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La Mode vestimentaire et ses représentations

en tant que système de signes dans le monde


occidental moderne

Y-Thien Nguyen, Sylvain Saubier

Université Lumière Lyon 2, 2015


Résumé

Il s’agit ici d’étudier la Mode vestimentaire selon la perspective sémiologique,


voir sémiotique. À travers la figure prépondérante de Roland Barthes, nous
établissons la particularité d’un tel objet d’analyse, dont l’inconstance ne trouve
pas de pareil, et la complexité toute caractéristique dont cette dernière témoigne
selon plusieurs niveaux de lecture, de la communication à la parole de Mode.
Nous voyons également pourquoi une telle expérience repousse les frontières
de l’analyse sémiologique et invite à une réfléxion plus large sur les questions
de la signifaction, du langage et de l’imaginaire de nos sociétés capitalistes,
nécessairement à l’origine de la Mode telle qu’on la conçoit aujourd’hui.
Chapitre 1

Introduction

Mode Usage passager qui règle la forme des objets matériels et particulièrement
des meubles, des vêtements et de la parure. 1

Dans le monde occidental, la nature de nos sociétés capitalistes ne peut pas


occulter l’origine éminemment « commerciale » 2 de notre imaginaire collectif.
La Mode, à la fois puissant moteur économique et outil de repère dans l’Histoire
(grâce à laquelle on peut notamment dater des images), en est une des manifes-
tations les plus caractéristiques.
En effet, elle a cela d’exceptionnel qu’elle ne peut pas disparaître. Omniprésente,
touchant aussi bien aux identités individuelles, collectives, que sexuelles, elle est
une partie intégrante de notre vie sociale et signifie en permanence 3 , que nous
le voulions ou non. Son discours, « envahi par le monde et les enjeux sociaux » 4 ,
la rend d’autant plus difficile à appréhender.
On comprend alors comment étudier son système de signification peut per-
mettre une meilleure compréhension de notre environnement sociale, culturelle,
économique et politique.
Ainsi, c’est par le biais de la science qui « étudie la vie des signes au sein de
la vie sociale » 5 , dit sémiologie, que nous tenterons de procéder à l’analyse du
phénomène de Mode vestimentaire.
Dans un premier temps, nous nous pencherons sur le projet atypique mais
fondateur de Roland Barthes et sa Mode écrite, puis nous reviendrons vers des
1. Grand Dictionnaire Universel du XXème siècle. Larousse.
2. Barthes (1983), p. 10
3. Morris, D. (1982). Manwatching: a field guide to human behavior. New York : Harry N.
Abrams ; cité dans : Wikibooks (2014).
4. Berger (2014), ~17:20
5. Saussure, Bouquet, Engler, & Weil (2002).

1
notions plus classiques afin de mesurer les différences d’interprétation sur la
question.

2
Chapitre 2

À partir de Barthes

2.1 La Mode : où ? comment ?

Si l’on peut aisément définir la Mode 1 comme fait précédemment 2 , com-


ment se concrétise-t-elle ?
Elle ne se concrétise pas : elle est une entité à la fois abstraite et présente partout.
Elle s’identifie par l’établissement de deux valeurs en opposition : le à-la-mode
et le démodé. 3 La rhétorique délimitant cette perception est perçue comme ce
qu’est la Mode ; par conséquent, on voit déjà pourquoi la Mode peut être perçu
comme indissociable de ses représentations.
Témoignant d’une inconstance caractéristique, elle est d’autant plus difficile à
saisir que c’est souvent par cela qu’on la définit : elle ne dure pas, elle n’est que
passagère.
Dans la perspective des sociétés occidentales se tournant de plus en plus vers
l’image, il devient difficile d’ignorer les représentations de la Mode, qui à la fois
définit et est défini par la société, en cela que sa logique commerciale s’adresse
à tout le monde et segmente dans son offre la société selon des critères écono-
miques, culturelles, voire religieux, etc. (Godart, 2009)
1. On distinguera la Mode, d’ordre vestimentaire, du vêtement, d’une autre mode ou d’une
mode (dans la Mode) en particulier.
2. Cf. supra, introduction.
3. On voit déjà s’esquisser une forme paradigmatique de type intensive (Basso Fossali, 2015).

3
2.2 Greimas et la Mode : première tentative

En 1948, Algirdas Julien Greimas (1917 - 1992), plus tard reconnu en tant
qu’initiateur de la linguistique structuraliste, soutient une thèse traitant de la
Mode vestimentaire au temps de la Restauration : La mode en 1830 (Greimas,
2000). 4
S’il semble avouer lui-même l’inanité d’une telle entreprise (Badir, 2014, p. 1), on
peut en saluer la richesse : La mode en 1830 constitue une véritable encyclopédie
du vocabulaire de la Mode dans la vie sociale. Mais c’est justement là l’écueil :
de la même manière qu’un dictionnaire ne décrit pas les systèmes profonds
du procès de signification d’une langue, la lexicologie de la Mode de Greimas
n’invite pas à une réfléxion quant aux systèmes de signification de la Mode ;
l’analyse du système ignore forcément les faits lexicaux.

2.3 Le « projet poétique » 5 de Roland Barthes

L’un des premiers à avoir soulever la question des systèmes de signification


du vêtement et de ses discours se nomme Roland Gérard Barthes 6 (1915 - 1980).
Philologue, critique et théoricien littéraire français au parcours intellectuel
atypique, marqué par un attachement volatile aux idéaux marxistes et au courant
structuraliste, Barthes produit une œuvre fluctuante, variée mais pas dogma-
tique 7 , qui l’amène en 1957 8 à s’intéresser à l’un des pilliers de l’imaginaire
moderne : la Mode.
Dans Système de la Mode (Barthes, 1983), il réalise une analyse sémiologique
caractéristique du vêtement de Mode et de ses représentations.
Dans l’optique de cette recherche apparaît la nécessité de procéder à une
« démonstration méthodologique », d’en faire un « essai systématique », « une
description plus fonctionnelle que substantielle » (Barthes, R. (1960). Pour une
sociologie du vêtement. Annales ; cité dans : Burgelin, 1996, p. 9-10), quitte à
adopter une démarche singulière ou pouvant être perçu comme partisane.
4. Brigitte MUNIER, LA MODE EN 1830 (A.-J. Greimas), Encyclopædia Universalis [en ligne],
consulté le 16 avril 2015. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/la-mode-en-1830/.
5. Barthes, R. (1967). Sur le Système de la Mode et l’analyse structurale des récits. Les Lettres
françaises ; cité dans Burgelin (1996), p. 5.
6. Barthes se prononce /baKt/.
7. Ce qui sans doute explique en partie l’absence d’un modèle Barthien ou même d’un
successeur.
8. Il travaille sur Système de la Mode pendant 6 ans.

4
On [. . . ] lira [dans Système de la Mode], non les certitudes d’une
doctrine, ni même les conclusions invariables d’une recherche mais
plutôt les croyances, les tentations, les épreuves d’un apprentissage
[. . . ]. 9

2.3.1 Inspirations pour Système de la Mode

Il s’inspire notamment de deux auteurs.


D’une part : John Carl Flügel (1884 – 1955), psychologue britannique, qui,
avec Psychology of Clothes (1930), analyse freudienne de la nécessité du vêtement
(Carter, 2010), semble se révéler comme « véritable fondateur de la sémiologie
du vêtement, [en cela] qu’il [le] fait accéder au statut de message, le traitant plus
comme un fait de communication que comme un fait d’expression, [émanant
de] la psyché profonde » (Burgelin, 1996, p. 10).
D’autre part, la distinction langage - langue - parole 10 , lui inspire un des
nombreux parallèles qu’il fera dans sa démarche analytique avec la théorie
saussurienne : langage-vêtement, langue-costume et parole-habillement sont les
trois niveaux d’appréciation du phénomène langagier.
De la même manière que la parole est l’actualisation (concrétisation) de la
langue, système virtuel normatif, l’habillement est l’actualisation du costume
de Mode, original et racé. Un glissement s’opère lorsque le fait d’habillement
devient costume au travers, par exemple, des défilés de mode, ce qui témoigne
d’une certaine perméabilité.

2.3.1.1 Barthes et le langage

Pour Barthes, rien n’est au-dessus du langage : il recouvre toute réalité, tel
un métalangage, c’est-à-dire : « langage parlant d’un système de signification
autre que le langage lui-même ». 11 En effet, la langue est « tout[e]-puissant[e] à
l’égard des autres systèmes » (Badir, 2014), qu’elle « institue » et dont elle permet
l’analyse.
De son point de vue, la sémiologie fait partie de la linguistique, et non l’inverse.
9. Barthes (1983), p. 8.
10. Notamment opéré par Troubetskoï ; Burgelin (1996), p. 11 ; Barthes (1983), p. 30-31.
11. MÉTALANGAGE, Centre national des ressources textuelles et lexicales (CNRTL). Centre
National de la Recherche Scientifique (CNRS) [en ligne], consulté le 6 avril 2015. URL : http:
//www.cnrtl.fr/definition/metalangage.

5
Quant à la Mode, elle n’existe pas en dehors du discours que l’on tient sur elle. 12
Il en conclut donc que la structure du vêtement en tant qu’objet réel n’est pas
digne d’être étudiée et que la parole de Mode est la plus pertinente à cet égard.

2.3.1.2 Le corpus

TODO ::: Fri 01 May 2015 01:38:59 AM CEST : pourquoi Mode ne dure qu’un
an ? Barthes part d’un corpus de magazines de mode féminine. Ils s’étalent
sur une durée d’un an (1958 - 1959) car, pour lui, la Mode ne dure qu’un an,
dans lequel les changements saisonniers constituent une mini-diachronie ; c’est
donc la durée nécessaire pour recueillir une synchronie de Mode, « un état de
Mode » 13 .
Ainsi, Elle, Jardin de Mode, Vogue et l’Écho de la Mode ont permis de constater le
vêtement de Mode dans toute sa variété.

2.3.2 Les trois vêtements

Partant du corpus sus-cité, il décrit les trois vêtements qu’il trouve dans la
Mode.

TABLE 2.1: Les trois vêtements et les trois structures de la


Mode selon Barthes

Concrétisation Structure
Vêtement réel technologique
Vêtement-icône plastique
Vêtement écrit verbale

Alors que le vêtement réel, dont la structure est d’ordre matérielle, est trop
complexe pour être appréhendée dans sa totalité et que le vêtement-icône est
embarassé de fonction esthétique, le vêtement écrit est « tout entier constitué en
vue d’une signification » (Barthes, 1983, p. 19) ; c’est donc ce dernier, du fait de
sa « pureté », qu’il retiendra.
Il est possible de passer d’une structure à une autre par le biais des shifters. À
titre d’exemple, le patron de couture « traduit » la structure technologique du
12. « Ce n’est pas l’objet, c’est le nom qui fait désirer, ce n’est pas le rêve, c’est le sens qui fait
vendre » (Barthes, 1983, p. 10).
13. Barthes (1983), p. 21.

6
vêtement réel en structure verbale. 14
Ainsi, dans l’exemple ci-dessous 15 avons nous la manifestation de deux de ces
structures : le vêtement-icône (image de la chemise légèrement froissée posée
sur du bois) et le vêtement écrit (racontant l’histoire d’un départ en week-end
en Normandie).

LA CHEMISE PARIS-DEAUVILLE
Vous sortez de votre dernier rendez-vous de la semaine
14. Cf. illustration d’annexe (5).
15. Cf. illustration d’annexe (1).

7
puis vous filez en Normandie pour le week-end. Il
a suffi d'un tour de manches pour que la chemise
Paris-Deauville devienne votre touche décontractée.
Oui : il a suffi de retrousser vos manches.

La description du Mode confère à la Mode une résonance quasi-tautologique


caractéristique, à l’image de sa inconstance schizophrénique, qui néanmoins,
doublée de l’image, permet l’appropriation des objets concernés.

2.3.3 Les deux paradigmes de la Mode écrite

C’est la toile de la structure verbale sur laquelle Barthes s’étend. Pour en


répérer les unités syntagmatiques et paradigmatiques, il procède par commuta-
tion et constate que le vêtement dans la parole de Mode renvoie à deux entités :
le monde et la Mode.

2.3.3.1 Le monde

Dans l’exemple ci-dessous 16 , on lit :

Toujours élégante, confortable et ample, elle se


porte [...]
16. Cf. illustration d’annexe (2).

8
9
Les valeurs de confort, d’élégance et d’amplitude correspondent à cette cape.
Si vous portez cette cape, vous serez élégant ; mais si vous voulez être décon-
tracté, vous porterez la chemise vu précédemment 17 .

2.3.3.2 La Mode

La Mode, quant à elle, est une entité abstraite qui est toujours sous-entendu,
jamais explicite, dans l’énoncé écrit. De par sa nature normative (du même ordre
que celle de la langue) 18 , elle est un tout dont on ne peut se détacher, sous peine
d’être “démodé” 19 .
Puisque « toute description de vêtement [entend] transmettre la Mode » (Barthes,
1983, p. 34-35), la modifier serait ne plus être “à-la-mode”.
17. Cf. illustration d’annexe (1).
18. Cf. supra, Inspirations pour Système de la Mode.
19. Être qualifié de “démodé” peut s’apparenter à une « condamnation morale » (Barthes,
1983, p. 244).

10
11
De gauche à droite, sur une jupe évasée, manteau
droit surpiqué en jersey pure laine [...]. Robe
évasée ouverte devant en jersey pure laine également
[...].

Le texte présent sur la publicité ci-dessus 20 , est en fait l’expression de la


Mode, institué par ses représentations.

2.3.4 Le signe vestimentaire

2.3.4.1 Matrice

Barthes poursuit son analyse en déconstruisant l’énoncé écrit en matrice


(dont il décrit toutes les unités) composée de plusieurs sous-éléments eux-
mêmes porteurs de sens mais seulement quand rattachés au tout, à l’ensemble,
du fait de relation d’interdépendance (un col ouvert ne peut être col ouvert sans
l’objet sur lequel il est arboré).
C’est une description systématique systémique 21 de la structure pure (et donc
verbale) 22 de la Mode.

2.3.4.2 Les deux faces du signe vestimentaire

Il semble cohérent de voir en la relation vêtement / monde et vêtement /


[Mode] deux possibilités de deux faces du signe vestimentaire, lui-même com-
posée de « plusieurs fragments de signifiants [et] de signifiés » qui en font un
« syntagme complet » (Barthes, 1983, p. 241-242). Une telle description continue
donc de s’inscrire dans l’inspiration saussurienne du signe linguistique.
Une dimension est cependant absente : qu’en-est-il de la notion de motivation ?

2.3.5 Motivation et immotivation

2.3.5.1 Arbitrarité du vêtement de Mode

Pour Barthes, les formes et les mesures du vêtement de Mode « ne signifie[nt]


rien en soi » (Burgelin, 1996, p. 8). Elle n’est ni historique ni anthropologique et
20. Cf. illustration d’annexe (3).
21. L’analyse est l’étude réglée, rigoureuse et implacable (systématique) d’un système.
22. Cf. supra, Barthes et la langage.

12
n’est que le produit d’une succession de contraires, de cycles 23 orchestrées par
la « société du spectacle » (Debord, 1973) des « groupes producteurs » entendant
en tirer profit (Barthes, 1983, p. 331-332) ; 24 il n’y a rien dans tel ou tel vêtement
d’éminemment féminin ou punk.
À ce titre, il dénonce la tendance « bourgœise » à vouloir « justifi[er] par la nature
ou la raison » le « système immotivé de signification » que constitue la culture
(Burgelin, 1996, p. 4). Barthes ne semble donc souscrire à aucune forme de
déterminisme dans le cas présent, même d’ordre politique.

2.3.5.2 Motivation 25

On distingue plusieurs niveaux de motivation.

2.3.5.2.1 Motivation fonctionnelle Ci-dessous 26 , on constate l’utilité pra-


tique du vêtement, lié à l’activité de faire du golf. Il est évident qu’une polaire ne
convient généralement pas à la pratique d’un sport. L’équilibre que présente ce
vêtement pour l’activité concernée témoigne d’un haut niveau de motivation.
23. Barthes : « [On voit] des bikinis tout modernes sur les fresques de Pompéï ».
24. Voir Debord (1973), rejoignant les opinions marxistes de Barthes, pour qui la Mode est
partie du « modèle présent de la vie sociale [des classes] non-dominante[s] ».
25. Barthes (1983), p. 244-250.
26. Cf. illustration d’annexe (4).

13
PROTECTION LÉGÈRE
Le polo de golf à col montant et demi-zip Nike Half-Zip
Banded Tech pour Homme est un modèle anti-transpirant
pourvu d'un ourlet réglable pour vous offrir une
protection confortable qui vous tient chaud sur le
parcours.

14
2.3.5.2.2 Motivation de protection La cape de l’exemple (2) 27 présente ce
type de motivation : afin de se protéger du froid, il est nécessaire pour le vête-
ment d’être épais ; rien n’oblige cependant sa forme, sa couleur ou sa texture à
être ce qu’elle est. Le niveau de motivation est plutôt faible.

2.3.5.2.3 Motivation conceptuelle Ce genre de motivation, plus abstraite,


est moins immédiatement saisissable que les autres. C’est d’elle dont il s’agit
lorsque l’on voit de jeunes enfants portés des vêtements aux couleurs vives :
dans la mesure où les couleurs vives peuvent évoquer la vitalité et l’énergie, on
peut déceler une sorte de motivation. Du fait de la difficulté qu’on a à la définir,
elle ne peut être considérée que comme faible.

2.3.5.2.4 Motivation de Mode Elle se manifeste dans les lignes, les couleurs,
les textures, etc. comparables d’un ensemble. Cet ensemble étant le résultat
d’une totale immotivation, on ne peut pas parler ici de motivation relative à la
Mode.
L’exemple (3) 28 constitue une bonne illustration d’un tel cas, où lignes et cou-
leurs s’accordent dans le cadre de l’esthétique de la marque.

2.3.6 Imitation et substrat de la Mode

On voit aisément la richesse d’un tel jeu d’idées et d’apparences qui par-
ticipe à une littérature de mode toute fictionnelle, dont l’imitation relève de
l’impossible.
Éric Marty (Berger, 2014, ~14:00) parle lui de « quelque chose de délirant dans le
discours de Mode », d’ « une dimension métonymique » (on ne parle jamais que
de détails) empêchant définitivement de « de saisir la chose ».
Se pose alors la question suivante : si elle est si fictive et si peu concrète, que
signifie la Mode écrite et, par extension, la Mode ?
L’instabilité dont elle fait constamment preuve, neutralisation inexorable
d’oppositions, l’empêche de se raccrocher à une « valeur » (Barthes, 1983, p.
242-243) ; elle ne se compare pas.
En effet, elle ne signifie, pour ainsi dire, “rien” 29 , mais pourtant témoigne d’un
procès de signification, d’où le fait qu’on greffe sur elle toutes sortes d’artifices.
27. Cf. illustration d’annexe (2).
28. Cf. illustration d’annexe (3).
29. Barthes, R. (1960). Pour une sociologie du vêtement. Annales ; cité dans : Berger (2014),
~20:00

15
Une fois de plus, le mythe 30 renverse très précisément le réel : la
Mode est un ordre dont on fait un désordre. 31

30. Mythe ici est tel que Barthes l’entend.


31. Barthes ; cité dans : Burgelin (1996), p. 15.

16
Chapitre 3

Communication de la Mode

Nous avons vu précédemment que la Mode pouvait être considérée comme


un système particulier à part entière et qu’il pouvait être l’objet d’une analyse
sémiotique. Nous savons également que « la mode se construit au sein du pro-
cessus d’interaction sociale, sur lesquels les médias exercent une influence
considérable, en créant des représentations d’un monde idéalisé et de désir
inassouvis » (Irene Sensini, 2010).
En effet, la Mode émet de nombreuses significations culturelles à travers les
professions qu’elle implique (photographes, stylistes, mannequins, etc.). Si nous
ouvrons n’importe quel magasine de Mode, nous nous rendons compte de la
complexité de l’interprétation d’une photographie de Mode. De ce fait, com-
ment pouvons-nous donner une interprétation à ces images de Mode ? Pourquoi
portons-nous des vêtements ?

3.1 Connotation et dénotation 1

3.1.1 Connotation

La Mode se compose de deux valeurs qui expriment une signification : une


valeur connotative et une valeur dénotative. En linguistique, la dénotation et la
connotation sont deux termes dont les signifiés s’opposent.
La connotation est une notion difficile à définir car plusieurs linguistes ne s’ac-
cordent pas sur une même définition. Cependant, tous s’accordent sur le fait
que ce terme ne peut se définir que si on l’oppose à la dénotation.
1. Kuruc (2008).

17
La principale caractérisation qui ressort de cette notion est la suivante : la conno-
tation détermine un « ensemble de significations secondes provoquées par l’uti-
lisation d’un matériel linguistique particulier et qui viennent s’ajouter au sens
conceptuel, fondamental et stable, qui constitue la dénotation ». 2 On peut alors
considérer la connotation telle une « sursignification » car elle « renvoie à toutes
les valeurs supplémentaires du signe » (Gary-Prieur, 1971). La valeur connotative
de la Mode est donc simplement une valeur informative.

3.1.2 Dénotation

La dénotation est « le sens fondamental et lexicale, susceptible d’être utilisé


en dehors du discours ». 3 Ce terme désigne « la propriété qu’a le signe de ren-
voyer à un objet extérieur de la langue » (Gary-Prieur, 1971, p. 2). La dénotation
correspond donc à la fonction de l’objet. En ce qui concerne, elle correspond
donc à la fonction d’un vêtement particulier. Les informations qui émergent de
ce système s’ajoutent à la valeur dénotative (le terme sera définit par la suite)
nous permettant ainsi une interprétation personnel du vêtement. En effet, le
vêtement réel possède alors trois aspects principaux : la parure (l’apparence), la
pudeur et la protection.

3.2 Les trois aspects du vêtement

3.2.1 Parure

De manière générale, la parure est « l’habillement d’une personne, compre-


nant les vêtements, les ornements, les bijoux ». 4
Dans notre contexte actuel, la parure est une des fonctions du vêtement
réel, c’est-à-dire du vêtement que nous portons. Cette fonction est la fonction
servant à nous embellir, à nous rendre beau en assortissant des vêtements et
accessoires. Par exemple, les femmes utilisent des ceintures pour paraître plus
minces en serrant leurs tailles, ou des chapeaux pour paraître plus grands. La
parure correspondrait donc aux « fantasmes collectifs et [à] l’inconscient d’un
2. Dictionnaire Larousse, édition 2012.
3. Dictionnaire Larousse, édition 2012.
4. PARURE, Centre national des ressources textuelles et lexicales (CNRTL). Centre National
de la Recherche Scientifique (CNRS) [en ligne], consulté le 16 avril 2015. URL : http://www.cnrtl.
fr/definition/parure.

18
groupe social ». 5 Elle expliquerait donc les différences de styles vestimentaires
entre les différents pays du monde. Elle expliquerait également la distinction
entre les rangs sociaux que l’on fait lorsque nous observons les vêtements de
chacun au sein d’un même groupe. L’une des raisons pour laquelle une personne
s’embellit est d’attirer le sexe opposé, ou un autre individu attirant.
Elle est également un moyen de marquer sa singularité, voir d’exalter sa non-
conformité, sa différence, comme cela est plus souvent le cas à notre époque.
Un mouvement comme celui des hippies place par exemple le vêtement au cœur
de sa rhétorique, comme représentant de sa cause.

3.2.2 Pudeur

La pudeur est habituellement définit comme une « disposition à se retenir de


montrer, d’observer, de faire état certaines parties de son corps, principalement
de nature sexuelle, ou de montrer, d’observer, de faire état de choses considérées
comme étant plus ou moins directement d’ordre sexuel, attitude de quelqu’un
qui manifeste une telle disposition » 6 . En d’autres termes le rôle du vêtement est
ici de cacher, non seulement certaines parties du corps, mais aussi une partie
(ou toute) de notre identité. Néanmoins, il faut noter que certains vêtements
sont créés dans le but de montrer et à la fois de dissimuler. On pourrait citer
pour exemple les leggings ou les débardeurs échancrés.

3.2.3 Protection

La protection est « l’action ou le fait de soustraire quelqu’un du danger ». 7


De ce fait, le vêtement a pour fonction de nous cacher et de nous embellir mais
a également la fonction de nous protéger. Lorsqu’il fait froid, nous mettons des
manteaux chauds, lorsqu’il pleut, nous en mettons avec des capuches, etc. Mais
ce n’est pas sa fonction essentiel puisqu’il existent des peuples vivant presque
nus.
5. Descamps, M.-A. (1984). Psychosociologie de la mode (2. éd. rev. et corr). Paris : Presses
Univ. de France.
6. PUDEUR, Centre national des ressources textuelles et lexicales (CNRTL). Centre National
de la Recherche Scientifique (CNRS) [en ligne], consulté le 16 avril 2015. URL : http://www.cnrtl.
fr/definition/pudeur.
7. PROTECTION, Centre national des ressources textuelles et lexicales (CNRTL). Centre
National de la Recherche Scientifique (CNRS) [en ligne], consulté le 18 avril 2015. URL : http:
//www.cnrtl.fr/definition/protection.

19
3.3 Une communication inévitable à travers notre
apparence

Nous avons cité ci-dessus les différentes fonctions du vêtement. Ces fonc-
tions contribuent en effet à une communication inévitable car les vêtements
communiquent l’âge d’un individu, son rang social, et peut-être même son
humeur ou encore son métier.

20
Chapitre 4

Conclusion

La Mode, « parlée par tout le monde et inconnue de tous » 1 , a révélé à l’issue


des analyses dont elle a fait l’objet toute la dimension de sa particularité.
Si le signe vestimentaire peut s’apparenter au signe linguistique de Saussure,
son signifiant comme son signifié en font un objet bien singulier. Toujours dé-
tournée, jamais concrète bien qu’omniprésente, elle se réfléchit en elle-même
et semble embrasser tout et rien à la fois tandis qu’elle occupe une importance
loin d’être négligeable au sein de notre communication.
Objet polymorphe, paradoxal et mystérieux, il remet même en question l’ap-
plication d’une sémiologie systématique, sémiotique 2 empreinte de volonté
structuraliste : est-ce réaliste ? Barthes a-t-il achevé son travail ou n’a-t-il fait
qu’entrouvir les portes d’une cathédrale moderne, produit de l’imaginaire apa-
tride du spectacle de la marchandise 3 , dont chacun, au plaisir, en sonde diffé-
remment le fond ?
1. Barthes, R., & Marty, É. (2002). Dans Œuvres complètes, 2 (p. p. 27-31). Paris : Seuil ; cité
dans : Badir (2014)
2. Voir Badir (2014) sur le sujet des limites de l’analyse sémiologique.
3. Voir Debord (1973) ou Michel Clouscard sur le sujet du culte de la marchandise.

21
Chapitre 5

Annexe

5.1 Illustrations de Mode

Certaines de ces illustrations ont été prises dans des magazines datant d’il y
a plus de 40 ans en raison du fait qu’il nous a paru important de se rapprocher
du corpus d’étude de Barthes, bien qu’il ne faille (évidemment) pas s’en limiter,
auquel cas notre analyse ne pourrait pas démontrer, ou en tout cas suggérer, son
exhaustivité.

(1) La sélection du moment | Lacoste. [En ligne], consulté le 22 avril 2015.


URL : http://www.lacoste.com/fr/editorspicks-linen.html?lang=fr.
(2) Pour vous Madame Modes de Paris. La Vie des Métiers. Décembre 1967.
(3) Elle. 3 septembre 1973.
(4) Nike Half-Zip Banded Tech – Polo de golf pour Homme.. Nike.com. [En
ligne], consulté le 22 avril 2015. URL : http://www.nike.com/fr/fr_fr/c/
golf/stories/2013/apparel/half-zip-banded-tech-golf-shirt.
(5) Pour vous Madame Modes de Paris. La Vie des Métiers. Juin 1963.

22
F IGURE 5.1 – (1) Chemise Lacoste

23
F IGURE 5.2 – (2) Cape d’hiver Pour vous Madame Modes de Paris

24
F IGURE 5.3 – (3) Publicité pour jupe et robe Darel
25
F IGURE 5.4 – (4) Shirt de sport Nike

26
F IGURE 5.5 – (5) Patron de couture Pour vous Madame Modes de Paris

27
Table des matières

1 Introduction 1

2 À partir de Barthes 3
2.1 La Mode : où ? comment ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3
2.2 Greimas et la Mode : première tentative . . . . . . . . . . . . . . . . 4
2.3 Le « projet poétique » de Roland Barthes . . . . . . . . . . . . . . . 4
2.3.1 Inspirations pour Système de la Mode . . . . . . . . . . . . . 5
2.3.2 Les trois vêtements . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 6
2.3.3 Les deux paradigmes de la Mode écrite . . . . . . . . . . . . 8
2.3.4 Le signe vestimentaire . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 12
2.3.5 Motivation et immotivation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 12
2.3.6 Imitation et substrat de la Mode . . . . . . . . . . . . . . . . 15

3 Communication de la Mode 17
3.1 Connotation et dénotation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 17
3.1.1 Connotation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 17
3.1.2 Dénotation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 18
3.2 Les trois aspects du vêtement . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 18
3.2.1 Parure . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 18
3.2.2 Pudeur . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 19
3.2.3 Protection . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 19
3.3 Une communication inévitable à travers notre apparence . . . . . 20

28
4 Conclusion 21

5 Annexe 22
5.1 Illustrations de Mode . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 22

Bibliographie 30

29
Bibliographie

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31