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POURQUOI HIROSHIMA?
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Barthélémy Courmont
Pourquoi Hiroshima?
La décision d’utiliser la bombe atomique

Diffusion Europe, Asie, Afrique :


L’Harmattan
5-7, rue de l’École Polytechnique
75005 Paris
France
33.01.40.46.79.10

Conception graphique et montage : Olivier Lasser


Révision : Céline Huyghebaert, Pierre-Louis Malfatto et Élisabeth Vallet

Sauf à des fins de citation, toute reproduction, par quelque procédé que ce
soit, est interdite sans l’autorisation écrite de l’éditeur.

L’Harmattan, 2007
ISBN : 978-2-922844-44-3

Bibliothèque nationale du Québec


Bibliothèque nationale du Canada
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BARTHÉLÉMY COURMONT

POURQUOI
HIROSHIMA?
La décision d’utiliser
la bombe atomique

Collection Raoul-Dandurand

L’Harmattan
5-7, rue de l’École Polytechnique
75005 Paris France
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La Chaire Raoul-Dandurand
en études stratégiques et diplomatiques

L a Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques a été créée


à l’Université du Québec à Montréal en janvier 1996. Son titulaire, Charles-
Philippe David, est professeur au Département de science politique. La Chaire Raoul-
Dandurand a pour mission de répondre aux besoins d’information, de formation, de
recherche, d’expertise et de consultation auprès des universités, des organismes
d’État, des organisations internationales et des entreprises pour renforcer l’action
stratégique et diplomatique des Québécois(es) et des Canadien(ne)s à l’étranger.
Son mandat est triple. La Chaire offre une structure de développement et de diffu-
sion de la recherche permettant l’avancement de la connaissance sur des questions
et des enjeux stratégiques et diplomatiques. De plus, elle intervient sur les questions
d’actualité reliées à son champ d’études et propose un lieu d’échanges pour les
spécialistes et les invités de l’étranger. Enfin, elle développe un enseignement en
études stratégiques et diplomatiques dans le cadre des programmes de baccalauréat,
de maîtrise et de doctorat à l’UQÀM.
La Chaire évoque le souvenir de Raoul Dandurand, qui fut sénateur entre 1898 et
1942. Il exerça également les fonctions de président du Sénat de 1905 à 1909.
Raoul Dandurand dirigea en 1924 la délégation canadienne à l’Assemblée de la Société
des Nations. Il devint le président de cette Assemblée en 1925. Le sénateur Dandurand
fut l’instigateur de l’indépendance de la politique internationale canadienne vis-à-vis
de celle de l’Angleterre en 1931.

Pour obtenir de plus amples renseignements sur les activités de la Chaire :


UNIVERSITÉ DU QUÉBEC À MONTRÉAL
455, boul. René-Lévesque Est, UQÀM, Pavillon Hubert-Acquin,
4e étage, Bureau A-4410, Montréal (Québec) H2L 4Y2
Tél : (514) 987-6781 • Fax : (514) 987-8502

www.dandurand.uqam.ca
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Si le monde permet le supplice d’un enfant par une brute,


je ne m’oppose pas à Dieu, mais je rends mon billet.
FÉDOR DOSTOÏEVSKI, Les frères Karamazov
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À mes parents
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REMERCIEMENTS

M adame Monique Chemillier-Gendreau, professeure à l’Université Paris 7


Denis-Diderot, a gentiment accepté de diriger des travaux pendant
plusieurs années, d’abord dans le cadre d’un DEA, puis d’une thèse de science
politique. C’est également grâce à elle qu’il me fut possible de passer un an à
l’Université Columbia à New York, structure d’accueil permettant de faire
progresser les recherches de façon déterminante en donnant accès aux fonds
documentaires américains. Cette thèse a été soutenue à l’Université Paris 7
Denis-Diderot le 15 mars 2005. Le jury était composé, outre Monique Chemillier-
Gendreau, de Pascal Boniface, Alain Joxe, André Kaspi et Etienne Tassin. À
l’issue des délibérations, ce travail a reçu une mention très honorable, avec les
félicitations du jury à l’unanimité.
L’équipe de la Chaire Raoul-Dandurand en études diplomatiques et stratégiques
de l’Université du Québec à Montréal et son directeur, Charles-Philippe David,
m’ont apporté un soutien considérable, notamment en acceptant de publier ce
travail. Je tiens à remercier tout particulièrement Céline Huyghebaert, Pierre-
Louis Malfatto et Elisabeth Vallet pour les longues heures consacrées à la re-
lecture et à la correction du manuscrit.

Ce travail doit également beaucoup, par ordre alphabétique, à :


EN FRANCE : Florent Blanc, Frédéric Bozo, Aurore Chevalier, Murielle Cozette,
Catherine Croisier, Jean-François Daguzan, Dominique David, Eric Fonta,
Eddy Fougier, Georges Le Guelte, Danièle Haase-Dubosc, Patrick Hetzel,
Gilbert et Ginette Lefaure (tant et plus), Thomas Lindemann, Sébastien Matte,
Pierre-Emmanuel Moulié, Bastien Nivet, Guillaume Parmentier, Darko
Ribnikar, Cécile Rolland, l’équipe de l’IRIS, le centre de documentation de
l’IFRI, le centre de documentation de la Maison du Japon à Paris et l’équipe
du SIRPA.
AUX ÉTATS-UNIS : Richard K. Betts, Joseph Cirincione, Robert Feingold,
Maik Frey, Rose Gottemoeller, Yoko Hirayama, John L. Hirsch, Robert
Jervis, Christophe Lobry, Maxine Marx, Gerrianne Monteiro, Robert Norris,
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10 POURQUOI HIROSHIMA ?

Michael O’Hanlon, Ryoko Okamoto, Eric W. Ormsby, Darko Pavlovic, Amy


Sands, François Thibaut, Isabelle Vu Trieu, Franck Wolf, John Wolfsthal,
l’équipe bibliothécaire de la Butler Library de Columbia University, l’équipe
de la Yale University Library et l’équipe de la Harry S. Truman Library.
AU JAPON : Kenichi Murofushi, la famille Okamoto, Christopher J. Rowan,
Nanae Sawai et sa famille, Masahiko Sumida, Yuko Tsubura, Yamato Tsutsui,
le Monbusho et son programme d’invitation de jeunes européens, A. J., Christian,
Christopher, Clara, Gregory, Hans, Liv, Maria, Mirta, Myriam, Nuno, Pawi,
Pedro, Serena et Stéphanie.

Qu’ils soient tous remerciés pour leurs conseils précieux, leurs enseignements
rigoureux et leur soutien tant technique que moral.
Enfin, il m’aurait été impossible de terminer cette thèse de science politique sans
le soutien de mon épouse, Jen Ping, et de ma belle-famille qui, en m’hébergeant
pendant plusieurs mois en Nouvelle-Zélande, me permit d’apporter dans les meil-
leures conditions une touche finale à la rédaction.
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TABLE DES MATIÈRES


Préface de Monique Chemillier-Gendreau ................................................... 15
Avant-propos .............................................................................................. 17
Introduction: Hiroshima, soixante ans ........................................................ 19

1. LA BOMBE ATOMIQUE ET SES EFFETS..........................................033


1.1 Une bombe atomique est tombée......................................................035
1.1.1 L’ampleur du désastre .................................................................037
1.1.1.1 Les destructions matérielles ............................................... 37
1.1.1.2 La mortalité à Hiroshima : un recensement difficile ........... 39
1.1.2 Les premiers témoignages du drame............................................ 43
1.1.3 Les premières informations concernant la destruction d’Hiroshima.... 46
1.2 Les effets de l’explosion atomique ........................................................ 53
1.2.1 Les effets mécaniques .................................................................. 55
1.2.1.1 Chronologie de l’explosion ............................................... 55
1.2.1.2 Effets sur les populations ................................................... 56
1.2.2 Les effets thermiques................................................................... 57
1.2.2.1 Les effets thermiques directs et indirects............................ 58
1.2.2.2 Les effets lumineux ........................................................... 60
1.2.3 Les effets radioactifs .................................................................... 60
1.2.3.1 Le rayonnement nucléaire initial........................................ 61
1.2.3.2 Le syndrome clinique de l’irradiation ................................ 64
1.2.3.3 Les séquelles ..................................................................... 68
1.2.4 Les effets psychologiques ............................................................ 73
1.3 L’organisation des premiers secours ...................................................... 73
1.3.1 Les médecins sur place ................................................................ 74
1.3.2 L’ignorance du phénomène......................................................... 77
1.3.3 Les infrastructures dévastées ........................................................ 78

Partie 1
LES ACTEURS AU CŒUR DE LA DÉCISION

2. LE PROCESSUS DÉCISIONNEL ......................................................... 83


2.1 La thèse de l’accélération des hostilités dans le Pacifique....................... 86
2.1.1 Mettre un terme à la guerre plus rapidement............................... 86
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12 POURQUOI HIROSHIMA ?

2.1.2 L’opération Olympic ....................................................................189


2.2 Les arguments apportés par Washington ...............................................194
2.2.1 Le mythe des 500 000 morts américains......................................195
2.2.2 Les estimations du Joint War Plans Committee ............................198
2.3 Les décideurs : le président et son entourage.........................................102
2.3.1 Le chef des armées ......................................................................103
2.3.2 La personnalité de Harry Truman................................................106
2.3.3 La commission provisoire ............................................................112
2.3.4 Henry Stimson ............................................................................118
2.3.5 James Byrnes ...............................................................................124

3. LE CHOIX DE LA CIBLE......................................................................131
3.1 La première défaite militaire du Japon...................................................133
3.1.1 Pourquoi Hiroshima ?..................................................................134
3.1.2 Préparer la population japonaise à la défaite.................................149
3.1.3 Préparer l’occupation...................................................................152
3.2 Le souvenir de Pearl Harbor .................................................................155
3.2.1 La rhétorique de l’infamie ...........................................................156
3.2.2 Un peuple de guerriers ! ..............................................................163
3.2.3 La peur des kamikazes .................................................................167
3.3 La piste de la différence raciale..............................................................170
3.3.1 La haine suscitée par les Japonais.................................................173
3.3.2 Le traitement des prisonniers de guerre .......................................176
3.3.3 Le traitement des civils japonais aux États-Unis ...........................183

4. LE RÔLE DES SYSTÈMES D’ALLIANCES


ET LES PRÉMICES DE LA GUERRE FROIDE .................................189
4.1 De Yalta à Potsdam...............................................................................191
4.1.1 Négocier en position de force......................................................193
4.1.2 Les Trois Grands ou l’illusion d’une alliance éclatée ....................196
4.1.3 La question polonaise..................................................................207
4.2 Agir dans l’urgence ...............................................................................214
4.2.1 L’ultimatum de Moscou..............................................................215
4.2.2 Regard sur les négociations diplomatiques de Tokyo ...................219
4.2.3 D’une guerre à l’autre .................................................................223
4.3 L’avantage dissymétrique ......................................................................226
4.3.1 La bombe atomique : une arme dissymétrique ? ...........................227
4.3.1.1 La guerre d’usure ..............................................................228
4.3.1.2 L’arme nucléaire et la révolution dans les affaires militaires ......231
4.3.1.3 La dissymétrie américaine ..................................................233
4.3.1.4 Des armes encore plus destructrices ...................................236
4.3.2 Les premiers missiles balistiques et l’opération Paper Clip............238

Partie 2
LE DEUXIÈME NIVEAU DE LA DÉCISION

5. LES ALTERNATIVES PROPOSÉES .....................................................247


5.1 La marche vers la capitulation du Japon ................................................248
5.1.1 Moscou entre en scène ................................................................249
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Table des matières 13

5.1.2 Hésitations à Tokyo ....................................................................253


5.2 Une arme « impopulaire » dans le milieu militaire ? ...............................264
5.2.1 Les plus hautes autorités militaires concernées .............................265
5.2.2 La Navy et l’Army sont réticentes................................................269
5.3 Faire une démonstration grandeur nature..............................................275
5.3.1 Le rapport Franck........................................................................276
5.3.2 La décision irréversible ................................................................285

6. DES SCIENTIFIQUES INFLUENTS? ..................................................289


6.1 Les motivations des recherches .............................................................292
6.1.1 Quarante ans de découvertes au service de la civilisation ..............292
6.1.2 Faire front contre l’Allemagne nazie ............................................296
6.1.3 Les recherches nucléaires après le déclenchement des hostilités ....299
6.1.3.1 Les Français au service des Britanniques.............................299
6.1.3.2 L’intérêt grandissant des Américains ..................................304
6.2 Le projet Manhattan .............................................................................306
6.2.1 Découvertes en série....................................................................308
6.2.2 Une équipe internationale et des moyens gigantesques tenus secrets...311
6.2.3 Les installations du projet Manhattan ..........................................314
6.2.4 Le succès sur les autres projets.....................................................320
6.2.4.1 Le projet allemand piétine .................................................320
6.2.4.2 Le rapprochement du Royaume-Uni et des États-Unis ......323
6.3 Après la capitulation allemande : Washington et les scientifiques ...........332
6.3.1 L’essai d’Alamogordo..................................................................333
6.3.2 Les savants contre le projet de bombardement atomique .............338
6.3.3 Les espions atomiques : mythe ou réalité ? ...................................342
6.3.3.1 Espions et monopole américain .........................................342
6.3.3.2 J. Robbert Oppenheimer ...................................................344
6.3.3.3 Niels Bohr.........................................................................346

7. RENDRE DES COMPTES À L’OPINION PUBLIQUE


ET AU CONGRÈS ..................................................................................349
7.1 Les rôles définis par la Constitution ......................................................351
7.1.1 Les pouvoirs du Congrès.............................................................352
7.1.2 Les pouvoirs élargis du président .................................................356
7.2 L’héritage de Roosevelt : les relations Congrès/Exécutif.......................358
7.2.1 La Chambre des représentants .....................................................359
7.2.2 Le Sénat ......................................................................................362
7.2.3 Les pouvoirs de guerre pendant la Seconde Guerre mondiale ......364
7.3 Justifier le coût du projet Manhattan ....................................................368
7.3.1 Un projet pharaonique ................................................................368
7.3.2 Truman et son enquête parlementaire..........................................371
7.3.3 Le poids des industriels ...............................................................374

8. L’HÉRITAGE NUCLÉAIRE ..................................................................383


8.1 La doctrine d’emploi au service du bombardement stratégique ............386
8.2 La doctrine d’emploi du nucléaire au début de la Guerre froide ............393
8.3 La dissuasion : privilège du puissant ? ....................................................398
8.3.1 L’Amérique prend conscience de sa puissance..............................399
8.3.1.1 La redéfinition de la puissance en 1945 .............................399
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14 POURQUOI HIROSHIMA ?

8.3.1.2 De la guerre totale à la victoire totale ................................403


8.3.2 Les débuts de la planification stratégique nucléaire ......................405

Conclusion: Hiroshima, le feu inoubliable............................................................411


Bibliographie..............................................................................................................421
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PRÉFACE

C omment toute la chaîne de commandement, politique et militaire, d’un


pays de l’importance des États-Unis d’Amérique a-t-elle pu, en août 1945,
se résoudre à employer l’arme atomique sur deux villes densément peuplées du
Japon ? Comment a-t-elle pu, dans un secret assez bien gardé, faire cette expé-
rience barbare qui a ouvert la porte à une ère d’extrême danger dans les relations
internationales, ère dans laquelle nous nous trouvons toujours et dont la fin
nous semble désormais inaccessible ? C’est à une réflexion poussée et exigeante
sur ces questions que nous invite Barthélémy Courmont dans ce brillant essai
issu d’un travail de thèse qui l’a amené à approfondir cette question pendant de
longs mois. Pourquoi revenir sur ce passé, demandera-t-on ? Parce que nous
avons toutes les raisons de le faire. Les motifs accumulés qui ont conduit à faire
éclater dans le ciel d’Hiroshima, puis dans celui de Nagasaki, un engin de mort,
de souffrance et de destruction comme l’humanité n’en avait jamais connu
éclairent tous les dysfonctionnements de systèmes politiques qui se donnent
pourtant pour vertueux, dysfonctionnements qui n’ont cessé de produire leurs
effets depuis six décennies. Et cette occasion de revenir sur le passé nous amène
immanquablement aux périls du présent.
Ce livre se lit comme une enquête policière autour d’un événement central
et monstrueux, qui n’a duré que quelques instants, mais a eu de profondes et
meurtrières conséquences. Le récit tient le lecteur en haleine, que ce soit à
propos des jours précédant le largage de la bombe ou des attaques de kamikazes
japonais sur la flotte américaine1 du Pacifique. Il s’inscrit dans la recherche
minutieuse de tous les facteurs ayant concouru à la décision de commettre cet
acte : arrivée de Truman à la tête des États-Unis, volonté de finir victorieusement
la guerre contre le Japon à moindre coût humain pour l’Amérique, désir de
venger le désastre de Pearl Harbor, crainte de l’Union soviétique et ambition de
marquer, dès la fin des hostilités, une supériorité militaire écrasante sur l’Allié

–––––––––
1. En décembre 1944, selon un sondage, 13 % des Américains étaient favorables à un génocide du
peuple japonais.
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16 POURQUOI HIROSHIMA ?

conjoncturel devenu l’ennemi principal, profond racisme antijaponais dans la


population américaine, faible impact des mécanismes démocratiques sur la poli-
tique militaire et isolement du président américain à cet égard, et, enfin, impuis-
sance des scientifiques à faire entendre leurs voix en dépit du fait que 85 %
d’entre eux s’étaient prononcés contre l’usage de la bombe.
Mais en parallèle du travail analytique indispensable pour tenter de com-
prendre ce drame, cet ouvrage, né à ses origines d’une simple réaction d’huma-
nité face à la réalité de ces deux villes anéanties, conduit le lecteur à des questions
fondamentales sur la politique internationale. Ouvertes, il est vrai, depuis 1945,
ces questions n’en restent pas moins d’une sinistre actualité.
Pourquoi, nonobstant le désir exprimé par des savants au moment où se
préparait l’arme atomique, la connaissance scientifique n’a-t-elle pas été consi-
dérée comme un bien commun qu’aucun peuple, ni aucun appareil d’État ne
devait s’approprier ? Il s’agit pourtant d’un savoir produit par des chaînes com-
plexes impliquant de nombreux esprits humains. Le monopole du nucléaire,
voulu alors par les États-Unis, a précipité inéluctablement la course aux arme-
ments. Aujourd’hui, la confiscation du nucléaire a lieu au profit d’un groupe de
puissants, ceux-là qui se sont donné le pouvoir au sein du système des Nations
Unies. Basée sur l’idée de dissuasion combinée paradoxalement à celle de non-
prolifération, cette politique n’a pas pour but et pour effet, comme le prétendent
les détenteurs de l’arme absolue, de rendre le monde moins dangereux, mais d’y
accroître considérablement les inégalités.
Comment expliquer l’aveuglement persistant de dirigeants coupés de leurs
peuples et privilégiant des intérêts économiques et militaires à des conséquences
humaines tragiques ? Cette cécité-là se prolonge de nos jours et a été visible à
propos de la guerre en Irak en 2003, affaire personnelle de George W. Bush
(comme l’usage de l’arme atomique avait été celle de Harry Truman), partagée il
est vrai par Tony Blair, José Maria Aznar et Silvio Berlusconi, tous sourds à
l’opinion publique pourtant clairement exprimée dans leurs pays.
Enfin, que dire de ce changement radical des moyens de guerre ? Le combat
rapproché, qui avait été glorifié pour l’honneur jusqu’au début du XXe siècle, a
totalement disparu avec l’arrivée de l’arme atomique. L’attaquant mène une
guerre d’anéantissement en restant lui-même à l’abri de tous risques. C’est bien
une rupture d’humanité qui s’exprime dans un geste tel que celui-là où des
humains frappent en aveugle des milliers d’autres humains innocents. Ce geste,
qu’il faut bien qualifier de crime, ce qu’aucune instance n’a fait jusqu’ici, est
justement le prototype du crime contre l’humanité, cette méconnaissance du fait
que l’homme n’est un homme qu’au cœur de l’humanité. Il trouve sa niche de
vie dans le lien de tous avec tous sans exception. Le retour sur cet acte et sa con-
damnation sans réserve, prémices à un véritable désarmement, sont indispensables
pour inverser la pente fatale sur laquelle le monde est engagé.

MONIQUE CHEMILLIER-GENDREAU
Paris, 23 Décembre 2005
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AVANT-PROPOS

L e choix de ce sujet est le résultat d’une intuition sur un événement histo-


rique révélé par la visite d’Hiroshima et de son mémorial pour la Paix, la
rencontre avec des témoins survivants de l’holocauste nucléaire et, plus sim-
plement, le fait de flâner dans les rues d’une ville aujourd’hui riche et joyeuse,
comme tournée vers l’avenir, là où 60 ans plus tôt ne subsistaient que des ruines
et des cadavres calcinés. Les habitants d’Hiroshima ont une faculté extraor-
dinaire de se souvenir des choses du passé sans pour autant entretenir la moindre
haine envers quiconque. Jamais ils n’oublieront, et ils feront tout leur possible
pour que les gens du monde entier sachent ce qu’il s’est passé ce jour du 6 août
1945. Mais ils ne réclament pas que le monde pleure leur sort, se sentant de
quelque manière en partie responsables de tant de malheurs2.
Une femme qui fut grièvement blessée en 1945, alors qu’elle n’était encore
qu’une adolescente, dut expliquer son attitude envers les occupants américains
quelques semaines seulement après la destruction d’Hiroshima. Les avait-elle
haïs, ce qui aurait pu être parfaitement excusable ? Voici, retranscrite le plus fidè-
lement possible, sa vision de cette triste période : « Nous n’avions aucune raison
de haïr les Américains. Ce sont, comme nous, des hommes qui ont souffert de
la guerre sans la vouloir particulièrement et qui ont perdu des êtres chers. Nous
ne haïssons pas l’Amérique. Ce que nous haïssons plus que tout, c’est la guerre3. »
Il s’agit sans doute de la réponse la plus humaine qu’une victime puisse adresser
à son bourreau, là où tant de raisons pourraient justifier une attitude marquée
par la haine et par le dégoût.
Des milliers d’hommes se sont mis au service d’une cause qu’ils ne connais-
saient pas forcément, pour des raisons diverses, mais toutes légitimes. Certains
voulaient combattre l’Allemagne, d’autres faire des États-Unis la grande puis-

–––––––––
2. Lire à ce sujet Tadatoshi Akiba, « Message From Hiroshima », Japan Quarterly, octobre-décembre
1987.
3. Son témoignage en japonais a été traduit en anglais puis retranscrit par l’auteur en français. Les
termes utilisés ne sont donc peut-être pas exactement les mêmes.
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18 POURQUOI HIROSHIMA ?

sance de l’après-guerre, d’autres enfin souhaitaient simplement faire progresser


la science.
Lucien Poirier nous offrait, en 1977, une brève présentation de ce qu’est, à
ses yeux, la bombe atomique et de ce qu’elle représente plusieurs décennies
après son utilisation :
[…] 32 ans après l’événement nucléaire de 1945, nous hésitons encore sur
le sens de la bombe. Pour les uns, instrument de guerre, comme toutes les
armes. Moyen de la non-guerre pour les autres, qui marquent ainsi la diffé-
rence entre la paix naturelle imputable à la modération des politiques et la
paix forcée due à la rétention de la violence par la peur de ses excès. La sensi-
bilité collective et le savoir des experts oscillent de l’une à l’autre interpré-
tation, conscients de n’en avoir jamais fini avec un objet, produit encom-
brant de la volonté prométhéenne, qui a coupé l’histoire en deux4.

Il y a le monde avant la bombe et le monde avec la bombe, différents en


tous points dans l’orientation des relations internationales comme dans le
sentiment de peur collective né de la possibilité de détruire la civilisation par le
biais d’une seule arme. C’est pour cette raison que toute étude sur le fait nu-
cléaire et sur son origine reste d’actualité, et cela, tant qu’elle sera la seule arme
de garantie de la paix pour les uns et de terreur pour les autres.
H. G. Wells, véritable précurseur de génie à bien des titres, nous a offert en
1914 la description d’une éventuelle bombe atomique : « Cette petite bouteille
contient à peu près une pinte d’oxyde d’uranium ; les atomes présents dans cette
bouteille contiennent autant d’énergie qu’une bombe de 160 tonnes. Si je pou-
vais à un moment prendre possession de cette énergie, je pourrais tout souffler
autour en petits fragments5. » C’est exactement ce qui s’est passé à Hiroshima,
le matin du 6 août 1945, une matinée ensoleillée que rien ne destinait à être
assombrie par une arme terrifiante. Et pourtant, ce matin était, à des milliers de
kilomètres de là, prévu de longue date par des hommes qui ont eu le mérite, ou
le tort, de voir trop loin.
S’intéresser à Hiroshima, c’est se souvenir des images de destruction parmi
les plus insoutenables de l’histoire et obéir au devoir de mémoire pour que cela
ne se produise plus. C’est chercher à comprendre la détresse la plus extrême, en
lisant les témoignages des survivants qui virent leur santé se dégrader progressi-
vement, avant de mourir dans d’horribles souffrances. C’est tenter de savoir quelles
furent les découvertes permettant de mettre au point l’arme la plus puissante
jamais conçue. Enfin, c’est un travail de réflexion sur la décision en politique et
sur l’évaluation des conséquences engendrées par le choix d’un homme dans un
contexte particulier, que nous pourrions qualifier de « moment nucléaire ».

Auckland, août 2004

–––––––––
4. Lucien Poirier, Des stratégies nucléaires, Bruxelles, Complexe, 1988, p. 9.
5. H. G. Wells, The World Set Free, London, Scribners, 1926, p. 35. Dans cet ouvrage, les citations
provenant de textes anglais ont été systématiquement traduites en français par l’auteur, hormis celles
dont la référence en français a été notée.
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INTRODUCTION
HIROSHIMA, SOIXANTE ANS

Tant que cette force terrible, que sont les passions hu-
maines, n’est pas réglée et dirigée d’une manière conve-
nable, il ne peut pas y avoir de civilisation, il ne peut
même pas y avoir de vie possible pour les êtres humains.
KOU HOUNG MING, L’esprit du peuple chinois

S oixante ans après la première utilisation de la bombe atomique, le nom


d’Hiroshima continue de symboliser la destruction de toute forme de vie et
incarne la technique mise au service de la barbarie humaine6. Le paradoxe de la
ville japonaise totalement détruite réside dans ce qu’elle représente : tant la fin
d’une période que le commencement d’une autre7. Certains célèbrent ainsi
Hiroshima comme l’événement qui mit fin à la plus meurtrière de toutes les
guerres de l’histoire. D’autres, au contraire, voient dans la capacité de feu de la
nouvelle arme l’élément qui conduira l’homme à sa propre destruction. La
bombe larguée le 6 août 1945 et surnommée Little Boy est ainsi perçue tant

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6. Certains historiens considèrent que l’héritage d’Hiroshima appartient à la mémoire collective uni-
verselle et qu’il ne doit pas se limiter à l’histoire japonaise. Lire, à ce sujet, Mitsuo Okamoto, « The
A-Bomb Dome as World Heritage », Japan Quarterly, juillet-septembre 1997.
7. Il convient dès lors de s’interroger sur la période inaugurée par l’utilisation de la bombe atomique,
notamment en ce qui concerne sa pérennité. Doit-on considérer que l’ère du nucléaire, commencée
en 1945, a pris fin ? Et, si oui, à la suite de quel événement ? De nombreux intellectuels estiment
que les attentats de New York et de Washington du 11 septembre 2001 ont mis fin à l’invulné-
rabilité des États-Unis, invulnérabilité dont l’arme nucléaire était la meilleure garantie. Cette
explication semble plus pertinente que celle qui consiste à considérer que la période en question n’a
été marquée que par la Guerre froide et qu’elle a pris donc fin au début des années 1990. Or, la
stratégie nucléaire des États-Unis n’a pas été soumise, à cette occasion, à de profonds boulever-
sements, tandis que les évolutions post-11 septembre ouvrent une nouvelle ère du nucléaire, qui ne
repose pas sur les éléments déjà perceptibles en 1945 et qui se sont prolongés avec l’équilibre de la
terreur. Nous reviendrons, dans la conclusion, sur les éléments permettant de considérer que la
période de l’invulnérabilité américaine est comprise entre 1945 et 2001.
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20 POURQUOI HIROSHIMA ?

comme une arme de paix que comme le plus formidable engin de guerre jamais
pensé et utilisé.
Si tous reconnaissent le caractère épouvantablement destructeur de la bombe
atomique, les observateurs (notons ici que ce terme rassemble tant les historiens
que les juristes, les personnalités politiques, les journalistes ou les philosophes)
se montrent en revanche très partagés sur l’interprétation à donner à son
utilisation. S’agit-il d’un acte de barbarie injustifié, voire même de terrorisme
d’État8, étant donné que la guerre touchait à sa fin, avec ou sans Hiroshima ?
Est-ce un crime de guerre ? Un crime contre l’humanité ? S’agit-il au contraire
d’un choix politique qui permit de sauver des vies humaines ? Est-ce le révélateur
du degré ultime de violence des États, qui cherchent à asseoir leur supériorité
par des actions militaires fortes ? S’agit-il, enfin, d’un mal nécessaire, sans lequel
l’utilisation d’armes nucléaires encore plus destructrices aurait été possible ?
Cette dernière interrogation, si l’on considère que la destruction d’Hiroshima et
celle de Nagasaki, advenue trois jours plus tard, ne font partie que d’un seul et
même événement, est indiscutablement la plus intéressante. Depuis 60 ans,
Hiroshima sert de repère pour comprendre les conséquences de l’utilisation de
l’arme nucléaire, tant sur un plan politique qu’en ce qui concerne les effets dus
à l’explosion et aux radiations.
Immédiatement après la fin de la Seconde Guerre mondiale, et dans un
contexte fortement imprégné de luttes idéologiques, de nombreux intellectuels
se sont préoccupés de l’avenir de l’humanité dans un monde nucléaire où les
relations internationales étaient totalement bouleversées. Ces préoccupations
portaient sur deux points : la survie du monde et la domination des puissances
nucléaires sur les autres États. Le bombardement d’Hiroshima serait donc le
point de départ d’une nouvelle ère des relations internationales, plutôt que la fin
de la Seconde Guerre mondiale.
Le 6 août 1945, à 8 h 15, heure d’Hiroshima, la bombe Little Boy fut
larguée depuis le bombardier B-29 surnommé Enola Gay. Un immense nuage
monta de la ville en bouillonnant. En l’espace de deux minutes, il atteignit la
hauteur du vol d’Enola Gay en prenant la forme d’un « gigantesque cham-
pignon9 ». Ce qui était alors perçu comme un phénomène exceptionnel de par
son caractère inédit allait bientôt s’imposer dans l’imaginaire collectif sous
l’appellation de « champignon nucléaire ». La surface terrestre ressembla à un
tonneau de goudron en ébullition. Le mitrailleur de queue de l’avion se retrouva
au premier plan pour observer le spectacle. Il vit tout de l’explosion. Il eut
l’impression d’un immense soleil surgissant de la terre, puis s’élevant progres-
sivement vers les nuages. Il ne put que murmurer : « Mon Dieu ! Qu’avons-nous

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8. La notion de terrorisme d’État n’est pas à comprendre ici au sens le plus commun. Il se rapporte à
une action de terreur, orchestrée par l’État, visant à anéantir la volonté de résistance de l’adversaire.
Lire, à ce propos, Éric Cobast, La terreur, une passion moderne, Paris, Sirey, 2004, p. 47 :
« Les 150 000 morts à Hiroshima en août 1945, les 300 000 tués sous les bombardements de
Tokyo quelques mois plus tôt, furent bien aussi des victimes du terrorisme : il s’agissait pour l’état-
major américain de paralyser la défense japonaise et d’accélérer la reddition de l’adversaire. »
9. Michael Amrine, « The Day the Sun Rose Twice », Washington Post Book Week, 18 juillet 1965.
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Introduction 21

fait10 ? ». Brusquement, ce fut pour ces observateurs une image d’apocalypse.


Une immense colonne de feu monta vers le ciel. Des maisons, des écoles, des
bâtiments, des temples et des casernes s’effondrèrent. Des incendies éclatèrent
et des trains remplis de passagers furent projetés dans les airs. Des dizaines de
milliers d’êtres humains furent tués ou grièvement blessés. Quant à ceux qui
étaient encore capables de se déplacer, ils fuirent vers les collines qui se situaient
autour de la ville, hagards, nus, noircis et écorchés vifs, portant les stigmates de
l’attaque. Des centaines de personnes se traînèrent jusqu’à la rivière, les corps
épluchés de leur peau et les vêtements en lambeaux. Ces images choquantes, la
plupart insoutenables, ont construit le mythe du nucléaire, arme inhumaine,
détruisant tout sans aucune distinction.
L’une des particularités du fait nucléaire de 1945 fut le regard qu’y por-
tèrent les philosophes et les hommes de lettres. Ils virent dans la bombe ato-
mique un moyen de puissance ouvrant de nouvelles perspectives et soulevant de
multiples questions quant à la capacité offerte à l’Homme de décider de sa propre
destruction. L’écrivain Albert Camus fut le premier à dénoncer la bombe ato-
mique comme une arme capable de détruire la civilisation en un instant11.
Quelques semaines plus tard, George Orwell s’attardait à son tour sur les effets
de la bombe atomique sur la société et le rapport des individus à l’État dans un
article intitulé « La bombe atomique et vous ». Il s’y inquiétait que « nous
n’allions pas vers l’effondrement général, mais vers une époque aussi atrocement
stable que les empires esclavagistes de l’Antiquité », annonçant de façon presque
prophétique l’équilibre de la terreur de la Guerre froide12. Les réflexions de ces
deux auteurs furent reprises par de nombreux intellectuels, aussi alarmés que
célèbres, particulièrement dans les années 1950, quand l’Union soviétique fut à
son tour en possession de la bombe et que les États-Unis effectuèrent les pre-
miers essais de la bombe à hydrogène, encore plus puissante que la première. Les
hommes purent rapidement élaborer leur propre réflexion quant à cette bombe
atomique qui permettait de « mettre un terme aux conflits à grande échelle […]
en perpétuant indéfiniment une ‘paix qui n’est pas la paix13’».
La Guerre froide fut marquée par un équilibre maintenu grâce à la posses-
sion d’une arme aussi terrifiante. Le philosophe allemand Martin Heidegger fit
le constat suivant en 1957 :
Nous sommes, dit-on, dans l’ère atomique. Nul besoin que nous voyons
clairement tout ce qui est impliqué dans cette désignation. Qui pourrait se
vanter d’y parvenir ? Seulement, dès aujourd’hui, nous pouvons faire autre
chose. Chacun peut réfléchir jusqu’à un certain point sur l’étrangeté

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10. Cité dans Dan Kurzman, Day of the Bomb: Countdown to Hiroshima, New York, McGraw-Hill,
1986, p. 412.
11. Albert Camus, « Éditorial de Combat », Combat, 8 août 1945, repris dans Albert Camus, Actuelles I:
Écrits politiques, Paris, Gallimard, 1950.
12. George Orwell, « La bombe atomique et vous », Tribune, 19 octobre 1945, cité dans George
Orwell, Essais, articles, lettres, volume IV (1945-1950), Paris, Éditions Ivréa, 2001, p. 13-17.
13. Ibid., p. 17.
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22 POURQUOI HIROSHIMA ?

inquiétante pour notre époque... Que notre méditation ne perde pas de vue
ceci : une époque de l’histoire de l’humanité caractérisée par l’atome14.

Heidegger estimait ainsi que les questions soulevées par l’arme nucléaire
devaient mobiliser l’ensemble de l’opinion publique et ne pas être l’apanage des
experts et des dirigeants. Cette « ère de l’atome » devait dès lors être perçue
comme une prise de conscience à l’échelle de l’humanité et être caractérisée par
un engagement accru et continu des citoyens dans la préservation de leur envi-
ronnement.
Poussant plus loin la réflexion, Jean-Paul Sartre remarquait, dès octobre
1945, que l’homme était mort dès lors qu’il était en mesure d’assurer sa propre
destruction :
Il fallait qu’un jour l’humanité fût mise en possession de sa mort. Jusqu’ici,
elle poursuivait une vie qui lui venait on ne sait d’où et n’avait même pas le
pouvoir de refuser son propre suicide, faute de disposer de moyens qui lui
eussent permis de l’accomplir... Après la mort de Dieu, voici qu’on annonce
la mort de l’homme. Désormais ma liberté est plus pure15.

Carl Jaspers notait, pour sa part, en 1957 que « la bombe atomique est un
événement absolument nouveau. Car elle conduit l’humanité à la possibilité de
se détruire totalement elle-même16 ». Ces remarques soulevèrent la question de
l’apocalypse offerte à l’Homme, la bombe atomique étant l’instrument de mort
de masse le plus abouti et celui par lequel l’humanité toute entière pouvait dis-
paraître. Avec l’atome sous son contrôle, l’Homme devenait ainsi un apprenti
sorcier pouvant instantanément mettre fin au monde dans lequel il évoluait. Ce
suicide collectif « ne sélectionnera[it] pas un vainqueur et un vaincu, mais effa-
cera[it] notre espèce de la Terre dans un Armaggedon ne laissant derrière lui
aucun poète pour le chanter17 ». De là naquit le principe d’une guerre sans vain-
queur, ainsi que, par enchaînement d’idée, de la guerre improbable et de l’équi-
libre de la terreur qui caractérisèrent la Guerre froide.
Avec ce nouveau moyen destructeur, il devenait également nécessaire de
redéfinir la guerre, qui devenait un moyen non seulement de poursuivre un but
politique, mais aussi de détruire en un éclair toute capacité de résistance de
l’adversaire. La guerre serait-elle possible si l’esprit de conquête venait à dispa-
raître, l’objet de la convoitise des puissants étant réduit en cendres ? De même,
comment envisager la victoire sur les ruines d’un monde totalement obscurci par
le feu nucléaire ? Le 12 août 1945, soit seulement trois jours après la destruction
de Nagasaki, l’écrivain Denis de Rougemont écrivait, depuis Lake George, ces
quelques lignes sur ce qu’il estimait être l’avenir de la guerre :

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14. Martin Heidegger, Der Satz vom grund, Pfullingen, Neske, 1957, p. 92.
15. Jean-Paul Sartre, Situations III, Paris, Gallimard, 1945, p. 68.
16. Pour l’édition en français, lire Carl Jaspers, La bombe atomique et l’avenir de l’homme, Paris, Buchet-
Chastel, 1963.
17. Lucien Poirier, Des stratégies nucléaires, Bruxelles, Complexe, 1988, p. 41.
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Introduction 23

La principale victime de la bombe atomique a été la guerre, qui est morte


en trois jours. Sous sa forme militaire — c’était la guerre tout court —, elle
a moins de chances de renaître et moins d’avenir que les ordres de che-
valerie.
Je ne dis pas que les conflits vont cesser ; que les forts vont renoncer à se
montrer forts, ou les faibles à s’agglutiner pour les abattre ; que les classes
vont se fondre, les frontières s’évanouir, les gangsters de tous ordres mo-
dérer leurs ardeurs ; que les microbes vont faire la paix avec les globules
blancs, et les tigres devenir végétariens. Mais je dis que les militaires n’ont
plus qu’à se consacrer aux sports. Que la guerre n’est plus leur métier. Et
que par conséquent il n’y aura plus de guerre au sens classique et multimil-
lénaire du mot.
« Il y aura toujours des guerres », nous disaient-ils. Sans doute, mais ce ne
seront plus les leurs, les « vraies », les héroïques, costumées et casquées, avec
mouvements tournants, percées au centre, retraites stratégiques, mordant de
l’infanterie, ordres du jour électrisants et grands chefs adulés par des effectifs
considérables. Il faut en prendre son parti : l’ère des militaires a pris fin le
6 août à Hiroshima18.

Le 20 avril 1946, Le Figaro publiait un texte du général J. F. C. Fuller,


dans lequel le stratège militaire s’attardait sur la transformation de la guerre dans
l’ère nucléaire et s’inquiétait de l’avenir des forces armées :
La stratégie, le commandement, le courage, la discipline, le ravitaillement
des troupes, l’organisation et toutes les qualités morales ou physiques ne
comptent plus devant une haute supériorité d’armement. S’il fallait parler
chiffres, nous dirions que le facteur armement entre pour 99 % et les autres
facteurs pour 1 % dans la victoire.
Mais la conception actuelle de l’armement devient absurde. Dans la bataille
« atomique », le nombre des combattants est réduit à un strict minimum. Ce
principe deviendra absolu quand la bombe-fusée atomique aura été mise au
point. Alors le soldat ne sera plus que le spectateur effrayé d’une guerre
menée par des robots. D’autre part, la victoire appartiendra à celui qui dis-
posera du plus grand nombre de bombes.
Quelle place y aura-t-il dans une guerre de laboratoires pour les tanks,
l’artillerie, l’infanterie, pour les fortifications, les voies stratégiques de che-
min de fer, pour les académies militaires, les écoles d’officiers et pour les
généraux de terre et de l’air, les amiraux ? Aucune. Ne voyez là aucune
exagération19.

Ces intellectuels étaient tous d’accord sur le fait que le monde était entré,
en 1945, dans une ère nouvelle, dans laquelle l’Homme devenait maître de son
propre destin, mais abandonnait cette maîtrise entre les mains de quelques-uns.

–––––––––
18. Denis de Rougemont, Lettres sur la bombe atomique, Paris, Editions de la différence, 1991, p. 26.
19. J.F.C. Fuller, dans Le Figaro, 26 avril 1946.
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24 POURQUOI HIROSHIMA ?

En effet, à partir de 1945, certaines personnes disposèrent d’un pouvoir de


destruction sur toute l’humanité, y compris sur eux-mêmes. La victoire était
celle de l’État, et non celle de l’individu, dans un monde où des armes plus
simples restaient pourtant encore accessibles au plus grand nombre. En ce sens,
le progrès technique réalisé avec la bombe atomique ne peut être comparé à
ceux qui marquèrent l’histoire de la guerre, aucune arme n’ayant jamais eu de
caractère décisif aussi marqué. De même, pour la première fois dans l’histoire de
l’humanité et avec tous les risques que cela impliquait, l’Homme qui était en
possession de l’arme nucléaire avait le pouvoir de contrôler la Terre. Certes, la
guerre restait, selon les termes de Carl von Clausewitz, la « poursuite de la poli-
tique par d’autres moyens20 », mais elle offrait dorénavant, avec Hiroshima, la
possibilité de contrôler l’avenir de l’humanité entière. Ces « moyens » devenaient
quasi irrationnels, dans la mesure où ils pouvaient provoquer une destruction
totale et aveugle.
Certains philosophes se montrèrent nettement plus optimistes et envisa-
gèrent la possibilité de profiter du progrès scientifique et technique pour amé-
liorer les relations humaines. Auguste Comte fut l’un de ceux qui soutinrent
avec le plus de vigueur l’idée selon laquelle la civilisation industrielle était la ga-
rantie d’un progrès pacifique. Dans l’Antiquité, le travail était subordonné à la
guerre. L’esclave était contraint par la force de se plier aux exigences de son
maître qui, en contrepartie, était chargé d’assurer la protection de ses esclaves et
d’étendre le territoire grâce aux conquêtes. La guerre était, d’une certaine ma-
nière, l’élément central d’un équilibre entre le maître et l’esclave, chacun accom-
plissant la tâche dont il était chargé. Cependant, si le Moyen Âge s’efforça de
maintenir cet équilibre, parfois difficilement21, les siècles modernes et les idées
révolutionnaires qui s’y imposèrent peu à peu marquèrent une évolution pro-
gressive dans les rapports entre maître et esclave. Ainsi, Auguste Comte nota :
[L]’immense aberration guerrière est désormais impossible, depuis que les
guerres de principes, qui seules restaient supposables, ont été radicalement
contenues par une suffisante extension territoriale de l’agitation révolution-
naire, ainsi devenue, pour l’Europe actuelle, un gage assuré de tranquillité
provisoire, en consumant d’une manière continue toute la sollicitude des
gouvernements et toute l’activité de leurs armées à prévenir péniblement les
perturbations intérieures22.

En fait, Auguste Comte était intimement persuadé que la technique pouvait


permettre d’éradiquer la guerre. Pour lui, la révolution industrielle avait déjà
permis de réduire les risques de conflits entre les puissances occidentales :
« l’époque est enfin venue où la guerre sérieuse et durable doit totalement dispa-
raître de l’élite de l’humanité23 ».

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20. Lire Carl von Clausewitz, De la guerre, Paris, Éditions de minuit, 1992.
21. Les Jacqueries, qui ensanglantèrent de nombreuses régions, marquent le moment où le seigneur ne
fut plus capable d’assurer la protection du paysan. Les révoltes paysannes sont justifiées par cette
rupture dans le contrat liant le maître à l’esclave.
22. Auguste Comte, Cours de philosophie positive, tome VI, leçon 57, Paris, Hermann, 1842, p. 291.
23. Ibid., p. 242.
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Introduction 25

Cette paix annoncée par Auguste Comte fut bien évidemment de courte
durée : les deux guerres mondiales successives, qui furent les conflits les plus
meurtriers de l’Histoire, vinrent contredire les prophéties du philosophe. En fait,
si les progrès techniques permirent de limiter les conflits, ce ne fut que pour une
période limitée dans le temps, avant qu’un retournement ne s’opère et ne vienne
intensifier la violence entre les nations. Au milieu du XIXe siècle, le niveau tech-
nique des grandes puissances occidentales pouvait rendre difficile, voire quasi
impossible, une guerre en Europe, vu les dommages irréparables qu’elle risquait
de provoquer. Mais, quelques décennies plus tard, c’est justement cette tech-
nique qui offrit aux puissances européennes la possibilité de se détruire mutuel-
lement, et qui ouvrit la voie à toutes les formes de xénophobie et d’exaltation de
la domination sur l’autre. Après une période qui favorisa, comme l’avait prédit
Comte, la domination des civilisations moins avancées et l’idée d’un ordre
universel duquel la guerre serait progressivement exclue, les rivalités entre les
grandes puissances reprirent le dessus. La technique offrit alors une capacité de
destruction sans précédent.
Doit-on cependant considérer que l’avènement de l’ère nucléaire fut la con-
firmation de la thèse défendue, plus d’un siècle plus tôt, par Auguste Comte ?
La capacité de destruction, parvenue à un niveau tel qu’elle ne pouvait permettre
une utilisation infondée, fut effectivement la meilleure garantie d’absence de
conflit majeur durant la période dite de Guerre froide. La guerre devenait im-
probable dès lors qu’elle supposait des dommages irréparables, à la fois pour le
vainqueur et le vaincu. Il convient d’ailleurs de noter ici que cette guerre im-
probable ne fut pas la conséquence directe d’Hiroshima, mais plutôt du premier
essai nucléaire soviétique en 1949. En effet, comme nous le verrons plus loin, la
stratégie américaine entre 1945 et 1949 n’excluait pas, au besoin, l’utilisation de
l’arme nucléaire aux côtés des armes conventionnelles. Ainsi, la période dite de
« dissuasion » ne fut officiellement proclamée qu’au moment où le monopole
nucléaire fut brisé24. En tout état de cause, la puissance de destruction de l’arme
nucléaire fut la meilleure garantie de son non-emploi, y compris dans un con-
texte marqué par des luttes idéologiques profondes. Dans ces conditions, nous
pouvons considérer que l’arme nucléaire conforta la thèse de Comte.
Deux éléments viennent cependant contredire cette thèse. D’une part, si
l’arme nucléaire permit d’éviter un conflit majeur, elle n’empêcha pas l’émer-
gence, et même la multiplication, de conflits de basse intensité, éparpillés, mais
provoquant au moins autant de victimes qu’auparavant. Ainsi, la deuxième moitié
du XXe siècle fut marquée par un tel nombre de conflits et de pertes
humaines que le qualificatif de « paix » pour désigner la période de la Guerre
froide semble peu approprié. Alvin et Heidi Toffler notent que, « au cours des
2 340 semaines qui se sont écoulées entre 1945 et 1990, la Terre n’a connu au
grand maximum que trois semaines sans guerre. Parler de ces années comme de

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24. Nous verrons cependant dans quelle mesure l’idée de la dissuasion a pu être pensée au moment où
les États-Unis, qui étaient le seul pays en possession de la capacité nucléaire, en envisageaient
l’utilisation contre le Japon.