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D’une manière générale, il faut remarquer que là où l’ouvrier et le capitaliste souffrent également,
l’ouvrier souffre dans son existence, le capitaliste dans le profit de son veau d’or inerte.

La hausse du salaire excite chez l’ouvrier la soif de l’enrichissement du capitaliste, mais il ne peut
la satisfaire qu’en sacrifiant son esprit et son corps.

Pour pouvoir acheter, il s’agit toujours de vendre « sa qualité d’homme.



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Pour qu’un peuple puisse se développer plus librement au point de vue intellectuel, il ne doit plus
subir l’esclavage de ses besoins physiques, ne plus être le serf de son corps. Il doit donc lui rester
avant tout du temps pour pouvoir créer intellectuellement et goûter les joies de l’esprit. Les progrès
réalisés dans l’organisme du travail gagnent ce temps.

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L’ouvrier devient d’autant plus pauvre qu’il produit plus de richesse, que sa production croît en
puissance et en volume. L’ouvrier devient une marchandise d’autant plus vile qu’il crée plus de
marchandises. La dépréciation du monde des hommes augmente en raison directe de la mise en
valeur du monde des choses. Le travail ne produit pas que des marchandises ; il se produit lui-même
et produit l’ouvrier en tant que marchandise, et cela dans la mesure où il produit des marchandises
en général.

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Le caractère étranger du travail apparaît nettement dans le fait que, dès qu'il n’existe pas de
contrainte physique ou autre, le travail est fui comme la peste. Le travail extérieur, le travail dans
lequel l'homme s'aliène, est un travail de sacrifice de soi, de mortification. Enfin, le caractère
extérieur à l'ouvrier du travail apparaît dans le fait qu'il n'est pas son bien propre, mais celui d'un
autre, qu'il ne lui appartient pas, que dans le travail l'ouvrier ne s’appartient pas lui-même, mais
appartient à un autre.
(…)
Le rapport du travail à l'acte de production à l'intérieur du travail. Ce rapport est le rapport de
l'ouvrier à sa propre activité en tant qu’activité étrangère qui ne lui appartient pas, c'est l'activité qui
est passivité, la force qui est impuissance, la procréation qui est castration, l'énergie physique et
intellectuelle propre de l'ouvrier, sa vie personnelle - car qu'est-ce que la vie sinon l'activité - qui est
activité dirigée contre lui-même, indépendante de lui, ne lui appartenant pas. L'aliénation de soi
comme, plus haut, l'aliénation de la chose.
(…)
Ce qui est vrai du rapport de l'homme à son travail, au produit de son travail et à lui-même, est vrai
du rapport de l'homme à l'autre ainsi qu'au travail et à l'objet du travail de l'autre.

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Dans le rapport à l'égard de la femme, proie et servante de la volupté collective, s’exprime l'infinie
dégradation dans laquelle l'homme existe pour soi-même, car le secret de ce rapport trouve son
expression non-équivoque, décisive, manifeste, dévoilée dans le rapport de l'homme à la femme et
dans la manière dont est saisi le rapport générique naturel et immédiat. Le rapport immédiat,
naturel, nécessaire de l'homme à l'homme est le rapport de l'homme à la femme. Dans ce rapport
générique naturel, le rapport de l'homme à la nature est immédiatement son rapport à l'homme, de
même que le rapport à l'homme est directement son rapport à la nature, sa propre détermination
naturelle. Dans ce rapport apparaît donc de façon sensible, réduite à un fait concret la mesure dans
laquelle, pour l'homme, l’essence humaine est devenue la nature, ou celle dans laquelle la nature est
devenue l'essence humaine de l'homme. En partant de ce rapport, on peut donc juger tout le niveau
de culture de l'homme. Du caractère de ce rapport résulte la mesure dans laquelle l'homme est
devenu pour lui-même être générique, homme, et s'est saisi comme tel; le rapport de l'homme à la
femme est le rapport le plus naturel de l'homme à l'homme. En celui-ci apparaît donc dans quelle
mesure le comportement naturel de l'homme est devenu humain ou dans quelle mesure l'essence
humaine est devenue pour lui l'essence naturelle, dans quelle mesure sa nature humaine est devenue
pour lui la nature. Dans ce rapport apparaît aussi dans quelle mesure le besoin de l'homme est
devenu un besoin humain, donc dans quelle mesure l'homme autre en tant qu'homme est devenu
pour lui un besoin, dans quelle mesure, dans son existence la plus individuelle, il est en même
temps un être social.

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Mais même si mon activité est scientifique, etc., et que je puisse rarement m'y livrer en
communauté directe avec d'autres, je suis social parce que j'agis en tant qu'homme. Non seulement
le matériel de mon activité - comme le langage lui-même grâce auquel le penseur exerce la sienne -
m'est donné comme produit social, mais ma propre existence est activité sociale ; l'est en
conséquence ce que je fais de moi, ce que je fais de moi pour la société et avec la conscience de moi
en tant qu'être social.

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L'individu est l'être social. La manifestation de sa vie - même si elle n'apparaît pas sous la forme
immédiate d'une manifestation collective de la vie, accomplie avec d'autres et en même temps
qu'eux - est donc une manifestation et une affirmation de la vie sociale.
(…)
Chacun de ses rapports humains avec le monde, la vue, l’ouïe, l'odorat, le goût, le toucher, la
pensée, la contemplation, le sentiment, la volonté, l’activité, l’amour, bref tous les organes de son
individualité, comme les organes qui, dans leur forme, sont immédiatement des organes sociaux,
sont dans leur comportement objectif ou dans leur rapport à l'objet l'appropriation de celui-ci,
l'appropriation de la réalité humaine; leur rapport à l'objet est la manifestation de la réalité
humaine ; c'est l'activité humaine et la souffrance humaine car, comprise au sens humain, la
souffrance est une jouissance que l'homme a de soi.
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La propriété privée nous a rendus si sots et si bornés qu'un objet n'est nôtre que lorsque nous
l'avons, qu' [il] existe donc pour nous comme capital ou qu'il est immédiatement possédé, mangé,
bu, porté sur notre corps, habité par nous, etc., bref qu'il est utilisé par nous, bien que la propriété
privée ne saisisse à son tour toutes ces réalisations directes de la possession elle-même que comme
des moyens de subsistance, et la vie, à laquelle elles servent de moyens, est la vie de la propriété
privée, le travail et la capitalisation.
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Il va de soi que l’oeil humain jouit autrement que l’oeil grossier non-humain ; l’oreille humaine
autrement que l'oreille grossière, etc. Ainsi que nous l'avons vu, l'homme ne se perd pas dans son
objet à la seule condition que celui-ci devienne pour lui objet humain ou homme objectif. Cela n'est
possible que lorsque l'objet devient pour lui un objet social, que s'il devient lui-même pour soi un
être social, comme la société devient pour lui être dans cet objet.
(…)
En prenant les choses subjectivement c'est d'abord la musique qui éveille le sens musical de
l'homme pour l'oreille qui n’est pas musicienne, la musique la plus belle n’a aucun sens [n'] est
[pas] un objet, car mon objet ne peut être que la confirmation d’une de mes forces essentielles, il ne
peut donc être pour moi que tel que ma force essentielle est pour soi en tant que faculté subjective,
car le sens d'un objet pour moi (il n'a de signification que pour un sens qui lui correspond) s'étend
exactement aussi loin que s'étend mon sens. Voilà pourquoi les sens de l'homme social sont autres
que ceux de l'homme non-social ; c’est seulement grâce à la richesse déployée objectivement de
l'essence humaine que la richesse de la faculté subjective de sentir de l'homme est tout d'abord soit
développée, soit produite, qu'une oreille devient musicienne, qu'un oeil perçoit la beauté de la
forme, bref que les sens deviennent capables de jouissance humaine, deviennent des sens qui
s'affirment comme des forces essentielles de l'homme. Car non seulement les cinq sens, mais aussi
les sens dits spirituels, les sens pratiques (volonté, amour, etc.), en un mot le sens humain,
l'humanité des sens, ne se forment que grâce à l'existence de leur objet, à la nature humanisée. La
formation des cinq sens est le travail de toute l'histoire passée. Le sens qui est encore prisonnier du
besoin pratique grossier n'a qu'une signification limitée. Pour l'homme qui meurt de faim, la forme
humaine de l'aliment n'existe pas, mais seulement son existence abstraite en tant qu'aliment; il
pourrait tout aussi bien se trouver sous sa forme la plus grossière et on ne peut dire en quoi cette
activité nutritive se distinguerait de l'activité nutritive animale. L’homme qui est dans le souci et le
besoin n'a pas de sens pour le plus beau spectacle ; celui qui fait commerce de minéraux ne voit que
la valeur mercantile, mais non la beauté ou la nature propre du minéral ; il n'a pas le sens
minéralogique. Donc l'objectivation de l’essence humaine, tant au point de vue théorique que
pratique, est nécessaire aussi bien pour rendre humain le sens de l'homme que pour créer le sens
humain qui correspond à toute la richesse de l'essence de l'homme et de la nature.

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Si tu supposes l'homme en tant qu'homme et son rapport au monde comme un rapport humain, tu ne
peux échanger que l'amour contre l'amour, la confiance contre la confiance, etc. Si tu veux jouir de
l'art, il faut que tu sois un homme ayant une culture artistique; si tu veux exercer de l'influence sur
d'autres hommes, il faut que tu sois un homme qui ait une action réellement animatrice et stimulante
sur les autres hommes. Chacun de tes rapports à l’homme - et à la nature -doit être une
manifestation déterminée, répondant à l'objet de ta volonté, de ta vie individuelle réelle. Si tu aimes
sans provoquer d'amour réciproque, c'est-à-dire si ton amour, en tant qu'amour, ne provoque pas
l'amour réciproque, si par ta manifestation vitale en tant qu'homme aimant tu ne te transformes pas
en homme aimé, ton amour est impuissant et c'est un malheur.