pierre de Bruïs en brûla un grand nombre le jour du Ven- Ordri bi
dredi faint , & avec ce feu fie bouillir des marmites pleines Clu,ni-
de viande dont il mangea publiquement , conviant les pau
vres d'en faire de même. Pierre le Venerable pourfuivit
de près ce chef des Hérétiques , qui fut brûlé vif dans la
ville de faint Gilles , audi bien que fon Difciplc Henri,
Moine de Touloufe qui vers l'an 1 147. prêcha les mêmes
erreurs, que Pierre le Venerable refuta très folidement par
un Traité qui fe trouve dans fes Ouvrages. Enfin après
avoir beaucoup travaillé à l'agrandiiTement de fon Ordre,
& à y établir une bonne difeipline , il mourut l'an 1 1 57.
Les Statuts que ce faint Abbé dreiTa pour le gouverne
ment de l'Ordre de Cluni, contiennent foixante & feize Ar
ticles ou Chapitres , Se à chaque article il rend compte des
raifons qu'il a eu es de faire les Reglemens qui y font portés.
Par exemple il défend que l'on mange à l'avenir de la graiiTc
le Vendredi , excepté le jour de Noël. La raifon qu'il en
donne , c'eft que non feulement les Clercs , les Laïques, les
enfans , & même les infirmes dans l'Eglrfe Romaine s'ab-
ibenoient ce jour là de manger de la viande à caufe que Jefus-
Chrift a fouffert la mort pour nous à pareil jour , qu'il n'y
avoit que les feuls Religieux qui mélaíTenc de la graiíTe dans
les legumes ßi les autres mets í mais que cela paroiiToit fi
déraifonnable à toutlemonde, que les pauvres même , à qui
l'on donnoit les reftes de ce qui avoit été fervi au refeéloire,
refervoient au lendemain à les manger , ou les jettoient avec
indignation. Ce qui fait voir que du tem-s de Pierre le Vene
rable on mangeoit encore de la graiíTe le Vendredi dans les-
Monafteres de la dépendance de Cluni.
Il défendit encore aux Religieux de manger delà viande:
mais Pufage d'en manger ( même les Samedis ) s'introduific
bien-tôt dans cet Ordre,puifque par ks Statuts d'Hugues V,
qui furent dreiTés l'an 1x04. il eft défendu d'en manger le
Mercredi 6c le Samedi,excepté aux malades & aux infirmes,
à caufe que les feculiers s'abftenoient même d'en manger ces
jours là. Cette défenfe d'en manger les Mercredis & les Sa
medis fut renouvellée par l'Abbé Henri I. qui fut élu l'an
1308. car par les Statuts qu'il dreiTa , il défendit non feu
lement de manger de la viande le Mercredi & le Samedi y
mais encore pendant l'Avent , dans la Septuagefime & aux
Tome V. Ce
toi Histoire des Ordres Religieux,
ordrh de quatre principales Fêtes de Tannée , comme aussi en touc
ClUNI- tems dans les Hôtelleries & chez les Séculiers , lorsque les
Religieux seroient en voïage.
Jean de Bourbon ( fils naturel de Jean de Bourbon Comte
de Clermont , ) qui avoit été Religieux du Monastère de S.
André d'Avignon d'où il fut tire pour monter fur le Siège
Episcopal du Puy en Vellay , aïant été pourvu en Titre de
l'Abbaïe de Cluni en 1443- rit encore de nouveaux Statuts
l'an 1458. pour le maintien de la discipline Régulière , ou du
moins pour empêcher que le relâchement n'augmentât j or
donnant entr'autres choses que les Religieux diroient Ma
tines la nuit , ne porteroient point des chemises de lin , cou-
cheroient avec leurs habits , dormiroient dans un même dor
toir , mangeroient dans un même réfectoire , & ne porte
roient point d'habits qui ressentissent la vanité : ce qui fut en
core observé sous les Abbés Jacques d' Amboise , Aimard de
Poissi , & Godefroi d' Amboise qui étoient encore Réguliers.
Mais le Cardinal Jean de Lorraine aïant été po stulé pour
Abbé de Cluni en 1 518. à la recommandation du Roi Fran
çois Premier , & cette Abbaïe étant tombée en Commende,
les Religieux tombèrent aussi bien-tòtaprés dans le relâche
ment , & les autres Maisons de la dépendance de Cluni suivi
rent malheureusement l 'exemple de leur Chef,
Le Cardinal Charles de Lorraine, aïant succédé à Jean
de Lorraine , voulut à son retour du Concile de Trente , re
former cet Ordre en vertu du Décret dece Concile qui avoit
ordonné la reformation des Monastères. II fit assembler pour
cela un Chapitre General , où on fit des Statuts j mais l'in-
terruption de ce Chapitre en empêcha l'execution. Dom
Claude de Guise Abbé Régulier , bâtard de la maison de
Lorraine, succéda au Cardinal de Lorraine, & le Cardinal
de Guise, Loiiis de Lorraine succéda à Dom de Guise. Ce
Cardinal chargea Dom Jacques de Vesni d'Arbouze , pour
lors Grand-Prieur de Cluni , de travailler au rétablissement
de la discipline régulière. II fit quelques Reglemens pour ce
sujet, qui furent approuvés en 1611. & ce Prélat étant mort
peu de tems après , Dom d' A rbouze lui succéda , poursuivie
Ion projet , & introduisit à Cluni la reforme, dont nous par
lerons dans le Chapitre suivant. Dom d'Arbouze qui fut le
dernier Abbé Régulier , se voïant avancé en âge , demanda
QuatriemePartie,Chap.XVIII. 103
pour Coadjuteur leCardinal Armand Jean du Pleílìs de Ri- ordrï
chelieu , Ministre d'Etat , qui eut pour successeur l an 1641. CtUNI-
Armand de Bourbon Prince de Conti. Le Cardinal Jules
Mazarin fur la démission dece Prince fut postulépour Abbé
l'an 1654. le Cardinal Renard d'Est fut aussi Abbé de
Cluni en 1661. mais après fa mort qui arriva l'an 1671. le
Siège Abbatial fut vacant pendant quelques années , & l'Or-
dre pendant ce tems là, fut gouverné par la Voûte de Cluni,
c'est-à-dire, par le conseil de l'Abbe , composé de douze
Officiers ou Senieurs de l'Abbaïe de Cluni , parce que
toutes les affaires qui surviennent pendant l'intervalle des
Chapitres Généraux passent par le Tribunal , en l'absence
de l' Abbé hors du Roïaume, ou pendant la vacance du Siège
Abbatial , ôc il a fur tout l'Ordre toute jurisdiction spiri
tuelle & temporelle.
Pendant la vacance du Siège Abbatial , on tint par Ordre
du Roi Louis XIV. dans le Collège de Cluni à Paris deux
Chapitres Généraux en 1676.cn 1678. en présence de l'Ar
chevêque de Paris François de Harlai , du Perede la Chaise
de la Compagnie de Jésus , Confesseur du Roi , & de M.
Pelissons, Maître des Requêtes,auquel Sa Majesté avoit don
né l'administration generale du temporel de l'Abbé. Ces
Chapitres furent convoqués par Dom Fierre du Laurens
Grand-Prieur de Cluni , depuis Evêque de Bellai. On re
çut dans celui de 1676. les Statuts de Jean de Bourbon faits
en 1 458. Les Religieux de l'ancienne observance promirent
de les suivre , à l'exception des explications , modifications
& restrictions dont ils convinrent dans leur destin itoire, c'est-
à-dire, en retranchant tout ce qui leur parut trop austère &
trop gênant j & les Reformés promirent réciproquement de
les exécuter en ce qui seroit conforme à leur observance i
c'est-à-dire , en ce qui ne diminueroit rien de leur austérité ,
sans que ni les uns ni les autres pussent être obligés à da
vantage. Le Roi approuva les Reglemens de ce Chapitre»
par ses Lettres patentes du mois de Septembre de la même
année j & en accorda d'autres au mois d'Avril 1679. pour
confirmer ce qui s'étoit passé au Chapitre General de l'an
1678.
Après que le Siège Abbatial eut été vacant pendant onze
ans, l'on procéda à l'élection d'un nouvel Abbé l'an 1685.
Cc ij
104 Histoire des Ordres Religieux ,
CxDBinile Cardinal de Bouillon, Emmanuel Theodofe de !a Tour
lü ь 'd'Auvergne , pour lors Grand Aumônier de France, qui eit

mort Doïen du facré College I'ani7i4. fut poftulé & recon


nu pour Abbé Chef de l'Ordre le 5. Mars de la même année
1683. & fur le refus que fit le Pape Innocent XI. d'accor
der des Bulles à ce Prélat , le Roi par un Arrêt du Confeil
d'Etat du mois de Décembre de la même année , lui permit
de prendre poíTeífion de cette Abbaïe , en vertu d'une Bulle
du Pape Leon X. de l'an 1518- qui donne pouvoir aux Reli
gieux de Cluni de proceder à l'élection de leur Abbé , le
Siège étant vacant , & à l'Abbé le droit d'en prendre l'ad-
miniftration , & de difpofer des Benefices à fa nomination,
fans attendre aucune confirmation , pour laquelle il fe pour-
voiroit en Cour de Rome dans les fix mois après fon éle
ction.
Le Cardinal de Bouillon tint un Chapitre General l'an
1685. & obtint enfin fes Bulles du Pape Alexandre VIII.
l'an 1690. Il fut delegué en 165)3. par le Pape Innocent XII.
pour travailler à la reformation de cet Ordre , & prefida en
cette qualité au Chapitre qui' fe tint la même année , où il
crut être en droit de changer quelque chofe aux Reglcmens
du Chapitre de 1 676. qui avoient été confirmés dans celui de
1.678. Il tint encore quatre autres Chapitres en 165)7.' 170г.
1704. & 1708. qui ne fe paíferentpas fans conteftations,Sc
même celui de 1708. fut rompu pour les raifons que nous
dirons dans le Chapitre fuivant. Ce Cardinal étant obligé
d'aller à Rome en 1697. par Ordre du Roi , demanda un
Çoadjuteur pour l'Abbaïe de Cluni, Sa Majefté envoïa fes
ordres à M. Ferrand , Maître des Requêtes & Intendant
dans la Province de Bourgogne & de Breije , afin qu'il per
mît aux Religieux de cette Abbaïe de s'aiTembler pour nom
mer un Çoadjuteur au Cardinal de Bouillon. Les Religieux
s'étant aiïemblés le гг. Avril de la même année , M? Henri
pfwald de la Toyr d'Auvergne, Grand-Prevôt de PEglife
de Straibourg,fut poftulé pour Çoadjuteur avec future fuc-
ceflîon au Cardinal de Bouillon fon oncle. Quelques Reli
gieux de Tetroite Obfervance s'oppoferent d'abord à cette
poftulation , ce qui n'empêcha pas le Pape Innocent XII*
d'accorder des Bulles à l'Abbé d'Auvergne , au mois de Se
ptembre de la même année. Quatre ans après , c'eft-à-dirfi »
Quatrième Partie > Chap. XVIÏI. 105
Tan 1701. les mêmes Religieux qui avoient formé opposi- orbr» »i
tion à la Coadjutorerie , interjetterent appel comme d'abus Clun'-
de l'Acte de postulation faite de M. L* Abbé d'Auvergne pour
Coadjuteur , & de tout ce 'qui s etoìt ensuivi j mais par un
Arrêt du Grand-Conseil du mois d'Avril 1703. í'Abbé
<i'Auvergne fut maintenu dans la Coadjutorerie. Le Cha
pitre General que le Cardinal de Bouillon avoit tenu l'a»
1701. comme nous avons dit , ne fut pas plûtôt terminé, que
les mêmes) Religieux qui avoient interjette appel comme
d'abus de la postulation de I'Abbé d'Auvergne pour Coad -
juteur de Cluni , intentèrent aussi un procès au Cardinal de
Bouillon son oncle , & le firent assigner au Grand-Conseil ,
pour voir déclarer nuls & abusifs tous les Chapitres Géné
raux ausquels il avoit présidé depuis qu'il avoit été postulé
Abbé de Cluni , attendu qu'il n'avoit aucune jurifdiction :
c'est ce qui donna lieu à l' Arrêt du même Grand-Conseil ,
rendu le 30. Mars 1 705. dont ce Cardinal demanda la cassa
tion au Conseil d'Etat du Roi, comme ne lui étant pas favo
rable i mais comme cette affaire regarde particulièrement les
Religieux de 1 étroite Observance , nous en parlerons plus
amplement dans le Chapitre suivant.
II ne nous reste présentement à parler , que de quelques
privilèges dont joiiit l'Abbaïe de Cluni. Nous avons déja
dit que Guillaume Duc d'Aquitaine , par son Testament ,
l'avoit exemté de toute Jurifdiction Episcopale , la soumet
tant uniquement au saint Siège , ou comme il dit , la don
nant aux Apôtres saint Pierre & saint Paul , au Souverain
Pontife , &C a ses succeíleurs. Aussi ne reconnoit-elle point
d'autre Evêque que le Pape,sous qui elle joiiit d'une jurisdi
ction absoluëjtant dedans que dehors la ville.en une certaine
distance de territoire que l'on nomme les sacrés bans. Urbain
1 1. après le Concile de Clermont , étant venu à Cluni éta
blie & fixa ses limites, qui ont été depuis confirmées par plu- /
sieurs Papes. Dans toute cette étendue , fa jurisdidion est
comme Episcopale & s'exerce par un Archidiacre dont la
nomination appartient à I'Abbé. C'est un Office en titre: cec
Archidiacre fait toutes les fonctions d'Evêque qui ne dépen
dent pas du caractère Episcopal j & dans les matières conten
tieuses ,1'appel de ses Sentences est porté immédiatement à
Par un privilège spécial , ceux qui assistent à l'autel
C c iij
xo6 Histoire des Ordres Religieux ,
ordre de dans l' Eglise de cecte Abbaïe les Dimanches & les Fêtes )
Ctum' communient fous les deux espèces avec le Célébrant.
Cette Abbaïe a donné à l'Eglife les Souverains Pontifes
Urbain 11. Grégoire VI I. ôc Paíchal II. il en est sorti plu
sieurs Cardinaux , Archevêques &c Evêques,aussi- bien que
des autres Monastère* de fa dépendance , quiontauíli four
ni un grand nombre de personnes illustres par leur naissan
ce , célèbres par leur sçavoir 8c recommandables par leur
sainteté. L'an m*», le Pape Gelase II. fuïant la persécu
tion del'Empereur Henri IV. se réfugia dans l'Abbaïe de
Cluni où fatigué du voïagc 6c accablé de maladies , il mou
rut & fut enterré dans l'Eglife. On y voit encore son tombeau
8c le reste de l'appartement où il logea, qui a retenu le nom
de Palais du Pape Gelase. Après fa mort les Cardinaux qui
l'avoient accompagné en assez grand nombre , élurent dans-
l'Abbaïe même, Gui Archevêque de Vienne qui fut son suc
cesseur sous le nom de Calixte II. 8c ee nouveau Pontife
voulant favoriser cette célèbre Abbaïe , ordonna quel\-ibbé
auroit toujours le titre de Cardinal.
L'an 1145. le Pape Innocent IV. après la célébration du
premier Concile General de Lyon , alla à Cluni accompa
gné des Patriarches d'Antioche & de Constantinople , de -
douze Cardinaux , de trois Archevêques , de quinze Evê
ques & de plusieurs Abbés. Le Roi saint Louis , la Reine fa
mere , son frère le Duc d'Artois 8c fa sœur , l'Empereur de
Constantinople , les fils des Rois d'Aragon ôc de Castille , le
Duc de Bourgogne , íìx Comtes ôc quantité d'autres Sei
gneurs , s'y trouvèrent daus lemêmetems , & tousavec une
fuite fort nombreuse , fans que les Religieux quittassent au
cun des lieux réguliers , ce qui est une marque de la gran
deur & de la magnificence de ses anciens biciments qui,quoi«
que ruinés en partie par lesCalvinistes en 1 562-ne laissent pas
d'avoir encore une h grande étendue que l'on ne peut s'em
pêcher de les admirer- Son Eglise, qui est sans contredit une
des plus grandes du Roïaume , a cinq cens dix pieds de lon
gueur, cent vingt de largeur y 8c l'on y entre par un vestibule
qui a cent dix pieds de longueur & quatre vingt-un de lar
geur. Cette Eglise est bâtie en forme de Croix Patriarchale*
aïant deux Croisées. Elie étoic autrefois en possession d'un?
des plus beaux ôc des plus riches Trésors de France. Cc Tsé-
Quatrième Partie , Chap. XVIIT. 107
sorfutpillé jusqu'à trois fois du rems des guerres des Cal- Ordre i
vinistes qui brûlèrent quantité de saintes Reliques , 8c era- Cl■0N,•
portèrent plusieurs châsses de vermeil , un graud nombre de
calices, de vases d'or 8c d'argent, & une infinité d ornemens
en broderie : de forte que l'inventaire dressé du dernier pil
lage qu'ils firent au château de Hourdon , où l'on avoit
porté ce qu'il y avoit de plus précieux dam l' Abbaïcmonte
du moins à deux millions de livres. La Bibliothèque ne suc
pas exemte de la fureur de ces Hérétiques, qui la brûlèrent.
Elle étoit curieuse en Manuscrits : il y en avoit plus de dix-
huit cens presque tous du travail des Religieux , qui s'oc-
cupoient anciennement à copier les Ouvrages des Pères 6c
des autres.
Tous les Religieux de cet Ordre étoient autrefois obligés
de faire leur profession à Cluni , ou du moins d'y venir prê
ter obéissance dans les trois premières années. Les Abbes de
Cluni eurent foin d'empêcher que les Prieurés de la dépen
dance de ce Monastère ne pussent être érigés en AbbaïesjôC
s'il y a quelques Abbaïes qui en dépendent , c'est quelles
ont été établies avant Cluni, & que les souverains Pontifes
les lui avoient soumises pour en bannir le dérèglement, 6c y
faire revivre la Discipline Régulière.
Cet Ordre est divisé en dix Provinces , qui sont celles de
France , de Dauphiné ( qui comprend la Provence 6c la Sa-
voye ) d'Auvergne , de Poitiers 8c Saintonge, de Gascogne,
■d'Espagne , d'Italie ôc Lombardie > d'Allemagne , qui com
prend aussi la Lorraine 8c le Comté de Bourgogne > 6c d'An
gleterre , qui comprend ausli l'Ecosse.
Dans les Chapitres Généraux qui se tenoient autrefois
tous les ans , 8c à présent tous les trois ans , on y élit pour
chacune de ces Provinces , deux Visiteurs , 8c deux autres
pour les Monastères de Religieuses , quinze Défìniteurs ,
trois Auditeurs des Causes , 8c deux Auditeurs des Excuses.
II y avoit autrefois cinq Prieurés principaux , qui étoient
auíîì les cinq premières Filles de Cluni j mais depuis que le
Prieuré de saint Pancrace de Leuves en Angleterre, a été
enveloppé dans le malheur des autres Monastères de ce
Roïaume qui ont été ruinés , il n'y a plus que quatre prin
cipaux Prieurés, ou premières Filles de Cluni , qui font ceux
de la Charité- fur- Loire , de saint Martin des Champs à
1
do8 Histôirï S£s OrBres Réligieu"x,
B£ ^ar's ' ^e Souvigni & de Souxillanges. Outre les Monastè
res d'Hommes de la dépendance de cette Abbaïe , il y en a
aussi plusieurs de Filles,dont les principaux font les Aobaïes
de Nôtre- Dame de Nevers , de saint Pierre de Biesse , des
Chasses , de saint Menoux j les Prieurés de Marcigny , de
sainte Colombe-lez- Vienne , de saint Martin de Croupières,
de Nôtre- Dame de Marsac , de Sales , de l'Avoine >. &. de
saint Pierre de la ville de Sarians.
L'ancien habillement des Religieux de cet Ordre pour le
travail & hors du chœur, étoit à peu près semblable à celui
que portent non seulement les Religieux Réformés de cet
Ordre, mais encore ceux des Réformés du Mont-Cassin ,
de saint Vannes , de saint Maur , 8c autres j sçavoir une
robe & un scapulaire , tels que noús les avons fait graver
fur la figure qu'en a donnée le PereMabillon dans fa Préface
du cinquième siécle des Actes des Saints de l'Ordre de saint
Benoît. Au chœur ils portent une grande coule, comme on
le peut voir dans la figure que nous en donnons aufl'ì 3 mais
quand ils sortent , ils ne font distingués des Prêtres Sécu
liers que par un scapulaire étroit , que la plupart ont encore
soin de cacher présentement] ils se contentent à la maison de
porter un camail ou domino avec leur scapulaire. Cet Ordre
a pour Armes de gueules à deux Clefs d'argent en sautoir ,
traversées d'une Epée en pal , la pointe en haut, dont la poL-
gnée est d'or.
Foïez Martin Marier , Biblicth. Cluniac. Sainte-Marthe r
Gall. Christ. Tom. //^.Antonio Y&pés,Chronica gênerai de la
Orden de San Benito. Gabriel Bucelin , Annal. Benedici. ejr
Menolog. Benedici. Joan. Mabillon., Acla SS. Ord. S. Bened.
j'&cul. F. & Annal, ejusd. Ordinis,Tomr III. IF. & F. Fleury*
Hist. Ecclef. Tom. XI. & XII. Aubert le Mire y O rigin. Bened.
s ap. 50. Chopin r de la Police Ecclef. & des Droits des Régu
liers. Hermant, Hist. des Ordres Religieux, Tom. II. Plusieurs,
Mémoires dr Faciums concernant la Coadjutorerie disfutée à
M. í Abbé £Auvergne , & laJurisdiBion sur tout í' Ordre &
Us Monastères de Cluni ydifputée. au Cardinal de Bouillon..

CHAPITRE
A
habit crrduiatre ilaruf la
Quatrième Partie, Chap. XIX. ioj
RlïORME

Chapitre XIX. cíìs*

Des Moines Benediclins Réformés , ou de ï étroite Objèr*


lance de Cluni.
LE nom de Vesni d'Arbouze doit être en recommanda
tion dans l'Ordre de saint Benoît , puisque D. Jacques
de Vesni d'Arbouze Abbé de Cluni, a été 1* Auteur de la
Réforme qui subsiste encore à présent dans cet Ordre 5 £c
que la Mere Marguerite Vesni d'Arbouze, Abbesse du Mo
nastère Roïal du Val de Grâce à Paris , aussi de l'Ordre de
saint Benoît , a pareillement établi dans ce Monastère une
Réforme qui s'est étendue dans plusieurs autres. Le Car
dinal de Guise aïant été fait Abbe deCluni l'an 16 iz. com
me nousavons dit dans le Chapitre précédent, chargea D.
Jacques d'Arbouze, qui étoit pour lors Grand Prieur de
Cluni , de travailler au rétablissement de la Discipline Ré
gulière > ce qu'il fit , aidé par les- conseils du Supérieur de la
Congrégation de saint Maur , du Prieur des Chartreux de
Paris , & de M. du Val Docteur de Sorbonne. Il dressa des
Reglemens qu'il fit approuver le 19. Mai 1611. par le Car
dinal de Guise pour leur donner plus d'autorité , 6c obtint
des Lettres Patentes du Roi , connrmatives de ces Regle-
mens,qui furent enregistrées au Parlement de Paris la mème
année.
Ces Reglemens , portoient entr'autres choses , que les Reli
gieux de rancienne Observance qui embrasseroient la réfor
me, seroient gouvernés par des Supérieurs Reformés , 8c que
les Supérieurs &c les Officiers de l'ancienne Observance ,
n'auroicnt aucune jurisdiction sur les Reformés sinon le
Grand Prieur ( parce qu'il avoit embraííé la Réforme ) ou
autres qui seroient choisis par les Reformés , avec défense à
c|ui que ce fût de recevoir d'autres Novices à la profession ,
que ceux qu'ils en auroient trouvés capables. Dom d'Ar
bouze aïant été élu Abbé après la mort du Cardinal de
Guise l'an t6zi- n'eut rien plus à cœur que de poursuivre
son projet de Reforme & de faire observer les Reglemens ,
qu'il avoit dressés du tems de son prédécesseur. Ils furent
reçus & approuvés par les Senieurs, les Officiers de la
Tome F. Dd
tra Histoire des Ordres Religieux,
RErouME Voûte, & tous les Religieux dela Communauté del'Abbaîe
DRELCDRide Cluni,par un acte Capitulaire du 13. Février 1613. lí
Cluni. convoqua même un Chapitre General Tan 1616. pour les y
faire recevoir: 8c enfin le 17. Avril de Tannée 1615?. ce pieux
Réformateur renouvela fa profession & s'obligea par un-
ferment folemnel à la pratique exacte de la Règle de saint
Benoît , & à l'O bfervance des Reglemens qu'il avoit faits ,
& onze Religieux firent la même chose entre ses mains. Ce
serment qui est encore en pratique parmi les Religieux de
cette Réforme après qu'ils ont fait leur profession , porte
qu'ils régleront à l'avenir leurs mœurs & leur conduite sui
vant la Règle j telle qu'elle est présentement observée par les
Pères de Tétroite Observance dans l'Abbaïe & Ordre de
"Cluni j qu'ils ne solliciteront directement ni indirectement,
aucun Office, Bénéfice ni dignité : qu'ils n'accepteront point
ceux qui leur pourroient être présentés fans la permission de
leurs Supérieurs : qu'ils leur laisseront l'entiere disposition
des revenusj ôc qu'ils ne consentiront jamais que personne,
de quelque état & qualité qu'il soit,soit incorporé ou élevé à
quelque degré de Supériorité dans l'Ordre ,| qu'après qu'il
aura fait son Noviciat, & sa Profession dans ['étroite Obser
vance , qu'il n'ait fait ce serment & qu'il n'ait promis de le
garder.
Dom d'Arbouze étant déja avancé en âge & sujet à plu-
íîeurs infirmités, crut que pour autoriser cette Reforme & la
faire subsister , il étoit nécessaire que l'Ordre de Cluni eût
pour Chef une personne de crédit & d'autorité. II jetta les
yeux fur le Cardinal de Richelieu , Armand Jean du Plessis
Ministre d'Etat. II le demanda au Pape pour son Coadju
teur &. pour lui succéder. Sa demande fut accordée , & ce
Grand-Ministre pour maintenir la Réforme naissante , fit
venir douze Religieux de la Congrégation de saint Vannes,
dont le Chef étoit Dom Hubert Rolïet Grand Observateur
de la Règle & très expérimenté dans le Gouvernement Mo
nastique. Ils furent aggrégés & incorporés dans l'Ordre de
Cluni après avoir passe des articles avec le Grand-Prieur,
les Officiers & les Senieurs de la Voûte de Cluni , qui furent
ratifiés le iï. Octobre 1630. par François d'Efcoubleaux de
Sourdis Archevêque de Bourdeaux , Grand- Vicaire du
Cardinal de Richelieu , confirmés par Lettres Patentes du
Quatrième Partie , Chap. XIX. iti
Roi Louis XI II. lc premier Septembre 1631. £c homolo- D^""Ô"E
gués au Grand-Conseil le 31. Mars 1633. die d*
Le Cardinal de Richelieu donna le Grand Prieuré à Dom Clunk
Hubert Rollet avec des Lettres de Vicariat pour gouver
ner l'étroite Observance , tant au spirituel qu'au temporel.
H fit défense aux anciens d'exercer aucune jurisdiction sur*
ceux qui embrasseroient la Réforme , de donner l 'habit , ni
de recevoir à la profession aucun Religieux que dans les
Monastères de 1 étroite Observance , & ordonna que les an
ciens Statuts de Cluni seroient observés par ceux quiferoient
à l'avenir profession de cette Réforme. Elle fut d abord in
troduite dans l' Abbaïe de Cluni , où elle avoit pris son ori
gine. Elle passa ensuite dans d'autres Monastères , qui aïant
Formé comme une Congrégation , célébrèrent leur premier
Chapitre General dans le Prieuré de la Charité- fur- Loire
l'an 1633.
Le zele du Cardinal de Richelieu pour la Réforme alla
plus loin : car comme les Religieux Bénédictins de la Con
grégation de saint Maur avoient aussi tiré le commencement
de leur Réforme de la Congrégation de saint Vannes , la
conformité des Statuts de ces Congrégations , donna occa
sion à ce Cardinal d'unir la Réforme de Cluni avec la Con
grégation de saint Maur , & de n'en faire qu'une seule Con*
gregation , sous le titre de Congrégation de saint Benoît ,
autrefois de Cluni & de saint Maur. Il fit un Concordat le
19. Décembre 1634. avec Dom Pierre Lucas, Prieur Clau
stral dé l'Abbaïede Cluni, & Visiteur de l'étroite Obser
vance du même Ordre , aïant charge & pouvoir des Pères
de cette Congrégation , & Dom Grégoire Tarisse, Supérieur
General de la Congrégation de saint Maur , assisté des Pères
Prieurs de íaint Denis en France, de S. Germain des Prez,
& des Blancs-Manteaux à Paris , stipulans pour les Reli-
fieux de cette Congrégation , par lequel Concordat l'Ab-
aïe de Cluni , Chef d'Ordre , & de la Congrégation de
Cluni , avec tous les Prieurés & toutes les autres dépendan
ces , fut unie à la Congrégation de saint Maur : en sorte
que les deux ne dévoient faire a l'avenir qu'un Corps & une
Congrégation appellée de saint Benoît en France , ancienne
ment de Cluni & de saint Maur , en laquelle on garderoit la
Règle de saint Benoît , les Déclarations faites fur cette Re-
Dd i]
tri Histoire des Oror.es Religieux ,
Riîormï gle , le Regime Ôc les Statues, ainfi qu'il fut accordé entré
ь к в °di ^cs Religieux de ces deux Congregations. Après la mort du
Си ni. Cardinal de Richelieu, l'Abbé devoit être Regulier , pris du
Corps de la Congregation de S. Benoît ÖC élu par les Cha
pitres Généraux. Les Abbés , Prieurs, Doïens, 6c autres
pourvus de quelques Offices ou Benefices , ne pouvoienc
avoir aucune autorité ni jurifdiction fpirituelle pour le Re
gime 6c Gouvernement des Monafteres 6c des Religieux de
la Congregation , fi elle ne leur étoit expreflement commife
par les Chapitres, les Dictes, ou les Supérieurs , felon les
Conftitutions de la Congregation i 6c ceux qui n etoientpas
de la Congregation , ne dévoient jouir que des droits 6c des
prérogatives qui appartenoient à leur Menfe & Dignité,
fans pouvoir rien prétendre fur les Religieux de la Congre
gation , ni fur la Régularité des Monafteres où la Réforme
leroit introduite. Le Cardinal de Richelieu demeuroit fa
vie durant dans le droit de conférer les Benefices , dont la
difpofition lui appartenoic , 6c devoit joiiir de tous les reve
nus , 6c autres droits temporels qui étoient de fa Menfe
Abbatiale. Les Officiers Clauftraux dans les Monafteres
Réformés demeuroient éteints 6c fupprimés pour l'avenir ,
lorfqu'ils vacqueroient. Les Offices des quatre faints Abbés
de Cluni , fçayoir faint Odon , faint Mayeul, faint Odülon,
6c faint Hugues , dévoient être célébrés cans tous les Mona
fteres de cette Congregation ¿ mais pour les autres Saints de
Ckmi,on n'en devojt faire l'Office que dans l'Abbaïe ôc fes
dépendances. Les Monafteres de Filles fournis à l'Abbaïe
de Cluni , dévoient être réunis enfemble, en forme de Con
gregation : en forte que les Religieux de la Congregation de
iaint Benoît n'en dévoient être chargés que pour leur don
ner un Vifiteur Triennal , qui devoit être élu dans les
Chapitres Généraux , fans que ce Vifiteur pût être continué
plus de trois ans. La Congregation de faint Benoît dévoie
joiiir des Privileges , Exemptions , Immunités, & Préroga
tives que le Pape Urbain VI 1 1. & fes prédecefleurs avoienc
accordés tant à la Congregation de faint Maur qu'à l'Ordre
de Cluni. Les Anciens de cet Ordre qui n'embrafleroient
pas la Réforme, dévoient demeurer dans leur ancien habit,
fans pouvoir être contraints à une plus rigoureufe Obser
vance que celle dont ils avoient fait profçilîon , 6c ne de
Quatrième Partie , Chap. XIX. 113
voient avoir aucune parc dans les AiTemblécs , le Confeil, & rii0*uí
les Refolutions des Peres de la Congregation , s'ils n'avoienc D 1
fait profeflîon dans la Réforme , à laquelle ils pou voient ecre CtuMi.
reçus, s'ils en étoienc trouvés capables. Les Supérieurs de
cette Congregation dévoient donner avis au Cardinal de
Richelieu des unions & aggregations des Monafteres qui
avoient été faites à cette Congregation i &: ce Cardinal remit
dès-lors aux Chapitres & aux Supérieurs toute la Jurifdic-
tion fpirituelle qui lui appartenoit fur l'Abbaïe de Cluni :
mais comme fon autorité rut jugée neceiTaire pour appuïer
&. pour maintenir cette Congregation dans fa naiflance , il
devoit , fa vie durant , donner Commiflîon & Vicariat à un
Religieux de cette même Congregation qui lui devoit être
prefenté & élu par le Chapitre General de trois en trois ans,
pour faire la vifite en fon nom de tous les Monafteres , des
Prieurés , & des Membres & dépendances de l'Ordre de
Cluni.
Ce Concordat fut homologué au Grand-Confeil par un
Arrêt du 9. Février 1636. a la charge que les Religieux
de la Congregation de faint Benoît rapporteraient dans fix
mois des Bulles du Pape. Ils tinrent leur premier Cha-
itre General le 4. Octobre de la même année dans ГAb
ale de Cluni , où la Congregation fut divifée en fix Pro
vinces 5 fçavoir de France, de Normandie, de Bourgogne,
de Touloufe , de Bretagne & de Chezal- Benoît j & le pre
mier Chapitre General qui fe devoit tenir fut indiqué
pour l'an 1635). dans l'Abbaïe de la Trinitéde Vendôme.
Le Cardinal de Richelieu étant mort l'an 1641. les Re
ligieux de la Congregation de faint Benoît élurent pour
Abbé de Cluni Dom Germain Efpiard, Profez de la Con.
f;regation de faint Maur , & les non-Réformés poftulerenc
e Prince de Conti , Armand de Bourbon. Il y eut conte*
ftation pour fçavoir laquelle des deux élections fubfifte-
roit > & par un Arrêt du Confeil d'Etat de l'an 1644. l'é
lection du Prince de Conti fut déclarée legitime & cano
nique. Ce Prince obtint des Bulles du Pape Urbain VIII.
& le гг. Octobre de la même année il fit annuler le Con
cordat d'Union de la Congregation Réformée de Cluni
avec celle de faint Maur , qui demeurèrent l'une & l'autre
au même état qu'elles étoient avant le Concordat , du con
Dd iij
iî4 Histoire des Ordres Religieux,
RrroRMï fcntement des Religieux de ces deux Congregations : ce
he'de qui fut autorile par un Arrêt du Confeil d'Ltat des mêmes*
Cbu.Ni. mojs s¿. an , & confirmé par des Lettres Patentes du Rot
Loüis XIV. du 14. Juin 1645.
Le Prince de Conti fit un autre Concordat au mois de
Décembre de la même année avec les Religieux Réformé»
de Cluni, par lequel on convint que les Chapitres Géné
raux de la Réforme s'aiTembleroienttous les ans dans l'Ab-
baïe de Cluni : que les Religieux de cette Obfervance y
éliraient leurs Supérieurs 5 &. que celui qui ferok élu pour
préfider fur les Réformés , les gouvernerait, & les Mona-
fteres où ils feraient établis , en ce qui concerne l'étroite
Obfervance. Ils tinrent des Chapitres Généraux, en vertu
de ce Concordat. Le premier fut celebré le ri. Mai 1646-
& l'on continua dans la fuite jufques fous le Gouverne
ment du Cardinal Jules Mazarin , qui fucceda au Prince
de Conti, le il. Février 1654. après que ce Prince fe fut
démis de l'Abbaïe de Cluni.
Le Cardinal Mazarin aïant été élu Abbé , les Religieux;
de l'étroite Obfervance de Cluni tinrent encore deux Cha.
{titres Généraux fans oppofition > mais dans le troifiéme
an 1656. ils furent inquiétés par ce Cardinal , qui voulut
nommer lui-même les Supérieurs des Monafteres de leur
Réforme. Us s'y oppoferent , ßc firent de grandes inftances
auprès du Conieil du Cardinal ,pour être maintenus dans
leur droit j mais leurs remontrances furent inutiles , & le
Cardinal Mazarin voulut qu'ils obéïflent , fur ce que leur
Réforme n'avoit pas été approuvée en Cour de Rome. Il
fit emprifonner ceux qui s'oppofoient le plus à fes volontés,
& obtint du Pape Alexandre VII. un Bref du- 11. Juin
1657. autorifé par Lettres Patentes du Roi du 11. Août,
qui furent enregiftrées au Grand Confeil le 25. Septembre
de la même année. Ce Bref donnoit pouvoir au Cardinal
comme Abbé de Cmni,d'ôter & cafler les Statuts de la
Réforme, comme n'étant point approuvés du faint Siège r
& comme étant contraires aux anciens Statuts de l'Ordre r
comme on l'avoit faîc entendre à fa Sainteté. Mais après-
que le Cardinal Mazarin eut pris une particulière connoif-
fance de l'état de la Réforme, il trouva que dans les Mo
nafteres oà elle étoit établie y l'Office 5c le culte Divio- s'y
Quatrième Partie , Cha?. XIX. 115
íaifoient jour & nuic avec beaucoup de devotion & d'édi- Rîformï
fication du public : que la Difcipline Monaftique & 1 Ob- ■* ьь °DR-
fervance Reguliere y étoienc en vigueur $ &: qu'à l'égard de Cluni.
ces Statuts & Reglemens , ilsétoient conformes & tirés des
anciens Statuts de l'Ordre , approuvés par le faint Siege
depuis plufieurs fiécles , & qu'ils étoient aulîi conformes à
la Regie de faint Benoît. Car quoique ces Religieux de
l'étroite Obfervance aient d'abord fuivi les Statuts de la
Congregation de faint Vannes , ils y ont fait dans la fuite
quelques changemens , pour ne pas s'éloigner des anciens
Statuts de l'Ordre, & s'ils font encore conformes en beau
coup de chofes à ceux de la Congregation de faint Vannes,
ils n'ont rien en cela de commun avec cette Congregation ,
que -ce qu'ils peuvent avoir de commun avec les autres
Congregations Réformées de l'Ordre de faint Benoît, qui
fe font rapprochées de la Regle de ce faint Fondateur , où
l'Office Divin pour les Matines cft preferir à deux heures
après minuit , où l'abftinence de la viande eft ordonnée en
tous tems , auffi-bien que les jeûnes , depuis le 14. Septem
bre jufqu'à Pâques, outre les Mercredis & les Vendredis
pendant toute l'année ; où l'ufage des chemifes de lin eft
défendu, le travail des mains recommandé, les revenus des
Offices Clauftraux mis en commun, Se reçus par le Pro
cureur > fans parler de plufieurs autres aufterités , comme
de dormir fur des paillaftes avec fes habits , de garder un
étroit filence , &c. Ainfi le Cardinal Mazarin voïant qu'il
n'y avoit rien de contraire dans les Statuts des Réformés, ni
ala Rglede faint Benoît, ni aux anciens Statuts de l'Or
dre , ne les cafta pas , comme il auroit dû faire en vertu du
pouvoir que le Pape lui en avoit donne.
Ce Cardinal voulant au contraire affermir davantage la
Réforme , l'unit de rechef à la Congregation de S. Vannes,
par un Concordat qu'il paiTa avec les Peres de cette Con
gregation le 7. Avril 1659. Il abandonna au Chapitre Ge
neral & à tous les Supérieurs qui y feroient élus , toute la
fiuiflance & jurifdidion fpirituelle qui lui appartenoit, 8C
ni pouvoit appartenir , fans qu'à l'avenir elle pût être exer
cée , foit par lui-même , foit par fes Grands- Vicaires , fur
aucun Monaftere de l'Ordre, tant de l'ancienne que de l'é
troite Obfervance > les autres conditions furent les mêmes
г\6 Histoire des Ordres Religieux ,
REfORME que celles qui avoient écé ftipulées par le Concordat d*U-
D l S D i" nionpaflc entre le Cardinal de Richelieu ôc les Religieux.
Ciu m. de la Congregation de faint Maur , à l'exception qu'on ne
fupprimoit point le titre d'Abbé de Cluni > mais feulement
celui de Grand-Prieur, qui étoit réuni à la Menfe Conven
tuelle , ôc la Congregation prit le nom de Congregation de
Cluni, autrefois de iaint Vannes & de faint Hidulphe.
Mais quoique dans cette Union on eût donné en appa
rence quelqu'avantage à l'Ordre de Cluni , fur la Congre
gation de faint Vannes, puifqu'elle devoit porter le nom de
Congregation de Cluni, il étoit en effet tout du côté de la
Congregation de faint Vannes 5 puifqu'il fut arrêté que
l'Abbaïe deCluniChef d'Ordre,ôc tous les Monafteres,les
Prieurésjles Doïennés, ôc les Membres quien dépendoint,
feroient unis à cette Congregation íous les mêmes claufes
ôcaux mêmes conditions que le Pape Jules II. avoit uni
l'Abbaïe duMont-Caflin ôc fes dépendances à la Congre
gation de fainte Juftine de Padouc l'an 1504. 6c fans at
tendre l'approbation du Pape, fous le bon plaifir duquel le
Concordat avoit été paile , on en vint à l'exécution. Les
Religieux de faint Vannes tinrent le premier Chapitre
General l'an 1660. non pas dans l'Abbaïe de Cluni, mais
dans celle de faint Mihel en Lorraine , qui étoit de leur
Congregation , où s'y trouvant en plus grand nombre , Se
aïant rempli le Définitoire de leurs Religieux , ils n'élu
rent prefque que des Supérieurs de leur Corps , & affectè
rent de n'en point donner d'autres aux Monafteres de
l'Ordre de Cluni, Cette maniere d'agir excita le murmure
des Religieux de l'étroite Obfervance de Cluni > ôc le Car
dinal Mazarin étant mort l'an 1661. il y eut plufieurs oppo
sitions de leur part, tant en France qu'à Rome à l'exécution
du Concordat d'Union. Ces oppofitions n'eurent pas fi-tôc
leur effet. Les Religieux de faint Vannes obtinrent des
Lettres de Cachet le 4. Avril 1661. pour la tenue de leur
Chapitre General au Prieuré de faint Martin des Champs
à Paris. Us ai obtinrent d'autres au mois de Mai de к
même année , pour tenir ce Chapitre dans l'Abbaïe de faint
•Vannes de Verdun , où il fut tenu en effet. On y fit queL
.ques Décrets favorables à l'Obfervance de Cluni 5 mais
les Religieux de faint Vannes eurent encore foin de ne
mettre
Quatrième Partií , Chap. XIX. 117
mettre que des Religieux de leur Corps dans les Monaste- Reforme
resdeCluni. JJ^-
Comme les Religieux de Cluni avoient protesté contre le Cujmu
changement de lieu & forme' opposition a la tenue de ce
Chapitre de Verdun, ils refusèrent d'en approuver les actes,
te ne voulurent point en reconnoître l'autorité ni celle de»
Supérieurs qui y avoient été élus. Ils poursuivirent la dis
solution de Punion & eurent un succès si heureux que le
Contrat qui en avoit été fait,fut cassé le 16. Décembre de la
même année par un Arrêt du Conseil d'Etat , par lequel le
Roi, non content de remettre l'Ordre de Cluni dans son pre
mier état , permit aux Religieux de l'étroite Observance du
même Ordre de s'assembler dans le Prieuré de saint Martin
des Champs à Paris pour y aviser ensemble à tout ce qui
pouvoit être nécessaire pour raffermissement de leur Réfor
me & son agrandissement.
Les Religieux de l'étroite Observance de Cluni étant
donc séparés de ceux de saint Vannes , firent approuver leur •
Réforme l'an 1664. par le Cardinal Fabio Chigi,Le^at en-
France du Pape Alexandre VII .elle fut aussi confirmée Part
1668. par le Cardinal César Duc de Vendôme Légat du
Pape Clément IX. mais ces approbations & ces confirma
tions ne furent point autorilées par Lettres Patentes du
Roi j & ce fut un prétexte que les Religieux de Pancienne
Observance prirent pendant la vacance du Siège Abbatial;
pour inquietter ceux de l'étroite Observance , car aïant re
présenté au Roi que les Religieux de l'étroite Observance
11 etoient point approuvés par le saint Siège & que , contre la
coutume de l'Ordre , ils renoient des Assemblées Générales »■
Sa Majesté par un Arrêt du Conseil d'Etat du r8. Mars-
1673. leur fit défense de faire aucune Assemblée ni de tenir
d'autre Chapitre que le Chapitre General de tout l'Ordre..
Une des principales raisons qui portèrent le Roi à faire dé
fense aux Religieux de l'étroite Observance de faire des As
semblées , ce hit que contre ses Ordres , ils avoient procédé"
à l 'élection d'un nouvel Abbé de Cluni après la mort du Car
dinal d'Est , arrivée Pan 1672. aïant élû pour Abbé Donr
Henri de Beuvron Religieux de leur Observance , laquelle*
élection fut déclarée nulle par deux Arrêts du Conseil d'E
tat áû 21. Octobre fie 10. Décembre de la même année-Ce*
Tome V. Ee
*i8 Histoire des Or.dr.es Religieux
d*"?©1" Religieux avoient été néanmoins autorisés à tenir des Chapï-
»reL d e tres Généraux de leur Observance par le consentement de
Cil m. plusieurs Abbés ,& en vertu de deux Arrêts du Grand Con
seil des années 1651. & 1671. 8c depuis PArrêt du Conseil
d'Etat de 1673- ils en ont encore tenu six , fans aucune con
tradiction , fous le gouvernement du Cardinal de Bouillon
Abhé de Cluni depuis Tan 1684. jusqu'en l'an 165)8.
Dans le Chapitre General de tout l'Ordre tenu par les
ordres du Roi au Collège de Cluni à Paris l'an 1 676. dont
nous avons parlé dans le Chapitre précédent, de quinzeDef-
finiteurs qui devoientêtre élûs,on en accorda sept aux Reli
gieux de s'étroite Observance. C'est la coutume dans l'Or
dre de Cluni , qu'à chaque Chapitre General , les Deffini
teurs du Chapitre précédent élisent les nouveaux Deffini-
teurs y mais comme en ce Chapitrede 1676. il n'y avoit plus
de Deffiniteurs du Chapitre précédent , au moins dans l'an-
cienne Observance , à cause que l'on n'avoit point tenu de
Chapitre General de tout l'Ordre depuis L'an 1600. les Def
finiteurs dans ce dernier Chapitre furent élus par les vocaux,
8c l'on convint qu'il serok pris sept Deffiniteurs de 1 étroite
Observance, les anciens 8c les Réformés aïant élu leurs Def
finiteurs 6c leurs Supérieurs séparément , les anciens fans le
concours de ceux de l'étroite Observance , 8c réciproque
ment ceux de l'étroite Observance sans le concours des an
ciens , ce qui a continué jusqu'à présent que les uns 8c les au
tres ont eu le même nombre de Deffiniteurs dans les Chapi
tres Généraux j mais comme les Religieux de l'étroite Ob
servance du Comté de Bourgogne dont nous parlerons dans
la fuite, assistent présentement aux Chapitres Généraux, ils
diminuent quelquefois le nombre des Deffiniteurs de l'étroite
Observance en f rance.
Le droit de ces Deffiniteurs est de s'assembler en particu
lier pour faire les Reglemens nécessaires pour le maintien
de l'obfervance Régulière 8c le gouvernement de l'Ordre ,
fans que l' Abbé puisse présider à leurs Assemblées ou Deffi-
nitoires. Mais le Cardinal de Bouillon aïant prétendu avoir
ce droit 8c qu'on ne pouvoit nommer les Supérieurs en son
absence, cela a causé beaucoup de difficultés dans l'Ordre,
& a donné lieu à un grand procès qui a été porté au Grand
Conseil, & qui fut enfin terminé , aprés quelques années de
Quatrième Partie , Chap. XIX. njf
Contestations, en faveur des Religieux de l'étroite Obser- Ritorme
vance. U s'agissoit de sçavoir si le Cardinal de Bouillon ° l
comme Abbé & Chef de l'Ordre de Cluni r devoit préíì- Ciuw,
der au Deffinitoire, s'il pouvoit ôter aux Réformés la liberté
. d'élire leursSuperieurs en son abfence,& s'il pouvoit les em
pêcher de tenir des Assemblées annuelles ou intermediates
d'un Chapitre à un autre.
Le Grand Conseil ordonna , entr'autres choses , par un
Arrêtdu3o. Mars 1705. que le Cardinal de Bouillon seroi
maintenu dans la qualité de Sirperieur General & de per
petuel Administrateur de l'Ordre de Cluni ôc dans le droi
d'exercer la jurisdiction spirituelle dans cet Ordre,confor-
mément néanmoins aux Bulles de provision à lui accordées
k y. Mars 1690. Lettres Patentes & Arrêt du Conseil,sans
préjudice des Statuts , pratiques régulières , 8c Reglemens
concernant 1 étroite Observance de cet Ordre , & suivant le
Chapitre General de 1676. comme aussi sans préjudice de
l'execution des Concordats faits avec les Religieux de l'é
troite Observance du Comté de Bourgogne,qu'il seroit ausiì
maintenu dans la possession de présider au Chapitre General
de l'Ordre , & pareillement an Deffinkoirè , à l'exception
toutefois des tems ausquels il íeroit procédé dans ce Deffini
toire aux élections, tant des nouveaux Deffíniteurs de l'an-
cienne Observance par les Deffiniceurs de cette Observance'
du Chapitre précédent > que de tous les Supérieurs & autres
de la même Observance par les nouveaux Deffíniteurs , sui
vant les Bulles des Papes Grégoire IX. Nicolas I V. & Ca-
lixte III. & que les Religieux de l'étroite Observance se-
rotent aussi maintenus dans le droit Ô£ possession d'élire dans
le Deffinitoire, hors la présence du Cardinal de Bouillon &
sans qu'il y pût affister,leursnouveauxDeffiniteuxs,Superieur
Vicaire General, Viíìteurs,Superieurs Locaux , Procureur
General &. autres Officiers y par les nouveaux Deffíniteurs^
par k voie de scrutin & par des scrutateurs par eux choisis
& fans le concours des Deffíniteurs de l'ancienne Obser
vance , comme il avoit été pratiqué dans les Chapitres Gé
néraux de l'Ordre des annees 1676. & 1678. & d'y faire pa
reillement par leurs Deffíniteurs les Reglemens nécessaire*
pour k maintien de la discipline régulière de l'étroite Ob
servance > pour être lesdites élections & Reglemens référés-
Ee ij
no Histoire des Ordb.es REiiGiïtix,
riforme & insérés dans les Deffinitions du Chapitre General , & le
d E l'o». tout exécuté par son autorité, & que les Religieux de Pétroite
CtuNi. ° 1 Observance continueroient de tenir des Assemblées ou Diet-
tes annuelles intermediates aux Chapitres Généraux , en la
manière accoutumée, & d'y faire les Reglemens nécessaires
pour le maintien de la Discipline Régulière seulement , les
quelles Diettes seroient convoquées parle Supérieur Vicaire
General de cette Observance. C'est contre cet Arrêt qu'il y a
eu une Instance au Conseil du Roi. Le Cardinal de Bouil
lonnes Religieux de l'ancienne Observance, &mêmequel-
3ues Religieux de l'étroite Observance de France , & ceux
u Comte de Bourgogne, demandèrent la cassation de cet
Arrêt. Mais le Roi par un autre Arrêt de son Conseil d'E
tat du 14. Avril 1708. confirma celui de son Grand Conseil
du 30. Mars 1705.
La paix ne fut pas rétablie pour cela dans l'Ordre,le Cha
pitre General se tint à Cluni le 7. Octobre de la même an
née 1708. II ne s'y trouva que treize Deffiniteurs du Cha
pitre del'an 1704. un de l'ancienne Observance étant ma
lade , un autre de la nouvelle étant mort > en sorte qu'il n'y
en avoit que íept de l'ancienne Observance & six de la Re
forme. Le Cardinal de Bouillon proposa d'abord l'élection
de quinze nouveaux Deffiniteurs ; mais comme on ne pou-
voit procéder à cette élection qu'aprés avoir choisi des scru
tateurs , on en prit quatre de l'ancienne Observance , & on
en proposa deux pour l'étroite Observance. L'un des Deffi
niteurs de la Réforme représenta qu'il falloit se conformer à
l'Arrêt du 30. Mars 1705. qui porte que les Reformés pro-
cedcroient à l'élection de leurs Deffiniteurs par des Scruta
teurs qu'ils choisiroient eux mêmes. Le Cardinal de Boiïil-
îon aïant fait faire lecture de cet Arrêt , l'avis du dIus grand
nombre des Deffiniteurs fut,que comme cet Arrêt ordonne
l'exccution des Chapitres Généraux des années 1676. ÔC
1678. & que ces Chapitres avoient ordonné qu'on secon-
formeroit dans les élections aux Bulles des Papes Grégoire
IX. Nicolas IV. & Calixte III. que Nicolas IV. voulant
réformer l'Ordre de Cluni avoit fixé le Chapitre General
&. déterminé le nombre de quinze Deffiniteurs pour être
conjointement juges de la Police & de la Discipline Régu
lière de l'Ordre , ce qui avoit été confirmé par Calixte III.
-Quatrième Partie, Chap. XIX. ììì
«jiíil ne s'agissoic que de concilier l' Arrêt de 1705. avecles r^oh^
Bulles ausquelles il renvoïoit : qu'il falloit laisser les Reli- d h i'o»-
cieux de l'ancienne Observance dans le droit de choisir cl* n 1.°*
Teurs Deffiniteurs , & les Réformés de choisir les leurs,hors
la présence de l'Abbé General 8c de référer les deux élec
tions dans le Deffinitoire commun pour y être inférées con
formément à l'Arrêt , 8c que les quinze Deffiniteurs infé
rant les élections de l'une &. l'autre Observance , on conci-
lieroit par ce moïen l'Arrêt avec les Bulles des Papes 8c les
Chapitres Généraux.
Cet avis fut rejette par quatre Deffiniteurs de la Réfor
me qui dirent qu'ils s'entenoient à l'Arrêt du Grand Con
seil ,sans examiner s'il étoit contraire aux Bulles des Papes
8c aux Chapitres Généraux. Le Cardinal de Bouillon pro
posa ensuite ses raisons pour persuader aux Pères de l'é-
troite Observance de faire leurs élections dans le Deffinitoi
re commun : mais les Deffiniteurs, tant ceux qui lui étoient
attachés que ceux qui lui étoient opposés persistèrent cha
cun dans leur sentiment , & un de l'ancienne Observance
ajoûta que pour marquer de la déférence pour l'Arrêt du
Grand Conseil 8c jusqu'à ce qu'il plût au Roi 5c au Pape
de s'expliquer fur la manière dont cet Arrêt devoit être
exécute , ií étoit nécessaire 8c plus convenable de difloudre
ie Chapitre General , sauf à en convoquer un autrequand
les doutes seroient levés : les autres Deffiniteurs à l'exce-
λtion des quatre de 1 étroite Observance qui demandoient
'exécution de l'Arrêt de 1705. furent de cet avis , ce qui
fit que le Cardinal de-Boùillon déclara le Chapitre dissous
le neuf du même mois. Il confirma les Supérieurs de l'an
cienne Observance jusqu'au Chapitre prochain j 8c à re
gard de ceux de l 'étroite Observance, il les confirma seule-
ment jusqu'à l'Assemblée ou Diette particulière qu'il leur
permit de tenir , dans laquelle ils pourroient faire les chan-
gemens qu'ils jugeroient nécessaires. Pour cet effet il com
mit le Pere Dom Ildefonfe Sarrasin Vicaire General de
cette Réforme pour convoquer cette Diette 8c choisir les
Supérieurs pour la composer.
Le Cardinal de Bouillon 8c les Deffiniteurs attachés à
lui , s'étant retirés ,les quatre Deffiniteurs de l'étroite Ob
servance opposans , procédèrent seuls à l'élestion des sept
Ee iij
ni Histoire d es Ordres Rbligieu-x,
Reïorml Deffiniteurs de la même Observance. Le lendemain ioc
d 1 1 °d \ Octobre le Cardinal de Bouillon publia une Ordonnance
Cl ini. par laquelle il cassa l'electionde ces sept Deffiniteurs , 8í
leur fit défense de faire aucune fonction ni Assemblée sous
peine d'interdiction 8c de suspense k Divinis > qui seroienc
encourues ipso saòlo par les contrevenais , 8c à tous les Su
périeurs 8c les Religieux de l'une 6c l'autre Observance de
les reconnoìtre , ni de déférer 8c obéir aux élections , Sta
tuts, & Reglemens qu'ils pou rroient faire. De ces sept Deffi
niteurs il v en eut un qui obéit au Cardinal de Bouillon ,
mais les six autres ne laissèrent pas de s'assembler le 13. du
même mois , de faire des Statuts 8t des Reglemens , 8c d'é
lire un Vicaire General , des Visiteurs , un Procureur Ge
neral , 8c des Prieurs Claustraux pour tous les Monastères
de l 'étroite Observance. C'est ce quiobligea le Cardinal de
Bouillon de donner une autre Ordonnance , par laquelle il
déclara ces six Deffiniteurs interdits 8c suspens à Divinìs ,
5c rit défense sous la même peine aux Religieux de l'une 8c
l'autre Observance, de reconnoìtre le Vicaire General , les
Visiteurs ,1e Procureur General , 8c les Supérieurs qu'ils
avoient élus. II enjoignit déplus aux Supérieurs Majeurs
8c aux Prieurs Claustraux de l'écroite Observance élus
dans le Chapitre de 1704. de continuer leurs fonctions
comme avant ladite Assemblée , jusqu'à ce que la Diète
qu'il avoit permise eût été convoquée. Les Deffiniteurs
de l'ancienne Observance , 8c les deux de l'étroite Ob
servance du Chapitre de 1704. attachés au Cardinal d<
.Bouillon r appellercnt aussi comme d'abus au Grand-Con
íeil de sélection des nouveaux Deffiniteurs , 8c de tout ce
qui en étoit ensuivi : sur quoi il y eut un Arrêt rendu le 1 2.
Novembre, qui permettoit aux Supplians de faire assigner
au Grand Conseil les Deffiniteurs opposés au Cardinal de
Bouillon, qui avoient élu les nouveaux Deffiniteurs,8c tous
autres qu'il appartiendroit , 8c que toutes choses demeure-
« roient cependant au même état. La Diète fut convoquée au
18. Novembre de la même année , par le Pere Dom Ilde-
fbnse Sarrasin > mais s 'étant présente à la porte de l' Abbaïe
ie même jour avec quelques-uns de ceux qui dévoient
«omposer la Dietc i Pcntrée de l'Abbaïe leur fut interdite
far le Prieur Claustral, qui leur dit que bien loin u'assister
Quatrième Partie , Chai». XIX. 113
1 cette Diette, il s'y opposoit, attendu quel'Arrêt du Grand D R"?j**
Conseil du 17. Octobre précedent,ordonnoit que toutes cho- »re b «
íes demeureroient au même état, & qu'ainsi on ne pou voit Clun,«
pas tenir de Diette fur le Mandement de Dom Sarrasin : ce
qui n'empêcha pas qu'elle ne fût tenue dans le Palais Ab
batial. Les sept nouveaux Deffiniteurs y furent destitués
de leurs Offices & Supériorité , aussi-bien que les quatre
Deffiniteurs du Chapitre de 1704. dont l'un étoit Prieur
de saint Martin des Champs à Paris > un autre Prieur de
Souxillanges , le troisième Prieur de saint Etienne de
Nevers, &. le quatrième Prieur de Nanteúil. On établit auiïï
dans cette Diette des Supérieurs à la place de ceux qui
étoient décèdes , & on confirma les autres du Chapitre de
1704. Mais de tous les Supérieurs élus dans cette Diette, il
n'y en eut qu'un qui put entrer dans les fonctions de l'exer-
cice de fa Charge, ceux qui avoient été élus par les nou
veaux Deffiniteurs , aïant pris les devants , & étant déja en
possession. Les Deffiniteurs du Chapitre de 1704. opposés
au Cardinal de Bouillon , poursuivirent toûjours au nom
des autres Religieux de l'étroite Observance > 6c aïant re
fusé pour Juge le -Grand Conseil , s'adressèrent directement
au Roi , qui par un Arrêt de son Conseil d' Etat du mois de
Décembre de la même année , renvoïa les Parties au Parle
ment de Paris , pour leur être fait droit , & juger leur diffé
rend en dernier ressort.
Au mois d'Avril de l'an 1709. le Parlement donna un
Arrêt d'appointement à mettre au rapport de M. le Nain
Conseiller. Cependant le Cardinal de Bouillon demanda
que le procès verbal du Chapitre de 1708. ôc la Diette te
nue en conséquence fussent exécutés par provision. Les
Religieux de l'étroite Observance opposans demandèrent
aussi que les Supérieurs élus de leur part fussent maintenus
par provision. Sur quoi il y eut un Arrêt rendu le 1 8 Mars
171 o. qui ordonna que fur les provisions demandées réci
proquement par les Parties , en attendant le jugement du
fond & l'instance principale concernant la Jurildiction du
Cardinal de Bouillon , comme Abbé &c Chef de l'Ordre de
Cluni , tous les Religieux , tant de l'ancienne que de la nou
velle Observance , le retireroiènt chacun à leur égard par-
devant leurs Supérieurs actuels & naturels^pour y vivre fous

>
2*4 Histoire des ORDREsRELrGiEuXí
Reforme leur obéissance , toutes choses demeurant cependant ert
dre L d/" même état jusqu'à la fin du procès. Le Cardinal de Boûil-
Cium. ion étant sorti du Roïaume à l'insçu du Roi au mois de Mar
de la même année , les poursuites cessèrent , & le z6. Avril
de Tannée suivante 171 1. l'on tint le Chapitre General de
l'Ordre dans l'Abbaïe de Cluni, avec une grande union
entre les deux Observances. Les Reglemens confirmés
par le Roi furent exécutés , ÔC les élections des Supérieurs
de chaque Observance furent faites séparément en toute
liberté: ainsi la paix fut récablie dans l'Ordre.
Tels ont été les principaux évenemens arrivés dans l'é-»
troke Observance de Cluni depuis son origine. Elle fut d'a
bord introduite dans l'Abbaïe même de Cluni. Elle passa en
suite dans les Prieurés de la Charité-fur- Loire , de Souvigni,
de saint Martin des Champs à Paris , de faim Denis de la
Chartres dans la même ville , de Souxillange , de Crépi, de
Châlons , deNevers', de saint Pierre-le-Moutier, de Mondi-
dier, de saint Leu le-Serrant , de saint Martial d'Avignon 8t
dans quelques autres, au nombre de vingt-ncuf,qui íont oc
cupés présentement par les Religieux de cette étroite Obser
vance. Leur habit ordinaire est assez semblable à celui qui
étoit anciennement en usage dans l'Ordre de Cluni, donc
nous avons donné la figure dans le Chapitre précédent , sça-
voir une robe noire St un scapulaire de même assez large.
Au Choeur & allant par la ville , ils portent une coule avec
des manches larges.
LePere Bonannidela Compagnie de Jésus dans le Cata
logue des Ordres Religieux , dont il donna la première par
tie en 1707. a ainsi représenté un Religieux de Cluni , sans
faire distinction ni de l'ancienne, ni de letroite Observance,
3 'étant contenté de dire en gênerai que c'étoit rhabillement
des Religieux de Cluni. Nous croirions volontiers qu'il s'eíìr. •
glissé une faute d'impreíîìon dans le discours qu'il a donné
fur cet Ordre , s 'ri n'avoit mis que dans un endroit qu'il a
été fondé Tan 890. parle Bienheureux Bernon & par Guil
laume Duc d'Aquitaine : mais comme cette date se trouve
également dans le discours Latin & dans le discours Ita
lien , nous ne la pouvons* regarder que comme une erreur ,
aussi-bien que ce qu'il dit que saint Odon reforma cette
Congregatk>nl'an.940../» effa vifle tl edehte odone insigne per
J'antitA
Quatrième Parti e , Chap. XIX. 115
santita e dottrina , quale poi vcdendo rtlaffata la disciplina Rîïormi
primiera , procuro dirinovarla e felice mente Uttenne l'anno ° \ EL°ol
640. C'est ainsi qu'il parle dans le discours Italien qu'il a Cm w.
donné fur cet Ordre 5 mais dans le discours Latin, i 1 dit que
ce Saint reforma l'Ordre de S. Benoît la même année : Cutn
•vident S. Bencditti disciplinât» stnui (se ( quod natura sert
in omnibus fère rébus ) magnaque ex parte laxatam efí'e, eam
ad prifiinam sormam rcvocare aggrejjus ejl ,auod et 1 ain félici
ter persecit arca annum 540. Mais saint Odon n'a point re
formé la Congrégation de Cluni en particulier , & n'est
point non plus le premier qui ait reformé en cetems là l'Or
dre de saint Benoît , Bernon y avoit travaillé avant lui , &l
O Jon continua ce que Bernon avoit commencé.
Outre les Religieux de l'étroite Observance de Cluni
dont nous venons de parler , il y a encore sept Monastères
dans le Comté de Bourgogne qui font une Province séparée
de ceux-ci 6c dont les Religieux prennent aussi le titre d'é
troite Observance de Cluni. Ce Comté de Bourgogne aïant
passé sous la domination des Rois d'Espagne , plusieurs
Monastères de l'Ordre de Cluni s'étoient soustraits de la
jurisdiction de cet Ordre , entre lesquels furent les Mona
stères de saint Jérôme de Dol , de Notre-Dame des Vallées,
d'Aiguës mortes , de Castres de Haute Pierre , de Valcluse,
&de Lions-le- Saunier. La Congrégation de Vannes faisant
beaucoup de progrès, ces sept Monastères y furent incor-
Îiorés : mais le Roi de France Loiiis XIV. aïant conquis
e Comté de Bourgogne , l'Ordre de Cluni reclama ces
Monastères, dont les Supérieurs furent invités de se rendre
au Chapitre General qui se tint par Ordre du Roi. Mais
aïant refusé d'obéir , il fut résolu dans le Deffinitoirej que
l'on poursuivroit au Conseil d'Etat de sa Majesté, la resti
tution de ces Monastères à l'Ordre , ce qui donna lieu à une
instance qui fut évoquée à ce Conseil , où il y eut un Arrêt
rendu l'an 1684. qui ordonna que ces sept Monastères se-
roient restitués à l'Ordre de Cluni , ôc que les Religieux
de saint Vannes seroient obligés de les abandonner , à la
charge que l'Ordre de Cluni païeroit les pensions aux
Religieux Proses de ces Maisons , & rembourscroit toutes
les dépenses 6c les améliorations faites dans ces Monastères,,
l'option étant laissée à ces Religieux de s'aggreger àPOrdrc
Tome V. ^ í
tt6 Histoire des Ord res Religieux ,
Comork- de Cluni , ce qu'ils acceptèrent fans aucune difficulté,en con-
C* u'jjT Di séquence dcquoi le Cardinal de Bouillon passa avec eux un
concordat, Je 15. Septembre 1685. qui porte que cette Pro
vince reformée du Comte' de Bourgogne aura un Visiteur,
& fes SuperieursComtois,8c se gouvernera uniquement par
elle-même : qu'elle observera le même régime qu'elle ob-
servoit avant sa réunion à l'Ordre de Cluni , sans que l'Ab-
bé & les Chapitres Généraux de cet Ordre y puissent rien
changer , sinon de leur consentement , & pour un plus
grand bien de la discipline régulière : que celui qui sera
choisi pour Visiteur de la Province , doit être Vicaire gêne
rai par le seul titre de son élection , sans que ce Vicariat
puisse être révoqué, fous quelque prétexte que ce soit,
par l'Abbé de Cluni : qu'elle doit tenir tous les ans des Cha
pitres Provinciaux , composés des Supérieurs & Conven
tuels de chaque Monastère , 8c que la confirmation du
Visiteur, des Prieurs Claustraux, &c des Officiers élus fera
demandée dans le Chapitre General de l'Ordre , ( en cas
qu'il s'en tienne , ) ou à l'Abbé > fans qu'elle puisse être
refusée, & qu'en attendant les Supérieurs Si les Officiers
exerceront leurs offices & la jurifdiction de leurs fonc
tions. Depuis ce tems-là , ils ont toujours assisté aux Cha
pitres Généraux de l'Ordre.
Voïe^pluficurs Fatfums & Mémoires , concernant la juri
diction du Cardinal de Bouillon , & ceux qui ont été donnés
à cesujet parles Religieux > tant de l' ancienne que de r étroite
obferi
lervance.

Chapitre XX.

De U Congrégation de Cluse en Piedmont.

A P R E s rétablissement de la Congrégation de Cluni , la


première & la plus considérable qui fut érigée , suc
celle de Cluse , qui prit son nom de son premier Monastère
situé à l'entrée des Alpes. Elle est redevable de son com
mencement à la Pénitence de Hugues de Scoufut Auver
gnat de nation , Seigneur de Montboiffier , qui aïant entre
pris le voïage de Rome avec Ifengarde fa femme , afin d'ob
tenir du Pape {'absolution d'un crime qu'il a,voic commis,
В esie-cbctLfb (Le LIAbb aie de
Cluse- en /т A// de C/voeur et Je rnaiscm- ,
Quatrième Partie , Chap. XX, trj
promit en expiation de son péché , de faire bâtir un Mona- Congre-
Itère , qui servant de retraite à de saints Religieux , lui fíìt ç*™* 01
un moïen pour attirer la miséricorde de Dieu , par la parti- —■
cipation qu'il auroità leurs prières &c à leurs mortifications.
En effet , si-tôt qu'il eut obtenu la grâce qui avoit fait le mo
tif de son voïage, il reprit le chemin de son païs, dans l'inten-
tion d'y mettre en exécution ce qu'il avoit promis : mais
Dieu lui en donna l'occasion plutôt qu'il ne le croioit.
Car en passant par Suze , & aïant été loger chez un de ses
anciens amis qui étoit habitant de cette ville , il lui fit confi
dence du sujet de son voïage , & de la promesse qu'il avoit
faite à Dieu & au souverain Pontife.
II y avoit sur le Mont Epicare , éloigné de Suze de qua
tre lieues , une Eglise qu'Amiz Evêque decettemême ville
y avoit consacrée à l'honneur de saint Michel. Ce lieu éioit
très propre par fa grande solitude à servir de retraite à de
saints Religieux , qui désabusés de la vanité du siécle , vou-
droient s'y consacrer au service de Dieu , & renoncer en
tièrement au monde. Hugues aïant déclaré son dessein à
son ami, celui-ci lui conseilla de l'executer en cet endroit,
& Dieu fit connoître à Hugues & à son épouse par plusieurs
songes que c'étoit fa volonté. C'est pourquoi fans hésiter
aïant visité le lieu , ils furent trouver Hardoin , Marquis ôc
Seigneur de cet endroit , & lui demandèrent permission de
faire bâtir un Convent fur cette montagne^n lui païant tout
ce qu'il seâhaiteroit pour le terrain qu'ils emploïoient
à cet édifice- Ce Prince les reçut avec toutes les marques de
distinction convenables à des personnes de leur mérite Sc
de leur qualité, & leur accorda leur demande de la ma
nière du monde la plus gracieuse , sans pourtant refuser
l'offre qu'ils lui faisoient de lui en faire le paiement , plutôt
Îtour empêcher qu'on ne leur en disputât dans la fuite lapos-
ession que par raison d'intérêt.
Hugues aprés avoir si heureusement réussi , & aprés en
avoir conféré avec un saint Solitaire , nommé Jean ( qui
abandonnant son Evêché de Ravenne , s etoit reciré fur le
Mont Caprafe, voisin de celui que Hugues avoit acheté )
retourna fort content chez Ion hôte , & songea à qui il pour-
roit confier la garde dece lieu , pendant qu'il iroit en Fran
ce pour prendre les mesures nécessaires pour faire son éta
Ff ij
ii8 Histoire des Ordres Religieux ,
Conor: - bliíTement. Il crût ne pouvoir mieux faire que de le mettre
cViti. " entre les mains d'un faint Religieux , nommé Advert , ou
felon quelques autres Arves , qui aïant été Abbé du Mona
ftere de faint Pierre de Leza , en avoit été chaiTé par les
Moines qui ne pouvoient fouffrir la fainteté de fa vie , ôc
les reproches qu'il leur faifoit du dérèglement de leur con
duite. Ce faint Religieux fe trouvant par hazard à Suze ,
& n'aïant point de Monaftere , accepta fort volontiers l'offre
que lui fit Hugues , fe retira fur cette Montagne > & y fie
quelques petites maifons champêtres , autant que l'irrégula
rité du lieu le lui put permettre , fe contentant de fore
peu de chofes , & vivant d'une maniere fort mediocre , en
attendant le retour de fon bienfaiteur , qui ne manqua
pas de retourner dans le tems qu'il avoit promis , bien muni
de toutes les fommes neceflaires pour la Fabrique de fon
Monaftere. Il examina de nouveau le terrain j mais recon-
nqiflant qu'il étoit fort inégal & ainfi fort incommode pour
y faire quelque bâtiment regulier , il fut retrouver le
Marquis , & le pria de lui vendre une petite métairie ap
pellee С lufe , qui en étoit peu éloignée , comme étant plus
agréable & plus propre à l'exécution de fon deíTein. 11 l'ob
tint avec la même facilité qu'il avoit eu le premier terrain,
& acheta en mème-tems les heritages qui en étoienc les
plus voifins.
Tout réiiififloit felon les defirs de Hugues ; mais crai
gnant que dans la fuite les Religieux qu'il vouloit mettre
dans ce Monaftere ne fuffent inquiétés , non content d'a
voir l'agrément du Prince , il voulut avoir celui d'Amizon
Evèque de Turin 8c celui du Pape , dont nous ne fçavons
pas polîtivement le nom : car Willaume Moine de Clufe
( de qui nous avons les Mémoires de la fondation de cette
Abbaïe, ) lui donne quelquefois le nom de Silveftre , &
d'autres fois celui de Nicolas.Pour ce qui eit de ce dernier,
c'eft une erreur fort groiîiere : car il eft certain que dans
tout le dixième fiécle , il n'y a pas eu un Pape qui ait porté
ce nom. Que le foit Silveilr^ , cela ne fait pas moins de
difficulté. Car le Pape .deuxième de ce nom, ne commença
à régner que l'an 999. qui feroit trente trois ans après la
fondation de'cette Abbaïe. Or il cft certain qu'outre qu'il
eft fort douteux qu'Hugues ait vécu jufqu'àcetems-Ц , Ц
QUATR I EME PAR.TI E,CHAP. XX. llf
iíest pas vrai-semblable qu'il eût attendu fi long-tems aprés Conçut
la fondation de ce Mona itère , pour demander au Pape la GATION " II. Dï
q LU
permission de faire cet établiílement , d'autant plus que
Willaume en parlant de la construction des Offices 8c au
tres lieux réguliers de ce même Monastère , ( quilelon lui
fut terminé en 966. ) nous donne à entendre qu'il avoit
déja obrenu les Lettres patentes 8c autres privilèges , tant
du Pape que du Souverain. Voilà ce qu'il en dit ; Anno
igitur dccc. lxvi. incarnationis Dominic* , conftruflis ,
ut fertur, tn codent loco felicicer ojjìcinis ccenobialibus prout
<rat pojjibile , cum Me vir illufirù Hugo , in armis firenuus,
jedin D et rébus circa jinem, magis devotus , locum , quemfibi
ut proprium vindicaverat & Apojlolica autboritate feu pr<n-
<eptis regalibus municrat , Abbati dumtaxat ac Monacbis
habendum tradidijfet. Ainsi il est fort douteux que le Pape
de qui il obtint ces Privilèges , portât le nom de Silvestre,
puilque , comme je l'ai déja dit , Silvestre II. ne monta fur
îe Trône Apostolique que l'an $99. trente trois ans aprés
cette fondation.
Le Père Mabillon taxe cet Auteur d'obscurité , & avec
justice , puisque dans la fuite de son discours , il fait naître
encore une autre difficulté au sujet de rétablissement de ce
Monastère de Cluse : car immédiatement aprés avoir dit
que Hugues le donna à un Abbé 8c à des Moines, il ajoute
ces paroles : Pofiquam etiam fanfius Joannes eremitx , née
non dr bona memoris. Advenus Abbas migraient ad Domi-
num , succejjlt et in regimine fratrum conjenj'u & elecltonc ,
vir simplicitatis ac prudentu meiito Benedifîus & nomine :
ce qui donne lieu de douter , si c'est la fondation du Mo
nastère ou I'élection de Benoît qu'il met en $66. Mais com
me le remarque fort bien ce sçavant Bénédictin , il est plus
probable qu'il veut parler de la fondation du Monastère , 8c
non pas de I'élection de cette Abbé , qui n'aïant gouverné
ce Monastère que pendant quarante-quatre ans > n'auroic
pu assister en cette qualité au Concile de Limoge , qui se
rint en 1031. où il est certain qu'il assista la quarante 8c
uniéme année aprés son élection qui fut en 990.
Hugues aïantdonc mis la derniere main à son Ouvrage,
fit venir dans ce nouveau Monastère de saints Religieux ,
qui y vécurent dans l'observance de la Règle de saint Bc-
i}o Histoire des Ordr.es Religieux,
Consul noît,sous laconduitcd' Advcrt qui en fut le premier Abbé,
^nl D> auquel succéda Benoît,dont la vie étoic si innocenteSc siiain-
te,que ses a&ions íembloient plus angéliques qu'humaines.
Sa charité étoit si grande qu'il r-ecevoit fans distinction tous
ceux qui lui venoient demander l'hospitalité. Aussi Dieu
qui dit dans son Evangile , que ceux qui donneront un
verre d'eau froide en son nom en recevront la recompense,
donna la consolation à ce saine Abbé, non feulement de
recevoir un grand nombre d'Ultramontains , qui attirés
par fa sainteté , venoient embrasser le chemin de la péni
tence sous fa conduite 5 mais encore de voir augmenter son
Monastère en biens & en honneurs pendant les vingt - qua
tre ans qu'il le gouverna avec tant de sagesse & de pru
dence que ce même Monastère étoit l'admiration de tout
le monde , par la régularité 6c la sainteté de ses prati
ques.
Mais quelle que soit la ferveur d'un Monastère dansson
établissemeut , elle diminue toûjours à mesure qu'il s'éloi
gne de son origine , si les Supérieurs aufquels Dieu en a
confié la conduite , n'ont foin de s'opposer aux moindres
abus,& d'en éloigner les usages & les pratiques étrangères*
qui quand elles y font une fois introduites , ne peuvent
plus en être déracinées , fans en venir à des remèdes ex
traordinaires , tels furent ceux que l'Abbé Benoît, ( sur
nommé le Jeune , pour le distinguer de celui dont nous ve
nons de parler , ) rut obligé d'apporter dans celui de Clufer
qui avoit déja eu le malheur de se relâcher de fes Obser
vances , dans l'intervalle du tems qui s "étoit écoulé entre
la mort du premier Benoît successeur d' Ad vert , & l'é-
ledion de Benoît le Jeune , qui se fit en 1066. par tous les
suffrages des vocaux , qui partagés en deux ( les uns voulant
un nommé Bertrand , estimé pour ses bonnes mœurs ôc fa
grande science, les autres souhaitant Aie, Prieur du Mona
stère qui se distinguoit par sa sévérité pour l'Obfervance , )
se réunirent enfin en fa faveur.
Ce saint Abbé écoit de la ville de Toulouse,nobIe d'ex
traction , & neveu du dernier Abbé de Cluse , dont on ne
dit pas le nom. 11 avoit été élevé dès fa plus tendre jeunesse,
dans le Monastère de saint Hilaire de Carcassonne , auquel
il avoit été donné par son pere , nommé Bernard , d'où il
Quatrième Partie ,Chap. XX. 131
étoit passé à i'Abbaïe de Cluse pour y vivre dans une plus Co^anr-
grande Observance, ne pouvant souffrir les relâchement du cVu°ï
Monastère où il avoit été élevé.
A peine se vic-il paisible possesseur de son Abbaïe , que
l'Evêque, de Suze lui avoit disputée, qu'il s'étudia à réta
blir l'Observance reguliere,à laquelle il ex hortoit ses Reli
gieux , retranchant peu à peu les abus 6c les déreglemens qui
i'étoient glissés, tant dans leur habillement, que dans leur
manière de vivre , aïant quitté leurs premières pratiques
pour prendre celles des autres Monastères qui s'accommo-
doient mieux a la chair 6c aux sens. Une morale fi opposée
aux inclinations de ces Religieux, 6c le retranchement de
ces pratiques ausquelles ils avoientpris goût, ne manqua pas
de produire beaucoup de murmure 6c de désobéissance ,
qui obligèrent enfin ce saint Abbé à les envbïer dans d'au
tres Monastères , & à se faire de nouveaux disciples dont
le plus grand nombre étant de jeunes Gentilshommes , leur
bonne éducation lui faisoit espérer beaucoup de docilité à
écouter ses instructions 6c encore plus à les suivre. L'efFet
seconda fi bien ses espérances , qu'ils reçurent toutes les
pratiques de pieté qu'il leur prescrivit 6c les observèrent
d'autant plus volontiers, que non seulement il leur servoit
d'exemple 6c demodelle, mais même qu'il en observoitplus
qu'il ne leur en prescrivoit , conservant toujours , nonobs
tant sa grande régularité , beaucoup de douceur 6c de cha
rité pour ses frères 8c une grande dureté 6c rigueur pour
loi-même , ne mangeant jamais ni viande , ni œufs , ni fro
mage , 6c fusant le vin fort 8c agréable comme autant pré
judiciable à l'ame qu'il étoit délicieux aux sens.
II ne dormoit jamais fans son habit qui consistoit en une
punique , une coule 6c une ceinture : il évitoit le sommeil au
tant qu'il lui étoit possible > 6c passoit ordinairement le tems
qui lui restoit aprés Matines , dans l'Eglise aux pieds des
Autels à prier la Majesté de Dieu qui étoit tout l'objet de
son amour. Son remède dans les maladies étoit le jeûne , il
faisoit trois Carêmes pendant lesquels il nequittoit point un
cilice fort rude 6c fort long. II disoit la Messe avec tant de
dévotion qu'il paroissoit hors de lui-même 6c tout absorbé
en Dieu : 6c il ne souffroit point qu'on dît d'autres Messes
pendant la conventuelle, afin que tout le monde pût assister
131- HrsToiRE des Or.dr.es Religieux,
Congre - à un même sacrifice. Ilavoittant de charité ^pour les hôtes
CtisE. &. les pèlerins , que non seulement il les gardoit les semaines»
les mois & les années , mais encore à leur départ il avoic
foin de leur fournir de l'argent 8c des commodités , pourfa-
ciliter leur voïage. Aussi merita-t'il d'en recevoir des lettre»
de congratulation de Grégoire VII. & de l'avoir pour dé
fenseur contre l'Evêque Cunipert , qui persecutoit son Mo
nastère , auquel ce souverain Pontife écrivit une lettre très
» forte à ce sujet , dans laquelle il se plaignoit de ce qu'il étoic
» ennemi de la paix & de l'union qui étoient le propre des ser-
- viteurs de Dieu , lui disant de plus que l'on ne donnoit pas
» la puissance aux Evêques, pour opprimer à leur fantaisie
» \cs Monastères qui se trouvent dans leurs Diocèses , &pour
w ruiner le culte de Dieu & empêcher les observances regu-
" lierespar un abus de leur autorité : que ce n'étoit que pour
" cette íeule raison que l'on exemtoitles Religieux de la ju-
"* risdiction des Evêques : qu'ainfi il prît garde que par ses
" vexations injustes & malicieuses , il ne l'oDligeât à soûmet-
* tre l'Abbaïe de Cluse au lâint Siège : qu'U lui ordonnoit
" de se présenter au prochain Sinode , pour y rendre compte
" de fa conduite fur ce sujet , & qu'en attendant il eût à rele-
w ver les Religieux de l 'interdit qu'il a voit fulminé contre
" eux : sinon,qu'il les déclaroit dès lors absous.
Mais nonobstant la vie sainte &c innocente de ce serviteur
de Dieu , & malgré la Lettre du Pape , cet Evêque ne laissa
pas de le persécuter , le fit chasser de son Abbaïe , & le fit
f>rendre prisonnier par les soldats du Roi d'Allemagne qui
ui firent toutes les insultes imaginables , & qui lui en au-
roient fait encore bien d'autres , si la Marquise Adélaïde
Fille de Manginfroid Marquis de Suze , & épouse d'Odon,
( qui avoient fondé un des Monastères soumis à l'Abbaïe
de Cluse ) ne l'eût fait délivrer de leurs mains , dont à peine
fut-il sorti & retourné à son A bbaïe,où il esperoit finir sesjours
en paix , qu'il fut encore persécuté par Willaumc successeur
de Cunipert , ôc par Grégoire Evêque de Verceil, auquel
il avoit refusé de dire la Messe dans son Eglise , parce qu'il
étoit Schismatique,
Le Monastère de Cluse aïant repris malgré tous ces trou
bles fa première ferveur , redevint la bonne odeur de Jesus-
Christ , ensorte qu'il auroit été à souhaiterpour son bonheur
que
Quatrième Partie , Chap. XX. 233
que ce saine Abbé eut vécu plus long-tems 5 mais Dieu qui Congri.
voulok récompenser ses travaux & ses souffrances , Pappella cuvst. °*
à lui le premier jour de Juin , veille de la Pentecôte de Tan
née 10571. Malgré toutes ses maladies , qui furent très lon
gues & très cruelles, il ne voulut jamais rien diminuer de
les austérités , se faisant même porter la nuit à Matines par
trois Frères , & ne voulant jamais consentir à mander de la
viande , dont il avoit besoin , à cause d'une plaïe tres consi
dérable, dont il souffroit beaucoup depuis long-tems , ne
répondant jamais autre chose à ceux qui l'en íollicitoienc ,
sinon qu'il n'avoit garde de manger de la viande , étant
si proche de la mort, que son corps ne meritoit aucun sou
lagement ni aucun remède. En effet,ilen faisoit tant de mé
pris , aussi" bien que de la vie , que voïant approcher le mo
ment de fa mort , qu'il avoit prédite , & qu'il louhaitoit avec
autant d'ardeur que les gens du monde la fuient & la crai
gnent j il commença à chanter d'une manière tout-à-fait
mélodieuse , cette Antienne de l'Ofnce de saint André ,
Domine Jefu, Magijler bone , Juscipefpiritum meumin pace »
& après lavoir repeté trois fois-, il rendit l'esprit à son Créa
teur , regreté de tous les Religieux de son Abbaïe , dont it
avoit rétabli Phonneur , par la pieté & le zele avec lequel il
y avoit remis la Régularité . & î'Observance, aussi- bien que
par la sainteté de sa vie.
Cette Abbaïe devint dans îa fuite fort célèbre & puis
sante par les libéralités de plusieurs Empereurs , Rois èC
Princes qui lui donnèrent de grands Privilèges & augmen
tèrent beaucoup ses revenus : les- Evêques de Turin ne con
tribuèrent aussi pas peu à son agrandissement en lui soûmet-
tantplusieurs autres Abbaïes & plusieurs Eglises : en forte
que selon la Bulle de Confirmation que lui donna Inno
cent 1 1 1. en 1216. il y avoit plus de 140. Eglises quien dé-
pendoient, entre lesquelles íly avoit les Abbaïes de Pigne-
rol , de Câvoitrs , de Caramánie , de saint Christophe, dans
le Diocèse d' A st en Piémont , & en France , P Abbaïe de
saint André lès A vignon , saint Jean de Narbonne , saint
Hilaire de CarcaíTonne, & saint Pierre de la Cour , autre
ment dit Mafgrenier à Toulouse.
Plusieurs Souverains Pontifes accordèrent de très grands
Privilèges à ce Monastère & aux Abbés qui le gou vernoient
Tome F, * "G g
*
134 Histoire des Ordres Religieux,
Congre avec titre de Chef & General de l'Ordre de saint Benoît ,
îlu'se DE aiantcous droit de provision , nomination , approbation,vi-
íite , correction de mœurs & autres privilèges & prérogati
ves dont jouissent les Généraux & Chefs d'Ordre, droits Sc
privilèges qu'ils ont toujours conservés fur tous lesBenefìces
de la dépendance de cette Abbaïe , à l'exception de la nomi
nation de çeux ausquels le Roi de France a droit de nom
mer , par le Concordat fajt entre le saint Siège , & Sa Ma
jesté très Chrétienne : ce qui n'empêche pas que ces Ab-
baïes ne reconnoissent l'Abbé de Cluse , comme leur Chef
& General, & qu'elles ne lui soient soumises en cette qualité.
Les principaux privilèges de cette fameuse Abbaïe , pour
le spirituel , consistent dans la jurisdiction dont jouit son Ab
bé , sur tous les Bénéfices qui en dépendent fur lesquels il a
toute Tau torité attribuée aux Evêques & autres Ordinaires
restant soumis immédiatement au saint Siège 8c exemts de
la jurisdiction de l'Evêque de Turin & de tout autre Prélat.
L'Abbé peut se faire consacrer par quelque Evêque que
çesoit avec l'agrément du Pape. Les Moines des Monastères
de la Congrégation ne peuvent être excommuniés ni inter
dits par aucun Evêque : ils ont droit de se faire ordonner ,
& de faire administrer le saint Chrême,consacrer les Autels ,
dédier les Eglises dans leurs Monastères & dans le bourg de
saint Ambroise par quelque Evêque que ce soit, pourvû
qu'il soit Catholique. Les Evêques ne peuvent juger les
causes du Monastère , s'ils ne font députés du Pape : ils ont
droit de pourvoir aux Cures de leur dépendance, &les Evê
ques aulquels ils présentent ceux qu'ils ont choisis pour
Curés , font obligés de les approuver, s'ils les trouvent íuffi-
íamment capables. Cette Abbaïe est exemte par ces mêmes
privilèges , de païer aucune dîme.
Les droits temporels de l'Abbé de Cluse ne cèdent en rien
aux spirituels > car il possède le bourg & château de saint
Ambroise avec plusieurs Terres qui dépendent de la même
ChâtelIenie>comme font la Cluse , Vayes , saint Antonin ,
Celles, Chavres , Novarel , la Terre & le Château de Javen,
& quelques Terres qui dépendent de fa Jurisdiction & de
son Fief,commeest Valioya,une partie de la Coasse , qui est
de son arriére Fief , & quelques autres Terres qui font dans
le voisinage. 11 est vrai que les guerres & les troubles dont
3+
r

Quatrième Partie , Chap. XX. 135


ces païs ont été accablés , ont bien apporté du changement Comom.
tant dans le spirituel que dans le temporel 3 car outre que ciusí. D*
plusieurs Monastères qui étoient de la dépendance de cette
Abbaïe se sont soustraits de son obéissance , ses Abbés ne
jouissent plus de tous ces droits temporels : cependant ils
ne laissent pas de joiiir de beaucoup de privilèges , nonob
stant le grand changement de cette fameuse Abbaïe,qui après
avoir fait l'admiration de tout le monde tant par fa sainteté
que par son autorité sur tant de Monastères qui lui étoient
íoûmis,est devenue à un tel état d'anéantissement, quelle est
réduite à servir de logement à un seul Prêtre séculier , qui
y est entretenu par le Chapitre de Gavenne , auquel elle a
été donnée. Elle a été gouvernée depuis son établissement,
{>remierementpar des Abbés électifs qui se sont distinguéspar
eur mérite &. par leur sainteté, 6c dans la fuite , par des Ab
bés, que la qualité rendoit respectables, étant pour la plupart
Cardinaux, Princes , ou au moins de grande qualité,comme
il est facile de le voir dans un livre intitulé , Historia Cbrono-
logtca S. R. Ecclejt£ Cardinalium , Archiepijcoporum Episco-
porum & Abbatum Pedemontan^religionis. C'est présente
ment , selon les Mémoires que nous en avons reçus de Pié
mont , le Seréniffime Prince Eugène de Savoye , qui en est
Abbé.
Quant à la manière de vivre de ces Religieux , il est fort
difficile d'en avoir aucune connoissance. Les guerres conti
nuelles de ce païs aïant ruiné cette fameuse Abbaïe & disper
sé ses Religieux, les Monastères qui en dépendoientont changé
leurs anciennes pratiques & observances, en forte qu'on n'en
peut rien découvrir,non plus que de l'habillement. Tout ce
que nous en avons pû sçavoir par desMemoircs venus dePié-
mont,c'est qu'ils étoient habillés de noir comme on le voit en
core dans la sépulture de ces anciens Moines, où on les trou
ve encore en chair & en os, revêtus de leur habit Monachalj
mais le tems qui a épargné les corps n'en a pas fait de même
des habits , dont il est difficile de pouvoir bien distinguer la
forme. Ce que nous avons de plus positif fur cet article , est
tiré de certaines Constitutions & Ordonnances que le Prince
Maurice Cardinal de Savoye qui en étoit Abbé en 1631. fie
pour les Moines de cette Congrégation qu'il avoit intention
de remettre dans fa première splendeur. Selon ces Ordonnan-

f
136 Histoire des Ordr.es Religieux ,
OupREnisces , il leur étoit défendu de se servir d'écofe de soïe j mais
^ amaldu- ys jevojent avoir des habits modestes, & ils étoienc obligés de

porter la couronne Monachale : ils dévoient porter aux Offi


ces leurs bonnets carrés &. le domino avec le scapulaire , le
tout suivant leurs Statuts , fondations & Règles , & ils ne
pouvoient aller aux champs fans leur soutanne & sans leur
scapulaire. Outre cela les jeux de carte , le maille, la chasse
& autres exercices & jeux scandaleux leur étoient défendus,
M. le Clerc , Conseiller , & Agent de son Altesse Roïale
de Savoïeen la ville de Lyon, & Secretaireen Chef de ladite
Abbaïe 6c ses dépendances , rapporte ces Statuts conjointe
ment avec d'autres qui concernent le gouvernement de cette
Congrégation , auffi bien que les Bulles de cinq Papes , en
confirmation des privilèges qui lui avoient été accordés par
quinze de leurs prédeceueurs, outre plusieurs Arrêts du Roi
en faveur de ces Abbés. Nous donnons ici l'habillement des
Religieux del'Abbaïede Cluse tels qu'ils font représentés
dans quelques anciens monumens de l' Abhaxe de saint An
dré-lès-Avignon, qui étoit de íà dépendance.
Le Clerc , Chronica Feàemontana. Joann. Mabilion , An
nal. Ordinis Bend. Tom III. 40. & 50. Mémoires venus de Pie,
mont.

Chapitre XXI.
De l'origine des Camaldules, avec U Vie de S, Romuald,
Fondateur de cet Ordre.

ENtre toutes les Congrégations qui ont fait Porne-


ment de la vie Monastique , &. le sujet de 1 admiration
. du monde Chrétien , par l'austerité de leurs pratiques & par
la sainteté de leur vie , celle des Camaldules doit tenir un
des premiers rangs, puisque les saints Religieux qui la com-
Í>osent observent tout ce qu'il y a de plus rude $£ de plus
evere, tant dans la vie Coenobitique que dans la vie He-
xemetique , dont ils ont embrassé la pénitence & les mortifi
cations , fans s'embarrasser '.J.es douceurs qui modèrent les
peines de ces deux états , dont ils font également profession,
suivant en cela l'exemple de saint Romuald leur Fondateur,
quia excellé dans l'un & dans l'autre par laprati^ue de
toutes sortes de vertus.
Quatriem e Partie r Chap. XXI. 137
Ce Saint étoit natif deRavenne,& descendoit de l'illustre °R
Maison de ses Ducs j son pere s'appelloit Serge. Ses premiè
res années ne furent pas des mieux réglées : car à peine eut-
il atteint Page de discrétion , qu'il s'abandonna aux vices
qui ont coutume de s'emparer du cœur des jeunes gens,qui
s'y laissent d'autant plus emporter , qu'ils font secondés par
les biens de la fortune , qui leur donnent les moïens de con
tenter leurs passions. Mais Dieu qui avoit destiné Romuald
pour être le Restaurateur de la Discipline Régulière, & qui
youloit se servir de sa voix pour appeller les pécheurs au
désert , leur enseigner & préparer les voies du Seigneur , 6c
à se remettre dans le chemin du salut , n'abandonna jamais
son Serviteur à ses propres passions : en forte que nonobstant
les plaisirs de la chair , & les divertissemens de la chasse,qui
faisoient toute son occupation , il lui donnok de continuels
remors de conscience, qui tle faisant rentrer en lui-même ,
lui faisoient faire de fermes résolutions de s'en retirer , ÔC
d'être plus fidèle à fa Divine Majesté. C'est à quoi il fe sen-
toit principalement porté , lorsque poursuivant quelque bête,
il se trouvoit dans quelque endroit solitaire & champêtre ,
que l'épaisseur de la foret rendoit inaccessible aux hommes :
car pour lors par un effet de la grâce qui illuminoit son en
tendement, & échauffoitfon cœur> il songeoitau bonheur
& au repos dont joùiroit une ame qui ivoudroit s'attacher
uniquement à Dieu , en renonçant au monde & à ses faux
plaisirs , & soupiroît après la vie à laquelle il étoit destiné ,
quoique pour lors il n'en eût pas encore formé le dessein.
Jusqu'alors il n'y avoit eu dans Romuald qu'une idée
fort legere d'abandonner le vice , & de suivre la voix du
Seigneur , qui se manifestoit à lui par ses inspirations, &
par les bons désirs qu'il excitoit dans son cœur : mais le
tems auquel Dieu avoit déterminé fa conversion étant venu,
il se soumit á la grâce, rechercha avec empressement la vie
qu'il estimoit , sans avoir envie de l'embrasser, ne songea
qu'à se consacrer à Dieu & à renoncer au monde : ce qui
arriva de la sorte. Son pere avoit eu plusieurs difficultés
avec un de ses parens au sujet d'un héritage , dont i's se dis-
putoient la possession. Ne voïant point de jour à un accom
modement , ils se résolurent de terminer leur différend par
Un combat singulier i & effectivement en étant venus à l'et
G g iij
138 Histoire des Ordr es Religieux,
Okdredh xecution, Sersre tua son ennemi & son parent. Romuald,
Camaidu- . ■ ' > 0 s 1 I • I /1 •
ies. qui avoit ete prêtent a ce combat, quoique maigre lui , ne
l'aïant fait uniquement que pour obéir á son pere, qui la-
voit menacé plusieurs fois de le déshériter , s'il continuoit à
ne vouloir pas s'intereíTer dans la querelle , sitôt qu'il vit for*
parent tué , il eut horreur de cette action ; & quoiqu'il n'eût
point coopéré à fa mort , il ne laissa pas d'en être si vivement
touché , qu'il en prit fur foi toute la pénitence , & fe retirâ.
pour cet effet au Mont-Caffin , pour expier ce crime dont il
étoit innocent ,1'esoace de quarante jours, comme c'étoit la
coutume des assassins.
Pendant que Romuald étoit dans ce saint lieu , où il ne
pensoit qu'à finir fa pénitence pour retourner dans la maison
de son pere , il fit amitié avec un Frère con vers,qul dans les
conversations qu'il avoit tous les jours avec lui, failoit foa
poíîìb'e pour l'engager à quitter lé monde j mais c'étoit inu
tilement : les liens qui l'y tenoient attaché étoient encore trop
forts pour être rompus par les discours que ce bon Frère
lui faifoit, autant que fa capacité le luipouvoit permettre :
ce changement ne pouvoit venir que de la droite du Très
haut. Auísi ce saint Religieux voïant le peu d'effet de fe»
paroles , eut recours à Dieu , & rempli de confiance en fa
bonté & en fa miséricorde pour les pécheurs , dont il étoic
persuadé qu'il ne veut pas la perte ,■ mais la conversion : il
demanda à Romuald ce qu'il lut donneroit si la nuit suivante
il lui faifoit voir saint Apollinaire tout resplendissant de lu
mière. Celui-ci ne fit point de difficulté de lui promettre que
fi le ciel vouloit le favoriser de cette grâce , il renonceroit au
monde, & fe consacreroit entièrement à Dieu , &L que poue
cet effet il confentoit à passer avec lui la nuit suivante en priè
res dans l'Eglife du Monastère on ils resteroient tous deux,
après que les autres Religieux de la Communauté fe seroient
retirés. Dieu qui dit dans son Evangile qu'il se trouve au
milieu de deux ou de trois assembles en son nom , & qui
avoit résolu de faire de Romuald un vase d'élection,exauça
la prière de ce bon Religieux , & leur fit apparaître S. Apol
linaire environné des raïons de la gloire dont jouissei/t les
Bienheureux dans le Ciel. Une grâce si singulière commença
à ébranler Romuald,auquel ce Serviteur deDieu ne donnoit
point de relâche, le sommant continuellement d'exécuter sa
Quatrième Partie , Çhap. XXI. 235
promesse j laquelle il différois toujours d'accomplir jusqu'à Ordre»^
ce qu'enfin aïant eu une seconde vision semblable à la pre- CAMAt De
LES.
rniere , selon qu'il l'avoit désiré , il ne put plus, résister à la
grâce , 6c commença à se rendre assidu a la priere,passant les
nuits aux pieds des Autels, où il demandoit à Dieu par les
torrens de larmes qu'il versoit , plutôt que par ses paroles ,
qu'il disposât de lui selon sa sainte volonté- Enfin un jour
qu'il le raisoit avec plus d'ardeur & avec tant de larmes ,
qu'il ne pouvoit les retenir , son coeur fut rempli d'un si
grand amour de Dieu , que méprisant toute autre chose que
lui , & résolu de se consacrer à Ion service,il se prosterna aux
pieds des Religieux de cette Abbaïe,en leur demandant avec
autant d'empressement que d'humilité l'habit de Religion.
Ses larmes n etoient que trop suffisantes pour attendrir ces
mêmes Religieux , & pour les exciter à lui donner ce qu'il
demandoit avec tant d'instancejmais la crainte qu'ils avoient
•de son pere , qui étoit autant violent qu'il avoit d'authorité ,
les empêcha de lui accorder fa demande, jusqu'à ce qu'enfin
Romuald aïant imploré le secours de l'Archevêque de
Ravenne » qui avoit été autrefois Abbé de cette Abbaïe , il
fut enfin reçu à la recommandation de ce Prélat , dont l'au-
thorité mettoit les Religieux à couvert de ce qu'ils auroient
pu craindre de Serge.
A peine Romuald fut revêtu de oe saint habit,qu'il com
mença à paroître tout autre, & à servir de modelé de perfe
ction aux plus anciens Religieux , dont plusieurs étant fort
relâchés dans les Observances Régulières , Sc ne pouvant
souffrir qu'il se distinguât si fort au dessus d'eux par ses pra
tiques de pieté encore moins les reproches qu'il leurfai-
íbit de leur dérèglement, résolurent de s'en défaire à quel
que prix que ce rut , & machinèrent fa mort. Romuald en
etant averti par un des complices auquel Dieu donna un re
mors de conscience , prit les mesures pour éviter l'effet de
leur mauvais dessein j & aïant appris dans le même tems qu'il
y avoit proche Venise un saint Solitaire nommé Marin qui
vivoit avec beaucoup d'édification 6c de sainteté , il crut ne
pouvoir mieux faire ( tant pour contenter son zele pour la
perfection , que pour fuir un lieu , où sa vie n'étoit pas en
fureté ) que d'aller le trouver pour vivre fous fa conduite.
II en demanda donc la permiílìon à son Abbé & auxKcti
*4° HlStOl'RE DESORDRES ReLIGTEUX,
OR-DBtms gieux,qui la lui accordèrent d'autant plus volontiers que fa
c»maldu- yje penitente &austere étoit un reproche continuel de leurs
dereglemens. ì 1 partit donc fort content , & fut se jetter aux
pieds de Marih,qui le reçut fort volontiers.Ce Solitaire étok
doué principalement d'une grande simplicité d'esprit & pure
té de cœur , auífi-bien que d'un grand amour pour le bien )
mais comme il n'avoit jamais eu aucun Maître dans la vie
spirituelle , il avoit peu de manières pour Penseigner aux au
tres , en forte que quelquefois après que saint Romnald eût
établi son Ordre , il racontoit à les Disciples par manière de
divertissement ses manières rudes & peu polies.
Entr'autres pratiques de dévotion 6c de pieté que prati-*
quoit Marin , il ehantoit tous les jours le Píeautier : & pour
ect effet, il avoit coutume de sortir souvent avec son Disci
ple , & en se promenant dans fa solitude , il ehantoit une
partie de ces Pseaumes , quelquefois il se reposoit sous un
arbre , & y ehantoit cent Pseaumes j ensuite il alloit à un
autre , oii il en ehantoit un pareil nombre ou environ- : ce
qu'il eontinuoit jusqu'à ce que tout fut fini > & pour lors il
le mettoit vis- à- vis Romuald , qui ne fçachant pas encore
tout le Pseautier par cœur , à chaque mot qu?il y manquoit»
Marin lui donnoit un coup de baguette sur l'oreilkì gauchey
pour l'accoûtumer à la mortification & à la pénitence. Le-
Disciple souffrOit ce châtiment avec beaucoup d'humilité ;
mais s'appercevant qu'il perdait l'ouïe de ce côté-là , il priai
íbn Maître de le frapper à l'oreille droite. Marin faisant re
flexion sur la vertu de son Disciple , & considérant avec
3uelle douceur & quelle patience il- avoit souffert la rigueur
e son austérité , il commença à le respecter.
Pierre Urseole Duc de Venise, étoit monté à cette Di-*
fnité par le crime. Vital Candidien son prédécesseur , étant
evenu suspect aux Vénitiens , ils conspirèrent contre hii, &c
sesolurent de le tuer : mais comme il se tenoit sur ses gardes,
ils s'avisèrent de brûler la maison de Pierre Urseole , conti-
guë au Palais de saint Marc, après avoir obtenu pour cela»
ìon consentement,. en lui promettant de le faire Ducjce qui
s fut exécuté.- Vital Candidien étant sorti du Palais avec fa;
famil'e pour éviter les flammes , fut tué par les Conjurés* &
Fierrc Urseole iwis à fa place. Mais aïant satisfait sonambi-
ùop, U fut tourmenté par les remords de fa conscience, & sa
repentit
Quathieme Partie , Chap. XXT. 141
repentit de son crime. Pour l'expier,il demanda conseil à Or»r?df*
Guarin , Abbé de saint Michel de Cusan en Catalogne, qui ^f1***"
se trouvoit à Venise , où il avoit passé y allant en plusieurs
lieux de dévotion. Ce saint Abbé lui conseilla de renoncer à
sa Dignité mal-acquise. Marin & Romuald qu'ils consultè
rent , furent outre cela d'avis qu'il devoit embrasser la vie
Monastique. Urfeole se déroba donc secrettement à sa fem
me & á sa Famille , & avec un de ses amis nommé fean Gra~
denie , il alla joindre l'Abbé Guarin , qui étoit resté avec ces
deux faines Ermites. S'etant embarqués tous cinq , ils arri
vèrent en Catalogne au Monastère de S. Michel de Cufan;
Pierre Urseole & Jean Gradenic se rendirent Religieux dans
ce Monastère , auprès duquel Marin & Romuald se retirè
rent dans un Ermitage , où ils continuèrent à mener une vie
très austere,& au bout d'un an les deux autres se joignirent à
eux. Romuald se distingua tellement par son zele, qu'il de
vint bien-tôt leur Maître , & Maria lui-même se soumit à sa.
conduite. Pendant un an Romuald ne prit par jour qu'une
poignée de pois chiches cuits , & pendant trois ans- , lui &
Gradenic vécurent du bled qu'ils recuëilloient par leur tra
vail. Outre deux Carêmes que Romuald & ses Disciples
obfervoient très sévèrement,, ils jeânoient deux ou trois foia
ta semaine pendant le reste de Tannée j il permectoit feule
ment de manger des herbes 5 mais il leur défendoit de passer
qn jour entier fans manger , quoiqu'il le fît souvent lui-
même.
Pendant que saint Romuald derneuroít en1 ce Heu , le
Comte Oliban , à qui le Monastère de Cusan avoit apparte
nu , le vint trouver , & lui raconta tonte fa vie, comme en;
Confession , afin qu'aidé de ses conseils , il pût prendre les
moïens de se sauver : ce qui, selon l'avis du Saint, ne se pou>
vant farre qu'en embrassant la vie Monastique , il renonça a
toutes choies > & sousprétexte de pelerinagcil alla au Mont-
Caffin , où il se fit Religieux. Il eut pour Compagnons de
son voïage l'Abbé Guarin , Jean Gradenic & Marin. Ro
muald devoit être aussi de ce voïage : mais aïant appris que
Serge son père , qui s'étoit fait Religieux dans le Monastère
de saint Severe proche Ravenne, s'en repentoit , ôc vouloir
retourner dans le mondcil résolut d'aller a son secours. Les
Catalans apprenant queRomuaid songeoit à quitter leur pais,
lomcV.^ tìh-
Histoire dïs Ordres Relkh^ujt,
ORDRfPrsen furent extrêmement affligés j & par une conduite aiTez
Camaldu bizarre, Us refolurent de tuer le Saint , afin d'avoir au moins
íes Reliques après fa mort , puifqu'ils ne pouvoientle rete
nir vivant- Mais Romuald en étant averti , fe rafa entière
ment la tête > & comme les Meurtriers approchoient de fa
cellule , il fe mit à manger dés le grand matin avec tant d'a
vidité , que croïant qu'il avoit perdu l'efprit , ils fe retirèrent
en le méprifant. Le Saint s'étant fauvé par ce moïen , partit
pour l'Italie , nuds pieds , & n'aïant qu'un bâton à la main.
Etant arrivé au Monaftere de faint Severe , il trouva fon
pere qui étoit toujours dans la refolution d'en fortir , & de
retourner au fiécle. Ne pouvant rien gagner d'abord fur fon
cfprit , il entreprit fa converiion avec tant de zele , qu'il lui
• mit les fers aux pieds , & l'enferma dans une prifon , où il
le retint plufieurs jours j & à force de jeûnes , d'oraifons fit
de prenantes exhortations , il lui fit enfin concevoir une
grande douleur &: une véritable contrition de ce qui s'étoit
paiTé , & Serge mourut faintementdans ce Monaftere,après
y avoir vécu avec beaucoup d'édification. Les Hiftoriens de
l'Ordre des Camalduies le mettent au nombre des Saints
de leur Ordre : mais cet Ordre n'étoit pas encore commen
cé quand il mourut , & il ne demeurait pas dans un Ermi
tage > mais dans le Monaftere de faint Severe , qui étoit
fitué entre celui de Clafle Se la ville de Ravenne.
Saint Romuald aïant fait changer de refolution à fon
pere S£ affermi fa vocation , demeura quelque tems au
Monaftere de ClaiTe : mais l'amour de la folitude fit qu'il
le retira proche un marais voifin , dans un lieu appellé le
font de Pierre , où il bâtit une petite cellule. 11 alla enfuite
dans un autre lieu appellé Bagno , où il bâtit le Monaftere de
faint Michel. Un Seigneur lui aïant envoie fept livres
d'argent pour les neceflités de fon Monaftere , il en envoïa
foixante tous à celui de Palatiole , qui avoît été brûlé il
n'y avoit pas long-tems. Ce qui aïant irrité les Religieux
de faint Michel de Bagno, qui d'ailleurs ne pouvoient s!ac-
coûtumer à íes aufterkés , ils le frappèrent , & l'obligèrent à
le retirer.
Il alla fur une haute montagne dans le Duché d'Urbin,
d'où il paffa après à Pereo , petite iile éloignée de douze
jnilles de Ravenne, où iljdjemeuxa jufgu'à ce que ГЕтре
Quatrième Partie , Cita p. XXI, zqy
rettr O thon III. voulant réformer l'Abbaïede Classe, l'o- q*™*™*
bligea de prendre le Gouvernement de ce Monastère, après u*,
qu'il en eut été élu Abbé par les Religieux. II s'appliqua à
y rétablir l'Observance exacte de la Règle , fans donner au
cune dispense en faveur de la Noblesse , ni de la science y
comme on avoit fait jusques-là. Cette sévérité fit bien- tôt
repentir Les Religieux de l'avoir élu , & excita leurs mur-
muresjils murmurèrent fortement contre le Saint,qui voïanr,
qu'il ne pouvoit les convertir » vint trouver l'Archevêque de
Ravenne & TEmpereur devant Tivoli y qui étoit assiégé par
ce Prince , en présence duquel il jetta le Bâton Pastoral , ÔC
renonça à TAobaïe : il sembloit que la Providence l'eûr
envoïé pour sauver les habitans de cette ville , en leur per
suadant de íé rendre à TEmpereur , afin d'éviter íe châti
ment que meritoit le crime qu'ils avoient commis, en faisane
tuer leur Duc : ce qui leur réussit heureusement,puisque ce
Prince se contenta qu'ils fissent abbattre une partie de leur»
murailles , lui donnassent des otages , & livrassent les meur
triers du Duc à ía mere.
Pendant que ce Saint demeuroit à Pereo , l'Empereu^à f»
sollicitation , y bâtit un Monastère en l'honneur de saint
Adalbert. Boleflas , Roi de Pologne,aïant envoïé aussi dans,
le même tems des Ambassadeurs à TEmpereur y pour lui
demander des Missionnaires,qui instruisissent ses Sujets des>
Mystères du Christianisme , ce Prince s'adressa à saint Ro-
muald pour lui fournir des hommes Apostoliques. Le Saint
qui ne crut pas devoir refuser une demande fì juste & û
avantageuse pour 1 avancement du Roïaume de Dieu,aïanc
propose cette œuvre de charité à ses Disciples,il s en trouva
deux qui s'y offrirent, dont l'un s'appelloitjcií,<z# , & l'autre
Benoit , qui n eurent pas le bonheur de mettre en exécution
leurs bons desseins , aïant été tués par des voleurs en ce
pais- là. Saint Boniface , l'un des Disciples de ce saint Fon
dateur , & qui demeuroit encore à Pereo , fut aufli envoïé
pour convertir les Russes à la Foi Catholique.
Mais pendant que les Disciples de nôtre Saint s"em-
ploïoient à la conversion des Infidèles, il bâtissoit des Mona
stères en Italie y il en fonda deux en I strie , l'un à Bifolco
l'autre à Parenzo í il demeura quelque tems dans ce dernier
où il reçut un fi grand don de larmes y qu'il n oioit célébra
H h ij
a44 Histoire des Ordres Religieux,
c'avu*^5 ^a ^e^e en public. H en sortit pour al er à Bifolco, sur l'ia-
Ihs. stanrc prière que les Religieux de ce Monastère lui avoienr
. faite de ios venir voir i mais y trouvant les cellules trop ma
gnifiques , il ne voulut loger que dans une qui n'avoit que
quatre coudées , & n'aïantpû.persuader à ces Religieux de
le soumettre à la conduite d'un Abbé , il les quitta & envoïa
demander une retraite aux Comtes de Camerino qui lui of
frirent avec joie toutes les Terres de leur Etat:il choisit. un
lieu nommé Val de Castro , qui est une plaine fertile &c bien
arrosée , .entourée de montagnes & de bois. Il y avoit déja
une petite Eglise & une .Communauté de Pénitentes qui lui
cédèrent la place. Romuald commença donc à y bâtir des
cellules & à y habiter avec ses Disciples , il y fît en peu de
tems des fruits incroïables. On venoit à lui de tous côtés
cheçcher la pénitence ; le.s uns donnoient leurs biens aux
pauvres ., les autres quittoient le monde entièrement pour .
embraser la vie Monastique. Et tous à Pexemple de ce grand
homme n'étoient plus occupés que de leur salut & de l'éter-
íiité-
Saint. Romuald quitta Val de Castro, y laissant ^uelques-
uns de ses Disciples & passa au pais d'Orviette , où il bâtit
un Monastère fur les terres du Comte Farulfe , où il attira
lin grand nombre de personnes qui s'y firent Religieux. II y
pn eut même plusieurs distingués par leur nobleste , entre
lesquels fut Gui, fils du Comte Farulfe, qui ne pújc résister
aux exhortations & au zele de saint Romuald qu; étoit si
grand pour la conversion des hommes qu'il fembloit qu'il
youlut changer tout le monde en désert , &. engager tous les
hommes à la vie Monastique.
Aïant appris le martyre de saint Boniface son Disciple
<tué par les Russes Tan loop. il sentit un fi grand désir de
répandre son sang pour Jesus-Christ , qu'il résolut aussi-tôt
d'aller en Hongrie. Mais l'execution de son dessein fut un
peu retardé à cause de deux Monastères qu'il 6t bitir , l'un
auprès de la rivière d'Esino £c l'autre près la ville d'Ascoli,
Ensuite aïant obtenu la permission du saint Siège , il partit
avec vingt-quatre Disciples 3 dont deux avoient été sacrés
Archevêques pour cette Mission , aïant tous un si grand zele
çour le salut du prochain qu'il lui étoit difficile d'en mener
fçnoins. AJais lorsqu'ils furent entrés en Hongrie , RomualdJ.
Quatrième Partie , Chap. XXT, 145
Fut attaqué d'une maladie qui l'obligea de s'arrêter. 11 se Ordiedw
portoit bien lorsqu'il se mettoit en état de s'en retourner , & Camaldu-
retomhpit malade lorsqu'il voulou passer plus avant : ce qui
l'obligea d'abandonner son dessein. II n'y eut que quinze de
ses Disciples qui restèrent dans ce païs , où ils souffrirent
beaucoup de maux. Quelques- uns furent fustigés, plusieurs
vendus & réduits en servitude j mais aucun n'arriva au mar
tyre. #
Romuald revint à son Monastère d'Orviette,dontil trou
va que 1* Abbé ne suivoit .pas ses maximes. Ne pouvant
rien gagner fur son esprit , il quitta ce Monastère, & après
avoir changé plufieurs Fois de demeure , il vint encore à Val
de Castro , pour tâcher d'obliger aussi l' Abbé à pratiquer
plus exa&ement le genre de vie qu'il lui avoit enseigné >
mais ses remontrances aïant encore été inutiles , il se retira
sur leMontAppennin dans une petite pleine appellée Camal-
doli , arrosée de sept fontaines: & trouvant ce lieu- là propre
pour la vie qu'il vouloit faire observer à ses Disciples, & que
l'on avoir rejettée dans les autresMonaster.es qu'il avoit bâtis,
il y fonda son Ordre l'an ioiz.
Quelques-uns ont prétendu que ce lieu s'appelloit Agita
Be/Iaylk qu'il ne prit le nom de CamaldoliouCampo-mjldolii
qu'à cauíe d'un certain Maldoli,bourgeois d'Arezzo,à qui il
appartenoit , & qui le donna à S. Romuald. Maurolic pré- silvest.
tend même que ce Maldoli defeendoic desJuifs , qui se lau- Mauroi.
verent de Jérusalem aprés que cette ville eut été détruite par tutÛ
les Empereurs Tite êc Vespasien , & que les ancêtres de ce u ReiiS.itt.
Maldoli étant venus à Arezzo , avoient embrassé le Chri- 1P*í-I0I«
stianisme & pris le nom de Maldoli , du Château de Magde-
Jonen Bethanie,qui appartenoit à sainte Marie Magdelaine.
Mais il étoit inutile que Maurolic allât jusques dans la
Judée chercher letimotagie du mot de Maldoli , puisque ce
Maldoli n'a point donne à saint Romuald , le lieu dont tout
l'Ordre des Camaldules a pris le nom 1 comme une infinité
d'Historiens ont faussement avancé > & qu'il est certain que
la première donation en fut faite par Theodald Evêque d'A-
rezzo l'an 1017. II y a même un privilège de l'Empereur
Henri II. selon lePere Mabillon , où ce lieu est appelle Cum-
{)tts amabilis. L'on avoit toujours cru jusqu'à présent qi'e
e désert de Camaldoli avoit été le lieu où saint Romualu
H h iij
146 Histoire des Ordres Religieux ,
Ordridm avoit jette les fondemens de son Ordre. Tous les Historien»
Camaidu- ^£ ceJ. Qr£ire avoient même été de ce sentiment j mais le
Pere Gui Grandi Cremonois , Religieux du même Ordre,
qui a donné en 1707. des dissertations fur les antiquités de
cet Ordre , prétend faire remonter son origine jusqu'à lan
5778. que saint Romuald prit sous sa conduite le Duc de Ve
nise Pierre Urseole , comme nous avons dit , avec lequel &
quelques autres U alla en Catalogne, où il se fit des disciples»
U prétend auífi que le nom de Camaldules a été donné aux
Religieux de cet Ordre , non que leur première demeure
ait été à Camaldoli j mais à cause que la régularité s'y est
toujours maintenue mieux qu'ailleurs , de même que selon
lui , les Chanoines de Latran ont eu ce nom de leur intro
duction dans l'Egliíe de Latran j quoiqu'ils tirent leur ori
gine du tems des Apôtres , selon quelques-uns , ou de faine
Augustin selon d'autres,de même aussi que le nom de Grand-
mont a été donné à un Ordre qui n'a pas pris fa naissance à
Grandmont , & ainsi de plusieurs autres > ce qui lui fait dire*
qu'il soûhaiteroit que le nom de Xomttaldins fut resté aux
Religieux de son Ordre , comme celui de Dominicains &
de Franciscains aux Disciples de íaint Dominique & de
S.François. Mais il ne fautpas s'étonner si ce Pere s'intéresse
tant pour donner à son Ordre une antiquité plus reculée
que celle qui lui avoit été donnée jusqu'à présent , puisqu'il
ne le fait que pour mettre au nombre des Saints de l'Ordre
des Camaldules plusieurs Disciples de saint Romuald , da
nombre de ceux qu'il a eus avant que d'avoir fondé son Or
dre. Mais comme nous sommes persuadés que les Monastère*
que saint Romuald fit bâtir avant sa retraite à Camaldoli,,
ne voulurent point se soumettre au genre de vie qu'il y vou
lut établir , qu'ils se contentèrent de suivre la règle de saint
Benoît , qu'il fut lui-même chassé de quelques-uns de ces»
Monastères qui ne vouloient pas se soumettre aux loix qu'il
vouloit leur imposer , & qu'il en abandonna d'autres qui ne
vouloient point recevoir d'Abbé, nous ne reconnoissons saint
Romuald , que comme un reformateur ÒL propagateur de
l'Ordre de saint Benoît avant qu'il eût fondé un Ordre nou
veau en 101 z.
Saint Romuald aïant donc jette les fondemens de son Or
dre à Camaldoli, il bâtit d'abord cinq cellules, séparées le»
Quatrième Partie, Chap. XXI. 147
unes des autres , dans un lieu eicarpé & de difficile accès, Ordkedm
avec un Oratoire en l'honneur du Sauveur du monde, que ^AL0V*
Theodald Evêque d'Arezzo , à qui ce lieu appartenoit, con-
facra dans la fuite , car il ne fut point Evêque d'Arezzo
avant l'an iozi. Saint Romuald y mit pour Prieur Pierre
Dagnin. L'on prétend que ce faint Fondateur eut en ce lieu
.une vifion pareille à celle de Jacob, qui fut une échelle dont
Je pied étoit appuie fur la terre • & le fommet s'élevoit au
Ciel, fur laquelle fes Religieux revêtus d'habits blancs mon-
toientvers Dieu, & que ce fut la raifon qui l'obligea à faire
changer à fes Religieux la couleur noire pour Ta blanche
-qu'ils ont confervée jufqu a prefent. Mais le Pere Grandi
rejette cette vifion , quoique jufqu'à prefent , elle ait été
univerfellement reçue dans fon Ordre. La maniere de vivre
*que faint Romuald prefcrivit d'abord à fes Ermites étoit
telle. I ls demeuroient tous dans des cellules feparées les unes
<les autres , & ie rendoient aux heures marquées à l'Ora
toire pour y faire chanter l'Office divin qu'ils pfalmodioient
feulement. Les Reclus étoient difpenfés de cette obligation,
& ne fortoient point du lieu de leur reclufion. Il y en avoit
«qui pendant les deux Carêmes de l'année, gardoient un
iilence inviolabIe,& d'autres pendant cent jours continuels.
La Loi de l'abftinence & du jeûne étoit , que chacun dé
voie manger dans fa cellule , & que pendant tout le tems de
chaque Carême , ils dévoient jeûner tous les jours au pain
-& à l'eau excepté les Dimanches. Quelques-uns ajouraient un
troifiéme Carême , & tous pendant le relie de l'année , jeû-
•noient encore au pain & à l'eau les Lundis , les Mercredis &
ies Vendredis , le plus fou vent encore le Mardi & le Samedi:
tnais le Dimanche & le Jeudi ils mangeoient des legumes.
С 'étoit .aufli la coûmme dans ces premiers tems , que pen
dant tout le Carême tous les Ermites demeuroient dans
■leurs cellules fans en fortir , excepté deux ou quatre au plus,
<\m demeuroient près l'Eglife,Sc qui recitoient l'Office divin
tant de jour que de nuit. Au reite l'ufage de la viande fut
interdit pour toujours dans les cellules , aufli bien que l'en
trée des femmes dans l'Ermitage , lefquelles n'en doivent
pas approcher plus près que du lieu qui leur eft marqué.
Saint Romuald , après avoir fondé l'Ermitage de Camal-
•doli , où il laifla pour Prieur Pierre Dagnin > quitta ГApen
*4-8 Histoire des ORDREsRELrGfEuxí
Ordri dis nin pour Ce retirer en Sitrie , dans l:Ombrie,proche Saxo Fef^-
Camaldu- raa)t i\ y demeura sept ans enfermé > gardant continuelle
ment le silence. Jamais cependant il ne fit plus de conversions
& ne renfermaplus de penitens y car en peu de tems la Sitrie
parut comme une autre Nitrie. Tous les Solitaires qui y de-
rneuroientmarchoientnuds pieds , étoient nâles , négliges, Sc
toutefois contens de leur extrême pauvreté. Quelques - uns
demeuroient enfermés dans leurs cellules comme en des fe-
{mlchres. Personne n'y goûtoit jamais devin.Non seulement
es Moines , mais leurs serviteurs 6c ceux qui gardoient les
bestiaux , jeûnoient r obíervoient le silence , Te donnoient
1a discipline l'un- à l'autre , & demandoient pénitence pour
les moindres paroles oiseuses. Entre tous les autres Romuald
se faiíbit admirer par son austérité , cjuoique son grand âge
eût pu les modérer : pendant un Carême il ne vêcut que de
bouillon fait d'un peu de farine , avec quelques herbes. Il
portoit continuellement le cilice , & ne rasoit ni ía tête ni sa
barbe, coupant seulement avec des ciseaux les extrémités
de ses cheveux & de fa barbe. Si quelquefois on lui pre-
sentoit quelque viande exquise , aprés en avoir seulement
senti Todeur il la rejettoit. Pendant l'été , de deux semaines il
en passoit une jeûnant au pain & à Peau , & l'autre il ajoùtoit
quelque chose de cuit le Jeudi. Mais ces austérités n'em-
pêchoient pas qu'il ne montrât un visage serein & une gaieté
continuelle.
Ileut beaucoup à souffrir dans la Sitrie de la part de quei-
ques faux frères , & il ne fut pas à l'abri de la calomnie >
quoiqu'il menât une vie toute angélique. Aïant voulu cor
riger un de ses Religieux de ses impuretés , non seulement
par des reprimendes , mais encore par de rudes disciplines*
celui-ci l'accusa d'un crime de même genre. La calomnie
trouva créance , & les Disciples- du saint Homme le mirent
en pénitence r & lui défendirent de célébrer les saints My
stères. II s'y soumit , & fut environ six mois fans s'appro
cher de l' Autel. Enfin Dieu lui commanda de quitter cette
simplicité indiscrète , & de célébrer la Messe. II le fit le len
demain j & pendant la Messe il fut long- tems ravi en extase,
& reçut ordre de donner une exposition des Pscaumes,que
Pon garde encore à Camaldoli écrite de fa main. 11 demeurât
sept ans dans la Sitrie ; 8í cuiand il y vit un si grand nom
bre
Quatrième Partie , Chap. XXI. 14$
bre de Religieux, qu'à peine pouvoient-ils demeurer en- Ordre»»
femble , il y bâtit un Monaftere pour les y enfermer 3 & leur SÛ"11*""
aïant donné un Abbé, il fe retira à Bifolco,où il garda étroi
tement le filence : mais aïant voulu obliger l'Abbé de ce
Monaftere à fuivrefa vie auftere , il eut beaucoup à fouf-
frir de fa part.
L'Empereur faint Henri étant venu en Italie , envoïa
prier faint Romuald de le venir trouver , promettant de
faire tout ce qu'il lui ordonneroit. Le Saint y alla , 6c l'on
prétend que ce Prince lui donna le Monaftere de Monta-
miat, dont il chaila l'Abbé quiétoit coupable deplufieurs
crimes. ( Ce Monaftere fitué en Tofcane dans le Territoire
de Clufeavoit été fondé l'an 743. par Rachis Roi des Lom
bards : ) mais le don de ce Monaftere fait à faint Romuald
ne convient point avec fes titres , par lefquels il paroît que
Wmifon en a été Abbé fans interruption depuis l'an 5)96.
jufqu'enl'an 1036. comme remarque le Pere Mabillon dans
fes Annales Benedi&ines , qui ajoute qu'il eut plufieurs Annal. Be.
procès contre les Evêques de Cluie , pour foûtenir les droits "^f•
de fon Monaftere , & qu'il eut toujours les Papes & Jes Em
pereurs pour Protedeurs , & qu'on ne lit point qu'Us lui
aient rien reproché fur fes mœurs & fur fa conduite.
Saint Romuald fentant approcher fa fin, revint au Mo
naftere de Val de Caftro , où affuré qu'il mourroit bien
tôt , il fe fit bâtir une cellule avec un Oratoire , pour s'y
enfermer & garder le filence jufqu'à la mort. Vingt ans au
paravant il avoit prédit à fes difciples qu'il mourroit en ce
Monaftere ians que perfonne fût prefent à fa mort* Sa cel
lule de reclufion étant faite , il ientit augmenter fes infir
mités, qui quoique grandes, étoient fi audeflbus de fon zele,
qu'elles ne purent jamais l'obliger ni à fe coucher fur un lit,
ni à relâcher la rigueur de fon jeûne. Un jour comme il s'af-
foiblifloit peu à peu , le foleil étant vers Ion coucher , il or
donna à deux Religieux qui étoient prés de lui de fortir Ô£
de fermer après eux la porte de fa cellule : leur recomman
dant de revenir au point du jour , pour dire auprès de lui
Matines. Comme ils fortoient à regret , au lieu de s'aller
coucher, ils demeurèrent prés de fa cellule , afin d'être prêts
pour le fecourir en cas de befoin 3 mais quelque tems après,
comme ils n'entendirent ni mouvement ni voix , fe doutant
Tome V. 1i
i5» Histoire des Ordres Religieux,
Ororhdis dece qui éroit , ils poussèrent promptement la porte,& aïanc
Ca^maldu- psjs ^e ja [umierej i\ ie trouvèrent mort." Saint Pierre Da-
mien qui a écrit fa vie , dit qu'il vêcut six vingts ans, dont il
en passa vingt dans le monde , trois dans le Monastère &
quatre-vingt dix-sept dans la vie Eremitique : mais on croit
qu'il y a du méconte , soit par la faute des copistes qui ont
Htst Ecdes. tran^cr^ 'es Ouvrages de saint Pierre D amien,ou autrement.
iiv. 7. ». i. Car selon M. PAbbe Fleuri , il ne peut pas avoir vécu plus
de quatre-vingt-dix ans , il peut cependant y avoir aussi de
Terreur dans le calcul de cet Historien 3 puisque mettant fa
naissance vers l'an 5751. & fa mort Tan 1017. II ne pourroit
pas avoir vécu plus de soixante 5c quinze ou soixante 6c
seize ans. On ne peut pas mettre la naissance de ce Saint
plutôt que l'an 551. ou 5)51. puisqu'il avoit vingt ans lors
qu'il prit l'habit au Monastère de Classe , ôcque ce fut Ho-
nestus Evêque de Ravenne qui commanda aux Religieux
de le lui donner , lequel Evêque étoit entré dans le Siège de
Ravenne Tan 971, selon le calcul de Jérôme de Rubeis,dans
son histoire de Ravenne. On ne peut pas non plus différer
la mort de saint Romualdaprés Tannée 1017. puisque ce fut
aprés la mort de ce Saint , la même année & au mois d'Août
que Theodald Evêque d'Arezzo confirma à Pierre Daguin
Prieur de Camaldoli , la donation qu'il avoit faite à laint
Romuald de l'Eglise de saint Sauveur , située au milieu des
A^es, qu'il avoit consacrée à la prière de ce Saint, qui
aïant trouvé ce lieu propre pour la solitude , y avoit bâti
cinq cellules, séparées les unes des autres pour autant d'Er
mites qu'il y avoit mis. Le Pere Grandi a fait aussi une dis
sertation sur Tâge de saint Romuald , où il diffère sa mort
jusqu'à l'an 1037. & pour ajuster les faits contenus dans la
vie de ce Saint,à Tâge de six- vingts ans qu'il lui donne , il le
faic naîcre Tan 5) 1 7. mais si saint Romuald n'est mort que Tan
1 037. comment accorder cela avec Tacle de TEvêque Theo
dald de Tan 1017. dont Je Pere Mabillon à vu Toriginal
.dans le Monastère de Fonte- Buono , par lequel cc Prélat
confirma au Prieur Daguin la donation qu'il avoit faite à
saint Romuald de l'Eglise de saint Sauveur , qu'il avoit con
sacrée à la prière de ce Saint, qu'il appelle un homme de
pieuse mémoire,^/'* recoràationis patrem Dominum Romual-
Jum > C'est pourquoi le Pere Mabillon n'a point hésité dç
ч
I
Quatrième Partie , Chap. XXI. 151
dire que ce Prélat confirma cette donation aprés la mort de orprf pis
saint Romuald. Auffi le Pere Grandi avouc-t'il qu'il est ^ASMAtu"-
difficile de ne pas penser que saint Romuald fut déja morr,
quand la consécration de l'Eglise de Camaldoli le fit en
1017. lorsqu'on lit encore ces paroles de Theodald sNos ob
amorem pia memorix jpirituaíis patris nojtri Domni Ro-
mualdi chariffimi Eremit* , & ces autres, 'Vt cum denomi*
nato jancío viro , Romualdo fcilicet , partem in xterna vita
habeamus. Le P. Grandi ne donne pas les preuves qu'il al
lègue pour des demonstrations,il est content qu'on les reçoi
ve comme probables j mais on ne croira pas que ce Saint foie
mort enio37.1orsqu'onpeutprouver par des actes authenti
ques qu'il est mort en 1 oi7.Theodala en confirmant ce lieu,
auquel il marqua des limites , donna encore à ces Religieux
la moitié de l'Eglise de saint Miniat au village d' Alina avec
les dixmes de ce lieu , comme il paroît par l'acte qui en fut
fait , dont le Pere Mabillon dit avoir vû l'original au Mo
nastère de Fontbonne ou Fonte-buono.
Theodald continuant à faire du bien aux Ermites de Ca
maldoli , leur accorda Pan 1033. la dixme de toutes les mar
chandises que l'on vendroit & que l'on acheteroit dans
Arezzo : & toutes les donations qu'il leur avoit faites furent
confirmées l'an 1037. par son successeur Immon. Cet Or
dre ne fut approuvé du saint Siège Apostolique que l'a»
1071. par le Pape Alexandre II. il paroitpar la Bulle de ce
Pontife , qu'il n'avoit encore pour lors que neuf Monastères:
& celui de Camaldoli y estappellé Campus amabilis. Le
Prieur de ce Monastère étoit General de l'Ordre , cet office
étoit perpétuel , & le premier jjeneral » comme nom avons
dit, fut Pierre Daguin , qui eut pour successeurs Albizi 6c
Rustici. Mais le Bienheureux Rodolphe quatrième General
perfectionna cet Ordre qu'il gouverna pendant vingt trois
ans , aïant été élu Prieur de Camaldoli en 1082. ce fut lui
qui dressa les premières Constitutions de cet Ordre l'an>
1101. 11 modéra un peu l'ancienne rigueur des Camaldules.
Car il ordonna qu'ils ne jeûneroient pendant le Carême
3ue cinq fois la semaine , au pain &à I'eauj& il leur permit
'user de sel ces jours- là 5 il voulut qu'on leur donnât
une pitance le Jeudi. II leur permit de manger du poisson Sc
de boire du vin aux Fêtes de saint André Apôtre, de saint
Xi iî
i^i Histoire des Ordres Religieux,
' Benoît,8c de l' Annonciation de la sainte Vierge, le Dimanche
des Rameaux , &le Jeudi-Saint, auquel jour les Ermites se
trouvoient à l'Eglise, où après avoir chanté l'Office Divin,
on leur donnoit un denier , un pain bénit , & on leur la-
voitles pieds. Après cette cérémonie, le Prieur lavoit les
f»ieds à autant de pauvres qu'il y avoit de Religieux dans
'Ermitage. L'on descendoit ensuite à Fontebuono , où l'on
prioit Dieu pour les Evêques d'Arezzo , qui étoient déce-
de's. Pendant le reste de Tannée hors lesCarêmes,il les exemta
de Pabstinence au pain & à Peau trois fois la semaine : en
sorte que ces jours-là ils dévoient avoir une pitance & du
vin. Ils ne dévoient jeûner que le Vendredi dans les Oc
taves $.t Pâques & de la Pentecôte. Les Fêtes de douze Le
çons , pourvu qu'elles n'arrivassent pas un jour que l'on de-
voit jeûner au pain & à l'eau , ils pouvoient manger ensem
ble. 11 voulut que selon l'ancienne eoûtume, ils eussent tous
des balances dans leurs cellules,pour peser le pain qu'on leur
donneroit tous les jours , afin de n'en prendre pas plus qu'il
n'étoit prescrit. II ordonna de plus que tous les Religieux
qui tomberoient malades dans TErmitage , descendroient au
Monastère de Fonte-buono, afin d'y être médicamentés, &
que si-tôt quMls íeroient guéris , ils retourneroient à l'Er-
mitage : que s'ils mouroient dans le Monastère de Fonte
buono , on porteroit leur corps à TErmitage , pour être en
seveli dans le lieu où ils auroient servi Dieu , excepté les
Reclus , aufquels.on porteroit toûjours tant en santé qu'en
maladie dans leurs cellules tout ce dont ils auroient beíoin.
Ce Monastère de Fontebuono fut d'abord un hospice
que saint Romuald avoit fait bâtir au pied de la montagne
où est situé l'ermitage de Camaldoli. Mais le Bienheureux
Rodolphe , voïant que les Ermites souffroient beaucoup
dans leur solitude, parce qu'il n'y croît rien que des arbres ,
& que la terre est couverte de neiges pendant presque les
deux tiers de Tannée ( en aïant été témoin moi-même en
Tannée 1658. qu'aïant été dans ce saint lieu sur la fin du
mois de Mai, il y avoit encore un pied de neige fur la terre )
le Bienheureux Rodolphe , dìt-il , fit; bâtir un beau Mo
nastère à Fonte-buono , d'où Ton envoïe aux Ermites ce
qui leur est nécessaire. II y a une belle Aporicairerie , une
nombreuseBibliotheque,& un beau logis pour y recevoir les
Quatrième Partie , Chap. XXL 253
Hôtes &les étrangers. Les Religieux qui y demeurent y o r dm un
menent la vie ccenobitique. De ce Monastère l'on va à l'Er- ^*sMAlD'-!
mitage par un chemin aisé au milieu d'un bois de lapins
d'une hauteur prodigieuse,& il y a dans cet Ermitage envi
ron quarante cellules détachées les unes des autres. Les fem
mes n'en peuvent approcher que de trois cens pas : on les re
çoit néanmoins au Monastère de Fonte- buono.
Sous le Generalat du Bienheureux Rodolphe , l'Ordrc
des Camaldules s'augmenta considérablement. On lui don
na PEglise de saint Sauveur proche Florence. Bernardin
■de Sidonia Comte d'Anghiari &. Imeldine Ùl femme laissè
rent au saint Ermitage ( c'est ainsi qu'on appelle encore au
jourd'hui celui de Camaldoli ) tous leurs biens qui consi-
stoient , entr'autres choses , en sept ou huit bourgs avec leurs
Eglises & possessions ;&c pour satisfaire à l'intention desCom-
tes Anghiari , Rodolphe fit bâtir le Monastère d' A nghiari
qui fut dédié à saint Barthelemi , où il mit un nombre de
Religieux :l'an 1105. il fit de nouvelles Constitutions plus fa
ciles à observer , ou du moins il retrancha quelques austéri
tés des premières : car il permit à ses Religieux de boire sepc
fois du vin pendant le grand Carême jsçavoir le premier ,1e
quatrième & le sixiémeDimanche,leJeudi-Saint,& les Fêtes ■
de saint Grégoire, de saint Benoît & de l' Annonciation de la
sainte Vierge 5 comme aussi cinq fois pendant l'A vent , sça-
voir , le premier Dimanche & le jour de Noël , les Fêtes de
saint André , de saint Nicolas & de saint Thomas , & pa
reillement la veille du jour de Noël , le Samedi Saint & la
veillé de la Pentecôte , auíquels jours il permit qu'on leur
donnât du biscuit , ou du pain cuit deux fois. II obtint du
Pape Paschal II. la confirmation des biens & des Monastè
res qui avoient été donnés à ses prédécesseurs , principale
ment de ceux de Poppiene , de Prato Vecchio , de saint San*
veur de Florence , de saint Pierre d'Arezzo, de saint Savin,
de saint Martin , de saint Frian de Pise & d'Anghiari, qui
lui avoient été donnés. Enfin ce fut lui qui institua les Reli
gieuses Camaldules , comme nous dirons dans le Chapitre
^suivant.
Les Généraux firent dans la fuite d'autres Constitutions ,
©ii ils adoucirent en quelque chose les grandes austérités de
cet Ordre. Les premières furent faites par le Bienheureux
Ii Uj
*54 Histoire »es Ordres Religieux ,
CamaYdu* Martin l'an Iz54- ^es secondes par le Père Bonaventure Taà
le«*AID" 1333. fans parler de celles qui furent faites en 1174. II y

en eut encore d'autres , lorsque les Ermites furent unis avec


les Moines du même Ordre de la Congrégation de saint
Michel de Murano , par ordre du Pape Léon X. & il y
en eut aussi de particulières pour les Ermites , lorsqu'ils
étoient unis avec ceux du Mont de la Couronne : car cet
Ordre est divisé en cinq Congrégations 3 la première est
celle de Camaldoli , ou du saint Ermitage 5 la seconde de
saint Michel de Murano, qui n'est que de Ccenobites > la
troisième des Ermites de saint Romuald , ou du Mont de la
Couronne, dont nous parlerons en particulier,aussi-bien que
de celle de saint Michel de Murano j la quatrième est celle
de Turin * la cinquième celle de France , qui ont chacune
présentement leur General ou Majeur.
La Congrégation de Camaldoli ou du saint Ermitage , a
des Constitutions particulières , depuis fa désunion d'avec
la Congrégation du Mont de la Couronne > qui furent ap
prouvées par le Pape Clément X. l'an 1671. conformément
a ces Constitutions. Ils mangent en commun dans le Réfe
ctoire aux principales Fêtes de Tannée j fçavoir le jour de
Pâques,de la Pentecôte,de l'Assomption de la sainte Vierge,
de sa Toussaints , de Noël,de l'Epiphanie , du Jeudi- Saint,
de saint Romuald , de l'une & de l'autre solemnité de saint
Benoît , de la Dédicace de l'Eglife , & pendant le tems du
Chapitre General. Quand ils jeûnent au pain & à l'eau , ils
ne mangent point à table , mais à terre , nuds pieds , ou les
pieds à demi-nuds,sans serviettes ni napes , fur une planche.
Le jour de S.Martin,& le Dimanche de la Quinquagesime,
qu'ils commencent leur Carême , ils mangent aussi ensemble»
& ils rompent le silence, mais non pas au Réfectoire > &l la
semaine qui préceie l'un & l'autre de ces deux jours , le
Prieur envoïe les Religieux en quelque lieu pour se recréer.
Depuis Pâques jusqu'à l'Exaltation de la sainte Croix , ex
cepté le Mercredi & le Vendredi , qu'il est jeûne , on leur
donne le matin un potage ou menestreseulementi mais s'il est
Fête de la première ou seconde Classe, on leur donne une pi
tance avec la menestre , & le soir une pitance > le Prieur y
quand bon lui semble,y peutajoûter une salade. La pitance
Ije doit pas excéder trois œufs :lorfqu'elle est de poisson frais*
Quatrième Partie , Chap. XXî. 155
elle doit être de fix onces, & de quatre onces lorfqu'elle eft Oxdre ob
de poiilon falé. Hors les Carêmes on leur donne fbc onces
de fromage pour toute la femaine.
Depuis le 13. Septembre juiqu'à Pâques,excepté TA vent,
le jeûne perpétuel eft à la volonté d'un chacun. On donne
le matin la meneftre & la pitance à ceux qui veulent jeûner,
& à ceux qui veulent manger deux fois le jour , on leur
donne le matin la meneftre , ôc le ibir la pitance. Depuis la
même Fête de la fainte Croix jufqu'à la faint Martin , ôc
depuis Noël jufqua la Quinquagefime , trois fois la femai
ne , on leur donne la meneftre d'oeufs & du fromage ; fça-
voir le Dimanche , le Mardi ôc le Jeudi , ôc toutes les Fêtes
doubIes,pourvu qu'elles n'arrivent pas un jour d'abftinence:
le Lundi & le Samedi on leur donne une meneftre d'œufs
avec une falade > le Mercredi ils font maigre, Se le Vendredi
ils font abftinence. Ils appellent faire maigre , quand ils ne
mandent point d'oeufs , ôc que ce qu'on leur donne eft ap
prête à l'huile , ôc faire abftinence quand ils jeûnent au pain
ôc à l'eau.
Dans les deux Carêmes,leDimanche,leJeudi,&les Fêtes
doubles on leur donne la pitance avec quelqu'autre chofe ,
le Mardi ôc le Samedi la meneftre & la falade , le Lundi , le
Mercredi & le Vendredi , ils jeûnent au pain ôc à l'eau , 5c
au fel ; ils y peuvent ajouter quelques herbes crues d'une
feule iorte,& <ia paincuic à l'eau fans fel. La veille de Noël,
fi le jeûne n'eft pas d'abftinence , 8c le Samedi-Saint,ils boi
vent du vin , mangent du fruit . ôc quelqu'autre chofe. Ou
tre les deux Carêmes ôc les jours de jeûne commandés par
l'Eglife , ils jeûnent encore la veille de l'Epiphanie , de la
Purification de Nôtre-Dame , de la Nativité de Nôtre-Da
me , ôc de quelques autres jours.
Cette Congregation n'a que fix Monafteres , y compris
celui de Fonte-buono, où l'on mené la vie Cœnobitique : le
General ou Majeur eft élu tous les deux ans , ôc fe fertd'or-
nemens Pontificaux. L'habillement de ces Ermites confifte
en une robe Ôc fcapulaire , ferrés d'une ceinture de laine j ôc
étant au Choeur, ils ont une coule , mais plus étroite que
celle des Moines de la Congregation de faint Michel de Mu-
rano. Les uns ôc les autres ont pour armes d'azur , à deux
Colombes d'or bçquées , membrées de gueules , bûvant dans
156 Histoire ces Ordres Religieux,
Congre- un Calice d'or rempli de sang, & une Etoile auíìì d'or en>
cJJalo " chef , aïant une longue queuë qui touche le Calice-
Mi h " d' L'Ermitage de Camaîdoli elt très riche v & possède, en-
Mu rIno? tr autres choses,trois Comtés : le Monastère de Fontebuono,
qui est au bas de l'Ermitage , éloigné d'environ un mille ,
iert, comme nous avons dit,d'Infirmerie aux Ermites. C'eíb
là où ils font aussi leur Noviciat, & après Tannée de proba*-
tion , ils montent à TErmitage,avec la permission du Majeur*
& ceux qui n'aïant pas Tesprit bien fort ,. ne peuvent pas
supporter les austérités des Ermites , descendent à ce Mona
stère, où ils menent la vie Cœnobitique,étant toujours sou
mis au Prieur de l'Ermitage.
August. Florent. Hifl* Camaldulenf, dr Monafteriorur»
ejuj'd. Ord. exord. Thomas Minis. Catal- SS. & BB. Ordin.
Cameldulenj. Archangel. Hastivil. Hift. Camaldul. Silvano
Razzi, Vite de SS.& BB. del. Ord. di Camaîdoli. Petr. Da-
mian. Vit. S. Romualdi. Guido de Grandis. Dissertât. Ca-
maldultnf. Joan. Mabillon , Afia SS. Ord. S. Bened. ejufd.
Annal. BenediB. Tom. 111, & IV. Arnold. Wion , Lignum
vit*. Silvestr. Maurolic. Mar. Océan, di tutte le Relig. lib.
& Constitution del facro Eremo di Camaldoli,edit,i6ji.

G Biriii 1, XXli

Des Moines Camaldules de la Congrégation de S. Michel


de Murano ; O* des Religieuses Camaidules,

L'O r d r e des Camaldules est composé d'Hermites &


de Cœnobites. Plusieurs Ecrivains , & même quel
ques-uns de cet Ordre,ont avancé que saint Romuald avoic
ainsi divisé son Ordre , à cause du grand nombre de Mona
stères qu'il avoit fait bâtir avant fa retraite à Camaldoli.Mais
il est certain qu'aucun de ces Monastères ne se soumit au
genre de vie austère qu'il y voulut établir , Sc qu'ils se con
tentèrent de suivre la Règle de saint Benoît. Nous avons vû-
même dans fa vie qu'il Fut chassé de quelques-uns de ces
Monastères qui ne vouloient pas se soumettre aux- loix qu'il
Touloit leur imposer, & qu'il en abandonna d'autres qui ne
vouloient point recevoir d'Abbé. Il est vrai que le Mona-
ftere de Classe proche Ravenne, est présentement de TOrdre
des
Quatrième Partie , Cha?. ХХ1Г. 157
des Camaldules 5 mais il n'a été uni à cet Ordre par les с£°*™пЛ
Souverains Pontifes y auifi-bien que celui de Val de Caftro, Camaldu-
que long-tems après la mort de ce faint Fondateur : le pre- micheI»«
mier y tut uni l'an 1 138. à caufe que faint Romuald y avoit Mu kan 0«
pris l'habit , le fécond à caufe qu'il y étoit mort. S'il étoic
vrai d'ailleurs que tous ces Monafteres euflent été de l'Or
dre des Camaldules , il en ferok fait mention dans la Bulle
du Pape Alexandre II. qui confirma cet Ordre l'an 1071.
mais il n'y eft parlé que de neuf Monafteres qui font Camal-
dolU'Hofpice de Fonte- Buono, Cerreto , Agna r Soci , Ar- 1
cina , Chaliano , Chio ? & faint Savin , dont il n'y a que
Camaldoli & Fonte- Buono, qui aient été fondés du vivant
de faint Romuald. A infi.il n'y a point de doute que les Moi
nes Coenobites qui forment la Congrégation de faint Mi
chel de Murano , n'aient été d'abord Ermites.
Le Monaftere de faint Michel de Murano , qui a donné le
nom à cette Congrégation , fat fondé l'an 1i.11. La Répu
blique de Venife aïant fouhaicé avoir des. Religieux Camal-
dules,on y envoïa le Pere Laurent Ermite , d'une vie exem
plaire, avec deux Compagnons , aufqucls on donna unean-
cienne Eglife deJiée à faint Michel Archange , fituée dans-
une petite ifle entre Venife & Murano , avec toutes les dé
pendances de cette ifle pour leur entretien j.ce qui fut con
firmé parle Pape Innocent III. Ces Ermites firent bâtir en-
fuite une nouvelle Eglife & un nouveau Monaftere , & l'E-
glife étant achevée elle fut confacrée par le Cardinal Hugo-
Un l'an rzii. Ces Camaldules vécurent d'abord dans une
grande retraite , mais la fréquentation des feculiers à caufe
du voifinage de Venife , leur aïant fait perdre l'efprit de la
iblitude , ils embraflerent la vie Cœnobitique vers l'an
1300. ce que firent aufli plufieurs Monafteres de cet Ordre
Ctués dans des villes ou aux environs , qui furent dans la-
fuite érigés en Abbaïes j dont faint Michel de Murano ,
qu'on appella dans le commencement faint Michel in Palude,
fut du nombre.
Saint Mathias de Murano proche Venife , qui eft un des
principaux Monafteres des Moines Coenobites de cet Or
dre , ne fut auffi fondé que pour des Ermites : car le Ge
neral Martin III- voïant qu'a caufe du grand nombre de-
Séculiers qui alloit chez eux ils ne pou voient pas obiers
ïme F.- К. к-
»5* Histoire ces 04bR.Es Këliôîevx,
Congrí verexaftementlesConftitutions de l'Ermitage deCamaldoli,
Сама Г ou S ^eur en ашша d'autres qui furent particulières pour ceMona-
LHs de s. ftere.
m'uranc" Mais après que les Monafteres qui embraflerent la vie
Cccnobitique , eurent renoncé à la grande folitude & aux
aufterités de l'Ordre ordonnées par Tes Conftitutions, ils ne
fe féparerent pas pour cela des Ermites , ils firent toujours
union enfcmble,£c les Généraux étoient alternativement Er
mites 5c Coenobites. Ils étoient au Hi Prieurs de Camaldoli >
quoiqu'ils fuflent du nombre des Coenobites , car l'Office de
Prieur de ce Chef d'Ordre étoit annexé à celui de General.
Mais il femble que les Moines Coenobites étant devenus fu-
perieurs en nombre aux Ermites , ils aient retenu pendant
tin tems pour eux le Generalat ians en faire part aux Ermi
tes.
Je veux croire que la raifon qui obligea la plupart des
Ermites Camaldules à embrafíer la vie Ccenobitique , fut
qu'aïant peine à fubfifter au milieu des bois ôc des lolitudes,
ils vinrent s'établir dans les villes > où ils rendirent fervice
aux fidèles , foit en prêchant , foie en confeiFant. Cette raifon
que quelques Auteurs ont donnée de leur changement3n'eft
pas néanmoins bien valable, puifqu'ils pou voient fe procu
rer les commodités delà vie quoiqu'éloignés des villes ,par
les grands biens dont les fidèles enrichiiloient leurs Mona
fteres. Ceux qui étoient proche les villes , comme ceux de
faint Michel Se de faine Mathias de Murano , n'auraient
pas pû alléguer cette raifon , puilque le premier étoit proche
Veniie 2c Murano , & que l autre étoit bâti dans Murano
même. Il y a plus d'apparence que ce furent plutôt ces
grands biens qui leur firent perdre l'efprit de retraite & de
iolitude, 6c même abandonner les Obfervances Régulières.
L'Ordre des Camaldules étoit même réduk a un fi pitoïa-
ble ératTan J43i.qu'à peine trouvoit-on dans les Monafteres
des Coenobites des traces de la Difcipline Reguliere : ce qui
obligea le Chapitre General qui fe tint cette année-là par
ordre du Pape Eugene I V. dans le Couvent de fainte
Marie de Urano proche Bcrtinoro , à travailler à la Réfor-
.mation de l'Ordre. On commença par le Chef Dom Be
noît de Forilivio , General de cet Ordre,quiétant aceuféde
pluûeurs crimes , fut- contraint de renoncer à fon Office , ô£
Afur'atia en habit: df Choeur
Quatrième Partie , Chap. XXÏI. 155
lorsqu'on eut examiné les procès verbaux des visites des CoNn»*-
Monasteres , on trouva qu'à la réserve d'un petit nombre , il camal"^
n'y en avoit pas un seul , ou il n'y eût da dérèglement. C'est "s ° £
ce que nous apprenons de l' Itinéraire du sçavant Dom Ara- murIkck
broise de Portico , appelle communément le Camaldule , qui
fut élu General de l'Ordre dans ce Chapitre , Ôc qui en fai
sant la visite des Monastères , en trouva plusieurs de filles
qui laissoient entrer les hommes dans leurs Monastères jd'au-
tres qui en sortoient quand elles vouloient , £c qui ne gar-
doient aucune'clôture. 11 y en eut même un où il trouva de-
si grands désordres , qu'il menaça les Religieuses de détruire
le Monastère si elles ne changeoient de vie: il fit aussi obser
ver la vie commune dans plusieurs autres où elle éroit négli
gée. Ce fut à ce grand homme que l'Ordre des Camaldules
tut redevable de fa Réformé par le bon ordre qu'il apporta,
à faire observer dans tous les Monastères une exacte Disci
pline pendant le tems de son gouvernement jusqu'à sa mort
«jui arriva l'an 1439. avant que la Réforme de cet Ordre eûc
été bien solidement établie.
L'an 1 446. au Chapitre General qui se tint au Couvent
de saint Say in de Pise , les Supérieurs de neuf Monastères
firent union ensemble pour former une Congrégation dont
les Supérieurs ne seroient plus perpétuels, mais triennaux, 2c
& s'étudiroient à faire observer une exacte Discipline dans
leurs Monastères. Ils commencèrent eux mêmes a renoncer
à leur supériorité pour donner le bon exemple. Ces Supe-
rieurs etoient le Prieur des Anges de Florence , le Prieur de:
saint Benofcjl'Abbé de saint Michel & le Prieur de saint Ma-
thias de Murano , le Prieur des Prisons , l' Abbé de saint Sa-
vin de Pise-, le Prieur de Rose de Sienne , le Prieur des An
ges de Boulogne & le Prieur de saint Jean de la Judaïque-
Mais à peine le Pape Eugène I V. fut- il mort , que laferveur
de ces Supérieurs se refroidit , la plupart ne voulurent pas
renoncer à leur supériorité à la fin de leur triennal, & obtin
rent du Pane Nicolas V. la permission de continuer dans leur
supériorité. Ce qui dura jusqu'en l'an 1476. que Pierre
Donat Abbé de saint Michel de Murano 3 fit ordonner par lé
Sénat de Venise que ces neuf Monastères seroient unis en
Congrégation qui commença fous l'autorite du Pape Sixte
IV. & qui fut confirmée par Iunocent VII I. Cette Congré-
K k ij,
ìèd Histoire des Ordres Religieux,
Congri- gacion , qui prit le nom de saint Michel de Murano s'aui
camaldu* gmcnta dans la fuite par lemoïende plusieurs autres Mona-
les d e s. Itères qui y furent joints, & fut séparée de la Congrégation
MoKAwa* ^c Camalaoli ou du saint Ermitage : ce qui dura julqu'en
lan 1 513. que le Pape Léon X. unit ensemble ces deux Con-
grégacionsjdontiln'en fit qu'une fous le nom de Congréga
tion du saint Ermitage & de saint Michel de Murano. On
dressa desConstitutions qui furent communes aux Ermites Sc
aux Moines. EntrelesMoines il y en avoit que l'on appelloitde
J'Observance , & d'autres qui avoient pris le nom de Con
ventuels. Ceux de l'Obfervance étoient les Moines de la
Congrégation de saint Michel de Murano. II n'y avoit
qu'eux & les Ermites qui pouvoient être Prieurs de í'Ermi- ,
.rage de Camaldoli , & le Prieur de ce lieu devoit avoir le
pas fur les Abbés de l'Ordre & marcher immédiatement
après le General qui ne pouvoit être en même tems Prieur
jde l'Ermitage,6c devoit être du corps des Obfervans,ou des
Ermites. Son Office ne pouvoit durer que deux ans, au lieu
qu'auparavant il étoit perpétuel. Pierre Delphino Abbé de
saint Michel de Murano,qui avoit procurécette union, fut le
dernier General perpétuel. II avoit été élû en 1480. & don
na fa renonciation lan 151 5. s'étant réservé une pension de
trois cens écus & le titre de General pendant fa vie. Les Ger
neraux furent ensuite triennaux , ils íeprenoient alternative
ment des Ermites ôc des Moines , ce qui dura jusqu'en Pan
1616. que la Congrégation des Moines de saint Michel de
Murano fut séparée entièrement des Ermites,ce qui subside
encore à présent. Ils élisent tous les cinq ans un General qui
prend le titre de General des Moines & de tous les Ermites
Camaldules , même du Mont de la Couronne : mais ces Er
mites ne le reconnohTent en aucune manière: ils ont leur Ge
neral en particulier. Celui des Moines de saint Michel de
Murano, fait ordinairement sa résidence au Monastère de
saint Laurent & saint Hippolyte de Faè'nza dans la Roma
gne. Les principaux Monastères de cette Congrégation
font ceux de Classe proche Ravenne, saint Michel 6c saint
Mathias de Murano , les Anges à Florence, sainte Croix de
Fonte- A vellano, saint Biaise deFabriano,faint Juste & saine
Clément de Voltere , sainte Marie d'Urano de Bertinoro ,
saint Grégoire à fliome , & plusieurs autres , au nombre de
T.V. P. a. 6o
1
Quatrième Partie , Chap. XXII. i6i
trente-cinq >avec huit Monastères de Filles de cet Ordre Concre.
foûmises à leur Jurisdiction. oSu»8™
Leurs principales Observances consistent dans la Psal-^s oi s.
■modiei i s jeûnent presque la moitié de l'année', ne mangent
jamais de viande , excepté les malades & les vieillards , ne
dorment que fur des paillasses , & ne portent poinc de linge.
Quanta leur habillement, il est plus ample queceluidesErmi-
tesjils ne portent point de barbes quand ils sortent ils ont des
chapeaux blancs, doublés de toile noire jusqu'aux bords.
Cette Congrégation a fourni plusieurs Prélats à l'Eglise ,
sçavoir , Ange de Anna , Evêque de Sommaripa , &. Ma-
phée Gérard , Abbé de saint Michel de Murano, & ensuite
Patriarche de Venise, tous deux Cardinaux j Antoine Pi-
colomini, Abbé de saint Sauveur de Berardinghi , ensuite
Archevêque de Siennes Pierre, Abbé de S. Michel de Pise ,
&. ensuite Archevêque de la même ville j Ange de Monte ,
Antoine Simoni, Antoine de Parme, EusebePrioli,Gratiaii
"de Gratiani , St plusieurs autres , qui ont été Evêques ou
Archevêques. Mais un de ceux qui a le plus fait d'honneur
à cette Congrégation , est le docte Ambroise 'Camaldule ,
dont nous avons déja parlé , qui fut General de cet Ordre.
II fut envoïé par le Pape Eugène IV. au Concile de Bâlet
où il soutint avec vigueur les intérêts du saint Siège. II se
distingua ensuite aux Conciles de Ferrare & de Florence ,
ou l'on admira la facilité qu'il avoit de s'énoncer en Latin 8c
en Grec , il fut même chargé de dresser le Formulaire d'U
nion , entre l'Eglise Grecque & la Latine. Côme de Medicis
le consideroit beaucoup , & les Sçavans de son tems recher
chèrent son amitié. II traduisit íe Livre de la Hiérarchie
Céleste, attribué à saint Denis l'Areopagite , & plusieurs
Ouvrages Grecs. On a aussi de lui une Chronique du Mont-
Cassin , une Histoire de son Generalat , des Harangues , des
Lettres , un Itinéraire, un Traité de i'Eucharistie, &c.
Outre les huitMonasteres.de Filles Camaldules soumises à
la Jurisdiction des Supérieurs de la Congrégation des Moi
nes de saint Michel de Murano , il y en a encore davantiçe
qui sont soumis aux Ordinaires des lieux où ils sont situés.
Ce fut le Bienheureux Rodolphe, quatrième General de
l'Ordre des Camaldules,qui fonda ces Religieuses. Ce saint
Homme faisant un jour la visite des Terres que queloues
K k iij
161 Histoire des Ordres Religieu*,,
Congre- particuliers avoient données à des Monastères de son Ordre,
Camaldu. entra dans l'Eglise de saint Pierre de Luco m Mugello , pour
mÎchhl de Y kùse Oraison , selon sa coutume. On ne sçait s'il eut quel-
Mukano. que vision ou quelque révélation j mais ce fut au íortir de
cette Eglise qu'il médita la fondation d'un Monastère de
Religieuses de l'Ordre des Camaldules. U en jetta lesfon-
demens Pan 1086. au même lieu , &c le dota de rentes de
l'Ermitagc de Camaldules, à condition néanmoins que si ces
Religieuses tomboient dans le relâchement, les revenus qu'il
affectoit à ce Monastère , retourneroient à leur source , Sc
qu'on ôteroit les biens temporels à celles quinegligeroientles
spirituels. La première Prieure de ce Monastère rut une ex
cellente fille nommée Béatrix , qui gouverna la Commu
nauté avec tant de prudence & de sagesse , que plusieurs
Dames de qualité voulurent se consacrer à Dieu dans ce
MonastereicommeGothide.femme de Conidc Comte deLu-
co , & Zabuline,femme du Comte Landulphe,qui en prenant
lliabit dans ce Monastère, y donna tous les biens qui lui .
appartenoient en Toscane , tant dans le Diocèse de Florence
que dans celui de Fiezoli , principalement les Métairies de
Montereginaldo & de Riofrido , excepté les serfs ausquels
elle donna la liberté. Le Comte Rameri fit aussi beaucoup de
bien à ce Monastère , 5c les souverains Pontifes & les Empe
reurs lui ont accordé beaucoup de Privilèges. Ce Monastère
en a produit plusieurs autres. II y en a présentement une-
vingtaine , dont huit , comme nous avons- dit , font fous la
Jurisdiction des Moines Camaldules de la Congrégation de
saint Michel de Murano. Leur habillement consiste en une
robe &. un scapulaire de serge blanche , & une ceinture de
laine de même couleur , qui se lie sur le scapulaire , &. air
chœur elles portent une grande coule > les Converses n'ont
point de coules , mais un manteau , 8c un voile blanc pour
couvrir leur tête, aussi- bien que celles qui font destinées»
pour le criœur , lesquelles ajoutent par dessus le voile blanc
un autre voile noir : elles ont les mêmes Observances que
les Moines Camaldules.
Foïez, August. Florent. Hifl. Camaldul. & Moxajt. ejusd-
erdin.Exordiar. Thom. Minis. Catal. SS. & BB. Ordin. Ca
maldul. Silvani Razzi,r/í<? de S.& B. de l'ord. di Camaldol/..
Archange!. Hastivil.. Hijt. Camaldul.. Ambrosii. CamalduL
*•• .
Quatrième Par.tie , Chap. XXIÏI. 16$
Wodocportcum. Ughell, Jtal. Sacr, Tom, III. f>ag. 3. De Blc- Camaibb.
mure, Année Bénédictine. & le Pere Bonanni , Catalog. omn, uo^r d»
Ordin. Reliv. Guid. de Grandis, Dissertât. Camaldulenfes , tA Cou-
.- ^ ' JJ J » RONNÏ.
Dtjfert. 1. & z.

Chapitre XXIII.

<Deí Ermites Camaldules de la Congrégation desaint Ko-


muald, appellée communément du Aíontdela Couronne ,
■avec la vie du vénérableP. Pauljufiinien leurFondateur*
NO u s avous vu dans le Chapitre précédent que la
fréquentation des Séculiers avoit fait quitter à la plû-
λart des Camaldules , l'esprit de retraite & de solitude par
e voisinage des villes , où ils avoient été établis, & qu'aïant
abandonné la vie Eremitique avec toutes les austérités qui
l'accompagnoient , ils avoient embrassé la vie Cœnobitique:
& à l'exceptîon de l'Ermitagede Camaldoli, où la vie Ere
mitique n'a jamais cessé , Ton peut dire que tout l'Ordre des
Camaldules , contre l'intention & l'esprit de son Fondateur
saint Romuald, n'étoit composé que de Moines Cocnobites
qui étoient même divisés en Observans &. Conventuels,lor£
que Dieu suscita le vénérable Pere Paul Justinien pour être
le restaurateur des Ermites de cet Ordre, & les faire vivre
dans des bois & des solitudes.
II naquit à Venise l'an 1476. Son pere qui étoit de l 'il
lustre famille des Justiniens, dont nous avons parlé ailleurs,
s appelloit François , & fa mere Paule de Mor/peti , qui étoit
austi beaucoup distinguée par fa Noblesse. II reçut le nom
de Thomas au Batême 5 & dès ses plus tendres années, il fit
paroître tant de vertu , qu'il étoit déja l'admiration de
tout le monde. Il fit un si grand progrès dans les sciences
que les langues Grecque & Latine lui étoient aussi fami
lières que la maternelle. Aprés la mort de son pere & de sa
mere , ceux qui avoient soin de sa conduite l'aïant envoie àv
Padouë , il s'appliqua pendant onze ans à 1 étude de la Phi
losophie & de la Théologie, où il fit un merveilleux progrès.
II étoit d'une riche taille &d'un port majestueux, qui joints
à une grande modestie.lui attiroient le respect; de tout le mon
de. II étoit' si sobré St si retiré, que ses amis disoient ordi-

1
i64 Histoire des Ordr.es Religieux,
Camàidu. nairement qu'une chambre &. un peu de pain suffisoient &
mÛnt di Thomas Justinien. Apres avoir quitté Paaouë , il entreprit
£onne° " ^e voiage ae Jérusalem -pour y visiter les saints Lieux. A son
retour aïant mis ordre à ses affaires domestiques , il ne put
être arrêté par les larmes ni par les prières de ses parens
& de fes amis , ausquels il dit un dernier adieu pour se re
tirer dans la solitude de Camaldoli , cù il devint un parfait
disciple de S. Benoît,& un zélé imitateur de saint Romuald,
cn suivant la Règle de l'un & la manière de vivre de l'autre.
Justinien avoit pour lors trente quatre ans , ce fut le r^.
Novembre,le jour de Noël de Tannée 1510. qu'il reçut Pha-
bit des mains du General Pierre Delphine On lui denn*
le nom de Paul au lieu de celui de Tho?»as qu'il avoit porté
jusqu'alors. Il devint un si parfait modelé de la vie Monasti
que , que ses vertus le firent élever dans la fuite aux digni
tés de ion Ordre malgré lui : car il aimoit mieux obéir que
commander. A peine eut- il fait profeílìon que les Supérieurs
l'envoïerent à Rome pour implorer la protection du Pape
contre un Vicaire General qui diífipoit tous les revenus de
Camaldoli & qui sembloit vouloir le détruire. II avoit déja
fait abbattre tous ces beaux sapins qui en faisoient la beauté,.
& avoit vendu beaucoup de terres des dépendances del'Er-
micage. Ce Vicaire General qui étoit du nombre des Con
ventuels , & Abbé perpétuel de saint Félix de Florence , s'é-
toit rendu si redoutable dans l'Ordre , que le General même
n'ofoit lui rien dire. Ce fut donc ce qui obligea les Ermites
de Camaldoli d'avoir recours au Pape , qui ordonna que
cet Ermitage seroit rétabli dans son premier état , & fit dé
fense au Vicaire General de molester les Ermites.
Ce fut à son retour de Rome que le General Pierre Del-
phino projetta avec lui les moïens de retrancher les abus
qui s'étoient glissés dans l'Ordre. Les Observans & les Con
ventuels , dont le nombre surpassoit de beaucoup les Ermites,
qui étoient reduits au seul Camaldoli & à Fonte-Buono ,
avoient usurpé toute l'autorité de l'Ordre qui appartenoit de
droit à l'Ermitage comme au Chef de l'Osdre : les Obser
vans qui étoient unis en Congrégation, comme nous avons
dit , pratiquoient entr'eux des Observances Régulières. Les-
Supérieurs n'étoient que triennaux > &il y avoit entr'eux.
de la subordination. II n'en étoit pas de meme des Conven
tuels..
QuatmemePàrtie, Chap. XXÏII. 165
fuels dont les offices étoient perpétuels , qui ne connohToient c*MAtD^-
^1/ o r*- ■■ • • 1 ' J IESDU
aucune Obíervance, & qui le croioient tous independans mont de
les uns des autres: ce qui causoit beaucoup de confusion j^^00*
dans l'Ordre. Le General Delphino& Paul Justinien eurent
recours au Pape Léon- X. qui ordonna un Chapitre General
Ï'our y travailler à la reformation de cet Ordre , il fut tenu
'an 15 13. La préséance sur tous les Monastères de l'Ordre
y fut renduë à l'Ermitage de Camaldoli , comme au Chef
d'Ordre. Les Ermites furent unis avec les Moines tant
de PObservance que Conventuels. Les uns & les autres
dévoient êtreGeneraux alternativementiexceptélesConven-
tuels qui ne dévoient point entrer dans les Charges : on leur
fit défense de s'augmenter , & ils furent enfin supprimés
dans la fuite par le Pape Pie V. Les Généraux & les Prieurs
de Camaldoli ne furent plus perpétuels : ces deux dignités
furent même séparées. Ainsi la paix fut rétablie dans l'Ordre
par les íoins du General Delphino 6c de Paul Justinien.
Quoique dans ce Chapitre on eût fait des Reglemens , qui
étoient communs pour les Ermites & les Moines y chaque
Congrégation conserva ses Constitutions: mais comme celles
des Ermites étoient confuses , on résolut de les mettre en
meilleur ordre , & on en donna le foin à Paul Justinien.
Apres les avoir achevées il les présenta auGeneralDelphînoj
qui les trouva dans un si bel ordre,qu'il ne voulut pas qu'eU
les euflent simplement le titre de Constitutions- : mais il leur
donna celui de Règle de la vie Eretnifique*
Justinien fut cependant envoïé en plusieurs lieux pour les
affaires de son Ordre j & comme il fut retourné á Camal
doli , où il esperoit joiiir du repos dans la solitude, il en fut
élûMajeur l'an 15 16. la quatrième année aprés fa profession.
Aprés avoir fini les crois ans- de fa supériorité, if voulut se
renfermer dans une reclusion : mais bien loin de le lui per
mettre y on l'envoïa encore à Rome pour les affaires de son
Ordre. Etanc de retour â Camaldoli il reprit son premier
dessein , de multiplier les Ermitages cte cet Ordre : trois ans
fie passèrent encore fans qu'il ['exécutât y par les difficultés
qui s'y rencontrèrent : & dans le tems qu'il cherchoit les
moïens pour y parvenir , il fut derechef élu Majeur de Ca
maldoli : il refusa cette dignité > mais les Ermites persistant
à n'en vouloir point élire d'autre , il fut contraint de l'acce-
Tm< F. L I
i66 Histoire des Ordres Religieux,
Camaldu pter i néanmoins il ne l'exerça pas pendant trois ans : cit
íio n t w aïant été trouver à Rome le Pape Léon X. &: lui aïant parle
í a Cou- du dessein qu'il avoit formé démultiplier l'Ordre Eremiti-
NNE' que parmi les Camaldules > ce Pontife l'approuva & lui ac

corda un Bref le 12. Août 1 510. par lequel il lui permettoit


& à ceux qui voudroient se joindre à lui, de promulguer
l'Ordre Eremitique des Camaldules non feulement en Ita
lie, mais par tout le monde , de pouvoir recevoir des Novi
ces àl'habit & à la profession,de faire des Règles & desCon-
stitutions pour cette nouvelleCongreeation,àlaquelle il don
na lc nom de saint Romuald de l'Ordre des Camaldules , &
l'exemta même de la jurisdi&ion des Supérieurs de l'Ordre
& de tous autres Prélats.
Paul Justinien partit de Rome muni de ces Lettres Apo
stoliques. A peine fut- il arrivé à Camaldoli , qu'il fît assem
bler tous les Ermites , & aprés leur avoir fait la lecture de ce
Bref , il renonça à fa supériorité. Hprit congé de tous les
Ermites qui jugeoient diversement de son dessein , les uns le
regardant comme une inspiration divine, & les autres comme
une folie : & aïant refuse les commodités qu'on lui présenta
pour son voïage,il partit à pied,un bâton à la main,accompa-
gné d'un Frere,nommé Olivo qui ne l'abandonna point dans
toutes ses fatigues. Ils allèrent trouver un saint Ermite qui
faisoit profession de la troisième Règle de saint François , qui
demeuroit fur le Mont-Calvo proche Peroufe. Apres plu
sieurs conférences qu'ils eurent ensemble, ils résolurent
d'aller chercher quelque solitude affreuse pour y faire
leur demeure ; èt aïant encore attiré en leur compagnie
un Religieux de l'Ordre de saint Dominique , ils trou
vèrent un lieu propre à leur dessein dans les Appennins. C'é-
toit un rocher d'une grosseur prodigieuse , sous lequel étoit
une Caverne , qui avoit autrefois servi de retraite aux loups,
<jui avoient fait donner à ce lieu , & à un village qui n'en
etoit pas loin, le nom de Pascia-lupo. Il yavoitauílì une
ancienne Chapelle dédiée à faim Jérôme, qui quoique toute
ruinée , leur fut disputée par le Curé de Pascia-Lupo qui
prétendoit que cette Chapelle appartenoit à son Eglise.Mais
Paul Justinien aïant encore eu recours au Pape Léon X. il
kur accorda ce lieu,où en peu de tems ils curent encore deux
autres Compagnons.
Quatrième Partie, Chap. XXIII. 167
D'abord chacun vêcut à sa manière, sans changer d'ha- CAMAtbtJ-
billement : mais lorsque Paul Justinien, auquel les autres mont de
s'étoient soumis comme à leur Supérieur, leur eut proposé £ON^" u"
de suivre des observances uniformes , tant pour le vivre que
pour l'habillement,sous la Regledes Camaldules,Thomas &
Raphaël,qui étoientl'unReligieux de TOrdre de S.Domini
que, & l'autre Ermite du troisième Ordre de saint François,
s'y opposèrent & abandonnèrent Justinien , lequel resta en
ce lieu , avec ses trois autres compagnons. Mais les Camat-
dules de l'Ermitage de Camaldoli , conservant toujours
beaucoup de tendresse & d'amitié pour lui , le prièrent de
venir demeurer auprés d'eux : 6c pour cet effet lui accordè
rent à deux milles de Massacio , une solitude qui leur ap-
partenoit , dans laquelle il y avoit plusieurs cavernes > ils
voulurent même que lui 8c les Ermites sussent toujours ré
putés de la famille de Camaldoli , 8c leur assignèrent un
fonds pour leur entretien. Paul Justinien accepta leur offre*
8c aïant laissé à Pascia Lupo deux de ses compagnons, il vint
demeurer avec le FrereQIivo dans les cavernes deMassacio,
où en peu de tems ils eurent plusieurs compagnons. 11 y euc
même quelques Ermites de Camaldoli qui se joignirent à
eux, entr'autres Auguste de Basciano 8c Nicolas Trevisani»
qui en obtinrent la permission de leur Supérieur , 8c qui fu
rent peu de tems aprés saivis par Jérôme Suessano , premier
Médecin du Pape Léon X.
La Congrégation de Paul Justinien fut presque dans le
ïnême tems augmentée de deux Ermitages > l'un fut le Mo
nastère de saint Léonard , qui lui fut donné par Galeaz
Gabrieli , dont nous parlerons dans la fuite , lequel Mona
stère étoit situé fur le mont Volubrio , qui est d'une hau
teur prodigieuse au Diocèse de Fermo : l'autre fut l'ErmU
tage de saint Benoît , situé sur le mofit d'Ancone. Les Dis
ciples de Justinien le follicitoient de donner une forme de
Gouvernement à sa Congrégation : mais ne voulant pas la
commencer qu'il ne fíìt assuré de n'être point inquiété dans»
la possession des Ermitages qui lui avoient été accordés, il
pria les Pères de l'Ermitage de Camaldoli de lui abandon
ner en toute propriété & à fa Congrégation les cavernes de
Massacio j ce qu'ils lui accordèrent dans le Chapitre qu'ils
tinrent l'an ijix. déclarant que ce lieu scroit entièrement
1Í8 Histoirede.s Ordres Religieux,
Camaldu. séparé de Camaldoli : 5c pour montrer l'estime qu'ils fai-
MoNTDE^enC ^e Ju-stinîen , ils confirmèrent cet Acte pardevant
u Co u. Notaire, s'obligeant de lui fournir & aux Ermites de Mas-
konni. facjoce qu'ils avoient coutume de leur donner pour leur
entretien , fans parler de beaucoup d'autres choses qui sonc
exprimét s par cet Acte. Pour lors Justinien songea à pres
crire des Reglemensà ses Disciples. II commença par chan
ger l'habillement qu'ils avoient accoíìtumé de porter , afin
qu'il v eût de la différence entr'eux & les Ermites de Ca
maldoli. Ceux-ci portoient des coules Monachalesj Justinien
n'en voulut point porter, ôtordonna à ses Ermites qu'ilsau-
roient une tunique de bure avec un scapulaire,auquel étoit
attaché un capuce étroit. Pour ceinture, ils se servoient de
t la lisière de l'étoffe: la tunique ne descendoit qu'à mi»jambe:
leur manteau ne descendoit que jusqu'aux genoux, & étoit
attaché avec un morceau de bois j ils alloient nuds pieds avec
des sandales de bois : enfin cet habillement étoit 11 pauvre ,
qu'il ne falloit pas plus de quatre livres de nôrre monnoïe
pour habiller un Religieux. Dans le commencement de cette
Congrégation , leúr nourriture consistoit en du pain bien
sec & íouvent moisi , quelques choux & légumes mal assai
sonnés : ils bûvoient rarement du vin : toutes les heures du
jour & de la nuit étoient partagées pour les Offices Divins ,
les O raisons , & le travail ,qui se succedoient les uns aux
autres. Quelques-uns ont écrit que les Ermites de Camal
doli vóïant que ceux dé la Congrégation de saint Romuald
s'étoient soustraits de leur obéissance , les avoient obligés k
quitter leur habit ou coule Monachale : mais le Père Luc
Espagnol , qui a fait l'Histoire de cette derniere Congrega»
tion , rejette cela comme une fausseté , n'y a'íant pas aappa-
rence que les Camaldules de l' Ermitage eussent regardé
ceux de Paul Justinien comme des rebelles , puisqu'ils leur
avoient donné 1 Ermitage de Massacìo en toute proprieté,&
qu'ils avoient consenti qu'ils fussent entièrement séparés
d'eux , & puisqu'enfin ce ne fut qu'après cette donation &
cette séparation que Paul Justinien changea l'habillemenc •
des Camaldules. En effet le Bref de Léon X. de l'an 1510.
les exemtoit de la Jurisdiction des Supérieurs de l'Ordrô
des Camaldules , & permettoit à Justinien de faire tels Re-
glemens & changemens qu'il jugerait à propos. »
T.V.Fz.68
Quatrième Partie , Chap. XXIII. 169
Ce saine Fondateur voïant sa Congrégation augmentée CAtt*t-0V-
4e quatre Ermitages , qui etoient aílez éloignes les uns des Mont de
autres , ne pouvant pas les gouverner tous lui seul, il as-^A Co,J"
LONNS.
sembla le premier Chapitre General de cette Congréga
tion dans les cavernes de Massacio. II y fut élu General ou
Majeuri on y élut aussi des DefEniteurs & des Prieurs
pour chaque Ermitage , & on y confirma les Reglemens
qu'il avoit faits pour le bon gouvernement de cette Congré
gation naissante. Elle fut attaquée vivement après la mort du
Pape Léon X. par certains Ermites de la Marche d'Ancone,
qui aïant gagné l^esprit du Légat , firent chasser du Mont
d'Ancone ceux de Paul Justinien. II fut mêmemis en pri
son à Macerata , où il demeura seize jours : mais le Légat
aïant été informé de la sainteté de sa vie, il l'en fit sortir,ÔC
lui rendit son Ermitage.
Dans le même tems un Ermite nommé Innocent , étant
venu aux cavernes de Massacio , donna à Justinien un
Ermitage qu'il avoit dans la Pouille : celui-ci envoïa de ses
Religieux j ôc à peine furent-Us arrivés , qu'on leur donna
encore deux autres Ermitages dans la même Province.Cette
Congrégation s'augmentant , les Ermites de Camaldoli vou
lurent s'unir avec elle : ils envoïerent pour cet effet à Mas
sacio deux -de leurs Visiteurs, qui nrent cette union Pan-
1-524. l'Abbé de Castro, Vicaire General de tout l'Ordre
des Camaldules la confirma : mais elle ne subsista que jus
qu'au Chapitre General de tout l'Ordre qui se tint au Mo
nastère de Classe Tannée suivante.
Nous avons dit ci-devant que Galeaz Gabrieli, qui étoic
Abbé Commendataire de saint Sauveur de Montaigu , pro
che Perouse , & neveu du Cardinal d'Urbino , avoit donné'
à-la Congrégation de Paul Justinien le Monastère de saint
Léonard de Volubrio , qu'il avoit aussi en Commendeimais
non content de cela , il voulut être aussi Disciple de Justi
nien , & en prenant Phabit d'Ermite, H donna a cetteCon-
gregation tous ses biens patrimoniaux & Ecclésiastiques.
Par ce moïen elle eut de quoi faire subsister ses Ermitages,
qui avoient grand besoin de secours : car il y venoit dé rou
tes parts un si grand nombre de personnes , qu'il auroit été
impossible de les nourrir fans le secours que Dieu leur en- -
yoïa. Comme Galeaz Gabrieli n'avoit pû donner cette Ab-
Ll iij
170 Histoire des Or. d res Religieux',
Camaliu baïe de faine Sauveur à ta/ Congregation de Juftinieiî ? .
mon d v Яие k; VIQ durant. Juftinien alla a Rome pour obtenir da
t a Cou- Pape Clement VII. l'union de cette Abbaïe à fa Congre-
»ONN*. gation j majs à peine fut- il arrivé à Rome que cette ville fuc
prife par l'armée de l'Empereur Charles V . commandée par
Charles de Bourbon > & Paul Juitinien fut fait priionnier ,
avec fes Compagnons. Cependant comme ils n'avoient rien,
ils furent mis bien- tôt après en liberté. Il revint à fon Er
mitage de MaíTacio y où étant follicité de nouveau par fes-
Religieux de pourfuivre l'union de Г Abbaïe de faint Sau
veur à la Congregation, il retourna encore à Rome,où étant
arrivé , & aïant obtenu la permhTion de faluer le Pape , it
trouva avec fa Sainteté l'Abbé de faint Paul hors des murs
de Rome, à qui appartenoit l'Eglife de faint Silveftre du:
Mont- S erat : & comme le Pape fçavoit que Juftinien la
fouhaitoit depuis long-tems,illa lui fit donner par cet Abbé.
Peu de tems après il tomba malade à Rome » cependant tou
jours animé du même zele , nonobftant cette maladie , il fe
mit en chemin pour aller au Mont-Serat , qui en eft éloigné
de vinge milles. A peine y fut il arrivé que fa maladie au
gmenta de maniere à lui faire comprendre qu'il ne pouvoir,
aller loin : dans ces conjonctures Dieu permit que Grégoire
de Bergame , qui avoit été Majeur de Camaldoli , &. autre
fois grand ami de Paul Juftinien , allant à Rome pour quel
ques affaires de fon Ordre ,paiTa par ce lieu , & vint tout à
propos pour lui rendre les derniers devoirs. Paul en l'apper-
eevant s'écria : gue le Seigneur efl doux & agréable л jes
Serviteurs que fes mijerieordes font infinies : ce ti efl point
à caufe de mes mérites , mais par un effet de la Providence v
que vous vous rencontre ^ici ( mon eher fere ) pour me fou-
lager dans ees derniers momens de ma vie > & pour me con
firmer dans la foi par vos exhortations , lorfque mon ame
abandonnera fon corps mortel. Et tournant eniuite les yeux
vers le Ciel il dit : 0 mon doux Jefus , qui êtes mon unique ef-
■perance rne m abandonneras. efl pour vous que j ai vécu:
с efl four vous que je meure > receve^mon efprit , que je re
mets entre v»s mains , parce que vous mave^ racheté par le
frix de votre précieux Sang : Et en fmuTant ces paroles , il
mourut le 18. Juin de l'année 1518. dans la cinquante- deu
xième de fon âge.
Quatrième Partie , Chap. XXIII. tji
Augustin de Easciano fut élu General après fa mort » Camaibw-
mais dans le tems qu il e'toit dans là Pouillepour visiter fes J^T DD^
Monastères > la peste qui aífligeoit l'I talie, l'enleva avec une «•* c o u-
^rande partie de fes Religieux , & Justinien de Bergamefut RO*Hi*
élu en la place. C'étoit un homme consommé dans toutes
sortes de sciences : il avoit été autrefois Bénédictin , Sc
s'étoit retiré ensuite à Camaldoli , où il avoit demeuré
pendant huit ans , avant que de passer à la Congrégation
îles Ermites de saint Romuald. Un des premiers foins de •
ce General fut d'affermir fa Congrégation , & dans un
Chapitre General qui se tint , on reíolut d'ériger un Ermi
tage , comme celui de Camaldoli,qui fût le Lhef de leur
Congrégation , afin que dans ce lieu il pût y avoir un plus
grand nombre d'Ermites , que les vieillards puisent vivre
plus commodément , & que tous les autres Ermitages en dé
pendissent. Les uns vouloient que l'on préférât à tous les
autres l'Ermitage des cavernes de Massacio comme le plus
ancien,mais le sentiment de ceux qui choisirent leMont de
laCouronne prévalut,à cause de l'élevation de cette monta-
|me,de la bonté de l'aìr,&: que toutes les choies nécessaires
a la vie y venoient en abondance , outre que l' Abbaïe de
saint Sauveur ,dont nous avons parlé , qui est située au pied
<le cette montagne , pouvoit être regardée comme le Mona
stère deFonte-Buono par rapport à l'Ermitage deCamaldolii
que de là on envoïeroit tous les jours aux Ermites ce dont
ils auroient besoin, 6c qu'il pourroit leur servir d'Infirmerie
& en même tems d'hospice pour recevoir les étrangers. On
arrêta donc que l'on batiroit un Ermitage fur cette monta
gne qui étoit une des dépendances de l'Abbaïe de saint
Sauveur. O n en jetta les fondemens fur la cime j les Ermi
tes par un travail continuel de quarante années , ont rendu
ce lieu une des plus charmantes solitudes que l'on puisse
voir , étant toute entourée de cyprès & de sapins d'une hau
teur prodigieuse, & cet Ermitage du Mont de la Couronne
qui a donné son nom à toute la Congrégation est devenu le
Chef d'Ordre. Ainsi ceux qui ont dît que Paul Justinien
avoit fondé son premier Monastère au Mont de la Couronne
se íont trompés, puisque les fondemens n'en furent jettés
qu'aprés fa mort. Schoonebek a donné dans Terreur de ceux
qui ont cru que ce Monastère ayoit été fondé par Justinien
xjx Histoire des Orores Religieux,
Camaldu & il s'est encore plus trompé lorsqu il a dit qu'il en dédia
Mont^di l'£§l^c en 1 honneur du Sauveur du monde lan 1555. puis-
j.a Cou. qu'il étoit mort en 1518. il a encore confondu Camaldoli
ronne. avec }e jvlont de la Couronne, lorsqu'il ajoute que cet Abbé
de saint Félix de Florenceydontnous avons ci-devant parlé,
ruina l'Ermitage du Mont de la Couronne par le moïen de
plusieurs hostilités } mais que Justinien obtint du Pape que
ce lieu seroit remis dans ion premier état & qu'il feïoit toû.-
• jours le Chef de l'Ordre , comme cela s'exécuta à Rome le
%t. Aout 1 51,0. l'Eglise fut à la vérité consacrée en l'honneuc
du Sauveur du monde l'an 15 55. mais non par Justinien qui
écoit déja mort,
, .I/an, 1540. il y eut une seconde union entre les Moines
Ermitesde Camaldoli &c ceux du Mont de la Couronne:les
conditions furent que l'Ermitage de Camaldoli & le Majeur
4e ce lieu. seroient reconnus pour Chef des deux Congréga
tions r que l'on ciendrok tous les ans à Camaldoli un Cha
pitre , où on éliroit le, Prieur du Mont de la Couronne & de
tous les Ermitages de cette Congrégation , & que tous les
Supérieurs des Maisons de ces deux Congrégations setrou-
veroiení'à ce Chapitre , que ceux du Mont de la Couronne
porteroient le même habit que ceux de Camaldoli , & qu'ils
îeroient entièrement dépendans de ce Monastère. Mais cette
union ne dura que deux ans,après lesquels ces deux Con
grégations furent remiíes dans leurs mêmes droits. II se fi*
encore une troisième union en 1633. sous le Pontificat du
Pape Urbain' VIII. qut confirma l'an 1639. les Constitu
tions communes pour ces deuxCongrégations, qui furent en
core désunies en 1667. Depuis ce tems4àles Ermites da
Mont de la Couronne élisent leur Majeur , ou General, tous
les deux ans dans un Chapitre General qui se tient au Monc
de la Couronne. C 'est-là que réside le General avec les
Pères Viáteurs,où tous les ans ils tiennent une Diette.Tous '
les Supérieurs des Monastères ,.les Vicaires Généraux & le
Procureur General de Rome assistent à ce Chapitre j mais
comme les Supérieurs de Pologne sonc trop éloignés , il est
à leur liberté de venir: on leur accorde cependant toujours
un Vicaire General qui est dépendant du GeneraL
Ces Ermites ont vingt-huit Couvens ou Ermitages , sça-
▼oir. dans l'Etat Ecclésiastique les cavernes de Massacio ,
saint
V
Quatrième Partie, Chaî. XXIII. 175
feint Jérôme d'Egubio , Monte Coneco proche Anconne , Camaibv-
Monte Giove di Fano, saint Benoît de Boulogne & Frescati, ^ont d t
avec un hospice dans Rome. Dans l'état de Venise l'Ermi- u.cobì
tage de Rua proche Padouë , saint Jean- Baptiste de Vfr R0NNS'
eenze , saint Bernard de Bresse ,. saint Clément de Venise,
saint George de Veronne & l'Assomption de Nôtre-Dame
à Conigliano. Au Roïaume de Naples ,1'Incoronata , saint
Salvator délia Veduta ,de Noie, Délia Torre di Greco , de
iVico Equense, & Délia sant-Avocatae. En Pologne le Mont
Argentin proche Cracovie,leMontdela Paix, les cinq Mar
tyrs , &c trois autres. A Vienne en Autriche saint Joíeph Sc
deux autres en Allemagne , tous les Supérieurs de ces Mai
sons ne peuvent être que pour deux ans,mais le Chapitre
General les peut confirmer jusqu'à six ans en renouvellant
leur élection tous les deux ans.
. Chaque nation- à un Noviciat , le Mont de la Couronne"
est pour l'Etat Ecclésiastique , l'Ermitage de Rua pour
l'Etat de Venise, celui de l'Incoronata pour le Roïaume dt
Naples , celui de saint Joseph de Vienne pour T Allemagne:;
& à cause qu'en Pologne les Ermitages font fort éloignes
les uns de* autres , il y en a deux qui fervent de Noviciat
íçavolr celui du Mont- Argentin à Cracovie , & celui du
Mont de la Paix~
Les Observances de ces Ermites font à peu près les mê
mes que celles des Ermites de Camaldoli dont nous avons
rapporté les principales dans le Chapitre précédent ; ils í'e
levent à minuit pour aller à l'Eglife dire Matines, & pendant,
tous les Offices ils se tiennent toûjours debout fans s'appuïer
dì s'asseoir. Ils observent un. étroit silence , excepte déux>
jours pendant l'Hyver , &l crois jours pendant l'E té. qu'on*
leur permet de parler ensemble 3 mais Us nen sont jamais
dispensés dans les deux grands Carêmes. Depuis le 13. Sep
tembre jusqu'à Pâques, & depuis Pâques1jusqu'à. la- sainte
Croix ils jeûnent le Mercredi 8c le Vendredi. j mais lé Veni
áredi est toujours au pain 6c à l'eau-au/Tnbien que le Lundi r-
le Mercredi,& le Vendredi de chaque Carême. Us ont une
Eeure de travail manuel chaque jûurV'dont perfdnne n'est
çlispensé,aveç obligation' de garder toûj ours, le silence. Us
onc aoflì chaque, jour une heure d'Qraifon, Mentale > l'Hvj*
yer une demi- heure aprés Matines & une demi-heure apreá
lome F*. Mm*
174 Histoire des Ordres Religieux,
Camalbi'- Compiles > 8c l'Eté demi- heure après Prime , Ôc demi-heure
mont de après Complies. Lorsqu'on faide pain , il s'assemblent tous
i a c c u- au son de la cloche où on le fait , 6c pendant qu'on le paîtrit
ronne. ^ qu'on le met au four on fait une lecture spirituelle. Les
femmes n'entrent jamais dans leurs Eglises, ôc n'approchent
de leurs Ermitages qu'à une certaine distance , où il y a des
Croix avec une inscription portant défense aux femmes fous
peine d'excommunication de passer plus avant.
Quant à leur habillement , il est a présent assez semblable
à ceux de l' Ermitage de Camaldoli , sinon qu'ils ne portenc
jamais découle Monachale , mais un manteau attaché avec
un morceau de bois : ils ne se servent jamais dans leurs
Ermitages de souliers ni de pantoufles» ils ont pour chaussu
re des sandales de bois couvertes de cuir. Us dorment fur
des paillasses fans quitter leurs habits , non pas même dans
leurs plus grandes maladies. Ils ont pour Armes d'azur à
trois Montagnes de sinople , surmontées d'une Couronne
d'or.
Pierre Quivino , noble Vénitien, très versé dans les Lan
gues Hébraïque , Grecque 6c Latine, qui fut nommé au
Cardinalat , n'a pas été de cette Congrégation, comme quel
ques-uns l'ont cru. II prit l'habit à Camaldoli,6c futNovice
avec Paul Justinien > mais il ne vêcut que deux ans dans cet
Ordre, ôc mourut l'an 15 14. On a prétendu aussi que le
Bienheureux Michel de Florence avoit été de cette Con
grégation 5 mais il ne sortit point de Camaldoli , où il de
meura reclus pendant plus de vingt ans. Ce fut lui qui fut
l'Auteur du Rosaire de la Couronne de Nôtre- Seigneur ,
qu'on appelle vulgairement un Camaldule , qui a été dans
la fuite approuvé des souverains Pontifes , qui ont accordé
beaucoup d'indulgence à ceux qui le reciteroient. Cette
Congrégation a néanmoins produit de grands Hommes , qui
se sont distingués par leur mérite & leur sainteté 5 comme
Justinien de Bergame, Galeaz Gabrieli, Nicolas Trevisa-
ni, Jérôme Suessan , Augustin de Basciano, ftc plusieurs
autres.
Foiez, Lucaî Eremit. Romualdina , feu Eremitica tnontis
Coron* Camaldulenfis Orài nis , ////?.August. Florent. Hijfì
Camaldulenf. Thomas de Minis , Catalog. SS. & BB. Ordin.
Camaldul. Silvano Razzi, Vite de fanési dr Beati del Ordin»
- :■;
t

(ZcurialcLile de F?
rance oie

trc Dame de, Ccni^triaMori. eti habit ordinture, dans la.


Quatrième Partie, Cha?. XXIV. 475
CamaUttl. Schoonebek , Hifi. des Ordres Religieux. Le Pere Ermite
Bonanni , Catalog. Ordin. Relig. Silveftre Maurolic. Mare ^AtMsALDDe
Ocean, di turte la ReligioniMb. г. Bucelin , Menolog. Betted. France.
¿T Annal. Bened. Bullar. Romanum.

Chapitre XXIV.

Des Ermites Camaldules de France , ou de Nôtre-Dame


de Confolation.

OUtr e les trois Congregations de Camaldules , donr


nous avons parlé dans les Chapitres précedens, il y en
a encore deux autres,l'une en Piedmont,appellée la Congre
gation de Turin » & l'autre en France , fous le nom de Notre-
Dame de Confolation. Nous ne pouvons rien dire de celle de
Turin ,n'en aïant reçu aucuns mémoires: tout ce que nous-
en fçavons , c'eft que cette Congregation a eu pour Fonda
teur le Pere Alexandre de Leva , qui mourut en odeur de
fainteté 1 an 161г. & qu'elle fut commencée fous les aufpi-
ces de Charles- Emanuel de Savoye Гап 1601. Quant à celle
de France , ou de Nôtre- Dame de Confolation , les mémoi
res qui nous ont été communiqués par le R.Pere Jean Car-
bonier> Majeur ou General de cette Congregation en 17 10,
nous donnent lieu de parler plus amplement de fon origine
& de fon progrés. Elle doit fes commencemens au Pere*
Boniface Antoine de Lyon , Ermite Camaldule de la Con
gregation de Turin , qui étant venu en France l'an 1616..
avec une permiffion du Majeur 8c du Chancelier de cette
Congregation , pour faire de nouveaux établiffemens dan»
ce Roïaume , en fit d'abord deux , l'un dans le Dauphiné
& l'autre dans le Forés j le premier fous le nom de Nôtre-
Dame de Sapet au Diocéfe de Vienne , le fécond fous ce
lui de Nôtre- Dame de Confolation de Bothéon au Diocéfe*
de Lyon. Il s'acquit par fon mérite l'eftime de l'Archevêque'
de Vienne, Pierre de Villars , qui voulant le retenir dan»
fon Diocéfe, lui donna le 4. Novembre 1619. une permif
fion fort ample pour s'y établir > mais la petiteife des lieux >,
Ы le peu de revenu de ces premiers établirTemens >< furent
caufe que les Camaldules,qui ne pouvoient plus y fubfiûery
tes abandonnèrent-
Histoire ôes ORtJREsRËLioiiif*;
Ermites Le plus ancien qui subsiste présentement est ceîui de Vaî~
iTfL*DE Jésus en Forés , qui fut fonde par Je Pere Vital de S. Paul
France. Prêtre de l'Oratoire , & Jeanne de saint Paul sa soeur, Dame
de Varsalieu ôc de Veaux,qui donnèrent l'an 1633. au Pere
Boniface d'Antoine les Chapelles de saint Roch &c du Val-
Jesus,avec les biens qui en dépendoientj elles étoient situées
au lieu appelle à'Amiettx , dans la Paroisse de Chambre au
Diocèse de Lyon , & l'on y bâtit une Camaldule, quî a re
tenu le nom áeFal-Jesus.
Les Camaldules obtinrent ensuite des Lettres Patentes du
Roi Louis XIII. l'an 1634. par lesquelles ce Prince approu-
voit leur établissement en son Roïaume , & leur permectoit
de recevoir les maisons qu'on leur ofíriroit , leur accordant
fa protection , & défendant à toutes sortes de personnes de
les molester & de les inquiéter en aucune manière, à condi
tion néanmoins qu'ils nepourroient avoir que des Supérieurs
François. Ces Lettres furent d'abord enregi strées au Parle
ment de Grenoble l'an 1635. & ensuite au Parlement de
Paris l'an 1644. Ce ^ut * 'a prière de ce Prince que le Pape
Urbain VI IL érigea les Camaldules l'an 1635. en une Con
grégation particulière , fous le titre de Nôtre- Dame de Con
solation , leur permettant d'avoir un Ma jeur ou General, &
de recevoir desNbvices. II ordonna qu'ils vivroient'selon les
Constitutions des Ermites Camaldules du Mont de la Cou
ronne, & leur accorda toutes les grâces & tous les privilèges
dont joùissoient cette Congrégation &: celle de Camaldoli.
Ils firent un nouvel établissement à Gros-bois , que l'on
appelloit pour lors le Bourron , à quatre lieuës de Paris , l'an
164t. & ils eurent pour Fondateur de cette Maifon,C harles
de Valois , Duc d'Angoulême , Pair de France , Comte-
d'Auvergne ôc de Ponthieu. L'Eglife de cette Camaldule
fut dédiée fous le titre de saint Jean- Baptiste. Jean- Fran
çois de Gondì , Archevêque de Paris , y donna son consen
tement la même année, & le Roi Louis XIV. authorisa
cette fondation par ses Lettres Patentes de l'an 1644. qui>
furent enregistrées auíli la même année au Parlement de
Paris.
En 1648. Catherine le Voyer Dame d'Atour de la Reine
Regente mere du Roi , &; veuve de René du Bellay , Baron
4e la Flotte , fonda une autre Camaldule dans fa terre de
T. V.P n.76]
. .1


Quatrième Partie, Chat». XXIV. 177
la Flotte dans le bas Vendomois. L'an 1655). ces Religieux c^*M,t
•eurent une autre Maifon dans un lieu appelle la Gavolerie L E s*L
dans la ParoiíTe de Befle proche Courtenvaux aufli dans le FraNCE-
bas Vendomois. En 1674. Henri de Guenegaud Comte de
Planci, Secretaire d'Etat, &. fa femme Elifabeth de Choifeul
du Pleffis-Pralin ,leur fondèrent une autre Camaldule dans
le Comté de Rieux en Bretagneen un lieu où il y avoitune
Chapelle dédiée au Sauveur du monde , vulgairement ap-
pellée Rogat. Ils furent appelles en 1^69. au Mont Valerien
{>rès Paris parles Ermites qui y demeuroient & qui volurent
eur ceder leur Ermitage. L'Archevêque de Paris Har-
doiiin de Perefixe y donna fon confentement la même an
née , mais il n'y allèrent que l'an 1671. fous fon fuccefleur
François de Harlay de Chanvalon,qui leur donna auffi fon
confentement. 1 Is ne purent néanmoins obtenir les autres per-
minions neceflaires pour cet établiiTement. С 'eft pourquoi
ils l'abandonnèrent après y avoir demeuré environ deux ans
& demi.
En 1675). ils entrèrent dans ГAbbaïe de l'ifle-Chauvet ;
cette Abbaïe que quelques-uns prétendent avoir été fondée
par le Roi de France Charles le Chauve , & d'autres par les
Comtes de Poitiers , eft iîtuée dans les marais du bas Poitou
entre les villes de Beauvoir fur mer , de la Garnache , de
Machecoul & dePlfle-Boüin , & eft fous le titre deNôtre-
Dame.Elleappartenoit anciennement auxBenediftins&étoit
pofledée en Commende par l'Abbé Claude du Pui-du-
Fou , Gentilhomme Poitevin , lorfque Benjamin de Rohan
Seigneur de Soubife en chaiTa les Religieux, pour y mettre
une garnifon de Soldats Calviniftes. Le Roi Loiiis XI Il
la donna après la réduction de la Rochelle au Cardinal Al-
phonfe du Pleffis de Richelieu, Archevêquede Lyon, Grand
Aumônier de France,qui y mit quelques Prêtres Séculiers
pour y faire le Service Divin. Après fa mort cette Abbaïe
fut donnée en 1654. à Henri Cauchon de Maupeas Abbé
de faint Denis de Reims , depuis Evcque du Puy , & d'E-
vreux. Ce fut lui qui établit les Camaldules dans cette Ab
baïe par un Concordat fait entr'eux & lui le гб. Mai 1675).
L'Evêque deLuçon,dans leDiocéfe duquel cette Abbaïe eft
iîtuée ,iy confentit , auffi bien que le Pere Dom Vincent
Marzolle General des Bénédictins de la Congrégation de
Mm iij
ij$ Histoire des Ordres Religieux,
Ermitis faint Maur par un A£te du deux Décembre de la mêmeart-
i*M*AbDD 1 née , reconnoiiTant les Camaldules pour Enfans de faint Be-
France. noît. Ce Concordat fut audi confirmé par Lettres Patentes
du Roi du mois de Juillet de la même année , & furent enre-
fjiftrées au Parlement de Paris le 7. Décembre. L'Abbé de
'Ifle-Chauvet conlentit par un Traité fait en 1680.au
partage des biens de cette Abbaïe en trois lots , dont l'un
échut aux Camaldules :& ce Traité a été confirmé par tous
fes fuccefleurs , fçavoir Gaípard Alexandre de Coligny ,
auiïï Abbé de S. Denis de Reims, & depuis Comte de Co
ligny, Colonel du Regiment de Condé,mort en 1694. Leon
d' Y flieres , depuis Marquis d' Yilieres , qui fut tué au com
bat de l'Enfe étant pour lors Exemt des Gardes du Roi >Jac
ques de Candeau Abbé de Bonnefond j & Amable-Charles
de Turenne d'Aynac Do