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Chapitre J

Sociologie de l'action et enjeux sociétau)


chez Alain Touraine

G. Pleyers, chargé de recherches du FNRS, UCl

3.1 Plus d'un demi-siècle de réflexion sociologique

Né en 1925, Alain Touraine obtient en 1950 son agrégation en histoin


de l'École Normale Supérieure. Depuis, il n'a cessé de mener une vie dE
recherche et de réflexion particulièrement intense. Sociologue du travail, il é
commencé sa carrière dans le "Laboratoire du travail industriel", dirigé pal
Georges Friedmann. En 1957, il fonde le "Centra de Sociologia dei Trabajo'
à la FLACSO de Santiago de Chili puis, un an plus tard et à Paris, le Centn
de Sociologie Industrielle qui deviendra le Centre d'Étude des Mouvement~
Sociaux après les événements de 1968. Il le quittera en 1981 pour fondel
le Centre d'Analyse et d'Intervention Sociologiques (CADIS) au sein duque
il demeure très actif. Professeur émérite à l'École des Hautes Études er
Sciences Sociales (EHESS), où il continue de donner son séminaire hebdo·
madaire, Alain Touraine jouit aujourd'hui d'une importante reconnaissancE
internationale dont témoignent les dizaines de conférences [magistrales] qu'i
est invité à donner chaque année de par le monde ainsi que ses mu1tiple~
titres de Docteur honoris causa.
Tout au long de sa carrière, il est parvenu à combiner un esprit de synthèse
peu commun avec une érudition de normalien et un travail de terrain impres-

1 L'auteur tient à remercier Karine Renon pour son amabilité et son aide précieuse dans
l'analyse de la pensée d'Alain Touraine.

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Épistémologie de la sociologie

Sociologie de l'action et enjeux sociétaux chez Alain Touraine

sionnant, que ce soit aux côtés des ouvriers (1200 entretiens dans les usines
Renault) ou par les interventions sociologiques, méthode particulièrement
exigeante. Il faut y ajouter une distance critique à l'égard des acteurs sociaux savants, à la hauteur de notre tâche, nous pouvons alors obliger l'individu à
et de leurs idéologies ainsi qu'une grande ouverture internationale. Celle-ci se rendreM.,compte
(Weber 1963: du113).
sens ultime de ses propres actes, ou du moins l'y aider. »
s'est affichée dès le début de sa carrière. En 1952, il part ainsi pour les États-
Unis. Ses séjours réguliers dans ce pays exerceront une grande influence sur Ce parcours personnel et scientifique aussi riche que long a débouché sur la
sa pensée et sa vision du monde. Dans les années 1950, il Y suit notamment publication de centaines d'articles et d'une quarantaine de livres, dont bon
les séminaires du fonctionnaliste T. Parsons contre lequel sera construite sa nombre ont été traduits2. Parmi ces derniers, trois grandes catégories peu-
sociologie. Un demi-siècle plus tard, un séjour à New York au moment du vent être distinguées: les ouvrages consacrés à un acteur précis, ceux qui éla-
déclenchement de la guerre contre l'Irak aura encore une influence impor- borent une théorie générale de la société et enfin les publications consacrées
tante sur la vision du monde qu'il présentera dans un livre début 2005. aux analyses "à chaud» d'événements récents ou de thèmes d'actualité.
Mais c'est surtout à l'Amérique latine que la vie personnelle (sa première Parmi les ouvrages consacrés à un acteur précis, beaucoup portent sur les
épouse, décédée en 1990, était chilienne) et intellectuelle d'Alain Touraine le mouvements sociaux (la conscience Ouvrière ou la collection consacrée aux
lie. Il y enseignera dans de nombreuses universités et nouera des rapports par- nouveaux mouvements sociaux). Ces analyses ne sont tOutefois jamais déliées
ticulièrement étroits avec le Chili, le Brésil et le Mexique. Présent à Santiago de la construction d'Une Vision globale de la société qui S'élabore essentielle-
au moment du coup d'État de Pinochet, il publie quelques mois plus tard un ment dans une longue série d'ouvrages «théoriques». Cette seconde catégorie
journal retraçant et analysant les derniers mois de l'expérience chilienne sous d'ouvrages, entamée dans les usines au cœur de la société industrielle, ana-
Salvador Allende. En 1988, paraîtra son livre majeur consacré à l'Amérique lj1se le changement profond de société qui a marqué les quarante années qui
latine qui brosse un portrait du continent quelques années après la sortie des ~lication du premier ouvrage théorique majeur (SoCi?logie de
dictatures militaires. Pour autant, A. Touraine s'est toujours défendu d'être 1· ~ 65) du plus récent (Un nouveau paradigme, 2005). A côté de
un latinoaméricaniste. En analysant ce continent pendant plusieurs décen- quelques thématiques spécifiques, cette pensée qui se développe «en colima-
nies, son objectif "constant fut d'incorporer ces données et ses idées sur çon» revient constamment sur une série de thèmes: les mouvements sociaux,
les sociétés latino-américaines dans la sociologie mondiale» (conférence d'A. la construction de la société par elle-même, la démocratie, le Sujet. .. Chaque
Touraine à la UNAM, Mexico, le 7 juin 2005). Il continue aujourd'hui d'in- livre développe
éléments et une des thèmes
perspective déjà traités antérieurement
supplémentaire. en Y ajoutant quelques
sister sur l'importance de la participation active et autonome de l'Amérique
latine dans les transformations récentes du monde ainsi que de l'apport de la
Enfin, la dernière catégorie d'ouvrages regroupe d'une part des analy-
production intellectuelle latino-américaine.
ses d'événements récents qui furent généralement publiées quelques mois
Reconnu assez rapidement, A. Touraine n'a cependant jamais été ni domi- seulement après les faits et d'autre part des livres, articles dans la presse
nant au sein de sa discipline ni adulé par les acteurs sociaux. C'est aussi dans quotidienne et interventions dans les médias. Assumant pleinement le sta-
ce contexte que s'est construite sa perspective. Mais cette position inconfor- tut d'intellectuel tel qu'il s'est établi dans la tradition française (Char/e c.,
table n'est-elle pas précisément celle qui permet à l'intellectuel de tenir son 1991), A. Touraine n'hésite pas à rentrer dans les débats qui bousculent la
rôle? Celui-ci commande de ne pas" s'engluer dans une pensée mécanique et scène politique et sociale française et internationale, que ce soit à propos du
dans les méandres de l'action» (Houtart F., 2003) ni dans les stratégies et les néolibéralisme (1999), de la question du voile (avec Renaud A., 2005) ou du
idéologies des acteurs sociaux. En effet, pour A. Touraine (1974: 251), "ce socialisme (1980a). En 1995, il va jusqu'à adresser un livre aux responsables
qu'un sociologue peut faire de plus utile est de casser les schémas préfabri- de la gauche politique (Lettre à Lionel, Michel, Jacques, Martine, Bernard,
qués, le vitrage d'idéologies, de doctrines et de rhétoriques où est enfermée Dominique ... et vous). Professeur à Nanterre en 1968, A. Touraine soutient
la société». Si le discours des acteurs est un élément parmi d'autres sur lequel son étudiant de l'époque, D. Cohn-Bendit, devant les autorités académiques.
peut s'appuyer le sociologue, il ne révèlera pas immédiatement le sens ultime Près de trente ans plus tard, âgé alors de 71 ans, il se rend dans la jungle du
de ses actes. Afin de saisir celui-ci, le sociologue doit avant tout se pencher Sud-est mexicain pour participer à la première rencontre «intergalactique»
sur les relations qui lient les différents acteurs sociaux. Pour A. Touraine, convoquée par les rebelles zapatistes (EZLN, 1996; Le Bot Y., 1997) et
le travail du sociologue consiste précisément à tenter de dégager le sens et
l'enjeu central des actions sociales. M. Weber y voyait déjà un rôle essentiel
2 Des bibliographies récentes d'Alain Touraine et des membres de son centre de recherche
de la sociologie et de la science en général: "Si nous sommes en tant que
sont disponibles Sur le site www.ehess.fr/cadis. Une liste des textes et ouvrages d'Alain Touraine
Penser
antérieurs
le sujet,
à 1995Autour
a pard'Alain
ailleurs Touraine.
été publiée dans le livre édité par F. Dubet et M. Wieviorka

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Sociologie de l'action et enjeux sociétaux chez Alain Touraine

participera cinq ans plus tard à la caravane qui les mènera jusqu'à la capitale.
Cependant, A. Touraine a toujours refusé de devenir un intellectuel organi-
l'acteur et nient sa capacité de se construire. Or, c'est préCisément là ce que
que. Ses interventions maintiennent toujours une distance critique face aux Touraine place au cœur de sa sociologie. Plutôt que sur les structures et la
acteurs sociaux ou politiques et restent orientées par les analyses des enjeux
reproduction de la société, Touraine se centre sur le changement et la pro-
sociétaux. Souvent à contre-courant des modes intellectuelles et des analyses duction de la société par elle-même. Il nous met en garde contre «la fiction
des faits immédiats par les acteurs qui y étaient impliqués, la perspective que l'ordre est premier». En premier vient la capacité créatrice d'une société
d'A. Touraine a vu sa pertinence révélée par le temps, comme en témoigne de se produire et de se transformer, «le travail que la société moderne accom-
par exemple la réédition du «Mouvement de mai» trente ans après sa pre-
plit sur elle-même,
(Touraine A., 1978:en45).
inventant ses normes, ses institutions et ses pratiques»
mière parution. Mais ce regard critique et distancié lui a également valu de
nombreuses rancœurs, tant parmi la gauche mitterrandiste - venue au pouvoir
en France quelques mois après la publication de l'ouvrage «L'après socialisme» - Aussi, au fil des décennies, Touraine s'est opposé à ces visions du monde,
que de l'extrême gauche, des mouvements sociaux «radicaux» et de leurs approches théoriques ou idéologies qui font disparaître les acteurs au profit
intellectuels organiques (Lapeyronnie D., 2004), en particulier après ses pri- d'un système global (Touraine A., 1997b) et qu'il regroupe sous le terme
ses de position face aux grèves de 19953 de «globalismes». De gauche, le globalisme voit la société dominée par les
groupes de POuvoir,toutes les résistances se dissolvant dans des flots de mani-
Cinquante ans séparent le premier et le plus récent des ouvrages théoriques pulations ou de séductions. De droite, il affirme que l'économie globalisée et
d'Alain Touraine. Il demeure aujourd'hui un sociologue particulièrement actif la mondialisation enlèvent toute capacité d'intervention aux gouvernements
comme en témoignent ses deux livres publiés début 2005, ses multiples arti- et aux peuples. Le célèbre «There is no alternative" de M. Thatcher puis
cles et ses conférences à travers le monde. Mais c'est surtout dans sa quête
la pr~!ic)~ fin de l'Histoire par F. Fukuyama (1992) suite à la
incessante du sujet et des enjeux sociétaux que se dévoile toute la vitalité de préten~êfinitive de la démocratie de marché en sont des incar-
sa pensée. nations récentes. Contre cette idéologie néolibéraJe qui ne jure que par l'auto-
régulation des marchés, mais aussi contre la croyance de certaines pensées
révolutionnaires en une nécessité historique, Alain Touraine n'a eu de cesse
3.2 Acteurs et historicité plutôt que système et reproduction d'affirmer qu'il n'y a niet fatalité, ni nécessité
construisent l'Histoire produisent la société.historique, mais des acteurs qui
La sociologie d'Alain Touraine n'est pas une sociologie des systèmes sociaux,
de la reproduction et des fonctions, mais de l'acteur et plus spécifiquement du La production de la société se réalise ainsi au travers des conflits qui s'orga-
nisent entre deux acteurs centraux et dont l'enjeu est J'historicité. CeJle-ci est
Sujet, défini comme la volonté de se construire comme un acteur. Sa démar-
définie comme la capacité d'une société d'intervenir sur son propre fonction-
che théorique s'inscrit au plus loin du structuralisme dominant des années
1950 et de T. Parsons. Elle est aussi opposée au courant dominant après nement, de produire ses orientations normatives et de construire ses pratiques
1968 incarné notamment par N. Poulantzas, M. Foucault ou P. Bourdieu qui à un moment donné de son histoire. Ainsi, ouvriers et patrons se sont orga-
nisés autour de conflits pour l'appropriation des ressources engagées dans
ne voyaient que domination dans la vie sociale. La reproduction de la société
la production industrieJle, dont chacun des adversaires reconnaît la valeur
et l'omniprésence du pouvoir ne laissent guère de place à l'autonomie de
positive et dont il se veut Je mei1Jeurdéfenseur contre les intérêts particuliers
de l'autre (Touraine A., 1965). Dans cette perspective, la société doit toujours
3 En novembre et décembre 1995, la France fut paralysée par un immense mouvement de
être représentée comme un champ de création conflictueJle. Pour Touraine,
gréve. Le 12 décembre, deux millions de personnes manifestent contre un projet de réforme le conflit de systèmes de valeurs concurrents ne conduit pas à la déstabilisation
de la sécurité sociale. P. Bourdieu, alors professeur au Collége de France, s'implique résolu-
ment aux côtés des grévistes alors que A. Touraine et ses principaux collaborateurs prennent de la société, mais est au contraire au cœur de la Production de la société par
leurs distances et signent une pétition qui souligne la nécessité de certaines réformes suite aux eJle-même. Comme K. Marx, c'est ainsi le conflit plutôt que l'ordre qu'Ajain
transformations profondes qui ont marqué la France depuiS les années 1960. Ils voient essen- Touraine place au centre de sa sociologie. Pour lui, «le bon sociologue, c'est
tiellement dans ces grèves un mouvement de défense de catégories particulièrement protégées celui qui trouve les conflits, les OPpositions, les tensions4». Plutôt que sur une
de la population (essentiellement des fonctionnaires). Selon l'équipe d'Alain Touraine, loin d'en
analyse du système, sa sociologie se centre ainsi sur l'action et plus encore sur
appeler à un projet et de porter les enjeux au niveau de l'historicité, les grèves de 1995 sont
restées principalement ancrées dans la crise, témoignant «des difficultès qu'il y a en France, à se les relations entre acteurs: la «véritable sociologie consiste à rompre avec le
dégager de l'idéologie républicaine, désormais au service de l'immobilisme" (Touraine A. et al.,
1996,296)
4fèvrierConférence
2004. inaugurale du premier Congrès de l'Association Française de Sociologie, 27

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SOciologie de l'action et enjeux sociétaux chez Alain Touraine

point de vue des acteurs pour considérer des relations sociales» (Touraine A.,
1974a: 245).
saire, mais son action ne présuppose pas cette identification. C'est encore
Par sa sociologie, Alain Touraine est à la recherche des enjeux centraux qui le conflit qui fait surgir l'adversaire et forme la conscience des acteurs en
animent la société et à travers lesquels celle-ci se produit elle-même. Cet
présence. Les orientations communes de ces deux acteurs renvoient au prin-
enjeu central, pris dans sa plus haute abstraction théorique, s'incarne ensuite
cipe de totalité. Le mouvement social n'existe que lorsque le conflit se place
dans différents conflits et niveaux sociaux. Le sujet historique est celui qui
au niveau de J'historicité, du modèle culturel central de la société considérée.
lutte au niveau le plus élevé, celui de l'historicité. Il n'est «ni une réalité empi- Le mouvement ouvrier partageait ainsi avec les capitalistes les valeurs de
rique, ni une réalité transcendantale, mais une notion sociologique dont la
l'industrialisme: la croyance dans le progrès, J'idée du «one best way» ou
nature est telle que les acteurs historiques ne peuvent ni jamais être identifiés
l'importance de la Production et de la productivité. Les deux mouvements
à lui ni compris hors de leur relation à lui » (Touraine A., 1965: 17 0). Aucun
n'opposent nullement deux types entièrement différents de sociétés, mais
acteur concret ne correspondra exactement à ce sujet historique, mais c'est deux versions conflictuelles, opposées, du modèle industriel.
néanmoins en se référant à cette signification élevée que les acteurs concrets
et les pratiques sociales pourront être interprétés. Le conflit qui sépare deux mouvements n'établit pas une rupture radicale
entre deux «ennemis" qui cherchent à se détruire. Bien au contraire, les
Pour autant, l'historicité n'est pas l'unique niveau de l'action sociale.
deux adversaires partagent des valeurs culturelles, des enjeux et des orienta-
Concrètement, les acteurs mêlent dans leurs actes et discours différents
tions communes autour desquelles ils luttent. Le mouvement ouvrier partage
niveaux de signification que le sociologue tente de démêler. Les revendica-
ainsi les valeurs de la société industrielle avec les capitalistes industriels, tout
tions ouvrières peuvent ainsi porter sur une hausse de salaire, renvoyant alors comme le mouvement altermondialiste partage de nombreuses valeurs com-
au niveau de l'organisation. Elles peuvent aussi viser à remettre en cause
mune\'.~~rsaires néolibéraux. La mondialisation du mouvement,
la place des travailleurs dans les négociations sociales. Dans ce cas, elles
l'impo ' .. structure des réseaux dans Son organisation et celle des
renverront au second niveau, nommé politique/institutionnel. Enfin, elles
projets dans son engagement, J'usage intensif et efficace des nouvelles tech-
peuvent remettre en cause l'organisation sociale dans son ensemble, lutter
nologies de la communication et l'individuation sont autant de valeurs et de
autour d'enjeux culturels, de transformations profondes de la société et pour
pratiques partagées par les altermondialistes et les multinationales de leurs
le contrôle du progrès et de la production. Dans ce dernier cas, la lutte est
adversaires néolibéraux. Elles renvoient à un même «nouvel esprit du capita-
placée au niveau de l'historicité et concerne l'ensemble de la société. On lisme" (Boltanski L., Chiapello E., 1999), aux valeurs centrales d'une même
peut alors parler de «mouvement social»: «Le propre d'un mouvement social société: la société «informationnelle» (Castells E., 1996).
est de ne pas être orienté vers des valeurs consciemment exprimées. (... )
Il se définit par l'affrontement d'intérêts opposés pour le contrôle des for- Alain Touraine considère J'étude des mouvements sociaux et celle de la
ces de développement et du champ d'expérience historique d'une société.» société en général comme indissociables. À travers J'étude des mouvements
(Touraine A., [1973], 1993: 323). sociaux, son ambition est toujours de livrer un diagnostic global de la société.
Mettant en cause les enjeux et les valeurs centrales, les mouvements sociaux
sont en effet au cœur de la production et de la transformation de la société
par elle-même. Dès!ors, ((les mouvements sociaux ne se limitent pas à un
3.3 Les mouvements sociaux comme approche générale
objet particulier mais constituent un regard général sur la vie sOciale"
de la société
(TouraineA., 1993: 24; TouraineA., 1984). À travers le mouvement
ouvrier, c'est la société industrielle qu'il étudiait. À travers les nouveaux mou-
Alain Touraine ne réduit ainsi les mouvements sociaux ni à de simples actions
vements sociaux, il cherche à comprendre le passage d'une société à J'autre
stratégiques ni à des processus de formation d'identité. Analytiquement,
et J'émergence, au-delà de la persistance de l'ancien, d'une société «postin-
Touraine distingue trois principes des mouvements sociaux: l'identité, l'op-
dustrielle», qu'il a aussi nommée «programmée». Ses recherches centrées sur
position et la totalité. Le principe d'identité renvoie à la définition de l'acteur
le Sujet depuis 1992 tentent également de pénétrer ce qui est au cœur de
par lui-même. Un mouvement social ne peut s'organiser que si cette défi- cette «modernité tardive» que M. Castells a baptisé la société information-
nition est consciente, mais la formation du mouvement précède largement
nelle. Ancien élève de Touraine, ce dernier poursuit la démarche, notamment
cette conscience. C'est le conflit qui constitue et organise l'acteur. Le prin- dans ses analyses de mouvements sociaux (Castells E., 1999). Lorsqu'il étudie
cipe d'opposition se réfère à cette capacité du mouvement à nommer son la révolte zapatiste au Chiapas (Mexique), c'est également la démocratie dans
adversaire. Un mouvement ne s'organise que s'il peut nommer son adver-
la société mexicaine qu'il analyse ainsi que les prémisses d'une lutte contre
le néolibéralisme dans un mouvement qui deviendra plus tard J'une des Sour-
7.<1.

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~.
enjeux qui renvoient à un mouvement social dans une série de luttes, en
démêlant des autres significations que portent également les acteurs.
ces majeures de l'altermondialisme. Lorsqu'il développe ses analyses sur les
fondamentalistes chrétiens, les milices et les mouvements patriotes aux États- Pour y parvenir, A. Touraine met au point une méthode nouvelle: ['int
Unis, c'est un diagnostic d'une partie de la société américaine qu'il nous livre. vention sociologique. Il s'agit d'une méthode lourde dont la réalisati
Rarement évoqués à l'époque, ces groupes fondamentalistes allaient devenir complète demande ]a mobilisation d'une équipe de chercheurs pendant pl
quelques années plus tard la base électorale, mais aussi sociale, de l'Amérique de deux années. Après une ample recherche préliminaire, plusieurs grc
de Georges W. Bush. pes composés de militants du mouvement étudié sont organisés. Étalées,
une année, plusieurs séances sont alors organisées visant alternativemE
à entraîner une réflexion du groupe sur le mouvement et à le confront
3.4 Nouveaux mouvements sociaux et société postindustrielle avec différents acteurs avec lesquels le mouvement entretient des relation
adversaires du mouvement, leaders militants, pouvoirs publics, syndicalistes
Les deux premières décennies de la recherche sociologique d'Alain Touraine Les chercheurs élaborent alors ce qu'ils considèrent comme l'hypothèse
ont été consacrées à la sociologie industrielle et au conflit central qui animait plus favorable sur les acteurs. Celle-ci sera ensuite exposée aux groupes E
cette société. Le conflit du mouvement ouvrier avec la classe dirigeante fut insistant sur la conviction des chercheurs que la portée de l'action dé pas!
déterminant dans la production de cette société par elle-même et le travail l'idée qu'en ont les acteurs eux-mêmes. Le groupe s'empare généralemel
était alors au cœur de la vie sociale. Très tôt, Touraine a perçu un change- volontiers de cette interprétation qui accorde une signification importante al
ment de société. Les mouvements de 1968 étaient venus rompre l'ancienne actions menées. Pour autant, la vérification de l'hypothèse ne s'opèrera ql
si elle est appropriée dans le plus long terme par les acteurs et si la réflexio
séparation entre vie privée et vie publique et s'inscrivaient dans les prémis-
et l'action du groupe en sont renforcées. Dans le cas contraire, les interpréti
ses qui annonçaient une société nouvelle. Dès 1969, Touraine consacre un
livre à cette nouvelle société qui pointe et qu'il appelle également «la société tions présentées par les chercheurs n'introduiront que des contradictions, dE
illusions ainsi qu'une plus grande distance entre les propos et les actes réels
programmée", Mais, dans cette nouvelle société, quels mouvements et quels
enjeux allaient occuper la place centrale qui fut celle du mouvement ouvrier, Une décennie de pratique de cette méthode exigeante pour l'étude des mOL
désormais en déclin? Les quinze années qui suivirent furent notamment vements sociaux a laissé pour résultat des analyses qui demeurent d'un
consacrées par A. Touraine et son équipe à la recherche de ces «nouveaux grande actualité un quart de siècle plus tard, mais ce travail acharné n'a pa
mouvements sociaux". permis de découvrir le mouvement social qui occupe aujourd'hui la plac(
du mouvement ouvrier. Utilisée d'abord dans les recherches consacrées aU)
Il s'agissait de découvrir les enjeux nouveaux de cette société dans laquelle la
centralité de la culture, de l'éducation, de l'information et de la communica- nouveaux mouvements sociaux, l'intervention sociologique a ensuite été miSE
tion supplante progressivement celle de la production des biens matériels qui en œuvre dans l'analyse d'objets variés: la galère des jeunes banlieusard!
était au cœur de la société industrielle. La domination ne se joue plus exclu- (Dubet F., 1984), le terrorisme (Wieviorka M., 1988), la sociologie urbaim
sivement sur le lieu de travail, mais également dans des domaines tels que la (Francq B., 2003; Zermerio S., 2005) en a conçu une version différente
formation ou la consommation dans lesquels la manipulation culturelle des dans laquelle cette méthode est utilisée pour renforcer les comités de quar-
individus exerce une influence croissante. Quels acteurs nouveaux mettraient tiers investis. À côté de l'activité de recherche proprement dite, l'équipe de
en cause l'orientation générale du système d'action historique, parvenant par sociologues entend également contribuer à une «densification sociale" qui
là à donner un sens au passage d'un type de société à l'autre? Dans un sys- passe notamment par une plus grande participation des citoyens et par le
tème de production qui intègre l'information et la consommation plus étroi- développement des comités de quartiers.
tement qu'auparavant, la nouvelle classe dirigeante que perçoit A. Touraine
au cours des années 1970 est celle des technocrates que viendront bouscu-
ler un certain nombre de mouvements. Les mouvements étudiés seront dès 3.5 Modernité tardive et nouveau paradigme
lors ceux des étudiants, des régionalistes, des écologistes, des féministes, du
syndicat polonais Solidarnosc sans oublier une recherche consacrée au mou- La société de la fin des années 1990 et des années 2000 n'est plus la société
vement ouvrier en déclin. Partout, l'équipe de sociologues recherchait des "programmée" des années 1970 et 1980. L'individu y tient une place de plus
acteurs qui centreraient leurs luttes sur des enjeux plus culturels et laisseraient en plus importante. L'épanouissement personnel et "le souci de soi comme
entrevoir la production d'une société nouvelle. Pour chaque étude, il s'agit de valeur centrale [sont] partout présents" (Touraine A., Khosrokhavar F., 2000:
rechercher du mouvement social chez ces acteurs, de dégager le sens et les
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Sociologie de l'action et enjeux sociétaux chez Alain Tour,

113), de même que la désaffiliation (Castel R, 1995), le déclin des institutions la modernité ne peut plus être vue comme la marche en avant plus ou me
(Dubet F., 2003) et des réseaux protecteurs pour un nombre croissant d'in- triomphante des peuples et des nations sur les rails du progrès économie
dividus. Quant à la technocratie étatique, dénoncée comme l'un des adver-
et politique. L'un des résultats en fut une redéfinition de la problématique
saires majeurs des mouvements sociaux - voir en particulier les recherches
la modernisation (en ce compris le développement) à partir de paradign
sur le syndicat polonais Solidarnosc (1982) et le mouvement antinucléaire plus culturels (Poncelet M., 1994). R lnglehart (1977) a par ailleurs mon
(1980b) -, elle a nettement perdu de son poids sous l'impact de la dissolution la place grandissante qu'occupent dans nos sociétés les «valeurs postma
du bloc de l'Est et de la suprématie de l'idéologie et des politiques néolibéra- rialistes», parmi lesquelles figure notamment l'épanouissement individuel.
les. Suite à cette montée de l'individuation, le concept de Sujet se développe
'pensée d'A Touraine s'inscrit ainsi dans une évolution plus large qui a m
dans la sociologie d'Alain TO'Jraine et prend la place centrale qu'occupaient
auparavant les mouvements sociaux. ,
qué les sciences sociales et la philosophie politique6 comme la vie de bien e
individus au cours des dernières décennies.
La première étape de la réflexion de Touraine (1992) fut d'en retracer un globalisation est venue compléter cette rupture et l'épuisement des cal
historique philosophique dans la modernité, caractérisée par un processus de ~~s sociales qui s'étaient essentiellement construites dans le cadre d
rationalisation, mais aussi par une importance croissante accordée au Sujet.
Etats-Nations (Beck U., 1997). Touraine (1999) la définit comme une exprE
La modernité est ainsi analysée non plus comme «le règne impersonnel de la sion extrême du capitalisme auquel il attribue un sens proche de celui (
Raison contre les particularismes (... ), mais au contraire comme une action de
K. Polanyi (1983) en insistant sur l'autonomisation de l'économie du poli
plus en plus étendue de la société sur elle-même.» (Touraine A, 1992: 507). que et du social. Le monde économique fonctionne désormais à un nive,
C'est à partir du Sujet qu'Alain Touraine se penche ensuite sur la démocratie beaucoup plus élevé que toutes les forces qui pourraient le contrôler et l(
en plaçant au cœur de ce régime la reconnaissance des individus et des col- seules institutions internationales fortes sont celles chargées du maintien e
lectivités comme Sujet: la démocratie «les protège et les encourage dans leur
la prédominance économique au niveau mondial. Dès lors, la société qui éta
volonté de "vivre leur vie", de donner une unité et un sens à leur expérience
définie par l'intégration des diverses sphères de l'activité humaine, y compr
vécue» (Touraine A, 1994: 306). Trois ans plus tard, il abordera dans cette l'économique, au sein d'une collectivité territoriale est désormais éclatée.
même perspective les questions liées au multiculturalisme dans un important
ouvrage qui synthétise sa pensée à cette époque. Il infléchira ensuite ses Enfin, l'idée profondément moderne de la liberté créatrice marque égalemer
réflexions vers un sujet plus personnel (Touraine A, Khosrokhavar F., 2000) une rupture avec l'époque où dominait la pensée sociale qui valorisait avar
et soulignera l'épuisement des catégories économiques et sociales (classes tout l'intégration dans la société, l'intérêt général, les besoins et fonctions de
sociales, fonctions de la société, capital, PNB, emploi. ..) qui ne parviennent systèmes sociaux. Désormais, ce sont les droits culturels et le Sujet qui occu
plus à lire le nouveau type de société qui se construit. Il est dès lors nécessaire pent le centre de la scène. Achevant son combat contre le fonctionnalisffil
de construire un nouveau paradigme qui nous permettra de comprendre ce tout en portant au plus loin l'inflexion de sa sociologie vers l'individu et l,
monde (Touraine A., 2005). Après une période dominée par une pensée culturel, Touraine décrète dès lors la «fin de la société», mise en cause par Ii
politique du monde (la Révolution française ... ), puis, en Angleterre à partir du globalisation en haut et par l'individuation et la subjectivité en bas. Ce ne son
XVIIIesiècle, en France à partir de 1848 par l'économique et le social5, nous plus la société et le social qui constituent le critère de définition du Bien et dl
sommes entrés dans une période différente, où les droits culturels et le Sujet Mal, mais l'individu-Sujet dans sa liberté créatrice et en tant qu'auteur de si'
sont centraux. Cela ne signifie en rien la disparition de l'Économique, pas propre existence. Au point qu'«il nous est devenu difficile de croire que c'esl
plus que le Politique n'avait disparu dans la révolution industrielle, mais c'est en s'intégrant dans la société, à ses normes et à ses lois que l'être humain
désormais au niveau culturel que se jouent les enjeux majeurs et c'est en ter- devient un individu libre et responsable» (Touraine A, 2005: 130).
mes culturels que se pense essentiellement le monde d'aujourd'hui: religion, C'est désormais au nom du Sujet et plus en celui de la société que sont créées
sexualité, choc des civilisations, communications interculturelles, épanouisse- de nouvelles institutions et que les acteurs transforment les anciennes. Les
ment de soi, identités, mouvements culturels, droits culturels ... éléments de droit qui permettent à l'individu de se défendre contre l'État
Une importante rupture s'est en effet produite, perceptible notamment par se multiplient. Si auparavant la fonction majeure conférée à l'école était de
trois phénomènes qui ont bouleversé notre conception du monde. La pre- socialiser des enfants en les transformant en membres responsables d'une
mière d'entre elles fut la remise en cause de l'idéologie du progrès. Désormais, société, à la fois travailleurs et citoyens, il est aujourd'hUi sans cesse réaffirmé

6 Le débat entre N. Fraser et A. Honneth (2003) autour des concepts de reconnaissance et


5 K. Marx est par exemple considéré comme l'une des figures marquantes de ce passage. de redistribution est particulièrement intéressant à cet égard.

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Sociologie de l'action et enjeux sociétaux chez Alain Touraine

individu, comme être singulier capable de formuler ses choix et donc de résis-
que l'objectif premier de l'enseignement est l'épanouissement des enfants ter aux logiques dominantes, qu'elles soient économiques, communautaires,
(Dubet F., 2003). Que ce soit l'école, l'Église ou la famille, «nous ne pensons technologiques ou autres. Le Sujet, c'est d'abord la possibilité de se constituer
plus que leur fonction est de socialiser les enfants. Nous sommes de plus en soi-même comme principe de sens, de se poser en être libre et de produire
plus convaincus qu'elles doivent être au service de la capacité des enfants (des sa propre trajectoire.» (Wieviorka M., 2004: 286).
individus) d'agir comme un Sujet» (Touraine A., 2005). En d'autres termes, Pour les individus, se constituer en Sujets, c'est construire leur propre exis-
l'objectif de l'institution scolaire s'est déplacé de la reproduction et du progrès tence, définir leurs choix sans être subordonnés à des normes ou à des rôles
de la société, vers le développement des sujets personnels des enfants. Il en pro 'terminés (Wieviorka M., 1998: 244). Le Sujet se trouve ainsi dans le
est de même dans l'institution hospitalière qui a déplacé son centre de la dési "-ividuel de jouer une part active dans la formation de son destin 7, dans
maladie au malade, comme en atteste notamment le développement specta- l'indi"·· qui entend agir sur le cours de sa vie. C'est par cette volonté que la
culaire des soins palliatifs. sociéte oduit par elle-même, mais aussi que l'individu produit sa propre
Nous sommes ainsi passés d'une modernité dominée par les hommes, tour- expenence ubet F., 1994; Wieviorka M., 2004: 286). On peut retrouver
née vers l'extérieur, la conquête du monde et la domination à une culture l'origine de certains traits majeurs de ce Sujet dans le romantisme. I.P. Sahni
tournée vers l'intérieur, vers la conscience et la construction de soi vécue plus (2001) met par exemple en exergue la place de la volonté d'agir, de la réali-
intensément par les femmes. Celles-ci se caractérisent notamment par leur sation de soi, de l'arrachement, de réflexivité, de responsabilité ou de parti-
capacité à mener plusieurs tâches à la fois, refusant par exemple de choisir cipation à la vie moderne dans l'œuvre de J.W. Goethe. Autant d'éléments
entre leur vie personnelle et leur vie professionnelle. «Elles pensent et agis- centraux de la définition tourainienne du sujet.
sent en termes ambivalents, ceux qui permettent de combiner et n'obligent Le rapport entre l'individu et le Sujet personnel renvoie à celui qui liait les
pas à choisir.» (ibid. : 327-328). Nous sommes ainsi passés d'un monde du luttes sociales et le mouvement social. Le Sujet ne peut se confondre avec
choix et de la domination à un monde de l'ambivalence et de la recomposi- un acteur concret. Un individu n'est jamais entièrement Sujet, pas plus qu'un
tion. Les femmes (mais aussi les mouvements indigènes) se distinguent par acteur social ne peut s'identifier au sujet historique. Il n'existe ni acteur com-
leur grande capacité à combiner des éléments qui avaient été séparés pour plètement maître de ses actes, ni individu totalement clairvoyant. Le Sujet
que l'un domine l'autre: le public et le privé, le particulier et l'universel, la vie est l'une des significations - la plus haute - que porte un individu et qu'il
privée et la vie profeSSionnelle, le corps et l'esprit, le progrès et la stabilité. Ce manifeste à travers ses actes. «Ce Sujet, personne n'a jamais supposé qu'on
mouvement de recomposition de la vie sociale et de l'expérience personnelle pouvait le rencontrer dans l'expérience.» (Descombes v., 2004: 331). Pas
constitue pour Touraine (ibid. : 324) ,de seul mouvement culturel susceptible davantage que le mouvement social, «le Sujet ne peut pas être perçu comme
d'insuffler à notre société une nouvelle créativité». un fait social, un objet empirique que l'on peut directement décrire et mesu-
rer. C'est une activité des individus et des groupes qui n'est jamais totale-
ment identifiable à une pratique réelle.» (Touraine A., 1995a: 9). Il s'agit dès
3.6 La construction de Sujets comme enjeu central lors pour le sociologue de rechercher parmi les multiples significations des
actions, celles qui renvoient au sujet.
L'enjeu central de nos sociétés, la finalité principale des institutions comme Le Sujet ne peut pas davantage être acquis dans la mesure où il réside dans
des individus tient désormais dans l'affirmation de la volonté pour chaque un travail, un effort, une volonté qui mène à sa construction, à une logi-
individu d'être un acteur, un Sujet capable de se construire: «Ce que cha- que d'acteur, à la création et à l'extension d'un espace qui lui permet de se
cun de nous cherche, au milieu des événements où il est plongé, c'est de manifester. «Le Sujet se définit comme la capacité de se construire, comme
construire sa vie individuelle, avec sa différence par rapport à tous les autres virtualité» (Wieviorka M., 2004: 298). Le résultat demeure dès lors toujours
1 \
et sa capacité de donner un sens général à chaque événement particulier.» provisoire et évolutif. «Le Sujet n'est ni l'individu, ni le soi, mais le travail par
(2005: 172). Le rapport à soi devient dès lors un élément central de l'ex- lequel un individu se transforme en acteur, c'est-à-dire en agent capable de
périence sociale. D'où la place de plus en plus importante occupée par le transformer sa situation au lieu de la reproduire» (Touraine A., 1992: 476).
rapport au corps et à la sexualité au sens large du terme. La «recherche de Le Sujet dont il est ici question n'est pas un acteur transparent ou totalement
soi» acquiert une importance fondamentale alors que le sujet, défini comme
«la volonté de l'individu d'être acteur de sa propre existence», devient le
7 On se rapproche ici de certains aspects de la volonté de pouvoir de Nietzsche (Mandalios J.,
centre de l'analyse. Le Sujet se trouve ainsi dans le «caractère créateur de 2003)
l'agir humain» (Joas H., 1999), dans <dapossibilité de se construire comme
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Sociologie de l'action et enjeux sociétaux chez Alain Touraine

Épistémologie de la sociologie

est celle des «rationalistes» pour lesquels le but et la signification de l'action


souverain, mais «un individu dans son effort pour devenir un acteur responsa- résident dans la satisfaction de l'intérêt de l'acteur. C'est par exemple la pers-
pective adoptée par R. Boudon, mais aussi par K. Marx ou les théories de la
ble» (Touraine A., 2002: 391). Cette construction n'est jamais achevée, mais
mobilisation des ressources. Ces derniers voient dans les mobilisations socia-
toujours en cours. Il en découle que nul individu ne peut être un Sujet, pas
les des moyens qui permettent aux acteurs de satisfaire certains intérêts et de
plus qu'une action collective ne peut être un mouvement social. Par contre,
l'effort que constitue le Sujet est présent à différents niveaux et sous des for- bénéficier de rémunérations sous diverses formes. Le sujet tourainien tient au
mes multiples dans certains individus et dans certains mouvements. wntraire dans ce qu'il y a de non socialisé dans l'individu, ce qui dépasse la
- alité et j'intérêt.
Aujourd'hui, le Sujet se doit de mener une double lutte contre les forces qui
La' erspective est qualifiée d'«hédoniste». Portée notamment par
risquent de l'a'Jsorber. D'un côté, pèse sur lui la menace de la toute-puis-
sance des marchés, des techniques et des grands appareils technocratiques les théoriciens' de la postmodernité ou certains sociologues de l'École de
Francfort, elle voit la jouissance comme objectif ultime. Tout ordre social
qui contrôlent et manipulent \'individu, de l'autre il risque d'être enfermé dans
les frontières closes des communautarismes8 Face à ces forces non sociales, étant dissous, la société étant éclatée, il ne reste plus à l'individu qu'à profiter
se dresse une autre force également non sociale: celle du Sujet. «Contre la de la vie. Mais cet individu ne peut être Sujet car il est en proie à diverses
communauté comme contre le marché se [fait] entendre l'appel à \'individu manipulations (marketing, société de consommation ... ). Ce repli individua-
liste qui conduit à estimer qu'il «ne reste plus que moi et mon temps libre»,
pour lui-même, sa volonté d'être acteur.» (Touraine A., 1995a: 34).
cette idée d'un bien-être de type individualiste ne correspond en rien au Sujet
L'identité et l'appartenance à une communauté ouverte peuvent être des et constitue au contraire une force capable d'absorber et de détruire le Sujet.
ressources importantes dans la lutte pour la reconnaissance et la dignité que L'individuation du Sujet est en effet avant tout «une résistance de l'être sin-
mènent les sujets individuels et collectifs pour autant que soit évité d'une part gulier contre la production de masse, la consommation de masse et la com-
que l'identité constitue la seule raison d'être du mouvement et d'autre part la munication de masse via les mass media. Nous ne pouvons nous opposer à
soumission des demandes individuelles d'autonomie et de subjectivation aux cette invasion par des principes universels mais avec la résistance de notre
mouvements pour les droits d'un groupe. C'est ce que A. Touraine (1978: expérience singulière.» (2002).
305) a appelé «le piège de l'identité», en rappelant que lorsqu'elle est sépa-
rée du conflit et d'un enjeu, \'identité mène au repli communautariste. C'est Ily oppose une troisième forme qui voit l'individu devenir sa propre fin, porter
dans ce double dégagement de la toute-puissance des marchés et de celle des en lui-même sa propre légitimité. Le Sujet personnel est capable d'initiatives
communautés que se construit le sujet. Il réside dans l'effort pour sauvegarder et de choix, «d'action autonome, d'expériences personnelles authentiques
et renforcer son individualité qui est toujours en danger d'être détruite par et de création» (Touraine A., 1995a: 40). C'est en lui-même qu'il fonde sa
ces forces. volonté d'être acteur. Comme le souligne M. Wieviorka (2004: 304), ,d'idée
de Sujet est indissociable de celles d'autofondation et d'autonomie, elle insiste
Face aux marchés et aux communautés, le Sujet oppose la construction de sur la capacité créatrice de l'homme, qui non seulement crée, mais se crée lui-
soi dans son individualité. C'est désormais au niveau du Sujet individuel que même - par l'exercice de sa pensée selon Hegel, par son travail selon Marx»,
peut s'opérer la combinaison de deux mondes qui, dans notre modernité, mais aussi par sa résistance. Car, comme le soulignait G. Deleuze dans une
s'éloignent de plus en plus l'un de l'autre: celui de la rationalité instrumentale formule reprise comme titre d'un ouvrage par F. Aubenas et M. Benasayag
et celui des identités. Ainsi \'individu-sujet cherche-t-il à «tracer son chemin (2002), «Résister, c'est créer».
individuel, combiner sa participation au monde planétaire des techniques des
marchés et de la consommation avec la défense d'orientations culturelles Autonome, le Sujet est cependant au plus loin de l'égoïsme auquel pour-
rait le cantonner une analyse utilitariste. Touraine ne conçoit l'individu que
reçues ou créées» (Touraine A., Khosrokhavar F., 2000: 10).
comme lié aux autres. Le défi qui se pose aujourd'hui à la vie collective est de
vivre ensemble, égaux et différents. Cette individuation du Sujet qui combine
participation à la société et identité, ouvre une piste qui permet de penser
3.7 Trois formes d'individuation
l'articulation entre problèmes culturels et ceux de justice sociale (Touraine
A., 1997a; Fraser N., Honneth A., 2003; Wieviorka M., 1996 et 2001;
La question de \'individuation est au cœur de la sociologie contemporaine.
Martiniello M., 1997).
Touraine (2002) distingue trois grandes perspectives à cet égard. La première

8 De nombreux autres auteurs insistent sur ce point, à commencer par M. Castells(1998-1999)


et B. Barber (1996) qui nommait ces tendances McWorld et Djihad.
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Sociologie de l'action et enjeux sociétaux chez Alain TourainE

Épistémologie de la sociologie

luttes pour la reconnaissance eut pour résultat un décuplement des politique~


S'il souligne toutes les opportunités de construction de Sujets qui se dégagent culturelles et sociales. Conjugué à la globalisation, l'ensemble des sphères dE
aujourd'hui, A. Touraine met également en garde contre les aspects négatifs l'économique, du social et du culturel se déliait. Loin de nier l'importancE
de ces évolutions: en même temps qu'elles libèrent de certaines appartenan- du culturel, les recherches et analyses que nous avons menées à propos du
ces et des règles imposées, elles mènent à une dé socialisation qui conduit à la mouvement altermondialiste, de l'engagement des jeunes et des mouvements
destruction des liens sociaux, à la solitude et à la crise des identités. Dans deux sociaux en Amérique latine nous poussent cependant à considérer que cer-
registres différents, la désaffiliation analysée par R. Castel (1995) et la fatigue
ta~~cux majeurs problèmes
l'écon· .,_l,~es continuent de
de redistribution).
se jouer au niveau du comme
Certes, social (qui inclut
l'affirme
d'être soi d'A. Ehrenberg (1998) développent ces aspects. Avec l'individua-
tion croissante, la « ruine de la société» et la fin de la pensée sociale, le regard Alain Touraine, notre expérience n'est plus bouleversée par la société de
s'est déplacé vers l'individu. Celui-ci ne peut trouver qu'en lui-même un pôle masse uniquement dans le domaine de la production, mais aussi au niveau de
de stabilité dans cette modernité informationnelle où tout est mouvement et la consommation et la communication. Mais les problèmes de distribution et
flexibilité. de reconstruction du social contre la désaffiliation croissante sont loin d'avoir
disparu, que ce soit à l'échelle locale, nationale ou globale. Si le culturel
Au cours des dernières années, plusieurs sociologues de l'espace francophone
apparaît comme une aire privilégiée de réalisation du Sujet, les problèmes
ont entrepris de repenser le lien social à partir d'une individuation croissante, sociaux n'en demeurent pas moins et c'est également dans ce domaine que
aboutissant à des analyses convergentes (de Singly F., 2003; Kaufman J. -c.,
se forment les sujets et les enjeux centraux de nos sociétés. C'est dès lors vers
2003). Des questions similaires animent les sociologues à travers le monde. un nouveau paradigme à la fois culturel et social (plutôt que postsocial) que
N. Elias avait déjà consacré sa vie à cette quête. Dans les sciences sociales
nous poussent nos analyses des acteurs sociaux contemporains. Touraine lui-
allemandes et anglo-saxonnes, les concepts de human, personal ou social même considère d'ailleurs que l'émergence du paradigme culturel ne signifie
agency (voir par exemple Sen A., 2002) reflètent des préoccupations simi- en rien la disparition de l'Économique, pas plus que le Politique n'avait dis-
laires alors que dans ses théories de la communication, J. Habermas ouvre paru dans la révolution industrielle.
également l'accès à une sphère émancipatoire de l'action. H. Joas (1999)
démontre par ailleurs toute l'importance du rôle joué par lë,thématique de la La réflexion d'Alain Touraine durant toutes ces années est marquée par un
créativité de l'agir humain dans la philosophie (essentiellement la philosophie glissement progressif du social vers le culturel et de l'acteur collectif vers
de l'expression, la philosophie de la vie et le pragmatism(~) puis dans l'œuvre le Sujet personnel. Pour autant, la dimension sociale et l'action collective
de quelques penseurs aux origines de la sociologie (Weber, Marx, Durkheim) ne sont pas absentes de ses écrits récents et à l'inverse, la quête du Sujet
ainsi que dans celles de nombre de leurs successeurs. était déjà bien présente dans les ouvrages antérieurs d'Alain Touraine. La
méthode de l'intervention sociologique se caractérisait déjà « par cette volonté
de découvrir le Sujet au fond de l'individu» (Touraine A., 2005). La recherche
3.8 Limites et forces du paradigme culturel et postsocial des acteurs et des enjeux centraux n'a jamais cessé, mais c'est désormais
du côté de l'individu se construisant dans sa singularité qu'A. Touraine se
Comme le soulignent Touraine (2005), Fraser et Honneth (2003) et Taylor penche pour le trouver. Depuis le début de sa carrière, il a ainsi développé
sa sociologie de l'action et c'est aujourd'hui dans ce cadre qu'il poursuit ses
(1992), les luttes culturelles, en particulier celles centrées sur la reconnais-
sance, ont pris une importance croissante au cours des dernières décennies. réflexions sur le sujet, le changement de société et la nécessité d'un nouveau
paradigme pour la comprendre et garde un intérêt majeur pour l'Amérique
Les enjeux posés par les femmes, les indigènes et les minorités culturelles ont
ainsi marqué l'espace public depuis les années 1980. Cependant, simultané- latine. DepuiS plusieurs années, il manifeste un intérêt particulier pour l'étude
des femmes, davantage capables de recoudre les éléments aujourd'hui éclatés
ment, s'est développée une globalisation extrême qui a engendré des pro-
de notre monde et de nos vies et c'est à elles que sera consacré son prochain
blèmes liés au déclin des protections sociales (désaffiliation) et de l'inégalité
croissante de distribution des richesses, l'accès aux ressources minimales de ouvrage.
survie étant remis en cause pour près de la moitié de la population mondiale Autour d'Alain Touraine, un important groupe de sociologues se basent sur
au début du XXI" siècle. Et c'est également contre cette globalisation que se des éléments de sa démarche pour poursuivre des recherches dans des domai-
sont dressés et construits de nouveaux acteurs. nes très divers: le mouvement altermondialiste, la différence, la violence, le
terrorisme ou le racisme (M. Wieviorka), les jeunes des banlieues, l'école ou
S'il répond partiellement à une crise du paradigme social et des acteurs sociaux
le déclin de l'institution (F. Dubet), les cultures et les mouvements indigènes
et politiques de la société industrielle (syndicats, partis politiques, représenta-
tion politique ... ), ce paradigme culturel a lui aussi ses limites. L'accent sur les
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(Y.Le Bot), les malades et la mort (Ph. Bataille), la ville(B. Francq), la paternité
(Ch. Castelain-Meunier) ... Si la tradition tourainienne reste également parti-
culièrement vive en Amérique latine, le centre de recherche d'A. Touraine
penche aujourd 'hui également davantage vers le Proche et le Moyen-Orient,
apportant des perspectives nouvelles à la vision du Sujet (Touraine A.,
Khosrokhavar F, 2000) et des «modernités multiples" (Güle N., 1993).
~ .<
Ce bref tour d'horizon de quelques éléments de la pensée d'Alain Touraine \~~', .
ne peut cependant se conclure sans les conseils prodigués par le sociologue
à une jeune étudiante et que B. Francq (2003) synthétise de la manière sui-
vante: «Ne pas rester en place, s'ouvrir au monde des autres, prendre son
Chapitre
sac à dos et ne pas hésiter à aller voir ailleurs, comparer les situations, ne
jamais tomber dans le traquenard d'une explication des conduites des acteurs
Philosophie des sciences et sociolog
par lesdites situations. ". de la recherche: les théories de la validatio
lectures croisées de Popper, Kuh
lakatos et Feyerabel1

F. Hese!mans, chercheur à !'Ul

4.1 Notes sur les prémisses d'un débat (toujours) Ouvert

Il est sans doute difficilede parler d'épistémologie sans faire un panorama, n


fut-ce que partiel, des travaux de Karl Popper, Thomas Kuhn, Imre Lakato
et Paul Feyerabend. Dans les ouvrages de ces auteurs reposent en effet le
articulations majeures des différents critères appJiqués pour caractériser Ii
scientificité, voire la validité, d'une démarche de recherche. Bien plus, ce:
critères sont aujourd'hui le credo fixant et justifiant la démarche scientifique
En cela, le travail de K. Popper, qui constitue le point de départ de notrE
investigation, est certainement représentatif d'une tentation qu'ont les philo-
sophes des sciences à «sermonner» le groupe scientifique (bien que la logiqUE
de la connaissance soit, cela va de soi, au coeur de l'oeuvre de Popper). Voici
ce qu'écrit Popper dans Conjectures et Réfutations: «Supposons qu'on se
soit explicitement fixé pour tâche de vivre dans ce monde inconnu qui est
le nôtre, de s'y adapter aussi bien que POssible, de tirer parti de toutes les
possibiJités que nous y découvrons et de l'expJiquer, si faire se peut (il n'est
pas nécessaire de présupposer que cela se PUisse)et autant que faire se peut
à l'aide de lois et de théories explicatives". Dès lors que tel est notre objectif,

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