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LES CLASSIFICATIONS EN ACTIONS: DE LA SOCIOLOGIE

DURKHEIMIENNE DES CLASSIFICATIONS AUX HIÉRARCHIES DES VINS


DE BORDEAUX

Pierre-Marie CHAUVIN

RÉSUMÉ: Cet article entend discuter l’approche durkheimienne des classifications.


L’auteur revient sur le texte de Durkheim et Mauss de 1903 qui, au premier regard,
cherche à affranchir la sociologie de la connaissance du champ de la pratique. Puis il
développe l’intuition durkheimienne également présente chez Mary Douglas selon
laquelle les classifications doivent être considérées comme des activités de
hiérarchisations. Cette direction de recherche est enfin approfondie par l’examen de
deux cas empiriques tirés d’une étude des classifications vitivinicoles bordelaises:
l’actualisation du classement des vins du Médoc réalisée durant les années 1960-1970,
et la catégorie des « vins de garage » apparue à Bordeaux dans les années 1990.
L’auteur montre ainsi que les classifications officielles et les catégorisations ordinaires,
quand elles sont rapportées aux activités économiques qui les mettent en jeu, peuvent
s’analyser comme des luttes de hiérarchisations et des tentatives de restriction de la
concurrence entre producteurs.

Les sociologies de la connaissance revendiquant un héritage durkheimien ont souvent


négligé ce que l’on pourrait appeler la « pragmatique des classifications » pour se
focaliser sur un niveau jugé plus fondamental : l’unité des opérations de pensée. La
postérité du texte « De quelques formes primitives de classification. Contribution à
l’étude des représentations collectives » y est probablement pour beaucoup, Durkheim
et Mauss (1903) y cherchant à dépasser la question des classifications liées à la pratique
pour s’orienter vers une sociologie des activités cognitives les plus fondamentales. Si de
nombreux commentateurs (Zalio, 2001) ont vu dans cet article un événement
programmatique pour la sociologie de la connaissance, peu de chercheurs se sont
interrogés sur la façon dont Durkheim et Mauss pouvaient aider à analyser les
classifications non seulement comme le fruit d’activités cognitives, mais aussi comme
le résultat d’activités pratiques impliquant des jeux d’acteurs aux identités plurielles et
aux intérêts parfois contradictoires.

Or, comme nous allons essayer de le montrer, le texte de 1903 peut ouvrir la voie à une
sociologie des classifications comme activités de polarisation et de hiérarchisation
sociales. Sans développer la dimension pragmatique des activités de classifications,
sans évoquer les logiques d’actions concrètes et situées qui les font naître et qu’elles
contribuent à produire, Durkheim et Mauss proposent une intuition particulièrement
suggestive pour les sociologues étudiant les classifications et les catégorisations sur des
marchés de biens et services.

Des travaux aujourd’hui bien connus de sociologie économique ont proposé d’étudier
les marchés comme des mondes sociaux au sein desquels les acteurs s’observent
réciproquement (White, 1981). Nous ajoutons que les rapports de concurrence peuvent
reposer sur des activités de catégorisations informelles (valorisantes ou stigmatisantes),
ainsi que sur des activités de classifications plus formelles, éventuellement soutenues
par le droit, qui créent, plus ou moins explicitement, des hiérarchies entre les produits et
entre les acteurs économiques1. Les rapports de concurrence économique impliquent
des hiérarchies plus ou moins mouvantes, plus ou moins cristallisées, allant des
réputations informelles aux dispositifs normatifs produits par des acteurs publics et
privés. Le marché du vin est à cet égard un cas exemplaire, étant donnée la multiplicité
des classifications officielles et des catégorisations informelles qui contribuent à
configurer les relations entre professionnels et qui orientent leurs stratégies
économiques.

Nous reviendrons dans un premier temps sur l’approche durkheimienne des


classifications en cherchant à comprendre pourquoi la question des classifications en
actions a été oubliée suite à l’article de 1903. Nous verrons ensuite que l’étude des
classifications vitivinicoles proposée par Mary Douglas (1999) renouvelle l’oubli
durkheimien des classifications en actions tout en reformulant une intuition présente
dans l’article de Mauss et Durkheim sur les classifications comme activités de
hiérarchisation. Puis nous pourrons proposer une esquisse d’étude des classifications en
actions en confrontant l’intuition théorique selon laquelle toute classification implique
une hiérarchisation avec l’objet empirique des classements vitivinicoles bordelais.

L’approche durkheimienne des classifications : l’action oubliée ?

Dans l’article de 1903, Durkheim et Mauss entendent assumer un parti pris analytique
qui sera approfondi dans le cours de Durkheim sur le pragmatisme (1913-1914) : ce qui
se passe du point de vue de la connaissance doit être analysé dans le pur registre du
connaître, sans référence à l’agir. Cette restriction repose sur le fait que Durkheim et
Mauss cherchent à exhiber la nature commune des classifications « primitives » et
« scientifiques » : elles sont des « systèmes de notions hiérarchisées » ayant un « but
spéculatif »2. Cela signifie que ces systèmes classificatoires « ont pour objet, non de
faciliter l’action, mais de faire comprendre, de rendre intelligibles les relations qui
existent entre les êtres », et sont donc « destinées à relier les idées entre elles, à unifier
la connaissance »3. La fonction sociale des classifications ne relèverait donc pas du
champ de la pratique (en facilitant l’action) mais plutôt d’un ordre cognitif (en
permettant de connecter les idées entre elles).

Dans son cours de 1913-19144, Durkheim évoque pourtant le « sens de la vie et de


l’action »5 partagé par le pragmatisme et la sociologie, écrivant plus loin que « la
pensée, intimement liée à l’action, crée en un sens la réalité elle-même », tout en
affirmant par ailleurs que « les exigences de la connaissance sont fondamentalement
différentes de celles de l’action ». L’auteur des Formes élémentaires montre là son
embarras. En un sens, il pointe ce qu’il pourrait y avoir de commun entre la sociologie
et le pragmatisme, en faisant de l’action et de la vie le carrefour heuristique où se
rencontreraient les deux approches. Mais sa démarche théorique consiste à étudier les
classifications en tant qu’elles peuvent être désindexées de l’action des hommes, pour se
focaliser sur le niveau plus fondamental de l’unité des opérations de pensée que ces
activités de classification actualisent.

La présentation durkheimienne du pragmatisme permet de distinguer deux façons


radicalement différentes d’aborder les opérations de classifications et de catégorisations
sociales :
– D’un côté, on a une sociologie durkheimienne cherchant à se placer au même niveau
de généralité que la philosophie néo-kantienne de la connaissance pour contester son
anhistorisme, en montrant le caractère contraignant car social des catégories de
l’entendement. L’action est exclue du champ d’étude des classifications, le principal
enjeu étant de restituer la logique des activités classificatoires en tant qu’unificatrices de
la pensée.

– De l’autre, on a une démarche pragmatiste6 soucieuse de dégager les finesses de


l’action, prenant le parti de considérer toute forme de pensée comme le fruit d’une
expérience située, à la fois guide et produit du cours de l’action lui-même (Lapoujade,
1997). Les classifications d’objets, de choses ou d’hommes, au même titre que les
autres catégories élaborées par l’esprit humain ne sont pas séparables des processus au
cours desquels les acteurs sociaux les produisent. La philosophie et la sociologie
pragmatiques appréhendent les catégories de pensée comme des aiguilleurs de
l’expérience plutôt que comme des unificateurs de la connaissance.
S’il est possible de repérer une triple opposition à la philosophie (empiriste, néo-
kantienne et pragmatique) dans la manière durkheimienne d’étudier les catégories, une
ambition philosophique demeure clairement dans la démarche de Mauss et Durkheim.
Cette ambition philosophique est liée à une spécification des catégories « intéressantes »
à analyser. En donnant une définition restrictive des catégories et des classifications à
étudier, Durkheim et Mauss participent à une hiérarchisation des objets d’étude
légitimes7.

Les opérations concrètes de classification ne sont pour eux qu’une entrée vers les
catégories de pensée comme opérateurs de savoir (que ce savoir soit « primitif » ou
« scientifique »). En effet, observer comment des individus et des groupes rangent des
choses, des hommes et des êtres dans des classes distinctes permettrait d’accéder au
niveau des catégories les plus décisives de l’esprit humain. En donnant à voir le
fondement social des classifications ordinaires, il serait possible de saisir la logique
sociale des catégories d’espace et de temps, ou encore celle d’opérations logiques
comme les liens de causalité. C’est pourquoi nous pouvons parler d’une ambition
philosophique et épistémologique du Durkheim (et du Mauss) sociologue(s) de la
connaissance 8. Le rejet du regard pragmatiste est un indicateur de la focale
durkheimienne, qui est l’unité des opérations de pensée. La pensée est unifiée car les
catégories sont connexes et forment un système de relations. Durkheim remarque qu’il
existe des genres de choses connexes, reliés, mais cette remarque n’a pour lui d’intérêt
que parce que les concepts qui les expriment sont également connexes et s’intègrent
dans un système de relations. Les concepts sont des objets intéressants et même
fondamentaux pour la sociologie et la philosophie de la connaissance car ils contiennent
une multitude de cas particuliers et se présentent comme des raccourcis de pensée.

La spécification des catégories à analyser aboutit à une distinction entre les opérations
fondamentales de l’esprit (notamment l’activité conceptuelle) et ce que Durkheim et
Mauss (1903) nomment les « classifications technologiques »:

Il est probable que, de tout temps, l’homme a plus ou moins


nettement classé les choses dont il se nourrit suivant les
procédés qu’il employait pour s’en saisir : par exemple en
animaux qui vivent dans l’eau, ou dans les airs, ou sur la terre.
Mais d’abord, les groupes ainsi constitués ne sont pas reliés les
uns aux autres et systématisés. Ce sont des divisions, des
distinctions de notions, non des tableaux de classifications. De
plus, il est évident que ces distinctions sont étroitement
engagées dans la pratique dont elles ne font qu’exprimer
certains aspects. C’est pour cette raison que nous n’en avons pas
parlé dans ce travail où nous cherchons surtout à éclairer un peu
les origines du procédé logique qui est à la base des
classifications scientifiques.9

La distinction entre classifications « scientifiques » et « technologiques », et le fossé


qu’elle institue entre sociologie de la connaissance et sociologie de l’action, ont été
soulignés et déplorés par un sociologue intéressé par les questions des catégorisations,
Alain Desrosières, qui voit dans l’approche durkheimienne un « clivage malencontreux
entre société et science d’une part, et technique de l’autre, [ce qui] limite leur analyse et
interdit d’embrasser dans un même regard l’ensemble des opérations permettant
d’ordonner et de faire tenir les gens et les choses pour la pensée et l’action, qu’il paraît
difficile de distinguer » 10. L’interprétation de Desrosières est résolument critique,
soulignant a contrario l’intérêt qu’il peut y avoir à se pencher sur les
catégories produites par les pouvoirs publics, notamment en matière de statistique
socio-économique :

Durkheim et Mauss ratent la possibilité d’appliquer leur théorie


aux catégories informant l’action. Par exemple, parmi celles-ci,
les taxinomies sous-tendant le travail administratif, notamment
dans des productions de type statistique, sont précisément des
outils de classement et de codage, liés à l’action et à la décision,
et ne peuvent être séparées du réseau social dans lequel elles
sont insérées.11

La séparation entre les classements symboliques et l’action ne se retrouve pas dans toute
l’œuvre de Durkheim. Les formes élémentaires de la vie religieuse témoignent
notamment de l’intérêt que Durkheim portait aux croyances « embarquées » dans
l’action12. Les croyances y étaient analysées comme l’actualisation de la nature sacrée
des groupes sociaux et de ce que l’on pourrait appeler de façon anachronique la
rationalité « procédurale » des acteurs. Ce lien entre sociologie de la connaissance (à
travers les croyances) et sociologie de l’action conduira des sociologues contemporains
(Cuin, 2005) à conceptualiser une « rationalité pragmatique que l’on pourrait tout aussi
bien, en hommage à l’auteur de l’éducation Morale et des Formes élémentaires,
baptiser “durkheimienne” »13.

Nous en resterons dans cet article à l’évocation du texte de 1903 dans lequel Durkheim
et Mauss s’éloignent de la pragmatique des classifications en dénigrant les
« classifications technologiques », mais proposent par ailleurs de mettre en relation les
classifications et les hiérarchies sociales, ce qui a des incidences notables lorsque l’on
étudie les rapports entre classifications et actions économiques. Revenons brièvement
sur cette intuition avant de lier plus précisément classifications et actions économiques à
partir du cas des vins de Bordeaux.

Une intuition négligée ? Les classifications comme activités de hiérarchisation, de


polarisation et d’exclusion

Parmi les sociologues et les anthropologues s’inspirant du programme durkheimien de


sociologie de la connaissance, Mary Douglas (1999) est l’une des seules à avoir proposé
des analyses de classifications concrètes et observables. Son ouvrage Comment pensent
les institutions contient notamment un chapitre consacré aux classifications
vitivinicoles.

Mary Douglas participe clairement à la légitimation de l’objet « classifications », qui est


placé au cœur de son orientation de recherche institutionnaliste. Comme cela avait été
annoncé par Mauss et Durkheim, il y a un grand intérêt à appréhender les classements
sociaux comme des objets d’étude par eux-mêmes, et non plus seulement comme des
grilles, des outils par l’intermédiaire desquels le monde est discuté. À la question:
comment regroupe-t-on en classes ? Mary Douglas répond d’abord par la négative: ce
n’est ni à partir des qualités inhérentes aux choses, ni d’après un jugement a priori de
l’esprit humain que les classes sont constituées. La façon dont elle définit de
manière positive l’activité de classification est plus suggestive:

La constitution d’une classe est une activité de polarisation et


d’exclusion. Elle implique de tracer des frontières, ce qui est très
différent du fait de mesurer. Passer de la reconnaissance de
degrés différentiels à la création d’une classe d’équivalence est
un saut important.14

Nous retrouvons là l’interprétation durkheimienne des classifications comme activités


de hiérarchisation, telle qu’elle pouvait apparaître dans l’article de 1903:

Classer, ce n’est pas seulement constituer des groupes – c’est


disposer ces groupes suivant des relations très spéciales. Nous
nous les représentons comme coordonnés ou subordonnés les
uns aux autres […]. Il en est qui dominent, d’autres qui sont
indépendants les uns des autres. Toute classification implique
un ordre hiérarchique dont ni le monde sensible ni notre
conscience ne nous offrent le modèle.15

Cet extrait est décisif car il permet de voir dans l’approche durkheimienne des
classifications autre chose qu’une sociologie des catégories fondamentales de l’esprit
désindexées de la pratique et a fortiori de l’action. L’usage de formes verbales n’est pas
anodin (« classer », « constituer », « disposer »), il indique un premier degré d’attention
aux classifications en tant qu’activité. Mais surtout, ce qui apparaît dans ce passage,
c’est la problématique de la hiérarchie entre classes ou catégories constituées. Classer,
c’est mettre en équivalence des entités, mais c’est aussi hiérarchiser les différentes
classes d’équivalence entre elles. Durkheim et Mauss remarquent que les groupes de
choses ou d’êtres classés entretiennent des relations très spéciales, et que ce caractère
très spécial repose sur la nature hiérarchique des classifications établies. Cela devrait
inciter à étudier les implications de ces relations hiérarchiques sur les logiques
d’acteurs, et à proposer par suite une sociologie des classifications en actions,
permettant de mettre au jour les vies sociales des classifications incarnées par des
acteurs individuels et collectifs.

Malgré un objet particulièrement propice à ce type d’interprétation, Mary Douglas


(1999) ne développe pas cette intuition dans son analyse des classements vitivinicoles.
A partir d’une méthode comparative appliquée à six producteurs de la Napa Valley
(Californie) et à six producteurs de vins de Bordeaux, elle met en lumière les
différences entre deux méthodes de classification des vins:

– d’une part, la californienne, fondée sur les cépages ;

– d’autre part, la française, laissant une place prédominante au facteur géographique


(qui inclut le cépage, mais ne s’en sert pas comme critère définitif).

Son approche comparative des classifications n’approfondit pas la dimension historique


et dynamique revendiquée dans le titre du chapitre : « Comment les nomenclatures
changent. Des vins et des tissus. » La filiation explicite à l’article de 1903 se traduit par
un « oubli » du lien entre classifications, actions économiques vitivinicoles et
changements institutionnels. Son approche est essentiellement descriptive, n’aspirant à
expliquer ni la genèse, ni les changements des classifications, faisant simplement
l’hypothèse d’une imposition progressive de la classification américaine au détriment de
la classification française. Cette hypothèse mériterait d’être mise à l’épreuve, en
réalisant une étude empirique plus approfondie cherchant à évaluer le « poids » respectif
des acteurs porteurs de chaque type de classification dans les mondes de production
vitivinicoles contemporains.

Dans la suite de cet article nous ne chercherons pas à tester cette hypothèse,
abondamment discutée dans une littérature malheureusement peu empirique, et nous
nous focaliserons plutôt sur certains classements du vignoble bordelais. Le choix des
vins de Bordeaux comme terrain d’enquête a un intérêt heuristique majeur: c’est sur ce
territoire que les classements sont les plus nombreux mais aussi les plus complexes. Les
classements que nous allons évoquer sont non seulement indexés sur des zones
géographiques, mais ont surtout la particularité d’être explicitement hiérarchiques. Cet
objet empirique va donc nous permettre de développer l’intuition durkheimienne en
montrant comment la question de la hiérarchisation implique celle des classifications en
actions. Les critères fondant ces classements sont variables (variables à la fois entre les
différents classements et pour un même classement au cours du temps) : le classement
des vins du Médoc constitué en vue d’une présentation des vins de Bordeaux lors de
l’exposition universelle de 185516 (classement dit « de 1855 ») hiérarchise les vins à
partir du critère du prix, tandis que celui de Saint-Émilion, officialisé (par décret) en
1955, le fait selon une approche multicritère (prix, mais aussi notoriété, cadastre,
capacités d’accueil…).

Notre interprétation des relations très spéciales entre groupes hiérarchisés repose sur la
nature des stratégies individuelles et collectives impliquées par le caractère révisable ou
non des classements hiérarchiques, le fait même de réviser un classement constituant un
enjeu décisif de lutte entre acteurs économiques. Comme cela nous est apparu sur le
terrain bordelais, ces stratégies prennent le plus souvent la forme de stratégies de
« conservation » et de « subversion » des hiérarchies établies, pour reprendre la
terminologie développée par Bourdieu et Delsaut (1975) dans leur article sur le champ
de la haute couture.

Les classifications, la concurrence et la hiérarchie : le cas des vins de Bordeaux

De manière générale, les acteurs sociaux qui classent et reclassent des « genres » de
choses ne le font pas sans un cadre classificatoire préalable, formé de classifications
plus ou moins anciennes et plus ou moins légitimes. Sur les marchés de biens et
services, les activités concurrentielles se déploient à partir d’un cadre normatif en partie
constitué de classifications reconnues par les pouvoirs publics. Mais plus qu’un
« cadre » ou même qu’un « contexte » pour les actions économiques, les classifications
sont souvent parties prenantes des activités concurrentielles, en ce sens qu’elles sont
visées et mobilisées par les acteurs pour valoriser leur produit, défendre leur identité,
asseoir leur réputation. Les acteurs individuels ou collectifs cherchent à imposer leurs
propres hiérarchies ainsi que leurs propres critères de hiérarchies sur ce que l’on
pourrait appeler « le marché des classifications ». Ce travail symbolique est lié à des
stratégies économiques orientées vers la construction sociale de la valeur du produit.

C’est pourquoi il convient de prendre au sérieux les hiérarchisations


sociales constitutives des activités de production et des relations marchandes dans le
monde vitivinicole bordelais. Les hiérarchies vitivinicoles ne relèvent pas de la pure
subjectivité des préférences individuelles, elles ne se limitent pas à des critères
qualitatifs dichotomiques (bon/mauvais), mais engagent des ordres qualitatifs variables
portés par des acteurs économiques situés géographiquement, socialement et
professionnellement, et en partie cristallisés dans des classifications ayant une valeur
juridique.

À la manière de ce qu’a entrepris Max Weber sur les religions, il nous semble
nécessaire d’identifier les « couches porteuses » (Weber, 1996) des classifications, de
leurs critères de définition, et des stratégies économiques qui leur sont plus ou moins
liées17. Dans cette perspective, il est intéressant d’approfondir l’étude d’un moment de
changement institutionnel au cours duquel un classement (1855), légitime au regard de
sa « longévité », est soumis à des critiques et à des luttes autour de sa révision. Il s’agit
bien là d’une façon de mobiliser l’intuition durkheimienne des classifications comme
activités de hiérarchisations, en la confrontant à un terrain il est vrai peu emprunté par
Durkheim : le conflit, la concurrence et le changement institutionnel.

Si le classement de 1855 n’est pas révisable, contrairement au classement de Saint-


Émilion révisable tous les dix ans, il a été actualisé en 1973 à la suite de nombreux
débats au sein de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Bordeaux (CCIB). Cette
actualisation s’est limitée à la promotion d’un Deuxième Cru Classé au rang de Premier
Cru18, sans qu’une modification plus générale du classement ne soit entreprise.
Pourtant, l’accession du Château Mouton Rothschild au statut de Premier Grand Cru
Classé ne doit pas être considérée comme l’entérinement naturel et rapide de la pole
position hiérarchique d’un Cru singulier. Cet épisode s’inscrit au contraire dans une
dynamique temporelle relativement longue (des années 1950 aux années 1970) et
engage des acteurs multiples aux intérêts souvent divergents. Ce processus montre
également qu’au sein de la partie dominante de la région supposée dominante des
mondes de production vitivinicoles français, des changements positionnels et statutaires
sont possibles, à la condition que les aspirants statutaires parviennent à faire reconnaître
leur appartenance à ce qui était jusqu’alors leur classe de référence. Tout un travail de
légitimation, prenant des formes diverses de pression et de lobbying, a ainsi été
nécessaire pour que la volonté d’ascension du Baron Philippe de Rothschild aboutisse.
Tout un travail de négociation et de clôture du processus de classification a été entrepris
par certains acteurs pour empêcher tout autre reclassement (ou déclassement). Quels
furent les acteurs porteurs de la révision limitée du classement ? Une révision plus
importante était-elle soutenue par d’autres acteurs ? En somme, quelle lutte de
classements a abouti à la mise en œuvre cette révision hiérarchique partielle ?

Le principal élément déclencheur de la dynamique fut une initiative individuelle, celle


de Philippe de Rothschild, propriétaire du Château Mouton-Rothschild qui luttait depuis
le début des années 1950 pour faire reconnaître l’équivalence hiérarchique entre son Cru
et les Premiers Crus Classés de 1855. Le Baron Philippe ayant saisi la Chambre de
Commerce et d’Industrie de Bordeaux pour susciter une mise à jour du classement, c’est
à cet échelon interprofessionnel que se situèrent les débats. Cela entrait en parfaite
continuité avec l’élaboration du classement de 1855 lui-même, également organisé par
la Chambre, qui avait demandé aux courtiers d’établir une hiérarchie marchande
(classement à partir du critère du prix) présentable à Paris lors de l’Exposition
Universelle de 1855.

Les premières réunions à la CCI de Bordeaux furent initiées à la suite d’un arrêté
ministériel daté du 27 janvier 1970, signé du Ministre de l’Agriculture et approuvant le
règlement relatif au concours pour « l’établissement d’une hiérarchie de mérite au
niveau des grands Premiers Crus hors classe de Bordeaux ». Tout l’enjeu entre les
acteurs de la négociation (représentants de la Chambre de Commerce, d’organisations
agricoles, de syndicats viticoles, de courtiers en vins…) sera de définir le degré
d’ouverture du concours : Qui autorise-t-on à concourir pour cette première classe qui
pour l’instant ne comprend que quatre Crus (Châteaux Margaux, Lafite-Rothschild,
Latour, Haut-Brion) ? La participation du Château Mouton-Rothschild fit rapidement
consensus, tous les protagonistes s’accordant assez rapidement sur la nécessaire
promotion de ce Cru19. Les questions que se posèrent les organisateurs du concours
étant plutôt : est-il possible d’ouvrir une compétition pour la mise à jour des autres
« classes » (de la 2e à la 5e) ? Et finalement qui promeut-on effectivement ?

Sans présenter un examen détaillé des réunions, nous pouvons noter les principaux
résultats du processus de révision :

– Le jeu d’acteurs fut marqué par des tentatives de ralentissement ou d’accélération de


la négociation, appelant souvent à la médiation des pouvoirs publics en la personne de
l’Inspecteur Général de l’Agriculture. La gestion de la temporalité de la négociation fut
bel et bien un enjeu décisif pour les différents acteurs, souvent placés par les
coordinateurs des réunions (les représentants de la Chambre de Commerce et
d’Industrie) devant la menace d’une intervention étatique brutale et arbitraire.

– Au cours des négociations au sein de la CCIB, les acteurs réfractaires au changement


ou partisans d’une révision partielle furent les syndicats de Crus valorisés par les
hiérarchies existantes, notamment le syndicat des Crus Classés du Médoc 20. Les
acteurs favorables à une révision globale du classement furent le plus souvent les
représentants d’organisations agricoles et de syndicats viticoles défendant les intérêts de
la « masse » des « petits » viticulteurs. On voit donc ici apparaître les principales
« couches porteuses » des stratégies de « conservation » et de « subversion » évoquées
précédemment.
– En définitive le processus sera maîtrisé par le Syndicat des Crus Classés, acteur clé de
la (non) révision du classement, la mise à jour ne concernant que la première classe, et
seul Mouton-Rothschild étant promu Premier Grand Cru Classé. La mise en jeu des
positions hiérarchiques des différents Crus Classés n’a pu être décidée au cours des
Assemblées Générales du dit syndicat. L’action collective du syndicat n’est pourtant pas
le fruit d’une stratégie unanimement partagée par ses membres et constante au cours de
la période 1960-1970, des voix iconoclastes ayant cherché à faire adopter une révision
plus globale du classement sans jamais pouvoir être majoritaires.

Le principal enseignement qui ressort de ce cas de révision hiérarchique repose sur la


façon dont certaines « couches porteuses » – ici les plus rétives au changement, qui sont
souvent les propriétaires les mieux placés dans la hiérarchie – peuvent mettre en œuvre
des procédures de clôture sociale, de « polarisation » et d’« exclusion » au cours d’un
travail classificatoire. À ce niveau d’analyse, les classifications sont en actions car elles
sont discutées, révisées, protégées au cours de négociations qui constituent des
véritables politiques de classifications organisées dans des arènes21 officielles.

Mais les classifications en actions passent également par des processus de


catégorisations hors des arènes officielles, dont on trouve la trace dans le discours des
acteurs en situation d’entretiens ou au cours de leurs interactions quotidiennes et
professionnelles. Comme cela nous est apparu au cours de notre enquête de terrain22, il
est possible que se crée une catégorie de produits non sanctionnée juridiquement,
comme la catégorie des « vins de garage » apparue à Bordeaux dans les années 1990.
Cette catégorie concerne des vins à faibles rendements, faibles volumes, grande
concentration vineuse, et privilégiant a priori l’appui sur des prescripteurs privés plutôt
que sur des critères de valorisation officielle. S’ils peuvent jouer avec les deux
répertoires de valorisation (hiérarchies officielles et hiérarchies des prescripteurs
privés), les acteurs ne s’en privent pas, et il est d’ailleurs intéressant de remarquer que
les aspirations statutaires des producteurs réputés les plus iconoclastes et les plus
enclins à chercher l’appui des prescripteurs privés concernent aussi les formes de
classifications officielles.

La catégorie « vins de garage » témoigne assez bien de la façon dont les processus de
catégorisations sociales peuvent être solidaires d’activités économiques. Cette catégorie
a en effet été souvent portée par certains acteurs « traditionnels » du monde de
production bordelais pour en stigmatiser d’autres, considérés comme « hérétiques »,
mais a pu être ensuite appropriée par les producteurs stigmatisés. Si certains acteurs
n’hésitent pas à revendiquer le statut de stigmatisé pour se différencier de concurrents
plus « conservateurs », ils veillent à ne pas trop s’éloigner des représentations
« traditionnelles » de la bonne propriété (et du bon « professionnel ») viticoles. En effet
l’appropriation d’étiquettes stigmatisantes23 par les acteurs concernés n’est pas un jeu
facile à tenir dans un monde social où les représentations associées à la notion de qualité
sont liées à la tradition, au terroir, au long terme historique. Pour reprendre la formule
d’Edmond Goblot (1925) à propos d’une bourgeoisie française moderne cultivant l’art
de la distinction et de l’écart maîtrisé, notamment en matière vestimentaire, « Il ne faut
pas être un original, et il faut pourtant être original »24. Sur un marché de produits, cela
signifie que pour se distinguer de ses concurrents, un acteur économique doit innover,
rompre avec les traditions du monde social auquel il appartient, tout en évitant de
devenir marginal par rapport à ce monde social. Les activités de hiérarchisation et de
catégorisation n’échappent pas à ce travail d’équilibriste, comme le montrent les
tentatives des nouveaux entrants du monde de production vitivinicole pour ne pas être
seulement valorisés par les critiques vinicoles enclins au renversement des valeurs, mais
aussi à être reconnus par les hiérarchies officielles25.

32L’activité de classification, prise sous l’angle des propos « ordinaires » des acteurs
c’est-à-dire non publicisée de manière officielle (juridique), passe donc par des
processus de catégorisation et de désignation sociales qui sont parties prenantes de
stratégies concurrentielles et hiérarchisantes. Les tentatives d’exclusion (ou
d’évitement) de la concurrence, constitutives des rapports de concurrence entre acteurs
d’un même monde de production, ont évidemment une efficacité particulière lorsque les
acteurs peuvent y « mettre les formes » juridiques, comme cela apparaît pour la mise à
jour du classement de 1855, et l’accession de Mouton-Rothschild au rang de Premier
Cru Classé. Mais que les classifications vitivinicoles soient « officielles » ou
« ordinaires », leurs productions et leurs usages peuvent être analysés comme
des activités (qui sont parfois des actions stratégiques) de hiérarchisations sociales des
propriétés et des producteurs. Ces hiérarchisations conduisent à des mécanismes
de clôture sociale qui, sur des marchés de produits, aboutissent à une restriction du
champ de la lutte économique. Paradoxalement, l’intuition durkheimienne que nous
avons mobilisée pour poser la question des classifications en actions est issue d’un
article visant à affranchir la sociologie de la connaissance des scories de la pratique.
Mais au-delà des paradoxes induits par une lecture délibérément présentiste d’un texte
classique, nous avons montré qu’en tirant les implications d’une intuition apparemment
isolée, il était possible de porter un regard original sur la dimension hiérarchique des
processus de classifications.

BIBLIOGRAPHIE

BOURDIEU P., 1993, « À propos de la famille comme catégorie réalisée », Actes de la


Recherche en Sciences Sociales, 100, 32-36.
DOI : 10.3406/arss.1993.3070

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NOTES

1 Nous laisserons ici en suspens la question de l’articulation entre la hiérarchie des


producteurs et la hiérarchie de produits : le prestige associé au produit est-il
parfaitement transférable au producteur et réciproquement ?

2 Durkheim, Mauss (1903), article cité, p. 223-224.

3 Ibid., p. 167, c’est nous qui soulignons.

4 Armand Cuvillier (1955), qui restitua ce cours prononcé en 1913 et 1914 à La


Sorbonne à partir de notes d’étudiants, le considérait comme un complément et un
prolongement de la théorie de la connaissance esquissée dans Les formes élémentaires
de la vie religieuse publiée en 1912. Cela ne doit pas faire oublier que
les FEVRproposent des analyses articulant clairement sociologie de la connaissance et
sociologie de l’action à partir de questions empiriques circonscrites (le totémisme, la
magie), tandis que le cours sur le pragmatisme vise à discuter le point de vue
pragmatique sur la vérité, en s’en distinguant par des arguments philosophiques
soulignant ce qui dans les catégories échappe à la contingence des processus pratiques.

5 Durkheim (1955), p. 9.

6 Nous négligeons ici délibérément la pluralité d’approches et d’auteurs que recouvre la


catégorie « pragmatisme », faisant pourtant l’objet d’une considération différenciée
chez Durkheim, particulièrement admiratif des travaux d’un John Dewey par exemple.

7 Les objets les plus légitimes seraient ceux permettant au sociologue de discuter des
thèses philosophiques et de situer son propos dans l’espace de discussion sur les
« catégories » ouvert par Aristote.

8 Bien entendu les variations socio-historiques des activités de classifications ne sont


pas ignorées, Durkheim (1960) affirmant dans Les formes élémentaires de la vie
religieuse que « les catégories changent suivant les lieux et les temps », p. 25.

9 Durkheim, Mauss (1903), article cité, p. 108, souligné par nous.

10 Desrosières (2000), La politique des grands nombres. Histoire de la raison


statistique, Paris, La Découverte, p. 299.

11 Ibid., p. 300. Pour dépasser ces lacunes Desrosières propose un « détour » : « Celui-
ci réintroduit le travail de production et d’usage des connaissances dites administratives
(par l’État, les entreprises, ou d’autres acteurs sociaux) dans l’univers plus vaste de la
production de n’importe quel savoir. Cette production est alors vue comme une mise en
forme et une stabilisation de catégories suffisamment consistantes pour pouvoir être
transportées, transmises de main en main, en conservant leur identité aux yeux d’un
certain nombre de personnes. L’attention est ainsi portée particulièrement sur l’alchimie
sociale de la qualification, qui transforme un cas, avec sa complexité et son opacité, en
un élément d’une classe d’équivalence. » (p. 301)

12 Pour trouver dans l’œuvre durkheimienne des analyses précises de catégories (et non
de classifications) portées par des acteurs sociaux, il faudrait donc se tourner plus
amplement vers les Formes élémentaires et ses développements sur le totémisme, ainsi
que sur le texte d’Hubert et Mauss intitulé « Esquisse d’une théorie générale de la
magie ».

13 Cuin (2005), « Le paradigme “cognitif”: quelques observations et une


suggestion », Revue Française de Sociologie, 46-3, p. 570.

14 Douglas (1999), p. 78.

15 Durkheim, Mauss (1903), article cité, p. 166, c’est nous qui soulignons.
16 Le classement de 1855 hiérarchise une soixantaine de vins en cinq classes, sous la
forme : 1er Cru Classé, 2e Cru Classé…

17 Ce qui manque, rappelons-le, à l’analyse faite par Mary Douglas des classifications
vitivinicoles bordelaise et californienne.

18 Il s’agit du Château Mouton-Rothschild, pour en savoir plus nous nous permettons


de renvoyer le lecteur à Chauvin (2005).

19 Avant les discussions à la CCI, le Baron a cependant éprouvé les plus grandes
difficultés à lancer la procédure (Chauvin, 2005).

20 Le Syndicat des Crus Classés du Médoc avait pourtant produit un rapport en 1959
qui avait sinon « lancé » la dynamique de révision, du moins ouvert le débat sur
l’actualisation, ou pour employer ses propres termes « la mise à jour » du classement de
1855.

21 Nous pouvons retenir l’acception des arènes proposée par Michel Dobry (1986) : des
lieux d’interaction directe propices aux activités tactiques, aux calculs, aux anticipations
et aux échanges de coups entre acteurs.

22 Ce travail de terrain, initié en 2002-2003 au cours d’un travail de maîtrise, et


poursuivi en 2004-2005 dans le cadre d’un DEA de sociologie, a reposé sur une série
d’entretiens avec des professionnels des vins de Bordeaux pour la plupart impliqués
dans des transactions concernant des vins aspirant un haut niveau qualitatif. Nous avons
ainsi rencontré une trentaine de producteurs, négociants, courtiers, et réalisé quelques
observations dans des maisons de négoce ou des propriétés viticoles. L’étude de la
« mise à jour » du classement de 1855 s’est quant à elle appuyée sur des archives issues
de la CCI de Bordeaux restituant les procès-verbaux des réunions. Pour en savoir plus,
voir Chauvin (2005).

23 Nous donnons comme exemple de catégorie stigmatisante la catégorie « vins de


garage » car ces vins sont souvent désignés comme des « vins formule 1 », des vins
« TGV », des bêtes à concours, au plaisir puissant et aussi rapide que peut l’être la
trajectoire ascendante de leur propriétaire, sans que le vin ne possède les qualités
attendues d’un « Grand Vin de Bordeaux » : l’équilibre, la finesse et la capacité de
garde.

24 Goblot (1925), p. 38. Il poursuit : « L’adaptation individuelle doit se tenir entre les
limites de la mode commune et il y aurait une sorte de scandale à ce que l’invention
allât jusqu’à l’excentricité. La limite de l’adaptation et de l’invention est franchie quand
le costume n’indique plus suffisamment le milieu social auquel on appartient. »

25 Cela nous est notamment apparu au cours d’un entretien approfondi avec l’un des
producteurs les plus souvent associés à la catégorie des « vins de garage » (Chauvin,
2004).