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Bulletin de l'Ecole française

d'Extrême-Orient

Les relations entre la Chine et le monde iranien dans l'Antiquité


historiquement revisitées à la lumière des découvertes
archéologiques du dernier quart de siècle
Jao Tsung-I, Léon Vandermeersch

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Tsung-I Jao, Vandermeersch Léon. Les relations entre la Chine et le monde iranien dans l'Antiquité historiquement revisitées à
la lumière des découvertes archéologiques du dernier quart de siècle. In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome
93, 2006. pp. 207-245;

doi : 10.3406/befeo.2006.6036

http://www.persee.fr/doc/befeo_0336-1519_2006_num_93_1_6036

Document généré le 02/01/2018


Résumé
Jao Tsung-I et Léon Vandermeersch
Les relations entre la Chine et le monde iranien dans l'Antiquité historiquement revisitées à la lumière
des découvertes archéologiques du dernier quart de siècle
Le présent article revient sur l'histoire des relations entre la Chine et le monde irano-persan à la
lumière des découvertes archéologiques chinoises des époques des Han et des Six Dynasties, en
reprenant l'analyse des sources historiques et même mythiques relatives à une antiquité bien plus
haute. Ce qui conduit à faire remonter les contacts entre ces deux mondes à l'époque Zhou, à
envisager une possible influence de l'empire achéménide sur la création de l'empire chinois par Qin
Shihuangdi, et à réaccréditer les relations historiographiques, traitées comme controuvées, d'une
première introduction du bouddhisme en Chine sous cet empereur. Quant aux époques des Han et des
Six Dynasties, les trouvailles archéologiques confirment les textes portant trace de routes marchandes
allant d'Asie centrale au Yunnan et au Vietnam d'aujourd'hui, puis de là au pays de Wu du temps des
Trois Royaumes, et, par mer, jusqu'à l'ancienne Qingzhou, dans la baie de Qiaozhou (Shandong), qui
fut aussi port de départ vers l'Inde de pèlerins chinois.

Abstract
Jao Tsung-I and Léon Vandermeersch
Les relations entre la Chine et le monde iranien dans l'Antiquité historiquement revisitées à la lumière
des découvertes archéologiques du dernier quart de siècle
This article studies anew the history of relations between China and the Irano- Persian world, taking
into account recent archeological discoveries of Han and Six Dynasties sites, and at the same time that
it re-analyses historical and even mythical sources dealing with a much earlier antiquity. This leads the
authors to date contacts between these two civilizations to the Zhou period, to consider that the
Achaemenid empire may have influenced the creation of the Chinese empire by Qin Shihuangdi, and
to lend credibility to the texts, heretofore considered fabricated, that mention a first attempt to introduce
Buddhism into China during that Emperor's reign. Regarding Han and Six Dynasties periods,
archeological finds confirm textual evidences hinting at merchant routes going from Central Asia to
what are today Yunnan and Vietnam, and from there to the Wu state during the Three Kingdoms
period, and then, by sea, to former Qingzhou, in Qiaozhou (Shandong) Bay, which was also the port
from which Chinese pilgrims left for India.
Les relations entre la Chine et le monde iranien dans l'Antiquité

historiquement revisitées à la lumière des découvertes

archéologiques du dernier quart de siècle

Jao Tsung-I et Léon Vandermeersch

Ai'ERTISSEMENT

Le travail ici présenté est issu d'une étude de I eminent philologue Jao Tsung-I,
publiée en chinois dans la revue Huaxue de l 'Université Zhongshan de Canton (n° 5,
Ier décembre 2000, p. 1-13). Ma propre contribution a été seulement d'expliciter les
données sinologiques restées implicites dans cette étude écrite pour des lecteurs
chinois, afin de la rendre plus accessible aux iranologues non sinisants, ce qui
était le vœu de l 'auteur Celui-ci, sans être lui-même iranologue, s 'est beaucoup
intéressé aux découvertes archéologiques faites en Chine de pièces de provenance
iranienne ancienne, et aux nombreux travaux qu 'elles ont suscités depuis la fin du
siècle dernier. De là lui est venue l 'idée d'une contribution dont l 'apport, puisé aux
sources littéraires et historiques proprement chinoises, vient croiser les recherches
des spécialistes de l 'Asie centrale. Ce n 'est pas à celles-ci que le présent article
ambitionne d'apporter du nouveau ' , mais, stimulé par elles, à l 'histoire de la Chine
ancienne revisitée du point de vue de ses rapports avec le monde iranien. N'y a-t-il
pas eu de contagion de la royauté du Grand Roi à celle du Premier Empereur? Est-
il si sûr que les premiers contacts de la Chine avec le bouddhisme ne remontent pas
bien avant l 'époque des Han postérieurs ? Mesure-t-on l 'importance des places du
Ling 'nan et du Shandong ouvertes au commerce intra-asiatique à l 'époque des Han
et des Six Dynasties ? Voilà les questions que pose ce travail, appuyé notamment
sur la relecture des représentations légendaires chinoises d'un Occident encore
mythique pour les habitants de la Chine des Zhou, et sur le dépouillement des
indications ad hoc du plus vieux traité chinois de géographie, les Notes au classique
des cours d'eau (Shuijingzhu).
Merci à Gérard Fussman d'avoir bien voulu relire cet article en prenant le soin
d'indiquer les corrections qui ont pu, grâce à lui, y être apportées.

Léon Vandermeersch

1. Sur l'état le plus récent des recherches de cette spécialité, voir Les Sogdiens en Chine, sous la
direction d'Etienne de la Vaissière et d'Éric Trombert. Paris. HFEO. 2005. ainsi que La Baetriane au
carrefour des civilisations de l 'Asie centrale, sous la direction de Pierre Leriche et al.. Paris. Maison-
neuve et Larose. 2001
.
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Le dossier de l'histoire des relations de la Chine et du monde iranien dans


l'Antiquité s'est considérablement étoffé depuis un quart de siècle, du fait de riches
découvertes qui ont attiré l'attention de nombreux chercheurs. Retenons comme
exemples de trouvailles particulièrement remarquables les deux boîtes en argent,
achéménides ou parthes, présentes dans les tombeaux du roi Ai de Qi et du roi
Zhao Mei du Nan Yue (Vietnam) du 11e siècle avant notre ère, et la phiale sassanide
présente dans un trésor enfoui à Suixi (Suikai en cantonais) au début du vie siècle de
notre ère. Ces trouvailles ont bien sûr fait l'objet d'études archéologiques qu'il n'y
a pas lieu de reprendre ici2. Mais il s'agit d'études ponctuelles, alors que l'ensemble
des découvertes dont ces trouvailles ne sont que les apports les plus spectaculaires
appellent à reprendre à nouveaux frais l'examen de toute l'histoire des relations sino-
iraniennes dans l'Antiquité, en réexaminant des sources historiographiques jusqu'ici
soit négligées, soit mal appréciées. C'est à quoi est consacrée la présente étude. Elle
porte en premier lieu sur les rapports de la Chine et du monde iranien d'abord sous
les Qin et en remontant des Qin aux Zhou, puis sous les Han et en descendant des
Han aux Six Dynasties ; en deuxième lieu, sans revenir sur les routes continentales
de ces relations, dites « routes de la soie », aujourd'hui abondamment étudiées, nous
nous intéresserons aux routes du Sud du tribut envoyé par les pays de l' Extrême-
Ouest à la puissance chinoise et aux points de passage des voyageurs en provenance
d'outre- Vietnam et d'outre- Yunnan. Mais commençons, à titre introductif par situer
brièvement les trois trouvailles qui ont en quelque sorte servi de jalons au parcours
suivi dans cette étude.

Les découvertes de 1978, de 1983 et de 1984

En 1978 a été découvert, à proximité du site de l'ancienne capitale du royaume


de Qi Wï, Linzi fMfm (à une centaine de kilomètre au nord-Est de la ville de Jinan
ffiWî (dans le Shandong), le tombeau d'un roi de Qi du début des Han. Ce roi
n'a pas pu être formellement identifié parce que, du tombeau, seuls cinq dépôts
funéraires latéraux ont jusqu'ici été fouillés, sans que le soit la chambre mortuaire
elle-même. Néanmoins, tout porte à croire qu'il s'agit Liu Xiang illlS, Ai H de
son nom posthume, mort en 179 avant notre ère. Les dépôts funéraires sont d'une
richesse exceptionnelle : plus de douze mille objets de toutes sortes, sans compter
quatre chars et les squelettes de treize chevaux et de deux chiens3. Ce qui nous
intéresse ici, cependant, c'est seulement une boîte en argent, ronde, montée sur un
pied en forme de piédestal, l'ensemble constituant une sorte de ciboire de 1 1,4 cm
de diamètre et de 11 cm de haut. Le décor est fait de reliefs repoussés en forme de
pétales disposés en deux rangées imbriquées, aussi bien sur le couvercle que sur

2. Sun Ji ffîlfl, Zhongguo shenghuo 'I'Wk'À, Liaoning 1996 ; Lin Meicun Mlfa'H', « Zhongguo
jingnei chutu dai mingwen de Bosi he Zhongya yinqi ■l'PMl'NlMi \\"\î% XWêiW\^V '!!'.&£ t$ »
(in Han Tang xiyu vu zhongguowenming '^Utf l^-î-k'^'J'I'l"^ X'HJJ, 1998); M. Pirazzoli-t'Serstevens,
"Cultural Contribution of the Outside World to China: Interaction and Assimilation", Actes du
Symposium international tenu à l'Université de Pékin sur l'archéologie chinoise au xxi° siècle, Pékin, 1998,
p. 403, et « Pour une archéologie des échanges. Apports étrangers en Chine - transmission, réception,
assimilation », Arts Asiatiques 49, 1994, p. 21-32.
3. Kaogu xitebao n° 1 985.2, p. 223-266.
Les relations entre la Chine et le monde iranien dans l'Antiquité 209

le calice, le couvercle étant en outre garni de trois boutons disposés en triangle en


forme d'animaux couchés, sans doute des chameaux. Aussi bien ce décor que la
technique du repoussé sont complètement étrangers à toute la tradition chinoise
de cette époque. Il s'agit donc certainement d'une pièce étrangère importée. De
quelle provenance ? La réponse est indubitablement donnée par une phiale en argent
portant exactement le même décor et travaillé avec la même technique, conservée
à la Freer Gallery de Washington, qu'une inscription en cunéiformes attribue à
« Artaxerces le Grand Roi, Roi des Rois, fils de Xerces etc.. », dont le règne a duré
de 466 à 425 avant notre ère4. L'objet trouvé dans la tombe du roi de Qi, lui, ne
porte pas de date ; mais il est de facture si semblable qu'il ne peut provenir que de
la même culture iranienne.
Cinq ans plus tard, en 1 983, fut découvert à proximité de Canton, sur la colline de
l'Éléphant, le tombeau également très riche du deuxième roi de Nan-Yue (Vietnam),
Zhao Mei /Mtt, deuxième petit-fils et successeur de Zhao Tuo Élfb5. Zhao Mei
régna sur le Nan-Yue fondé par son grand-père de 137 à 122 avant notre ère. Son
tombeau, dont on a pu voir la reconstitution à la Schirn Kunsthalle de Francfort
en décembre 1998, était lui aussi pourvu d'un mobilier funéraire extraordinaire.
Dans la chambre funéraire, où le corps du défunt reposait habillé d'une armure de
plaques de jade reliées de fils de soie, on a retrouvé, dans un entassement de disques
de simili-jade en céramique, une boîte en argent tout à fait semblable à celle qui se
trouvait dans le tombeau du roi de Qi 6.
Enfin, en 1984 fut découvert dans le nord de la presqu'île de Leizhou, à Suixi
(province de Canton), unejarre à couvercle, de 30 cm de haut et de 25 cm de diamètre,
qui renfermait un trésor. S'y trouvaient, avec une vingtaine de monnaies sassanides
et une trentaine de bijoux et objets divers, les morceaux d'une phiale polylobée en
argent de 8 cm de haut et de 18 cm de diamètre, dont le bord extérieur portait une
inscription en sogdien d'écriture araméenne, précisant le poids de la pièce en styrk7
et sans doute le nom du facteur, à en juger par les quatre lettres qui subsistent de ce
nom, le reste ayant disparu suite à la brisure de la pièce. La date de l'enfouissement
du trésor doit être quelque peu postérieure à celle de la monnaie la plus récente
qu'il renferme, à savoir celle de Kavad, an 12 (500) 8. L'inscription est de même
sorte que celle de l'une des deux phiales en argent découvertes en 1990 dans le
district autonome ouigour de Yanqi M~1§, l'ancienne Kashahr, à quelque deux cents
kilomètres au sud-ouest d'Urumchi9, et que celle d'une autre phiale découverte

4. Voir dans le catalogue du Musée, la pièce F 1974.30, qui provient d'un achat. L'inscription court sur
le bord intérieur de la phiale.
5. Voir le rapport de fouille dans la revue Kaogu, n° 1 984.3, p. 222 sq.
6. Cette pièce a été présentée par M. Pirazzoli-fSerstevens dans Arts Asiatiques (op. cit.), p. 29.
7. Unité de poids utilisée au début du ive siècle à la place de la drachme.
8. Voir le raport de fouille dans la revue Kaogu, n° 1 986.3, p. 243-246, et l'interprétation de
l'inscription par Yutaka Yoshida dans la revue Nairiku Ajia gengo 10. 1995, p. 79-83. ainsi que celle des
monnaies retrouvées par François Thierry dans Res Orientales 5. 1993. p. 95.
9. Un paysan creusant la terre découvrit fortuitement six pièces d'argenterie, datant probablement du
début du viie siècle, dont deux phiales. l'une sur le bord de laquelle était gravée une inscription en
sogdien exprimant un poids ainsi qu'une appartenance à deux figures féminines zoroastriennes (ce qui
dénoterait la destination liturgique de la pièce), l'autre portant une inscription en pehlevi exprimant un
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en Corée dans une tombe fouillée à Kyongju10. Ce qu'il faut souligner, c'est que
cette pièce sassanide, découverte en Chine maritime du Sud, figure, non plus dans
le contexte du patrimoine d'une très haute personnalité politique aux relations
aristocratiques de grande envergure, mais dans celui d'un patrimoine de particulier
— un trésor — , aux relations vraisemblablement de commerce ordinaire.

Les relations de la Chine avec le monde iranien sous les Qin et plus
anciennement sous les Zhou

Essayons d'abord d'éclairer le témoignage de relations entre la Chine et le


monde iranien que fournit la boîte en argent du tombeau du roi de Qi. Cette boîte, à
laquelle a été attribuée la cote d'inventaire 1/72, porte deux caractères gravés après
coup à l'intérieur de son couvercle : les caractères nan mu M^f-, qui représentent
vraisemblablement la signature d'un dénommé Mu, fonctionnaire dans un service
du Sud {nan). En effet, sur un plat en argent portant la cote 1/71-1 qui fait partie
du mobilier du tombeau, on retrouve cette signature dans une inscription de la
même graphie mais plus explicite qui se lit : « Contenance de cinq sheng [environ
0,2 x 5 = 1 litre] [signé] Mu du corps de gauche de la haute administration du Sud ».
Deux autres plats en argent font partie du même ensemble funéraire du tombeau,
l'un, portant la cote 1/71-2, semblable au précédent et également gravé d'une
inscription indiquant une contenance de 5 sheng mais signée cette fois du nom de
Zhu 7k, et surtout l'autre, beaucoup plus grand et beaucoup plus intéressant, portant
la cote 1/65. Il s'agit d'un grand récipient de 37 cm de diamètre, au rebord de 5,5 cm
de haut, orné d'un décor de volutes de fils d'or couvrant toute la pièce sauf le fond
extérieur et la partie circulaire plane du rebord. C'est sur les zones non décorées
qu'ont été gravées les inscriptions suivantes :
- sur le fond : « Contenance de deux dou [environ 4 litres] poids de 6 livres et
13 Hang [la livre valant environ 250 g et le Hang valant le 1/1 6e de la livre] cuisine
impériale » ainsi qu'un signe en forme de « I » répété deux fois ;
- sur le rebord : « 33e année office de gauche [+ un caractère illisible] signé :
Jiqi "n 'h poids de 6 livres 12 Hang et 21 grains [le grain valant le 1/1 000e de la
livre] [pièce] extraordinaire [d'une valeur de] 1 322 jin n [+ 2 caractères barrés non
reconnaissables] [d'un poids de] 6 livres et 13 Hang [d'une contenance de] 2 dou
signé : Dong)Ji 12 ».

poids (cf. Lin Meicun ^f£Jt\ï, Zhongguo jingnei chutudai mingwende Bosi he Zhongya vinqi
vH, 1997- 1999, p. 58-58).
10. Décorée de dessins d'animaux et gravée d'une inscription en araméen, cette pièce, du vic siècle, a
été découverte dans une tombe située au Nord du grand tertre de Hang'nam 'k \ri, à Kyongju (Azuma
Ushio Wê\ et Tanaka Toshiaki Ul4Jf£#, Kankoku nokodaiiseki I Shillahen WWIZ ï'fflîilill: 1 ÏÏM
fui, Chuôkoronsha, Tôkyô, 1985, p. 296).
11. Sans doute s'agit-il ici non du poids mais de la valeur de la pièce. Le fin I)? était une unité de poids
employée pour les monnaies et dont la valeur n'est plus connue aujourd'hui, bien que le Shuowen jiezi
la définisse comme égale à 2 lue (le lue équivalant à 6,6 Hang et le Hang valait environ 16,14 g). Cf.
Wu Chengluo 'x/f<^, Zhongguo didiangheng shi 'j' |i'K| /j£ !(■!; flj 'il, rééd. Shanghai, 1957, p. 33.
12. Cf. la revue Kaogu xuebao, 1985 (2), p. 242, p. 256-258 et pi. XIII et XIV.
Les relations entre la Chine et le inonde iranien dans l'Antiquité 21 1

Manifestement ces diverses inscriptions sur le même plat sont d'auteurs différents.
Les premières mesures de la contenance et du poids de la pièce ont été répétées par
un deuxième responsable, pour plus d'exactitude, et une estimation du prix a été
calculée en plus. Mais le grand intérêt de ces inscriptions tient à ce que celle du
fond de la pièce signale une date qui doit être celle de l'entrée de la pièce dans la
« cuisine impériale » : la « 33e année », sous-entendu : du règne en cours. De quel
règne donc ? Réponse facile en vérité, car de tout le temps qui précède le décès du
roi de Qi dans le tombeau duquel a été retrouvée toute cette vaisselle, des Royaumes
combattants au début de Han, le seul règne qui ait duré au moins 33 ans est celui,
commencé en 246 avant notre ère, du roi Zheng A de Qin, devenu en 22 1 le premier
empereur de la Chine post-féodale sous le titre de Qin Shihuangdi. Il ne peut s'agir
que d'ustensiles ayant appartenu à la maison du premier empereur. Notons que le
règne de celui-ci correspond presque exactement à celui du fondateur de l'empire
parthe Arsacès Ier, de 248 à 2 1 1 avant notre ère. L'histoire chinoise rapporte que Qin
Shihuangdi, à la 33e année de son règne, soit en 214 avant notre ère, envoie cinq
cent mille hommes, sous les ordres de Meng Tian w:\f\-, débarrasser de la menace
Xiongnu l'empire qu'il vient de fonder. C'est sans doute au cours de cette campagne
que la boîte en argent de style achéménide, précédemment acquise ou conquise par
les Xiongnu, a dû être enlevée à ceux-ci et déposée dans les magasins de la Cour
impériale chinoise.
Comment peut-il se faire que cette boîte se retrouve trente-cinq ans plus tard,
dans une tombe princière de Qi, de l'autre côté du pays, dans le Shandong ? Rien de
plus simple à comprendre en suivant le fil des pillages et des attributions de butin que
rapporte l'histoire chinoise des guerres intérieures qui ont marqué le renversement
de la dynastie des Qin et la fondation de la dynastie des Han. Le palais de Qin est
pillé en décembre 206 par Xiang Yu, qui est arrivé à Xianyang avant Liu Bang. Mais
Liu Bang, proclamé empereur en février 202, écrase Xiang Yu en décembre de la
même année, et toutes les richesses dont s'était emparé celui-ci sont redistribuées
entre les féaux du nouveau souverain. Parmi ceux-ci, l'un des mieux dotés est Han
Xin %% Irs , sauveur de Liu Bang en 206, et qui, en 202, est fait roi de Qi. La boîte en
I

argent des magasins impériaux de Qin, pillée par Xiang Yu, a dû tomber dans son
lot de récompenses. Elle est dès lors restée à Qi même après la mutation de Han
Xin de Qi à Chu, et a pu ainsi se retrouver dans le mobilier funéraire de Liu Xiang,
fils et héritier de celui qui avait été substitué à Han Xin à la tête du royaume de Qi,
Liu Fei i'JJJË, fils aîné d'une second épouse de Liu Bang. Ce qui en tout cas reste
certain dans le fil de cette cascade d'événements dans lesquels est supposée avoir
été emportée la boîte en argent qui nous intéresse, c'est que ce dont témoigne cette
boîte, c'est de contacts plus ou moins directs avec le monde iranien, non pas de Qi,
malgré les apparences, mais de Qin.
Ces contacts n'ont-ils débuté qu'à l'époque de Qin Shihuangdi ou s'inscrivent-ils
en continuité avec certains précédents remontant l'époque préimpériale ? Le Lïtshi
chunqiu, à l'article sur la musique de l'Antiquité (Guyue i'I^), mentionne comme
bambous les plus propres à la fabrication des tubes musicaux ceux qui sont produits
« à l'Ouest du Daxia ÀlS 13 », Daxia que Chavannes n'hésite pas à identifier comme

13. Printemps et automnes de LU Binvei traduit par Ivan P. Kamenarovic. Seuil. Paris. 1998. p. 92.
212 Jao Tsung-I et Léon Vandermeersch

la Bactriane 14. Le même ouvrage, à l'article sur les saveurs fondamentales (Benwei
^M^), mentionne aussi « le sel du Daxia » l5, qui pourrait bien être le « sel rouge »
(chiyan ^11), que plusieurs des Histoires officielles mentionnent comme l'un des
produits les plus appréciés provenant de Gaochang Mm, c'est-à-dire Kharakhoja,
aujourd'hui Tourfan16. Le commanditaire de ce Chunqiu, Lu Buwei, est mort en
235 avant notre ère. Les informations qu'il y a fait rassembler sont donc relatives
à la Chine préimpériale. C'est par conséquent certainement dès avant la fondation
de l'empire qu'ont eu lieu les premiers contacts entre la Chine et les pays d'Asie
centrale.
Pour cette époque reculée, il n'existe plus de traces de tels contacts que
déformées par les affabulations dont s'enjolive la tradition de l'expédition à l'Ouest
du roi Mu des Zhou, cinquième souverain de la dynastie, dont le règne se situe sans
doute au xe siècle avant notre ère. Examinons ces traces de plus près.
Au début du chapitre 3 du Liezi, on lit qu' « à l'époque du roi Mu arriva un
magicien d'Extrême-Occident 17 ». Quel est cet Occident de la Chine sinon la Perse,
pays des mages, des magiciens et des devins par excellence ? D'ailleurs, la venue
de magiciens parthes, dont le service est offert en tribut à la cour impériale chinoise,
est signalée plus tard deux fois sous les Han : une fois sous les Han antérieurs, dans
le cadre d'une ambassade du Ferghana (Da'an j\&) venue en Chine après le retour
de Zhang Qian 'jiif , en 106 avant notre ère l8, et une fois sous les Han postérieurs,
dans la lre année de l'ère Yongning (120 de notre ère) l9. Selon la légende, ce sont les
merveilleuses visions par lesquelles les sortilèges du magicien auraient ébloui le roi
Mu, qui, détournant celui-ci de ses tâches de gouvernement, l'auraient incité à partir
à la rencontre de la Reine d'Occident. La tradition d'une instigation, sinon magique,
en tout cas divinatoire, qui aurait été à l'origine de l'expédition à l'Ouest du roi Mu,

14. Les Mémoires historiques de Se-ma Ts 'ien, traduits et annotés par E. Chavannes, rééd. Maison-
neuve, Paris, 1967, Vol. III, p. 643.
15. Ouvrage cité à la note 4 ci-dessus, p. 220.
16. Par exemple le Suishu, ch. 83 : « Le pays de Gaochang [...] produit du sel rouge comme le cinabre
et du sel blanc comme le jade » (éd. Zhonghua shuju, Shanghai, 1943, p. 1 846-1 847). Le Beishi
précise : « II produit du sel rouge au goût délicieux » (même éd., Shanghai, 1974, p. 3 212). Cependant, le
Nanshi, ch. 32, rapportant comment Taiwu di Àxtl/iï/ envoie en présent aux Song du Sud des tapis et
neuf sortes de sels avec des tambourins, pour obtenir en échange du vin de riz et des oranges, indique
que : « chaque sorte de sel a ses propriétés [...] le sel rouge, le sel bigarré, le sel de couleur sale et le sel
de la couleur des dents de cheval ne sont pas comestibles » (même édition, Shanghai, 1975, p. 830).
Sans doute s'agit-il d'une autre sorte de sel rouge.
17. Le texte porte « Extrême-Occident» i^jffl pour Xiyu l^l'M,, et huaren itK pour huanren
(« magicien »).
18. Honshu, ch. 6 1 : « Les pays du Ferghana envoyèrent une ambassade à la suite de celle des Han chez
eux [...] avec un grand oiseau [une autruche] et un magicien nommé Li Xuan offerts aux Han. » (éd.
Zhonghua shuju, Pékin, 1962, p. 2 696).
19. Hou Honshu, ch. 51 (même éditeur, Pékin, 1965, p. 1 685). Ce texte indique que le magicien
arrivait du pays de Shan j"i" (ailleurs appelé Tan fil.), situé au nord de la Birmanie ; mais Yuan Hong, dans
le Hou Hanji, rapporte que le magicien lui-même déclara qu'il était originaire du Da Qin, et qu'il était
venu en passant par l'outre-Rinan. Suite à la mise en garde du fonctionnaire zélé Chen Chan l^if'i'î, le
magicien fut d'ailleurs éconduit.
Les relations entre la Chine et le monde iranien dans l'Antiquité 213

s'est trouvée corroborée par un document, découvert en 1993, qui remonte au moins
au IVe siècle avant notre ère : les fragments d'une version du traité de divination connu
sous le nom de Guizang $é$î, présents dans la tombe n° 15 du site de Wangjiatai
fl'iC'M (commune de Jiangling fT., préfecture de Jingzhou M'IM, dans le Hubei)20.
On y trouve le texte suivant d'une formule oraculaire appliquée à l'hexagramme shi
liifj (expédition militaire, le 7e, dans l'ordre du Yijing) : « Jadis le Fils du Ciel Mu
effectua une divination sur l'engagement d'une expédition militaire, et l'augure a
été \E\ [caractère manquant]21 ». Le texte n'est pas complet ; cependant, la version
traditionnelle du Guizang, considérée jusqu'ici comme une fabrication tardive
mais que la découverte de Wangjiatai conduit à réévaluer, rapporte la divination
du roi Mu en ces termes : « Jadis le Fils du Ciel Mu consulta le sort relativement
à Yujiang 'iy^l [le Génie de la mer du Nord]. Jadis le Fils du Ciel Mu consulta
le sort sur une expédition à l'Ouest, le résultat fut néfaste. L'augure fut : descente
du dragon dans le ciel, mais route très lointaine, et vol à contre ciel, tout azur S
[une lacune à la fin] ». Pour que l'histoire de l'expédition à l'Ouest du roi Mu ait
pu, à l'époque des Royaumes combattants, donner naissance à une cristallisation
symbolique en formule divinatoire, il faut qu'elle ait donné matière à beaucoup
de conjectures vaticinantes, ce qui signifie que l' Extrême-Occident pour le moins
suscitait beaucoup de curiosité.
D'autre part, la tribu des Jusou l '. 'E, qui, dans la biographie légendaire du roi
Mu (Mu tianzi zhuan), donne l'hospitalité à ce roi22, mérite aussi qu'on s'intéresse
à elle. Elle est mentionnée, sous diverses variantes graphiques, dans le Yugong2:\
dans le Yi Zhoushuu, dans le Da Dai liji25, dans le Shiji26, et par Jia Yi jSuJË dans le
Xinshu Ifrff, qui indique « que [l'empereur Yao] rendit visite à l'Ouest à Wangmu
YM, et que son enseignement toucha les pays de Daxia Àïï [à l'époque de Jia
Yi ce nom est appliqué à la Bactriane] et des Jusou27 ». De fait, parmi les gravures
sur pierre qui ornent le célèbre temple funéraire de la famille Wu IT^, à Wuzhaishan
itC'iÈ il], dans le canton deJasiang MW du Shandong28, se trouvait la représentation

20. Wenwu,n° 1995-1, p. 374.


21. Fiche n° 429 d'entre les 813 qui ont été retrouvées.
22. Rémi Mathieu, Le Mu tianzi zhuan Traduction annotée Etude critique, coll. « Mémoire de l'Institut
des Hautes études chinoises », Vol. IX, collège de France, Paris 1978, ch. 4, p. 59.
23. Où elle est mentionné comme faisant partie des Xirong ilt\J$l avec les Zhipi Wilii (Shangshu zhen-
gvv, dans la série des Shisanjingzhuh.su, Zhonghua shuju, Shanghai, 1957, p. 210).
24. Au chapitre 59 ( Wanghui jie [:. fî M).
25. Au chapitre. Wudi de h.'fft'iM et au ch. Shaoxian ^[h].
26. Au chapitre Wudi ji fi.'îtr^d.
27. Au chapitre Xiuzhe ng vu fl^iftiin.
28. Connu sous le nom de Wu Liang ci Ft^f"! ce temple, édifié au décès d'un fonctionnaire local
nommé Wu Liang, en 151, par les enfants de celui-ci, mais qui a ensuite servi pour d'autres défunts
de la famille, comportait à l'origine, outre les piliers de l'entrée, quatre bâtiments (le temple de Wu
Liang proprement dit et trois annexes à droite, à gauche et derrière), aux murs de pierre ornés d'images
gravées formant le plus important ensemble de gravures de ce genre d'époque Han. dont il subsiste
214 Jao Tsung-I et Léon Vandermeersch

d'une scène d'arrivée de tributaires à la Cour de l'empereur légendaire Huangdi, qui


est annotée par ces mots : « Venue des Jusou [orthographié : MW] »29- Le Songshu,
au chapitre 293(), évoque un tribut de fourrures offert par les Jusou à l'époque de
Yu le Grand. Le Suishu, au chapitre 48, situe le pays des Jusou en ces termes : « Le
pays de Pohan t! tf est tout entier à plus de cinq cents li au Sud des Congling M
%. [le Pamir], c'est l'ancien pays des Jusou31. » Enfin le Taiping yulan, au chapitre
164, cite ce passage du Liang tu yiwu zhi ^diU^JJë : « L'ancien pays de Jusu
se trouvait au Nord de ce qui est aujourd'hui Dawan j^fâ32 », Dawan qui est le
Ferghana. En somme, la tradition de contacts amicaux entre la Chine et des non-
chinois habitants de terres occidentales désignés par l'ethnonyme Jusou plonge dans
la plus haute Antiquité. Mais plus cette tradition quitte le passé mythique pour se
rapprocher du contemporain attesté, plus la localisation des Jusou — dont on vient
de voir qu'elle est dans les souvenirs pseudo-historiques située tantôt au Sud, tantôt
au Nord du Pamir — s'éloigne à l'Ouest. Dans le Yugong, rapprochée du pays des
Xirong, elle est imaginée quelque part dans la région de l'Ordos, ce dont garde
une trace un district {xiari) de la commanderie de Shuofang tf^TJ (littéralement :
« septentrion ») nommée Jusu ; mais le Yiwuzhi des géographes de l'époque des
Liang l'identifie au Ferghana.
D'autres ethnonymes sont devenus des toponymes sous les Han : la commanderie
d'Anding^/H compte un district frontalier du nom des Yueshi H K, la commanderie
du Nord Shangjun _hffl compte un district du nom des Guici II 21 (ethnonyme
des Koutchéens) et la commanderie de Zhangye *MWt compte une sous-préfecture
du nom des Lijian Hff, qui a dernièrement fait couler beaucoup d'encre comme
ethnonyme putatif d'immigrés de l'Orient romain transportés à l'époque des Han
dans cette localité aujourd'hui dénommée Zhelaisai i^MM33. Dans tous les cas

des estampages d'époque Song. Enseveli sous une coulée de terre provoquée par une crue du fleuve
Jaune après la dynastie des Yuan, ce temple fut redécouvert au xvmc siècle. Il en subsiste aujourd'hui
une quarantaine de pans de pierres provenant de la dislocation de la construction et conservés dans
un musée édifié sur place. Ces pans de pierre sont ornés d'images avec légendes en épigraphe qui sont
pour moitié des illustrations de l'histoire plus ou moins légendaire de la Chine ancienne, pour moitié
des illustrations de la mythologie chinoise (cf. Wu Hung, 777e Wu Liang Shrine: The Ideology ofEarly
Chinese Pictorial Art, Stanford, Stanford University Press, 1989).
29. LeJinshi cuibian <fe^f i'^-li, de Wang Chang \:M (1725-1805), reproduit cette légende, mais pas
la figure qu'elle sous-titrait. Cf. la réédition photographique de cet ouvrage publiée à Taipei en 1964,
p. 391 (la copie de la stèle) et p. 393 (la lecture de la copie). La figure est reproduite sous le n° 99
dans le volume de planches de l'ouvrage d'Edouard Chavannes, Mission archéologique dans la Chine
septentrionale, PEFEO 13, Paris, 1909-1915.
30. Ed. Zhonghua shuju, Pékin, 1974, p. 863.
31. Même éd., p. 1853.
32. Dans l'édition du Guoxue jiben congshu, Taipei, 1959, p. 886.
33. L'identification a été proposée par Homer H. Dubs, excellent sinologue traducteur du Honshu,
dans une conférence prononcée en 1955 et publiée en 1957 par la China Society (48 p.), sur une base
purement philologique - le nom de Lijian il ft de cette sous-préfecture sous les Han considéré
comme variante de l'un des noms chinois de l'empire romain, Lijian H#ï (transcription chinoise
d'Alexandrie). H. Dubs explique que ce nom est devenu celui de la sous-préfecture parce que des
exlégionnaires romains auraient été installés là à la suite des circonstances que voici : des prisonniers
Les relations entre la Chine et le monde iranien dans l'Antiquité 21:5

il s'agit de territoires qui ont été occupés par des groupes ethniques dont on leur
a donné le nom. Pour en revenir aux Jusou, selon Ma Yong J-J^fc, spécialiste de
l'histoire du Xinjiang34, cet ethnomyme dérive du nom local d'une sorte de feutre 3-\
kosava, reconnu dans les documents de langue prakrit ghandari écrits en karoshthi
qui ont été découverts sur le site de l'ancien royaume de Shanshan f-p#36. Ce
peuple n'est donc pas une invention, et il y a un fond de vérité sous les affabulations
du Liezi.
Fond de vérité que l'on peut retrouver, si l'on pense au haschisch, sous l'histoire
du magicien venu de Perse dont les sortilèges transportent le roi Mu dans un monde
féerique. Pour expliquer l'emploi d'anesthésique par le célèbre médecin Hua Tuo
~^fb (190-265), Egami Namio }l'. I'JAJk s'est appuyé sur le passage du Weishu
qui rapporte comment un magicien, envoyé à la cour des Wei en 448 par le pays
de Yueban 'ï&itS (c'est-à-dire le pays des Ephtalites), pratiquait des interventions
chirurgicales extrêmement lourdes « en mettant des herbes médicinales dans la
bouche » du patient37. Il en conclut que Hua Tuo avait dû connaître le haschisch par
les magiciens venus de Perse. Mais ce que raconte le chapitre sur le roi Mu du Liezi,
corroboré par la découverte des fragments sur bambou de manuscrit du Giiizang
cités plus haut, conduit à reculer nettement plus loin dans le passé l'introduction en
Chine du haschisch par des magiciens iraniens.
Il faut d'ailleurs que le monde iranien ait été plus ou moins connu depuis assez
longtemps pour avoir pu influencer la transformation, sous Qin Shihuangdi, de la
Chine féodale en empire du type de celui des Achéménides. Cette influence peut
en effet être présumée à partir de plusieurs indices dont chacun pris isolément peut

faits par les Parthes dans les steppes d'Osroène lors de la bataille de Carrhae (en 53 avant notre ère)
gagnée par ceux-ci sur les légions de Licinius Crassus seraient passés chez les Xiongnu, puis auraient
été faits prisonniers à nouveau par les Chinois vainqueurs du Khan Zhizhi W> >C (en 36 avant notre ère),
et implantés par l'autorité chinoise sur le site en question. Très contestée, la thèse de Dubs n'en a pas
moins été reprise plus tard par un historien chinois de Lanzhou, et a bénéficié, en 2003, d'un
spectaculaire rebondissement du fait de la découverte,dans le voisinage du site, au cours des travaux de pose
de la grande conduite destinée au transport du gaz naturel du Tarim à Shanghai, d'une tombe datant
des Han orientaux renfermant le squelette d'un individu de grande taille assurément non chinois. À la
suite de quoi, 99 tombes ont été découvertes et fouillées par des chercheurs de l'institut provincial
d'archéologie du Gansu, renfermant 302 pièces archéologiques d'époque Han et des squelettes humains
de type européen. En outre, les quelque quatre cents habitants d'aujourd'hui de la localité de Zhelaisai
présenteraient des caractéristiques physiques non sinoïdes, suivant une étude systématique de l'ADN
de cette population effectuée par un biologiste de Lanzhou. (Voir la presse chinoise du 24/06/2005, et
The Economist du 25/12/2005). Mais la thèse de Dubs vient d'être radicalement contestée par Wang
Shoukuan yH 'g H dans un article du Wen Shi Zhi Shi SC & $|| it (2007.8, p. 4-9).
34. Cf fêM,« ffimtëlàX. kosava lip ft it# », in ^W&Wib X"fW$L, 1983.
35. Feutre dont on retrouve le sens dans le nom des Zhipi £Jfêj& (littéralement : peau de tissu) associés
aux Jusou dans le Yugong, cf. supra.
36. Situé près du Lob-nor, d'abord appelé Loulan Hfîiij, puis renommé Shanshan par les Chinois à
partir de sa soumission aux Han en 77 avant notre ère. Des documents ghandari en écriture karoshthi
mêlés à des documents en chinois ont été découverts en divers endroits sur ce site par Sven A Hedin en
1901, par Aurel Stein, en 1904 et 1914, par F. Bergman en 1928, et par une mission chinoise en 1986.
Ces documents sont du me siècle.
37. Weishu, op. cit., p. 2 229. L'article d'Egami se trouve dans les Mélanges offerts à Ishida Mikinosuke
f HU'i'txd^J pour son 70e anniversaire (Tôkyô, 1976. p. 75-93).
216 Jao Tsung-I et Léon Vandermeersch

paraître faible, mais dont l'ensemble constitue un faisceau très probant. D'abord
l'emploi, par le fondateur de l'empire, de l'expression « têtes noires » (qianshou
I7 tî), tout à fait insolite en chinois, pour désigner le peuple. Il se trouve que la
même expression est courante pour désigner les gens en général sous la forme
sag-gib en sumérien et sous la forme salmat-qaqqadi en accadien, mais qu'elle est
inusitée ailleurs. Ce ne peut donc être qu'en écho d'un idiotisme iranien qu'à la
26e année de son règne (22 1 avant notre ère) que Qin Shihuangdi, ayant unifié la
Chine, décrète que, pour marquer le nouvel ordre impérial, au lieu de dire « peuple »
(min fé), on dira « têtes noires38 » (de même que lui-même se réservera de dire
moi zhen W\, pour se désigner à la première personne, et qu'il faudra dire zhi %\\ au
lieu de ming tnT pour « ordonnance », zhao W\ au lieu de ling ^ pour « décret »)39.
Dans cet emploi, l'expression « tête noire » n'est pas seulement rapportée par les
historiens ; elle est attestée sur l'un des fragments de manuscrits sur fiches de
bambou découvert à Longgang flfsj 40. On notera que c'est au même moment que
le fondateur de l'empire décrète aussi que l'empire sera divisé en 36 commanderies
dont le système, remplaçant celui des inféodations de la royauté préimpériale, n'est
pas sans rappeler celui des satrapies achéménides. Et on peut se demander si, en
changeant dans sa titulature officielle le terme wang (IE « roi ») en huangdi ( JlL'rtr
« empereur auguste »), pour se donner plus de prééminence, le nouveau souverain
n'avait pas en tête l'image du Grand roi de Baby lone plutôt que celle des deux
derniers monarques de la dynastie des Yin, de renom historique plus que douteux,
qui, mille ans auparavant, avaient pris les appellations de Di Yi et Di Xin (et non pas
Huangdi Yi et Huangdi Xin). En tout cas, il est frappant qu'à la manière du Grand
roi qui se déplaçait dans tout son empire, Qin Shihuangdi s'est encore distingué
de ses prédécesseurs en effectuant cinq grandes tournées triomphales à travers les
principales régions du pays. Mieux encore : comme le Grand roi, Qin Shihuangdi
a fait graver sur le roc de grandes proclamations commémoratives, six au cours
de ses cinq voyages. C'est de cela que date, en Chine, la pratique des inscriptions
lapidaires, avant lesquelles ne se pratiquaient couramment que les inscriptions sur
bronze, à la seule exception des énigmatiques inscriptions sur tambour de pierre de
la fin de l'époque des Printemps et automnes (du vne ou vie siècle avant notre ère),
réalisées justement à Qin, le pays de Qin Shihuangdi, où dès cette époque ont pu
parvenir des échos de ce qui se faisait dans l'empire achéménide.
De tels indices d'une influence venant d'au-delà de l'Asie centrale sur la Chine
impériale naissante conduisent à reposer la question de l'époque de la première
introduction du bouddhisme en milieu chinois. On ne peut pas refuser tout crédit
à ce que consignent le Guanghong mingji F$ 'JA11/]^ et le Lie/ai sanbaoji WAX- '■
'ft Si41, rapportant qu'à l'époque de Qin Shihuangdi dix-huit sramanas (ascètes)

38. Shiji, éd. Zhonghua shuju, Pékin, 1959, p. 239.


39. Ibid, p. 236.
40. Environ 150 fiches de bambou inscrites, la plupart brisées, datant de 210 avant notre ère, furent
découvertes dans une tombe Qin fouillée à Longgang, dans un faubourg de Test de Yunmeng 'i;:v;
(Hubei) en octobre 1989. Une quinzaine d'années plus tôt, en 1975, dans une autre tombe Qin du
faubourg de Shuihudi, de Yunmeng également, avaient été découvertes 1 100 fiches de bambou inscrites.
41 . Cf. Guanghong mingji, ch. 1 1 (éd. Sibubeiyao, fasc. 1 1, f° 12 v°), le Lidai sanbaoji, ch. 1 , reprenant
le même texte presque mot pour mot. Le propos est également repris dans le Poxielun Wi'Wm de Falin
Les relations entre la Chine et le monde iranien dans l'Antiquité 2 17

étrangers seraient venus propager le bouddhisme en Chine, que Qin Shihuangdi


les aurait fait emprisonner, mais que dans la nuit six hommes armés de vajras les
auraient délivrés. L'époque est celle d'Açoka, qui aurait fait ériger un peu partout
quatre-vingt quatre mille stupas sur des reliques du Bouddha. Selon un farouche
opposant au bouddhisme du début des Tang, le taoïste Fu Yi fïf^, c'est à la suite
de l'autodafé de tous les livres considérés comme subversifs ordonné par Qin
Shihuangdi à la 34e année de son règne (en 213) qu'en Chine les pagodes, édifiées
là comme ailleurs dans toute l'Asie sur les instructions d'Açoka, seraient tombées
en ruines42.
Y a-t-il eu ou non venue de missionaires bouddhistes en Chine sous les Qin ?
En tout cas l'introduction du bouddhisme en milieu chinois doit être reportée au
moins à l'époque des Han occidentaux, à la lumière de travaux comme ceux de Ji
Xianlin ^-^kW. Ce philologue, dans ses Nouvelles recherches sur les noms Futu et
Fo4i (utilisés pour transcrire en chinois le mot « bouddha »), établit que la forme
Futu provient du bactrien bodo/boddo. Cette forme, qui est donc liée aux relations
sino-bactriennes, est attestée pour l'époque des Han antérieurs par les sources
suivantes :
-Yu Huan ftlls (111e siècle), dans le Weilue !&ffl&, au chapitre consacré à la
Transoxiane {Xivuzhuan [ïfisJcfll) rapporte qu'à la lre année du règne de l'empereur
Ai J& (an 2 avant notre ère), « un disciple des professeurs de textes canoniques
nommé Jinglu ft/È. reçut de Yicun ift'fa, ambassadeur du roi des Grands Yuezhi
[Kutchanais], oralement, le canon du Bouddha », le nom du Bouddha étant ici
transcrit Futu.
- La même histoire est rapportée, comme suite à l'ambassade de Zhang Qian
et en donnant au lieu de Jinglu le nom de Jingxian, par Wei Shou ft^ (vie siècle),
dans le Weishu, au chapitre consacré au bouddhisme et au taoïsme (Shi.Lao zhuan
%%%lW) '■ «Au temps de l'ouverture des relations avec le Xiyu, Zhang Qian fut
envoyé en Bactriane. 11 revint en rapportant qu'au voisinage de ce pays il y avait le
pays du Sindh (Shengdu i^#), aussi appelé Tianzhu A^ (Inde), et on commença
à entendre parler de la doctrine du Bouddha (Futu). À la lre année de l'ère Yuanshou
d'Aidi, un disciple des professeurs de textes canoniques nommé Qin Jingxian IpIJPc
'M reçut de Yicun, ambassadeur du roi des Grands Yuezhi, oralement, le canon du
Bouddha {Futu) 44. »
Le souvenir de la réception d'un canon bouddhique auprès de Koutchanais
est présent également dans le Muzi lihuolun ^-T'^-W*m45, mais comme si cette
réception avait été effectuée au cours du voyage de Zhang Qian, non pas oralement
mais par écrit, et en portant sur 42 sutras. Dans cette version le nom du Bouddha est
donné sous la forme Fo.
Au chapitre 15 du Hou Hanji, Yuan Hong cite une monographie sur le Sindh
(l'Inde) en ces termes : « Guo Su ?[>fô, du Xiyu, fabriqua une image du Bouddha

42. Cf. le passage du Gitanghong mingji cité ci-dessus.


43. wàvf-^m%.
44. Weislni, op. cit.. ch. 1 14. p. 3 039.
45. Cf. Guanghong ining/i. op. cit.. fasc. 1. f°8-v°.
218 Jao Tsung-I et Léon Vandermeersch

(Fu) ; lui-même suivait la voie du Bouddha (Fo) ». Il écrit indifféremment Fu ou Fo :


sous les Han postérieurs les apports bouddhiques se multiplient et se diversifient.
Nous ne sommes plus au stade d'une première introduction.
Pour en revenir à la question plus générale de l'ancienneté des apports iraniens
à la culture chinoise, il reste à nous demander ici de quand datent les rapports du
pouvoir chinois avec les pays de la péninsule indochinoise, par lesquels il est arrivé
que transitent ces rapports au moins à l'époque du NanYue.
Nous avons vu qu'en 214 Qin Shihuangdi avait envoyé cinq cent mille hommes,
sous les ordres de Meng Tian, chasser les Xiongnu de l'Ordos46. C'est la même
année qu'il jette son dévolu sur « les cornes de rhinocéros, les ivoires d'éléphant, les
plumes de martin-pêcheur et les perles variées de Yue47 ». Cinq cent mille hommes
également sont envoyés au Sud des Nanling, sous les ordres de Tu Sui HMfÈ. En
trois ans est annexée à la Chine une vaste région, englobant tout ou partie de ce
qui est aujourd'hui le Guangdong, le Guangxi et le Yunnan, le Nord- Vietnam et
le Nord-Laos, territoire réorganisé à la chinoise en trois commanderies : Guilin t±
$S Nanhai ^M et Xiangjun MM>. Ce territoire s'étend jusqu'à ce que le chapitre
géographique du Hanshu appelle « la frontière du Rinan 0 |^f », tributaire des Qin48.
Cette frontière s'ouvre sur l'horizon indien du monde d'au-delà du Rinan. En effet,
le Xiangjun des Qin semble bien situé, dans ce qui est aujourd'hui le Guangxi, non
loin de la « Forêt aux éléphants » (Xianglin M-'W) du pays khmer49. L'importance
de cette situation aux yeux du pouvoir chinois est marquée par le fait que les Han
y établissent des chefs de poste d'accueil des tributaires (houzhang fl^-il) comme
il y en avait sur les marches de l'Asie centrale50. Les Annales sur bambou, citées
dans le Shuijingzhu, rapportent qu'« au roi Xiang de Wei (Ht I§), au 4e mois de
la 7e année de son règne (312 avant notre ère), le roi de Yue envoya en ambassade
Gongsun Yu ^I^IPj apporter en présent, sur trois cents bateaux, cinq millions de
flèches, des cornes de rhinocéros et des défenses d'éléphant51 ». On voit que les

46. Cf. supra, p. 211.


47. Huainan zi, ch. XVIII (Philosophes taoïstes, bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, 2003, p. 886).
48. Hanshu, ch. 28B (op. cit., p. 1 631).
49. Une note de Hu Sanxing ityj.. :.t\ au Cizhi tongjian, ch. 12 (éd. Xinhuas shudian, Pékin, 1966,
p. 242) se référant à un Maoling shu ï^Njrf, précise que « le Xiangjun administre Linchen W\M., à
7 500 li de Chang'an », et ajoute une note de Wei Zhao ^dff indiquant que Linchen faisait partie du
Rinan de son temps (iv° siècle de notre ère). Le chapitre géographique du Hanshu (op. cit., p. 1 628)
place Linchen dans le ressort de la commanderie de Yulin fl# de l'époque Han, ce qui est confirmé
par une note du « ministre Zan » (lî'.lîf - le nom de famille de ce commentateur n'est plus connu) se
référant également au Maoling shu, au ch. IB du Hanshu (op. cit., p. 54).
50. Nous le savons par un passage du texte sur lamelles de bois découvert fin février 1993 dans une
tombe sise dans le village de Yinwan ?J7ff: (commune de Wenquan ïmiyji, dans le Jiangsu). Ce passage
(2e colonne de la lamelle 4) mentionne « un assistant de l'administration du fief ducal de Jianling lËltë
nommé Meng Mengqian miuiM, du pays de Liang ïfé, anciennement houzhang de Xianglin ^.^ ».
Ce Xianglin est identifié par Liu Zhao f ijHM (actif en 5 1 0), en note du Xu Han junguo zhi WtfkW^M,
comme faisant à son époque partie du Linyi \^\A (Champa).
51. Shuijingzhu, ch. 4 (éd. Shijie shuju, Taipei, 1962, p. 43), et Zhushu jinian, ch. 40 (éd. Yiwen yins-
huguan, s.d., Taipei, p. 610). Le roi de Yu cherchait par ce geste à se concilier le soutien de Wei contre
Chu.
Les relations entre la Chine et le inonde iranien dans l'Antiquité 219

produits de luxe Indochinois parvenaient en Chine du Nord déjà un siècle avant que
Qin Shihuangdi ne décide d'aller se saisir de la région d'où ils provenaient.

Les relations de la Chine des Han et des Six Dynasties avec le monde parthe
et sassanide

À l'époque des Han, quand la Chine entreprend de développer formellement des


relations avec le monde de l'au-delà de l'Asie centrale, ce monde est profondément
déstabilisé. Sa partie occidentale est secouée par l'effondrement des Séleucides
et l'arrivée des Romains ; sa partie orientale, par les contre-coups de la poussée
des Xiongnu qui, chassés vers l'Ouest par les Chinois, refoulent en Sogdiane les
Indoscythes Yuezhi, lesquels repoussent les Sakas en Bactriane avant de prendre
le contrôle de ce pays où va prendre souche la dynastie koutchane52. Aussi les
identifications des entités politiques en place dans la région sont-elles très floues
dans les sources chinoises de l'époque. Le nom de Da Qin X0, notamment, renvoie
indistinctement à l'empire parthe et à l'ensemble de l'Orient romain-3. Ce nom
chinois, plutôt qu'issu d'une phonétisation de dashina qui désigne le Sud en vieux
perse, résulte sans doute de l'emploi métaphorique du nom de l'empire Qin pour
désigner un autre grand empire vaguement situé en Occident. Le nom d'Anxi :£cM,
pour la Parthie, est, lui, assurément une phonétisation chinoise du nom d'Arsacès.
Le Hou Hanshu évoque le souverain parthe qui, en 101 de notre ère, envoya à
la cour des Han l'ambassade dans laquelle figurait un magicien, en le mentionnant
sous le nom de Manqu M iS, qui, à cette date, ne peut être que Pacorus II. Manqu
paraît bien être, en effet, une phonétisation de Pacorus, nom redonné au fils de
Volagèse, fils dont le règne, de 78 à 105, moins troublé que celui de son père, a pu
voir s'activer les relations sino-parthes. En 97, Pacorus II avait reçu un envoyé des
Han nommé Gan Ying "tt^, lequel n'était autre que le proconsul chinois en charge
du protectorat des oasis du Tarim. En 105, il retourne la politesse aux Chinois en
leur envoyant notamment, outre un magicien, « un grand oiseau de Chaldée (Tiaozhi
f^J^L) », vraisemblablement une autruche54, que les Chinois ont appelé paon de
Parthie (Anxi que)55.
Le même ouvrage mentionne ensuite une autre ambassade venue en Chine en
166, envoyée non plus par le roi d'Anxi mais par un roi de Da Qin, du nom d'Andun

52. Cf. K. Enoki et ai, «The Yueh-chih and their migrations» ainsi que B.N. Puri, «The Sakas and
indo-Parthians» et «The Kushans», dans History of Civilizations of Cenral Asia, vol. II : 700 B.C. to
A.D. 250, UNESCO Publishing, Paris, 1994, respectivement p. 171-189 (plus spécialement p. 179-
180), p. 191-207 (plus spécialement p. 191) et p. 247-263.
53. Au chapitre 78 du Nanshi (éd. Zhonghua shuju, Pékin, 1972, p. 1 961), le Da Qin est présenté
comme étant, avec le pays parthe (Anxi), à l'Ouest de l'Inde, et faisant avec elle commerce de ce qu'il
produit, à savoir : « pierres précieuses, coraux, jadéite, disques d"or (monnaies d'or rondes ?). perles,
émaux, safran, storax (suhe M YY, cf. Pelliot, BEFEO 3, p. 80, note 1 ) », ce qui est plutôt l'image de
la Perse que de Rome.
54. L'autruche était autrefois aussi abondante en Arabie qu'en Afrique, bien qu'on n'en ait plus vu en
Arabie depuis 1941
.

55. Hou Hanshu, eh. 88 (op. cit.. p. 2 918).


220 Jao Tsung-I et Léon Vandermeersch

, phonétisation chinoise du nom des Antonin 56. À cette date, il ne peut s'agir que
de Marc-Aurèle Antonin. Le Hou Hanshu explique que le pays de Da Qin — Rome,
puisque celui d'un Antonin, — était depuis longtemps désireux de commercer avec
les Han, mais qu'il en était empêché par les Parthes (Anxi), lesquels se réservaient
le monopole de ce commerce, jusqu'à ce qu'enfin cet Antonin, en 166, « dépêche
un envoyé qui, à partir de l'au-delà du Rinan, apporte en présent des défenses
d'éléphant, des cornes de rhinocéros et des écailles de tortue57 ».
La nature de ce tribut implique qu'il s'agit, à n'en pas douter, d'une ambassade
venue d'Occident par l'Indochine. Mais l'explication donnée dans le Hou Hanshu
est doublement étrange. D'abord, on s'étonne qu'un tribut censément envoyé par
Rome n'ait défrayé la chronique en Chine que pour des produits de luxe typiquement
indochinois. Ensuite on peut aussi se demander pourquoi nulle part, dans les
sources latines, ne se trouve trace de cette ambassade. En revanche, ont bien été
retrouvés en Indochine des pièces d'origine romaine datant précisément de l'époque
des Antonin : trois bijoux monétiformes, dont un au type d'Antonin le Pieux, un
autre au type de Marc-Aurèle, le troisième au type effacé58. Cependant, ces pièces
voisinaient avec un cabochon de verre opaque gravé d'un portrait reconnu comme
de type sassanide 59, ce qui porte à croire que le prétendu envoyé de Rome était en
réalité un marchand non romain, concurrent des habitués de la route des caravanes,
qui, ayant tenté sa chance par une route du Sud, s'était approvisionné au passage en
produits de luxe indochinois, et s'était fait passer pour envoyé du roi de Da Qin.
Le flou, au demeurant bien compréhensible, qui, dans les sources chinoise,
affecte l'identification des pays de l'Ouest, touche aussi les origines familiales du
Parthe qui a le plus anciennement marqué l'histoire de la Chine : le moine An Shigao
'ic~HtiTTj. Celui-ci, dont le patronyme chinois est tiré, comme c'était alors l'usage
pour les immigrants, du nom de son pays d'origine (An est tiré du nom chinois de
la Parthie, Anxi), avait pour nom personnel Qing fm, et pour appellation Shigao.
Il était arrivé à Luoyang en 147. Ce qu'on connaît de sa biographie provient de la
préface (xu )'¥) écrite par le moine sogdien Kang Senghui JiHail" (mort en 280)
à l'ouvrage intitulé Anban shouyi jing ^Wi^fM^l, qui est la traduction, par An
Shigao lui-même, d'un Sûtra du contrôle de la respiration exposant une méthode de
méditation, dont l'original indien est perdu. Selon cette préface, An Shigao serait le
fils de l'épouse légitime d'un roi parthe, ce qui lui donnait rang d'héritier du trône

56. Ibid. {op. cit., p. 2920).


57. Cette ambassade est rapportée par Yuan Hong dans son Hou Hanji, mais le nom des Antonin est
écrit Andu ('ic#|j) au lieu d'Andun, et l'événement date « des années Jianchu ^f)} de Huandi frl'rfc »,
ce qui est incohérent puisque l'ère Jianchu a duré de 76 à 83, et que l'empereur Huandi a régné de 146
à 167. C'est donc le Hou Hanshu qui est ici fiable, ce qui conduit à rejeter l'identification d'Andun à
Trajan (qui a régné de 97 à 117) que défend Lin Meicu ^f^-H" dans son Xiyu wenming |rt|Ji!E JC'HJJ (p.
13). L'identification à Marc-Aurèle est correctement faite par Wen Jiang y>C y . et Liu Yinsheng l$iJiH!
Wf dans leur article « Gudai Zhongguo yu YaFei diju de haishang jiaotong » du volume Si/u wenhua
I

haishangjuan fàM ÏCiYM lï-fë (p. 27).


58. La découverte a été faite par Louis Malleret en 1 944 {BEFEO 45 (1), Hanoi, 1951, p. 75-88). mais
les pièces regardées par lui comme monnaies ont été reconnues comme bijoux monétiformes par
François Thierry (« Sur les monnaies sassanides trouvées en Chine », Res Orientales V, p. 125.
59. François Thierry, ibid.
Les relations entre la Chine et le monde iranien dans l'Antiquité 221

de Parthie ; mais, résolu à entrer en religion, il aurait abdiqué en faveur d'un oncle.
Sa qualité de prince lui est reconnue par l'appellation de « Prince An » (An hou 'i£
fà) qui lui est donnée dans certains textes. La Nouvelle histoire des Tang rapporte
qu'« à la fin des H an postérieurs [le pays des Parthes] envoya le prince Shigao à
la cour [des Han], en sorte qu'il s'installa à Luoyang60 ». Feng Chengjun $§7p;$^
déduit de recherches qu'il a faites sur les premières traductions chinoises de canons
bouddhiques61 qu'An Shigao devait être le fils de Pacorus II. Mais Ma Yong JJîjM,
dans ses Recherches sur les gens d'Asie centrale venus en Chine à la fin des Han
orientaux*"2 a relevé toutes les inexactitudes de la biographie du personnage qui
empêchent de croire à sa filiation princière. Cette prétendue filiation ne s'accorde
pas non plus avec ce que dit Dion Cassius de la succession de Pacorus II63.
Dans la ligne des travaux engagés par An Shigao, nous possédons par exemple
la traduction chinoise de La vie d'Açoka, figurant au Livre 50 du Taishâ, qui est
l'œuvre d'un autre Parthe actif à Luoyang de 281 à 326, nommé An Faqin 'P:H
l)v, qui a été surnommé « le Parthe Tripitaka ». Ce surnom met en évidence le rôle
qu'ont joué les Parthes dans la réalisation des traductions chinoises des canons
bouddhiques.
Plus généralement, se sont multipliées ces dernières années, et avec une belle
moisson de résultats, les recherches sur les divers pays de Transoxiane, en particulier
sur les Parthes de Sogdiane. Plusieurs tombes de Sogdiens installés en Chine ont
été découvertes. Mentionnons celle qui a été fouillée de mai à juillet 2000 près
de Xi'an, à 6,6 km à l'Ouest de l'ancien Chang'an, et qui est datée de la lre année
Daxiang i\M- (579). Cette tombe s'est révélée être celle d'un Parthe nommé An Jia
^{Jll, originaire de Changsong Sfê, (district de Guzang tâWi - aujourd'hui Wuwei
liJÛ, au centre du Gansu), se prétendant descendant de Huangdi, et qui occupa la
fonction de sabao Ètf^ (« chef de congrégation ») des Sogdiens de Tongzhou |n]JJi1
(aujourd'hui Dali i\Wj, à une centaine de kilomètres au nord-est de Xi'an)64. Cette
région était peuplée de beaucoup d'immigrés sogdiens : dès la fin du ive siècle
la Chine en comptait plus de cent mille65. Nombre d'épitaphes funéraires de ces
Sogdiens, portant le patronyme An, trahissent la vanité qu'ils avaient de se réclamer
d'une antique ascendance chinoise. On en voit qui font remonter leurs ancêtres
jusqu'à Huangdi, à l'exemple d'An Jia, et qui abouche l'Oxus de la Bactriane à la
rivière Ji #Ë de la terre chinoise66, comme dans l'épitaphe de Shi Hedan S^U
évoquant « la lignée de Turfan [Tu ni], branche de [la postérité de] Xuanqiu

60. Xin Tcmgshu, ch. 75 (éd. Zhonghua shuju, Pékin, 1945, p. 3 444).

62.
63. Dion Cassius, Histoire romaine L.LVIII.17. Sur cette question, voir également A. Forte. The
Hostage An Shigao and his Offspring, Kyoto. 1995 ; Yong Xinjiang ^tlrR, $ llr.iSjl^JsSc'icR ( ^H^II :
W.}j^&h\ I) ; Wu Yugui '"-R n, w#|^#i'.Jj k'-Ulk'^tiWPL (JW#, III, 1997, p. 295-338).
64. Wemru, 2001-1, p. 21.
65. Shi Anchang Jjtli £ / .«.It ft >f<^ u fôc 4'i \ jM % ». ( Gugong bowuyuan yitankan. 1 999- 1 992, p. 75 ).
'

66. Dont la lignée dynastique des Zhou tire son nom gentilice.
222 Jao Tsung-I et Léon Vandermeersch

[c'est-à-dire Huangdi] » envoyée au loin et « protégée par l'Oxus [Weishui


comme distante frontière67 ». D'excellents travaux ont montré que cette généalogie
est fondée sur l'identification, dans des textes relativement tardifs, du nom chinois
des Arsacides, Anxi $;||, avec le nom du petit-fils de Huangdi dans la mythologie
chinoise, An ;£c ; inutile d'y revenir.
La Perse passe sous l'autorité sassanide avec l'accession au pouvoir d' Ardéchir Ier
en 224. Les relations de la région avec la Chine vont se développer considérablement.
En 226, arrive à la cour de Sun Quan î^fH de Wu ^k, depuis le Vietnam, un marchand
de Da Qin à qui on donne le nom de Qin Lun III fifg 68. Sun Quan le fait raccompagner
vers son pays par un ambassadeur chinois, Liu Xian I'Jjs^, du Guiji Hrfit , lequel
meurt malheureusement en route. Mais Sun Quan ne veut pas en rester là, et c'est
pour étudier les voies de missions vers l'Occident par le Sud que, la même année, il
dépêche au Funan tk'Êî, royaume hindouisé du delta du Mékong, deux chargés de
mission, Zhu Ying 7^1! et Kang Tai JMM. Ce dernier était certainement d'origine
sogdienne, comme l'indique son patronyme Kang (de Kangju MJÊ, nom chinois
de la Sogdiane). Dans le Taiping yulan et dans le Shuijingzhu subsistent quelques
traces du dossier constitué par les deux envoyés :
- le chapitre 771 du Taiping yulan, consacré à la navigation, emprunte à une
monographie de l'époque sur les pays étrangers ( Waiguo zhuan ^b IH{$) ce passage :
« Depuis la contrée (zho u JM) de Jianadiao {fill IP il, sur un fort navire à sept voiles,
le vent de saison fait entrer à Qin % en un mois et quelques jours : c'est le pays de
DaQin69. »;
- le chapitre 1 du Shuijingzhu emprunte au Funan zhuan ^plffil de Kang Tai le
passage suivant : « De l'île {zhou $t|) de Jianadiao ({fin HP il), par le Sud-Ouest, on
pénètre dans un grand golfe. Après quelque sept à huit cents li, on atteint l'embouchure
du grand fleuve Fuhuli ffiJÈLM (Gange). Si on passe le fleuve et qu'on coupe court
vers l'Ouest, on finit par arriver au Da Qin70. » Un peu plus|%" loin, le même ouvrage
emprunte à une autre monographie intitulée Funan ji ££ fd, d'un certain Zhu Zhi

67. Luo Feng II 4s Guyuan Nanjiao Sui Tang mudi NJj§C$3$l3 PtfWHilil, Wenwu chubanshe, Pékin,
1996, p. 67-77.
68. Liangshu, ch. 54 (éd Zhonghua shuju, Pékin, 1975, p. 798) et Nanshi, ch. 78 (même éd., Pékin,
1975, p. 1961).
69. Taiping yulan, éd. photographique dans le collection Guoxue jiben congshu, Taipei, 1959, p. 3 362.
Pelliot, dans son article sur « Le Funan », relève trois autres passages de la monographie concernant
le Funan, cités au ch. 786 du Yulan {BEFEO 3, Hanoi 1903, p. 89). Jianadiao est peut-être le pays de
Kanyakubja — aujourd'hui la ville de Kanauj en amont de Bénarcs mais, à l'époque, un pays qui a
pu s'étendre sur tout le cours inférieur du Gange (cf. le Grand dictionnaire du bouddhisme de Mochi-
zuki Shinkon, Tôkyô, 1931, p. 446). Il s'agirait alors, à partir de ce pays, d'une navigation maritime
contournant la péninsule indienne, ou d'une navigation fluviale remontant le Gange.
70. Shuijingzhu, op. cit., p. 8. Si on rapproche ce passage du précédent, et qu'on admet que la
différence des deux caractères zhou {contrée et île) n'est pas une simple erreur de copiste, on peut penser
que les bateaux venant de la mer du Sud remontaient le long des côtes malaises et birmanes jusqu'à une
île du fond du golfe du Bengale appartenant au pays de Jianadiao, de là redescendaient quelque peu
jusqu'à l'embouchure du Gange, d'où on pouvait traverser le nord de l'Inde par route terrestre.
Les relations entre la Chine et le monde iranien dans l'Antiquité 223

A'A:.'JÉ1 (ou f£), Indien d'après son patronyme, le passage que voici : « De la Parthie
(Anxi) au pays de Sihengtiao, il y a vingt mille li »71.
Le rôle du Funan à cette époque, comme relais des relations entre la Chine et
le monde occidental, s'explique par deux raisons : d'une part le dynamisme du
pays revigoré par l'esprit d'entreprise du roi Fan Zhan y/L tH au deuxième quart
du iiic siècle, et d'autre part l'activisme du gouverneur chinois du Jiaozhou 6CJM,
Lii Dai ft trj. Du roi Fan Zhan, le Liangshu rapporte qu' « il fit construire de grands
navires, et, sillonnant tout le Zhanghai )§. M [autre nom de la mer du Sud] [...]
attaqua plus de dix pays, élargissant son territoire de cinq à dix mille li »72 ; et aussi
qu'il envoya en Inde une ambassade conduite par un de ses parents73. Par ailleurs,
le Shuijingshu, citant la monographie de Kang Tai, relate le passage au Funan d'un
marchand venant du pays de Tanyang W- fH, pays identifié par Sugimoto Naojirô
comme étant situé au nord de Sumatra74. C'est dire que le Funan était alors au
carrefour des routes maritimes reliant les mers du Sud et l'Océan indien. Quant au
gouverneur (cishi M $L) Lu Dai, successeur au Jiaozhou du célèbre Shi Xie \:*M (en
vietnamien : Sï Nhiêp), après avoir réprimé des résistances locales à l'occupation
chinoise, il étendit l'influence de la Chine (alors représentée sur place par le
royaume de Wu %) aux royaumes indochinois voisins du Funan, du Linyi Wuï
et du Tangming 'M. ^ 75.
À travers le Funan, le pouvoir chinois s'intéresse à l'Inde, et plus encore, aux
territoires situés au-delà de l'Inde. Les monographies géographiques de l'époque
ne mentionnent guère l'Inde sans évoquer systématiquement l'Anxi (à entendre
comme la Sogdiane plutôt que toute la Perse) et le Da Qin (la Perse plutôt que
Rome). Dans celle de Kang Tai, la longueur et la durée du voyage maritime font
l'objet de l'estimation suivante :
« [Le roi du Funan Fan] Zhan demanda [au marchand Jia Xiangli '^. $$ H] en
combien de temps on pouvait arriver [en Inde], et après combien d'années être de
retour. Li déclara que l'Inde pouvait bien être à plus de trente mille li, que l'aller et
retour pouvait se faire en trois ans et plus, jusqu'à des voyages dont on ne revenait
qu'après quatre ans76. »

71. Ibid., p. 13. Selon Feng Chengjun /J§ /$> $'>] ( Xiyu diming \^\ M Mi 4j, Zhonghua shuju, Pékin
1980, p. 85-86), Sihengtiao désigne le Sri Lanka.
72. Liangshu, op. cit., p. 788, et Pelliot, op. cit., p. 75.
73. Liangshu, op. cit., p. 798, et Pelliot, op. cit., p. 80.
74. Shuijingzhu, op. cit., p. 6. L'identification proposée par Sugimoto Naojirô t^ ^f EL YK l< est
reprise par Yamamoto Tatsurô dans une communication non publiée présentée à un colloque sur Les sources
de l'Histoire du pays Khmer tenu à la Sorbonne du 28/6 au 3/7/1993, avec référence à un recueil de
Studies in the History of Southeast Asia (en japonais) de Sugimoto, Tôkyô, 1965, p. 484-487.
75. Sanguozhi, éd Zhonghuashuju, Pékin. 1959, p. 1 383-1 387. Linyi est le nom chinois du Champa,
et Tangming (sous les Tang, on trouve aussi Daoming iË HJJ), le nom d'un royaume qui sera absorbé
par le Zhenla % fit (Laos).
76. Shuijingshu, op. cit., p. 6.
224 Jao Tsung-I et Léon Vandermeersch

Au début de la dynastie des Jin, en 282, « le Linyi et le Da Qin apportent chacun


un tribut77 ». Que ce tribut du Da Qin soit mentionné conjointement avec celui du
Linyi sous-entend qu'il a été apporté par le Sud, avec l'autre. Il est passé par Canton
(à l'époque Panyu It f§i), place qui est alors le fief du marquis Teng H, général
vietnamien inféodé à Jin. Les deux commanderies de Cangwu if" |n et de Jiaozhi
6£ Hlh ont pour gouverneur Yin Ju lie EL, fils de Yin Xing, qui avait été gouverneur
de Lingling ^ H£ à l'époque du royaume de Wu, et parent du marquis Teng. Yin Ju
a vu passer ce tribut. Il a été tellement impressionné qu'il a composé deux poèmes
descriptifs des fleurons de la production manufacturière de Da Qin, découverts dans
le tribut. Recueillis dans la Collection complète des écrits d'époque Jin compilée
par Yan Kejun Ml oJ i<J (1762-1843), ces deux poèmes décrivent, l'un une lampe
d'or montée sur un pied en forme de baleine, l'autre une extraordinaire « toile à
feu », qui était, bien sûr, tissée en fibre d'amiante78. Notons au passage que le Liezi
raconte que le roi Mu, lors de sa grande expédition chez « les Rong de l'Ouest »,
reçut d'eux en tribut une épée fabriquée avec du minerai de la montagne de Kunwu
M ip et « une toile à baigner dans le feu ».
Les découvertes en Chine, ces trente dernières années, de remarquables pièces
d'orfèvrerie sassanide, attestent le développement des relations sino-perses tout au
long de la période des Six Dynasties. Ces pièces ont été méticuleusement étudiées
par Qi Dongfang "M ^ 7j\ nous n'y reviendrons pas79. En voici simplement la
liste :
- la phiale en argent, unique par sa forme lobée ondée, découverte en 1975 dans
le district de Zanhuang ft il (Hebei), dans la tombe de Li Xizong ^ ^ tk (501 -
540), ministre des Qi du Nord, et de son épouse80 ;
- le plat en argent de 18 cm, décoré d'une scène de chasse, découvert en 1981
près de Datong dans la tombe d'un Xianbei commandant de la garde impériale né
en 438 et mort en 501 8I ;
- l'aiguière en argent incrustée d'or, de 37,5 cm, ornée de scènes à la romaine,
découverte en 1983, dans le Ningxia, parmi les pièces du mobilier de la tombe,
datée de 589, d'un militaire Xianbei de haut grade qui s'était acquis un nom et des
aïeux chinois, et de son épouse 82 ;

77. Jinshu, ch. 60, éd. Zhonghua shuju, Pékin, 1974, p. 75.
78. Quart shanggu scindai QinHan sanguo liuchao wen ^h I". i'i' ;. iK, ^$ 'M : \'M /\ '\'-j\ X, Livre 81
(éd. Zhonghua shuju, Pékin, 1958, p. 1 928-1 929). Dans l'introduction à ces poèmes, Yin Ju raconte
.

que c'est d'avoir vu le tribut de Da Qin qui l'a inspiré.


79. Qi Dongfang, «Tang yiqian de lai jinyinqi Mf Wniffftl^b^'felMrttr», in : Tangdai jingyinqi yanjiit,
Zhongguo shehui chubanshe, Pékin, 1999, p. 248-260
80. Kaogu, 1977-6, p. 382-390 (et planche photographique n° V-4).
81. Wenwu, 1983-8, p. 8 sq. Le personnage figuré à cheval tuant un sanglier a été identifié par Xia Nai
Hi (\t\ comme étant le roi Bahrain Ier, qui régna de 273 à 276 (id., p. 6).
82. Wenwu, p. 1
.
Les relations entre la Chine et le monde iranien dans l'Antiquité 225

- le plat en argent incrusté d'or, de 31 cm. découvert en 1988 à Jingyuan :J\j


iÈ. (Gansu), orné d'une figure de divinité assise sur un lion, au centre, entourée de
bustes de divinités et d'entrelacs végétaux83 ;
- la phiale en argent du trésor de Suixi découvert en 1984, dont nous avons déjà
parlé.
Sous les Wei du Nord, les annales chinoises enregistrent dix ambassades venues
de Perse. Véritables ambassades officielles ou équipées de marchands se prétendant
officiellement envoyés par les autorités perses ? En tous cas les relations sino-perses
battent leur plein, avec bien des commerçants venant de Perse à Luoyang à la faveur
de ces ambassades et hébergés dans l'un des quatre établissements réservés dans la
capitale chinoise à l'accueil des barbares (vignan $k tlf)84.
Les Wei se sont bien sûr attribué, comme leurs prédécesseurs, la responsabilité
de faire régner l'ordre sur les voies de l'Asie centrale. Le Weishu*5, au chapitre 102,
rapporte que, sous le règne de Xianwen (465-471), fut envoyée en Perse par les Wei
une ambassade conduite par un certain Han Yangpi W -4- /J{, en échange de laquelle
le roi de Perse envoya aux Wei des éléphants domestiqués et des objets précieux.
Cependant, Han Yangpi avait été retenu dans le pays de Khotan (Yuzhen J [itj),
sous prétexte qu'on s'inquiétait que les brigands puissent l'empêcher d'arriver à
bon port. Il en fit rapport à Xianwen, lequel renvoya Han Yangpi au Khotan avec un
mandement exprimant sa colère. Après cet incident et la protestation chinoise qu'il
entraîna, toutes les ambassades se déroulèrent sans retard.
Le célèbre rouleau peint intitulé Figures du tribut, conservé au Musée de
Nankin, qui a pour auteur le septième fils de l'empereur Liang Wudi (qui régna de
502 à 549), a été réalisé peu après 528. Ce qu'il en reste n'est malheureusement
qu'une copie tronquée datant de l'époque des Song du Nord (960-1 127) 86. L'œuvre
originale représentait les porteurs de tribut de vingt-six pays87. La partie subsistante
de la copie n'en a conservé que douze. Après chaque figure, est calligraphiée en
légende une description ethno-géographique du pays d'où vient le tribut apporté
par le personnage. Ces textes ont été abondamment commentés par référence à la
section du chapitre 54 du Liangshu consacrée aux barbares du Nord-Ouest. Celui
qui accompagne l'envoyé de la Perse comporte une précieuse citation du texte perdu
d'une monographie sur la Transoxiane de Shi Daoan f '§. iË ^ç (312-385), qui se
termine par ceci : «Au Nord [de la Perse], c'est le pays de Chenlinbing fjiMM
[appelé dans le Liangshu pays de Fanli y/L '\W] [...]. À la 2e année Datong [528], [la
Perse] envoya par le Gandhara quelqu'un présenter la proposition que soit offerte

83. Wenwu, 1990-5, p. 1. Voir aussi F. Baratte, « Dyonisos en Chine [...] », m Arts Asiatiques 51, 1996,
p. 142.
84. Ma Yong % W., ( Wenwu, 1 983-8, p. 11).
85. Ed. Zhonghua shuju. Pékin 1974, p. 2263.
86. Wenwu, 1960-1967. p. 14-18.
87. On peut voir le pendant sogdien de cette composition dans les célèbres fresques de la Salle des
ambassadeurs du palais d'Afrasiab (Samarkand), datant du vnc siècle (présentées par Boris Marshak dans
Arts Asiatiques 49. 1994. p. 5-2). Cf. Frantz Grenet. "The self-image of the Sogdians". Les Sogdiens en
Chine, sous la direction d'É. de la Vaissière et É. Trombert, Paris. EFEO. 2005. p. 123-140.
226 Jao Tsung-I et Léon Vandermeersch

[aux Liang] une dent de Bouddha ». Le nom du pays de Chenlinbing/Fanli est donné
sous la forme Folin Wffi dans une citation très ancienne du texte du rouleau que
fait la monographie sur Çakyumuni (Shijia fangzhi fi "M- 7j të)88 de Daoxuan
il jÈ (596-667). Or, Folin est la phonétisation chinoise du grec polis, employée
pour désigner Constantinople. Il faut donc entendre que la légende du personnage
figuré sur le rouleau précise qu'au Nord de la Perse se trouve l'empire byzantin.
Accompagnant la figure du porteur de tribut du pays de Hua ?# (Chorasmia
[Khwarezm]), le rouleau porte la légende suivante : « La femme [El [El [lacune de
deux caractères] de Jinyu IS 3l, fils de [El [lacune d' 1 caractère] de Perse, expédia
elle aussi un envoyé, Kang Fuzhen M fêt jt, porter également un tribut. Cet envoyé
avait la barbe hirsute et les cheveux rasés ; il était habillé d'une robe persane,
d'un pantalon de brocart et de bottes montantes de daim rouge. Son langage fut
compréhensible après traduction par quelqu'un du Henan. » Cet envoyé était un
Sogdien, à en juger par son patronyme Kang. Un autre exemple de barbare ayant
rempli des fonctions d'ambassadeur et s 'étant sinisé est celui du Yu Hong jjt 3A,
dont la tombe, datant de 612, a été découverte près de Taiyuan (Shansi) en 1999, et
qui, de la famille d'un chef de l'ethnie proto-mongole des Ruru ^p ^q 89, fut envoyé
par sa tribu en ambassade en Perse, en Bactriane et chez les Qi du Nord, avant de se
mettre au service des Qi puis des Sui 90. Son patronyme chinois, Yu, mériterait d'être
étudié comme cas particulier de conversion d'ethnonyme à expliquer.

Les routes de Fengzhong et de Fengji

Défenses d'éléphant et cornes de rhinocéros représentent dans la Chine antique


ce qu'il y a de plus précieux et de particulièrement convoité dans les produits
exotiques. La plus ancienne mention qu'en font les sources chinoises est celle que
nous avons vu figurer dans les Annales sur bambou, à la 7e année de règne du roi
Xiangde Wei, soit l'année 3 12 avant notre ère91. Deux siècles plus tard, pour calmer
l'irritation de l'empereur Wendi des Han, le roi du Nanyue, Zhao Tuo MfË, lui écrit
qu'il lui envoie « une paire de disques de jade blanc, un millier de plumes de martin-
pêcheur, dix cornes de rhinocéros, cinq cent conques violettes, un récipient de miel
de cannelier, quarante paires de martins-pêcheurs vivants, deux paires de paons92 ».
Sous les Han orientaux, Shi Xie (en vietnamien : Sï Nhiêp), gouverneur du Vietnam
pendant quarante ans, envoie à la cour des Han tous les ans, sans manquer une
seule année, perles, cornes de rhinocéros, défenses d'éléphant, bananes, longanes.
Le Nanyue zhi É) M JM, de Shen Huiyuan fjù '\M JE, cité dans Taiping yulan9^,

88. N° 2088 du Taishô.


89. Appelés aussi Rouran $i ?&, établis au vic siècle dans ce qui est aujourd'hui le Gansu et la
Mongolie.
90. Wenwu, 2001. 2, p. 50.
91. Cf. ci-dessus, p. 218.
92. Honshu, ch. 95 (op. cit., p. 3 852).
93. Chapitre 890 (op. cit., p. 3 852).
Les relations entre la Chine et le monde iranien dans l'Antiquité 227

parle de « défenses d'éléphant d'une toise », sans crainte d'exagération manifeste.


Le Dongguan Hanji lM IM M à'ri, également cité dans le Yu/an94, rapporte qu'à
la l'c année du règne de l'empereur Zhangdi des Han (84) « le Rinan a offert des
faisans blancs et des rhinocéros blancs ». On a retrouvé un lot de quinze cornes de
rhinocéros dans la tombe n° 1 de la falaise de Mapeng Hit du village de Sanyuanli
:.7L[t[ près de Canton, fouillée en I96095.
À l'époque des Trois Royaumes, c'est le Royaume de Wu, englobant les territoires
du Sud, qui a la haute main sur ces produits de grand luxe ; aussi est-ce à lui que
le Royaume de Wei les demande. En 235, le roi Mingdi de Wei demande à Wu de
lui échanger contre des chevaux des jades, des plumes de martins-pêcheur et des
écailles de tortue, et Wu trouve que cela vaut la peine, et accepte l'échange96. Mais
quatre ans plus tôt, alors que Wendi de Wei avait demandé « des herbes tête-de-paon
parfumées, des grandes conques, des perles, des défenses d'éléphant, des cornes
de rhinocéros, des écailles de tortue, des paons, des martin-pêcheurs, des canards-
combattants, des coqs-criards», l'ensemble des ministres de Wu avait jugé qu'il
était contraire aux rites de satisfaire pareille demande, ce à quoi le roi Sun Quan
avait rétorqué que satisfaire la demande de Wei était un bon moyen de s'assurer
de sa faveur (dans le cas où Wu aurait besoin de son alliance contre Zhu), et avait
passé outre aux réticences de ses ministres97. L'argument ritualiste de ceux-ci 98 n'en
révèle pas moins que ces produits, au-delà de leur valeur marchande, avaient plus
encore une valeur de prestige renforçant considérablement leur attrait. Ils étaient si
recherchés qu'on en fabriquait même des imitations. Dans la tombe n°2 du village
de Shanmeihua lllf§$: (province de Canton), fouillée en 1955, on a trouvé 4 cornes
de rhinocéros et 5 défenses d'éléphant en céramique, la plus longue de 42 cm99. On
a retrouvé des objets précieux de provenance vietnamienne dans le Guixian ftfi et
à Yuzhou |b 'J'H, dans la province de Canton, autrefois du ressort de la commanderie
de Guilin, et à Changsha, dont on sait que l'aristocratie faisait venir du Vietnam des
objets exotiques.
Comparable à l'attrait de la soie chinoise dans la société romaine, l'attrait des
objets exotiques de prestige dans la société très ritualisée de la Chine ancienne était
si fort que ceux-ci pouvaient venir de très loin. Dans la chambre latérale ouest du
tombeau du roi du Nanyue, ont été retrouvées cinq défenses d'éléphant entassées

94. Ibid, ch. 890 (p. 3 866).


95. Cf. Deng Bingquan S|S'J#Hi, «Guangzhou yu haishang sichou zhi lu tèHWM VMMZï'é »,
d'abord publié dans la revue Yazhou wenhua de Singapour (n° 18, juin 1994), et repris dans le volume
collectif de célébration du 40e anniversaire du musée provincial de Canton, Guangdong renmin chu-
bcrnshe, Canton, 2000, p. 154.
96. Sanguozhi, ch. 47 (op. cit.. p. 1 140).
97. Zizhi tongjian, ch. 69 (op. cit., p. 2 197), qui s'appuie sur le commentaire de Yu Pu iMi'f. Jiangbiao
zhuan. cité en note du Sanguozhi ch. 47 (op. cit., p. 1 124).
98. Fondé sur la spécificité des tributs exigibles de chaque région tels que représentés dans le Yugong
i'£j H

99. Cf. Deng Bingquan. op. cit. (ci-dessus, note 82).


228 Jao Tsung-I et Léon Vandermeersch

les unes sur les autres, qui sont des défenses d'éléphant d'Afrique100, et, dans des
boîtes laquées, de la résine d'encens venant de la Mer Rouge. Ces produits ne sont
pas forcément arrivés en Chine du Sud par voie maritime. L'ancien pays de Dian yâ,
dans le Yunnan actuel, a pu jouer le rôle d'intermédiaire dans le transit d'importations
effectuées par des voies continentales. Le royaume de Dian s'inféode aux Han en
1 09 avant notre ère, sous Han Wudi, qui le restructure en commanderie de Yizhou
iïâ'J'H, en accordant le titre de roi et un sceau royal au chef soumis de l'ancien
royaume 101. Dans les tombes 1 1 et 12 de Shizhaixhan ~£\ |p| lLj (près de Jinning H^,
dans le Yunnan), faisant partie d'un cimetière de cet ancien royaume, on a retrouvé
deux boîtes en bronze plaquées d'un motif ornemental en étain, qui ressemblent
beaucoup aux boîtes en argent d'origine iranienne trouvées dans les tombes du roi
de Qi et du roi du Nanyue102. Le conservateur du musée local estime qu'il s'agit
d'imitations de modèles iraniens fabriquées à l'époque. Ce qui veut dire qu'il a dû
y avoir importation d'objets de ce genre par l'intermédiaire du Royaume de Dian
antérieurement même à l'ambassade de Zhang Qian. C'est ce que confirme le Hou
Hanshu, qui rapporte qu'« il y a aussi une route reliant Da Qin à partir des postes
de défense du Yizhou ». Également, une note de Pei Songzhi Hfè^L (372-45 1) cite
ce passage du Weilùe itffl§ : « Da Qin est atteint par une route terrestre au Nord de
la mer, et aussi suivant la mer par le Sud, au Nord des barbares de l'au-delà des
sept commanderies du Vietnam. Il y a également une route fluviale par Yongchang
tKII 1()3 du Yizhou ; c'est pourquoi Yongchang fournit des produits exotiques 1()4 ».
À l'époque, les produits du Sichuan pouvaient parvenir à Yongchang, et de là
s'exporter jusqu'à Da Qin. Voyons comment ces régions méridionales avaient pris
une grande importance pour les Han.
Les cartes géographiques de garnisons militaires découvertes à Mawangtui
portent une marque de deux caractères : fengzhong M ll ' , placée sur la région du
bassin du Hejiang JMÏ\. 105. Il a pu être établi que ces cartes étaient postérieures
à l'expédition militaire conduite par Zhao Tuo contre Changsha. Dans cette
expédition, Zhao Tuo déboucha par la passe de Yangshan Wj lJj , réduisit Guiyang
^tl^i, et passa à l'attaque du secteur de la montagne des Jiuyi flM.. À cela se voit
l'importance stratégique de Guiyang, qui explique pourquoi les Qin y ont établi la
commanderie de Guilin. Le Huainanzi rapporte qu'une des cinq armées envoyées
par Qin à la conquête du Sud verrouilla le passage vers le Sud au niveau de la chaîne
des montagnes de Xincheng ff'-M, c'est-à-dire au pied de la chaîne des Lingnan

100. Xi Han nan Yue wang mu, [iWÂtiHÊ I :-&, Wenwu chubanshe, Pékin, 1991, I, p. 346 et annexe
14.
101. Shiji, ch. 116 (op. cit., p. 2997) ; Hanshu, ch. 95 (op. cit., p. 3 842) ; Zizhi tongjian, ch. 21 (op.
cit., p. 686).
102. Il s'agit des pièces Mil : 6 et M 12 : 7 (cf. Yunnan jinning shizhaishan gumu fajue baogao 'i;: |fj
-f M\\\ ili'M:'j$ttiYl<'u\ Wenwu chubanshe 2 vol., Pékin, 1959. Un sceau en or qui vraisemblablement
est celui dont Han Wudi gratifia le roi de Dian a été retrouvé dans la tombe n° 6.
i

103. Aujourd'hui Baoshan ftilll (Yunnan).


104. Sanguozhi, note de la fin du ch. 30 (op .cit., p. 861 ).
105. Petit affluent (346 km) de la rive gauche du Xijiang, dans lequel il se jette à Fengkai ±j|JfJ.
Les relations entre la Chine et le monde iranien dans l'Antiquité 229

*i I-Y3 qui forme la muraille de Yue (du Vietnam) au croisement des frontières du
;

Henan et du Guangxi, et qu'une autre armée garda le défilé des Jiuyi 1()6, celui qui
passe entre les monts Mengzhu li/Jï^ 107 quand on a suivi la rivière Xiao M IOS dans
le Hunan pour prendre de l'autre côté des Nanling le cours du Hejiang comme voie
de pénétration au cœur du pays de Yue. Fengzhong doit être la région de la rivière
Feng (Fengshui M /Je). Sous les Han, dans le ressort de la commanderie de Cangwu
^■fë, il y avait le district du « Midi de la rivière Feng » (Fengyang xian ±tl^M).
De même, le district de Guangxin ilt j^ était originellement « district du cours de la
Feng » (j^tJ'I.il;)109. Dans le Shuijingzhu, il est dit que « [...] la rivière Yu if ensuite
tourne court à droite dans le district de Guangxin de la commanderie de Cangwu,
la rivière Li M. s'y jette, puis la rivière Yu se dirige vers l'Est et la rivière Feng s'y
jette » "°. Et le texte continue en indiquant que : « Cette rivière [la Feng] prend sa
source dans le district de Xiemu WïyM, à l'Ouest du district de Fengsheng #f ^pé de
la commanderie de Linhe ËS^i, puis vers l'Est borne la montagne Niutun /T- "4ï ; on
l'appelle aussi rivière Lin ES ». Le bassin de cette rivière est manifestement le district
de Linhe Ësfn. C'est là qu'est la région de Fengzhong. Quand les Han antérieurs
créent la région du Jiaozhou, le siège de ce gouvernement régional, qui administrait
aussi la commanderie de Jiaozhi, fut installé à Yinglou"1, et c'est à la 5e année
Yuanfeng juM (106 avant notre ère) que le gouvernement régional fut transféré
à Guangxin )Mivi, dans la commanderie de Cangwu"2, aujourd'hui Wuzhou lit
'i'H. Sous les Han orientaux, il sera pour un temps déplacé dans la commanderie de
Jiaozhi, à Longbian f| IH.
En 40 de notre ère, éclate la révolte vietnamienne des sœurs Trung (en chinois :
Zheng flJO, filles du chef local Lac "3 du district de Mileng JM ^ (en vietnamien :
Mê-linh). Les aborigènes (li i'R) des commanderies du Jiuzhen ilM, du Rinan
I Wî et du Hepu ùïË, soit près de soixante-cinq places, se rallient à elles. Une
I

expédition punitive est lancée. Sous le commandement de Ma Yuan J^)M, le corps


expéditionnaire progresse à partir de la côte vers l'intérieur, et depuis le Rinan vers

106. Cf. note 35 supra.


107. Deux des monts de la chaîne des Nanling.
108. Affluent de la rivière Xiang 'M-
109. Ces noms géographiques ont été relevés par Chen Nailiang \tyl)'j H dans son Fengzhong shiluta
-M'44 'AliPÏ {Guangzhou ditu chubanshe, Canton, 2001 ).
110. Shuijingzhu, ch. 36 (op. cit., p. 449).
111. Au Nord-Ouest de la localisation actuelle de Hanoi.
112. Selon le Jiaoguang chunqiu ^£ls&#l^, cité dans le Shuijingzhu, ch. 37 [op. cit., p. 467).
113. Lac (chinois Luo Mil), est Pethnonyme des Vietnamiens à l'époque. Le Shuijingzhu (ch. 37)
indique qu'après la conquête chinoise, sous l'autorité des deux résidents supérieurs (taishou À'>J;) chinois,
:

les chefs locaux Lac continuèrent comme avant de gouverner le peuple (op. cit., p. 458).
230 Jao Tsung-I et Léon Vandermeersch

le Sud, se frayant un chemin à travers montagnes et forêts surplus de mille li, jusqu'à
Langhai fàM, et brise la révolte114. Où se trouve Langhai ? Pour Hu Sanxing ï^
_i^ (1230-1287), « à la frontière du Jiaozhi et du district de Fengxi ÈJ7J4 115 ». En
fait, c'est à la suite de l'expédition de Ma Yuan que ce district a été créé, dans le
cadre de la réorganisation de l'administration coloniale chinoise du Vietnam opérée
par Ma Yuan lui-même, lequel trouva plus politique de diviser le grand district de
Xili MM, trop puissant, en deux districts plus petits, baptisés Fengxi et Wanghai M
M. Cependant, bien avant de devenir district de la commanderie de Jiaozhi, Fengxi
avait indéniablement déjà une importance stratégique. Sur l'histoire du premier
royaume vietnamien, le royaume de Wenlang JCU\{ (en vietnamien : Vân-lang), le
Guangzhouji Jlt^HïlÊ, cité dans les annotations au Shiji116, indique ceci : « Le fils
du roi [de] Shu i§ "7 prit les armes contre le marquis Lac [chef du Fengxi], puis se
proclama Roi Anyang [Anyang wang ^rPJlHi, en vietnamien : An-duong-virong], et
gouverna le district de Fengxi. Par la suite, le commandant Tuo [c'est-à-dire Zhao
Tuo M fÈ, l'officier de Qin qui se rendit indépendant en se proclamant roi du Nan-
Yue - du Vietnam - au début des Han] anéantit le Roi Anyang et fit gouverner les
populations des deux districts de Jiaozhi et de Jiuzhen par deux légats. »
C'est de l'importance du carrefour de routes fluviales et terrestres qu'était, déjà
à l'époque, Fengxi du Vàn-lang et du Nan-Yue, que témoignent les découvertes
faites dans le tombeau de Zhaomei118 et dans la tombe n° 1 de Luobowan M^Ù
yïf "9 : défenses d'éléphant africains, argenterie, bijoux, encens d'Arabie, tambours
de bronze du type de ceux de Dong-son, etc. D'extraordinaires parfums provenaient
d'Asie centrale : le Hainei shizhouji % fà+^HaE, de Dong Fangshuo M~J]$\ (161-
87 avant notre ère), rapporte qu'en 90 avant notre ère les Yuezhi offrirent quatre
onces d'un parfum capable de réveiller un mort jusqu'à trois jours après la perte de
la vie120.
Le général Geng Shu tfk êf dit de Ma Yuan qu'il est allé à sa perte parce qu'il
restait buté sur ses décisions, « comme un marchand barbare121 ». Après sa mort,

114. Voir la biographie de Ma Yuan dans le Hou Han shu, ch. 24, et l'étude très fouillée qu'en a faite
H. Maspero dans ses Études d'histoire d'Annam, V, BEFEO 8 (3), Hanoi, 1908, p. 1 1-35.
115. Commentaire du Zizhi tongjian, ch. 35 (op. cit., p. 1 391 ).
116. Shiji, ch. 113, Suoyin (op. cit., p. 2969-2 970).
117. Il est probable qu'ici le mot Shu est un patronyme, et non pas le toponyme désignant
anciennement la région du Sichuan actuel (cf. Le Thành Khôi, Histoire du Vietnam, Sud-Est Asie, Paris, 1987,
p. 67, contre Maspero, BEFEO 1 8 (3), p. 1 ).
118. Cf. supra, p. 208.
119. Wenwu 1978-9, p. 25-42.
120. Hainei shizhouji, Siku quanshu, éd. du Wenyuange (Qianlong), f°7-r).
121. Hou Han shu, ch. 24 (op. cit., p. 844). Ma Yuan est mort de fièvre en 49 de notre ère au cours
d'une expédition contre des aborigènes du Hunan dans laquelle Geng Shu l'accompagnait. Deux
routes étaient possibles pour cette expédition l'une courte mais difficile, que choisit Ma Yuan ; l'autre
plus facile mais plus longue, faisant peser des risques d'épuisement du ravitaillement, mais qu'aurait
:

préféré suivre Geng Shu. L'armée fut bloquée sur la route courte choisie, beaucoup de soldats
moururent des fièvres causées par la chaleur, et Ma Yuan y succomba lui aussi.
Les relations entre la Chine et le inonde iranien dans l'Antiquité 231

Ma Yuan fut effectivement accusé de corruption pour avoir rapporté du Vietnam des
trésors de perles rares et de cornes de rhinocéros. En fait, il n'y a pas de fonctionnaire
envoyé aux confins du Vietnam et de la région de Canton qui ne se soit laissé aller à
quelque convoitise au vu du tribut, surtout après une expédition militaire victorieuse.
Pour un chef d'expédition vainqueur il n'y avait même pas lieu de se livrer à la
corruption, avec tout ce qui pouvait lui avoir été offert en pays viet. Mais Geng
Shu, avec le sentiment que les faits lui ont donné raison dans le désaccord qu'il a eu
avec Ma Yuan dans la conduite de l'expédition de l'année 49, est poussé à dénigrer
exagérément celui-ci.
Le chapitre sur les rites du Xu Hanshu %$J% 3î cite le Hanvi iUflt d'un certain
Ding Fu J '/ du Royaume de Wu disant ceci : « Le chef du protocole jouit de
prébendes dans le Jiuzhen et dans le Rinan lui permettant d'y disposer de cornes
de rhinocéros de plus de 9 pouces, et dans le Yulin lui permettant d'y disposer de
défenses d'éléphant de plus de 3 pieds. » En effet, ce haut fonctionnaire était le seul
à disposer de tant d'ivoires, tous provenant du tribut, parce que c'est lui qui gérait
la dépense qui en était faite dans les relations avec l'aristocratie nobiliaire chinoise
et avec les ethnies étrangères ayant fait allégeance, ainsi que dans les échanges
avec les pays lointains. Le Taiping yu/an, dans la section sur les rhinocéros, cite
un ouvrage sur Jiran àf'PS ayant pour auteur « Maître Fan yii », qui évalue « les
cornes de rhinocéros en provenance du Rinan à 8 000 pour la qualité supérieure,
à 3 000 pour la qualité moyenne, à 1 000 pour la qualité inférieure 122 ». L'unité de
valeur prise en compte dans ce texte est sous-entendue ; mais si on date ce traité de
l'époque des Han, il doit s'agir dujin Éî, pure unité de compte en or, correspondant,
à l'époque, à la valeur d'un mu W\ (sous les Han 1/1 6e d'ha) de champ l23. On peut
en déduire qu'une belle corne de rhinocéros était alors estimée au prix de 500 ha de
champs, ce qui est considérable.
Voici quel jugement d'ensemble Ban Gu porte sur les conquêtes coloniales de
Han Wudi : « [...] Ayant à l'esprit les cornes de rhinocéros servant de monnaie
et les écailles de tortue, il fonda les sept commanderies de Zhuyan 1^ )M [les
commanderies de la Côte des perles, aujourd'hui Hainan] ; au vu du poivre et des
cannes de bambou, il initia celles de Zangke /# M [l'ancien royaume vietnamien
de Vân-lang] et de Yuesui Mi M [au sud du Sichuan d'aujourd'hui] ; ayant entendu
parler des chevaux célestes [les célèbres chevaux du Ferghana] et du raisin, il ouvrit
des relations avec le Ferghana et la Parthie 124 ». Ce qui ramène toute la politique
extérieure de Han Wudi à son appétit pour les produits de luxe.
Shen Yue ÏJC $£} écrit dans la même veine, au chapitre 97 du Songshii : « Pour en
venir au Da Qin et à l'Inde, qui sont situés très loin après la sortie du désert, sous
les deux dynasties Han, on a, au service de l'empire, soit pris la route du Tejiansi W

122. Taiping yulan, ch. 890 (op. cit., p. 3 866). Jiran est le surnom d'un personnage appelé Xin Jiyan
¥>tîl CJF (ou Xin Jini ^Hitf/ii ), qui vécut au ve siècle avant notre ère dans le pays de Yue iïÊ, où il jouit
de la réputaion d'une grande intelligence pratique, et auprès de qui Fan Li v'iïll acquit son savoir en
économie. Le traité cité dans le Yulan, depuis longtems disparu, a sans doute été attribué à Fan Li
(« Maître Fan »).
123. Peng Xinwei vHÏI$. Zhongguo huobi shi, | ■' |»Ë| n fii 'il . Shanghai. 1958. p. 81-82
'

124. Hanshu. ch. 96 B (op. cit.. p. 3 928).


232 Jao Tsung-I et Léon Vandermeersch

125 [du Takla-makan] pour faire le commerce des marchandises, soit fait voile
sur la crête des vagues en sortant du pays par le Vietnam, pour parvenir au loin
grâce au vent. [...] Ainsi circulent les précieuses cornes de rhinocéros et les plumes
de martins-pêcheurs, les perles exotiques crachées par les serpents126 et les toiles
d'amiante, et se montrent sans fard les convoitises des maîtres du monde, ce qui
fait que les bateaux se suivent sur cette route, et que s'y croisent les équipages des
ambassadeurs et des marchands 127. » Voilà de quelle nature était alors le florissant
commerce maritime. Le Taiping guangji ^^pjff HË reprend un exposé du Touhuang
zalu fêjÎLféli sur l'accaparement par les gens de Zhenzhou H^H, cette préfecture
située dans l'île de Hainan, du commerce maritime des cornes de rhinocéros, des
défenses d'éléphant et des écailles de tortue, stockées sur place dans des centaines
d'entrepôts l28. On voit qu'à l'époque des Tang la même effervescence commerciale
continuait de régner jusque sur la grande île du Sud. Selon le chapitre 184 du
Tongdian, Zhenzhou « alors [vnc siècle] réorganisé en district de Liningyuan M.
^piË, avait le même territoire que celui de la commanderie de Zhuyan, érigé en
commanderie de Linzhen Ëm$! par les Sui, et en circonscription de Zhenzhou H'J'H
sous les Tang129 ».

Les routes du Sud

Voyons donc de plus près ces routes maritimes du Sud.


Le chapitre géographique du Hanshu, après avoir énuméré divers pays éloignés
respectivement de plus de cinq mois, de plus de quatre mois, de plus de vingt jours et
de plus de dix jours de bateau des garnisons frontières des commanderies chinoises
d'Indochine (à savoir le Rinan \=\ "Éf, le Xuwen f^BÎ et le Hepu iV/ft), ajoute ceci :
« Depuis le règne de Wudi (141-87 avant notre ère), tous ces pays apportent tribut.
Les interprètes en chef et les services du palais sont, avec des souscripteurs130,
engagés dans le commerce maritime des perles fines, des verroteries et des objets
baroques exotiques. Ils procèdent en offrant en cadeau de l'orfèvrerie et des tissus
damassés131. »

125. Lire peut-être : Tekesi ^-tl/'î-j^r, nom de la source Sud-Est du Fleuve Ili (Morohashi, Daikanwa
Jiten,n° 20017-20 182).
126. Perles précieuses, par allusion à celle qu'à l'époque Han avait rejetée un serpent soigné par Sui
hou f/sli'À en récompense pour celui-ci.
127. Suis/m, ch. 97 (op. cit., p. 2 399).
128. Taiping guangji, ch. 286 (Siku quanshu, éd. Wenyuange, Qianlong, vol. 286, f°9 v°. Cet exposé
se place dans la section de l'ouvrage consacrée aux magiciens, car il s'agit d'un exemple — celui d'un
marchand originaire de Transoxiane — de l'art des gens de Zhenzhou à susciter par magie des vents
contraires empêchant les bateaux marchands repoussés chez eux de repartir.
129. Tongdian, ch. 184 (éd. Guoxuejiben congshu, Taipei, 1959, p. 984 A).
130. Yingmuzhe jjB h/ ft, ceux qui ont répondu à l'appel de fonds (pour financer les expéditions).
131. Hanshu ch. 28 B (op. cit., p. 1 671). Sur le verre, qui est un des produits les plus appréciés que les
Chinois importent d'Occident, cf. J. Needham, Science & Civilisation in China, Vol. IV- 1 , Cambridge,
1962, p. 101-122.
Les relations entre la Chine et le inonde iranien dans l'Antiquité 233

À l'époque Han. pour les marchands qui venaient par le Sud en terre chinoise
depuis la lointaine Rome ou depuis F Inde plus proche, la principale porte d'entrée
était le Rinan [yJ . Cette commanderie était alors la plus méridionale de toutes celles
I
I

qui étaient administrées par le gouverneur du Jiaozhou SC'Hi, partie septentrionale


du territoire vietnamien d'aujourd'hui, devenue, à la fin des Han orientaux, un
lieu de comptoirs pour les marchands d'Asie centrale venant se fixer sur place.
Le moine sogdien Kang Senghui L&f'l1 ET ]?2 (en vietnamien : Khang-tâng-hôi) était
le descendant d'une famille de Samarkand établie depuis plusieurs générations en
Inde, dont un membre — son père — était venu installer sa famille au Vietnam pour
son commerce. Sous les Wei, en 256, le moine koutchéen Zhijiangliang iC m.yM vint
au Vietnam depuis l'intéreur de la Chine et y traduisit le Fahita sanmeijing ïl; ^ "-
H/fvJx {Siîtra de la samâdi du lotus de la loi, n°269 du Taishô).
Le Jiaozhou est devenu l'un des accès les plus importants de la Chine
pour l'introduction du bouddhisme dans ce pays. De nombreux barbares s'y
rassemblaient.
La biographie de Shi Xie (en vietnamien: Sï-Nhiêp)133 dans le Sanguozhi
rapporte que « les frères Shi étaient des personnalités importantes dans toutes les
commanderies de la province, et leur prestige sans égal à mille li à la ronde ; leurs
allées et venues étaient signalées à son de cloche et de gongs, entourées de tout
l'apparat voulu, toute une suite de chars et de cavaliers remplissant la route, et
les barbares se pressant par dizaines en brûlant de l'encens ». C'est que le père
de Shi Xie, Shi Ci dr RM, avait été gouverneur du Rinan, que lui-même était à
la fois gouverneur du Jiaozhi, commandant des forces de défense et marquis de
Longbian ïtklltfj, et ses trois frères cadets Shi Yi f ; 'u';, Shi Huang bit et Shi Wu _b
iït, gouverneurs respectivement du Hepu, du Jiuzhen et du Hainan, de sorte que la
famille contrôlait toute la région, tant au plan administratif qu'au plan économique,
et qu'il était naturel que les résidents étrangers estiment nécessaire de maintenir
avec eux tous de bonnes relations.
Mais cette famille était devenue trop puissante, et sa base territoriale trop
dangereusement large. Voilà pourquoi, à la mort de Shi Xie en 226, le général
qui commande les armées de Wu dans la région, Lii Dai Mf§ (161-256), fait une
descente dans le sud pour exterminer toute la famille Shi, et la même année Wu
soustrait au Hepu (mais ce ne sera que pour peu de temps) la partie septentrionale
de son territoire érigée en Guangzhou $i')M avec Lu Dai pour gouverneur134. Voici
comment le Zizhi tongjian résume ce qu'il en était de l'administration de la région
quelques années plus tôt, en 1 84 : « Le territoire du Jiaozhi recèle toutes sortes de
richesses, et les hauts responsables de l'administration de tout temps sont nombreux
à manquer d'intégrité. Dès qu'ils ont entièrement rempli leur compte, ils demandent
leur mutation. De là les révoltes des indigènes. Le détenteur des fonctions de censeur
et de gouverneur du Hepu, Lai Da jfciË, s'est autoproclamé Général-Pilier-du-Ciel.
Les Trois Départements (des affaires de l'État, du grand secrétariat impérial et de

132. Auteur des deux traductions de traités collectés dans le Taishô sous les n° 152 et 206.
133. Cf. supra p. 11.
134. Sanguozhi. eh. 4e) (op. cit.. p. 1 163).
234 Jao Tsung-I et Léon Vandermeersch

la chancellerie) ont choisi le préfet du district métropolitain, Gu Zong W$M, de la


commanderie de l'Est, comme censeur du Jiaozhi. [...] 11 n'a fait qu'en rajouter à
l'indulgence 135. » Cette façon de voir les vacances de poste de gouverneur du Jiaozhi
et du Hefu comme celles de juteuses prébendes n'est bien sûr pas sans rapport avec
leur implication dans le commerce international.
Le Hanshu parle du Xuwen et du Hepu comme de zhangsai WM du Rinan.
Qu'était-ce donc que les zhangsai ? C'était des postes de défense établis sur les
frontières. Il y en avait dans le Nord-Ouest, marquant les routes de la Transoxiane,
et dans le Sud-Ouest, marquant de la même façon les routes maritimes. Zhang et s ai
sont des synonymes, que le Shuowenjiezi définit réciproquement l'un par l'autre.
Au Nord-Ouest, sur la route de la soie, ces postes étaient si nombreux qu'on ne
peut les compter. Le Foguo de Faxian rapporte que sur la route de Dunhuang il y
en avait tous les dix li d'Est en Ouest. L'usage était d'utiliser pour les désigner soit
l'un, soit l'autre des deux mots 136, soit le composé des deux. Comme pour le Xuwen
et le Hepu qui, sous Han Wudi, étaient considérés comme les zhangsai du Rinan.
Dans ces endroits, il devait y avoir des murailles et des portes. Le Hanshu nous
apprend qu'on y trouvait des interprètes, rattachés à la Porte jaune {Huangmen),
c'est-à-dire à l'administration des finances de la Maison impériale137. Les auteurs
Tang indiquent que, sous les Han, il y avait deux postes de fonctionnaires, de droite
et de gauche, chargés de l'accueil des tributaires à sept li au Sud de Xuwen. Quels
étaient donc le rôle et l'importance, au niveau des débouchés des routes du Sud, de
ces sortes de synapses régulant la circulation entre la Chine et les pays barbares ?

Suixi M M et Xuwen fâ M

Nous avons vu qu'à Suixi avait été découvert en 1984 un trésor caché dans une
jarre enfouie sous terre 138. Avant cela on avait déjà trouvé à deux reprises, dans la
province de Canton, des monnaies d'argent sassanides :
- dans la tombe n° 8 de l'époque des Qi du Sud du district de Yingde ^fê, en
1960, trois pièces datant du règne de Peroz (457-483), la tombe renfermant une
épitaphe comportant deux dates, l'une de la lre année Yongming (483) et l'autre de
la 4e année Jianwu (497) ;
- dans une tombe du vc siècle, près du temple de Nanhua si |%ip^f dans le
district de Qujiang ifljfT., en 1973, neuf pièces coupées en deux non identifiées I39.

135. Zizhi tongjian, ch. 58 {op. cit., p. 1 771 ).


136. Le Hanshu parle dans le même passage du Kunlunzhang L-ii ify" l^f ou du Kunlunsai Li mfS de la
commanderie de Dunhuang (op. cit., p. 291 1 et note 2, p. 2913).
137. Hanshu, ch. 28 [op. cit., p. 1 671). Yan Shigu note que « les services de la Porte jaune étaient
confiés à des proches du Fils du ciel, et on y trouvait des produits de toutes sortes ».
138. Cf. supra, p. 209.
139. Xia Nai JC jffi, "Zongshu Zhongguo chutu de Bosi sashanchao yiri" <&)& 4 ' 1^1 Hi h $]W
(Kaogu xuebao, 1974 -1, p. 92, n° 18 et n° 28.
Les relations entre la Chine et le monde iranien dans l'Antiquité 235

Pourquoi ces découvertes à Suixi, Yingde et Qujiang ? Il est clair que ces villes
jalonnaient la route continentale de remontée du tribut depuis l'Indochine jusqu'à
la capitale, route de montagne passant par Lingling et Guiyang, ouverte sous le
règne de Zhangdi (75-88), des Han orientaux, à la demande du dasinong Zheng
Hong ifWA 14<). Jusque-là, les transports des sept commanderies du Sud (Nanhai p¥3
H, Cangwu Irln, Yulin if ^, Hepu rW£, Jiaozhi ^cH:, Jiuzhen ii&et Rinan I

I
I¥J ) se faisaient par mer, et le tribut qui y arrivait était réexpédié vers la capitale par
transport maritime, faisant voile par Dongye J^lff? (aujourdhui Quanzhou) 141, sur la
côte du Fujian. Mais les risques de mer incitèrent Zheng Hong à proposer d'ouvrir
une route terrestre, ce que le Zizhi tongjian rapporte à l'année 83. Dès lors, c'est par
cette route très accidentée qu'est passé le tribut. Ainsi, quand le chef du district de
Linwu ËSiïvj l42, Tang Qiang Iff %, proposa de faire offrir par les sept commanderies
du Vietnam un tribut de litchis, c'est par cette route que les fruits furent transportés
jusqu'à Luoyang, à bride abattue l43.
Suixi est situé au Sud-Ouest de la ville de Zhanjiang fS ÏX. d'aujourd'hui. Le
district (xian) a été créée par les Sui en 590 sous le nom de Tieba il JE. Ce nom a
été changé en Suixi sous les Tang, en 742. Anciennement, ce district était du ressort
de la commanderie de Xuwen. Le Yuanhe junxian zhi tu ^P ffî> M M 144 indique
que Xuwen, dans le Leizhou ff j'H, est un ancien district de l'époque des Han, et
ajoute ceci : « Haikang M lM et Suixi sont deux districts situés aussi sur le territoire
de Xuwen. Les Han y installèrent des postes de droite et de gauche d'accueil des
tributaires, à sept li au sud des localités, les marchandises y étaient stockées. On
disposait là de ce que l'on cherchait pour en tirer commercialement bénéfice, d'où
le proverbe : « qui veut s'arracher à la pauvreté, qu'il aille à Xuwen », et d'où la
perversion des gouvernements chinois locaux par les facilités d'enrichissement
personnel auxquelles cédaient les hauts fonctionnaires. «Arriver à Xuwen, c'est
pouvoir s'enrichir », dit le Yudijisheng JS* iÉ &C M l45-
Concluons par quelques remarques de géographie historique. Le Tongdian, au
chapitre 1 84, indique que « le Leizhou Hf 'HI sous les Qin a été la commanderie de
Xiang %., puis que, sous les Han, il a été placé dans le ressort de la commanderie
de Hepu i^ M- Les Liang y ont établi distinctement le Hezhou 1=T 'HI, que les Tang
ont maintenu sous le nom de Leizhou, ou de commanderie de Haikang M IM. Il y

140. Hou Hanshu, ch. 33 {op. cit., p. 1 156).


141. Une note de Liu Zhao i'J Un (actif en 510) emprunte au Taikang diïizhi f\. lM ±tk i'll ^ ces
précisions : « Le nom de Dongye est celui que donna Han Wudi ; plus tard il fut changé en Donghouguan
(Poste de l'Est d'accueil des tributaires) ; maintenant c'est le district de Quanzhou M. 'J'H de la province
de Min M- » (Hou Hanshu, ch. 33, op. cit., p. 1 156). De récentes recherches archéologiques
permettent de mieux situer la ville de l'époque Han (cf. Kaogu, 2000-1 1 , p. 65-74).
142. Ce xian relevant de la commanderie de Guiyang, était frontalier du Jiaozhou.
143. Hou Hanshu, ch. 4 (op. cit., p. 194).
144. Compilé par Li Jifu *?- û Ffj pendant Père Yuanhe (806-820).
145. Chapitre 1 1 8. L'ouvrage, compilé par Wang Xiangzhi \:. %L /_ , a été publié vers 122 1
.
236 Jao Tsung-I et Léon Vandermeersch

a trois districts de son ressort : Haikang #| fM, Suixi j|É M et Xuwen f£ PU146 ».
L'archéologie a apporté le témoignage de l'importance de Xuwen aux époques des
Han et des Six Dynasties : depuis 1960, environ un millier de tombeaux d'époque
Han ont été découverts dans la localité. Le Shuijingzhu en dit ceci :
« Face aux districts de Hepu et de Xuwen, au milieu de la mer et outre-Sud, par
temps clair et sans vent, on aperçoit \zzhou de Zhuyan 7^ iË [c'est-à-dire Hainan] 147,
réduite par la perspective à la taille d'un silo à grain. La traversée depuis Xuwen, par
vent du Nord toutes voiles dehors, prend un jour et une nuit. L'aller et retour compte
deux mille li, un aller direct huit cents li. La population, toute de races diverses, y
est de plus de cent mille foyers 148. »

Zhulu 7^ JE. et Zh us hi 7^ Êfp

Le nom de Zhulu apparaît sur un sceau en argent à bouton serpentiforme, exhumé


en 1984 dans le district de Ledong ^t M, à Hainan, et gravé des mots : « Zhikui de
Zhulu ». Cette pièce a déjà fait l'objet de beaucoup d'études. Le mot zhikui $X M
(ou zhigui #1 Et) est le nom d'un titre de noblesse en usage dans le pays de Chu
M ; et le toponyme Zhulu figure dans le chapitre géographique du Hanshu comme
nom de l'un des cinq districts de la commanderie de Hepu149. Un sceau analogue,
en ambre jaune, avait déjà été trouvé dans une tombe d'époque Han découverte à
Wangniuling li 41 $1, dans le district de Hupu (Guangxi), gravé des mots : « Zhikui
deLaoyiH e l5° ».
Le nom de Zhushi apparaît dans une formule de quatre graphies : « Administration
de Zhushi », gravée sur l'épaulement du col d'une jarre figurant parmi de nombreux
vestiges recueillis dans la baie de Shixiong Aa fff] du golfe de Lingding f^ fJ", dans les
eaux du port de Zhuhai l51. Or nous savons, par le chapitre géographique du Jinshu,
que l'un des six districts établis par les Han dans le ressort de la commanderie de
Hepu, du Jiaozhou, était appelé le Zhuguan 1^ 'H' 152. En 228, dans le royaume de
Wu, c'est la commanderie entière de Hepu dont le nom fut changé par Sun Quan en
celui de Zhuguan, dont le ressort comprit alors sept districts : Hepu (l'ancien district
des Han), Xuwen (rattaché à Haïnan), Zhuguan (créé par Wu), Dangchang |H en (issu
d'une redivision du district de Hepu), Zhulu et Xin'an fjr^ l53. Sous les Song, en

146. Op. cit., p. 983.


147. Dans cette orthographe, Zhuya signifie littéralement « falaise rouge » ; mais ici zhu 'M est mis
pour zhu i>fc « perles », le nom de « Falaise des perles » ayant été donné à Hainan à cause des bancs
d'huîtres perlières se trouvant dans le voisinage de l'île.
148. Shuijingzhu, ch. 37 (op. cit., p. 455).
149. Yang Shiding Wj jK M, Zhulu zhikui vingyin kaoshi (Lingnan wenwu kaogu lunji VI lYJ SC f-\P] '-%
iV ;âik,p. 357).
150. Musée de la zone autonome Zhuang du Guangxi.
151. Deng Zong '% ifô, Zhuhai weinvu jicui £fc M >C #J Hi .#, p. 256.
152. Jinshu, ch. 15 (op. cit., p. 465).
153. Songshu, ch. 38 (op. cit., p. 1 208-1 209).
[.es relations entre la Chine et le monde iranien dans l'Antiquité 23"

47 1 . fut créé le Yuezhou îï^'Ni. comprenant neuf commanderies (trois commanderies


issues de la redivision du Guangzhou et du Jiaozhou et six autres), parmi lesquelles
celle de Linzhang l'émis IM, issue d'une redivision de la commanderie de Zhuguan
$<)■]' 15-\ Selon Xiao Zixian M ffMl, cette commanderie de Linzhang156 était
frontalière du Hepu, au Nord 157. Dès lors, l'ancienne circonscription de Zhuguan l58
fut englobée dans le Yuezhou.
Les découvertes archéologiques répétées de sceaux administratifs dans la région
de l'ancien Nan Yue révèlent la spécificité, dans l'administration de cette zone,
de la fonction de hou fl^, celle d'agents de l'État impérial chargé de l'accueil des
tributaires, qui figure notamment sur un sceau découvert au Vietnam portant les
quatre caractères : Xupu houyin ftyftM^J, c'est-à-dire « sceau du hou de Xupu »,
ce Xupu qui était sous les Han le siège de la commanderie de Jiuzhen, au nord de
ce qui est aujourd'hui la province vietnamienne du Thanh-hoa l59. Voici quels sont
les autres centres administratifs que nous connaissons pour avoir été dotés de cet
organe particulier :
Xuwen, dans la commanderie de Hepu, où les Han avaient établis des houguan
M fT de gauche et de droite ;
- Cangwu, commanderie dont a été retrouvé un sceau de houcheng M ^
(« assistant à l'accueil des tributaires ») ;
Xianglin, dans la commanderie de Rinan, où la fonction de houzhang flxi Ix
(« chef de poste d'accueil des tributaires ») est mentionnée dans les documents sur
fiches de bambou trouvés à Yinwan ^tf l6().
Sur le bord de la phiale en argent de Suixi, l'inscription en sogdien est la preuve
que cette pièce venait de Sogdiane. Sous les Wei du Nord, le Weishu mentionne trois
envois de tribut par les Sogdiens : en 444, en 467 et en 470 l61. La découverte de la

154. Songshu, ch. 8 {op. cit., p. 167).


155. C'est ce qu'indique Liu Xu Lj?ij llty dans le Jiu Tangshu, ch. 41 (éd. Zhonghua shuju. Pékin, 1975.
p. 1 759) : « Wu changea le nom [de la commanderie de Xiang] en Zhuguan, que les Song divisèrent
pour créer la commanderie de Linzhang et le Yuezhou, avec trois commanderies dans son ressort, dont
le siège fut établi là ».
156. On notera que ce nom est orthographié ISs K'f par Shen Yue (Songshu, ch. 38, op. cit., p. 1 2 1 6) et
tfta^ par Song Bo 'M f\

157. Nan Qi shu, ch. 14 (éd. Zhonghua shuju, Pékin, 1975, p. 267).
158. Le Zhuguan de la commanderie de Hepu est appelé Zhulu dans le chapitre géographique du Honshu.
comme sur le sceau en argent découvert à Hainan. Dans le chapitre géographique du Xu Honshu, il est
appelé Zhuya 'M 1±. Il est possible que le nom de Zhushi (celui qui se trouve sur la jarre) soit celui du
district de Zhuguan de la commanderie de Hepu, district de production de ce genre de jarre,
production qui a pu se répandre dans toute la région du delta de la Rivière des perles : Zhuguan est parfois
orthographié ^ (peiie)guan. Dans ce genre de toponyme, on trouve souvent une référence au produit
local la « perle » pour « Zhu » de Zhuguan, de même que l'« écaille de tortue » pour Duzhi, lorsque
ce dernier nom est orthographié avec la graphie ïif (= Ift de ï\\ ff-'i « écaille de tortue »).
:

159. Ce sceau, à bouton pisciforme, est conservé au Musée de Bruxelles.


160. Une étude détaillée de cette question a été publié par Yoshiharu Masame m |!i] r|$ K. sous le titre
de Reinan koji ko Vfi \\i |'| i-'f Xj (Tôyôbunka kenkyûsho kiyà, n°s 136-137-139).
161. Weishu, ch. 4 A. ch. 6 et ch. 7 A (op. cit., p. 83. p. 128 et p. 140).
238 Jao Tsung-I et Léon Vandermeersch

phiale de Suixi prouve qu'à l'époque, celle des Qi du Sud (479-502), il y eut aussi
des envois de tribut de Sogdiane par le Sud. Tout un commerce a dû être associé à
cette pratique.

Le rôle du Qingzhou MJM

Les routes maritimes entre l'Occident et la Chine ancienne ne s'arrêtaient pas aux
ports du Sud ; elles se prolongeaient jusqu'à la presqu'île du Shandong, atteignant
la baie de Jiaozhou, où se trouve aujourd'hui le port de Qingdao, et sous les Han,
plus au fond de la baie, le port de Donglai j^Tiit, dépendant d'abord du royaume de
Qi, puis du district, devenu ensuite commanderie, de Changguang #)!t, du ressort
de Qingzhou iiJM. C'est là que le 15e jour du 7e mois de la 8e année Yixi (412),
débarque le grand moine Faxian £ë II (? - 422), de retour de son grand périple de
treize ans par l'Asie centrale, l'Inde, Ceylan et Java. À peu près au même moment
débarque au même endroit le moine indien Bouddhabadra (359-429), arrivant du
Jiaozhou, c'est-à-dire de l'Indochine. Mais on remarquera surtout que durant les
années Yuanjia (424-453) un moine adressa à l'empereur Wendi des Song du Sud une
supplique lui demandant de subventionner une mission composée du moine Daopu
M^W et d'une dizaine de secrétaires, pour aller collecter des textes canoniques en
Occident. Malheureusement le bateau de la mission se brisa, et Daopu, blessé à la
jambe, mourut des suites de sa blessure 162. Huijiao M fàt, l'auteur du Gaosengzhuan,
raconte que « Daopu étant natif de Gaochang M m [Karakhojo ou Tourfan], avait
fait le voyage par la Transoxiane et tous les pays de la région [...] était versé dans
les écritures sanscrites et polyglotte, avait parcouru les pays étrangers », et ajoute
que la biographie du personnage est traitée à part. On comprend pourquoi il avait
été choisi pour aller chercher à l'Ouest la suite du Sûtra du nirvana. Dommage que
la biographie dont fait état Huijiao se soit perdue. Mais au moins le récit de Huijiao
nous apprend-t-il les points très importants que voici :
- les pouvoirs du Sud pouvaient, sous le patronage, des Wei du Nord, entreprendre
des activités outre-mer ;
- à l'époque des Song du Sud, la commanderie de Changguang de la province
de Qingzhou était une base maritime pour les départs et les arrivées des grandes
traversée, d'où l'on pouvait faire voile vers l'Ouest ;
- là étaient arrivés Faxian de Java et Bouddhabadra du Jiaozhi, ce qui donne
deux exemples de ce qu'étaient les traversées à l'époque.
Le Qingzhou à l'Est, aussi bien que le Qiaozhi au Sud, a des côtes propices à la
navigation où se sont implantées toutes les activités liées au commerce maritime,
y compris les plus malsaines. De celles-ci, un écho nous est parvenu dans la
dénonciation dont fit l'objet Li Fan !|$ fil, le père de l'auteur du Shuijingzhu Li
Daoyuan rM> iË^û. Fin stratège qui, sous les Wei du Nord, servit avantageusement
de ses conseils le général xianbei Murong Baiyao H-^ftlI^ (? - 470), Li Fan fut,
en fin de carrière, nommé gouverneur du Qingzhou. Le commandant militaire de la
province, Yuan Yinli yci^^'J l'accusa « d'avoir fait fabriquer des bateaux pour faire

162. Gaosengzhuan ~Ûh fë1 fêf-, ch. 2. (Taishô n° 50, p. 337).


Les relations entre la Chine et le monde iranien dans l'Antiquité 239

commerce de jade en s'abouchant avec des escrocs étrangers163. ». On voit qu'en


matière d'abus de pouvoir pavant la voie de trafics malhonnêtes, les gouverneurs du
Qingzhou n'avaient rien à envier à ceux du Qiaozhi.

Conclusion

Les points essentiels des développements auxquels a été consacrée la présente


études sont les suivants :
- En dehors de la route continentale de la soie, bien connue et sur laquelle il était
inutile de revenir, les relations entre la Chine ancienne et l'Occident passaient par
une route maritime aboutissant au Sud au Jiaozhou et au Nord-Est au Qingzhou.
Aux débouchés de cette route, dans chacune de ces deux régions se sont très tôt
développées des places commerciales importantes. À l'époque des Six Dynasties,
le passage dans ces places de bateaux faisant le commerce entre la Chine et l'Inde
était chose courante, à laquelle on était habitué depuis longtemps, comme le montre
le Shuijingzhu.
- Les places situées dans ce qui est aujourd'hui le Vietnam ont constitué la
chaîne des postes de défense face à la mer du Sud, aussi importante que la chaîne
des postes de défense de Transoxiane face aux envahisseurs du Nord-Ouest. On y
trouvait des bureaux d'un interprétariat impérial rattaché aux services de la Porte
jaune (de l'intendance de la Maison de l'empereur), qui contrôlait les particuliers.
Sans doute 1' import-export des objets exotiques et précieux était-il soumis à une
régulation du gouvernement central ; d'où vient que les postes de fonctionnaires du
Jiaozhou étaient réputés juteux et que s'y multiplièrent les affaires de corruption à
partir des Han orientaux. Comme exemples de hauts fonctionnaires prévaricateurs,
nous avons pu relever le cas de Lai Da, gouverneur du district de Hepu, s'arrogeant
une autorité indue pour mieux parvenir à ses fins d'enrichissement personnel, et le
cas de Li Fan, gouverneur du Qingzhou, qui avait monté une flotte de bateaux à lui
pour pouvoir se livrer au trafic du jade.
- L'inscription sogdienne de la phiale de Suixi est le signe qu'à l'époque des
Six Dynasties le commerce entre la Chine et le monde occidental était entre les
mains des Sogdiens. Les travaux de Qian Boquan IIHIiJtfc 164, de Rong Xinjiang ^i
§? 165 et d'Etienne de la Vaissière l66 le démontrent parfaitement. Ce quasi-monopole
du commerce par les Sogdiens est en particulier illustré de façon frappante par
les fragments d'un registre des douanes de Tourfan figurant parmi les documents

163. Weishu, ch. 42 (op. cit., p. 95 1 ).


164. Xibeishidi #1 -It 'i! J&, 1992-3.
165. Rong Xinjiang, « Gaochang wangguo yu zhong.xi jiaotong iT?j m A: |sicj #3 4' V§ jC itÛ ».
OnYa xuekan \É>K 'i!> Âf: f-ij , n° 2, repris dans Rong Xinjiang. Zhonggu Zhongguu vu wailai wewning.
Sanlian shudian, Pékin. 2001, p. 183-203.
166. É. de la Vaissière, Histoire des marchands sogdiens. Institut des Hautes études chinoises. Collège
de France, Paris. 2002.
240 Jao Tsung-I et Léon Vandermeersch

retrouvés dans les tombes d'Astatna167. Ajoutons que ce commerce était leur affaire
non seulement sur les routes continentales traversant l'Asie centrale, mais aussi
sur les routes maritimes du Sud. D'autre part, l'étude des biographies de moines
bouddhistes — comme celle du moine Dapu malheureusement réduite aux citations
qu'en fait Huijiao — peut apporter des informations complémentaires sur les
rapports que les gens de Tourfan avaient épisodiquement avec le pouvoir politique
chinois du Sud, sur la pénétration des pratiques religieuses indiennes chez les gens
de Tourfan, sur la tolérance religieuse des dynasties du Sud qui a permis qu'à la
faveur de la circulation marchande se développent des échanges culturels sans
aucune restriction.

ANNEXES

Chronologie des rapports de la Chine ancienne et du monde occidental dans les


sources chinoises

1 . 128 av. n. è. (9e année du règne de Han Wudi : lre année Shuoyuan)
Retour de l'ambassade de Zhang Qian en Bactriane, intérêt pour les Han d'établir
des relations avec l'Inde.
N.B. : Le Shiji (ch. 1 1 8, p. 2 995) date ce retour de 122 ( lre année Yuans hou), mais
une note au Zizhi tongjian (ch. 18, p. 611) constate que le même Shiji, au ch. 22,
mentionne Zhang Qian en qualité de marquis de Bowang t^M en 127 (6e année
Yuanshuo), ce qui implique qu'il est alors déjà revenu. Nous retiendrons donc la
date de 128, donnée par le Zizhi tongjian et le Hanji.

2. 1 15 av. n. è. (23e année du règne de Han Wudi : 2e année Yuanding)


Zhang Qian envoie séparément des délégués en Bactriane, en pays parthe, en
Inde, au Ferghana, en pays Saka et chez les grands Yueshi. {Zizhi tongjian, ch. 20,
p. 657, et Hanji).

3. 105 av. n. è. (33e année du règne de Han Wudi : 6e année Yuanfeng)


Un envoyé Han passe le Pamir et parvient en pays parthe, d'où est expédié en
retour un envoyé parthe chargé d'offrir à la cour des Han un œuf d'autruche et le
magicien Li Xuan {Zizhi tongjian, ch. 21, p. 696).
N.B. : Le Dongmingji MM- fil! de Guo Xian WM parle d'un tribut offert par Da
Qin d'un bœuf tacheté en 108, mais c'est par confusion.

4. 87 de n. è. (11e année du règne de Zhangdi des Han postérieurs : lre année


Heyuan)

167. 11 fragments publiés dans Tulufan chutu wenshu HI'.-^t ï+t 'II l'.i'i'r, vol. III (Wemvu chubanshe,
Pékin, 1981, p. 318-326. Cf. É. de la Vaissière, op. cit., p. 122, où on trouvera la traduction par
É. Trombert du premier fragment.
Les relations entre la Chine et le monde iranien dans l'Antiquité 241

Les Parthes envoient aux Han un ambassadeur avec un/des lion(s) et un/des
onagre(s) (Ho Honshu, ch. 88, p. 2 918).

5. 97 (10e année du règne de Han Hedi : lerc année Yongyuan)


Gan Ying It 'Â envoyé à Da Qin parvient en Tiaozhi fi£>c (Chaldée), longe la mer
et arrive à la frontière occidentale du pays parthe (Hou Honshu, ch. 88, p. 2 918).

6. 100 (13e année du règne de Han Hedi : 12e année Yongyucm)


L'hiver, au 11e mois, Mengqi 1£.âf et Doule 9uWj, de Transoxiane, ont dépêché
un envoyé faire allégeance et ont reçu un sceau en or (Hou Honshu \ ch. 4, p. 1 88 et
ch. 88 p. 2910).

7. 101 (14e année du règne de Han Hedi : 13e année Yongyucm)


Le roi parthe Manju (Pacorus) a renvoyé en présent un/des lion(s) et un grand
oiseau de Chaldée (une autruche) qu'à l'époque on a appelé paon parthe (Hou
Honshu, ch. 88, p. 2 918).

8. 120 (14e année du règne de Han Andi : lre année Yongning)


Au 12e mois, le pays de Dan W (pour: Tan 19 Birmanie) a offert un/des
musicien(s) et un magicien. Ce magicien s'est lui-même identifié comme « homme
de l'Ouest de la mer », c'est-à-dire comme quelqu'un de Da Qin. (Hou Honshu,
ch. 51, p. 1685)
N.B. : le Hou Hanji date cet envoi de l'ère Yuanchu (114- 119).

9. 166 (21e année du règne de Han Huandi : 9e année Yanxï)


Le roi Andun ([Marc-Aurèle] Antonin) a offert en tribut des défenses d'éléphant
et des cornes de rhinocéros (Hou Honshu, ch. 88, p. 2 920).

10. 1 73 (6e année du règne de Han Lingdi : 2e année Xiping)


Des pays d'au-delà du Vietnam, moyennant le redoublement des truchements (il
a fallu interpréter en passant d'une langue étrangère à une autre langue étrangère
pour arriver à une langue étrangère interprétable en chinois) sont venus offrir tribut
(Hou Honshu, ch. 8, p. 334).

11. 1 83 ( 1 6e année du règne de Han Lingdi : 6e année Guanghe)


Des pays d'au-delà du Vietnam, moyennant le redoublement des truchements,
sont venus offrir tribut (ibid., p. 347).

12. 226 (5e année de règne de Sun Quan de Wu : 5e année Huangxvu)


Le marchand Lun de Da Qin arrive au Jiaozhou, d'où il est envoyé à Sun Quan
par le gouverneur Wu Miao (Liangs hu, ch. 45, p. 798).

13. 284 ( 1 9e année du règne de Jin Wudi : 5e année Taikcmg)


Un envoyé de Da Qin arrive à Canton et offre de l'amiante au gouverneur Teng
Xiu jjifift (Jinshu, ch. 3, p. 75).
242 Jao Tsung-I et Léon Vandermeersch

14. 455 (3e année du règne de Wenchengdi, des Wei du Nord : lre année Daari)
En hiver, au 10e mois, la Perse et Kashgar ont dépêché des envoyés présenter le
tribut ( Weishu, ch. 5, p. 115).

15. 476 (8e année du règne de Xiaowendi, des Wei du Nord: lre année
Chengming)
Au 2e mois, le pays de Komaghi (MM3k) et la Perse ont dépêché des envoyés
présenter le trbut (Weishu, ch. 7A, p. 142).

16. 507 (9e année du règne de Xuanwudi, des Wei du Nord : 4e année Zhengshî)
Les Ephtalites et les Perses on dépêché des envoyés présenter le tribut {Weishu
ch. 8, p. 205).

17. 517 (3e année de règne de Xiaomingdi, des Wei du Nord : 2e année Xiping)
Au 4e mois, la Perse, Kashgar et les Ephtalites ont dépêché des envoyés présenter
le tribut {Weishu, ch. 6, p. 224).

18. 518 (4e année du règne de Xiaomingdi, des Wei du Nord: lre année
Shenguï)
Au jour dingwei du 7e mois, la Perse, Kashgar, l'Udyâna (situé à l'Ouest du
Kashmir) et le Kutcha ont dépêché des envoyés pour présenter le tribut (Weishu,
ch. 9, p. 228).

19. 521 (6e année du règne de Xiaomingdi, des Wei du Nord : 2e année
Zhengguang)
Au jour yiyou du 4e mois, l'Udyâna a dépêché un envoyé présenter le tribut
(ibid., p. 232).
Au jour dingsi du mois intercalaire, Khumid (Jr^Vn) et la Perse ont dépêché des
envoyés pour présenter le tribut (ibid., p. 232).
Au jour j isi du 6e mois, Kashgar a dépêché un envoyé pour présenter le tribut
(ibid., p. 232).

On consultera en complément, dans le numéro d'août 1983 de la revue Wenwu,


la liste, établie par Ma Yong, de dix envois de tribut aux Wei du Nord effectués par
la Perse entre les années 455 et 522.
■dations entre la Chine et le monde irajiien dans l'Antiquité 243

PIECES FAISANT PARTIE DU TRESOR DÉCOUVERT A SUIXI EN 1 984


(cf. p. 208). Clichés : Jao Tsung-I.

Fig. 1 : phiale en argent martelé


découverte brisée.
Hauteur : 8 cm ;
diamètre au bord supérieur :
1 8 cm ;
diamètre du pied : 7 cm.

Fig. 1

Fig. 2 Fig. 2 : six pièces de monnaies


d'argent sassanides (parmi la
vingtaine faisant partie du trésor)
d'environ 2,8 cm de diamètre et
4 g chacune.
244 Jao Tsung-I et Léon Vandermeersch

Fig. 3 et 4 : ustensile en or Fig. 3


massif gravé d'un décor de
chimères, phénix, poissons
et oiseaux sur fond de
volutes. Hauteur : 7,2 cm ;
diamètre : 8,4 cm ; poids :
146,3 g.

Fig. 4
Les relations entre la Chine et le inonde iranien dans l'Antiquité 24î

Fig. 5 Fig. 5 : Tun des deux anneaux d'or


grossièrement martelé faisant partie du
trésor. Diamètre : 4 cm ; poids : 29 g.

Fig. 6 : quatre des soixante-


treize bracelets d'argent
faisant partie du trésor. Les
plus grands font 8,5 cm
de diamètre extérieur et
5,5 cm de diamètre intérieur,
pesant 295 g. Ceux de
taille moyenne font 8 cm
de diamètre extérieur et 5 à
6,2 cm de diamètre intérieur,
pesant 145 g. Les petits font
5,5 cm de diamètre extérieur
et de 5 à 5,5 cm de diamètre
intérieur, pesant 120 g.

Fig. 6