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Monsieur Alain Girard

Le journal intime, un nouveau genre littéraire


In: Cahiers de l'Association internationale des études francaises, 1965, N°17. pp. 99-109.

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Girard Alain. Le journal intime, un nouveau genre littéraire. In: Cahiers de l'Association internationale des études francaises,
1965, N°17. pp. 99-109.

doi : 10.3406/caief.1965.2280

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/caief_0571-5865_1965_num_17_1_2280
LE JOURNAL INTIME,
UN NOUVEAU GENRE LITTÉRAIRE ?

Communication de M. Alain GIRARD

{Paris)

au XVIe Congrès de V Association, le 28 juillet 1964.

Quand j'ai arrêté le titre de cette communication avec


M. Jean Pommier, que je tiens ici à remercier, et à qui je
suis heureux de rendre un hommage public, j'ai aussitôt
souscrit à sa suggestion de présenter mon propos sous forme
d'interrogation : le journal intime, un nouveau genre litté
raire ? point d'interrogation. En effet, rien ne paraît plus pro
pre à ouvrir un débat, et ce sont des questions que je vous
soumettrai, pour que nous puissions en débattre tout à
l'heure, quand nous aurons entendu d'autres communicat
ions, consacrées à tel ou tel journal intime.
Mais, sans vouloir dès l'abord me contredire, je commenc
erai en énonçant quelques affirmations, car c'est de ces
affirmations mêmes que doit jaillir la discussion.
Affirmons donc hautement que le journal intime est devenu
un genre littéraire. Je l'ai écrit dans des pages trop nomb
reuses, qui veulent être une démonstration (1), et je ne
m'en dédis pas. Ou encore, en forçant ma pensée et en lui
donnant un tour volontairement provocant : la littérature
compterait un genre de plus, le journal.

(1) Alain Girard, Le journal intime, Paris, P.U.F., 1963, XXIV-640 p.


IOO ALAIN GIRARD

II faut s'entendre sur les mots. Le journal est de tous les


temps, bien antérieur en tout cas au journal intime, et il
subsistera quand le journal intime aura peut-être disparu.
Il correspond en effet à un besoin permanent de relater les
faits du monde extérieur, de les diffuser autour de soi et
d'en conserver une trace, pour les comprendre, les expliquer,
en faire l'histoire. Ce besoin est si profond, et notre curiosité
si vive, que la presse, sous toutes ses formes, a fondé sur lui
l'institution sociale que l'on sait.
Le journal intime est tout autre chose. Il correspond à un
besoin beaucoup moins universel, mais très répandu depuis
un moment du temps qui peut être fixé avec assez de préci
sion, de relater pour soi ce que l'on pourrait appeler pour
simplifier et par opposition les faits du monde intérieur.
Certes, il n'y a pas de frontière absolue entre journal
« externe » et journal intime, mais dans ce dernier l'accent est
mis, sans conteste, sur soi, sur la part la plus secrète de soi,
celle qu'on ne révèle pas d'ordinaire, ou seulement à quelque
élu ou quelque confident.
Il serait plus difficile de définir un genre littéraire, et je
ne m'y essaierai pas devant votre savante assemblée. Le dic
tionnaire de Littré ne m'a pas beaucoup appris. On trouve
au mot genre, sous la rubrique 70 : « espèce de composition
littéraire, partie, subdivision dans les beaux-arts. Cet écri
vain a excellé dans plusieurs genres. » Suivent trois citations
dont je retiens une boutade bien connue de Voltaire : « Tous
les genres sont bons, hors le genre ennuyeux. »
Finalement le qualificatif « littéraire » prête le plus à
équivoque. Car ce qui fait à mes yeux — mais on pourrait
en discuter — le caractère même d'un journal intime, son
authenticité ou sa valeur, c'est de n'être en aucune manière
un exercice de littérature. Il appartient au sujet lui-même,
à la personne qui l'écrit, il fait corps avec elle, et ne peut en
être détaché, il n'a rien d'un jeu ou d'une œuvre d'art. Mais,
dira-t-on, l'œuvre d'un philosophe, ou celle d'un poète ou
d'un romancier n'est-elle pas consubstantielle aussi à l'homme
qui la compose, n'est-elle pas aussi pour lui un moyen de
rechercher et d'exprimer sa vérité dans ce qu'elle a de plus
LE JOURNAL INTIME, UN NOUVEAU GENRE LITTÉRAIRE ? IOI

intime ? L'authenticité d'un journal ne l'exclut donc pas en


tant que telle du champ de la littérature, si celle-ci n'est pas
conçue comme une simple distraction, ou un passe-temps.
Mais tout écrit publié est destiné à agii sur les autres, à
changer quelque chose dans le monde : un journal, dans son
principe, est destiné à agir sur la seule personne de son rédac
teur, dans la mesure au moins où celui-ci ne le destine pas à
la publication.
Pour d'autres raisons encore, le journal intime a les carac
tères d'un genre. Il est très répandu, et l'on aurait de la
peine à dénombrer les auteurs, des plus illustres aux plus
obscurs, qui depuis le début du siècle ont recouru ou re
courent d'une manière ou d'une autre à ce mode d'express
ion. Chaque jour en apporte de nouveaux témoignages.
L'hebdomadaire Arts a posé au mois d'avril derniei les ques
tions suivantes à quelques écrivains :
« Tenez-vous un journal intime ? Si oui, quelles satisfactions
en retirez-vous ? Comptez-vous le publier un jour ? Sinon, voua
intéressez-vous à ce genre littéraire, et pourquoi ? »

Parmi les écrivains interrogés, nombreux sont ceux qui


tiennent ou ont tenu d'une manière ou d'une autre un journal
intime ; la plupart lisent des textes de ce genre, et tous
peuvent définir leur métier en fonction d'eux. Tout récem
ment, il y a à peine deux mois, sortait en librairie le journal
d'un jeune écrivain, mort accidentellement, et sur qui cer
tains fondaient des espoirs, Jean-René Huguenin.
Cette écriture personnelle, cursive, nerveuse, au jour le
jour, est assurément à la mode. Sa fréquence et sa vogue
posent un problème d'actualité. Le public est avide de ces
écrits autobiographiques qui ne cessent de paraître. A propos
d'une infoimation, donnée dans le Monde d'il y a quelques
jours (18 juillet) sur les gros tirages de la saison 1963- 1964,
et sur le succès remporté par différents ouvrages de Sartre,
Simone de Beauvoir, Anne Philippe, Green ou Guéhenno,
ne lisait-on pas ce commentaire révélateur :
« En grossissant un peu les choses on pourrait dire que les Franç
aisn'ont lu cette année que des autobiographies. »
IO2 ALAIN GIRARD

Certes, les mémoires et les autobiographies ne sont en


aucune manière des journaux intimes, mais ils se développent
en même temps, et leur foisonnement témoigne d'un goût
semblable parmi les auteurs et parmi le public, d'un même
désir d'échapper, à la fois à la littérature d'imagination et à
l'étude du monde extérieui, pour tenter de saisir l'individual
ité, une individualité dans ce qu'elle a de plus spécifique ou
diflérencié, comme si finalement l'expérience la plus per
sonnelle, secrète et presque incommunicable, était ce qui
intéresse le plus aujourd'hui, et captive avant tout l'attention.
Il serait intéressant de mener une enquête auprès de tous
ceux qui, par vocation ou par profession, se servent aujour
d'huid'une plume comme de l'outil le plus familier, le seul
outil peut-être qu'ils aient appris à manier, pour savoir
combien tiennent ou ont tenu un journal intime, à quel âge
et pendant combien de temps, pourquoi ils ont contracté ou
abandonné cette habitude, quelles expériences ou quelles
pensées ils livrent le plus volontiers au papier. Combien
d'entre nous, Mesdames et Messieurs, qui sommes rassem
blés dans cette salle, ont tenu de la sorte un tel journal ? Il
serait intéressant de demandei à nos collègues étrangers si
cette habitude est aussi répandue dans leur propre pays
qu'elle l'est sûrement en France, et pourquci elle l'est autant,
ou davantage, ou beaucoup moins. Celui ou ceux qui auraient
les moyens de rassembler ou d'analyser un nombre suffisant
de journaux intimes, restés sans éditeur, recueilleraient sur
notre temps, et sur l'homme de notre temps, un témoignage
d'une singulière portée.
Cette semaine même, l'hebdomadaire allemand der Spiegel
(22 juillet 1964) rend compte d'un ouvrage intitulé das
europâische Tagebuch, par Gustav-René Носке, Wiesbaden,
Limes Verlag, 1136 pages. L'auteur, journaliste et essayiste,
élève de Ernst Robert Curtius, consacre à cette écriture quo
tidienne une étude de 500 pages, suivie d'un recueil de cita
tions empruntées à cent dix auteurs, et d'une bibliographie
avec notes de plus de 600 titres. Il est vrai que l'auteur fait
remonter le genre à la Renaissance et évoque aussi bien
Gœbbels et Jean XXIII que les plus purs des intimistes.
LE JOURNAL INTIME, UN NOUVEAU GENRE LITTÉRAIRE ? IO3

Son propos paraît être d'analyser les structures de ces jour


naux, plus fréquents selon lui parmi les protestants que les
catholiques, et parmi les Allemands et les Russes que parmi
les Latins, ainsi que de déceler les motifs des diaristes. Il
manifeste une arrière-pensée, déjà présente dans le titre
du livre, puisqu'il voudrait, après avoir évoqué Charlemagne
et Aix-la-Chapelle (je cite d'après le compte rendu, ne con
naissant pas encore l'ouvrage) que л Moi et être, personne et
monde extérieur, croyance et connaissance puissent être
enfin réunis ». Il n'en est pas moins vrai que le sujet dont
nous traitons est à l'ordre du jour.
Le journal intime est donc une mode. Il est, parmi beau
coup d'autres, un fait de civilisation qui définit notre époque,
et qui concerne chacun d'entre nous, intimiste ou non. Il
n'est pas vain de s'interroger sur ses chances d'avenir. C'est
bien un genre, car il a une histoire et une signification, liées
à un certain état de la société. Il appâtait à la fin du XVIIIe
siècle et au début du xixe, à la fin d'un monde et au com
mencement d'un autre, et il se développe à mesure que la
société prend les traits que nous lui connaissons, quand des
foules grandissantes, au visage anonyme, se concentrent
dans des villes qui ne cessent de croître, quand toutes les
valeurs sont discutées, quand dans un monde désacralisé,
déshumanisé peut-être, l'individu s'interroge autant que ja
mais sur son destin, et découvre ce que nous appelons au
jourd'hui l'angoisse et l'absurde.
Des générations d'intimistes montent les unes après les
autres, et tous aperçoivent en eux, à s'observer sans cesse,
la même réalité, ou mieux le même néant : la fuite du temps,
la difficulté de communiquer avec autrui, l'amour imposs
ible, l'échec de leurs ambitions, la place infime qu'ils
occupent parmi les autres, la mort qui guette. Tous thèmes
éternels de l'inquiétude humaine, mais sentis et repris dans
une perspective nouvelle. En se cherchant lui-même, au fond
de lui, l'individu ne découvre aucune transcendance, le moi
de l'intimiste n'est plus une substance reliée à la personne
divine, il est dans son corps, comme il est dans le temps,
comme il est une image que lui renvoient les autres, subissant
IO4 ALAIN GIRARD

la loi de sa passivité, présent jusque dans sa folie et son


angoisse, où en fin de compte la personnalité se dissout.
Mais, seul refuge devant ce désastre, comme une lueur dans
la nuit, toujours prête à s'éteindre, ce moi mutilé, et la cons
cience qu'il prend de sa souffrance, de sa solitude et de sa
différence.
Toute notre philosophie, notre dernier mot des choses,
n'est-il pas déjà dans ce regard posé sur soi, et, à travers soi,
sur les autres et sur la vie ? Sans cette observation continue
et déchirante de soi, qui s'étend dans le secret de Maine de
Biran à Amiel, éclate à la fin du xixe siècle par la publication
répétée de posthumes, et rejoint Kierkegaard et Kafka, on
pourrait se demander si la psychanalyse eût été possible, et
l'œuvre de Proust, de Pirandello, de Gide bien sûr, et le
mouvement existentialiste qui a suivi, chrétien ou athée.
En mettant ainsi l'accent sur le moi, l'intimisme a sans nul
doute contribué à maintenir dans notre civilisation matér
ielle et notre ère d'organisation, un principe d'inquiétude,
avec le sentiment qu'il subsiste un absolu, du moi, de la
conscience ou de la vie intérieure, en quoi consiste peut-être
toute la religion, indépendamment des formes qu'elle peut
revêtir au cours du temps. Telle m'apparaît la signification
profonde de cette écriture intime et quotidienne.
Mais voici qu'elle est devenue un genre, parce que, par un
phénomène d'imitation, les écrivains publient eux-mêmes
leur journal, et en fin de compte ne l'écrivent plus seulement
pour eux, mais pour le public, à la manière de tout autre écrit,
qu'il s'agisse de Gide, Du Bos, Léautaud, Green ou tant
d'autres. L'examen intérieur n'est plus secret, la confession,
qui ne se fait plus au prêtre, est devenue publique. Nous ne
nous demanderons pas si le journal a, de ce fait, changé de
nature et si l'on peut encore en toute rigueur parler de jour
nal intime. On ne dit plus d'ailleurs journal intime, mais
journal tout court, comme pour lever une équivoque possible.
Il est probable que quelque chose s'est modifié en lui, et
que ses fonctions se sont déplacées, comme il advient de
toute institution vivante, sans que pour autant ses traits
fondamentaux aient disparu. Mais il convient, en se situant
LE JOURNAL INTIME, UN NOUVEAU GENRE LITTÉRAIRE ? 105

résolument sur le plan littéraire, qui est celui de cette réunion,


d'essayer de porter un jugement d'ensemble sur cette évo
lution, et partant, sur ce qu'il faut bien considérer comme
un genre littéraire.
Or, on ne le répétera jamais assez, un journal n'est pas une
œuvre. Il n'en a pas les caractères essentiels. Il n'a ni com
mencement, ni fin ; il n'obéit à d'autre règle qu'à celle des
circonstances, ou de l'humeur de son auteur. Il n'y a là au
cun grief, car telle est la loi du genre : l'auteur peut y verser,
comme il l'entend, ce qu'il veut et dans l'ordre qu'il veut.
Une œuvre au contraire est le fruit d'un certain enchaîne
ment et d'une longue réflexion, elle obéit à une logique
interne ; chaque morceau qui la compose est nécessaire.
Roman, poème, statue ou monument, elle s'impose dans son
ensemble, comme dans toutes ses parties. Le journal va d'un
pas négligent, et ne craint pas les redites, une page ou plu
sieurs peuvent être supprimées sans altérer l'ensemble. Même
si l'on peut trouver du charme à ses méandres infinis, tout
journal est en quelque sorte trop long. Une œuvre se lit
d'un trait, la lecture d'un journal est nécessairement inte
rrompue. On le prend, le quitte, pour y revenir plus tard si
l'on s'y est plu. Je crois avoir lu d'assez près nombre de
journaux, j'ai assez aimé leur lecture pour formuler une
question sans un risque trop grand de paraître blasphémer :
combien de personnes, en dehors des spécialistes, peuvent
se flatter d'avoir lu intégralement, d'un bout à 1 autre, tous
les volumes du journal de Du Bos ou de celui de Léautaud
la totalité de l'année 1866 du journal d'Amiel, seule année,
publiée dans son entier, ou des deux volumes parus du jour
nalde Michelet, ou tout le journal de M. Green, et même
oserai-je le dire, tout le journal de Gide ? Peut-être me
trompé-je, mais un certain ennui, par où nous rejoignons la
boutade de Voltaire, est inhérent à tout journal, parce qu'il
se répète, parce que l'insignifiant côtoie l'important, parce
que rien en lui n'emporte l'imagination du lecteur, ou le
mouvement de sa raison, voire de sa sensibilité, parce qu'au
cunepage n'est indispensable.
Au vrai, l'exemple d'Amiel a brouillé les cartes. Parce que
I об ALAIN GIRARD

la publication de fragments de son journal lui a valu d'emblée


la gloire qu'il n'avait pu obtenir par ses poésies, ses articles
de critique ou son enseignement, il a semblé tout à coup
qu'il suffisait d'écrire un journal pour s'illustrer dans les
lettres. Du moins tout s'est-il passé comme si certains avaient
fait ce raisonnement, oubliant que le coup de tonnerre
d'Amiel avait été préparé dès longtemps par bien d'autres
publications, et que l'inquiétude qu'il exprimait, sinon son
message, étaient dans l'air.
On conçoit mal, au reste, quelque jeune homme, impatient
de son génie, cherchant à s'illustrer par un journal. Il pense
selon son goût à la politique, à l'art, à la philosophie, au ro
man, au théâtre. S'il ouvre un journal, ce sera plutôt pour
élucider les raisons qui l'empêchent de réaliser l'œuvre
désirée, exprimer ses manques et ses espoirs, ou encore
garder une trace de ce qui ne peut prendre place ailleurs. Mis
à part le cas très particulier d'Amiel, ou peut-être celui de
Marie Bashkirtseff, rongée par la tuberculose et la vanité,
et qui, en fait, rêvait d'une œuvre picturale, aucun intimiste
ne vaut seulement pour avoir écrit un journal de plus ou
moins grande étendue. Son journal, posthume ou non, prend
de l'importance ou de l'intérêt en fonction de son œuvre, et
parce qu'il y a cette œuvre. Pour cette raison supplémentaire
et de poids, un journal intime ne saurait être considéré comme
une œuvre.
Aux yeux de certains, ce qui restera de Gide, c'est just
ement son journal. Je ne sais, et il n'y a pas lieu d'en discuter
ici, mais il n'est pas impossible que Gide ait fait dans sa jeu
nesse, tout inconsciemment, le calcul auquel je viens de faire
allusion. Il a commencé son journal au sortir de la lecture
d'Amiel, et il n'a jamais voulu s'avouer cette influence. Mais
ce qui est évident, c'est que son journal, tel que nous le possé
dons, est un journal travaillé et habillé. Il a supprimé à toutes
les époques de sa vie de nombreuses pages qui ne lui sem
blaient pas dignes de subsister, parce qu'elles ne donnaient
pas de lui-même ou de son talent l'image qu'il s'en faisait.
Au reste, et sans pouvoir ici développer cette vue, le journal
de Gide, sauf peut-être à la fin de sa vie, quand il a terminé
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son œuvre, n'est que très peu intime. Sa pensée la plus se


crète, ses tourments les plus amers, la grande question de sa
vie, sa particularité sexuelle, ne sont pas livrés dans le journal,
mais exprimés dans son œuvre sous diverses formes. Gide
a bien conçu et élaboré son journal à la manière d'une œuvre,
où il déposait avant tout ses réflexions sur son art, sa critique
des œuvres, son exégèse de la littérature.
Un journal vaut, en définitive, ce que vaut l'homme qui
l'écrit. Sa valeur est peut-être le contraire même de l'art, si
l'œuvre belle et durable existe par elle-même, d'une exis
tence indépendante de la personne de son créateur. L'émot
ion que peut procurer la lecture d'un journal intime tient
tout entière dans le sentiment de présence qu'elle donne de
l'homme qui l'a tenu. N'est-ce pas cette émotion que nous
ressentons au plus haut point à la lecture des journaux de
Biran, de Constant ou de Stendhal, pour ne citer que des
maîtres anciens du genre ? Et c'est sans doute la raison pour
laquelle ils peuvent trouver un public nombreux. Chacun
s'exprime dans un registre différent, et qui n'appartient qu'à
lui, qui ne se retrouve chez nul autre. Si j'ai tendance à trop
rapprocher en une même famille d'esprits tous les intimistes,
apercevant ce qui les unit, je n'ai garde en effet d'oublier
leurs dissemblances. Ce n'est plus alors la personnalité des
intimistes qui se dissout, mais le genre même du journal qui
se décompose en autant de variétés qu'il y a de rédacteurs.
Mais chez tous, si nombreuses que soient ses pages et à
quelque âge qu'elles aient été écrites, le journal s'arrête
quand l'œuvre commence, sauf chez Amiel, qui s'est perdu
en lui. Sur le plan de la création littéraire, le journal est tout
au plus, mais cela n'est pas rien, le support de l'œuvre. A la
fois banc d'essai pour l'écrivain qui assouplit sa plume par
l'exercice quotidien, tension qui lui permet d'armer sa vo
lonté pour le jour où il lui faudra abdiquer toute autre préoc
cupation que celle de l'œuvre, refuge contre l'aridité et la
détresse de sentir si loin le résultat désiré, matériaux pour le
jour où viendra la grâce, continuité dans la réflexion qui al
imente en secret l'effort de la pensée, affinement enfin de la
vision personnelle qui scellera l'originalité de l'œuvre.
IO8 ALAIN GIRARD

Quelques-uns de ces éléments entrent en dosages variables-


dans tout journal. La création s'y prépare, mais il n'est pas
la création.
Il serait aisé de montrer que ni Adolphe, ni les romans de
Stendhal, ni le biranisme, ni les poèmes de Vigny, ni les t
ableaux de Delacroix, ni non plus les Approximations de
Du Bos, ou les romans de M. Green, pour prendre des
exemples plus récents, ne seraient ce qu'ils sont en l'absence
du regard intérieur que des êtres aussi fondamentalement
dissemblables n'ont cessé de poser sur eux-mêmes, sur leurs
difficultés à œuvrer, comme sur leur peine à vivre et à s'in
sérer dans le réel. Certes, la démonstration pour chacun d'eux
relèverait d'une exégèse particulière, et des traits frappants
chez les uns ne se retrouveraient pas chez les autres. Cette
exégèse vaudrait la peine d'être tentée et apporterait quelque
lumière sur les mécanismes obscurs, et les conditions mêmes
de la création littéraire. Mais tGus ont réussi, chacun à sa man
ière, à produire une œuvre, et en définitive, c'est cette
œuvre qui compte.
Il en va de la valeur littéraire d'un journal comme de sa
valeur spirituelle. S'il s'agit, en s'observant soi-même, et en
faisant part de ses réactions personnelles, de manifester dans
/ le monde où nous vivons la valeur de l'individu, de déclarer
hautement qu'il ne peut y avoir de vraie grandeur que dans
le secret d'une conscience, le journal est un exercice salutaire
et recommandable. De même encore, s'il s'agit en s'interro-
geant de se chercher, en toute bonne foi, au risque de se
perdre et de sombrer, mais finalement de se conquérir et se
créer dans l'acte même de se chercher et de se perdre, en
obéissant à l'injonction des anciens : « Deviens qui tu es. »
Mais si le rédacteur d'un journal considère que ce qui l'in
téresse, lui, intéresse aussi les autres, si le monde se réduit à
sa personne, il est dangereux, moralement comme littérair
ement. Dans l'ordre littéraire, en effet, si l'on pense qu'on est
écrivain parce qu'on tient un journal, on se trompe. Des
fragments, ou des miettes, si brillants soient-ils, n'ont ja
mais composé une œuvre. L'œuvre suppose un effort
constant, des choix et des sacrifices incessants, une transposi-
LE JOURNAL INTIME, UN NOUVEAU GENRE LITTERAIRE ? IO9

tion, une généralisation, la conversion d'une expérience per


sonnelle en un message transmissible. Si le journal supporte
l'œuvre et la permet, tout est bien, mais s'il est une facilité
qu'on se donne, ne se déploie-t-il pas au détriment de
l'œuvre ? Certaines pensées, un certain ordre de sentiments
n'ont peut-être pu trouver leur expression au XIXe siècle que
dans la forme et le secret du journal. Il est vraisemblable
qu'aujourd'hui cette forme, devenue publique, représente
un danger.
Devons-nous donc souhaiter que le journal poursuive sa
carrière ? Le débat est important, et comparable à celui que
d'autres ont ouvert sur le genre du roman. La vogue du jour
nalne risque-t-elle pas d'entraîner la littérature, et la pensée
elle-même, dans un mouvement d'abandon, si elle exprime
une volonté arrêtée de rester en suspens, et une préférence
pour les détours de la route plutôt qu'une tentative de rigueur
et de création d'un objet qui prétende à la durée ?
Si la rédaction d'un journal peut aider à vivre, à un mo
ment précis de l'existence, il est un exercice spirituel, il est
le salut. Il peut être un cri, mais il n'est pas une œuvre. S'il
soutient et prépare une œuvre, il est encore le meilleur exer
cice littéiaire. Mais n'y aurait-il pas lieu de réfléchir avant
de le publier ? En tant que geme, peut-il être autre chose
qu'un genre mineur, sur lequel doit « peser a priori, comme
on l'a dit, une certaine condamnation » ? La leçon d'Amiel,
et à l'inverse la leçon des autres intimistes, n'est-elle pas
qu'il faut savoir arrêter son journal et le fermer, arrêter le
flot confus du langage intérieur, pour sortii de soi et affronter
les autres, et, si l'on est artiste, pour forger résolument une
œuvre étrangère à soi, et s'accomplir en elle ?
Mesdames et Messieurs, je vous ai annoncé en commenç
ant des questions. Je terminerai par une question, en quoi
se résume cette brève communication. Le journal intime
est-il un nouveau genre littéraire ? Tout bien pesé, je ne
suis pas sûr de la réponse, et c'est pourquoi je m'arrête en
vous la posant.

Alain Girard.