Vous êtes sur la page 1sur 4

Fiche d’arret

La décision présentée est un arrêt de la troisième section de la Cour Européenne des


Droits de l’Homme rendue le 9 novembre 2006, définitif du 2 février 2007.
La requérante, la Société des Mines de Sacilor-Lormines, est une société anonyme qui
depuis mars 2000 est en liquidation amiable. Filiale d’Usinor, la société requérante fut
constituée en 1978 pour reprendre les concessions et amodiations des mines de fer de
Sacilor en Lorraine. Elle était ainsi, à la date de l’annonce de l’arrêt d’exploitation, titulaire de
63 concessions de mines de fer en Lorraine.
La société requérante engagea alors les procédures d’abandon-renonciation des
concessions en perspective de la cessation complète de son activité. Dans ce cadre, de
nombreuses mesures de police furent prises à l’encontre de la société requérante, toutes
contestées devant les tribunaux français. Par ailleurs, de nombreux recours tendant à
l’annulation des refus du ministre chargé des mines d’accepter sa renonciation à plusieurs
concessions furent intentés par l’intéressé. Dans le cadre de ces procédures, le Conseil d’Etat
fut amené à rendre un avis ainsi que des arrêts (dont un arrêt prononcé le 19 mai à la suite
d’un délibéré du 26 avril 2000).
La société requérante invoquait une violation de l’article 6 § 1 dénonçant l’absence
d’équité de la procédure devant le Conseil d’Etat et la durée excessive des procédures. Ainsi,
la société requérante soutenait qu’il existait un doute sérieux sur l’indépendance du Conseil
d’Etat ayant prononcé l’arrêt du 19 mai 2000, du fait de la nomination par décret présidentiel
du 26 mai 2000 de l’un des conseillers d’Etat, qui avait siégé lors de la séance du 26 avril
2000 au poste de secrétaire général du ministère de l’Economie, des Finances et de
l’Industrie.
Le Gouvernement réplique que l'indépendance de la juridiction administrative est
garantie au plus haut niveau de la hiérarchie des normes internes (Conseil Constitutionnel,
1980) S'agissant de la nomination du conseiller d'Etat, M. Pêcheur, à des fonctions au
ministère de l'économie et des finances, le Gouvernement ne la considère pas comme un
manque d'indépendance ou d'impartialité du Conseil d'Etat. Il rappelle tout d'abord que «
l'impartialité personnelle d'un magistrat se présume jusqu'à preuve du contraire. Sur le
cumul de fonctions consultatives et juridictionnelles par le Conseil d'Etat, le Gouvernement
rappelle que la Cour apprécie le droit à un tribunal impartial selon une double démarche
s'attachant soit à déterminer la conviction personnelle de tel ou tel juge, ce qui n'est pas en
cause ici, soit à s'assurer que la juridiction offre des garanties suffisantes pour exclure tout
doute légitime au regard de son impartialité. Enfin, le Gouvernement affirme que la section
du contentieux ne se sent jamais liée par le sens des avis rendus par les sections
administratives, et la jurisprudence offre régulièrement des exemples d'annulation d'actes
pris après avis du Conseil d'Etat.
Le cumul des fonctions juridictionnelle et consultative qui caractérise la juridiction
administrative constitue t-il une atteinte au principe d’impartialité des hautes juridictions
administratives selon la décision de la CEDH du 9 novembre 2006?
Selon la Cour, cette nomination est de nature à faire douter de l’impartialité du
Conseil d’Etat. En effet, au cours du délibéré, ou même avant, un des membres de la
formation de jugement était pressenti pour exercer des fonctions importantes au sein du
ministère opposé à la requérante, ledit ministère étant son adversaire dans de nombreux et
importants litiges.

1
La Cour conclut par quatre voix contre trois à la violation de l’article 6 § 1 en tant qu’il
garantit le droit à un tribunal indépendant et impartial, du fait des doutes objectivement
fondés de la requérante au sujet de la formation du Conseil d’Etat qui a rendu l’arrêt du 19
mai 2000. Ensuite, les juges de Strasbourg précisent que le cumul de la compétence
juridictionnelle du Conseil d’Etat avec ses attributions administratives résultant du code de
justice administrative n’est pas contraire à la Convention et ne met pas en cause son
indépendance et son impartialité et donc, il n’y a pas de violation de l’article 6 § 1 sur ce
point.
D’autre part, la Cour rappelle que la participation du commissaire du gouvernement
au délibéré de la formation de jugement du Conseil d’Etat, qu’elle soit « active » ou « passive
» emporte violation de l’article 6 § 1. Elle conclut donc, à l’unanimité, à la violation de la
Convention sur ce point.
Enfin, concernant la durée des procédures, la Cour européenne relève que celles-ci se
sont étendues sur environ quatre ans et neuf mois ainsi que trois ans et six mois. Elle estime
que compte tenu des circonstances de l’espèce, de telles durées sont excessives et ne
répondent pas à l’exigence de « délai raisonnable ». Dès lors, elle conclut, à l’unanimité, à la
violation de l’article 6 § 1.
La société requérante s’est vu allouer au titre de la satisfaction équitable la somme de
800018 euros pour préjudice moral et de 10 000 euros pour frais et dépens.
On distingue dans la décision de la CEDH du 9 novembre 2006 l’invocation de divers
éléments de controverse qui visent à s’interroger sur la position de la CEDH vers
l’indépendance et l’impartialité du Conseil d’État (I) et depuis, sur la portee de l’arret dans un
sens du prolongement de la jurisprudence (II).

I. La position de la CEDH vers l’indépendance et l’impartialité du Conseil d’État

En premier lieu la CEDH on va énoncer le rapport existant entre l’article 6 § 1 et les


notions d'indépendance et d'impartialité, en suggérant une définition de point de vue
jurisprudentiel de l'indépendance de l'impartialité (A), pui on analysera le raisonnement
persuasif de la Cour (B).
A. Une définition de point de vue jurisprudentiel de l'indépendance et l'impartialité

La CEDH devait ici se prononcer sur l’indépendance et l’impartialité remise en


question par la Société Sacilor Lormines, la requérante. Non satisfaite de la décision du
Conseil d’État d’une part par la nomination des membres et d’autre part par la double
fonction, administrative et juridictionnelle, elle soutient la violation de l’article 6 § 1 de la
Convention et saisit la Cour : « Toute personne a droit à ce que sa cause soit entendue
équitablement, publiquement et dans un délai raisonnable, par un tribunal indépendant et
impartial, établi par la loi, qui décidera, soit des contestations sur ses droits et obligations de
caractère civil, soit du bien fondé de toute accusation en matière pénale dirigée contre elle. »
La Cour énonce des principes généraux qui suivront ses conclusions. D’abord, le principe
d’indépendance du tribunal en analogie à l’article 6 §1, les critères sont les suivants: « le
mode de désignation et la durée de mandat de ses membres, l’existence d’une protection
contre les pressions extérieures et le point de savoir s’il y a ou non apparence
d’indépendance. » Puis, l’impartialité qui va soulever deux conditions, la première déjà
connu à savoir aucun signe manifeste pour un parti pris ou un préjugé personnel et le second
plus récent à savoir la notion d’objectivité impartiale que nous allons exprimer ci-après. La

2
Cour précise sur ce point que le fait qu’un juge ait déjà pris connaissance du dossier ne peut
constituer un grief à son impartialité, ne seront retenu que les mesures de ce dernier faite
avant le procès. La Cour rappelle aussi que les États ne sont pas tenus à se conformer à telle
ou telle notion constitutionnelle concernant les limites au chevauchement des deux autorités
que représente l’exécutif et le judiciaire. Dès lors, la Cour va se prononcer sur ces deux
questions en suivant la même tendance que la jurisprudence déjà connue.
B. Un raisonnement persuasif de la CEDH

À la première question qui lui a été posée, à savoir la nomination des membres et son
impartialité, il faut rappeler qu’un un conseiller d’État a été nommé secrétaire du MINEFI
(Minister economique et financiere) peu de temps après la décision du Conseil d’État en
sachant que des pourparlers en vue de sa nomination à ce poste ont débuté peu avant le
jugement. La Cour va déterminer pour cette question si « la section du contentieux possédait
l’apparence d’indépendance » en retenant le principe énoncé au début de l’arrêt sur les
pressions extérieures. Elle va recourir à l’objectivité impartiale en supposant que le fait
qu’un conseiller d’État allait devenir un membre du ministère opposé à la requérante, puisse
naître un doute sur l’impartialité de la formation du Conseil d’État. La Cour retient que
l’absence de garantie de la neutralité du Conseil d’État en raison de ce litige constitue un
argument fondé de la requérante à son grief. Dès lors, la CEDH considère qu’il y a eu sur ce
point violation de l’article 6 § 1. Il convient cependant le terme d’objectivité impartial utilisé
par la CEDH. Quant à la démarche objective, consiste à observer si indépendamment de la
conduite personnelle du juge, certains faits véritables, c’est-à-dire prouvés, peuvent
suspecter son impartialité. Il convient de distinguer indépendance et impartialité, même si le
Conseil d’État français a tendance à les confondre et que la Cour admet que ces deux notions
sont « étroitement liées », l’indépendance se retrouve notamment entre les liens qu’il
occupe en tant que juge avec le pouvoir législatif ou exécutif et l’impartialité sur sa neutralité
entre le litige et la requérante. Cette conclusion, la violation de l’article 6 § 1 de la
Convention est critiquable au sens où la société requérante n’a fournit aucune preuve
permettant de mettre sérieusement en doute l’impartialité de ce membre.
Concernant la double fonction contestée par la requérante, la Cour a estimé que le cumul de
fonctions n’était pas en soi une violation de l’article 6 § 1 et suit ainsi la jurisprudence Kleyn
c. Pays-Bas. La Cour admet qu’un membre du CE puisse occuper durant sa carrière des
fonctions ou des postes administratifs, le « déroulement de carrière » n’est pas à prendre en
compte (§68). Retenons aussi qu’une nomination à un poste du gouvernement se fait
essentiellement sous l’impulsion de l’individu, autrement dit l’individu est motivé et
conscient de l’enjeu. Alors ce désir d’adhésion peut en effet entraîner un parti pris.
Il semble à présent intéressant de constater que l’arrêt Sacilor Lormines c/ France
n’est autre que le prolongement de la jurisprudence avec des clarifications et précision
apportés par la CEDH.

II. La portee de l’arret dans un sens du prolongement de la jurisprudence

La Cour, par cet arrêt, démontre un prolongement de la jurisprudence visant toutefois


la spéculation de celle-ci (A), en soulignant d’ailleurs qu’on peut trouver dans l'arrêt Sacilor
Lormines un intérêt exceptionnel (B).
A. Un prolongement de la jurisprudence visant toutefois la spéculation de celle-ci

3
L’arrêt Sacilor Lormines c/ France n’est autre que la continuité des arrêts Procola et
Kleyn sur la dualité fonctionnelle du CE. En effet, la CEDH a condamné le Conseil d’État
luxembourgeois dans l’arrêt Procola du 28 septembre 1995 pour le cumul de fonctions
juridictionnelles et consultatives exercé par des mêmes personnes sur des mêmes décisions.
La Cour reprendra dans l’arrêt Lobor Metal du 23 février 2000 le même principe contre la
Cour des comptes. En revanche la Cour dans l’arrêt Kleyn c/ Pays Bas du 6 mai 2003 admet
que le cumul de fonctions n’était pas contraire au principe d’indépendance et d’impartialité
lorsque les procédures ne concernaient pas la même affaire ou la même décision. Dans cet
arrêt à savoir Sacilor c/ France, la Cour ira jusqu’à dire que le cumul de fonctions est
susceptible de remettre en cause « l’impartialité structurelle », mais il ne convient pas de
douter de l’impartialité des membres du CE.
En l’espèce, la Cour estime que dans l’arrêt Sacilor Lormines c/ France, la section
contentieuse et la section consultative étaient distinctes et qu’il n’y avait pas d’analogie entre
elles. Cependant la Cour retient le doute sur l’impartialité du fait qu’un membre du CE était
en « pourparlers » avant la délibération et que ce « pourparler » constituait un poste du
gouvernement, autrement dit opposé à la requérante. Dès lors, la Cour va donner lieu à une
interprétation de l’impartialité qui ne résulte pas d’un principe juridique, mais « social » à
savoir le fait d’être en communication avant une décision est susceptible de crée un vice et
une considération subjective, une forme de spéculation.
En ce qui concerne la présence d’un membre ayant causé des soupçons de partialité, il est
intéressant de constater que le Conseil d’État a dans un arrêt rendu le 8 juillet 1897, Elect.
Saint-André-de-Tallano, que la seule présence d’un membre faisait défaut au principe
d’impartialité suffisait pour remettre en cause le jugement. La Cour quant à elle le confirme
dans l’arrêt Procola où elle avait censuré quatre membres sur cinq en raison d’un cumul de
fonctions et ajoute que le requérant à le droit à une formation de jugement entièrement
impartial.
Que la CEDH ait fait ou non-preuve de spéculation, l’arrêt Sacilor Lormines c/ France
constitue certes un prolongement de la jurisprudence, mais surtout une évolution de la
jurisprudence, ce qui l’octroie le mérite d’être un arrêt particulier.

B. Un intérêt exceptionnel
Si l’arrêt Sacilor Lormines c/ France peut constituer un intérêt exceptionnel, c’est par
le fait que la Cour à ici établit un raisonnement plus que subjectif, et considère ainsi les
membres du Conseil d’Etat comme n’importe quel citoyen, non à l’abri d’une tentation mais
aussi par le fait que la requérante a pu obtenir de la CEDH une relecture de la jurisprudence
et ainsi opérer non pas à un revirement, mais à une évolution. Cependant il est important de
rappeler que la requérante est ici une société et que son parcours judiciaire a été facilité par
son statut de société industrielle. On pourrait dès lors se demander la réponse de la CEDH si
le requérant n’était pas ici une société, mais un citoyen disposant de moyen de pression bien
moins efficace. De plus, la spéculation de la CEDH ouvre la question du doute sur les futurs
contentieux.
Enfin, notons que le décret du 6 mars 2008 sur l’organisation et le fonctionnement du
Conseil d’État à opérer à une distinction plus nette entre les fonctions de juge des membres
et les fonctions de conseiller du gouvernement.