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Oeuvres poétiques de

Boileau Despréaux / avec un


nouveau commentaire par
M. Amar,...

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


Boileau, Nicolas (1636-1711). Auteur du texte. Oeuvres poétiques
de Boileau Despréaux / avec un nouveau commentaire par M.
Amar,.... 1848.

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OEUVRES POÉTIQUES

DE

BOILEAU DESPRÉAUX
AUTORISATION UNIVERSITAIRE

Copie de la lettre adressée à M. h. Hachette pour lui notifier


la décision du Conseil royal de l'Instruction publique re-
lative à l'édition des OEuvres poétiques de Boileau publiée
par M. Amar.

Paris, le 3 avril i855

Monsieur,
J'ai appelé l'attention du Conseil royal sur l'édition
de Boileau, par M. Amar, ouvrage qui fait partie de
la collection classique dont vous vous occupez. Le
Conseil, dans sa séance du 26 mars, a pris à ce sujet
la délibération suivante que j'ai aussitôt revêtue de
mon approbation.
« Le Conseil décide que l'édition de Boileau, par
M. Amar, peut être admise pour l'usage des classes. »
Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération.

Pour le Minisire de l'Instruction publique,


Le conseiller vice-président,

-V VILLEMAIN.

IMPIUMERIE D'E. OUVEKGEI!,


RUE DE VERNEGIL, N° 4.
OEUVRES POÉTIQUES

DE

BOILEAU DESPRÉAUX
AVEC UN NOUVEAU COMMENTAIRE

PAR J.-A. AMAR


Excute loi uni
Quid non ïntusliabel?
PEESB, I, 49-

EDITION AUTORISEE

L. HACHETTE ET Clc

LIBRAIRES DE L'UNIVERSITÉ ROYALE DE FRANCE


A PARIS A ALGER
RUE PIERRE-SARRAZIN, N° 12 RUE DE LA MARINE, N° 1 1 7
(Quartier de l'École-de-Médecina) (Librairie centrale de la Méditerranée]

1848
NOTICE

SUR BOILEAU DESPREAUX.

GILLES BOILEAU, greffier de la grand'chambre du


parlement de Paris, et père du poète qui a rendu
à jamais ce nom si célèbre, descendoit d'Estienne
Boyleaux, Boileaue ou Boylesve, nommé prévôt de
la ville de Paris, quand Louis IX chercha, pour
remplir ces fonctions, un bon justicier, et bien re-
nommé de prudhommie. Boileau eut raison dans
la suite de se montrer fier d'une pareille descen-
dance, et de la faire constater légalement par un
arrêt en bonneforme. C'est à l'auteur de la satire
sur la Noblesse, qu'il appartenoit surtout de sentir
le prix de la véritable, de celle qui est là récom-
pense de la vertu, et des services rendus à l'Etat.
Le père de notre Boileau n'étoit pas moins dis-
tingué au Palais par sa probité que par sa grande
expérience dans les affaires. Quoique d'une for-
tunemédiocre, etchargé d'une nombreuse famille,
il soigna si heureusement l'éducation de ses fils
que le barreau, l'église, et surtout les lettres s'ho-
noreront à jamais du nom de Boileau.
Celui qui étoit destiné à porter si loin la gloire
du Parnasse françois, NICOLAS BOILEAU, naquit le
premier novembre 1636, à Crône, petit village
prèsdeVilleneuve-Saint-Georges.oùsonpèreavoit
NOTICE
une maison de campagne. TJn petit pré, situé au
bout du jardin, le fit surnommer Despréaux, pour
le distinguer de ses deux frères, Gilles et Jacques
Boileau. Ses premières années n'eurent rien de re-
marquable ; et d'Alembert le félicite d'avoir été le
contraire de ces petits prodiges de l'enfance , qui
souvent sont à peine des hommes ordinaires dans
l'âge mûr; esprits avortés, quelanature abandonne
comme si elle ne se sentait pas la force de les ache-
ver. Il commença ses études au collège d'Harcourt
(aujourd'hui collège royal de Saint-Louis), et les
termina à celui de Beauvais, où son bonheur l'a-
dressa à l'un de ces hommes précieux pour l'en-
seignement qui savent distinguer dans un jeune
,
élève le germe du vrai talent, des vaines apparences
auxquelles il est si facile et si dangereux quelque-
fois de se méprendre. M. Sévin, professeur de Boi-
leau , reconnut bientôt en lui de rares dispositions
pour la poésie, et prédit sans balancer l'avenir
brillant quil'attendoit dans cette carrière. Encou-
ragé par l'horoscope, etmerveilleusement secondé
parla nature, le jeune disciple s'abandonna tout
entier à son penchant, et ne s'occupa plus que de
vers et de romans. Parmi les poètes qui avoient
fait l'étude et les délices de ses premières années,
il paroît que l'instinct l'avoit surtout dirigé vers les
satiriques; et qu'Horace, Perse et Juvénal l'aver-
tirent les premiers de son talent. La société du ma-
lin Furetière grand admirateur, mais imitateur
,
médiocre de Régnier, acheva de déterminer sa vo-
SUR BOILEAU. vfj
cation pour le genre dangereux, mais nécessaire
alors, de la satire littéraire.
Voltaire appelle quelque part les satires de Boi-
leau lesfautes de sa jeunesse, et le félicite de les avoir
couvertes par le mérite de ses belles Épures et de
son admirahle^rlpoétique.Mais le mérite de ces ou-
vrages , en effet admirables, eût-il été reconnu d'un
siècle perverti par les doctrines des détracteurs des
anciens? Le charme continu d'une versification con-
stamment pure, harmonieuse, eût à peine effleuré
des oreilles accoutumées aux sons rauques et dis-
cordans des versificateurs alors en réputation. De
quel prix eût été pour les admirateurs de Scudéri
et de Chapelain cette puissance de raison qui donne
un si grand caractère aux ouvrages de Boileau, età
leur auteur un rang si distingué parmi les poètes? II
falloit donc commencer par désabuser le siècle, si
complètement trompé sur les véritables objets de
son admiration, et chasser l'usurpation de toutes
les avenues du trône où alloit s'asseoir enfin la lé-
gitimité poétique et littéraire.
Telle fut la révolution opérée par les satires de
Boileau : révolution qui ne lui attira que les enne-
mis auxquels il devoit s'attendre, mais qui lui pro-
cura d'illustres appuis sur lesquels il étoit loin de
compter, et surtout et avant tout la protection, la
faveur et les bienfaits de Louis XIV : bienfaits, pro-
tection et faveur qui ne coûtèrent jamais une bas-
sesse , pas même une complaisance au poète de la
raison et de la vérité. Louis XIV lui-même n'étoit
viij NOTICE
pas à l'abri de sa franchise; mais il lui donnoit alors
un tour délicat, qui la faisoit agréablement passer.
Le roi lui montrant un jour quelques vers qu'il s'é-
toit avisé de faire : « Sire, dit le poète consulté, rien
« n'estimpossibleàVotreMajesté:elle avoulufaire
a de mauvais vers; elle y a réussi. » Le duc de la
Feuillade donnoit de grands éloges à un méchant
sonnet de Charleval, et alléguoit, en faveur de son
jugement, celui du Roi et de la dauphine. « Le roi,
« dit l'inflexible Boileau, s'entend à merveille à
«
prendre des villes ; madame la dauphine est une
« princesse accomplie ; mais je crois me connoître
« en vers un peu mieux qu'eux. » Indigné de l'inso-
lence du poète, le duc s'empresse de rapporter ce
propos au roi, qui lui répond : « Oh ! pour cela,
« Despréaux a bien raison. »
L'auteur des Satires, des Epures, de l'Art poé-
tique et du Lutrin, avoit quarante-huit ans : il ne
lui restoit rien à faire pour sa gloire, et il n'étoit
point encore de l'Académie françoise. « Je veux
« que vous en soyez »,lui
dit un jour le roi; et bien-
tôt après il futreçu à l'unanimité, à laplace de M. de
Bézons. Le malin récipiendaire ne dissimula dans
son discours de réception, ni sasurprise de l'honneur
inespéré qu'il recevoit, ni surtout sa reconnaissance
pour le monarque qui lui ouvroit en effet les portes
de l'Académie. Ce discours, du reste peu remar-
quable n'est pas la satire la moins piquante de
,
Boileau contre ses nouveaux confrères les acadé-
miciens.
SUE. BOILEAU. ix
Cet homme, dont les écrits vivront autant que la
langue françoise, qui lui doit en grande partie la
conquête de l'Europe littéraire, mourut à Paris,
d'une hydropisie de poitrine, le 13 mars 1711, à dix
heures du soir, dans la soixante-quinzième année
de son âge. Il fut enterré dans l'église basse de
la Sainte-Chapelle de Paris, au-dessous de la place
même du Lutrin qu'il a rendu si fameux.
Ses cendres y reposèrent paisiblement, jusqu'à
4
l'époque désastreuse où la tombe même ne fut plus
un refuge sacré, et se vit contrainte de rendre les
dépôts que la piété avoitmis sous la garde de la reli-
gion. Hommage et reconnoissance à celui qui con-
çut alors la noble pensée d'ouvrir un nouvel asile
à ces ombres illustres, si tristement exilées de leur
première demeure, et de les réunir dans une es-
pèce d'élysée 1, où elles pussent du moins attendre
en paix des jours meilleurs! Ces jours sont arrivés :
tout est rentré dans l'ordre primitif; les morts eux-
mêmes ont repris leur rang; et la terre consacrée a
recueilli de nouveau ce que le temps avoit épargné
des dépouilles mortelles de nos grands hommes.
Celles de Boileau ont été solennellement trans-
férées 2 du Musée des Monuments français à l'église
paroissiale de Saint-Germain-des-Prés, et placées
dans la chapelle de Saint-Paul, où une inscription
latine monumentale a consacré pour toujours ce
pieux événement.
(i) Le ci-devant Musée des Monuments françois.
(a) Le 14 juillet 1819.
y. B. Les dates rapportées à la tête de chaque pièce indiquent,
la première, l'année de la publication de l'ouvrage ; la seconde, l'âge
du poète. Ainsi, par exemple, le Discours au Roi fut publié en i665,
et Boileau avait alors vingt-neuf ans.
OEUVRES POÉTIQUES

DE

BOILEAU DESPREAUX.

DISCOURS AU ROI.
(t665._a9.)

JEUNE et vaillant héros, dont la haute sagesse


N'est point le fruit tardif d'une lente vieillesse,
Et qui seul, sans ministre, à l'exemple des dieux,
Soutiens tout par toi-même, et vois tout par tes yeux,
GRAND ROI, si jusqu'ici, par un trait de prudence, S
J'ai demeuré pour toi dans un humble silence,
Ce n'est pas que mon coeur, vainement suspendu,
Balance pour t'offrir un encens qui t'est dû ;
Mais je sais peu louer; et ma muse tremblante
Fuit d'un si grand fardeau la charge trop pesante, io
*Régnier avoit également inti- Quum tôt sustineaset tanta negotia soins,
tulé Discours au Roi la première Rcs Italas armistuteria, moribus ornes,
Legibus emendes, etc.
pièce de son recueil, dédié à
Henri IV. 9. Horace professe la même
modestie, et témoigne la même dé-
5. Le 10 mars 1661, le len-
demain de la mort du cardinal fiance de ses forces, lorsqu'il s'agit
Mazarin, Louis XIV, à peine âgé de louer dignement son prince :
Sed neque parrum [det
de vingt-trois ans, tint son pre- Carmen majestas recipittua, nec meus an-
mier conseil, dans lequel il dé- Rem tentarepudor, quam vires ferre reeu-
clara son intention formelle de Epist.i.,lib. II, Y. 257. [sent.
gouverner désormais par lui-mê- 10. Le Brun condamne avec
raison ce pléonasme, la charge
me; et sa résolution prise une d'un fardeau; et Brossette le jus-
fois, il la maintint jusqu'au der-
nier moment de sa vie. tifie fort mal, par ce vers de Mal-
herbe :
4. Voyez le début de la belle Mais si la pesanteur d'une charge si grande
épître d'Horace à Auguste : Résiate à mon audace...
2 DISCOURS
Et, dans ce haut éclat où tu te viens offrir,
Touchant à tes lauriers, craindroit de les flétrir.
Ainsi, sans m'aveugler d'une vaine manie,
Je mesure mon vol à mon foible génie :
Plus sage en mon respect, que ces hardis mortels i5
Qui d'un indigne encens profanent tes autels;
Qui, dans ce champ d'honneur, où le gain les amène,
Osent chanter ton nom, sans force et sans haleine;
Et qui vont tous les jours, d'une importune voix,
T'ennuyer du récit de tes propres exploits. 20
L'un, en style pompeux habillant une églogue,
De ses rares vertus te fait un long prologue,
Et mêle, en se vantant soi-même à tout propos,
Les louanges d'un fat à celles d'un héros.
L'autre, en vain se lassant à polir une rime, oS
Et reprenant vingt fois le rabot et la lime,
Grand et nouvel effort d'un esprit sans pareil!
Dans la fin d'un sonnet te compare au soleil.
Sur le hautHélicon leur veine méprisée
Fut toujours des neuf soeurs la fable et la risée. 3p
Calliope jamais ne daigna leur parler.
Et Pégase pour eux refuse de voler.
Cependant à les voir, enflés de tant d'audace,

12. C'est la pensée d'Horace, dont on n'eût jamais parlé, sans le


lorsqu'il compare (Ép. 1, liv. II, vers de Boileau.
v. a35) les vers des mauvais poè- 28. Dans lafinsedisotf encore
tes , à la fange, qui souille tout pourà/aj?n,en 1666, mais ne se
ce qu'elle a touché: diroit plus aujourd'hui.
Sed, veluti traçtala notam labernque remit- Le sonnet étoit de Chapelain,
tunt dont la manière
Atramenta, ferè scriptores carminé foedo est suffisamment
Splendida facta linunt. caractérisée par le vers,
C'est ce qu'il appelle ailleurs (liv. Et, reprenantvingt foisle rabot-«tla lime...
I, cd. vi., V. 12 ) laudes ingenii Régnier, dans son Discours au
culpa deterere.
Roi :
21. François Charpentier, sa- Mais, sire, c'est un votbiflll-ejevé-pourceux
vant estimable, auteur d'une tra- Qui, foibles d'exercice çt,d^esprit paresseux,
duction des Dits mémorables de Enorgueillis d'audace en leur barbe pre-
mière.
Socrate, de la Cyropédie de Xé- Chantèrentta valeur d^Defrc^n grossière '•

nophon, et d'une pièce ridicule, Trahissant tçs honneurs a^vec la vanité


D'attenter par la gloire à-l'iiomortalilè-
intitulée, Louis, églogue royale, Pour moi, pbjs retenu, clfi..
AU ROI. 5
Te promettre en leur nom les faveurs du Parnasse,
On diroit qu'ils ont seuls l'oreille d'Apollon, 35
Qu'ils disposent de tout dans le saeré vallon :
C'est à leurs doctes mains, si Ton veut les en croire,
Que Phébus a commis tout le soin de ta gloire ;
Et ton nom, du midi jusqu'à l'ourse vanté,
Ne devra qu'à leurs vers son immortalité. 4«
Mais plutôt, sans ce nom dont la vive lumière
Donne un lustre éclatant à leur veine grossière, J?r, :,.i
Ils verroient leurs écrits, honte de l'univers, 7i
Pourrir dans la poussière à la merci des vers. /
A l'ombre de ton nom ils trouvent leur asile, 45
Comme on voit dans les champs un arbrisseau débile,
Qui, sans l'heureux appui qui le tient attaché,
Languiroit tristement sur la terre couché.
Ce n'est pas que ma plume, injuste et téméraire,
Veuille blâmer en eux le dessein de te plaire ; $0
Et, parmi tant d'auteurs, je veux bien l'avouer,
Apollon en connoît qui te peuvent louer :
Oui, je sais qu'entre ceux qui t'adressent leurs veilles,
Parmi les Pelletiers on compte des Corneilles.
Mais je ne puis souffrir qu'un esprit de travers, 55
Qui, pour rimer des mots, pense faire des vers,
Se donne en te louant une gêne inutile ;
Pour chanter un Auguste, il faut être un Virgile :
Et j'approuve les soins du monarque guerrier
41. Un nom peut avoir de l'é- quelquefois changer de patron.
clat, et jeter, par conséquent, ré- 54. On compte des Corneilles.
pandre delà lumière sur tout ce qui Boileau désigne ici, dans Cor-
s'en rapproche, ou s'y rattache de neille l'auteur dîunc foule de
près ou de loin. Mais comment beaux ,poèmes sur les -victoires-du,
cela s'accorde-t-il avec l'asile que foi, dont plusieurs ont mérité
l'on trouvoit a l'ombre de ce d'être traduits en vers latins par
même nom? le P. La Rue, et d'autres poètes
54. Ce Pelletier, ou Du Pelle- célèbres du temps.
tier, étoit un de ces misérables ri- 5g. Horace va plus loin en-
meurs dont la muse vénale prosti- core : il suppose un éditd'Alexan-
tue à tout venant l'éloge ou la dre qui défendoit aux artistes vul-
satire, et passe indifféremment gaires de s'emparer d'un sujet
de l'une à l'autre, sans même uniquement réservé au pinceau
ft DISCOURS
Qui ne pouvoit souffrir qu'un artisan grossier 60
Entreprît de tracer, d'une main criminelle,
Un portrait réserve pour le pinceau d'Apelle.
Moi donc, qui connois peu Phébus et ses douceurs,
Qui suis nouveau sevré sur le mont des neuf soeurs,
Attendant que pour toi l'âge ait mûri ma muse, 65
Sur de moindres sujets je l'exerce et l'amuse :
Et, tandis que ton bras, des peuples redouté,
Va, la foudre à la main, rétablir l'équité,
Et retient les méchants par la peur des supplices,
Moi, la plume à la main, je gourmande les vices ; 7°
Et, gardant pour moi-même une juste rigueur,
Je confie au papier les secrets de mon coeur.
Ainsi, dès qu'une fois ma verve se réveille,
Comme on voit au printemps la diligente abeille
Qui du butin des fleurs va composer son miel, 75
Des sottises du temps je compose mon fiel :
Je vais de toutes parts où me guide ma veine,
Sans tenir en marchant une route certaine ;
Et, sans gêner ma plume en ce libre métier,
Je la laisse au hasard courir sur le papier. 80
Le mal est qu'en rimant, ma muse un peu légère
Nomme tout par son nom, et ne sauroit rien taire.
C'est là ce qui fait peur aux esprits de ce temps,
Qui, tout blancs au-dehors, sont tout noirs au-dedans :
Ils tremblent qu'un censeur, que sa verve encourage, 85
Ne vienne en ses écrits démasquer leur visage,
Et, fouillant dans leurs moeurs en toute liberté,
d'Apelles et au ciseau de Lysippe : Mais s'il est facile de se figurer
Edicto vetuit, ne quis se, proeter Apellem, des regards qui voient, il ne
Pingeret, autalius I.ysippo duceret oera l'est pas autant de concevoir un
Fortis Alexandri vultum simulantia.
bras qui nja la foudre à la main.
68. Un bras qui va, la foudre
à la main, offre au premier coup Il y a incohérence trop sensible
dans les figures.
d'oeil quelque chose de plus bi-
zarre que d'heureusement hasar- 72. C'est le sage parti qu'a-
dé. Racine, il est vrai, avoit dit voit pris Lueile, au rapport d'Ho-
dans Mithridate : race (Sat. 1, liv. Il, v. 3o) :
F.t mes derniers regards ont vu fuir les Ro Ille, velut (idis arcaua sodab'lius olini
mains. Credebat libris.
AU ROI. 5
N'aille du fond du puits tirer la vérité.
Tous ces gens, éperdus au seul nom de satire,
Font d'abord le procès à quiconque ose rire : 9°
Ce sont eux que l'on voit, d'un discours insensé,
Publier dans Paris que tout est renversé,
Au moindre bruit qui court qu'un auteur les menace
De jouer des bigots la trompeuse grimace.
Pour eux un tel ouvrage est un monstre odieux, 95
C'est offenser les lois, c'est s'attaquer aux cieux :
Mais, bien que d'un faux zèle ils masquent leur foiblesse,
Chacun voit qu'en effet la vérité les blesse :
En vain d'un lâche orgueil leur esprit revêtu
Se couvre du manteau d'une austère vertu; IO°
Leur coeur, qui se connoît, et qui fuit la lumière,
S'il se moque de Dieu, craint Tartufe et Molière.
Mais pourquoi sur ce point sans raison m'écarter ?
Grand roi, c'est mon défaut, je ne saurois flatter :
Je ne sais point au ciel placer un ridicule, IQ5
D'un nain faire un Atlas, ou d'un lâche un Hercule ;
Et, sans cesse en esclave à la suite des grands,
A des dieux sans vertu prodiguer mon encens.
On ne me verra point d'une veine forcée ,
Même pour te louer, déguiser ma pensée ; ""
Et, quelque grand que soit ton pouvoir souverain,
Si mon coeur en ces vers ne parloit par ma main,
Il n'est espoir de biens, ni raison, ni maxime,
Qui pût en ta faveur m'arracher une rime.

88. C'est Démocrite qui logea ouvrage éprouva de contrariétés


le premier dit-on, la vérité au et de persécutions , avant de
fond d'un , puits ; par allusion pouvoir s'établir au théâtre, dont
sans doute à l'obscurité profonde il est resté l'un des plus beaux
dont ce philosophe aimoit à en- ornements. 11 y avoit du courage
velopper sa vie et ses doctrines. de la partdeBoilean à s'exprimer
(DIOG. LAERT. liv. IX. ) avec cette énergie en 1666, trois
,
99. Un esprit revêtu d'orgueil ans avant l'époque de la justice.
rappelle la belle expression d'Ho- 112. La pensée du poète est
mère, àveuc^er/vy 67U6I|AEVC, du dis- très facile à saisir; mais l'image
cours d'Achille, II. 1, v. 149. dont il se sert pour l'exprimer
102. On sait tout ce que cet n'a-t-elle pas quelque chose d'un
6 DISCOURS
Mais lorsque je te vois, .d'utre si noble ardeur
T'appliquer sansrelâchealix soins de ta (grandeur
Faire honte à ces rois que le travail étonne,
Et qui sont accablés du faix de leur couronna
Quand je vois ta sagesse, en ses justes projets,
D'une heureuse abondance enrichir tes sujets, £»»
Fouler aux pieds l'orgueil et du Tage et du Tibre,
Nous faire de la mer une:campagne Libre ;
Et tes braves guerriers, secondant ton grand coeur,
Rendre à l'aigle éperdu sa première vigueur :
La France sous tes lois maîtriser la Fortune, 12»
Et nos vaisseaux, domptant l'un et l'autre Neptune,
Wons aller chercher l'or, malgré l'onde et le vent,
Aux lieux où le soleil le l'orme en se levant :
peu forcé ? le coeur qui parle par se venga ainsi du revers éprouvé
la main ne rappelle-t-il pas un l'année précédente dans ces mê-
peu trop celte locution populaire, mes parages.
avoir le coeur sur la main P Ï24. Secours de six mille
1 a'o. Les récoltes en grains des hommes envoyés sous les ordres
deux années précédentesayant été du comte de Coligni à l'empe-
très médiocres, il en résulta une reur Léopold Ier, contre le grand-
disette alarmante, en 1662. Le roi visir Kiuperli-Ogli.
fit venir des pays étrangers une i2'5. Ces beaux vers rappel-
; grande quantité de blés, qui fu- lent ceux où Horace ( liv. II,
rent vendus à un taux très mo- Ép.i, v. 249) fait, comme Boi-
déré et dont une partie, conver- leau", une magnifique récapitu-
,
tie en farine par ses ordres, mit le lation des 'hauts fai ts de son hétos:
pain à très bas prix. Nec sermonesego' mallom
Repentes per humum , quant les compo-
121. Allusion à la double ré- nere gestas, [ ces
^tKttion,exigéeetsolenuellement Terrarumque situs et fluminadicere,etar-
Obtenue par Louis XIV, des deux Moritibus impositas, etbarbara régna, tuis-
que
insultes faites à ses ambassadeurs: Auspiciis totum confecta duella per ornera
«Londres, par l'ambassadeurd'Es- 127. Etablissement.de la Com-
pagne, en 1661; et à Rome, par pagnie des Indes orientales et occi-
de* Gorges, de la garde du pape, dentales en 1664. Le foi donna
su 166a. Une pyramide consacra plus de six millions de notre mon-
long-temps l'injure et la répara-noie d'aujourd'hui; à sou exem-
tion* ple, et sur son invitation, toute
us. Victoire remportée, en la nation s'empressa de seconder
i665, .sur les pirates de Bai-ba- le dévouement tout -françois du
rre, par le duc de Beaufort, qui roi.
AU ROI. 7
Alors, sans consulte* si1?h'eî>iiST'en alVoue,
M t muse toute en féù me prévient et te loue. i3o
Mais bientôt la raison arrivant au secours
Vient d'un si beau projet interrompre le cours,
Et me fait concevoir, quelque ardeur qui m'emporte ,
Que je n'ai ni le ton, ni la voix assez forte.
Aussitôt je m'effraie, et mon esprit troublé i35
Laisse là le fardeau dont il est accablé ;
Et, sans passer plus loin, finissant mon ouvrage,
Comme un pilote en mer, qu'épouvante l'orage
,
Dès que le bord paroît, sans songer où je suis
,
Je me sauve à la nagé, et j'aborde où je puis. i/,o
13ï. BrOSsette rapprochedé ces coacti, non éunz porhah capiurtl
derniers vers le passage suivant quem pelant, sed ad illum, qui
d'une lettre du cardinal Bembo proximus est, deferuntur. » Il est
à Hercule Strozzi: «Equidemin, fort douteux que Boileau ait «»
kitconcludendis elegis,feci idem l7idée de ce rapprochement : mais
qvodnautoe soient, qui tempestate le lecteur le fait avec plaisir.
SATIRE F

LE DÉPART DU POÈTE.
(1660.— 24.)

DAMON ce grand auteur dont la muse fertile


,
Amusa si long-temps et la cour et la ville ;
Mais qui, n'étant vêtu que de simple bureau,
Passe l'été sans linge, et l'hiver sans manteau ;
Et de qui le corps sec et la mine affamée 5
N'en sont pas mieux refaits pour tant de renommée;
Las de perdre en rimant et sa peine et son bien,
D'emprunter en tous lieux, et de ne gagner rien,
Sans habits, sans argent, ne sachant plus que faire,
Vient de s'enfuir, chargé de sa seule misère; 10
* Cette satire est une imita- cas : il est probable qu'il en eût fait
tion de la troisième de Juvénal : davantagede celle de M. Gros, l'un
l'on y reconnoît aisément un des de nos professeurs les plus distin-
premiers ouvrages de notre au- gués. Cassandre mourut en i6g5,
teur. Sa marche est encore mal dans la plus profonde indigence,
assurée; il suit timidement son aussi mal avec Dieu qu'il accusoit
,
modèle, et l'imitation ne porte de sa misère, qu'avec les hommes,
point ici ce caractère d'origina- qui n'avoient rien fait, selon lui,
lité qui distingue partout ailleurs pour la soulager ; mais c'étoit la
le rival, et souvent le vainqueur faute de son caractère.
d'Horace et de Juvénal. Mais 1 o. L'auteur avoit mis d'abord
Boileau n'avoit alors que vingt- .s'en est enfui ; et ce fut sur l'avis
quatre ans; et cet essai, bien de Desmarest qu'il substitua
,
amélioré depuis, quoique resté vient de s'enfuir. Cette correc-
inférieur à ses autres ouvrages, tion n'est pas la seule dont il
établissoit déjà sa supériorité sur ait été redevable aux critiques
les poètes contemporains. de Pradon et des autres censeurs
1. François Cassandre, qui fi- de cette forée. C'est ce qu'il
gure ici sous le nom de Damon,est appeloit mettre à profit leurs ma-
connu surtout par une Uaduction lignes fureurs, dans sa belle épi-
de la Rhétorique d'Aristote, dont tre à Racine, moins philosophe
Boileau faisoit,dlt-on,beaucoupde que son ami sur cet article.
SATIRE I. 9
Et, bien loin des sergens, des clercs, et du palais,
Va chercher un repos qu'il ne trouva jamais ;
Sans attendre qu'ici la justice ennemie
L'enferme eu un cachot le reste de sa vie;
Ou que d'un bonnet vert le salutaire affront 15
Flétrisse les lauriers qui lui couvrent le front.
Mais le jour qu'il partit, plus défait et plus blême
Que n'est un pénitent sur la fin d'un carême,
La colère dans l'âme et le feu dans les yeux,
Il distilla sa rage en ces tristes adieux : 20
«
Puisqu'en ce lieu, jadis aux muses si commode,
Le mérite et l'esprit ne sont plus à la mode ;
Qu'un poète, dit-il, s'y voit maudit de Dieu,
Et qu'ici la vertu n'a plus ni feu ni lieu ;
Allons du moins chercher quelque antre ou quelque roche
D'où jamais ni l'huissier ni le sergent n'approche ; 2 fi
Et, sans lasser le ciel par des voeux impuissans,
Mettons-nous à l'abri des injures du temps,
Tandis que, libre encor, malgré les destinées,
Mon corps n'est point courbé sous le faix des années, 3°
Qu'on ne voit point mes pas sous l'âge chanceler,
Et qu'il reste à la Parque encor de quoi filer :

« i5. Dans la ville de Lucques, concentrée, qui ne s'échappe,


« dit Pasquier ( Recherches de pour ainsi dire, que goutte à
«
la France, liv. IV, ch. x), goutte, et semble se plaire à se
« ceux
qui se trouvoient dans le nourrir de son propre poison.
« cas
de faire cession de leurs 21. Quando artibus, inquit, Jionestis
«
biens, estoient obligés de por— Nullus in urbe locus, nulla emolumenta In-
borum, [eadem cras
•>
ter un chapeau ou bonnet ore.n- Rcs hodie minor est herè quam fuit, atque
<•
ger;el en ceste France, parla Betnretexiguisaliquid proponimus illuc
, exuit alas
de La Val, un bonnet ïre, fatigatas ubi Doedalus etc.
« coutume ,
Jtrr. ni, v. 21.
« vert, comme signe que celui
qui 29. Imitation heureuse de cet
" faisoit cession de ses biens estoit endroit d'Horace, liv. II, od. 111 :
« devenu pauvre par sa
folie. » Duni res et astas et sororum
Une note de Boileau nous apprend Fila trium patiuntur atra.
Mais j'avoue que je préfère le
que cet usage avoit encore lieu en
France, quand il composa cette vers de Juvénal, Ibid, v. 26:
Dum novacanitîcs,dum prima et recta sc-
satire. uectus,
20. L'expression est admirable, à la paraphrase un peu languis-
en ce qu'elle peint une rage sante peut-être du poète françpis.
1
TO SATIRE I.
C'est là dans mon malheur le seul conseil à suivre.
Que George vive ici, puisque George y sait vivre,
Qu'un million comptant, par ces fourbes acquis, 35
De clerc, jadis laquais, a fait cornue et marquis :
Que Jaquin yive ici,,dont l!adresse funeste
A plus causé de maux que la guerre et la peste ;
Qui de ses revenus écrits par alphabet
Peut fournir aisément un calepin complet ; 4°
Qu'il règne dans ces lieux; il a droit de s'y plaire.
Mais moi, vivre à Paris ! Eh! qu'y voudrois-je faire ?
Je ne sais ni tromper, ni feindre, ni mentir ;
Et, quand je le pourrois, je n'y puis consentir.
Je ne sais point en lâche essuyer les outrages 45
D'un faquin orgueilleux qui .vous tient à ses gages,
De mes sonnets flatteurs lasser tout l'univers,
Et vendre au plus offrant mon encens et mes vers :
Pour un si bas emploi ma muse est ;trop altière.
Je suis rustique et fier, et j'ai l'âme grossière ; 5o
Je ne puis rien nommer, si ce n'est par son nom ;
J'appelle un chat un chat, et Rolet un fripon.

34- Gorge, fameux partisan, mais prodigieusement accru de-


désigné sous le nom de Sylvain, puis, par les additions successives
chap. vi de La Bruyère avoit de Passerai, de La Cçrda, de
,
acheté le marquisat d'Entragues, Laurent Chifflet, et surtout de
dont il prit le nom. —Jacquin, Facciolati.
personnage supposé, à ce qu'il 42. Quid Romte laciam ? mentir! neseïo.
parpît, comme l'Arturius et le Nec volo, nec possum. Ibid., 4i.
Catulus du satirique latin. Et Régnier, satire m :
Vivant Arturîus istic [vertunt. Et puis, je ne saurois me forcer ni me fein-
Et Catulus; maneant .qui nigra in candida dre ; [traindre.
Trop libre eu volonté, je ne me puis con-
Juv.,ui. v. 59-50. Je ne sauroîs flatter et ne sais point com-
40. C'est une métonymie : ment
Il faut se taire accort,ou parler faussement:
l'auteur pour l'ouvrage.Ambroise Bénir les favoris de geste et de paroles, etc.
Calepino, ,ou Dà Calepio, né à 5,2. Voilà un de ces vers deve-
Bergame en i435 étoit issu de nus proverbes en naissant, et qui
l'ancienne famille ,des comtes de sont restés en circulation dans le
Calepio. Il est resté célèbre, pour commerce ordinaire. Le premier
avoir eu le premier l'idée d'un président de Lamoignon ne dési-
dictionnaire polyglotte, publié gnpj,t, jamais un insigne fripon
d'abord en un vohime assez mince qu'en disant c'est un Rolet;
,
SATIRE I. 44
De servir un amant, je n'en ai pas l'adresse ;
J'ignore ce grand art qui gagne une maîtresse;
Et je suis à Paris, triste, pauvre, et reclus, 55
Ainsi qu'un corps sans âme, ou devenu perclus.
« Mais
pourquoi, dira-t-on, cette vertu sauvage
Qui court à l'hôpital, et n'est plus-en usage ?
La richesse permet une juste fier-té ;
Mais il faut être souple avec la pauvreté : 60
C'est par là qu'un auteur que presse l'indigence
Peut des astres malins corriger l'influence,
Et que le sort burlesque, en ce siècle de fer,
D'un pédant, quand il veut, sait faire un duc et pair.
Ainsi de la vertu la fortune se joue : 65
Tel aujourd'hui triomphe au plus haut de sa roue,
Qu'on verroit, de couleurs bizarrement orné,
Conduire le carrosse où l'on le voit traîné,
Si dans les droits du roi sa funeste science
Par deux ou trois avis n'eût ravagé la France. 70

Boileau a confirmé la sentence, moins honorable, ce que Juvénal


et voué tous les Rolets à l'immor- avoit dit (sat. vu v. 197 ) de
,
talité. QuintUien honoré des insignes
,
53. Cette inversion pénible et du consulat :
forcée ne peint pas mal la gau- Si fortuna volet, Ges de rhetore consul.
cherie d'un homme peu accou- 65. C'estainsi qu'Umbritius, le
tumé à ces sortes de commissions ; Cassandre de Juvénal, s'indigne
et Boileau a bien fait d'imiter de voir ces vils usurpateurs de la
Régnier, qui avoit dit avant romaine courir, au sortir
lui: pourpre
des jeux auxquels ils ont présidé,
De porter un poulet je n'ai la suffisance. mettre l'enchère sur les latrines
64. Ce pédant, devenu duc et publiques! El pourquoi non ? s'é-
pair, par un sort en effet assez crie-t-il, sat.m, v. 38,
burlesque, étoit, dit-on, Louis Quum sint
Barbier, abbé de La Rivière, Quales ex bumili magna ad fastigia rerum
d'abord régent au collège du Extollit, quoties voluit fortuna jocari.
Plessis, puis aumônier de l'évè- « Ne sont-ils pas de ceux que
de Cahors enfin évéque de la fortune se fait un jeu de ti-
que ; «
Langres, et nommé au cardina- « rerde la fange, pour les élever
lat, quand il mourut, en 1670. < au faite des grandeurs , afin
On lui appliquoit depuis long- « de se moquer d'eux..... et de
temps, mais dans un sens bien « nous? »
n SATIRE I.
Je sais qu'un juste effroi l'éloignant de ces lieux
L'a fait pour quelques mois disparoître à nos yeux :
Mais en vain pour un temps une taxe l'exile ;
On le verra bientôt, pompeux en cette ville,
Marcher encor chargé des dépouilles d'autrui, 75
Et jouir du ciel même irrité contre lui;
Tandis que Colletet, crotté jusqu'à l'échiné,
S'en va chercher son pain de cuisine en cuisine ,
Savant en ce métier, si cher aux beaux esprits,
Dont Montmaur autrefois fit leçon dans Paris. s°
Il est vrai que du roi la bonté secourable
Jette enfin sur la muse un regard favorable ;
Et, réparant du sort l'aveuglement fatal,
75. Juvénal me semble bien vreté étoit passée en proverbe.
plus énergique (Sat. m, v. 49) 80. Pierre de Montmaur, né
à propos d'un certain Marins, dans la Marche, fut successive-
qui, accusé de concussion sous le ment charlatan à Avignon, avo-
règne de Trajan, alla jouir tran- cat et poète à Paris, et profes-
quillement dans l'exil du fruit seur en langue grecque au collège
de ses rapines , en dépit de la royal. Un mauvais coeur, un es-
colère des dieux, et des clameurs prit caustique une mémoire
,
de la province d'Afrique , qui chargée d'anecdotes scandaleuses
gagna son procès, mais ne reçut contre les morts et les vivants ;
aucune indemnité : une avarice sordide, la fureur
de prendre impérieusement le
....
Judicio (quid enim
Damnatus inani
înfamia nummis}?
salvis ton dans toutes les conversa-
Exul ab octava Marius bibit, et fruitur Dis tions, et surtout sa profession
Iratis.
avouée de parasite, avoient ren-
On conçoit, dans cette circon- du Montmaur l'objet de la haine
stance, toute la force du fruitur et des satires de tous les écrivains
Dis iratis ! du règne de Louis XIII.
7 7. François Colletet, est
relé- 81. L'année i663 et les sui-
gué avec justice aux derniers rangs vantes furent signalées par les
de la littérature, comme poète libéralités de Louis XIV, qui
et comme écrivain; mais il fal— embrassoit dans sa munificence
loit respecter sa misère, qui est toute royale , non-seulement les
toujours un malheur, lors même hommes qui honoroient alors la
qu'elle est un tort. Il est juste France par leurs talens, mais
néanmoins d'observer, que Colle- les savans et les artistes célèbres
tet n'existoit plus, quand Boileau des autres pays. Ce fut Chapelain
publia cette satire, et que sa pau- qui dressa la liste.
SATIRE I •13

Va tirer désormais Phébus de l'hôpital.


On doit tout espérer d'un monarque si juste : 85
Mais, sans un Mécénas, à quoi sert un Auguste?
Et fait comme je suis, au siècle d'aujourd'hui,
Qui voudra s'abaisser à me servir d'appui ?
Et puis, comment percer cette foule effroyable
De rimeurs affamés dont le nombre l'accable ; 90
Qui, dès que sa main s'ouvre, y courent les premiers
Et ravissent un bien qu'on devoit ,
aux derniers ;
Comme on voit les frelons, troupe lâche et stérile,
Aller piller le miel que l'abeille distille ?
Cessons donc d'aspirer à ce prix tant vanté g5
Que donne la faveur à l'importunité.
Saint-Amant n'eut du ciel que sa veine en partage :
L'habit qu'il eut sur lui fut son seul héritage ;
Un lit et deux placets composoient tout son bien ;
Ou pour en mieux parler, Saint-Amant n'avoit rien. 100
Mais quoi ! las de traîner une vie importune,
Il engagea ce rien pour chercher la fortune,
Et, tout chargé de vers qu'il devoit mettre au jour,
Conduit d'un vain espoir, il parut à la cour.
88 — 89. La rencontre immé- mal reçus à la cour, et l'auteur en
diate de ces deux syllabes appui mourut, dit-on, peu de temps
et puis, a quelque chose de cho- après, à Paris, de honte et de
quant pour l'oreille : c'est une dépit.
légère faute d'harmonie. 104. Sans doute il eût été
Marc-Antoine -Gérard plus exact, plus rigoureusement
97. de
né grammatical de dire, conduit par,
Saint-Amant, à Rouen en r 5g 8, mais la poésie se permet, à
etc. ;
passa la plus grande partie de sa cet égard une liberté qu'on lui
vie à voyager, et à faire de mau- ,
pardonne, etdontonluisaitmème
vais vers. Ce u'étoit pas le moyen
gré le plus souvent, parce qu'il
de réparer les torts de la fortune
est rare qu'il n'en résulte pas des
à son égard : aussi mourut-il pau- beautés. Racine dit bien plus
a
vre et méprisé, en 1660, dans la hardiment
soixante-septième année de son encore :
Je me laissai conduire à cet aimable guide.
âge. Boileau désigne ici le poëme IPHIC, act II, se. 1.
de la Lune, dans lequel Saiut- Etl'onajustifiécette hardiesse el-
Amant louoit surtout le roi de son liptique, en l'expliquant : Je lais-
talent distingué pour la natation. sai à cet aimable guide le soin de
Le poëme et l'éloge furent très me. conduire.
w SATIRE I.
Qu'arriva-t-il enfin de sa Muse abusée ? io5
Il en revint couvert de honte et de risée;
Et la fièvre, au retour terminant son destin,
Fit par avance en lui ce qu'auroit fait la faim.
Un poète à la cour fut jadis à la mode;
Mais des fous aujourd'hui c'est le plus incommode : no
Et l'esprit le plus beau, l'auteur le plus poli,
N'y parviendra jamais au sort de l'Angcli.
Faut-il donc désormais jouer un nouveau rôle ?
Dois-je, las d'Apollon, recourir à Barthole ?
Et, feuilletant Louet alongé par Brodeau, 115
D'une robe à longs plis balayer le barreau ?
Mais à ce seul penser je sens que je m'égare.
Moi, que j'aille crier dans ce pays barbare.
Où l'on voit tous les jours l'innocence aux abois
Errer dans les détours d'un dédale de lois, 120
Et, dans l'amas confus des chicanes énormes,
Ce qui fut blanc au fond rendu noir par les formes;
Où Patru gagne moins qu'Huot et Le Mazier,
Et dont les Cicérons se font chez Pé-Fournier !
Avant qu'un tel dessein m'entre dans la pensée, 125

H2. L'Angely étoit d'une fa- de la génisse (Géorg., m, 58),


mille noble, mais si pauvre, qu'il Quscque ardua tota,
suivit d'abord le prince de Condé, Et gradiens ima verrit veatigîa cauda.
dans ses campagnes de Flandre, Aussi Delille n'a-t-il eu que peu
de chose à faire, pour rendre à
en qualité de valet d'écurie. Il lui Virgile ce que Boileau lui avoit
plut beaucoup par la hardiesse
souvent piquante de ses reparties; emprunté ; et il a dit :
et de retour en France, le prince D'une queue à longs crins balayer la pous-
sière.
conduisit l'Angely à la cour. I2I*Candida de nigris, et de candentihus
Louis XIII en fut charmé, le de- olra. Ovin., Met. XI, V. 313.
manda au prince de Condé, et en 12 3. L'indigence et la probité
fit son fou en titre d'office. de Patru, l'un des membres les
114. Barthole, Louet, Bro- plus distinguésde l'académie tran-
deau, troisjurisconsultes célèbres. çoise,à cette époque, ont mérité
Brodeau a en effet alongé de son l'honneur du proverbe,tandis que,
commentaire le recueil d'arrêts moins délicats sur le choix des cau-
publié par Louet. ses, ses confrères Huot et Le Ma-
116. Parodie ingénieuse du vers zier faisoieut une rapide fortune.
de Virgile, dans la description 124. Pierre Foumier, procu-
SATIRE I. -15
On pourra voir la Seine à la Saint-Jean glacée ;
Arnauld.à Charenton devenir huguenot,
Saint-Sorlin janséniste, et Saint-Pavin bigot.
Quittons donc pour jamais une ville importune
Où l'honneur a toujours guerre avec la fort-une ; 13o
Où Je vice orgueilleux s'érige en souverain,
Et va la mitre en tête et la crosse à la main ;
,Qù la science, triste, affreuse, délaissée,
Est partout des bons lieux .comme infâme chassée ;
Où le seul art en vogue est l'art de bien voler; i35
Où tout me choque; enfin, où... Je n'ose parler.
Et quel homme si froid ne seroit plein de bile
A l'aspect odieux des moeurs de cette ville?
Qui pourroit les souffrir? et qui, pour les blâmer,
Malgré Muse et Phébus n'apprendroit à rimer ? 140
Non, non, sur ce sujet pour écrire avec grâce,
Il ne faut point monter au sommet du Parnasse ;
Et, sans aller rêver dans le double vallon,
La colère suffit, et vaut un Apollon.
Tout beau, dira quelqu'un, vous entrez en furie. 145
A quoi bon ces grands mots ? doucement, je vous prie •*

Ou bien montez en chaire ; et là, comme un docteur,

reur au parlement, signoit ordi- tendue par un sonnet, où il re-


nairement P. Fournier, pour se proche aigrement à Boileau ses
distinguer de quelques-uns de ses nombreusesimitations de R égnier
confrères qui portoient également et d'Horace; il en conclut que,
le nom de Fournier. On ne l'appe- S'il n'eût mal parlé de personne,
la plus que Pé—Fournier. On n'eût jamais parlé de lui.
127. Le célèbre docteur Ar-
i33. Régnier, sat. in :
nauld avoit écrit contre les cal- Si la science pauvre, affreuse et méprisée,
Sert au peuple de fable , aux plus grands
vinistes, et Desmarets de Saint- de risée.
Sorlin contre les religieuses de 144. C'est le vers célèbre de
Port-Royal. Juvénal, sat. 1, v. 7 9 :
128. Malgré le libertinage Si natura negat facit ïndignatio versum,
d'esprit dont Saint-Pavin faisoit ,
déjà traduit par Régnier, mais
parade et profession, il trouva fort d'une manière bien moins heu-
mauvais que l'on mît sa conver-
sion au rang des choses impossi- reuse, dans sa seconde satire :
Puis, souvent la colère engendre de bons
bles, et repoussa cette injure pré- vers.
1(5 SATIRE I.
Allez de vos sermons endormir l'auditeur :
C'est là que bien ou mal on a droit de tout dire.
Ainsi parle un esprit qu'irrite la satire, i5o
Qui contre ses défauts croit être en sûreté
En raillant d'un censeur la triste austérité ;
Qui fait l'homme intrépide, et, tremblant de foiblesse,
Attend pour croire en Dieu que la fièvre le presse ;
Et, toujours dans l'orage au ciel levant les mains, :55
Dès que l'air est calmé, rit des foibles humains.
Car de penser alors qu'un Dieu tourne le monde,
Et règle les ressorts de la machine ronde,
Ou qu'il est une vie au-delà du trépas,
C'est là, tout haut du moins, ce qu'il n'avouera pas. 160
Pour moi, qu'en santé même un autre monde étonne,
Qui crois l'âme immortelle, et que c'est Dieu qui tonne,
11 vaut mieux pour jamais me bannir de ce lieu.
Je me retire donc. Adieu, Paris, adieu. » 164

161 .«£tonne,â\lVo\L(Quest.en- celui qui en est l'objet. 11 y a plus:


cycl., art. TOHKERRE), n'estpasle elle est inexacte; car si le dogme
mot propre ; c'est alarme qu'il fal- d'une autre vie peut étonner d'a-
loir. » Nous osons croire cette pe- bord certains esprits, il n'alarme
tite chicanede mots aussi indigne en effet que ceux dont la cons-
du grand poète qui la fait, que de cience croit devoir le redouter.
SATIRE IL
A MOLIERE.

LA RIME ET LA RAISON.
(1664. —28.)
RARE et fameux esprit, dont la fertile veine
Ignore en écrivant le travail et la peine ;
Pour qui tient Apollon tous ses trésors ouverts,
Et qui sais à quel coin se marquent les bons vers ;
Dans les combats d'esprit, savant maître d'escrime, 5
Enseigne-moi, Molière, où tu trouves la rime.
On diroit, quand tu veux, qu'elle te vient chercher:
Jamais au bout du vers on ne te voit broncher ;
Et, sans qu'un long détour t'arrête ou t'embarrasse,
A peine as-tu parlé, qu'elle-même s'y place. 1 o
1. -2. Qu'est-ce qu'une veine dont il avoit déjà enrichi la scène
qui écrit?», demandé la critique. à cette époque. Sans doute un
Non, sans doute, la veine n'écrit pareil sujet eût peut-être été plus
pas, mais le poète doit se trouver digne à la fois et de Despréaux et
en veine, quand il écrit ; et plus de Molière ; mais la rime est une
elle est fertile, moins il éprouve condition assez essentielle de
de travail et de peine en écri- notre poésie, pour que la diffi-
vant. culté de la trouver, et le mérite
5. Voltaire fait, à propos de de l'accorder avec la raison dans
ce vers, le procès à ceux-ci de des vers harmonieux, aient pu
J. B. Rousseau, dans son épître fournir à deux grands poètes l'ob-
à Marot : jet d'une petite discussion.
Et qui jadis , en maint genre d'escrime , 9. « Arrête n'est pas le mot
Vint chez vous seul étudier la rime. «propre, dit Condillac (Art d'é-
Dans Boileau , dit-il, la figure crire ) ; car un détour n'arrête
est juste, parce qu'on s'escrime « pas, il retarde seulement. » Cela
dans un combat; mais onn'étudie est vrai, mais par trop rigoureux,
point la rime en s'escrimant. en poésie surtout.
6. D'Alembert s'étonne (Eloge 10. Molière auroit pu lui ré-
de Despréaux) que Boileau n'ait pondre que le genre même qu'il
pas demandé plutôt à son illustre traitoit comportoit cette facilité;
ami où il trouvoit les chefs-d'oeuvre que la rime, si difficile à trouver
(S SATIRE II.
Mais moi, qu'un vain caprice, une bizarre humeur,
Pour mes péchés, je crois, fit devenir limeur,
Dans ce rude métier où mon esprit se tue,
En vain, pour la trouver, je travaille et je sue.
Souvent j'ai beau rêver du matin jusqu'au soir ; 15
Quand je veux dire blanc, la quinteuse dit noir ;
Si je veux d'un galant dépeindre la figure,
Ma plume pour rimer trouve l'abbé de Pure ;
Si je pense exprimer un auteur sans défaut,
La raison dit Virgile, et la rime Quinault : ••««
Enfin, quoi que je fasse Ou que je veuille faire,
La bizarre toujours vient m'offrir le contraire.
De rage quelquefois, ne pouvant la trouver,
Triste, las et confus, je cesse d'y rêver;
Et, maudissant vingt fois le démon qui m'inspire, *5
Je fais mille serments de ne jamais écrire.
Mais, quand j'ai bien maudit et Muses et Phébus,
Je la vois qui paroît quand je n'y pense plus :
Aussitôt, malgré moi, tout mon feu se rallume;
Je reprends sur-le-champ le papier et la plume ; 3o
Et, de mes vains serments perdant le souvenir,
J'attends de vers en vers qu'elle daigne venir.
Encor si pour rimer, dans sa verve indiscrète,
Ma Muse au moins souffroit une froide épithète,
Je ferois comme un autre; et, sans chercher si loin, 35
J'aurois toujours des mots pour les coudre au besoin :
Si je louois Philis en miraclesféconde,
dans les sujets nobles et sérieux, bandonner aux sifflets du par-
se place, en effet, comme Selle- terre. Il sera encore question de
même, dans le style simple et l'abbé de Pure, dans les satires
familier de la comédie. vi et ix,
18. L'abbé de Pure, auteur 20. Quinault n'aroit encore
d*une fort mauvaise traduction de fait, à cette époque, aucun des
Quintilien, d'une vie du maréchal Opéras qui sont les meilleurs, eu
de Gassion, et d'une tragédie plutôt les seuls titres de sa répu-
d'Ostorius, jouée auThéâIre-Fran- tation. 11 étoit né à Paris, en
çois en i65g s'étoit donné le i635, et y mourut le 26 novem-
,
ridicule de prendre contre Mo- bre 168-8.
lière le parti des Précieuses, que 3-7. Boileau désigne -surtout
Ménage avoit eu la courage d'a- Ménage, qui n'a voit, dr son pro-
SATIRE'-II. t9
Je. trouverois bientôt, à nulle autre seconde ;
Si je voulois vanter un objet ttonpareil,
Je mettrois à l'instant,^>/«ï beau que le soleil ; 4<->

Enfin, parlant toujours à'astres et de merveilles ,


De chefs-d'oeuvre des deux, de beautés sanspareilles,
Avec tous ces beaux mots, souvent mis au hasard ,
Je pourrois aisément, sans génie et sans art,
Et transposant cent fois et le nom et le verbe, 45
Dans mes vers recousus mettre en pièces Malherbe*.
Mais mon esprit, tremblant sur le choix de ses mois,
N'en dira jamais un, s'il né tombe à propos,
Et ne sauroit souffrir qu'une phrase insipide
Vienne à la fin d'un vers remplir la place vide : 5o
Ainsi, recommençant un ouvrage vingt fois,
Si j'écris quatre mots, j'en effacerai trois.
Maudit soit le premier dont la verve insensée
Dans les bornes d'un vers renferma sa pensée,
Et, donnant à ses mots une étroite prison, 55
Voulut avec la rime enchaîner la raison !
Sans ce métier, fatal au repos de ma vie,
Mes jours pleins de loisir couleroient sans envie.
Je n'aurois qu'à chanter, rire, boire d'autan*,
Et, comme un gras chanoine, à mon aise et content, 60
Passer tranquillement, sans souci-, sans affaire,
La nuit à bien dormir, et le jour à rien faire.
pre aveu, aucun naturelà la poé- sembloit impossible à La Fontaine
sie française et ne faisoit des et à Molière /lorsque le bonheur
,
vers quV« dépit des Muses. Il de Boileau lui adressa ce vers, sin-
réussit beaucoup mieux dans les gulièrement heureux en effet :
vers italiens, et eut cela de com- Et transposantcent fois elle nom e-V le verbe.
tfiûn avec l'abbé Régnier-Des- 53. Ces vers sont admirables,
mârais. non seulement parce qu'ils sont
46. Dans mes vers recousus, frappés au meilleur coin, mais
qui est une expression pittores- parce que, tout en maudissant la
que, précède bien naturellement contrainte de la règle, fauteur
iHettre en pièces McrlJierbe ; et s'y soumet avec une grâce, une
c'est ainsi que l'on doit suivre facilité dont on n'avoit point en-
une métaphore. Mais la difficulté core d'exempledansnotre langue.
éloït de trouver an vers qui ri- 62. Quoi qn'en disent Brossettè
mât à celui-ci : la chose même et Boileau lui-même, les gram-
20 SATIRE II.
Mon coeur exempt de soins, libre de passion,
Sait donner une borne à son ambition ;
Et, fuyant des grandeurs la présence importune, 65
Je ne vais point au Louvre adorer la fortune :
Et je serois heureux, si, pour me consumer,
Un destin envieux ne m'avoit fait rimer.
Mais depuis le moment que cette frénésie
De ses noires vapeurs troubla ma fantaisie, 70
Et qu'un démon jaloux de mon contentement
M'inspira le dessein d'écrire poliment,
Tous les jours, malgré moi, cloué sur un ouvrage,
Retouchant un endroit, effaçant une page,
Enfin passant ma vie en ce triste métier, 75
J'envie, en écrivant, le sort de Pelletier.
Bienheureux Scudéri, dont la fertile plume
Peut tous les mois sans peine enfanter un volume !
Tes écrits, il est vrai, sans art et languissants,
Semblent être formés en dépit du bon sens : 80
Mais ils trouvent pourtant, quoi qu'on en puisse dh;e,
Un marchand pour les vendre, et des sots pour les lire ;
Et quand la rime enfin se trouve au bout des vers,
Qu'importe que le reste y soit mis de travers?
Malheureux mille fois celui dont la manie 85
mairiens ont prononcé. La langue ment, et imprima à ses frais la
ne permet pas qu'on dise faire satire de Boileau afin , sans
,
rien, rien faire: elle exige abso- doute, de donner à cet éloge pré-
lument la négation, et veut que tendu une plus grande publicité.
l'on dise nefaire rien, ne rienfaire. 7 9. George de
Scudéry, né au
66. Il y a dans ce vers une cer- Havre en 1601, et mort à Paris
taine pompe, une richessed'expres- en 1667, étoit de l'académie
sion etd'harmoniequi conviennent françoise. Les productions de sa
parfaitement à l'objet décrit. Cela trop fertile plume sont, entr'au-
l'appelle Virgile, Géorg., 11, 461: tres , le poëme d'Alaric, quinze
Si non ingcntem foribus donius alta su-
perbis [dam. ou seize comédies et tragi-comé-
Manc salutantum totis vomit tedibus un- dies; des romans, des harangues,
76. C'est le même dont il a des traductions, etc. On a de Ma-
déjà été question dans le Discours deleine de Scudéri, sa sieur, plus
au Roi. Comme il faisoit tous les de quarante volumes de romans,
jours un sonnet, il prit sérieuse- dont les plus célèbres sont le Cj-
ment ce vers pour un compli- rus et la Clélie.
SATIRE II. 21
Veut aux règles de l'art asservir son génie !
Un sot, en écrivant, fait tout avec plaisir :
Il n'a point en ses vers l'embarras de choisir;
Et, toujours amoureux de ce qu'il vient d'écrire,
Ravi d'étonnement, en soi-même il s'admire. 90
Mais un esprit sublime en vain veut s'élever
A ce degré parfait qu'il tâche de trouver ;
Et, toujours mécontent de ce qu'il vient de faire,
Il plaît à tout le monde, et ne sauroit se plaire :
Et tel, dont en tous lieux chacun vante l'esprit, 95
Voudroit pour son repos n'avoir jamais écrit.
Toi donc, qui vois les maux où ma Muse s'abîme,
De grâce, enseigne-moi l'art de trouver la rime ;
Ou, puisqu'enfin tes soins y seroient superflus,
Molière, enseigne-moi l'art de ne rimer plus. 20c

87. Boileau ne fait guère ici At qui legiltmum cupiet fecisse poema,
que traduire Horace, qui avoit Cum tabulis animuni eensoris sumet ho-
nesli. [habebuut
caractérisé avant lui cette imper- Audebit, quiecumque parum splcndoris.
turbable sécurité des sots sur le Et sine pondère erunl, et honore indigna
mérite et la destinée de leurs Verba inovere ioco, etc. [ferentur,
Ibid. 10g. sqq.
écrits; cette complaisance tran-
quille avec laquelle ils s'écoutent 97. S'abimc, se précipite aveu-
glément comme dans un gouffre,
et s'admirent, au défaut d'autres ,
dans un abîme sans fond.
admirateurs :
Ridentur mata qui componunt carmiua;ve- 200. Molière s'en fût bien
rum [ ultro, gardé: il étoit trop capable d'ap-
Gaudent scribenles, et se vencrantur ; et précier l'étendue de la perte qu'un
Si taccas.taudautquidquid scripserc,beati.
Lib, tl, epist. il, v. loG. semblable conseil eût entraînée
9.4. Tel fut, dans tous les temps, pour le Parnasse françois ; et fort
le caractère et le langage du vrai heureusement Boileau coutinua
talent. Écoutons encore Horace : de rimer.
SATIRE III.

I»E REPAS RIDICULE*.


( i665. — 2,9. )

QUEL sujet inconnu vous trouble et vous altère?


D'où vous vient aujourd'hui cet air sombre et sévère.
Et ce visage enfin plus pâle qu'un rentier
A l'aspect d'un arrêt qui retranche un quartier?
Qu'est devenu ce teint dont la couleur fleurie
Sembloit d'ortolans seuls et de bisques nourrie,
Où la joie en «on lustre attiroit les regards,
Et le vin en rubis brilloit de toutes parts?
Qui vous a pu plonger dans cette humeur chagrine?
* Horace (sat. vnr, liv. II) et faire pâlir un rentier; quelques
Régnier (sat. x), ont fait égale- uns néanmoins prirent gaiement
ment la description d'un repas leur parti; et l'on cite un cheva-
ridicule. C'est, si l'on veut, dit lier de Cailly, entre autres, qui
La Harpe, un bien petit sujet ; s'en vengea par l'épigramme sui-
mais c'était un très grand mérite vante :
de le traiter comme Boileau, dans De nos rentes, pour nos péohés.
Si les quartiers sonr retranchés,
un temps où il s'agissoit de créer, Pourquoi s'en émouvoir la bile ?
ou d'épurer du moins notre langue Nous n'aurons qu'à changer de lieu
Nous allions à l'[I6tel-dc-Vil)c
poétique. Et nous irons à l'Hôtcl-Dieu. ,
1. Juvénal (sat. ix) rencontre 5. Juvénal, même satire, v. 8
Noevolus, et lui demande de même
et suiv.
la cause de la tristesse qu'il re- Unde repente
marque en lui depuis quelque Tôt rugie ? — Vultus gravis: horrida stcoar.
Silva comas; nullus tota nilorincute, qua-
temps. Brutia pnestabat calidi tihi fascia vUei.[lem
Scirevelim.quare lotiesmihi.Nnevole.tristis
Occurras,frontcobducta.ccu Marsya victus. 8. Les buveurs de profession
ont généralementle teint haut en
IS'on erat bac facie miserabilior Crcpereius
Pollio.quitriplicemusuram prestare para- couleur, souvent même bour-
Circuit, et fatuos non invenit, etc. [tus geonné; voilà ce qu'il falloit ren-
4. Un arrêt avoit en effet sup- dre avec vérité, et cependaut
primé, en 1664 un quartier des d'une manière noble et poétique.
,
rentes constituées sur l'Hôtel-de- Régnier l'avait tenté avant Boi-
Ville. Il y avoit certes là de quoi leau comme on le verra bientôt.
,
SATIRE III. 25
A-t-on par quelque édit réformé la cuisine ? u>
Ou quelque longue pluie, inondant vos vallons,
A-t-elle fait couler vos vins et vos melons?
Répondez donc enfin, ou bien je me retire.
Ah ! de grâce, un moment,.souffrez que je respire.
Je sors de chez un fat, qui, pour m'empoisonner, 15
Je pense, exprès chez lui m'a forcé de dîner.
Je l'avois bien prévu. Depuis près d'une année,
J'éludois tous les jours sa poursuite obstinée.
Mais hier il m'aborde, et, me serrant la main :
Ah ! monsieur, m'a-t-il dit, je vous attends demain. 20
N'y manquez pas au moins. J'ai quatorze bouteilles
D'un vin vieux... Boucingo n'eu a point de pareilles;
Et je gagerois bien que, chez le commandeur,
Villandri priscroit sa sève et sa verdeur.
Molière avec Tartufe y doit jouer son rôle; 25
Et Lambert, qui plus est, m'a donné sa parole.
C'est tout dire, en un mot, et vous le connoissez. —-
Quoi! Lambert? -—Oui, Lambert : à demain.—C'est assez.
Ce matin donc, séduit par sa vaine promesse,
J'y cours midi sonnant, au sortir de la messe. 3o

22. Boucingo, fameux mar- rarement sa parole ; et voilà pour-


chand de vins. quoi notre sot appuie, avec une
23. Jacques de Souvré, com- affectation marquée, sur le Lam-
mandeur de Saint-Jean-de-Latran, bert, qui plus est, etc.
aimoit la bonne chère, et rassem- 28. L'espoir de voir Molière
bloit à sa table les plus fins gour- et d'entendre le Tartufe n'avoit
mets du temps, tels que les du que foiblement ému le convive ;
Broussain, les Villandri, dont il mais la certitude de posséder
va être question. Lambert le détermine sur-le-
2 5. La défense de jouer le champ. Il n'en sentira que mieux
Tartufe n'ayant point encore été sa faute, à ces foudroyantes pa-
levée, c'étoit à quiauroit Molière, roles : Nous n'avons ni Lambert
pour entendre la lecture de ce ni Molière !
chef-d'oeuvre. 3o. Midisonnant. C'étoit alors
26. Michel Lambert, fameux l'heure de rigueur pour le diner,
musicien du temps, et chanteur et sept heures, celle du souper.
très agréable, étoit vivement re- Un siècle auparavant, on dmoit à
cherché dans toutes les sociétés. onze heures : le nom seul des: re-
Il donnoit volontiers, maistenoit pas a changé depuis.
2» SATIRE III.
A peine étois-je entré , que, ravi de me voir,
Mon homme, en m'embrassant, m'est venu recevoir :
Et montrant à mes yeux une allégresse entière,
« Nous n'avons,
m'a-t-il dit, ni Lambert ni Molière;
Mais, puisque je vous vois, je me tiens trop content.» 35
Vous êtes un brave homme : entrez ; on vous attend.
A ces mots, mais trop tard, reconnoissant ma faute,
Je le suis en tremblant dans une chambre haute,
Où, malgré les volets, le soleil irrité
Formoit un poêle ardent au milieu de l'été. 40
Le couvert étoit mis dans ce lieu de plaisance,
Où j'ai trouvé d'abord, pour toute connôissance,
Deux nobles campagnards, grands lecteurs de romans,
Qui m'ont dit tout Cyrus dans leurs longs compliments.
J'enrageois. Cependant on apporte un potage. 45
Un coq y paroissoit en pompeux équipage,
Qui, changeant sur ce plat et d'état et de nom ,
Par tous les conviés s'est appelé, chapon.
Deux assiettes suivoient, dont l'une étoit ornée
D'une langue en ragoût de persil couronnée ; 5o
L'autre d'un godiveau tout brûlé par dehors,
Dont un beurre gluant inondoit tous les bords.
37. Régnier, sat. x: que ce style, bourgeoisement
Alors, mais las ! trop tard je cogncu mon guindé, étoit celui de la cour et
,
supplice.
3g.Cela est presque aussi beau, de la ville, croyoit se former au
aussi riche de poésie dans son gen- beau langage, en l'étudiant dans
CJTUS et dans la Clêlie.
re, que ce magnifique tableau de
Virgile, Géorg., iv, v. 426 : 44. Régnier, au même endroit:
Après mille discours dignes d'un grand
Médium sol igncus orbem ,
On apporte la nappe, etc. [volume,
Hauserat. 45. Ce petit tableau est ache-
Boileau nous représente le so-
leil irrité du vain obstacle que vé : on assiste au service ; on voit
les volets s'efforcent de lui op- arriver successivement, et se pla-
cer sur table, tous les mets qui
poser.
43. C'est-à-dire m'ont défilé composent ce bizarre festin. Ho-
la longue plate kyrielle race n'est que sec et didactique
toute et
des compliments que s'adressent dans cette même description:
Imprimis Lucanus aper : leni fuit austro
et se renvoient les héros de cet Caplus.ut aiebal coentepaler: acria circum
insipide roman. Il est à remar- Rapula , lactuetC, radices ; qualia lassum
la province, persuadée Pervelluut stomachum; siser, halec, Irecula
quer que Coa, etc.
SATIRE III. 25
On s'assied : maïs d'abord notre troupe serrée
Tenoit à peine autour d'une table carrée,
Où chacun malgré soi, l'un sur l'autre porté, 5î
Faisoit un tour à gauche, et mangeoit de côté.
Jugez en cet état si je pouvois me plaire,
Moi qui ne compte rien, ni le vin ni la chère,
Si l'on n'est plus au large assis en un festin,
Qu'aux sermons de Cassagne ou de l'abbé Cotin. 60
Notre hôte cependant s'adressant à la troupe,
Que vous semble, a-t-il dit, du goût de celte soupe?
Sentez-vous le citron dont on a mis le jus
Avec des jaunes d'oeufs mêlés dans du verjus ?
Ma foi, vive Mignot, et tout ce qu'il apprête! 65
Les cheveux cependant me dressoient à la tête :
Car Mignot, c'est tout dire, et dans le monde entier
Jamais empoisonneur ne sut mieux son métier.
53. Peinture aussi vraie que long-temps de justes sujets de
plaisante : le pinceau de Téniers plainte contre Cotin, qui, par un
n'eût pas mieux réussi. lâche abus de sa réputation usur-
58. La rigoureuse exactitude pée de son crédit à la cour (il
,
de la prose exigeroit que l'on dit : étoit conseiller et aumônier du
Moi,qui ne compte pour rien etc.; roi), de ses titres, et de sa for-
mais ces petites licences, dont il tune , ne négligeoit aucun moyen
ne faut cependant pas abuser, don- pour perdre Boileau et Molière,
nent au style de la poésie plus qui s'en vengea, comme l'on sait,
de mouvement et de rapidité. dans les Femmessavantes; L'abbé
60. Jacques Cassagnes, ou Cotin mourut en 1682, âgé de
Cassaignes, naquit à Nîmes le soixante-dix-huit ans. ilavoit été
Ier août i636, et remplaça Saint- reçu à l'académie françoise le 3
Amand à l'académie françoise, mai i655.
en 1661. Orateur et poète égale- 68. lin sa qualité de maitre-
ment médiocre, il étoit parvenu queuxde la maison du roi (surin-
à se faire, comme beaucoup d'au- tendant des cuisines, du latin co-
tres, une espèce de réputation, qnus), et d'écuyer de la bouche
et venoit d'être nommé pour prê- de la reine, le sieur Jacques Mi-
cher à la cour, lorsque le trait gnot, pâtissier-traiteur, rue de La
que lui décoche ici Boileau l'im- Harpe, imagina un moyen nou-
mola, pour ainsi dire, au pied veau de vengeance : il fit impri-
de la chaire chrétienne, dans mer, à ses frais, la satire que l'abbé
laquelle il n'osa plus remonter Colin venoit de publier contre
depuis. — Boileau avoit depuis Boileau ( la Critique désintéressée),
$6 SATIRE lit.
J'approuvois tout pourtant de la mine et du geste,
Pensant qu'au moins le vin dût réparer le reste. 70
Pour m'en éclaircir donc, j'en demande : et d'ahord
Un laquais effronté m'apporte un rouge-bord
D'un auvernat fumeux, qui, mêlé de lignage,
Se vendoit chez Crenet pour vin de l'Ermitage,
Et qui, rouge et vermeil, mais fade et doucereux, 75
N'avoit rien qu'un goût plat, et qu'un déboire affreux.
A peine ai-je senti cette liqueur traîtresse,
Que de ces vins mêlés j'ai reconnu l'adresse.
Toutefois avec l'eau que j'y mets à foison
J'espérois adoucir la force du poison. 80
Mais, qui l'auroitpensé? pour comble de disgrâce,
Par le chaud qu'il faisoit nous n'avions point de glace.
Point de glace , bon Dieu ! dans le fort de l'été!
Au mois de juin ! Pour moi, j'étois si transporté,
Que, donnant de fureur tout le festin au diable, 85
Je me suis vu vingt fois prêt à quitter la table ;
Et, dût-on m'appeler et fantasque et bourru,
J'allois sortir enfin quand le rôt a paru.
Sur un lièvre flanqué de six poulets étiquês

et en enveloppoit ses biscuits, qui meux par ses bons vins. II est Si-
eurent alors une vogue prodigieu- tué sur le Rhône, près de Thain,
se, et attirèrent la foule chez lui. et vis-à-vis de Tounïon : il doit son
Desprcaux se donnoit quelquefois nom à l'ermitage qui s'y trouvoit
le plaisir de faire acheter de ces placé.
biscuits. 78. Ellipse heureuse et sage-
73. L'auvernat ou auvernas, ment hardie, pour exprimer que,
vin très foncé en couleur; le li- quelque adroitement"que ces vins
nage l'est beaucoup moins. Les fussent mélangés, un Connoissenr
cabaretiers mélangeoient habi- un peu exercé ne pôUvoits'ytrom-
tuellement ces deux vins. per long-temps.
74- Marchand de vins alors 83. L'usage de boire à la glace
fameux, qui tcnoit le cabaret de ne s'est introduit ëh France que
la Pomme de pin, déjà célébré vers le milieu dh dix-septièîfle
par Régnier : siècle. Il étoit cùniitt -des anciens
Son nez haut relevé, Romains.
OÛ'inaintsrubis-balays,tout rougissants do
vin, 89. C'est ici que le mérite de
Uonstroient un hac iturà la Pomme de pin. l'expression et le talent du pein-
ld. Coteau du Dauphine, fa- tre viennent fort à propos relever
SATIRE III. 27
S'élevoient trois lapins, animaux domestiques, 90
Qui, dès leur tendre enfance élevés dans Paris,
Sentoient encor le chou dont ils furent nourris.
Autour de cet amas de viandes entassées
Régnoitun long cordon d'alouettes pressées,
Et sur les bords du plat six pigeons étalés 9S
Présentoient pour renfort leurs squelettes brûlés.
A côté de ce plat paroissoient deux salades,
L'une de pourpier jaune, et l'autre d'herbes fades,
Dont l'huile de fort loin saisissoit l'odorat,
Et nageoit dans des flots de vinaigre rosat. 100
Tous mes sots, à l'instant changeant de contenance,
Ont loué du festin la superbe ordonnance ;
Tandis que mon faquin , qui se voyoit priser, ;/ :

Avec un ris moqueur les prioit d'excuser.. i


Surtout certain hâbleur, à la gueule affamée, io.T
Qui vint à ce festin conduit par la fumée,
Et qui s'est dit profès dans l'ordre des coteaux,

la petitesse ou la trivialité des Mon docteur de Menestrc en sa mine rilte


choses. Boileau me semble bien rée, [fée;
Avoitdenx fois autant de mains'que Bria-
supérieur, dans ces sortes d'en- Et n'estoit, quel qu'il fust, murceau dedans
droits, à Horace, son modèle, et le plat, [et mat'etc.
Qui des yeux et des mains n'eus! un echee
surtout à Régnier, dans le passage On attribue à cet ordre gas-
suivant : tronomique l'origine suivante.
-.
Devant moy justement on plante un grand L'évèquedu Mans, Lavardin, se
I potage, [nage : plaignant de quelques
D'où les mouches à jeun se sauvoii-nt à la
_
gourmets
Le brouct estoit maigre, et n'est Noslrada- qui ne (louvoient pas son vin assez
,
' mus, [mus. bon : «Ce sont, disoil-il, des coh-
Qui, l'astrolabe en main, ne demeurast ca-
Si par galanterie, ou par sol lise expresse, noisseurs trop délicats, auxquels
11 y penBoit trouver une estoile de gresse. il ne faut que des vins de certains
90-91. S'élevoient- élevés : coteaux». 11 n'en fallut pas davan-
petite négligence, que Boileau eût tage pour les appeler les coteaitx,
facilement évitée. surnom qui leur resta, et dont ils
96. Horace, liv. II, sat. vm, faisoient une sorte de gloire.—
vers go : Le comédien de Villiers fit repré-
Tum pectore adusto senter à l'hôtel de Bourgogne, et
Vidiinus et mcrulas poni, et fine dune pa- imprimer, l'année mènié où partit
lumhes. cette satire, une comédie éii un
io5. Ce personnage semblerait acte et en vers intitulée : les
emprunté de la satire de Régnier : Coteaux, ou les Marquis ,
friands.
28 SATIRE III.
A fait en bien mangeant l'éloge des morceaux»
Je riois de le voir avec sa mine étique,
Son rabat jadis blanc, et sa perruque antique, 11<>
En lapins de garenne ériger nos clapiers,
fit nos pigeons cauchois en superbes ramiers;
Et, pour flatter notre hôte, observant son visage,
Composer sur ses yeux son geste et son langage,
Quand notre hôte charmé, m'avisant sur ce point : n5
Qu'avez-vous donc, dit-il, que vous ne mangez point?
Je vous trouve aujourd'hui l'âme toute inquiète,
Et les morceaux entiers restent sur votre assiette.
Aimez-vous la muscade? on en a mis partout.
Ah! monsieur, ces poulets sont d'un merveilleux goût ! 120
Ces pigeons sont dodus, mangez, sur ma parole.
J'aime à voir aux lapins cette chair blanche et molle.
Ma foi, tout est passable, il le faut confesser,
Et Mignot aujourd'hui s'est voulu surpasser.
Quand on parle de sauce, il faut qu'on y raffine; 125
Pour moi, j'aime surtout que le poivre y domine :
J'en suis fourni, Dieu sait! et j'ai tout Pelletier
Roulé dans mon office en cornets de papier.
A tous ces beaux discours j'étois comme une pierre,
Ou comme la statue est au Festin de Pierre; 13o
Et, sans dire un seul mot, j'avalois au hasard
10g. L'un des convives, dans Sur les yeux de César composent leur visage.
Horace, donne également la co- Mais la pensée appartient à Ta-
médie à Fundanius, en avalant cite : Résistant deftxi, etNeronem
des pâtés tout entiers : intuentes. Ann. xni, 16.
Ridiculus tolas simul absorberc placentas. rcg. Il est très plaisant d'in-
ni — 112. Le clapier est l'es- terroger un convive sur son goût
pèce de cage de bois où l'on élève pour un assaisonnement que l'on
les lapins domestiques.— Pigeons a d'avance prodigué partout.
cauchois, du pays de Caux, en i3o. C'est-à-dire muet, ou par-
Normandie. Les ramiers sont des lant tout au plus par gestes,
pigeons sauvages, qui perchent comme la statue du commandeur,
sur les arbres. dans la pièce de Molière.
114. Racine a enchéri sur cette i3i. Régnier, satire x.
belle expression, en disant plus Esmiant quant à moy, du pain entre mea
hardiment encore dans Britanni- doigts,
A tout ce qu'on disoit doucet je m'accor-
cus, act. V, se. v : dois.
SATIRE IIL £9
Quelque aile de poulet dont j'arrachois le lard.
Cependant mon hâbleur, avec une voix haute,
Porte à mes campagnards la santé de notre hôte,
Qui tous deux pleins de joie, en jetant un grand cri, i35
Avec un rouge-bord acceptent son défi.
Un si galant exploit réveillant tout le monde,
On a porté partout des verres à la ronde,
Où les doigts des laquais, dans la crasse tracés,
Témoignoient par écrit qu'on les avoit rincés : 140
Quand un des conviés, d'un ton mélancolique,
Lamentant tristement une chanson bachique,
Tous mes sols à la fois ravis de l'écouter,
Détonnant de concert, se mettent à chanter.
La musique sans doute étoit rare et charmante ! 145
L'un traîne en longs fredons une voix glapissante ;
Et l'autre l'appuyant de son aigre fausset,
Semble un violon faux qui jure sous l'archet.
Sur ce point un jambon d'assez maigre apparence
Arrive sous le nom de jambon de Mayence. i5o
Un valet le portoit, marchant à pas comptés,
Comme un recteur suivi des quatre facultés.
Deux marmitons crasseux, revêtus de serviettes,
Lui servoient de massiers, et portaient deux assiettes,
L'une de champignons avec des ris de veau, i55
i3g. C'est peut-être descendre c'est une jeune Athénienne qui
un peu bas, quant au détail en porte les corbeilles de Cérès dans
lui-même; mais c'est se placer la procession solennelle qui avoit
bien haut comme poète, que de lieu le jour de la fête de la déesse :
le rendre avec un pareil bonheur. Ut Attira virgo [ pes,
Cum sacris Cereris, procedil fuscus Hidas-
142. Lamenter une chanson, Ctccuba vina ferons, etc.
et surtout une chanson bachique, 15 2. Les quatrefacultés étoient
est, dit Lebrun. une expression alors celle des Arts, du Droit, de
extrêmement plaisaute. Il faut re- Médecine, et de Théologie. Les
marquer , de plus, l'intention Lettres et les Sciences ont rem-
imitative de ces mots lamentant placé les Arts, dans l'université
tristement, qui annoncent, en actuelle.
effet, une musique rare et char- 154. Les appariteurs marchent
mante. encore aujourd'hui à la tête de
i5i. Horace tire sa comparai- leurfaculté respective, en portant
sou d'objets plus rélevés encore : leur masse.
50 SATIRE III.
Et l'autre de pois verts qui se noyoient dans l'eau.
Un spectacle si beau surprenant l'assemblée,
Chez tous les conviés la joie est redoublée;
Et la troupe à l'instant cessant de fredonner,
D'un ton gravement fou s'est mise à raisonner. 160
Le vin au plus muet fournissant des paroles,
Chacun a débité ses maximes frivoles,
Réglé les intérêts de chaque potentat,
Corrigé la police, et réformé l'Etat;
Puis, de là s'embarquaiit dans la nouvelle guerre, i65
A vaincu la Hollande ou battu l'Angleterre.
Enfin, laissant en paix tous ces peuples divers,
De propos en propos on a parlé de vers.
Là, tous mes sots enflés d'une nouvelle audace,
Ont jugé des auteurs en maîtres du Parnasse. 170
Mais notre hôte surtout, pour la justesse et l'art,
Ëlevoit jusqu'au ciel Théophile et Ronsard,
Quand un des campagnards relevant sa moustache,
Et son feutre à grands poils ombragé d'un panache,
Impose à tous silence, et, d'un ton de docteur : 175

' '101. Horace, liv. I, ép. v, idée de la justesse d'esprit et du


goût de l'auteur.—Quant à Ron-
vers 19 :
Frecundi caïices quem non fecere disertum? sard, son affectation de parler
166. L'Angleterre et la Hol- grec et latin enfrançois; de brouil-
lande étoient alors en guerre; ler tout, pour tout régler, ne fit
elle fût terminée au mois de jan- que retarder les progrès de cette
vier 1667, par le traité de Bréda. langue poétique, qu'il s'elTorçoit
170. Perse, sat. 1, vers 3o de créer à sa mode, et qu'il se
et suiv. félicita long-temps d'avoir trou-
Ecce inter nocula queerunt vée. Mais il faut lui savoir gré de
nomulida: saturi, quid dia poemata nar-
[tbina ljena est, etc.
ses efforts pour donner à notre
rent, langue de la pompe et de l'har-
H>c aliquis cui cïrcum bumeros hyacin-
, monie. Ronsard étoit né en i524,
171-172. On a retenu deux
vers de ce Théophile, dans sa tra- et mourut en i5g5.
gédie de Pyrame et Thisbé, act. v, 174. De feltrum ou fdtrum,
se. dernière: employé dans le même sens par
Le voici, ce poignard, qui du sang de son les auteurs de la basse latinité,
maître
S'est souillé lâchement : Il *n rougit le tral.
pour désigner une espèce d'étoffe
trel de laine ou de poil, qui n'est ni
Et ils suffisentpour donner une croisée, ni tissue, mais travaillé»
SATIRE III. 5v
Morbleu! dit-il, La Serre est un charmant auteur !
Ses vers sont d'un beau style, et sa prose est coulante.
La Pucelle est encore une oeuvre bien galante,
Et je ne sais pourquoi je bâille en la lisant.
Le Pays, sans mentir, est un bouffon plaisant : 180
Mais je ne trouve rien de beau dans ce Voiture.
Ma foi, le jugement sert bien dans la lecture !
A mon gré, le Corneille est joli quelquefois.

et foulée avec de la lie et de la en 1664, sous le titre d'Amours


colle, et façonnée ensuite dans et Amourettes, un recueil de let-
un moule, à l'aide du feu et de tres et de poésies. C'était un
l'eau. Anciennement on disoit homme d'un caractère vif, enjoué,
feautre, et c'est ainsi que ce mot agréable. II prit très bien la plai-
se trouve écrit dans Villon : ung santerie de Boileau, et fit même
chapeau de feautre. le voyage de Grenoble à Paris,
176. Ce Puget de La Serre pour venir l'en remercier.
étoit un des plus pitoyables écri- 18 r. Écrivain bien supérieur à
vains de cette époque; mais il avoit
du moins la bonne foi d'en conve- ceux qui sont nommés dans les
nir. Ayant un jour assisté au cours vers précédens. On a de lui deux
volumes de Lettres et de Poésies,
d'éloquence du professeur Riche- qui ne méritent pas l'oubli où ils
source, il ne put s'empêcher de sont tombés. Hélait né en i5g8,
courir vers lui à la fin de la séance,
et mourut en 1648.
et de lui dire en l'embrassant ten-
drement : « Ah! monsieur, je vous 182. En voilà la preuve! et
le jugement a merveilleusement
« avoue que j'ai bien débité du ga-
"limatias depuis vingt ans; mais bien servi celui qui juge ainsi.
« vous venez d'en dire plus en une
i83. Le campagnard , qui
« heure que je n'en ai écrit en trouve le Corneille quelquefois
« toute ma vie. >•
joli, est évidemment imité du pé-
17g. Madame de Longueville dant de Régnier, qui juge aussi,
assistoit chez M. le prince à une Qu'Epicure est ivrogne, Ilippocrate un
lecture de la Pucelle: un des ad- bourreau;
Barthole et Jason ignorent le barreau:
mirateurs de VOEuvre galante lui Que Que Virgile est passable, encor qu'en quel-
ayant demandé ce qu'elle en pen- ques pages
soit : « Cela est parfailementbeau, H méritast au Louvre être rhiiflé des pages;
Que Pline est inégal, Tèrence un peu'folyf
répondit-elle, mais bien en— Mais surtout il estime un tangage pot}.
« nuyeux!»Le mot étoit trop pré- Voilà bien notre campagnard qui
cieux pour échapper à Boileau. aime aussi le beau français! Mais
180. René le Pays, sieur du avec quel art Boileau déguise ses
Plessis-Villeneuve, avoit publié larcins !
32 SATIRE III.
En vérilé, pour moi j'aime le beau françois.
Je ne sais pas pourquoi l'on vante l'Alexandre; tiib
Ce n'est qu'un glorieux qui ne dit rien de tendre.
Les héros chez Quinault parlent bien autrement,
Et jusqu'à je vous hais, tout s'y dit tendrement.
On dit qu'on l'a drapé dans certaine satire;
Qu'un jeunehomme...Ah! jesaisce que vous voulez dire 190
A répondu notre hôte: «Un auteur sans défaut,
«La raison dit Virgile, et la rime Quinault.»
— Justement. A mon gré, la pièce est assez plate.
Et puis, blâmer Quinault! Avez-vous vu l'Astrate?
C'est là ce qu'on appelle un ouvrage achevé. jg5
Surtout l'Anneau royal me semble bien trouvé.
Son sujet est conduit d'une belle manière;
Et chaque acte, en sa pièce, est une pièce entière.
Je ne puis plus souffrir ce que les autres font.
Il est vrai que Quinault est un esprit profond, 200
A repris certain fat qu'à sa mine discrète
Et son maintien jaloux j'ai reconnu poète :
Mais il en est pourtant qui le pourroient valoir.
Ma foi, ce n'est pas vous qui nous le ferez voir.
i85. L'une des premières tra- amplementla critique de Boileau.
gédies de Racine. Ce n'est qu'un ig8. C'est la critique la plus
glorieux qui ne dit rien de ten- amère quel'on puisse faire d'un ou-
dre. Il n'est au contraire que trop vrage dramatique, où l'unité d'ac-
doucereux! MaisBoileauendisoit tion est surtout de rigueur; mais
assez pour être entendu de Ra- il est tout simple que ce juste motif
cine ; et il le fut. de censure devienne l'objet Hun
1 g 1.
Allusion aux vers iget 20 éloge dans la bouche d'un sot.
,
de la sat. II, qui étoieut, à ce qu'il 204.La dispute, dansRégnier,
paraît, devenus déjà proverbes. s'élève sur je ne sais quel point
ig4. Tragédie de Quinault, de controverse théologique, entra
représentée au mois de décem- le pédant et l'un des convives :
bre 1664. Le sujet est intéressant, Votre argument, dit l'un, n'est paa en
et il n'a manqué à Quinault que le forme ; [malautru.
L'autre, tout hors de sens: Mais c'est vous
talent nécessaire pour en tirer Qui faites le sçavant et n'estes pas congru.
parti. L'autre : Monsieur le sot ! je vous ferai bien
taire :
196. La petitesse du moyen le Quoi 1 comment ? est-ce ainsi qu'on frappe
rendoit indigne de la tragédie; et Despautère ?
Quelle incongruité 1 vous mentex par Wj
soninutilité dans la pièce justifie Mais vous, etc. [dents.
SATIRE III. 55
A dit mon campagnard avec une voix claire, JUÎ
Et déjà tout bouillant dé vin et de colère.
Peut-être, a dit l'auteur pâlissant de courroux :
Mais vous, pour en parler, vous y connoisscz-vous?
Mieux que vous mille fois, dit le noble en furie.
Vous? mon Dieu! mêlez-vous de boire, je vous prie, 210
A l'auteur sur-le-champ aigrement reparti.
Je suis donc un sot, moi? vous en avez menti,
Reprend le campagnard; et, sans plus de langage,
Lui jette pour défi son assiette au visage.
L'autre esquive le coup, et l'assiette volant, ai5
S'en va frapper le mur, et revient en roulant.
A cet affront l'auteur, se levant de la table,
Lance à mon campagnard un regard effroyable;
Et, chacun vainement se ruant entre deux,
Nos braves s'accrochant se prennent aux cheveux. 220
Aussitôt sous leurs pieds les tables renversées
Font voir un long débris de bouteilles cassées :
En vain à lever tout les valets sont fort prompts,
Et les ruisseaux de vin coulent aux environs.
Enfin, pour arrêter cette lutte barbare, 225
De nouveau l'on s'efforce, on crie, on les sépare;
Et, leur première ardeur passant en un moment,
On a parlé de paix et d'accommodement.
Mais, tandis qu'à l'envi tout le monde y conspire,
206. Régnier avoit dit avant ler l'art de peindre par les mots
Boileau : et par les sons.
Le pédant, tout fumeux de vin et de doc- 220. Ce qui n'étoit, dans Ré-
trine
, gnier qu'une caricature triviale
Hespond, Dieu sait comment, etc. ,
grossière,
et devient, entre les
Et peut—être fumeux de doctrine mains du peintre habile, ta-
est-il plus hardi, plus heureux bleau achevé dans un
son genre.
encore que bouillant de vin. Quelle distance ici entre l'imita-
2r5. L'hémistiche, l'assiette teur et le modèle ! Voici les vers
volant, a toute la rapidité de l'ac- de Régnier :
tion même; et l'oreille entend, Ainsi ces gens, à se picquer ardenta,
dans le second vers, le bruit de S'en vindreut du parler à lie, tac,torche,
lorgne ;
l'assiette qui roule, tandis que l'oeil Qui casse le museau,qui son rival éborgne ;
en suit tous les mouvemens. C'est Qui jette uncouteau;plat, un pain, une assiette, un
[bcau.etc.
pousser aussi loin qu'il puisse al- Qui pour une roudache empoigne un esca*
2.
3'1 SATIRE III.
J'ai gagné doucement la porte sans rien dire, 2 3o
Avec un bon serment que, si pour l'avenir
En pareille cohue on me peut retenir,
Je consens de bon coeur, pour punir ma folie,
Que tous les vins pour moi deviennent vins de Brie ;
Qu'à Paris le gibier manque tous les hivers, 2.S5
Et qu'à peine au mois d'août l'on mange des pois verts.

2 3 o. Le convive, dausRégnier, Qui vouloit mettre barre entre cette ca-


s'esquive de la même manière : naille.
Ainsi, sans coup férir, je sors de la bataille
le cours a mon manteau, je desceudsl'cs- Sans parler de flambeau, ny satisfaire autre
calier; [lier; bruit.
Et taisM avec ses gens monsieur le cbcva-
SATIRE IV.
A L'ABBE LE VAYER *.

LES FOLIES HUMAINES.


(1664 — 28.)
D'où vient, cher Le Vayer, que l'homme le moins sage
Croit toujours seul avoir la sagesse en partage,
Et qu'il n'est point de fou qui, yjar belles raisons,
Ne loge son voisin aux Petites-Maisons ?
Un pédant, enivré de sa vaine science, 5
Tout hérissé de grec, tout bouffi d'arrogance,
Et, qui, de mille auteurs retenus mot pour mot,
Dans sa tête entassés, n'a souvent fait qu'un sot,
Croit qu'un livre fait tout, et que, sans Aristote,
La raison ne voit goutte, et le bon sens radote. 10
D'autre part un galant, de qui tout le métier
Est de courir le jour de quartier en quartier,
Et d'aller, à l'abri d'une perruque blonde,
De ses froides douceurs fatiguer tout le monde,
Condamne la science; et blâmant tout écrit, i5
Croit qu'en lui l'ignorance est un titre d'esprit,
Que c'est des gens de cour le plus beau privilège,
Et renvoie un savant dans le fond d'un collège.
Un bigot orgueilleux, qui, dans sa vanité,
*Jj'abbé Le Vayer étoit fils du struit en i557 : c'est aujourd'hui
célèbre La Mothe Le Vayer, his- l'hospice des ménages.
toriographe de France, conseiller 9. L'embarras, jeté à dessein
d'état, et précepteur de Monsieur, dans la construction de cette
frère de Louis XIV : il donna phrase, donne, selon nous, une
même des leçons au roi pendant idée fort juste de l'inévitable
un an. chaos, qui résulte dans la tête
4. Hôpital où l'on renfermoit d'un sot, d'un grand nombre de
les aliénés, dans de petites cellules lectures faites sans goût et sans
ou maisons séparées. Il fut con- discernement.
36 SATIRE IV.
Croit duper jusqu'à Dieu par son zèle affecté, »o
Couvrant tous ses défauts d'une sainte apparence,
Damne tous les humains, de sa pleine puissance.
Un libertin d'ailleurs, qui, sans âme et sans foi,
Se fait de son plaisir une suprême loi,
Tient que ces vieux propos de démons et de flammes »5
Sont bons pour étonner des enfants et des femmes;
Que c'est s'embarrasser de soucis superflus,
Et qu'enfin tout dévot a le cerveau perclus.
N'en déplaise à ces fous, nommés sages de Grèce,
Eu ce monde il n'est point de parfaite sagesse : 3o
Tous les hommes sont fous; et malgré tous leurs soins,
Ne diffèrent entre eux que du plus ou du moins.
Comme on voit qu'en un bois que cent routes séparent
Les voyageurs sans guide assez souvent s'égarent,
L'un à droit, l'autre à gauche, cl, courantvainement, 3S
La même erreur les fait errer diversement :
Chacun suit dans le monde une route incertaine,
Selon que son erreur le joue et le promène ;
Et tel y fait l'habile et nous traite de fous,
Qui sous le nom de sage est le plus fou de tous. 4°
Mais, quoi que sur ce point la satire publie,
Chacun veut en sagesse ériger sa folie;
Et, se laissant régler à son esprit tortu,
De ses propres défauts se fait une vertu.
Ainsi, cela soit dit pour qui veut se connoître, 45
Le plus sage est celui qui ne pense point l'être;
Qui, toujours pour un autre enclin vers la douceur,

ao. Passe encore pour les 35, Adroit, pour du coté droit,
hommes, aisément dupes de ces au lieu de à droite, c'est-à-dire
démonstrationshypocrites de pié- à main droite , se trouve assez
té : mais duperjusqu'à Dieu ! et fréquemment chez les auteurs du
se flatter que l'on y est parvenu ! dix-septième siècle, mais n'est
c'est le sublime de l'hypocrisie. plus usité.
33. Hoi\, sat. ni,lib.II, 45. 43. A son esprit nom par son
Velut silvis, ubi passim
esprit, est une licence permise à
Palantes error certo de tramite pellit, la poésie, mais interdite aux écri-
Ulc rinistrorsum.hicdextrorsum abit : unus vains en prose, et dont les poète*
utrique
Error, sed variia illudit partihus^ même ne doivent pas abuser.
SATIRE IV. 37
Se regarde soi-même en sévère censeur,
Rend à tous ses défauts une exacte justice,
Et fait sans se flatter le procès à son vice. Se
Mais chacun pour soi-même est toujours indulgent.
Un avare, idolâtre et fou de son argent,
Rencontrant la disette au sein de l'abondance,
Appelle sa folie une rare prudence,
Et met toute sa gloire et son souverain bien 54
A grossir un trésor qui ne lui sert de rien.
Plus il le voit accru, moins il en sait l'usage.
Sans mentir, l'avarice est une étrange rage,
Dira cet autre fou non moins privé de sens,
Qui jette, furieux, son bien à tous venants, 60
Et dont l'âme inquiète, à soi-même importune,
Se fait un embarras de sa bonne fortune.
Qui des deux en effet est le plus aveuglé ?
L'un et l'autre, à mon sens, ont le cerveau troublé.
Répondra chez Frédoc ce marquis sage et prude, 65
Et qui sans cesse au jeu, dont il fait son étude,
Attendant son destin d'un quatorze ou d'un sept,
S6. Qui nummos aurumque recondit, nes- Aufer I
cius uti Sumc tibi dectes : libi taiitumdcm -, tibi tr: -
Sompositis, mctucnsquc velut contingere plex, etc.
sacrum, 65. Frédoc tenoit, place du
Palais Royal, une maison de jeu,
lion. II, sat. 111, 109-
57. Combien le tour d'Horace honorée alors du nom d'Acadé-
(liv. I, sat. 1, v. 75) est plus vif, mie mais que celui de tripot eût
plus animé! ,
dans tous les temps beaucoup
Nescis quo valeat uummus, quem prscbeat mieux qualifiée.
usum 1 Qui croirait que le plus aima
5g. Cet étrange fou ressemble ble des poètes latins, Ovide, a le.
assez au Nomentanus d'Horace, premier esquissé le tableau des
qui, comme l'original dépeint par excès et des fureurs du jeu, si
Boileau, se trouvoit embarrassé, éuergiquement reproduit ici par
honteux de sa richesse : Boileau ?
Segnis ego : indignus qui tautum possi-
Ira subil.deformc malum,lucriquecupido;
Jurgiaque, et rixEe, sollicitusquedolor.
dcam. Criminadicuntur : resonat clamoribus »-
et qui la prodiguoit, en consé- thcr:
Invocat iratos et sibi quisque deos.
quence, non point à tous venants, Nulla iides ; tabukeque novoe per vota pe
mais aux ministres nombreux de tuntur:
Et lacrymis vidi saspe madère gênas.
son luxe et de ses plaisirs : Aivr.sx. m, 37a.
38 SATIRE IV.
Voit sa vie ou sa mort sortir de son cornet.
Que si d'un sort fâcheux la maligne inconstance
Vient par un coup fatal faire tourner la chance, y»
Vous le verrez bientôt, les cheveux hérissés,
Et les yeux vers le ciel de fureur élancés,
Ainsi qu'un possédé que le prêtre exorcise,
Fêter dans ses serments tous les saints de l'église.
Qu'on le lie; ou je crains, à son air furieux, 7$
Que ce nouveau Titan n'escalade les cieux.
Mais laissons-le plutôt en proie à son caprice.
Sa folie, aussi bien, lui tient lieu de supplice.
Il est d'autres erreurs dont l'aimable poison
D'un charme bien plus doux enivre la raison : 80
L'esprit dans ce nectar heureusement s'oublie.
Chapelain veut rimer, et c'est là sa folie.
Mais bien que ses durs vers, d'épilhctes enflés,
Soient des moindres grimauds chez Ménage siffles,
Lui-même il s'applaudit, et, d'un esprit tranquille, 85
Prend le pas au Parnasse au-dessus de Virgile.
76. Que pourroit-on ajouter depuis plus de vingt ans, démen-
à la vigueur énergique de ce der- tit, à l'impression, les éloges qu'on
nier trait, à moins de s'écrier avec lui prodiguoit d'avance, et porta
Juvénal (sat. 1, v. 92): N'est-ce à la réputation de l'auteur un
là que de la fureur? Simplexnc coup dont elle ne s'est jamais re-
furor? Il n'y a pas jusqu'à cette cé- levée.
sure, Qu'on le lie; ou je crains,e\e. 83. Il faut remarquer la du-
qui n'ajoute encore à l'effet du reté affectée de ce premier hémis-
tableau. tiche : c'est parler de Chapelain
82. Jean Chapelain, si juste- en style de Chapelain.
ment décrié comme poêle, et 84. Allusion aux Mercuriales
voué, depuis plus d'un siècle, à de Ménage, qui trouva fort mau-
l'immortalité du ridicule, étoit vais que l'on qualifiât àegrimauds,
d'ailleurs un littérateur fort re- les gens de lettres qui se rassem-
commandable. Iljoignoit à lacon- bloient chez lui tous les mercredis,
noissance des langues grecque et et parmi lesquels se trouvoient en
latine, celle de l'italien et de l'es- effet des personnes également re-
pagnol, qu'il possédoit parfaite- commandâmes par leur mérite
ment : mais sa Pucelle gâta tout. littéraire, leur naissance ou leurs
Ce poème, si fastueusement an- dignités. Ménage lui-même n'était
noncé si impatiemment attendu
,
point un littérateur ordinaire.
SATIRE IV. 39
Que feroit-il, hélas! si quelque audacieux
Alloit pour son malheur lui dessiller les yeux,
Lui faisant voir ses vers et sans force et sans grâces
Montéssur deux grands mots, comme sur deux échasses, go
Ses termes sans raison l'un de l'autre écartés,
Et ses froids ornements à la ligne plantés?
Qu'il maudiroit le jour où son âme insensée
Perdit l'heureuse erreur qui charmoit sa pensée!
Jadis certain bigot, d'ailleurs homme sensé, gS
D'un mal assez bizarre eut le cerveau blessé,
S'iraaginant sans cesse, en sa douce manie,
Des esprits bienheureux entendre l'harmonie.
Enfin un médecin fort expert en son art
Le guérit par adresse, ou plutôt par hasard : ioo
Mais voulant de ses soins exiger le salaire,
Moi, vous payer ? lui dit le bigot en colère,
Vous dont l'art infernal, par des secrels maudits,
En me tirant d'erreur m'ôte du paradis!
J'approuveson courroux; car, puisqu'il fautle dire, io 5
Souvent de tous nos maux la raison est le pire.
C'est elle qui, farouche au milieu des plaisirs,
D'un remords importun vient brider nos désirs.
La fâcheuse a pour nous des rigueurs sans pareilles;

90. Boileau en donnoit entre au- 104. Horace, ib., 108 etsuiv. :
tres pour exemple le vers suivant : Po] ! me occidistis amici,
,
De ce sourcilleux Roc l'Inébranlable cime ; Non servastis, ait, cui sic extorta voluptai,
Et demplus per vim mentis gratissimu*
qu'il disposoit typographique- error.
ment, de manière que le mono- Ces exemples ne sont pas rares :
syllabe Roc se trouvolt en effet Aristote, Galien tiien en rap-
, ,
appuyé sur les deux grands mots portent plusieurs, qui ne diffèrent
sourcilleux, inébranlable, qui lui entre eux que par l'objet de la
servoient comme d'échasses. folie.
95.Horace, liv.II, ép.n, v. 128 : 109. C'est à peu près ce que
Fuit haud ignohilis Argïs Malherbe avoit dit de la mort,
Qui'se credebat miros audire tragn-dos,
In vacuo laitus sessor plausorque thea- dans ces vers si connus :
tro, etc. La Mort a des rigueurs à nulle autre pa-
Ibid. Sensé, et deux vers plus reilles
haut, insensée : c'est une petite On a beau la prier :
négligence qu'il faut remarquer. La cruelle qu'elle est se bouche les oreilles
El nous laisse crier.
no SATIRE IV.
C'est un pédant qu'on a sans cesse à ses oreilles, no
Qui toujours nous gourmande, et, loin de nous toucher,
Souvent, comme Joli, perd son temps à prêcher.
En vain certains rêveurs nous l'habillent en reine,
Veulent sur tous nos sens la rendre souveraine,
Et s'en formant en terre une divinité, 115
Pensent aller par elle à la félicité :
C'est elle, disent-ils, qui nous montre à bien vivre.
Ces discours, il est vrai, sont fort beaux dans un livre;
Je les estime fort: mais je trouve en effet
Que le plus fou souvent est le plus satisfait. 120

no. Jean—Baptiste Rousseau « celui-ci, la chose par le son. »


trouvoit à ce vers un mérite tout 112, Prédicateur célèbre de
particulier. « Il faut remarquer, cette époque. Il étoit alors curé de
« écrit-il à lirossette, le choix des Saint-Nicolas-des-Champs ; il fut
« syllabes au second hémistiche, ensuite nommé à l'évêché de Saint-
» qui font une image du sifflement
Pol-de-Léon, et bientôt après à
« importun de la raison. Nous celui d'Agen. On estimoit surtout
« avons peu de vers dans notre ses Proues, qui ont été souvent
» langue qui expriment, comme réimprimés.
SATIRE V*.
AU MARQUIS DE DANGEAU**.

LA NOBLESSE.
(i665.— 29.)
LA noblesse, Dangeau, n'est pas une chimère,
Quand, sous l'étroite loi d'une verlusévère,
Un homme issu d'un sang fécond en demi-dieux
Suit, comme toi, la trace où marchoient ses aïeux.
Mais je ne puis souffrir qu'un fat, dont la mollesse S
N'a rien pour s'appuyer qu'une vaine noblesse,
Se pare insolemment du mérite d'autrui,
Et me vante un honneur qui ne vient pas de lui.
Je veux que la valeur de ses aïeux antiques
* Composée en i665, cette sa- plus d'une fois éprouvé ses talens
tire est une époque dans la vie de militaires et diplomatiques. Le
Fauteur : c'est par elle qu'il fut marquis de Dangeau remplaça
annoncé à la cour el à Louis XIV. Scudéri à l'académie françoise, en
Le marquis de Dangeau, auquel ifiOS ; et le marquisde L'Hôpital,
elle est adressée, la lisoitmanus- en 170 4, à l'acadéin. des sciences.
crite à quelques seigneurs, dans 7. C'est l'avis du sage Ulysse,
un salon où jouoit le roi, qui vou- dans Ovide : Melam. xtn, 14°.
lut savoir ce que c'étoit, et quitta Qua: non fecimus ipsi,
le jeu pour se la faire lire. 11 est Vix ea nostra voco.
assez remarquable que la fortune Et de Lycus, dans Sénèqtie le
d'un poète à la cour ait dalé tragique, Herc. Fur. II, 34o.
d'une satire sur, pour ne pas dire Qui genus jactat suuoa
,
contre la noblesse présentée par Aliéna laudat.
,
un courtisan en faveur. !>. En effet, il n'y a que \efat
** Philippe de Oourcillon, qui s'en vante : l'honnête homme,
marquis de Dangeau, descendoiî le vrai noble, doit s'en souvenir
par sa mère du sage Duplessis- sans cesse, et se. parer même
Moruay, et naquit en i638. Ilfut quelquefois de cet honneur héré-
comblé de faveurs par LouisXIV, ditaire; mais pour s'imposer en
qui goûtoit singulièrement les quelque sotte l'obligation de le
charmes de sou esprit et avoit soutenir
112 SATIRE V.
Ait fourni de matière aux plus vieilles chroniques, 10
Et que l'un des Capets, pour honorer leur nom,
Ait de trois fleurs de lis doté leur écusson.
Que sert ce vain amas d'une inutile gloire,
Si de tant de héros célèbres dans l'histoire,
Il ne peut rien offrir aux yeux de l'univers i5
Que de vieux parchemins qu'ont épargnés les vers;
Si, tout sorti qu'il est d'une source divine,
Son coeur dément en lui sa superbe origine,
Et n'ayant rien de grand qu'une sotte fierté,
S'endort dans une lâche et molle oisiveté ? 20
Cependant, à le voir avec tant d'arrogance
Vanter le faux éclat de sa haute naissance,
On diroit que le ciel est soumis à sa loi,
Et que Dieu Va. pétri d'autre limon que moi.
Enivré de lui-même, il croit, dans sa folie, 25
Qu'il faut que devant lui d'abord tout s'humilie.
Aujourd'hui toutefois, sans trop le ménager,
Sur ce ton un peu haut je vais l'interroger :
Dites-moi, grand héros, esprit rare et sublime,
Entre tant d'animaux, qui sont ceux qu'on estime ? 3o
On fait cas d'un coursier, qui, fier et plein de coeur,
Fait paroître en courant sa bouillante vigueur ;

12. Philippe-Auguste, ayant Desèze: Sans nombre, répondit-il.


été renversé de son cheval, à la 2g. Cette éloquente apostrophe
bataille de Bovines, Déodat, ou est fidèlement traduite de Juvé-
Dieu-donné d'Estaing, contribua -nal, qui s'élève ici à une rars
puissamment à tirer le roi du dan- beauté de diction :
ger qu'il courait, etsauva même Die mihi, Xeucrorum proies, etc.
Sol. Vlll.v. 3» et sur».
son escu. Le brave chevalier de- 31. Nempe volucrem
manda et obtint, pour prix de ce Sic laudamus cquum, faeiii cui plurima
service, l'honneur d'ajouter une palma
troisième fleur de lis aux deux Fervet, et exsullat rauco Victoria circe:
Nobilishic, quoeumque venit de gramine,
que portait déjà l'écusson de la cujus [pulvis.
maison d'Estaing.—Louis XVIII Clara fuga anle alios,et prinius in oequore
Ibid.
se montra plus libéral encore, Sed vénale pecus Coiytiia? posteritas , et
dans une autre circonstance. Con- Ilirpini si rara Jugo Victoria sedit.
Nil ihi majorum respectus : gratia nuit*
sulté sur le nombre defours de lis Umbraruni : dominos pretiis mutare ju-
dont il îdWo'Adoter l'écusson du dé- bentur
Exiguis, tritoque trahunt epirbedia coUV
fenseur de Louis XVI, l'immortel lbid.
SATIRE V. U3
Qui jamais ne se lasse, et qui dans la carrière
S'est couvert mille fois d'une noble poussière :
Mais la postérité d'Alfane et de Bayard, 35
Quand ce n'est qu'une rosse, est vendue au hasard,
Sans respect des aïeux dont elle est descendue,
Et va porter la malle, ou tirer la charrue.
Pourquoi donc voulez-vous que, par un sot abus,
Chacun respecte en vous un honneur qui n'est plus ? 40
On ne m'éblouif point d'une apparence vaine :
La Vertu d'un coeur noble est la marque certaine.
Si vous êtes sorti de ces héros fameux
,
Montrez nous cette ardeur qu'on vit briller en eux,
Ce zèle pour l'honneur, cette horreur pour le vice. 45
Respectez-vous les lois? fuyez-vous l'injustice?
Savez-vous pour la gloire oublier le repos,
Et dormir en plein champ le harnois sur le dos?
Je vous connois pour noble à ces illustres marques.
Alors soyez issu des plus fameux monarques, 5o
Venez de mille aïeux ; et, si ce n'est assez,
Feuilletez à loisir tous les siècles passés :
Voyez de quel guerrier il vous plaît de descendre;
Choisissez de César, d'Achille ou d'Alexandre :
En vain un faux censeur voudroit vous démentir, 55
Et si vous n'en sortez, vous en devez sortir.
Mais, fussiez-vous issu d'Hercule en droite ligne,

35. Alfane étoit la monture du là-dessus: Séuèque (ép. XLVIII);


géant Gradasse, qui vint du fond Juvénal (sat. vni, v. 20); et Mon-
de la Séricane,pourconquérir l'é- tesquieu plus énergiquement
,
pée de Renaud de Montauban. qu'eux tous, quand il a dit, que
Rayard est le nom du cheval de Xhonneur est l'enfant et le père
ce même Renaud, l'aîné et le de la vraie noblesse.
plus vaillant des quatre fils Aimon. 36. Juvénal, ibid v. 23 :
,
36. Juvénal relève cette idée Sanctus haberi,
Justitioeque tenax factis dictisque mereris?
commune par une image aussi 49. Juvénal, ibid., v. 25:
juste que poétique: Si rara jugo
Agnosco proccrem 1 Salve, Gtetulice, etc.
Victoria sedit. • Quand la vic- 52. Feuilleter les siècles! ex-
toire a rarement pris place sur pression de génie empruntée d'Ho-
« le char
qu'il guidoil. »
race, liv. I, sat. ni, v. 112:
42. Il u'y ajamais eu qu'une voix Tempora si fai.tosque velis evolvere mundL
M SATIRE V.
Si vous ne faites voir qu'une bassesse indigne,
Ce long amas d'aïeux que vous diffamez tous
Sont autant de témoins qui parlent contre vous, 60
Et tout ce grand éclat de leur gloire ternie
Ne sert plus que de jour à votre ignominie.
En vain, tout fier d'un sang que vous déshonorez,
Vous dormez à l'abri de ces noms révérés:
En vain vous vous couvrez des vertus de vos pères : 65
Ce ne sont à mes yeux que de vaines chimères;
Je ne vois rien en vous qu'un lâche, un imposteur,
Un traître, un scélérat, un perfide, un menteur,
Un fou dont les accès vont jusqu'à la furie,
Et d'un tronc fort illustre une branche pourrie. 7°
Que maudit soit le jour où cette vanité
5g. Belle expression, dont Ra- lustration que de la noblesse. Noti
cine s'est ressouvenu dans Phèdre, magis, quam /zt^/Vcs.C'est ce que
acte I, se. 1 : Juvénal appelle énergiquement,
Un long aniai d'honneurs rend Thésée ex- aliorum incumberefamoe ; et Boi-
cusable. leau se parer du mérite d'au-
60. Cela peut paraître foible trui. ,
et froid, à côté du satirique la- 68. L'abus étoit suffisamment
tin, qui nous représente ce long qualifié les termes de lâche et
par
amas d'aïeux se levant tous à la d'imposteur: tout le reste n'est
fois, pour reprocher à d'indignes plus de la déclamation. J'aime
que
deseendans l'abus de leur gloire mieux la concision de Juvénal:
et de leur nom : at tu, nil, nisi Cecropides. «Mais
Incînit ipsorum contra te stare parentum
Nobilitas. «vous, que vous reste-t-il après
Sat. VIII, v. 137. « le nom de Cécrops? Rien. »
Mais le sommeil de Boileau n'est
71. Sans doute la vanité a plus
pas long; et le vers suivant, d'une fois abusé de ces nobles et
Claromque faccm proeferc pudendis, graves institutions, en les usur-
ne pouvoit être plus heureusement pant, au défaut des services et du
rendu : mérite réel ; mais elles furent mé-
Et tout ce grand éclat de leur gloire ternie, ritées d'avance celui qui les
Ne sert plus que de jour à votre ignomi- par
nie ; obtint le premier, en déployant
64. Tous ces hommes, dit Sé- un grand caractère, dans des cir-
nèque ( Traité des bienfaits, liv. constances difficiles ; en montrant
nj,ch.xxvnt), dont les vestibules un courage qui sauva la patrie.
sont ornés de portraits, d'une 11 étoit brave, on l'appela BAROW
longue suite de noms, de longues ou VASON(voyez Vossius, </e vit.
généalogies, ont plutôt de l'il- Seim., II, 3) : il parut capable de
SATIRE V. H5
Vint ici de nos moeurs souiller la pureté !
Dans les temps bienheureux du monde en son enfance,
Chacun meltoit sa gloire en sa seule innocence :
Chacun vivoit content, et sous d'égales lois, 75
Le mérite y faisoit la noblesse et les rois;
Et, sans chercher l'appui d'une naissance illustre,
Un héros de soi-même empruntoit tout son lustre.
Mais enfin par le temps le mérite avili
Vit l'honneur en roture, et le vice ennobli ; 80
Et l'orgueil, d'un faux titre appuyant sa foiblesse,
Maîtrisa les humains sous le nom de noblesse.
De là vinrent en foule et marquis et barons :
Chacun pour ses vertus n'offrit plus que des noms.
Aussitôt maint esprit fécond en rêveries 85
Inventa le blason avec les armoiries;
De ses termes obscurs fit un langage à part :
Composa tous ces mots de Cimier et d'Écart,
De Pal, de Contrepal, de Lambel, et de Fasce,
Et tout ce que Segoing dans son Mercure entasse. go
Une vaine folie enivrant la raison,

défendre les marches ou frontiè- de l'allemand blasen, qui signifie


res, par où l'ennemi pouvait enva- sonner d'un instrument à vent,
hir l'état, et on le nomma MAR- parce que ceux qui se présen-
QUIS (Marchisus)',Co^iTE(Comes), toientauxpas d'armes et aux tour-
lorsqu'il accompagnoit immédia- nois sonnoient de leurs trompes,
,
tement le souverain à la guerre ; prouvoient leur noblesse, et pré—
et Duc enfin (Dux), lorsqu'il mé- sentoient leurs devises et leurs
rita l'honneurde guider lui-même cimiers pour s'y faire rece-
,
les troupes à l'ennemi. Telle est voir, etc.
l'origine de ces dénominations,si 83. Cimier, casque au-dessus
simples dans le principe, et deve- de Vécu. — Ecart, quartier de
nues ensuitedes distinctions héré- Vécu.—Pal, pièce perpendicu-
ditaires,pourperpétuer,s'il eût été laire, qui traversel'écu. — Con-
possible, avec le sottvenirdes gran- trepal,paldimsé en deux.—Lam-
des choses, lenoblesentiment qui bel, sorte de brisure, dans l'écu
les avoit d'abord produites. des puînés.—Fasce, pièce hono-
86. Les savans ne s'accordent rable au milieu de l'écu.
point sur la véritable étymologie go. Charles Ségoing, avocat,
de ce mot. Le P Ménestrier (Mé- auteur du Trésor héraldique, Mer-
thode du Blason, p. 4) le dérive cure armoriai, publié en 1637.
H6 SATIRE V.
L'honneur triste et honteux ne fut plus de saison.
Alors, pour soutenir son rang et sa naissance,
Il fallut étaler le luxe et la dépense ;
Il fallut habiter un superbe palais, 95
Faire par les couleurs distinguer ses valets ;
Et traînant en tous lieux de pompeux équipages,
Le duc et le marquis se reconnut aux pages.
Bientôt pour subsister, la noblesse sans bien
Trouva l'art d'emprunter, et de ne rendre rien, ioo
Et, bravant des sergens la timide cohorte,
Laissa le créancier se morfondre à sa porte :
Mais pour comble, à la fin le marquis en prison
,
Sous le faix des procès vit tomber sa maison.
Alors le noble altier pressé de l'indigence, io5
Humblement du faquin rechercha l'alliance;
Avec lui trafiquant d'un nom si précieux,
Par un lâche contrat vendit tous ses aïeux;
Et, corrigeant ainsi la fortune ennemie,
Rétablit son honneur à force d'infamie. 11 o
Car, si l'éclat de l'or ne relève le sang,
En vain l'on fait briller la splendeur de son rang ;
L'amour de vos aïeux passe en vous pour manie,
Et chacun pour parent vous fuit et vous renie.
Mais quand un homme est riche il vaut touj ours son prix; 115

g8. C'est-à-dire, on distingua contraint de rechercher l'alliance


le duc du marquis, par le nombre d'un faquin, d'un homme de
et à la livrée des pages qui les néant, d'un portefaix (car c'est
suivoient. A celle époque, tous les ce que signifieexpressémentl'ori-
gentilshommes avoient àespages; gine italieune/acc/«'no);mais de
et ceridiculen'a point échappéau la rechercher humblement, et de
bonLa Fontaine, aussi profond ob- s'estimer trop heureux de l'ob-
servateur, et pehUre aussi malin tenir !
pour le moins que Boileau lui- 108. Trafiquerd'un nom illus-
même.
tre,en faire un objet de commerce,
Tout prince a des ambassadeurs; le vendre enfin par contrat, c'est
Tout marquis veut avoir des pages.
pousser, en effet, la lâcheté aussi
io6.Toutest à remarquer dans loin qu'elle puisse aller; et l'éner-
cette dégradation morale : non- gie de l'expression égale ici la
seulement le noble altier se voit généreuse indignation du poète.
SATIRE V. H7
Et, l'eut-on vu porter lamandille à Paris,
N'eût-il de son vrai nom ni titre ni mémoire,
D'Hozier lui trouvera cent aïeux dans l'histoire.
Toi donc, qui, de mérite et d'honneurs revêtu,
Des écueils de la cour as sauvé ta vertu, no
Dangeau, qui, dans le rang où notre roi t'appelle,
Le vois toujours orné d'une gloire nouvelle,
Et plus brillant par soi que par l'éclat des lis,
Dédaigner tous ces rois dans la pourpre amollis,
Fuir d'un honteux loisir la douceur importune; 125
A ses sages conseils asservir la fortune;
Et, de tout son bonheur ne devant rien qu'à soi,
Montrer à l'univers ce que c'est qu'être roi;
Situ veux le couvrir d'un éclat légitime,
Va par mille beaux faits mériter son estime ; *3o
Sers un si noble maître; et fais voir qu'aujourd'hui
Ton prince a des sujets qui sont dignes de lui.
116. Sorte de petite casaque, i32. Malgré les beautés que
que portoieut encore les laquais nous avons remarquées dans cette
à cette époque. Du Cange dérive satire, la véhémence entraînante
ce mot du latin mantile ; ce qui du style, et l'éclat de la versifica-
paroit assez vraisemblable. tion, il est à regretter que Boileau
118. Pierre d'Hozier,né àMar- ait préféré, dans cette circon-
seille,en 1092, futle premier qui stance, Juvénal à Horace, dont la
débrouilla les généalogies, et qui saùresttrlanoblesse (liw. I,sat.vi),
en fit une science. Louis XIII le est un chef-d'oeuvre de philosophie
nomma gentilhomme servant, douce et riante, et un modèle
maître-d'hôtel, et gentilhomme achevé de la manière dont il faut
ordinaire de sa chambre; et présenter la vérité, pour qu'elle
Louis XIV lui donna un brevet de arrive, sans les blesser, jusqu'aux
conseiller d'état. oreilles les plus délicates.
SATIRE VI

LES EMBARRAS DE PARIS.


(1660. —24.)
Qui frappe l'air, bon dieu ! de ces lugubres cris?
Est-ce donc pour veiller qu'on se couche à Paris ?
Et quel fâcheux démon, durant les nuits entières,
Rassemble ici les chats de toutes les gouttières ?
J'ai beau sauter du lit, plein de trouble et d'effroi, 5
Je pense qu'avec eux tout l'enfer est chez moi :
L'un miaule en grondant comme un tigre en furie ;
L'autre roule sa voix comme un enfant qui crie.
Ce n'est pas tout encor : les souris et les rats
Semblent, pour m'éveiller, s'entendre avec les chats, 10

* Ainsi que la première, cette qui savent apprécier le mérite


satire est en partie traduite de la des plus grandes difficultés heu-
troisième de Juvénal, qui avoit reusement vaincues, et l'art de
rangé, avec quelque apparence peindre les détails les plus rebel-
de raison, les embarras insépa- les à la langue poétique, ont
rables d'une grande ville, au toujours regardé ce même ou-
nombre des motifs qui détermi- vrage comme l'un des chefs-
nent le philosophe Umbritius à d'oeuvre du genre descriptif, et
s'éloigner de Rome pour tou- comme une preuve de l'extrême
jours. Boileau avoit suivi d'abord flexibilité du talent de l'auteur.
l'exemple du poète latin ; il 2. On ne dormoit guère plus
changea d'avis avant l'impression, à Rome, si l'on en croit Juvé-
et crut que les incommodités qui nal et Martial : aussi ce dernier
rendoient alors le séjour de Pa- courait, dit-il, à la campagne,
ris désagréable, et même dan- quand il vouloit dormir :
gereux , méritoient bien à elles Dormire quoties Iibuit, imus ad villam,
seules les honneurs d'une satire XII, cp. 57.
tout entière. Elle est au nombre 10. Voltaire a rigoureusement
de celles dont les critiques du critiqué ce passage. « Si Boileau,
dernier siècle ont affecté de ne dit-il (Quest. encyclopéd., article
faire aucun cas : mais les ama- GOCT) avoit vécu alors dans la
,
teurs de bons vers, mais ceux bonne compagnie, elle lui aurait
SATIRE VI. ft9
Plus importuns pour moi, durant la nuit obscure,
Que jamais, en plein jour, ne fut l'abbé de Pure.
Tout conspiré à la fois à troubler mon repos,
Et je me plains ici du moindre de mes maux :
Car à peine les coqs, commençant leur ramage, i5
Auront de cris aigus frappé le voisinage,
Qu'un affreux serrurier, laborieux Vulcain,
Qu'éveillera bientôt l'ardente soif du gain,
Avec un fer maudit, qu'à grand bruit il apprête,
De cent coups de marteau me va fendre la tête. 20
J'entends déjà partout les charrettes courir,
Les maçons travailler, les boutiques s'ouvrir :
Tandis que dans les airs, mille cloches émues,
D'un funèbre concert font retentir les nues;
Et se mêlant au bruit de la grêle et des vents, 25
Pour honorer les morts font mourir les vivants.
Encor je bénirois la bonté souveraine,
Si le ciel à ces maux avoit borné ma peine ;
Mais si seul en mon lit je peste avec raison,
conseillé d'exercer son talent sur Boileau ait pu ou voulu profiter.
des objets plus dignes, d'elle, que Cristati n'est qu'une épifhète
des chats, des rats, et des souris.» oiseuse; et ruperesilentia est cer-
Sans examiner si Boileau vivoit ou tes bien loin du vers
,
non alors dans ce qu'on appelle la Auront de cris aigus frappé le voisinage.
bonne compagnie, on peut répon- 21. Le mouvement de ces
dre à Voltaire que les gens de goût deux vers peint très bien celui
qui la composent en tout temps et qui a lieu dans les grandes vil-
dans tous les pays, eussent admiré les au point du jour. Juvénal n'a
avec quel succès un si beau talent fourni que l'idée : Boileau a fait
de versification descendoit à de le reste.
pareils objets, pour les rendre avec Rliedarum transitus arcto [drso
tant de vérité et de poésie. Vicorum in iîexu, etstantis convicia maa-
Eripient snmnum Druso , etc.
17. Le fâcheux voisinage d'un
maître, d'école ne cause pas moins 26. Mourir est un peu fort ;
d'humeur , et inspire à Martial mais c'est le mol de l'humeur, qui
l'épigramme suivante, IX, 70 : s'exagère volontiers ses motifs
d'impatience.
Quid îibi uobiscum est, ludi scélérate ma*
gistcr, 2g. Pester est encore ici l'ex-
ïnvisùm pucris, virginibusque caput'r pression propre : c'est celle d'Al-
Kondum cristati ruperesilentiagalli, [nas.
Murmure jam soevo verberibusque to- ceste, qui ne croit pas, en per-
,
!1 n'y a rien là dont il paroisse que dant même un procès considé-
50 SATIRE VI.
C'est encor pis vingt fois en quittant la maison : 3o
En quelque endroit que j'aille, il faut fendre la presse
D'un peuple d'importuns qui fourmillent sans cesse.
L'un me heurte d'un ais dont je suis tout froissé;
Je vois d'un autre coup mon chapeau renversé.
Là d'un enterrement la funèbre ordonnance 35
D'un pas lugubre et lent vers l'église s'avance;
Et plus loin des laquais l'un l'autre s'agaçants,
Font aboyer les chiens et jurer les passants.
Des paveurs en ce lieu me bouchent le passage.
Là je trouve une croix de funeste présage; 4o
Et des couvreurs grimpés au toit d'une maison
En font pleuvoir l'ardoise et la tuile à foison.
Là sur une charrette une poutre branlante
Vient menaçant de loin la foule qu'elle augmente;
rable, acheter trop cher le droit 36. D'un pas lugubre et lent,
de pester contre le genre humain. peinttrès bien, par le choix même
31. Ce vers et les deux suivants et l'arrangement des mots, ce que
sont littéralement empruntés de le poète a voulu exprimer.
Juvénal : 4o. Celle que les couvreurs,
Properantibusobttat grimpés au toit d'une maison,
TJndaprior: magno populus premit agmine
lumbos en font descendre au bout d'une
Qni sequitur : ferit hic cublto, ferit àssere corde, pour avertir les passants de
duro prendre une autre direction.
Alter : at hic tignum capityncutit ; ille me-
tretam. 43. Boileau lutte ici avec plus
Mais la supériorité me semble in- d'avantage contre son modèle,
contestable du côté du poëte la- qui cependant lui fournit les traits
tin. Le mouvement perpétuel de principaux de cette admirable
cette foule qui va et vient en peinture. Voici les vers de Ju-
sens contraire, est bien mieux vénal :
renduparces expressionspittores- Modo longa ooruscat,
ques , properantibus obstat unda Sarroco veniente,abies, atque altéra pinum
Plaustra vehunt : nutant alte, populoque
prior : magno populus premit ag- minantur.
mine lumbos ; que par ce peuple Une poutre branlante,longacorus-
d'importuns qui fourmillent sans cat abies : vient menaçant de loin,
cesse. Et l'un me heurte d'un ais nutant alte, etc. Boileau avoit rai-
dont je suis toutfroissé, ne vaut son d'appeler cela lutter corps à
pas ferit hic ciibito , ferit assere corps avec son original : mais il
duro alter, tout composé de pe- falloit avoir, comme Boileau, la
tits mots, qui se pressent rapi- conscience de ses forces, pour en-
dement et se heurtent à dessein. gager le combat.
SATIRE VI. $•
Six chevaux attelés à ce fardeau pesant 45
Ont peine à l'émouvoir sur le pavé glissant.
D'un carrosse en tournant il accroche une roue,
Et du choc le renverse en un grand tas de boue :
Quand un autre à l'instaùt s'efforçant de passer
Dans le même embarras se vient embarrasser. 5o
Vingt carrosses bientôt arrivant à la file
Y sont en moins de rien suivis de plus de mille :
Et, pour surcroît de maux, un sort malencontreux
Conduit en cet endroit un grand troupeau de boeufs;
Chacun prétend passer; l'un mugit, l'autre jure. 55
Des mulets en sonnant augmentent le murmure.
Aussitôt cent chevaux dans la foule appelés ^tl ~~7 - ^
De l'embarras qui croît ferment les d.t-îîlés, ' i

Et partout des passants enchaînant les brigades,


Au milieu de la paix font voir les barricades; 60
On n'entend que des cris poussés confusément :
Dieu pour s'y faire ouïr tonnerait vainement.
Moi donc, qui dois souvent en certain lieu me rendre,
Le jour déjà baissant, et qui suis las d'attendre,
Ne sachant plus tantôt à quel saint me vouer, 65
Je me mets au hasard de me faire rouer.
Je saute vingt ruisseaux, j'esquive, je me pousse;
46. Le Brun condamne cette sant, mais le grand poète sentit
expression [émouvoir), qu'il re- que la prosodie même des mots
gardepresque comme une faute de se trouvoit ici en contre-sens avec
françois. Emouvoir ne se prend, la pesanteurd'une charrette aussi
en effet, que pour les affections de lourdement chargée, et il corrigea
l'âme ; mais si l'on réfléchit com- son vers.
bien il étoit facile à Boileau de 55. Voilà bienle slantisconvi-
mettre ici, ont peine à le mouvoir, cia mandrce de Juvénal.
etc., on concevra pourquoi il a 5g. Il s'agit des fameuses bar-
mieux aimé forcer un peu l'accep- ricades qui eurent lieu à Paris
tion ordinaire du mot, que de le 20 août 1648 au sujet de
,
manquer l'effet qu'il pouvoit pro- l'enlèvement du conseiller Brous-
duire, et qu'il produit dans son sel alors l'idole de la populace,
,
vers, où il s'agit d'un pesant far- et célèbre un moment, à la faveur
deau difficileà émouvoir(movere des troubles qui agitèrentlaFrance
e loco ) sur un pavé glissant. pendant l'orageuse minorité de
47. Il y avoit d'abord, en pas- Louis XIV.
52 SATIRE VI.
Guenaud sur son cheval en passant m'éclabousse :
Et, n'osant plus paroitre en l'état où je suis,
Sans songer où je vais, je me sauve où je puis. 70
Tandis que dans un coin en grondant je m'essuie,
Souvent, pour m'achever, il survient une pluie:
On diroit que le ciel, qui se fond tout en eau,
Veuille inonder ces lieux d'un déluge nouveau.
Pour traverser la rue, au milieu de l'orage, 75
Un ais sur deux pavés forme un étroit passage;
Le plus hardi laquais n'y marche qu'en tremblant :
Il faut pourtant passer sur ce pont chancelant;
Et les nombreux torrents qui tombent des gouttières,
Grossissant les ruisseaux, en ont fait des rivières. 80
J'y passe en trébuchant; mais, malgré l'embarras,
La frayeur de la nuit précipite mes pas.
Car, sitôt que du soir les ombres pacifiques
D'un double cadenas font fermer les boutiques ;
Que, retiré chez lui, le paisible marchand 85
Va revoir ses billels et compter son argent ;
Que dans le Marché-Neuf tout est calme et tranquille,
Les voleurs à l'instant s'emparent de la ville.
Le bois le plus funeste et le moins fréquenté
Est, au prix de Paris, un lieu de sûreté. 90
68. La monture habituelle des Hue omnes, tanquam ad vivaria, currunt.
médecins étoit alors une mule : Boileau écrivoit ceci vers 1660 ;
Guenaud se permit le cheval; et et ce ne fut qu'en 1667 que le roi
cette distinction n'a point échappé pourvut à la sûreté de Paris par
à la satire. plusieurs réglements,dont l'exécu-
7 3.C'est le ruitarduus oetherde
tion fut confiée à la vigilance de
Virgile, Géorg., I, 324. La Reynie, le premier magistrat
74. Bien des gens, dit Bros- créé pour veiller uniquement à la
lette, préfèrent veut. — Ces gens police de la ville.
se trompent ; et le choix n'est pas 90. C'étoit bien pis encore à
libre. Il faut absolument le sub- Rome, du temps de Juvénal. On
jonctif, parce qu'on n'affirme pas eût été, selon lui, taxé de paresse
que le ciel veut, mais qu'il semble- ou d'imprévoyance, si l'on se fût
rait vouloirinonder cesliewx, etc. exposé à sortir le soir, sans avoir
88. Ils y fondent, dit Juvénal, fait son testament.
comme une proie qui leur est ré- PoHsis ïgnovus haberi.
servée : Et subiti casus improvidus, ad ca?nani si
SATIRE VI. 55
Malheur donc à celui qu'une affaire imprévue
Engage un peu trop tard au détour d'une rue !
Bientôt quatre bandits lui serrant les côtés,
La bourse !.. Il faut se rendre; ou bien non, résistez,
Afin que votre mort, de tragique mémoire, 95
Des massacres fameux aille grossir l'histoire.
Pour moi, fermant ma porte, et cédant au sommeil,
Tous les jours je me couche avecque le soleil :
Mais en ma chambre à peine ai-je éteint la lumière,
Qu'il ne m'est plus permis de fermer la paupière. 100
Des filous effrontés, d'un coup de pistolet,
Ebranlent ma fenêtre, et percent mon volet;
J'entends crier partout : Au meurtre ! On m'assassine !
Ou : Le feu vient de prendre à la maison voisine.
Tremblant et demi-mort, je me lève à ce bruit, io5
Et souvent sans pourpoint je cours toute la nuit.
Car le feu, dont la flamme en ondes se déploie,
Fait de notre quartier une seconde Troie,
Où maint Grec affamé, maint avide Argien,
Au travers des charbons va piller le Troyen. no
Enfin sous mille crocs la maison abîmée
Entraîne aussi le feu qui se perd en fumée.
Je me retire donc, encor pâle d'effroi :
Mais le jour est venu quand je rentre chez moi.
Je fais pour reposer un effort inutile : 115
Ce n'est qu'à prix d'argent qu'on dort en cette ville.

94. Imitation remarquable de ce mot de perpunclum, à cause


Juvénal : du grand nombre de trous dont
Stat contra, starique jubet : parère necesse ces sortes de vêtements dévoient
est. [idem être percés pour recevoir le col-
Nam quid agas, quum tefuriosus coget, et
Fortior ? Ibid., 350. lier les agrafes, les bulles, et
,
106. Sans pourpoint, etc. autres ornements, alors à la mode.
C'étoit un habillement d'homme 116. Je n'accorde point à
qui couvroit le corps, depuis le Boileau la supériorité que lui re-
cou jusqu'à la ceinture. Le pour- connoît ici Brossette sur le poète
point étoit, suivant la condition; latin, qui avoit dit, magnisopibus
de peau de senteur, de satin, de dormitur in urbe (v. 2 35). Les
drap ou de toile. Ménage et deux écrivains ont également bien
,
d'autres étymologistes dérivent rendu leur pensée.
5!f SATIRE VI.
H faudroit, dans l'enclos d'un vaste logement,
Avoir loin de la rue un autre appartement.
Paris est pour un riche un pays de cocagne :
Sans sortir de la ville, il trouve la campagne :
120
Il peut dans son jardin, tout peuplé d'arbres verts;
Receler le printemps au milieu des hivers ;
Et, foulant le parfum de ses plantes fleuries,
Aller entretenir ses douces rêveries.
Mais moi, grâce au destin, qui n'ai ni fèu ni lieu,
Je me loge où je puis, et comme il plaît à Dieu. 126

117. Comme ce Sparsus, que Maearoriée, décrit les monts ha-


Martial (XII, ép. 57 ) félicite de bités par les Muses burlesques
trouver le sommeil au fond de ses Togna, Fedrala, et Mafelina;
vastes appartements, où le jour ne monts d'où coulent des fleuves de
pénétrait que lorsqu'on vouloit vin, des ruisseaux de lait, et
bien l'admettre : même des sauces, des ragoûts, des
Et in profundo somnus, et quies nullis potages,-etc. Voilà sans doute
Offensa linguis nec dies nisi admissus.
-, , une étymologie bien digne de
119. Ce mot n'est pas très an- l'acception reçue du mot cocagne!
cien dans notre langue, et son 12 3. Fouler les plantes ou les
origine est à peu près inconnue. fleurs, seroit déjà une prose élé-
La plus vraisemblable des opi- gante ; mais fouler le parfum des
nions avancées à ce sujet est celle plantes fleuries est d'un écri-
,
de La Monnoye : il n'y voit qu'une vain savamment initié dans tous
altération du nom de Merlin les secrets de la langue poéti-
Cocaie qui dans sa première que.
, ,
SATIRE VII*.

LE GENRE SATIRIQUE.
(i663.—27.)
MUSE, changeons de style, et quittons la satire;
C'est un méchant métier que celui de médire;
A l'auteur qui l'embrasse il est toujours fatal :
Le mal qu'on dit d'autrui ne produit que du mal.
Maint poète, aveuglé d'une telle manie, 5
En courant à l'honneur, trouve l'ignominie ;
Et tel mot, pour avoir réjoui le Lecteur,
A coûté bien souvent des larmes à l'auteur.
Un éloge ennuyeux, un froid panégyrique,
Peut pourrir à son aise au fond d'une boutique, 10
Ne craint point du public les jugements divers,
Et n'a pour ennemis que la poudre et les vers :
Mais un auteur malin, qui rit et qui fait rire,
Qu'on blâme en le lisant, et pourtant qu'on veut lire,
Dans ses plaisants accès qui se croit tout permis, i5
De ses propres rieurs se fait des ennemis.
Un discours trop sincère aisément nous outrage :
Chacun dans ce miroir pense voir son visage ;
* Boileau délibère avec sa Ecce nocct vati Musa jocosa sud I
-
Muse, comme Horace avec son ami 8. Et quelquefoisplùs que'rfteir
Trébatius (liv. Il, sat. 1), s'il doit larmes ! Témoin Cet infortuné
continuer à composer des satires Gilbert, victime, à la fleur del'àge,
mé-, d'un talent qui s'annonçoit Wéc
ou renoncer ceà dangereux
tier; et, comme son maître et tant d'éclat ; mais victime surtout
son modèle , il cède à l'impulsion du courage avec lequel.il osa ar-
de son génie, et sedécide à bra- racher les masques, et nommer,
ver les périls du genre. comme Boileau, chaque chose, et
4. Martial a dit également même chacun, par son nom. S'il
(II, ép. 22), mais dans un autre n'eût attaqué, du moins, que les
sens, et à une autre occasion : mauvais écrivains de son temps !
b6 SATIRE VIT.
Et tel, en vous lisant, admire chaque trait,
Qui dans le fond de l'âme et vous craint et vous hait.
20
Muse, c'est donc en vain que la main vous démange
S'il faut rimer ici, rimons quelque louange;
Et cherchons un héros, parmi cet univers, 1

Digne de cet encens et digne de nos vers.


Mais à ce grand effort en vain je vous anime : 25
Je ne puis pour louer rencontrer une rime;
Dès que j'y veux rêver, ma veine est aux abois.
J'ai beau frotter mon front, j'ai beau mordre mes doigts,
Je ne puis arracher du creux de ma cervelle
Que des vers plus forcés que ceux de la Pucelle. 3o
Je pense être à la gêne; et, pour un tel dessein,
La plume et le papier résistent à ma main.
Mais, quand il faut railler, j'ai ce que je souhaite. .

Alors, certes, alors je me connois poète :


Phébus, dès que je parle, est prêt à m'exaucer ; 35
Mes mots viennent sans peine, et courent se placer.
Faut-il peindre un fripon fameux dans cette ville,
Ma main, sans que j'y rêve, écrira Rauniaville.
Faut-il d'un sot parfait montrer l'original,
Ma plume au bout du vers d'abord trouve Sofal : Ho
Je sens que mon esprit travaille de génie.
Faut-il d'un froid rimeur dépeindre la manie,
Mes vers, comme un torrent, coulent sur le papier;

* 19. Tout cela esl pris bien Trébatius à son ami ^sat. ind.}:
avant dans le coeur de l'homme, ...Si tantus amor scrihendi te rapit, aude
qui, plein de foiblesses et de mi- Ciesaris invicti res dicere.
sères, s'efforce vainement de se Et, comme Boileau, Horace ne
les dissimuler, et ne pardonne pas s'en reconnoît ni la force ni le
au miroir indiscret qui les lui ré- talent :
vèle : de là, cette haine mortelle Deficiunt.Cupidum , pater optime. vires
ibid.
et cette appréhension de la vérité, 38. Saumaville, dans les an-
qui le reprend et le convainc de ciennes éditions c'étoit allé-
: une
ses défauts. Horace avoit égale- ration de Somaville, libraire fa-
ment dit (liv. II, sat. 1, v. a3): meux de cette époque; et Sofal
Quum sibi quîsque timct , quanquam est désiguoit Sauvai, auteur des
intactufl, et odit. Amours des rois de France, et
22. C'est leconseil que donne des Antiquités de la ville de Paris.
SATIRE VII. 57
Je rencontre à la fois Perrin et Pelletier,
Bonnecorse, Pradon, Colletet, Titreville; 45
Et, pour un que je veux, j'en trouve plus de mille.
Aussitôt je triomphe, et ma Muse en secret
S'estime et s'applaudit du beau coup qu'elle a fait.
C'est en vain qu'au milieu de ma fureur extrême
Je me fais quelquefois des leçons à moi-même; 5o
En vain je veux au moins faire grâce à quelqu'un :
Ma plume auroit regret d'en épargner aucun ;
Et, sitôt qu'une fois la verve me domine,
Tout ce qui s'offre à moi passe par l'étamine.
Le mérite pourtant m'est toujours précieux : 55
Mais tout fat me déplaît, et me blesse les yeux;
Je le poursuis partout, comme un chien fait sa proie.
Et ne le sens jamais qu'aussitôt je n'aboie.
Enfin, sans perdre temps en de si vains propos,
Je sais coudre une rime au bout de quelques mots : 60
Souvent j'habille en vers une maligne prose :
44-L'abbé Perrin, qui croyait et que l'on évite dans tous les re-
faire des vers, dit Voltaire, est cueils du moment.
resté célèbre par une traduction 54. Est examiné, critiqué,
de l'Enéide, en vers soi-disant épluché à la rigueur. Métaphore
héroïques, mais beaucoup plus un peu triviale, empruntée du
plaisants que l'Enéide travestie, tissu mince et serré, appelé êta-
de Scarron, et parce qu'il est le mine, dans lequel on passe les
premier qui ait naturalisé en liqueurs, pour les clarifier. Boi-
France l'opéra italien. — Nous leau paraît l'avoir pris de Régnier,
avons déjà parlé de Pelletier et sat. xiv :
de Colletet. Bonnecorse se vengea Un homme qui fût homme et de fait et de
quelques années après d'une ma- mine.
Et qui pût des vertus passer par l'étamine.
nière digne de lui, en publiant, 58. Cette espèce d'instinct,
sous le titre de Luirigot, une insi- qui fait aboyer le poète satirique,
pide et plate satire, dirigée contre
à la seule approche du vice ou du
l'auteur du Lutrin.—Pradonétoit ridicule, étoit aussi celui d'Ho-
un écrivain moins méprisable que race, qui le caractérise par la
les précédents ; mais il eut la sot-
même expression (ibid., 85 ) :
tise de se croire au moins l'égal Si qui»
de Racine, et c'est un ridicule Opprobriis dignum latraverit.
qui ne s'efface pas. — Quant à 61. D'Alembert (Éloge de Boi-
Titreville, c'étoit un de ces rimail- leau, page 68) semble persuadé,
leurs obscurs que l'on retrouve, sur la foi de ce passage, que Ra-
3.
58 SATIRE VII.
C'est par là que je vaux, si je vaux quelque chose.
Ainsi, soit que bientôt, par une dure loi,
La mort d'un vol affreux vienne fondre sur moi,
Soit que le ciel me garde un cours long et tranquille, 65
A Rome ou dans Paris, aux champs ou dans la ville,
Dût ma Muse par là choquer tout l'univers,
Riche, gueux, triste ou gai, je veux faire des vers.
Pauvre esprit, dira-t-on, que je plains ta folie !
Modère ces bouillons de ta mélancolie; "o
Et garde qu'un de ceux que tu penses blâmer
N'éteigne dans ton sang cette ardeur de rimer.
Eh quoi! lorsqu'autrefois Horace, après Lucile,
Exhaloit en bons mots les vapeurs de sa bile,
Et, vengeant la vertu par des traits éclatants, 75
Alloit ôter le masque aux vices de son temps ;
Ou bien quand Juvénal, de sa mordante plume
Faisant couler des flots de fiel et d'amertume,
Gourmandoit en courroux tout le peuple latin,
L'un ou l'autre fit-il une tragique fin ? 80
Et que craindre, après tout, d'une fureur si vaine?
Personne ne connoît ni mon nom ni ma veine.
Ou ne voit point mes vers, à l'envi de Montreuil,
Grossir impunément les feuillets d'un recueil.
cine et Boileau écrivoient leurs ridicules : mais il n'en est pas
ouvrages en prose, avant de les ainsi de Lucilius; aussi ce même
mettre en vers. Le Brun ne le croit Horace se sert-il, en parlant de
pas, et pense au contraire qu'un lui, d'une expression bien plus
pareil travail serait la mort du gé- énergique :
nie. Jelepense, commeLeBrun. Quîd ? quum est Lucilius ausus [per ora
64. Horace, ibid., v. 57 : Delrahere et pellem, nitidus qua quisque
Cederet, introrsum turpls, etc.
Seu tranquilla
me senectus Ibid., v. 6a.
Eupectat, seu morsatris circumvolatalis;
Dives, inops; Romas seu fors ita jusserit, 83. Ce Montreuil, ou plutôt
,
Quisquis eritvitoe, scribam, color. [ exsul, Montereul, étoit un homme d'es-
n9. O puer ut sis prit ami de Boileau, et à qui
Vitalis metuo, et majorum ne quisamicus
_ ,
Frigorete fcriat! lion, ip, 60. ses poésies de société avoient fait
76. Oter le masque, caractérise une espèce de réputation : mais
heureusement la manière d'Ho- il avoit la petite ambition de vou-
race , qui ne se fâche, ne s'em- loir briller dans tous les recueils ;
porte jamais, et semble rire lui- et c'est ce travers que Boileau
même de la guerre qu'il livre aux attaque ici.
SATIRE VII. 89
A peine quelquefois je me force à les lire, 85
Pour plaire à quelque ami que charme la satire,
Qui me flatte peut-être, et, d'un air imposteur,
Rit tout haut de l'ouvrage, et tout bas de l'auteur.
Enfin c'est mon plaisir; je veux me satisfaire :
Je ne puis bien parler, et ne saurois me taire; 9°
Et, dès qu'un mot plaisant vient luire à mon esprit,
Je n'ai point de repos qu'il ne soit en écrit :
Je ne résiste point au torrent qui m'entraîne.
Mais c'est assez parlé : prenons un peu d'haleine :
Ma main, pour cette fois, commence à se lasser. 95
Finissons. Mais demain, Muse, à recommencer.
85. Horace, liv. I, sat. iv, raison, que ce n'est pas la main
Nec recito cuiquam, nisi amicis, idque
qui peut se lasser de parler .-mais
coaotus. il faut supposer que la main écrit
Non ubivis , coramve quîhuslihet.
toutes les parolesà mesure qu'elles
95. Un commentateur de Boi- sont proférées ; et elle peut alors
leau (M, Daunou) remarque avec se lasser d'écrire.
SATIRE VIII.
A M. M....(MOREL)*, DOCTEUR DE SORBONNE.

L'HOMME.
(1667.—3i.)
DE tous les animaux qui s'élèvent dans l'air,
Qui marchent sur la terre, ou nagent dans la mer,
De Paris au Pérou, du Japon jusqu'à Rome,
Le plus sot animal, à mon avis, c'est l'homme.
Quoi! dira-t-on d'abord, un ver, une fourmi, 5
Un insecte rampant qui ne vit qu'à demi,
Un taureau qui rumine, une chèvre qui broute,
Ontl'esprit mieuxtourné que n'a l'homme?Oui, sans doute.
Ce discours te surprend, docteur, jeM'aperçoi.
L'homme de la nature est le chef et le roi : 10
Cois, prés, champs, animaux, tout est pour son usage,
Et lui seul a, dis-tu, la raison en partage.
Il est vrai, de tout temps la raison fut son lot :
Mais de là je conclus que l'homme est le plus sot.
Ces propos, diras-tu, sont bons dans la satire, i5
Pour égayer d'abord un lecteur qui veut rire :
Mais il faut les prouver. En forme. — J'y consens.
Réponds-moi donc, docteur, et mets-toi sur les bancs.
Qu'est-ce que la sagesse? Une égalité d'âme
Que lien ne peut troubler, qu'aucun désirn'enflamme; 20

* Claude Morel, doyen de la il n'y a plus qu'erreur, confusion,


faculté de théologie et chanoine anarchie complète dans les idées,
,
théologal de Paris, mort à Paris, et bientôt dans la conduite :
en 1679. Il avoit refusé l'évèché Sunt certi denique fines, [tum.
de Lombez. Quos ultra citraque nequit consistere rec-
19. Horace la place aussi, liv. C'est ce que saint Paul appelle sa-
I, sat. 1, v. 106, dans ce milieu pere ad sobrietatem. (Épit. aux
juste, en-deçà et au-delà duquel Rom., ch. xn, vers. 3.)
SATIRE VIII. 64
Qui marche en ses conseils à pas plus mesurés,
Qu'un doyen au palais ne monte les degrés.
Or cette égalité dont se forme le sage,
Qui jamais moins que l'homme en a connu l'usage ?
La fourmi tous les ans traversant les guérets aS
Grossit ses magasins des trésors de Cérès ;
Et dès que l'aquilon, ramenant la froidure,
Vient de ses noirs frimas attrister la nature,
Cet animal, tapi dans son obscurité,
Jouit, l'hiver, des biens conquis durant l'été. 3o
Mais on ne la voit point, d'une humeur inconstante,
Paresseuse au printemps, en hiver diligente,
Affronter en plein champ les fureurs de janvier,
Ou demeurer oisive au retour du bélier.
Mais l'homme, sans arrêt dans sa course insensée, 35
Voltige incessamment de pensée en pensée :
Son coeur, toujours flottant entre mille embarras,
Ne sait ni ce qu'il veut ni ce qu'il ne veut pas,
Ce qu'un jour il abhorre, en l'autre il le souhaite.
Moi! j'irois épouser une femme coquette ! 40
J'irois, par ma constance aux affronts endurci,
Me mettre au rang des saints qu'a célébrés Bussi !
22. Cette comparaison du cal- Parvula ( nam cxemplo eBt j magni formica
laboris. [acervo
me mesuré de la sagesse, avec la Ore trahit quodcumque potest, atque addit
gravité d'un juge qui moute au Quem struit. [annum,
Quoe, simul invectum contristat Aquariua
palais, ne manque pas si l'on Non usquam prorepit, et illis utitur ante
, point
veut, de justesse, mais n'a Quoesitis sapiens.
la dignité qui sembleraitconvenir 11 n'y a pas, comme l'on voit, un
à l'objet comparé. Que, dans la trait saillant dans le latin, qui n'ait
satire ni, le poète compare au été saisi et rendu par le poète fran-
recteur, suivi des quatrefacultés, çois avec une rare habileté. Grossit
un valet qui marche à pas comptés, ses magasins .—Attrister la nature.
en portant un jambon de Mayen- —
Jouit l'hiver des biens conquis
ce, on rit de la plaisanterie, parce durant l'été.
que l'on s'y trouve comme préparé 3g. Horace, liv. I, ép. 1, v. 98 :
par le ton général de l'ouvrage : Quod petiit, spcrnit ; repetit quod nuper
mais il n'en est pas de même ici. omisit.
25. Imitation supérieure à tou- jEstuat,et vit» disconvenit ordinc toto.
tes les traductions connues de ce 42. Roger de Bussy, comte de
passage d'Horace, liv. I, sat. 1, Rabutin, né en 1618, dans le Ni-
v. 33 et suiv. : vernois, mort à Autun en i6g3;
62 SATIRE VIII.
Assez de sots sans moi feront parler la ville,
Disoit le mois passé ce marquis indocile,
Qui, depuis quinze jours dans le piège arrêté, 45
Entre les bons maris pour exemple cité,
Croit que Dieu, tout exprès, d'une côte nouvelle
A tiré pour lui seul une femme fidèle.
Voilà l'homme en effet : il va du blanc au noir :
Il condamne au matin ses sentiments du soir : 5o
Importun à tout autre, à soi-même incommode,
H change à tous moments d'esprit comme de mode :
Il tourne au moindre vent, il tombe au moindre choc,
Aujourd'hui dans un casque, et demain dans un froc.
Cependant à le voir, plein de vapeurs légères, 55
Soi-même se bercer de ses propres chimères,
Lui seul de la nature est la base et l'appui,
Et le dixième ciel ne tourne que pour lui.
De tous les animaux il est, dit-il, le maître. —
Qui pourroit le nier ? poursuis-tu. -— Moi, peut-être. 60
Mais, sans examiner si vers les antres sourds
L'ours a peur du passant, ou le passant de l'ours;
Et si, sur un édit des pâtres de Nubie,
il étoit de l'Académie françoise. l'élevant par la pensée au premier
Cest à son Histoire amoureuse des rang des êtres créés, et le rap-
Gaules que Boileau fait allusion pelle ainsi à la noblesse de son
ici : chronique scandaleuse, qui origine primitive et de son futur
provoqua, et finit par consommer état. Les efforts qu'il fait pour se
la disgrâce complète de son au- dissimuler sa petitesse, sont la
teur. première et la meilleure preuve
54. On n'est pas dans un cas- de sa grandeur dégénérée.
que comme dans un froc. Il eût 61. Ce dernier hémistichepeut
été plus exact, et tout aussi facile sembler un peu vague, et unique-
de dire : ment amené par la nécessité de la
Aujourd'hui sous un casque, et demain dans rime ; ne seroit-il pas possible ce-
un froc. pendant de le justifier, en expli-
58. Dans la balance des misè- quant les antres sourds, par le si-
res infinies de l'homme, compa- lence profond des vastes solitudes,
rées à ses félicités temporelles, la retraite habituelle de l'ours?
Providence a daigné mettre cette Quand il s'agit de Boileau, mo-
présomption puérile qui lui dé- deste et circumspccto judicio....
,
guise un moment son néant, on pronuntiandum est.
SATIRE VIII. «3
Les lions de Barca videroient la Libye ;
Ce maître prétendu qui leur donne des lois, 65
Ce roi des animaux, combien a-t-il de rois !
L'ambition, l'amour, l'avarice, la haine,
Tiennent comme un forçat son esprit à la chaîne.
Le sommeil sur ses yeux commence à s'épancher :
Debout, dit l'avarice, il est temps de marcher ! — 7°
Hé ! laissez-moii -Debout!-Unmoment.-Turépliques?-
A peine le soleil fait ouvrir les boutiques. —
N'importe, lève-toi. — Pourquoi faire, après tout? —
Pour courir l'Océan de l'un à l'autre bout,
Chercher jusqu'au Japon la porcelaine et l'ambre, 75
Rapporter de Goa le poivre et le gingembre. —
Mais j'ai des biens en foule, et je puis m'en passer. —
On n'en peut trop avoir ; et pour en amasser
Il ne faut épargner ni crime ni parjure;
Il faut souffrir la faim, et coucher sur la dure ; 8o
Eût-on plus de trésors que n'en perdit Galet,
N'avoir en sa maison ni meubles ni valet;
Parmi les tas de blé vivre de seigle et d'orge;
De peur de perdre un liard, souffrir qu'on vous égorge. —
Et pourquoi cette épargne enfin?—L'ignores-tu? 85

70. Ce début, et la rapidité pons en sens contraire ( duplici


entraînante du dialogue qui le in diversum scinderis hamo), et
suit, sont bien heureusement em- le mettre aux prises avec l'Am-
pruntés de Perse, sat. v, v. i32 bition qui l'excite à partir, et la
,
et suiv. : Volupté, qui s'efforce de l'arrêter.
Surge inquit Avaritia.—Eia î—
1 Quo deinde, insanc, ruis? Quo?
Surge I—Negas ? instat ; —Surge inquit. Quid tibi vis, etc.
— Non queo. —
,
Surge C'est l'ingénieuse fiction d'Her-
!

En quid agam?— Rogitas? en sapcrdam cule, balançant encore entre la
advehe Ponto, etc.
Mais le bonheur même de Volupté etlaVertu.VoyezXéno-
— cette phon, Mémorables de
imitation donne lieu de regretter Socrate,
le poète françois l'ait liv. II, ch. xx et suiv.; et l'imi-
que ne pas tation de Silius Italicus, liv. XV
poussée plus loin; et puisqu'il
avoit mis l'Ambition au rang des de sa Seconde guerre punique.
passions qui tyrannisent ce pré- 8 r. Joueur fameux, dont parle
tendu maître des animaux, il de- Régnier, qui nous le représente
voit comme son modèle, le re- sat. xiv,
, Léger et net, [ueL
présenter tiraillé par deux har- N'ayant l'espérance et trois dés au cor-
que
6ft SATIRE VIII.
Afin qu'un héritier, bien nourri, bien vêtu,
Profitant d'un trésor en tes mains inutile,
De son train quelque jour embarrasse la ville. —•
Que faire? Il faut partir : les matelots sont prêts.
Ou, si pour l'entraîner l'argent manque d'attraits, 90
Bientôt l'ambition et toute son escorte
Dans le sein du repos vient le prendre à main-forte,
L'envoie en furieux, au milieu des hasards,
Se faire estropier sur les pas des Césars ;
Et, cherchant sur la brèche une mort indiscrète, g5
De sa folle valeur embellir la gazette.
Tout beau, dira quelqu'un, raillez plus à propos ;
Ce vice fut toujours la vertu des héros.
Quoi donc ! à votre avis, fût-ce un fou qu'Alexandre ?
Qui ? cet écervelé qui mit l'Asie en cendre ? 100
Ce fougueux l'Angeli, qui, de sang altéré,
Maître du monde entier, s'y trouvoit trop serré?
L'enragé qu'il étoit, né roi d'une province
Qu'il pouvoit gouverner en bon et sage prince,
S'en alla follement, et pensant être dieu, io5
Courir comme un bandit qui n'a ni feu ni lieu;
Et, traînant avec soi les horreurs de la guerre,
9 5. On a vivement, mais, selon dû corriger, mais que Louis XIV
nous, assez mal à propos critiqué étoit trop grand pour apercevoir.
cette épithète. Il s'agit d'un fou , 102. Juvénal, dans son admi-
qui s'expose indiscrètement, pour rable satire x, v. 16g, s'écrie, à
faire parler de lui à quelque prix propos du conquérant Macédo-
que ce soit. Le sens est clair, et nien : « Il sue, il étouffe, le mal-
l'expression peut se justifier en ce <•
heureux ! le monde est trop
sens. < étroit pour lui. »
gg. Desmarets et Pradon ne jEstuat infelix, angusto in limite mundi !
manquèrent pas de relever l'es- Vers dont la singulière énergie se
pèce d'inconvenance qu'il y avoit retrouve jusqu'à un certain point
à faire un fou, un écervelé, un dans celui-ci de Boileau :
l'Angeli enfin, du héros auquel on De sa vaste folie emplir toute la terre.
compare si noblementLouis XIV, La pensée a plus de grandeur,
dans ce vers de l'Art poétique : jette plus d'éclat, dans le poète
Qu'il soittel que Céaar.Alexundre ou Louis. françois; mais peut-être y a-t-il
C'est, à la vérité, une petite plus de force et de vérité chez le
inadvertance, que Boileau aurait satirique latin.
SATIRE VIII. 65
De sa vaste folie emplir toute la terre :
Heureux, si de son temps, pour cent bonnes raisons,
La Macédoine eût eu des petites-maisons; no
Et qu'un sage tuteur l'eût eu cette demeure,
Par avis de parents, enfermé de bonne heure !
Mais, sans nous égarer dans ces digressions,
Traiter, comme Senaut, toutes les passions,
Et, les distribuant par classes et par titres, 115
Dogmatiser en vers, et rimer par chapitres,
Laissons-en discourir La Chambre et Coeffeteau,
Et voyons l'homme enfin par l'endroit le plus beau.
Lui seul, vivant, dit-on, dans l'enceinte des villes,
Fait voir d'honnêtes moeurs, des coutumes civiles, 120
Se fait des gouverneurs, des magistrats, des rois,
Observe une police, obéit à des lois.
Il est vrai. Mais pourtant sans lois et sans police,
Sans craindre archers, prévôt, ni suppôt de justice,
Voit-on les loups brigands, comme nous inhumains, 125
Pour détrousser les loups courir les grands chemins ?
Jamais, pour s'agrandir, vit-on dans sa manie
Un tigre en factions partager l'Hyrcanie ?
L'ours a-t-il dans les bois la guerre avec les ours ?
Le vautour dans les airs fond-il sur les vautours ? i3o
A-t-on vu quelquefois dans les plaines d'Afrique,
Déchirant à l'envi leur propre république,
«
Lions contre lions, parents contre parents,
«
Combattre follement pour le choix des tyrans ? »
L'animal le plus fier qu'enfante la nature i35
Dans un autre animal respecte sa figure ;
114. Senaut, La Chambre, et Cognatis maculis similis'fera.Quaudolconj
Coeffeteau, ont publié différents Fortior eripuit vitani leo ? quo nemore
traités sur l'Usage, le Caractère, Expiravit aper, majoris dentibus unquam
apri ?
les Causes, et tes Effets des pas- Indica ligris agit rabida cum tigride pacena
Perpétuait! : stevis inter se convenit ursis.
sions.
5. Juvénal (sat. i5g) 133. P. Corneille, dans Cinna,
12 xv, v.
fourni poète françois l'idée act. I, se. in :
a au
et les principaux détails de ce Romains contre Romains , parents contre
parents, [tyrans.
morceau : Combattaientseulement pour le chcàx des
Scd jani serpentum major concordia far-
cit i36. J.-B. Rousseau a imité
66 SATIRE VIII.
De sa rage avec lui modère les accès ;
Vit sans bruit, sans débats, sans noise, sans procès.
Un aigle, sur un champ prétendant droit d'aubaine,
Ne fait point appeler un aigle à la huitaine; 140
Jamais contre un renard chicanant uu poulet
Un renard de son sac n'alla charger Rolet.
On ne connoît chez eux ni placets ni requêtes,
Ni haut ni bas conseil, ni chambre des enquêtes.
Chacun l'un avec l'autre en toute sûreté 14 5
Vit sous les pures lois de la simple équité.
L'homme seul, l'homme seul, en sa fureur extrême,
Met un brutal honneur à s'égorger soi-même.
C'étoit peu que sa main, conduite par l'enfer,
Eût pétri le salpêtre, eût aiguisé le fer : i5o
Il falloit que sa rage, à l'univers funeste,
Allât encor des lois embrouiller le Digeste ;
Cherchât, pour l'obscurcir, des gloses, des docteurs,
Accablât l'équité sous des monceaux d'auteurs ;
Et pour comble de maux, apportât dans la France i55
Des harangueurs du temps l'ennuyeuse éloquence.
Doucement, diras-tu : que sert de s'emporter ?
L'homme a ses passions, on n'eu sauroit douter;
Il a comme la mer ses flots et ses caprices :
ce vers de Boileau , dans son ode ment un fripon pour défendre ses
aux Suisses : intérêts.
Dans un autre lion respectant son image. 148. Il y avoit du mérite à s'ex-
Mais Boileau et son imitateur dé- primer ainsi sous un prince qui ai-
voient cette pensée à Horace moit la guerre, et la faisoit alors
(Épodevn, v. 11), imité d'abord avec succès. Il ne nous serait pas
par Juvénal, comme on vient de difficile de prouver que ce roi,
le voir : généralement représenté comme
Neque hic lupis mos, nequeleonibus, si vain, si despotique, si avide de
Unquani, nisi in dispar, fcris.
i3g. C'est le droit de succes- louanges, est peut-être celui de
sion aux biens d'un aubain (ad- tous les monarques auquel on a
vcna), c'est-à-dire d'un étranger directement adressé le plus de vé-
rités ; et que le flatteur Boileau,
non naturalisé.
142. L'exemple est mal choisi : est quelquefois un écrivain très
lui renard est trop renard pour courageux.
prendre un Rolet pour son pro- i4g- Juvénal, xv, i65 :
Asthomini ferrum leUiale incude nefauda
cureur. Un fripon cherche rare- Produxisse parum est.
SATIRE VIII. 67
Mais ses moindres vertus balancent tous ses vices. 160
N'est-ce pas l'homme enfin dont l'art audacieux
Dans le tour d'un compas a mesuré les cieux ;
Dont la vaste science, embrassant toutes choses,
A fouillé la nature, en a percé les causes ?
Les animaux ont-ils des universités ? i65
Voit-on fleurir chez eux des quatre facultés?
Y voit-on des savants en droit, en médecine,
Endosser l'écarlate et se fourrer d'hermine ?
Non, sans doute; et jamais chez eux un médecin
N'empoisonna les bois de son art assassin. 170
Jamais docteur, armé d'un argument frivole,
Ne s'enroua chez eux sur les bancs d'une école.
Mais, sans chercher au fond si notre esprit déçu
Sait rien de ce qu'il sait, s'il a jamais rien su,
Toi-même,réponds-moi: Dans le siècle où nous sommes, 175
Est-ce au pied du savoir qu'on mesure les hommes ?
Veux-tu voir tous les grands à ta porte courir ?
Dit un père à son fils dont le poil va fleurir ;
Prends-moi le bon parti : laisse là tous les livres. 179
Cent francs au denier cinq combien font-ils?—Vingt livres.
C'est bien dit. Va, tu sais tout ce qu'il faut savoir.
162. Virgile a dit, en parlant un trait de caractère qui entrait
d'Aratus, ou de l'astronome Eu- nécessairementdans ce portrait sa-
doxe (Égl. m, 41 ) '• tirique de l'homme.
Descripsit radio totum qui gentibus or- 174. Le propre delà sottise ,
bem. contraire, est de croire savoir
au
i65. Saint-Marc a porté dans beaucoup, et de vouloir
la critique de ce passage le goût que per-
sonne n'en doute:
et le jugement qui le distinguent Scire
habituellement. Ce n'est plus , tuum nihil est, nisi te scire'hoc, sciât
alter. PERSE, 1, T< 27.
dit-il, le docteur de Sorbonne , 180. Le dénier vingt, c'est-à-
qui parle ; c'est le docteur de la dire 5 pour 100, étoit, comme
comédie italienne.— Sans doute ; il l'est aujourd'hui, le taux lé-
et c'est en cela même que consiste gal; mais ce n-étoit pas celui de
l'art du poète, qui a su concilier l'usurier qui parle ici, et qui prê-
(ce qui étoit ici le point difficile) toit au denier cinq, c'est-à-dire
la gravité du sujet avec les formes à 20 pour cent, élevant ainsi de
et le tondu genre. L'importance 15 fr. l'intérêt légitime.
que donne le docteur aux Univer- (81. Horace, Artpoét., v. 327:
sités, parce qu'il en fait partie, est Si de qaincunoe remota est
68 SATIRE VIII.
Que de biens, que d'honneurs sur toi s'en vont pleuvoir!
Exerce-toi, mon fils, dans ces hautes sciences;
Prends, au lieu d'un Platon, le Guidon des finances :
Sache quelle province enrichit les traitants, i85
Combien le sel au roi peut fournir tous les ans.
Endurcis-toi le coeur : sois arabe, corsaire,
Injuste, violent, sans foi, double, faussaire.
Ne va point sottement faire le généreux :
Engraisse-toi, mon fils, du suc des malheureux; 190
Et, trompant de Colbert la prudence importune,
Va par tes cruautés mériter la fortune.
Aussitôt tu verras poètes, orateurs,
Rhéteurs, grammairiens, astronomes, docteurs,
Dégrader les héros pour te meltre en leurs places, ig5
De tes titres pompeux enfler leurs dédicaces;
Te prouver à toi-même, en grec, hébreu, latin,
Que tu sais de leur art et le fort et le fin.
Quiconque est riche est tout : sans sagesse, il est sage;
Il a, sans rien savoir, la science en partage; 200
Il a l'esprit, le coeur, le mérite, le rang,
Uncia, quid superat?poterasdixissetriens. Montauron. Corneille eut tort
Eu!
Rem potcris servare tuam. sans doute de descendre jusque
184. Traité complet, et alors là ; mais s'il est vrai que ce fut
d'un grand usage sur les reve- dans l'espoir et par le besoin
,
nus du roi, et l'administration des d'une gratification pécuniaire
,
finances. Boileau devoit plaindre un aussi
191. Allusion délicate aux sa- grand homme, réduit à de pa-
ges réformes introduites par Col- reilles ressources, et ne pas lui en
bert pour rétablir l'ordre dans les faire une espèce de reproche
,
finances, augmenter les revenus public.
de l'état, et alléger le sort des peu- ig9- Horace a plus d'une fois
ples sans qu'il en coûtât jamais reproduit ces mêmes idées, mais
rien ,à la splendeur de'la monar- nulle part avec plus de force que
chie. C'est le seul ministre des dans ce passage de la satire m,
finances qui ait conservé son em- livre II, vers 94 et suivants :
ploi jusqu'à sa mort, arrivée en Omnis enim res,
i683. Virtus fama decus divina humanaque
, , , pulchris
1 g6. Brossette prétend que Boi- Divitiis parent ; quas qui contraxerit, ille
leau désignoit ici Corneille, et sa Clarus crit, fortis, justus. —Sapiens-ne ?—
dédicace de Cirna au financier Eûam, et rex
Et quidquid volet.
SATIRE VIII. 69
La vertu, la valeur, la dignité, le sang;
Il est aimé des grands, il est chéri des belles :
Jamais surintendant ne trouva de cruelles.
L'or, même à la laideur, donne un teint de beauté : 2o5
Mais tout devient affreux avec la pauvreté.
C'est ainsi qu'à son fils un usurier habile
Trace vers la richesse une route facile :
Et souvent tel y vient, qui sait, pour tout secret,
Cinq et quatre font neuf, ôtez deux, reste sept. 210
Après cela, docteur, va pâlir sur la Bible;
Va marquer les écueils de cette mer terrible ;
Perce là sainte horreur de ce livre divin;
Confonds dans un ouvrage et Luther et Calvin;
Débrouille des vieux temps les querelles célèbres; 215
Eclaircis des rabbins les savantes ténèbres :
204. Il paraît hors de doute disgrâce de Fouquet, son maître;
que Boileau avoit en vue ici le et par les éloquents plaidoyers que
surintendant Fouquet.; et le trait lui dicta sa courageuse fidélité
est d'autant plus malin, que ce au malheur d'un ami qui avoit
qui lui attira en grande partie la été son bienfaiteur. Horace avoit
disgrâce la plus éclatantedont ja- dit avant Boileau, que la richesse
mais fav ri ou ministre ait été la donnoit la beauté: Formam regina
victime, fut au contraire d'avoir pecunia donat (1. I, ép. vi, 37).
trouvé une cruelle, dans la per- 210. Deux règles d'arithméti-
sonne de mademoiselle de LaVal- que, l'addition et la soustraction,
lière. exprimées avec cette concision, en
205. Corneille avoit dit, dans un seul vers! Un poète assurément
sa comédie de Mélile, acte I, ne pouvoit mieux faire.
scène 1 :
L'argent dans le ménage a certaine splen-
211 .Régnier, satire tv, au com-
deur, [deur. mencement :
Qui donne un teint d'éclat à ta même lai- Or, va, romps-toi la teste : et de jour et de
Boileau avoit mis d'abord :L'or, nuit.
Pâlis dessus un livre, à l'appétit d'un bruit
mêmeàPellisson, etc. La laideur Qui nous honore après que nous sommes
de Pellisson étoit en effet passée sous terre 1
en proverbe ; et c'est de lui que Mais l'un et l'autre avoient em-
M. de Guilleragues disoit qu'il prunté cette expression de Perse,
abusoit de la permission qu'ont sat. v, v. 62 :
les hommes d'être laids. (Lettres At te nocturnis juvat impatlescere cbartis.
deSévigné tome III, pag. 201.) par allusion à la pâleur du vi-
,
Mais il est plus célèbre encore sage, effet naturel des longues
par son noble dévouement à la études.
70 SATIRE VIII.
Afin qu'en ta vieillesse un livre en maroquin
Aille offrir ton travail à quelque heureux faquin,
Qui, pour digne loyer de la Bible éclaircie,
Te paie en l'acceptant d'un « Je vous remercie. » 220
Ou, si ton coeur aspire à des honneurs plus grands,
Quitte là le bonnet, la Sorbonne et les bancs ;
Et, prenant désormais un emploi salutaire,
Mets-toi chez un banquier ou bien chez un notaire :
Laisse là saint Thomas s'accorder avec Scot, 225
Et conclus avec moi qu'un docteur n'est qu'un sot.
Un docteur ! diras-tu. Parlez de vous, poète :
C'est pousser un peu loin voire Muse indiscrète.
Mais, sans perdre en discours le temps hors de saison.
L'homme, venez au fait, n'a-t-il pas la raison ? 23o
N'est-ce pas son flambeau, son pilote fidèle ?
Oui. Mais de quoi lui sert que sa voix le rappelle,
Si, sur la foi des vents tout prêt à s'embarquer,
Il ne voit point d'écueil qu'il ne l'aille choquer ?
Et que sert à Cotin la raison qui lui crie : 2 35
N'écris plus, guéris-toi d'une vaine furie;
Si tous ces vains conseils, loin de la réprimer,
Ne font qu'accroître en lui la fureur de rimer ?
Tous les jours de ses vers, qu'à grand bruit il récite,
Il met chez lui voisins, parents, amis, en fuite; 240

2 25,JeanDuns,religieuxfran- nier cinq! Voila ce que Boileau a


ciscaiu, surnommé Scot (en latin, dû et voulu dire.
Scotus), parce qu'on le crutEcos- 239. C'est le lecteur importun
sois ou Irlandois,, jusqu'au seiziè- d'Horace, recitator acerbus (Art
me siècle,mais qui étoit né à Duns- poét., v. 111-474).
tone enAngleterre,se distingua,au Voici la critique de Gondillac
commencement du quatorzième sur ce passage :
siècle, dans l'université de Paris, « // met de ses vers chez lui en
par la pénétration et la subtilité «fuite, pour il chasse de chez lui,
deson génie; ce qui le fit surnom- «avec ses vers.La syntaxe denotre
mer le docteur subtil. « langue ne permet pas de pareilles
226. Sans doute, puisqu'ilsait « constructions. > Non, à l'écrivain
tout, excepté ce qu'ilfautsavoir; en prose; mais la langue poétique a
et qu'il consacre ses veilles à toute ses privilèges, Boileau les connois-
autre chose, qu'à supputer com- soit; et a marqué les limites dans
bien rapportent centfrancs, au de- lesquelles ils doiventse renfermer.
SATIRE VIII. 71
Car, lorsque son démon commence à l'agiter,
Tout, jusqu'à sa servante, est prêt à déserter.
Un âne, pour le moins, instruit par la nature,
A l'instinct qui le guide obéit sans murmure ;
Ne va point follement de sa bizarre voix 245
Défier aux chansons les oiseaux dans les bois :
Sans avoir la raison, il marche sur sa route.
L'homme seul, qu'elle éclaire, en plein journe voit goutte;
Réglé par ses avis, fait tout à contre-temps,
Et, dans tout ce qu'il fait, n'a ni raison ni sens. 25o
Tout lui plaît et déplaît, tout le choque et l'oblige;
Sans raison il est gai, sans raison il s'afflige;
Son esprit au hasard aime, évite, poursuit,
Défait, refait, augmente, ôte, élève, détruit.
Et voit-on, comme lui, les ours ni les panthères 255
S'effrayer sottement de leurs propres chimères ;
Plus de douze attroupés craindre le nombre impair
Ou croire qu'un corbeau les menace dans l'air ?
Jamais l'homme, dis-moi, vit-il la bête folle
Sacrifier à l'homme, adorer son idole; 260
Lui venir, comme au dieu des saisons et des vents,
Demander à genoux la pluie ou le beau temps ?
Non ; mais cent fois la bête a vu l'homme hypocondre
Adorer le métal que lui-même il fit fondre;
A vu dans un pays les timides mortels a-65
Trembler aux pieds d'un singe assis sur leurs autels;
Et sur les bords du Nil les peuples imbéciles,

2 54. C'est ce qui fait dire à Mon- teint. Il sembleroit donc que l'on
taigne. : « Certes c'est un sujet mer- ne doit pas plus dire Xhomme hypo-
«veilleusement vain, divers, et condre, pour hypocondriaque,que
« ondoyant, que
l'homme; il est Vhommepoulmon, pour pulmoni-
« mal aisé d'y formerjugement con- que;mais l'académie, consultée,
stant et uniforme.»—Mais Ho- se prononça en faveur de Boileau,
race l'avoit dit avant lui ( liv. I, en décidant toutefois, que le terme
ép. 1, 100): e&Vfamilier; et sa décision est res'
Diruit, oediflcat,rnutat quadrata rotundis. tée. On trouve également dans
263. L'hypocondre est le siège La Fontaine : son hypocondre de
de la maladie; et l'hypocondria- mari; mais cet exemple même con-
que, le malheureux qui en est at- firme la décision de l'académie.
72 SATIRE VIII.
L'encensoir à la main, chercher les crocodiles.
Mais pourquoi, diras-tu, cet exemple odieux?
Que peut servir ici l'Egypte et ses faux dieux ? 270
Quoi! me prouverez-vous par ce discours profane
Que l'homme, qu'un docteur, est au-dessous d'un âne?
Un âne, le jouet de tous les animaux,
Un stupide animal, sujet à mille maux ;
Dont le nom seul en soi comprend une satire ! 275
—Oui, d'un âne : et qu'a-t-il qui nous excite à rire ?
Nous nous moquons de lui : mais s'il pouvoit un jour,
Docteur, sur nos défauts s'exprimer à son tour ;
Si, pour nous réformer, le ciel prudent et sage
De la parole enfin lui permettoit l'usage ; 280
Qu'il pût dire tout haut ce qu'il se dit tout bas ;
Ah ! docteur, entre nous, que ne diroit-il pas !
Et que peut-il penser lorsque dans une rue,
Au milieu de Paris, il promène sa vue;
Qu'il voit de toutes parts les hommes bigarrés, 285
Les uns gris, les uns noirs, les autres chamarrés ?
Que dit-il, quand il voit, avec la mort en trousse,
Courir chez un malade un assassin en housse ;
Qu'il trouve de pédants un escadron fourré,
Suivi par un recteur de bedeaux entouré; 290
Ou qu'il voit la Justice, en grosse compagnie,
Mener tuer un homme avec cérémonie ?
Que pense-t-il de nous, lorsque sur le midi
Un hasard au palais le conduit un jeudi ;
Lorsqu'il entend de loin, d'une gueule infernale, a95
La chicane en fureur mugir dans la grand'salle ?

268. Ici, la supériorité sur Ju- venu d'or (métamorphose toute-


vénal est incontestable pour le fois justement contestée) entre les
poète françois. mains d'Apulée, jusqu'à celui de
Quis nescit,VoIusiBithynicc,qualiadémens Machiavel, l'âne a toujours joué
jÊgyptus portenta colatl Crocodilon ado- grand rôle dans la satire des
un
rat [lbin : hu-
Pars hiec : illa pavet saturam scrpcntibus moeurs et des institutions
Effigies sacri uitet aurea cerconilheci. maines.
Sat. XV. a et suiv.
287. Cela fait image : il semble
272. Depuis l'Ane de Lucien, voir le hideux squelette galoper
ou plutôt de Lucius de Patras, de- en croupe avec le médecin.
SATIRE VIII. 75
Que dit-il, quand il voit les juges, les huissiers,
Les cleres, les procureurs, les sergents, les greffiers?
Oh ! que si l'âne alors, à bon droit misanthrope,
Pouvoit trouver la voix qu'il eut au temps d'Esope; 3oo
De tous côtés, docteur, voyant les hommes fous,
Qu'il diroit de bon coeur, sans en être jaloux,
Content de ses chardons, et secouant la tête :
Ma foi, non plus que nous, l'homme n'est qu'une bête !
3o4. Cette satire est, au juge- temps, eut le plus de vogue. « Le
ment de La Harpe (Lycée, part, Brun la trouve admirablement
it, liv. I, c. 10), une de celles dialoguée : Boileau n'en a point,
où il y a le plus de mouvement selon lui, de plus forte ni pour
et de variété, et qui, dans le le sens, ni pour les vers. -
SATIRE IX*.
A SON ESPRIT.

L'APOLOGIE.
( 1667. — 3r.)
C'itsT à vous, mon Esprit, à qui je vëuX parler.
Vous avez des défauts que je ne puis celer :
Assez et trop long-temps ma lâche complaisance
De vos jeux criminels a nourri l'insolence ;
Mais, puisque vous poussez ma patience à bout, f
Une fois en ma vie il faut vous dire tout.
On croiroit, à vous voir dans vos libres caprices
Discourir en Caton des vertus et des vices,
Décider du mérite et du prix des auteurs,
Et faire impunément la leçon aux docteurs, 10
Qu'étant seul à couvert des traits de la satire,
Vous avez tout pouvoir de parler et d'écrire.
Mais moi, qui dans le fond sais bien ce que j'en crois,
Qui compte tous les jours vos défauts par mes doigts,
* Horace paroît avoir fourni à « C'est à vous, mon esprit, que
notre poète le cadre ingénieux je veux parler.» Ainsi, du moins,
qu'il a si spirituellement rempli, le décide la raison grammaticale.
dans la satire vu du livre second, Mais ne pourroit-onpas supposer
où le poète latin se fait adresser, ici à Boileau l'intention de s'em-
par son esclave, des reproches parer fortement, dès le premier
d'une autre nature, il est vrai, que vers, de l'attention du lecteur,
ceux que Boileau fait à son esprit; en iusistant à dessein sur cette
mais dont l'objet est le même, et apostrophe à son esprit? Il faut y
le résultat tout aussi infructueux: regarder plus d'une fois, avant de
car Dave ne corrigea pas plus son trouver une faute contre la lan-
maître, que Boileau son esprit. gue , dans celui qui a dit :
1. On a beaucoup reproché ce Surtout qu'en vos écrits la langue révérée,
Dans vos plus grands excès vous soit tou-
vers à Boileau : il donne en effet jours sacrée.
deux termes au verbe parler; à 10. Comme on l'a vu dans la
vous et à qui. Il fallait dire : satire précédente.
SATIRE IX. 7-5

Je ris, quand je vous vois, si foible et si stérile, »5


Prendre sur vous le soin de réformer la ville,
Dans vos discours chagrins plus aigre et plus mordant,
Qu'une femme en furie, ou Gauthier en plaidant.
Mais répondez un peu. Quelle verve indiscrète,
Sans l'aveu des neuf soeurs, vous a rendu poète ? 20
Sentiez-vous, dites-moi, ces violents transports
Qui d'un esprit divin font mouvoir les ressorts?
Qui vous a pu souffler une si folle audace?
Phébus a-t-il pour vous aplani le Parnasse?
Et ne savez-vous pas que, sur ce mont sacré, «5
Qui ne vole au sommet, tombe au plus bas degré ;
Et qu'à moins d'être au rang d'Horace ou de Voiture,
On rampe dans la fange avec l'abbé de Pure?
Que si tous mes efforts ne peuvent réprimer
Cet ascendant malin qui vous force à rimer, 3o
Sans perdre en vains discours tout le fruit de vos veilles,
Osez chanter du roi les augustes merveilles :
Là, mettant à profit vos caprices divers, .

Vous verriez tous les ans fructifier vos vers;


Et par l'espoir du gain votre muse animée, ^5
Vendroit au poids de l'or une once de fumée.
Mais en vain, direz-vous, je pense vous tenter
Par l'éclat d'un fardeau trop pesant à porter.
Tout chantre ne peut pas, sur le ton d'un Orphée,
18. Avocat célèbre alors par le mite, aussi pénétré du géniérd'îîd-
mordant de ses saillies et l'amer- race, ait songé sérieusement à lui
tume de ses sarcasmes : il s'étoit comparer un écrivain aussi iné-
rendu par là si redoutable au bar- gal, et d'un goût quelquefois aussi
reau, que quand un plaideur vou- faux que Voiture ; mais Ce même
loit intimider sa partie adverse écrivain étoit l'un des plus beaux
il la menaçoit de lui lâcher Gau-, esprits de son siècle; il avoit
thier. C'étoit, du reste, uji écri- long-temps donné le ton, après
vain sans goût, et dont les plai- l'avoir reçu lui-même de l'hôtel
doyers ressemblent assez à ceux Rambouillet ; et son règne h'é—
de Me Petit-Jean et de l'Intimé, toit point passé, en 1667, quoi-
dans la comédie des Plaideurs. que vingt ans se fussent'écbtilfc
27. Il est difficile de supposer depuis sa mort.
qu'un homme qui s'est montré, 39. Neque enim qui vis botteitàa.piUs
Agmiua, nec tracta pereuntet cuspida-Gal
par la manière même dont il l'i- los
76 SATIRE IX.
Entonner en grands vers la Discorde étouffée ; 40
Peindre Bellone en feu tonnant de toutes parts,
Et le Belge effrayé fuyant sur ses remparts.
Sur un ton si hardi, sans être téméraire,
Racan pourroit chanter, au défaut d'un Homère;
Mais pour Cotin et moi, qui rimons au hasard, t,5
Que l'amour de blâmer fit poètes par art,
Quoiqu'un tas de grimauds vante notre éloquence,
Le plus sûr est pour nous de garder le silence.
Un poème insipide et sottement flatteur
Déshonore à la fois le héros et l'auteur : 5o
Enfin de tels projets passent notre foiblesse.
Ainsi parle un esprit languissant de mollesse,
Qui, sous l'humble dehors d'un respect affecté.
Cache le noir venin de sa malignité.
Mais dussiez-vous en l'air voir vos ailes fondues, 55
Ne valoit-il pas mieux vous perdre dans les nues,
Que d'aller sans raison, d'un style peu chrétien,
Faire insulte en rimant à qui ne vous dit rien,

Autlabentiseqno deseribat vulnera Parthi. dine, parce que rien au monde


Hon. II, sat. la.
42. Allusion à la conquête de
1,
ne fatigue plus tôt le lecteur. Le
la Flandre, et à la prise de Lille, grand mérite de Boileau, dans
qui, quoique bien fortifiée, et celte satire, est de persifler d'un
défendue par une garnison de six bout à l'autre, avec une candeur,
mille hommes, capitula après une bonhomie capables de trom-
neuf jours de siège, le 3i du per ceux même qui en sont l'ob-
mois d'août 1667. jet; et cela est quelquefois arrivé
44- Rapprochement au moins à notre auteur.
forcé : il y a de la noblesse, de la 46. L'amour de blâmer, n'est,
grandeur même, dans les odes, pas une expression très heureuse,
et surtout dans les psaumes de dit M. Daunou, ni surtout très
Racan; de la douceur et de la poétique.
naïveté dans ses bergeries; c'est 58. Trébatius conseille à Ho-
le plus digne élève qu'ait formé race, son ami, comme Boileau à
Malherbe : mais rien en lui n'an- son esprit, de renoncer au dan-
nonçoit un rival d'Homère, un gereux métier de médire, et de
poète héroïque. chanter de préférence les exploits
45. Rien de plus facile à pren- d'Auguste (liv. II, sat. 1, v. 21):
dre, mais rien de plus malaisé à Quantorecliushoc.quamtristi loederr- vcrct
soutenir, que le ton de l'ironie ba- Pantolabum scurram Nomentanuninue
.
nepotem :
SATIRE IX. 77
Et du bruit dangereux d'un livre téméraire
A vos propres périls enrichir le libraire ? 60
Vous vous flattez peut-être, en votre vanité,
D'aller comme un Horace à l'immortalité :
Et déjà vous croyez dans vos rimes obscures
Aux Saumaises futurs préparer des tortures.
Mais combien d'écrivains, d'abord si bien reçus, 65
Sont de ce fol espoir honteusement déçus !
Combien, pour quelques mois, ont vu fleurir leur livre,
Dont les vers en paquet se vendent à la livre !
Vous pourrez voir, un temps, vos écrits estimés
Courir de main en main par la ville semés; 70
Puis de là, tout poudreux, ignorés sur la terre,
Suivre chez l'épicier Neuf-Germain et La Serre;
Ou, de trente feuillets réduits peut-être à neuf,
Parer, demi-rongés, les rebords du Pont-Neuf.
Le bel honneur pour vous, en voyant vos ouvrages 75
Occuper le loisir des laquais et des pages,
Et souvent, dans un coin renvoyés à l'écart,
Servir de second tome aux airs du Savoyard !
Mais je veux que le sort, par un heureux caprice,
Fasse de vos écrits prospérer la malice; 80
Et qu'enfin votre livre aille, au gré de vos voeux,
Faire siffler Cotin chez nos derniers neveux :
Que vous sert-il qu'un jour l'avenir vous estime,
Si vos vers aujourd'hui vous tiennent lieu de crime,
5g. Un livre téméraire et dont occasions de parler science : mais
le bruit enrichit le libraire ; quel- il s'en dédommageoit amplement
ques vers plus loin, un livre qui la plume à la main. Il mourut
fleurit, etc., quel heureux et sage en i658 , au moment où il alloit
emploi du style figuré! quelle répliquer à Milton, qui avoit ré-
justesse dans le rapport des idées, futé sa défense de l'infortuné
malgré la hardiesse de l'expres- Charles Ier, roi d'Angleterre.
sion poétique ! 7 8. Fameux chanteur du Pont-
64. On ne se douterait guère, Neuf, dont les chansons étoienl
en lisant les ouvrages de ce docte encore vantées du temps de Boi-
et verbeux commentateur, que leau. Elles ont été recueillies en
c'étoit l'homme du monde le plus un petit volume; et voilà pour-
agréable dans la conversation, et quoi le poète menace ses ouvra-
qui fuyoit avec le plus de soin les ges de leur servir de second tome.
7-8 SATIRE IX.
Et ne produisent rien, pour fruit de leurs bons mots, 85
Que l'effroi du public ,et la haine des sots?
Quel démon vous irrite, et vous porte à médire:'
Un livre vous déplaît : qui vous force à le lire ?
Laissez mourir un fat dans son obscurité :
Un auteur ne peut-il pourrir en sûreté ? 90
Le Jonas inconnu sèche dans la poussière :
Le David imprimé n'a point vu la lumière :
Le.Moïse commence à moisir par les bords.
Quel mal cela fait-il? Ceux qui sont morts sont morts :
.Le tombeau contre vous ne peut-il les défendre? 95
Et qu'ont fait tant d'auteurs, pour remuer leur cendre ?
Que vous ont fait Perrin, Bardin, Pradon, Hainaut,
Colletet, Pelletier, Titreville, Quinault,
Dont les noms en cent lieux, placés commeen leurs niches,
Vont de vos vers malins remplir les hémistiches ? 100
Ce qu'ils font vous ennuie. O le plaisant détour !
Us ont bien ennuyé le roi, toute la cour,
Sans que le moindre édit ait, pour punir leur crime,
Retranché les auteurs, ou supprimé la rime.
Ecrive.qui voudra : chacun à ce métier io5
Peut perdre impunément de l'encre et du papier
Un roman, sans blesser les lois ni la coutume,

91. Le Jonas inconnu Le teur. Pradon, du moins, n'y voyoit


David;, -etc., mauvais poèmes, qu'une sottise.
déjà oubliés à cette époque, et 97. Il y avoit d'abord Mauroy,
entièrement inconnus aujour- Boursault. Hainaut, qui remplaça
d'hui. Le premier étoit de Coras; ce dernier (et qu'il faut écrire
le second d'un certain Les Far- Eesnault ), étoit un homme bien
gues, Toulousain. supérieur aux Perrin aux Pra-
,
g3. Qu'un juge tel que Pra- don etc., auxquels la bizarre né-
,
don ait vu là (Moïse, moisir) un cessité de la rime ne l'associa
jeu de mots, indigne d'un grand néanmoins que dix-neuf ou vingt
poète, et en ait fait à Boileau un ans après sa mort. Boileau lui
reproche sérieux, cela se conçoit rendit plus de justice de son vi-
et s'explique de reste; mais on vant , et le regardoit, si l'on en
ne conçoit pas aussi facilement la croit La Monnoie, comme l'un
méprise.de Le Brun qui suppose des hommes qui tournoient le
la même faute, et , y trouve de mieux un vers. On a cependant
plus un motif d'éloge pour l'au- beaucoup mieux tourné depuis
SATIRE IX. 7»
Peut conduire un héros au dixième volume.
Delà vient que Paris voit «liez lui de tout temps
Les auteurs à grands-flots déborder tous les ans; no
Et n'a point de portail où, jusques aux corniches,
Tous les piliers ne soient enveloppés .d'affiches.
Vous seul, plus dégoûté, sans pouvoir .et sans nom,
Viendrez régler les droits et l'état d'Apollon !
Mais vous, qui raffinez sur les écrits des autres, 1.1S
De quel oeil pensez-vous qu'on regarde les vôtres ?
Il n'est rien en ce temps à couvert de vos coups :
Mais savez-vous aussi comme on parle de vous ?
Gardez-vous, dira l'un, de cet esprit critique :
On ne sait bien souvent quelle mouche le pique. 120
Mais c'est un jeune fou qui se croit tout permis,
Et qui pour un bon mot va perdre vingt amis.
Il ne pardonne pas aux vers de la Pucelle,
Et croit régler le monde au gré de sa cervelle.
Jamais dans le barreau trouva-t-il rien de bon? 125
Peut-on si bien prêcher qu'il ne dorme au sermon?
Mais lui, qui fait ici le régent du Parnasse,
N'est qu'un gueux revêtu des dépouilles d'Horace.
Avant lui Juvénal avoit dit en latin
Qu'on est assis à l'aise aux serinons de Cotin; i3o
l'Invocation à Vénus, qui ouvre Excutiat .sibi
d'une manière si imposante le , non hic cuiquam
amico.
pîrcet

poème de Lucrèce. Et Régnier, sat. xn :


108. Allusion à la longueur Fuyez ce médisant :
démesurée des romans de Cyrus, Fâcheuse est son humeur ; son parler est
cuisant. [la satire.
Clélie Pharamond et Cléopâtre, Quoy! monsicur,-n'esl-ce pas cet homme a
, Qui perdroit son ami, plutôt qu'un mot
qui n'ont pas moins de dix gros
volumes chacun. pqur rire?
118. Gilbert a heureusement
i3o. Il est très plaisant d'ac-
corder au satirique latin ce dou
imité ce passage, dans la satire
intitulée Mon apologie : de prophétie qui lui faisok en-
Gilbert, de votre coeur savez-vous ce qu'on
trevoir, dans les sots de son temps,
pense ? les Pradons et les Cotins des siè-
Hypocrite, jaloux, cuirassé d'impudence, cles futurs ; et le trait est d'au-
Vous ne l'ignorez pas : votre méchanceté
Donna seule à vos vers quelque célébrité-, tant meilleur ici, que Cotin avoit
Et l'oubli cacheroit votre Muse hardie, en effet reproché à Boileau de
SI vous n'aviez médit.de l'Encyclopédie.
i22.Her., 1.1,sat. iv,vers34: n'être qu'un gueux revêtu des
Dummodo risum dépouilles d'Horace.etde Juvénal.
80 SATIRE IX.
L'un et l'autre avant lui s'étoient plaints de la rime
Et c'est aussi sur eux qu'il rejette son crime :
Il cherche à se couvrir de ces noms glorieux.
J'ai peu lu ces auteurs : mais toutn'iroit que mieux,
Quand de ces médisants l'engeance tout entière i35
Iroit, la tête en bas, rimer dans la rivière.
Voilà comme on vous traite : et le monde effrayé
Vous regarde déjà comme un homme noyé.
En vain quelque rieur, prenant votre défense,
Veut faire au moins, de grâce, adoucir la sentence : 140
Rien n'apaise un lecteur toujours tremblant d'effroi,
Qui voit peindre en autrui ce qu'il remarque en soi.
Vous ferez-vous toujours des affaires nouvelles?
Et faudra-t-il sans cesse essuyer des querelles ?
N'entendrai-je qu'auteurs se plaindre et murmurer? *45
Jusqu'à quand vos fureurs doivent-elles durer ?
Répondez, mon Esprit ; ce n'est plus raillerie :
Dites... Mais, direz-vous, pourquoi cette furie?
Quoi! pour un maigre auteur que je glose en passant,
Est-ce un crime, après tout, et si noir et si grand? »5o
Et qui, voyant un fat s'applaudir d'un ouvrage
Où la droite raison trébuche à chaque page,
Ne s'écrie aussitôt : L'impertinent auteur !
L'ennuyeux écrivain ! le maudit traducteur !
A quoi bon mettre au jour tous ces discours frivoles, 155
Et ces riens enfermés dans de grandes paroles ?
Est-ce donc là médire, ou parler franchement?
Non, non, la médisance y va plus doucement.

i36. On commit l'aversion du ment conciliés, décèle la touche


duc de Montausier pour le genre du grand maître. Gilbert, avec
satirique. Il s'exprimoit très amè- plus de véhémence encore :
rement sur le compte de Boileau, Tant qu'une légion de pédants novateurs
et disoit en propres termes, qu'il Imprimera l'ennui pour le vendre aux lec-
falloit l'envoyer aux galères cou- teurs,
ronné de lauriers. Appelez-moi jaloux, froid rimeur, hypo-
I5I. La chaleur véhémente de crite ;
Donnez-moi tous les noms qu'un sophiste
Juvénal remplace ici l'ironie fine mérite :
et enjouée d'Horace; et ce mé- 3c veux,de vos pareils ennemi sans retour.
grands hom-
lange des différens tons, habile- Fouetterd'un vers sanglant cesd'un jour.
mes
SATIRE IX. 81
Si l'on vient à chercher pour quel secret mystère
Alidor à ses frais bâtit un monastère : 160
Alidor ! dit un fourbe, il est de mes amis;
Je l'ai connu laquais avant qu'il fût commis :
C'est un homme d'honneur, de piété profonde,
Et qui veut rendre à Dieu ce qu'il a pris au monde.
Voilà jouer d'adresse, et médire avec art; i65
Et c'est avec respect enfoncer le poignard.
Un esprit né sans fard, sans basse complaisance,
Fuit ce ton radouci que prend la médisance.
Mais de blâmer des vers ou durs ou languissants,
De choquer un auteur qui choque le bon sens, 170
De railler d'un plaisant qui ne sait pas nous plaire,
C'est ce que tout lecteur eut toujours droit de faire.
Tous les jours à la cour un sot de qualité
Peut juger de travers avec impunité ;
A Malherbe, à Racan, préférer Théophile, i?5
Et le clinquant du Tasse à tout l'or de Virgile

159. Horace, liv. I, sat. iv, fourni ce joli distique au P. Va-


v. 92 et suiv. : vasseur :
Mentio si qua HasMatho mendicis fecit justissîmusiedes;
De Capitolini furtis injecta Petiilî lïos et mendicos fecerat anle Matho.
Te coram fuerit, defendas, ut tuus est mos: i65. Horace, ibid.:
«Me Capitolinus convictore usus amicoquo
A puero est, s etc. Hic nigree succus loligiuis : ba:c est
Jïrugo mera.
160. Non pas un monastère, 176. «Peut-être, dit La Harpe,
mais la maison de l'institution de eût-il mieux valu ne pas faire ce
l'Oratoire (aujourd'hui l'hospice
des Enfans trouvés), bâtie, rue vers fameux; mais ce vers est-il
d'Enfer aux frais du partisan sans fondement? les plus grands
, admirateurs du Tasse peuvent-ils
Pinette. C'étoit une anecdote si disconvenir qu'il ne soit aussi in-
connue, que l'on disoit vulgaire- férieur à Virgile, pour le style
ment la maison de la restitution, qu'il l'emporte sur lui pour l'in-,
au lieu de Xinstitution. vention ? ce clinquant que blâme
164. Louis XI disoit du chan- Despréaux n'est-il pas assez fré-
celier de Bourgogne, Nicolas quent dans la Jérusalem, et même
Raullin, qui faisoit bâtir un hô- dans les morceaux les plus impor-
pital du fruit de ses concussions,
,
tants ou les plus pathétiques ; dans
« qu'ayant
fait une infinité de pau- la description des jardins d'Ar-
•< vres,
il étoit bien juste qu'il les mide, dans le récit de la mort de
« logeât. » Le mot
de Louis XI a Clorinde ? »
4.
82 SATIRE J.X.
Un clerc, pour quinze sous, sans craindre le holà,
Peut aller au parterre attaquer Attila;
Et si le roi des Huns ne lui charme l'oreille,
Traiter de visigoths tous les vers de Corneille. '8o
Il n'est valet d'auteur, ni copiste, à Paris,
Qui, la balance en main, ne pèse les écrits.
Dès que l'impression fait éclore un poète,
Il est esclave né de quiconque l'achète :
Il se soumet lui-même aux caprices d'autrui, i85
Et ses écrits tout seuls doivent parler pour lui.
Un auteur à genoux, dans une humble préface,
Au lecteur qu'il ennuie a beau demander grâce;
Il ne gagnera rien sur ce juge irrité,
Qui lui fait son procès de pleine autorité. 190
Et je serai le seul qui ne pourrai rien dire !
On sera ridicule, et je n'oserai rire !
Et qu'ont produit mes vers de si pernicieux.
Pour armer contre moi tant d'auteurs furieux ?
Loin de les décrier, je les ai fait paroilre : ig5
Et souvent, sans ces vers qui les ont fait connoitre,
Leur talent dans l'oubli demeureroit caché;
Et qui sauroit sans moi que Cotin a prêché ?
La satire ne sert qu'à rendre un fat illustre :
C'est une ombre au tableau qui lui donne du lustre. 200
En le blâmant enfin, j'ai dit ce que j'en croi;
Et tel qui m'en reprend, en pense autant que moi.
Il a tort, dira l'un: pourquoi faut-il qu'il nomme?

178. L'une des dernières pièces C'étoit poser la borne où devoit


dugrand Corneille, jouéesans suc- enfin s'arrêter l'auteur de Cinrtu;
cès en 1667. Agésilas, représenté il la franchit cepeudant, et donna
l'année précédente,avoitdéjà arra- encore Bérénice, Pulclie'rie, et
ché à Boileau ce soupir sur la déca- Suréna.
dence d'un si beau génie : 203. Vous les auteurs, et voilà
nommez
J'ai vu l'Agèsilas... votre crime,
IU-las !
Il ajouta bientot,avec tous les gens dit à Gilbert son interlocuteur,
de goût, avec les partisanssincères dans la satire déjà citée ; et le
de la gloire du grand Corneille: poète, qui ne veut pas etoujjer
Maisaprès VAttila, sa franchise sous une périphrase,
llolàl lui répond par ces vers célèbres
SATIRE IX. 85
Attaquer Chapelain! ah! c'est un si bon homme !
Balzac en fait l'éloge en cent endroits divers. ao§
Il est vrai, s'il m'eût cru, qu'il n'eût point fait de vers.
Il se tue à rimer : que n'écrit-il en prose ?
Voilà ce que l'on dit. Et que dis-je autre chose?
En blâmant ses écrits, ai-je d'un style affreux
Distillé sur sa vie un venin dangereux ? 210
Ma Muse, en l'attaquant, charitable et discrète,
Sait de l'homme d'honneur distinguer le poète.
Qu'on vante en lui la foi, l'honneur, la probité;
Qu'on prise sa candeur et sa civilité;
Qu'il soit doux, complaisant, officieux, sincère : a-t5
On le veut, j'y souscris, et suis prêt à me taire.
Mais que pour un modèle on montre ses écrits;
Qu'il soit le mieux rente de tous les beaux esprits;

que l'on distinguerait dans Boi- mais Heinsius acquittoit la dette


leau même : de la reconnoissance ; il avoit été
Lorsque son nom suffitpour exciter le rire,
porté par Chapelain sur la liste des
Dois-je, au lieu de La Harpe, obscurément savants étrangers honorés <Jes
écrire : ,
C'est ce petit rimeur,de tant de prix enflé.
bienfaits de Louis XIV.
Qui siulé pour ses vers pour sa prose
, ,
213. Ce n'étoit pas seulement
Bifllé, [gique.
Tnut meurtri des faux pas de sa Muse tra- de la part de Boileau une con-
Tomba de chute en chute au trône acadé- cession maligne en faveur de
mique ? l'homme, pour retomber ensuite
Ces détourssont d'un lâche et malin détrac-
teur, etc. avec plus d'avantage sur l'écri-
2o5. Il eût pu ajouter Sara- vain : c'étoit une justice solen-
sin, Ménage, Vaugelas ; et parmi nellement rendue aux qualités
les étrangers le célèbre Nicolas morales de Chapelain , homme
,
Heinsius, qui, en mandant à son d'honneur dans sa conduite ,
savant ami GR/EVIUS ( GR/EFE ) complaisant et officieux, quand
la mort de Chapelain, s'exprimoit la circonstance l'exigeoit.Lejeune
sur son compte dans les termesles Racine en fit l'heureuse épreuve,
plus honorables ; et Gravius lui à son début dans la carrière ; et
répondoit que la France et les let- qui sait si ce n'est point à l'ac-
tres venoieut de faire une perte cueil de Chapelain que nous de-
irréparable : «Amisit Gallia in- vons l'auteur d'Athalie.
« signegentis suoe decus. Magnam 218. Il rétoit en effet: il avoit
.«,jacturam in eo fecit res littera- obtenu du cardinal de Richelieu
« ria, etc. » Heinsius lui composa Une pension de mille écus ; même
.une très belle épitaphe latine : somme du duc de Longueville,
M SATIRE IX.
Comme roi des auteurs qu'on l'élève à l'empire :
Ma bile alors s'échauffe, et je brûle d'écrire; 220
Et, s'il ne m'est permis de le dire au papier,
J'irai creuser la terre, et, comme ce barbier,
Faire dire aux roseaux par un nouvel organe :
« Midas, le
roi Midas a des oreilles d'âne. »
Quel tort lui fais-je enfin? Ai-je par un écrit 225
Pétrifié sa veine et glacé son esprit ?
Quand un livre au Palais se vend et se débite,
Que chacun par ses yeux juge de son mérite,
Que Bilaine l'étalé au deuxième pilier,
Le dégoût d'un censeur peut-il le décrier? 23o
En vain contre le Cid un ministre se ligue :
Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue.
L'Académie en corps a beau le censurer :
Le public révolté s'obstine à l'admirer.

tout le temps qu'il travailla à sa voit officieusement dans ce vers-


Pucelle, c'est-à-dire pendant proverbe une allusion sacrilège à
vingt ans; et le duc doubla la pen- Louis XIV. Il eût été plus sim-
sion pour consoler l'auteur du ple, et surtout de meilleure foi,
,
peu de succès de l'ouvrage, et de ne voir ici que ce qui s'y trouve
des brocards qu'il lui attirait de en effet, une imitation de Perse
tous côtés. Chapelain mourut le (sat. 1, v. 121), qui avoit dit
22 février 1674, et l'on trouva d'abord :
chez lui une somme de cinquante Auriculas asini Mida rcx babet.
mille écus. Mais l'éditeur de Perse, le phi-
222. Ovide, Métam., liv. XI, losophe Cornutus, craignant que
vers 182 et suiv. : quelque charitable Perrault du
Sed solitus longos ferro reseoarc capillos, temps ne fit à Néron l'applica-
Vîderat hoc famulus ; qui, quum nec pro- tion de ce vers, le corrigea tel
dere visum
Dedecus auderet,cupicns elferre suh auras, qu'il s'est lu depuis dans toutes
Necposset reticere taiuen,secedit:humum- les éditions du satirique latin :
que Auriculas asini quis non habet?
et
Kffodit : domini quales aspexerit auras.
Voce refert parva, lerrseque immurmurat 231. Le cardinal-ministre se
bausuc. ligua en effet avec l'académie
223. Id. ibid., v. igo : française, à peine formée sous ses
Creber arundinibus tremulis ibi surgerc auspices
lucus [110,
et sa protection, pour
Coepit: et ut pritnum pleno maturuit an. humilier le grand Corneille, et
Prodidit agricolam ; leni naai motus ab étouffer,
austro [aurcs. pour ainsi dire, sa répu-
Obruta verba refert, dominique coarguit tation dans son berceau.
224. Claude Perrault trou- 234. Ces vers , où Boileau
SATIRE IX. 85
Mais lorsque Chapelain met une oeuvre en lumière, 2 35
Chaque lecteur d'abord lui devient un Linière.
En vain il a reçu l'encens de mille auteurs;
Son livre en paroissant dément tous ses flatteurs.
Ainsi, sans m'accuser, quand tout Paris le joue,
Qu'il s'en prenne à ses vers, que Phébus désavoue, 240
Qu'il s'en prenne à sa Muse allemande en françois.
Mais laissons Chapelain pour la dernière fois.
La satire, dit-on, est un métier funeste,
Qui plaît à quelques gens, et choque tout le reste.
La suite en est à craindre : en ce hardi métier 245
La peur plus d'une fois fit repentir Régnier.
Quittez ces vains plaisirs dont l'appât vous abuse :
A de plus doux emplois occupez votre Muse;
Et laissez à Feuillet reformer l'univers.
Et sur quoi donc faut-il que s'exercent mes vers? 25o
Irai-je dans une ode, en phrases de Malherbe,
Troubler dans ses roseaux le Danube superbe ;
Délivrer de Sion le peuple gémissant;
Faire trembler Memphis, ou pâlir le croissant;
Et, passant du Jourdain les ondes alarmées, 255
Cueillir, mal à propos, les palmes Idumées ?
Viendrai-je, en une églogue, entouré de troupeaux,
prend si noblement la défense du pelain, Scudéry, Saint-Amant,
génie, contre l'envie, armée de etc.: et c'estsans doute pour mieux
la toute-puissance, se recomman- caractériser une muse allemande
dent de plus par la franchise des en françois, que le poète satirique
idées, la grâce et l'énergie de les emploie dans cette circon-
l'expression. stance.
236. Linière, sous le nom 246. Et moi aussi, disoit quel-
d'Erasle et La Mesnardière quefois Boileau.
, ,
sous celui de Du Rivage, avoient 249. Nicolas Feuillet , cha-
amèrement censuré le poème de noine de Saint-Cloud, célèbre
Chapelain. au dix-septième siècle par ses
241. Quoique ces sortes de prédications, et par son zèle pour
rimes (fois et françois) fussent les conversions. On a de lui des
reçues alors, on n'en trouve pres- Lettres, et une Oraison funèbre de
que point d'exemples dans Boi- madame Henriette d'Angleterre,
leau et dans Racine : ils sont, au duchesse d'Orléans, qu'ilavoitas-
contraire, très fréquentsdans Cha- sistée dans ses derniers moments.
*6 SATIRE IX..
Au milieu de Paris enfler mes chalumeaux,
Et, dans mon cabinet assis au pied des hêtres,
Faire dire aux échos des sottises champêtres ? 260
Faudra-t-il de sang-froid, et sans être amoureux,
Pour quelque Iris en l'air faire Je langoureux,
Lui prodiguer les noms de soleil et à'aurore,
Et toujours bien mangeant -mourir par métaphore ?
Je laisse aux doucereux ce langage affété, 265
Où s'endort un esprit de mollesse hébété.
La satire, en leçons, en nouveautés fertile,
Sait seule assaisonner le plaisant et l'utile,
Et d'un vers qu'elle épure aux rayons du bon sens,
Détromper les esprits des erreurs de leur temps. 270
Elle seule, bravant l'orgueil et l'injustice,
Va jusque sous le dais faire pâlir le vice;
Et souvent sans rien craindre, à l'aide d'un bon mot,
Va venger la raison des attentats d'un sol.
C'est ainsi que Lucile, appuyé de Lélie, 275
Fit justice en son temps des Cotins d'Italie,
Et qu'Horace, jetant le sel à pleines mains,
Se jouoit aux dépens des Pelletiers romains.
C'est elle qui, ni'ouVrant le chemin qu'il faut suivre,
M'inspira dès quinze ans la haine d'un sot livre; 280
Et sur ce mont fameux où j'osai la chercher,
Fortifia mes pas et m'apprit à marcher.
C'est pour elle, en un mot, que j'ai fait voeu d'écrire.
Toutefois, s'il le faut, je veux bien m'en dédire,
Et, pour calmer enfin tous ces flots d'ennemis, 285
Réparer en mes vers les maux qu'ils ont commis.
Puisque vous le voulez, je vais changer de style.
le le déclare donc : Quinault est un Virgile;
275. Caïus Lucilius, chevalier recueillis et publiés avec de -sa-
romain et poète célèbre dans vants commentaires, par Fran-
,
son temps, fut le maître d'Ho- çois Douza; Leyde, i.5g7.
race, comme Régnier celui de 288. A l'exemple de Perse
Boileau, dans le genre satirique ; (sat, i, v. 110), Boileau re-
et les deux imitateurs ont égale- tracte ironiquement ce qu'il a dit
ment surpassé leur modèle. Les de Pradon, de Quinault, et des
Fragments de Lucilius ont été autres, dans cette satire, et dans
SATIRE IX. 87
Pradon comme un soleil en nos ans a paru;
Pelletier écrit mieux qu'Ablancourt ni Patru; 290
Cotin, à ses sermons traînant toute la terre,
Fend les flots d'auditeurs pour aller à saebair.e;
Sofal est le phénix des esprits relevés;
Perrin... Bon, mon Esprit! courage! poursuivez.
Mais ne voyez-vous pas que leur troupe en furie 295
Va prendre encor ces vers pour une raillerie ?
Et Dieu sait aussitôt que d'auteurs en courroux.
Que de rimeurs blessés s'en vont fondre sur vous!
Vous les verrez bientôt, féconds en impostures,
Amasser contre vous des volumes d'injures,, 3oo
Traiter en vos écrits chaque vers d'attentat,
Et d'un mot innocent faire un crime d'état.
Vous aurez beau vanter le roi dans vos ouvrages,
Et de ce nom sacré sanctifier vos pages ;
Qui méprise Cotin n'estime point son roi, 3o5
Et n'a, selon Cotin, ni Dieu, ni foi, ni loi.
Mais quoi! répondrez-vous, Cotin nous peut-il nuire?
Et par ses cris enfin que sauroit-il produire?
les précédentes ; mais il le fait en Xénophon, Lucien, les Commen-
beaux vers, et dans un style digne taires de César, Tacite, et quelques
de lui. Perse, au contraire, adopte, discours de Cicéron. C'étoit l'un
pour mieux se moquer d'eux, le des meilleurs écrivains en prose de
style des plats écrivains, qu'il feint cette époque;mortpauvre eni664.
de vouloir réhabiliter; et ce vers, — Nous avons déjà parlé de l'ho-
Nil inoror : euge,omues, omnesbenemiraa norableindigence dePatru : ilfaut
eritis res, ajouter ici qu'il eut le mérite d'in-
est, sans contredit,l'un des plus troduire le premier au barreau la
mauvais et des plus ridicules qui pureté de la langue. Reçu à l'aca-
puissent se faire en latin. Il est démie françoise le 3 sept. 1640,
probable que le satirique l'avoit il y prononça un discours de re-
emprunté de quelque Chapelain merciment dont la compagnie fut
ou de quelque Cotin d'Italie. si satisfaite, qu'elle imposa dé-
2go. NicolasPerrot,sieurd'A- sormais à tous ses membres l'obli-
blancourt, traducteur trop vanté gation du discours de réception.
de son temps, et justement appré- 3o6. Cotin, dans ses libelles,
cié depuis. Il eut du moins le mé- traitoit en effet Boileau en cri-
rite de faire le premier connoître minel de lèse-majesté divine et
aux gens du monde, Thucydide, humaine.
88 SATIRE IX.
Interdire à mes vers, dont peut-être il fait cas,
L'entrée aux pensions où je ne prétends pas ? 31 o
Non, pour louer un roi que tout l'univers loue,
Ma langue n'attend point que l'argent la dénoue;
Et, sans espérer rien de mes foibles écrits,
L'honneur de le louer m'est un trop digne prix.
On me verra toujours, sage dans mes caprices, 3i5
De ce même pinceau dont j'ai noirci les vices,
Et peint du nom d'auteur tant de sots revêtus,
Lui marquer mon respect, et tracer ses vertus.
— Je vous crois; mais pourtant on crie, on vous menace.
Je crains peu, direz-vous, les braves du Parnasse. 320
Hé ! mon Dieu ! craignez tout d'un auteur en courroux,
Qui peut... Quoi?-Jem'entends.-Mais encor?-Taisez-vous.
310. Qu'il y prétendit ou non, seil, et ne reparut que vingt-six
cette entrée ne s'ouvrit pour Boi- ans après dans la carrière satiri-
leau et de la manière la plus ho- que , qu'il avoit fournie avec tant
,
norable, qu'en 166g, lorsqu'il fit de succès, et qu'il terminoit ici
au roi la lecture de sa première avec tant d'éclat. Lui-même ve-
Épître. noit de poser la borne où il devoit
322. Boileau suivit alors le con- s'arrêter.
SATIRE XL
A M. DE VALINCOUR".

L'HONNEUR.
(i6g8.— 62.)
Oui l'honneur, Valincour, est chéri dans le inonde :
Chacun, pour l'exalter, en paroles abonde ;
A s'en voir revêtu chacun met son bonheur;
Et tout crie ici-bas : L'honneur ! Vive l'honneur!
Entendons discourir, sur les bancs des galères,
Ce forçat abhorré même de ses confrères;
Il plaint, par un arrêt injustement donné,
L'honneur en sa personne à ramer condamné.
En un mot, parcourons et la mer et la terre;
Interrogeons marchands, financiers, gens de guerre, 10
Courtisans, magistrats : chez eux, si je les croi,
L'intérêt ne peut rien, l'honneur seul fait la loi.
Cependant, lorsqu'aux yeux leur portant la lanterne,
*Jean-Baptiste-Henridu Trous- dit-on, la curiosité d'interroger
set deValincour, né en 1653, mort les forçats sur les causes de leur
en 1736 , étoit fort lié avec Racine détention. Ilsétoient tous, à les
et Boileau, qui lui fit une sorte de entendre, les plus honnêtes gens
réputation, en lui adressant cette du monde : un seul eut la fran-
satire. C'étoitd'ailleurs un homme chise d'avouer qu'il eût été pendu,
d'esprit et un bon littérateur; Déjà si on lui avoit rendu justice.
membre de l'académie de la Crus- « Qu'on m'ôte
d'ici ce coquin-là,
ca, il fut reçu en 16gg, le 2 7 juin, «
dit le duc en lui donnant la li-
à l'académie françoise, à la place berté ; il gâteroit tous ces bon-
de Racine, auquel il succéda éga- nêtes geus. »
lement comme historiographe du i3. Diogène de Sinope, vul-
roi. Il mourut en 1736. Il étoit gairement appelé le Cynique, et
aussi de l'académie des sciences. Cratès son disciple, sont les deux
8. Le duc d'Ossone, vice-roi philosophes de l'antiquité sur les-
de Naples et de Sicile, visitant quels on s'est plu à rassembler
un iour les galères du port, eut, le plus de contes et de traditions
90 SATIRE XI.
J'examine au grand jour l'esprit qui les gouverne,
Je n'aperçois partoutxpie folle ambitionj i5
Foiblesse, iniquité, fourbe, corruption,
Que ridicule orgueil de soi-même idolâtre.
Le monde, à mon avis, est comme un grand théâtre,
Où chacun en public, l'un par l'autre abusé,
Souvent à ce qu'il est joue un rôle opposé. 20
Tous les jours on y voit, orné d'un faux visage,
Impudemment le fou représenter le sage ;
L'ignorant s'ériger en savant fastueux,
Et le plus vil faquin trancher du vertueux.
Mais quelque fol espoir dontleur orgueil les berce, ?.5
,
Bientôt on les connoit, et la vérité perce.
On a beau se farder aux yeux de l'univers :
A la fin sur quelqu'un de nos vices couverts
Le public malin jette un oeil inévitable;
Et bientôt la censure, au regard formidable, 3«
Sait, le crayon en main, marquer nos endroits faux,
Et nous développer avec tous nos défauts.
Du mensonge toujours le vrai demeure maître.
Pour paroitre honnête homme, en un mot, il faut l'être :
Et jamais, quoi qu'il fasse, un mortel ici-bas 35
Ne peut aux yeux du inonde être ce qu'il n'est pas.
En vain ce misanthrope, aux yeux tristes et sombres,
Veut, par un air riant, en éclaircir les ombres :
Le ris sur son visage est en mauvaise humeur;
puériles: l'anecdote de la lanterne, à paroitre, malgré soi, ce que l'on
allumée en plein jour pour cher- est en effet. Ce vers est cité par
cher un homme, pourrait bien Voltaire comme une de ces maxi-
être du nombre, quoique rappor- mes dignes des honnêtes gens.
tée, par Diogène Laërce, livre VI. 3,7. Brossette nous apprend que
34- C'est un démenti formel. l'auteur ne manquoit jamais de
donné au proverbe malheureu- dire, eu récitant ce vers, En vain
,
sement trop justifié par l'expé- ce faux .Çaton ; et désignoit ainsi,
rience, que rien ne ressemble suivant L. Racine, le premier pré -
mieuxà unhonnète homme qu 'un sident de Harlay, qui, auditeur
fripon. Mais la pensée de Boileau immobile de la satire îx, s'étoit
est que l'on ne saurait abuser contenté dédire froidement après
long-temps les yeux par un dehprs la lecture : Voilà de beaux vers !
imposteur ; et que l'on ne tarde pas 38. Image pleine de justesse
SATIRE XI. *i
L'agrémentfuit ses traits, ses caresses font peur; 4*>
Ses mots les plus flatteurs paroissent des rudesses,,
Et la vanité brille en toutes ses bassesses.
Le naturel toujours sort et sait se montrer :
Vainement on l'arrête, on le force à rentrer;
Il rompt tout, perce tout, et trouve enfin passage. 45
Mais loin de mon projet je sens que je m'engage.
Revenons de ce pas à mon texte égaré.
L'honneur partout, disois-je, est du monde admiré ;
Mais l'honneur en effet qu'il faut que l'on admire,
Quel est-il, Valincour ? pourras-tu me le dire? 5o
L'ambitieux le met souvent à tout brûler;
L'avare, à voir chez lui le Pactole rouler;
Un faux brave, à vanter sa prouesse frivole ;
Un vrai fourbe, à jamais ne garder sa parole;
Ce poète, à noircir d'insipides papiers ; 55
Ce marquis, à savoir frauder ses créanciers;
Un libertin, à rompre et jeûnes et carême ;
Un fou perdu d'honneur, à braver l'honneur même.
L'un d'eux a-t-il raison? Qui pourroit le penser?
Qu'est-ce donc que l'honneur que tout doit embrasser? 60

et de vérité; il semble que l'on ral ; mais il s'agit ici d'un vrai
voie s'échapper ce rayon d'une fourbe, d'un homme qui l'est par
gaîté feinte, à travers les ombres, instinct plutôt encore que par cal-
éclaircies pour un moment, d'un cul, et qui met par conséquent
visage habituellement triste et un faux honneur à soutenir cet
sombre. étrange caractère. Voltaire même
45.Horace, liv. I, ép. x, v. 24 : devoit y regarder à deux fois,
Naturam expellasfurca; lamcn usque re- avant de croire surprendre un rai-
curret. sonnement faux dansle poète de
Et mala perrumpet, furtim fastidia victrix. la raison.
L'imitation du poète françois 60. J.-J. "Rousseau distingue,
est un peu traînante. dans ce qu'on appelle honneur,
54- Voltaire observe, à l'occa- celui qui se tire de l'opinion pu-
sion de ce vers (Quest. encycl.), blique et celui qui dérive de l'es-
« qu'un fourbe ne fait point con- time de, soi - même. « Le premier
« sister.X honneur k tromper: qu'il consiste en vains préjugés, plus
« met son
intérêtà manquer de foi, mobiles qu'une onde agitée; le
« eisonhonneurà cacher ses four- second a sa base dans les véri-
«
beries. > Cela est vrai en géné- tés étemelles de la morale.Vhon-
92 SATIRE XI.
Est-ce de voir, dis-moi, vanter notre éloquence ;
D'exceller en courage, en adresse, en prudence;
De voir à notre aspect tout trembler sous les cieux ;
De posséder enfin mille dons précieux?
Mais avec tous ces dons de l'esprit et de l'âme, 65
Un roi même souvent peut n'être qu'un infâme,
Qu'un Hérode, un Tibère effroyable à nommer.
Où donc est cet honneur qui doit seul nous charmer?
Quoi qu'en ses beaux discours Saint-Évremont nous prône,
Aujourd'hui j'en croirai Sénèque avant Pétrone. 70
Dans le monde il n'est rien de beau que l'équité :
Sans elle la valeur, la force, la bonté,
Et toutes les vertus dont s'éblouit la terre,
Ne sont que faux brillants, et que morceaux de verre.
LTn injuste guerrier, terreur de l'univers, 75
Qui., sans sujet, courant chez cent peuples divers,

neur du monde peut être avan- caractères bien différents. Voyez


tageux à la fortune; mais il ne l'historien Flavius Josèphe, et le
pénètre point dans l'âme, et n'in- grand peintre Tacite. -Effroyable
flue en rien sur le vrai bonheur. à nommer. Agrippine prédit à
Vhonneurvéritable, au contraire, Néron (Britannicus,ae\kV',sc.vi)
en forme l'essence, parce qu'on que son nom paraîtra,
ne trouve qu'en lui ce sentiment Dans la race future.
Aux plus cruels tyrans une cruelle injure.
permanent de satisfaction inté-
rieure qui seul peut rendre heu- 70. Saint-Évremont, dans ses
Jugements sur Sénèque, Pétrone,
reux un être pensant. » (Nouv. Plutarque (tome 11 de ses oeuvres,
Hél., pavl. I, lett. xxiv.) Boileau
le fait consister ici dans l'équité, p. 1 et suiv.), se prononce pour
Pétrone, contre Sénèque; mais
Xoequa mens d'Horace; c'est, en
c'est parce qu'il méprise dans le
d'autres termes, la même défini- dernier un hypocrite, qui ne
tion ; car il est évident que ce sen-
pensoit pas, selon lui, un seul
timent permanent de satisfaction
intérieure, n'est autre chose que mot de tout ce qu'il disoil.C'étoit
aussi affaire de goût de sa part :
l'état d'une âme contente d'elle-
il mettoil Pétrone, comme écri-
même et des autres, parce qu'elle
vain bien au-dessus de Sénèque;
est juste à l'égard de tous. , à quelque
et c'est, nuance près,
67. Deux princes, également l'opinion de plusieurs savants. Du
connus par leur cruauté, quoi- reste, Boileau ne faisoit aucun
qu'elle se montrât et agît, dans cas de Saint-Évremont, bel esprit,
l'un et dans l'autre, avec des et rien de plus, selon lui.
SATIRE XI. 95
S'en va toul ravager jusqu'aux rives du Gange,
N'est qu'un plus grand voleur que du Terte et Saint-Ange.
Du premier des Césars on vante les exploits ;
Mais dans quel tribunal, jugé suivant les lois, 80
Eût-il pu disculper son injuste manie ?
Qu'on livre son pareil en France à La Reynie,
Dans trois jours nous verrons le phénix des guerriers !

Laisser sur l'échafaud sa tête et ses lauriers.


C'est d'un roi que l'on tient cette maxime auguste, 85
Que jamais on n'est grand qu'autant que l'on est juste.
Rassemblez à la fois Mithridate et Sylla;
Joignez-y Tamerlan, Genséric , Allila :
Tous ces fiers conquérants, rois, princes, capitaines,
Sont moins grands à mes yeux que ce bourgeois d'Athènes
Qui sut, pour tous exploits, doux, modéré, frugal, 91
Toujours vers la justice aller d'un pas égal.
Oui, la justice en nous est la vertu qui brille :
Il faut de ses couleurs qu'ici-bas tout s'habille;
Dans un mortel chéri tout injuste qu'il est, gi
C'est quelque air d'équité qui séduit et qui plaît.
A cet unique appât l'âme est vraiment sensible :
Même aux yeux de l'injuste un injuste est horrible;
Et tel qui n'admet point la probité chez lui,
78. On avoit murmuré de la Concevez Socrate à la place
comparaison d'Alexandre avec le Du fier meurtrier de Clitus etc.
fou l'AngéU : ce n'étoit qu'une ou plutôt J.-B. Rousseau ne fait
boutade poétique plus plaisante
, que traduire ici la prose de Mon-
qu'injurieuse; mais le comparer taigne qui avoit dit long-temps
,
ici à deux insignes voleurs de auparavimt (liv. III, ch. 11) : « Je
grand chemin, et le traîner sur conçois ayseement Socrates en la
leurs pas à l'échafaud ! c'est au place d'Alexandre; Alexandre en
moins du mauvais goût. celle de Socrates, je ne puis. Qui
82. Nous avons parlé du lieu- demandera à celuy-là ce qu'il
tenant de police La Reynie, dans sçait faire, il respondra : Subju-
une note de la satire vi. guer le monde. Qui le demandera
8 5. Le roi de Sparte, Agésilas. à cettuy-ci, il dira : Mener l'hu-
90. Voilà le germe de l'idée, maine vie conformément à sa na-
si richement développée, dans turelle condition. » Ainsi tombe le
cette strophe fameuse de l'Ode à paradoxe prétendu si durement
la Fortune, reproché à notre grand lyrique.
on SATIRE XI.
Souvent à la rigueur l'exige chez autrui. IOo
Disons-plus: il n'est point d'âme livrée au vice,
Où l'on ne trouve encor des traces de justice.
Chacun de l'équité ne fait pas son flambeau;
Tout n'est pas Caumartin, Bignon, ni d'Aguesseau:
Mais jusqu'en ces pays où tout vit de pillage, i05
Chez l'Arabe et le Scythe, elle est de quelque usage;
Et du butin acquis en violant les lois,
C'est elle entre eux qui fait le partage et le choix.
Mais allons voir le vrai jusqu'en sa source même.
Un dévot aux yeux creux, et d'abstinence blême, rro
S'il n'a point le coeur juste, est affreux devant Dieu.
L'Evangile au chrétien ne dit en-aucun lieu,
Sois dévot; elle dit : Sois doux, simple, équitable.
Car d'un dévot souvent au chrétien véritable,
La distance est deux fois plus longue, à mon avis, ir5
Que du pôle antarctique au détroit de Davis:
Encor par ce défaut ne crois pas que j'entende
Tartufe, ou Molinos et sa mystique bande :
J'entends un faux chrétien, mal instruit, mal guidé,
104. Éloge d'autant plus ho- Evangile étoit alors indistincte-
norable que rien n'annonce, de ment de l'un et de l'autre genre,
,
la part du poète l'intention de
,
louer : simple historien, il cite
n6. On peut appliquer à cette
comparaison la note sur ces ver»
des autorités, et rien de plus. de la satire vnr, où il s'agit de
107. Cicéron avoit dit la même la Sagesse,
chose, (de Offtciis) liv. II, ch. xi: Qui marche en ses conseils à pas plus-me-
Quinetiam leges latronum esse stirés
dicuntur, quibus pareant, quas Qu'un doyen au Palais rie monte ter degrés.
observent, etc.Mais ce n'est point Mais Boileau ne trouvait pas
l'amour de la justice qui exerce de distance géographique qui pût
cette police sévère parmi les bri- exprimer plus sensiblement Celle
gands; c'est l'intérêt personnel, qui sépare en effet Iè dévot du
qui réclame une part égale dans chrétien véritable.—Davis (Jean),
le butin, conquis au prix de dan- célèbre navigateur anglois', tenta
gers également communs à tous le premier, eu 158 5, un passage
les membres de l'association. de la mer du Nord dans celle du
113. Il étoit si facile à Boileau Groenland, et donna son nom
de mettre, // lui dit, ou, mais il au détroit, qui ouvrit bientôt
dit, qu'il faut conclure de la leçon après la route aux découvertes
qu'il a laissé subsister, que le mot de William Bal'fin.
SATIRE XI. S6
Et qui, de l'Evangile en vain persuadé, 12e
N'en a jamais coïiçtS l'esprit ni la justice;
Un chrétien qui s'en sert pour disculper le vice ;
Qui toujours près des grands, qu'il prend soin d'abuser,
Sur leurs foibles honteux saitlès autoriser,
Et croit pouvoir au ciel, par ses folles maximes, 125
Avec le sacrement faire entrer tous les crimes.
Des faux dévots pour moi Voilà le Vrai héros.
Mais pour borner enfin tout ce vagué propos,
Concluons qu'ici-bas le seul honneur solide,
C'est de prendre toujours la vérité pour guide ; i3"o
De regarder en tout la raison et la loi;
D'être doux pour tarit autre, et rigoureux pour soi;
D'accomplir tout lé bien que le ciel nous inspire;
Et d'être juste enfin : ce mot seul veut tout dire.
Je doute que le flot des vulgaires humains 135
A ce discours pourtant donne aisément les mains;
Et, pour t'en dire ici la raison historique,
Souffre que je l'habille en fable allégorique.
Sous le bon roi Saturne, arni de ta douceur,
L'Honneur, cher Valincour, et l'équité sa soeur, 140
De leurs sages conseils éclairant tout le inonde,
Régnoient, chéris dû ciel, dans une paix profonde.
Tout vivoit en commun sous ce Couple adoré :
Aucun n'avoit d'enclos ni de champ séparé.
La vertu n'étoit point sujette à l'ostracisme, 145
Ni ne s'appeloit point alors un jansénisme.
L'Honneur, beau par soi-même, et sans vains ornements,
135. Quoi qu'en dise LeBrun, bleau satirique de la morale des
qui trouve très bien', un flot qui partisans de Molina, ne laissent
donne les mains à un discours, aucun doutesûr l'allusion que fait
on ne reeonnoît là ni la justesse ici Boileau aux persécutions et «
d'idées j ni l'élégance habituelle l'exil du docteur Arnauld, qu'il
de l'auteur. eut toujours le courage de défen-
i3g.Virg.,<îisor^.,liv.i,v.iz5: dre même à la cour. De son côté,
,
Ante loVem, nufli subigebant arva cbHvni: le docteur reconnoissantprit plus
Nec signare quidem, aut partir! limite" d'une fois la défense du poète sa-
campum. tirique.
Fas efàt : in médium qusêrebaht,-étc.
145. Le vers suivant, et le ta- 147. Voyez dans Claudien
96 SATIRE XI.
N'étaloit point aux yeux l'or ni les diamants,
Et, jamais ne sortant de ses devoirs aujstères,
Maintenoit de sa soeur les règles salutaires. 15o
Mais une fois au ciel par les dieux appelé,
Il demeura long-temps au séjour étoile.
Un fourbe cependant, assez haut de corsage,
Et qui lui ressembloit de geste et de visage,
Prend son temps, et partout ce hardi suborneur 155
S'en va chez les humains crier qu'il est l'Honneur ;
Qu'il arrive du ciel, et que, voulant lui-même
Seul porter désormais le faix du diadème,
De lui seul il prétend qu'on reçoive la loi.
A ces discours trompeurs le monde ajoute foi. 160
L'innocente Équité, honteusement bannie,
Trouve à peine un désert où fuir l'ignominie.
Aussitôt sur un trône éclatant de rubis,
L'imposteur monte, orné de superbes habits.
La Hauteur, le Dédain, l'Audace, l'environnent; 165
Et le Luxe et l'Orgueil de leurs mains le couronnent.
Tout fier il.montre alors un front plus sourcilleux :
Et le Mien et le Tien, deux frères pointilleux,
Par son ordre amenant les procès et la guerre,
En tous lieux de ce pas vont partager la terre; 170
En tous lieux, sous les noms de bon droit et de tort,
Vont chez elle établir le seul droit du plus fort.
Le nouveau roi triomphe, et, sur ce droit inique,
Bâtit de vaines lois un code fantastique;
Avaut tout aux mortels prescrit de se venger : 175
L'un l'autre au moindre affront les force à s'égorger,
( Carm., xvn, v. t et sqq.) ce ma- surpation de toute la terre. » (Pas-
gnifique éloge de la vertu : cal, Pensées, part. I, art. rx, § 43.)
Ipsa quidcm virtus pretium sibi solaque — Les deux frères
pointilleux ca-
lotc , ractérisent à merveille cette pué-
Fortume secura nitet ; nec fasfibus ullis rile habitude de la dispute, qui
Erigitur, plausuve petit clarcsccre vulgi,
etc. amène à sa suite des contestations
168. « Ce chien est à moi, di- sérieuses, et souvent de déplora-
soient ces pauvres enfans; c'est bles catastrophes.
îà ma place au soleil. Voilà le 176. Boileau avoit déjà parlé
commencement et l'image de l'u- (sat. vin) du brutal honneur que
SATIRE XI. 97
El dans leur âme, en vain de remords combattue,
Trace en lettres de sang ces deux mots : Meurs ou Tue.
Alors, ce fut alors, sous ce vrai Jupiter,
Qu'on vit naître ici-bas le noir siècle de fer. 180
Le frère au même instant s'arma contre le frère ;
Le fils trempa ses mains dans le sang de son père ;
La soif de commander enfanta les tyrans,
Du Tanaïs au Nil porta les conquérants;
L'ambition passa pour la vertu sublime; i85
Le crime heureux fut juste et cessa d'être crime :
On ne vit plus que haine et que division, :
Qu'envie, effroi, tumulte, horreur, confusion. -'"

Le véritable Honneur sur la voûte céleste


Est enfin averti de ce trouble funeste. igo
Il part sans différer, et descendu des cieux,
Va partout se montrer dans les terrestres lieux :
Mais il n'y fait plus voir qu'un visage incommode;
On n'y peut plus souffrir ses vertus hors de mode;
Et lui-même, traité de fourbe et d'imposteur, 195
Est contraint de ramper aux pieds du séducteur.
Enfin, las d'essuyer outrage sur outrage,
Il livre les humains à leur triste esclavage ;
S'en va trouver sa soeur, et dès ce même jour,
Avec elle s'envole au céleste séjour. 200
Depuis, toujours ici riche de leur ruine,
Sur les tristes mortels le faux honneur domine,
met l'homme à s'égorgersoi-même;
et celte énergique expression ne
fut point perdue pour LaMonnoie,
qui la transporta dans ces beaux
vers deson poème du Duel aboli :
Tels et plus acharnés à leur perte fatale.
Cherchant dans leur trépas une gloire bru-
tale , [gorger,
L'Espagne a vu long-temps noB soldats s'é-
Et prendre dans nos champs le sain de la
venger.
179. Ovide, Mctam., liv. I,
v. 128:
98 SATIRE XI.
Gouverne tout, fait tout, dans ce bas univers;
Et peut-être est-ce lui qui m'a dicté ces vers.
Mais en fût-il l'auteur, je conclus de sa fable 205
Que ce n'est qu'en Dieu seul qu'est l'honneur véritable.

204. Régnier avoit dit, sat. vi : que dans les soixante premiers vers
de cette satire. <• Le reste est un
Mais, mon Dieu, que ce traistre est d'une
estrange sorte I [porte, sermonfroid, languissant, chargé
Tandis qu'à le hlasmcr la raison me trans- de redites. Son défaut principal
Qne de lui je mesdis il me flatte et me dit, »
,
Que je veux par ces vers acquérir son cré- est l'indétermination du sujet, le
dit, etc. vague, et quelquefois l'incohé-
La Harpe ne retrouve Boileau rence des idées.
EPITRE F.
AU ROI.

LES AVANTAGES DE LA PAIX.


(1669. —33.)
GRAND ROI, c'est vainement qu'abjurant la satire
Pour toi seul désormais j'avois fait voeu d'écrire.
Dès que je prends la plume, Apollon éperdu
Semble me dire : Arrête, insensé, que fais-tu?
Sais-tu dans quels périls aujourd'hui tu. t'engages ? 5
Cette mer où tu cours est célèbre en naufrages.
Ce n'est pas qu'aisément, comme un autre, à ton char
Je ne pusse attacher Alexandre et César ;
Qu'aisément je ne pusse, en quelque ode insipide,
T'exalter aux dépens et de Mars et d'Alcide; 10
Te livrer le Bosphore, et, d'un vers incivil,
Proposer au sultan de te céder le Nil :
* Après la conquête de la mesdames de Thiange et de Mon-
Flandre en trois mois, et celle de tespan, un an environ après la
la Franche-Comté en trois se- signature du traité d'Aix-la-Cha-
maines deux années d'une paix pelle.
florissante laissoient à Colbert le 7. Cet autre est le grand Cor-
loisir d'exécuter les grands projets neille qui avoit fait dire à Mel-
,
qu'il avoit conçus, pour ranimer pomène, dans le prologue d'An-
en France le goût des sciences dromède en parlant du roi, en-
,
et des arts, et féconder toutes les core très jeune, àl'époque où cette
sourcesde la prospéritédu royau- piècefut représentée (i65o) :
me , en affranchissantl'industrie Je lui montre Pompée, Alexandre, César
françoise de la dépendance de Mais comme des héros attachés à son char;,
l'étranger. Ce fut pour seconder Et tout ce haut éclat où je les fais paroitre
Lui peint plus qu'ils n'étoient, et moins
de si nobles desseins que Boileau, qu'il ne doit être.
composa cette épître, où il prouve Il rappela cette espèce de prédic-
qu'il est pour les princes un au- tion, en i663, dans son Remer-
tre genre de gloire que celle qui ciment au roi ; et c'est à ces
résulte du succès de leurs armes. derniers vers que Boileau fait al-
Elle fut présentée au roi, par lusion ici.
100 ÉPITRE I.
Mais, pour te bien louer, une raison sévère
Me dit qu'il faut sortir de la route vulgaire ;
Qu'après avoir joué tant d'auteurs différents, i5
Phébus même auroit peur s'il entroit sur les rangs ;
Que par des vers tout neufs, avoués du Parnasse,
Il faut de mes dégoûts justifier l'audace ;
Et, si ma muse enfin n'est égale à mon roi,
Que je prête aux Cotins des armes contre moi. 20
Est-ce là cet auteur, l'effroi de la Pucelle,
Qui devoit des bons vers nous tracer le modèle,
Ce censeur, diront-ils, qui nous réformoit tous?
Quoi ! ce critique affreux n'en sait pas plus que nous ?
N'avons-nous pas cent fois, en faveur de la France, 25
Comme lui dans nos vers pris Memphis et Byzance,
Sur les bords de l'Euphrate abattu le turban,
Et coupé, pour rimer, les cèdres du Liban ?
De quel front aujourd'hui vient-il sur nos brisées,
Se revêtir encor de nos phrases usées ? 3o
Que répondrois-je alors? Honteux et rebuté,
J'aurois beau me complaire en ma propre beauté,
Et, de mes tristes vers admirateur unique,
Plaindre, en les relisant, l'ignorance publique :
Quelque orgueil en secret dont s'aveugle un auteur, 35
Il est fâcheux, grand roi, de se voir sans lecteur,
Et d'aller, du récit de ta gloire immortelle,
Habiller chez Francoeur le sucre et la cannelle.

26. Boileau signale ici les imi- de sucre et de cannelle, dans une
tateurs maladroits de Malherbes, pièce aussi noble par son objet,
qui avoit dit-: que par la personne auguste à
O combien lors aura de veuves laquelle le poète l'adresse. Mais
La gent qui porte le turban ! Horace (Epît. à Auguste, v. 267)
Que de sang rougira les fleuves
Qui lavent les pieds du Liban l éprouve et témoigne également la
Que le Bosphore en ses deux rives crainte de voir un jour ses vers,
Aura de sultanes captives ! indignesde leur sujet, servir d'en-
Et que de mères à Memphis,
En pleurant, diront la vaillance veloppe au poivre, à l'encens, etc.
Da son courage et de lance,
sa
Aux funérailles de leurs fils ! Ne ruheam pingui donatusmunurc,ct una
Cum scriplore meo capta porrectus aperta,
38. Des juges délicats et amis Dcferar in vicum vcudenlcm ihus et odo-
des convenances ne voudraient rcs,
point qu'il fût question d'épicier, Etpiper, et quidquid chartis amicilur inep-
tis.
ËPITRE I. '101

Ainsi, craignant toujours un funeste accident,


J'imite de Conrart le silence prudent : 4o
Je laisse aux plus hardis l'honneur de la carrière,
Et regarde le champ, assis sur la barrière.
Malgré moi toutefois un mouvement secret
Vient flatter mon esprit, qui se tait à regret.
Quoi ! dis-je tout chagrin, dans ma verve infertile, 45
Des vertus de mon roi spectateur inutile,
Faudra-t-il sur sa gloire attendre à m'exercer,
Que ma tremblante voix commence à se glacer ?
Dans un si beau projet, si ma Muse rebelle
N'ose le suivre aux champs de Lille et de Bruxelle, 5o
Sans le chercher au bord de l'Escaut et du Rhin,
La paix l'offre à mes yeux plus calme et plus serein.
Oui, grand roi, laissons là les sièges, les batailles :
Qu'un autre aille en rimant renverser des murailles ;
Et souvent, sur tes pas marchant sans ton aveu, 55
S'aille couvrir de sang, de poussière et de feu.
A quoi bon, d'une muse au carnage animée,
Echauffer ta valeur, déjà trop allumée?
Jouissons à loisir du fruit de tes bienfaits,
Et ne nous lassons point des douceurs de la paix. 60
—Pourquoi ces éléphants, ces armes, ce bagage,
Et ces vaisseaux tout prêts à quitter le rivage ?
Disoit au roi Pyrrhus un sage confident,
Conseiller très sensé d'un roi très imprudent.
40. Valentin Conrart, qui ne fer encore (par les accents, les
figura dans ce vers qu'après sa conseils) d'une muse animée au
mort, arrivée en 1675, fut, pour carnage , ta valeur, etc. Voilà ce
ainsi dire le père de l'Académie qu'exige l'exactitude grammati-
,
françoise, composée d'abord de cale mais ce dont la poésie se dis-
,
quelques amis, que sa probité, la pense presque toujours avec avan-
douceur de ses moeurs et l'agré- tage.
ment de son esprit avoient ras- 61. Cette excellente leçon de
semblés. Il n'a fait que très peu sagesse donnée à l'imprudence, ce
d'ouvrages; mais il n'étoit pas d'é- modèle achevé d'un dialogue, où
crivain un peu célèbre à cette épo- le poète fait à lui seul les deux
que qui ne le consultât avec fruit. rôles, sont empruntés et presque
57. Il faut nécessairement ré- traduits mot pour mot de Plutar-
tablir l'ellipse : à quoi bon échauf- que. Vie de Pyrrhus.
-102 ÉPITREI.
Je vais, lui dit ce prince, àRome où l'on m'appelle—. 65
Quoi faire ? — L'assiéger. — L'entreprise est fort belle,
Et digne seulement d'Alexandre ou de vous :
Mais, Rome prise enfin, seigneur, où courons-nous? —
Du reste des Lalins la conquête est facile. —
Sans doute, on les peut vaincre : est-ce tout ?—La Sicile 70
De là nous tend les bras, et bientôt sans effort
Syracuse reçoit nos vaisseaux dans son port. —
Bornez-vous là vos pas?—Dès que nous l'aurons prise,
Il ne faut qu'un bon. vent, et Cartilage est conquise.
Les chemins sont ouverts : qui peut nous arrêter?— 75
—Je vous entends, seigneur, nous allons tout dompter :
Nous allons traverser les sables de Libye,
Asservir en passant l'Egypte, l'Arabie,
Courir delà le Gange en de nouveaux pays,
Faire trembler le Scythe aux bords du Tanaïs, 80
Et ranger sous nos lois tout ce vaste hémisphère.
Mais, de retour enfin, que prétendez-vous faire? —
Alors, cher Cinéas, victorieux, contents,
Nous pourrons rire à l'aise, et prendre du bon temps. —
Eh ! seigneur, dès ce jour, sans sortir de l'Épire, 85
Du rnàtiii jusqu'au soir qui vous défend de rire?
Le conseil étoit sage et facile à goûter :
Pyrrhus vivoit heureux, s'il eût pu l'écouter.
Mais à l'ambition d'opposer la prudence,
C'est aux prélats de cour prêcher la résidence. 90
Ce n'est pas que mon coeur, du travail ennemi,
Approuve un fainéant sur le trône endormi :
Mais, quelques vains lauriers que promette la guerre,
Ou peut être héros sans ravager la terre.
Il est plus d'une gloire. En vain aux conquérants g5
L'erreur, parmi les rois, donne les premiers rangs;
85. Horace dit à peu près la sevelie sous les marais Pontins.
même chose à son ami Bullalius, 96. «Peut-être, dit La Harpe,
liv. I, ép. xi, v. 29 : y avoit-il quelque courage à par-
Quod pelis, hic est : ler ainsi au vainqueur de l'Espa-
EstUlubris,animus si te non déficit aiquus. gne, au conquérant de la Flan-
Or, Ulubre étoit une petite bour- dre et de la Franche-Comté. Ce
gade du Latium, aujourd'hui en- poète, qu'on accuse de manquer
ËPITRE I. -105

Entre les grands héros ce sont les plus vulgaires.


Chaque siècle est fécond en heureux téméraires ;
Chaque climat produit des favoris de Mars;
La Seine a des Bourbons, le Tibre a des Césars : IÛO
Ou a vu mille fois des fanges Méotides
Sortir des conquérants goths, vandales, gépides :
Mais un roi, vraùnent roi, qui, sage en ses projets,
Sache en un calme heureux maintenir ses sujets ;
Qui du bonheur public ait cimenté sa gloire, i05
Il faut, pour le trouver, courir toute l'histoire.
La terre compte peu de ces rois bienfaisants;
Le ciel à les former se prépare long-temps.
Tel fut cet empereur sous qui Rome adorée
Vit renaître les jours de Saturne et de Rhée; no
Qui rendit de son joug l'univers amoureux ;
Qu'on n'alla jamais voir sans revenir heureux ;
Qui soupiroit le soir, si sa main fortunée
N'avoit par ses bienfaits signalé la journée.
Le cours ne fut pas long d'un empire si doux. nS
Mais où cherché-je ailleurs ce qu'on trouve chez nous ?
Grand roi, sans recourir aux histoires antiques,
Ne t'avons-nous pas vu dans les plaines belgiques,
Quand l'ennemi vaincu, désertant ses remparts,
Au-devant de ton joug couroit de toutes parts, 120
Toi-même te borner au fort de ta victoire,
de philosophie, en eut assez pour « super coenam, quod nihil cui-
louer un roi conquérant, bien « quam toto die proestitisset, me-
moins sur ses victoires, que sur les «
morabilem illam, meritoque lau-
réformes salutaires et les établis— « datam vocem edidit: AMICI,DIE»C
semens utiles que l'on devoit à la «PERDIDI!.! Ce que l'orateur Thé-
sagesse de son gouvernement.» miste (Disc, vi) expliquebien no-
106. Parcourir eût été le mot blement : « Je n'ai pas régné au-
de la prose; c'est pour cela que «jourd'hui ( oùx èfWXeucra),
courir a dû être celui de la poésie. «puisque je n'ai fait aucun bien!.,
1 ia.Vollaire, dans la
Henriade,
ch. m, en parlant de Guise :
n 5. Titus ne régna que deux
ans, deux mois, et quelquesjours.
Le pauvre alloit le voir, et revenoit heu- Ausone l'en félicite dans l'épi-
n3. reux,
Suétone (Vie de Titus, gramme suivante :
ch.via): «Recordatus quondam Félix imperio, felix brevitatc regendi ;
Expera civilis sanguinis, orbis amor.
1011 EPITRE I.
Et chercher dans la paix une plus juste gloire ?
Ce sont là les exploits que tu dois avouer ;
Et c'est par là, grand roi, que je te veux louer.
Assez d'autres, sans moi, d'un style moins timide, 125
Suivront au champ de Mars ton courage rapide ;
Iront de ta valeur effrayer l'univers,
Et camper devant Dôle au milieu des hivers.
Pour moi, loin des combats, sur un ton moins terrible,
Je dirai les exploits de ton règne paisible : i3o
Je peindrai les plaisirs en foule renaissants ;
Les oppresseurs du peuple à leur tour gémissants.
On verra par quels soins ta sage prévoyance
Au fort de la famine entretint l'abondance :
On verra les abus par ta main réformés, i35
La licence et l'orgueil en tous lieux réprimés ;
Du débris des traitants ton épargne grossie;
Des subsides affreux la rigueur adoucie ;
Le soldat, dans la paix, sage et laborieux ;
Nos artisans grossiers rendus industrieux; 140
Et nos voisins frustrés de ces tributs serviles
Que payoit à leur art le luxe de nos villes.
Tantôt je tracerai tes pompeux bâtiments,
12 5. C'est pour la troisième des malversations des traitants,
fois que le poète revient sur ces dans le recouvrement et l'admi-
idées.Lebesoin de transitions, et nistration des deniers publics.
la difficulté de les trouver tou- 141. Les manufactures de draps
jours heureuses , amènent ces ré- d'Abbeville, de Sedan, de Lou-
pétitions, qui jettent dans lestyle viers etd'Elbeuf ; celles des étoffes
une langueur inévitable. de soie de Lyon et de Tours, se
128. Ce fut le 2 février que le trouvèrent bientôt sans rivales en
roi partit de Saint-Germain,avec Europe. Le secret des manufactu-
le duc d'Enghien, fils du grand res de glaces etde plusieurs autres
Condé, pour se mettre à la tête genres d'industrie fut enlevé aux
de l'armée déjà rassemblée en Vénitiens, auxPisans, aux Génois.
Franche-Comté. Il alla assiéger Les tapisseries des Gobelins se
Dôle en personne; laplacenetint montrèrent dignes de retracer les
quequatrejours, et le roi y entra faits de ce grandrègne ; et les tapis
le 14 février 1668. de la Savonnerie surpassèrent la
i32. La chambrede justice, in- magnificence du luxe oriental.
stituée en 1661, pour connoitre 143. L'auteur désigne spécia-
ËPITRE I. 105
Du loisir d'un héros nobles amusements.
J'entends déjà frémir les deux mers étonnées 145
De voir leurs flots unis, au pied des Pyrénées.
Déjà de tous côtés la chicane aux abois
S'enfuit au seul aspect de tes nouvelles lois.
Oh ! que ta main par là va sauver de pupilles !
Que de savants plaideurs désormais inutiles ! , 130
Qui ne sent point l'effet de tes soins généreux?
L'univers sous ton règne a-t-il des malheureux ?
Est-il quelque vertu, dans les glaces de l'Ourse,
Ni dans ces lieux brûlés où le jour prend sa source,
Dont la triste indigence ose encore approcher, 155
Et qu'en foule tes dons d'abord n'aillent chercher ?
C'est par toi qu'on va voir les muses enrichies
De leur longue disette à jamais affranchies.
Grand roi, poursuis toujours, assure leur repos.
Sans elles un héros n'est pas long-temps héros : 16.0
Bientôt, quoi qu'il ait fait, la mort, d'une ombre noire,
Enveloppe avec lui son nom et son histoire.
En vain, pour s'exempter de l'oubli du cercueil,
Achille mit vingt fois tout Ilion en deuil;

lement la colonnade du Louvre, pièces de ce mémorable procès on I


qui s'élevoit alors d'après les des- été mises sous les yeux du public.
sins de Claude Perrault. Il est faux i5o. Allusion à l'ordonnance
que ce magnifique monument ait sur la Procédure civile, qui avoir
excité la surprise et l'admiration paru au mois d'avril 1667, er
du cavalier Bernin: cet artiste cé- dont la précision et la clarté por-
lèbre étoitretourné à Rome, lors- tèrent une lumière imprévue,
que le plan de Perrault fut mis mais désolante pour la chicane,
sous les yeux du roi, et obtint la dans le dédaleobscur de l'ancienne
préférence sur celui qu'avoit pro- jurisprudence.
posé le cavalier, pendant son sé- i56. D'Olivetnous a conservé
jour à Paris. (Hist. de l'Acad., p. i55) laliste
146.Par le canal deLanguedoc, des savants étrangers et des gens
qui eût suffi pour illustrer un rè- de lettres, premiers objets des
gne.La gloire de cette belle inven- libéralités de Louis XIV. Onyre-
tion vient d'être récemment con- marquele bibliothécairedu Vati-
testée à Paul Riquet, par le général can , Allaei ; le célèbre mathéma-
Andréossy,qui la réclame pour son ticienViviani;Vossius,Huyghens,
bisaïeul, François Andréossy. Les Nicolas Heinsius, etc.
5.
106 ËPITRE I.
En vain, malgré les vents, aux bords de l'Hespérie i65
Enée enfin porta ses dieux et sa patrie :
Sans le secours des vers, leurs noms tant publiés
Seroient depuis mille ans avec eux oubliés.
Non, à quelques hauts faits que ton destin t'appelle,
Sans le secours soigneux d'une muse fidèle 170
Pour t'immortaliser tu fais de vains efforts.
Apollon te la doit : ouvre-lui tes trésors.
En poètes fameux rends nos climats fertiles :
Un Auguste aisément peut faire des Virgiles.
Que d'illustres témoins de ta vaste bonté 175
Vont pour toi déposer à la postérité !
Pour moi qui, sur ton nom déjà brûlant d'écrire,
Sens au bout de ma plume expirer la satire,
Je n'ose de mes vers vanter ici le prix :
Toutefois si quelqu'un de mes foibles écrits 180
Des ans injurieux peut éviter l'outrage,
Peut-être pour ta gloire aura-t-il son usage.
Et comme les exploits, étonnant les lecteurs,
Seront à peine crus sur la foi des auteurs;
Si quelque esprit malin les veut traiter de fables, i85
On dira quelque jour, pour les rendre croyables :
Boileau, qui, dans ses vers pleins de sincérité,
Jadis à tout son siècle a dit la vérité;
Qui mit à tout blâmer son étude et sa gloire,
A pourtant de ce roi parlé comme l'histoire. 190
168. J.-B. Rousseau a repro- 174. La disette ou l'abondance
duit ces mêmes idées, dans sa des grands talents s'explique par
belle Ode au Prince Eugène (1. II, le plus ou le moins de faveur et
ode 11); et l'on peut dire que le di- d'encouragement qu'on leur ac-
sciple marche ici à côté du maître. corde. " Donnez-nous des Mécè-
Mais combien de grands noms, couverts nes , s'écrioit Martial (liv. VIII,
d'ombres funèbres, [hres, épigr. LVI), et vous aurez des Vir-
Sans les écrits divins qui les rendent célè-
giles :
Dans l'éternel oubli languiroieut inconnusl
Sint Moecenates, non deerunt, Flacce.Ma-
Non, non, sans le secours des filles de Mé-
moire, [gloire, rones:
Vous vous flattez en vain, partisans de la
Virgiliumque tibi vel tua rura dabuut.
D'assurer à vos nomsun heureux souvenir:
Silamain des neuf Soeurs ne pare vostro-
190. Lorsque Boileau fut pré-
Vos vertus étoullées [phées,
senté pour la première fois à
N'éclairerontjamais les yeux de i'aveuir. Louis XIV, qui avoit témoigné le
ËPITRE I. 107
désir de le voir, le roi, après lui tre. Ils firent, et dévoient faire une
avoir entendu réciter quelques impression sensible sur le prince.
fragments du Lutrin, auquel le «Voilà qui est très beau, dit-il; cela
poète travailloit encore, lui de- est admirable. Je vous louerais da-
manda quel étoit l'endroit de ses vantage, si vous ne m'aviez pas
ouvrages qu'il estimoit le plus, tant loué. Le public donnera à vos
question toujours délicate, lors ouvrages les éloges qu'ils méritent;
même qu'elle n'est pas embarras- mais ce n'est pas assez pour moi de
sante pour l'amour-propre.Boileau vouslouer. Je vous donne une pen-
pria sa majesté de le dispenserde sion de deux mille livres; j'ordon-
prononcer à cet égard, attendu nerai à Colbert de vous la payer
qu'un auteur, etunpoètesurtout, d'avance, et je vous accorde le
sont d'ordinaire d'assez mauvais privilège pour l'impression de tous
juges dans leur propre cause.Mais vos ouvrages. » Ce ne sont pas les
le monarque ayant insisté, Boileau deux mille livres qui durent le
obéit, et lui récita les quarante plus flatter Boileau dans cette cir-
derniers qui terminent cette épi- constance.
ÉPITRE II*.
A L'ABBÉ DES ROCHES.

LES PLAIDEURS.
1669.— 33. ;
(
A QUOI bon réveiller mes muses endormies,
Pour tracer aux auteurs des règles ennemies !
Penses-tu qu'aucun d'eux veuille subir mes lois,
Ni suivre une raison qui parle par ma voix ?
O le plaisant docteur, qui, sur les pas d'Horace, 5
Vient prêcher, diront-ils, la réforme au Parnasse !
Nos écrits sont mauvais, les siens valent-ils mieux ?
J'entends déjà d'ici Linière furieux
Qui m'appelle au combatsans prendre un plus long terme.
De l'encre, du papier! dit-il : qu'on nous enferme ! 10
Voyons qui de nous deux, plus aisé dans ses vers,
Aura plus tôt rempli la page et le revers !
Moi donc, qui suis peu fait à ce genre d'escrime,
Je le laisse tout seul verser rime sur rime,
Et, souvent de dépit contre moi s'exerçant, i5
Punir de mes défauts le papier innocent.
*Le désir de conserver la fable 8. Il a déjà été question de
de l'Huître et des Plaideurs, que Linière dans la satire ix, où Boi-
le bon goût autant que le sen- leau le cite comme un critique ju-
timent des convenances avoient dicieux, qui avoit eu le courage
retranchée de XEpitre au roi, en- d'attaquer Chapelain.
gagea Boileauà chercher un cadre 10. Le stoïcien Crispinus pro-
où elle rentrât plus naturellement; voque également Horace (liv. I,
et il adressa cette épître à l'abbé sat. iv, v. 14), età peuprèsdans
Des Roches, alors en procès avec les mêmes termes:
ses moines, qui lui contestoient Accipe si vis,
,
Accipejamtabulas;deturnobisIocus,hora.
probablement quelques-unsde ses Custodes; videamus uter plus scribere pos-
privilèges, comme abbé commen- sit.
dataire. Nous trouverons plus loin un
2. L'auteur travailloit alors à papier coupable. C'est à la faveur
son Art poétique. de ces figures, sagement cm-
ËP1TRE II. 109
Mais toi, qui ne crains point qu'un rimeur te noircisse,
Que fais-tu cependant seul en ton bénéfice ?
Attends-tu qu'un fermier, payant, quoiqu'un peu tard,
De ton bien pour le moins daigne te faire part? 20
Vas-tu, grand défenseur des droits de ton église,
De tes moines mutins réprimer l'entreprise?
Crois-moi, dût Auzanet t'assurer du succès,
Abbé, n'entreprends point même un juste procès.
N'imite point ces fous dont la sotte avarice 25
Va de ses revenus engraisser la justice;
Qui, toujours assignant, et toujours assignés,
Souvent demeurent gueux de vingt procès gagnés.
Soutenons bien nos droits : sot est celui qui donne.
C'est ainsi devers Caen, que tout Normand raisonne : 3o
Ce sont là les leçons dont un père manceau
Instruit son fils novice au sortir du berceau.
Mais pour toi, qui, nourri bien en-deçà de l'Oise,
As sucé la vertu picarde et champenoise,
Non, non, tu n'iras point, ardent bénéficier, ,S5
Faire enrouer pour toi Corbin ni Le Mazier.
ployées, que l'on donne au style traste de ces deux hémistiches, où
de la force et de la dignité: c'est le mot, en présence du mot, le
par leur abus qu'on le dégrade : provoque, lui répond, et en est
et qu'on finirait par l'avilir.Quel- provoqué à son tour, représente
que hardie qu'elle semble au pre- assez bien l'acharnementde deux
mier coup d'oeil, Xalliance des plaideurs qui se renvoient mu tuel-
mots n'est ici que le parfait rap- lement les assignations qu'ils se
port des idées. sont adressées. Mais demeurent
23. Barthélémy Auzanet, ou, gueux, de vingt procès gagnés,
selon d'autres, Pierre Auzannet, n'est pas seulement une beauté de
jurisconsulte célèbre du dix-sep- diction; c'est une grande leçon de
tième siècle. Son intégrité et la prudence, qui n'a cependant con-
droiture de son jugement étoient verti encore aucun plaideur.
telles, que, dans les procès les plus 3o. Devers Caen que, est un
importants, on s'en rapportoit peu dur; mais Brossette prétend
d'ordinaire à ses conseils ou à son que devers, pour vers, est une es-
arbitrage.il mourut en i683, âgé pèce de normanisme, à dessein em-
de quatre-vingt-deux ans, et ho- ployé par l'auteur, auquel il eût
noré par Louis XIV du brevet de été facile de mettre : C'est ainsi que
conseiller d'état. vers Caen tout bas Normand, etc.
27. Il me semble que le con- 36. Jacques Corbin, avocat qui
MO EPITRE II.
Toutefois, si jamais quelque ardeur bilieuse
Allumoit dans ton coeur l'humeur litigieuse,
Consulte-moi d'abord, et pour la réprimer,
Retiens bien la leçon que je te vais rimer. 4°
Un jour, dit un aiiteur, n'importe en quel chapitre,
Deux voyageurs à jeun rencontrèrent une huître.
Tous deux la contestoient, lorsque dans leur chemin
La Justice passa, la balance à la main.
Devant elle à grand bruit ils expliquent la chose. 45
Tous deux avec dépens veulent gagner leur cause.
La Justice, pesant ce droit litigieux,
Demande l'huître, l'ouvre, et l'avale à leurs yeux;
Et par ce bel arrêt terminant la bataille :
«
Tenez ; voilà, dit-elle, à chacun une écaille. 5o
Des sottises d'autrui nous vivons au Palais.
Messieurs, l'huître étoit bonne. Adieu. Vivez en paix. »

jouissoitde quelque réputation au le mérite de la précision sur La


barreau. 11 avoit plaidé sa pre- Fontaine : mais la contestation est
mière cause à quatorze ans, de si bien décrite par ce dernier, que
manière à exciter l'enthousiasme l'on seroittrès fâché que La Fon-
du parlement; ce qui inspira au taine nous eût fait grâce de la
caustique Martinet, autre avocat moindre circonstance.
justement célèbre, l'épi gramme 44. La balance à la main , an-
suivante : nonce d'avance le jugement, qui
Vidimus altonito pucrum garrire senatu: va donner à chacun une écaille :
Bis puerï, puerum qui stupuerc,senes. il est vrai qu'elle sera vide ; mais
42. Cette circonstanceest digne il est, du reste, impossiblede pro-
de remarque; elle ajoute du prix
à Xhuître, et motive la chaleur de noncer avec plus d'équité.
51. Les sottises de ce genre sont
la contestation. Elle a une autre
un peu moins lucratives aujour-
cause dans La Fontaine; l'huître d'hui.
étoit fraîche; le (lot venoit de l'ap-
62. Conclusion : la fable de La
porter SUT le sable; et, si le fabu- Fontaine est parfaite d'un bout
liste ue nous annonce point ses
à l'autre ; ce qui n'empêche pas
deuxpèlerinsàjeun, il fait mieux :
celle de Boileau d'avoir aussi son
il nous peint leur appétit, qui lui
fournit ces jolis vers : mérite: mais le genre naïf n'étoit
paslesien; eteelui qui l'a possédé
Ils l'avaleut des yeux, du doigt ils se la mon-
[trent. à un degré si désespérant pour
L'un scbaissoitdéjà pour ramasser la proie: ses imitateurs, avoit déjà dit:
L'autre le pousse, cl dit, etc. Ne forçons point notre talent,
43. Boileau a, sans contredit. Nous ue ferions rieu avec grâce.
ÉPITRE III.
A ANTOINE ARNAULD*.

LA FAUSSE HONTE.
(i673.— 37.)
Ouï, sans peine, au travers des sophismes de Claude,
Arnauld, des novateurs tu découvres la fraude,
Et romps de leurs erreurs les filets captieux.
Mais que sert que ta main leur dessille les yeux,
Si toujours dans leur âme une pudeur rebelle, 5
Près d'embrasser l'église, au prêche les rappelle?
Non, ne crois pas que Claude, habile à se tromper,
Soit insensible aux traits dont tu le sais frapper ;
Mais un démon l'arrête, et, quand ta voix l'attire,
Lui dit : Si tu te rends, sais-tu ce qu'on va dire? 10
Dans son heureux retour lui montre un faux malheur,
Lui peint de Charenton l'hérétique douleur ;
Et, balançant Dieu même en son âme flottante,
Fait mourir dans son coeur la vérité naissante.
* Antoine Arnauld, docteur de quatre heures, par suite de la ré-
Sorbonne, aussi célèbre par son vocation de l'édit de Nantes, il se
immense érudition, qu'illustre par retira en Hollande, et mourut à
les disgrâces que lui attirèrent son La Haye, en 1687.
zèle et son courage, étoit né à 10. Le ministre Claude recon-
Paris, le 6 février 1612, et mou- nut, dit-on, à l'article de la mort,
rut dans l'exil, à Bruxelles, le la vérité de la religion catholique ;
8 novembre 1694. mais craignant la honte d'une ré-
1. Formidable appui du parti tractation il leva vers le ciel des
,
protestant, dont il étoit l'âme et yeux mouillés de pleurs, et les
l'oracle ; digne adversairedes Bos- baissa bientôt en soupirant :
suet, des Nicole, et des Arnauld, Quaasivît coelo luccm, ingemuitquerepertal
le ministre Claude mérita, par ses 12. Ou a justement admiré la
qualités personnelles, l'estime de beauté de cette épithète, Xhéréti-
ceux mêmes qui le combattoient. que douleur, pour la douleur des
Obligé de quitter Paris en vingt- hérétiques.
112 ÉPITRE III.
Des superbes mortels le plus affreux lien, 15
N'en doutons point, Arnauld, c'est la honte du bien.
Des plus nobles vertus cette adroite ennemie
Peint l'honneur à nos yeux des traits de l'infamie,
Asservit nos esprits sous un joug rigoureux,
Et nous rend l'un de l'autre esclaves malheureux. 20
Par elle la vertu devient lâche et timide.
Vois-tu ce libertin en public intrépide,
Qui prêche contre un Dieu que dans son âme il croit?
Il iroit embrasser la vérité qu'il voit :
Mais de ses faux amis il craint la raillerie, 25
Et ne brave ainsi Dieu que par poltronnerie.
C'est là de tous nos maux le fatal fondement.
Des jugements d'autrui nous tremblons follement;
Et, chacun l'un de l'autre adorant les caprices,
Nous cherchons hors de nous nos vertus et nos vices. 3o
Misérables jouets de notre vanité,
Faisons au moins l'aveu de notre infirmité.
A quoi bon, quand la fièvre en nos artères brûle,

16. C'est cette molle déférence 3o. Le premier inconvénient


pour l'opinion des autres, cette de cette foiblesse morale, que le
crainte mal entendue d'un vain poète combat ici, est d'effacer in-
qu'en dira-t-on, qui ne nous per- sensiblement dans l'homme les
met plus d'avoir un avis sur l'objet traits de son caractère primitif, et
en lui-même le plus indifférent, de l'asservir en esclave aux impres-
et, à plus forte raison, sur ceux sions bonnes ou mauvaises qu'il re-
qui compromettent nos plus chers çoit des autres : c'est le néant de
intérêts. l'âme.
22. «Les esprits forts, dit La 33. Quel supplice, que cet état
»
Bruyère, ch. xvi savent - ils perpétuel de mensonge avec soi-
,
« qu'on les appelle ainsi par iro- même ! Voulez-vous être heureux,
" nie? quelle plus gvandefoiblesse, dit Horace à son ami Quintius
« que d'être incertains quel est le (liv. I, Ép. xvi, v. 17 et suiv.),
« principe de son être, de ses soyez ce que vous êtes eu effet :
" sens, de ses connoissances , et Tu recte vivis, si curas esse, quod audis:
Jactamus jampridem omnis te Roma bea-
« quelle en doit être la fin ? lum :
26. « Rien n'est plus lâche, dit Sed vereor. ne cui de te plus,quom tibi.cre-
das...
« Pascal (Pensées,pari. II, art. 2), Neu,si te populus sauum rceteque valentcm
« que de faire le brave contre
Dictitet occultam febrem subtempus eden-
<li [ unetis.
••
Dieu. » Dissimules,donecmanibus tremor incidat
ÉPITRE III. 113
Faire de notre mal un secret ridicule ?
Le feu sort de vos yeux pétillants et troublés, 35
Votre pouls inégal marche à pas redoublés;
Quelle fausse pudeur à feindre vous oblige ?
Qu'avez-vous?Je n'ai rien. Mais... Je n'ai rien, vous dis-je,
Répondra ce malade à se taire obstiné.
Mais cependant voilà tout son corps gangrené; 40
Et la fièvre, demain se rendant la plus forte,
Un bénitier aux pieds va l'étendre à la porte.
Prévenons sagement un si juste malheur.
Le jour fatal est proche, et vient comme un voleur.
Avant qu'à nos erreurs le ciel nous abandonne, 45
Profitons de l'instant que de grâce il nous donne.
Hâtons-nous; lé temps fuit et nous traîne avec soi :
Le moment où je parle est déjà loin de moi.
Mais quoi! toujours la honte en esclaves nous lie !
Oui, c'est toi qui nous perds, ridicule folie : 5o
C'est toi qui fis tomber le premier malheureux,
Le jour que, d'un faux bien sottement amoureux,
Et n'osant soupçonner sa femme d'imposture,
Au démon, par pudeur, il vendit la nature.
Hélas ! avant ce jour qui perdit ses neveux, 55
Tous les plaisirs couroient au-devant de ses voeux.
38. Perse, sat. ni, v. 94, met Vive memor leti ; fugit hora : hoc quod Io-
en scène un malade; et son dia- Les quor, inde est.
logue avec le médecin fourni repos trop fréquents, et la
a à
Boileau l'idée de celui-ci : chute un peu lourde, inde est,
détruisent nécessairement, en gê-
Iléus, bone, tu pâlies : —Nihil est.—Videas marche du vers, l'effet
tamen istud [lis, etc. nant la
Quidquididest : surgit tacite tibi lutea pel- que devoit y produire l'accumu-
42. C'est le dénouement du pe- lation des syllabes brèves, que le
tit drame de Perse : toujours re- poète avoit multipliées à dessein.
belle aux sages conseilsdu méde- 54. Ce neiulpoinlpavpudeur
cin, le malade ne tarde pas à payer que l'homme succomba à cette
son obstination de sa vie : dangereuse épreuve : ce fut par
Tandemquebeatulus alto [mis, présomption, et dans l'espoir su-
Compositus lecto crassisque lutatus amo- perbe de
lli portam rigidos, calces extendit. « se rendre, comme dit
Ibid., io3. Pascal, centre de lui-même, et
48. Boileau a évidemment ici de s'égaler au Créateur, par le
l'avantage sur Perse, qui avoit désir de trouver en lui seul sa fé-
dit, sat. v, v. 153 : licité. >.
i\h ÉPITRE III.
La faim aux animaux ne faisoit point la guerre :
Le blé, pour se donner, sans peine ouvrant la terre,
N'attendoit point qu'un boeuf pressé de l'aiguillon
Traçât à pas tardifs un pénible sillon : 60
La vigne offroit partout des grappes toujours pleines,
Et des ruisseaux de lait serpentoient dans les plaines.
Mais dès ce jour Adam, déchu de son état,
D'un tribut de douleur paya son attentat.
Il fallut qu'au travail son corps rendu docile fis
Forçât la terre avare à devenir fertile.
Le chardon importun hérissa les guérels;
Le serpent venimeux rampa dans les forêts;
La canicule en feu désola les campagnes;
L'aquilon en fureur gronda sur les montagnes. :<>
Alors, pour se couvrir durant l'âpre saison,
Il fallut aux brebis dérober leur toison.
La pesle en même temps, la guerre et la famine,
Des malheureux humains jurèrent la ruine.
Mais .aucun de ces maux n'égala les rigueurs 75
Que la mauvaise honte exerça dans les coeurs.

58. Ovide, livre premier des sion pittoresque de Virgile ; se-


Métamorphoses, V. ior et suiv. : gnisque liorreretin a/vis carduus!
fpaa quoque immunis, rastroque intaeta , 08. Ovide, ibid,, v. 119 :
nec.ullis [lus; Tum primum siceîs nër fervoribus ustus
Saucïa vulneribus, ppr se dabutomnia tcl- Canduit, et Tentis alacics adstricta peper*
Centcntique cibis, nullo.cogenlc , creatis, Tum primum subiêre domos, etc. [dît:
Arbutcos foetus muutanaque IVaga lege-
, baut, etc. 73. Horace, 1.1, ode ni, v. 3o:
60. Virgile lui-même, écrivant Macies, et nova iebrium
dans une langue bien plus riche, Terris incubuil cobors.
bien plus féconde en ressources Voyez dans Miiton, liv. XT, v. 477
de ce genre, n'est pas plus heu- et suiv., le passage, célèbre dans
reux que Boileau, dans la pein- son genre, où l'archange Michel,
ture du taureau , gémissant sous développantsous les yeux d'Adam
le joug de la charrue : le triste tableau des suites de sa
Depresso iucipiat jamlummiliitaurus
faute, le transporte dans un hos-
ara-
Ingemere. [tro. pice qui rassemble toutes les mi-
GEORC, 1, 45. sères de l'humanité souffrante.
62. Ovide, ibid., v. ni : C'est l'un des endroits du poème
Flumina jam lactis , jam Humilia ncçtaris où génie du traducteur françois
ibant. le
6 7. Avec quel bonheurle poète Delille s'est montré le plus éton-
françois s'empare ici de l'expres- nant.
EPITRE III. 115
De ce nid à l'instant sortirent tous les vices.
L'avare, des premiers en proie à ses caprices,
Dans un infâme gain mettant l'honnêteté,
Pour toute honte alors compta la pauvreté. go
L'honneur et la vertu n'osèrent plus paroître;
La piété chercha les déserts et le cloître.
Depuis on n'a point vu de coeur si détaché
Qui par quelque lien ne tînt à ce péché.
Triste et funeste effet du premier de nos crimes! 85
Moi-même, Arnauld, ici, qui te prêche en ces rimes,
Plus qu'aucun des mortels par la honte abattu,
En vain j'arme contre elle une foible vertu.
Ainsi toujours douteux, chancelant et volage,
A peine du limon où le vice m'engage 90
J'arrache un pied timide et sors en m'agitant,
Que l'autre m'y reporte et s'embourbe à l'instant.
Car si, comme aujourd'hui, quelque rayon de zèle
Allume dans mon coeur une clarté nouvelle,
Soudain, aux yeux d'autrui s'il faut la confirmer, gS
D'un geste, d'un regard, je me sens alarmer;
Et, même sur ces vers que je te viens d'écrire,
Je tremble en ce moment de ce que l'on va dire.
8t. Paroître. — Cloître. Rimes 98. Plutarque ne se borne pas,
alors suffisantes, mais inadmissi- dans son petit Traité de la fausse
bles aujourd'hui, que l'usage a dé- honte, à signaler tous les désor-
terminé pour les yeux, comme dres qui résultent de celte dispo-
pour l'oreille, la prononciation sition vicieuse : il s'occupe des
du mot paroître. moyens de les réparer ou même
Horace (liv. de les
II, sat. vu, traire prévenir. Eoileau, au con-
92. de montrer le
v. 26) n'avoit fourni que les pre- , se contente
miers traits de petit tableau mal, sans indiquer le remède : il
ce :
laisse la question au point où il
Aut quia non firmus rectum défendis, et l'a trouvée, et le lecteur aussi em-
bîeres, [tant.
Nequîcquam coeno cupiens erellere plan- barrassé que lui.
ÉPITRE IV.
AU ROI*.

LE PASSAGE DU RHIN.
(1672. — 36.)
EN vain pour te louer ma Muse toujours prête
Vingt fois de la Hollande a tenté la conquête :
Ce pays, où cent murs n'ont pu te résister,
Grand roi, n'est pas en vers si facile à dompter.
Des villes que tu prends les noms durs et barbares 5
N'offrent de toutes parts que syllabes bizarres;
Et, l'oreille effrayée, il faut depuis l'Yssel,
Pour trouver un beau mot courir jusqu'au Tessel.
Oui, partout de son nom chaque place munie
Tient bon contre le vers, en détruit l'harmonie. 10
Et qui peut sans frémir aborder Woërden ?
Quel vers ne tomberoit au seul nom de Heusden?
Quelle muse à rimer en tous lieux disposée
* Louis XTV n'avoit point par- leau en fit le sujet de cette belle
donné aux Hollandois leur pré- épître, qui, inspirée par l'enthou-
pondérance momentanée dans les siasme pour la gloire du roi et
affaires de l'Europe ; leur inter- l'honneur du nom françois, suivit
vention au congrès d'Aix-la-Cha- de près l'action mémorablequ'elle
pelle, qui avoit borné ses conquê- célébroit avec tant de pompe et
tes, en le forçant de rendre la de noblesse.
Franche-Comté, à peine soumise 7. L'Yssel [Isala), petite rivière
à ses armes. Sa fierté naturelle des Pays-Bas : elle prend sa source
s'indignoit, non-seulement de su- en Allemagne, dans le duché de
bir la loi des circonstances, mais Clèves, reçoit les eaux du Rhin
de la: recevoir d'un état tel que la par le canal de Drusus, et se jette
Hollande; et la conquête en fut ensuite dans le Zuyderzée. —Le
immédiatement résolue. Texel, petite île dans la Nord-
Le passage du Rhin (le 12 juin Hollande à l'embouchure du
,
1672) étoit l'événement le plus Zuyderzée, et à 72 kilomètres
poétique de cette campagne : Boi- d'Amsterdam.
ÈPITRE IV. m
Oseroit approcher des bords du Zuyderzée?
Comment en vers heureux assiéger Doësbourg, 15
Zutphen, Wageninghen, Harderwic, Knotzembourg?
11 n'est fort, entre ceux que tu prends par centaines,
Qui ne puisse arrêter un rimeur six semaines :
Et partout sur le Whal, ainsi que sur le Leck,
Le vers est en déroute, et le poète à sec. 20
Encor si tes exploits, moins grands et moins rapides,
Laissoient prendre courage à nos muses timides,
Peut-être avec le temps, à force d'y rêver,
Par quelque coup de l'art nous pourrions nous sauver.
Mais, dès qu'on veut tenter cette vaste carrière, 25
Pégase s'effarouche et recule en arrière :
Mon Apollon s'étonne; etNimègueest à toi,
Que ma Muse est encore au camp devant Orsoi.
Aujourd'hui toutefois mon zèle m'encourage :
Il faut au moins du Rhin tenter l'heureux passage. 3o
Un trop juste devoir veut que nous l'essayons....
Muses, pour le tracer cherchez tous vos crayons :
Car, puisqu'en cet exploit toutparoît incroyable,
Que la vérité pure y ressemble à la fable,
De tous vos ornements vous pouvez l'égayer. 35
Venez donc, et surtout gardez-vous d'ennuyer:
Vous savez des grands vers les disgrâces tragiques ;
Et souvent on ennuie en termes magnifiques.
Au pied du mont Adule, entre mille roseaux,

20.On peut reprocherau poète image; et tout le morceau paroit


de s'être un peu trop arrêté sur avoir été conçu, exécuté en pré-
cette circonstance, très petite as- sence même de l'un de ces grou-
surément, de la difficultéd'enchâs- pes admirables dont l'heureuse
,
ser heureusement de pareils mots copie orne et enrichit les jardins
dans ses vers, et d'avoir attaché de nos rois. — Le Rhin, tranquille
un prix trop marqué à cette es- et fier, etc.; ce grand fleuve a sa
pèce de tour de force. source dans cette partie des Alpes
3g. L'imposante et tranquille Rhétiennes, nommée aujourd'hui
harmonie de ces beaux vers fait le Saint-Gothard, autrefois Adula.
entendre le bruitflatteur de cette Boileau a dit préférer, comme plus
onde-,' encore foible et pacifique poétique, l'ancienne dénomina-
à sa source : l'urne penchante fait tion.
H8 ËPITRE IV.
Le Rhin tranquille, et fier du progrès de ses eaux, 40
Appuyé d'une main sur son urne penchante,
Dormoit au bruit flatteur de son onde naissante :
Lorsqu'un cri, tout à coup suivi de mille cris,
Vient d'un calme si doux retirer ses esprits.
Il se trouble, il regarde, et partout sur ses rives 45
Il voit fuir à grands pas ses naïades craintives,
Qui toutes accourant vers leur humide roi,
Par un récit affreux redoublent son effroi.
Il apprend qu'un héros, conduit par la victoire,
A de ses bords fameux flétri l'antique gloire : 5o
Que Rheinberg et "VVesel, terrassés en deux jours,
D'un joug déjà prochain menacent tout son cours.
Nous l'avons vu, dit l'une, affronter la tempête
De cent foudres d'airain tournés contre sa tête.
Il marche vers Tholus, et tes flots en courroux 55
Au prix de sa fureur sont tranquilles et doux.
Il a de Jupiter la taille et le visage ;
Et, depuis ce Romain dont l'insolent passage
Sur un pont en deux: jours trompa tous tes efforts,
40. Cette image est un peu va- et je crois que Molière eut tort
gue; Virgile est bien plus exact pour cette fois.
dans sa peinture, lorsque nous 5i. Rheinberg, Orsoi, Wesel,
représentant {Enéide, liv. VIII, Burick, furent prises presque aus-
v. 3i) le dieu du Tibre qui ap- sitôt qu'investies.
paraît à Énée, il ceint son front 55. Ou plutôt Tolhuis, village
d'une tresse de roseaux : des Pays - Bas, sur le Rhin, au-
Jïuic Deus ipse loci, fluvîo Xyberinus amce- dessous du fort de Skink.
no , 57. C 'est le Jupiter foudroyant
Populeas inter senior attollere frondes
se
Visus : cum tenuis glauco velabat amictu d'Homère, auquel il compare
Carbasus, et crjnes umbrosa tegebat arun- (Jliad., liv. II, v. 478) Agamem-
do.
5o. Molière condamnoit ce non à la tête de son armée ; il lui
donne de plus les armes de Mars,
vers, comme injurieux pour la la stature et la force de Neptune :
personne du roi, dont il sembloit Ôf«.|/.aTa xai itetpaXïiv IXEXOÇ Ait
que la çvhcaceflétrîtles bords du
fleuve. Vainement Boileau repré- TepmxEpaûvtj), [Jâtovi.
senta à son ami que ce sont les Apeï<5'sÇ<uVï)v, orepvov Si IIocsi-
Naïades qui parlent, et qui ont 5g. César ne parle point du
dû parler ainsi dans cette circon- temps que son armée, composée
stance. Molière ne se rendit point ; au moins de trente mille hommes,
ËPIÏRE IV. 4 19

Jamais rien de si grand n'a paru sur tes bords. 6«


Le Rhin tremble et frémit à ces tristes nouvelles;
Le feu sort à travers ses humides prunelles.
«
C'est donc trop peu, dit-il-, que l'Escaut en deux mois
Ait appris à couler sous de nouvelles lois ;
Et de mille remparts mon onde environnée 65
De ces fleuves sans nom suivra la destinée !
Ah ! périssent mes eaux ! ou par d'illustres coups
Montrons qui doit céder des mortels ou de nous. »
A ces mots, essuyant sa barbe limoneuse,
H prend d'un vieux guerrier la figure poudreuse. 70
Son front cicatrisé rend son air furieux ;
Et l'ardeur du combat étincelle en ses yeux.
En ce moment il part; et, couvert d'une nue,
Du fameux fort de Skink prend la route connue.
Là, contemplant son cours, il voit de toutes parts 95
Ses pâles défenseurs par la frayeur épars :
Il voit cent bataillons qui, loin de se défendre,
Attendent sur des murs l'ennemi pour se rendre.
Confus, il les aborde; et renforçant sa voix :
«
Grands arbitres, dit-il, des querelles des rois, $0
Est-ce ainsi que votre âme, aux périls aguerrie,
mit à passer le Rhin; mais il dit vé cette image du fleuve person-
bien positivement que dix jours nifié, essuyant sa barbe ; et l'épi-
lui suffirent pour rassembler, dis- thète limoneuse leur a paru au-
poser, et mettre en oeuvre les ma- dessous de la dignité du sujet: Ce
tériaux nécessaires à la construc- n'est point ainsi,ont-ils dit, qu'He-
tion d'un pont, d'autant plus mère nous décrit {Iliade, livre
difficile à établir, que le fleuve est XXI, v. 233etsuiv.) leScaman-
plus profond et plusrapide à Co- dre en fureur soulevant tous se«
logne où il le traversa! flots contre Achille; appelant le
,
60. Il me semble que ce beau Simoïs à son secours; opposant
vers étoit plus que suffisant pour leurs efforts réunis à la fougue im-
justifier Boileau auprès de Mo- pétueuse d'un seul guerrier ; et ne
lière et donner le véritable sens cédant la victoire qu'à Junon, qui
,
du mot qui le choquoit. a déchaîné contre eux tous les feux
63. Conquête de la Flandre es- de Vulcain. Voilà les tableaux qui
pagnole, en 1667. s'offraient à la muse du poète fran-
69. Des connoisseurs d'un goût çois, et qu'il étoit capable de re-
pur et sévère n'ont point approu- produire dignement.
4 20 ËPITRE IV.
Soutient sur ces remparts l'honneur et la patrie?
Votre ennemi superbe, en cet instant fameux,
Du Rhin, près de Tholus, fend les flots écumeux :
Du moins en vous montrant sur la rive opposée 85
N'oseriez-vous saisir une victoire aisée?
Allez, vils combattants, inutiles soldats;
Laissez là ces mousquets trop pesants pour vos bras;
Et, la faux à la main, parmi vos marécages,
Allez couper vos joncs et presser vos laitages ; 90
Ou, gardant les seuls bords qui vous peuvent couvrir,
Avec moi, de ce pas, venez vaincre ou mourir.»
Ce discours d'un guerrier que la colère enflamme
Ressuscite l'honneur déjà mort en leur âme;
Et, leurs coeurs s'allumant d'un reste de chaleur, gS
La honte fait en eux l'effet de la valeur.
Ils marchent droit au fleuve, où Louis en personne,
Déjà prêt à passer, instruit, dispose, ordonne.
Par son ordre Grammont le premier dans les flots
S'avance, soutenu des regards du héros : 100
Son coursier, écumant sous son maître intrépide,
Nage tout orgueilleux de la main qui le guide.
Revel le suit de près : sous ce chef redouté
Marche des cuirassiers l'escadron indompté.
Mais déjà devant eux une chaleur guerrière io5
87. Corneille, dans un beau il s'agit de couper desjoncs : mais
poème sur cette mémorable cam- elle ne l'est plus pour presser des
pagne , adresse les mêmes repro- laitages. Boileau le sentoit, et
ches aux défenseurs du Rhin : avouoit avec franchise que non-
Cette noble valeur, autrefois si connue seulement il n'avoit pu dire mieux,
,
Cette digne fierté qu'est-clle devenue? mais qu'il lui avoit été impossible
.
Quand sur terre et sur mer vos combats
obstinés de dire autrement.
Brisoicutlcs rudes fers à vos mains destinés;
Quand vos braves Nassaux, quand Guil- gg. Le comte de Guiche ( fils du
laume et Maurice, [tru lice : maréchal de Grammont ). — Un
Quand Henri vous guidoitdans cette illus-
autre Grammont périt glorieuse-
Quaud du sceptre danois vous paroissiez
l'appui, [d'aujourd'liui? ment soixante-douzeans après, à la
N'aviez vous que les coeurs que les bras bataille de Fontenoy, au moment
,
89. Il y a ici une légère inco- où il alloit recevoir des mains de
hérence entre le rapport des mots
son roi,
et celui des idées. L'image de la Le sceptre des guerriers, bonneur de sa
fauxala main est très juste,quand mémoire, VOI.T. Poème de Vonlcitoy.
,
ËPITRE IV. 421
Emporte loin du bord le bouillant Lesdiguière,
Vivonne, Nantouillet, et Coislin, et Salart;
Chacun d'eux au péril veut la première part :
Vendôme, que soutient l'orgueil de sa naissance,
Au même instant dans l'onde impatient s'élance : im
La Salle, Béringnen, Nogent, d'Ambre, Cavois,
Fendent les flots tremblants sous un si noble poids.
Louis, les animant du feu de son courage,
Se plaint de sa grandeur qui l'attache au rivage.
Par ses soins cependant trente légers vaisseaux 115
D'un tranchant aviron déjà coupent les eaux:
Cent guerriers s'y jetant signalent leur audace.
Le Rhin les voit d'un oeil qui porte la menace;
Il s'avance en courroux. Le plomb vole à l'instant,
Et pleut de toutes parts sur l'escadron flottant : 120
Du salpêtre en fureur l'air s'échauffe et s'allume,
Et des coups redoublés tout le rivage fume.
Déjà du plomb mortel plus d'un brave est atteint :
Sous les fougueux coursiers l'onde écume et se plaint.
De tant de coups affreux la tempête orageuse 125
Tient un temps sur les eaux la fortune douteuse ;
Mais Louis d'un regard sait bientôt la fixer :
de détails ,si nouveaux alors pour
114. « Le roi étoit résolu à pas-
ser aussi le fleuve sur son chevalla poésie françoise, et qui ait dé-
« nageant ; mais le prince de Con- crit en beaux vers les effets du ca-
«
dé, àforce d'instances, le fit rc-
non, de la bombe, etc. Voltaire
«noncer à celte dangereuse ten- et Delille ont prodigieusement
« tative ; et ils passèrent ensemble
étendu depuis le domaine poéti-
<•
le Rhin dans un bateau. » C'est que de notre langue, dans le genre
donc à tort que d'Alembert lui re- descriptif.
proche ( Note sur l'Eloge de Boi- 124. Voilà le vrai ton de l'é-
leau, page 65 ) d'être resté simplepopée, et le style homérique dans
spectateur d'une action dont il toute sa majesté. Mais je n'ap-
fut le chef, par le fait, puisqu'ilprouve point, quelques vers plus
la dirigea et la fit exécuter sous loin, cette intervention subite de
ses yeux. Mars et de Bellone : ce mélange du
115. Les pontons de cuivre, merveilleuxmythologique avec les
inventés par Martinet. idées et les couleurs d'un sujet con-
12 i.Boileau est le premier qui temporain, est une contradiction
ait abordé avec succès ces sortes plutôt qu'un contraste.
G
428 ËPITRE IV.
Le destin à ses yeux n'oseroit balancer.
Bientôt avec Grammont courent Mars et Bellone;
Le Rhin à leur aspect d'épouvante frissonne : 13o
Quand, pour nouvelle alarme à ses esprits glacés,
Un bruit s'épand qu'Enghien et Condé sont passés;
Condé, dont le seul nom fait tomber les murailles,
Force les escadrons, et gagne les batailles;
Enghien, de son hymen le seul et digne fruit, t35
Par lui dès son enfance à la victoire instruit.
L'ennemi renversé fuit et gagne la plaine :
Le dieu lui-même cède au torrent qui l'entraîne,
Et seul, désespéré, pleurant ses vains efforts,
Abandonne à Louis la victoire et ses bords. 140
Du fleuve ainsi dompté la déroute éclatante
A Wurts jusqu'en son camp va porter l'épouvante :
Wurts, l'espoir du pays, et l'appui de ses murs;
Wurts. ..Ah! quel nom, grandroi, quelHector que ce Wurts!
Sans ce terrible nom, mal né pour les oreilles, 145
Que j'allois à tes yeux étaler de merveilles!
i32. s'épand, bien dans ces vers de Corneille :
Un bruit
plus poétique que se répand, en La frayeur que répand cette troupe guer-
rière [mière :
ce qu'il compare la rapidité de r-rend les devants sur elle, et passe la pre-
cette grande nouvelle et la terreur Le tumulte à sa suite et la confusion ,
qui la suit, à l'impétuosité d'un Entraînent le désordre et la division.
fleuve qui rompt ses digues, et 140. On a conservé de l'ahbé
couvre en un moment les campa-
Régnier Desmarais ce distique sur
gnes qui l'environnent.
le passage du Rhin :
i33. Ces beaux vers, qui ca- Granicum Maccdo. Rbcnum secat agmiue
Gallus : [confer.
ractérisent si bien le héros fran- Quisquis facta voles coulérre, etûuminb
çois, sont, à peu de chose près, Nous renvoyons, en conséquence,
littéralement empruntés de P. le lecteur, curieux de celle inté-
Corneille, Illusion comique act. ressante comparaison, à Quinte-
,
II, se. 11. C'est le capitan MATA- Curce, liv. IV, eh. ix.
MOUE qui parle : 14t. La nouvelle du passage
Le seul bruit de mon nom renverse les mu- du Rhin fut
railles , reçue à Paris comme
Défait les escadrons et gagne les batailles. celle d'un prodige que l'on exa-
i38. L'effelde terreur que pro- gérait encore.
âuisitsur l'ennemi l'action hardie 145. Sans contredit: pourquoi
que venoiont de tenter les Fran- donc le répéter jusqu'à cinq fois,
çois, est éuergiquement décrit dans un si court espace ?
ËPITRE IV. 425
Bientôt on eût vu Skink dans mes vers emporté,
De ses fameux remparts démentir la fierté:
Bientôt... Mais Wurts s'oppose à l'ardeur qui m'anime.
Finissons, il est temps : aussi bien si la rime 15o
Alloit mal à propos m'engager dans Arnheim,
Je ne sais pour'sortir de porte qu'Hildesheim.
Oh ! que le ciel, soigneux de notre poésie,
Grand roi, ne nous fit-il plus voisins de l'Asie!
Bientôt victorieux de cent peuples ailiers, 15!
Tu nous aurois fourni des rimes à milliers.
Il n'est plaine en ces lieux si sèche et si stérile
Qui ne soit en beaux mots partout riche et fertile.
Là, plus d'un bourg fameux par son antique nom,
Vient offrir à l'oreille un agréable son. 160
Quel plaisir de te suivre aux rives du Scamandre ;
D'y trouver d'Ilion la poélique cendre ;
Déjuger si les Grecs, qui brisèrent ses tours,
Firent plus en dix ans que Louis en dix jours !
Mais pourquoi sans raison désespérer ma veine? i85
Est-il dans l'univers de plage si lointaine
Où ta valeur, grand roi, ne te puisse porter,
Et ne m'offre bientôt des exploits à chanter?
Non, non, ne faisons plus de plaintes inutiles :
Puisque ainsi dans deuxmois tu prends quarante villes, 170
Assuré des bons vers dont ton bras me répond,
Te t'attends dans deux ans aux bords de l'Hellespont.

162. Un poète tel que Boileau i63. Cette expression toute


étoit seul capable de trouver le homérique nous transporte avec
premier celte épithète, et de sen- Boileau sur le théâtre même delà
tir tout ce qu'il y a en effet de guerre que les chants d'Homère
poétique, dans ces ruines vénéra- ont immortalisée. Le rapproche-
bles que César parcourait si re-
,
ment des dix ans et des dix jout}s,
ligieusement et qui inspirèrent est un de ces traits fins et délicats
,
à Lucain de si beaux vers : dont personne n'a su mieux que
O saeer, et magnus vatum labor! omnia Boileau assaisonner et faire par-
Eripis, etc. [fato donner
PuAns ix, 080 et suiv. la louange.
, T.
ËPITRE V.
A M. DE GUILLERAGUES*.

LA CONNOISSANCE DE SOI-MÊME.
(1674. —38.)
ESPRIT né pour la cour, et maître en l'art de plaire,
Guilleragues, qui sais et parler et te taire,
Apprends-moi si je dois ou me taire, ou parler;
Faut-il dans la satire encor me signalez',
Et, dans ce champ fécond en plaisantes malices, 5
Faire encore aux auteurs redouter mes caprices ?
Jadis, non sans tumulte, on m'y vit éclater^
Quand mon esprit plus jeune, et prompt à s'irriter,
Aspiroit moins au nom de discret et de sage;
Que mes cheveux plus noirs ombrageoient mon visage : o
Maintenant, que le temps a mûri mes désirs,
Que mon âge, amoureux de plus sages plaisirs,
Bientôt s'en va frapper à son neuvième lustre,
J'airne mieux mon repos qu'un embarras illustre.
Que d'une égale ardeur mille auteurs animés i5
* Cette épître fut composée que le grand-seigneur voulut avoir
en 1674, et publiée l'année sui- le portrait de Louis XIV.
vante. Elle est adressée à l'un des 2. Perse (sal. v), apostrophant
hommes les plus aimables et les un jeune homme qui veut s'ingé-
plus recherchés de la cour de rer, avant le temps, dans le gou-
Louis XIV, le comte deLavergne vernement de l'état, lui demande
de Guilleragues, d'abord premier entre au très choses, s'il saura par-
président de la cour des aides, à ler et se taire à propos : Diccnda
Bordeaux; ensuite secrétaire de iacendaque calles?
la chambre et du cabinet du roi ; 14. Un embarras illustre. Qui
puis enfin ambassadeurà Constan- me mette en évidence, qui attire
tiuople, où la fermeté noble de son sur moi tous les regards. C'est
caractère et de sa conduite donna ici le vrai sens du mot illustre, du
une si haute idée de la puissance latin illustrare, placer au grand
et de la dignité du roi de France , jour.
ÉPITRE V. 125
Aiguisent contre moi leurs traits envenimés;
Que tout, jusqu'àPinchêne, et m'insulte et m'accable:
Aujourd'hui vieux lion je suis doux et traitable;
Je n'arme point contre eux mes ongles émoussés.
Ainsi que mes beaux jours, mes chagrins sont passés : 20
Je ne sens plus l'aigreur de ma bile première,
Et laisse aux froids rimeurs une libre carrière.
Ainsi donc, philosophe à la raison soumis,
Mes défauts désormais sont mes seuls ennemis :
C'est l'erreur que je fuis : c'est la vertu que j'aime. i5
Je songe à me connoître, et me cherche en moi-même.
C'est là l'unique étude où je veux m'attacher.
Que, l'astrolabe en main, un autre aille chercher
Si le soleil est fixe ou tourne sur son axe,
Si Saturne à nos yeux peut faire un parallaxe ; 3o
Que Rohaut vainement sèche pour concevoir
Comment, tout étant plein, tout a pu se mouvoir;
Ou que Bernier compose et le sec et l'humide

17. Il étoit neveu de Voiture, mêmes, tant ils semblent craindre


et n'avoit, à ce qu'il paraît, rien de se rencontrer.
hérité de ses grâces ni de son es- 28. Madame de La Sablière,
prit. Malgré la célébrité de son qui avoit reçu quelques leçons d'a-
oncle, il n'eût jamais été question stronomie du philosophe Bernier,
de lui, s'il ne se fût avisé d'écrire se permit de relever deux fautes
contre Boileau.Ilprit très sérieu- graves dans ce vers et le suivant;
sement ce vers pour une rétrac- elle observa que Vastrolabe n'est
tation de ce que l'auteur du Lutrin point l'instrumentpropre à déter-
avolt dit de lui. miner si le soleilestfixe, ou tourne,
26. Habitez votre àme, tecum sur son axe; et que le mot paral-
habita, ne cessoit derépéter Perse laxe est du genre féminin, et non
(sat. iv, v. 52 ); peut-être serez- du masculin.
vous effrayéde la trouver si chéti- 3o. C'est l'arc compris entre
vement meublée : noris quam sit le lieu véritable et le lieu apparent
tibi curta supellex. (Ibid.) Eh bien! de l'astre qu'on observe. De la
ce sera pour vous une raison de préposition grecque irapà, et du
plus de l'enrichir des qualités qui verbe àXXàTTU je change.
lui manquent, et dont vous ne 32. Ces vers ne valent guère
soupçonnez même pas l'absence. mieux que les vains systèmes dont
Mais c'est précisément ce qui épou- ils s'occupent. C'est Pope, c'est
vante la plupart des hommes : on Voltaire qu'il faut ouvrir, pour
diroit qu'ils se font peur à eux- trouver la poésie élevée à la hau-
126 ËPITRE V.
Des corps ronds et crochus errant, parmi le vide :
Pour moi, sur cette mer qu'ici-bas nous courons, 35
Je songe à me pourvoir d'esquif et d'avirons,
A régler mes désirs, à prévenir l'orage,
Et sauver, s'il se peut, ma raison du naufrage.
C'est au repos d'esprit que nous aspirons tous.;
Mais ce repos heureux se doit chercher en nous. ,o
Un fou rempli d'erreurs, que le trouble accompagne,
Et malade à la ville ainsi qu'à la campagne,
En vain monte à cheval pour tromper son ennui :
Le chagrin monte en croupe, et galope avec lui.
Que crois-tu qu'Alexandre, en ravageant la terre, 45
Cherche parmi l'horreur, le tumulte et la guerre ?
Possédé d'un ennui qu'il ne sauroit dompter,
Il craint d'être à soi-même, et songe à s'éviter.
C'est là ce qui l'emporte aux lieux où naît l'aurore,
Où le Perse est brûlé de l'astre qu'il adore. 5o
De nos propres malheurs auteurs infortunés,
Nous sommes loin de nous à toute heure entraînés.
A quoi bon. ravir l'or au sein du nouveau monde?
Le bon>ieur tant cherché sur la terre et sur l'onde
^*'t ici, comme aux lieux où mûrit le coco, 5S
Et se trouve à Paris de même qu'à Cusco :
On me le tire point des veines du Potose.
Qui Y.it content de rien, possède toute chose.
leur des découvertes qui ont il- ftam cornes atra prcmit{cura),sequiturqtre
l'ugaceni.
lustré la physique et l'astrono- &/,. Hélas! où donc chercher, uù trouver
mie modernes. le bonheur? [lanature:
En tous lieux, en tout temps , dans toute
44. C'est de deux passages Nulle part tout entier, partout avec me-
d'Horace, habilement réunis, que sure, [auteur.
Boileau a composé ce beau vers. Et partout passager, hors dans son seul
VOLT. Disc.sur l'égaillé (tes coitditiout.
Le premier (liv. III. od.i, v. 40) 5 8.C'est le contraire de l'avare :
lui a fourni l'image du Chagrin,
Moins riche de ce qu'ilpossèdc.
montant en croupe derrière le Que pauvre de ce quîil n'a uns.
cavalier : J.-B. Rouss., liv. u, od. 11.
-Post equitem sedet atra cura. Ou, comme dit Juvénal, sat. xtv ,
mais c'est dans le second (liv. II,
i3c,:
sat. vu, v. n5), qu'il a puisé le
v.
trait qui achève si heureusement Crescit amor nunvmi, quantum ipsa peeu-
nia crescit ;
le tableau • Et minus hauc opUt, qui non liabet.
ËPITRE V. <27
Mais, sans cesse ignorants de nos propres besoins ,
Nous demandons au ciel ce qu'il nous faut le moins. 60
Oh ! que si cet hiver un rhume salutaire,
Guérissant de tous maux mon avare beau-père,
Pouvoit, bien confessé, l'étendre en un cercueil,
Et remplir sa maison d'un agréable deuil!
Que mon âme, en ce jour de joie et d'opulence, 65
D'un superbe convoi plaindroit peu la dépense !
Disoit le mois passé, doux, honnête, et soumis,
L'héritier affamé de ce riche commis
Qui, pour lui préparer celte douce journée,
Tourmenta quarante ans sa vie infortunée. 70
La mort vient de saisir le vieillard calarrheux :
Voilà son gendre riche ; en est-il plus heureux ?
Tout fier du faux éclat de sa vaine richesse,
Déjà nouveau seigneur il vante sa noblesse.
Quoique fils de meunier, encor blanc du moulin, 75
Il est prêt à fournir ses titres en vélin.
En mille vains projets à toute heure il s'égare :
Le voilà fou, superbe, impertinent, bizarre,
Rêveur, sombre, inquiet, à soi-même ennuyeux.
Il vivroit plus content, si, comme ses aïeux, 80
Dans un habit conforme à sa vraie origine,
Sur le mulet encore il chargeoit la farine.
Mais ce discours n'est pas pour le peuple ignorant,
Que le faste éblouit d'un bonheur apparent.
L'argent, l'argent, dit-on ; sans lui tout est stérile : 85
La vertu sans l'argent n'est qu'un meuble inutile.
L'argent en honnête homme érige un scélérat;
L'argent seul au. palais peut faire un magistrat.
61. C'est le voeu impie de cet il lui en coûter les frais d'un cou
•avide héritier, qui demande tout voi magnifique :
haut à Jupiter, et de manière Olsi
qu'on l'entende, un bon esprit, Ebullit patrut proeclarum-funus!
Passe. saL il, T. 9.
de la réputation, des sentiments 86. Sans doute; on la vante,
d'honneur : mens bona, Jama, mais on la laisse se morfondre.
fides! mais qui implore tout bas Probitas laudatur, et algct. {Jtr-
le dieu, pour en obtenir la mort VÉH., sat. 1, v. 74.)
prompte de son cher oncle, dût- 87. Le satirique latin s'éton-
•128 ËPITRE V.
Qu'importe qu'en tous lieux on me traite d'infâme ?
Dit ce fourbe sans foi, sans honneur, et sans âme ; 90
Dans mon coffre, tout plein de rares qualités,
J'ai cent mille vertus en louis bien comptés.
Est-il quelque talent que l'argent ne me donne ?
C'est ainsi qu'en son coeur ce financier raisonne.
Mais pour moi, que l'éclat ne sauroit décevoir, 9»
Qui mets au rang des biens l'esprit et le savoir,
J'estime autant Patru, même dans l'indigence,
Qu'un commis engraissé des malheurs de la France.
Non que je sois du goût de ce lâche insensé,
Qui, d'un argent commode esclave embarrassé, 10e
Jeta tout dans la mer pour crier : Je suis libre !

noit que des autels ne fussent riche d'expression, que s'engrais-


point encore érigés à la majesté ser du sang.
de ce perfide Argent, divinité alors
99. Diogène Laërce rapporte
si révérée dans Rome : (liv. II, p. i3g) que l'esclave
Quandoquidcm inter nos sanclhsima dioi- d'Aristippe, pliant un jour sous
tiarum le faix d'une somme considérable,
Najestas; ctsi, /unestd Pecunia, tcmplo
Nondum habitas, etc. Jev., sat. I, v. 11 a. «Jette ce que tu as de trop, lui
89. Qu'importe en effet? quid « dil le philosophe, et n'en garde
enim salfis infamia nummisl (id. " que ce que tu peux en psrter. »
ibid., v. 48.) Qu'est-ce que l'in- Mais ce n'étoit de sa part qu'une
famie pourvu que l'argent reste ? boutade du moment, car jamais
,
94. C'étoit ainsi que raisonnait homme ne fut plus ami des plai-
également l'avare athénien cité sirs, et de l'argent qui les pro-
,
par Horace, liv. I, sat. 1, v. 66: cure, que le philosophe Aristippe.
Populus me sihilat; at mihi plaudo Aussi Horace (liv. II, sat. m,
ïpse domi, simul ac nummos conlemplor
v. 100) ne cite-t-il ce trait que
in areâ.
Mais les cent mille vertus, en pour l'opposer à la conduite, aussi
louis bien comptés, n'appartien- insensée dans son genre, de l'a-
nent qu'à Boileau. vare Staterius.
97. Cette expression étoit trop 101. Quel est donc l'homme
belle pour échapper à Voltaire : vraiment libre ? demande Horace
il a dit dans Nanine, act. III, se. vi : ( liv. II, sat. vu, v. 83 et suiv.),
J'estime plus un vertueux soldat. Quisnam igitur liber? et Dave lui
Qui de son sang sert son prince et l'état, répond
Qu'un important.que sa lâche industrie :
Éngraiue en paix du sang de la patrie. Sapiens, sibi qui imperiosus:
Qucm ncque paupcries,neque mors,ncqu e
Mais s'engraisser des malheurs est vincula terrent, etc.
bien plus fort de pensée, et plus C'est la doctrine des stoïciens, si
ËPITRE V. 129
De la droite raison je sens mieux l'équilibre :
Mais je tiens qu'ici-bas, sans faire tant d'apprêts,
La vertu se contente et vit à peu de frais.
Pourquoi donc s'égarer en des projets si vagues ? io5
Ce que j'avance ici, crois-moi, cher Guilleragues,
Ton ami dès l'enfance ainsi l'a pratiqué.
Mon père, soixante ans au travail appliqué,
En mourant me laissa, pour rouler et pour vivre,
Un revenu léger, et son exemple à suivre. 11<>
Mais bientôt amoureux d'un plus noble métier,
Fils, frère, oncle, cousin, beau-frère de greffier,
Pouvant charger mon bras d'une utile liasse,
J'allai loin du Palais errer sur le Parnasse.
La famille en pâlit, et vit en frémissant 115
Dans la poudre du greffe un poète naissant :
On vit avec horreur une muse effrénée
Dormir chez un greffier la grasse matinée.
Dès lors à la richesse il fallut renoncer:
Ne pouvant l'acquérir, j'appris à m'en passer ; 120
Et surtout redoutant la basse servitude,

bien exposée par Cicéron dans le cer dans une ville telle queRome :
Paradoxe, Ô'TI o't mipoi ÈXsûOEpot. Jpse mihi custos incorruptissimus 1
Distinguant avec soin la liberté ii2. Fils de Gilles Boileau,
civile, de la liberté morale, ilspo- greffier du conseil de la grand'
soient en principe que tous les chambre. Frère de Jérôme Boi-
hommes vicieux étoient esclaves. leau, qui exerça la même charge.
108. Cet hommage solennel- Oncle de Dongois, greffier de l'au-
lement rendu à la mémoire d'un dience de la grand' chambre. Cou-
père vertueux, rappelle l'un des sin du même Dongois, qui épousa
plus beaux morceaux d'Horace, ce- une cousine germaine du poète.
lui qui l'honore le plus aux yeux Beau-frère de Sirmond, greffier
de tous les lecteurshonnêtes : c'est du conseil, après Jérôme Boileau.
le passage de la satire vi, v. 71 et 118. Quel scandale, en effet:
suiv., où il retrace avec une si ten- dormir chez un greffier .' et y en-
dre reconnoissancetous les sacrifi- graisser, pour ainsi dire, la ma-
ces que cet excellent père s'étoit im-
tinée, d'heures prises bien avant
posés, pour donner une bonne édu- sur le jour! Régnier avoit dit
-
cation à ce fils chéri ; pour sau- avant Boileau, sat. vi :
ver surtout sa jeunesse des périls Ha ! que c'est chose belle, et fort bien or-
nombreux qui pouvoient la mena- donnée
,
Dormir dedans un lit la grass? maliiié/. ',
6.
-ISO ËPITRE V.
La libre vérité fut toute mon étude.
Dans ce métier, funeste à qui veut s'enrichir,
Qui l'eût cru que pour moi le sort dût se fléchir ?
Mais du plus grand des rois la bonté sans limite, 125
Toujours prête à courir au-devant du mérite,
Crut voir dans ma franchise un mérite inconnu,
Et d'abord de ses dons enfla mon revenu.
La brigue ni l'envie à mon bonheur contraires,
Ni les cris douloureux de mes vains adversaires, i3o
Ne purent dans leur course arrêter ses bienfaits.
C'en est trop : mon bonheur a passé mes souhaits.
Qu'à son gré désormais la fortune me joue ;
On me verra dormir au branle de sa roue.
Si quelque soin encore agite mon repos, i35
C'est l'ardeur de louer un si fameux héros.
Ce soin ambitieux me tirant par l'oreille,
La nuit, lorsque je dors, en sursaut me réveille;
Me dit que ces bienfaits, dont j'ose me vanter,
Par des vers immortels ont dû se mériter. 140
C'est là le seul chagrin qui trouble encor mon âme.
Mais si, dans le beau feu du zèle qui m'enflamme,
Par un ouvrage enfin des critiques vainqueur,
Je puis sur ce sujet satisfaire mon coeur,
Guilleragues, plains-toi de mon humeur légère, 1 \ t>
Sijamais, entraîné d'une ardeur étrangère,
Ou d'un vil intérêt reconnoissant la loi,
Je cherche mon bonheur autre part que chez moi.

i2a. C'étoit également celle récompenser : ils courent ici au-


d'Horace (liv. I, ép. 1, v. 11) : devant de celui de Boileau ; et le
Quid verum atque decens, euro et rogo, et fait est, qu'avec tout ce qu'il falloit
oniuis in hoc sum.
125. L'éloge du roi ne pouvoit pourles^nériter, il eut la gloire de
èu-e plus naturellement amené. les
obtenir sans les avoir sollicités.
Boileauavoit fait de l'art des transi- 134. Imitation fort embellie de
tions une étude particulière : aussi, deux vers de Corneille , que l'on
le possédoit-il à merveille : junc- ne serait pas tenté d'aller cher-
tura callidus .(PERSE, sat.v, v. 14. ) cher dans l'Illusion comique, acte
131. Nous avons déjà vu (épî- V, se. v :
tre t) les bienfaits du roi aller en Ainsi de notre espoir la fortune se /'nue :
foule chercher le mérite pour le Tout s'élève et s'abaisse au branle de la
roue.
ÉPITRE VI.
A M. DE LAMOIGNON \
LES PLAISIRS DES CHAMPS.
(1677-— 4'.)

Oui, Lamoignon, je fuis les chagrins de la ville,


Et contre eux la campagne est mon unique asile.
Du lieu qui m'y retient veux-tu voir le tableau?
C'est un petit village, ou plutôt un hameau,
Bâti sur le penchant d'un long rang de collines, 5
D'où l'oeil s'égare au loin dans les plaines voisines.
La Seine, au pied des monts que son flot vient laver,
Voit du sein de ses eaux vingt îles s'élever,
Qui, partageant son cours en diverses manières,
D'une rivière seule y forment vingt rivières. 10
Tous ses bords sont couverts de saules non plantés,
Et de noyers souvent du passant insultés.
Le village au- dessus forme un amphithéâtre :
L'habitant ne connoît ni la chaux ni le plâtre ;
Et dans le roc, qui cède et se coupe aisément, i5
Chacun sait de sa main creuser son logement.
La maison du seigneur, seule un peu plus ornée,
Se présente au dehors de murs environnée.
Le soleil en naissant la regarde d'abord,
* Chrétien-Françoisde Lamoi- 3. Horace, liv. I, ép. aevi, v. 4 :
gnon , fils aine du premier prési- Scribetur tibi forma loquaciter et -situ*
dent, qui figure dans le Lutrin agri.
sous le nom d'Aristc, et grand- 12. Ovide fait parler ainsi le
père de l'immortel Malesherbes, noyer lui-même, dans la jolie,
naquit à Paris, le 26 juin 1864. mais un peu longue élégie, inti -
Ami éclairé des lettres, il fut in- tulée de Nuce :
timement lié avec Bourdaloue, Nux ego juncta vi.c,quumsim sine crimî-
ne vitas,
Racine, Boileau, etc., et méritoit A populo^saxis prsetereuntepetor 1
les éloges que lui donne le poète 19. Horace, dans l'épitredéjà
dang cette Épître. citée, vers 5, décrit ainsi l'expo-
i32 ËPITRE VI.
Et le mont la défend des outrages du nord. 20
C'est là, cher Lamoignon, que mon esprit tranquille
Met à profit les jours que la Parque me file.
Ici dans un vallon bornant tous mes désirs,
J'achète à peu de frais de solides plaisirs.
Tantôt, un livre en main, errant dans les prairies, 25
J'occupe ma raison d'utiles rêveries :
Tantôt, cherchant la fin d'un vers que je construi,
Je trouve au coin d'un bois le mot qui m'avoit fui ;
Quelquefois, aux appâts d'un hameçon perfide,
J'amorce en badinant le poisson trop avide ; 3»
Ou d'un plomb qui suit l'oeil, et part avec l'éclair,
Je vais faire la guerre aux habitants de l'air.
Une table au retour, propre et non magnifique,
Nous présente un repas agréable et rustique :
Là, sans s'assujétir aux dogmes du Broussain, 35
Tout ce qu'on boit est bon, tout ce qu'on mange est sain ;
La maison le fournit, la fermière l'ordonne,
Et mieux que Bergerat l'appétit l'assaisonne.
O fortuné séjour! ô champs aimés des cieux!
Que, pour jamais foulant vos prés délicieux, 40
Ne puis-je ici fixer ma course vagabonde,
Et connu de vous seuls oublier tout le monde !
sition de sa petite propriété (fun- Secondé d'un plomb rapide
dus meus) à la campagne: Ensanglanter le retour
De quelque lièvre timide ?
Continu! montes nisî dissocientur opacâ 3 7. Martial loue et envie (liv.
, dextrum
Valle; sed ut veniens latus adspi-
ciat sol, I, épigr, I.VI ,) le bonheur de ce-
Loevum dîscedens curru fugiente vaporet. lui, [sas.
28. Cet hémistiche pittoresque Pinguis inîequales onerat cui villioa men-
saisit, pour ainsi dire, au passage, Et sua non emplus préparât ova cinis.
le mot inopinément rencontré. 39. Horace, sat. VI, liv. H,
29. Il faudrait à l'appât. On v. 60.
confond trop souvent ces deux Orus.' quandoego te aspiciam?quandoque
mots. licebit, [tihus horis,
Nunc veterum libris, nunc somno et incer-
3i. Heureux imitateur d'un rjucerc sollicita; jucunda oblivia vitie
1J

grand maître, et devenu digne à 42. Delille, qui se proposoit


son tour d'être imité, J.-B. Rous- de traduire, et non d'imiter sim-
seau a dit dans son ode à l'abbé plement Horace, a reproduit ce
Courtin (liv. II, ode 11) : passage de la manière suivante ,
Vas-tu, des l'aube du jour, dans l'Homme des Champs :
ËPITRE VI. •153
Mais à peine, du sein de vos vallons chéris
Arraché malgré moi, je rentre dans Paris,
Qu'en tous lieux les chagrins m'attendent au passage. 45
Un cousin, abusant d'un fâcheux parentage,
Veut qu'encor tout poudreux, et sans me déboîter,
Chez vingt juges pour lui j'aille solliciter :
Il faut voir de ce pas les plus considérables ;
L'un demeure au Marais, et l'autre aux Incurables. 5o
Je reçois vingt avis qui me glacent d'effroi :
Hier, dit-on, de vous on parla chez le roi,
Et d'attentat horrible on traita la satire.—
Et le roi, que dit-il ? — Le roi se prit à rire.
Contre vos derniers vers on est fort en courroux : 55
Pradon a mis au jour un livre contre vous ;
Et chez le chapelier du coin de notre place,
Autour d'un caudebec j'en ai lu la préface.
L'autre jour sur un mot la cour vous condamna :
Le bruit court qu'avant-hier on vous assassina : 6«
Un écrit scandaleux sous votre nom se donne :
D'un pasquin qu'on a fait, au Louvre on vous soupçonne.
Moi?—Vous : on nous l'a dit dans le Palais-Royal.

O champs ! unies amis! quand vous ver- 58. C'est par métonymie que le
rai-je encore? [sommeil, poète donne ici au chapeau même
Quand pourrai-je, tantôt goûtant un doux
Etdes bons vieux auteurs amusantmon ré- le nom de la ville ( Caudebec ) où
veil ; [meures, il a été fabriqué.
Tantôt ornant sans art mes rustiques de-
Tantôt laissant couler mes indolentesheu- 62.0nappeloitalors pasquins,
res.
Boire l'heureux oubli des soins tumultueux.
comme nous avons depuis nommé
Ignorerlesbumains, etvivre ignoré d'eux! pamphlets (terme emprunté de
5o. Cette maison existe encore l'anglois ), ces feuilles injurieuses •
au même lieu : on l'a réservée que la malignité a le tort d'ac-
pour les femmes. cueillir, quand elle n'a pas celui
55. L'Épître à Racine, compo- de les inspirer.
sée la même année que celle-ci, Ce pasquin prétendu étoit le
mais publiée plusieurs mois avant. fameux sonnet contre le duc de
56. Ou plutôt contre lui; car Nevers , calomnieusement attri-
c'étoit sa Phèdre, qu'il avoit im- bué à Boileau et à Racine, et
primée accompagnée d'une Pré- parodié sur celui que madame
face qui ,
est, après les vers de la Deshoulières avoit fait contre la
,
pièce, ce qu'il y a au monde de Phèdre de Racine. Voyez l'Epître
plus plaisant. suivante.
fin- ÉPI TUE vi.
Douze ans sont écoulés depuis le jour fatal
Qu'un libraire, imprimant les essais de ma plume, 65
Donna, pour mon malheur, un trop heureux volume.
Toujours, depuis ce temps, en proie aux sots discours,
Contre eux la vérité m'est un foible secours.
Vient-il de la province une satire fade,
D'un plaisant du pays insipide boutade ? 70
Pour la faire courir on dit qu'elle est de moi :
Et le sot campagnard le croit de bonne foi.
J'ai beau prendre à témoin et la cour et la ville :
Non ; à d'autres, dit-il; on connoît votre style.
Combien de temps ces vers vous ont-ils bien coûté?— 7.5
Ils ne sont point de moi, monsieur, en vérité :
Peut-on m'attribuer ces sottises étranges?—
Ah! monsieur, vos mépris vous'servent de louanges.
Ainsi, de cent chagrins dans Paris accablé,
Juge si, toujours triste, interrompu, troublé, 80
Lamoignon, j'ai le temps de courtiser les muses !
I.e monde cependant se rit de mes excuses ;
Croit que, pour m'inspirer sur chaque événement,
Apollon doit venir au premier mandement.
Un bruit court que le roi va tout réduire en poudre, 85
Et dans Valencienne est entré comme un foudre;
72. Les ennemis de Boileau, personnage de l'empire après Au-
merveilleusementsecondés par l'a- guste, lui donnoient en.public la
vidité des libraires, avoient grossi réputation d'un homme d'impor-
son recueil de quelques satires, tance, et nécessairement initié
que la malice des uns et l'igno- dans tous les mystères du cabinel.
rance des autres s'obsthioient à lui Aussi,
attribuer. Les compliments qu'il Quicumquc obvius est, me consulit. — O
boue (nam te [oportctl
recevoit quelquefois à ce sujet lui Scire , Deos quoniam propius contingis
donnoient, avec raison, plus d'hu- Numquid de Daeisaudisti?— Nilequidem.,
Semper eris dcrisor ! etc. [ — Ut-tu
meur que les critiques de ses meil- 81. C'est la raison que donne
leurs ouvrages.
Horace de son silence, à son ami
74. L'idée et la forme de ce JulinsElorus, liv. II, ép.rr, v. 79:
dialogue sont empruntées d'Ho-
Tu nteintcr strcpitus nocturnos atque diur-
race (liv. II, sat. vi, v. 51 et nos [tum ?
suiv. ) ; mais l'objet est différent Vis canere et contracta sequi vestigia va-
,
dans le poète latin. Ses relations 86.L'expression est entré comme
amicales avec Mécène, le premier un foudre, a paru à la fois foible et
ËPITRE VI. -135
Que Cambrai, des François l'épouvantable écueil,
A vu tomber enfin ses murs et son orgueil;
Que, devant Saint-Omer, Nassau, par sa défaite,
De Philippe vainqueur rend la gloire complète. 90
Dieu sait comme les vers chez vous s'en vont couler !
Dit d'abord un ami qui veut me cajoler;
Et, dans ce temps guerrier et fécond en Achilles,
Croit que l'on fait les vers comme l'on prend les villes.
Mais moi, dont le génie est mort en ce moment, y5
Je ne sais que répoudre à ce vain compliment;
Et, justement confus démon peu d'abondance,
Je me fais un chagrin du bonheur de la France.
Qu'heureux est le mortel qui, du monde ignoré,
Vit content de soi-même en un coin retiré; mo
Que l'amour de ce rien qu'on nomme renommée
N'a jamais enivré d'une vaine fumée ;
Qui de sa liberté forme tout son plaisir,
Et ne,rend qu'à lui seul compte de son loisir !
11 n'a point à souffrir d'affronts ni d'injustices, io5
Et du peuple inconstant il brave les caprices.
Mais nous autres faiseurs de livres et d'écrits,
Sur les bords du Permesse aux louanges nourris,
Nous ne saurions briser nos fers et nos entraves.
enflée : foible, parce que l'action rive du mot cage, par allusion,
rapide de la foudre n'est point sans doute, aux petites mignardi-
caractérisée par le verbe entrer; ses usitées pour inviter l'oiseau à
et enflée, parce qu'il y a exagé- entrer dans la cage, ou l'y rap-
ration dans la métaphore. peler quand il l'a quittée.
90. La bataille de Cassel, où le g4. La rapidité des conquêtes
prince d'Orange, qui veuoit se- de Louis XIV juslifioil cet éloge,
courir Saiut-Omer, fut complète- déjà reproduit plus d'une fois, et
ment battu par Monsieur, frère toujours avec une grâce nouvelle.
unique de Louis XIV, le 11 avril. 107. Tout ce morceau est évi-
Cambrai s'étoit rendu au roi peu demment emprunté de ce beau
de jours auparavant. passage du plaidoyer d'Horace,
92. Autrefois cageoler: c'est dans ia tragédie de ce nom, acte
amadouer une personne par des V, se. 11. II s'agit de l'injustice du
propos flatteurs et obligeants, peuple à l'égard des hommes su-
dans l'intention d'obtenir ce que périeurs :
l'on désire d'elle. Furetière le dé- Après une action pleine, haute, éclatante
436 ËPITRE VI.
Du lecteur dédaigneux honorables esclaves. uo
Du rang où notre esprit une fois s'est fait voir,
Sans un fâcheux éclat nous ne saurions déchoir.
Le public, enrichi du tribut de nos veilles,
Croit qu'on doit ajouter merveilles sur merveilles.
Au comble parvenus il veut que nous croissions : n5
Il veut en vieillissant que nous rajeunissions.
Cependant tout décroît ; et moi-même à qui l'âge
D'aucune ride encor n'a flétri le visage,
Déjà moins plein de feu, pour animer ma voix
J'ai besoin du silence et de l'ombre des bois : 12»
Ma muse, qui se plaît dans les routes perdues,
Ne sauroit plus marcher sur le pavé des rues.
Ce n'est que dans ces bois, propres à m'exciter,
Qu'Apollon quelquefois daigne encor m'écouter.
Ne demande donc plus par quelle humeur sauvage 125
Tout l'été, loin de toi, demeurant au village
J'y passe obstinément les ardeurs du Lion,,
Et montre pour Paris si peu de passion.
C'est à toi, Lamoignon, que le rang,'la naissance,
Le mérite éclatant, et la haute éloquence, i3o
Appellent dans Paris aux sublimes emplois,
Qu'il sied bien d'y veiller pour le maintien des lois.
Tu dois là tous tes soins au bien de ta patrie :

Tout ce qui brille moins rempli! mal son de l'injustice. Il y en auroit eu


,
attente; [tous lieux.
11 veut qu'on soit égal en tout temps, en
par exemple, à demander à Ra-
11 n'examine point si lors on pouvoit
cine un chef-d'oeuvre supérieur à
mieux, [veille, celui à'Athalie; à exiger de Boi-
Ni que s'il ne voit pas sans cesse une nier.
L'occasion est moindre,et la vertu pareille: leau quelque chose de mieux que
Son injustice accable et détruit les grands l'Art poétique et le Lutrin.
noms. [seconds;
L'honneur des premiers faits se perd par les
Et quand la renommée a passé l'ordinaire.
120. L'auteur rentre habile-
Si l'on ne veut déchoir, il ne faut plus rien ment dans son sujet qu'il sem-
faire. bloit avoir abandonné, et dont il
115. C'estle plus bel hommage va faire sortir avec tant de grâce
que la reconnoissancepuisse ren- et d'adresse l'éloge de Lamoignon.
dre au génie ; mais il doit avoir des i32. Allusions aux fonctions
bornes, sans quoi la reconnois- d'avocat général, que ce grand
sance ne seroit plus que de l'in- magistrat remplissoit avec tant de
gratitude ; et son hommage, que zèle, de succès, et une prédilec-
ËPITRE VI. -137

Tu ne t'en peux bannir que l'orphelin ne crie;


Que l'oppresseur ne montre un front audacieux : 135
Et Thémis pour voir clair a besoin de tes yeux.
Mais pour moi, de Paris citoyen inhabile,
Qui ne lui puis fournir qu'un rêveur inutile,
Il me faut du repos, des prés et des forêts.
Laisse-moi donc ici, sous leurs ombrages frais 140
Attendre que septembre ait ramené l'automne,
Et que Cérès contente ait fait place à Pomone.
Quand Bacchus comblera de ses nouveaux bienfaits
Le vendangeur ravi de ployer sous le faix,
Aussitôt ton ami, redoutant moins la ville, i.',5
T'ira joindre à Paris, pour s'enfuir à Bâville.
Là, dans le seul loisir que Thémis t'a laissé,
Tu me verras souvent à te suivre empressé,
' Pour monter à cheval rappelant
mon audace,
Apprenti cavalier galoper sur ta trace. 15e
Tantôt sur l'herbe assis, au pied de ces coteaux
Où Polycrène épand ses libérales eaux,
Lamoignon, nous irons, libres d'inquiétude,
Discourir des vertus dont tu fais ton étude;
Chercher quels sont les biens véritables ou faux; i55
Si l'honnête homme en soi doit souffrir des défauts;
Quel chemin le plus droit à la gloire nous guide,

tion si marquée, qu'il les exerça jouit, sous ce rapport, d'une célé-
huit ans encore, après qu'il eut été brité classique :
fait président à mortier, et ne s'en Quadrupedante putrem sonitu qu^tit
un-
démit qu'en 1707, deux ans avant gula campum. £neid., vm, v. 576
sa mort. i52. Fontaine à une demi-
i34. J.-B. Rousseau, dans son lieue de Bâville; ainsi nommée,
ode au comte de Zinzindorf: à cause de l'abondancede ses eaux;
.
Bientôt l'état, privé d'une de ses colonnes, dos deux mots grecs TCOÂUÇ et
Se plaindroit d'un repos qui trabiroit le xr/îv/i.Les
sien : [donnes ! PP. Commire etRapin
L orphelin te crieroit : hélas ! tu m'aban- lui ont, comme Despréaux, payé
Je perds mon plus ferme soutien. leur tribut d'éloges. C'étoit l'Hip-
i5o. On a remarqué que le pocrène de Parnasse.
étoit ce nouveau
temps de galop du cheval
aussi bien exprimé par le mouve- 15 5. Ces graves et solides en-
ment et la cadence de ce vers, tretiens étoient bien plus du goût
que par celui-ci de Virgile, qui d'Horace, que les futiles sujets de
(38 ËPITRE VI.
Ou la vaste science, ou la vertu solide.
C'est ainsi que chez toi tu sauras m'attacher.
Heureux si les fâcheux, prompts à nous y chercher, 160
N'y viennent point semer l'ennuyeuse tristesse !
Car, dans ce grand concours d'hommes de toute espèce,
Que sans cesse à Bâville attire le devoir,
Au lieu de quatre amis qu'on altendoit le soir,
Quelquefois de fâcheux arrivent trois volées, 165
Qui du parc à l'instant assiègent les allées.
Alors sauve qui peut: et quatre fois heureux,
Qui sait pour s'échapper quelque antre ignoré d'eux !
conversation qui amusent l'oisi- 168. Ce petit trait de satire
veté des cercles de la ville : contre les fâcheux termine agréa-
Ergo blement la pièce, et ramène le
Serrao oritur, uondevillis domihusve alie- style au ton simple et familier de
nis ; [gis ad nos
îiec,male necne Lepos sallct ; sed quod ma. l'épître.
Pertiuet, et nescire matuin est, agitamus.
Liv. il, sat. vi, v. 70.
ËPITRE VIL
A RACINE \

L'UTILITÉ DES ENNEMIS.


(1677.—41.)
QUE tu sais bien, Racine, à l'aide d'un acteur,
Émouvoir, étonner, ravir un spectateur !
Jamais Iphigénie, en Aulide immolée,
N'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée,
Que dans l'heureux spectacle à nos yeux étalé 5
En a fait, sous son nom, verser la Champmeslé.
Ne crois pas toutefois, par tes savants ouvrages,
Entraînant tous les coeurs, gagner tous les suffrages.
Sitôt que d'Apollon un génie inspiré
Trouve loin du vulgaire un chemin ignoré, 10

"Les deux plus grands poètes époque, c'est que la même aimée
du siècle d'Auguste, Horace et où Racine confirmoit par uu chef-
Virgile, avoient donné les pre- d'oeuvre la gloire déjàsi justement
miers l'exemple de l'inaltérable acquise à l'auteur à'Andromaquc,
amitié qui unit depuis Racine et de Britannicus, de Bajazet, et de
Boileau,On serait -même tenté de Mitiiridate, Corneille donnoit Su-
croire que les deux poètes fran- rêna, la dernière, et la plus mé-
çois s'étoieut proposé l'imitation diocre assurément de ses produc-
de ces grands modèles, si l'on ne tions.
savoit que les âmes faites pour s'en- 6. Marie-Desmares, femmedu
tendre n'ont besoin, pour se rap- comédien Champmeslé, éloit née
procher, ni de conseils, ni d'exem-à Rouen en 1644, et débuta à
ples. Paris, dans la troupe de Bourgo-
3. \JIphigénie de Racine fut gne eu 1670, par le rôle d'Hcr-
,
jouée à Paris le 31 décembre 1674, mione. Elle créa successivement
date bien capable d'induire en er- Bérénice, Roxane, Monimc, Iphi-
reur les biographes qui ont re- génie, et Phèdre, avec les leçons,
porté cette première représenta- et presque sous la dictée musicale
tion à l'année suivante. Ce qu'il de Racine, qui en fit bientôt la
y a de plus remarquabledans cette meilleure actrice de son temps.
i;io ËPITRE VII.
En cent lieux contre lui les cabales s'amassent;
Ses rivaux obscurcis autour de lui croassent;
Et son trop de lumière, importunant les yeux,
De ses propres amis lui fait des envieux.
La mort seule ici-bas, en terminant sa vie, i5
Peut calmer sur son nom l'injustice et l'envie;
Faire au poids du bon sens peser tous ses écrits,
Et donner à ses vers leur légitime prix.
Avant qu'un peu de terre, obtenu par prière,
Pour jamais sous la tombe eût enfermé Molière, 20
Mille de ses beaux traits, aujourd'hui si vantes,
Furent des sots esprits à nos yeux rebutés.
L'Ignorance et l'Erreur à ses naissantes pièces,
En habits de marquis, en robes de comtesses,
Venoient pour diffamer son chef-d'oeuvre nouveau, 25

12. C'est la pensée et même le poids de l'excommunication


l'expressiondePindare (Olymp.n, lancée contre la profession qu'il
v. 157), où il compare les cla- exerçoit. Le curé de Saint-Eus-
meurs de l'Envie aux croassements taehe, sa paroisse, lui refusoit en
des corbeaux contre l'oiseau de conséquence la sépulture ecclé-
Jupiter : siastique : mais le roi engagea
KdpaxEç iùc, l'archevêque de Paris à prévenir
Âxpavra yapus'f/.ev, un scandale; et Molière fut en-
Atô; irpôç ôpvtxa OEÏOV. terré au cimetière Saint-Joseph,
13. Voilà ce que ne pardonne devenu depuis Marché S.-Joseph.
pas l'envieuse médiocrité: 23. L'Ignorance et l'Erreur
Urit enim fulgore suo , qui prtegravat ar- personnifiées, et
assistant aux piè-
Infrase positas. [tes ces de Molière en habits de mar-
HOR-, liv. II, ép. 1, v. 13. quis, en robes de comtesses, ca-
15.De tous les monstres qu'Her- ractérisent parfaitement l'espèce
cule eut à combattre, une triste d'ennemis et le de criti-
, genre
expérience le convainquit, dit qui harcelèrent si long-
ques
Horace, que l'Envie est le seul temps ce grand homme, et ceux
dont on ne triomphe que par la qui attaquèrent ensuite Racine.
mort : L'hôtel de Bouillon n'eut rien à
Durant qui contudit Hydram, envier à l'hôtel de Rambouillet:
r.omperit Tnvidiamsupremo Une domari.
18.Horace, au même endroit: mais Molière opposa à ses détrac-
Extinctus amabitur idem. teurs une fermeté, une constance
20. Ce fut le vendredi 17 fé- que Racine n'avoit pas, ou ne
vrier 1673, à dix heures du soir, chercha pas, du moins, à dé-
que mourut ce grand homme, sous ployer dans cette circonstance.
ËPITRE VII. tfft
Et secouoient la tête à l'endroit le plus beau.
Le commandeur vouloit la scène plus exacte;
Le vicomte indigné sortoit au second acte :
L'un, défenseur zélé des bigots mis en jeu,
Pour prix de ses bons mots le condamnoit au feu; 3o
L'autre, fougueux marquis, lui déclarant la guerre,
Vouloit venger la cour immolée au parterre.
Mais, sitôt que d'un trait de ses fatales mains,
La Parque l'eut rayé du nombre des humains,
On reconnut le prix de sa muse éclipsée: 35
L'aimable comédie, avec lui terrassée,
En vain d'un coup si rude espéra revenir,
Et sur ses brodequins ne put plus se tenir.
Tel fut chez nous le sort du théâtre comique.
Toi donc qui, t'élevant sur la scène tragique, 40
Suis les pas de Sophocle, et, seul de tant d'esprits,
De Corneille vieilli sais consoler Paris,
Cesse de t'étonner si l'envie animée,
Attachant à ton nom sa rouille envenimée,
La calomnie en main, quelquefois te poursuit. 45
En cela, comme en tout, le ciel qui nous conduit,
Racine, fait briller sa profonde sagesse.
Le mérite en repos s'endort dans la paresse ;
31. Le comédien de Villiers se aveu, le courage de jouter con-
chargea de la vengeance de ces tre Sophocle.Aussi n'a-t-il tenté
pauvres marquis, si méchamment aucun des sujets traités par ce
immolés à la risée du parterre, et grand poète.
fit représenter en 1664 une comé- 42. Corneille avoit alors
die en un acte et en prose, qu'il in- soixante et onze ans, et venoit de
titula la -vengeance des Marquis. donner Suréna. Il y avoit là de
38. Put plus est un peu rude quoi affliger Paris ; mais Andro-
à l'oreille, dit Voltaire. Le Brun maque, Iphigénie, et Phèdre,
y trouve, au contraire, une beauté. étoient de puissants motifs de con-
Le vers, selon lui, est chancelant, solation.
comme le personnage. 45.La calomnie en main. C'est-
41. Il eût été plus exact de à-dire, armée de l'écrit réputé
citer Euripide, à propos surtout calomnieux; comme Sévère, du
d'une pièce entièrement emprun- glaivedestiné à vengerson affront:
tée de lui. Racine, d'ailleurs, ne Je l'ai vu celte nuit ce malheureuxSévère,
La vengeance à la main, l'oeil ardent déco-
se sentit jamais, de son propre lère
V,%. ËPITRE Vil.
Mais par les envieux un génie excité
Au comble de son art est mille fois monté : 5o
Plus on veut Paffoiblir, plus il croit et s'élance.
Au Cid persécuté Cinna doit sa naissance;
Et peut-être ta plume aux censeurs de Pyrrhus
Doit les plus nobles traits dont tu peignis Burrhus.
Moi-même, dont la gloire ici moins répandue 55
Des pâles envieux ne blesse point la vue,
Mais qu'une humeur trop libre, un esprit peu soumis,
De bonne heure a pourvu d'uliles ennemis,
Je dois plus à leur haine, il faut que je l'avoue,
Qu'au foible et vain talent dont la France me loue. 60
Leur venin, qui sur moi brûle de s'épancher,
Tous les jours en marchant m'empêche de broncher.
Je songe, à chaque trait que ma plume hasarde,
Que d'un oeil dangereux leur troupe me regarde.
Je sais sur leurs avis corriger mes erreurs, C5
Et je mets à profit leurs malignes fureurs.
Sitôt que sur un vice ils pensent me confondre,
C'est en me guérissant que je sais leur répondre;
Et plus en criminel ils pensent m'ériger,
Plus, croissant en vertu, je songe à me venger. 70

5o. C'est, du moins, l'effet que Son exemple et celui de Molière


doit produire l'envie sur lésâmes étoieut de grandes leçons pour
nobles et élevées ; c'est à elles que Racine.
Voltaire adresse les conseils sui- 53.La tragédie i'Andromaque,
vants , dans son Discours sur seconde époque de noire gloire
l'Envie : dramatique, offrait, malgré ses
Si ce bonheur d'un autre a déchiré ton beautés, quelques prises à la cri-
[nime : tique
; et l'envie ne manqua pas
en-ur,
Mets du moins à profit le chagrin qui fa-
Mérite un telsucci-s; compose,elVaceJimc, de les saisir.
Le public applaudit aux vers du Glorieux; 66. C'est qu'Hésiode
Est-ce un ail'ront pour toi ? courage ! écris, en ce sens
fais mieux. trouve de l'utilitépour les hommes
52. Horace et Cinna qui suivi- dans les contestations rivales
rent de près/e Cid, prouvent que qu'excite l'envie:
le génie du grandConieille n'avoit ....À-ya8À ci" éptç vï&Ve pporotot.
point été arrêté dans sa course Op. etD., I, T. «4.
par les clameursde l'envie, et qu'il 70. Les parents et les amis du
ne songea qu'à en tirer la seule jeune Boileau, effrayés de son
vengeance qui fût digue de lui. penchant à la satire, lui reprèsen-
ËPITRE VII. 4HS
Imite mon exemple; et lorsqu'une cabale,
Un flot de vains auteurs follement te ravale,
Profite de leur haine et de leur mauvais sens,
Ris du bruit passager de leurs cris impuissants.
Que peut contre tes vers une ignorance vaine? 75
Le Parnasse françois, ennobli par ta veine,
Contre tous ces complots saura te maintenir,
Et soulever pour toi l'équitable avenir.
Eh ! qui, voyant un jour la douleur vertueuse
De Phèdre malgré soi perfide, incestueuse, 80
D'un si noble travail justement étonné,
Ne bénira d'abord le siècle fortuné
Qui, rendu plus fameux par tes illustres veilles,
Vit naître sous ta main ces pompeuses merveilles ?
Cependant laisse ici gronder quelques censeurs 8-5
Qu'aigrissent de tes vers les charmantes douceurs.
Et qu'importe à nos vers que Perrin les admire ;
toient, pour l'en détourner, com- grand homme, en retenant toutes
bien il s'attireroit d'ennemis dans les loges des deux théâtres pour
ce périlleux métier : < Eh bien ! six représentations, ne se sou-
« dit-il, je serai
honnête homme, cièrent pas de réitérer cette dis-
« et je ne les
craindrai pas. » Il pendieuse tentative; et les deux
tint parole. ouvrages furent bientôt jugés.
71. La Phèdre de Racine fut 82. Applaudissons, avec La
représentéeà l'hôtel deBourgogne Harpe, à ce langage de l'amitié,
le i« janvier 1677; et celle de «prononçant les arrêts de la
Pradon,au théâtre Guénégaud, «justice. »
le 3 du même mois. Le succès fut 85. C'est le parti que Racine
d'abord en raison inverse du mé- auroit dû prendre, mais il ne le
riterespectifdes deux pièces.Celle prit pas; et la calamité du silence
de Pradon eut seize représenta- qu'il garda pendant douze ans est
tions, dont les six premières fu- d'autant plus déplorable, qu'il
rent ou parurent du moins très sui- avoit commencé une Alceste, et
vies tandis que le chef-d'oeuvre tracé le plan d'une Iphigénie en
,
Racine sembloit abandonné. Tauride.
de
«L'auteur fut au moment, dit 87. Qu'importe à Horace que
«Louis Racine, de craindre pour Panlilius Démétrius ou l'ineptie
,
«elle une véritable chute. »Mais convive de Tigellius poursuivent
ceux qui avaient acheté près de sa' personne ou ses ouvrages cte
trente mille francs- le méprisable, leurs méprisables sarcasmes,
plaisir d'humilier un instant un quand il peut leur opposer V't»-
ikk ËPITRE VII.
Que l'auteur du Jonas s'empresse pour les lire ;
Qu'ils charment de Senlis le poète idiot,
Ou le sec traducteur du françois d'Amyot : 9»
Pourvu qu'avec éclat leurs rimes débitées '
Soient du peuple, des grands, des provinces goûtées ;
Pourvu qu'ils puissent plaire au plus puissant des rois ;
Qu'à Chantilly Condé les souffre quelquefois;
Qu'Enghien en soit touché; que Colbert et Vivone, 95
Que La Rochefoucauld, Marsillac et Pompone,
Et mille autres qu'ici je ne puis faire entrer,
A leurs traits délicats se laissent pénétrer ?
Et plût au ciel encor, pour couronner l'ouvrage,
Que Montausier voulût leur donner son suffrage ! 100
C'est à de tels lecteurs que j'offre mes écrits :
Mais pour un tas grossier de frivoles esprits,
Admirateurs zélés de toute oeuvre insipide,
Que, non loin de la place où Brioché préside,
time et les suffrages de Varius, onze dernières années d'une si
de Mécène, deVirgile, et surtout belle vie, dans le commerce des
d'Octave ? * Muses qu'il avoit toujours aimées,
Men'moveat cimcx Pantilius. aut cruciet, et dans la société de leurs plus
quod [ineptus dignes favoris.
Vellieet absentent Demetrius ? aut quod
Fannius Ilermogenislicdat conviva Tigelli? 96. L'auteur des Maximes mo-
Plotius et Varius, Maîcenas,.Virgiliusqùe, rales et des Mémoires
Octavius. sur la ré-
Valgius, et probet htec , d'Anne d'Autriche.
Lib. I, sat. X, v. 78. gence
89. Linière, qui n'avoit, disoit- 100. L'àpreté du sévère Mon-
011, de l'esprit que contre Dieu. tausier ne put tenir contre l'appât
90. L'abbé Tallemant, auteur d'une louange aussi délicatement
d'une uaduction des Hommes présentée. Ce fut l'époque de sa
illustres de Plularque, qui ne lit réconciliation avec le satirique,
que mieux ressortir le mérite de et peut-être avec lasatire.Il avoit
celle d'Amyot, recherchée alors toujours estimé Boileau : il l'aima
avec plus d'empressement que ja- de ce moment, et cette amitié
mais. n'eut de terme que sa vie.
94. Quitte envers son pays et 104. Jean Brioché, célèbre
envers l'honneur, et vieilli avant arracheur de dents, qui donnoit
le temps par d'honorables fati- ses consultations publiques non
gues, le grand Condé se relira de loin en effet du théâtre Guéné-
la cour, du service, et presque gaud, où se jouoit la Phèdre de
du monde, et passa à Chantilli les Pradon.
ËPITRE VII. 145
Sans chercher dans les vers ni cadence ni son, io5
Il s'en aille admirer le savoir de Pradon !
106. Il faut donner ici une Qui peut vous retenir, seigneur, en cette
cour?
idéedela cadence, du son, et sur- Vous êtes l'ennemi déclaré de l'amour :
tout de l'élégance, quidistinguent Vous n'aimez que la chasse et le plaisir
pénible ; [ble.
le style d'un poète qui osoit se On
vous donne partout le titre d'insensi-
mesurer avec Racine, et critiquer Et votre père même. etc.
les vers de Boileau. C'est ldas qui Il faut convenir que le rival de
parle, et qui dit à Hippolyte: Pradon s'exprime autrement !
ËPITRE VIII.
AU ROI.

SES DÉLASSEMENTS PENDANT LA PAIX.


(i675.—39.)
GRAND ROI, cesse de vaincre, ou je cesse d'écrire.
Tu sais bien que mon style est né pour la satire ;
Mais mon esprit, contraint de la désavouer,
Sous ton règne étonnant ne veut plus que louer.
Tantôt, dans les ardeurs de ce zèle incommode, 5
Je songe à mesurer les syllabes d'une ode ;
Tantôt, d'une Enéide auteur ambitieux
,
Je m'en forme déjà le plan audacieux :
Ainsi, toujours flatté d'une douce manie,
Je sens de jour en jour dépérir mon génie; 10
Et mes vers, en ce style ennuyeux, sans appas,
Déshonorentma plume, et ne t'honorent pas.
Encor si ta valeur, à tout vaincre obstinée,
Nous laissoit, pour le moins, respirer une année,
Peut-être mon esprit, prompt à ressusciter, i5
Du temps qu'il a perdu sauroit se racquitter.
Sur ses nombreux défauts, merveilleux à décrire,
Le siècle m'offre encor plus d'un bon mot à dire.
Mais à peine Dinan et Limbourg sont forcés,
Qu'il faut chanter Bouchain et Condé terrassés. so
Ton courage, affamé de péril et de gloire,
Court d'exploits en exploits, de victoire en victoire.
5. Fâcheux, incommode pour songer un peu tard, à 56 ans!
le poète, infructueusement tour- 16. Se racquitter. Trop pro-
menté du désir de louer le prince saïque, même dans une Epitre.
d'une manière digne de lui. 20. Le roi arriva le 21 avril au
6. Il n'y songea réellement que camp devant Condé; et la ville se
dix-sept ans après, lors du siège rendit le 26. Bouchain fut pris le
de Namur, en 1692. C'étoit y mois suivant.
ËPITRE VIII. -SJ17

Souvent ce qu'un serti jour te voit exécuter,


Nous laisse pour un an d'actions à conter.
Que si quelquefois, las de forcer les murailles, 25
Le soin de tes sujets te rappelle à Versailles,
Tu viens m'embarrasser de mille autres vertus ;,
Te voyant de plus près, je t'admire encor plus.
Dans les nobles douceurs d'un séjour plein de charmes,
Tu n'es pas moins héros qu'au milieu des alarmes : 3o
De ton trône agrandi portant seul tout le faix ,
Tu cultives les arts; tu répands les bienfaits;
Tu sais récompenser jusqu'aux muses critiques.
Ah! crois-moi, c'en est trop. Nous autres satiriques.
Propres à relever les sottises du temps, 35
Nous sommes un peu nés pour être mécontents :
Noire muse, souvent paresseuse et stérile,
A besoin, pour marcher, de colère et de bile.
Notre style languit dans un remerciement :
Mais, grand roi, nous savons nous plaindre élégamment. 40
Oh ! que, si je vivois sous les règnes sinistres
De ces rois nés valets de leurs propres ministres,
Et qui, jamais en main ne prenant le timon,
Aux exploits de leur temps ne prêtoient que leur nom ;
Que, sans les fatiguer d'une louange vaine, 45
Aisément les bons mots couleroïent de ma veine !
Mais toujours sous ton règne il faut se récrier :
Toujours, les yeux au ciel, il faut remercier.
Sans cesse à t'admirer ma critique forcée
N'a plus en écrivant de maligne pensée ; .5»

23.Répétitionfoible d'une pen- mes est Arersailles , d'abord châ-


sée si souvent et si heureusement teau modeste, simple rendez-vous
exprimée ailleurs. de chasse de Louis XIII, et ren-
29. Aucun prince ne sut met- du par Louis XIV l'un des plus
tre plus de goût et de dignité à magnifiques palais de l'Europe.
la fois dans ses délassements. C'est 33. Allusion à la pension de
à lui surtout que les François se- deux mille livres que le roi avoit,
ront éternellement redevables de de sou propre mouvement, ac-
cette politesse délicate, devenue cordée à Boileau. Voyez la note
depuis le caractère distinctif de 190 de l'Épitre I, ci-dev., page
la nation. Ce séjour plein de char- 106.
U8 ËPITRE VIII.
Et mes chagrins, sans fiel et presque évanouis,
Font grâce à tout le siècle en faveur de Louis.
En tous lieux cependant la Pharsale approuvée,
Sans crainte de mes vers, va la tête levée ;
La licence partout règne dans les écrits : 5S
Déjà le mauvais sens reprenant ses esprits,
Songe à nous redonner des poèmes épiques,
S'empare des discours, mêmes académiques.
Perrin a de ses vers obtenu le pardon ;
Et la scène françoise est en proie à Pradon. 60
Et moi, sur ce sujet loin d'exercer ma plume,
J'amasse de tes faits le pénible volume;
Et ma muse, occupée à cet unique emploi,
Ne regarde, n'entend, ne connoît plus que toi.
Tu le sais bien pourtant, cette ardeur empressée 65
53. La U'aduction du poème Il y a cependant quelque chose de
de Lucain, par Brébeuf, publiée plus ridicule encore que ces vers;
en i65o. Boileau exagéroit les dé- c'est l'endroit de sa préface 011
fauts de Brébeuf, comme celui-ci Perrin s'applaudit de l'usage qu'il
avoit exagéré ceux de son modèle a fait de nos dictions françoises,
par le sentiment même de l'ad- pour rendre les choses figurées
miration qu'ils lui inspiroient; plus évidentes à l'imagination ; et
tandis que Boileau ne faisoit guère il cite, comme de raison, pour
plus de cas de Lucain que de son exemple, à bas tombe le boeuf
traducteur. 60. L'infatigable rimeur l'oc-
58. L'addition de l's à l'adverbe cupa vingt ans encore, après cette
même est une licence très permise prédiction, si tristement vérifiée;
et très usitée chez les poètes. Ra- il termina sa carrière dramatique
cine dans Mithridate : par une tragédie de Scipion l'A-
,
Jusqu'ici la fortune et la victoire mêmes. fricain représentée le 11 février
5g. 11 falloit, en effet, un grand 1697. ,
fonds d'indulgence pour pardon- 62. Racine et Boileau ne fu-
ner à des vers, par exemple, tels rent nommés qu'en 1677 pour
que ceux-ci, donnés surtout com- écrire l'histoire du roi; mais il pa-
me traductionhéroïquedu fameux roitroit, par ce vers, qu'ils étoient
passage de Virgile, Énéid. V, déjà désignés pour cet honorable
v. 481 : emploi, dont ils s'occupèrentbeau-
EflVactoque illisit in ossa cerebro :
Sttmitur, exanimisque tremens procum- coup plus qu'on ne le crut, même
bit bumi bos. de leur temps.Voyez les Mémoires
Dam, ses os fracassés enfonce son éteuf ; de L. Racine, sur la vie de./. Ra-
Ht tout tremblant et mort, à bas tombe le
boeuf. cine, son père.
ÉPITRE VIII. 419
N'est point en moi l'effet d'une âme intéressée.
Avant que tes bienfaits courussent me chercher,
Mon zèle impatient ne se pouvoit cacher :
Je n'admirois que toi. Le plaisir de le dire
Vint m'apprendre à louer au sein de la satire; 70
Et depuis que tes dons sont venus m'accabler,
Loin de sentir mes vers avec eux redoubler,
Quelquefois, le dirai-je? un remords légitime,
Au fort de mon ardeur, vient refroidir ma rime.
Il me semble, grand roi, dans mes nouveaux écrits, 75
Que mon encens payé n'est plus du même prix.
J'ai peur que l'univers, qui sait ma récompense,
N'impute mes transports à ma reconnoissance;
Et que par tes présents mon vers décrédité,
N'ait moins de poids pour toi, dans la postérité. 80
Toutefois je sais vaincre un remords qui te blesse.
Si tout ce qui reçoit des fruits de ta largesse
A peindre tes exploits ne doit point s'engager,
Qui d'un si juste soin se pourra donc charger?
Ah ! plutôt de nos sons redoublons l'harmonie: 85
Le zèle à mon esprit tiendra lieu de génie.
Horace, tant de fois dans mes vers imité,
De vapeurs en son temps, comme moi, tourmenté,
Pour amortir le feu de sa rate indocile,
Dans l'encre quelquefois sut égayer sa bile : 50
Mais de la même main qui peignit Tullius,
Qui d'affronts immortels couvrit Tigellius,

91. Suivant le plus grand nom- Boileau n'est pas le fameux chan-
bre des interprètes d'Horace ce teur sarde, dont parle Cicérou
Tullius, ou Tillius, avoit été , éli- {Epit.fam., liv. VII, ép. xxiv),
miné du sénat par Jules César, et qu'il qualifie d'homme plus con-
comme Pompéien : mais il s'y fit tagieux que son pays même, pa-
réintégrer après la mort du dicta- tria sua pestilentior ; il étoit déjà
teur. C'est ce que le poète latin ap- mort, lorsque Horace composa la
pelle quitter et reprendre le lati- seconde satire du livre premier.
clave, ou la pourpre sénatoriale : Il s'agit d'un autre Tigellius, sur-
.

Ouô tibi, Tilli, [no? nommé Hermogènes, frère, ou fils


Sumcre dcpositum clavum, fierique tribu-
Liv. I, sat. vi, Y. 34- peut-être, du précédent. C'étoit
ya. Le Tigellius que désigne ici un musicien bel esprit, dont Ho-
150 ËPITRE VIII.
Il sut fléchir Glycère, il sut vanter Auguste,
Et marquer sur sa lyre une cadence juste.
Suivons les pas fameux d'un si noble écrivain. 95
A ces mots, quelquefois prenant la lyre en main,
Au récit que pour toi je suis près d'entreprendre,
Je crois voir les rochers accoui'ir pour m'entendre;
Et déjà mon vers coule à flots précipités,
Quand j'entends le lecteur qui me crie : Arrêtez ! 100
Horace eut cent talents; mais la nature avare
Ne vous a rien donné qu'un peu d'humeur bizarre :
Vous passez en audace et Perse et Juvénal;
Mais sur le ton flatteur Pinchêne est votre égal.
A ce discours, grand roU, que pourrois-je répondre? io5
Je me sens sur ce point trop facile à confondre ;
Et, sans trop relever des reproches si vrais,
Je m'arrête à l'instant, j'admire, et je me tais.
race se moque, liv. I, sat. îv, la parole, résulte surtout, pour ne
v. 71 ; et sat. ix, v. 2 5. pas dire uniquement, de la place
98. Il ne falloit rien moins que les mots y occupent. C'est le
qu'un poète comme Boileau, et grand art de Boileau : aussi aucun
un sujet tel que les louanges de poète françois n'a-t-il fait un plus
Louis XIV, pour renouveler par- grand nombre de ces vers pittores-
mi nous les prodiges de la lyre ques, devenus le modèle, et sou-
d'Orphée, vent le désespoir des imitateurs.
Arte materna rapidos rnoranlem
Fluminum lapsus, celeresquc ventos ; 104. Allusion au fade recueil
Blandum et auritas fidibus canoris que ce poète venoit de publier.sous
TJucere quercus.
lion., liv I, od. XI. ce titre ridiculement emphatique*
99. Il faut faire remarquer ici les Eloges du roi, des princes et
qne l'entraînante rapidité de ce princesses de son sang, et de toute
vers, qui coule aussi prompt que sa cour.
ÉPITRE IX.
AU MARQUIS DE SEIGNELAI*.

RIEN N'EST BEAU QUE LE VRAI.


(i675. — 39.)
DANGEREUX ennemi de tout mauvais flatteur,
Seignelai, c'est en vain qu'un ridicule auteur,
Prêt à porter ton nom de l'Èbre jusqu'au Gange,
Croit te prendre aux filets d'une sotte louange.
Aussitôt ton esprit prompt à se révolter, 5
S'échappe, et rompt le piège où l'on veut l'arrêter.
Il n'en est pas ainsi de ces esprits frivoles
Que tout flatteur endort au son de ses paroles ;
Qui, dans un vain sonnet placés au rang des dieux,
Se plaisent à fouler l'Olympe radieux, 10
Et, fiers du haut étage où La Serre les loge,
Avalent sans dégoût le plus grossier éloge.
Tu ne te repais point d'encens à si bas prix,
Non que tu sois pourtant de ces rudes esprits
Qui regimbent toujours, quelque main qui les flatte : i5
Tu souffres la louange adroite et délicate,
* Jean-Bapliste Colbert, mar- {Serm. xxxvni), disoit que les flat-
quis de Seignelai, étoit fils aîné du teurs prennent les hommes avec
grand; Colbert. Formé par lui aux des paroles, comme les chasseurs
affaires, il lui succéda au ministère prennent leur gibier avec des filets.
de la marine, qu'il dirigea, avec 5. Horace nous représente de
autant de zèle que d'habileté, de- même (liv. II, sat. i, 20) Auguste
puis 1676 jusqu'à sa mort. Ce fut toujours prêt à se révolter contre
sous sou administrationque la ma- une louange maladroitement pré-
rine' françoise devint la plus belle sentée :
et lai plus puissante de l'Europe. Cui malé si palpére, recalcitrat undique
En 1691, Seignelai mourut, âgé tutus.
seulement de trente-neuf ans. 11. Le fade et le ridicule pané-
4. Socrate, cité par Stobée gyriste dont nous avons déjà parlé.
162 ËPITRE IX.
Dont la trop forte odeur n'ébranle point les sens.
Mais un auteur, novice à répandre l'encens,
Souvent à son héros, dans un bizarre ouvrage,
Donne de l'encensoir au travers du visage; 20
Va louer Monterey d'Ondenarde forcé,
Ou vante aux Electeurs Turenne repoussé.
Tout éloge imposteur blesse une âme sincère.
Si, pour faire sa cour à ton illustre père,
Seignelai, quelque auteur, d'un faux zèle emporté, si'
Au lieu de peindre en lui la noble activité,
La solide vertu, la vaste inlelligence,
Le zèle pour son roi, l'ardeur, la vigilance,
La constante équité, l'amour pour les beaux-arls,
Luidonnoit les vertus d'Alexandre ou de Mars, 3o
Et, pouvant justement l'égaler à Mécène,
Le comparoit au fils de Pelée ou d'Alcmène :
Ses yeux, d'un tel discours foiblement éblouis,
Bientôt dans ce tableau reconnoîtroient Louis,
Et, glaçant d'un regard la muse et le poète, 35
Imposeroient silence à sa verve indiscrète.
Un cceur noble est content de ce qu'il trouve en lui,
Et ne s'applaudit point des qualités d'autrui.
Que me sert en effet qu'un admirateur fade
Vante mon embonpoint, si je me sens malade ; 40

20. Voilà l'un de ces vers deve- « Te ne magis salvum populus velit, an po-
« pulum tu ,
nus , et qui resteront proverbes, a Servetin ambiguo, qui consulit etlibiet
tant qu'il y aura de sots louan- » Jupiter, etc. » [urbi,
geurs , et des hommes plus sotte- 26. Avec quelle délicatesse le
ment encore avides de louanges. poète substitue ici un éloge mérité,
21. Monterey, gouverneur des et confirmé d'avance par la voix
Pays-Bas, avoit assiégé Oudenar- publique, au vain fatras de louan-
de : Condé le força de lever le siège ges dont un sot maladroit eût dé-
avec précipitation, lei2 septembre concerté la modestie d'un grand
1674; et Turenne battit les Élec- homme, étonné de se chercher en
teurs à Turchkeiiiï", le 5 janvier vain dans le portrait d'un autre !
suivant. et comme l'éloge du rai ressortna-
24- Horace, liv. I, ép. xvi, à turellement de celui de Colbert!
Quinctius, v. 2 5 et suiv. : 34. Horace, au même endroit,
Si quis bella tibi terra pugnata, marique v. 29:
J0icat,,ethis verbis vacuas permulceat au* Augustilaudes agnoscere possis.
«s :
ÏPITRE IX. 155
Si dans cet instant même un feu séditieux
Fait bouillonner mon sang et pétiller mes youx ?
Rien n'est beau que le vrai : le vrai seul est aimable;
Il doit régner partout, et même dans la fable :
De toute fiction l'adroite fausseté 45
Ne tend qu'à faire aux yeux briller la vérité.
Sais-tu pourquoi mes vers sont lus dans les provinces,
Sont recherchés du peuple, et reçus chez les princes ?
Ce n'est pas que leurs sons, agréables, nombreux,
Soient toujours à l'oreille également heureux; 5o
Qu'en plus d'un lieu le sens n'y gêne la mesure,
Et qu'un mot quelquefois n'y brave la césure :
Mais c'est qu'en eux le vrai, du mensonge vainqueur,
Partout se montre aux yeux et va saisir le coeur;
Que le bien et le mal y sont prisés au juste ; 55
Que jamais nu faquin n'y tint un rang auguste;
Et que mon coeur, toujours conduisant mon esprit,
Ne dit rien aux lecteurs qu'à soi-même il n'ait dit.
Ma pensée au grand jour partout s'offre et s'expose ;
Et mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose. f,o
C'est par là quelquefois que ma rime surprend :
C'est là ce que n'ont point Jonas ni Childebrand,
Ni tous ces vains amas de frivoles sornettes,
4 t. Boileau reproduit ici, mais semble au contraire s'exagérer les
avec une admirable variété dans défauts que l'on peut raisonnable-
l'expression, ce qu'il avoit déjà ment reprendre dans ses vers.
très bien dit, épitre m : 5i. Monchesnay, qui n'enten-
Le feu sort de vos yeux pétillants et trou- doit pas ce vers, en demanda l'ex-
blés : plication à Boileau : celui-ci lui
Vo tre pouls inégal marche à pas redoublés.
43. Cette maxime, d'une appli- réponditqu'il avoit entendu expri-
cation si juste et si générale, est mer par là ces transpositions for-
devenue en quelque sorte la de- cées que souvent la mesure exige,
vise de Boileau lui-même, comme aux dépens de la clarté du sens.
le fameux vitam impendere vero 6 2. Deux méchants poèmes épi-
de Juvénal devint, un siècleaprès, ques, l'un de ce Coras, si fameux
celle de J.-J. Rousseau. par son Iphigénie, et l'épigramme
47- Il y avoit d'autres motifs de Racine : l'autre, d'un nommé
encore de ce succès général ; et, Sainte-Garde, que le nom seul de
bien loin de les rappeler avec une son héros a pour jamais dévoué au
vaniteuse complaisance, Boileau ridicule.
m ËPITRE IX.
Montre, Miroir d'Amour, Amitiés, Amourettes,
Dont le titre souvent est l'unique soutien, 65
Et qui, parlant beaucoup, ne disent jamais rien.
Mais peut-être, enivré des vapeurs de ma muse,
Moi-même en ma faveur, Seignelai, je m'abuse.
Cessons de nous flatter. Il n'est esprit si droit
Qui ne soit imposteur et faux par quelque endroit: 70
Sans cesse on prend le masque, et, quittant la nature,
On craint de se montrer sous sa propre figure.
Par là le plus sincère assez souvent déplaît.
Rarement un esprit ose être ce qu'il est.
Vois-tu cet importun que tout le monde évite ; 75
Cet homme à toujours fuir, qui jamais ne vous quitte ?
Il n'est pas sans esprit: mais, né triste et pesant,
Il veut être folâtre, évaporé, plaisant;
Il s'est fait de sa joie une loi nécessaire,
Et ne déplaît enfin que pour vouloir trop plaire. 8a-
La simplicité plaît sans étude et sans art.
Tout charme en un enfant dont la langue sans fard,
A peine du filet encor débarrassée,
Sait d'un air innocent bégayer sa pensée.
Le faux est toujours fade, ennuyeux, languissant : S5
Mais la nature est vraie, et d'abord on la sent;
C'est elle seule en tout qu'on admire et qu'on aime.
Un esprit né chagrin plaît par son chagrin même.
Chacun pris dans son air est agréable en soi :
Ce n'est que l'air d'autrui qui peut déplaire en moi. 90

64. La Montre d'amours, ou- Il ne s'agit nullement, danslepas-


vrage de Bonnecorse. — Miroir sage mal à propos cité, d'un en-
d'Amour. C'est un ouvrage de fant qui bégaie ses premières pen-
Perrault, intitulé la Montre à Do- sées, mais d'un fat qui estropie à
rantes—Amitiés,Amourettes. Les dessein les mots, ensupprimant les
ouvrages de Réué-le-Païs. syllabes dont la dureté offenseroit
74. Et cependant, comme le dit la délicatesse de son palais :
de raison madame de Sé- Vatum et plorabilc si qtlid
avec tant Eliquat, actencro supplantât verha palato.
vigné, « II faut être, si l'on veut 86. Oui; mais il faut avoir la
paroître-'. finesse d'odorat, emunctoe naris,
82. C'està torique l'on invoque qui distiuguoit Ésope,Boileau, et
ici l'autorité de Perse, sat. 1, v. 34. un petit nombre d'autres.
ËPITRE IX. +56
Ce marquis étoit né doux, commode, agréable :
On vantott en tous lieux son ignorance aimable.
Mais, depuis quelques mois devenu grand docteur,
Il a pris un faux air, une sotte hauteur :
Il ne veut plus parler que de rime et de prose ; 95
Des auteurs décriés il prend en main la cause ;
Il rit du mauvais goût de tant d'hommes divers,
Et va voir l'opéra seulement pour les vers.
Voulant se redresser, soi-même on s'estropie,
Et d'un original on fait une copie. 100
L'ignorance vaut mieux qu'un savoir affecté.
Rien n'est beau, je reviens, que par la vérité :
C'est par elle qu'on plaît, et qu'on peut long-temps plaire.
L'esprit lasse aisément, si le coeur n'est sincère.
En vain par sa grimace un bouffon odieux io5
A table nous fait rire, et divertit nos yeux :
Ses bons mots ont besoin de farine et de plâtre.
Prenez-le tête à tête, ôtez-lui son théâtre;
Ce n'est plus qu'un coeur bas, un coquin ténébreux:
Son visage essuyé n'a plus rien que d'affreux. no
J'aime un esprit aisé qui se montre, qui s'ouvre,
Et qui plaît d'autant plus, que plus il se découvre.
Mais la seule vertu peut souffrir la clarté :
Le vice, toujours sombre, aime l'obscurité;
Pour paroître au grand jour il faut qu'il se déguise : 1 s5
C'est lui qui de nos moeurs a banni la franchise.
Jadis l'homme vivoil au travail occupé,
98. Nouveau trait de salire di- 109. Boileau se laisse évidem-
rigé contre Qtiinault. ment emporter trop loin par sou
lo5. L'auteurduBo/oeannnous aversion pour le genre bas et tri-
apprend que c'est Lulli que Boi- vial : car on peut être un mauvais
leau désigne ici; et tous les mé- plaisant, et même un plat farceur,
moires du temps nous le représen- sans être un coquin pour cela; et les
tent en effetcomme naturellement vices du coeur n'ont rien de com-
bouffon et excellent pantomime. mun ici avec les torts ou les tra-
Quand Molière vouloit dissiper sa vers de l'esprit.
mélancolie ou égayer ses convives, 117. C'est pour la troisième fois
il disoit à Lulli : « Baptiste, fais- que l'auteur cil revient à cette fic-
nous rire ; » et Baptiste usoit lar- tion allégorique; mais on ne sau-
gement de la permission. rait trop admirer l'art avec lequel
-156 ËPITRE IX.
Et, ne trompant jamais, n'éloit jamais trompé :
On ne connoissoit point la ruse et l'imposture;
Le Normand même alors ignoroit le parjure : 120
Aucun rhéteur encore, arrangeant le discours,
N'avoit d'un art menteur enseigné les détours.
Mais sitôt qu'aux humains, faciles à séduire,
L'abondance eut donné le loisir de se nuire,
La mollesse amena la fausse vanité. s
25
Chacun chercha pour plaire un visage emprunté :
Pour éblouir les yeux, la fortune arrogante
Affecta d'étaler une pompe insolente ;
L'or éclata partout sur les riches habits;
On polit l'émeraude, on tailla le rubis; i3o
Et la laine et la soie, en cent façons nouvelles,
Apprirent à quitter leurs couleurs naturelles.
La trop courte beauté monta sur des patins :
La coquette tendit ses lacs tous les matins ;
Et, mettant la céruse et le plâtre en usage, 135
Composa de sa main les fleurs de son visage.
L'ardeur de s'enrichir chassa la bonne foi :
Le courtisan n'eut plus de sentiments à soi.
Tout ne fut plus que fard, qu'erreur, que tromperie:
On vit partout régner la basse flatterie. r/,o
le poète sait étendre et varier ces poétiques ces mêmes détails, déjà
mêmes idées, par le charme tou- exprimés par Régnier, sat. ix, de
jours nouveau, toujours heureux, la manière suivante :
de l'expression qu'il leur prête. L'amant juge sa dame un chef-d'oeuvreici
120. Juvénal met aussi la bonne
bas ; [Telle,
Encore qu'elle n'ait sur soi rien qui soit
foi des Grecs au rang des biens Que le rouge et le blanc par ait la fassent
disparus avec le siècle d'or. belle;
Qu'elle ente, eu sou palais, ses dents tuus
Grrccis nondum jurareparatis les matins.
Per caput alterius. Sat. VI, v. 16. Qu'elle doive sa taille au bois de ses pu-
i32. L'expression de Virgile, tins ;
Et tout ce qui de Jour la fait voir si doucette,
de qui ces deux vers sont imités La nuit, comme en dépost, soit mis sous
(égl. iv, v. 42), est bien plus har- la toilette.
diment figurée que celle du poète i36. Ovide, Art. arn. m, içjy
françois : et suiv.
Ncc varios discet wierifiri lana colores. Scitis et indueta candorem quoerere cera:
133.Boileau n'a fait qu'habiller Sanguine quai vero non rubet.arte m bel.
Arte, snpercilii conlinia nuda repletis,
de couleurs plus élégantes et plus Parvaque sinceras velat aluta geuas.
ËPITRE IX. -157

Le Parnasse surtout, fécond en imposteurs,


Diffama le papier par ses propos menteurs.
De là vint cet amas d'ouvrages mercenaires,
Stances, odes, sonnets, épîtres liminaires,
Où toujours le héros passe pour sans pareil, 145
Et, fût-il louche ou borgne, est réputé soleil.
Ne crois pas toutefois, sur ce discours bizarre,
Que, d'un frivole encens malignement avare,
J'en veuille sans raison frustrer tout l'univers.
La louange agréable est l'âme des beaux vers : i5o
Mais je tiens, comme toi, qu'il faut qu'elle soit vraie,
Et que son tour adroit n'ait rien qui nous effraie.
Alors, comme j'ai dit, tu la sais écouter,
Et sans crainte à tes yeux on pourroit t'exalter.
Mais sans t'aller chercher des vertus dans les nues, i55
Il faudroit peindre en toi des vérités connues :
Décrire ton esprit ami de la raison;
Ton ardeur pour ton roi, puisée en ta maison ;
A servir ses desseins ta vigilance heureuse ;
Ta probité sincère, utile, officieuse. 160
Tel, qui hait à se voir peint en de faux portraits,
Sans chagrin voit tracer ses véritables traits.
Condé même, Condé, ce héros formidable,
Et, non moins qu'aux Flamands, aux flatteurs redoutable,
Ne s'offenseroit pas, si quelque adroit pinceau i65
Traçoit de ses exploits le fidèle tableau ;
Et, dans Senef en feu contemplant sa peinture,
Ne désavoueroit pas Malherbe ni Voiture :
142. Telle est l'horreur natu- épistolairen'excuse pas l'excessive
rellement attachée au mensonge, familiarité.
qu'il flétrit et dijjame]usqii'a.upa- 167. La bataille de Senef, li-
pier qui s'en rend complice.
i5o. Oui; mais il faut qu'elle
vrée, le n août 1674, par le
prince de Condé, à la tête de cin-
soit apprêtée avec tout l'art que quante mille hommes, contre le
Boileau sait y mettre. Aussi disoit- prince d'Orange, qui en avoit qua-
il ordinairement que, pour être tre-vingt mille. La victoire resta
bon louangeur, il falloit être bon aux François; et l'on enterra, sui-
satirique. vant les rapports, vingt-sept mille
i53. Tournure prosaïque, et morts dans un espace de deux
dont la liberté même du genre lieues.
t58 ËPITRE IX.
Mais malheur au poète insipide, odieux,
Qui viendroit le glacer d'un éloge ennuyeux! 170
Il auroit beau crier : «Premier prince du monde !
«Courage sans pareil! lumière sans seconde!»
Ses vers, jetés d'abord sans tourner le feuillet,
Iroient dans l'antichambre amuser Pacolet.
171. C'est le début du poème de 174. Pacolet, valet de pied fa-
Charlemagne, dédié au prince de vori auquel le prince renvoyoit
,
Condé, par Louis Le Laboureur, ironiquement les livres qui l'en-
Premier prince du sang du plus grand roi nuyoient. Pacolet devoit avoir de
du monde [etc.
Coarage sans pareil, lumière sans seconde 1 l'ouvrage !
ËPITRE X.
A SES VERS.
(i695.-59.)
J'AI beau vous arrêter, ma remontrance est vaine;
Allez, partez, mes Vers, dernier fruit de ma veine.
C'est trop languir chez moi dans un obscur séjour :
La prison vous déplaît, vous cherchez le grand jour;
Et déjà chez Barbin, ambitieux libelles, 5
Vous brûlez d'étaler vos feuilles criminelles.
Vains et foibles enfants dans ma vieillesse nés!
Vous croyez, sur les pas de vos heureux aînés,
Voir bientôt vos bons mots, passant du peuple aux princes,
Charmer également la ville et les provinces, 10
Et, par le prompt effet d'un sel réjouissant,
Devenir quelquefois proverbes en naissant.
Mais perdez cette erreur dont l'appât vous amorce.
Le temps n'est plus, mes Vers, où ma muse en sa force,
Du Parnasse françois formant les nourrissons 15

4. Horace, liv. I, ép. xx, 3: Quand jeveuxdire blanc la quinteusc dit


,
Odistî claves, et grata sigilla pudico : noir.
Aimez-vousla muscade ? on en a mis
Paucis ostcndi gémis par-
Fuge, que descendere gestis, etc. tout, etc.
5. Libelles; du latin libellus, Et les maxime: sages, nobles, uti-
petit livre, brochure les et faites pour être retenues
un une sans ,
conséquence ( c'est le titre que par les honnêtes gens :
Phèdre donne modestement à ses Pour paroîtrehonnête homme, en un mot,
il faut l'être.
fables : Phoedri libellos légère si Rien n'est beau que le vrai.
desidcras) ; et par extension, un Chaque âge a son esprit, se6 plaisirs, et ses
écrit scandaleux, diffamatoire,fa- L'esprit n'est point ému de moeurs.
ce qu'il ne
mosus libellus. C'est sous ce double croit pas, etc.
rapport que Boileau le prend ici. 15. L'auteur rappelle modeste-
12. Voltaire en distinguoit de ment
quelques-uns de ses titres à
deux sortes dans Boileau : ceux l'estime d'une postérité qui avoit
qu'il appeloit des proverbes du déjà commencé pour lui ; mais il
peuple tels que : indique seulement l'Art poétique,
, et les satires n, vin et ix : vou-
J'appelle chat un chat, ctKolet un frioon.
•160 ÉPITRE X.
De ses riches couleurs habilloit ses leçons;
Quand mon esprit, poussé d'un courroux légitime,
Vint devant la raison plaider contre la rime;
A tout le genre humain sut faire le procès,
Et s'attaqua soi-même avec tant de succès. 20
Alors il n'étoit point de lecteur si sauvage
Qui ne se déridât en lisant mon ouvrage,
Et qui, pour s'égayer, souvent, dans ses discours,
D'un mot pris en mes vers n'empruntât le secours.
Mais aujourd'hui qu'enfin la vieillesse venue, a5
Sous mes faux cheveux blonds déjà toute chenue,
A jeté sur ma tête, avec ses doigts pesants
Onze lustres complets, surchargés de trois, ans,
Cessez de présumer dans vos folles pensées,
Mes Vers, de voir en foule à vos rimes glacées 3o
Courir, l'argent en main, les lecteurs empressés.
Nos beaux jours sont finis, nos honneurs sont passés;
Dans peu vous allez voir vos froides rêveries
Du public exciter les justes moqueries,
Et leur auteur, jadis à Régnier préféré, 35
A Pinchêne, à Linière, à Perrin, comparé.
Vous aurez beau crier : « O vieillesse ennemie !
«N'a-t-il donc tant vécu que pour cette infamie? »
Vous n'entendrez partout qu'injurieux brocards
Et sur vous et sur lui fondre de toutes parts. 40
loit-il laisser au lecteur le plaisir rite dans cette périphrase, qui in-
de grossir la liste, eu y plaçant de dique si précisément l'âge de l'au-
lui-même le Lutrin, et presque teur , cinquante-huit ans.
toutes les épîlres? 36. Boileau avoit dit d'abord,
i5. Boileaus'applaudissoitsin- à Regnard comparé; mais deux
gulièrement de cette périphrase, hommes aussi capables de s'ap-
qui exprime la perruque d'une ma- précier mutuellement, s'entendi-
nière si précise à la l'ois et si poé- rent bientôt ; et, dix ans après ,
tique. Boileau avoit raison; c'é- Regnard dédia ses Ménechmes à
toit quelque chose que de rendre ce même Boileau, contre lequel
des idées aussi communes, avec il avoit d'abord fait des satires. Sa
une grâce, une noblesse, et sur- dédicace est en vers ; c'est l'hum-
tout une vérité, que ne connois- ble hommage d'un disciple plein
soit pas encore la poésie françoise. de reconnoissance et d'admiration
2S. Même bonheur, même mé- pour son maître.
ÉP1TRE X. 161
Que veut-il? dira-t-on; quelle fougue indiscrète
Ramène sur les rangs encor ce vain athlète?
Quels pitoyables vers! quel style languissant!
Malheureux, laisse en paix ton cheval vieillissant,
De peur que tout à coup, efflanqué, sans haleine, 45
Il ne laisse en tombant son maître sur l'arène.
Ainsi s'expliqueront nos censeurs sourcilleux;
Et bientôt vous verrez mille auteurs pointilleux,
Pièce à pièce épluchant vos sons et vos paroles,
Interdire chez vous l'entrée aux hyperboles ; 5o
Traiter tout noble mot de terme hasardeux,
Et dans tous vos discours, comme monstres hideux,
Huer la métaphore et la métonymie,
Grands mots, que Pradon croit? des termes de chimie;
Vous soutenir qu'un lit ne peut être effronté; 55
Que nommer la luxure est une impureté.
En vain contre ce flot d'aversion publique
Vous tiendrez quelque temps ferme sur la boutique;
Vous irez à la fin, honteusement exclus,
Trouver au magasin Pyrame et Régulus, 60
Ou couvrir chez Thierry, d'une feuille encor neuve,
Les méditations de Busée et d'Hayneuve;

44- Ce vers et les deux qui le en parlant de la feinle malade,


suivent sont une excellente traduc- qu'elle se fait des mois entiers,
tion de cet endroit d'Horace, liv.I, Sur un lit effronté,
ép. 1, v. 8 : Traiter d'une visible et parfaite santé.
Solvc sencscentem mature sanus equum, Et cette hardiesse d'expression
ne fcat. avoit été vivement, critiquée : Boi-
Peccet ad extremum ridendus, et ilia du -
Mais la pensée originale appar- leau comme on voit, ne s'étoit
,
tient à Ennius, Fragm. L ; Annal, pas rendu aux critiques.
lib. xviii : 60. Deux tragédies de Pradon,
Sicutfortisequus.spatioquiforte suprcmo, représentées la première au mois
Vicit 01ympia,nunc senio confectu', quies- de janvier 1674, époque de 17-
cit.
54. L'homme qui prenoit la phigénie de Racine ; et la seconde,
chronologie pour la géographie le 4 janvier 16S8. Régulus est ce
étoit de force à renvoyer à la chi- que Pradon a fait de moins mau-
mie, la métonymie et la métaphore. vais.
Rien ne pèche ici contre la vrai- 62. Deux jésuites, auteur de
semblance Méditations fort estimées dans
55. Boileau avoit dit (sat. x) leur lemps.
1-62 ËPITRE X.
Puis, en tristes lambeaux semés dans les marchés,
Souffrir tous les affronts au Jonas reprochés.
Mais quoi ! de ces discours bravant la vaine attaque, 65
Déjà, comme les vers de Cinna, d'Andromaque,
Vous croyez à grands pas chez la postérité
Courir, marqués au coin de l'immortalité !
Eh bien! contentez donc l'orgueil qui vous enivre;
Montrez-vous,j'y consens : mais du moins dans mon livre 7 o
Commencez par vous joindre à mes premiers écrits.
C'est là qu'à la faveur de vos frères chéris,
Peut-être enfin soufferts comme enfants de ma plume,
Vous pourrez vous sauver, épars dans le volume.
Que si mêmes un jour le lecteur gracieux, ?5
Amorcé par mon nom, sur vous tourne les yeux,
Pour m'en récompenser, mes Vers, avec usure,
De votre auteur alors faites-lui la peinture :
Et surtout prenez soin d'effacer bien les traits
Dont tant de peintres faux ont flétri mes portraits. 80
Déposez hardiment qu'au fond cet homme horrible,
Ce censeur qu'ils ont peint si noir et si terrible,
Fut un esprit doux, simple, ami de l'équité,
Qui, cherchant dans ses vers la seule vérité,
Fit, sans être malin, ses plus grandes malices, 85
Et qu'enfin sa candeur seule a fait tous ses vices.
Dites que, harcelé par les plus vils rimeurs,
Jamais, blessant leurs vers, il n'effleura les moeurs :
Libre dans ses discours, mais pourtant toujours sage,
Assez foible de corps, assez doux de visage, 90
Ni petit, ni trop grand, très peu voluptueux,
Ami de la vertu plutôt que vertueux.
Que si quelqu'un, mes Vers, alors vous importune
Pour savoir mes parents, ma vie, et ma fortune,
85. Madame de Sévigné disoit vrai ; souvent même il a rendu so-
de lui, qu'il étoit tendre en prose, lennellement justice aux qualités
et cruel en vers. {Lett. du i5 dé- personnelles de ceux dont il ne
cembre 1673.) De son propre pouvoit, comme prêtre des muses,
aveu, sa conversation n'avoit ni absoudre les ouvrages ; plus d'une
ongles ni dents. fois il employa son crédit pour les
88. Cela est rigoureusement servir.
ËPITRE X. «65
Contez-lui qu'allié d'assez hauts magistrats, g5
Fils d'un père greffier, né d'aïeux avocats,
Dès le berceau perdant une fort jeune mère,
Réduit seize ans après à pleurer mon vieux père ,
J'allai d'un pas hardi, par moi-même guidé,
Et de mon seul génie en marchant secondé, ioo-
Studieux amateur et de Perse et d'Horace,
Assez près de Régnier m'asseoir sur le Parnasse ;
"* Que, par un coup du sort au grand jour amené,.
Et des bords du Permesse à la cour entraîné,
Je sus, prenant l'essor par des routes nouvelles, io5
Elever assez haut mes poétiques ailes;
Que ce roi dont le nom fait trembler tant de rois
Voulut bien que ma main crayonnât ses exploits;
Que plus d'un grand m'aima jusques.à la tendresse ;
Que ma vue à Colbert inspiroit l'allégresse; no
Qu'aujourd'hui même encor, de deux sens affaibli,
Retiré de la cour, et non mis en oubli,
Plus d'un héros, épris des fruits de mon étude,
Vient quelquefois chez moi goûter la solitude.
Mais des heureux regards de mon astre étonnant 115
Marquez bien cet effet encor plus surprenant,
Qui dans mon souvenir aura toujours sa place :
Que de tant d'écrivains de l'école d'Ignace
Etant, comme je suis, ami si déclaré,

99. Fils d'un simple affranchi, Harpe, c'est que Boileau, qui l'a
et né presque sans fortune, in le- bien surpassé, ne l'a pas fait ou-
nui re, Horace eut infiniment plus blier.
d'obstacles à vaincre pour parve- 108. Boileau et Racine avoient
nir, et pour prendre, comme il été nommés historiographes au
le dit lui-même, un vol plus élevé mois d'octobre 1677.
que ne sembloit le permettre l'ob- ni. La vue et l'ouïe.
scurité de son. origine :
112.11 s'en étoit retiré en 1690,
Majores pcnnas nido entendisse, loquêris.
Liv. 1, ép. xx, v. st. et n'y reparut qu'une seule fois
102.Boileau pouvoit, sans bles- après la mort de Racine. • Qu'i-
ser la modestie, se placer tout-à- rois-je y faire, disoit-il, je ne
fait à coté de son célèbre précur- sais plus louer. »
seur. Ce qu'on peut dire de plus 118. Les PP. Rapin, Bourda-
à la louange de Régnier, dit La loue, i'ouhours, Gaillard, etc.
i&4 ËPITRE X.
Ce docteur toutefois si craint, si révéré, 320
Qui contre eux de sa plume épuisa l'énergie,
Arnauld, le grand Arnauld, fit mon apologie.
Sur mon tombeau futur, mes Vers, pour l'énoncer,
Courez en lettres d'or de ce pas vous placer :
Allez, jusqu'où l'Aurore en naissant voit l'Hydaspe, 12s
Chercher ,pour l'y graver ,1e plus précieux jaspe.
Surtout à mes rivaux sachez bien l'étaler.
Mais je vous retiens trop. C'est assez vous parler.
Déjà, plein du beau feu qui pour vous le transporte,
Barbin impatient chez moi frappe à la porte: i3o
Il vient pour vous chercher. C'est lui : j'entends sa voix.
Adieu, mes Vers, adieu, pour la dernière fois.

122. Dans sa lettre à Charles i3o. LesSosius, libraires{c'esî-


Perrault et dans une foule d'au- à-dire copistes de manuscrits)cé-
tres circonstances.—La répétition lèbres à Rome, ne montraient pas
emphatique du nom d'Arnaidd, moins d'impatience pour les ou-
et l'honorable épilhète qui l'ac- vrages d'Horace ,qui les a immor-
compagne , annoncent l'impor- talisés comme Boileau
, , son li-
tance qu'attachoit Boileau au suf- braire Barbin.
frage d'un pareil juge.
ËPITRE XL

A SON JARDINIER *.
(i695. — 59.)

LABORIEUX valet du plus commode maître


Qui pour te rendre heureux ici-bas pouvoit naître,
Antoine, gouverneur de mon jardin d'Auteuil,
Qui diriges chez moi l'if et le chèvrefeuil,
Et sur mes espaliers, industrieux génie 5
Sais si bien exercer l'art de La Quintinie
Oh ! que de mon esprit triste et mal ordonné,
Ainsi que de ce champ par toi si bien orné,
Ne puis-je faire ôter les ronces, les épines,
Et des défauts sans nombre arracher les racines ! 10
* Horace, liv. I, ép. xiv, révèle de la prose la plus ordinaire ; gou-
à son fermier le charme et les verneur de monjardin, prête une
avantages desa condition, blâme sorte de dignité aux fonctions du
l'inconstance qui lui fait regretter jardinier; etplantale chèvrefeuil,
le séjour de la ville, et tire du est plat et commun, opposé sur-
motif même de ces regrets, d'ex- tout à la tournure élégantedu vers
cellentes leçons,merveilleusement de Boileau :
mises à la portée de celui qui les Qui diriges chez moi l'ifet le chèvrefeuil.
reçoit. Boileau a pris pour sujet 6. Jean de La Quintinie, né
le développement de cette vérité en 1626, étoit destiné à la pro-
populaire, que l'oisiveté est la fession d'avocat; mais une voca-
mère de toits les vices ; et que tion particulière l'appeloit, et l'at-
du paresseux au libertin il n'y a tacha à la culture des arbres frui-
le plus souvent de différence que tiers. Il en fit le premier un an,
le mot qui les distingue. qu'il rédigea sous le titre d'Ins-
3 et 4. Voltaire, dans son Epî- tructions pour les jardinsfruitiers
tre à Boileau, a parodié ces deux et potagers.
jolis vers de la manière suivante : to.Horacedit comme Boileau,
le vis le jardinier de ta maison d'Auteuil, épître citée, v. 4 :
Qui cbei
,
toi. pour rimer, planta le chè-
vrefeuil. Certemus spinas animone ego foiliùs, an
Le premier vers est une ligne ,
Evellas agro. [tu
166 ÉPITRE XI.
Mais parle: raisonnons. Quand, du matin au soir,
Chez moi poussant la bêche, ou portant l'arrosoir,
Tu fais d'un sable aride une terre fertile,
Et rends tout mon jardin à tes lois si docile,
Que dis-tu de m'y voir rêveur, capricieux, i5
Tantôt baissant le front, tantôt levant les yeux
De paroles dans l'air par élans envolées
Effrayer les oiseaux perchés dans mes allées ?
Ne soupçonnes-tu point qu'agile du démon,
Ainsi que ce cousin des quatre fils Aimon 20
Dont tu lis quelquefois la merveilleuse histoire,
Je rumine en marchant quelque endroit du grimoire?
Mais non : tu te souviens qu'au village on t'a dit
Que ton maître est nommé pour coucher par écrit
Les faits d'un roi plus grand en sagesse, en vaillance, 23
Que Charlemagne, aidé des douze pairs de France.
Tu crois qu'il y travaille, et qu'au long de ce mur
Peut-être en ce moment il prend Mons et Namur.
Que penserois-tu donc, si l'on t'alloit apprendre

Or, par ces épines, il entend les poète,au momentde l'inspiration:


inclinations vicieuses, les gotïts dé- At Phoebi nondum patiens immanisin
an-
pravés, etc., et il le prouve dans le Baccbatur vates, etc. Tire
•/En. VI,v. 77. "
reste de l'épître : Boileau, au con- L'enchanteur Maugis, qui
Iraire, après avoir dit également, joue 20.
un si grand rôle dans nos
Et des défauts sans nombre arracher les vieux
racines I romans de.chevalerie , et
semble perdre son objet de vue, en particulier dans la merveilleuse
pour s'occuper des devoirs de l'his- Histoire des quatrefilsAimon, lec-
toriographe, et des fatigues du ture favorite d'Antoine.
poète. 26. Avec'quelle facilité l'éloge
i5. L'auteur, dit Brossette, de Louis XIV se trouve toujours
travaillant à son Ode sur la prise placé sous la plume du poète! 11
de Namur, se promenoit à grands n'y avoit qu'un seutimentjjrofoud
pas dans son jardin, s'agilant d'admiration pour ce grand mo-
beaucoup, gesticulant, et donnant narque qui pût en féconder, eu
,
ainsi, sans s'en douter, un specr varier aussi heureusement l'ex-
tacletoutnouveauà son jardinier, pression. Quelle idée. Antoine de-
qui l'observoit au travers des feuil- voit se former d'un prince plus
lages. grand que ce Charlemagne, dont
18. Voilà bien le tableau des ilalu, et relira encore plus d'une
angoisses, des convulsions du fois la merveilleuse histoire i
ËPITRE XI. 167
Que ce grand chroniqueur des gestes d'Alexandre. 3o
Aujourd'hui méditant un projet tout nouveau,
S'agite, se démène, et s'use le cerveau,
Pour te faire à toi-même en rimes insensées
Un bizarre portrait de ses folles pensées?
Mon maître, dirois-tu, passe pour un docteur, 35
Et parle quelquefois mieux qu'un prédicateur :
Sous ces arbres pourtant, de si vaines sornettes
Il n'iroit point troubler la paix de ces fauvettes,
S'il lui falloit toujours, comme moi, s'exercer,
Labourer, couper, tondre, aplanir, palisser; 40
Et, dans l'eau de ces puits sans relâche tirée,
De ce sable étancher la soif démesurée.
Antoine, de nous deux tu crois donc, je le voi,
Que le plus occupé dans ce jardin, c'est toi?
Oh! que tu changerois d'avis et de langage, ,4.5
Si deux jours seulement, libre du jardinage,
Tout à coup devenu poète et bel esprit,
Tu t'allois engager à polir un écrit
Qui dit, sans s'avilir, les plus petites choses;
Fit, des plus secs chardons, des oeillets et des roses; 5o
Et sût, même aux discours de la rusticité,
Donner de l'élégance et de la dignité;
3o. L'auteur avoit mis d'abord, la double inversion du dernier
Que ce grand éerhain des exploits d'A- rend l'image encore plus sensible.
lexandre.
L'on remarque aisémentavec quel Horace, épitre citée, v. 29, avoit
indiqué à Boileau ce genre .de
bonheur il a substitué le chroni- beauté :
queur à l'écrivain, et les gestes Addit opus pigro rivus. si decidit imber,
aux exploits. Antoine est familia- Mullâ mole docendus aprico parcerc prato.
risé avec ces vieux mois, qu'il re- L'absence totale de césures,
trouve fréquemment dans ses, lec- dans le second vers, y produit l'ef-
tures; et un écrivain d'exploits fet si bien rendu par le poète
n'eût été qu'un huissier pour lui. françois.
Ainsi levers a doublement gagné 52. L'exemple est ici à cotédu
à la correction. précepte, ou plutôt dans le pré-
40. Ce vers, et les deux qui cepte même; car ces deux «vers
le suivent, expriment savamment sont pleins d'élégance, et de la
la fatigue et la monotonie de ces dignité qu'ils comportent. Sans
travaux sans cesse renaissants ; et s'éleverjamais, par la pensée,.au-
468 ÉPITRE XI.
Un ouvrage, en un mot, qui, juste en tous ses termes,
Sût plaire à d'Aguesseau, sût satisfaire Termes;
Sût, dis-je, contenter, en paroissant au jour, 55
Ce qu'ont d'esprits plus fins et la ville et la cour!
Bientôt de ce travail revenu sec et pâle,
Et le teint plus jauni que de vingt ans de hâle,
Tu dirois, reprenant ta pelle et ton râteau :
J'aime mieux mettre encor cent ai'pents au niveau, 60
Que d'aller follement, égaré dans les nues, .

Me lasser à chercher des visions cornues,


Et, pour lier des mots si mal s'entr'accordants,
Prendre dans ce jardin la lune avec les dents.
Approche don c, et viens ; qu'un paresseux t'apprenn e, 65
Antoine, ce que c'est que fatigue et que peine.
L'homme ici-bas, toujours inquiet et gêné,
Est, dans le repos même, au travail condamné.
La fatigue l'y suit. C'est en vain qu'aux poètes
Les neuf trompeuses soeurs dans leurs douces retraites 70
Promettent du repos sous leurs ombrages frais :
Dans ces tranquilles bois pour eux plantés exprès,
La cadence aussitôt, la rime, la césure,
La riche expression, la nombreuse mesure,
Sorcières dont l'amour sait d'abord les charmer, 75
De fatigues sans fin viennent les consumer.
Sans cesse poursuivant ces fugitives fées,
dessus de la portée de celui à qui a fait par ce vers,
elle s'adresse, cette épître est, Jît pour lier des mots si mal s'entr'accor-
dants, etc.
par le style, au niveau de tout dont le dernier hémistiche fait en
ce que l'auteur a écrit de plus pur effet éprouver à l'oreille le sup-
et de plus élégant. plice d'entendre des mots qui
54. L'illustre chancelier d'A- s'entr accordent mal.
guesseau , l'immortel honneur de 68. Par l'insatiable besoin que
la magistrature françoise ; il n'é- son âme éprouve
sans cesse d'un
toit encore qu'avocat général au aliment quelconque; mais l'impor-
parlement de Paris. tant est de bien choisir cet ali-
64. Cette locution populaire ment.
«st très bien placée dans la bou- 77. Boileau a paru à quelques
che d'Antoine ; mais il falloit l'a- critiques, oublier, en écrivant ces
mener, et c'est ce que le poète deux vers, qu'Antoine devoit les
ËPITRE XI. 169
On voit sous les lauriers haleter les Orphées.
Leur esprit toutefois se plaît dans son tourment,
Et se fait de sa peine un noble amusement. 8a
Mais je ne trouve point de fatigue si rude,
Que l'ennuyeux loisir d'un mortel sans étude,
Qui jamais ne sortant de sa stupidité,
Soutient, dans les langueurs de son oisiveté,
D'une lâche indolence esclave volontaire, S5
Le pénible fardeau de n'avoir rien à faire.
Vainement offusqué de ses pensers épais, '
Loin du trouble et du bruit il croit trouver la paix:
Dans le calme odieux de sa sombre paresse,
Tous les honteux plaisirs, enfants de la mollesse, 90
Usurpant sur son âme un absolu pouvoir,
De monstrueux désirs le viennent émouvoir,
Irritent de ses sens la fureur endormie,
Et le font le jouet de leur triste infamie.
Puis sur leurs pas soudain arrivent les remords : 95
Et bientôt avec eux tous les fléaux du corps,
La pierre, la colique, et les gouttes cruelles,
Guénaud,Rainsant, Brayer, presque aussi tristes qu'elles,
Chez l'indigne mortel courent tous s'assembler,
De travaux douloureux le viennent accabler: ÏOo
lire. Cette critique n'est pas sans pas même soupçonne que c'est
fondement; mais on pardonne ai- précisément cette marche traî-
sément cette faute légère contre nante, embarrassée, cette liaison
la vraisemblance, et qui, d'ail- fréquemmentbrisée, qui peignent
leurs, est la seule dans cette épî— on ne peut mieux la langueur
tre, en faveur de deux vers char- apathique du mortel fatigué d'un
mants qui excitoient avec raisun loisir dont il ne sait que faire.
l'enthousiasme de Le Brun.
81. Selon Condillac ( Art d'é- 97. Horace décrit bien éner-
giquement, liv. I, sat. 11, v. 3g,
crire, liv. II, cli. 1), tous ces les suites déplorables du liber-
accessoires, si riches de poésie, tinage :
les langueurs de l'oisiveté, l'es-
clave volontaire d'une lâche in Atque.illis multo corrupta dolore voluptas,
- Atque hase rara cadat dura inter saepe pc-
dolence, ne font qu'embarrasser riela, etc.
la pensée, et gêner la construc- 98. Trois médecins célèbres,
tion de la phrase, etc. Le sévère morts depuis long-temps, quand
grammairien n'a pas senti, n'a Boileau composa cette épitre.
8
170 ËPITRE XI.
Sur le duvet d'un lit, théâtre de ses gênes,
Lui font scier des rocs, lui font fendre des chênes,
Et le mettent au point d'envier ton emploi.
Reconnois donc, Antoine, et conclus avec moi,
Que la pauvreté mâle, active, et vigilante, io5
Est, parmi les travaux, moins lasse et plus contente
Que la richesse oisive au sein des voluptés.
Je te vais sur cela prouver deux vérités :
L'une, que le travail, aux hommes nécessaire,
Fait leur félicilé plutôt que leur misère : 110
Et l'autre, qu'il n'est point de coupable en repos.
C'est ce qu'il faut ici montrer en peu de mots.
Suis-moi donc. Mais je vois, sur ce début de prône,
Que ta bouche déjà s'ouvre large d'une aune,
Et que, les yeux fermés, tu baisses le menton. n5
Ma foi, le pius sûr est de finir ce sermon.
Aussi bien j'aperçois ces melons qui t'attendent,
Et ces fleurs qui là-bas entre elles se demandent
S'il est fête au village, et pour quel saint nouveau
Onleslaisse aujourd'hui si long-temps manquer d'eau. 120
101.Cette opposition du duvet font éprouver à leurs déplorables
d'un lit voluptueux, au théâtre victimes. D'ailleurs ces idées de
des plus rudes supplices, est d'au- fendre laborieusement des chênes
tant plus heureuse, que le con- et de scier des rocs, étant fami-
traste des mots devient ici le rap- lières à un homme de campagne,
prochement de deux grandes idées ces métaphores étoient les plus
morales. propres à lui inculquer fortement
i02.D'Agucsseau trouvoit ces les vérités qu'on lui vouloit en-
métaphores outrées, et engageoit seigner.
l'auteur à changer ce vers : Boi- 118. Rien déplus gracieux que
leau ne se rendit pas, il fit bien. l'idée et les vers qui terminent
Il n'y a rien de trop fort, rien cette charmante épître, qu'il suf-
de trop exagéré, pour exprimer firait d'opposer aux détracteurs de
les supplices que tous les fléaux Boileau, pour leur prouver avec
dont le poète vient de décrire l'af- quelleheureuseflexibilitécegrand
freux cortège, et surtout les re- poète savoit passer tour à tour,
mords, qui marchent à leur suite, Du grave au doux, du plaisant au sévère.
L'ART POETIQUE.

CHANT PREMIER
(1669-74.— 33-38.)

C'EST en vain qu'au Parnasse un téméraire auteur


Pense de l'art des vers atteindre la hauteur:
S'il ne sent point du ciel l'influence secrète,
Si son astre en naissant ne l'a formé poète,
Dans son génie étroit il est toujours captif; 5
Pour lui Phébus est sourd, et Pégase est rétif.
O vous donc, qui brûlant d'une ardeur périlleuse,
Courez du bel esprit la carrière épineuse,
N'allez pas sur des vers sans fruit vous consumer,
Ni prendre pour génie un amour de rimer : 10
Craignez d'un vain plaisir les trompeuses amorces,
Et consultez long-temps votre esprit et vos forces.
4. Avant Horace, on avoit Altéra poscît opem rcs, et conjurât amîce.
agité la question de savoir si le 7. « On dirait aujourd'hui la
génie avoit besoin du secours de « carrière du talent, la carrière du
l'art ; et si l'art pouvoit suppléer «génie; parce que le mot de bel
seul au défaut du génie : « espritne nous présente plus que
Nalurâ fieret laudabile carmen, an erle , «l'idée d'un mérite secondaire. »
Qutesitum est. Port. v, 408. ( LA HARrE.)
Et sa réponse à la question auroit 12. Excellent conseil, mais inu-
dû, cemesemble, la résoudre dé- tilement réi téré, depuis deux mille
finitivement. Il affirme que le tra-
vail sans talent, et le talent, sans ans, qu'Horacel'adressoit aux jeu-
,
culture, nes Romains de son temps :
se consument en efforts Versate diu. quid ferre récusent,
également infructueux et il en Quid valeaut liumeri. iWl. v. 09.
conclut la nécessité de leur ac- Horace n'a pas plus arrêté que
cord, pour former l'artiste parfait. Boileau, la témérité présomp-
Ego nec studium tinedivitevenâ. tueuse au bord de l'abîme où s'en-
Née rude quid posiit video jngenium:.aj- gloutissent journellement
terius sic tant
172 L'ART POÉTIQUE.
La nature, fertile en esprits excellents,
Sait entre les auteurs partager les talents :
L'un peut tracer en vers une amoureuse flamme ; iô
L'autre d'un trait plaisant aiguiser l'épigramme
Malherbe d'un héros peut vanter les exploits;
Racan, chanter Philis, les bergers et les bois.
Mais souvent un esprit qui se flatte et qui s'aime,
Méconnoît son génie, et s'ignore soi-même : 20
Ainsi tel, autrefois qu'on vit avec Faret
Charbonner de ses vers les murs d'un cabaret,
S'en va mal à propos d'une voix insolente
Chanter du peuple hébreu la fuite triomphante,
Et, poursuivant Moïse au travers des déserts, a5
Court avec Pharaon se noyer dans les mers.
Quelque sujet qu'on traite, ou plaisant, ou sublime,
Que toujours le bon sens s'accorde avec la rime:
L'un l'autre vainement ils semblent se haïr ;
La rime est une esclave, et ne doit qu'obéir. 3o
Lorsqu'à la bien chercher d'abord on s'évertue,
L'esprit à la trouver aisément s'habitue ;
Au joug de la raison sans peine elle fléchit,

d'espérances trompées, et de tra- choisis pour en rédiger les statuts.


vaux perdus pour leurs auteurs. 24. Cette épithète est juste-
19. Le Brun trouve qu'un es- ment admirée par Le Brun. Quel
prit qui méconnoît son génie peut triomphe, en effet, qu'une fuite.
paroître un peu bizarre. Il n'y a qui affranchissoit le peuple de
là aucune bizarrerie : c'est, au Dieu, accabloit ses persécuteurs,
contraire, à bien connoitre son et lui ouvrait, sous la conduite
génie, à distinguer la route qu'il de Moïse, la route de la terre
nous trace, que consiste le bon promise !
esprit. 26. Allusion au Moïse sauvé
21. Faret n'a laissé aucunnom, de Saint-Amant.
comme écrivain, quoiqu'il ait pu- 3o. Oui, mais une esclave sou-
blié un assez grand nombre d'ou- vent indocile, et qui quelquefois
vrages, parmi lesquels on distin- même commande despotiquement
t
gua Honnête homme, ou l'Art à son maître. Voilà pourquoi,
de plaire à la cour. Il mourut en sans doute, l'indépendance an-
1646. Nommémembre del'acadé- gloise et l'indolence italienne se
niie françoise, lors de sa forma- sont fréquemment affranchies de
tion il fut l'un des commissaires son joug.
,
CHANT I. -175
Et, loin de la gêner, la sert et l'enrichit.
Mais, lorsqu'on la néglige, elle devient rebelle; 35
Et pour la rattraper le sens court après elle.
Aimez donc la raison : que toujours vos écrits
Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix.
La plupart, emportés d'une fougue insensée,
Toujours loin du droit sens vontchercherleur pensée: 40
Ils croiroient s'abaisser dans leurs vers monstrueux,
S'ils pensoient ce qu'un autre a pu penser comme eux.
Evitons ces excès : laissons à l'Italie
De tous ces faux brillants l'éclatante folie.
Tout doit tendre au bon sens:mais pour y parvenir, 45
Le chemin est glissant et pénible à tenir:
Pour peu qu'on s'en écarte, aussitôt on se noie.
La raison pour marcher n'a souvent qu'une voie.
Un auteur quelquefois trop plein de son objet,
Jamais sans l'épuiser n'abandonne un sujet. 5o
S'il rencontre un palais, il m'en dépeint la face ;
Il me promène après de terrasse en terrasse;
Ici s'offre un perron; là règne un corridor;
Là ce balcon s'enferme en un balustre d'or.
Il compte des plafonds les ronds et les ovales ; 55
Ce ne sont que festons, cène sont qu'astragales.

34.«La rime, dit Marmontel, yeux d'Horace, que d'harmonieu-


est un plaisir pour l'esprit, par la ses billevesées, nugce canoroe,
«surprise qu'elle cause; et lors- doivent diriger, selon lui, la pen-
« que la difficulté heureusement sée et la plume de l'écrivain, pré-
«
vaincue n'a fait que donner plus sider au choix du sujet, à l'or-
«de saillie et de vivacité, plus de donnance et à l'exécution de l'ou-
« grâce ou
d'énergie à l'expression vrage.
« et à
la pensée, comme cela ar- 4S. C'est ce qui explique par-
«rive si souvent dans Racine et faitement pourquoi
«dans Boileau.» Le chemin est glissant et pénible à tenir.
36. Ce vers paraît charmant à On ne se doute pas des peines qu'il
Le Brun. « La rime, dit-il, est de- faut se donner pour être sage,
« venue un personnage. » vrai et raisonnable dans sa con-
3 7. Cette justesse d'idées, cette duite ou dans ses écrits. On est
rectitude de jugement, sans les- sot et ridicule à bien meilleur
quelles les vers les plus pompeu- marché !
sement cadencés n'étoient, aux 56. Le poète enchérit à des-
47» L'ART POÉTIQUE.
Je saute vingt feuillets pour en trouver la fin,
Et je me sauve à peine au travers du jardin.
Fuyez de ces auteurs l'abondance stérile,-
Et né vous chargez point d'un détail inutile. 60
Tout ce qu'on dit de trop est fade et rebutant;
L'esprit rassasié le rejette à l'instant.
Qui lie sait se borner ne sut jamais écrire:
Souvent la peur d'un mal nous conduit dans UB pire:
Un vers étoit trop foible; et vous le rendez dur: 65
J'évite d'être long, et je deviens obscur:
L'un n'est point trop fardé ; mais sa muse est trop nue
L'autre a peur de ramper; il se perd dans la nue.
Voulez-vous du public mériter les amours?
Sans cesse en écrivant variez vos discours. 70
Un style trop égal et toujours uniforme
En vain brille à nos yeux; il faut qu'il nous endorme.
On lit peu ces auteurs, nés pour nous ennuyer,
Qui toujours sur un ton semblent psalmodier.
sein sur le vers de Scudéri, qui Brevis esse laboro,
Obseurus do : sectantem loevia nervi
avoit dit, dans son poème d'Ala- Beliciuut animique ; pro[e6SUs grandia
ric, liv. III, p. io5: turget: fprocelUe.
Serpit humi tutus nimium , timidusque
Ce ne sont que festons, ce ne sont que cou-
ronnes ;
Ou, comme il le dit plus loin,
pour mieux faire sentir le ridicule v. 23o :
de descendre, dans une descrip- Aut dum vitat humum, nubcs et inania
capter.
tion, à de si minces détails. L'as- 67. Le Brun
tragale est, en effet, un petit or- ne trouve pas
assez d'opposition entre nue et
nement destiné à décorer le cha- fardé. Elle pouvoit être effet
piteau d'une colonne. eu
plus marquée.
62. HORACE, Poét., v. 337 : "Voilà le grand point, mais
Omnesupcrvacuumplenode pectore ma- 70.
nat voilà le difficile, et plus encore
64. In., ibid, v. 3i : en françois, qu'en aucune autre
luvïtiuin ducitculpa: fuga. langue moderne. Vollaire l'avoit
Mais Horace ajoute, Si caretarte ; éprouvé plus d'une fois, lorsqu'il
il faut en effet plus d'art et de féliciloit Horace, dans la jolie
bonheur qu'on ne pense pour Épitre qu'il lui adresse, d'avoir
corriger avec succès ; pour ,ne pas pu monter sa lyre sur vingt tons
substituer une faute à la faute que différents.
l'on vouloit faire disparaître. 74. Lucain et Claudien parmi
66. Horace, ibid. 25: les Latins; et chez les François,
CHANT I. +75
Heureux qui, dans ses vers, sait d'une voix légère 75
Passer du grave au doux, du plaisant au sévère !
Son livre, aimé du ciel, et chéri des lecteurs,
Est souvent chez Barbin entouré d'acheteurs.
Quoi que vous écriviez, évitez la bassesse :
Le style le moins noble a pourtant sa noblesse. 80
Au mépris du bon sens, le burlesque effronté
Trompa les yeux d'abord, plut par sa nouveauté :
On ne vit plus en vers que pointes triviales;
Le Parnasse parla le langage des halles :
La licence à rimer alors n'eut plus de frein; 85
Apollon travesti devint un Tabarin.
Cette contagion infecta les provinces,
Du clerc et du bourgeois passa jusques aux princes.
Le plus mauvais plaisant eut ses approbateurs;
Et, jusqu'à d'Assouci, tout trouva des lecteurs. 90

Brébeuf et Thomas, peuvent don- peut justifier la bassesse ignoble


ner une idée de celte triste et en- de l'expression.
nuyeuse psalmodie. Ce n'est pas 81. Le style burlesque ou ber-
que ces écrivainssoient dépourvus nesque eut en effet une vogue
de mérite ; mais cette raideur que scandaleuse en France, jusqu'à
rien ne détend, cet te morgue pé- l'époque où Molière et Boileau
dantesque qui ne les abandonne nous apprirent que l'on pouvoit
jamais, fatiguent le lecteur, qui exciter la gaîlé sans provoquer le
ne tarde pas à s'endormir, au tin- dégoût ; et se montrer excessive-
tement monotone de la cloche qu'il ment plaisant, bouffon même,
a sans cesse aux oreilles. sans descendre aux plus grossières
75.Horace explique, par l'in- trivialités.
struction agréablement donnée, le 86. Bouffon grossier, valet de
passage du graveau doux, ou plu- Mondor, charlatan célèbre au
tôt leur parfaite harmonie, qui commencement du dix-septième
est, selon lui, le comble et le siècle. On fit à ce misérable farceur
triomphe de l'art : l'honneur singulier de recueillir
Otnne tulit punctum, qui miscuit utile dut-
ci, ses bouffonneries, sous le litre de
Lectorem tlelectanda, pariterque tnanendo. Questions et fantaisies tabarini-
80. C'est-à-dire, son caractère, ques; et ces platitudes ont étésuc-
son genre particulier de noblesse. cessivement réimprimées à Paris,
Tous les sujets ne sont pas sus- à Lyon, et à Rouen.
ceptibles de la même dignité de 90. Charles Coypeau, sieur
style : mais aucun ne tolère et ne Dassouci, ou d'Assouci, néàPa-
176 L'ART POÉTIQUE.
Mais de ce style enfin la cour désabusée
Dédaigna de ces vers l'extravagance aisée,
Distingua le naïf du plat et du bouffon,
Et laissa la province admirer le Typhon.
Que ce style jamais ne souille votre ouvrage. g5
Imitons de Marot l'élégant badinage,
Et laissons le burlesque aux plaisants du Pont-Neuf.
Mais n'allez point aussi, sur les pas de Brébeuf,
Même en une Pharsale, entasser sur les rives
«
De morts et de mourants centmontagnesplaintives. » i oo
Prenez mieux votre ton. Soyez simple avec art,
Sublime sans orgueil, agréable sans fard.
N'offrez rien au lecteur que ce qui peut lui plaire.
Ayez pour la cadence une oreille sévère :
Que toujours dans vos vers le sens coupant les mots io5
Suspende l'hémistiche, en marque le repos.
ris, en 1604; mort en 1679. La leau eût dit le charmantbadinage,
vie entière de ce Dassouci ne fut parce que l'élégance n'est pas, en
qu'un tissu d'aventures aussi bur- effet, ce qui domine le plus dans
lesques que ses ouvrages, et dé- Marot, dontle caractère principal
crites d'un style nonmoins bouffon est surtout la naïveté. Mais l'élé-
que celui de son Ovide en belle gant est ici l'opposé du burlesque.
humeur. 100. Cet endroit est l'un de
92. Trop aisée en effet, puis- ceux ou Brébeuf semble prêter à
qu'elle produisit tant de volumes dessein des défauts à son modèle,
de sottises. Voici un échantillon lors même qu'il en est exempt.
du style de Dassouci, et de la belle Car Lucain avoit dit simplement
humeur qu'il prête à Ovide, dans {Phars., VII, v.625) : tôt corpora
la description de l'âge d'or : fusa, « tant de cadavres épars. »
Heureux temps ! beurcuse saison 1 1 o6.Le maître donne ici l'exem-
Où n'ètoit médecin ni mule, ple avec le précepte ; mais il con-
Juge, prison, ni bassecule : noissoit trop bien lui-même le prix
Meurtres, ni vols, ni feux, ni fers,
Grippemiueaux ni gris ni verds : de la variété dans le style, pour
Ni gond, ni clou, ni clef, ni coffre.
Ni magistrat, ni lifrclofre, ne pas sentir combien une certaine
Vente, ni troc, combat, ni eboe, suite de. vers, aussirigoureusement
Cappe, ni froc, griffe, ni croc,elc partagés en deux hémistiches, de-
94. Ou la Gigantomachie, poè- viendroitpénibleet fatigante pour
me burlesque de Scarron. Boileau l'oreille. Personne aussi n'a plus
en trouvoit, selon Brosselte, le habilement varié l'application de
début d'une plaisanterie assez fine. la loi, que cependant il n'élude
96. La Harpe voudrait que Boi- jamais.
CHANT I. 177
Gardez qu'une voyelle à courir trop hâtée
Ne soit d'une voyelle en son chemin heurtée.
Il est un heureux choix de mots harmonieux.
Fuyez des mauvais sons le concours odieux : no
Le vers le mieux rempli, la plus noble pensée,
Ne peut plaire à l'esprit quand l'oreille est blessée.
Durant les premiers ans du Parnasse françois,
Le caprice tout seul faisoit toutes les lois.
La rime, au bout des mots assemblés sans mesure, 115
Tenoit lieu d'ornements, de nombre et de césure.
Villon sut le premier, dans ces siècles grossiers,

107. Nous n'avons pas de la dispensable pour les oreilles mo-


prononciation oratoire des Grecs dernes. Aussi voyons-nous ces
et des Romains une idée assez deux conditions exactement rem-
juste, pour apprécier l'effet qui plies chez nos plus anciens poètes.
résultoit, dans leurs langues, du On ne sentit que plus tard le besoin
choc des voyelles, et surtout de d'alterner les rimes masculines et
certainesvoyelles entre elles : mais féminines, et de les varier, pour
nous voyons leurs poètes attentifs le repos et le plaisir de l'oreille.
à l'éviter, au moyen de l'élision, 115. On a souvent confondu,
excepté les cas où ils veulent pro- et toujours à tort, la césure et
duire un effet d'harmonie imita- l'hémistiche. L'hémistiche est la
tive, ou rendre plus sensible l'ob- moitié du vers, IÔ^.IO-TÎICIOV ; la cé-
jet décrit. Quant aux prosateurs, sure, qui rompt le vers, coedil,
ils ne suivoient d'autre règle, à est partout où elle coupe la phrase.
ce qu'il paroît, que leur plus ou Tiens—le voilà-—marcbons —il esta nous
moins de déférence pour les ju- —viens—frappe.
gements de l'oreille.
Presque chaque mot est une cé-
112. « Pour être bien reeues de sure dans ce vers ; il n'y en a
qu'une dans le suivant ; et elle se
« l'âme, dit Quintilien, il faut que
trouve au neuvième pied.
« les paroles flattent d'abord l'o-
«reille, chargée de les y intro- Hélas I qncl est le prix des vertus ?
— La
souffrance.
« duire. » Nilùl intrare potest in 117. François Corbeuil, dit
affectum, quodin aure, velutquo- Villon, c'est-à-dire,/n)90tt'(du la-
dam vestibulo, statim offendit. tin barbare villo et fillo, d'où
ni. Le caprice, soit ; mais déjà notre mot actuel filou), naquit à
dirigé à son insu par le sentiment Paris au commencement du quin-
confus des règles, et par cet in- zième siècle. Il mérita l'éloge que
stinct d'harmonie, qui est naturel lui donne ici Boileau, d'avoir tiré
à tous les peuples, et a fait de la le premier la poésie françoise du
résure et de la rime un besoin in* chaos où elle étoit plongée : mais
i78 L'ART POETIQUE.
Débrouiller l'art confus de nos vieux romanciers.
Marot bientôt après fit fleurir les ballades,
Tourna des triolets, rima des mascarades, 120
A des refrains réglés asservit les rondeaux,
Et montra pour rimer des chemins tout nouveaux.
Ronsard, qui le suivit, par une autre méthode,
Réglant tout, brouilla tout, fit un art à sa mode,
Et toutefois long-temps eut un heureux destin. ia5
Mais sa muse, en françois parlant grec et latin,
Vit dans l'âge suivant, par un retour grotesque,
Tomber de ses grands mots le faste pédantesque.
Ce poète orgueilleux, trébuché de si haut,
Rendit plus retenus Desportes et Bertaut. i3o
Enfin Malherbe vint; et le premier en France,
Fit sentir dans les vers une juste cadence,
D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir,
Et réduisit la muse aux règles du devoir.
Par ce sage écrivain la langue réparée i35
N'offrit plus rien de rude à l'oreille épurée.
il déshonora son talent par une ment le sort de tout ce qui devient
conduite qui le fit condamnerdeux l'objet d'un engouement passager;
fois à la peine capitale; et il n'es- elle tomba : Tout excès dure peu.
quiva le fatal cordon, que par la Mais on passa bientôt (et c'est
protection spéciale de Louis XI. encore l'usage) de l'admiration
Ses poésies oui élé mises en ordre, aveugle à l'extrême injustice; et
corrigées et publiées par Clément l'on refusa tout à celui auquel on
Marot, avec cette épigraphe : avoit tout accordé. La vérité est
Peu de vitlons en bon savoir : que Ronsard fut un homme pro-
Trop de villons pour décevoir. digieux siècle; et que,
118. Parmi ces vieux romans, pour son
né cinquante ou soixante ans plus
il faut distinguercelui de la Rose, l'étonne-
composé sous le règne de Philippe- tard, il serait peut-être
Guillaume de ment du nôtre.
Auguste, par Lor-
ris, et continué par Jean de i3o.DesporteseîBertaut.T>eu2L
Meung ou Mehun, dit Clopinel poètes plus sages et plus corrects
(parce qu'il étoit boiteux), sur la que Ronsard, mais tout aussi peu
demande de Philippe-lc-Bel. C'est lus aujourd'hui.
le premier livre françois qui ait i3i. François de Malherbe,
eu de la vogue chez nos aïeux ; et né à Caen vers 1555, mort à Paris
il se lit encore avec plaisir aujour- en 1628, âgé de 73 ans. On l'ap-
d'hui. pela de son temps le poète des
124. Cette mode eut heureuse- princes, et le prince des poètes.
CHANT I. 470
Les stances avec grâce apprirent à tomber,
Et le vers sur le vers n'osa plus enjamber.
Tout reconnut ses lois; et ce guide fidèle
Aux auteurs de ce temps sert encor de modèle. 140
Marchez donc sur ses pus; aimez sa pureté,
Et de son tour heureux imitez la clarté.
Si le sens de vos vers tarde à se faire entendre,
Mon esprit aussitôt commence à se détendre ;
Et, de vos vains discours prompt à se détacher, 145
Ne suit point un auteur qu'il faut toujours chercher.
Il est certains esprits dont les sombres pensées
Sont d'un nuage épais toujours embarrassées;
Le jour de la raison ne le sauroit percer.
Avant donc que d'écrire, apprenez à penser. i5o
Selon que notre idée est plus ou moins obscure,
L'expression la suit, ou moins nette, ou plus pure.
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément.
Surtout qu'en vos écrits la langue révérée i55
Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée.
En vain vous me frappez d'un son mélodieux,
Si le terme est impropre, ou le tour vicieux :
Mon esprit n'admet point un pompeux barbarisme,
147. M. Palissot faisoit volon- facilement ce passage inspiré par
tiers l'application de ces vers à Di- ces vers du poète de Crémone,
derot qu'il appelle, dans ses Mé- [Poét. III, v. i5):
,
moires littéraires, le Lycophron Yerboruru in pritnîs tenebras fuge nubi-
de la philosophie ; et il cite en ef- laque alra. , [olim,
Nam ncque (si tantum fus credern } defuit
fet de lui des passages, dont le Qui lumen jucundum ultro, laconique
galimatias eût étonné, dit-il, Ri- peroHis.
cliesource et La Serre. ( Voyez, Obscuro nebulce se ciremnfudit amicln.
154. HORACE, Artpoét.jt. 311:
sat. m, note 176.) La clarté! la
clarté ! ne cesse de répéter Quin- Verbaque piovisam rem non invita 6e-
quentur.
tilien, liv. I, chap. iv; II, ch. ni; Cicéron plus heureusement en-
et VIII, chap. 11. Voilà, selon core (deFinibus,ï\b. III, ch. vn):
lui, le premier mérite du style, Ipsoe res n)erba rap'iunt.
le premier devoir de l'écrivain. i5g.«llpeut y avoir, dit l'au-
Si l'on ignorait que Boileau, de teur de la Rhétorique à Heren-
sou propre aveu, n'avoit pas m ème «nius, liv. IV, chap. xn, deux
lu la Poétique deVida, on croirait « espèces de fautes contre la cor-
180 L'ART POETIQUE.
Ni d'un vers ampoulé l'orgueilleux solécisme. 160
Sans la langue, en un mot, l'auteur le plus divin
Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain.
Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse,
Et ne vous piquez point d'une folle vitesse :
Un style si rapide, et qui court en rimant, i65
Marque moins trop d'esprit, que peu de jugement.
J'aime mieux un ruisseau qui, sur la molle arène,
Dans un pré plein de fleurs lentement se promène,
Qu'un torrent débordé qui, d'un cours orageux,
Roule, plein de gravier, sur un terrain fangeux. 170
Hâtez-vous lentement; et sans perdre courage,

«
rection du langage : les solécis- de donner son Art poétique au pu-
" mes et les barbarismes.Lorsque, blic qui l'atteudoit, lui disoit-
,
«dans une proposition, les mots on, avec impatience : «Le public,
«n'ont pas entre eux le rapport «répondoit-il, ne s'informera pas
« et la suite que l'usage commande, " du temps que j'y aurai employé. »
> c'est un
solécisme ; c'est un bar- Scudéri, au contraire, avoit tou-
barisme que de défigurer un jours ordre de finir. Aussi Boi-
> mot. » Quant au
solécisme, il tire leau le félicitoit de sa fertilité,
son nom et son origine d'une ville Qui tout les mois, sans peine, enfantoit un
de l'île de Chypre, fondée par Tolume !
Solon, et appelée So'Xot. Ou ac- 167. Voilà ce que Vida appelle
courut en foule pour la peupler ; (Poét., liv. III, v. 355) révéler
et les Athéniens surtout y vinrent les plus secrets mystères du Pinde,
en grand nombre ; mêlés avec les ioium Helicona recludere; et il
anciens habitants, ils perdirent les révèle dans les vers suiv., 365-
bientôt, dans leur commerce, la 43g, en fondant, commeBoileau,
pureté et la politesse de leur lan- les exemples avec le précepte.
gage. De là, aoXousKew, parler 171 .Ne vous pressez ni de pro-
comme les habitants de Soloi; duire, ni surtout de publier:
faire des solécismes. sivEÛtS'e PpaSiac : laissez à lapre-
161. Un exemple rendra plus mière chaleur de la composition
sensible la pensée de Boileau. Cor- le temps de se refroidir ; et reve-
neille est sans contredit l'auteur nez ensuite sur voire travail, je
le plus divin, sous bien des rap- ne dis pas avec l'indifférence,
ports : il est rare toutefois qu'on mais avec l'impartialité d'un
le cite comme écrivain parce juge...Quelle métamorphose! où
,
qu'il n'a point assez constamment sont ces beaux vers qui vous trans-
respecté la langue. portaient d'admiration ? Est - ce
i63.Quandonpressoit Boileau bien là votre ouvrage !
CHANT I. •181

Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage :


Polissez-le sans cesse et le repolissez ;
Ajoutez quelquefois ; et souvent effacez.
C'est peu qu'en un ouvrage où les fautes fourmillent 17 5
Des traits d'esprits semés de temps en temps pétillent :
Il faut que chaque chose y soit mise en son lieu;
Que le début, la fin, répondent au milieu;
Que d'un art délicat les pièces assorties
N'y forment qu'un seul tout de diverses parties; 180
Que jamais du sujet le discours s'écartant
N'aille chercher trop loin quelque mot éclatant.
Craignez-vous pour vos vers la censure publique ;
Soyez-vous à vous-même un sévère critique :
L'ignorance toujours est prête à s'admirer. i85
Faites-vous des amis prompts à vous censurer;
Qu'ils soient de vos écrits les confidents sincères,
Et de tous vos défauts les zélés adversaires :

se faire lire et relire ; iterum quoe


Miratur tacitus, nec se cognoscit in il lis
lmmemor, atque opcrum piget, ac sese digna legi sintscripturus, liv. I,
increpat ultro.
Vie, Poil. III, ï. 478.sat. x, v. 72. —Aussi, ajoute
172. Quintilien veut que la Quintilien, a-t-on dit, avec rai-
lime polisse un ouvrage, mais ne son que le style n'agit pas moins
l'use pas : ut opuspoliat lima, non quand il efface que quand il écrit:
exterat (liv. X, chap. iv). Et il non minus agere, quum delet.
ne conseille point à ses jeunes élè- 178. Boileau applique ici à l'u-
ves d'imiter l'exemple du poète nité de diction, ce qu'Horace avoit
Cinna, qui avoit été neuf ans à dit de l'unité de dessein dans un
composer une pièce de théâtre; poème:
ni celui d'Isocrate, qui en con- Primo ne médium, medio ne discrepel
imum.
sacra dix à écrire sonPanégyrique. Elle consiste surtout à se renfer-
Il est un terme où la correction dans les bornes prescritespar
doit s'arrêter, sous peine, ditVida, le mer
genre que l'on traite, et par le
d'après Quintilien, de défigurer sujet l'on a choisi.
que
un ouvrage, et de le laisser cou- 185. Celui, dit Horace, qui
vert de plaies et de cicatrices hon- veut obtenir le prix de son art,
teuses : doit se constituer d'abord le cen-
Bum plurima ubique
Déformât sectos artus inhonesta cicatrix. seur désintéressé de ses propres
174. Soepe stylum vertus; c'est écrits :
à ce prix, mais à ce prix seule- At qui legitimum cupiet fecisse poema,
Cum tabulis animnm censom sumet lie-
ment , que l'on peut se flatter de nesti.
182 L'ART POÉTIQUE.
Dépouillez devant eux l'arrogance d'auteur.
Mais sachez de l'ami discerner le flatteur : 190
Tel vous semble applaudir, qui vous raille et vous joue.
Aimez qu'on vous conseille, et non pas qu'on vous loue.
Un flatteur aussitôt cherche à se récrier :
.
Chaque vers qu'il entend le fait extasier.
Tout est charmant, divin; aucun mot ne le blesse : 195
Il trépigne de joie, il pleure de tendresse :
Il vous comble partout d'éloges fastueux.
La vérité n'a point cet air impétueux.
Un sage ami, toujours rigoureux, inflexible,
Sur vos fautes jamais ne vous laisse paisible : 200
Il ne pardonne point les endroits négligés,
Il renvoie en leur lieu les vers mal arrangés,
Il réprime des mots l'ambitieuse emphase;
Ici le sens le choque, et plus loin c'est la phrase.
Votre construction semble un peu s'obscurcir : 205
Ce terme est équivoque; il le faut éclaircir.
C'est ainsi que vous parle un ami véritable.
Mais souvent sur ses vers un auteur intraitable
189. Mais ce désintéressement Discedo-Alcoeut puncto illius : illc meo,
quis? [visus,
ne saurait jamais être assez entier, Quia, nisi Calfimarhus? Si plus adposcerc
assez parfait, pour qu'une foule Fit Mimnennus, et optivo cognomine cres-
de choses n'échappent point en- oit.
198. Non sans doute; mais la
core à cette prévention si natu- franchise devrait l'avoir quelque-
relle d'un auteur, en faveur de
fois; et les petits ménagements,
l'ouvrage qui vient de lui coûter
les demi-mots de la politesse, qui
tant de veilles et de soins. C'est
alors qu'il faut recourir au sage tourne autour de la vérité qu'elle
n'ose aborder, ne sont pas moins
ami que nous indiquent de con-
perfides, que les éloges captieux,
cert Horace et Boileau : mais le prodigués par l'ignorance ou la
difficile est de rencontrer un Quin-
tilius ! flatterie.
t'.lamabit enim, pulebrc! benc ! recte! 201. C'est toujours l'Aristar-
Patlescet super bis : t'tiaiu stillnbit nnlinis que,leQuinlilitis d'Horace, v.445:
El oculis rorem; sulicet, tundct pcdc Versusreprebendet inertes;
tenant. Cu!p;ibit duras; incointis adlinctatrum
Alors, comme aujourd'hui, les Trausverso calamo signum ; ambitiota re-
Bavius, les Moeviusserenvoyoient cidet
Ornamenta ; parum Claris lucem dare co-
et acceptaient façon les
sans beaux
nomsd'Alcée, deCallimaque, de 208. Quel parti prendre alors?
Mimnerme ( liv. II, ép. n,v.g9) : Celui de ce même Quintilius. H
CHANT I. 183
A les protéger tous se croit intéressé,
Et d'abord prend en main le droit de l'offensé. a 10
De ce vers, direz-vous, l'expression est basse.—
Ah! monsieur, pour ce vers je vous demande grâce,
Répondra-t-il d'abord. — Ce mot me semble froid;
Je le retrancherois.— C'est le plus bel endroit! —
Ce tour ne me plaît pas.—Tout le monde l'admire. 2i5
Ainsi toujours constant à ne se point dédire,
Qu'un mot dans son ouvrage ait paru vous blesser,
C'est un titre chez lui pour ne point l'effacer.
Cependant, à l'entendre, il chérit la critique :
Vous avez sur ses vers un pouvoir despotique. aao
Mais tout ce beau discours dont il vient vous flatter,
N'est rien qu'un piège adroit pour vous les réciter.
Aussitôt il vous quitte; et, conlent de sa muse,
S'en va chercher ailleurs quelque fat qu'il abuse :
Car souvent il en trouve. Ainsi qu'en sots auteurs, 225
Notre siècle est fertile en sots admirateurs;
Et, sans ceux que fournit la ville et la province,
Il en est chez le duc, il en est chez le prince.
L'ouvrage le plus plat a, chez les courtisans,
De tout temps rencontré de zélés partisans; 23o
Et, pour finir enfin par un trait de satire,
Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire.
n'ajoutoit plus un mot, et ne se D'être nn peu plus sincère en cela qu'il no
consumoit pas en vains efforts, faut,
Oronte ne manque pas de ré-
pour empêcher un sot de s'aimer pondre :
et de s'admirer sans rival : C'est ce que je demande ; et j'aurois lieu
Nulluui ultra verbum, autoperam sume- de plainte, [feinte
bat iiianem, Si, m'exposant à TOUS pour me parler sana
Quin aine rirali tcque et tua solus amares. Vous alliez me tiabir et me déguiser rien.
21g. Oui, comme l'Oronte du Or, on sait ce qui s'ensuit lors-
Misanthrope. Quand il consulte qu'Alceste lui parle en effet sans
Alceste sur sou sonnet, et que feinte, ne lui déguise pas, et, qui
celui-ci lui annonce qu'il a le dé- plus est, lui prouve que son son-
faut net est bon à mettre au cabinet.
CHANT IL

TELLE qu'une bergère, au plus beau jour de fête,


De superbes rubis ne charge point sa tête,
Et, sans mêler à l'or l'éclat des diamants,
Cueille en un champ voisin ses plus beaux ornements :
Telle, aimable en son air, mais humble dans son style, 5
Doit éclater sans pompe une élégante idylle.
Son tour simple et naïf n'a rien de fastueux,
Et n'aime point l'orgueil d'un vers présomptueux.
Il faut que sa douceur flatte, chatouille, éveille,

i. Condillac trouve d'abord poème oùilne doit pas s'en trou-


très déplacée l'observation qu'une ver. ( Art d'écrire , liv. II, ch. i.)
bergère ne se charge ni d'or, ni Quelle réponse, que les vers de
de rubis, ni de diamants. « Au- Boileau !
• tant vaudroit, dit-il, ajouter 6. Les anciens n'entendoient
• qu'elle ne met point de rouge, point ces mots ( églogue, idylle )
' et qu'elle ne porte point de pa- dans le sens où nous les avons in-
" nier. Il ne veut pas non plus
>>
terprétés: une idylle, sti5uXX:ov,
que l'idylle soit humble; car, pour n'étoit pour eux que lediminitif
être simple, on n'est pas humble. d'iltïoç, image, tableau, repré-
C'est encore bien pis, selon lui, sentation plus ou moins d'une
si l'on ajoute qu'elle éclate sans idée: c'est le titre que l'on don-
pompe, qu'elle n'a rien de fas- noit aux odes de Pindare, eicv/) ;
tueux; qu'elle n'aime point l'or- et celles d'Anacréon, qui n'en
gueil d'un vers présomptueux, étoient que des diminutifs, s'appe-
parce que ce sont autant d'ex- loient etcVuXXta. Quel rapport en-
pressions bien boursouflées, pour tre ces acceptions primitives, et
répéter une idée, que l'on devoit ce que nous nommons aujourd'hui
se contenter de rendre par ce seul des Idylles! L'églogue ixlojr:,
,
vers : signifioit un choix, un extrait;
Ei jamais de grands mots n'épouvante l'o- ainsi nous avons les Egloguesphy-
reille.
Il s'étonne enfin, après avoir cité siques et morales, recueilliespar
en entier cette délicieuse pein- Stobéo, les Eglogues de Cicéron,
ture , que le poète ait employée les Eglogues de Platon, etc. Il y a
si grands mots pour définir un loin de là à des poésies pastorales.
CHANT II. 185
Et jamais de grands mots n'épouvante l'oreille. 10
Mais souvent dans ce style un rimeur aux abois
Jette là, de dépit, la flûte et le hautbois ;
Et, follement pompeux dans sa verve indiscrète,
Au milieu d'une églogue entonne la trompette.
De peur de l'écouter, Pan fuit dans les roseaux; 15
Et les nymphes, d'effroi, se cachent sous les eaux.
Au contraire, cet autre, abject en son langage,
Fait parler ses bergers comme on parle au village.
Ses verts plats et grossiers, dépouillés d'agrément,
Toujours baisent la terre, et rampent tristement : 2
On diroit que Ronsard, sur ses pipeaux rustiques,
Vient encor fredonner ses idylles gothiques,
Et changer, sans respect de l'oreille et du son,
Lycidas en Pierrot, et Philis en Toinon.
Entre ces deux excès la route est difficile. 25
Suivez, pour la trouver, Théocrite et Virgile :
Que leurs tendres écrits, par les Grâces dictés,
Ne quittent point vos mains, jour et nuit feuilletés.
10. Nous venons de voir la cri- autre peuple. Aussi, depuis Raean
tique de Condillac : voici l'apo- et Ségrais, qui, suivant l'expres-
logie de Marmontel: «Lorsque sion même de Boileau [Boloean.,
«Despréaux a peint l'idylle comme n° LXXVI) ont à peine attrape
, de
«une bergère en habit de fête, il quelque chose ce style, la poésie
«Vaparfaitement définie telle que pastorale n'a fait aucun progrès
«nous la concevons : une simpli- sensible parmi nous; et c'est moins
m
cité élégante en fait le caractère. sans doute la faute du genre, que
« Elle ne mêle point les diamants celle de nos moeurs, de plus en
« à sa parure; mais elle a un cha- plus éloignées de l'heureuse sim-
«peau de Uem's.»{Elém. de litt.) plicité qui le doit caractériser.
24. Ronsard appelle sans fa- Quand on a cité de madame Des-
çon, dans ses Eglogues, Henri II, houlières son idylle des Oiseaux,
Henriot; Charles IX, Carlin; et et surtout celle des Moutons, qui
Catherine de Médicis, Catin. C'est est restée dans la mémoire des
plus que du mauvais goût : c'est amateurs ; de Fontenelle son
de l'indécence. Passe encore pour Eglogue intitulée Ismène, et, quel-
Pierrot et Margot, qu'il substitue ques traits semés de loin en loin
aux Corydon et aux Amaryllis de dans Ségrais lui-même, qu'on ne
Virgile. lit plus, on a rassemblé à peu près
2 5. Et pour les François, peut- tous nos litres dans le genre pas-
être, plus encore que pour tout toral.
t86 L'ART POETIQUE.
Seuls, dans leurs doctes vers, ils pourront vous apprendre
Par quel art sans bassesse un auteur peut descendre; 3o
Chanter Flore, les champs, Pomone, les vergers;
Au combat de la flûte animer deux bergers;
Des plaisirs de l'amour vanter la douce amorce;
Changer Narcisse en fleur, couvrir Daphné d'écorce;
Et par quel art encor Péglogue quelquefois 35
Rend dignes d'un consul la campagne et les bois.
Telle est de ce poème et la force et la grâce.
D'un ton un peu plus haut, mais pourtant sans audace,
La plaintive Elégie, en longs habits de deuil,
Sait, les cheveux épars, gémir sur un cercueil. 40
Elle peint des amants la joie et la tristesse;
Flatte, menace, irrite, apaise une maîtresse.
Mais, pour bien exprimer ces caprices heureux,
C'est peu d'être poêle, il faut être amoureux.
Je hais ces vains auteurs dont la muse forcée 45
M'entretient de ses feux, toujours froide et glacée ;
Qui s'affligent par art; et, fous de sens rassis,
S'érigent, pour rimer, en amoureux transis.
34. Voyez OVIDE, Mèlam., puisqu'ilsignifielittéralementaKre
liv. I, v. 549, et III, v. 5og. hélas! hélas! ï, ï, \ifia. Mais
36. Comme dans cette admi- ces lugubres sujets ne furent pas
rable églogue de Virgile, où long-temps l'unique matière de
, 1

sans jamais cesser d'être bergère, ses chants : les peines et les plai-
sans cueillir ailleurs que dans le sirs, les triomphes et les défaites
champ voisin, les ornemens les de l'amour ouvrirent bientôt à
plus beaux, la muse pastorale s'é- l'élégie une carrière nouvelle.
lève, par la grandeur des images C'est Horace qui nous l'apprend,
et la pompe du style, à la hauteur Art. poét., v. 75 :
de l'épopée, et redescend bientôt (Jueriirtoma piimum ;
Post etiam inclusa est eoti sententia corn-
sans effort aux idées gracieuses, pos.
au ton simple et naïf de la poésie 42. Voyez surtout Properce,
champêtre, digne alors des évé-
et notamment l'élégie xix du se-
nements qu'elle célèbre, et des cond livre.
personnages qui l'écoutent : 48. C'est le dcfauthabitiiel d'O-
8i canimus eylvas, sjlooe sint ronsule
àignat. vide, beaucoup plus poète qu'«-
40. Telle fut la destination pri- moureux dans ses élégies amou-
mitive de ce petit poème; et son reuses, tandis qu'interprète, dans
nom même, élégie, l'indique assez, ses héroïdes, de sentiments qui lui
CHANT II. 48-7

Leurs transports les plus doux ne sont que phrases vaines;


Us ne savent jamais que se charger de chaînes, 5o
Que bénir leur martyre, adorer leur prison,
Et faire quereller les sens et la raison.
Ce n'étoit pas jadis sur ce ton ridicule
Qu'Amour dictoit les vers que soupïroit Tibulle;
Ou que du tendre Ovide animant les doux sons; 55
Il donnoit de son art les charmantes leçons.
Il faut que le coeur seul parle dans l'élégie.
L'ode, avec plus d'éclat, et non moins d'énergie,
Elevant jusqu'au ciel son vol ambitieux,
Entretient dans ses vers commerce avec les dieux. 60

sont étrangers, il prête à Didon, de prendre ici la défense de l'ode,


à Médée, à Hypermnestre, etc., dont Boileau semble mesurer le
le langage vrai de la passion. Ti- vol à celui de l'élégie, a osé, dit-il,
bulle et Properce sont de vérita- corriger ce vers de la manière
.
bles amants, qui expriment ce suivante :
qu'ils éprouvent réellement: Ovide L'ode arec plus d'éclat, de flamme, d'4.
n'est qu'un très bel esprit, qui se nergie, etc.
joue de lui-même, de ses mai tresses Mais qu'est-ce que l'ode, avec
et de ses lecteurs ; c'est un excel- plus de flamme? 11 eût été moins
lent professeur de coquetterie, aisé, selon Virgile, de dérober un
mais un mauvais guide pour l'a- vers à Homère, que de désarmer
mour. Hercule de sa massue : il ne l'est
54. Les vers que Tibulle sou- pas plus de refaire un vers de Boi-
piroit, ellipse d'une hardiesse re- leau avec la prétention surtout
,
marquable, pour,, les vers dans de le faire meilleur.
lesquels Tibulle exhaloit ses ten- 60. Horace (liv. III, ode m)
dres soupirs. C'est ainsi que Pro- veut détourner Auguste du projet
perce racontoit ses feux à Ovide secrètement formé de transporter
{Trist., liv. IV, élég. x, v. 45): à Troie le siège de l'empire ro-
Soepe suos solitus recilare Propcrtius ignés. main. Il s'élève par la pensée jus-
Pour dire tout simplement, que ce que dans le conseil des dieux; il
poète lui lisoitses vers amoureux; y assiste, il entend, il reproduit,
et cette dernière expression, re- dans un langage digne d'eux, le
citareignes, caractérise aussi bien magnifique discours que Junon y
l'énergie de Properce, que la pre- prononce, et dans lequel, après
mière la douceur harmonieuse de avoir souscrit à l'apothéose de
,
Tibulle. Romulus, elle menace de son in-
58. Le Brun, qui se crut, en dignation quiconque tenterait de
qualité de poète lyrique, obligé relever les ruines de Troie. Mais
188 L'ART POETIQUE.
Aux athlètes dans Pise elle ouvre la barrière,
Chante un vainqueur poudreux au bout de la carrière;
Mène Achille sanglant aux bords du Simoïs,
Ou fait fléchir l'Escaut sous le joug de Louis.
Tantôt, comme une abeille ardente à son ouvrage, 65
Elle s'en va de fleurs dépouiller le rivage :
Elle peint les festins, les danses et les ris ;
Vante un baiser cueilli sur les lèvres d'Iris,
Qui mollement résiste, et par un doux caprice,
Quelquefois le refuse, afin qu'on le ravisse. 70
Son style impétueux souvent marche au hasard :
comme effrayé bientôt de sa pro- 71. Mais ce hasardn'est qu'ap-
pre audace, le poète arrête tout- parent: tout se lie, tout se tient
à-coup l'essor de sa muse, et lui dans les compositions lyriques qui
défend de divulguer le secret des semblent au premier coup d'oeil
dieux : le plus désordonnées. Prenons
Quo, Musa, tendis? dcsine pervicax
, pour exemple une ode de Pin-
Referre sermones dcoruin. dare. Le poète veut féliciter Hié-
Mais que fais-tu, Muse insensée ?
Où tend ce Toi ambitieux? ron de la victoire qu'il vient de
Oses-tu porter ta pensée remporter aux jeux olympiques;
Jusque dans le conseil des dieux ?
J.-B. Rouss. et à peine entréenmatière(v.38),
61 .Voyez les belles odes de Pin- le voilà jeté dans l'histoire et l'é-
dare à Hiéron de Syracuse, à Thé- loge dePélops, la fable de Tan-
ron d'Agrigente, et à divers au- tale, etc. Que peuvent avoir de
tres vainqueurs, dans les jeux commun ces digressions avec l'ob-
Olympiques, Pythiques, etc. jet principal du poème ? Le voici :
63. Voy. le livre XXI de l'I- Hiéron étoit roi de Syracuse, fon-
liade qui fournirait en effet une dée par une colonie des enfants
riche ,matière au poète lyrique ca- de Pélops : et, à ce nom seul de
pable de la traiter. Pélops, l'imagination du poète
64. Le fleuve dompté, et su- s'enflamme; elle se retrace, elle
bissant le joug de Louis XIV, rap- décrit les malheurs où l'orgueil
pelle l'Araxe de Virgile (Énéid., précipita Tantale et sa race; et
VIII, v. 728), s'indignant sous il en tire de graves leçons, pour
les ponts que Xercès, Alexandre prémunir son héros contre les sé-
et Auguste opposèrent successi- ductions de la puissance et des
vement à son impétuosité : richesses.Une autre considération
Et pontem indignatus Araxes. lioit encore au sujet de cette ode
65. Horace, liv. IV, ode 1: l'épisode de Pélops; sa victoire sur
Ego apis Matinoe OEiiomaûs, à la course des chars;
More modoque,
Grata carpentis thyma per laborem ses conquêtes et son établissement
rlurimum. etc. dans cette partie de la Grèce, nom-
CHANT II. . •189

Chez elle un beau désordre est un effet de l'art.


Loin ces rimeurs craintifs dont l'esprit flegmatique
Garde dans ses fureurs un ordre didactique;
Qui, chantant d'un héros les progrès éclatants, 75
Maigres historiens suivront l'ordre des temps.
Ils n'osent un moment perdre un sujet de vue :
Pour prendre Dôle, il faut que Lille soit rendue;
Et que leur vers, exact ainsi que Mézerai,
Ait fait déjà tomber les remparts de Courtrai. 80
Apollon de son feu leur fut toujours avare.
On dit, à ce propos, qu'un jour ce dieu bizarre,
Voulant pousser à bout tous les rimeurs françois,
Inventa du sonnet les rigoureuses lois;
Voulut qu'en deux quatrains de mesure pareille S5
I-a rime avec deux sons frappât huit fois l'oreille;
Et qu'ensuite six vers artistement rangés,
Fussent en deux tercets par le sens partagés.
mée depuis Péloponèse, c'est-à- conlent des écrivains qui avoient
dire Ile de Pélops. travaillé avant lui sur l'histoire
72. Voilà bien l'espèce d'ordre de France, il en entreprit une
qu'admire Longin ( Traité du su- nouvelle, dont le succès passa
blime, sect. xx et ch. xvu delà ses espérances. On ne lit plus
traduction),dans le désordre d'un guère toutefois de Mézeray que
discours même, où l'orateur s'a- son Abrégé; mais on consultera
bandonne à la véhémence de la toujours avec fruit son Traité de
passion : xoù i\ w&K énoonov, xa't l'origine des François. Mézeray
i\ à-raîjia ivotav nipiXati.Si-iu mourutle iojuillet i683 secré-
,
Taijtv. taire perpétuel de l'académie fran-
7 8. Voyez, sur ces conquêtes de çoise, où il avoit remplacé Voi-
la Flandre et de la Franche-Comté, ture, en 1647.
les notes de l'épître I au Roi. 82. Hé quoi! c'est à propos
79. François Eudes, qui se fit des difficultés du genre lyrique, et
appeler de Mézeray (nom d'un du petit nombre de poètes capa-
petit hameau, dans les environs bles de s'y distinguer, qu'Apollon
d'Argentan), pour se distinguer imagine les lois rigoureuses du
de ses frères, et notamment du sonnet! Il y avoit là plus que de
vénérable Eudes, fondateur de la la bizarrerie de sa part. Au sur-
congrégation des Eudistes, naquit plus, ce n'ast point aux rimeurs
en 161 o dans le village de Rye, françois, mais aux poètes italiens,
où l'on montre encore un arbre, que le dieu bizarre joua d'abord
qui fût, dit-on, planté parlui.Mé- ce mauvais tour.
100 L'ART POETIQUE.
Surtout de ce poème il bannit la licence.
Lui-même en mesura le nombre et la cadence; go
Défendit qu'un vers foible y pût jamais entrer,
Ni qu'un mot déjà mis osât s'y remontrer.
Du reste il l'enrichit d'une beauté suprême:
Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème.
Mais en vain mille auteurs y pensent arriver; 95
Et cet heureux phénix est encore à trouver.
A peine dans Gombaut, Maynard * et Malleville,
En peut-on admirer deux ou trois entre mille:
Le reste, aussi peu lu que ceux de Pellelier,
N'a fait de chez Sercy qu'un saut chez l'épicier. 100

go.On areprochéau sagelégis- multitude d'antithèses, recher-


lateur d'avoir exagéré à dessein chées monotones, et disantpres-
,
les difficultés et l'importance de que toutes la même chose.
ce petit poème, totalement négligé 97*. L'un des beaux esprits les
parmi nous, malgré les efforts de plus vantés de l'hôtel Rambouil-
l'académiedesjeuxfloraux, pour let et successivementhonoré de
le maintenir en honneur. Ce fut ,
la bienveillance de trois monar-
un des premiers genres de poé- ques, Henri IV, Louis XIII et
sie cultivés en France, dès le règne Louis XIV ; comblé de faveurs et
de François Ier; et l'on sait que de pensions, sous les régences de
peu d'années avant l'époque où MariedeMédicis, et d'Anne d'Au-
Boileau écrivoit sou Artpoétique, triche Gombauld vit ce brillant
Benserade et Voiture avoieut par- ,
édifice de gloire et de fortune s'é-
tagé la cour et la ville en deux crouler au milieu des désastres
factions, les Uranins et les Jobe- civils, et mourut nonagénaire
lins, à l'occasion du sonnet pour en 1C66, dans un état voisin de
Uranie par Voiture; et de celui l'indigence. Il avoit beaucoup
sur Job, par Benserade. écrit; mais Boileau ne fait allu-
96. «Dans le petit nombre, dit sion ici qu'au recueil de ses Son-
«La Harpe, de sonnets échappés nets.
«au naufrage général, on compte Ibid. Contemporain de Racan,
«celui généralement attribué à et formé comme lui à l'école de
«Desbarreaux, qui finit du moins Malherbe, Maynard avoit appris
« par une grande pensée, rendue de ce grand maître l'art de bien
«par une belle image: tourner le vers, et de répandre
« Mais dessus quel endroit tombera son dans son style cette heureuse
lonncre, [sus-Cbrist I
.Qui ne soit.tout couvert du sang de Jé- clarté,dontMalherbe avoit le pre-
Celui de Hesnaut sur l'Avortonest mier donné l'exemple.
plein d'esprit, maispècheparune ioo. C'était un libraire du P&
CHANT II. 191
Pour enfermer son sens dans la borne prescrite,
La mesure est toujours trop longue ou trop petite.
L'épigramme, plus libre, en son tour plus borné,
N'est souvent qu'un bon mot de deux rimes orné.
Jadis de nos auteurs les pointes ignorées ro5
Furent de l'Italie en nos vers attirées.
Le vulgaire, ébloui de leur faux agrément,
A ce nouvel appât courut avidement.
La faveur du public excitant leur audace,
Leur nombre impétueux inonda le Parnasse : no
Le madrigal d'abord en fut enveloppé ;
Le sonnet orgueilleux lui-même en fut frappé;
La tragédie en fit ses plus chères délices;
L'élégie en orna ses douloureux caprices;
lais, connu surtout par le recueil nus. » On voit que les satiriques
qu'il avait publié en i653, sous de tous les temps ont fait, comme
le titre de Poésies choisies, où figu- notre Boileau, leurs plus grandes
raient entre autres quelques piè- malices sans être malins.
,
ces deMalleville,que l'on retrouve 106. «Livres, jeux, spectacles,
aujourd'hui dans la Bibliothèque vêtements, tout fut italien ou es-
poétique, t. I. p. 178 et suiv. pagnol en France, à la fin du xvi*
104. Le Brun, qui a lui-même siècle, et pendant une partie du
excellé dans l'épigramme, repro- xviic. Leurs auteurs étoient dans
che avec quelque raison à Boi- les mains de tout le monde, et fai-
leau de l'avoir beaucoup trop cir- soient partie de notre éducation.
conscrite dans cetle définition. 11 Nos poètes se réglèrent sur eux :
est rare au contraire que l'épi- la poésie galante s'empara de ces
gramme ne soit qu'un bon mot : pointes du bel esprit italien ap-
c'est le plus souvent ,
un petit pelées concetti ; et de là ce déluge
poème, qui a son caractère, de fadeurs alambiquées, où l'a-
son
style et ses lois, tout mant qu'on enteudoit le moins
comme un
autre. Il faut, suivant Le Brun passoit pour celui qui s'exprimoit
(qui devoit s'y eonnoître), il faut le mieux.» (LAHARPE.)
pour y réussir, être malin avec 113. Quintilien, liv. V, ch. x.
candeur. Voilà pourquoi blâme avec raison Euripide d'a-
doute Martial y a bien réussi sans
« voir joué sur le nom de Poly-
chez les Latins; car il possédoit nice, formé des deux mots grecs
éminemment ces qualités, iroXù et VETKOÇ et de lui faire dire
au ju- ,
gement de Pline le jeune : « pluri- ( Phoeniss. v. 649 ) par Étéocle son
mum in scribendo et salis ba- frère : «C'est ajuste titre que no-
ient et fellis, nec candoris mi- tre père t'a nommé Polynice ; il
192 L'ART POÉTIQUE.
Un héros sur la scène eut soin de s'en parer, 115
Et sans pointe un amant n'osa plus soupirer;
On vit tous les bergers, dans leurs plaintes nouvelles,
Fidèles à la pointe, encor plus qu'à leurs belles;
Chaque mot eut toujours deux visages divers :
La prose la reçut aussi bien que les vers; 120
L'avocat au palais en hérissa son style,
Et le docteur en chaire en sema l'évangile.
La raison outragée enfin ouvrit les yeux,

prévoyoit de combien de dissen- par la contagion de l'exemple :


sions tu serois la cause. > — Les nous allons retrouver et plaindre
premières pièces où le talent tra- le même abus dans un orateur
gique s'annonça parmi nous avec sacré, contemporain de Bossuet
quelque éclat, furent défigurées et de Fléchier, dans Mascaron!
par des pointes misérables. S'agit-il de l'effet terrible de la
115. Racine lui-même n'a-t-il mort de MADAME sur Louis XIV.
pas, dans son chef-d'oeuvre d'An- «Le grand, l'invincible, le ma-
dromaque ( act. I, se. iv ), payé « giianime Louis, à qui
l'antiquité
ce déplorable tribut à la mode de « eût donné
mille coeurs, elle qui
son siècle, quand il fait dire à «les multiplioit dans les héros,
Pyrrhus : « selon le nombrede leurs grandes
« qualités, se trouve sans coeur à
Vaincu, ebargé de fers, de regrets consu-
mé.
« ce spectacle. •• II dit un peu
Brûlé de plus de feux eueje n'en allumai.
plus
121. Cicéron, il faut bien l'a- loin, en parlant du coeur de cette
vouer, a donné le premier ce princesse, « Qui me donnerait des
mauvais exemple, trop fréquem- « mains assez délicates, et des yeux
ment renouvelé depuis, soit au «assez perçants, pour enfaire l'a-
barreau, soit même dans les « natomie! » Vous lirez dans
l'orai-
graves discussions de la tribune son fuuèbre d'Anne d'Autriche,
politique. Tantôt l'orateur ro- «que sa stérilité a fait voir que nous
main appelle Verres le balai de la « devons la regarder comme un an-
Sicile, par allusion au mot ver- "ge, dont nous admirons la beauté
rere, qui signifie en effet balayer; « et aimons la protection,
quelque
et aux spoliations qui avoient si- «stérile qu'il puisse être. » Dans
gnalé l'administration du trop fa- celle du duc de Beaufort, qui se
meux préteur : tantôtil le compare distinguoit par ses premiers ex-
a un porc, parce que verres ex- ploits lors de l'avènement de
prime en latin, ce que nous nom- ,
Louis XIV au trône, nous trou-
,
mons un verrat. vons que l'orient de ce beau so-
122. Nous venons de voir Ra- leil fut l'orient de la gloire du
,
cine lui-même, séduit un moment duc de Beaufort, et que le signe
CHANT II. 493
La chassa pour jamais des discours sérieux,
Et, dans tous ses écrits la déclarant infâme, 125
Par grâce lui laissa l'entrée en l'épigramme,
Pourvu que sa finesse, éclatant à propos,
Roulât sur la pensée, et non pas sur les mots.
Ainsi de toutes parts les désordres cessèrent.
Toutefois à la cour les turlupins restèrent, i3o
Insipides plaisants, bouffons infortunés,
D'un jeu de mots grossier partisans surannés.
Ce n'est pas quelquefois qu'une muse un peu fine
Sur un mot, en passant, ne joue et ne badine,
Et d'un sens détourné n'abuse avec succès: i35
Mais fuyez sur ce point un ridicule excès;
Et n'allez pas toujours d'une pointe frivole
Aiguiser par la queue une épigramme folle.
Tout poème est brillant de sa propre beauté.
Le rondeau, né gaulois, a la naïveté. 140
La ballade, asservie à ses vieilles maximes,
du lion, une fois joint à ce soleil, elles sont susceptibles, pour peu
brilla de son plus bel éclat, et fut qu'elles offrent la moindre trace
embrasé de ses plus beaux feux. de recherche et d'affectation.
x 3 o. Henri Le Grand,
dit Bcl- 140. Marmontel regrette que
leville, et Tilrlupin, quand il la régularité sévère de ces divers
jouoit dans la farce , étoit entré petits poèmes lésait fait abandon-
dans la troupe des comédiens de ner. C'est là une de ces opinions
l'hôtel de Bourgogne vers l'an paradoxales que l'on est fâché de
i583, et mourut en 1634, après rencontrer si souvent dans l'esti-
avoir exercé, pendant près de cin- mable auteur des Éléments de lit-
quante-cinq ans, le noble em- térature.
ploi de divertir le public par ses 141. De l'italien ballare, d'où
turlupinadès. Il avoit fait, même nous avions fait autrefois baller,
à la cour, de nombreux imitateurs, c'est-à-dire sauter, danser. La
que turlupina à son tour Molière, forme seule de ce petit poème,
dans le marquis de la Critique de assujéti à un certain nombre de
l'Ecole des femmes. couplets égaux et terminés par un
r 33. Ce sont de ces petites dé- refrain, indique assez qu'il étoit,
bauches que de bons esprits même dans l'origine, chanté et dansé en
peuvent se permettre, mais en même temps, comme ces vieilles
passant seulement ; car les meil- rondes que chantent encore les
leures choses en ce genre perdent enfants, en dansant «71 rond avec
bientôt l'espèce de mérite dont leurs bonnes.
194 L'ART POETIQUE.
Souvent doit tout son lustre au caprice des rimes.
Le madrigal, plus simple, et plus noble en son tour,
Respire la douceur, la tendresse et l'amour.
L'ardeur de se montrer, et non pas de médire, 145
Arma la VériLé du vers de la satire.
Lucile le premier osa la faire voir;
Aux vices des Romains présenta le miroir;
Vengea l'humble vertu de la richesse altière,
Et l'honnête homme à pied du faquin en litière. i5o
Horace à cette aigreur mêla son enjoûment:
On ne fut plus ni fat ni sot impunément;
Et malheur à tout nom qui, propre à la censure,
Put entrer dans un vers sans rompre la mesure !
Perse, en ses vers obscurs, mais serrés et pressants, i55
i43. Il est assez étonnant que de Pétrone, et notre Satire Mé-
les deux madrigauxqui réunissent nippée: mais Lucilius l'écrivit le
peut-être avec le plus d'avantage premier en vers hexamètres,et lui
les conditions prescrites pour ce donna la forme adoptée depuis, à
genre de poésie , la simplicité l'exemple d'Horace, par tous les
noble, la tendresse et l'amour, satiriques suivants.
soient précisément de Pradon et 148. C'est le glaive à la main,
de l'abbé Cotin! queJuvénal nous représente (sat.i,
145. Il n'y avoit qu'un hon- v. i65) l'ardent Lucilius, pour-
nête homme qui pût définir ainsi suivant les vices de son siècle, et
la satire ; et un très grand poète faisant trembler, à son seul aspect,
qui pût le faire en aussi beaux vers. le coupable, en proie aux trou-
i47.La satire romaine n'arien bles de sa conscience :
de commun avec le drame satiri- Ensevelutstricto quoties Lucilius ardens
Cyclope Infremuit, rubet auditor, cui frigidamens
que des Grecs, dont le est
d'Euripide suffit pour nous donner Criminibus; tacita sudant praacordia cutpa.
une idée. Quintilien étoit donc I5I. C'est là surtout le grand
bien fondé (liv. X, ch. 1) à lais- art d'Horace. Il semble à peine
ser aux Romains les honneurs de effleurer les vices de l'ami qu'il fait
l'invention: Satira quidem tota rire : admis une fois dans sa con-
nostra est. Lucilius n'est pas pré- fiance, il se joue, pourainsi dire,
cisément le premier qui ait écrit dans les avenues du coeur, où il
des satires en latin ; avant lui, pénètre, par cela même, plus sû-
Livius Andronicus, Ennius et d'au- rement que Juvénal, qui y porte
tres , avoient composé des satires, l'épouvante et les remords. C'est
mêlées de prose et de vers de dif- Perse, admirateur sincère d'Ho-
férents mètres, telles que le roman race qui en fait cet éloge.
,
CHANT II. I9S
Affecta d'enfermer moins de mots que de sens
Juvénal, élevé dans les cris de l'école,
Poussa jusqu'à l'excès sa mordante hyperbole.
Ses ouvrages, tout pleins d'affreuses vérités,
Étincellent pourtant de sublimes beautés : r6o
Soit que, sur un écrit arrivé de Caprée,
Il brise de Séjan la statue adorée;
Soit qu'il fasse au conseil courir les sénateurs,

i56. Affecter caractérise très tôt cette espèce de manifeste,


bien la manière de Perse, habi- adressé au sénat, et dans lequel
tuellement dénuée de naturel ; et Tibère, sans rien articuler de po-
la recherche péniblement labo- sitif contre Séjan, énonçoit des
rieuse d'un style qui n'offre le craintes vagues, et terminoitpar
plus souvent que des énigmes au recommander à deux sénateurs,
lecteur. Il n'en a pas moins, au ses intimes amis, desiirveillerl'am-
jugement de Quintilien, acquis bitieux favori,etdes'assurer même
beaucoup de gloire, et de gloire de sa personne.
véritable, multum et veroe glorioe, 162. Quelle perte que celle de
parce que sa morale est excellente, l'endroit de Tacite, où ce grand
et que l'énergie d'une àme ver- peintre avoit décrit la disgrâce et
tueuse, dans un siècle de corrup- la chute de Séjan ! Mais transpor-
tion a frappé presque tous ses tons-nous, avec le poète, au milieu
,
vers. de cette scène lumultueuse:voyons
i58. Le penchant naturel de les câbles déjà attachésaux statues
Juvénal à celte véhémencede style de Séjan, les ébranler, les faire
qui lui prête le plus souvent l'air descendre enfin du piédestal, où la
et le ton d'un déclamateur, n'avoit servile adulationles avoit placées : .
pu que se fortifier encore dans les Descendunt statua: restemque sequun
,
écoles des rhéteurs, et par l'habi- tur. .
tude de ces déclamations, qui ont Entendons pétiller la flamme qui
donné des Sénèque à l'éloquence, va les dévorer :
des Lucain et des Slace à la poésie. Jam stridunt ignés, jam foltibus atque ca- •
minis [gens
i5g. Malheur au siècle, dont Ardet adoratum populo caput et crepat in-
la satire est d'autant plus affreuse, Sejanus 1
qu'elle est plus vraie! Voyons à quels indignes usages
161. JUVÉHAL sat. x, v. 71 : sont réservés les restes de ce fa-
, vori de la fortune et de Tibère,
Verbosa et grandis epistola renit
A Capreis. de ce second maître du monde!
Dion Cassius nous a conservé Ex facie loto orbe secundo
(liv. LVIII, chap. iv-vm) cette Fiant urceoli, pelves. sartago, palellcc.
Sat. x. T. 5S et suiv.
longue et verbeuse épître, ou plu- Quels vers! maisaussi quelleleçon!
496 L'ART POETIQUE.
D'un tyran soupçonneux pâles adulateurs;
Ou que, poussant à bout la luxure latine, 165
Aux portefaix de Rome il vende Messaline.
Ses écrits pleins de fèu partout brillent aux yeux.
De ces maîtres savants disciple ingénieux,
Régnier, seul parmi nous formé sur leurs modèles,
Dans son vieux style encore a des grâces nouvelles. 170
Heureux si ses discours, craints du chaste lecteur,
Ne se sentoient des lieux où fréquentoit l'auteur;
Et si, du son hardi de ses rimes cyniques,
Il n'alarmoit souvent les oreilles pudiques!
Le latin, dans les mots, brave l'honnêteté: i;5
Mais le lecteur françois veut être respecté;
Du moindre sens impur la liberté l'outrage,
Si la pudeur des mots n'en adoucit l'image.
Je veux dans la satire un esprit de candeur,
Et fuis un effronté qui prêche la pudeur. 1S0
D'un trait de ce poème, en bons mots si fertile,
Le François, né malin, forma le vaudeville;
Agréable indiscret, qui, conduit par le chant,
Passe de bouche en bouche, et s'accroît en marchant.
La liberté françoise en ses vers se déploie : r 85
Cet enfant du plaisir veut naître dans la joie.
Toutefois, n'allez pas, goguenard dangereux,
Faire Dieu le sujet d'un badinage affreux :
A la fin tous ces jeux, que l'athéisme élève,

164. Avec quel bonheur le 182. On vient d'imprimer iont


poète françoislut te ici contre l'au- récemmentles Vaux de Vire d'O-
teur latin, qui avoit dit si énergi- livier Basselin poète. normand
quement, enparlantde ces mêmes du quatorzième, siècle. Comme
sénateurs (sat.iv, v. 74) : Maître-Adam, qui faisoit ses cou-
In quorum facie miseroemagnoeque sedebal plets en poussant son rabot, Bas-
Pallor amicilioe. selin chantoit en foulant son drap;
170. Le lecteur en a pu juger, mais plus heureux que son con-
par les citations que nous avons frère il immortalisa les lieux qui
,
faites, partout où les appeloient l'inspiraient; et le nom de vaux
les imitations de Boileau. deVire, ou vaudeville, rappellera
172. On dirait aujourd'hui, à jamais les vallées pittoresques
que fréquentoit. du canton de Vire.
CHANT II. 497
Conduisent tristement le plaisant à la Grève. 190
Il faut, même en chansons, du bon sens et de l'art:
Mais pourtant on a vu le vin et le hasard
Inspirer quelquefois une muse grossière,
Et fournir, sans génie, un couplet à Linière.
Mais pour un vain bonheur qui vous a fait rimer, 195
Gardez qu'un sot orgueil ne vous vienne enfumer.
Souvent l'auteur altier de quelque chansonnette
Au même instant prend droit de se croire poète :
Il ne dormira plus qu'il n'ait fait un sonnet;
Il met tous les matins six impromptus au net; 200
Encore est-ce un miracle, en ses vagues furies,
Si bientôt, imprimant ses sottes rêveries,
Il ne se fait graver au-devant du recueil,
Couronné de Lauriers par la main de Nanteuil.

190. Quelques années avant la 194. Voy. sur Linière les notes
publication de VArtpoétique, un 236 de la satire ix; et 89 de
malheureuxjeune homme,nom nié l'épître vu.
Petit, avoit été pendu et brûlé 204. Nanteuil, graveur, alors
en place de Grève, comme auteur célèbre. Il excclloit surtout dans
de couplets où la religion étoit le portrait.
indécemment outragée.
CHANT III.

IL n'est point de serpent ni de monstre odieux,


Qui, par l'art imité, ne puisse plaire aux yeux:
D'un pinceau délicat l'artifice agréable,
Du plus affreux objet fait un objet aimable.
Ainsi, pour nous charmer, la tragédie en pleurs 5
D'OEdipe tout sanglant fit parler les douleurs,
D'Oreste parricide exprima les alarmes,
i. Si le prestige de l'imitation 6. Voltaire, qui avoit si heu-
peut faire en effet un objet aima- reusement débuté dans la carrière
ble de l'objet le plus affreux, dramatique, par l'imitation de l'un
,
pourquoi délourne-t-onavec effroi des chefs-d'oeuvre de la tragédie
ses yeux de la statue de Marsyas, grecque, a regretté plus d'une fois
écorché par l'ordre d'Apollon ; ou que nos convenances théâtrales ne
du tableau de ce juge prévarica- lui aient pas permis de ramener,
teur, condamné par Cambyse au comme dans Sophocle [OEd. tyr.,
„in£înc supplice? Pourquoi la re- v. i33o et suiv.), OEdipe tout san-
présentation trop fidèle des souf- glant sur la scène, et de l'offrir aux
frances héroïques de nos saints spectateurs de Paris, dans l'état
martyrs excite-t-elle un sentiment funeste où l'a réduit son désespoir.
d'horreur et non d'attendrisse- 7. Quel moment, dans Euripide
ment ? C'est qu'ici l'art a passé le [Orest., v. 211 et suiv.), que celui
but; c'est qu'il résulte de ces sor- où le malheureux Orcste sort du
tes d'imitation non pas seulement pénible accablement qui succède
une impression forte, mais une aux accès d'une fureur toujours
convulsion tro^i pénible, pour que renaissante ! Obsédé de nouveau
l'Ame puisse la supporter long- par les furies, il retombe bientôt
temps , et bien moins encore s'en en proie à son délire; et c'est
rendre compte avec un certain dans cette scène sublime, v. 25g,
plaisir. Le but de l'art est de cor- que se trouve le passage cité par
riger, d'adoucir ce que la nature Longin {Traité du sublime, chap.
a, si je puis m'exprinier ainsi, de xni, tom. III, p. 77), et si bien
trop naturel; et voilà pourquoi traduit par notre poète :
Aristote et Boileau exigent, dans Mère cruelle, arrête ! éloigne de mes yeux
l'artiste, un pinceau délicat; et Ces filles de l'enfer, ces spectres odieux :
dans l'ensemble de la composi- Ils Tiennent : je les vois, mon supplice s'ap-
prête, [tête 1

tion, un artifice agréable. Quelsborribles serpents leur sifflent sur la


CHANT lit 199
Et, pour nous divertir, nous arracha des larmes.
Vous donc qui, d'un beau feu pour le théâtre épris
Venez en vers pompeux y disputer le prix, 10
Voulez-vous sur la scène étaler des ouvrages
Où tout Paris en foule apporte ses suffrages,
Et qui, toujours plus beaux plus ils sont regardés,
Soient au bout de vingt ans encor redemandés?
Que dans tous vos discours la passion émue i5
Aille chercher le coeur, l'échauffé et le remue.
Si d'un beau mouvement l'agréable fureur
Souvent ne nous remplit d'une douce terreur,
Ou n'excite en notre âme une pitié charmante,
En vain vous étalez une scène savante : 20
Vos froids raisonnements ne feront qu'attiédir
Un spectateur toujours paresseux d'applaudir,
Et qui, des vains efforts de votre rhétorique
Justement fatigué, s'endort, ou vous critique.
Le secret est d'abord de plaire et de toucher : a5
Inventez des ressorts qui puissent m'attacher.
Que dès les premiers vers l'action préparée,
Sans peine du sujet m'aplanisse l'entrée.
Je me ris d'un acteur qui, lent à s'exprimer,
De ce qu'il veut, d'abord ne sait pas m'inforiner ; 3o
Et qui, débrouillant mal une pénible intrigue,
D'un divertissement me fait une fatigue.
8. On sent aisément dans quelle teur et la pitié, la fureur même
acception il faut prendre ici le mot y sont tempérées, et purgées, sui-
divertir : c'est donner à l'âme une vant sa propre expression, de tout
distractionpuissante, qui l'arrache ce qu'elles auraient de pénible et
involontairement à elle-même, de rebutant.
pour l'identifier en quelque sorte 27. On cite avec raison Sopho-
avec le personnage. cle comme un modèle admirable
17. Boileau accumuleà dessein pour préparer l'action , et inté-
ces épithètes, assez étranges au pre- resser le spectateur dès l'entrée
mier coup d'oeil, defureur agréa- même du sujet. Quoi de plus no-
ble,douce terreur,pitiécharmante, ble de plus imposant, par exem-
,
pour caractériser ce qu'Aristote ple, que le spectacle par lequel
explique par un seul mot (r,£GVÏI), s'ouvre la tragédie d'OEdipe-Roi!
le plaisir qui résulte pour nous du 32. C'en est une véritable, que
spectacle tragique, quand la ter- de suivre l'intrigue trop fortement
200 L'ART POETIQUE.
J'aimerois mieux encor qu'il déclinât son nom,
Et dît : Je suis Oreste, ou bien Agamemuon,
Que d'aller, par un tas de confuses merveilles, 35
Sans rien dire à l'esprit, étourdir les oreilles :
Le sujet n'est jamais assez tôt expliqué.
Que le lieu de la scène y soit fixe et marqué.
Un rimeur, sans péril, delà les Pyrénées,
Sur la scène en un jour renferme des années : 40
Là souvent le héros d'un spectacle grossier,
Enfant au premier acte, est barbon au dernier.
Mais nous, que la raison à ses règles engage,
Nous voulons qu'avec art l'action se ménage;
Qu'en un lieu, qu'en un jour, un seul fait accompli 45
Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli.
Jamais au spectateur n'offrez rien d'incroyable :
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.
compliquée de certaines pièces de génie, qui, nés dans un autre
Corneille, et surtout de son Hé- temps et en d'autreslieux, eussent
raclius. Ce n'est pas sans peine placé peut-être leurs noms à côté
non plus, que l'on parvient à dé- de ceux de Corneille et de Mo-
brouiller le sujet de la pièce, dans lière : mais subjugués par le goût
l'exposition de Rodogune. dépravé de leur siècle, et par la
54. Euripide n'y met pas quel- triste nécessité de le flatter, afin
quefois plus de façon.Voyez Hip- qu'il les fit vivre, ils lui en don-
polfte, Ion, Hécube, les Phéni- nèrent pour son argent. M ais n'ou-
ciennes, Andromaque, Iphigénie blions jamais, à l'honneur du théâ-
en Tauride, qui toutes débutent tre espagnol-, que nous lui devons
par de longs monologues, où le le Cid et le Menteur de Corneille,
personnage décline eu effet son qui ouvrirent si glorieusement la
nom, et dit, je suis Vénus; je route où s'illustrèrent depuis Mo-
suis Mercure;je suis Polydore, etc. lière et Racine.
Ce n'est pas qu'Euripide ne con- 45. Quelle admirable conci-
nût, comme Sophocle, toutes les sion) deux vers ont suffi au poète
ressources de l'art; il l'a quelque- pour exposer la règle des trois
fois prouvé : et l'exposition de unités, la nécessité de compléter
son Iphigénie en Aulide a mérité l'action, et la défense de laisser
de servir de modèle à celle de jamais la scène vide.
Racine. 48. Corneille n'est pas tont-à-
5g. Lopez de Véga et Calderon, fait ici de l'avis de Boileau. « Lors-
(pie Boileau désigne particulière- « que les choses sont
vraies, dit-il,
ment ici, étaient des hommes de « il ne faut point se mettre en
peine
CHANT III. SOI
Une merveille absurde est pour moi sans appas :
L'esprit n'est point ému de ce qu'il ne croit pas. 5o
Ce qu'on ne doit point voir, qu'un récit nous l'expose :
Les yeux en le voyant saisiroient mieux la chose;
Mais il est des objets que l'art judicieux
Doit offrir à l'oreille et reculer des yeux.
Que le trouble, toujours croissant de scène en scène, 55
A son comble arrivé se débrouille sans peine.
L'esprit ne se sent point plus vivement frappé,
Que lorsqu'en un sujet d'intrigue enveloppé,
D'un secret tout à coup la vérité connue
Change tout, donne à tout une face imprévue. 60

« de la vraisemblance.» Il est vrai, de les écarter de la vue du spcc


par exemple, queLéontinealivré tatcur :
son propre fils à la mort, pour Ne pueros coram populo Medea trueidet:
Aut liumana palam coquat esta nefarius
sauver Héraclius ; et quoiqu'un Atreus : [anguem.
tel sacrifice ne paroisse point vrai- Aut in avemProcne vertatur ; Cadmus in
semblable il ne résulte pas moins 60. C'est ce qu'Aristote appelle
, péripétie, et qu'il définit. (Poet.,
du fait l'une des plus hardies con-
ceptions du génie de Corneille : c. x), une révolution subite, pro-
d'où ce grand poète conclut, que duite nécessairement, ou vraisem-
le sujet d'une belle tragédie peut blablement, par ce qui a précédé.
ne pas être vraisemblable. J'o- Dans l1Alceste d'Euripide,Admète
serois penser, au contraire, que près d'expirer, est soudain rap-
le peu d'effet que produit géné- pelé à la vie, rendu aux larmes
ralement au théâtre. !a représenta- de ses enfants, et aux voeux de
tion d'Héraclius, résulte eu grande ses sujets: déjà l'allégresse rem-
partie de Y invraisemblance du plit son coeur, et éclate dans tout
moyen principaj ; parce que ce qui l'environne. Aussitôt il ap-
L'esprit n'est point ému de ce qu'il ne croit
prend qu'Alceste, généreusement
pas.
dévouée àlamortpourson époux,
54. Ces objets sont ou ridicu- va condamner à un deuil éternel
lement absurdes, tels que la mé- les jours qu'elle lui a conservés.
tamorphose de Cadmus en serpent, La comédie admet également des
ou de Procné en oiseau ; ou d'une péripéties; mais elles sont d'un
atrocité révoltante : c'est Médée auU'e genre. Telle est celle où le
qui égorge ses enfants ; c'estAtrée métromane Damis reconnoit,dans
préparant lui-même l'horrible fes- Francaleu, la céleste Bretonne, à
tin qu'il destine à son frère. Dans laquelle il a sacrifié l'alliance de
l'un et l'autre cas, Horace prescrit ce riche financier. Telle est celle
judicieusement (Art.poét., v. 18 5) surtout du Ph'linte de Molière,
9-
202 L'ART POÉTIQUE.
La tragédie, informe et grossière en naissant,
N'étoit qu'un simple choeur, où chacun en dansant,
Et du dieu des raisins entonnant les louanges,
S'efforçoit d'atlirer de fertiles vendanges.
Là, le vin et la joie éveillant les esprits, 65
Du plus habile chantre un bouc étoit le prix.
Thespis fut le premier qui, barbouillé de lie,
Promena par les bourgs cette heureuse folie;
Et, d'acteurs mal ornés chargeant un tombereau,
Amusa les passants d un spectacle nouveau. 70
Eschyle dans le choeur jeta les personnages,
D'un masque plus honnête habilla les visages,
où le lâche et froid 'égoïste se Epigène deSicyoue, il paraît hors
trouve être l'homme même auquel de doute que ce fut Thespis qui
il a si impitoyablement refusé le commença le premier à donner
facile appui de son crédit. quelque forme aux ébauches gros-
61. Tout ce que dit ici Boileau sières de la tragédie antique. On
de l'origine et des progrès de l'art cite même de lui, mais sur de
tragiqueest fidèlementimité d'Ho- simples conjectures, un Penthée
race, qui lui-même l'avoit em- et une Alceste. Il est difficile de
prunté d'Aristote. Ainsi le plus se figurer de semblables person-
grave, le plus moral de tous les nages entassés sur un tombereau,
poèmes a donc pris na issance dans et le visage barbouillé de lie.
le tumulte des fêles consacrées à 71 .Voiià le véritable inventeur,
Bacchus, comme dieudesraisins! le père de la tragédie grecque.
Il ne faut pas croire, toutefois, Le premier il habilla décemment
que la licence fût le seul caractère ses acteurs; les fit paroître chaussés
de ces sortes de fêtes : elles com- du cothurne, sur un théâtre élevé
mençoient dans l'enceinte des tem- aux frais publics, et leur prêta un
ples, et se célébraient par des langage digne du genre et du sujet:
choeurs graves et religieux, dans Prrsome palloeque repertor boncstte
Jïscli}lus, et modicis iustravil pulpita ti-
lesquels on introduisit bientôt un gnis.
personnage épisodique, qui récita Eschyle avoit composé un grand
d'abord quelqu'un des exploits de nombre de pièces : il ne nous en
Bacchus, et successivement ceux reste que sept ; mais elles suffisent
des autres héros, bienfaiteurs de pour donner une idée juste de
l'humanité. ce génie éminemment tragique,
67. Quoi qu'en dise Suidas, reproduit jusqu'à un certain point
qui refuse à Thespis l'invention de par notre ( Irébillon, dans Atrée
la tragédie,pour en partager l'hon- et Thyeste, Electre, Rhadamiste
neur entre Arion de Métvmne et et Zénobie.
GHANT III. 205
Sur les ais d'un théâtre en public exhaussé
Fit paroître l'acteur d'un brodequin chaussé.
Sophocle enfin, donnant l'essor à son génie, 75
Accrut encor la pompe, augmenta l'harmonie,
Intéressa le choeur dans toute l'action,
Des vers trop raboteux polit l'expression,
Lui donna chez les Grecs celle hauteur divine
Où jamais n'atteignit la foiblesse latine. 80
Chez nos dévots aïeux le théâtre abhorré
Fut long-temps dans la France un plaisir ignoré.
De pèlerins, dit-on, une troupe grossière
Eii public à Paris y monta la première;

77. Quand on ne saurait pas test; et nous ne connoissons que


d'ailleurs que le génie de Sophocle deux vers de la Médée d'Ovide:
l'entraîna d'abord vers la poésie mais nous avons tout entières les
lyrique, tin en serait facilement tragédies attribuées au philosophe
convaincu, à la simple lecture des Sénèque, et elles ne justifient que
choeurs dont il a enrichi ses tra- trop l'expression de foiblesse la-
gédies, et qui ne seraient cepen- fr'«e,dontsesert ici Boileau.VHip-
dant que de magnifiques hors- polyte est ce qu'il y a de moins
d'oeuvre, sans l'art tout particulier mauvais dans Sénèque ; et qu'il est
avec lequel le poète les intéresse loin encore de celui d'Euripide!
en effet dans l'action même du 81. Nous avons vu la tragédie
poème. Quoi de plus touchant et grecque sortir des fêtes licencieu-
de plus naturel à la l'ois, que la ses de Bacchus : nous allons re-
part prise par le choeur aux infor- trouver l'origine de la tragédie
tunes d'OEdipe, d'Electre et de franeoise dans d'ignobles farces,
Plùloctèle? empruntées des objets les plus res-i
80. Nous sommes obligés de pectables, les mystères de notre
nous eu rapporter au jugement de religion ; et le principe même qui
Quintilien, sur le mérite d'Accius faisoit abhorrer le théâtre à nos
et de Pacuvius ; le peu de frag- dévots aïeux, fut ce qui les rassem-
ments qui nous restent decesan- bla autour des tréteaux, où Dieu,
cicus poètes nous apprend seule- la Vierge et les Saints, leurs ac-
,
ment qu'ils avaient emprunté du tions et leurs discours, se ITOU-
théâtre grec les sujets qu'ils ont voient honteusement parodiés par
traités. Nous n'avons plus le de misérables histrions.
Thyeste de Varius, comparable, 84. La plus célèbre de ces re-
suivant le même juge, à ce que présentations, pieusementscanda-
les Grecs ont de mieux en ce genre, leuses, fut celle qui eut lieu en
cuilibet Groecorum compararipo 143 7, lorsde l'entrée d u roi Char-
20a L'ART POETIQUE.
Et, sottement zélée en sa simplicité, 85
Joua les Saints, la Vierge, et Dieu, par piété.
Le savoir, à la fin dissipant l'ignorance,
Fit voir de ce projet la dévote imprudence.
On chassa ces docteurs prêchant sans mission ;
On vit renaître Hector, Andromaque, Ilion. 90
Seulement les acteurs laissant le masque antique,
Le violon tint lieu de choeur et de musique.
Bientôt l'amour, fertile en tendres sentiments,
S'empara du théâtre ainsi que des romans.
De cette passion la sensible peinture 95
Est pour aller au coeur la route la plus sûre.
les VII à Paris. On y joua l'An- du siècle suivant, Alexandre Har-
nonciation nostre Dame, la Nati- dy inonda la scène francoise de
vité nostre Seigneur, sa Passion, sa malheureuse fécondité: mais
sa Résurrection, la Pentecoste, la tragédie ne date véritablement
le Jugement, etc. Cespèlerins s'or- en France que de l'époque du
ganisèrent bientôt en troupes de Cid, i636.
comédiens, sous les noms de Con- 91.Lesacteurs modernes firent
frères de la Passion, d'Enfants très bien d'abandonner le mas-
sans souci, et de Clercs de la ba- que, que les anciens avoient sans
soche. doute de bonnes raisons de conser-
85. Cette simplicitédMoitmême ver, surtout dans la comédie. A
si loin, que l'on ne se bornoit l'égard du choeur, la tragédie a pu
point alors à célébrer les fêtes: perdre, à sa suppression, quelque
on les représentait dans la plupart chose de sa pompe antique ; mais
des églises. Le jour des Rois, par il n'eût été, dans notre système
exemple, trois prêtres en costume dramatique, qu'un accessoire et
de rois, conduitspar une étoile qui un luxe inutile, à moins qu'il ne
paroissoit à la voûte de l'église, soit, comme dans Estker et dans
alloient à une crèche où ils of- Athalie, rigoureusement com-
fraient leurs dons. Le roi lui-même mandé par la nature même du
prenoit quelquefois un rôle dans sujet.
ces étranges représentations. 96. Voltaire, c'est-à-dire le
90.Dès 1573, Baïf avoit tran- poète qui,aprèsRacine,aIemieux
slaté en rimes françoises l'Anti- traité l'amour dans ses tragédies,
gone et les Trachinesde Sophocle; s'est constamment élevé contre la
la Médée d'Euripide, et le Plulus déplorable manie d'en faire le res-
d'Aristophane; et Jodelle, son sort principal de l'intrigue, sous
contemporain, avoit donné Cleo- peine d'affoiblir ou de dégrader
pâtre captive, et Didon se sacri- la mâle austérité des sujets puisés
fiant. Dans les premières années chez les anciens. Mérope, Oreste,
CHANT III. 205
Peignez donc, j'y consens, les héros amoureux;
Mais ne m'en formez pas des bergers doucereux :
Qu'Achille aime autrement que Tyrsis et Philène;
N'allez pas d'un Cyrus nous faire un Artamène ; i oo
Et que l'amour, souvent de remords combattu,
Paroisse une foiblesse et non une vertu.
Des héros de roman fuyez les petitesses :
Toutefois aux grands coeurs donnez quelques foiblesses.
Achille déplairoit, moins bouillant et moins prompt: io5
J'aime à lui voir verser des pleurs pour un affront.
A ces petits défauts marqués dans sa peinture,
L'esprit avec plaisir reconnoît la nature.
Qu'il soit sur ce modèle en vos écrits tracé :
Qu'Agamemnon soit fier, superbe, intéressé ; no
Que pour ses dieux Enée ait un respect austère.
Conservez à chacun son propre caractère.
Des siècles, des pays, étudiez les moeurs :
Les climats font souvent les diverses humeurs.
Gardez donc de donner, ainsi que dans Clélie, 115
L'air ni l'esprit françois à l'antique Italie;
Et, sous des noms romains faisant notre portrait,
Peindre Caton galant, et Brutus dameret.

et Rome sauvée, ont prouvé en tis, sa mère, des plaintes si tou-


faveur de son opinion: mais Zaïre chantes, v. 352 et suiv.
a fortifié dans leur incrédulité n5. Les d, trop multipliés
ceux qui pensoient que, sans dans le premier hémistiche de ce
amour, il n'y a point de salut au vers', le rendent très dur.
théâtre François. 118. Voyez dans Tile-Livc,
io5. L'un des plus beaux mo- liv. XXXIV, chap. 11, 111 etiv,
ments d'Achille dans l'Iliade le discours de Porcins Caton, pour
(liv. I, 348), est peut-être celui le maintien de la loi Oppia con-
où ce guerrier, naguère siprompt ,
tre le luxe des femmes. Il est beau-
et si bouillant, cède à l'autorité coup trop long, pour U'ouver place
de son chef, remet sa captive ché- dans une note, et trop précieux,
rie entre les mains des hérautsqui U'op caractéristique de l'époque
viennent la réclamer au nom d'A- et du personnage, pour eue mu-
gamemnon, et, resté seul avecsa tilé par des citations partielles.
douleur, va s'asseoir tristement Brutus se montretout aussi dame-
sur le rivage, où, les yeux bai- ret dans Plutarque, et dans ce
gnés de larmes, il adresse à Thé- même Tite-Live. A en croire ce-
206 L'ART POÉTIQUE.
Dans un roman frivole aisément touf s'excuse ;
C'est assez qu'en courant la fiction amuse; IÏO
Trop de rigueur alors seroit hors de saison :
Mais la scène demande une exacte raison ;
L'étroite bienséance y veut être gardée.
D'un nouveau personnage inventez-vous l'idée?
Qu'en tout avec soi-même il se montre d'accord, 125
Et qu'il soit jusqu'au bout tel qu'on l'a vu d'abord.
Souvent, sans y penser, un écrivain qui s'aime
Forme tous ses héros semblables à soi-même :
Tout a l'humeur gasconne en un auteur gascon;
Calprenède et Juba parlent du même ton. i3o
La nature est en nous plus diverse et plus sage;
Chaque passion parle un différent langage :
La colère est superbe, et veut des mots ailiers;
L'abattement s'explique en des termes moins fiers.
Que devant Troie en flamme Hécube désolée i35
Ne vienne pas pousser une plainte ampoulée,
Ni sans raison décrire en quel affreux pays
Par sept bouches l'Euxin reçoit le Tanaïs.
Tous ces pompeux amas d'expressions frivoleS
Sont d'un déclamaleur amoureux de paroles. 14c
Il faut dans la douleur que vous vous abaissiez :
Pour me tirer des pleurs il faut que vous pleuriez.
pendant l'auteur de la Clélie i34. La prononciation a telle-
(part. II, p. 161), «iln'yapas ment changé, que ces sorles de
« un galant, en Grèce ni en
Al'ri- rimes ne sont plus admissibles au-
« que, qui sache mieux que
lui l'art jourd'hui.
> de
conquérir un illustre coeur. » i38. Le vers critiqué par Boi-
124. Horace, Art poét., 125 : leau
,
Si quid inesperlum scenai commitlis et Qui frigidum
amies Septena Tanaîm ora paudeutem bibit ;
Pcrsonam formare novain servetur ad est naturellement amené par la
, imum flet.
Qualis ab incoepto processerit,etsibi cons- description des peuples conjurés
i3o. Ce Juba joue un grand contre Troie: mais la faute de
rôle dans la Cléopâtre, roman de goût est dans la descriptionmême,
ta Calprenède. et dans celle qui suit de la prise
i33. Horace, ibid, ro5: et du sac de cette malheureuse
Tristia rarestum ville.
Vultum Terba décent : iratum plcna mi*
uaruni.
i42.Laraison en est biensim-
CHANT III. 207
Ces grands mots dont alors l'acteur emplit sa bouche
Ne parlent point d'un coeur que sa misère touche.
Le théâtre, fertile en censeurs pointilleux, 145
Chez nous pour se produire est un champ périlleux.
Un auteur n'y fait pas de faciles conquêtes;
Il trouve à le siffler des bouches toujours prêtes:
Chacun le peut traiter de fat et d'ignorant;
C'est un droit qu'à la porte on achète en entrant. i5o
Il faut qu'en cent façons, pour plaire, il se replie;
Que tantôt il s'élève et tantôt s'humilie;
Qu'en nobles, sentiments il soit partout fécond;
Qu'il soit aisé, solide, agréable, profond;
Que de traits surprenants sans cesse il nous réveille; i55
Qu'il coure dans ses vers de merveille en merveille;
Et que tout ce qu'il dit, facile à retenir,
De son ouvrage en nous laisse un long souvenir,
Ainsi la tragédie agit, marche et s'explique.
D'un air plus grand encor la poésie épique, 160
Dans le vaste récit d'une longue action,
Se soutient par la fable, et vit de fiction.

pie, et Horace nous la donne dans qu'un magnifique développement,


les vers suivants, Poét., v. 101 : et en style digne de l'épopée, du
Dt ridentibus anident, ita nentibusadflcnt précepte renfermé dans ce vers,
Uuinaui vultus. Si Tisme llere, dolendum qui contient et présente à lui seul
est [liedeut.
Primùm ipsi tibi : tune tua nie infortuuia les règles fondamentales du genre.
i45. Boileau complète ce qu'il La fable est en effet, selon Aris-
avoit à dire sur la tragédie, par lote, ce qu'il y a de principal dans
la difficulté de remplir avec suc- le poème: elle en est comme
cès toutes ces conditions, qui, l'âme, ctov t|njY.Ti [J.'JÔOÇ. Mais, la
quoique moins rigoureuses pour fable une fois bien conçue (c'est-
les ancieus que pour nous, pa- à-dire le sujet heureusement choi-
roissoient cependant à Horace si), et disposée avec art, le poète
d'une exécution si périlleuse, qu'il épique n'a encore que la toile,
compare ( liv. II, ép. 1, v. 21 o ) le pour ainsi dire, ou la première
poète tragique à un homme assez esquisse tout au plus du grand
hardi pour marcher sur la corde tableau qu'il s'est proposé de faire.
tendue : les fictions dont il va couvrir la
Ille per extentum funem mihi posse ,idetur nudité de son récit ; les riches cou-
're pueta. leurs dont, à l'exemple de Virgile
'62. Tout es qui suit n'est etd'Homère,il revêtira son stylev
S08 L'ART POÉTIQUE.
Là pour nous enchanter tout est mis en usage ;
Tout prend un corps, une âme, un esprit, un visage.
Chaque vertu devient une divinité : 16 5
Minerve est la prudence, et Vénus la beauté;
Ce n'est plus la vapeur qui produit le tonnerre,
C'est Jupiter armé pour effrayer la terre;
Un orage terrible aux yeux des matelots,
C'est Neplune en courroux qui gourmande les flots ; 170
Echo n'est plus un son qui dans l'air retentisse,
C'est une nymphe en pleurs qui se plaint de Narcisse.
Ainsi, dans cet amas de nobles fictions,
Le poète s'égaie en mille inventions ;
Orne, élève, embellit, agrandit toutes choses, 1
;5
Et trouve sous sa main des fleurs toujours écloses.
Qu'Énée et ses vaisseaux, par le vent écartés,
Soient aux bords africains d'un orage emportés;
Ce n'est qu'une aventure ordinaire et commune,
Qu'un coup peu surprenant des traits de la fortune : 1 So'
Mais que Junon, constante en son aversion,
Poursuive sur les flots les restes d'Ilion ;
Qu'Eole, en sa faveur, les chassant d'Italie,
Ouvre aux vents mutinés les prisons d'Ëolie;
Que Neptune en courroux, s'élevant sur la mer, tS5
D'un mot calme les flots, mette la paix dans l'air,
Délivre les vaisseaux, des syrtes les arrache :
C'est là ce qui surprend, frappe, saisit, attache.
Sans tous ces ornements, le vers tombe en langueur ;
voilà ce qui fera véritablement sicoç; mais un récit devenu, entre
vivre son ouvrage ; voilà ce qu'il les mains du poète, une création
a été donné à si peu de poètes d'at- nouvelle (mteïv ), par le nombre
teindre et ce qui a placé si haut et la richesse des accessoires.
,
dans l'estime des siècles ceux qui 187. La dureté savante de cet
ont remporté ce noble triomphe. hémistiche, des syrtes les arrache,
177..L'exemple de Virgile est peint admirablement les effortsdii
admirablement choisi pour prou-
Dieu, déjà si bien rendus, par l'har-
ver tout ce que lufiction peut ajou- monie pénible et la marche même
ter de charme et d'ornement à la de ces vers de Virgile :
simplicité du trait historique, et
constituer véritablement l'épopée, Cymotboe, simul et Triton adiùxus,.août»
Delrudunt naves scopulodcal i'Jse tr'rdcnti.
qui n'est autre chose qu'un récit, Et yastas aperit Syrtes.
CHANT III. 20!»
La poésie est morte, ou rampe sans vigueur ; 190
Le poète n'est plus qu'un orateur timide,
Qu'un froid historien d'une fable insipide.
C'est donc bien vainement que nos auteurs déçus,
Bannissant de leurs vers ces ornements reçus,
Pensent faire agir Dieu, ses saints et ses prophètes, rg5
Comme ces dieux éclos du cerveau des poètes;
Mettent à chaque pas le lecteur en enfer;
N'offrent rien qu'Astaroth, Belzébuth, Lucifer.
De la foi d'un chrétien les mystères terribles
D'ornements égayés ne sont point susceptibles : aoo
L'évangile à l'esprit n'offre de tous côtés
Que pénitence à faire et tourments mérités;
Et de vos fictions le mélange coupable
Même à ses vérités donne l'air de la fable.
Et quel objet enfin à présenter aux yeux, ao5
Que le diable toujours hurlant contre les cieux;
Qui de votre héros veut rabaisser la gloire,
Et souvent avec Dieu balance la victoire!
Le Tasse, dira-t-on, l'a fait avec succès.

192. C'est ce que la critique est qui 11eles croient pas même sus-
en droit de reprocher à Lucain et ceptibles de ces ornements.
à Voltaire, qui, trop voisins tous 206. Ce que dit ici Boileau
deux des-temps qu'ils célébraient, s'applique bien plus directement
et placés à une époque où les idées encore au Paradis perdu, qu'à la
religieusescommençoientà perdre Jérusalem délivrée. C'est dans Mil-
de leur influence sur les esprits, tou, que le diable hurle en effet
n'ont donné, en effet, l'un dans sans cesse contre les cieux; c'est
la Pharsalc , et l'autre dans' la là qu'il balance souvent la victoire
Henriade, que des histoires unpeu avec Dieu même. C'eût été, en fa-
froides, et non des compositions. veur de son système, un argument
animées d'un bout à l'autre de plus décisif que celui qu'il em-
l'esprit d'Homère et de Virgile. prunte du Tasse ; et il ne lui eût
195. Et la raison en est bien pas été difficile de prouver que la
simple : le poète s'adresse alors à partie vicieuse, pour ne pas dire
de vrais et fidèles croyants, qui ridicule, de ce poème, d'ailleurs
ne voient qu'une profanation dans recommandable par des beautés
les ornements que l'on voudrait d'un ordre si nouveau, est préci-
prêter à la grave austérité de nos sémentle merveilleuxtirédes mys-
mystères; ou à des incrédules, tères terribles de notre religion.
210 L'ART POÉTIQUE.
Je ne veux point ici lui faire son procès : 210
Mais, quoi que notre siècle à sa gloire publie,
Il n'eût point de son livre illustré l'Italie,
Si son sage héros, toujours en oraison,
N'eût fait que mettre enfin Satan à la raison;
Et si Renaud, Argant, Tancrède et sa maîtresse, 215
N'eussent de son sujet égayé la tristesse.
Ce n'est pas que j'approuve, en un sujet chrétien,
Un auteur follement idolâtre et païen ;
Mais, dans une profane et rianle peinture,
De n'oser de la fable employer la figure; »ao
De chasser lés tritons de l'empire des eaux;
D'ôter à Pan sa flûte, aux Parques leurs ciseaux;
D'empêcher que Caron, dans la fatale barque,
Ainsi que le berger ne passe le monarque :
C'est d'un scrupule vain s'alarmer soltement, i.ii
Et vouloir aux lecteurs plaire sans agrément
Bientôt ils défendront de peindre la Prudence,
De donner à Thémis ni bandeau ni balance;
De figurer aux yeux la Guerre au front d'airain,
Ou le Temps qui s'enfuit une horloge à la main; 23o

215. C'est surtout par la variété vraisemblablement pas plus laLu-


des caractères, et par l'art avec siade de Camoèns, que le Paradis
lequel il les fait contraster, que de Milton: c'est là surtout qu'il
le Tasse est admirable , et celui eût retrouvé et condamné ce mé-
de tous les poètes modernes qui lange bizarre du merveilleux chré-
s'est le plus approché d'Homère. tien et des dieux mythologiques,
Tancrède, Argant, Renaud et dans un poème où figurent alter-
Soliman sont également braves : nativement, et se rencontrent
Armide et Herminie sont éprises même fréquemment ensemble,
l'une et l'autre d'un violent amour: Bacchus et Jésus-Christ, Vénus
mais quelles différences l'amour et et la sainte Vierge.
la valeur n'empruntent-ils pas, 225. Avant Boileau, Santeul
dansées mêmes personnages, du s'élait constitué le défenseur de
contraste des caractères ? 11 n'y a la Fable, dans une très belle élégie
pas jusqu'à l'ermite Pierre, qui latine, dont le grand Corneille ne
ne fasse avec l'enchanteur Ismen dédaigna pas de faire, en vers
une opposition aussi morale que françois, une imitation qui est
poétique. au nombre de ses meilleures Piè
21 S. Boileau ne connoissoit ces détachées.
CHANT III. 211
Et partout des discours, comme une idolâtrie.
Dans leur faux zèle iront chasser l'allégorie.
Laissons-les s'applaudir de leur pieuse erreur :
Mais, pour nous, bannissons une vaine terreur;
Et, fabuleuxchrétiens, n'allons point, dans nos songes, 235
Du dieu de vérité faire un dieu de mensonges.
La fable offre à l'esprit mille agréments divers :
Là, tous les noms heureux semblent nés pour les vers;
Ulysse, Agamemnon, Oreste,Idoménée,
Hélène, Ménélas, Paris, Hector, Enée. 340
Oh! le plaisant projet d'un poète ignorant,
Qui de tant de héros va choisir Childebrand!
D'un seul nom quelquefois le son dur ou bizarre
Rend un poème eulier ou burlesque ou barbare.
Voulez-vous long-temps plaire et jamais ne lasser? 245
Faites choix d'un héros propre à m'intéresser,
En valeur éclatant, en vertus magnifique;
Qu'en lui, jusqu'aux défauts, tout se montre héroïque;
Que ses faits surprenants soient dignes d'être ouïs ;
Qu'il soit tel que César, Alexandre ou Louis; 25o
Non tel que Polynice et son perfide frère.

232. Il ne s'agit point ici des seulement d'un poème intitulé :


personnages allégoriques, tels que Childebrand ou les Sarrasinschas-
la Discorde, la Mollesse, la Po- sés de France.
litique, etc., si heureusemenlmi- 251. Plus on lit Stace, dont
ses en act ion par Boileau lui-même Boileau désigne ici la Thébàide,
dans le Lutrin, et par Voltaire dans et plus on est forcé de convenir
la Henriade : ce sont les attributs que cet écrivain, en général peu
de chaque divinité, devenus la connu et trop légèrement appré-
divinité elle-même : cié, étoit né sous l'influence de
Minerve est la prudence, ctVênus ta beauté. l'astre qui fait les poètes; mais
Quelledifférenceentre cetleriante l'esprit de son siècle et l'autorité
mythologie, qui satisfait à la fois tyrannique d'une école qui avoit
la raison, l'esprit et l'imagination, substitué de vaines déclamations
et celle que l'école romantique à l'éloquence véritable, le luxe
voudrait lui substituer ! et l'emphase des mots au style de
24t. Ce poète ignorant étoit la poésie de Virgile, dévoient l'em-
Jacques Carel, sieur de Sainte- porter sur les plus heureuses dis-
Garde, qui avoit publié en 1666 positions; el c'est ce qui arriva.
et 1670 les quatre premiers livres (Voy. noire Concionespoet. Lai.)
212 L'ART POÉTIQUE.
On s'ennuie aux exploits d'un conquérant vulgaire.
N'offrez point un sujet d'incidents trop chargé.
Le seul courroux d'Achille, avec art ménagé,
Remplit abondamment une Iliade entière: 255
Souvent trop d'abondance appauvrit la matière.
Soyez vif et pressé dans vos narrations :
Soyez riche et pompeux dans vos descriptions.
C'est là qu'il faut des vers étaler l'élégance :
N'y présentez jamais de basse circonstance. 260
N'imitez pas ce fou, qui, décrivant les mers,
Et peignant, au milieu de leurs flots entr'ouverts,
L'Hébreu sauvé du joug de ses injustes maîtres,
Met, pour le voir passer, les poissons aux fenêtres;
Peint le petit enfant qui va, saute, revient, 265
Et joyeux à sa mère offre un caillou qu'il tient.
Sur de trop vains objets c'est arrêter la vue.
Donnez à votre ouvrage une juste étendue.
Que le début soit simple et n'ait rien d'affecté.
N'allez pas dès l'abord, sur Pégase monté, 270
Crier à vos lecteurs d'une voix de tonnerre :
« Je
chante le vainqueur des vainqueurs de la terre.»
Que produira l'auteur après tous ces grands cris ?
La montagne en travail enfante une souris.
Oh! que j'aime bien mieux cet auteur plein d'adresse, 275
2 55. Achille disparaît dès la celui-ci, du P. Millieu, dans son
première scène de ce grand drame Moses viator, lib V :
de l'Iliade, et n'y rentre que pour Hinc iode attoniti liquido stant marroore-
pisces.
en faire le dénouement. Et cepen- Il n'en est pas moins ridicule pour
dant quelle vie, quel mouvement cela.
son absence toujours présente 272. Horace, Poêt., v. t36.
répand dans toutes les parties de NeeVic incipics, ut scriptor cyclicus olim :
ce vaste corps! avec quel art, en Forlunam Priamicanlaboetnobilebeltum.
effet, le poète a ménagé ce cour- Scudéry remplace, dans Boileau,
roux, après l'avoir annoncé par le poète
cyclique d'Horace; et ce
emphatique
une explosion si terrible, qu'elle vers, beaucoup trop
sembloit en devoir être le terme ! pour un début :
de
264. Voici le vers de Saint- Je chante le vainqueur deslavainqueurs
terre.
Amant : Est en effet le premier du poème
Les poissons ébahis les regardent passer. d'Alaric, ou Rome vaincu*, pu-
C'est une traduction littérale de blié en 1654.
CHANT III 213
Qui, sans faire d'abord de si haute promesse,
Me dit d'un ton aisé, doux, simple, harmonieux :
,i Je chante les combats, et cet homme pieux,
«Qui, des bords phrygiens conduit dans l'Ausonie,
«Le premier aborda les champs de Lavinie. » 280
Sa muse en arrivant ne met pas tout en feu,
Et, pour donner beaucoup ne nous promet que peu;
Bientôt vous la verrez, prodiguant les miracles,
Du destin des Latins prononcer les oracles ;
De Styx et d'Achéron peindre les noirs torrents, 285
Et déjà les Césars dans l'Elysée errants.
De figures sans nombre égayez votre ouvrage ;
Que tout y fasse aux yeux une riante image :
On peut être à la fois et pompeux et plaisant ;
Et je hais un sublime ennuyeux et pesant. 290
J'aime mieux Arioste et ses fables comiques,
Que ces auteurs toujours froids et mélancoliques,
Qui dans leur sombre humeur se çroiroient faire affront,
Si les Grâces jamais leur déridoient le front.
On diroit que pour plaire, instruit par la nature, 295
Homère ait à Vénus dérobé sa ceinture.
Son livre est d'agréments un fertile trésor :
27S. Boileau substitue ici Vir- Et des bords phrygiens conduit dans l'Au-
gile à Homère, et le début de Abordale premier champssonie- de Lavinie.
l'Enéide à celui de l'Odyssée, aux
289. C'est-à-dire sans cesser dé
qu'Horace avoit donné pour mo- plaire. Boileau a plus d'une fois
dèle; mais peut-être à force de employé ainsi ce participe, qu'il
vouloir relever la simplicité no- ne faut pas confondre alors avec
ble de Virgile, a-t-il été un peu l'adjectif plaisant, quoique em-
trop simple lui-même dans la tra- prunté du même verbe, mais pris
duction de ce même début : dans une autre acception.
Arma virumque cano , Trojîc qui primus 291.Il y a autre chose, dans
ab oris l'Arioste, que des fables comi-
ltaliam, fato profugus Lavinaquc venit
Littora. ques; il y a des beautés de tous
La circonstance essentielle de les depuis le sublime le
genres,
fatu profugus ne devoit pas être plus élevéjusqu'au
ton de la plai-
omise ; et Delille a très bien fait santerie la plus simple.
de la rétablir. 2g6. Voyez, dans l'Iliade, xiv,
Je cbantc les combats, et ce guerrier pieux
«^ui. banni par le s-irt des champs de ses
v. 624 et suivants, la charmante
aïeux, allégorie'de la ceinture de Venus.
21H L'ART POETIQUE.
Tout ce qu'il a touché se convertit en or ;
Tout reçoit dans ses mains une nouvelle grâce ;
Partout il divertit, et jamais il ne lasse. 3oo
Une heureuse chaleur anime ses discours:
Il ne s'égare point en de trop longs détours.
Sans garder dans ses vers un ordre méthodique,
Son sujet de soi-même et s'arrange et s'explique;
Tout, sans faire d'apprêts, s'y prépare aisément, 3o5
Chaque vers, chaque mot court à l'événement.
Aimez donc ses écrits, mais d'un amour sincère:
C'est avoir profité que de savoir s'y plaire.
Un poème excellent, où tout marche et se suit,
N'est pas de ces travaux qu'un caprice produit : 3io
Il veut du temps, des soins; et ce pénible ouvrage
Jamais d'un écolier ne fut l'apprentissage.
Mais souvent parmi nous un poète sans art,
Qu'un beau feu quelquefois échauffa par hasard,

298. L'éloge d'Homère est fait, précision, le petit discours dans


et n'est pas encore épuisé, depuis lequel Chrysèsrassemble, en cinq
plus de trois mille ans. Les poètes vers {lliad., liv. I, v. 17), toua
de tous les temps et de tous les les motifs capables d'intéresser et
pays se sont exercés à l'envi sur d'attendrir les Grecs en sa faveur.
un si beau sujet : Pope l'a éner- 3o8. C'est le mot de Quinti-
giquement renfermé en un seul lien (liv. X, chap. 1 ) sur Cicé-
trait, quand il a dit ( Ess. sur la ron. « Ille se profecissesciât, cui
Critique, v. 13 5 ), que plus on « Cicero valde placuerit. » Et le
examinede près ses ouvrages, plus mot est aussi heureusement appli-
on reconnoit qu'Homère et la na- qué de part que d'aulre; car Ci-
ture sont une seule et même chose. céron est et doit être pour les
3oo. Racine, dans Esthei\ orateurs, ce qu'Homère est poul-
acte II, scène vu .• ies poètes : le modèle qu'ils doi-
Je ne trouve qu'en vous je ne sois quelle vent surtout se proposer d'imiter.
grâce, [lasse.
Qui me charme toujours, et jamais ne me 312. La critique a fait souvent
3o6.J$oileau,comme l'on voit, l'application de ces vers à la Hen-
ne partageoit pas l'opinion de riade de Voltaire, entreprise par
ceux qui reprochentdes longueurs son auteur presque au sortir du
à Homère : il ne l'eût pas trouvé, collège, et dans un âge où, de
comme Voltaire, babillard outré. son propre aveu, Une savoit pas
Il se plaisoit, au contraire, à ci- trop ce que c'étoit qu'un poème
ter comme un modèle achevé de épique.
CHANT III. 21b
Enflant d'un vain orgueil son esprit chimérique, 3i5
Fièrement prend en main la trompette héroïque :
Sa muse, déréglée en ses vers vagabonds,
Ne s'élève jamais que par sauts et par bonds ;
Et son feu, dépourvu de sens et de lecture,
S'éteint à chaque pas, faute de nourriture. 320
Mais en vain le public, prompt à le mépriser,
De son mérite faux le veut désabuser;
Lui-même, applaudissant à son maigre génie,
Se donne par ses mains l'encens qu'on lui dénie:
Virgile, au prix de lui, n'a point d'invention; 325
Homère n'entend point la noble fiction.
Si contre cet arrêt le siècle se rebelle,
A la postérité d'abord il en appelle :
Mais attendant qu'ici le bon sens de retour
Ramène triomphants ses ouvrages au jour, 33o
Leurs tas au magasin, cachés à la lumière,
Combattent tristement les vers et la poussière;
Laissons-les donc entre eux s'escrimer en repos
Et, sans nous égarer, suivons notre propos.
Des succès fortunés du spectacle tragique 335
Dans Athènes naquit la comédie antique.
319. Boileau n'avoit en vue ici, s'abandonnant à la licence du
que Saint-Sorlin Desmarets; mais gemesatirique,et à toute la gros-
combien de jeunes écrivains pour- sièreté villageoise, prodiguoit aux
raient devraient faire leur profit
,
spectateurs la boue, l'injure et
de ces sages leçons, s'ils neveulent les personnalités. Il y a loin de
pas voir leur feu trop précoce, là au Misanthrope : mais nous
trop dépourvu, en effet, de sens et avons vu qu'Athalie n'eut guère
de lecture, s'éteindre à chaque une origine plus respectable. Le
pas, et bientôt pour toujours ! Sicilien Epicharme passe pour
336. Non pas dans Athènes avoir donné le premier une forme
précisément, mais dans les bourgs quelconque à la comédie antique ;
del'Attique, ainsi que l'indique et ses pièces, bientôt connuesdans
l'étymologie la plus plausible du la Grèce, y apportèrent le goût et
mot comédie, formé de xcô|j.Y}, le modèle de ce nouveau genre de
bourg, village; et deùrS?!, chant. spectacle, porté, dans le siècle de
Ainsi que la tragédie, la comé- Périclcs, à son plus haut degré
die ne fut donc, en naissant, qu'un de perfection, parEupolis, Crati-
choeur tumultueux, où chacun nus et Aristophane.
216 L'ART. POETIQUE.
Là le Grec, né moqueur, par mille jeux plaisants,
Distilla le venin de ses traits médisants.
Aux accès insolents d'une bouffonne joie
La sagesse, l'esprit, l'honneur, furent en proie. 340
On vit par le public un poète avoué
S'enrichir aux dépens du mérite joué;
Et Socrate par lui dans un choeur de Nuées,
D'un vil amas de peuple attirer les huées.
Enfin de la licence on arrêta le cours : 345
Le magistrat des loisemprunta le secours ;
Et, rendant par édit les poètes plus sages,
Défendit de marquer les noms et les visages.
Le théâtre perdit son antique fureur ;
La comédie apprit à rire sans aigreur, 35o
Sans fiel et sans venin sut instruire et reprendre,
Et plut innocemment dans les vers de Ménandre.
Chacun, peint avec art dans ce nouveau miroir,
S'y vit avec plaisir, ou crut ne s'y point voir :
L'avare, des premiers, rit du tableau fidèle 355
D'un avare souvent tracé sur son modèle;
Et mille fois un fat finement exprimé,
Méconnut le portrait sur lui-même formé.
1
Que la nature donc soit votre étude unique,
338.Lalicencefutmêmepous- 343. Les Nuées composent en
sée si loin, à cet égard, que l'au- effet le choeur, et donnent son titre,
torité se vit contrainte d'y mettre à cette pièce d'Aristophane ; elles
des bornes. Un premier décret dé- figurent même en costume sur le
fendit de traiter, même allégori- théâtre : idée folle et.bizarre, mais
quement, les grands intérêts de qui, cependant, représente assez
l'état : un second défendit de bien l'emphase vide de sens, et
nommer les personnes, et un troi- les brouillards épais, dans lesquels
sième d'attaquer les magistrats. Il se retranchent les doctrines téné-
fallut puiser alors dans les moeurs breuses des sophistes de tous les
générales les sujets, l'intrigue, et temps.
les caractères ; ce fut l'époque de 355. J.-B. Rousseau, Épure
la vraie comédie ; de celle où ex- à Thalie:
cellaMénandre,dontnousn'avons Là , le marquis , figuré sans emblème
Fut le premier à rire de lui-même ;
que desfragments, mais que nous Et le bourgeois etc.
pouvons encore apprécier dans Trop foible imitation ,
de vers ini-
Térence. son imitateur. mitables!
CHANT III. 217
Auteurs qui prétendez aux honneurs du comique. 36o
Quiconque voit bien l'homme, et, d'un esprit profond
De tant de coeurs cachés a pénétré le fond ;
Qui sait bien ce que c'est qu'un prodigue, un avare,
Un honnête homme, un fat, un jaloux, un bizarre,
Sur une scène heureuse il peut les étaler, 365
Et les faire à nos yeux vivre, agir et parler.
Présentez-en partout les images naïves;
Que chacun y soit peint des couleurs les plus vives.
La nature, féconde en bizarres portraits,
Dans chaque âme est marquée à de différents traits; 370
Un geste la découvre, un rien la fait paroître :
Mais tout esprit n'a pas des yeux pour la connoître.
Le temps, qui change tout, change aussi nos humeurs :
Chaque âge a ses plaisirs, son esprit et ses moeurs.
Un jeunehomme,toujoursbouillantclans sescaprices.
Est prompt à recevoir l'impression des vices, 376
Est vain dans ses discours, volage en ses désirs.
Rétif à la censure, et fou dans les plaisirs.
L'âge viril, plus mûr, inspire un air plus sage;
Se pousse auprès des grands, s'intrigue, se ménage, 38o
Contre les coups du sort songe à se maintenir,
Et loin dans le présent regarde l'avenir.
,
La vieillesse chagrine incessamment amasse ;
Garde, non pas pour soi, les trésors qu'elle entasse;
Marche en tous ses desseins d'un pas lent et glacé; 385
Toujours plaint le présent et vante le passé;
36 r. C'est cette connoissan'ce a philosophiquement considéré
profonde du coeur humain, étudié les passions et les habitudes de
sous tous les rapports, et dans l'homme,aux quatre époques prin-
tous les états de la vie, et scruté cipales de la vie, l'enfance, la jeu-
dans ses derniers replis, avec une nesse , l'âge mûr et la vieillesse.
si rare sagacité, qui a placé pour Horace s'est borné {Art poél.,
jamais Molière à la tête des comi- v. i58et suiv.) aux traits les plus
ques de tous les temps.Boileaul'ap- poétiques du tableau; Boileau a
peloit le contemplateur; et ce seul suivi son exemple, en omettant
mot le caractérise peut-être mieux toutefois le portrait de l'enfance.
que le plus long éloge. Delille y a suppléé, dans le ch. vi
375. Aristote, dans sa Rhétori- de l'Imagination; l'un des plus
que, liv. II, chap. XII, xiii et xiv, riches et des plus variés du poème.
218 L'ART POÉTIQUE.
Inhabile aux plaisirs dont la jeunesse abuse,
Blâme en eux les douceurs que l'âge lui refuse.
Ne faites point parler vos acteurs au hasard,
Un vieillard en jeune homme, un jeunehomme en vieillard.
Etudiez la cour et connoissez la ville ;
L'une et l'autre est toujours en modèles fertile.
C'est par là que Molière, illustrant ses écrits,
Peut-être de son art eût remporté le prix,
Si, moins ami du peuple, en ses doctes peintures 3t(5
Il n'eût point fait souvent grimacer ses figures,
Quitté, pour le bouffon, l'agréable et le fin,
Et sans honte à Térence allié Tabarin.
Dans ce sac ridicule où Scapin s'enveloppe
Je ne reconnois plus l'auteur du Misanthrope. 400
Le comique, ennemi des soupirs et des pleurs,
N'admet point en ses vers de tragiques douleurs;
Mais son emploi n'est pas d'aller dans une place,
De mots sales et bas charmer la populace :
Il faut que ses acteurs badinent noblement; 405
Que son noeud bien formé se dénoue aisément;
Que l'action, marchant où la raison la guide,

3 8 8. De rigoureux puristes exi- et du Misanthrope. Il étoit bien


geraient blâme en elle: mais on permis au législateur du goût, de
peut leur répondre que jeunesse regretter que le génie de Molière
étant un nom collectif, rien n'em- ait été contraint par sa position de
pêche delui accorder, en françois, descendre si bas, après s'être
le privilège dont jouissent en grée élevé aussi haut : ce qu'il dit ici
et en latin ces sortes de mots. est donc plutôt l'expression d'un
3g4. Eh ! qui donc l'a rem- honorable regret, qu'un trait de
«
porté (s'écrie à ce sujetVoltaire), satire, qui eût été d'autant plus
«si ce n'est Molière?«Voltaire a odieux, que la tombe de Molière
raison, et Boileau sans doute ne étoit à peine fermée, quand Boi-
le lui eût pas contesté : mais il leau écrivoit ces vers.
s'agit ici de la perfection absolue 3g8. Nous avons déjà parlé de
de l'art, considéré delà hauteur ce misérable farceur, à propos de
où Molière lui-mêmel'avoit placé; ce vers du premier chant,
et il faut convenir que d'une pa- Apollon travesti devint un Tabarin.
reille élévation, Scapinetson sac, 401. Ainsi Boileau avoit fait
S«anarellc et ses fagots, dévoient d'avance le procès à ce que l'on
paroître un peu loin du Tartufe a nommé depuis, et par dérision
CHANT III. 219
Ne se perde jamais dans une scène vide ;
Que son style humble et doux se relève à propos,
Que ses discours, partout fertiles en bons mots, 410
Soient pleins de passions finement maniées,
Et les scènes toujours l'une à l'autre liées.
Aux dépens du bon sens gardez de plaisanter :
Jamais de la nature il ne faut s'écarter.
Contemplez de quel air un père dans Térence 415
Vient d'un fils amoureux gourmander l'imprudence;
De quel air cet amant écoute ses leçons,
Et court chez sa maîtresse oublier ces chansons.
Ce n'est pas un portrait, une image semblable;
C'est un amant, un fils, un père véritable. 420
J'aime sur le théâtre un agréable auteur
Qui, sans se diffamer aux yeux du spectateur,
Plaît par la raison seule, et jamais ne la choque;
Mais pour un faux plaisant, à grossière équivoque,
Qui, pour me divertir, n'a que la saleté, 425
Qu'il s'en aille, s'il veut, sur deux tréteaux monté,
Amusant le Pont-Neuf de ses sornettes fades,
Aux laquais assemblés jouer ses mascarades.
sans doute, le comique larmoyant; dans X Andriènne; de Démée, dans
monstre né, suivant Voltaire, de. lesAdelphes, etdeChrêmes, dans
l'impuissance de faire une comé- Y'Héautontïmoroumênos. C'est à
die et une tragédievéritable. ce dernier personnagequ'Horace
40g. Desmarets ne veut point faisoit allusion, quand il disoit,
que le style de la comédie soit Art poèt., v. 93 :
humble;et la raison qu'il en donne, Intcrdum tamen et vocem comoedia tollit
c'est que l'humilité étant une Iratusque Chrêmes tumido deliligat ore.
vertu, n'est point ce qu'il faut à 424. Ces vers désignoient le
la comédie. A quelsjuges Boileau comédien Montfleury, auteur de
eut long-temps affaire ! la Femme juge et partie, ou Pois-
415. Voyez les rôles de Simon, son selon d'autres.
,
CHANT IV.

DANS Florence jadis vivoit un médecin,


Savant hâbleur, dit-on, et célèbre assassin.
Lui seul y fit long-temps la publique misère:
Là le fils orphelin lui redemande un père ;
Ici le frère en pleurs un frère empoisonné : 5
L'un meurt vide de sang, l'autre plein de séné :
Le rhume à son aspect se change en pleurésie,
Et par lui la migraine est bientôt frénésie.
Il quitte enfin la ville, en tous lieux détesté.
De tous ses amis morts un seul ami resté 10
Le mène en sa maison de superbe structure.
C'étoit un riche abbé, fou de l'architecture.
Le médecin d'abord semble né pour cet art,
Déjà de bâtiments parle comme Mansard:
D'un salon qu'on élève il condamne la face; i5
Au vestibule obscur il marque une autre place;
Approuve l'escalier tourné d'autre façon.

Louis Racine sait bon gré


i. et parents ( omnes composai ),
à Boileau ( Réflexionssur la poé- victimes communes de son mortel
sie, chap. vu) d'avoir égayé par bavardage.
cette petite narration la séche- 17. C'est-à-dire quand il sera,
resse continue des préceptes, et ou pourvu qu'il soit tourné de la
d'avoir pratiqué ce qu'il recom- façon qu'indique l'architecte-mé-
mande aux autres, en passant lui- decin. Ellipse heureuse, qui ne
même du grave au doux, duplaï- coûte rien au sens, et donne plus
sant au sévère. de vivacité à la phrase. Il en est
4. Voltaire, Henriadc, ch. iv, de même unpeuplus loin, du vers
eu parlant de Mayenne : Pour abréger un si plaisant prodige.
. . .
Ici, la fille en pleurs lui redemande un
Il est bien clair que cela signifie ,
père : [d'un frère.
pour
Là le frère elTrayé pleure au tombeau abréger le récit de cette/>ro-
.
to. C'est le cas du fâcheux digieuse métamorphose d'un mé-
il Horace, qui avoit enterré amis decin en architecte.
CHANT IV. 221
Son ami le conçoit, et mande son maçon.
Le maçon vient, écoute, approuve et se corrige.
Enfin, pour abréger un si plaisant prodige, 20
Notre assassin renonce à son art inhumain ;
Et désormais, la règle et l'équerre à la main,
Laissant de Galien la science suspecte,
De méchant médecin devient bon architecte.
Son exemple est pour nous un précepte excellent. 25
Soyez plutôt maçon, si c'est votre talent,
Ouvrier estimé dans un art nécessaire,
Qu'écrivain du commun et poète vulgaire.
Il est dans tout autre art des degrés différenls:
On peut avec honneur remplir les seconds rangs ; 3o
Mais dans l'art dangereux de rimer et d'écrire,
Il n'est point de degrés du médiocre au pire ;
Qui dit froid écrivain, dit détestable auteur.
Boyer est à Pinchène égal pour le lecteur ;
On ne lit guère plus Rampale et Ménardière, 35
Que Magnon, du Souhait, Corbin et la Morlière.
26. Il étoit impossible de ren- ni des hommes, ni des colonnes
trer plus heureusement dans le même du portique où il récite (et,
sujet, et par l'épisode même où si l'on veut, où s'affichent) ses
le poète sembloit l'avoir perdu de vers :
vue. Mediocrïbusesse poetis
Non homines, non dî, non concessere co-
3a. Boileau nous avoit déjà lumnec.
prévenus, sat. ix que 34. Il faut être juste : il y a
,
Sur le mont sacré,
Qui ne vole au sommet, rampe au plus quelque distance de Pinchène à
bas degré. Boyer, qui opposa, pendant près
Il insiste de nouveau, et plus for- decinquante ans, la plus inébran-
tement encore ici, sur cette ma- lable constance aux sifflets qui
xime qu'Horace ne cessoit de accueilloient toutes ses
, presque
répéter, en s'adressant, dans la pièces de théâtre. Elles sont
au
personne des Pisons, aux jeunes nombre de vingt, y compris son
écrivains de tous les temps. Se- opéra de Méduse. L'épigramme
lon lui, un poème est détestable, de Racine a immortalisé la Ju-
par cela même qu'il n'est pas ex- dith de ce même Boyer.
cellent :
Si paulum sunimo diseesiit, vergit ad
36. Nous distinguerons dans
imuin. cette tristerevue d'écrivains, déjà
Ailleurs, le poète médiocre n'a oubliés, du temps même de Boi-
de pardon à espérer ni des dieux, leau, Jean Magnon, qui, après
222 L'ART POÉTIQUE.
Un fou du moins fait rire, et peut nous égayer:
Mais un froid écrivain né sait rien qu'ennuyer.
J'aime mieux Bergerac et sa burlesque audace,
Que ces vers où Molin se morfond et nous glace. 40
Ne vous enivrez point des éloges flatteurs
Qu'un amas quelquefois de vains admirateurs
Vous donne en ces réduits, prompts à crier : Merveille!
Tel écrit récité se soutient à l'oreille,
Qui, dans l'impression au grand jour se montrant, 45
Ne soutient pas des yeux le regard pénétrant.
On sait de cent auteurs l'aventure tragique;
Et Gombauld tant loué garde encor la boutique.
Écoutez tout le monde, assidu consultant :
Un fat quelquefois ouvre un avis important. 5o
Quelques vers toutefois qu'Apollon vous inspire,

avoir fait représenter six ou sept choisies, que l'on a depuis appe-
tragédies, entreprit un poème in* lées petits comités. Le vrai talent
titulé la Science universelle, qui a dédaigné dans tous les temps ces
devoit être de trois cent mille petits moyens de succès : il dit
vers. Malheureusement ce grand comme le grand Corneille :
projet ne fut exécuté qu'en par- J'ai peu de voil pour moi :. mais je les ai
tie; mais il n'en restoil plus que sans brigue ;
Et mon ambition, pourfaîre plus de bruit,
cent mille vers à faire, lorsque Ne les va point quêter ék réduit en réduit.
l'auteur fut assassiné à Paris, vers 46. C'est ce qui étoit arrivé à
la fin d'avril 1662. la Pucel/e de Chapelain ; c'^st ce
39. Cyrano de Bergerac, au- qui arriva, plus d'un siècle après,
teur du Pédantjoué, auquel Mo- au poème des Mois, trop loué
lière fit l'honneur d'y retrouver d'abord, mais critiqué, ou plutôt
et d'y reprendre quelque chose déchiré ensuite par La Harpe,
de son bien; et des Voyages dans
avec une rigueur, et sur un ton
la lune, qui donnèrent l'idée de qui révoltèrent tous les lecteurs
la Pluralité des mondes, des honnêtes du Cours de littérature.
Voyages de Gulliver, et du joli 5o C'est un vieux proverbe
roman de Micromégas. grec, rapporté par Anlu-Celle
40. Pierre Motin, ami et con- {Nuits att., liv. Il, chap. vi), et
temporain de Régnier. Motin a
laissé quelques poésies , impri- par Macrobe, son imitateur, et
mées dans les recueils du temps. souvent son copiste {SatiCrn.,l\s.
43. Ce mot {réduit) désignoit *»,-onap. vu,
spécialement alors le lieu parti- ncAXâxt »a't xïiTCuipoç àvvip pake.
culier où se formoieht les réunions Xtf.ptGV StTTEV.
CHANT IV. 223
En tous lieux aussitôt ne courez pas les lire.
Gardez-vous d'imiter ce rimeur furieux,
Qui, de ses vains écrits lecteur harmonieux,
Aborde en récitant quiconque le salue, 55
Et poursuit de ses vers les passans dans la rue.
Il n'est temple si saint des anges respecté,
Qui soit contre sa muse un lieu de sûreté.
Je vous l'ai déjà dit: aimez qu'on vous censure,
Et, souple à la raison, corrigez sans murmure; 60
Mais ne vous rendez pas dès qu'un sot vous reprend.
Souvent dans son orgueil un subtil ignorant
Par d'injustes dégoûts combat toute une pièce,
Blâme des plus beaux vers la noble hardiesse.
On a beau réfuter ses vains raisonnements, 65
Son esprit se complaît dans ses faux jugements;
Et sa foible raison, de clarté dépourvue,
Pense que rien n'échappe à sa débile vue.
Ses conseils sont à craindre ; et si vous les croyez,
Pensant fuir un écueil, souvent vous vous noyez. 70
Faites choix d'un censeur solide et salutaire,

53. Le rimeur furieux de Boi- on courrait le danger de substi-


leau est absolument le Ligurinus tuer de graves fautes à des traits
dont parle Martial, liv. III, ép. excellents. Le critique peut être
1 v. C'étoit un homme remplid'hon- de bonne foi, mais il n'est point
neur, orné de toutes les qualités assez versé dans la connoissance
estimables : vir justus, probus de l'art : c'est le plus souvent lava-
,
innocens : il n'avoit que le défaut nité qui l'aveugle, la vanité, com-
d'être trop poète, nimispoeta es; pagne inséparable de l'ignorance;
et de fatiguer ses amis de ses vers et dans l'un ou l'autre cas, les con-
en tous temps, en tous lieux : seils d'un pareil juge sont égale-
Et stanti legis, et legis sedenti. ment à redouter pour l'écrivain.
In tbormas fugio : sonas ad aurem, etc. 71 .Ces beauxvers sont un hom-
34. Que cette épithèteest heu- mage rendu solennellement au cé-
reusement choisie, pour peindre lèbre Patru, dont les conseils ju-
la complaisanceavec laquelle s'ex- dicieux, mais sévères, avoientété
prime s'écoute, et s'admire le quelquefois si utiles à l'auteur de
,
poète à la mode, qui colporte de l'Art poétique. C'est à lui que Boi-
salon en salon ses vers et sa répu- leau confia la première pensée de
tation d'un jour! cet immortel ouvrage; et peut-
61. Il faut bien s'en garder : être en sommes-nous redevables
22<r L'ART POÉTIQUE.
Que la raison conduise et le savoir éclaire,
Et dont le crayon sûr d'abord aille chercher
L'endroit que l'on sent foible, et qu'on se veut cacher.
Lui seul éclaircira vos doutes ridicules, 70
De votre esprit tremblant lèvera les scrupules.
C'est lui qui vous dira par quel transport heureux
Quelquefois dans sa course un esprit vigoureux,
Trop resserré par l'art, sort des règles prescrites,
Et de l'art même apprend à franchir leurs limites. 80
Mais ce parfait censeur se trouve rarement :
Tel excelle à rimer qui juge sottement ;
Tel s'est fait par ses vers distinguer dans la ville,
Qui jamais de Lucain n'a distingué Virgile.
Auteurs, prêtez l'oreille à mes instructions. 85
Voulez-vous faire aimer vos riches fictions ?
Qu'en savantes leçons votre muse fertile
Partout joigne au plaisant le solide et l'utile.
Un lecteur sage fuit un vain amusement,
Et veut mettre à profit son divertissement. 90
Que votre âme et vos moeurs, peintes dans vos ouvrages,
N'offrent jamais de vous que de nobles images.
Je ne puis estimer ces dangereux auteurs,
Qui de l'honneur, en vers, infâmes déserteurs,
aux encouragements et aux cri- partout où il le rencontroit. L'a-
tiques de ce censeur solide, qui, mitié de Boileau pour Racine
effrayé d'abord de l'audace du donne quelquefois un air d'injus-
projet, mais rassuré bientôt par tice à ses jugements sur Corneille ;
la noble confiance, et surtout par mais la faute en est aux partisans
le talent de l'auteur, l'engagea outrés de ce dernier, qui ne vou-
bien sérieusement à continuer. loient souffrir aucune gloire ri-
83. Boileau signale évidem- vale de la sienne.
ment dans ces deux vers la prédi- 91. Sénèque, ép. cxv, appelle
lection un peu trop marquée du le langage le visage de l'âme :
grand Corneille pour Lucain ; Oratio vultus animi est; et Cice-
mais rien ne prouve qu'il n'en ron veut {de Orat., lib. II) que
distinguât pas Virgile ; et la ma- les moeurs de l'orateur se peignent
nière dont il a reproduit Tite- dans ses discours : mores oratons
Live dans Horace, et Tacite dans effingat oratio.
quelques scènes d'Olhon, prouve 87. Omne tulit puuctum , qui miscuit
utile dulci, [nendo.
qu'il savoit apprécier le génie, Lectorem delectando parilcrquc me-
CHANT IV. 225
Trahissant la vertu sur un papier coupable, g5
Aux yeux de leurs lecteurs rendent le vice aimable.
Je ne suis pas pourtant de ces tristes esprits
Qui, bannissant l'amour de tous chastes écrits,
D'un si riche ornement veulent priver la scène,
Traitent d'empoisonneurs et Rodrigue et Chimène. 100
L'amour le moins honnête, exprimé chastement,
N'excite point en nous de honteux mouvement :
Didon a beau gémir et m'étaler ses charmes,
Je condamne sa faute en partageant ses larmes.
Un auteur vertueux, dans ses vers innocents, io.î
Ne corrompt point le coeur en chatouillant les sens :
Son feu n'allume point de criminelle flamme.
Aimez donc la vertu, nourrissez-en votre âme:
En vain l'esprit est plein d'une noble vigueur ;
Le vers se sent toujours des bassesses du coeur. i io
Fuyez surtout, fuyez ces basses jalousies,
Des vulgaires esprits malignes frénésies.
Un sublime écrivain n'en peut être infecté ;
i oo. Le fameux Nicolle avoit ni.Boileau prêchoit ici d'exem-
traité, dans l'une de ses Vision- ple : il ne paraît pas avoir connu
naires, les faiseurs de romans jamais l'envie, « cette passion si
,
et les poètes dramatiques, d'em- « odieuse, dit La Harpe, qu'on ne
poisonneurs publics, de gens hor- « la plaint pas, toute malheureuse
ribles parmi les chrétiens; et il « qu'elle est. >. Eh ! de qui Boileau
le prouvoit, dans son Traité de la pouvoit-il être jaloux, à cette
Comédie, par l'exemple même de époque ? du seul Racine ; mais
Corneille. Telle fut l'origine des indépendamment de la différence
lettres de Racine à l'auteur des des genres où s'exerça leur génie,
Hérésies imaginaires. l'étroite amitié qui les unissoit ne
102. Racine le prouva bien- permit jamais à l'envie, quelque
tôt par le rôle de Phèdre, comme souple, quelque adroite qu'elle
Virgile l'avoit prouvé par le per- soit, de se glisser entre ces deux
sonnage de Didon; et les deux grands hommes. L'âme de Eoi-
poètes ont atteint le comble de leau surtout, plus fortement trem-
leur art, en inspirant pour ces pée encore que celle de Racine,
deux princesses une pitié qui n'em- étoit inaccessible aux petites pas-
pêche pas de les condamner, tout sions, l'aliment et le supplice à la
en les plaignant. C'est par là que fois des esprits vulgaires. (Voyez
Phèdre trouvoit grâce aux yeux l'Épitre vu, à Racine, sur l'uti-
même du sévère Arnauld. lité des ennemis. )
10.
226 L'ART POÉTIQUE.
C'est un vice qui suit la médiocrité.
Du mérite éclatant cette sombre rivale 115
Contre lui citez les grands incessamment cabale,
Et, sur les pieds en vain tâchant de se hausser,
Pour s'égaler à lui cherche à le rabaisser.
Ne descendons jamais dans ces lâches intrigues:
N'allons point à l'honneur par de honteuses brigues. 120
Que les vers ne soient pas votre éternel emploi.
Cultivez vos amis, soyez homme de foi:
C'est peu d'être agréable et charmant dans un livre;
Il faut savoir encore et converser et vivre.
Travaillez pour la gloire, et qu'un sordide gain 125
Ne soit jamais l'objet d'un illustre écrivain.
Je sais qu'un noble esprit peut sans honte et sans crime,
Tirer de son travail un tribut légitime :
Mais je ne puis souffrir ces auteurs renommés,
Qui, dégoûtés de gloire, et d'argent affamés, 13o
Mettent leur Apollon aux gages d'un libraire,
Et font d'un art divin un métier mercenaire.
117. Peinture aussi vraie que charme de plus, et lui fait même
piquante des misérables efforts de pardonner sa supériorité.
l'envieux, pour obtenir sur le mé- 127. Ce noble esprit étoit Ra-
rite réel un triomphe momentané; cine, qui, moins riche que Boi-
mais leau, et chargé d'une nombreuse
Que peut contre le roc une vague animée? famille, ne rougissoit point de
Hercule a-t-il péri sous l'effort du Pygmée? retirer de ses ouvrages un tribut
L'Olympe voit en paix fumer le mont Elna.
Zoîle contre Homère en vain se déchaîna; légitime. Tel est, du moins, le
Et la palme du Cid, malgré la même au- commentaire
dace. que nous donne
Croit, et s'élève encore au sommet du Par- L. Racine de ces deux vers : mais
ilélroman., act. 111, se. vit. si l'on fait réflexion
nasse, que, depuis
119. Il eût été plus exact et l'époque de son mariage, jusqu'à
plus harmonieux de dire à ces celle d'Esther et d'Athalie, qui
lâches intrigues. ne
furent, point représentées par les
124. Ces vers désignoient trop comédiens, Racine ne donna au-
évidemment, pour qu'il fût possi- cun ouvrage au public, et ne s'oc-
ble de ne pas le reconnoître, La cupa même plus de revoir ceux
Fontaine,si agréable, si charmant, qu'il lui avoit donnés, on ne verra
en effet, dans ses livres ; mais qui dans les vers de Boileau que le dé-
manquoit un peu trop de ce sa- veloppement d'une pensée noble
voir-vivre, de cette urbanité so- et généreuse eu elle-même, sans
ciale qui prête au talent un aucune application particulière.
,
CHANT IV. 227
Avant que la raison, s'expliquaut par la voix,
Eût instruit les humains, eût enseigné des lois,
Tous les hommes suivoient la grossière <nature, i35
Dispersés dans les bois couroient à la pâture ;
La force tenoit lieu de droit et d'équité ;
lie meurtre s'exerçoit avec impunité.
Mais du discours enfin l'harmonieuse adresse
De ces sauvages moeurs adoucit la rudesse, 140
Rassembla les humains dans les forêts épars,
Enferma les cités de murs et de remparts ;
De l'aspect du supplice effraya l'insolence,
Et sous l'appui des lois mit la foible innocence.
Cet ordre fut, dit-on, le fruit des premiers vers. 145
De là sont nés ces bruits reçus dans l'univers,
Qu'aux accents dont Orphée emplit les monts de Thrace,
Les tigres amollis dépouilloient leur audace;
Qu'aux accords d'Amphion les pierres se mouvoient,
Et sur les murs thébains en ordre s'élevoient. i5o
L'harmonie en naissant produisit ces miracles.
Depuis, le ciel en vers fit parler les oracles ;

13 3. Ce magnifique tableaudes dans Paléphate, de la manière


progrès de la civilisation, dus en suivante. Les Bacchantes, après
partie à la puissance de l'harmo- avoir exercé toutes sortes de ra-
nie est emprunté d'Horace {Art
, vages dans laThessalie, s'étoient
poét., v. 391 et suiv.); mais le retirées sur une montagne, d'où
poète françois le surpasse de beau- elles continuoient d'épouvanter
coup et par la richesse des déve- toute la contrée. Les malheureux
loppements, et par l'imposante habitants s'adressèrent à Orphée;
majesté de la versification. Lu- et soudain, aux accents de sa voix,
crèce, liv. V, v. 929 et suiv., harmonieusement unie aux ac-
avoit esquissé à grands traits, et cords de sa lyre, on vit les Bac-
avec l'énergie qui le caractérise, chantes se précipiter en foule du
ce tableau de la nature sauvage, haut de la montagne, agitant
perfectionnéparHorace, et achevé dans leurs mains de longs feuilla-
par Boileau. Voyez la belle tra- ges.Voilà la tradition historique :
duction en vers, par M. dePon- l'imagination a fait le reste.
gerville. 15o.La ville de Thèbes (en Béo-
147. Les prodiges de la lyre tie) avoit été fondée par Cadmus,
d'Orphée, traînant à sa suite les 1400 ans environ avant J.-C.;mais
rochers et les forêts, s'expliquent, elle ne fut entourée de murailles
228 L'ART POÉTIQUE.
Du sein d'un prêlre ému d'une divine horreur,
Apollon par des vers exhala sa fureur.
Bientôt, ressuscitant les héros des vieux âges, 155
Homère aux grands exploits anima les courages.
Hésiode à son tour, par d'utiles leçons,
Des champs trop paresseux vint hâter les moissons.
En mille écrits fameux la sagesse tracée
Fut, à l'aide des vers, aux mortels annoncée; 160
Et partout des esprits ses préceptes vainqueurs,
Introduits par l'oreille, entrèrent dans les coeurs.
Pour tant d'heureux bienfaits les muses révérées
Furent d'un juste encens dans la Grèce honorées;
Et leur art, attirant le culte des mortels, i65
A sa gloire en cent lieux vit dresser des autels.
Mais enfin, l'indigence amenant la bassesse,
que vingt-cinq ans plus tard, pâl- r57. Dans son poème intitulé
ies soins et sous la direction d'Am- les Travaux et les Jours, que Vir-
phion, dont la douce et persuasive gile a tant surpassé dans ses admi-
éloquence convainquit les habi- rables Géorgiques: mais Virgile
tant? de la nécessité de cette me- lui-même n'a rien de plus riant,
sure , et les soumit sans murmure déplus heureusement imaginé,
aux travaux qu'elle leur imposoit. de plus achevé, sous le rapport
153. Voyez, dans le sixième li- du style, que la charmante allé-
vre de l'Enéide, l'admirable pein- gorie de Pandore, v. 37 et suiv.
ture de la sibylle, en proie aux fu- 160. Le célèbre Brunck a fait
reurs de l'inspiration : voyez-la un recueil précieux, sous le titre
s'agiter dans son antre, de Gnomicipoetoe groeci, des plus
Immanis in antro belles sentences de Solon, de
Bacchatur vates:
se débattre sous l'effort du dieu Théognide, etc. C'est un pelit
qui s'est emparé d'elle, et qu'elle cours de morale en vers harmo-
cherche en vain à repousser : nieux, ce qui ne gâte jamais rien.
Magnum si pectore possit 167. Le poète rentre ici dans
£xcussîsse deum.
Elle n'a plus rien d'une simple son sujet, dont cette brillante di-
mortelle : gression vient de l'écarter un mo-
Non vultus, non color unus ment : mais on s'aperçoit trop
Ncc mortale sonans. , de ses efforts pour l'yrattacher; il
Voilà bien le délire du poète dans est obligé de revenir sur des idées
la chaleur de l'inspiration! Et qui déjà exposées ; et, ce qui arrive
pouvoit mieux le peindre, que ce- nécessairement en pareil cas, son
lui qui l'avoit si heureusement et expression est moins heureuse
si souvent éprouvé? qu'elle ne l'avoit d'abord été.
CHANT IV. 229
Le Parnasse oublia sa première noblesse.
Un vil amour du gain, infectant les esprits,
De mensonges grossiers souilla tous les écrits ; 170
Et partout, enfantant mille ouvrages frivoles,
Trafiqua du discours et vendit les paroles.
Ne vous flétrissez point par un vice si bas.
Si l'or seul a pour vous d'invincibles appas,
Fuyez ces lieux charmants qu'arrose le Permesse: 175
Ce n'est point sur ses bords qu'habite la richesse.
Aux plus savants auteurs, comme aux plus grands guerr i ers,
Apollon ne promet qu'un nom et des lauriers.
Mais quoi ! dans la disette une muse affamée
Ne peut pas, dira-t-on, subsister de fumée; 180
Un auteur qui, pressé d'un besoin importun,
Le soir entend crier ses entrailles à jeun,
Goûte peu d'Hélicon les douces promenades :
Horace a bu son soûl, quand il voit les Ménades ;
Et, libre du souci qui trouble Colletet, 185
N'attend pas pour dîner le succès d'un sonnet.
Il est vrai : mais enfin cette affreuse disgrâce
Rarement parmi nous afflige le Parnasse.
Et que craindre en ce siècle, où toujours les beaux-arls
D'un astre favorable éprouvent les regards ; 190
Où d'un prince éclairé la sage prévoyance
Fait partout au mérite ignorer l'indigence ?
Muses, dictez sa gloire à tous vos nourrissons:

Mais il falloit amener de loin le du genre satirique devieutsouvent


magnifique épilogue qui termine de la licence chez lui : personne
le poème; et Boileau ne pouvoit ue l'ignore.
mieux motiver l'éloge du roi, que 18 5. Encore le pauvre Colle-
sur la reconnoissance des écri- tet! encore l'indigence devenue
vains tirés par ses bienfaits de la l'objet d'un trait desatire! Que
triste ,et honteuse indigence qu'il Juvénal bien raison de dire,
vient de décrire. a
sat. m , v, i5a : «Le plus grand
184. A bu son soûl, est beau- « malheur attaché à la pauvreté,
coup trop familier, même pour «c'est de faire du pauvre un
le style didactique. C'est, à la homme ridicule :
«
vérité, le satur est de Juvénal Nil babet infelix
paupertas durius in se,
(sat. vu, v. 26): mais la liberté Quant quod ridicules liomines fucit.
250 L'ART POËTI'QUE.
Son nom vaut mieux pour eux que toutes vos leçons.
Que Corneille, pour lui rallumant son audace, 195
Soit encor le Corneille et du Cid et d'Horace :
Que Racine, enfantant des miracles nouveaux,
De ses héros sur lui forme tous les tableaux :
Que de son nom, charité par la bouche des belles,
Benserade en tous lieux amuse les ruelles: 200
Que Ségrais dans l'églogue en charme les forêts;
Que pour lui l'épigramme aiguise tous ses traits.
Mais quel heureux auteur, dans une autre Enéide,
Aux bords du Rhin tremblant conduira cet Alcide?
Quelle savante lyre au bruit de ses exploits 205
Fera marcher encor les rochers et les bois;
Chantera le Batave, éperdu dans l'orage,
Soi-même se noyant pour isortir du naufrage;
Dira les bataillons sous Mastricht enterrés,
Dans ces affreux assauts du soleil éclairés ? 210
Mais tandis que je parle, une gloire nouvelle
Vers ce vainqueur rapide aux Alpes vous appelle.

196. «Nelesuis-jedoncplus?» ple du Goût) >en récitant ce vers


s'écrioit, dit-on, avec humeur, de Despréaux-:
l'auteur du Cid, à la lecture de Que Ségrais dans l'églogue en charme les
forêts.
ces vers. Hélas! non; il n'étoit
plus, à cette époque (en 1674), Mais la critique ayant lu par mal-
heur pour lui quelques pages de
que le Corneille de Suréna!
son Enéide en vers françois, le
197. Phèdre et Athalie; tels
furent les miracles enfantés par renvoya assez durement. » Aussi
Racine, depuis cette époque: Boileau ne parle-t-il point de
l'Enéide de Ségrais ; mais il rend
mais quelle perte pour la scène
françoise, que l'intervalle écoulé hommage et justice au naturel qui
distingue ses Eglogues, et son
entre ces deux chefs-d'oeuvre, poème à'Athis.
quand on songe surtout par qui,
et comment il fut rempli ! 208. Le passage du Rhin ayant
200. Allusion aux chansons de rendu Louis XIV maître en quel-
Benserade, mises en musique par ques mois des provinces de G-uel-
le fameux Lambert {voyez la dre, d'Uu-echt, et d'Over-Yssel,
sat. m), et chantées alors par les et de plus de quarante villes for-
dames de la cour. tifiées Amsterdam ne se garantit
,
201. «Ségrais voulut un jour du même sort, qu'en inondant
entrer dans le sanctuaire (du Tem- tout son territoire.
CHANT IV. 231
Déjà Dôle et Salins sous le joug ont ployé ;
Besançon fume encor sous son roc foudroyé.
Où sont ces grands guerriers dont les fatales ligues 215
Dévoient à ce torrent opposer tant de digues?
Est-ce encore en fuyant qu'ils pensent l'arrêter,
Fiers du honteux honneur d'avoir su l'éviter ?
Que de remparts détruits! que de villes forcées!
Que de moissons de gloire en courant amassées ! 220
Auteurs, pour les chanter redoublez vos transports :
Le sujet ne veut pas de vulgaires efforts.
Pour moi, qui jusqu'ici nourri dans la satire,
N'ose encor manier la trompette et la lyre,
Vous me verrez pourtant, dans ce champ glorieux, 225
Vous animer du moins de la voix et des yeux ;
Vous offrir ces leçons que ma muse au Parnasse
Rapporta, jeune encor, du commerce d'Horace ;
Seconder votre ardeuç, échauffer vos esprits,
Et vous montrer de loin la couronne et le prix. 23o
Mais aussi pardonnez, si, plein de ce beau zèle,
De tous vos pas fameux observateur fidèle,
Quelquefois du bon or je sépare le faux,
Et des auteurs grossiers j'attaque les défauts :
Censeur un peu fâcheux, mais souvent nécessaire, 235
Plus enclin à blâmer, que savant à bien faire.
215. Cette ligue, qui ne devint Boileau avoit embouché la trom-
que trop fatale à la France, se pette héroïque, pour célébrer le
forma en 1672, et éloit composée passage du Rhin ; et s'il fut moins
de l'empereur, de l'Espagne, de heureux depuis en maniantla lyre
la Hollande, et de l'électeur de {Ode surlaprise de Namur), c'est
Brandebourg. qu'il n'a pas été donné à tous les
218. Allusion à la fameuse re- poètes de pouvoir dire comme
traite dont s'applaudissoit Mon- Malherbe :
técuculi, comme d'une victoire Lespuissantes faveurs dont'Parnasse in'ljo-
insigne; et application heureuse nore, [ leur cours:
Non loin de mon berceau commencèrent
desparoles que met Horace(liv.iv, Je les possédai jeune, et les possédecncore
od. m) dans la bouche d'Annibal, A la fln de mes jours.
236. Terminons ces remarques
en parlant des Romains : partielles sur l'Art poétique, par
SecldUiUr ultro, quos opimus
Fallere el ejfugere en triumphus. le jugement général qu'en porte
224. On a vu avec quel succès La Harpe {Cours de Littérature,
232 L'ART POETIQUE.
seconde partie, livre i, ch. 10.) est la preuvequ'en généra1 la saine
« Il
convenoit à celui qui avoit critique appartient au vrai talent;
su faire justice des mauvais au- et que ceux qui peuvent donner
teurs , et la rendre aux bons, de des modèles sont aussi ceux qui
fixer les principes dont ses divers donnent les meilleuresleçons. C'é-
jugements n'étoient que les con- toit à Cicéron et à Quintilien à
séquences : c'est ce qui lui restoit parler d'éloquence : ils étoient de
a faire dans l'Art poétique. Cet grands orateurs * ; à Horace et à
excellent ouvrage un des plus Despréaux de parler poésie : ils
,
beaux monumentsdenotre langue, étoient de grands poètes. >•

' Cela est bien fort pour Quintilienl \Èdil. J


LP: LUTRIN.

CHANT PREMIER.
(1672-74.—36-38.)

JE chante les combats, et ce prélat terrible


Qui, par ses longs travaux et sa force invincible,
Dans une illustre église exerçant son grand coeur,
Fit placer à la fin un lutrin dans le choeur.
C'est en vain que le chantre, abusant d'un faux titre, 5
Deux fois l'en fit ôter par les mains du chapitre :
Ce prélat, sur le banc de son rival altier
Deux fois le reportant, l'en couvrit tout entier.
Muse, redis-moi donc quelle ardeur de vengeance
De ces hommes sacrés rompit l'intelligence, 1 o
Et troubla si long-temps deux célèbres rivaux :
Tant de fiel entre-t-il dans l'ame des dévots!
1. Claude Auvry, ancien évê- tesse réelle des choses, et la gran-
que de Contances, et alors tré- deur des paroles.
sorier de la Sainte-Chapelle; c'est- 5. Jacques Barrin, fils du maî-
à-dire, premier dignitaire de ce tre des requêtes La Galissonnière.
chapitre : le chantre n'étoit que
9. Virgile, Enéide, I. v. 8 :
le second. Musa, mihi causas niemora etc.
4. Les débuts de l'Iliade, de ,
l'Odyssée et de l'Enéide, sont ou Homère, dès le premier vers
, de l'Odyssée:
simples et modestes, en comparai- ÀvcS'pa 11.01 âvvsT.£ Mcuaa
x, T. >..
son de celui-ci ; mais ce n'est pas
sans intention que le législateur
12. Virgile, ibid., V, n:
Tanteene animis coelestibus irae I
transgresse ici sa propre loi : C'est la figure que les rhéteurs
Que le début suit simple, et n'ait rien d'af-
feetc. appellent épiphonème : elle con-
Ici, tout est pompeux, emphati- siste à terminer un récit, ou une
que , affecté à dessein : le poète description quelconque, par une
n'en fait que mieux ressortir en- réflexion vive et profonde, qui,
suite le contra^*1 entre la peti- quoique sortie d'une circonstance
'ZZH LE LUTRIN.
Et toi, fameux héros, dont la sage entremise
De ce schisme naissant débarrassa l'Église,
Viens d'un regard heureux animer mon projet, i5
Et garde-toi de rire en ce grave sujet.
Parmi les doux plaisirs d'une paix fraternelle
Paris voyoit fleurir son antique chapelle :
Ses chanoines vermeils et brillants de santé
S'engraissoient d'une longue et sainte oisiveté : 20
Sans sortir de leurs lits, plus doux que leurs hermines,
Ces pieux fainéants faisoient chanter matines,
Veilloient à bien dîner, et laissoient en leur lieu
A des chantres gagés le soin de louer Dieu ;
Quand la Discorde, encor toute noire de crimes, 25
Sortant des Cordeliers pour aller aux Minimes,
Avec cet air hideux qui fait frémir la Paix,
S'arrêta près d'un arbre au pied de son palais.
Là, d'un oeil attentif contemplant son empire,
A l'aspect du tumulte elle-même s'admire. 3o
Elle y voit par le coche et d'Évreux et du Mans
Accourir à grands flots ses fidèles Normands :
Elle y voit aborder le marquis, la comtesse,
Le bourgeois, le manant, le clergé, la noblesse;
Et partout des plaideurs les escadrons épars 35
Faire autour de Thémis flotter ses étendards.
Mais une église seule à ses yeux immobile
Garde au sein du tumulte une assiette tranquille :
Elle seule la brave ; elle seule aux procès
particulière, devient une sentence toute noire de crimes. L'esprit se
d'uue application générale. prête volontiers à ces sortes de
5.De tant de passions diverses fictions, parce qu'il les conçoit.
qui agitent les héros d'Homère, 2 8.C'étoitl'arbre que les clercs
ce grand poète n'a personnifié que de la basoche plantoient le pre-
la Discorde: elle est (//., IV, mier mai dans la cour du palais,
v. 441) la soeur, la compagne insé- et que pour cette raison, on ap-
parable du cruel dieu de la guerre : peloit le Mai.
Apsoç àvcVpotpdvoto JcaarYVTÎTyi, 34. Il faut remarquer la pré-
sràpr, TE. cision de ce vers, qui rassemble
Ilnousla représente {ibid. ,v. 440) et confond dans la triste manie
toujours en fureur, èqj.oTov p.e- de plaider, tous les rangs et toutes
u.auîa, et Boileau nous la montre les classes de la société.
CHANT I. 255
De ses paisibles murs veut défendre l'accès. 40
La Discorde, à l'aspect d'un calme qui l'offense,
Fait siffler ses serpents, s'excite à la vengeance :
Sa bouche se remplit d'un poison odieux,
Et de longs traits de feu lui sortent par les yeux.
«Quoi! dit-elle d'un ton qui fit trembler les vitres, 45
J'aurai pu jusqu'ici brouiller tous les chapitres,
Diviser Cordeliers, Carmes etCélestins;
J'aurai fait soutenir un siège aux Augustins :
Et cette église seule, à mes ordres rebelle,
Nourrira dans son sein une paix éternelle ! 5t>
Suis-je donc la Discorde? et parmi les mortels,
Qui voudra désormais encenser mes autels ? »
A ces mots, d'un bonnet couvrant sa tête énorme ,
42. On voit la Discordes'exci- neuf, pour trois licences consé -
ter à la vengeance ; on entend sif- cutives. Le parlement cassa cette
fler ses serpents. Le tableau est élection prématurée, ordonna aux
achevé, et la poésie a décidément Augustins de procéder à une no-
l'avantage ici sur la peinture. mination plus régulière, c'est-à-
45. Qui fit trembler les vitres. dire pour une seule licence ; et,
Il résulte dé cette heureuse dis- sur leur refus, envoya des archers
position des mots, une sorte de pour les y contraindre.
vibration qui se prolonge à la fin 52. «On est agréablement sur-
du vers, et fait entendre le bruit pris, dit Marmontel, d'entendre
des vitres, ébranlées en effet par la Discorde tenir ici les discours
le ton que prend ici la Discorde. que tient Junon dans l'Enéide,
47. Elle les avoit si bien divi- et parler d'une querelle de cha-
sés, que l'autorité fut obligée d'in- noines comme l'altière et impé-
,
tervenir dans ces querelles scan- rieuse déesse parle de la fonda-
daleuses, et que, sur le réquisi- tion de Troie, et de sa haine con-
toire de l'avocat général Talon, tre Euée» :
le parlement rendit, au mois d'a- Et quisquam numcn Junonis adoret
PrEeterea, aut supplex aris imponat hono-
vril 1667, un arrêt tendant à ré- Énéid., I, v. 48.
rera ?
tablir l'ordre et à ramener la paix 53. Le songe envoyé par Ju-
dans ces différents monastères. piter à Agamemnon se préseule
48. Tous les deux ans les Au- à lui sous la figure de Nestor, fils
gustins du grand couvent nom- de Nélée, celui de tous les vieil-
moient, eu chapitre, trois jeunes lards que le roi des rois honorait
religieux pour faire leur licence le plus :
en Sorbonne. L'an i658 le cha-
pitre au lieu de trois, en, nomma OvElfOÇ.
, lliad., II, v. s».
256 LUTRIN.
LE
Elle prend d'un vieux chantre et la taille et la forme :
1? lie peint de bourgeons son visage guerrier, 55
Et s'en va de ce pas trouver le trésorier.
Dans le réduit obscur d'une alcôve enfoncée
S'élève un lit d<? plume à grands frais amassée :
Quatre rideaux pompeux, par un double contour
En défendent l'entrée à la clarté du jour. 60
Là, parmi les douceurs d'un tranquille silence,
Règne sur le duvet une heureuse indolence :
C'est là que le prélat, muni d'un déjeuner,
Dormant d'un léger somme, attendoitle dîner.
La jeunesse en sa fleur brille sur son visage : 65
Son menton sur son sein descend à double étage;
Et son corps, ramassé dans sa courte grosseur,
Fait gémir les coussins sous sa molle épaisseur.
La déesse en entrant qui voit la nappe mise,
Admire un si bel ordre, et reconnoît l'Eglise ; 70
Et, marchant à grands pas vers le lieu du repos,
Au prélat sommeillant elle adresse ces mots :
«Tu dors, prélat, tu dors! et là-haut à ta place
Le chantre aux yeux du choeur étale son audace,
Chante les OREMUS, fait des processions, 75
Et répand à grands flots les bénédictions !
Tu dors! Attends-tu donc que, sans bulle et sans titre,
57. L'abbé Le Batteux a donné 73. Le songe funeste, OÙÀOÇ
( Principes de Litt., tome II, 6'vsipcç, qui vient tromper Aga-
p. 337) de cette admirable des- memnon de la part de Jupiter,
cription une analyse, un peu trop l'aborde en ces mots (//., II, v.
longue, et trop minutieuse peut- 23): «Tu dors, fils du puissant
être ; mais qui est un vrai modèle « et
belliqueux Atrée ! tu dors !
de la manière de développer tout «Convient-il qu'un chef, qu'un
l'artifice d'un style aussi soigné « homme chargé des
destinées de
dans toutes ses parties. «tant d'autres, s'abandonne la
65-66. Le trésorier étoit, au « nuit entière aux langueurs
du
contraire, vieux, grand, sec et «repos! Lève-toi: fais prendre
maigre. C'est donc ici un portrait « les armes aux
enfants des Greos ;
de fantaisie : mais il n'est pas « Jupiter l'ordonne, etc. »
C'est,
donné à tous les poètes d'en avoir en d'autres termes, ce que dit le
de semblables, ni surtout de les vieux chantre au prélat :
réaliser avec un pareil bonheur. Et renonce au repos, ou bien à l'evécllé.
CHANT I. 237
Il te ravisse encor le rochet et la mitre ?
Sors de ce lit oiseux qui te tient attaché,
Et renonce au repos, ou bien à l'évêché. » 80
Elle dit; et, du vent de sa bouche profane, '
Lui souffle avec ces mots l'ardeur de la chicane.
Le prélat se réveille, et plein d'émotion,
Lui donne toutefois la bénédiction.
Tel qu'on voit un taureau qu'une guêpe en furie 85
A piqué dans les flancs aux dépens de sa vie;
Le superbe animal, agité de tourments,
Exhale sa douleur en longs mugissements :
Tel le fougueux prélat, que ce songe épouvante,
Querelle, en se levant, et laquais et servante; 90
Et, d'un juste courroux rallumant sa vigueur,
Même avant le dîner parle d'aller au choeur.
Le prudent Gilotin, son aumônier fidèle, ;

F^n vain par ses conseils sagement le rappelle ;


Lui montre le péril; que midi va sonner; g5
Qu'il va faire, s'il sort, refroidir le dîner.
80. Au droit d'officierpontifi- Adlixajvcnis,vilamque in vulncrc ponunt.
calementBMii grandes fêtes de l'an- Georg., IV, v. >56.
Mais des expériences postérieures
née dedans le pourpris de la
,
Ste-Chapelle ont prouvé que cela étoit égale-
: droit qui avoit été ment vrai de la guêpe.
accordé par l'anli-papeBenoîtXlII
87. ( Géorg., III, v. 217), à
au trésorier, dans la personne de propos de deux taureaux qui se
Hugues Boileau, confesseur du disputent une belle génisse :
roi Charles V, et l'un des ancê- Saîpe superbos [les.
tres de notre poète. Cornibus inler se subigit decerncre aman-
82. Comme Alecto à Turnus C'est dans Virgile encore {Géorg.,
la rage des combats : à peine lui II, v. 469 ) qu'il faut chercher
a-t-elle lancé le brandon fatal : le germe de ce vers, si remar-
quable par l'harmonie imitative
Arma amens frémit : arma toro tectisque
retjuirit. des sons :
SaMitamorferri, etsçelerata insania belli, Exhale sa douleur en longs mugissements.
Ira super. Enéid., VII lido. Mugilusijue boum.
,
85. Cela n'étoit bien démontré Sg. Le réveil d'Agamemnon est
que pour l'abeille, quand Boileau plein de noblesse et de dignité,
fit ces vers. Virgile et Pline nous tel qu'il convenoit roi des rois
l'avoient appris : au
et à la majesté du poème héroï-
l.tesoeqne venenum
que. Tout rempli du message cé-
Morsibus inspirant, et spicula coeca relin-
leste qu'il vient de recevoir, il
cntn t
23S LE LUTRIN.
«
Quelle fureur, dit-il, quel aveugle caprice,
Quand le dîner est prêt, vous appelle à l'office?
De votre dignité soutenez mieux l'éclat :
Est-ce pour travailler que vous êtes prélat? ioo
A quoi bon ce dégoût et ce zèle inutile ?
Est-il donc pour jeûner quatre-temps ou vigile?
Reprenez vos esprits : et souvenez-vous bien
Qu'un dîner réchauffé ne valut jamais rien. »
Ainsi dit Gilotin; et ce ministre sage io5
Sur table, au même instant, fait servir le potage.
Le prélat voit la soupe, et, plein d'un saint respect,
Demeure quelque temps muet à cet aspect.
Il cède, il dîne enfin : mais toujours plus farouche,
Les morceaux trop hâtés se pressent dans sa bouche, no
Gilotin en gémit, et, sortant de fureur,
Chez tous ses partisans va semer la terreur.
On voit courir chez lui leurs troupes éperdues,
Comme l'on voit marcher les bataillons de grues,

exécute avec un calme tranquille 107, Plus éloquent que Gilotin


ce qu'il doit croire la volonté de lui-même, plus puissant que tous
Jupiter. Le prélat, au contraire, les motifs allégués par l'aumônier
Querelle, en se levant, et laquais et servan- fidèle, l'aspect seul de la soupe
te. achève de déterminer le prélat,
97. Quelle chaleur, quelle vé- et lui inspire ce saint respect, qui
hémence dans ce discours ! comme le laisse sans réponse et sans ob-
Gilotin parle en homme pénétré jection. Il cède, il dîne enfin.
de son sujet, et profondément Mais toujours plus farouche,
imbu de cette grande maxime, Les morceaux trop hâtés se pressent dans
sa bouche.
Qu'un dîner réchauffé ne valut jamais rienl Et le trouble, la précipitation du
Il ne falloit rien moins qu'un personnage se manifestent jusque
motif aussi puissant, aussi décisif, dans cette forme elliptique où
déterminer le trésorier. ,
pour les mots semblent se presser sans
106. « Le poète, dit Le Brun, liaison, comme les morceaux dans
« pouvoit mettre sur la table, à la bouche du prélat.
« l'instant ; mais, sur table au 114 « Les Troyens, s'avancent
« même instant, est bien plus vif.» «en poussant d'horriblesclameurs;
Cette remarque est d'un homme « tels on voit des bataillons de
savamment initié dans les plus « grues, fuyant l'hiver et ses fri-
secrets mystères du mécanisme de « mas, voler vers les rivages de
la versification. «l'Océan, et, du sein des airs,
CHANT I. 239
Quand le Pygmée altier, redoublant ses efforts, n5
De l'Hèbre ou du Strymon vient d'occuper les bords.
A l'aspect imprévu de leur foule agréable,
Le prélat radouci veut se lever de table :
La couleur lui renaît, sa voix change de ton;
Il fait par Gilotin rapporter un jambon. rîo
Lui-même le premier, pour honorer la troupe,
D'un vin pur et vermeil il fait remplir sa coupe;
Il l'avale d'un trait; et,chacun l'imitant,
La cruche au large ventre est vide eu un instant.
Sitôt que du nectar la troupe est abreuvée, 125
On dessert; et soudain, la nappe étant levée,
Le prélat, d'une voix conforme à son malheur,
Leur confie en ces mots sa trop juste douleur :
«Illustres compagnons de mes longues fatigues,

« porter aux
Pygmées et la guerre brèves, qui se précipitent rapi-
« et
la mort. » dement les unes sur les autres ; la
ÂvcS'pcroi nu'yjj.aioisi oeo'vov xal coupe de la phrase, habilement
jc/jptX cpspourjai. arrêtée au milieu du vers, tout
Iliad., III, T. 6. est à remarquer ici. Virgile a tracé
115. Le Pygmée allier est très le même tableau ( Enéid., I. v
plaisant, quand on songe que, 738), mais avec des différences
chez ce peuple fabuleux, les hom- dans la circonstance, qui en ont
mes n'avoient qu'un pied de haut ; nécessairement amené dans l'ex-
que leurs femmes, mères à trois pression. Didon après avoir lé-
,
ans , étoient déjà vieilles à huit ; gèrement effleuré de ses lèvres la
et qu'ils s'avançoient à la guerre, coupe sacrée, la donne à Jiitias :
montés sur des perdrix, ou sur celui-ci, dit le poète,
des chèvres d'une taille propor- Impiger bausit
Spumantem pDtcram...
tionnée à la leur, etc. Leur reine mais cette coupe étoit d'or ; et la
Ge'rana fut, dit-on, changée en richesse de l'expression poétique
grue (fÉpavo;) par Junon, pour égale ici celle du précieux métal :
avoir osé disputer à la déesse le
ce n'est pas de vin, c'est d'or que
prix de la beauté. Philostrate ra- Bitias s'abreuve largement:
conte (Icon., II, c. xxii) bien et pleno se proluit aùro.'
d'autres prodiges encore des Pyg- La cruche au large •ventre est plai-
mées et de leurs combats avec sante dans Eoileau : la coupe aux
,
Hercule. On croiroit lire le cha- riches bords est admirable dans
pitre vi de Micromégas. Virgile.
123. La précision de cet hé- 129. Voyez le discours où Aga-;
mistiche tout composéde syllabes
, memnon [Iliad., II, v. no-et
g!»0 LE LUTRIN.
Qui m'avez soutenu par vos pieuses ligues, IÎ0
Et par qui, maître enfin d'un chapitre insensé,
Seul à MAGNIFICAT je me vois encensé;
Souffrirez-vous toujours qu'un orgueilleux m'outrage;
Que le chantre à vos yeux détruise votre ouvrage,
Usurpe tous mes droits, et, s'égalant à moi, i35
Donne à votre lutrin et le ton et la loi?
Ce matin même encor, ce n'est point un mensonge,
Une divinité me l'a fait voir en songe;
L'insolent, s'emparant du fruit de mes travaux,
A prononcé pour moi le EÉNETJICAT VOS ! 140
Oui, pour mieux m'égorger, il prend mes propres armes. »
Le prélat à ces mots verse un torrent de larmes.
Il veut, mais vainement, poursuivre son discours;
Ses sanglots redoublés en arrêtent le cours.
Le zélé Gilotin, qui prend part à sa gloire, 145
Pour lui rendre la voix fait rapporter à boire ;
Quand Sidrac, à qui l'âge allonge le chemin,
Arrive dans la chambre, un bâton à la main.
Ce vieillard dans le choeur a déjà vu quatre âges :

suiv.) expose aux Grecs assemblés 147. La coupe et la marche d 11

les prétendus motifs qui l'enga- vers ne semblent-elles pas l'allon-


gent à lever le siège de Troie. ger en effet, comme l'âge allonge
La distance paraîtra d'abord im- le chemin pour le vieux Sidrac?
mense ; on n'en sentira que mieux Quelle vérité dans les caractères !
ensuite l'habileté du parodiste. quelle perfection dans les détails !
i36. Il est tout simple que le 149. C'est vraiment le Nestor
chantre donne le ton au Lutrin : du chapitre; et si, comme celui
mais qu'il prétende aussi donner de l'Iliade, il eût pu dire aux
la loi au chapitre, voilà ce que chanoines,y'ai vécu avec des gens
le trésorier ne peut ni ne doit lui qui'valoientmieux que vous^epré-
pardonner. lat de son côté pouvoit lui répon-
140. Voilà le grand sujet de la dre : avec dix chanoines comme
querelle ! l'usurpation de celle de vous, je serois bientôt maître de
toutes les fonctions épiscopales qui tout le chapitre {Iliad., II, v.
flatte le plus la vanité du prélat; 372). Son éloquence est aussi
aussi sera-ce de l'exercice même douce, aussi persuasive que celle
de ce droit précieux, que sa ven- du fils deNélée (//;., I, v. 249)-
geance empruntera ses armes, et ToG xyl 7.17b Y).M<XTCK y.ù.ncç fXu-
son triomphe tout son éclat. xitov os'sv aù^TÎ.
CHANT i. am
Il sait de tous les temps les différents usages : 15a
Et son rare savoir, de simple marguillier,
L'éleva par degrés au rang de chevecier.
A l'aspect du prélat qui tombe en défaillance,
Il devine son mal, il se ride, il s'avance :
Et d'un ton paternel réprimant ses douleurs : 155
« Laisse au chantre, dit-il, la tristesse et les pleurs,
Prélat; et, pour sauver tes droits et ton empire,
Écoute seulement ce que le ciel m'inspire.
Vers cet endroit du choeur où le chantre orgueilleux
Montre, assis à ta gauche, un front si sourcilleux : i(i«
Sur ce rang d'ais serrés qui forment sa clôture,
Fut jadis un lutrin d'inégale structure,
Dont les flancs élargis, de leur vaste contour
Ombrageoient pleinement tous les lieux d'alentour.
Derrière ce lutrin, ainsi qu'au fond d'un antre, ioî
A peine sur son liane on discernoit le chantre :
Tandis qu'à l'autre banc le prélat radieux,
Découvert au grand jour, atliroit tous les yeux.
Mais un démon, fatal à cette ample machine,
Soit qu'une main la nuit eut hâté sa ruine, 1711
Soit qu'ainsi de tout temps l'ordonnât le destin,
Fit tomber à nos yeux le pupitre un matin.
J'eus beau prendre le ciel et le chantre à partie :
Il fallut l'emporter dans notre sacristie
,
Où depuis trente hivers, sans gloire enseveli, 1 - S
Il languit tout poudreux dans un honteux oubli.
Entends-moi donc, prélat. Dès que l'ombre tranquille
Viendra d'un crêpe noir envelopper la ville,
r5î. Les reliques étoient con- en parlant du chêne, dans ces
fiées aux soins du marguillier : les vers admirables {Géorg., II, v.
chapes et la cire, à celui du che- 295):
vecier, ou cliefcier, en latin^n'nu- Tum forles late ramos.cl brachia tendena
cerius, c'est-à-dire primus in cera, Hue illuc, média ipsa ingentcm austinet
umbram.
porté le premier sur les tablettes i65. La difficulté de la rime
de cire où l'on inscrivoit les noms ajoute encore au mérite d'avoir
des ecclésiastiques, dans l'ordre su rendre de pareils détails avec
de leurs dignités. tantde justesse et d'élégance: avec
164. C'est ce que dit Virgile, quelle docilité elle obéit à Boileau [
SB2 LE LUTRIN.
Il faut que trois de nouSj sans tumulte et sans bruit,
Partent à la faveur de la naissante nuit, 180
Et du lutrin rompu réunissant la masse,
Aillent d'un zèle adroit le remettre en sa place.
Si le chantre demain ose le renverser,
Alors de cent arrêts tu le peux terrasser.
Pour soutenir tes droits, que le ciel autorise, i85
Abîme tout plutôt; c'est l'esprit de l'Eglise :
C'est par là qu'un prélat signale sa vigueur.
Ne borne pas ta gloire à prier dans un choeur :
Ces vertus dans Aleth peuvent être en usage ;
Mais dans Paris, plaidons : c'est là notre partage. igo
Tes bénédictions dans le trouble croissant,
Tu pourras les répandre et par vingt et par cent;
Et, pour braver le chantre en son orgueil extrême,
Les répandre à ses yeux, et le bénir lui-même. »
Ce discours aussitôt frappe tous les esprits; ig5
Et le prélat charmé l'approuve par des cris.
Il veut que sur-le-champ dans la troupe on choisisse
Les trois que Dieu destine à ce pieux office :
Mais chacun prétend part à cet illustre emploi.
«Le sort, dit le prélat, vous servira de loi. 20o
Etienne Pavillon, de l'académie
18 6.N011 certes, tel n'est point,
tel n'a jamais été le véritable es-françoise, et l'un dé nos poètes les»
prit de l'Eglise ; mais c'est un vieil-
plus aimables dans le genre léger,
lard entêté de chicane qui parle; étoit neveu de ce digne prélat.
c'est un chanoine zélé pour les 194. Un espoir aussi doux,
intérêts de son chapitre, et ré- aussi flatteur pour la vanité du tré-
solu de tout abîmer en effet, plu- sorier, suffit pour relever son cou-
tôt que de rien abandonner de ses rage abattu, et pour le rendre tout
droits, bien ou mal fondés. entier à lui-même.
18g. Eloge aussi juste que mé- 2oo.Hector s'avance au milieu
rité de Nicolas Pavillon, alors des deux armées {lliad., VII,
évêque d'Aleth.Il mourut peu de v. 66), et défie au combat le plus in-
temps après la publication du Lu- trépide des héros grecs.Un morne
trin, âgé de quatre-vingts ans, silence accueille d'abord cette for-
et après trente-huit années d'un midable provocation, ; mais rani-
épiscopat illustré par toutes les més bientôt par les, reproches- du
vertus qui ont à jamais recom- sage Nestor, neuf guerriers se lè-
mandé son nom à la postérité. vent Atride, Diomède, les deux
,
CHANT I. 21,5

Que l'on tire au billet ceux que l'on doit élire. »


Il dit, on obéit, on se presse d'écrire.
Aussitôt trente noms, sur le papier tracés,
Sont au fond d'un bonnet par billets entassés.
Pour tirer ces billets avec moins d'artifice, 2o5
Guillaume, enfant de choeur, prête sa main novice :
Son front nouveau tondu, symbole de candeur,
Rougit, en approchant, d'une honnête pudeur.
Cependant le prélat, l'oeil au ciel, la main nue,
Bénit trois fois les noms, et trois fois les remue. 210
Il tourne le bonnet: l'enfant tire; et Brontin
Est le premier des noms qu'apporte le destin.
Le prélat en conçoit un favorable augure ,
Et ce nom dans la troupe excite un doux murmure.
On se tait; et bientôt on voit paroître au jour ai5
Le nom, le fameux nom du perruquier l'Amour.
Ajax, Idoménée, etc., briguant 2ro. C'est Nestor qui agile,
à l'envi l'honneur de combattre dans Homère [Ibid., v. 181), le
Hector.«Généreuxguerriers,leur casque où sont déposés les noms ;
« dit le sage roi de Pylos ( ibid. et s'il ne les bénit pas,
il invoque
«v. 171 ), que le sort décide en- du moins Jupiter, pour que le sort
«tre vous: désigne Ajax, ou le fils de Tydée,
IDaipm im KntâXa.yjit ^lapimpÈç, ou Agamemnon.
211 .On ne se lasse point d'ad-
«qu'il nomme le vengeur de la mirer avec quelle adresse savante
»
Grèce. » Boileau varie les formes de sa ver-
203. «Il dit (Nestor, Ibid., sification : cet exemple en est l'un
« v. 17 5); et tous jettent leurs mar- des plus remarquables. Uenfant
«ques (x^iîpov È<ryir/.vivavTo) dans tire.. .Tout le monde est dans l'at-
«le casque d'Atride. . tente , et le vers s'arrête, sus-
207. Peinture charmante dans pendu, pour ainsi dire, comme
son gem;e. Ces vers respirent, sui- l'attention des spectateurs.
vant Le Brun, toute la naïveté de 2 r 4.LesGrecs ne témoignèrent
l'innocence Ils ont de plus le mé- pas plus de joie, lorsque le nom
1.

rite du contraste ; et cette image d'Ajax sortit le premier du casque


gracieuse de la jeunesse dans sa d'Agamemnon (//., VII, v. 182.)
première fleur, opposée à la décré- 216.CeDidier-1'Amourdemeu-
pitude du vieux Sidrac, vient rait en effet dans la cour du Pa-
égayer à propos ce que l'ensemble lais : il avoit saboutique sous l'es-
du tableau pourroit avoir de trop calier même de la Sainte-Cha-
sérieux. pelle : il avait été témoin, et peut-
2W LE LUTRIN.
Un des noms reste encore, et le prélat par grâce
Une dernière fois les brouille et les ressasse.
Chacun croit que son nom est le dernier des trois.
Mais que ne dis-tu point, ô puissant porte-croix, 220
Boirude, sacristain, cher appui de ton maître,
Lorsqu'aux yeux du prélat tu vis ton nom paroître !
On dit que ton front jaune, et ton teint sans couleur,
Perdit en ce moment son antique pâleur;
Et que ton corps goutteux, plein d'une ardeur guerrière,
Pour sauter au plancher fit deux pas en arrière. 226
Chacun bénit tout haut l'arbitre des humains,
Qui remet leur bon droit en de si bonnes mains.
Aussitôt on se lève; et l'assemblée en foule,
Avec un bruit confus, par les portes s'écoule. 23o
Le prélat resté seul calme un peu son dépit,
Et jusques au souper se couche et s'assoupit.
être actemylansces fameuses que- sant pour sortir. Ce n'est point
elles. encore a ssez: il faut faire entendre
220. Il dut au moins s'écrier ce murmure confus de plusieurs
comme Ajax, dans la même cir- personnes qui sortent à la fois.
constance: « Quejesuis heureux ! Je dirai donc :
je vais triompher d'Hector ! » Et l'assemblée en foule
Avec un bruit confus, par les portes s'écou-
le.
jllaj., VII, v.
192. 2 3 2 .Levers tombe avec ces syl-
229. Le fumier d'Ennius. Cha-
labes lourdes et traînantes: la rime
pelain n'a pas toujours été inutile
expire dans un son foible, à peine
à notre Virgile-Boileau. Il avoit articulé
lu dans la Pucelle, liv. VIII: : on voit le prélat s'endor-
mir.Quelle foule immensede beau-
Ou quitte alors le temple, et l'innombrable tés
foule dans tous les genres de diction !
Par lu triple portail avec peine s'écoule. Et si l'on ajoute à ce prodigieux
C'étoit le germe, mais le germe mérite la supériorité du plan, la
seulement de deux beaux vers: variété des caractères, et la ri-
il s'agissoit de le développer, et chesse descriptive jusque dans les
Boileause sera dit sans doute : Vin- moindres détails, quelle idée ce
r.ombrablefoule nous apprend seu- premier chant ne doit-il pas don-
lement que cette foule étoit nom- ner du reste de l'ouvrage ! et cette
breuse ; il faut la peindre se pres- idée sera pleinement justifiée.
CHANT II.

CEPENDANT cet oiseau qui prône les merveilles,


Ce monstre, composé de bouches et d'oreilles,
Qui, sans cesse volant de climats en climats.
Dit partout ce qu'il sait et ce qu'il ne sait pas ;
La Renommée enfin, cette prompte courrière, 5
Va d'un mortel effroi glacer la perruquière;
Lui dit que son époux, d'un faux zèle conduit,
Pour placer un lutrin doit veiller celte nuit.
A ce triste récit, tremblante, désolée,
Elle accourt, l'oeil en feu, la tête échevelée... 10
Son époux s'en émeut, et son coeur éperdu
Entre deux passions demeure suspendu ;
Mais enfin, rappelant son audace première
« Ma
femme, lui dit-il d'une voix douce et fière,
Je ne veux point nier les solides bienfaits 15

2. Voltaire, dans la Henriade, io. Le premier chant nous a


chant vin : montré le talent de Boileau aux
Ce monstre, composé d'yeux, de bouebes, prises avec le génie d'Homère, et
d'oreilles, [ les ;
Qui célèbre des rois la honte ou les merveil-
. nous a donné lieu de remarquer
Qui rassemble ttus lui la curiosité
, avec quelle heureuse facilité les
L'espoir, l'effroi, le doute la crédulité.
et beautés originales prenoient, sous
Mais Virgile, de qui les deux poè- les mains de l'habile imitateur, de
tes françois ont emprunté les traits nouveaux traits, un caractère nou-
principaux de leur description
veau, sans rien perdre malgré cela
( Enéid., IV, v. 181 ), ne se borne de la noblesse de leur origine.
pas à nous dire que le monstre C'est Virgile qui va subir mainte-
est composé d'yeux, etc.; il nous nant la même métamorphose, et
montre ces yeux toujours ouverts, toujours avec le même succès.
ces oreilles dressées, ces langues n.Didon
Euée est touché des plain-
innombrables, sans cesse en mou- tes de ; mais, plein de l'or-
vement : dre des dieux, il affecte un calme
Quot sunt corpore pluma?. qui n'est pas dans son âme :
Tôt vigiles oculi subter, mirabile dictu,
Tôt liu£ua:,totidcm ora sonant, tôt subri- Obnixus curam lub corde premebat.
git aures. Éniitt., IV, v. 53»
2ft6 LE LUTRIN.
Dont ton amour prodigue a comblé mes souhaits ;
Et le Rhin de ses flots ira grossir la Loire,
Avant que tes faveurs sortent de ma mémoire.
Mais ne présume pas qu'en te donnant ma foi
L'hymen m'ait pour jamais asservi sous ta loi. 20
Cesse donc à mes yeux d'étaler un vain titre :
Ne m'ôte pas l'honneur d'élever un pupitre:
Et toi-même, donnant un frein à tes désirs,
Raffermis ma vertu qu'ébranlent tes soupirs.
Que te dirai-je enfin ? c'est le ciel qui m'appelle. 25
Une église, un prélat m'engage en sa querelle.
Il faut partir: j'y cours. Dissipe tes douleurs,
Et ne me trouble plus par ces indignes pleurs. »
Il la quitte à ces mots. Son amante effarée
Demeure le teint pâle, et la vue égarée : 3o
La force l'abandonne ; et sa bouche, trois fois
Voulant le rappeler, ne trouve plus de voix.
Elle fuit; et, de pleurs inondant son visage,
Seule, pour s'enfermer, monte au cinquième étage;
Mais, d'un bouge prochain accourant à ce bruit, 35
Sa servante Alizon la rattrape et la suit.
Les ombres cependant, sur la ville épandues,
Du faîte des maisons descendent dans les rues ;
Le souper hors du choeur chasse les chapelains,
17. Enéese borne à dire, avec de plaisant ni de vraisemblable.
une noble simplicité, que sa re- 22. L'honneur d'élever un pu-
connoissance pour les bienfaits de pitre est le perruquier l'A-
Didon n'aura de terme que celui pour
mour ce qu'étoit pour le héros
de ses jours: troyen la gloire de fonder un grand
Nec me meminisse pigebit EHsaî,
£)um memor ipse mei, .dum gpiritus bos empire. Aussi conjure-l-il Didon
regel artug. de ue point la lui envier :
Mais cela est beaucoup trop sim- .Quic tandem Ausonia ïeucros considère
ple pour notre héros comique ; et învidia est? [terra
les .figures les plus hardies n'ont 28. Desine ineque tuis iucendere, teque
rien de trop exagéré pour pein- querelis.
dre sa reconnoissance des bienfaits 36. Le vers court aussi vite que
que lui a prodigués son épouse. la servante Alizon, et échappe,
Il falloit que son aversion pour pour ainsi dire, avec elle, à la
Boileau eût bien aveuglé Marmon- poursuite du keteur.
tel, pour qu'il ne trouvât ici rien 38 .Heureuseimitation du beau
CHANT II. 2*7
Et de chantres buvants les cabarets sont pleins. 40
Le redouté Brontin, que son devoir éveille,
Sort à l'instant, charge d'une triple bouteille
D'un vin dont Gilotin, qui savoit tout prévoir,
Au sortir du conseil eut soin de le pourvoir.
L'odeur d'un jus si doux lui rend le faix moins rude : 45
Il est bientôt suivi du sacristain Boirude ;
Et tous deux, de ce pas, s'en vont avec chaleur
Du trop lent perruquier réveiller la valeur.
«Partons, lui dit Brontin: déjà le jour plus sombre,
Dans les eaux s'éteignant, va faire place à l'ombre. 5o
D'où vient ce noir chagrin que je lis dans tes yeux?
Quoi ! le pardon sonnant te retrouve en ces lieux ?
Où donc est ce grand coeur dont tantôt l'allégresse
Semblait du jour trop long accuser la paresse?
Marche, ou suis-nous du moins où l'honneur nous attend.).
Le perruquier honteux rougit en l'écoutant. 56
Aussitôt de longs clous il prend une poignée :
Sur son épaule il charge une lourde cognée ;
vers de Virgile (Egl. I, v. 83): 55.Lespleurs de la perruquière
Majoresque cadunt altis de montibus uni- avoient, à ce qu'il paraît, produit
br£e.
45. Quelle attention scrupu- sur le courage de son époux l'effet
leuse à relever constamment les du désespoir de Didon sur le coeur
plus petits détails, les circonstan- d'Enée: il hésitoit encore; mais
le petit discours de Brontin lui
ces les plus communes, par l'élé- rend bicntôt sou audace première,
gance poétique du style, par le
charme et la véritédesaccessoires! et, comme le héros de l'Enéide,
Vous voyez Brontin marcher les- il part sans balancer.
tement , quoique chargé de la tri- 58. Substituez au premier hé-
ple bouteille ; et le poète vous en mistiche de ce vers,
donne la raison : Il met sur son épaule une lourde cognée :
L'odeur d'un -jus si doux lui rend le faix vous n'avez plus d'image, ni par
moins rude. conséquent de poésie : à quoi tient
49. C'est Mercure qui vient, donc ici l'art du versificateur? au
par l'ordre de Jupiter, presser de bonheur de celte inversion
nouveau le départ d'Enée. Sur son épaule il cbarge, ,
Nate Dea, potes lioc sub casu ducerc soni- qui, en renvoyant à l'hémistiche
110s? le mol qui fait image, nous peint
. nec
zephvros audis spirarc secundos? les efforts du perruquier, pour
Eia âge rtimpe morus. se charger de la lourde cognée.
,
Enéid., IV, v. 56o et suiv La scie, attachée enforme de car-
£1,8 • LE LUTRIN.
Et derrière son dos, qui tremble sous le jioids,
Il attache une scie en forme de carquois : 60
Il sort au même instant, il se met à leur tête.
A suivre ce grand chef l'un et l'autre s'apprête :
Leur coeur semble allumé d'un zèle tout nouveau ;
Brontin tient un maillet, et Boirude un marteau.
La lune, qui du ciel voit leur démarche altière, 65
Retire en leur faveur sa paisible lumière.
La Discorde en sourit, et, les suivant des yeux,
De joie, en les voyant, pousse un cri dans les cieux.
L'air, qui gémit du cri de l'horrible déesse,
Va jusque dans Citeaux réveiller la Mollesse. 70
C'est là qu'en un dortoir elle fait son séjour :
Les Plaisirs nonchalants folâtrent à l'entour ;
L'un pétrit dans un coin l'embonpoint des chanoines;
L'autre broie en riant le vermillon des moines:
La Volupté la sert avec des yeux dévots, 75
Et toujours le Sommeil lui verse des pavots.
Ce soir, plus que jamais, en vain il les redouble.
La Mollesse à ce bruit se réveille, se trouble:
tjuois, complète agréablement le C'est alors que l'on vit, dans les bras du
tableau. repos,
Les^Iâtres plaisirs désarmer le héros :
67. Onavoitun peH perdu -de L'un tenoît sa cuirasse encor de sonç
trempée ;
vue la Discorde : avec quel art le L'autre avoit détaché sa redoutable épée,
poète la ramène ici sur la scène, en Et rioit, en voyant dans ses débiles mains
lui faisant pousser un cri de joie, à Ce fer, l'appui du trône et l'effroi des hu-
, mains.
l:aspect des trois guerriers qui vont 75. « La Volupté, suivant Le
exécuter ses projets! Ce cri réveille Brun, a, pour être plus engagean-
la Mollesse, et lie ainsi delà ma- te, presque de la dévotion dans
nière la plus naturelle ce bel épi- les yeux. » Le Brun eût beaucoup
sode au reste de l'ouvrage. mieux expliqué la pensée du poète
70. Célèbre abbaye de Bernar- et la beauté de son expression,
dins, dont les religieuxn'avoient en disant tout simplement, qu'elle
point embrassé la réforme établie peint à merveille ce dévouement
dans plusieurs maisons de leur tendre, affectueux, qui est de tous
ordre. les instants ; ces petits soins, aux-
72. Ce joli tableau, digne de quels la Volupté prête un tour si
l'Albane ou du Corrège, avoit son délicat et des formessi séduisantes.
pendant dans les premières édi- La dévotion n'a rien de commun
tions de la Henriade, ch. ix : avec tout cela.
CHANT II. 2'iO
Quand la Nuit, qui déjà va tout envelopper,
D'un funeste récit vient cncor la frapper; Su
Lui conte du prélat l'entreprise nouvelle :
Aux pieds des murs sacrés d'une sainte chapelle,
Elle a vu trois guerriers, ennemis de la paix,
Marcher à la faveur de ses voiles épais :
La Discorde en ces lieux menace de s'accroître: S5
Demain avant l'aurore un lutrin va paroître,
Qui doit y soulever un peuple de mutins.
Ainsi le ciel l'écrit au livre des destins.
A ce triste discours qu'un long soupir achève,
La Mollesse, en pleurant, sur un bras se relève, 90
Ouvre un oeil languissant, et, d'une foible voix,
Laisse tomber ces mots, qu'elle interrompt vingt fois :
«
O Nuit! que m'as-tu dit? quel démon sur la terre
Souffle dans tous les coeurs la fatigue et la guerre ?

7 g.LaNuit personnifiée n'a rien ment s'accélère avec une progres-


qui blesse ici les convenances poé- sion successive, qui entraine le
tiques. On sait que les anciens la lecteur dans la rapidité de sa mar-
faisotent fille du Chaos et mère du che. Voilà l'Epopée.
3 our et de l'Ether^Hésiod.T/iéog., 85. On prononçoit alors s'ac-
v. 123); et qu'ils la représen- croître, en faveur delà rime.Mais
toient sous l'emblème ingénieux ce qu'il y a de plus singulier, dit
d'une femme qui tient entre ses Marmontel [Préf. de la Hen-
bras deux enfants, l'un blanc et riade), c'est que paroître, en fa-
l'autre noir, qui figurent le som- veur de qui on prononçoit s'uc-
meil etla mort; le jour et la nuit. cra#re,changeoitlui-mêmede pro-
Cen'est plus ici un être de raison, nonciation en faveur de cloître.
un fantôme allégorique : c'est un Nous avons vu dansBoilcau, é|>i-
agent nécessaire, indispensable ; tre iv :
habilement mis en oeuvre par le L'honneur et la vertu n'osèrent plus pa
poète. C'est la Discorde qui a ré- retire :
La piété chercha les déserts et le cloihe.
veillé la Mollesse ; c'est la Nuit
qui lui vient révéler l'entreprise 92. C'est l'expression de "Vir-
gile [Enéid., VI, v. 686), en par-
du prélat ; c'est elle qui va placer
dans le Lutrin ce hibou, qui dé-
lant d'Anchise, ému à la fois de-
surprise, de tendresse et de joie,
concertera un moment l'audace à l'aspect de son fils :
de Botrude et de ses compagnons. [orc.
Effusieque genis laciyniîc et vox cxridit
Voilà toute la machine du mer- 94. Souffler la fatigue est une
veilleux en action; et son mouve- de ces hardiesses elliptiques, qui
250 LE LUTRIN.
Hélas! qu'est devenu ce temps, cet heureux temps, g5
Où les rois s'honoroient du nom de fainéants;
S'endormoient sur le trône, et, me servant sans honte,
Laissoient leur sceptre aux mains ou d'un maire ou d'un comte.
Aucun soin n'approchoit de leur paisible cour:
On reposoit la nuit, on dorraoit tout le jour. 100
Seulement au printemps, quand Flore dans les plaines
Faisoit taire des vents les bruyantes haleines,
Quatre boeufs attelés, d'un pas tranquille et lent,
Promenoient dans Paris le monarque indolent.
Ce doux siècle n'est plus. Le ciel impitoyable io5
A placé sur le trône un prince infatigable.
Il brave mes douceurs, il est sourd à ma voix:
Tous les jours il m'éveille au bruit de ses exploits.
étonnent et déconcertent d'abord rien de plus achevé en ce genre ;
le lecteur : mais souffler n'est au- et Boileau se place ici à côté d'eux.
tre chose ici qii'inspirer,- et souf- Le premier ne se montre ni plus
fler la fatigue et la guerre, c'est grand peintre, ni plus profondé-
inspirer le mépris desfatigues de ment versé dans la science de l'har-
la guerre. monie des nombres et des cou-
g5. Le discours de la Politique, leurs quand il nous décrit les ef-
chant IV de la Ilenriade, est fi- ,
forts de l'infortuné Sisyphe, con-
dèlement imité de celui de la Mol- damné à porter sans relâche au
lesse : le fond des idées, les formes sommet d'un mont un énorme ro-
du style et lemouvementoratoire, cher, qui lui échappe sans cesse
tout est emprunté de Boileau, ( Odyss., X.I, v. 5g2) ; et le se-
sans même en excepter la beauté cond ne réussit pas plus heureu-
continue de la versification. sement à nous faire entendre le
98. On sait de quelle autorité cri d'un lourd chariot, pénible-
jouissoient les maires du palais ment traîné :
(majorespalatii) sous les rois de Contenta cervicc trahunt stridcntia plaus-
la première race ; et comment ils tra Giorg., 111, v. 536.
finirent par usurper la souverai- IOS.VOLTAIR^, au même chant
neté, dans la personne de Pepin- de la Henriadc; c'est toujours la
Héristel. Le comte étoit le second Politique qui parle :
officier de la couronne; et ren- Cet heureux temps n'est plus 1 Le sénat de
la France [que je lance :
doit la justice pour le roi. Eteint presque en mes mains les foudres
riein d'amour pour l'église, et pour moi
101. Jamais, et dans aucun plein d'horreur,
poète, la perfection de l'art des Il ôte aux nations le bandeau de l'erreur.
vers n'a été portée plus loin. Ho- 108. Rien de plus ingénieu-
mère et Virgile lui-même n'ont sement amené, que ce magnifique
CHANT II. 251
Rien ne peut arrêter sa vigilante audace :
L'été n'a point de feux, l'hiver n'a point de glace ; no
J'entends à son nom seul tous mes sujets frémir.
En vain deux fois la paix a voulu l'endormir :
Loin de moi son courage, entraîné par la gloire,
Ne se plaît qu'à courir de victoire en victoire.
Je me fatiguerois à te tracer le cours 115
Des outrages cruels qu'il me fait tous les jours.
Je croyois, loin des lieux d'où ce prince m'exile,
Que l'Église du moins m'assuroit un asile ;
Mais en vain j'espérois y régner sans effroi;
Moines, abbés, prieurs, tout s'arme contre moi. 120
Par mon exil honteux la Trappe est ennoblie;
J'ai vu dans Saint-Denis la réforme établie;
Le Carme, le Feuillant s'endurcit aux travaux;
Et la règle déjà se remet dans Clairvaux.
Cîteaux dormoit encore, et la sainte chapelle 125
Conservoit du vieux temps l'oisiveté fidèle;
Et voici qu'un Lutrin, prêt à tout renverser,
D'un séjour si chéri vient encor me chasser !
O toi! de mon repos compagne aimable et sombre,
A de si noirs forfaits prêteras-tu ton ombre? -i3o
Ah! Nuit! si tant de fois dans les bras de l'amour
Je t'admis aux plaisirs que je cachois au jour,
Du moins ne permets pas... » La Mollesse oppressée,
éloge de Louis XIV, où chaque dans son sujet, dont l'éloge du roi
mot est une plainte amère, et sembloit l'avoir écarté un moment!
chaque plainte un traitdelonange Mais cet art n'est connu que des
d'autant plus flatteur, qu'il étoit grands maîtres.
impossible que la Mollesse parlai 121 et suiv. Allusion aux dif-
autrement d'un prince infatiga- férentes réformes, opérées dans
ble, qui lui fait tous les jours de l'abbaye de la Trappe, par l'abbé
si cruels outrages. de Rancé; à Saint-Denis et à Clair-
110. Cela étoit rigoureusement vaux , par le cardinal de la Ro-
vrai, et nous l'avons vu en son chefoucauld.
lieu. Ce n'est donc point ici une i33. Voltaire avoit évidem-
vaine antithèse, une simple op- ment ce tableau sous les yeux,
position de mots. quand il traçoit ce portrait de
118. Avec quel art le poète Valois, si justement admiré de
rentre et nous ramène avec lui La Harpe ( Henri III) :
252 LE LUTRIN.
Dans sa bouche, à ce mot, sent sa langue glacée ;
Et, lasse de pai'ler, succombant sous l'effort, i35
Soupire, étend les bras, ferme l'oeil, et s'endort.
Valois se réveilla du sein de son ivresse. soupire. Dans l'action d'étendre
[veil, les bras, le commencement est
Mais bientôt, fatigué d'un moment de ré-
Las, et se rejetant dans.les bras du som- prompt, mais le progrès demande
meil, une lenteur continue : étend les
Entre ses favoris, et parmi leB délices bras. Voici qu'enfin la Mollesse
,
Tranquille, il s'endormit au bord des pré-
cipices. parvient où elle vouloit, ferme
13 fi. Voici le peti t Commentaire l'oeil : avec quelle vitesse ! trois
prosodique de d'Olivet, sur l'ad- brèves. Et de là, par un mono-
mirable vers qui termine ce se- syllabe bref, suivi de deux lon-
cond chant. «Assurément, dit-il, gues, et s'endort, elle se préci-
si des syllabes peuvent figurer un pite dans un profond assoupisse-
soupir, c'est une longue précédée ment. » Vivent les grammairiens,
d'une brève et suivie d'une muette, pour commenter les poètes!
CHANT III.

MAIS la Nuit aussitôt de ses ailes affreuses


Couvre des Bourguignons les campagnes vineuses,
Revole vers Paris, et, hâtant son retour,
Déjà de Montlhéri voit la fameuse tour.
Ses murs, dont le sommet se dérobe à la vue, S
Sur la cime d'un roc s'allongent dans la nue,
Et, présentant de loin leur objet ennuyeux,
Du passant qui le fuit semblent suivre les yeux.
Mille oiseaux effrayants, mille corbeaux funèbres,

i. Affreuses est pris ici dans le et l'attention du lecteur de s'ar-


véritable sens de son étymologie rêtersur l'emplacement qu'occupe
latine, ater, noir. cette tour : c'est une espèce de
Nox atra cava circumvolat umbra. point de départ, d'où ils la sui-
Éuéid., II, 36o.
vent, et s'élèvent pour ainsi dire
4. Mont-Lhèri, ou Mont-Le- elle dans la nue. Ainsi quand
héi'i, ainsi nommé de son fonda- avec
Delille nous peint un clocher,
teur Létheric (dont on fit en latin dont la longue flèche
fionsLctherici). La \ooefameuse
Court en sommet aigu se perdre dans les
dont parle ici Boileau, faisoil par- cieux:
tie du château fort bâti à Mont- son vers court, rapide et léger,
LhériparThibaud, premierbaron comme l'objet qu'il décrit ; taudis
de Montmorency, assiégé, dans que celui de ¥>oi\eaas'allongepé-
la suite, pris et ruiné par Louis- niblement : et les deux poètes mé-
le-Gros, à l'exception de la tour, ritent et doivent partager ici le
dont il ne reste plus que des rui- même éloge.
nes. Mont-Lhéri est encore célè- 8. Image frappante de vérité,
bre par la sanglante bataille qui et dans laquelle les lois de la per-
s'y livra, en 14 6 5, entre Louis XI spectivesont aussi exactement ob-
et le duc de Berry, son frère, se- servées que celle de la poésie.
condé des ducs de Bourgogne et 9. Les corbeaux funèbres, les
de Bretagne. ténèbres des murs, semer le pré-
6. Ce monosyllabe roc, ainsi sage sont autant de tours figurés,
,
placé à l'hémistiche, force les yeux qui donnent successivement de la
25H LE LUTRIN.
De ces murs désertés habitent les ténèbres. 10
Là, depuis trente hivers, un hibou retiré
Trouvoit contre le jour un refuge assuré.
Des désastres fameux ce messager fidèle
Sait toujours des malheurs la première nouvelle,
Et, tout prêt d'en semer le présage odieux, i5
Il attendoit la nuit dans ces sauvages lieux.
Aux cris qu'à son abord vers le ciel il envoie,
Il rend tous ses voisins attristés de sa joie.
La plaintive Progné de douleur en frémit ;
Et, dans les bois prochains, Philomèle en gémit. 20
Suis-moi, lui dit la Nuit. L'oiseau plein d'allégresse
Reconnoît à ce ton la voix de sa maîtresse.
Il la suit: et tous deux, d'un cours précipité,
De Paris à l'instant abordent la cité.
Là, s'élançant d'un vol que le vent favorise, ?5
Ils montent au sommet de la fatale église.
La Nuit baisse la vue, et, du haut du clocher,
Observe les guerriers, les regarde marcher.
Elle voit le barbier qui, d'une main légère,
Tient un verre de vin qui rit dans la fougère; 3r>
Et chacun, tour à tour s'inondant de ce jus,
Célébrer, en buvant, Gilotin et Bacchus.
«Ils triomphent! dit-elle; et leur âme abusée
Se promet dans mon ombre une victoire aisée :
Mais allons : il est temps qu'ils connoissent la Nuit." ",:>
A ces mots, regardant le hibou qui la suit,
Elle perce les murs de la voûte sacrée ;
Jusqu'en la sacristie elle s'ouvre une entrée;
Et, dans le ventre creux du pupitre fatal,
Va placer de ce pas le sinistre animal. i"
grâce, de la force, de la couleur servir sa vengeance; quand clic
au style et sans lesquels enfin, lui dit: (Enéid., VII, 338.)
La poésie ett morte, et rampe sans vigueur. Fecundum concute pectus; fbclli-
3 5.Junon n'est pas plus impé- Dîsjice compositam pacem serc criniina
,
rieuse, pas plus concise dans l'é- 40. Ainsi le pupitre renferme
nergie de sa colère, quand elle dans son ventre creux les projets
va trouver la plus implacable des de la Nuit, et la perte présumée
Furies, pour lui commander de des trois champions, comme le
CHANT III. 255
Mais les trois champions, pleins de vin et d'audace,
Du Palais cependant passent la grande place;
Et, suivant de Bacchus les auspices sacrés,
De l'auguste chapelle ils montent les degrés.
Ils atteignoient déjà le superbe portique 45
Où Ribou le libraire, au fond de sa boutique,
Sous vingt fidèles clefs, garde et tient en dépôt
L'amas toujours entier des écrits de Haynaut:
Quand Boirude, qui voit que le péril approche,
Les arrête, et, tirant un fusil de sa poche, 5o
Des veines d'un caillou, qu'il frappe au même instant,
Il fait jaillir un feu qui pétille en sortant;
Et bientôt, au brasier d'une mèche enflammée,
Montre, à l'aide du soufre, une cire allumée.
cheval fatal portoit dans ses flancs sur la foi des commentateurspré-
la ruine de Troie, et la vengeance cédents, que Virgile n'a fourni à
de Junon. Tous ces rapproche- Boileau que celte circonstancedu
ments s'offrent d'eux-mêmes; et caillou frappé, pour en faire jail-
plus on les multiplie, plus on fait lir l'étincelle. Je trouve, au con-
ressortir le mérite du poète qui a traire, dans le poète latin, tous
su tirer de ces créations du génie les détails exprimés dans Boileau
un parti si ingénieux, féconder avec une si rare élégance. Achate
aussi richement la stérilité de son frappe le caillou:
sujet, et s'égaler à ses maîtres par Ac primum silici scifltiUam excudit Acha-
le talent de l'exécution. tes,
il recueille sur des feuilles sèches
46. Boileau devoit bien cette
petite marque de souvenir au li- l'étincelle qui en sort :
braire Ribou, en reconnoissance Suscepitque ignem foliis,
donne des aliments à cette flamme
du zèle qu'il avoit mis à publier naissante :
et à répandre les sottises impri- Atque arida circum
mées contre l'auteur du Lutrin. Nutrïmenta dédit,
enfin le feu est allumé :
47. Encore une perle déterrée Rapuitque in fomite flammam.
dans le fumier! cette belle épi- 54. «Rien n'est oublié,dit La
tbète, si heureusement trouvée, Harpe,... le poète se sert des mots
des clefsfidèles, appartient à Cha- les plus ordinaires; la mèche,
pelain ; vous lisez dans la Pucelle, le soufre le caillou, la cire, le
liv. VIII : ,
brasier: mais il les combine sans
Saut vingt fUtltt clefi le saint vase est serré. effort,
de manière à leur donner
48. Voyez la note 97 de la Sa- de l'élégance et du nombre. On
tire IX. »
peut observer cependant que ces
5i. On seroit tenté de croire, deux derniers
vers,
256 LE LUTRIN.
Cet astre tremblotant, dont le jour les conduit, 55
Est pour eux un soleil au milieu de la nuit.
Le temple à sa faveur est ouvert par Boirude :
Ils passent de la nef la vaste solitude,
Et dans la sacristie entrant, non sans terreur,
En percent jusqu'au fond la ténébreuse horreur. 60
C'est là que du lutrin gît la machine énorme :
La troupe quelque temps en admire la forme.
Mais le barbier, qui tient les moments précieux :
« Ce
spectacle n'est pas pour amuser nos yeux,
Dit-il, le temps est cher, portons-le dans le temple ; 65
C'est là qu'il faut demain qu'un prélat le contemple. «
Et d'un bras, à ces mois, qui peut tout ébranler,
Lui-même, se courbant, s'apprête à le rouler.
Mais à peine il y touche, ô prodige incroyable!
Elbientêt, au brasier d'une mèche entlam-
méc, [niée;
Montre, à l'aide du soufre , une cire allu-
soat d'une élégance un peu trop
laborieuse; et que l'hémistichede
Virgile, rapuitque in fomiteflam-
mam, est d'une vivacité bien plus
pittoresque.
55. Tremblotantcaractérise on
ne peut mieux la lumière incer-
taine et vacillante d'une bougie,
à peine encore bien allumée; et
cette foible lumière, devenue
tout-à-coupun astre, et même un
soleil, achève de relever tous ces
petits détails, par la dignité plai-
sante de l'expression.
5g. Comme s'ils avoient un pres-
sentiment de celle qu'ils vont bien-
tôt éprouver. Le poète prépare
adroitement le lecteur aux événe-
ments qui vont suivre; et la té-
nébreuse horreur de cette sacris-
tie le sinistre animal placé dans
,
le pupitre, promettent quelque
chose d'extraordinaire.
«61. «Cette épithète, dit La
CHANT III. 257
Que du pupitre sort une voix effroyable. :,.
Brontin en est ému ; le sacristain pâlit ;
Le perruquier commence à regretter son lit.
Dans son hardi projet toutefois il s'obstine,
Lorsque des flancs poudreux de la vaste machine
L'oiseau sort en courroux, et, d'un cri menaçant, r3
Achève d'étonner le barbier frémissant :
De ses ailes dans l'air secouant la poussière, ;

Dans la main de Boirude il éteint la lumière.


Les guerriers à ce coup demeurent confondus ;
Ils regagnent la nef, de frayeur éperdus: 80
Sous leurs corps tremblotantsleurs genouxs'affoiblissent,
D'une subite horreur leurs cheveux se hérissent;
Et bientôt, au travers des ombres de la nuit,
Le timide escadron se dissipe et s'enfuit.
Ainsi lorsqu'en un coin, qui leur tient lieu d'asile, 85
D'écoliers libertins une troupe indocile,
Loin des yeux d'un préfet au travail assidu,
Va tenir quelquefois un brelan défendu :
Si du veillant Argus la ligure effrayante
Dans l'ardeur du plaisir à leurs yeux se présente, 90
Le jeu cesse à l'instant, l'asile est déserté,
Et tout fuit à grands pas le tyran redouté.
La discorde qui voit leur honteuse disgrâce,
Dans les airs, cependant, tonne, éclate, menace,
7 4-Nous avons remarqué un peu 85. On trouve peu de compa-
plus haut la vaste solitude; et nous raisons dans le Lutrin ; mais celle-
retrouvons ici la vaste machine. ci est neuve, en ce qu'au lieu de
Mais la vaste solitude de la nef, relever, par la comparaisonmême,
et la vaste machine du lutrin, pré- l'objet comparé, elle semble, au
sentent à l'esprit deux images fort contraire, le rabaisser, en ne nous
différentes, quoique également montrant, dans le timide esca-
bien rendues par lu même mot. Il dron qu'une troupe d'écoliers
, ,
en est ainsi des corps tremblotants, hardis, entreprenants, loin des
et de l'astre tremblotant : c'est regards du maître ; timides et
d'abord le mihi frigidus horror tremblants à sa seule approche,
membra quatit de Virgile, Enéid., comme nos trois braves à l'aspect
III, v. 3o; c'est ensuite le tremu- du hibou.
lis flammis de l'Eglogue VIII, g3. La Nuit et la Mollesse ont
T. io5. triomphé: voilà l'ennemi en pleine
258 LE LUTRIN.
Et, malgré la frayeur dont leurs coeurs sont glacés, 95
S'apprête à réunir ses soldats dispersés.
Aussitôt de Sidrac elle emprunte l'image :
Elle ride son front,allonge son visage,
Sur un bâton noueux laisse courber son corps,
Dont la chicane semble animer les ressorts, 100
Prend un cierge en sa main, et, d'une voix cassée,
Vient ainsi gourmander la troupe terrassée :
«
Lâches, où fuyez-vous ? quelle peur vous abat ?
Aux cris d'un vil oiseau vous cédez sans combat!
Où sont ces beaux discours jadis si pleins d'audace ? 1
o5
Craignez-vous d'un hibou l'impuissante grimace ?
Que feriez-vous, hélas! si quelque exploit nouveau
Chaque jour, comme moi, vous traînoit au barreau;
déroute; et le noeud du poème portrait qu'il n'avoit d'abord qu'é-
tranché par un incident digne du bauché en amenant sur la scène
,
sujet : ce vieux Sidrac,
Nec Beus intersit, nisi dignus v'mdice no- A qui l'âge allonge le chemin.
dui.
Mais la Discorde ne l'entend pas Il nous le montre maintenant le
ainsi ; et l'intrigue va se renouer front ridé, le visage allongé et
plus fortement que jamais. Quelle laissant courber son corps sur, le
fécondité, quelle variété dans les bâton noueux, sans lequel il ne
pourrait plus se soutenir.
ressources du génie !
1 o3.Une chaleur toujours crois-
g 7. Pour se présenter, même en
songe, au trésorier , la Discorde sante , et vraiment homérique,
anime ce discours d'un bout à l'au-
a pris la taille et la forme d'un
vieux chantre : elle emprunte ici tre. C'est Ulysse qui arrête la fuite
l'image de ce même Sidrac, qui a, des Grecs ; c'est Nestor qui gour-
le premier, ouvert l'avis de repla- mande les principaux chefs, in-
timidés par le défi d'Hector; ou
cer le lutrin dans le choeur; qui qui s'efforce de rétablir la paix
s'est trouvé, l'instant d'aupara-
vant , chez le prélat avec Brontin, entre Achille et Agamemnon.
Boirude et le perruquier, et qui Iliad.,1, v. 254; — VII, v. 124-
,
est surtout connu de tout le cha- 106. La grimace ridiculise à
pitre par l'amour et la science des dessein la terreur dont ils sont en-
procès. La Discorde ne pouvoit core frappés.Ce n'étoit qu'une gri-
donc choisir un organe plus di- mace , et elle étoit impuissante ; y
gue d'elle, plus capable de rallier avoit-il là de quoi s'épouvanter ?
sous ses étendards ses soldats dis- 108. Il ne dit pas vous menoit,
persés. vous conduisoit: ses forces, épui-
98. Le peintre achève ici le sées par l'âge, ne lui permettent
CHANT III. 259
S'il falloit, sans amis, briguant une audience,
D'un magistrat glacé soutenir la présence, im
Ou, d'un nouveau procès, hardi solliciteur,
Aborder, sans argent, un clerc de rapporteur?
Croyez-moi, mes enfants,, je vous .parle à bon titre:
J'ai moi seul autrefois plaidé tout un chapitre ;
Et le barreau n'a point de monstres si hagards, n5
Dont mon oeil n'ait cent fois soutenu les regards.
Tous les jours sans trembler j'assiégeois leurs passages.
L'église étoit alors fertile en grands courages :
Le moindre d'entre nous, sans argent, sans appui,
Eût plaidé le prélat, et le chantre avec lui. 120
Le monde, de qui l'âge avance les ruines,
Ne peut plus enfanter de ces âmes divines :
Mais que vos coeurs, du moins, imitant leurs vertus,
De l'aspect d'un hibou ne soient pas abattus.
Songez quel déshonneur va souiller votre gloire, 125
Quand le chantre demain entendra sa victoire.
Vous verrez tous les jours le chanoine insolent,
Au seul mot de hibou, vous sourire en parlant.
Votre âme, à ce penser, de colère murmure;
Allez donc de ce pas en prévenir l'injure; i3o
Méritez les lauriers qui vous sont réservés,
Et ressouvenez-vous quel prélat vous servez.
Mais déjà la fureur dans vos yeux étincelle :
Marchez, courez, volez où l'honneur vous appelle.
Que le prélat, surpris d'un changement si prompt, i35

plus que de se traîner; néanmoins le redoutable géant Ereuthalion


ilse traîne chaquejouraubarreau. (Iliad., Vil, v. i5a).
112. Ce. trait, si plaisamment 128. Nouveau motif, la crainte
satirique, rappelle celui de Perrin du ridicule ; et ce motif a bien
Dandin, qui dit gravement aux aussi son importance. On oublie
clients qui viennent le consulter un tort, on pardonne une faute:
:
àver.-vous eu le soin de voir mon secrétaire? le ridicule ne s'efface pas.
Ainsi
AUcx lui demander si je sais votre affaire. tel a fait quelquefois, pour lui
Plaid., acte II, se. vm. échapper, ce que le sentiment seul
115. Comme Nestor avoit osé, de l'honneur le désir de la
dans ses jeunes ans, braver seul, gloire lui ou
ne eussent peut-être pas
combattre, et étendre à ses pieds fait entreprendre.
260 LE LUTRIN.
Apprenne la vengeance aussitôt que l'affront. »
En achevant ces mots, la déesse guerrière
De son pied trace en l'air un sillon de lumière,
Rend aux trois champions leur intrépidité,
Et les laisse tout pleins de sa divinité. 140
C'est ainsi, grand Condé, qu'en ce combat célèbre
Où ton bras fit trembler le Rhin, l'Escaut et l'Ebre,
Lorsqu'aux plaines de Lens nos bataillons poussés
Furent presque à tes yeux ouverts et renversés,
Ta valeur, arrêtant les troupes fugitives, 145
Rallia d'un regard leurs cohortes craintives ;
Répandit dans leurs rangs ton esprit belliqueux,
Et força la victoire à te suivre avec eux.
La colère à l'instant succédant à la crainte,
Ils rallument le feu de leur bougie éteinte. ;5o
Ils rentrent; l'oiseau sort : l'escadron raffermi
Rit du honteux départ d'un si foible ennemi.
Aussitôt dans le choeur la machine emportée
Est sur le banc du chantre à grand brt»it remontée.
Ses ais demi-pourris, que l'âge a relâchés, i55
Sont à coups de maillet unis et rapprochés.

i36. Est-ce bien le bonhomme 148. La noblesse de cette com-


Sidrac qui parle ainsi ! est-ce là paraison, relevée encore par la
cette voix cassée qui sortoit à peine pompeyiharmonieuse du style , ra-
d'un corps dont la chicane sem- mène le poème à la dignité hé-
bloit seule animer les ressorts/ roïque dont l'aventure du hibou
Comme le discours s'élève, s'é- l'avoit un peu éloigné; mais c'est
chauffe, dans cette entraînante pé- de ce mélange même, aussi ingé-
roraison ! la déesse guerrière se nieusement combiné, que ressort
décèle tout entière dans ces der- le principal mérite de ce genre
niers vers. d'épopée, dont le Lutrin est jus-
140. De la présence, de l'es- qu'ici le chef-d'oeuvre, sous tous
prit de la déesse elle-même. C'est les rapports.
le numen des Latins : c'est l'état I5I. La précision de l'hémis-
où se trouve la sibylle, tiche rend très bien la rapidité des
Adflata est numine quando deux actions simultanées, et sur-
iam propiore dei.
Êncïd.,\I, v. So. tout la prompte sortie de l'oiseau,
141. La mémorable bataille de du moment où la porte se trouve
Lens, livrée par le prince de Con- ouverte à son impatience :
dé, le 20, août 164.8. 'Ouït data porta, ruît. Vise.
CHANT III. 261
Sous les coups redoublés tous les bancs retentissent;
Les murs en sont émus, les voûtes en mugissent;
Et l'orgue même en pousse un long gémissement.
Que fais-tu, chantre, hélas ! dans ce triste moment ? 160
Tu dors d'un profond somme, et ton coeur sans alarmes
Ne sait pas qu'on bâtit l'instrument de tes larmes ?
Oh! que si quelque bruit, par un heureux réveil,
T'annonçoit du lutrin le funeste appareil ;
Avant que de souffrir qu'on en posât la masse, 165
Tu viendrois en apôtre expirer dans ta place,
Et, martyr glorieux d'un point d'honneur nouveau,
Offrir ton corps aux clous et ta tête au marteau.
Mais déjà sur ton banc la machine enclavée
Est, durant ton sommeil, à ta honte élevée : 170
Le sacristain achève en deux coups de rabot, '
Et le pupitre enfin tourne sur son pivot.
159. Le long gémissement, se moment, est l'idée principale sur
prolonge et retentit dans l'oreille laquelle il faut arrêter l'esprit du
du lecteur, comme le son de l'or- lecteur, parce que le réveil sera
gue , dans la vaste solitude d'une d'autant plus terrible, que le som-
église déserte. Non-seulementcha- me aura été plus profond.
que syllabe est lourde, chaque mot 162. Figure d'une heureuse
se. traîne ; mais ces syllabes ne ren- hardiesse, et qui a le double avan-
dent qu'un bruit sourd : en pousse tage d'ennoblir la cause de ces lar-
— un long—gémissement. mes , et d'annoncer d'avance les
161. Le Brun remarque avec contestations dont le pupitre sera
goût qu'il n'est pas toujours indif- la source, en rappelant, dans le
férent que l'épithète précède mot instrument, un terme usité eu
ou
suive le substantif, et qu'ici, style de pratique.
par
exemple, un sommeil profond ne 172. La chose même est sous
serait pas la même chose qu'un les yeux du lecteur: il a entendu
profond somme. C'est que le les coups de maillet; il voit main
som-
meil du chantre, dans un pareil tenant tourner le pupitre.
CHANT IV.

LES cloches dans les airs, de leurs voix argentines,


Appeloient à grand bruit les chantres à matines ;
Quand leur chef, agité d'un sommeil effrayant,
Encor tout en sueur, se réveille en criant.
Aux élans redoublés de sa voix douloureuse, 5
Tous ses valets tremblants quittent la plume oiseuse :
Le vigilant Girot court à lui le premier.
C'est d'un maître si saint le plus digne officier;
La porte dans le choeur à sa garde est commise:
Valet souple au logis, fier huissier à l'église. 10
«
Quel chagrin, lui dit-il, trouble votre sommeil?

1-2. Ces rimes sonores ( argen- mêmes termes, et qui prouve l'im-
tines matines ), mais qui se per- possibilité de redire mieux, ou
,
dent en sons maigres, et pour même autrement, ce que l'on a eu
ainsi dire argentins ; le battement le bonheur de dire bienime fois.
réitéré du tsm la syllabe suivante, 10. L'on a vu, l'on voit, et l'on
perdue elle —même dans une verra encore de ces valets sou-
voyelle muette, et la prosodie ples au logis complaisants et of-
,
même des deux vers, font enten- ficieux à l'égard du maître ; fiers
dre le carillon monotone de ces et insolents partout ailleurs, et
petites cloches, vulgairement nom- envers tout autre. C'est l'histoire
mées babillardes, qui appeloient ancienne et moderne de la bas-
les chanoines aux offices de nuit. sesse, quelque rôle qu'elle joue,
3. Le grand chantre, Jacques dans les palais comme à l'église.
Barrin dont il a déjà été ques-
, II. Girot, qui remplit auprès
tion. du chantre les fonctions de Gilo-
6. Le retour inévitable des tin auprès du trésorier, lui tient
mêmes expressions, pour rendre et lui doit tenir le même langage,
les mêmes idées, commence à se dans la même circonstance. C'étoit
faire sentir ici ; et le lit oiseux du l'inconvénient du sujet; il falloit
prélat, la plume oiseuse des valets toute la souplesse, toute la fécon-
du chantre, sont une seule et dité du talent de Boileau pour
,
même chose, exprimée dans les l'éluder aussi heureusement.
CHANT IV. 285
Quoi! voulez-vous au choeur prévenir le soleil?-
Ah! dormez; et laissez à des chantres vulgaires
Le soin d'aller sitôt mériter leurs salaires. »
«
Ami, lui dit le chantre encor pâle d'horreur, 15
N'insulte point, de grâce, à ma juste terreur :
Mêle plutôt ici tes soupirs à mes plaintes,
Et tremble, en écoutant le sujet de mes craintes.
Pour la seconde fois un sommeil gracieux
Avoit sous ses pavots appesanti mes yeux :. 20
Quand, l'esprit enivré d'une douce fumée,
J'ai cru remplir au choeur ma place accoutumée.
Là, triomphant aux yeux des chantres impuissants,
Jebénissois le peuple, et-j'avaloisl'encens :
Lorsque du fond caché de notre sacristie,. i5
Une épaisse nuée à grands flots est sortie,
Qui, s'ouvrant à mes yeux, dans son bleuâtre éclat
M'a fait voir un serpent conduit par le prélat.
Du corps de ce dragon, plein de soufre et de nitre,
Une tête sortoit en forme de pupitre, 3o

19. Les songes sont un des loisir le parfum ; il /Wa/o&àlongs


grands ressorts de la machine flots, et avec l'impatiente avidité
poétique, parce qu'ils tiennent d'un homme qui n'en serajamais
essentiellement du merveilleux. rassasié.
C'est en songe que la Discorde a 27. Le Brun ne trouve de re-
éveillé la jalousie du trésorier: marquable ici, que «cetterime
c'est en songe qu'elle prévient le de nitre, qui est neuve et convient
chantre du complot tramé contre à la singularité du portrait. » Il
lui, dans l'instant même où un avoit, ce me semble, autre chose à.
y
sommeil gracieux berce sa vanité remarquer dans cette descriptions!
des plus douces illusions. Le con- neuve en effet, et si originale, que
traste est habilement saisi; et le la nouveauté de la rime et la sin-
réveil n'en devient que plus af- gularité duportrait: c'est le bleuâ-
freux. tre éclat, occasionné par cette ex-
23. Comme la vanité du chan- plosionsubite de soufre etdenitre,
tre semble se complaire à retracer qui lance le fatal lutrin sur le banc
avec la plus minutieuseexactitude du chantre; c'est la peinture
les plus petites circonstances de même de
ce triangle affreux,
son triompheIII étoit au choeur; tout hérissé de crins, et que le
il bénissoit le peuple; il avaloit chantre, dans
son trouble, prend
l'encens, il n'en savourait pas à pour la tête du monstre.
261 LE LUTRIN.
Dont le triangle affreux, tout hérissé de crins,
Surpassoit en grosseur nos plus épais lutrins.
Animé par son guide, en sifflant il s'avance :
Contre moi sur mon banc je le vois qui s'élance.
J'ai crié, mais en vain : et, fuyant sa fureur, 35
Je me suis réveillé plein de trouble et d'horreur.>•
Le chantre s'arrêtant à cet endroit funeste,
A ses yeux effrayés laisse dire le reste.
Girot en vain l'assure, et, riant de sa peur,
Nomme sa vision l'effet d'une vapeur : 40
Le désolé vieillard, qui hait la raillerie,
Lui défend de parler, sort du lit en furie.
On apporte à l'instant ses somptueux habits,
Où sur l'ouate molle éclate le tabis.
D'une longue soutane il endosse la moire, 45
Prend ses gants violets, les marques de sa gloire,
Et saisit, en pleurant, ce rochet qu'autrefois
Le prélat trop jaloux lui rogna de trois doigts.
Aussitôt, d'un bonnet ornant sa tête grise,
Déjà l'aumusse en main il marche vers l'église, 5o
Et, hâtant de ses ans l'importune langueur,
Court, vole, et, le premier, arrive dans le choeur.
O toi qui, sur ces bords qu'une eau dormante mouille,
39. Assurer ryouv rassurer, est art pour ennoblir la soutane du
fréquemment employé par Cor- chantre.
neille et Racine. C'est une petite D'une langue soutane |7 endosse ta moire.
licence.que la prose ne se permet- Prendre ses gants est sans doute
trait pas. Assurer avec un régime une action bien triviale; mais si
direct ne s'emploie que pour cer- le poêle vous dit :
tifier : j'assure ce fait. Prend ses gants violets, les marques de sa
gloire,
44. Quel choix d'expression et ce ne sont plus des gants ordinai-
decirconstances!ro«afe,quenous res ; c'est l'un des insignes de la
dignité épiscopale, et les marques
prononçonscommunémentouette, de la gloire du chantre. Enfin, il
ne semble pas faite pour figurer
dans un vers: mais le poète, en mettra de l'intérêt jusque dans ce
faisant tomber doucement le sien rochet,
Qu'autrefois [doigt»'
sur l'ouate molle, et le relevant Le prélat trop jaloux lui rogna de trois
pour y faire éclater le tabis, vient 53. Allusion à la Batrachomyo-
à bout d'en tirer de l'éléganceet machie d'Homère et à la Sec-
,
de l'harmonie. Il emploie le même chia rapita du Tassoni.
CHANT IV. 265
Vis combattre autrefois le rat et la grenouille ;
Qui, par les traits hardis d'un bizarre pinceau, 55
Mis l'Italie en feu pour la perte d'un seau ;
Muse, prête à ma bouche une voix plus sauvage,
Pour chanter le dépit, la colère, la rage,
Que le chantre sentit allumer dans son sang,
A l'aspect du pupitre élevé sur son banc. 6o
D'abord pâle et muet, de colère immobile,
A force de douleur, il demeura tranquille :
Mais sa voix s'échappant au travers des sanglots,
Dans sa bouche à la fin fit passage à ces mots :
«La voilà donc, Girot, cette hydre épouvantable 65
Que m'a fait voir un songe, hélas! trop véritable !
Je le vois ce dragon tout prêt à m'égorger,
Ce pupitre fatal qui me doit ombrager!
Prélat, que t'ai-je fait? quelle rage envieuse
Rend pour me tourmenter ton âme ingénieuse ? 7»
Quoi, même dans ton lit, cruel, entre deux draps,
Ta profane fureur ne se repose pas !
O ciel! quoi! sur mon banc une honteuse masse
Désormais me va faire un cachot de ma place !
Inconnu dans l'église, ignoré dans ce lieu, 75

57. Un critique de Boileau Les foibles déplaisirs s'amusent à parler.


(St -Marc) n'ajamaispu compren- Cosn.
dre ce que cette voix plus sauvage 65. Athalienefut pas saisie d'un
peut signifier en cet endroit. Ce plus juste effroi, quand elle re-
n'est certes pas la faute de Boileau, connut, dans le jeune Eliacin, le
très clair, très intelligible pour fatal enfant qu'elle avoit vu eu
ceux qui entendent la langue des songe:
poètes, et qui comprennent fort O surprise 1 ô terreur I
J'ai vu ce même enfant dont je suis mena-
bien qu'il faut nécessairement, cée, [sée.
Tel qu'un songe elfrayant l'a peint à ma pen-
pour rendre les fureurs du chan- Je l'ai vu , etc.
.

tre, une voix plus sauvage que Acte TI, se. v.


celle qui avoit exprimé les alarmes 72. Cette épithète caractérise
du trésorier. très bien la fureur du trésorier,
62.C'estl'effet naturel des gran- doublement profane et par son
des douleurs; stupent, dit Sénèque ,
motif, la vanité mondaine ; et par
(Hippol.,v.607); et elles laissent son objet, la personne sacrée du
la plainte aux petits chagrins: cures chantre ; et ce dernier motif n'est
levés loquuntur: pas le moins grave à ses yeux.
266 LE LUTRIN.
Je ne pourrai donc plus être vu que de Dieu !
Ah! plutôt qu'un moment cet affront m'obscurcisse,
Renonçons à l'autel, abandonnons l'office;
Et, sans lasser le ciel par des chants superflus,
Ne voyons plus un choeur où l'on ne nous voit plus. 80
Sortons... Mais cependant mon ennemi tranquille
Jouira sur son banc de ma rage inutile,
Et verra dans le choeur le pupitre exhaussé
Tourner sur le pivot où sa main l'a placé !
Non, s'il n'est abattu, je ne saurois plus vivre. S5
A moi, Girot, je veux que mon bras m'en délivre.
Périssons, s'il le faut : mais de ses ais brisés
Entraînons, en mourant, les restes divisés.»
A ces mots, d'une main par la rage affermie,
Il saisissoit déjà la machine ennemie, 90
Lorsqu'en ce sacré lieu, par un heureux hasard,
Entrent Jean le choriste, et le sonneur Girard,
7 6.Quel affront en effetl n'être que derrière ce lutrin que l'on
•vu que de Dieu,, dans son tem- vient de replacer,
ple et pendant le pieux exercice AinBÎ qu'au fond d'un antre [Ire.
,
de-la prière ! tandis, que ce sont A peine sursonbanc on discernoitle cban-
les regards des hommes que l'on Voilà l'affront qui lui paroit d'au-
cherche, et que l'on voudrait atti- tant plus cruel, qu'il tend à le
rer ! comment survivre à la dis- replonger dans cette obscurité
grâce de les avoir perdus ? Il me qu'il redoute, parce qu'elle est le
semble que le secret de la peti- plus grand supplice de la vanité
tesse de l'homme s'échappe tout trompée.
entier dans cette exclamation: Le premier est un person-
N'être vu que de Dieu ! 92.
nage supposé : quant au sonneur
77. On s'est beaucoup élevé Girard, il étoit mort plusieurs
contre la hardiesse de cette figure ; années avant la composition de ce
et l'on a demandé comment un poème, victime d'un pari par le-
affrontpeut obscurcir quelqu'un ? quel il s'étoit engagé à traverser
Mettons-nousun moment à laplace neuf fois la Seine à la nage. Il
du personnage qui parle. Que veut étoit né, à ce qu'il paraît, pour
le chantre ? briller, et briller seul les entreprises périlleuses; car Boi-
dans le choeur : de quoi se plaint- leau encore écolier, l'avoit vu
il ? qu'une honteuse masse ,
déboucher et vider gaîment une
Désormais va lut faire un cachot de sa.place. bouteille de vin, sur le bord du
Et Sidraq nous a dit, en effet, toit de la Sainte-Chapelle, en pré-
CHANT IV. 267
Deux Manceaux renommés, eu qui l'expérience
Pour les procès est jointe à la vaste science.
L'un et l'autre aussitôt prend part à son affront ;. 95
Toutefois condamnant un mouvement trop prompt :
«Du lutrin, disent-ils, abattons la machine :
Mais ne nous chargeons pas tout seuls de sa ruine ;
Et que tantôt, aux yeux du chapitre assemblé,
Il soit, sous trente mains, en plein jour accablé.» 100
Ces mots des mains du chantre arrachent le pupitre.
«
J'y consens, leur dit-il, assemblons le chapitre.
Allez donc de ce pas, par de saints hurlements,
Vous-mêmes appeler les chanoines dormants.
Parlez. » Mais ce discours les surprend et les glace. io5
«Nous ! qu'en ce vain projet, pleins d'une folle audace,
Nous allions, dit Girard, la nuit nous engager !
De notre complaisance osez-vous l'exiger ?
Hé ! seigneur, quand nos cris pourraient, du fond des rues,
De leurs appartements percer les avenues, 110
Réveiller ces valets autour d'eux étendus,
De leur sacré repos ministres assidus,
Et pénétrer des lits au bruit inaccessibles,
Pensez-vous, au moment que les ombres paisibles
A ces lits enchanteurs ont su les attacher, 115
Que la voix d'un mortel les en puisse arracher?
Deux chantres feront-ils, dans l'ardeur de vous plaire,
Ce que depuis trente ans six cloches n'ont pu faire?»

sence d'une foule immense, glacée éloquent, puisqu'il sait persuader.


d'effroi pour l'intrépide sonneur. io3. Ce qui suit va prouver
1 o 1. On pourrait s'étonner de qu'il ne falloit pas moins que des
la facilité avec laquelle deux ora- hurlements pour réveiller les cha-
teurs , tels que Jean le choriste et noines : voilà ce qui caractérise
le sonneur Girard, arrachent le la difficulté de l'entreprise; et les
Ditpiti'e des mains du chantre. Mais saints hurlements en désignent
la perspective prochaine d'une l'objet. Ainsi s'allient heureuse-
vengeance plus éclatante et plus ment , et sans effort, les mots en
complète, puisqu'elle aura lieu apparence les moins faits pour
en pleinjour, et qu'elle sera l'ou- marcher réunis, quand l'esprit
vrage de tout le chapitre, flatte conçoit d'abord la liaison qui a
à la fois l'ambition et la fureur du rapproché les idées, avant de ras-
chantre; et le choriste est assez sembler les mots.
268 LE LUTRIN.
«Ah ! je vois bien où tend tout ce discours trompeur,
Reprend le chaud vieillard : le prélat vous fait peur. 120
Je vous ai vu cent fois, sous sa main bénissante,
Courber servilement une épaule tremblante.
Eh bien! allez ; sous lui fléchissez les genoux :
Je saurai réveiller les chanoines sans vous.
Viens, Girot, seul ami qui me reste fidèle : 125
Prenons du saint jeudi la bruyante crécelle.
Suis-moi. Qu'à son lever le soleil aujourd'hui
Trouve tout le chapitre éveillé devant lui. »
Il dit. Du fond poudreux d'une armoire sacrée
Par les mains de Girot la crécelle est tirée. i3o
Us sortent à l'instant, et, par d'heureux efforts,
Du lugubre instrument font crier les ressorts.
Pour augmenter l'effroi, la Discorde infernale
Monte dans le palais, entre dans la grand'salle,
Et, du fond de cet antre, au travers de la nuit, 135
Fait sortir le démon du tumulte et du bruit.
Le quartier alarmé n'a plus d'yeux qui sommeillent;
Déjà de toutes parts les chanoines s'éveillent :
L'un croit que le tonnerre est tombé sur les toits,

126. Crécelle : moulinetde bois sein dans ce vers, font subir à


avec lequel on l'ait du bruit, pour l'oreille le supplice même de la
appeler les fidèles à l'office pen- crécelle. Ainsi l'on entend crier la
dant les jours de lasemaine sainte, scie dans celui-ci do Virgile :
où les cloches ne se font point en- Tumfeiririgor, atque argutaslamina serra:.
tendre. Cet instrument a pris son Géorg., I, v. 143.
nom de l'oiseau de proie ( la Cré- i33. La Discorde va chercher
dans la grand'salle le démon du
cerelle) dont il imite le cri aigre
et lugubre. tumulte et du bruit, comme laNuit
128. Du temps de Racine et de a été trouver la Mollesse dans un
Boileau, la préposition devant dortoir de moines : tout est dans
s'employoit indifféremment pour l'ordre, dans celui du moins que
marquer l'ordre du temps ou celui l'auteur a adopté, et qui étoit
poétiquement le meilleur qu'il
des places. L'usage en a depuis dé-
terminé l'emploi; et d'après cettepût choisir, pour rajeunir, par la
décision, c'est avant lui, que le piquante justesse de l'allégorie,
soleil doit trouver le chapitre des plaisanteries, déjà usées de
éveillé. son temps, sur les gens de robe et
[32. Les R, multipliées à des- d'église.
CHANT IV. 269
Et que l'église brûle une seconde fois; r/,o
L'autre, encore agité de vapeurs plus funèbres,
Pense être au jeudi saint, croit que l'on dit ténèbres;
Et déjà tout confus, tenant midi sonné,
En soi-même frémit de n'avoir point dîné.
Ainsi, lorsque tout prêt à briser cent murailles, 145
Louis, la foudre en main, abandonnant Versailles,
Au retour du soleil et des zéphyrs nouveaux,
Fait dans les champs de Mars déployer ses drapeaux ;
Au seul bruit répandu de sa marche étonnante,
Le Danube s'émeut, le Tage s'épouvante : i5o
Bruxelle attend le coup qui doit la foudroyer,
Et le Batave encore est prêt à se noyer.
Mais en vain dans leurs lits un juste effroi les presse :
Aucun ne laisse encor la plume enchanteresse.
Pour les en arracher Girot s'inquiétant, i55
Va crier qu'au chapitre un repas les attend.
Ce mot dans tous les choeurs répand la vigilance :
Tout s'ébranle, tout sort, tout marche en diligence.
Ils courent au chapitre, et chacun se pressant
Flatte d'un doux espoir son appétit naissant. 160
Mais, ô d'un déjeuner vaine et frivole attente!

140. Allusion à l'incendie qui qui les habitent,est une métouy.


consuma, en i63o, le toit de la mie familière aux grands poètes;
Sainte-Chapelle. Virgile, Géorg., I, v. 5og :
144. Peut-êtrele poète revient- HincmovetEupnrafs»,illinc Germania bel-
il un peu trop souvent sur cette lum.
idée; et quelque variété que lui 15 5. Le seul ami restéfidèle au
prêtent le tour et l'expression, je chantre dans son malheur, doit
ne sais s'il y a infiniment d'esprit s'inquiéter en effet, se donner du
à ne nous montrerjamais ces cha- mouvement, pour assembler le
noines qu'à table ou au lit. Boi- chapitre au plus tôt. Le temps
leau a, ce me semble, épuisé dès le presse : il n'y a pas un moment à
premier chant tout ce qu'il y avoit perdre; et l'urgence du péril lui
de plaisant à dire sur ce sujet. suggère l'expédient qui doit pro-
i5o. Cette figure, qui prend duire le plus sûr effet.
les fleuves pour les contréesmêmes 161. On a ri de l'empressement
qu'ils arrosent, et leur prête les des chanoines: on va rire devoir
sentiments de trouble, d'épou- si cruellement trompé le doux es-
vante qu'éprouvent les peuples poir dont ils flattoient leur appétit
270 LE LUTRIN.
A peine ils sont assis, que, d'une voix dolente,
Le chantre désolé, lamentant son malheur,
Fait mourir l'appétit et naître la douleur.
Le seul chanoine-Evrard, d'abstinence incapable, 16J
Ose encor proposer qu'on apporte la table.
Mais il a beau presser, aucun ne lui répond :
Quand, le premier rompant ce silence profond,
Alain tousse, et se lève; Alain, ce savant homme,
Qui de Bauni vingt fois a lu toute la Somme, 170
Qui possède Abéli, qui sait tout Raconis,
Et même entend, dit-on, le latin d'A-Kempis.
«N'en doutez point, leur dit ce savant canoniste,
Ce coup part, j'en suis sûr, d'une main janséniste.
Mes yeux en sont témoins : j'ai vu moi-même hier 175
Entrer chez le prélat le chapelain Garnier.
Arnauld, cet hérétique ardent à nous détruire,
Par ce ministre adroit tente de le séduire :
Sans doute il aura lu dans son Saint-Augustin
Qu'autrefois saint Louis érigea ce lutrin; 180
Il va nous inonder des torrents de sa plume.
Il faut, pour lui répondre, ouvrir plus d'un volume.

naissant. C'est, un véritable coup soit que lorsque Richelieu le faï-


de théâlre, dans un drame plein soit taire.
de mouvement et d'intérêt. 172. Rare effort de génie! On
r65. Le portrait, comme on sait assez que le mérite de la
pense bien, est un peu chargé; latinité n'est pas ce qui distin-
mais un personnage réel en avoit, gue l'excellent livre de l'Imita-
dit-on, fourni lesprincipauxtraits. tion, long-temps attribué, et vive-
169. Boileau désigne ici le cha- ment disputé depuis, au pieux A-
noine Aubery, qui ne parloit ja- Kempis.
mais, sans avoir préalablement 179. Double allusion à l'étude
toussé deux ou trois fois. particulière que le docteur Ar-
171. Abra de Raconis, évéque nauld avoit faite des ouvrages de
deLavaur. Un des passe-temps du saint Augustin, et à la chaleur
cardinal de Richelieu étoit de faire avec laquelle il avoit embrassé et
venir Raconis et de lui ordonner défendu ses doctrines sur la grâce.
,
de prêcher à l'instant sur un sujet 180.Le savant homme tombe ici
indiqué et sur un texte qui n'avoit dans un terrible anachronisme ;
aucun rapport à ce sujet. Raconis car il y a un intervalle d'environ
commençoit de suite, et ne finis- huit cents ans entre saint Augustin
CHAUT IV. 271
Consultons sur ce point quelque auteur signalé;
Voyons si des lutrins Bauni ii'a point parlé :
Étudions enfin, il en est temps encore; i85
Et, pour ce grand projet, tantôt, dès que l'aurore
Rallumera le jour dans l'onde enseveli,
Que chacun prenne en main le moelleux Abéli. »
Ce conseil imprévu de nouveau les étonne :
Surtout le gras Evrard d'épouvante en frissonne. 190
«Moi, dit-il, qu'à mon âge, écolier tout nouveau,
J'aille pour un lutrin me troubler le cerveau !
O le plaisant conseil! Non, non, songeons à vivre :
Va maigrir, si tu veux, et sécher sur un livre.
Pour moi, je lis la Bible autant que l'Alcoran : ig5
Je sais ce qu'un fermier nous doit rendre par an;
Sur quelle vigne à Reims nous avons hypothèque :
Vingt muids rangés chez moi font ma bibliothèque.
En plaçant un pupitre on croit nous -rabaisser :
Mon bras seul, sans latin, saura le renverser. 200
Que m'importe qu'Arnauld me condamne ou m'approuve:
J'abats ce qui me nuit partout où je le trouve :
C'est là mon sentiment. A quoi bon tant d'apprêts ?
Du reste, déjeunons, messieurs, et buvons frais. »
et saint Louis, fondateur de la Ose cncor proposer qu'on apporte la table!
Sainte-Chapelle. qui renverse ce qui lui nuit par-
188. Auteur du livre assez bi- toutou il le trouve, nous représente
zarrement intitulé la Moelle théo- assez bien l'impétueuse énergiedu
logique: Medulla iheologica. Au héros grec, et l'audace impertur-
surplus, le moelleux théologien bable de celui qui disoit à Jupiter :
n'entendit pas raillerie ; il se plai- Rends-nous le jour,et combats contre nous!
gnit hautement, et cita Boileau 197. Allusion à la redevance
d'un muid de vin, que la ville de
au tribunal de Dieu. Abelli mou- Reims payoit annuellement, en
rut, le 4 octobre 1691, dans la nature ou en argent, à chacun des
maison de Saint-Lazare, où il s'é- chanoines de la Sainte-Chapelle
toit retiré, après avoir donné la de Paris.
démission de sonévèché de Rodez.
204. Déjeunons!Voilà le grand
191. Nous avons retrouvé dans point, l'objet essentiel, pour celui
le vieux Sidrac le Nestor de l'I-
liade: voici maintenant son Ajax. que l'on nous a d'abord annoncé,
d'abstinence incapable ;
Cet intrépide Evrard qui, seul, et buvons frais, caractérise la re-
,
au milieu de l'abattement général, cherche du gourmand.
272 LE LUTRIN.
Ce discours, que soutient l'embonpoint du visage, 205
Rétablit l'appétit, réchauffe le- courage :
Mais le chantre surtout en paroit rassuré.
«Oui, dit-il, le pupitre a déjà trop duré.
Allons sur sa ruine assurer ma vengeance :
Donnons à ce grand oeuvre une heure d'abstinence; 210
Et qu'au retour tantôt un ample déjeuner
Long-temps nous tienne à table, et s'unisse au dîner. »
Aussitôt il se lève, et la troupe fidèle
Par ces mots attirants sent redoubler son zèle.
Ils marchent droit au choeur d'un pas audacieux, 2r5
Et bientôt le lutrin se fait voir à leurs yeux.
A ce terrible objet aucun d'eux ne consulte :
Sur l'ennemi commun ils fondent en tumulte ;
Us sapent le pivot, qui se défend en vain ;
Chacun sur lui d'un coup veut honorer sa main. 220
Enfin sous tant d'efforts la machine succombe,
Et son corps entr'ouvert chancelé, éclate et tombe.
Tel sur les monts glacés des farouches Gelons
Tombe un chêne battu des voisins aquilons;
Ou tel, abandonné de ses poutres usées, 225
Fond enfin un vieux toit sous ses tuiles brisées.
La masse est emportée, et ses ais arrachés
Sont aux yeux des mortels chez le chantre cachés.

210. Quel sacrifice ! une heure uns, l'impatience du déjeuner,


d'abstinence donnée scagrandoeu- qui excite les autres, a bientôt
vre d'abattre le lutrin ! Mais aussi réuni tous les efforts contre l'en-
quelle perspective encourageante nemi commun. Aussi sa ruine est-
pour le retour ! un ample déjeu- elle l'ouvrage d'un moment : on
ner, qui les tiendra long-temps à entend le pupitre éclater; 011 le
table, et se prolongera jusqu'au voit chanceler; il tombe enfin,
dîner ! avec le pesant monosyllabe qui
218. La fureur qui anime les termine si heureusement le vers.
CHANT V*.
(i683.—47.)

L'AURORE cependant, d'un juste effroi troublée,


Des chanoines levés voit la troupe assemblée,
Et contemple long-temps, avec des yeux confus,
Ces visages fleuris qu'elle n'a jamais vus.
Chez Sidrac aussitôt Brontin, d'un pied fidèle, 5
Du pupitre abattu va porter la nouvelle.
Le vieillard de ses soins bénit l'heureux succès,
Et sur un bois détruit bâtit mille procès.
L'espoir d'un doux tumulte échauffant son courage,
Il ne sent plus le poids ni les glaces de l'âge ; 10
Et chez le trésorier, de ce pas, à grand bruit,
Vient étaler au jour les crimes de la nuit.
* Ce chant et le suivant ne fu- La grâce de ce dernier trait en
rent publiés qu'en i683, neuf ans excuse aisément lamaligne exagé-
après le succès des quatre pre- ration.
miers. Lui-même avoit exprimé, 5. Un pied n'est pas plus fi-
dans la préface de i674,leregret dèle ici, qu'il n'est téméraire dans
de ne point donner au public cette ce vers de Philoctète :
bagatelle achevée. Il prit donc son Nul mortel n'ose ici mettre un pied lemèrni-
temps pour l'achever ; et ce temps re.
fut assez bien employé, à en juger Mais il seconde l'empressementde
,jdu moins parce cinquième chant, Infidélité, il sert la témérité; et
* où l'on retrouva tous les genres voilà tout ce qu'il faut au poète,
de mérite justement admirés dans pour lui prêter les affections dont
les précédents. il n'est que le servile instrument.
3. C'est quelque chose de nou- 9. Quelle bonne fortune pour
veau pour l'Aurore, que des cha- un vieux plaideur! comme sou
noines, et des chanoines levés imagination s'élance déjà dans l'a-
avant elle! aussi elle contemple venir où elle bâtit mille procès ;
,
long-temps, et avec des yeux con- étrange édifice, auquel un bois
fus, incertains encore de l'objet détruit suffira pour fondement.
qui les frappe, 12. Quel caractère d'impor-
t'es visages fleuris, qu'elle n'a jamais vus. tance "t de gravité prennent bien-
12.
37ft LE LUTRIN
Au récit imprévu de l'horrible insolence,
Le prélat hors du lit, impétueux s'élance.
Vainement d'un breuvage à deux mains apporté, i5
Gilotin avant tout le veut voir humecté :
Il veut partir à jeun. Il se peigne, il s'apprête ;
L'ivoire trop hâté deux foisTompt sur sa tête,
Et deux fois de sa main le buis tombe en morceaux :
Tel Hercule filant rompoit tous les fuseaux. 20
Il sort demi-paré. Mais déjà sur sa porte
Il voit de saints guerriers une ardente cohorte,
Qui tous, remplis pour lui d'une égale vigueur,
Sont prêts, pour le servir, à déserter le choeur.
Mais le vieillard condamne un projet inutile. 25
« Nos destins sont, dit-il, écrits chez la Sibylle :
Son antre n'est pas loin ; allons la consulter,
Et subissons la loi qu'elle nous va dicter. »
Il dit : à ce conseil, où la raison domine,
Sur ses pas au barreau la troupe s'achemine, 3o
Et bientôt, dans le temple, entend, non sans frémir,
De l'antre redouté les soupiraux gémir.

tôt les plus petites circonstances elle emprunte bientôt de la tour-


,
au gré de la passion, qui les voit nure élégante du vers :
moins comme elles sont, que Vivoire trop bâté deux fois rompt sur sa
comme elle le désire ! Les tentati- tête;
Et deux fois de ses mains le buis tombe en
ves du chantre ne sont plus un morceaux.
attentat ordinaire : ce sont des cri- 20. Cette ingénieuse compa-
mes; et Sidrac vient de les étaler, raison achève d'élever ces petits
les offrir dans toute leur atrocité. détails à la dignité du style épique,
17. Il se peigne! que cela est et leur donne, pour ainsi dire,
bas et trivial ! comment un pareil leurs titres de noblesse.
mot a-t-il pu se rencontrer sous la 32. Ainsi, à l'approche delà
plume d'un poète, et d'un poète Sibylle (Enéid., VI, v. 255, et
tel que Boileau ! Comment ? pour suiv. ), la terre mugit tout à coup,
prouver qu'il n'est rien qu'un art les forêts s'agitent sur le sommet,
comme le sien ne puisse relever des montagnes, et les chiens font
et ennoblir.Et remarquez d'abord entendre de sinistres hurlements :
qu'il ne fait que glisser sur cette Eccc autem, primi sub Iumina Solis et or.
lus, [moveri
idée triviale, qu'il falloit cepen- Sub pedibus mugire solum, et juga coepta
dant énoncer eu propres termes ; Sylvarum, visaeque canes ululare per uni-
mais remarquez aussi quelle grâce bram,
Adventante dea.
CHANT V. 275
Entre cent vieux appuis dont l'affreuse grand'salle
Soutient l'énorme poids de sa voûte infernale,
Est un pilier fameux, des plaideurs respecté, 35
Et toujours de Normands à midi fréquenté.
Là, sur des tas poudreux de sacs et de pratique,
Hurle tous les matins une Sibylle étique :
On l'appelle Chicane; et ce monstre odieux
Jamais pour l'équité n'eut d'oreilles ni d'yeux. 40
La Disette au teint blême, et la triste famine,
Les Chagrins dévorants et l'infâme Ruine,
Enfants infortunés de ses raffinements,
Troublent l'air d'alentour de longs gémissements.
Sans cesse feuilletant les lois et la coutume, 4*
Pour consumer autrui, le monstre se consume ;
Et, dévorant maisons, palais, châteaux entiers,
Rend pour des monceaux d'or de vains tas de papiers.
Sous le coupable effort de sa noire insolence,
Thémis a vu cent fois chanceler sa balance. 5o
Incessamment il va de détour en détour :
Comme un hibou, souvent il se dérobe au jour :
Tantôt, les yeux en feu, c'est un lion superbe;
Tantôt, humble serpent, il se glisse sous l'herbe.
En vain, pour le dompter, le plus juste des rois 55
Fit régler le chaos des ténébreuses lois :
Ses griffes vainement par Pussort aecourcies
,
Serallongent déjà, ,
toujours d'encre noircies;
Et ses ruses, perçant et digues et remparts,
48. Tout ce portrait est achevé : Fiet enim subito sus horridus atraquc ti-
,
tous les traits en sont frappants de B"S,
Squamosusque draco et fulva cervice
justesse et de ressemblance; il n'en leaîna. Vmo. Georg. IV, 4o5.
est pas un qui ne concoure à l'ef- 55. Allusion aux ordonnances
fet que doit produire l'ensemble
du roi, publiées en 1676611677,
du tableau.Le cortège que le poète
donne au monstre est bien celui pour abréger les procédures. Ce
qui l'accompagne en effet ; et les fut l'une des opérations qui ho-
suites déplorables de la chicane norèrent le plus le ministère de
Colbert puissamment secondé
ne sont que trop réellement celles ,
dans cette occasion par Pussort,
que décrit Boileau.
53. Tùm varias itludent species atque ora
son oncle.
ferarum :
276 LE LUTRIN.
Par cent brèches déjà rentrent de toutes parts. 60
Le vieillard humblement l'aborde et le salue ;
Et faisant, avant tout, briller l'or à sa vue :
«Reine des longs procès, dit-il, dont le savoir
Rend la force inutile et les lois sans pouvoir ;
Toi pour qui dans le Mans le laboureur moissonne, 65
Pour qui naissent à Caen tous les fruits de l'automne :
Si, dès mes premiers ans, heurtant tous les mortels,
L'encre a toujours pour moi coulé sur tes autels,
Daigne encor me connoître en ma saison dernière ;
D'un prélat qui t'implore exauce la prière. 70
Un rival orgueilleux, de ma gloire offensé,
A détruit le lutrin par nos mains redressé.
Epuise en sa faveur ta science fatale :
Du Digeste et du Code ouvre-nous le dédale;
Et montre-nous cet art, connu de tes amis, r5
Qui, dans ses propres lois, embarrasse Thémis.»
La Sibylle, à ces mots, déjà hors d'elle-même,
Fait lire sa fureur sur son visage blême,
Et, pleine du démon qui la vient oppresser,
Par ces mots étonnants tâche à le repousser : Bo
« Chantres, ne craignez plus une audace insensée.
Je vois, je vois au choeur la masse replacée;
Mais il faut des combats. Tel est l'arrêt du sort.
Et surtout évitez un dangereux accord.»
Là bornant son discours, encor tout écumante, 85

68.L'encensfumeen l'honneur raMer,d'égarer même quelquefois,


des autres divinités : c'est l'encre dans l'application de la loi, le ju-
qui coule sur les autels de la chi- gement le plus sain, la probité la
cane. Offrande bien digne en ef- plus éclairée, qui contribua sur-
fet de celle qui ne combat et ne tout à dégoûter le jeuneDespréaux
triomphe que par la plume, et de l'étude du droit, et des fonc -
dont les trophées sont de vains tions de la magistrature.
tas depapiers, rendus aux malheu- 77. Tout ce qui suit est em-
reux plaideurs, en échange des pa- prunté traduit même de Virgile.
lais, des maisons, des châteaux Enéid.,, VI, v. 77 et suiv., mais
tout entiers, engloutis par son in- avec cette supériorité de talent,
satiable avidité ! qui permet souvent d'hésiterentre
76. C'est cette confusion, cette le modèle et une copie aussi fidè-
incertitude, si capable d'embar- lement représentée.
CHANT V. 277
Elle souffle aux guerriers l'esprit qui la tourmente;
Et dans leurs coeurs brûlants de la soif de plaider,
Verse l'amour de nuire, et la peur de céder.
Pour tracer à loisir une longue requête,
A retourner chez soi leur brigade s'apprête. 90
Sous leurs pas diligents le chemin disparoît;
Et le pilier, loin d'eux, déjà baisse et décroît.
Loin du bruit cependant les chanoines à table
Immolent trente mets à leur faim indomptable.
Leur appétit fougueux, par l'objet excité, g5
Parcourt tous les recoins d'un monstrueux pâté ;
Par le sel irritant la soif est allumée ;
Lorsque d'un pied léger la prompte Renommée,
Semant partout l'effroi, vient au chantre éperdu
Conter l'affreux détail de l'oracle rendu. 100
Il se lève, enflammé de muscat et de bile,
Et prétend à son tour consulter la Sibylle.
Evrard a beau gémir du repas déserté :
Lui-même est au barreau par le nombre emporté.
Par les détours étroits d'une barrière oblique, io5

86. Elle souffle l'esprit, elle ce petit tableau ! quelle vivacité


verse la soif, etc. — Quelle ri- de couleurs ! On voit les chanoi-
chesse d'expressions, quelle poé- nes à table; on suit tous leurs mou-
sie vraimentvirgilienne ! Loin de vements : on parcourt avec eux
perdre à ces sortes de comparai- tous les recoins de ce pâté mon-
sons, l'écueil de tant d'autres écri-strueux. Et quelle vigueur dans
vains, Boileau et Raciney gagnent l'expression ! trente mets immolés;
toujours, et semblent grandir aux la faim indomptable; l'appétit/ôu-
yeux du lecteur, àproportion qu'il gueux! que de beautés en trois
les rapproche davantage de leurs vers !
modèles. 101. La cause et l'effet ne pou-
gi.Legermedecesdeuxbeaux voient être plus ingénieusement
vers est dans ceux-ci de Chapelain rapprochés ici, que par l'heureuse
(Pucelle d'Orléans, liv. V) : et plaisante alliance des mots.
Cbinon baissé décroît, 10 3. Il y avoit certes de quoi
gémir, pour un Evrard. Aussi,
S'éloigne, se blanchit, s'eflace et disparoît.
MaisBoileaune doit qu'àlui le pre-
verrons-nous bientôt l'effet de
mier; et il a fort embelli le second, l'humeur
que lui cause cette dé-
en lui faisant l'honneur del'imiter. sertion forcée.
94. Comme tout est animé dans io5.Cette description topogra-
278 LE LUTRIN.
Ils gagnent les degrés et le perron antique,
Où sans cesse, étalant bons et méchants écrits,
Barbin vend aux passants des auteurs à tout prix.
Là le chantre à grand bruit arrive et se fait place,
Dans le fatal instant que, d'une égale audace, no
Le prélat et sa troupe, à pas tumultueux,
Descendoient du Palais l'escalier tortueux.
L'un et l'autre rival, s'arrêtant au passage,
Se mesure des yeux, s'observe, s'envisage;
Une égale fureur anime leurs esprits. n5
Tels deux fougueux taureaux, de jalousie épris,
Auprès d'une génisse, au front large et superbe,
Oubliant tous les jours le pâturage et l'herbe,
A l'aspect l'un de l'autre embrasés, furieux,
Déjà le front baissé, se menacent des yeux. 120
Mais Evrard, en passant coudoyé par Boirude,
Ne sait point contenir son aigre inquiétude :
Il entre chez Barbin, et, d'un bras irrité,
Saisissant du Cyrus un volume écarté,
Il lance au sacristain le tome épouvantable. 125

phique étoit de la plus rigoureuse Pascrtur in magna Sila foïmosa juvenca :


fidélité.Lamaison du chantre avoit Illi alternantes multa vi prtelia misocnt-
son entrée au bas de l'escalier de 121. Le combat devoit néces-
la chambre des comptes, vis-à-vis sairement s'engager par Evrard :
la porte de la Sainte-Chapelle son caractère turbulent, ennemi
basse. Ainsi, pour aller de là au de toute espèce de contrainte, et
Palais, il falloit passer par les dé- le chagrin surtout du repas dé-
tours étroits d'une barrière obli- serté, en voilà plus qu'il ne falloit
que, plantée alors le long des murs pour aigrir son inquiétude.
de la Sainte-Chapelle, pour mé-
nager un passage libre aux 12 5. Le tome épouvantable, le
voitures. volume effroyable, et l'horrible
i iô.Comparaison empruntéede Artamène, caractérisent à la fois
Virgile (Géorg., III, v. 219), et et l'épaisseur démesurée de ces
dans laquelle on a remarqué sur- énormes in-octavo, composés cha-
tout cette belle opposition d'ima- cun de douze à treize cents pa-
ges et d'harmonie , entre la tran- ges , et l'affectationdes épithètes
quille indolence de la génisse et ridiculement prodiguées par l'au-
,
la fureur qui précipite l'un sur teur de ces romans. La postérité
l'autre ses superbes amants : les a jugés comme Boileau.
CHANT V. 279
Boirude fuit le coup : le volume effroyable
Lui rase le visage, et, droit dans l'estomac,
Va frapper en sifflant l'infortuné Sidrac :
Le vieillard, accablé de l'horrible Artamène,
Tombe aux pieds du prélat, sanspouls et sans'haleine. i3o
Sa troupe le croit mort, et chacun empressé
Se croit frappé du coup dont il le voit blessé.
Aussitôt contre Evrard vingt champions s'élancent;
Pour soutenir leur choc les chanoines s'avancent.
La Discorde triomphe, et du combat fatal, i35
Par un cri donne en l'air l'effroyable signal.
Chez le libraire absent tout entre, tout se mêle :
Les livres sur Evrard fondent comme la grêle
Qui, dans un grand jardin, à coups impétueux,
Abat l'honneur naissant des rameaux fructueux. 140
Chacun s'arme au hasard du livre qu'il rencontre :
L'un tient l'Édit d'amour, l'autre en saisit la Montre.
L'un prend le seul Jonas qu'on ait vu relié;
L'autre un Tasse françois, en naissant oublié.
L'élève de Barbin, commis à la boutique, 145
Veut en vain s'opposer à leur fureur gothique;

13 9. Boileau se borne à décrire dans la poésie italienne, et fit pas-


l'effet de ce fléau : Virgile nous le ser , en Italie même, une de ses
met sous les yeux ; on entend re- pièces pour être de Pétrarque. Il
tentir, on voit bondir la grêle dans n'eût pas fait passer chez nous ses
levers suivant, Géorg., I,v. 44g : vers françois sous le nora d'un
Tarn multa in teclis crepitans salit horrida grand poète.
grande! i43. Jonas ou Ninive péni-
Les coups impétueux ne caracté- tente poème de Jacques Coras,
risent pas bien ce dont il s'agit ; publié,
en i663. Il en a déjà été
mais l'honneur naissant des ra- question dans la satire dans l'é-
et
meaux fructueux, pour dire la pître ix.
fleur, douce et frêle espérance du i44- Les cinq premiers chants
fruit qui doit la suivre, est une de la Jérusalem délivrée, traduits
périphrase aussi juste qu'heureu-
en vers françois par Michel Le-
sement exprimée. clerc, de l'académie françoise; le
142. Petit poème de l'abbé Ré- même qui ne craignit pas de faire
gnier Desmarets, et l'un de ses représenter une Iphigénie, six
meilleurs ouvrages en vers fran- mois après celle de Racine.
çois. Il réussit beaucoup mieux 146. L'objet du combat, le
280 LE LUTRIN.
Les volumes, sans choix à la tête jetés,
Sur le perron poudreux volent de tous côtés.
Là, près d'un Guarini, Térence tombe à terre;
Là, Xéno