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L'AVENIR DU CHRISTIANISME

PREMIÈRE PARTIE

Le Passé chrétien
VIE ET PENSEE

Albert DUFOURCQ
Professeur adjoint ;7T Université de Bordeaux.
Docteur es lettres.

Époque orientale
Histoiie compaiée des religions païennes et de la ieligion |uive

TROISIEME EDITION REFONDUE

PARIS
LIBRAIRIE BLOUD ET Cie
4, RUE MADAME, 4
,' V

1 q 08
Reproduction cl traduction int°rdit°s.
itarvard Universîty,
Qivinity School Libi3iy.
IN HONOREM
LEONIS PAPAE XIII
IESV CHRISTI VICARII
ECCLESIARVM VNITATIS PROP VGX ATORIS
AVCTOR
PIETATIS CAVSA
PRÉFACE

l'aler Nosler qui es in cirlis. .. Mauda-


lum novuni do vobis... 1'l oiiiir's uunin
siitt — Deus hoinu l'aclus est ut honiu
deus lici'et.

Que la fin de l'Histoire soit la réalisation d'une


conscience commune à l'humanité, — que le Christia
nisme soit la forme de cette conscience universelle,
c'est la double foi de celui qui écrit ces lignes. En les
adressant à ceux qui ont gardé la première et perdu
la seconde, il voudrait, raffermissant celle-là, favori
ser dans leur cœur l'éclosion de celle-ci. Les âmes
qu'il vise ne sont pas les âmes des croyants ; ce ne
sont pas les âmes des croyants « à rebours » ; ce sont
les âmes de ceux qui cherchent et qui, malgré les
obstacles qui les retiennent, se sentent mystérieuse
ment attirés par le Christianisme.
L'unification du monde semble aujourd'hui, depuis
une dizaine d'années surtout, accélérer sa marche et
VIII PRÉFACE

comme précipiter son cours. Les peuples divers qui


forment l'humanité ont vécu de longs siècles séparés
les uns des autres ; ils tendent de plus en plus à sor
tir de leur isolement, à développer la solidarité qui
les lie, à s'unir en une grande famille. Parmi eux,
c'est un fait, les peuples chrétiens tiennent le premier
rang et jouent le premier rôle. Ce sont les Chrétiens
qui ont colonisé la Russie et l'Amérique, refoulé l'Is
lam, conquis l'Inde, ouvert la Chine ; c'est la civili
sation chrétienne qui apporte aux autres les principes
organisateurs de la vie matérielle et morale : nos
locomotives sillonnent toute la planète et le Parlement
des religions réuni à Chicago a récité le Notre Père. Il
semble que tous les ruisseaux humains se dirigent,
pour être successivement recueillis par lui, vers le
grand fleuve qui, né en Palestine, élargi en Galilée
il y a dix-neuf cents ans, roule lentement ses eaux
salutaires à travers le monde'.

' Cournot a écrit quelque pari [Traité de l'Enchaînement des


idées fondamentales, livre V, chapitre iv, tome II, p. 420-421,
Paris 1801] : « de bonne foi, la religion que nos pères nous ont
transmise n'est pas une religion comme une autre (una emullis).
Elle remplit dans l'histoire du monde civilisé un rôle unique, sans
équivalent, sans analo9ue. » — Consulter encore Karl Andresen :
Ideen zu einerjesuzenlrisvhen Weltreli9ion. Leipzig, les écrits de
Rousset, Gunkel et leur école. Et se rappeler le rêve de Max
Mûller [notamment les Essais sur l'histoire des reli9ions, trad. fr.
llarris, 3e éd., 187'J, et les llibberl Lectures, 1878, 378],et le rêve
PRÉFACE IX

Qui veut entendre cette histoire doit étudier d'abord


le développement de ce principe d'unité dont il cons
tate l'existence. Rechercher ce qu'ont été, dans le
passé, la vie et la pensée des Chrétiens, c'est le seul
moyen de comprendre le présent, c'est-à-dire de tra
vailler utilement à l'œuvre de l'avenir. La claire vi
sion de ce que nos ancêtres ont fait nous évitera peut-
être des erreurs, des découragements et des espéran
ces également puérils ; elle nous persuadera que nous
ne pouvons pas créer sur table rase, parlant, qu'il est
maladroit de vouloir le faire ; elle nous convaincra
surtout que la vie est, essentiellement, une œuvre de
liberté et un effort de continuité. Avant de décrire
l'étape que l'humanité parcourt depuis la fin du siècle
avant-dernier — et dans les vieux pays où depuis
longtemps fermente le « grain de sénevé », et dans
les terres neuves, colonies naissantes ou à venir de
la Chrétienté d'hier, — il convient donc de résumer

de Leibniz [cf. à ce sujet la récente étude de Baruzi : Leibniz et


l'or9anisation reli9ieuse de la Terre. Paris, 1907]. — On sait que,
au jugement de certains autres penseurs, le Christ n'est pas le
principe et la fin de l'histoire humaine. « Le christianisme n'est
pas le centre de l'histoire, il en est un épisode ; il ne suffit pas
à ramener a l'unité la vie de l'homme sur la planète. Plusieurs
groupes indépendants, isolés, se sont formés, se sont développés
et ont vécu parallèlement, sans se connaître les uns les autres. »
[G. Séailles : Les affirmations de la conscience moderne, 2° éd.,
Paris, 1904, p. 31].
X PRÉFACE

l'histoire de celle-ci. C'est le préliminaire obligé, ce


sera l'introduction naturelle à notre enquête sur les
origines de la Chrétienté de demain.
Est-il besoin d'ajouter que notre plus cher désir est
de ne pas écrire un mot qui puisse choquer personne ?
Sans manquer à l'exactitude, nous tâcherons de ne
rien dire qui blesse, ni nos « frères séparés », les Pro
testants, les Orthodoxes et les Musulmans', ni nos
« frères aînés », les Juifs. De tout écart de plume qui
nous échapperait, nous demandons d'avance pardon.
' On considère l'Islamisme comme un Judéo-Christianisme
appauvri de théologie grecque.

1903.
LE PASSÉ CHRÉTIEN

INTRODUCTION

L'histoire de la Chrétienté d'hier qu'on présente au


public se distingue par deux traits de celles qu'il
connaît déjà : elle contient un chapitre intitulé la Révo
lution reli9ieuse ; elle supprime un chapitre intitulé
YÉ9lise et la Renaissance.

Le Christianisme et les autres religions méditerra


néennes offrent, dans leur liturgie et dans leur doc
trine, certaines ressemblances curieuses1.
Ici et là, les cérémonies ont une importance extrême :
l'accomplissement exact des rites sacrés procure le
salut au fidèle2. Le baptême rappelle les exorcismes
par l'eau en raison de la matière qu'il emploie et des
* Ce qui les oppose nettement aux religions de In Chine et de
l'Inde. On le verra plus tard.
2 F.Cumont: Les reli9ions orientales dans le pa9anisme romain
Paris, 1907. p. X1X-XX.
XII LE PASSE CHRETIEN

effets qu'il entraîne ; l'idée de la mort qu'il évoque


reparaît dans le taurobole, par où le fidèle de Mithra
s'incorpore à la milice du ciel 1. Les chrétiens
s'unissent à Jésus en mangeant sa chair et en buvant
son sang; et le poisson est le symbole de cette commu
nion intime. Pareillement, le myste d'Attis dévore la
chair d'un animal divin et boit le sang du taureau sacré
et pen se s'identifier avec le dieu lui-même -, tandis que les
prêtres d'Atargatis voient dans le poisson l'incarnation
de la déesse, qu'ils absorbent dans les repas mysti
ques3. Une discipline semblable enchaîne à la fois ceux
qui croient en Jésus et ceux qui s'initient aux mys
tères : les uns etlesautres connaissent, sinon l'arcane/,
du moins l'extase6, l'incubation6, les mortifications 7,

' Usener : Archiv fur Reli9ionswissenschaft, 1904, 281 ; Hep-


ding : Atlis, seine Mythen und sein Kult. Giessen, 1903, 196 ;
Cumont : op. laud., 84 et 266, note 19; Holztmann : Neuteslam.
Thcolo9ie, II, 178.
* Ilepdiffg, 186; Cumont, 83.
3 Cumont, 142.
* 1'. Batiffol : Etudes d'histoire et de théolo9ie positive. I2 (1902) ,
1-11.
5 Rotule : Psyche. 315 (2° éd.) ; Cumont ;Mon. My.sl. de Mithra,
I, 323 : de long:de Apuleio Isiacorum mysteriorum leste, 1900, 100.
0 rîeubner : De incubatione capila quattor. Lipsiae, 1900; Cav-
vadias ; Ta lepôv -zo-j 'AraX^ittoù èv 'EitiSa'jptji. Athènes, 1900.
256 ; CoHilz-Bechtel : Sammluny der 9riechischen Dialekl-Inschrif-
len, n. 3339-41 ; Delehaye : Les lé9endes ha9io9raphiques.
Bruxelles, 1905. L'incubation est un sommeil rituel, dans un
temple, durant lequel le fidèle doit obtenir un bienfait de Diei.
(guérison ou prédiction). Cf. Ilamillon : Incubation... S. Andrews,
1906.
7 Cumont, 51,112 ; Juvénal, VI, 522; Sénèque: 17/. Beat, XXVI, 84
INTRODUCTION XIII

la chastetél. Les uns et les autres, parce qu'ils accor


dent aux rites une importance capitale, reconnaissent
l'autorité d'un sacerdoce2; et, parce que leurs rites
sont obscurs et symboliques, les prêtres des uns et des
autres sont des érudits et des docteurs qui de la piété
font une gnose, et de la religion une science3; et,
parce que les rites qu'ils dispensent requièrent des
mortifications, ils deviennent pour leurs ouailles des
directeurs de conscience qui apaisent les remords et
rendent la quiétude *. Lorsque, aujourd'hui même, les
chrétiens demandent à Dieu le « rafraîchissement»
spirituel de leurs frères défunts (vefri9erium) , ils
répèlent la prière que les Egyptiens adressaient ;'i
Osiris pour que l'âme bienheureuse pût éternellement
se désaltérer aux sources fraîches des champs d'Ialou 5.

' Porphyre : de Abslinentia; Farnell : the evolution of reli9ion,


1905, 154 : Plutarque: deIside, 2 ; Apulée: Metam.Xl, 6.1sis même
se convertit, dans le roman deXénophon d'Kphèse (vers 280 p.Chr.
nat.) elle protège la chasteté de l'héroïne. [Cumont. 112-H3J.
- Cumont, 52, 64, 415. Les uns et les autres connaissent des
groupements d'ascètes : prophètes, galles, arehigalles, métra-
gyrtes, Thérapontes, Esséniens.
3 Cumont, 40-4l. Thot et Bel sont les révélateurs de la science.
[Strabon, XVII, 21, XVI. 1 : Pline, II. N. vi,26, S 121 ; cil, VII, 75'J;
1'orphvre : Epist. Aneb. H ; Iamblique: de myst. II. ll|: Mon.
Mysl. 'Mithra, I, 312.
* Cumont, 52.
'- Cumont. 124, 280. Aotr, toi ô "Oiipt; "ô ^j'I '/<>,> ôoiop. Koihel :
IGSf, 1488, 1705. 1782, 1812. Cf. Corpus 1ns. Semit., Il, 141 (stèle
araméenne de Carpentras). — L'expression de « très chers
frères ° avait cours parmi les fidèles de Jupiter Dolichenus [cil,
vi, 406 = 30758|. — Le motif iconographique de la Vierge portant
l'Enfant Jésus dérive du type de» deesses-mères, c'est-à-dire;