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horrifia le monde entier en 1999 et inspira à Gus Van


Sant son célèbre film Elephant, palme d’or du festival
Nikolas Cruz, tueur de Floride au profil
de Cannes en 2003.
familier
PAR MATHIEU MAGNAUDEIX Près de vingt ans plus tard, une catastrophe de
ARTICLE PUBLIÉ LE VENDREDI 16 FÉVRIER 2018
plus grande ampleur reçoit un écho médiatique bien
moindre, comme si cette tragédie répétitive, la litanie
des drames, tout cela avait fini par lasser.

Nikolas Cruz est présenté à un juge, jeudi 15 février à Fort Lauderdale (Floride) © Reuters
Nikolas Cruz, 19 ans, a tué mercredi 14 février dix-sept
personnes dans un lycée de Floride. Une énième tuerie Nikolas Cruz est présenté à un juge, jeudi 15 février à Fort Lauderdale (Floride) © Reuters
dans le pays du monde qui compte le plus d’armes à Comme d’habitude, les télévisions en continu ont
feu par habitants. Comme dans la grande majorité des diffusé les images de l’horreur captées en direct du
fusillades de masse, l’assassin est un homme. Comme carnage dans les salles de classe par les téléphones
souvent, il est blanc et fraye avec l'extrême droite. portables des adolescents. Les officiels ont tiré des
New York (États-Unis), de notre correspondant.– têtes d’enterrement devant les caméras et envoyé leurs
Nikolas Cruz avait tout prémédité. Il avait annoncé « prières » aux familles occupées à pleurer leurs morts.
la tuerie sur Youtube, au point de susciter la Des élus démocrates ont appelé, à nouveau, à un plus
curiosité du FBI. Mercredi 14 février, le sac rempli grand contrôle des armes à feu.
de munitions, le jeune homme de 19 ans a tué dix- Il est probable que rien ne se passera. Après chaque
sept élèves et encadrants au lycée Marjory Stoneman fusillade, et dans un registre toujours très émotionnel,
Douglas de Parkland (Floride), tombés sous les rafales ce débat refait brièvement surface. Mais depuis des
de son AR-15, une arme de guerre en vente libre, années, tout effort substantiel de légiférer sur les armes
parfois plus facile à se procurer qu’un pistolet, utilisée à feu aux États-Unis est tombé à plat (lire ici cet article
dans la plupart des grandes tueries récentes aux d'Iris Derœux).
États-Unis. Quinze autres personnes ont été blessées.
Les États-Unis sont le pays qui compte le plus
Après Las Vegas (58 morts et plus de 500 blessés, d’armes à feu en circulation, sans doute plus de
octobre 2017), Orlando (49 morts, 50 blessés, juin 300 millions, la moitié des armes civiles possédées
2016), Virginia Tech (32 morts, avril 2007), Sandy dans le monde. Il s’y déroule environ une fusillade de
Hook (27 morts, décembre 2012), Sutherland Springs masse par jour – un événement impliquant une arme
(26 morts, novembre 2017), et trois autres carnages en et au moins quatre blessés, tireur non inclus : 346 en
1966, 1984 et 1991, il s’agit de la neuvième tuerie 2017, 383 en 2016, 333 en 2015, 271 en 2014, selon
de masse la plus meurtrière de l’histoire moderne des le site spécialisé Gun Violence archive, qui tient un
États-Unis. décompte méthodique. Plus de 13 000 personnes sont
C’est aussi le troisième massacre par le nombre de tuées par une arme à feu chaque année, trois fois plus
morts dans une école, plus meurtrier encore que la si l’on compte les suicides. Les statistiques officielles
tuerie de Columbine (Colorado), qui, avec 13 victimes, sur le sujet font défaut : depuis plus de vingt ans, une
loi limite les études mesurant l’impact des armes à
feu sur la santé…

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Comme il l’avait fait après la tuerie de Las Vegas, le « Cette violence extrême est dans l’ADN de la
1er octobre dernier, le plus grand meurtre de masse culture américaine et beaucoup ne veulent pas le
de l’histoire moderne des États-Unis, Donald Trump voir, explique Dunbar-Ortiz. Même dans les cercles
a encore envoyé ses prières aux familles et appelé à libéraux ou chez certains historiens, ce déni existe.
mieux combattre« le problème difficile de la santé C’est pourtant bien l’histoire de cette spécificité
mentale aux États-Unis ». Cruelle ironie pour un américaine qu’il nous faut regarder en face. »
président républicain dont le parti a méthodiquement Sans nier l’influence de groupes de pression comme
saccagé dans les États qu’il gouverne le financement la NRA (National Rifle Association), le lobby pro-
des établissements spécialisés… armes qui compte 5 millions d’adhérents et finance
« À chaque tuerie, on observe le même rituel, déplore de nombreux élus, ou l’influence du complexe
l’historienne Roxanne Dunbar-Ortiz. Les libéraux, les militaro-industriel (sept des dix plus grands fabricants
démocrates, les partisans du contrôle des armes à mondiaux d’armes sont américains et emploient
feu donnent de la voix. Les défenseurs des armes à 800 000 salariés), elle juge que le mal est encore plus
feu refusent d’attribuer l’origine de ces massacres profond: la « gun culture », loin d’être une fabrication
aux armes, pour eux ce sont les actes de criminels assez récente comme l’estiment d'autres historiens
ou de fous. La réalité, c'est que ce qui se passe aux américains, est profondément enkystée dans l’identité
États-Unis est exceptionnel. Dans d’autres pays, il américaine.
peut y avoir beaucoup d’armes en circulation, mais Dans son livre, Dunbar-Ortiz lie aussi le « fétichisme
nulle part on n’observe une telle violence, une telle des armes à feu » à la masculinité. « 74 % des
récurrence des tueries. » propriétaires d’armes à feu aux États-Unis sont des
Loaded, le livre que Roxanne Dunbar-Ortiz vient hommes et 82 % sont blancs, ce qui signifie que 61
de publier aux États-Unis, est sous-titré « une % de tous les adultes qui possèdent des armes à feu
histoire désarmante du deuxième amendement ». sont des hommes blancs, un groupe qui représente
Dans la Constitution américaine, le deuxième pourtant 31 % de la population. » Cette prédominance
amendement garantit depuis plus de deux siècles le masculine se retrouve dans les statistiques des tueries
droit aux citoyens américains de s’armer pour veiller à de masse. Sur la centaine de « mass shootings »
« la sécurité d'un État libre ». Il est devenu le mantra depuis 1982 où plus de quatre personnes ont été
quasiment sacré des partisans des armes à feu, qui tuées, presque tous ont été commis par des hommes.
l’érigent comme rempart à toute tentative de contrôle Et plus de la moitié sont blancs. Dunbar-Ortiz
législatif. établit un lien historique consubstantiel entre la
violence fondamentale de la société américaine et
Dans ce livre, Dunbar-Ortiz, auteure par ailleurs d’une
le « nationalisme blanc », historiquement opposé à
Contre-histoire des États-Unis (racontée du point de
l'égalité des droits, aujourd'hui nourri par une grande
vue des « peuples indigènes » américains, à paraître
angoisse face à l'évolution démographique des États-
en France aux éditions Wildproject), démontre
Unis où les Blancs sont voués à devenir minoritaires.
comment l’histoire même du deuxième amendement
est liée à une violence consubstantielle à l'histoire De fait, l’histoire américaine récente est émaillée
américaine, du massacre méthodique des Indiens- de terroristes plus ou moins inspirés par des thèses
Américains à l’impérialisme guerrier de la première d’extrême droite – la mention « terroriste » leur
puissance mondiale, en passant par le contrôle violent est beaucoup moins accolée par les médias et les
du corps des Noirs, « esclaves et libres », ou encore autorités.
la persistance dans la culture populaire du « mythe du En mai 2014, le jeune Elliot Rodger, mu par sa
chasseur » et de la figure du « hors-la-loi ». détestation des femmes et des couples interraciaux,
tuait six personnes en Californie avant de se suicider.

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En juin 2015, Dylann Roof, un nationaliste aux bruyamment Donald Trump, et dont un rassemblement
sympathies néonazies de 21 ans, massacrait neuf l’été dernier à Charlotesville (Virginie) a été marqué
Noirs dans une église de Charleston (Caroline du par la mort violente d’une jeune militante.
Sud). Il y a deux mois, William Edward Atchison, Le président des États-Unis avait alors refusé de
un suprémaciste de 21 ans, abattait deux lycéens au condamner les agissements de l’extrême droite et
Nouveau-Mexique. renvoyé les deux parties dos à dos. L’historienne
Quant à Nikolas Cruz, le tueur du massacre du 14 Roxanne Dunbar-Ortiz en est persuadée : « Pour les
février à Parkland, ses activités en ligne et ses anciens nationalistes blancs, Donald Trump et sa rhétorique
camarades tracent l’itinéraire d’un garçon raciste. Le ont donné une sorte de feu vert. Selon d'anciens
chef d'une milice d'extrême droite de Floride a indiqué camarades cités par le Daily Beast, Nikolas Cruz
que Cruz était un de ses membres, avant de se rétracter. portait parfois des casquettes rouge siglées « Make
Selon le Southern Poverty Law Center, un organisme America Great again », le slogan de campagne de
de veille contre l’extrême droite, l’année 2017 a Donald Trump. C'est un garçon renfermé et dérangé,
été marquée par une recrudescence inédite des connu dans son quartier pour tirer des poulets au
actes racistes meurtriers perpétrés par l’alt-right, fusil à plomb. Il est devenu un tueur de masse. Son
cette « nouvelle droite » américaine qui soutient moment de gloire.

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