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Pour une standardisation des schèmes en amazighe : le cas


des néologismes

Abdallah BOUMALK
Centre de l'Aménagement Linguistique,
IRCAM

Il est communément admis que l'aménagement des langues concourt à leur


promotion. Sans entrer dans les détails afférents à cette question, nous nous
limiterons dans cette étude à l'explicitation du rapport entre standardisation des
schèmes (modèles de formations) et construction d'un amazighe standard. En
d'autres termes, cette contribution vise à mettre en relief le rôle de la
standardisation des schèmes dans l'édification d'une langue standard.
L'étude sera menée sur la base de l'analyse des matériaux néologiques puisés
dans des lexiques spécialisés publiés (Mammeri, 1976; Amawal, 1980; Belaid,
1983 ; Saad-Buzerfan, 1984, 1996).
L'hypothèse de départ de cette réflexion est qu'une harmonisation des schèmes
de formation des unités lexicales pourrait favoriser grandement la standardisation
et contribuer, par voie de conséquence, à la mise en place progressive de la langue
standard. Inversement, l'absence de toute harmonisation des modèles de formation
compromet le processus de standardisation et les chances d'un standard s'en
trouveraient réduites.
Mais avant de circonscrire le thème énoncé dans l'intitulé, il ne serait pas inutile
de revenir sur le choix du sujet qui est justifié par le fait que la néologie demeure
l'un des domaines, si ce n'est le seul où la standardisation a de très fortes chances
de réussir. Primo, les champs lexico-sémantiques concernés par la néologie sont les
mêmes dans toute l'aire linguistique amazighe, les besoins sont identiques partout.
Beaucoup Je ZUh~S, !,t;i:'·.lntiques'restent encore à couvrir. Du Maroc au Niger, en
passant par l'Algérie et 1.:;Maii, 1~ problème 'est le même : partout se ressent le
besoin de combler des lacunes Iexicales dans (~~S secteurs nouveaux auxquels la
communauté amazighophone n'avait accès que par l'intermédiaire d'autres langues
(arabe, français, espagnol, anglais). Les efforts sont essentiellement focalisés sur la
terminologie (Cf. Mammeri, 1976) et tout le vocabulaire qui faisait défaut jusque là

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pour rendre les notions et concepts de la vie moderne (éducation, mathématique,


justice, école et son environnement, journalisme, justice, domaine socio-politique,
etc.). Par ailleurs, derrière la création de matériaux néologiques, les aménageurs
visent à substituer des termes d'origine amazighe aux emprunts arabes ou français.
La rénovation du lexique constitue un chantier où il est possible de jeter les
bases d'un socle commun de l'amazigh standard. Ainsi, la néologie compléterait et
consoliderait l'apport de la graphie unifiée. Si les locuteurs ont la possibilité
d'écrire l'amazighe de la même manière quelle que soit la région à laquelle ils
appartiennent, il serait aussi souhaitable qu'ils disposent d'un fonds lexical
commun plus important pour une intercompréhension meilleure d'un bout à l'autre
du monde berbère.
Comme nous tenterons de le démontrer tout au long de cette étude, l'apport de
la néologie lexicale en matière de standardisation n'est possible que si certaines
conditions sont réunies. Dans le cas contraire, l'impact sur le processus risque
d'être minime, voire nul. Les études menées sur la néologie amazighe (Achab,
1996) indiquent que, parfois, l'action des néologues peut être source de
divergences et creuser ainsi l'écart entre les différentes variétés de I'amazighe " ou
à l'intérieur d'une même aire dialectale".
Ce constat montre que le travail néologique est mené la plupart du temps en
l'absence d'une réflexion sur le système linguistique. Certes, cette condition ne
suffit pas, à elle seule, pour assurer le succès de la production néologique. Mais,
elle demeure nécessaire et a tout son intérêt car elle participe à la cohérence du
système.
A travers l'examen de matériaux néologiques provenant du corpus mentionné
ci-dessus, nous tenterons de démontrer qu'en ne s'astreignant pas aux règles et
principes de la morphogenèse, les néologues ouvrent de nouvelles voies à la
variation lexicale. A l'inverse, des matériaux lexicaux formés et obtenus selon les
principes de formation du vocabulaire ont l'avantage d'être transparents et
intelligibles pour l'usager de la langue et de présenter les mêmes schèmes quelle
que soit la zone géographique.
Si les racines lexicales ne posent pas a priori de problème vu que les auteurs -
car il s'agit principalement des auteurs de néo-littérature puisent

36 Voir à ce sujet les divergences de choix relevées par Achab (1996: 214-221) entre le
Vocabulaire de l'éducation (1993) et l'Amawal (annexe 3, p. 214-221), d'une part, et le
Lexique des mathématiques (annexe 4, 222-223) d'autre part.
37 L'Amawal et le Bulletin de l'Académie Berbère présentent un certain nombre de
divergences au niveau des néologismes proposés: asekkil / agemmay"alphabet"
agaraf(du grec) / smsru "écrivain"
tssclls / tasyunt "revue" etc. Cf. Achab (1996 : 98) pour plus de détails.

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systématiquement dans le stock lexical amazighe, il n'en est pas toujours de même
pour les schèmes utilisés. Il est vrai que la racine relève du lexique; de ce fait, elle
appartient à une nomenclature ouverte. Ceci n'est pas valable pour le schème qui
relève de la grammaire et dont l'inventaire est théoriquement limité38. L'intérêt de
la racine et du schème mis en évidence dans plusieurs études (Cohen, 1993;
Galand, 1974; Chaker, 1989 ; Taïfi, 1990) réside dans l'organisation du
vocabulaire et sa structuration en familles morphologiques. C'est ce même principe
qui préside généralement à l'organisation des outils lexicographiques des langues
chamito-sérnitiques. La même démarche a été adoptée dans plusieurs dictionnaires
amazighes (De Foucauld, 1952 ; Dallet, 1982 ; Delheure, 1984, 1987 ; Taïfi, 1991 ;
Serhoual, 2002).
Le corpus soumis à l'analyse fait état d'une pléthore de schèmes pour certaines
catégories grammaticales. Cette multiplication résulte en général de la non
observance des règles d'association des deux entités (Racine et Schème). La
difficulté à ce niveau provient de l'entité schème dont la structure présente des
incohérences. Comme le laissent apparaître les exemples ci-dessous, les schèmes
concernés sont en majorité des schèmes de formes dérivées étant donné que la
dérivation verbo-nominale est, par excellence, le procédé le plus exploité dans la
production néologique.

1. Le modèle adjectival en -an

Le concours de la néologie dans l'édification de l' amazighe standard apparaît à


travers l'alignement d'une bonne partie des adjectifs nouvellement créés sur le
modèle en -an comme dans aCCCan, aCCuCan, aCaCan, aCCaCan, etc. Ce
procédé est utilisé pour revivifier et faire renaître une catégorie grammaticale ;:eu
productive en synchronie. Le recours à un tel procédé permet de combler .'!s
lacunes lexicales que rencontrent les néologues animés souvent par le souci des
équivalences entre la langue source et la langue cible. La méthode en question n'est
pas sans conséquences sur la langue en ce sens qu'elle ne fait que calquer les
structures d'une autre langue (Boumalk, 1996).
Les formes adjectivales données en exemple ci-dessous ont été relevées pour la
plupart dans le Lexique des Mathématiques (1984) et le Lexique de
l'informatique (1996). Certains néologismes ont été formés sur des bases
verbales:
ssteldsn "acoustique" < ssfeld "écouter"
ayadan" droit" (adj.) < ayd "être droit"

38 Cf. Taifi (1990) pour un essai de systématisation des schèmes nominaux en tamazight.

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tarawasant "identique" < irwis "ressembler"

mais la grande majorité de ces formations sont dérivées de bases nominales ou


d'emprunts internationaux:

uggugan "relatif à barrage" < uggug "barrage"


slfibrun "algébrique" < aljib; "algèbre"
abulan "booléien" < Boole
amrawan "décimal" < mrsw "dix"

Cette catégorie d'unités lexicales néologiques peut également être formée sur des
bases qui sont elles-mêmes des néologismes.

asdawan "universel, conventionnel" < tasdawit "université"


a/awsan "affine" < ta/awsa "affinité"
agacuran "aléatoire" < agacur "aléa"

2. Morphème verbalisateur : S-

Après les formations nominales, cette sous-section examinera le cas du schème


verbal construit sur la base du morphème dérivatif S-. L'apport de ce schème dans
la génération d'unités lexicales nouvelles est incontestable. La productivité des
schèmes en S-, est assurée par la liberté combinatoire du formant S- et son aptitude
à s'intégrer aux schèmes pour, enfin, s'associer à des racines lexicales.
Le schème verbal à formant S- sert de modèle à la création de nouvelles unités
significatives à partir de racines nominales ou onomatopéiques. Cette catégorie a la
particularité de constituer des paradigmes dérivatifs sans dérivés verbaux. Le
schème a donc un rôle fondamental dans l'enrichissement du vocabulaire; il
permet de fournir des éléments pour remplir les cases vides de certains ensembles
dérivatifs.
La racine impliquant l'idée de "chose, objet" n'a fourni qu'un seul élément, en
l'occurrence tayawsa en usage dans certaines régions du Maroc central et du sud
marocain. Les autres éléments du paradigme sont obtenus à partir de la racine f;wi
empruntée à l'arabe et attestée dans l'ensemble linguistique berbère. Pour
l'éviction de l'emprunt qui est d'ailleurs bien intégré puisqu'il obéit aux règles de
la morphologie verbale de l'amazighe, le verbe syawsa "avoir besoin, être dans le
besoin" a été créé. Les mêmes remarques s'appliquent à une série de néologismes
comme:

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snimmr < tanmmirt "remercier"


zzul < azul "saluer, transmettre les salutations"

Ce modèle de formation est productif également pour la génération de dérivés


expressifs à connotation péjorative-dépréciative, en particulier sur la base des noms
des animaux.

sligiw"consommer une grande quantité d'eau" < alig« "grenouille"

3. Morphèmes adjectiveurs : war, tar, bu / mm

En tant que procédé de formation lexicale, l'affixation ou l'association de


formant à des unités lexicales, mérite d'être exploitée davantage. Malgré le rôle
qu'elle peut avoir dans l'enrichissement lexical, son apport demeure limité
comparativement à la dérivation associative.
Pour la création de nouvelles unités lexicales, le formant est soit préfixé, soit
suffixé à un lexème attesté et connu de la communauté linguistique.
Dans sa grammaire, Mammeri (1976) a réservé une place importante à ce
procédé. L'auteur a voulu réactiver certains préfixes qui étaient en nette perte de
vitesse. C'est le cas du privatif war auquel Tsjerrurnt a redonné vie puisque
l'élément en question a été utilisé après Mammeri dans des lexiques spécialisés
(war sdu "inodore", arbadu "indéfini", néologisme formé sur une base elle-même
néologique (tabadut "définition"). Ce travail de réactivation a concerné également
des entités comme azgn "semi" ou sa forme allégée (azn) servant à former de
nombreux néologismes (aznayri "semi-voyelle", aznaggay"semi-occlusif').
En s'inspirant de la dérivation savante dans les langues indo-européennes, les
néologues de l 'Amawal procèdent au calque du formant grec logie utilisé en
français. Le procédé concerne particulièrement les noms des disciplines
scientifiques (tusensent "épistémologie", tudersent, "biologie" Belaid, 1993).

4. Néologie et différenciation lexicale

Si les modèles de formation présentés ci-dessus ont l'avantage d'être productifs


et transparents du point de vue morphologique, toutes les productions néologiques
mises en circulation ces dernières années n'ont pas cette propriété. L'avantage de
la première catégorie de néologismes est de jeter les jalons d'une néologie pan-
amazighe alors que les matériaux néologiques présentés dans cette sous-section

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recèlent des modèles qui s'inscrivent difficilement dans une démarche


standardisante et unificatrice. Cette masse de néologismes présente des traits de
divergence saillants. Ainsi, loin d'être un facteur de normalisation, la néologie,
creuse l'écart entre les différentes variantes de l'amazighe. C'est un paradoxe, étant
donné que les néologues oeuvrent, en général, dans le sens de la convergence
dialectale et se fixent pour objectif une langue pan-amazighe standard.
La différenciation lexicale qu'introduisent les créations non conformes aux
principes de la morphologie prend différents aspects. L'aspect qui nous intéresse le
plus ici concerne principalement la structure du schème et son interprétation. De
par sa nature, le schème relève de la grammaire. Toutefois, à chaque type de
modèle correspond une interprétation lexico-sématique. C'est ainsi que l'on parle
de schème de nom d'agent, de nom d'instrument, de nom de lieu, d'adjectif etc.
Généralement, c'est à ce niveau que se situent les incohérences relevées dans les
matériaux néologiques. L'interférence concerne tout particulièrement les schèmes
des noms d'instrument et d'agent. Ainsi, nous avons relevé asrram (pl. isrramn),
asrrad respectivement pour désigner le taille-crayon et le savon. Ce genre de
modèle conviendrait plutôt au nom d'agent. Le même constat peut être établi pour
certains schèmes adjectivaux tel tasdidt"minute" calqué sur l'arabe (ou le français)
pour désigner « minute» alors que le schème correspondant est soit uccac (masc.
usdsd.fém. tusdadt) au Sud, soit uccic (masc. usdid.fém. tusdidt) dans les parlers
du Maroc central. Un autre aspect que négligent, le plus souvent, les néologues a
trait à la reconstitution diachronique. La forme imiri « amant» relevé dans la
traduction amazighe de Roméo et Juliette (p. 3) appelle plusieurs remarques (i) le
nom d'agent en im- est une forme peu attestée et très locale (ii) la radicale finale Y
présente dans le nom tayri « amour» n'apparaît pas ici (iii) le néologisme en
question vient concurrencer une forme qui a l'avantage d'être plus ou moins
consacrée par l'usage et plus transparente, amaray, en l'occurrence. Les exemples
peuvent être multipliés, mais tous abondent dans le même sens. Qu'il s'agisse de
schèmes nominaux ou de schèmes verbaux, la non prise en compte de principes
inhérents à la morpho-phonologie aboutit à des résultats peu probants.
Au vu des expériences néologiques qu'a connues l'amazighe tant au Maroc
qu'ailleurs, il apparaît que le succès n'est pas toujours au rendez-vous. Mais, nous
continuons à penser que la néologie doit être au cœur de la standardisation. Son
apport en matière de normalisation est évident. L'aspect étudié ici, à savoir, le
rapport entre néologie et standardisation des schèmes en est un exemple.
Néanmoins, cela suppose que les matériaux néologiques doivent être « porteurs de
qualité linguistique intrinsèques imposées par [..] le respect des schèmes
morphologiques et les règles de dérivation» (Achab, 1996 : 306). Il est donc clair
que les conditions de production des néologismes doivent être bien définies afin de

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satisfaire à un certain nombre de critères linguistiques sans lesquels ces


productions n'auront aucun impact positif sur la standardisation de la langue.

Bibliographie
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