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spécialisée dans la sous-traitance de logiciels et de


services informatiques. Selon un rapport publié par
Avec l’arrivée de la 3G, les Palestiniens se
la Banque mondiale en 2016, le manque à gagner
rêvent en nation high-tech pour Jawwal et la seconde compagnie palestinienne,
PAR CHLOÉ DEMOULIN
ARTICLE PUBLIÉ LE SAMEDI 10 FÉVRIER 2018 Wataniya, pourrait avoir atteint jusqu’à 500 millions
de dollars (plus de 400 millions d’euros) entre 2013 et
2015.
À cet égard, certains Palestiniens, comme le directeur
général de Jawwal, Abdul Majeed Melhem, jugent que
le timing tardif choisi par les autorités israéliennes
répond moins à des préoccupations sécuritaires que
Deux Palestiniennes travaillent dans l'incubateur commerciales. L’installation de la 3G en Cisjordanie
de startups à Rawabi, le 30 janvier 2017. © C. D. arrive en effet trois ans après celle de la 4G en Israël.
Après des années d’attente, Israël a enfin autorisé Ce qui permet à l’État hébreu de conserver un train
l’installation en Cisjordanie de la 3G, une technologie d’avance. Loin de faciliter les écoutes des services de
apparue en 2000. Grâce à cette petite révolution, renseignement israéliens comme la 2G, la 3G reste
les Palestiniens espèrent faciliter leur quotidien, mais cependant proscrite dans la bande de Gaza.
aussi muscler leur économie dans les secteurs de la
téléphonie et de la high-tech.
Rawabi (Cisjordanie), envoyée spéciale.– Ils étaient
les derniers au monde, avec les Cubains et les
Érythréens, à ne pas pouvoir profiter d’une avancée
technologique qui date pourtant du début des années
2000. Depuis le 23 janvier, les Palestiniens peuvent Deux Palestiniennes travaillent dans l’incubateur
enfin se connecter à la 3G en Cisjordanie. Une petite de start-up à Rawabi, le 30 janvier 2017. © C. D.

révolution après des années de négociations avec Au-delà des retombées économiques pour le secteur
les autorités israéliennes, qui leur en avaient refusé de la téléphonie, l’arrivée de la 3G devrait faciliter la
l’installation, officiellement pour des « raisons de vie des Palestiniens au quotidien. « Est-ce que vous
sécurité ». « C’est une étape stratégique qu’il aura pouvez imaginer vivre sans 3G, sans pouvoir consulter
fallu attendre pendant plus de dix ans. Nous espérons vos mails ou l’état du trafic quand vous êtes en
que cela aura un effet positif sur les infrastructures déplacement ? Pour nous, cela va changer beaucoup
de communication et l’économie », a commenté de choses », confirme Iyad al-Refaie, journaliste
Ammar Aker, le PDG du groupe Paltel, qui exploite palestinien et directeur éditorial du média en ligne
Jawwal, l’une des deux compagnies de téléphonie Al-Quds News Network. Alors que leurs perspectives
palestinienne. d’avenir ont été assombries par la reconnaissance
Jusqu’ici, beaucoup de Palestiniens achetaient des américaine de Jérusalem comme capitale d’Israël,
cartes SIM israéliennes pour pouvoir utiliser leur les Palestiniens pourront également s’emparer de ce
smartphone. « Depuis des années, nous avons nouvel outil pour lutter contre l’occupation. « Avant,
fait face à une compétition illégale de la part quand il y avait des manifestations ou des clashs
des compagnies israéliennes, avec l’installation avec l’armée, nous devions attendre d’être rentrés
d’antennes dans les colonies. Or ces compagnies n’ont chez nous ou courir vers la connexion internet la plus
jamais payé aucune taxe à l'Autorité palestinienne », proche pour pouvoir partager nos photos et nos vidéos
dénonce Murad Tahboub, directeur général d’ASAL
Technologies, une grande entreprise palestinienne

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sur les réseaux sociaux. Maintenant, nous pourrons permettre aux développeurs palestiniens de s’aguerrir
publier nos informations rapidement depuis l’endroit à l’utilisation des systèmes Android et iOS et d’être
où nous nous trouvons », explique le journaliste. prêts pour le jour J.
Les prix proposés par les compagnies palestiniennes
pourraient toutefois ralentir la démocratisation de
la 3G. « Pour l’instant, les abonnements sont
extrêmement élevés, jusqu’à deux ou trois fois
plus cher que ceux proposés par les compagnies
israéliennes », nuance Iyad al-Refaie. Ce qui pourrait
dissuader certains Palestiniens de franchir le pas. Inge#nieur palestinien, Mohammed Asmar est
fier de pouvoir travailler pour Microsoft. © C. D.
Autre bémol, le journaliste s’inquiète de la censure Selon Shadi Atshan, l’arrivée de la 3G devrait
menée par les réseaux sociaux sur les contenus également booster les activités des start-up qui ont
postés par les Palestiniens. « Facebook en particulier développé des applications spécialisées dans les
travaille avec le gouvernement israélien. En 2017, le solutions de parking, de covoiturage, de supermarché
réseau social a supprimé plus de deux cents pages ou en ligne ou encore de livraison de nourriture à
comptes palestiniens qui partageaient des contenus à domicile. « Grâce à la 3G, les start-up vont pouvoir
propos de l'occupation israélienne », déplore-t-il. fournir des données plus précises et updatées en
Ces dernières années, le gouvernement israélien s’est temps réel aux utilisateurs. Ces derniers seront
lancé dans un combat contre les contenus « incitant donc plus nombreux à se connecter et vont pouvoir
au terrorisme » sur Internet. Une noble cause. contribuer à perfectionner l’offre », explique-t-il. Le
Mais certains lui reprochent d’avoir tordu le bras bénéfice devrait être immédiat pour les applications
à Facebook, notamment avec un projet de loi fonctionnant avec des données de localisation, comme
controversé, pour que la compagnie américaine mène par exemple Qalandiya, qui permet aux Palestiniens de
une censure beaucoup plus extensive que nécessaire. consulter l’état du trafic aux check points et d’alerter
sur les blocages ou les incidents éventuels.
Pour y remédier, Iyad al-Refaie a fondé avec plusieurs
autres journalistes palestiniens un groupe nommé Même enthousiasme du côté de la ville nouvelle de
Sada Social, qui demande régulièrement aux réseaux Rawabi, située à 10 kilomètres de Ramallah, où le
sociaux de réexaminer leurs décisions. « Parfois, premier pôle technologique de Cisjordanie a été ouvert
Facebook a rétabli certains contenus bloqués », l’été dernier. « Nous avons besoin que les investisseurs
concède-t-il. Mais selon lui, la bataille est loin d’être étrangers nous voient comme des partenaires égaux et
gagnée. « Facebook est une compagnie américaine et, fiables, qui savent délivrer dans les temps. L’arrivée
ces jours-ci, les liens sont très étroits entre les États- de la 3G constitue donc un tremplin, elle va nous
Unis et Israël. » permettre de prouver notre valeur au monde », estime
Sari Taha, responsable du pôle technologique.
L’arrivée de la 3G en Cisjordanie suscite aussi un
immense espoir dans le secteur encore balbutiant de L’infrastructure a été installée dans un immeuble
la high-tech palestinienne. « Cela va encourager les de huit étages au cœur du centre commercial de la
Palestiniens à imaginer de nouvelles applications », se ville. Au sous-sol, Sari Taha nous fait visiter la pièce
réjouit Shadi Atshan, directeur de Leaders, le premier maîtresse du projet : un data center flambant neuf,
incubateur de start-up de Cisjordanie, né en 2004 à équipé d’une importante capacité de stockage. « Nos
Ramallah. Pour ne pas perdre une minute, Leaders serveurs peuvent déjà prendre en charge les données
avait déjà mis en place, en 2017, une formation pour de 100 entreprises, mais nous prévoyons à terme de

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pouvoir en accueillir plus de 500. Notre but n’est pas spécialisée dans le haut débit. « Il n’y a pas de
seulement de conquérir le marché local mais de servir secret, une de nos cibles est Israël », admet l’homme
de plate-forme pour tout le Moyen-Orient. » d’affaires palestinien. Ce dernier sait pertinemment
Pour donner l’exemple, le milliardaire palestinien que la startup nation israélienne, dépassée par son
et fondateur de Rawabi, Bashar Masri, a décidé succès, est en manque d’ingénieurs. « Au lieu d’aller
d’installer une partie des activités d’ASAL les chercher en Europe de l’Est ou en Inde, les
Israéliens pourraient les embaucher en Cisjordanie. »
Technologies, dont il est actionnaire, aux 3e et 4e
étages de l’immeuble. « Nous pensons qu’il faut Habitué à viser grand, Bashar Masri souhaiterait
créer un écosystème concentré, avec un mélange également convaincre de plus gros poissons : « Mon
d’entreprises locales et internationales. Nous devons rêve deviendrait réalité si des compagnies comme
nous tourner vers l’extérieur pour être viable, car le Google ou Apple venaient installer ici un centre de
marché palestinien est trop petit, souligne-t-il. Nous recherche et développement ou un service clientèle
n’inventons rien, nous nous inspirons de ce qui a fait qui emploierait des centaines de personnes. » D’ici
le succès des autres pôles technologiques à travers le à 2019, le milliardaire espère créer à Rawabi jusqu’à
monde. » 3 000 emplois dans le secteur de la high-tech.
Un incubateur de start-up a également été créé au 5e L’ambition est loin d’être folle. Par leur proximité
étage de l’immeuble. Mobilier design, connexions à avec l’écosystème israélien et leur connaissance du
la fibre optique, salles de réunion ou encore espace monde arabe, les ingénieurs palestiniens disposent
détente : tout à été conçu pour ressembler aux d’un potentiel unique pour conquérir de nouveaux
espaces de travail proposés par les poids lourds de marchés. Reste à abattre la perception selon laquelle
l’Internet. « Fournir aux start-up palestiniennes et la Cisjordanie serait un terrain de guerre où il ne fait
aux entrepreneurs un endroit comme celui-ci où ils pas bon investir. « Politiquement, le moment n’est pas
peuvent échanger et faire progresser leurs idées va facile. Mais il serait faux de penser que les balles
les aider plus rapidement à séduire le marché local et volent dans tous les sens », tempère Bashar Masri.
international », assure Sari Taha. À cela doit s’ajouter En attendant, ASAL Technologies a déjà réalisé
prochainement l’ouverture d’un centre de formation l’exploit de séduire le géant Microsoft. Ingénieur
spécialisé dans la high-tech. pour l’entreprise palestinienne, Mohammed Asmar,
Diplômé en génie mécanique de l’université de 30 ans, se dit très fier de pouvoir contribuer à Rawabi
Birzeit, Sari Taha rappelle que le taux de chômage au projet Cortana, du nom de l’assistant personnel
frise les 30 % en Cisjordanie. « Mais ce n’est intelligent développé par la firme américaine. « Avec
certainement pas dû à notre manque d’éducation, de gros clients comme celui-là, nous pouvons nous
objecte-t-il. Nous avons une jeune génération perfectionner et acquérir de l’expérience. Un jour,
diplômée et prête à travailler dur. »« Nous n’avons nous serons peut-être la Silicon Valley de la
pas de ressources naturelles, alors miser sur notre Palestine », lance-t-il. Pour lui, comme pour ses
jeunesse est notre meilleure option », acquiesce Murad collègues ingénieurs, l’arrivée de la 3G en Cisjordanie
Tahboub, le directeur d’ASAL Technologies. constitue donc un encouragement supplémentaire
mais aussi un sujet de plaisanterie : « Nous allons
Preuve que les efforts de Bashar Masri ne sont pas enfin pouvoir utiliser les applications que nous avons
vains, ASAL Technologies sous-traite déjà à Rawabi contribué à développer. »
des activités pour la compagnie israélienne Mellanox,

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