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Jean-Luc Lagarce dialogue

avec tout le théâtre


Fabienne Pascaud

Publié le 10/02/2018.

La jeune metteuse en scène Chloé Dabert


dirige avec précision cinq
comédiennes magnétiques dans
l’adaptation d’une pièce du dramaturge
français.

Que ce soit pour annoncer leur mort ou tenter une


dernière fois de trouver la paix, nombre de héros
reviennent chez leurs parents dans les tragédies en
chambre, les oratorios intimes de Jean-Luc Lagarce (1957-
1995). Le retour de l’enfant prodigue… Ce thème
évangélique hante l’écriture pleine de ressacs et de boucles
du dramaturge d’origine protestante, en quête de toujours
plus de vérité, de précision, de justesse comme de justice.
Sans doute rêve-t-il aussi à l’Ulysse d’Homère dans J’étais
dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne (1994),
son avant-dernière pièce, alors qu’il était déjà atteint du
sida.

Métaphysique et spiritualité
Car il y a de l’épique, étrangement, dans ces œuvres
apparemment figées, quasi arrêtées, où il ne se passe pas
grand-chose. S’y nouent juste, et dénouent, derrière les
mots répétitifs et entêtants, d’amples mouvements et
torsions d’âme. Métaphysique et spiritualité nourrissent
ces dialogues apparemment matériels et simples, presque
pauvres. Y plane l’influence symboliste et inquiète d’un
Maeterlinck. On pourrait encore évoquer Tchekhov, tant
les trois sœurs qui se réjouissent ici de la venue si
attendue du frère absent rappellent celles du maître
russe… Jean-Luc Lagarce dialogue avec tout le théâtre, la
Bible, les grands mythes. Les vingt-cinq pièces qu’il a
laissées sont peuplées d’ombres et de fantômes, de
souvenirs. De cendres. Voilà pourquoi elles peuvent
émouvoir si fort, et envoûter. Dans la mystérieuse
scénographie blanche et fragile, quasi irréelle signée
Pierre Nouvel, la jeune metteuse en scène Chloé Dabert
dirige avec une précision toute musicale cinq comédiennes
— sœurs, mère, grand-mère — de magnétique présence.

Elle leur fait tirer le texte jusqu’à l’essence, jusqu’à l’épure


; Suliane Brahim, parmi elles, est bouleversante. Peu à peu
ne demeure sur le plateau que leur attente. Merveille que
d’incarner ainsi l’attente immémoriale des femmes — ces
éternelles Pénélope — et sa désespérance, qui ronge,
abîme et tue. Chloé Dabert y parvient sans jamais
ennuyer. Car elle fait partager au plus haut une tension
obsédante de l’être, un élan passionné vers l’autre. Le
frère, le fils ou petit-fils. Est-il d’ailleurs jamais rentré ?
Est-ce un rituel que se jouent ici les cinq femmes pour
tromper leur chagrin. Assistons-nous à un théâtre
intérieur, qui leur permet juste de ne pas mourir ? De
magnifier leur tristesse ?

 J'étais dans ma maison et j'attendais que la pluie
vienne. Jean-Luc Lagarce. Durée : 1h30. Mise en scène
Chloé Dabert. Jusqu’au 4 mars, Théâtre du Vieux-
Colombier, Paris 6e. Tél. : 01 44 58 15 15.