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ÉTUDES
DAHOMÉENNES

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INSTITUT FïlÂN^^IS B'ÂFRlqëÈ NOIRE


GOWEKSfÉliEN^ DO DAHOMEY
ETUDES DAHOMEENNES

-
REVUE PUBLIEE
SOUS LE HAUT PATRONAGE, DE :

M. LE GOUVERNEUR DU DAHOMEY.

M. Tu. MONOD, Directeur de l'Institut Français d'Afrique Noire.

Directeur de la Revue : M. J. LOMBARD.

Fondateur de la Revue : M. P. MERCIER.

Toute la correspondance concernant la Revue doit être adressée :


Centre IFAN, 13. P. 6, Porto-Novo.

Les opinions développées dans les articles des Etudes Daho-

méennesn'engagent que leurs auteurs.


IX

ÉTUDES
DAHOMÉENNES

1953

INSTITUT FRANÇAIS D'AFRIQUE NOIRE


GOUVERNEMENT DU DAHOMEY
/^NiRE IFAN
In Memoriam

Le présent numéro des « Etudes Dahoméennes », consa-


cré à un fragment de l'histoire du Dahomey, est, dédié à
la mémoire de M. Edouard Dunglas.
En là personne de M. Edouard Dunglas, emporté bruta-
lement le 13 novembre 1952, VIF AN a perdu un grand
ami et un précieux collaborateur.

M. Dunglas avait fait une longue carrière au Dahomey,


•pays qu'il connaissait bien et qu'il aimait. Chaque séjour
africain lui permettait d'approfondir ses connaissances sur
les traditions et les coutumes; du pays. Passionné par les
choses du passé, il comptait publier une histoire des grands
royaumes du Dahomey. La mort laisse cette oeuvre
inachevée.

L'IF AN et les « Etudes Dahoméennes » s'efforceront de


sauver de l'oubli
ses précieux documents, et, en accord
avec M. Pierre Dunglas, son frère, d'éditer sous son nom,
les renseignements manuscrits qu'il a laissés.

C'est ainsi que nous lui rendrons notre suprême


hommage. j
L'HISTOIRE DAHOMÉENNE
DE LA FIN DU XIX' SIÈCLE A TRAVERS LES TEXTES
L'HISTOIRE DAHOMEENNE
DE LA FIN DU XIXe SIÈCLE A TRAVERS LES TEXTES

À une époque où les personnalités les plus illustres de l'histoire


du Dahomey commencent à entrer dans la légende, il nous a semblé
intéressant d'évoquer leur souvenir et de retracer plus particulière-
ment les difficultés internationales qu'elles durent aplanir en un
temps où la terre d'Afrique était devenue l'objet de la convoitise

Les archives du Territoire possèdent des textes signés des plus


grands noms de l'époque, Victor Ballot, de Beeckmann, qui sont
maintenant d'un grand intérêt historique. Ils permettent de saisir la
nature des problèmes qui se posèrent alors aux représentants de la
France débarquant sur la côte du Bénin, et de quelle façon chacun
d'entre eux les compris et tenta de les résoudre. Ils montrent au
lecteur de quelle foi et de quel courage étaient animé tous ces pion-
niers qu'ils aient été fonctionnaires, militaires ou commerçants.
On trouvera parfois dans ces textes des jugements sur le pays
ou sur ses habitants qui s'avèrent de nos jours complètement erro-
nés, mais il ne faut pas oublier que l'étude des coutumes et des
moeurs du pays n'étaient pas la spécialité de ces colonisateurs qui se
contentaient de donner un avis sans prétendre faire oeuvre
d'ethnologue.
*
**

Après la conférence de Berlin, en 1885, une compétition inter-


nationale s'engagea dans les zones inexplorées ou indépendantes de
l'Afrique.
C'est ainsi que la France, l'Angleterre, l'Allemagne et le Portugal
se retrouvèrent dans le golfe du Bénin. La France et l'Angleterre
y avaient déjà une situation privilégiée et cherchaient à la renforcer
en établissant leur protectorat sur les petits royaumes côtiers, pro-
tectorat qui leur permettrait ensuite de se lancer dans
plus avant
les terres et d'atteindre enfin le fameux royaume d'Abomey.
ÉTUDES DAHOMÉENNES

Cette fin du XIXe siècle peut se diviser en trois périodes ;


'— L'établissement sur la côte.du Bénin :
français (1851-1884)
c'est l'époque où les nations européennes cherchent des points
d'appui sur la côte et où la France, s'établissant à Porto-Novo, com-
mence à se heurter aux intérêts anglais ; les résidents sont encore lès
agents des maisons de commerce ;
— Les rivalités internationales (1885-1889). Après la conférence
de Berlin les nations européennes cherchent à transformer leur
situation de fait par une situation de droit au moyen du protectorat.
La France se heurte toujours^ à l'Angleterre dans le royaume de
Porto-Novo ; le Portugal lui crée des obstacles à Cotonou et à
Ouidah, mêmes difficultés avec l'Allemagne, cette fois à Agouc,
Porto-Séguro et Petit-Popo. Ces rivalités ne cesseront qu'à la signa-
ture de conventions diplomatiques ;
— La dahoméenne (1889-1892). La France est main-
période
tenant solidement établie .sur la côte, elle peut se Consacrer au
« problème dahoméen » et au royaume d'Abomey, qui, depuis 1889,
de plus en plus impérieux. Les résidents mili-
pose des .problèmes
taires cèdent la place aux fonctionnaires: civils.

J. L.
I. — L'ETABLISSEMENT FRANÇAIS
SUR LA COTE DU BÉNIN ET LA RECHERCHE
DES POINTS

D'APPUI (1851-1884)

I. L'ÉTABLISSEMENT FRANÇAIS

SUR LA COTE DU BÉNIN ET LA RECHERCHE DES POINTS D'APPUI

(1851-1884)

En 1851, ie traité signé entre Bouët-Willàumez et le roi d'Abomey


Guézp assure déjà à la France une situation privilégiée sur les côtes
dahoméennes, et notamment à Ouidah, ville soumise au souverain
d'Abomey depuis .1727... ".

Traité d'Amitié et de Commerce, conclu à Abomé,


le 1 '"' juillet 1851, entre la France et le Roi du
Dahomey.

Sa Majesté le Roi du Dahomey, voulant resserrer les liens d'amitié


qui unissent depuis des siècles sa nation à la nation française, a
conclu le traité qui suit avec l'officier chargé des pleins pouvoirs de
M. le Président de la République Française :

Article premier. —: Moyennant les droits et coutumes usités jus-


qu'à ce jour et stipulés dans l'article ci-après, le Roi du Dahomey
assure toute protection et liberté de commerce aux Français qui
voudront s'établir dans son royaume. Les Français, de leur côté, se
conformeront aux usages établis clans le pays.

Art. 2. — Tout navire déchargeant une cargaison entière, payera


comme droits d'ancrage, savoir : 40 piastres de cauris blancs ;
28 pièces de marchandises ; 5 fusils ; 5 barils de poudre et 60 gal-
lons d'eaurde-vie. S'il ne décharge rien, il ne payera rien, même en
prenant à terre un chargement complet dé marchandises du pays.

Art. 3. — Si une autre nation obtenait, par un traité particulier,


une diminution de droits le Roi accorderait sur le
quelconque,
champ la même faveur aux Français.

Art. 4. — Désirant prouver au gouvernement français toute sa


bonne volonté pour ouvrir aux négociants étrangers de nouvelles
12 ÉTUDES DAHOMÉENNES

branches de commerce, le Roi promet sa protection toute particu-


lière au trafic dé l'huile de palme, dés arachides et autres produits
des contrées placées sous ses ordres.
Art. 5. -^ En cas de naufrage d'un navire français sur les côtes
du Dahomey,, le Roi fera porter tous les soins possibles au sauvetage
des hommes, du navire et de.la cargaison. Une,indemnité conforme
à l'usage du pays sera payée aux sauveteurs.
Art. 6. — Les gens dits du Salam français (1) de Whydah, pré-
tendant avoir seuls droit aux travaux des factoreries françaises,
leurs salaires seront fixés par une convention spéciale, quelle que
soit la nature de ces travaux. Par réciprocité, le Roi fera punir
sévèrement tout homme du Salam qui refuserait de travailler sans
'• '
prétexte valable.
Art. 7. —- Le Roi s'engage à réprimer avec sévérité la fraude de
l'huile de palme, laquelle fraude peut porter un préjudice notable
à cette industrie naissante.
Art. 8. — Il ne sera plus permis à des agents subalternes, tels que
les « décirnères » (2), d'arrêter la traite de l'huile de palme, comme
ils l'ont fait parfois, sous le moindre prétexte. Le Roi jugera seul
si elle doit l'être, ou au moins le Gouverneur ou Yovogan de Why-
dah, et conformément aux anciens usages ; les traitants seront pré-
venus de cette défense.
Art. 9. •— Pour conserver l'intégrité du territoire appartenant au
Fort français, tous les murs ou bâtiments construits en dedans de
la distance réservée (treize brasses à partir du revers extérieur des
fossés d'enceinte) seront abattus immédiatement, et il sera fait
défense par le Roi d'en construire de nouveaux.
Art. 10. — Le Roi prend l'engagement de donner toute sa pro-
tection aux missionnaires français qui viendront s'établir dans ses
Etats, de leur laisser l'entière liberté de leur culte, de favoriser leurs
'
efforts pour l'instruction de ses sujets. ..<,
M. le Président de la République Française voulant reconnaître,
de son côté, les bons offices et la protection accordés aux Français
par Sa Majesté le Roi du Dahomey, saisira toutes les occasions
de lui en prouver sa satisfaction, en lui adressant le plus souvent
possible des officiers investis de sa confiance.
Fait en double à Abomé, le Ie 1' juillet 1851.

(Marque du Roi du Dahomey)


Pour le Président,
l'officier français en mission,
A. BOUET.

(1) Ahouandjigo, quartier français.


(2) "Note du Traité : On désigne sous le nom de « décirnères », les agents
chargés dé percevoir un droit du dixième sur la valeur des marchandises
achetées.
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIXe SIÈCLE 13

En 1857, la France s'installe à Grand-Popo et en 1864 à Petit-


{Anêcho). Cependant, à Porto-Novo, royaume frère de celui
Popo
d'Abomey, mais indépendant, l'a situation est moins brillante. En
1861, les Anglais s'installent à Lagos, et pour effrayer le roi de Porto-
Novo, Sodji, favorable à la France, envoient une canonnière bom-
barder la ville. Daumas, agent de la Maison Régis, profite de l'occa-
sion et propose à Sodji l'aide de la France.

Le 23 février 1863, un traité de protectorat est signé entre Daumas


et le roi de Porto-Novo.
L'année suivante, l'Amiral Didelot et le Gouverneur de Lagos,
M. Glover, signaient une, convention reconnaissant le protectorat
français et précisant les zones d'influence de chacun des deux pays...

Convention entre l'Amiral Baron Didelot, com-


mandant en chef la Division navale française, et Son
Excellence le Lieutenant Gouverneur de Lagos.

Lagos, le 1er août 1863.

Dans le but de placer sur des bases plus sûres et mieux définies les
relations du gouvernement de Lagos aveccelui du Protectorat fran-
çais de Porto-Novo, lesquelles ainsi que les événements subséquents
l'ont montré, n'avaient pas été déterminées d'une manière suffisante
dans l'arrangement du 4 mars avec M. le Gouverneur français, et
pour assurer la sécurité et la tranquillité à tous les habitants de ces
territoires, ainsi qu'à leurs propriétés, il est convenu :
1° Que la convention faite entre le roi et les chefs de Pocrah (1)
et Son Excellence le Lieutenant-Gouverneur de Lagos, au nom du
Gouvernement de Sa Majesté britannique en date du 29 juin 1863,
restera en suspens et ne sera appliquée en aucune façon jusqu'à la
réception de la décision des gouvernements respectifs.
Mais l'Amiral déclare
qu'à ses yeux, cette convention qui d'après
la déclaration de M. le Gouverneur de Lagos n'avait d'autre motif
que les légitimes inquiétudes provoquées par la lelttre de M. Daumas
du 24 juin, n'a plus de raison d'être par suite du retrait de cette
et des explications a données
lettre, qu'il par écrit à cet égard,, dans
sa lettre du 28 juillet, et ensuite par la délimitation de frontières
arrêtée entre Appa et Badagry.

(1) Pocrah, village situé au nord de Badagry, sur la piste reliant Porto-
Novo à Abéokuta. —
Appa, village situé sur le cordon littoral, en face
de Badagry, dont il est séparé par l'embouchure du fleuve Ado.
14- ÉTUDES DAHOMÉENNES

2° Que, à Geshé ( 1 ), dans le but de<prévenir toute cause d'irrita-


tion ou d'incitation entre les partis opposés à Pocrah, le pavillon
anglais et les troupes haoussâ seront retirés dudit lieu (Geshé) ; mais
cet acte de la part de Son Excellence le Lieutenant-Gouverneur,
n'infirmera en rien les droits que le gouvernement anglais prétend
avoir exercés à Geshé depuis 1861, et que l'Amiral déclare être
porté, à sa connaissance pour la première fois, qu'il accepte et dont
il prend acte sous toutes réserves, jusqu'à ce que l'on soit arrivé au
règlement définitif.
Et il^ est'de plus, convenu et stipulé que l'Amiral s'engage à ne
pas. faire arborer le pavillon français à Geshé, ni sur tout autre
point, savoir :- Pocrah, Quameh, Wicannh et Wiehery, duquel le
pavillon anglais a été retiré, jusqu'à la division des gouvernements
respectifs.
3° Le territoire du Protectorat de Porto-Novo aura pour fron-
tières sur la langue de terre qui forme la plage : une ligne dont
l'extrémité sur la plage sera au point où se trouve maintenant les
canons d!Appa et l'extrémité sur la lagune, à la même distance de
la ville de Badagry que sont les canons d'Appa, sur la plage des
Carraeons de la ville de Badagry, sous la condition que la crique
d'Appa et la route du village d'Appa à la lagune seront comprises
dans ces limites, et pas plus rapprochées de cette ligne que
500 mètres, et sur le continent, la rive droit de la rivière d'Addo
et le territoire d'Okéodan. -

4° L'Amiral s'engage à faire confirmer sous son autorité le chef


« Moshaw », à Geshé, si celui-ci préfère y rester.
5° L'Amiral s'engage aussi à assurer au chef « Ojo » et à ses
adhérents qui ont manifesté aux autorités, anglaises le-désir de se
transporter à « Mumpho », la libre sortie du territoire de Pocrah.
6° Une commission sera formée de représentants désignés d'une
part par l'Amiral Didelot, et de l'autre, par Son Excellence le
Lieutenant-Gouverneur de Lagos, pour statuer sur les frontières
des territoires d'Okéodan et de Pocrah et sur la ligne mentionnée
plus haut qui formera la frontière de la plage entre le gouvernement
de Lagos, d'un côté, et celui du Protectorat de Porto-Novo de
l'autre.
7° L'Amiral déclare renoncerentièrement à toute prétention sur
le territoire d'Addo, situé sur
la rive gauche de la rivière de ce
nom, laquelle rive gauche servira de limites occidentales au terri-
toire anglais, de même que la rive droite de ladite rivière formera
la frontière orientale du territoire du Protectorat.
• 8° Il est bien entendu ou toute autre per-
que le Roi de Pocrah,
sonne quel que soit son rang, ne pourra être ni inquiété ni recherché

(1) Geshé, village situé sur la piste reliant Badagry à Pocrah.


LE DAHOMEY À LA FIN DU XIXe SIÈCLE 15

à cette occasion, que la protection française lui est acquise et qu'il


lui sera garanti toute liberté, bu de rester dans le pays, ou de se
retirer sur le territoire anglais.
Et il est de plus bien entendu qu'en se retirant ainsi, on rénonce
à tout droit de retour sur le territoire du Protectorat de Porto-Novo,
sauf consentement des autorités exerçant le gouvernement dudit
Protectorat. -

9° Moyennant les conventions qui précèdent, l'Amiral, d'une


part, et Son Excellence le Gouverneur, de l'autre, s'engagent à
s'abstenir de toute interférence dans les territoires ainsi déterminés,
comme soumis à l'autorité du gouvernement du Protectorat fran-
çais, d'un côté, et du Gouvernement de Lagos, de l'autre côté.

10° Toutes les stipulations contenues dans la présente convention


seront considérées comme provisoires et appliquées jusqu'à la déci- .
sion des gouvernements respectifs, excepté pour Addo, pour lequel
l'abandon est définitif.
Le Lieutenant-Gouverneur,
GLOVER.

Le C.-Amiral, commandant en chef,


B. DIDELOT.

En 1863, Porto-Novo était- déjà une grande ville. Voici deux


études faites, la première par un officier de marine, la seconde,par
. un missionnaire, sur la vie et les coulurn.es, du royaume portonovien
à cette époque. Ces deux textes, fort intéressants,. un certain
malgré
nombre d'erreurs, ont été écrits entre 1864 et 1880.

Notes extraites du rapport de M. Gelle, lieutenant


de vaisseau (1864).
Les noirs Jéjés
(1) ou Jijis, qui vivent aujourd'hui sur les deux ri-
ves de la
lagune de Lagos paraissent avoir été les premiers habitants

( 1 ) Jéjés :. nom des populations portonoviennes, qu'on appelle aujourd'hui


Goun.
!6 , ÉTUDES DAHOMÉENNES

du pays. Ce sont eux qui pendant de longues années servirent de cour-


tiers à la traite et fournirent aux négriers ces immenses chargements
d'esclaves nâgos destinés aux colonies et qu'il fallait renouveler sans
cesse. Ces malheureux appartenaient à une famille
grande qui
existe encore aujourd'hui dans la partie orientale du versant sud cles:
montagnes de Kong, et dont la langue est parlée depuis le Bénin
jusqu'au Volta. Dans une invasion de Porto-Novo qui eut lieu dans '
le milieu du dernier siècle, la plus grande de la population
partie
indigène fut impitoyablement massacrée ou emmenée en esclavage
par les Dahoméens. Le reste, acculé à la lagune reçut un roi et des
cabécères de la main
des vainqueurs, à la suite desquels marchaient
quelques peuplades nagos. Celles-ci s'établirent dans le pays com-
pris entre le lac Denham et la rivière Addo et fondèrent les royau-
mes de Pocrah et .du Weymey. Malgré leurs revers, les Jéjés, grâce
à la position qu'ils occupaient et à leur habileté ont toujours
conservé la suprématie la plus marquée sur leurs voisins dont les
rois relèvent depuis longtemps de celui de Porto-Novo.
Aussi le royaume de Porto-Novo se divise en royaume de Porto-
Novo proprement dit. royaume de Pocrah et royaume de Weymey.

Le royaume de Porto-Novo diminué actuellement par les empié-


tements des voisins ou les faiblesses de ses rois, s'étendait vers 1830,
de Kotonou à Lagos, et du lac Denham ou Gébou.

Ville de Porto-Novo. — La ville de Porto-Novo sur le bord de la


lagune est à la merci du plus petit vapeur et a été bombardée
en 1861.

Entre les mains d'Européens elle serait d'une défense facile du


côté de l'eau. Il suffirait, en effet, d'élever en face d'elle-même,
une batterie à
sur la pointe de la presqu'île qui resserre la lagune
cet endroit, et s'avance assez pour la commander en amont et en
aval. tiendraient facilement en échec les vapeurs
Quelques pièces
.qui oseraient se présenter. La défense pourrait être au besoin tour-
née contre la ville un jour d'émeute et sa position épargnerait à
Porto-Novo les horreurs d'un bombardement en cas de guerre avec
le gouvernement de Lagos.
La ville est divisée entre
certain nombre
un de quartiers ou
« salams » inégaux de grandeur et commandés suivant leur impor-
tance par des cabécères ou des chefs du peuple.

Ces quartiers sont habituellement séparés les uns des autres par
de larges rues ou de grandes places de forme circulaire ; celles-ci,
à l'occasion, de lieux
ombragées par des arbres magnifiques servent,
de vente ou de points de réunion, dans les jours de réjouissance

publique.
Les les rues et les salams eux-mêmes seraient des foyers
places,
d'infection sans une multitude de petits vautours noirs et puants qui
se chargent de la propreté de la ville. Seuls moyens et instruments
A LA FIN DU XIX 0 SIÈCLE 17
LE DAHOMEY

ces animaux s'acquittent en conscience de leurs fonctions


d'hygiène,
et sont protégés par les usages qui punissent d'une amende très
lourde la mort de l'un d'eux;
Les maisons de Porto-Novo, couvertes en chaume et d'une forme
aussi bizarre qu'irrégulière, n'ont généralement qu'un rez-de-
chaussée divisé en plusieurs chambres, elles sont ( différemment de
celles de la presqu'île qui ne sont qu'en bambous) toujours cons-
truites en belle terre rouge qui prend une grande dureté sous la
chaleur du soleiL Cette terre qui n'est autre chose que le sol lui-
même, est prise dans les environs des salams et presque toujours au
même endroit. Aussi ne peut-on parcourir la ville sans y rencontrer
de nombreuses excavations dont quelques-unes fort grandes, ont une
profondeur moyenne de 12 à 15 mètres. Ces excavations deviennent
au bout d'un certain. temps des cloaques impurs où se cachent les
immondices du voisinage : ces sentines recouvertes d'eau pendant la
saison des pluies empestent l'air pendant la, saison sèche de miasmes
putrides et délétères.

Porto-Novo peut être divisé en deux parties : la plus haute pres-


que exclusivement habitée par les Jéjés, et la partie basse, où les
petits traitants étrangers noirs du Brésil et de Sierra-Léone sont
mêlés à la partie commerçante de la population indigène et. des
noirs Ayunos.
— Les
Ayunos ( 1 ). Ayunos, mahométans et originaires de Gar-
riba, abandonnèrent leur pays à la suite d'un grand bouleverse-
ment de l'Afrique centrale, et se répandirent vers le commence-
ment du siècle sur tout le versant sud. des montagnes de Kong.
Quelques-uns se fixèrent vers cette époque dans le royaume de
Porto-Novo. Depuis lors, leur habileté et leur industrie ont fait
passer entre leurs mains le commerce avec les petits Etats de l'inté-
rieur. Us se seraient également emparés de celui de la lagune si
les traditions locales et les intérêts du Jéjé n'y avaient mis un obsta-
cle qui n'est tombé que sous les coups des canons anglais. Les
nécessités du commerce ont fixé les traitants étrangers sur les bords
de la lagune, ceux de Sierra-Léone se sont établis dans la partie
est de la ville et ceux du Brésil dans la partie opposée.
Criollos. — Les Noirs du Brésil sont d'anciens esclaves originaires
du golfe de Guinée et qui après avoir été libérés ou s'être rachetés
sont venus se fixer à Porto-Novo. tous sont porteurs de
Presque
passe-ports régulièrement visés par les autorités de Bahia : car cette
province qui a toujours demandé beaucoup de travailleurs à la traite
est celle aussi qui fait le plus pour les esclaves devenus libres
engager
à retourner dans leur pays. Il n'est pas de navire venant de Bahia
qui n'en rapatrie quelques-uns.

(1) Ayunos : il s'agit probablement des originaires de la ville d'Oyo (Nige-


ria actuelle).
ÉTUDES DAHOMÉENNES

Sierra-Leone. — Les noirs de en s'initiant dans une


Sierra-Leone,
colonie anglaise au travail et à la liberté, ont échappé à la dégra-
dation morale. Tous savent lire, écrire et compter et entretiennent
par une lecture assidue de la Bible les idées de morale et de dignité
personnelle qui leur ont été données avant leur rapatriement ; pres-
que toujours mariés, leurs écarts de conduite ne donnent jamais le
spectacle du dévergondage.
Les noirs de Sierra-Léone sont actifSj laborieux- ; secondés par
leurs femmes, ils tiennent de petits magasins le
beaucoup pour
compte des maisons de Lagos. Quelques-uns mêmes sont à la tête
de factoreries assez importantes qu'ils dirigent avec autant de pro-
bité que d'intelligence. Il est regrettable que leur âpreté commer-
ciale, plus grande encore que celle de leurs patrons, les mettent sou-
vent en discussion d'intérêts avec les indigènes et surtout avec le
fisc qu'ils cherchent continuellement à frauder. . . ,
Le palais du Roi est un simple quadrilatère divisé en plusieurs
cours, dont une fort belle et fort spacieuse est surtout consacrée
aux grandes fêtes religieuses ; autour des cours s'élèvent des mai-
sons régulières à toitures élevées et couvertes en chaume, comme
les autres de.la ville ; elles n'ont en général qu'un rez-de-chaussée,
élevé de 70 à 80 centimètres au-dessus du sol. Une, cependant, celle
qui sert de magasin général, de soute à poudre... etc.... à un étage
et est bizarrement aérée.
Harem. — Instruments de plaisir dans leur jeunesse, les femmes
du harem, devenues vieilles vont cultiver les grandes propriétés du
roi; Elles sont alors remplacées soit par des achats, soit par les dons
volontaires de sujets fidèles trop honorés d'offrir un de leurs enfants
aux plaisirs de leur roi..Le harem contient toujours deux cents fem-
mes environ gouvernées par un eunuque qui a toute la confiance
du roi, et qui lui sert de récadaire dans les plus grandes
circonstances.
Education des princes. — Les femmes qui ont conçu disparaissent
à tout jamais, et à l'exception du roi et d'un ou deux de ses fidèles
personne ne sait leur retraite et surtout où est l'enfant. Celui-ci,
l'ignorant lui-même, est élevé au loin et au milieu de la population,
où.il se fait des amis ; puis il voyage beaucoup dans le pays, voit
les hommes et les choses, et corrige aussi autant qu'il peut le faire
par ce mode d'éducation, l'ignorance presque totale des choses du
dehors où le tiendra plus tard, la claustration du palais, s'il
est. appelé à régner. Dans ce cas il attache à sa personne quel-
ques-uns de ses anciens amis : ceux-ci l'informent de ce qui se passe
et l'aident à maintenir les cabécères et à surveiller les Allaris. (1).
Ces derniers esclaves et officiers du palais sont principalement em-
ployés à la perception des impôts qui se prélèvent au nom du roi.

(1) Allaris ou larrys : serviteurs du roi de Porto-Novo.


LE DAHOMEY A LA FIN DU XIXe SIÈCLE 19

ils sont, utilisés comme agents de police secrète ; car


Quelquefois
ou gardiens de quais der la ville, ils sont à
logés chez les traitants
même de tout voir et entendre.
Ambetos — Bien de police à
(1). qu'il n'y'ait pas. d'agents
Porto-Novo, il existe pourtant sous le nom d'Ambetos, des gardiens
de nuit chargés de la surveillance à certaines époques. Ces hommes

enveloppés de grands manteaux de paille qui les couvrent complet


tement des cris lugubres en se promenant dans les diffé-
poussent
rents quartiers de la. ville. Parfaitement armés et marchant presque
toujours par groupes de trois, ils exécutent rigoureusement leur
consigne surtout quand il s'agit d'arrêter quelqu'un.
C'està leur énergie, à leur active surveillance que l'on doit l'avor-
tement d'un petit complot qui, en juin dernier, devait coïncider
avec la tentative que le gouvernement de Lagos faisait auprès des
rois de Pocrah et d'Addo. Dans ce complot que le roi a toujours nié
avec embarras, mais qui a existé réellement, il entrait un grand nom-
bre d'Ayunos et d'agents de Lagos. Grâce aux Ambetos, plusieurs
des conspirateurs disparurent sans laisser la moindre trace, et tout
rentra dans le repos.
Sacrifices humains. — irrécusable des moeurs cruelles
Témoignage
et sanguinaires d|autrefois, le temple de la mort dont il ne reste plus
que des ruines est l'édifice le plus curieux de la ville. Qui dira
jamais le nombre des malheureux sacrifiés au génie du mort, dans
cette enceinte aujourd'hui si paisible, et où une herbe abondante
cache aux yeux du voyageur étonné la terre si souvent arrosée par
le sang des victimes. A en juger par l'état des crânes encore enchâs-
sés dans les piliers ou cloués aux murailles, on peut supposer dans
l'indifférente tranquillité avec laquelle les noirs passent devant ce
lieu, que la fin des sacrifices doit remonter à bien des années.
La lagune a aussi sa légende d'horreurs et ses souvenirs de
cruauté ; comme le Bosphore, elle a souvent servi de linceul aux
femmes adultères et à leurs complices et vengé ainsi l'insulte faite
au roi ou aux grands cabécères. Quant aux pauvres gens, heureux
de voir la lagune réservée aux mésaventures conjugales aristocrati-
ques, ils se contentent de faire payer une amende au séducteur et
de renvoyer à sa famille la femme coupable dont ils gardent la dot.
En général, les liens du mariage sont respectés par les femmes.
Les moeurs, si relâchées sur plusieurs points de la côte sont assez
bonnes à Porto-Novo, et là morale publique ne pardonne jamais à
une femme libre qui a eu des rapports avec un Blanc.
Culte. — Les noirs sont c'est-à-dire d'eux
fétichistes, que chacun
a son chef particulier de culte et de vénération. Néarimoins, on ne
saurait rnettre en doute, à la vue des emblèmes que l'on rencontre

(1) Ambetos, ou plutôt zangbéto : « hommes de la nuit ».


20 ÉTUDES DAHOMÉENNES

à chaque pas, soit sur la place ou dans les rues de la ville, soit dans
les sentiers de la campagne, on ne saurait mettre en doute, dis-je,
que le culte organique est le plus répandu, s'il n'est commun à toute
la population. Un fait certain, c'est que les féticheurs et féticheuses
de ce culte sont fort nombreux et jouissent de beaucoup de consi-
dération. Le grand prêtre les recrute dans toutes les familles, les
féticheuses surtout dans celles qui sont riches ou influentes, et dès
l'âge le plus tendre, les initie aux mystères de ce culte. Certains jours
de l'année sont consacrés à des fêtes, dans lesquelles.les féticheurs et
les féticheuses, suivant le cas, sont seuls à prendre part en public.
Les féticheurs sont souvent médecins, quelquefois aussi ils exercent
les fonctions de cabécères dans les villages de peu d'importance.

Note sur Porto-Novo, émanant de la mission


catholique.
On sait que la lagune de Porto-Novo n'a, du côté est, aucune
communication avec la mer qu'à Lagos : elle serait parallèle aux
rivages de l'Océan s'ils étaient en ligne droite ; mais les différentes
directions qu'elle prend font une ligne serpentée ; elle semble quel-
quefois vouloir s'éloigner de la mer mais bientôt regrettant sa fuite,
elle vient de nouveau chercher sa compagne inséparable, sans jamais
lui donner la main. Le nombre des hameaux qui peuplent ses deux
rivages est tellement considérable qu'ils peuvent se compter par cen-
taines ; ils ont des noms tellement difficiles qu'on les oublie aussitôt
appris ; si nous exceptons Badagry, Woro, Addo et Bêché, on peut
dire que tous les autres comptent de 20 à 100 habitants : Abomé,
Ija, Topo, sont de ce nombre.

Badagry est le point le plus important, et forme la limite du terri-


toire anglais ;. actuellement il n'y a d'autre Blanc que le représen-
tant de l'autorité anglaise ; autrefois, c'était un grand centre de
commerce ; mais aujourd'hui il est tellement en décadence que
tous les Blancs l'ont successivement abandonné. Une école protes-
tante avec un ministre et un teacher, y est établie, mais ces mission-
naires y font peu de prosélytes.
Woro est un pèlerinage célèbre et la résidence du dieu dont il
porte le nom ; il est situé au milieu du chemin entre Lagos et
Porto-Novo ; aussi presque tous les canotiers s'y arrêtent ; je ne
sais si c'est par dévotion ou par habitude. Une foire, qui s'y tient
régulièrement, rend le village très fréquenté. Bêché est le premier
village un peu considérable qu'on trouve en sortant de Lagos ; on
y arrive, en une heure, avec le bateau à vapeur.

Tous ces différents villages, situés en dehors du territoire anglais,


. ou sont indépendants ou font partie d'un des petits royaumes, si
nombreux sur cette côte.
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIX° SIÈCLE 21

Autorité. — Ce à mon point de vue, me paraît le plus remar-


qui,
c'est l'analogie que nous trouvons avec nos anciennes cours
quable,
d'Europe.
Une autorité absolue, despotique même, ayant droit de vie et de
mort sur tous les sujets, est le gouvernement qui s'adapte le mieux
au caractère des noirs ; une liberté dont ils ne sauraient se servir,
leur serait bien plus dangereuse. Une crainte, le plus souvent salu-

taire, dont la source se trouve un peu dans le despotisme du roi, et

beaucoup clans leur religion et leur respect inné de l'autorité, pousse


leur attachement au roi. jusqu'à la vénération. Le roi, de son côté,
maître absolu de ses sujets, est lui-même esclave des coutu-
quoique
mes et des ministres du fétichisme : un empoisonnement serait à
craindre s'il s'écartait de cette ligne de conduite.
de succession, — L'hérédité est dans le pays, le seul droit
.Mode
de succession. Il y a plusieurs branches princières clans le
légitime
royaume, qui alternent pour régner selon l'ordre naturel : à la mort
du roi ce n'est pas son fils aîné qui hérite du trône, mais cette bran-
che reste de côté jusqu'à ce que les autres branches aient régné à
leur tour : c'est donc le frère aîné de la branche suivante qui prend
les rênes de l'autorité ; si l'aîné est mort, ce sera le second, et ainsi
de suite : de là cette rivalité entre les branches, et cette perfidie de
la part de celui qui gouverne tendant à détruire et anéantir les autres
brandies, pour assurer le trône à son enfant ; de là, la fuite de
différents princes pour éviter le malheur dont ils sont continuelle-
ment menacés.
Il est de parler ici d'un incident qui se rattache au
à-propos
Protectorat de Porto-Novo. Un des motifs qui ont engagé le Roi
Toffa à demander le protectorat français à Porto-Novo est d'avoir
le soutien et la force nécessaires pour déroger à la coutume suppo-
sant à ce que son fils règne après lui, le Gouvernement ignorant la
loi du pays et trouvant tout naturel que son fils gouverne à sa place
après sa mort lui a fait cette promesse, et vu le respect qu'a le peu-
ple pour cette coutume, il y a lieu de craindre une révolte après la
mort de Toffa.
Investiture. —- Le de la mort du roi, on cache cet événe-
jour
ment au peuple, et c'est seulement après l'élection du successeur que
les noirs apprennent le décès de leur roi. Une fois que les droits du
prétendant ont été constatés par les principaux chefs, il est procla-
mé roi, et on procède aux cérémonies de l'avènement. Il serait trop
long de décrire toutes ces cérémonies parce qu'elles sont en trop
grand nombre. Il est bon, toutefois, de mentionner que le roi doit
se battre en entrant pour imiter un de ces ancêtres qui fut forcé
d'en arriver là ; il est également d'usage que pour franchir le seuil
du palais, il marche dans le sang humain ; à cet effet on immole un
esclave ; inutile offerts aux
d'ajouter que de nombreux sacrifices
innombrables fétiches du palais et de la ville accompagnent le
couronnement du roi.
22 ÉTUDES DAHOMÉENNES

Funérailles. — Un
des premiers actes qui ont signalé l'avènement
du roi actuel a été .de célébrer les funérailles des rois précédents
qui n'avaient pas encore reçu ces honneurs : elles sont naturellement
semblables à celles des autres noirs, mais plus solennelles et par
conséquent bien plus dispendieuses : ainsi au lieu de lui envoyer un
esclave pour le servir, on lui expédie une série de personnes pour
former sa cour dans l'autre vie : on choisit donc plusieurs esclaves
qu'on élève au grade de cabécères ; on leur donne différentes com-
missions à faire auprès du roi défunt ; on leur offre un bon verre
d'eau-de-vie, et quand ils s'y attendent le moins ils reçoivent par
derrière le coup de grâce. On agit de même si on veut lui envoyer
un cheval bu tout autre animal..
Lois au roi pour la coutume. — Pour maintenir le
imposées
respect dû à la Majesté du Roi, celui-ci s'impose l'obligation de ne
pas sortir le jour, sauf clans des circonstances extraordinaires qui
se présentent rarement ; dans son palais il ne donne que très rare-
ment audience à ses sujets. Il suit les conseils des féticheurs, en cas
de maladie et ne s'écarte pas des usages du pays.
Il
est obligé d'user d'un interprète même dans le cas où celui qui
parle connaît parfaitement la. langue indigène ;: c'est à lui qu'est
'
réservé le dernier appel dans les sentences judiciaires.
Cour —
Les cabécères ou chefs, constituent de droit l'en-
royale.
tourage du prince
; deux ressemblances très frappantes avec les dif-
férentes cours d'Europe donnent à penser qu'ils ont reçu ces usages
de quelque peuple civilisé : d'abord chaque cabécère a le titre de
la charge qu'il remplit auprès de la personne royale ; on m'a fait
également'remarquer que ces cabécères prennent un « de » devant
le nom comme titre de noblesse les insignes
; ensuite de
viennent
l'autorité : ils ont adopté comme marque de pouvoir une étoile blan-
che qui pend au cou et descend jusqu'à la ceinture ; en outre, une
petite calotte blanche leur couvre seulement le sommet de la tête.
Un, deux, trois parasols font partie de leurs insignes, et dans les
visites de cérémonie on les porte tous ouverts au-dessus de leur
tête/ Il est à tenir
compte d'abord de l'antiquité de Pétoile Comme
insigne de l'autorité : les prêtres catholiques suivent cet usage, et
quoique le temps en ait modifié la forme, elle n'en est pas moins
restée le seul signe par lequel l'autorité d'une paroisse est reconnue.
En second lieu c'est encore un usage très ancien que l'on retrouve
dans l'emploi de la couleur blanche comme prérogative réservée
aux cabécères.

Il nous reste à donner les noms des différents chefs de Porto-


Novo, avec les fonctions qu'ils remplissent auprès de la personne
royale :

Les voici selon l'ordre de préférence :

1° Aolus, féticheur en chef du roi ;


A LA FIN DU XIXe SIÈCLE 23
LE DAHOMEY

2° Ejaoto, deuxième féticheur du roi ;

3° Aplogan, cabécère qui, quoique mâle, est appelé mère du roi ;

4° Onasokan, appelé père du roi ;

5° Mingan, exécuteur en chef, soit pour les condamnés, soit poul-


ies sacrifices ;
6° Ligan, grand maître des cérémonies et prières ;

7"?Heregan, chargé de surveiller les femmes du roi et de les punir


le cas échéant - .
.; .
de faire le lit du roi •
8° Avazagan, chargé
9° Honugan, chargé d'ouvrir la porte de la chambre du roi et de
le réveiller le matin ;
10° Yévogan, chargé des relations des Blancs avec le roi et.de
leur protection ;
11° Kangan, procureur du roi, chargé de rechercher les malfai-
teurs ;

12° Agboton, qui exerçait le pouvoir dans l'intervalle s'écoulant


entre la mort du roi et le couronnement de son successeur ;
13° Adato, féticheuse qui devait rester vierge ;
14° Elogan, joueur du tambour, tambour-major';
'
15° Avatagan, architecte du palais royal ;
16" Sinyi, chargé de porter l'eau au roi ;
17° Sogan, qui soigne le cheval du roi ;
18° Sumo, chapelain qui prie pour lé roi ;
19° Ahogan, chargé de teindre les habits des femmes du roi.
Un ou deux descendants de rois d'autres pays privés de leurs trô-
nes ont également leurs cours respectives, et sont assujettis à cer-
tains usages royaux, mais ils n'exercent aucune autorité en dehors
de leurs maisons.

On peut, mettre au nombre des autorités du pays, et ils en portent


les insignes, un certain nombre de féticheurs, du culte des
chargés
dieux dont les temples ou lieux de culte sont dans toute
répandus
la ville.

Il seraittrop long d'entrer dans une foule de détails concernant


les questions de police, de cérémonies et de culte. Je ne parle pas
non plus de différents chefs résidant dans les villages qui environ-
nent Porto-Novo, et qui, quoique soumis au roi, ont un certain pou-
voir indépendant et sont respectés du peuple.
Coutumes. — Un
grand nombre de volumes ne suffirait pas pour
donner même un simple aperçu des recevant toutes leurs
coutumes,
forces des féticheurs
qui les dirigent ; elles sont tellement sacrées
24 ÉTUDES DAHOMÉENNES

qu'elles constituent le principal obstacle à la propagation du chris-


tianisme. Pour en simplifier l'exposé nous les diviserons en trois
'
catégories : .

1 ° Coutumes qui président aux naissances, aux mariages, aux


décès ; 2° Coutumes dirigeant les hommes dans leurs rapports mu-
tuels ; 3° Coutumes tenant lieu de code pour l'exercice de la justice.

1° Naissances, mariages, décès : Une des coutumes qui rendent


difficiles sur toute cette côte les mariages chrétiens est l'obligation
dans laquelle Croit se trouver la femme d'interrompre tout com-
merce avec le mari, depuis les premiers symptômes. de la grossesse
jusqu'à ce que l'enfant ait atteint l'âge de deux ans ; sans cela,
disent-elles, l'enfant mourrait, le lait faisant défaut à la mère.

Quand vient le moment de la délivrance on prépare les drogues


pour laver et pour oindre le nouveau-né. Lors de l'accouchement,
un ou deux accoucheurs reçoivent l'enfant, et après l'avoir débar-
rassé de son enveloppe le prennent par un pied, le secouent, puis
continuent la même opération pour tous les membres : il n'est pas
rare de les voir le prendre par un pied, et le faire sauter par-dessous
la jambe comme on ferait avec une pomme ; d'autres fois, ils demeu-
rent à fumer pendant que le nouveau-né grelotte sur la terre nue,
en attendant d'autres opérations. Les ablutions et autres cérémonies
doivent durer une semaine, et c'est seulement après ce laps de temps
que les parents, s'ils sont chrétiens, songent à son baptême. On teint
en bleu les yeux de la petite créature qui dès lors est confiée aux
soins exclusifs de la mère, le père ne s'en occupant plus. Si l'enfant
est maladif, c'est qu'il est possédé par un mauvais esprit, qui s'est
emparé de lui : on lui met des sonnettes aux pieds pour essayer de
chasser ce génie malfaisant.

Si au contraire l'enfant croit plein de vie, on le soumet à l'âge


de sept ans ou huit ans aux cérémonies de la circoncision.

Passons aux
mariages : Dans ce pays le mariage n'a pas de carac-
tère sacré qu'il revêt chez les peuples civilisés : la polygamie est non
seulement en usage, mais encore en honneur. L'influence' que l'on
possède et la considération dont on jouit sont en proportion du
nombre de concubines ; et il est facile d'en saisir la raison, les fem-
mes étant considérées plutôt comme des esclaves que comme des
compagnes : leur travail ne se borne pas à prendre soin du ménage,
mais encore à se procurer des moyens dé subsistance .; dans ce cas
les seules occupations du mari constituent à fumer, boire, manger,
dormir et s'amuser ; les femmes partent le matin avec leur enfant
sur le dos, et par la vente ou le transport des marchandises gagnent
l'argent nécessaire à l'existence, argent qu'elles apportent, au.logis
sans rien en distraire. Cependant une fidélité constante est exigée
de la femme par les lois du pays, et le moindre écart est puni avec
LE DAHOMEY À LA'FÏN DU XIX» SIÈCLE 25

la plus grande sévérité. Aussi dans la crainte de perdre leur virgi-


nité les jeunes filles portent autour des reins deux ou trois cordons
noirs qui sont pour tous la marque infaillible de cette virginité.
Les Portonoviens ont un respect très grand pour les personnes
â""ées, même quand le bon sens lés abandonne ; il n'est jamais donné
d'être témoin de ces scènes scandaleuses qui plus d'une fois attristent
la vue des honnêtes gens dans nos grandes villes d'Europe.

En dernier lieu, il faut mentionner les cérémonies des enterre-


ments ; et pour cela il faut tenir compte que les indigènes forment
deux classes, celle des esclaves et celles des hommes libres. Les- céré-
monies sont plus ou moins solennelles suivant le degré de richesse
ou d'autorité ; il faut aussi faire une distinction entre les Nagos et
les Gijis, parce que ces deux peuples quoique mélangés ont leurs
usages respectifs et distincts.

Outre les enfants, il y a encore deux catégories d'individus à qui


sont refusés les honneurs de la sépulture : ce sont les esclaves qui
sont abandonnés dans les champs ou jetés dans les fossés, et les per-
sonnes qui meurent de la lèpre, du mal aux jambes ou d'autres
plaies : les indigènes sont tellement à cheval sur ce principe qu'un
chrétien étant mort d'une de ces maladies, les Pères de la mission
ne purent pas trouver dans toute la ville une personne qui voulut
consentir à creuser la fosse.
Dans toutes familles surtout celles qui ont certaine importance,
il y a un endroit dans la maison même destiné à la sépulture des
membres de la famille : généralement la tombe se trouve au bout
de plusieurs galeries souterraines. Chaque fois qu'il survient un
décès, si les parents ont de l'argent, on procède immédiatement aux
obsèques ; dans le cas contraire, on lave le corps pour le conserver
jusqu'à ce que les ressources permettent de l'inhumer. Ce moment
arrivé, on commence des fêtes qui durent huit jours ; on fait une
large provision d'eau-de-vie et on loue des pleureuses qui annoncent
la triste nouvelle. Elles tiennent leur tête à deux mains et se mettent
à crier : « Yé ! Yé ! Yé ! Le père est mort ! » On enterre le cadavre
avec tout ce qui lui appartenait, afin qu'il puisse s'en servir dans
l'autre vie ; rien n'est oublié : vêtements, nourriture ; et
argent,
quand les moyens le permettent un esclave pour le servir. Le moyen
d'expédition clans l'autre monde est des plus simples : on met le
tout en un tas, on y met le feu et on le tout d'un vacar-
accompagne
me terrible de coups de fusil. à l'esclave, s'il s'en trouve
Quant un,
on l'assomme d'un coup de bâton à la nuque, et il tombe de suite
rendu à destination : pendant ce temps on boit jusqu'à rouler et
on passe quelques nuits à chanter, danser et jouer du tam-tam, sans
jamais cesser de boire ; l'octave terminée tout rentre dans l'ordre ;
l'argent dépensé seul ne rentre pas et souvent la famille est ruinée.
L'idée que les Noirs se forment de l'autre vie est bien :
grossière
ils croient qu'en-dessous d'eux, il y a un autre Porto-Novo identique
26 ÉTUDES DAHOMÉENNES

au leur où l'on a exactement la même vie et les mêmes occupations ;


ils vont même jusqu'à être convaincus qu'au moyen de certaines
drogues, lés yeux des enfants peuvent/à la foire, contempler à tra-
vers un trou cette vie et ces habitants à leurs affaires.
vaquant
Après le chapitré « funérailles » il est tout naturel qu'on passe au
chapitre « successions ». Comme la raison l'indique tous les biens
sont partagés à commencer par les femmes. Toutefois, c'est à l'aîné
que revient la plus grande partie de la fortune du père dont il est
le successeur héritant de tous ses droits et privilèges devenant le
chef de la famille et comme le père de tous les frères ; c'est à lui
que revient le droit de régler tous les différents et de trancher toutes
les querelles ; si le père était chef de quartier ou cabécère, c'est lui
qui prend sa place, mais dans ce cas une investiture est nécessaire.
Il est à noter que, outre les fonctions qu'il remplit auprès du roi et
dont il a été déjà parlé, le cabécère comme chef de quartier est re-
gardé par les gens comme le patriarche : le peuple placé sous sa
juridiction l'appelle père ; de fait, leurs rapports ressemblent beau-
coup à ce que l'Ecriture Sainte nous a fait connaître de la vie pa-
triarcale. D'ailleurs comme il est bon de le faire observer, ce n'est
pas le seul point de ressemblance que l'on trouve entre ce peuple
et ceux de la plus haute antiquité : on en rencontre beaucoup d'au-
tres dans les détails de l'autorité dévolue au roi et à ses ministres.

c'est ' et Porto-Séguro


Après Porto-Novo, Agouê qui sont cédés à
la France, puis en 1868 et 1878, par deux traités signés avec le
Yevogan, ministre du Roi d'Abomey, chargé des relations avec les
Européens, c'est le port de Cotonou, petit village bien modeste à
l'époque...

Agence consulaire de France au Dahomey et de


Porto-Novo. — Cession à la France du territoire
de Kotonou par le Roi du Dahomey.

Copie du traité du 19 mai 1868.

L'an 1868, le
19 du mois de mai, les soussignés Jean-Baptiste
Bonnaud, agent vice-consul de France au Dahomey et à Porto-
Novo, assisté de M. Pierre Delay, négociant français à Whydah, et
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIXe SIÈCLE 27

Daba-Jévoghan, gouverneur de Whydah, agissant au nom et par


les ordres du Roi du Dahomey, assisté de Chaudaton, grand cabé-
cère de Whydah, en présence de tous leurs moces ( 1 ), des envoyés
ordinaires et extraordinaires du Roi du Dahomey et des moces des
grands cabécères, du royaume, absents de Whydah, se sont réunis
dans la maison du Yevogan, siège du gouvernement du Roi du
Dahomey à Whydah, à l'effet de convenir de ce qui suit :

Le Jévoghan ayant pris la parole s'est exprimé ainsi :

Le Roi du Dahomey, dans son désir de donner une preuve d'ami-


tié à Sa Majesté l'Empereur des Français, et reconnaître les relations
amicales qui ont existé de tout temps entre la France et le Dahomey,
avait vers la fin de l'année 1864, fait la cession à la -France de la
plage de Kotonou. Le 9 mars dernier, il a envoyé à Whydah un
messager spécial, nommé Kokopé, porteur de son bâton royal, à
l'effet de renouveler cette cession entre les mains de l'agent vice-
consul de France, avec toute la solennité en usage dans le Dahomey.
Dans ces circonstances, il a été jugé nécessaire tant par le Roi du
"
Dahomey que par l'agent vice-consul de France, qu'un acte écrit
constatât la confirmation de la cession faite antérieurement par le
Roi du Dahomey de la plage de Kotonou et l'acceptation par la
France de cette cession. L'agent vice-consul a répondu,'au nom du
Gouvernement de l'Empereur, en exprimant toute sa gratitude au
Roi du Dahomey pour cette nouvelle preuve d'amitié.
Il a ajouté qu'il acceptait cette cession dans la pensée qu'elle
favoriserait l'extension des relations commerciales existant entre les
deux pays, et serait ainsi profitable à tous les deux, mais que, et
quel que fut le désir du Roi du Dahomey de voir Kotonou occupé
militairement par la France, le Gouvernement de l'Empereur n'avait
pas cru devoir jusqu'à présent réaliser cette occupation, et qu'il ne
la réaliserait qu'autant que cela conviendrait à ses intérêts, que jus-
qu'à ce moment rien ne devait être changé à l'état de choses actuel
en ce qui concerne les indigènes du pays et la perception des droits
de douane.

Le Jévoghan, les grands cabécères, les envoyés du Roi du Daho-


mey et les moces présents de tous les grands cabécères du royaume,
ayant manifesté leur adhésion aux paroles prononcées par M. l'Agent
vice-consul, les articles suivants ont été rédigés, d'un commun accord
entre les parties contractantes.

Article premier. — Le Roi du en confirmation de là


Dahomey,
cession faite antérieurement, déclare céder à Sa
gratuitement
Majesté l'Empereur des Français, le territoire de Kotonou avec les
droits qui lui appartiennent sur ce territoire, sans aucune exception,
ni réserve et suivant les limites qui vont être déterminées.

(1) Moce : domestique de confiance.


28 ÉTUDES DAHOMÉENNES

Au sud, par la mer. A l'est, par la limite naturelle des deux royau-
mes du Dahomey et de Porto-Novo: A l'ouest, à une distance de
6 kilomètres de la factorerie V. Régis Aîné, sise à Kotonou, sur les
bords de la mer. Au nord, à une distance de 6 kilomètres de la mer,
mesurée perpendiculairement à la direction du rivage.
Art. 2.. — Les autorités établies par le Roi du Dahomey à Koto-
nou continueront d'administrer le territoire actuellement cédé, jus-
qu'à ce que la France en ait pris effectivement possession. Rien ne
sera changé à l'état de choses existant actuellement ; les impôts et
les droits de douane continueront, comme par le passé, à être perçus
au profit du Roi du Dahomey.

Art.3. — Le présent traité sera soumis à l'approbation du Gou-


vernement de Sa Majesté l'Empereur, mais la cession du territoire
de "Kotonou est considérée d'ores et déjà comme définitive au pré-
sent traité par l'Empereur des Français.

à Whydah, les jours,


Fait et signé par les parties contractantes
mois et an que dessus.

Suivent la signature de l'Agent vice-consul de France et la mar-


que du Jévoghan. .

Pour conforme. — Le Lieutenant de vaisseau, commandant


copie
la canonnière française « Le Gabès », signé : P. Arnoux.

.*
**


Cession de Kotonou. Copie du traité passé entre
la France et le Dahomey, le 19 avril 1878.

Entre le Capitaine de frégate Paul Serval, chef d'état-major du


Contre-Amiralj commandant en chef de la Division navale de
au nom de la République Française d'une part,
l'Atlantique-Sud,
et le jévoghan de Whydah et le cabécère Cha udaton, au nom de
Sa Majesté Gléglé, roi du Dahomey, lequel a préalablement pris
connaissance du projet de traité et lui a donné son approbation,
d'autre part, il a été convenu ce qui suit :

— La et n'ont cessé
Articlepremier. paix et l'amitié qui régnent
de régner entre la France et le Dahomey, depuis le traité de 1868,
sont confirmées par la présente convention qui a pour objet d'élar-

gir les bases de l'accord entre les deux pays.

Art. 2. — Les
sujets français auront j)lein droit de s'établir dans
tous les ports et villes faisant partie des possessions de Sa Majesté
et d'y commercer librement, d'y occuper et posséder des pro?
Gléglé
maisons et magasins pour l'exercice de leur industrie ; ils
priétés,
de la plus entière et de la plus complète sécurité, de la part
jouiront
du Roi du Dahomey, de ses agents et de son peuple.
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIXe SIÈCLE 29

Art. 3. — sujetsLes
français résidant ou commerçant dans le

Dahomey, recevront une protection spéciale pour l'exercice plein et


entier de leurs diverses occupations, de la part de tous les sujets de
Sa Majesté Gléglé et des étrangers résidant au Dahomey. Il leur
sera permis d'arborer sur leurs maisons et factoreries, le drapeau
du Dahomey, seul ou associé au pavillon français, et le Roi Gléglé
s'engage à faire connaître à ses sujets et à tous les étrangers qui
habitent ses domaines, qu'ils aient à respecter les personnes et les

propriétés des Français, sous peine d'un sévère châtiment.

Art. 4. — Les
sujets français jouiront, pour l'admission et la cir-
culation des marchandises et produits introduits par eux et par leurs
soins au Dahomey, du traitement de la nation la plus favorisée.

Art. 5. — Aucun ne pourra désormais être tenu


sujet français
d'assister à aucune coutume du royaume du Dahomey, où seraient
faits des sacrifices humains.

Art. 6. — Toutes les servitudes aux résidant


imposées Français
au Dahomey et particulièrement aux habitants de Whydah, sont
et demeurent supprimées.

Art. 7. — En confirmation, de la cession faite antérieurement, Sa


Majesté le Roi Gléglé abandonne en toute souveraineté à la France
le territoire de Kotonou avec tous les droits qui lui appartiennent,
sans aucune' exception ni réserve et suivant les limites
: déterminées
au sud par la mer, à l'est par la limite actuelle des deux royaumes de
Porto-Novo et du T>ahomey, à l'ouest à une distance de 6 kilomètres
de la factorerie Aîné, sise à Kotonou,
Régis sur le bord de la mer
au nord à une distance
de 6 kilomètres de la mer, mesurée perpen-
diculairement à la direction du rivage.

Fait à Whydah, en double expédition, le 19 avril 1878. Signé :


P. Serval.

Suivent les marques du Jévoghan de Whydah et du cabécère


Chaudaton.

Les témoins au traité. —


Signé : B. Colonna de Lecca, agent en
chef de Régis Aîné et C'° ; Francisco F. Souza (chacha) ; G. Fer-
rat, lieutenant de vaisseau, commandant « Le Bruat ».

Pour copie conforme, le Cajjitaine de frégate, commandant supé-


rieur des établissements français du golfe de Guinée, signé : Pradier.
30 ÉTUDES DAHOMÉENNES

A Porto-Novo, cependant, la situation est de nouveau délicate ;


après la mort du Roi Sodji, son successeur Mekpon se tourne vers
l'Angleterre. En 1864-, l'aviso anglais « Dialmath » mouille devant
Porto-Novo, et 1872, un autre navire de guerre menace la ville. :

Cette fois, agent, consulaire et commerçants français protestent


auprès du. Gouverneur- de Lagos, sans résultat d'ailleurs, comme le
prouve la réponse anglaise...

Porto-Novo, le 8 janvier 1872.

Monsieur,

A la
requête des négociants et autres personnes de la ville de
Porto-Novo, j'ai l'honneur d'adresser à Votre Excellence, copie
d'une pétition qu'ils m'ont adressée, à la date du 7 courant, et qui
renfermant leurs plaintes et protestations contre le stationnement
d'un navire de guerre anglais en face de la ville, réclame également
mon intervention auprès de Votre Excellence et de mon Gouver-
nement, à l'effet d'obtenir le retrait de ce navire de guerre.

Outre l'effet
que la présence de ce navire de guerre produit sur
le commerce de cette place, elle jette l'inquiétude et le trouble parmi
les populations avoisinantes, qui- n'ont pas oublié que, dans une
autre occasion, un navire de guerre anglais vînt au large de Porto-
Novo, et maltraita à la fois la ville et les habitants, craignant que
des faits semblables ne se renouvellent, elles n'osent pas venir pour
faire leur commerce, et en conséquence ne peuvent pas vaquer à
leurs transactions habituelles.

Lajustesse des plaintes dès négociants et autres habitants nota-


bles de la ville de Porto-Novo est si évidente qu'elle permet de
concevoir l'espérance de voir Votre Excellence consentir à prendre
des mesures immédiates pour retirer ce navire de guerre et faire
cesser un état de choses contre lequel je proteste, au nom de mon
Gouvernement et de tous les signataires de la pétition, comme
étant illégal.

Daignez agréer, Monsieur, l'assurance de ma respectueuse


estime.

Signé : JOBELOT,

Agent consulaire actuel au Dahomey et à Porto-Novo


LE DAHOMEY A LA FIN DU XIX 0 SIÈCLE 31

la pétition précitée :
Ci-joint

A Son Excellence le Gouverneur de la Colonie


anglaise de Lagos et dépendances.

Porto-Novo, le 7 janvier 1872.

Les soussignés, négociants .et autres, Français et étrangers, établis


à Porto-Novo, ont l'honneur de porter à votre connaissance les faits
ci-après :

La présence d'un va]3eur anglais devant Porto-Novo, depuis près


de deux mois, a jeté tout le pays dans un état de perturbation,
complètement paralysé toutes, les transactions commerciales, et com-
promis très sérieusement les.intérêts et la tranquillité des soussignés.

Songez, Monsieur, qu'en 1861 ou à la fin de 1860, un navire


de guerre anglais vint à Porto-Novo, et n'ayant pas réussi à imposer
au Roi des conditions inacceptables, mit la ville à feu et à sang-. Les
habitants de ce pays et leurs voisins ne peuvent oublier cette
conduite inexcusable, qui a été sévèrement blâmée ; ils se croient
continuellement menacés des mêmes horreurs par suite du retour
d'un navire de guerre de la même nation et par conséquent n'osent
pas, pendant sa présence, vaquer à leur commerce habituel.

En raison de ces faits, toutes les maisons de commerce se trou-


vent dans une situation critique, et les soussignés ne sauraient rester
plus longtemps sans protester contre une position si désastreuse, et
sans vous prier de vouloir bien user de votre influence auprès des
gouvernements anglais et français pour obtenir le départ définitif
de ce vapeur.

Nous avons l'honneur d'être, Monsieur, avec la plus haute consi-


dération, vos très humble et dévoués serviteurs.
Suit une trentaine de signatures.

Voici quelle fut la réponse anglaise :

Au Vice-Consul de France, Hôtel du Gouvernement.

Lagos, le 13 janvier 1872.

Monsieur,
J'ai l'honneur de vous accuser réception de votre lettre datée de
Porto-Novo, le 8 janvier 1*872, renfermant d'un document
copie
signé par les agents des maisons de commerce françaises et d'autres
résidents de Porto-Novo.
32 ÉTUDES DAHOMÉENNES

Je ne puis laisser les allégatiosn de votre lettre et du document


1
qui l'accompagne devenir publiques, sans protester contre l'inexac-
titude de ces allégations.

Je suis avisé du meeting qui a eu lieu au palais du Roi, le 8 cou-


,rant ; le résultat de ce meeting ne trompe personne, sauf le Roi et
ses esclaves immédiats.

Je saisis aussi l'occasion de déclarer que le Roi de Porto-Novo


n'est pas sous la protection du gouvernement français, et je vous
informe aujourd'hui que le vapeur anglais de l'a colonie « Eyo »
ne. sera pas retiré des eaux de Porto-Novo dans quatorze jours ; au
contraire ce navire ou des navires resteront au large de Porto-Novo
pour la protection des existences et du commerce, jusqu'à ce que le
gouvernement de Porto-Novo soit établi sur des bases plus satisfai-
santes que celles sur lesquelles il repose aujourd'hui.

J'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre obéissant serviteur.

Signé : John H. GLOVER.

L'arrivée au pouvoir du roi Toffa (1875) devait modifier totalement


la situation à Porto-Novo ; favorable à la France, qui depuis 1879
(date à laquelle les établissements français du Bénin furent rattachés
au Gabon) semble s'intéresser de plus près à ses comptoirs, Toffa
ratifiera une première fois avec Germa et une seconde fois en 1883
avec Colonna de Lecca, notre Protectorat de 1863.
Un décret du Ministre devait préciser en 1882, la situation admi-
nistrative de Cotonou et de Porto-Novo...

Ministère du Commerce DECRET


et des Colonies Le président de la République Française,
„. . '„ , . sur le rapport
l x du Ministre
Direction Colonies
du Commerce et des Colonies . ;

Vu le décret du 4 février 1879, qui rattache administrativement


et financièrement le territoire de Kotonou à la Colonie du Gabon,
décrète :
Article — Le de la France sur le territoire
premier. protectorat
de Porto-Novo est rétabli en fait, à la demande du Roi et des chefs
de ce pays.
Art. 2. — Le Résident chargé, aux termes du décret du
4 février 1879, de la garde du Pavillon de Kotonou exerce le pro-
tectorat sur Porto-Novo. Il relève, à ce double titre, de l'autorité
du Commandant du Gabon, avec lequel il correspond directement.
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIXe SIÈCLE 33

Art. 3. — Le Ministre du Commerce et des Colonies est chargé


de l'exécution du présent décret.

Fait à Paris, le 14 avril 1882.

Signé : Jules GREVY.


Par le Président de la République,
le Ministre du Commerce et des Colonies,

Signé : ROUVIER.

la ratification de 1883, B. Colonna de Lecca est nommé


Après
officiellement résident par le Commandement de l'Atlantique Sud.
Dès son arrivée, celui-ci fait part au Commandant des établissements
du Gabon des difficultés futures qu'il prévoit avec le Gouverneur
de Lagos...

Porto-Novo, le 4 avril 1883.

A M. Masson, capitaine de frégate, commandant


les établissements français du Gabon à Libreville.

Commandant,
J'ai l'honneur de vous informer que, conformément au décret du
14 avril de l'année dernière, le protectorat français a été rétabli sur
le royaume de Porto-Novo et ses dépendances, le 2 avril courant.
Par ordre de M. lé Commandant en chef de la station 1 navale de
l'Atlantique-Sud, M. Masseron, son chef d'état-major, a présidé
à cette cérémonie
par la même occasion m'a fait reconnaître, par
les autorités indigènes, comme Résident français et en cette qualité
chargé de l'exercice du Protectorat.

Je m'empresse donc, mon Commandant, de vous en donner avis


et je me mets à votre
disposition pour les ordres que vous jugerez
nécessaires de me donner.

J'arrive de France, il y a à peine six jours, il m'est donc impossi-


ble en ce moment, de pouvoir vous donner des renseignements sur
la situation et commerciale du pays ; dès que je me serai
politique
remis au courant des affaires je me ferai un devoir de vous adresser
un rapport. Cependant, je crois pouvoir y dire, que d'après des ren-
seignements qui me paraissent d'autant plus dignes de foi que la
conduite des autorités de Lagos
anglaises y est conforme, les ordres
34 ÉTUDES DAHOMÉENNES .

de Londres seraient en ce moment à l'abstention dans cette partie


de l'Afrique ; nous pouvons donc espérer que momentanément ces
autorités anglaises ne feront rien ouvertement pour contrarier notre
nouvel établissement de Porto-Novo ; mais je connais trop leur'
manière d'agir pour ne pas être sûr qu'elles vont cependant nous
créer des difficultés jusqu'à ce que notre Gouvernement par dégoût
et lassitude leur abandonne la proie qu'elles convoitent depuis
longtemps.
Ce sera au Résident à déjouer en grande partie ces calculs ; mais
il faudrait pour cela une situation nette, forte et des instructions
très précises ; tel n'est pas malheureusement ma position. Je n'ai
accepté ces fonctions que sur les vives instances de M. Bareste, notre
Vice-Consul à Sierra-Leone qui n'a pu me donner une ligne de
conduite à suivre ne connaissant pas lui-même les intentions du
Gouvernement. Serai-je plus heureux auprès de vous ? Je le désire,
mais j'en doute ; car notre Gouvernement à l'heure qu'il est ne
connaît peut-être pas encore le nom du Résident. Si vous ne me
tirez pas d'embarras je ne sais vraiment quel rôle je dois jouer jus-
qu'à ce que le Ministre des Affaires étrangères, mieux renseigner,
veuille aviser.

Je suis avec le plus profond respect, monsieur le Commandant,


votre très obéissant serviteur.

Le Résident français à Porto-Novo et à Kotonou,

B. COLONNA DE LECCA.

Colonna de Lecca devait mourir


quelques mois après, sans avoir
pu acquérir une connaissance plus profonde des problèmes délicats
qui commençaient à se poser depuis l'occupation anglaise de Kélonou,
petit poste situé sur le canal reliant Porto-Novo à Cotonou (1879).
Celte occupation, qui devait entraver toute liberté d'action de la
France entre ces deux villes pendant plusieurs années, allait être la
cause d'une grave tension entre le Protectorat Français et le Gou-
vernement de Lagos.

Cependant, M. Guilmin, nommé par son. prédessesseur et reconnu


devait succéder quelques temps à B. Collonna de
par Toffa, pendant
Lecca...
LE DAHOMEY A LA FIN DU- XIXe SIÈCLE 35

PROCES-VERBAL

Nous soussignés, négociants français et étrangers, tous établis à


Porto-Novo, certifions que M. Henry Guilmin, gérant de la facto-
rerie de MM. Mante Frères et Borelli de Régis Aîné, 'a été désigné
jaar feu M. Bonaventure Colonna de Lecca, depuis trois jours
avant sa mort, comme devant •
lui succéder intérimairement au poste
de Résident français à Porto-Novo et Kotonou.
En foi
de quoi nous avons dressé et signé le présent procès-verbal
pour servir ce que de droit.
Fait en triple expédition à Porto-Novo, ce quinze mai mil huit
cent quatre-vingt-trois.
Ont signé : MM: Elias Martinez, I.M. Colonna de Lecca, E. Ca-
ramband, Paul Marchetti, Daniel Morel, Joaô Victor Angelo.

Moi, Toffa, Roi de Porto-Novo, assisté de mes cabécères et en


présence de tous les Français résidant dans mon royaume et autres
témoins soussignés, déclarons par la présente que, avec mon assen-
timent et conformément aux dernières volontés de feu M. Bona-
venture Colonna de. Lecca, ex-agent officiel du Gouvernement de
la République Française à Porto-Novo et chef du protectorat, dé-
cédé dans cette ville et en sa résidence, le 14 mai 1883, que le titre
et les pouvoirs d'agent intérimaire officiel de la République Fran-
çaise et chef du protectorat de mon royaume de Porto-Novo, sont,
à dater de ce jour, transmis à M. Henry Guilmin, gérant de la
factorerie de MM. Mante Frères et Borelli de Régis Aîné.
Fait et dressé en triple expédition en mon palais de Bécon, le
15 mai 1883, en ma présence et en présence de mes cabécères, des
témoins qui ont recueilli les dernières volontés du défunt et de tous
les Français et autres résidants dans mon royaume, qui ont signé
avec nous.

On signé : Toffa, roi de Porto-Novo, ses cabécères et chefs de


villages, et tous les négociants importants du royaume.

Le Résident Guilmin fut remplacé par Germa au mois de septem-


bre 1883, et celui-ci par Maignoi en mars 1884. Deux mois plus
tard, arrivait le premier résident militaire à Porto-Novo, le Colonel
Dorât.
36 ÉTUDES DAHOMÉENNES

Parson habileté et sa diplomatie, il sut conserver les positions de


la France, sans trop aggraver la tension avec Lagos. Dans un rapport
remarquablement clair, il brosse au Commandant supérieur de Gui-
née, un aperçu de la situation, telle qu'elle se présente à son arrivée...

'Porto-Novo, le 26 juillet 1884.

A Monsieur le Commandant supérieur du golfe de


Guinée.

Depuis mon arrivée à Porto-Novo, je me suis surtout préoccupé


de me faire une idée aussi exacte que possible de la situation poli-
tique de ce pays, des intérêts qui s'y agitent, du but que doit y pour-
suivre notre Gouvernement et des moyens qui permettraient de
l'atteindre. J'ai l'honneur de vous soumettre le résultat de ces étu-
des préliminaires :

On se ferait une idée bien fausse de l'étendue du royaume de


Porto-Novo si l'on acceptait comme vraie les limites décrites dans
les conventions des 4 août 1863 et décembre 1864.

Sous l'influence de diverses causes que je vais énumérer, l'autorité


du roi Toffa ne s'exerce réellement que sur la ville de Porto-Novo
et le petit territoire adjacent. La ville est bâtie-sur le bord de la
lagune qui la limite au sud, et, dans l'intérieur il faut deux heures
de marche pour arriver à une région marécageuse au milieu de

laquelle de petites pirogues peuvent à peine se frayer un passage


dans le fouillis des plantes aquatiques ; ce marais, assez large, en-
toure la ville et sa banlieue, comme d'une ceinture et vient débou-
cher à l'est et à l'ouest dans la grande lagune, dite de Porto-Novo ;
au-delà du marais, l'autorité du roi Toffa est absolument méconnue.
Le royaume de Porto-Novo est donc actuellement un plateau d'une
vingtaine de mètres d'élévation, émergeant du lac et dont le plus
grand diamètre mesure à peu près 10 kilomètres ; s'il devait rester
réduit à ces proportions et sans aucun débouché vers la mer, les
intérêts commerciaux et politiques y seraient bientôt sans aucune

importance.

On sait que Porto-Novo ne communique avec la mer que par


deux bras de la lagune ; l'un ayant une profondeur minima de
de plus de 50 milles se jette à la
3 mètres, qui, après un parcours
mer à Lagos ; l'autre bras, beaucoup plus court, accessible seule-
ment à des pirogues, passe devant des points occupés aujourd'hui,
par l'Angleterre et ^aboutit à la plage de Kotonou.
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIXe SIÈCLE 37

.A Lagos, notre commerce paie des droits^et est obligé à des frais
assez considérables ; à Kotonou les droits à payer au roi du Daho-
mey sont peu élevés, mais les opérations de débarquement et de
chargement sont très onéreuses en raison des difficultés de la barre
qui empêche souvent les communications.

Depuis trois ou quatre ans les transactions vont en diminuant


d'importance à Porto-Novo en raison de la réduction du territoire
sur lequel peuvent s'opérer les échanges et notre commerce est
astreint, ou à payer de lourds tributs à l'Angleterre, ou à courir de
grandes chances de perte en opérant à Kotonou ; la situation est
donc "fort mauvaise dans ce pays qui offre cependant de merveil-
leuses ressources d'une exploitation facile, si les rivalités et la tyran-
nie des différents chefs n'y mettaient obstacle.

Les causes de l'amoindrissement du royaume de Porto-Novo


sont :

1° Les intrigues des princes de l'ex-famille régnante qui cherchent


à reprendre le pouvoir ; i
2° Les menées des agents anglais qui encouragent et excitent les
intrigants et les mécontents.

De l'ensemble de ces causes il-résulte que dans les villages un


peu éloignés de la capitale les chefs nommés par le roi Toffa ont
été renversés et remplacés par les partisans du prince Mépon ; les
nouveaux chefs vivent en état d'hostilité avec le chef-lieu ; les che-
mins sont fermés entre leurs Etats et ce qui reste au roi de Porto-
Novo, mis ainsi en interdit et incapable de lutter contre ses vassaux
révoltés.

L'Angleterre, dont l'objectif est de relier ses possessions de Lagos .


à celles de la Côte d'Or afin d'être maîtresse du golfe de Guinée et
des embouchures du Niger, entretient avec soin les dissentiments
entre indigènes et les pousse à ces idées d'indépendance ; le Gouver-
nement colonial intervient alors et établit son protectorat, réclamé
ou non, sur ces petits Etats qu'elle feint de considérer comme ne
faisant jjas partie du royaume de Porto-Novo.

C'estainsi que sur la soi-disant demande d'un chef, sans mandat,


du village de Kétonou elle a mis son pavillon sur ce village en 1879
et que depuis, guidée par ce même chef, ennemi personnel du roi
Toffa, elle transforme ce village en un royaume, borné au nord par
la lagune, au sud par la mer, à l'est par les possessions anglaises et
sans limites déterminées dans l'ouest, ainsi qu'il résulte des déclara-
tions officielles du Gouverneur de la Côte d'Or. C'est d'un seul
coup enlever la moitié du royaume de Porto-Novo.

A l'intérieur, la même marche est suivie et je m'attends chaque


jour à recevoir notification que l'Angleterre a mis son protectorat
sur Pocrah, Okédan et l'Ouémé, tous pays faisant partie de Porto-
38 ÉTUDES DAHOMÉENNES

Novo mais en révolte contre le roi, réduit à l'île que j'ai décrite, sur
laquelle seule s'exercerait ainsi notre protectorat.

: Parl'Ouémé, la route est ouverte sur le Dahomey, déjà fort tra-


vaillé, et qui, fatigué du régime sanguinaire sous lequel il gémit, est
prêt à se donner à la première puissance européenne qui voudra le
prendre ; c'est une proie qui, on le sait, excite bien des convoitises
à juste titre.

Notre présence à Porto-Novo est un obstacle aux projets d'exten-


sion du Cabinet britannique qui s'applique à rendre notre position
intenable, ou du moins inutile, en nous enfermant dans un. petit
cercle dont il garde déjà toutes lés issues.'Si les prétentions anglaises
avaient gain de cause, notre influence et notre commerce seraient
à jamais perdiis dans ces parages et nous le regretterions amèrement
un jour.

Il est encore : temps de réagir mais il faut le faire sans délai et


avec vigueur sous peine d'arriver trop tard. Pendant qu'en Europe
la diplomatie réglera la question importante de Kéténou, nous de-
"
vons reconstituer à l'intérieur le royaume de Porto-Novo dans ses
anciennes limites, et .ramener les petits Etats sous l'autorité de Toffa
guidé par les avis et les conseils du représentant de
qui gouvernera
la France.

Le champ des
opérations commerciales sera ainsi considérable-
ment étendu
et la sécurité que trouveront les indigènes sur notre
marché les y ramènera. Confinant au Dahomey, il nous devient fa-
cile d'en surveiller les turbulents habitants, d'empêcher leurs dépré-
dations et au besoin de les réprimer.

Je dois, au sujet du Dahomey, appeler votre attention sur les sin-

gulières conditions qui nous sont faites à Kotonou.

Ce village a été cédé en « toute souveraineté » à la France par


un traité du 19 avril 1878 ; cependant, les Dahoméens qui y sont
continue à prélever, au
établis ne relèvent que de leur chef, lequel
nom du roi du Dahomey, des droits de douane sur les factoreries,
et règle les différents entre les Européens et les Noirs qu'ils em-

ploient. Cette anomalie est tellement entrée dans les usages, qu'avant
de changer cet état de choses je tiens à vous en référer.

de signifier au chef du lieu de com-


Je suis d'avis village qu'au
mander il doit obéir, doit cesser de percevoir des droits et je
qu'il
sur ce point une de six hommes pour faire res-
placerai garnison
pecter le nouvel ordre de choses.

Afin de rendre au royaume de Porto-Novo, son ancienne impor-


tance il faut concentrer promptement au chef-lieu une solide admi-
nistration sur une force armée qui en impose aux gens
s'appuyant
du pays et à. leurs voisins ; deux ou trois postes bien commandés se-
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIXe SIÈCLE 39

ront établissur les points principaux pour tenir le Représentant du


protectorat au courant des événements et donner ainsi partout con-
fiance dans l'efficacité de notre protection.
Tout naturellement les indigènes vont notre
comparer puissance
d'action à celle des Anglais ; le Gouvernement de Lagos dispose en
troupes ou policemen, de 400 hommes armés et exercés, un nom-
breux personnel de commandement est répandu surtout son terri-
toire ; sa flotille à vapeur circule jusque dans nos canaux dont elle
s'est emparée et vient mouiller en face la ville même de Porto-Novo,
en raison de son soi-disant protectorat sur le royaume de Kéténou ;
la comparaison ne peut nous être avantageuse et l'influence de nos
voisins s'en accroîtra d'autant Pendant
plus. que se poursuivra la
reconstitution du royaume de Porto-Novo et que pénétrera notre
influence dans le Dahomey il faut doter ces contrées d'un moyen
de communication facile avec la mer, à Kotonou ou ailleurs, soit
par le creusement d'un port intérieur, soit par la construction d'un
wharf assez long pour conduire au large des brisants ;. si le régime
des eaux ne devait pas en être dangereusement modifié le creuse-
ment d'un bassin dans la lagune et d'un chenal la mettant en com-
munication avec l'a mer, me paraîtrait le moyen le plus pratique
et le plus avantageux. C'est un projet à faire étudier de suite par
les gens compétents.
En mêmetemps, il faut répandre dans le pays la langue et la
monnaie française. La mission. africaine a ici une maison de pères
et une de soeurs qui apprennent aux enfants du pays un peu d'an-
glais et de portugais, mais de français point.. Nous devrons venir
en aide à ces établissements et leur imposer de faire les classes en
français ou les obliger à aller s'établir dans les possessions étrangères.
La monnaie anglaise à seule cours, mais on introduira aisément
l'usage de la nôtre, en la rendant obligatoire pour les paiements à
faire au Trésor : douanes, amendes, etc.

La création d'uneligne de courriers français desservant la côte


occidentale d'Afrique complétera la série des mesures indispensables
pour nous implanter définitivement dans ces contrées auxquelles est
réservé un rôle important dans l'avenir. Il appartiendra ensuite à
nos négociants de s'approvisionner plus amplement des objets que
recherchent les indigènes, obligés jusqu'à présent d'aller acheter à
Lagos, ceux qu'ils- ne peuvent se procurer ici.

Ce début de colonisation ne demandera pas de grands sacrifices


d'argent et le pays ne tardera pas à se suffire à lui-même ; il le
pourrait dès le premier jour si la perception de droits de douane
n'était rendue illusoire par la théorie anglaise qui veut que toutes
les eaux qui baignent le Porto-Novo actuel soient françaises sur
la rive gauche, mais anglaises sur la rive droite (royaume de Kété-
nou). Dans ces conditions les droits porteraient uniquement sur les
40 ETUDES DAHOMÉENNES

commerçants établis dans la ville même, tandis que les indigènes de


l'extérieur voyageraient toujours en eaux anglaises. De .là l'impé-
rieuse nécessité d'en finir au plus tôt avec la question de Kéténou.
En attendant qu'un régime d'impôts faciles à recouvrer vienne
permettre de faire face aux dépenses, la métropole devra subvenir
aux premiers frais d'installation au moyen d'avance ou de prêts à
la,colonie naissante, qui pourra promptement se libérer et offrir de -
précieux débouchés-à l'industrie et au commerce français, lorsque
des idées de justice et de civilisation auront pris la place des coutu-
mes barbares.
C'est là une oeuvre digne en tous points de la sollicitude du Gou-
vernement de la République.

J'ai fait un premier pas dans la voie que j'indique en nie rendant
à Joffi et en obtenant du. chef et des habitants de ce pays leurs sou-
mission au roi Toffa ; les relations sont reprises à la satisfaction
générale. Je me propose de faire des tentatives dans le même sens à
Poçrah.j Okéadan .et Oûémey, pays plus éloignés, plus peuplés et
oartant plus difficiles à pacifier.
Je compte visiter Addo et Ouo qui,
bien que situés en limites
dehors de la convention
des de 1864,
devenue lettre morte, tiennent, me dit-on, pour le roi de Porto-
Novo ; si le fait est vrai j'y mettrai le pavillon français et notifierai
à Lagos que ces pays, faisant partie de Porto-Novo sont placés sous
le protectorat de la France.

En
résumé, Monsieur le Commandant supérieur, il y a ici beau-
coup "de bonnes choses à faire mais il faut se hâter de concentrer
à Porto-Novo les moyens d'action nécessaires.

Résident chargé du Protectorat,


Colonel DORAT.

s'être installés à Kétonou, puis à Aguégué et à Awansori,


Après
les poste situé sur le canal Tochè, à
Anglais revendiquent Appa,
quelques kilomètres de Cotonou.

Par suite la multiplication


de des positions anglaises, Dorât com-
mence à craindre un encerclement total du protectorat français.
Dans un nouveau rapport écrit en août 1884, il fait part de nouvelles
difficultés rencontrées à Cotonou et à Porto-Novo...

: village situé à quelques kilomètres de Porto-Novo, à l'est de cette


(1) Joffi
ville.
LE DAHOMEY À LA FIN DU XIXe SIÈCLE 41

L'intervention de la France dans la baie du Bénin


à un double caractère : Possession de, Kotonou et
protectorat sur le royaume de Porto-Novo.

Le Roi du
Dahomey a cédé à la France le territoire de Kotonou,
en toute souveraineté avec tous ses droits, sans aucune exception
ni réserve, par un traité du 19 avril 1878, qui ne faisait que confir-
mer une cession antérieure. -

Le territoire dé Kotonou, d'une contenance de 36 kilomètres


carrés, est notre seul débouché sur la mer et commande un des
canaux établissant la communication avec l'intérieur du royaume
de Porto-Novo. les difficultés considérables
Malgré que les brisans
opposent pendant neuf mois de l'année aux opérations dé charge-
ment et déchargement des navires, deux maisons de
importantes
Marseille expédient des produits et reçoivent par cette voie, princi-
palement les spiritueux, afin d'échapper aux droits. considérables
dont ils sont frappés à Lagos.
Bien que Kotonou soit
possessionune française, les négociants
continuent à payer des droits au Roi du Dahomey, et, les chefs du
village imposent à tout le monde leurs volontés, rendent la justice
entre les Français et les Noirs qu'ils emploient, en un mot exercent
l'autorité sur ce territoire devenu le nôtre mais sur lequel l'Admi-
nistration n'est pas représentée. Le Résident, de l'exercice
chargé
du protectorat sur Porto-Novo, devrait être commandant particu-
lier de Kotonou, afin de mettre cette possession dans une situation
normale.

Avant de changer radicalement un état de choses consacré


par un long usage il faut que la ratification du traité de 1878 soit
bien officielle et signifiée, si elle ne l'a été déjà, au Roi du Dahomey,
afin d'éviter des complications dont nos nationaux être
pourraient
victimes dans les autres comptoirs de la côte, Godomey, Ouidah, etc.
en l'absence de toute force pour les y protéger. Ce n'est là qu'une
formalité préalable à remplir qui ne devra soulever aucune diffi-
culté, et qui, enétablissant nos droits délivrera les Européens qui
fréquentent cette plage, de l'arbitraire et des caprices des autorités
du village Dahomey qui est établi.
La situation
serait tout aussi nette en ce qui concerne le protecto-
rat du royaume de Porto-Novo, si le gouvernement n'élevait
anglais
sur certaines parties de ce royaume des prétentions, que rien ne
justifie.
Le royaume de Porto-Novo s'étend de l'ouest à l'est entre le
Dahomey et les possessions anglaises de Lagos ; il est borné au sud
par la mer, et ses frontières ne sont pas définies dans le nord. La
tradition, les usages, les liens de famille, l'unité de langage et l'exer-
cice constant de l'autorité du Roi ne laissent aucun doute à cet
égard.
42 ..'... ÉTUDES DAHOMÉENNES

.. Le, 12: août 1862, le Roi Sodji régnant alors à Porto-Novo^ concé-
da à la .Maison Régis Aîné de Marseille, la plage- qui s'étend de la
frontière du Dahomey à l'ouest jusqu'à la frontière des possessions
anglaises près Badagry.et sollicita le protectorat de la France pour
tous ses Etats. Cette protection lui fut accordée par un traité du-'
23^ février 1863. . -.
. Le lpi: août suivant, afin d'éviter toute contestation dans l'avenir,
les limites du royaume de Porto-Novo furent fixées par une conven-
tion passée entre le Contre-Amiral Didelot, commandant en chef
de la Division navale française, et Son Excellence le Lieutenant-
Gouverneur de Lagos. En- décembre 1864, une nouvelle convention
confirmant et précisant la première, fut passée entre le Contre-
Amiral Laffon de. Laudebat, commandant en chef de la Division
navale,, et le Lieutenant-Gouverneur de Lagos. Les limites du royau-
me de Porto-Novo. sont, donc. parfaitement déterminées d'un com-
mun accord avec le Représentant du Gouvernement britannique.
A peine, cet acte était-il intervenu que le Gouvernement impérial,.'
sur le rapport du Commandant: de la Division navale, renonçait
définitivement à l'exercice du. protectorat sur le royaume de Porto-
Novo, ce qui n'infirmait en rien nos droits sur la plage devenue,
par suites des cessions faites, un territoire définitivement français.
.Quinze ans plus tard, le 4 octobre 1879, le Gouverneur de Lagos
informa le Consul de France dans cette ville qu'il avait mis provi-
soirement, le 26 septembre 1879, sous la protection de la Grande-
Bretagne « la ville indépendante de Kéténou et son territoire » pour
se rendre aux prières du Roi de Kéténou et des chefs, exposés aux
menaces et aux agressions du Roi de Porto-Novo. Il n'est question
alors.que de la seule ville de Kéténou.

L'origine de Kéténou et de quelques villages au bord du lac Den-


"harn est bien connue : des gens fuyant le joug du Roi du Dahomey
vinrent s'établir dans ces parages, après en avoir obtenu l'autorisa-
tion du Roi de Porto-Novo, et ils construisirent leurs habitations sur
ce qui les distingue complètement des aborigènes.; A la suite
pilotis,
de dissensions civiles, Siton, chef actuel de Kéténou, se révolta
contre son souverain et c'est dans l'espoir d'échapper à
légitime,
son autorité et à sa vengeance qu'il a appelé les Anglais ; ceux-ci
ne pouvaient la situation de ce chef rebelle, mais il était
ignorer
de leur politique de le supposer indépendant.
Il existe une déclaration du, 30 septembre 1863, des chefs du
que les villages de ce district
district de Kéténou qui reconnaissent
sont soumis à l'autorité du Roi de Porto-Novo, et que leur désir à
tous est de continuer à vivre sous cette autorité. . ,

Cet acte, à lui seul, établit indiscutablement la dépendance de


ce territoire, du royaume de Porto-Novo;

Le 8 février 1882, Toffa, roi de Porto-Novo, reprenant la politi-

que de son père Sodji, sollicita le protectorat français qui fut, en


LE DAHOMEY A LA FIN DU XIXe SIÈCLE 43

effet, rétabli par un décret du Président de la République en date


du 14 avril 1882, notifié au Gouverneur de la Colonie anglaise de
la Côte d'Or, le 2 avril 1883, un an après. .'-.'.
Le 28 avril 1883, le Gouverneur Samuel Rowe, accuse réception
de cette notifieation.au Commandant de la Division navale, et pro-
fite de cette lettré pour informer le Commandant Bories, pour la
première fois, que les villes d'Afotonou, Awahsory et Aguégué, ayant
toujours été reconnues comme faisant partie du royaume de Kété-
nou. sdnt prises sous la protection anglaise ; il se plaint même •que
des officiers sont allés arborer le drapeau français sur ces places et
compte qu'il sera retiré-immédiatement au reçu de sa lettre.
- C'est haut et pousser
parler loin l'audace;, la « Ville » de Kéto-
hou devient « Royaume», et trois nouvelles villes sont rattachées,
un an après le rétablissement du protectorat français sur lé royalis-
me de Porto-Novo.
Là cependant ne s'arrêtent pas les prétentions de l'Angleterre,
et dans cette même lettre du 28 avril 1883, le Gouverneur de la
Côte d'Or prévient le Commandant de notre Division navale que
les chefs du pays d'Appa ayant demandé le protectorat de l'Angle-
terre, il attend des instructions de son Gouvernement à cet égard.
En effet, le 31 mars 1884, au mépris de nos droits, le Lieutenant-
Gouverneur de Lagos, informe le Résident à Porto-Novo que le
Gouvernement anglais a pris sous sa protection le peuple et le terri-
toire d'Appa, et que, comme ce territoire est contigu à celui de
Kotonou, « tout l'ensemble du terrain situé entre la plage dans le
sud, la lagune dans le nord, la limite la plus ouest du territoire de
Kétonou dans l'ouest et Badagry dans l'est font maintenant partie
du protectorat de Lagos ».

Une lettre de Son Excellence le Gouverneur de la Colonie de la


Côte d'Or, adressée le 12 août 1883, au Commandant de la Divi-
sion navale française, donne la mer comme limite sud, ce qui enfer-
merait dans le territoire anglais, notre possession de Kotonou. Les
termes de cette lettre sont bien certainement une menace pour
l'avenir et appellent à ce titre l'attention du Gouvernement.
On ne
doit pas perdre de vue que c'est ce même territoire qui- a
été cédé en 1862, par le Roi de Porto-Novo à la Maison Régis Aîné
de Marseille, qui l'a rétrocédé à la France. Les districts d'Appa et
Kéténou, détachés du royaume de Porto-Novo et la plage de Koto-
nou, cédée par le Dahomey, forment donc dans leur ensemble une
possession française depuis 1862.
Il en est pour Appa, comme pour Kéténou ; ce sont des provinces
du royaume de Porto-Novo dont certains chefs, pour échapper au
Roi actuel, demandent le protectorat de l'Angleterre.
Une question de dynastie, soigneusement entretenue par des émis-
saires de Lagos, est la cause de tous ces désordres. Le Roi Toffa n'a
44 ÉTUDES DAHOMÉENNES

pas succédé directement à son père Sodji ; après la mort de celui-ci


le pouvoir est passé entre les mains d'une branche les prin-
rivale,
ces Mépon, dont deux membres ont occupé le trône. Ce n'est qu'en
1874 que Toffa fut nommé roi, et depuis lors, les princes préten-
dants cherchent à se faire des partisans dans les provinces éloignées
de la capitale afin de renverser Toffa ; n'y pouvant ils veu-
parvenir
lent abriter leur rébellion sous le pavillon britannique.
Se croyant déjà maîtresse d'une importante du royaume
partie
portonovien, l'Angleterre aspire à s'étendre et à occuper le Whémé,
autre province du royaume, confinant au Dahomey ; se serait une
bonne route pour pénétrer dans l'intérieur de ce dernier pays, de-
puis si longtemps l'objectif du Gouvernement anglais.
Il est inutile de rappeler ici tous les actes et toutes les protesta-
tions par lesquels l'Angleterre a voulu maintenir ses prétendus droits
sur les pays qu'elle a déclarés prendre sous sa protection ; ces faits
sont connus, mais il faut remarquer que c'est seulement le
30- janvier 1884, que le Lieutenant-Gouverneur de Lagos écrit au
Résident français à Porto-Novo qu'il a informé le 22 mai. 1880, le
Roi Toffa que le « pays » de Kéténou et tout son territoire est deve-
nu pays anglais depuis le 10 janvier 1879. Pourquoi cette tardive
communication au Roi Toffa, sept mois et demi après avoir avisé le
Gouvernement français le 4 octobre 1879, que l'on mettait le pro-
tectorat sur la << ville » de Kéténou, et quelles différences dans les
termes des deux documents.

L'Angleterre n'avait aucun droit de mettre, en 1879, le protec-


torat sur la ville de Kéténou et son territoire, possession française,
si, comme elle l'a dit, lors de nos réclamations, elle ne s'est décidée
à cette occupation que pour mettre le Roi Toffa à la raison, elle
peut aujourd'hui se reposer sur nous de ce soin. On ne peut admettre
avec ce Gouvernement que les autres villages sur les bords du lac
Denham sont dépendants du royaume de Kéténou. Tous ces villages,
indépendants les uns des autres, étaient soumis au Roi de Porto-
Novo ; la preuve en est faite (déclaration des chefs du
30 septembre 1863). Mais que dire de la conduite de nos voisins et
amis qui, après que le protectorat français ait été rétabli sur le
de Porto-Novo — dont les limites ont été soigneusement
royaume
fixées d'un commun accord entre les représentants français et an-
glais, déclarent prendre la « ville » d'Appa sous le protectorat de
la Grande-Bretagne et, comme pour Kéténou, transforment cette
ville en royaume dont le territoire s'étendrait à 25 kilomètres, jus-
qu'en face de la ville de Porto-Novo, englobant même le pays où
est né le Roi Toffa, où réside sa famille et dans lequel il a ses
propriétés, mises ainsi sous le séquestre de l'Angleterre.

L'effet de cette
prise de possession, si elle était maintenue, serait
non seulement de diminuer considérablement le royaume de Porto-
Novo et de lui enlever tous débouchés sur la mer ; mais encore de
' 45
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIXe SIÈCLE

rendre communes à la France et à l'Angleterre toutes les eaux qui


baignent Porto-Novo et conduisent vers Lagos. Comment alors
percevoir des droits sur les produits exportés du royaume placé sous
le protectorat français, lorsqu'il suffirait aux pirogues de passer près
de la rive pour être dans les eaux anglaises. C'est le plus net du
revenu qui échapperait ainsi à l'Administration française ; frappel-
les marchandises à l'importation serait insignifiant ce qui
pour
vient par Kotonou et comme elles paient fort cher déjà à Lagos on
ne pourrait taxer celles de cette provenance sans anéantir absolu-
ment le commerce.

Enfin, en laissant même de côté tous nos droits de possession si


anciens et si formels, l'Angleterre ne peut imposer son protectorat
sur des provinces du royaume de Porto-Novo sans la demande, ou
l'assentiment du Roi de ce pays. Que dirait le Cabinet de Saint-
James si, sur une demande de représentant de l'Irlande, une puis-
sance acceptait et voulait exercer son protectorat sur cette île qui
ne fait cependant partie du Royaume Uni qu'en vertu d'une déci-
sion papale ?
Une pareille prétention peut se soutenir et si elle était admise, on
devrait s'attendre à voir le Gouvernement anglais prendre sous sa
protection toutes les autres provinces qui, pour un motif ou pour
un autre, voudraient se soustaire à l'autorité du Roi Toffa.

J'ai signalé des tentatives en ce sens faites depuis longtemps sur


le Whémé et j'en ai eu des preuves récentes et irrécusables, je sais
de plus, qu'un parti indépendant, encouragé par l'exemple d'Appa
et de Kétonou, et sûr de l'appui du Gouvernement de Lagos, se
forme et s'agite vers Pokra ; en vertu de ce même principe, on ver-
rait, par un singulier renversement des termes, le protectorat fran-
çais réduit à s'exercer, non plus sur le « royaume » mais seulement
sur la « ville » de Porto-Novo et son territoire de 5 kilomètres de
rayon.
Porto-Novo, le 23 août 1884.

Le Résident chargé de l'exercice du protectorat,


Colonel DORAT.

Porto-Novo, le 1er octobre 1884.

Monsieur le Commandant supérieur des établisse-


ments du golfe de Guinée.

Par ma lettre n° 17, du 13 août dernier, je vous ai adressé copie


de celle au Lieutenant-Gouverneur de Lagos. Le
que j'adressais
30, j'en reçus une réponse évasive en attendant qu'il eût reçu, me
dit-il, des instructions du Gouverneur de la Côte d'Or ; cependant
46 ÉTUDES DAHOMÉENNES

il ajoute que, « sur ma menace d'arrêter les envoyés de Kétonou


dans le O'uémé et pour éviter de nouvelles complicaltions, il avise le
Roi de Kétonou de ne plus envoyer de pareils messagers pour le
moment ».

Cependant, il y a quelques jours, le second chef de Kétonou, plus


influent et plus actif que le Roi lui-même, se rendait dans l'Ouémé
et hier, lorsqu'il en revenait, il a été arrêté par le poste que j'ai placé
à l'entrée de la rivière. Cet homme est ici-et je le garde en prison
jusqu'à ce que je connaisse le but de son voyage, auquel se ratta-
che peut-être indirectement un autre incident :
Dans la nuit du 28 au 29 septembre, une pirogue de la Maison
Fabre a été attaquée dans le Toché d'Àguégué, soi-disant royaume
de Kétonou et sous le protectorat anglais, par des hommes du Oué-
mé dépendants du chef Aïdé. J'instruis cette affaire — un canotier
a été blessé, un homme a été emmené captif dans la pirogue avec le
chargement d'huile de palme.

Je m'attends à une vive réclamation du Gouvernement de Lagos


lorsque l'arrestation du chef Houmbo y sera connue. Cet homme
ayant- été dans le principe, et étant encore, le principal agent de
l'influence anglaise et celui qui cherche, d'accord avec Aidé, à nous
créer des difficultés dans le Ouémé, je me propose de le diriger sur
le Gabon, ou sur le Sénégal, par le premier bâtiment de guerre qui
viendra devant Kotonou.

Vous voyez que la situation se complique et que je ne pourrai


faire respecter l'autorité française avec le peu de moyens dont je
dispose. Il faut à tout prix en imposer ici par un peu de forces,
c'est le moyen d'éviter de plus graves événements. Les soldats sont

trop peu nombreux et tous les gradés, officiers compris, sont malades
et ne peuvent rendre aucuns services. •

Veuillez agréer, monsieur le Commandant supérieur, l'assurance


de mes sentiments respectueux et dévoués.

Le Résident chargé du protectorat,


Colonel DORAT.

de cette lettre au Ministre de la Marine et des


J'adresse copie
Colonies.

la fin de l'année les difficultés


1884, avec l'Angleterre se
jusqu'à
poursuivent. Après l'occupation de Kétonou, Appa, Aguéguè,
Awansori, Afotonou, le trafic entre Porto-Novo et Cotonow n'est
sont arrêtées, voire même atta-
plus sûr. De nombreuses pirogues
rebelles à Toffa, comme Aidé et
quées. En outre, certains chefs
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIXe SIÈCLE 47

Hungbo, entravent la bonne administration du protectorat. L'arres-


tation de Hungbo, chef de Kétonou, par le Colonel Dorât, est suivie,
par mesure de représaille du blocus de Porto-Novo par l'Angleterre.
D'autre part, à Ouidah, Cotonou et Abomey-Calavi, les rapports
avec le Dahomey sont devenus moins bons.
C'est en vain qu'à Lagos comme à Abomey, Dorât enverra des
lettres de protestation...

Porto-Novbj le 10 août 1884.

A Son Excellence, Monsieur le Lieùténant-


Gouvernèur, à Lagos ;

Monsieur,

J'ai l'honneur de porter à votre connaissance deux faits d'une


haute gravité sur lequel je me permets d'appeler toute votre
attention.
'
En visitant, le 8 et
9 courant, quelques villes ou villages du
Whémé, le long de la rivière Zumé, j'ai constaté que j'étais'' précédé
à peu de distance par un messager du Roi de Kéténou porteur du
bâton de ce chef. Je n'ai pu rejoindre sa pirogue, mais le fait m'a
été certifié par tous les gens qui venaient de la voir passer.
C'est une grande audace de la part de ce chef qui, après s'être
soulevé contre son roi légitime, ose venir dans les Etats de ce der-
nier y faire officiellement un acte de présence. En vous en infor-
mant, j'ai l'honneur de vous prier, comme chargé du protectorat
sur la ville de Kéténou, de bien vouloir faire au roi de
comprendre
cette ville l'étendue de sa faute et lui interdire pour l'avenir d'en-
voyer des messagers dans le royaume de Porto-Novo. J'ai donné des
ordres pour que ceux que l'on y rencontreraient soient arrêtés et
amenés à Porto-NovOi .
Le second fait est relatif à un nommé Aidé qui, sans droits
aucuns, s'intitule Roi de Whémé, et vit en hostilité avec les pays
environnants. Comme vous pouvez, Monsieur le Lieutenant-Gou-
verneur, ne pas connaître les détails concernant les affaires inté-
rieures des Etats du Roi Toffa, j'ai l'honneur de vous exposer que
ce Aidé est venu s'établir
à Famé,
jadis dans le Haut-Whémé, en-
voyé par; le Roi du Dahomey.
Tombé en disgrâce auprès de ce sou-
verain, Aïdé dût quitter Famé et vint se fixer dans un endroit nom-
mé Acoundji, dans le Bas-Whémé ; là, entouré de quelques gens
en fuite également, il imposa son autorité dans les villes voisines,
48 ÉTUDES DAHOMÉENNES

et à la faveur des dissensions civiles de l'époque il fit la guerre aux


gens qui refusèrent de se ranger sous son obéissance. Le Whémé
est, vous le savez, Monsieur le Lieutenant-Gouverneur, une pro-
vince du royaume de Porto-Novo et c'est pourquoi je suis allé trou-
ver ce révolté afin de le mettre à la raison ; j'en obtins la promesse
de vivre en paix avec ses voisins et la reconnaissance que ce pays
faisait partie de Porto-Novo, mais craignant sans doute, malgré
mon assurance de pardon, la vengeance du Roi Toffa, et dans
l'espoir de s'y soustraire, il se permit de me dire qu'il avait donné
son pays aux Anglais. Ce bandit sait bien cependant qu'il a pas le
droit de commander dans le Whémé et encore moins celui de dis-
poser d'un territoire du royaume de Porto-Novo ; j'attribue à son
ignorance des usages des nations civilisées l'audace qu'il a eue de
vouloir se couvrir du nom respecté de la Grande-Bretagne, mais,
rapprochant ce- fait de la présence dans son pays du bâton du Roi
de ÏCéténou, j'ai pensé qu'il pouvait y avoir, à votre insu, quelques
intrigues entre ses gens et j'ai voulu vous en avertir.

J'ai, par suite, l'honneur de vous prier de bien vouloir faire cesser
chez cet homme des illusions que des malveillants ont pu faire naî-
tre et qui pourraient amener, s'il persistait dans ses idées de révolte,
des châtiments sévères pour lui et les hommes qui soutiennent ses
idées. Je n'hésiterais pas, en ce cas à faire arrêter ces gens et à les
faire expulser du pays qu'ils troublent, afin de rendre la paix aux
habitants qui ne demandent qu'à vivre tranquilles et laborieux,
sous les ordres du Roi de Porto-Novo, comme ils l'ont fait de tous
temps avant l'arrivée de ce Aidé.
Veuillez agréer, Monsieur, etc.

Signé : DORAT.

Protectorat français de Porto-Novo.

Dans la nuit du 28 au 29 septembre 1884, une pirogue de la Mai-


son Cyprien Fabre et C", de Porto-Novo, se rendait à Kotonou,
montée par quatre hommes et contenant quatre grands fûts d'huile
de palme. Cette pirogue, parvenue dans le Tochè d'Aguégué, fut
assaillie par plusieurs Noirs d'une autre embarcation ; après une
courte résistance, un des canotiers étant blessé à la jambe, se jeta
à l'eau avec deux de ses camarades, ils revinrent le matin à Porto-
Novo pour rendre compte de l'aventure. La pirogue et son charge-
ment ont été emmenés par les voleurs, ainsi que le quatrième hom-
me, supposé demeuré captif.

Cependant, le corps de l'homme disparu fut amené sur le rivage


le 2 octobre. L'Officier
par le courant et son identité fut constatée
de Santé de la Résidence fut requis pour examiner le corps et don-
ner son avis sur les causes de ce décès.
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIXe SIÈCLE 49

M. Elias, après examen, déclare que cet homme a dû succomber


à la suite d'hémorragie provenant de blessures.

D'après les propos tenus par les assaillants au moment de l'atta-


que, on doit supposer que le motif du crime est une vengeance exer-
cée par les hommes du village de « Ouvigné » (chef « Capo ») du
Haut-Ouémé, à deux jours de l'embouchure.

Cependant un homme croit avoir reconnu un des voleurs pour le


nommé « Couton » du village d'Aguégué.
Des émissaires ont été envoyé dans les villages du Ouémé pour
découvrir où a été conduite la pirogue et les pondrons d'huile.

Porto-Novo, le 4 octobre 1884.


C. DORAT.

D'après le rapport des messagers, la pirogue, encore chargée de


ses quatre ponctions, est au village de «. Abossou » près « Famé »
sur la limite indécise du Dahomey et de Porto-Novo.
Sur les indications reçues, le Résident se rend avec quatre tirail-
leurs,, au village Couton et deux
d'Aguégué pour arrêter l'indigène
de ses complices qui sont, en effet, dans le village. La mollesse, ou
mieux, le mauvais vouloir du chef et des gens d'Aguégué, laisse aux
hommes le temps de s'échapper. Menacé de sévérités, le chef promet
de reprendre les fugitifs.
Porto-Novo, le 10 octobre 1884.
C. DORAT.

Porto-Novo, le 8 novembre 1884.

A Monsieur le Commandant supérieur des établis-


sements français du golfe de Guinée ;

La situation devient chaque jour plus difficile à Porto-Novo et


les relations avec le Gouverneur de Lagos sont voisines de l'hostilité
chef de Kétonou — lettre
depuis que je retiens en prison Humbo,
n° 30 — J'ai reçu trois fois la visite d'un officier du Gouverneur, et
une lettre de ce dernier traite la détention d'Humbo « d'acte arbi-
traire ». Deux pirogues d'habitants de Porto-Novo ont été arrêtées,
le 31 octobre, par le poste anglais de Kétonou sans raison plausible
et par représailles ; le nommé Lauriano, créole, qui montait l'une
d'elles, a été envoyé prisonnier à Badagry ; la seconde pirogue avec
personnel et marchandises y a été envoyée également. J'ai demandé
et j'attends des explications à ce sujet.

J'apprends par notre agent consulaire que le Gouverneur de


Lagos a défendu toute sortie de vivres à destination de Porto-Novo.
'
50 ; ÉTUDES DAHOMÉENNES

Je vais aviser au moyen de prendre des mesures analogues et, si j'y


réussis ce n'est pas nous qui souffrirons le plus de cet état de choses.

je m'attends chaque jour à ce que le Cabinet britannique envoie à


Lagos l'ordre d'occuper le Ouémé qui est fort travaillé par les Anglais
— lettre n° 24 —. Sans discuter si cette rivière fait partie ou non
de Porto-Novo je devrais y placer une garnison, mais, en raison des
mauvaises dispositions des habitants, on n'y peut mettre, au début
moins de vingt hommes et je n'en ai pas quatre. Il en est de même
pour Pokra, et ces contrées nous échapperont si je ne reçois très
vite un; renfort de cinquante hommes ; lorsque les Anglais s'y seront
installés nous ne pourrons les reprendre et nous serons bloqués dans
Porto-Novo.

J'ai bien reçu le décret qui me nomme commandant particulier


de Kotonou et je remercie le Ministre de m'avoir donné cette satis-
faction. Ainsi que j'ai eu l'honneur de le dire — note du 23 août —
il serait imprudent de prendre définitive possession de ce point avant
de s'être mis d'accord avec le Roi du Dahomey qui pourrait voir là
un acte d'hostilité et en rendre responsable les traitants de la Côte.
J'ai déjà envoyé une note à ce monarque, mais n'ai pas encore de
réponse. Il faut s'entendre avec lui pour qu'il donne des instructions
aux chefs de Kotonou et éviter des complications.

Si le Ministre le juge à propos, je suis prêt à faire le voyage.

J'insiste tout particulièrement sur la nécessité de porter la gar-


nison de Porto-Novo à une compagnie bien organisée et à affecter
une chaloupe à vapeur au service de surveillance des lagunes ; cet
accroissement d'effectif entraîne l'envoi d'un médecin, et il faudra
expédier de France les baraquements nécessaires pour un poste de
vingt hommes, à, Pokra et un semblable au Ouémé.

Il y a plus de, deux mois que nous n'avons eu la visite d'un navire
de guerre, et encore le « Dumont-d'Urville » n'a-t-il fait que passer
pour débarquer nos vivres.

Il serait
d'un excellent effet qu'un navire reliât les établissements
du Sénégal, de la baie du Bénin et du Gabon par un voyage
'
mensuel.

Veuillez agréer, Monsieur le Commandant supérieur, l'assurance


de mes sentiments respectueux et dévoués.

Le Commandant particulier de Kotonou

chargé-de l'exercice du protectorat, à Porto-Novo,

Colonel DORAT.
LE DAHOMEY. A LA FIN DU XIXe SIÈCLE 5?.

Porto-Novo, le 13 août 1884:

Le Président chargé du protectorat français, à


Porto-Novo, à Sa Majesté le Roi du Dahomey ;
Le Résident français a l'honneur de porter à la connaissance de
Sa Majesté le Roi du Dahomey, que des chefs, agissant en son nom
sur divers points du pays soumis à son autorité, commettent envers
les Français établis dans ce pays, des actes arbitraires très préjudi-
ciables aux intérêts des maisons françaises et au commerce du
royaume.
Ainsi, le 18 juillet dernier, à Whydah, le navire autrichien « PE1-
pida », consigné à la Maison Fabre et C'B, de-Marseille, s'étant jeté
à la côte, a été pillé entièrement malgré la présence de l'agent de
la Maison Fabre et C'1-' ; de plus, les chemins de la plage ont été
fermés, tout travail a été empêché.et les chefs se sont même opposés
à ce qu'il soit fait des signaux aux navires arrivant sur rade.
A Abomé-Calavi, les autorités se sont emparées du commerce ; les
habitants doivent apporter tous leurs produits aux chefs qui les
achètent ce que bon leur semble et les revendent à la factorerie
qui leur convient ; ils veulent aussi fixer- les prix des marchandises
d'Europe, et ont défendu à la Maison Mante Frères et Borelli de
Régis Aîné de vendre du genièvre parce que cette maison n'a pas
voulu leur laisser la caisse à 5 piastres-cauris en paiement des droits
de douane ; il en est de même pour les autres marchandises et lors-.
qu'un tissu leur plait, ils le prennent en disant que c'est pour le Roi
et qu'ils agissent ainsi en vertu de ses ordres formels.
Le 29 juillet dernier, à Godomé, dans la factorerie de MM. Man-
te Frères et Borelli de Régis Aîné, un nommé Tossa, se disant
« mosse » du Roi, a enlevé par force, aidé d'une quarantaine d'hom-
mes, deux pipes de tafia pour se payer, disait-ils, d'anciens bons
qu'il n'a pas voulu montrer ; depuis, il a rendu les deux pipes de
tafia.
A Avrékété, on était resté tranquille quelque temps, mais le
29 juillet, des hommes venus du Dahomey ont fermé les chemins
par lesquels il arrivait le plus de marchandises.
A Kotonou, pays que le Roi a bien voulu céder à la France en
toute souveraineté, et sans aucune réserve, les chefs du village conti-
nuent à percevoir les droits au nom du Roi et à s'interposer pour
rendre la justice entre les Français et leurs employés Minahs (Noirs
de la côte employés comme canotiers).
Enfin un nommé Aïdé s'est établi depuis longtemps à Acoundji,
dans le Bas-Whémé, royaume de Porto-Novo, et y exerce l'autorité
se disant nommé par le Roi du Dahomey. C'est un menteur qui
trouble le pays, est en révolte contre le. Roi de Porto-Novo, et le
Résident demande qu'il soit officiellement désavoué par Sa Majesté
le Roi du Dahomey.
52 ÉTUDES DAHOMÉENNES

Le Résident français est bien convaincu


que Sa Majesté le Roi
du Dahomey, ignore une pareille conduite
de la part des chefs ; il
tient à l'en informer parce que ce sont de flagrantes violations du
traité du 19 avril 1878, et notamment des articles 3 et 7 de ce itraité.

Depuis.seize ans, la paix et l'amitié n'ont cessé de régner entre la-•


France et le royaume du Dahomey et il rie faut pas que, par leurs
mauvais procédés, les chefs viennent compromettre ces bonnes.rela-
tions ; ils se conduiraient alors comme des ennemis de leur Roi et
comme des traîtres.
La France est une puissante nation qui agit loyalement ; elle
respecte ses amis et est toujours prête à leur venir en aide en cas
de besoin ; elle le prouve par sa conduite avec le Roi de Porto-Novo,
mais' elle tient à être respectée par ses alliés et amis.
Le Résident français à Porto-Novo compte fermement que Sa
Majesté le Roi du Dahomey voudra bien donner ses ordres et en-
voyer des messagers, afin que tous les traités soient respectés et que
les Français établis dans le royaume de Sa Majesté y jouissent de
la sûreté pour leurs personnes et de la liberté pour leurs affaires en
respectant les lois.
Le Résident français,
DORAT.

Au début 1885, les rapports


de l'année avec Lagos s'améliorent ;
les' troupes anglaises abandonnent Aguégué et Kétonou. Elles
devaient y revenir deux ans plus tard.
II. — LES RIVALITES INTERNATIONALES

LA CONFIRMATION DES DROITS FRANÇAIS SUR LA

COTE DU BÉNIN (1885-1B89)



II. LES RIVALITES INTERNATIONALES

LA CONFIRMATION DES DROITS FRANÇAIS SUR LA COTE DU BENIN

(1885-1889)

. La période qui suit immédiatement la Conférence de Berlin pré-


sente des caractères nouveaux. La compétition internationale en
Afrique devient si vive que les différends entre puissances européen-
nes ne pouvant plus être réglés sur place par les résidents, doivent
être traités par les capitales intéressées.

En 1885, alors que les difficultés avec -l'Angleterre, semblent s'atté-


nuer., les rapports avec le Portugal, l'Allemagne et le Roi d'Abomey
deviennent tendus.

En février, Lagos, dont le commerce décline, met fin au blocus


de PortorNovo. En mars, le Colonel Dorât, sérieusement malade,
est obligé de demander son rapatriement et son remplacement par
le Lieutenant Roget ; son départ cause de vifs regrets dans les milieux
commerçants de Porto-Novo, où il était très estimé.

Dès le mois de juillet, les premières difficultés commencent avec


l'Allemagne ; le pavillon allemand est arboré à Abananquem, villa-
ge dépendant de Grand-Popo...

Porto-Novo, le 20 juillet 1885.-

A Monsieur le Ministre de la Marine et des


Colonies ;

Monsieur le Ministre,

J'ai l'honneur de vous rendre compte des incidents qui viennent


de se produire dans la principauté des Popos où le protectorat fran-
çais a été proclamé solennellement le 14 avril, ainsi que des agisse-
56 ÉTUDES DAHOMÉENNES

ments de M. Falkenthal, commissaire du consul général


Togo,]
la côte occidentale ""
d'Allemagne pour d'Afrique de Sierra-Léone à
Lagos. Comme il ressort de la lettre de M. le Consul Falkenthal,
adressée à M. le Représentant
protectorat du à Grancl-Popo, et
dont je vous envoie l'original, le pavillon de guerre allemand a été
arboré au village d'Abananquem qui fait partie du territoire de
Grand-Popo et dont le chef Johnson, signataire de notre traité, est
le chef reconnu. M.
le Représentant français à Grand-Popo a im-
médiatement protesté contre cette prise de possession — vous trou-
verez ci-incluse la correspondance échangée entre M. le Consul
et M. Piattet — d'autre
allemand part, le peuple d'Abananquem a
refusé d'accepter les cadeaux de M. Falkenthal et protestant contre
les actes de ce dernier, il réclame hautement le droit d'être français.
M. Piattet a donné l'ordre
à Johnson de hisser tous les jours -nos
couleurs nationales. Dans les instructions que je lui adresse, je lui
prescris de ne pas se départir un seul instant de cette ligne de

conduite.\La possession d'Abananquem est, en effet, d'une impor-


tance capitale pour notre commerce ; c'est la clef de tous les pro-
[ duits de l'intérieur. Dans le traité du 12 avril, à l'article 7, le village
'
d'Abananquem se trouve compris dans la limite ouest du territoire
de Grand-Popo, en deçà de la ligne de pierre dont il est fait men-
k. t-ion dans cet article.
Un incident de même nature s'est produit dans la principauté de

Petit-Popo et M. le Consul Heinrich Randad, délégué par M-, le


Commissaire de
l'Empire Falkenthal, a avisé le représentant du

protectorat français à Petit-Popo que le pavillon allemand allait


être arboré dans la capitale de Gridji dont le roi, Ouébo est signa-
i taire du traité du 16_ avril. Je ne puis vous expédier momentané-
ment qu'une copie de'la lettre de M. Falkenthal à M. Cantaloup,
du protectorat à Petit-Popo — n'est pas
représentant l'original
entre mes mains —. Les lettres adressées par ce dernier à M. le
Commandant du
« Voltigeur » et la réponse de M. le Capitaine de

frégate Dumont. Ces documents me sont parvenus par l'intermé-


diaire de M. Piattet, représentant du protectorat à Grand-Popo.

J'ai lieu de croire que M.


Cantaloup a protesté, comme son col-

lègue de Grand-Popo, cette prise de possession.


contre Je lui pres-
de ne pas perdre
cris dans la lettre que je lui adresse aujourd'hui
de temps et de me rendre compte de tous les incidents qui se sont
produits.
J'ai l'honneur d'être, etc..
Signé :'ROGET.
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIXe SIÈCLE 57

Porto-Novo, le 5 août 1885.

Le Lieutenant Roget, commandant le détache-


ment, chargé par intérim, de l'exercice du protecto-
rat de Porto-Novo, à Monsieur le de
Capitaine
frégate, commandant supérieur des établissements
français du golfe de Guinée ;

Commandant,

J'ai l'honneur de vous rendre compte qu'à la suite des incidents


qui se ont produits dans les Popo, j'ai dû correspondre directement
avec M. le Ministre pour éviter une perte de temps qui aurait pu
être funeste en pareille Falkenthal, commissaire
circonstance.-\M.
impérial du Togo, consul d'Allemagne~ pour' la côte de Sierra-
Léone à Lagos, agissant à l'instigation de l'Agent consulaire Hein-
rich~Randa'd, gérant de la Maison Wholber à Brohn, a fait hisser
le pavillon de guerre allemand et proclamer le protectorat au villa-
ge d'Abananquem, à Grand-Popo et dans la capitale de Gridji, à
Petit-Popo. Or, les chefs reconnus d'Abananquen, Johnson et Yam-
let, d'une part, Ouébo, roi de Gridji, d'autre part, Ont signé les trai-
tés des 12 et 17 avril qui les mettent sous le protectorat de la France,
par cette prise de possession, M. le Consul Falkenthal a donc mé-
connu nos droits sur ces territoires. MM. les Représentants du pro-
tectorat à Grand-Popo ont protesté énergiquement contre la pré-
sence du pavillon de guerre allemand sur ces deux points ; j'ai joint
ma protestation à la leur et j'ai envoyé à M. le Ministre tous les do-
cuments nécessaires pour juger le différend. M. le Consul Falken-
thal m'écrit, d'autre part, qu'il vient de soumettre nos doléances à
son Gouvernement.

A Grand-Popo, la situation paraît bien plus nette qu'à Petit-


Popo ; les chefs savent ce qu'ils veulent et ils le veulent bien. Ils ont
refusé des cadeaux offerts par les Allemands, ont arboré nos couleurs
et signé~u'ne" protestation contre les agissements de nos adversaires.
Mais à Petit-Popo, les chefs, le Roi Ouébo en tête, ont fait défection
pour céder la place au dernier enchérisseur ; non seulement ils se
sont refusés à signer une protestation, ..mais encore ils aident Jos
Allemands à faire déclarer Petit-Popo dépendance de Gridji.

Quoi qu'il en soit nos droits restent parfaitement acquis vis-à-vis


des Allemands .et j'espère que la question sera tranchée définitive-
ment en notre faveur par les Cabinets de Paris et de Berlin.

J'ai l'honneur d'être avec un profond respect, Commandant, votre


très obéissant subordonné.
Lieutenant ROGET.
58 ÉTUDES DAHOMÉENNES

Au mois de
septembre 1885, commencent les difficultés avec le
Portugal, qui ne seront définitivement aplanies qu'en 1887. Julio de
Souza, agissant au nom du Roi Glèlé, comme Yevogan de Ouidah,
mais à son insu, prépare avec le Gouverneur de Sao Thomé, un pro-
jet de protectorat du Portugal' sur la côte dahoméenne. Le pavillon
portugais est arboré à Ouidah, Godomey, Cotonou (septembre 1885).

Le
Lieutenant Roget et un officier de Marine française protestent
auprès de l'officier portugais commandant la garnison de Ouidah et
font part de la violation de nos droits au Minisire de la Marine.

Kotonou, le 13 septembre 1885.

Le Lieutenant Roget, commandant particulier de


Kotonou, à Monsieur le Ministre de la Marine et
des Colonies ;

Monsieur le Ministre,

J'ai l'honneur de vous rendre compte que me trouvant à Koto-


nou, le 12 au soir, pour affaires de service (opération de transborde-
ment de vivres) j'ai appris par une dépêche de l'Agent consulaire
de Whydah qu'une mission portugaise, accompagnée du Schacha
et de chefsindigènes se rendait à Kotonou pour y proclamer le
protectorat suivant le traité passé à Aganzum, au mois d'août, avec
le Prince héritier du royaume du Dahomey. Au lever du jour, le
pavillon portugais était arboré ; j'ai sommé alors M. le Schacha,
nommé lieutenant-colonel de deuxième ligne, gouverneur de Why-
dah, de venir me trouver à la Maison Régis, où j'étais descendu ;
deux fois, il m'a fait répondre qu'il se rendrait à mon appel à la
fin de la palabre cju'il réglait avec, les autorités de ,1'Agorre, et il
n'est pas venu.

Je me rendis à la. Maison Domingo où se trouvaient le Schacha


i et la mission portugaise et j'ai protesté énergiquement contre cette
l déclaration de protectorat, dernière négation de nos traités de
i 1868-1878 contre la violation du territoire français.
L déclaré :
J'ai

1° Que la mission portugaise connaissait ma présence à Porto-


Novo quand elle a planté son pavillon, tout ce qui se passe à Koto-
nou étant immédiatement rapporté aux autorités de l'Agorre ;
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIX" SIÈCLE 59

2° Qu'il y avait un navire de guerre français en rade et qu'elle


devait savoir par ouïe-dire que M. Simon, enseigne de vaisseau avait
franchi la barre

3" Que j'étais la seule autorité du pays remplissant les fonctions


de commandant particulier de Kotonou, titre Conféré par décret de
M. le Président de la République au Colonel Dorât ;

4°.Que je n'avais jamais reconnu les pouvoirs des chefs du pays.


J'ai dit, à l'appui de ces déclarations, que j'étais venu plusieurs fois
à Kotonou pour livrer des coupables à la Justice française et que
dernièrement encore j'avais dirigé sur Porto-Novo des agents des
factoreries françaises auxquelles les chemins avaient été fermés.
En conséquence, j'ai sommé le Schacha d'amener le pavillon et
de faire abattre le grand mât que des matelots élevaient.
portugais
M. le Major Da Silva Curado, chef de la mission me répondit
alors que le Gouverneur de San-Thomé pouvait seul faire droit à
ma protestation, le Major et les autres officiers n'étant que des
délégués.

^. Comme un des membres de la mission invoquait l'article 34 de


laconférence de Berlin, je déclarai hautement que nos droits de
i souveraineté dataient de 1868 ; qu'ils avaient été renouvelés par le
traitéudë"1878 et qu'ils ne sauraient être soumis à un arbitrage inter-
natiohah
Le Chef de la mission ayant déclaré qu'au moment où il avait
planté son pavillon, il n'avait trouvé à Kotonou ni poste, ni pavillon
national ; je lui répondis que si Kotonou n'était pas occupé, il y
avait eu antérieurement plusieurs actes de possession et que le dra-
peau hissé au mât de la Maison Régis protégeait nos droits depuis
le premier traité.

Au sujet de la douane, j'ai dit aux délégués qu'un ultimatun avait


été adressé à M. le Schacha pour une entente définitive entre son
Gouvernement et celui de la République Française au sujet des
droits à percevoir et qu'il s'était soustrait aux rendez-vous qui lui
étaient demandés donnant toutes les preuves de sa mauvaise foi
à notre égard.

J'ai déclaré, enfin, à MM. les délégués qu'un conflit sérieux était
imminent, l'acte commis au nom de M. le Gouverneur de San-
Thomé étant une violation de territoire et que j'allais à Whydah
demander à M. le Gouverneur de faire amener son pavillon pour
éviter le conflit qui pourrait éclater après un refus de sa part.

]'ai l'honneur de...


Signé : ROGET.
60 ÉTUDES DAHOMÉENNES

Mouillage de Kotonou, le 13 septembre 1885.

Le Commandant de l'Aviso français « L'Albatros »


à Monsieur le Commandant de la canonnière por-
tugaise, le « Sado » ;

Commandant,
Lepavillon de guerre portugais a .été hissé ce matin à Kotonou,
auprès de la factorerie Régis.
Par un
traité, en date du 19 avril 1878 passé avec le Roi du
Dahomey, ce dernier nous a cédé le territoire de Kotonou, lequel
a été dès cette époque, reconnu propriété de la France.
Le Gouvernement portugais doit avoir connaissance du traité
précité et n'ignore pas probablement qu'à Kotonou nous avons un
Commandant particulier.
L'arrivée du « Sado » me permet de protester, dès maintenant,
de la façon la plus formelle, auprès du Commandant de ce navire
de guerre contre la violation d'un territoire qui appartient -à la
France.

Je vous prie, Commandant de vouloir bien m'accuser réception


de cette protestation que je vous adresse au nom du Commandant
supérieur des établissements du golfe de Guinée au nom de mon
pays dont je suis en ce moment, avec M. le Commandant de Koto-
nou, chargé de soutenir les intérêts sur des droits légalement acquis.
Je vous demande de faire
amener, dès maintenant, le pavillon
portugais qui se trouve arboré sur la plage d'Appi. Si vous ne pou-
vez obtempérer à cette dernière demande, veuillez être assez bon
pour me le faire savoir, mon intention étant alors d'aller protester
auprès de l'autorité portugaise à Whydah.

Agréez, Commandant, les assurances de ma haute considération.

Signé : G. D'ABOVILLE.

A bord du « Gabès »,

Mouillage de Whydah, le 8 octobre 1885.

Le Lieutenant de vaisseau P. Arnoux, comman-


dant la canonnière française le « Gabès », à Mon-
sieur le Gouverneur portugais de Whydah ;

Monsieur le Gouverneur,

En arrivant à Kotonou, avec le « Gabès », le 4 octobre dernier,


était sur la plage de
j'ai constaté que le pavillon portugais planté
Kotonou, territoire appartenant à la France, comme le constatent
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIXe SIÈCLE 61

les traités.de cession (ci-joint) du 19 mai et du 19 avril


1868 1878,
traités entre Sa Majesté le Roi du et le Gouverne- ••
passés Dahomey
ment français.

Depuis, j'ai appris que ce pavillon avait été planté pour ainsi
dire par surprise par des soldats portugais, commandés par un offi-
cier, et malgré la présence à ce moment-là, à Kotonou^ du Com-
mandant particulier de Kotonou, M. Roget, officier de l'armée
française, qui, à son réveil, le matin du 13 septembre 1885, vit non
sans grand étonnement, le pavillon portugais planté sur la plage. Il
avait fallu que les soldats portugais se rendissent de nuit à Koto-
nou, car, dès le petit jour, ce pavillon était arboré.

L'officier français se hâta de protester. Je joins aujourd'hui ma


protestation la plus formelle à la sienne, contre cet acte du Gou-
vernement portugais.!
Cette question devra être réglée- en Europe, par nos gouverne-
ments respectifs.
De plus, les relations entre les Français et le Gouvernement du

Dahomey, qui, jusqu'à cet acte du Gouvernement portugais, avaient


été aussi amicales que possible, sont devenues un peu tendues.

Les Français sont inquiétés, les routes leur sont fermées.

Le Gouvernement portugais, en proclamant le protectorat sur


Whydah et les côtes du Dahomey, n'ignore pas les charges qui lui
impose ce protectorat envers les étrangers établis au Dahomey, dans
les limites de son protectorat.
Parconsquéent, il est dès maintenant responsable de toutes les
malversations ou attentats qui pourraient être commis contre les
Français ou leurs propriétés. J'aime à croire que M. le Représentant
du Gouvernement portugais fera tous ses efforts auprès des auto-
rités du Dahomey pour aplanir les difficultés qui se sont produites
dans ces derniers temps et qui pourraient se produire à l'avenir, et
que les bonnes relations qui existaient encore tout dernièrement
entre les Français établis au Dahomey et le Gouvernement de ce
pays soient reprises dès maintenant, que le commerce français ne
soit en rien inquiété et que la libre circulation sur le territoire du
Dahomey, ou les facilités pour rendre dans les royaumes voisins,
tel que celui de Porto-Novo, par exemple, ne soient entravés en
aucune façon.
La possession du Fort français de Whydah a été l'objet d'une
protestation de notre agent consulaire, et cette question, de même
que celle de Kotonou, ne peut être réglée qu'en Europe par nos
• .
gouvernements respectifs.

J'ai l'honneur, Monsieur le Gouverneur, de vous prier de vou-


loir bien me donner acte de cette protestation, en même temps
62 ÉTUDES DAHOMÉENNES

qu'un accusé de réception de la copie textuelle des traités de ces-


sion de Kotonou à la France (de 1868 et de 1878), traités que je
joins à cette protestation.
Veuillezagréer, Monsieur le Gouverneur, les assurances de ma
respectueuse considération.

Le Lieutenant de vaisseau,
commandant la canonnière française le « Gabès »,
P. ARNOUX.

Les relations avec le Roi d'Abomey deviennent aussi plus tendues ;


par suite de la montée des eaux de la lagune à Cotonou ; les magasins
de la Maison Fabre sont menacés ; le Lieutenant Roget est obligé de
faire percer le cordon littoral, pour faciliter l'écoulement des eaux
lagunaires (août 1885). Le Roi d'Abomey proteste et demande qu'une
forte somme d'argent soit versée en compensation.
Avec l'Allemagne les rapports s'améliorent ; les droits français
sur Abananquen sont reconnus.
En décembre, le Colonel Dorât reprend ses fonctions ; il va porter
toute son attention sur le problème portugais, auquel les Cabinets de
Lisbonne et de Paris cherchent à donner une solution.. Le Portugal
finit par reconnaître nos droits sur Cotonou (janvier 1886).
Dans les deux lettres qui suivent, le représentant de la France à
Lisbonne rappelle aussi les droits français sur Ouidah...

Lisbonne, le 16 février 1886.

Légation de France au Portugal ;

Monsieur le Ministre,

Par une communication du 18 janvier dernier, le Ministre du


Roi, à Paris, a notifié au Gouvernement de la République Française
l'établissement du protectorat portugais sur toute la côte du Daho-
mey, en exécution d'un traité passé au mois d'août 1885.

En même temps, M. d'Andrade Corve, a pris soin de faire obser-


ver que « le Gouvernement portugais, n'ayant d'autre but que de
répandre, dans l'intérêt de toutes les nations policées, la civilisation
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIX 0 SIÈCLE 63

dans le continent africain, a voulu respecter les droits légitimes que


pouvaient avoir les nations étrangères sur des territoires, sur les-
quels, aux termes des actes récemment conclus, le protectorat du
Portugal devait s'exercer ».
C'est ainsi que le territoire de Kotonou, relevant de la. France
en vertu de traités est considéré
antérieurs, par le Gouvernement
Royal comme n'étant pas compris dans la région placée sùus son
protectorat.
Je me conforme à mes instructions, en donnant à Votre Excel-
lence acte de cette notification et des réserves jointes.
Ces. réserves ne pouvaient qu'être accueillies en France avec satis-
faction, comme une preuve que le Gouvernement Royal, en accep-
tant le protectorat des côtes dahoméennes, avec les: avantages et
les charges reste animé du désir de consolider,
corrélatives,, par son
respect scrupuleux des droits antérieurement acquis, les rapports de
bon'voisinage afférant à son nouvel établissement.
Dans cet ordre d'idées, et comme suite aux communications faites
par la légation, dès le mois d'octobre dernier, mon Gouvernement
m'a chargé de compléter les renseignements donnés à Votre Excel-
lence sur notre situation au Dahomey, afin que le Gouvernement
Royal fût. exactement fixé sur les points qui sont, en ce qui nous
concerne, placés en dehors de son action.
Je n'aipas à revenir sur Kotonou, le règlement de la question se
trouvant assuré à la >suite d'un échange de dépêches antérieures et
notamment de la dernière note de M. d'Andrade Corve.
Mais il est unautre point du littoral dahoméen, où nous avons,
de longue date, une situation analogue, et des droits dont nous
entendons maintenir l'exercice : je veux parler du Fort français
de Whydah et de ses dépendances..
Par l'importance de ses transactions, par ses relations tradition-
nelles et ses contrats anciens avec les autorités du Dahomey, le
commerce français s'est acquis à Whydah et y entretient une situa-
tion particulière.
Le Gouvernement portugais en a constaté l'influence, lorsqu'en
1877, l'initiative de nos négociants et les sacrifices consentis par
eux ont si heureusement déterminé la levée du blocus maintenu par-
les forces britanniques sur la côte du Dahomey : il est, en effet, de
notoriété publique que nos traitants ont alors payé la moitié de
l'amende imposée au Roi Gléglé par le Cabinet de Londres.
Il y a donc là, pour le Gouvernement de la République, une situa-
tion qu'il a le droit et le devoir de sauvegarder.
Votre Excellence a pu voir une preuve encore récente de l'intérêt
qu'il y attache, dans la note remise par la légation, le 18 mars 1884,
au sujet des négociations suivies, cette animée même, entre le Por-
tugal et d'Angleterre : le Gouvernement de la République n'avait
pu dissimuler alors l'impression qu'il avait ressentie, à la nouvelle
64 ÉTUDES DAHOMÉENNES

d'un arrangement par lequel le Portugal aurait en quelque sorte


aliéné sa liberté d'action, en ce qui touche un point situé dans le
voisinage immédiat d'établissements français.
On ne
pouvait faire une allusion plus directe au Fort français
de. Whydah, situé dans le voisinage immédiate du Fort portugais
de même nom.

Quant aux droits de la France sur cet établissement, ils remon-


tent au XIVe siècle et ont été confirmés depuis lors par une posses-
sion continue. Il est vrai que le Fort français a cessé, à partir de
1797, d'être occupé par une garnison ; mais les couleurs de la Fran-
ce y ont été maintenues.

Depuis 1841, la jouissance et la garde en ont été remises à des


négociants français, et il est établi, d'une manière authentique, que
cette concession n'est que temporaire et sujette à reprise, sans
indemnité, en cas de besoin imprévu, pour le service de l'Etat. Les
droits de la France se trouvent formellement consacrés dans un
traité, passé le lcl" juillet 1851, avec le Roi du Dahomey et dont le
texte ci-annexé figure « in extenso » dans le tome VI (publié en
1866) du « Recueil des traités de la France », par M. de Clercq.
Comme Votre Excellence pourra s'en assurer, l'article 9 dudit
acte reconnaît la possession par la France du Fort de Whydah et
d'un territoire de 13 brasses à partir du revers extérieur des fossés
d'enceinte.

Postérieurement, sont intervenus entre la France et le Dahomey,


les deux traités du 19 mai 1868 et du 19 avril 1878, dont le texte
a été déjà communiqué au Gouvernement Royal.
Dans le second
de ces actes il est stipulé (article 6) que « toutes
les servitudes imposées aux résidents français au Dahomey, et parti-
culièrement aux habitants du Fort de Whydah, sont et demeurent
réservées ». C'est d'ailleurs en ce Fort qu'ont été signés les deux
traités dont il vient d'être parlé, et qu'ont eu lieu les réceptions
données en 1878, par le Commandant Serval (1) à l'occasion du
second de ces actes, c'est là, enfin, que notre agent consulaire a été
invité à fixer sa résidence officielle. Votre Excellence est ainsi ren-
seignée sur la situation que nous avons acquise à Whydah par une
longue possession, confirmée par des traités réguliers ; sur l'intérêt
que nous avons à maintenir cette situation
et à continuer l'exercice
effectif de nos droits. Il y avait opportunité à définir cet état de
choses, au moment où le Portugal suivant la procédure consacrée
par le traité de Berlin, annonçait officiellement le changement sur-
venu dans ses rapports avec le Dahomey, et sa résolution de placer
sous son protectorat les côtes de ce royaume. Les déclarations faites

(1) Serval, mission à Whydah (« Revue Maritime et Coloniale », tome LIX


année 1.878). --.!•.
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIX 0 SIÈCLE 65

par le Gouvernement Royal et les témoignages réitérés de ses dispo-


sitions envers la France, ne permettent pas de douter qu'il ne prenne
les dispositions nécessaires pour prévenir, toute difficulté et pour
favoriser — comme nous le ferons nous-même — le
développement
de tous rapports qui doivent s'établir à la faveur de nouveaux points
de contact.

Je serai obligé à Votre Excellence de vouloir bien m'accuser ré-


ception de la présente note, et je saisis cette occasion pour lui renou-
veler les assurances de ma haute considération.
Son Excellence' M. Barbosa du Bocage, ministre des Affaires
étrangères, etc..

Signé : BILLOT.

Lisbonne, le 23 février 1886.

République Française, légation en Portugal, à


Monsieur le Ministre des Affaires étrangères du
Portugal ;

En répondant, le 16 de ce mois, à la notification de l'établisse-


ment du protectorat portugais sur les côtes du Dahomey, j'ai entre-
tenu votre prédécesseur de la situation que la France y occupe.
La question de Kotonou se trouvant déjà réglée, j'ai dû signaler
plus particulièrement, dans cette dernière communication, les droits
spéciaux qui nous appartiennent sur le fort de Whydah et sur ses
dépendances.
En dehors de ces deux points, le Gouvernement portugais n'igno-
re pas que le commerce français s'exerce au Dahomey dans les
conditions qui lui sont assurées, de longue date, par l'importance
même de ses opérations et par ses contrats anciens avec les auto-
rités du pays. Tous les éléments d'information que j'ai donnés à ce
sujet sur les maisons installées à Whydah et aux environs, sont
applicables aux établissements français des autres points du littoral.
Il y a, donc, là un ensemble de droits, que le Gouvernement
français a le devoir de protéger, et dont il a eu soin de réserver le
principe, au premier avis des changements qui se préparaient
l'année dernière, dans l'état politique de la côte. Bien que ces droits
ne puissent être juridiquement affectés par la convention postérieure
de 1885, et qu'ils rentrent dans la catégorie de ceux dont le Portu-
gal a spontanément garanti le respect, il n'est pas sans intérêt d'en
rappeler l'existence au Gouvernement Royal, pour qu'aucun trou-
ble ne soit apporté à notre situation acquise et aux intérêts légitimes
dont nous sommes fondés à nous prévaloir.
66 ÉTUDES DAHOMÉENNES

Telest l'objet de la présente communication, inspirée, comme la


précédente, par notre sincère désir de-soustraire à toute cause de
malentendu les rapports de bon voisinage qui ne manqueront pas
de se développer dans cette partie de la côte africaine.

Je saisis cette occasion. Monsieur le Ministre, pour vous renou-


veler les assurances de ma haute considération.

Signé : BILLOT.

Cependant, la Côte du Bénin est détachée du commandement


du Gabon et rattachée administrativement au commandement supé-
rieur des établissements du Golfe de Guinée. Le Colonel Dorât,
épuisé de fatigue doit rentrer définitivement en France"; il laisse le
protectorat au Lieutenant Roget (mai 1886). Voici sa dernière
lettre au Commandant supérieur des Etablissements français du
Golfe de Guinée...

Porto-Novo, le 14 mai 1886.

Monsieur D. Dorât, commandant particulier des


établissements français du golfe du Bénin, à Mon-
sieur le Commandant supérieur des établissements
français du golfe de Guinée ;

Monsieur le Commandant supérieur,

l'honneur
J'ai de vous adresser la copie de mon dernier rapport
périodique au Ministre ; ce document vous renseignera sur la situa-
tion générale, qui n'a du reste pas été modifiée dans le golfe du
Bénin depuis un mois. Nous sommes au calme plat, aussi n'avan-
çons-nous guère.
Les Allemands ne sont pas encore les maîtres à Petit-Popo —
qui
— installent
le protocole n'ayant pas encore été ratifié cependant
déjà au titre privé. Une belle maison s'y monte pour le représentant
allemand et on commence des jalantations de café, cacaoyers, etc.
Quel exemple !

Mon état de faiblesse s'aggravant tous les jours, je me vois


contraint, sur l'avis du médecin, de rentrer immédiatement en
France. Je laisse le service à M. le Lieutenant Roget et, profitant
LE DAHOMEY A. LA FIN XIX" SIÈCLE 67
DU,

de ce que « La Mésange » est obligée dé se rendre à Libreville pour


s'y ravitailler, je me fais conduire à San Thomé pour y prendre le
courrier portugais. Cette voie est commode et économique, et me
dispense de passer par Lagos où je me trouverais dans une situation
difficile vis-à-vis du Gouverneur.

Sans doute mon successeur arrivera sous peu, mais, s'il tardait et
que dans l'intervalle on dut. relever M. le Lieutenant Roget, il y
aurait lieude retenir cet officier jusqu'à, l'arrivée du Commandant
titulaire, auquel seul il pourra-donner tous les renseignements que
les écrits ne remplacent pas. Je croirais l'intérêt du service compro-
mis sérieusement si le nouveau Commandant ne trouvait pas à
Porto-Novo, à mon défaut, M. le Lieutenant Roget qui connaît les
affaires, les gens et les traditions qui s'établissent.

J'embarque avec moi sur « La Mésange», un jeune indigène que


le Roi Toffa désire faire élever en France
pour lui servir plus tard
de secrétaire-interprète. Sachant que le Gouvernement encourage
ces envois et fait le nécessaire, je dirige, ce jeune Noir sur Libreville
afin qu'il puisse être embarqué sur 1' « Ariège » et envoyé à la dis-
position du Ministre de la Marine.

Je vous adresse, Monsieur le Commandant supérieur, l'expression


de mes regrets d'un départ que j'ai retardé jusqu'aux dernières
limites. Je vous remercie de la bienveillance que vous m'avez témoi-
gné et vous prie d'agréer l'assurance de mes sentiments affectueux
et dévoués.

Signé : Colonel DORAT.

La situation à Porto-Novo étant très calme, l'attention du nou-


veau résident va se porter sur la région de Grand-Popo. Après l'ins-
tallation du gouvernement allemand à Lomé (Nachtigall : 1884), la
Colonie du Togo est créée en 1886.
En juin 1886, le Lieutenant Roget fait délimiter ta zone de notre
protectorat sur les Watchi (sud-ouest d'Athiémé).
En septembre, le Roi d'Agoué reconnaît de nouveau le.protectorat
de la France... .
68 ÉTUDES DAHOMÉENNES

Déclaration par laquelle le Roi Atanlé, chef


reconnu de l'Etat indépendant d'Agoué, reconnaît
avoir donné pleins pouvoirs à ses représentants pour
la signature du traité du 15 avril 1885 ;

Aujourd'hui, douze septembre mil huit cent quatre-vingt-six,


En présence de :
M. Emmanuel
Roget, lieutenant d'infanterie de marine, chargé
par intérim du
commandement des établissements français du golfe
du Bénin, agissant en vertu des pouvoirs qui lui sont conférés au
nom du Gouvernement de la République Française ;
Assisté de :
MM. Revon, représentant du Protectorat français de Grand -
Popo et d'Agoué ; Bocamy, représentant du Protectorat français de
Petit-Popo ; Leeron, R.P. supérieur de la Mission catholique
d'Agoué ; Sadler, missionnaire catholique ;
Je, soussigné, Atanlé, roi d'Agoué, déclare avoir donné pleins
pouvoirs à mes représentants Todjélapou et Haï Guémou, assistés
des chefs Houassi, Assafotché, Houassi Poton, Arlliin de Hatraya
et Mirahi de Tohi pour la signature du traité du 15 avril 1885, dont
j'ai accepté tous les articles à cette époque et dont j'ai reconnu
solennellement la valeur ainsi que toutes les conséquences qu'il
comporte, ayant juré fidélité au Gouvernement de la République
Française, respect à son drapeau et soumission à ses représentants.
Fait en cinq expéditions à Agoué, l'an mil huit cent quatre-vingt-
six, le douze septembre.
Signé : Le Lieutenant ROGET.

Signé : ATANLE, roi d'Agoué.


Suivent les signatures des quatre témoins.
Je soussigné, John Haï, natif d'Agoué, servant d'interprète, cer-
tifie que la présente déclaration a été lue et expliquée au Roi Atanlé
et qu'elle a été signée par lui en parfaite connaissance de cause.

Signé : John HAI.

Mais les délimitations de frontière avec le Togo allemand restaient


à faire.
A la fin de l'année 1886, le Gouverneur du Sénégal envoie le
Lieutenant Gouverneur du Sénégal et dépendances, Bayol, pour pré-
sider à ces délimitations, ainsi que M. Pereton, comme nouveau
résident à Grand-Popo.
Les travaux des commissions franco-allemandes furent terminés
au début de février 1887. Les difficultés avec l'Allemagne prenaient
fin...
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIX" SIÈCLE 69

Grand-Popo, le 8 février 1887.

Le Lieutenant-Gouverneur du Sénégal et Dépen-


dances, à Monsieur le Gouverneur du Sénégal et
Dépendances ;

Monsieur le Gouverneur,
J'ai l'honneur de vous rendre compte que je suis arrivé à Grand-
Popo le 6 février.
Les travaux de délimitation de la frontière franco-allemande à
la côte des esclaves ont été terminés le 1er février. Je m'empresse
de vous adresser une copie du procès-verbal qui fixe d'une manière
définitive la situation et les limites de notre protectorat dans la
région des Popos.

Je n'ai eu qu'à me féliciter de la courtoisie de M. le Commissaire


impérial allemand pour le Togo et du concours dévoué qui m'a été
donné par M. Jean Bocamy, agent consulaire de France à sPetit-
Popo, que je me permets de signaler à votre haute bienveillance.

J'ai l'honneur de vous prier également de vouloir bien soumettre


d'urgence les deux propositions suivantes à M. le Ministre de la
Marine et à M. le Ministre des Affaires étrangères en faveur de
M. Ernest Falkenthal et de M. Heinrich Randad.

Je vous proposerai, en effet, conformément aux usages diploma-


tiques et faisant valoir l'extrême courtoisie qui a régné pendant
l'accomplissement des travaux de la commission mixte. M. Ernest
Falkenthal, commissaire impérial, consul général de Sa Majesté .
l'Empereur d'Allemagne pour la Croix d'officier de la Légion
d'honneur, et M. Heinrich Rondad, pour la Croix de chevalier.

Je serais heureux, Monsieur le Gouverneur, si vous vouliez bien


transmettre avec avis favorable les deux propositions que j'ai l'hon-
neur de vous soumettre.
Veuillez agréer, Monsieur le Gouverneur l'hommage de mon
profond respect.
Jean BAYOL.

*
**

Grand-Popo, le 9 février 1887.

Le Lieutenant-Gouverneur, à Monsieur le Sous-


Secrétaire d'Etat, au Ministère de la Marine et des ..
Colonies ;

Monsieur le Sous-Secrétaire d'Etat,

J'ai l'honneur de vous rendre compte que les travaux de la com-


mission mixte de délimitation des possessions françaises et alle-
mandes à la Côte des Esclaves ont été terminés le 1er février.
70 ÉTUDES DAHOMÉENNES

Je m'empresse de vous adresser le procès-verbal authentique de


la commission, que je vous prie de vouloir bien faire au
parvenir
Département, des Affaires étrangères et une copie de ce procès-
verbal certifiée conforme.'
Le « Goéland » m'adébarqué le 11 janvier à Agoué, d'où j'ai
gagné Petit-Popo par la lagune le 18, pour me rencontrer avec
M. Falkenthal, commissaire impérial allemand pour le Togo.
Vos instructions du 20 septembre 1886 me prescrivaient, dès mon
arrivée à Grarid-Popo, de me mettre en rapport avec M. Falken-
thal, commissaire allemand, et après avoir étudié la question sur
place. et conféré avec MM.. -Pereton et Stiéger,, de commencer, de
concert avec mon collègue, les travaux de délimitation.
Vous n'ignorez pas, Monsieur le Sous-Secrétaire d'Etat, que
M. Pereton est. arrivé en. même temps que moi à bord du
« Goéland » au golfe du Bénin. Quant à M. Stiéger, il avait été
remplacé depuis longtemps par M. Revon, homme sans énergie.
Vous aviez bienvoulu adresser, le 3 août 1886, à M. Stiéger,
représentant p.i. du Protectorat français à Grand-Popo, des ins-
tructions relatives à la délimitation du pays des Ouatchis. Vous
aviez daigné lui rappeler que M. Piattet avait déjà été invité à
faire tous ses efforts pour déterminer, de la façon la plus avan-
tageuse pour nous, les limites de ce pays, placé sous la souveraineté
de la France par le traité du 10 juin 1885. Vous aviez signalé avec
insistance, l'intérêt qu'il y avait d'après M. le. Président du Conseil,
ministre des Affaires étrangères, à ce que les limites fussent recu-
lées aussi loin que possible dans la direction de l'ouest.

A mon arrivée, j'ai pu constater avec un vif sentiment de regret


que M. Revon, représentant p.i. du Protectorat, ne s'était nulle-
ment préoccupé de cette question. La lettre que vous avez écrite
à M. Stiéger a dû lui parvenir en Europe.
• le 3
Sans l'ordre formel que vous avez donné juillet, au Com-
mandant supérieur des établissements français du golfe de Guinée,
d'assurer d'urgence l'occupation effective du territoire d'Agoué,
tout ce pays serait devenu allemand.

M. Roget exécuta vos ordres avec intelligence et lesquelques


hommes qui furent placés sur ce point ont suffi pour y maintenir
notre influence légitime.
Malheureusement, du côté de Petit-Popo, depuis la signature
du protocole du 24, décembre 1885, les Allemands ne sont pas restés
inactifs. Us ont fait construire, sur la; rive nord de la lagune, pres-
que en face de Messan Kondji, une maison à un étage, qui est
désignée pour être la résidence officielle de M. le Commissaire
"
Falkenthal.
M. le Commandant Dorât en. rendait compte, le
particulier
14 mai 1886, à M. le Commandant supérieur du Gabon.
LE DAHOMEY A,LA FIN DU XIX 0 SIÈCLE 71

M. le
Lieutenant'Roget, commandant particulier p.i, au retour
de son voyage à Petit-Popo, au mois d'août 1886, en a informé le
Département dans sa dépêche du 5 septembre dernier.
Il est regrettable qu'aucune protestation officielle n'ait été adres-
sée à M. Falkenthal sur ses agissements; le terrain de Zébé, où
s'élève sa maison, étant revendiqué par les- gens d'Agoué placés
• , . .
sous notre protectorat.
Telle était notre situation à la Côte des Esclaves. J'ajouterai que
le traité des Ouatchis, pris à la lettre, ne nous donne que les villa-
ges dont les chefs ont apposé leur signature. Ouatchi, veut dire
« homme de l'intérieur », et le pays des Ouatchis comprend tout le
territoire situé clans le nord des Popos jusqu'au Niger. Le mot
Ouatchi peut se traduire exactement, par l'expression anglaise, très
employées au golfe de Guinée « Bushman », homme de brousse.

Dans la
première conférence que j'ai eu l'honneur d'avoir avec
M. Falkenthal, il n'a pas manqué de faire valoir le sens exact du
mot Ouatchi. Il m'a, en outre, entretenu du pays de Gridji, dont
le nouveau Roi Ajoda, venait d'être proclamé.
Ce pays même avant la signature du protocole qui cède Petit-
Popo à l'Allemagne, avait fait des avances au Représentant du Gou-
vernement germanique. Il prétend avec des droits sur Zébé, et
d'autres territoires non loin d'Agoué, tandis que les habitants dé
ce dernier pays protestent.
D'un autre côté, Lawson, qui regrette profondément aujourd'hui
de ne pas avoir signé un traité avec la France, revendique Messan
Kondji (1).

J'ai envoyé à plusieurs reprises des émissaires dans les villages


douteux, mais il est juste de déclarer que tous les habitants sont,
'
non seulement de Petit-Popo, mais la plupart, des esclaves appar-
tenant à Pedro Kodjo, dont la famille, avec celle de Lawson, est
prépondérante.
Dans la dernière conférence de la Commission, le 30 janvier, j'ai
soutenu avec toute l'énergie possible les droits de la France sur
Messan Kondji, consentant à abandonner Zébé (2) à l'Allemagne,
pour ne pas lui causer un préjudice considérable en forç&;it
M. Falkenthal à faire enlever sa maison d'habitation.

M. le Commissaire allemand, tout en protestant au sujet de Zébé.


me promit de faire tout son possible pour laisser Messan Kondji
à la France.

Le 31 janvier, nous nous sommes rendus dans la lagune. J'étais


assisté de M. 'Jean Bocainy, agent consulaire de France à Petit-
Popo, que je me permets de signaler à votre haute bienveillance

(1), (2) Se reporter à la carte.


72 ÉTUDES DAHOMÉENNES

pour le précieux concours qu'il n'a cessé de me donner. M. Fal-


kenthal était accompagné de M. Heinrich Rondad, consul
allemand.
En arrivant à Messan les habitants montrèrent nette-
Kondji,
ment leur préférence pour les Allemands. Ce village, très rapproché
de Petit-Popo, est à 3.00 mètres de la maison de M. Falkenthal. Il
est très peu important. La ligne méridienne partant du débarca-
dère de Messan Kondji, passe dans sa direction nord à quelques
mètres de l'habitation allemande.
Un mille, au plus, sépare Messan Kodji d'Hilla Kondji (1).
L'article 11 du protocole
déclare que « la ligne séparative par-
tira d'un point, sur la côte, à déterminer entre les territoires de
Petit-Popo et d'Agoué. Dans le tracé de cette ligne vers le nord,
il sera tenu compte des délimitations des possessions indigènes ».
M. Falkenthal, me montra, en débarquant à Hilla Kondji, com-
bien ce point était rapproché de Petit-Popo, et M. le Consul Ran-
dad, déclara que le Roi de Gridji possédait des terrains dans le
voisinage d'Agoué, ville qui elle-même lui appartenait.

J'objectai que le rôle de la/ Commission consistait à déterminer


un point sur la côte entre Agoué et Petit-Popo, et à tracer la ligne
frontière dans la direction du nord.
M. le Commissaire allemand déclara qu'à ses yeux, nous devions
choisir le point médian entre les deux villes désignées dans le pro-
tocole. Devant mon refus, il me fit la proposition de se contenter
clés droits que la cession de Petit-Popo par la France accordait à
l'Allemagne.
Le Gouvernement devait,
impérial à ses yeux, bénéficier de
l'article 7 du traité signé par M. le Lieutenant de vaisseau Pornain
avec les chefs de Petit-Popo, le 16 avril 1885, ainsi conçu : « Arti-
cle 7. — Sur la déclaration des rois et des chefs, les frontières de
l'Etat de Petit-Popo commencent dans l'est, au village d'Hilla
Kondji, et s'étendent dans l'ouest au village de Gomokpé ». Donc,
Hilla Kondji devait appartenir à l'Allemagne. J'opposai à ce traité
celui conclu par le même officier à Agoué le 15 avril, dans lequel
il est dit que : « L'Etat indépendant d'Agoué s'étend dans l'ouest

jusqu'à Hilla Kondji ».


Le mot « jusqu'à », n'étant pas suivi.de « y compris », M. Fal-
kenthal a réclamé le partage d'Hilla Kondji que j'ai refusé
formellement.

plus, devant un article aussi explicite que l'arti-


Je ne pouvais
cle 7, demander la cession de Messan Kondji, qui, ainsi que j'ai eu
l'honneur de le signaler déjà, appartient, par ses habitants, à Petit-

Popo. Après une discussion très longue et une exploration des deux

(1) Se reporter à la carte.


LE DAHOMEY A LA FIN DU XIX 0 SIÈCLE 73

rives de la lagune, ayant constaté que la rive nord était inhabitée


et couverte de broussailles et de forêts dans une grande étendue,
M. Falkenthal a abandonné toute prétention sur Hilla Kondji.
La Commission, à l'unanimité se ralliant à mon opinion, a choisi
comme point de départ de la ligne frontière, un point géographique
facile à déterminer, présenté par la partie ouest d'une île non dé-
nommée située dans la lagune un peu à l'ouest d'Hilla Kondji, non
loin de Messan Kondji.
Les membres de la Commission m'ont fait l'honneur de donner
mon nom à cette île.
Le méridien passant par la jaointe ouest, prolongé jusqu'à la
plage détermine exactement sur la côte le point où commence la
ligne séparative entre les possessions des deux pays.
Dans le nord, la frontière est formée par le même méridien jus-
qu'au point où il rencontre le neuvième parallèle.
Nous conservons ainsi notre liberté d'action du côté du territoire
des Ouatchis et du Dahomey, et il nous sera plus facile d'éviter
des annexions allemandes au nord de nos possessions des Popos.
Il était impossible de délimiter exactement le territoire de Gridji,
et M. Falkenthal n'aurait jamais admis nos prétentions au sujet du
pays des Ouatchis. Il estimait, en effet, que les chefs de Batonou,
Paravé et Agomé ne pouvaient céder des villages tels que Vanku-
time, Alitogou, etc., qui sont indépendants, les trois chefs précé-
dents n'ayant sous leurs ordres qu'une faible étendue du pays au
nord de Grand-Popo.
En choisissant la ligne méridienne qui passe par la pointe ouest
de l'île Bayol, nous obtenions de fait, le territoire que le Gouver-
nement avait l'intention de placer sous son protectorat.
Je considère comme un devoir, en terminant, de vous signaler
les rapports courtois que je n'ai cessé d'entretenir avec les commis-
saires allemands et vous rappeler le concours dévoué que m'a donné
M. Bocamy.
Je prie M. le Gouverneur du Sénégal de vouloir bien vous sou-
mettre deux propositions, l'une pour la croix d'Officier, l'autre pour-
la croix de Chevalier en faveur de M. Ernest Falkenthal, consul
général, commissaire du Togo, et M. Heinrich Randad, consul à
Petit-Popo.
Je serais heureux, Monsieur le Sous-Secrétaire d'Etat, de voir
accorder une réponse à M. Jean Bocamy, agent consulaire à Petit-
Popo, que je me permets, une dernière fois, de recommander à
votre haute bienveillance.
Je suis avec un profond respect, Monsieur le Sous-Secrétaire
d'Etat, votre' très obéissant serviteur.

Jean BAYOL.
ÉTUDES DAHOMÉENNES

Les rapports avec l'Angleterre sont"de' plus en :plus tendus'.


Le Docteur se rendant à Aguégué, constate
Pereton, que les eaux
'
françaises du Zumé ont été violées par un navire anglais et que
des. sujets du. protectorat français ont. été maltraités. Il proteste
énergiquement à Lagos (fin mars).

Cenpenda.nl, le Gouverneur de San Thonré débarque à Ouidah


pour aller rendre visite au Roi Glélê à Abomey et lui demander la
ratification du traité de protectorat, signé précédemment avec le
représentant du Dahomey à Ouidah. Glêlé refuse de donner son
accord, renvoie les officiers portugais et retient prisonnier à Abomey
le Chacha avec toute sa famille. Le Portugal renonce à son protec-
' '
torat.
En. novembre 1887, Victor Ballot succède au Docteur Pereton.
Dès son arrivée, et malgré les protestations du Yévogan de Cotonou,
Ballot fait entrer la chaloupe française « L'Enieraude » dans la
lagune Porto-novienne. Cet acte accroît encore les difficultés avec
le Gouvernement de Lagos...

Lagos, le 16 novembre 1887.


Hôtel du Gouvernement ;

Monsieur,

J'ai l'honneur de vous faire savoir que le 15 courant il m'a été


été rapporté par le Commissaire du District occidental, que, le
13 de ce mois, un vapeur armé, portant le pavillon français, a tra-
versé la crique de Zumé, se dirigeant vers Porto-Novo. C'est avec
beaucoup de surprise que j'ai reçu cette nouvelle.
La liberté accordée aux Français de naviguer dans la crique de
Zumé, en allant de Cotonou à Porto-Novo et vice-versa, a toujours
été regardée comme une permission temporaire et limitée jusqu'à
présent à l'usage de pirogues de commerce sans armes et, dans
quelques cas, à des chaloupes ouvertes (non armées).
Les conditions ci-dessus de la navigation de ce canal représen-
tent le statu-quo qui existait à l'époque du départ du Lieutenant-
Gouverneur en juillet dernier, lorsqu'il eut la bonté de
Bayol, '
« les difficultés qui nous séparent sont soumises
m'apprendre que
à l'examen d'une commission anglo-française qui recherche les

moyens d'arriver à une entente amicale ».

Au mois de juin précédent, l'Amiral Ribel et le Lieutenant-


Gouverneur Bayol cherchèrent à arriver à un arrangement provi-
soire avec moi, en attendant la solution finale des difficultés par ou
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIXe SIÈCLE 75

sous la direction de nos Cabinets respectifs. L'une des questions que


l'Amiral Ribel et le Lieutenant-Gouverneur Bayol soumirent alors,
désirant la régler définitivement, fut le droit de libre passage à
travers la crique de Zumé pour les navires et les soldats français.
Dans une entrevue subséquente que j'eus avec l'Amiral Ribel
et le Lieutenant-Gouverneur Bayol, je fis observer que je ne pou-
vais admettre que les navires français eussent aucun droit de libre
passage par la crique de Zumé, les deux rives étant également occu-
pées et revendiquées par mon Gouvernement.
En juillet, dans une entrevue que j'eus avec le Docteur Pereton,
représentant le Lieutenant-Gouverneur Bayol, il m'apprit à regret,
qu'il était obligé d'interrompre les négociations déjà entamées et
que la solution de -tous les différends, dans leur état actuel, devaient
être laissée à nos Gouvernements d'Europe.
Si mes renseignements sont exacts, le passage de la crique de
Zumé a été fait par ce qu'on doit appeler un navire de guerre
armé. Une telle manière d'agir, contre laquelle je dois protester,
indique un point de départ en complet désaccord avec le statu-quo
dont je parle dans le paragraphe 3 de la présente lettre et, dans ces
conditions, il sera de mon devoir d'exposer les faits, sans retard,
au Gouvernement de Sa Majesté.

J'ai l'honneur...
Signé : Alfred MOLONEY.

Voici la réponse de Victor Ballot : -

Porto-Novo, le 19 novembre 1887.

A Monsieur Alfred Moloney, Esq. C.M.C., gou-


verneur de la Colonie de Lagos ;

Monsieur le Gouverneur,

Je m'empresse de vous accuser réception de la lettre que vous


m'avez fait l'honneur de m'écrire le 16 de ce mois.

Malgré mon plus vif désir d'être agréable à Son Excellence et


de conserver intacts les bons rapports qui existent entre nos colo-
nies respectives, il est de mon devoir de vous déclarer que je ne
puis partager votre manière de voir au sujet des droits incontesta-
bles de mon Gouvernement sur le chenal de Zumé-Aguégué ni
admettre les prétentions émises dans votre lettre et que Votre Excel-
lence me permettra de qualifier d'exorbitantes.
76 ÉTUDES DAHOMÉENNES

Il est, en effet, vraiment étrange que le Gouvernement de Lagos,


qui avant 1879 ne possédait pas un pouce du territoire de Porto-
Novo, et qui depuis, par des occupations successives s'est emparé
arbitrairement du Toché et de Kétonou, vienne aujourd'hui contes-.
ter à la France, suzeraine de tout le royaume de Porto-Novo, depuis
le 23 février 1863, la possession du chenal de Zumé ; et trouver
étonnant qu'une chaloupe à vapeur française, destinée à desservir
nos postes de Cotonou, d'Awansori, Affoutonou, de Zumé et
d'Aguégué, puisse passer, avec ses couleurs, par le seul chenal qui
lui soit ouvert, quand journellement le yacht de votre Excellence
« La Gertrude » et vos canots à vapeur, traversent librement, pour
se rendre au Toché, des eaux placées sous le protectorat exclusif de
la France.

Quoi qu'il en soit, soyez persuadé, Excellence, que le statu-quo


décidé par nos deux Gouvernements ne sera jamais violé de mon
côté ; et je puis vous donner l'assurance la plus formelle que la
chaloupe « L'Emeraude »,. ne pénétrera pas dans le Toché tant que
« La Gertrude » ou vos canots à vapeur n'essayeront pas de passer
par le chenal français d'Aguégué-Zoumé.
Je suis, avec respect, de Votre Excellence, le très obéissant
serviteur.

Signé : Victor BALLOT.

Pourtant, à force de diplomatie, Victor Ballot parvint à améliorer


les rapport du Protectorat de Porto-Novo avec Lagos. Et en jan-
vier 1888, sur la proposition des Gouvernements français et anglais,
une convention provisoire est signée, précisant les-zones d'influence
de chacun des deux pays...

Lagos, le 2 janvier 1888.

Convention provisoire réglant Provisional convention regu-


les relations entre la Colonie et lating the relations between the
le Protectorat de British colony and Protectorate
britannique
et le Protectorat of Lagos and the French Pro-
Lagos français
du royaume de Porto-Novo. tectorate of the . Kingdom of
Porto-Novo.
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIX 0 SIÈCLE 77

Between His Êxcellency Entre Son Excellence Corne-


Cornélius-Alfred Moloney, eom- lius-Alfred Moloney, compa-
panion of the most distinguished gnon de l'ordre très distingué
order of Saint-Michael and de Saint-Michel et Saint-Geor-
Saint-George^ Gouvernor for ges, gouverneur pour Sa Ma-
lier Britannic Majesty, and jesté britannique, et comman-
Commander in Chief of the dant en chef de la Colonie et
Colony and protectorate of Protectorat de Lagos.
Lagos.

On the one part, D'une part,

And Administrator Ballot, Et l'Administrateur Victor


Chevalier of the order of the Ballot, Chevalier de l'Ordre de
Légion of honour, Director of la Légion directeur
d'honneur,
the Political Affairs of the Co- des Affaires politiques de la Co-
lony of the Sénégal entrusted lonie du Sénégal, du
chargé
w-ith the command of the commandement des établisse-
French Establihments of the, ments français du golfe du Bé-
gulf Bénin and of the Protec- nin et du Protectorat du royau-
torate of the Kingdom of me de Porto-Novo.
Porto-Novo.

On the other part ; D'autre part ;

Who provided with the Lesquels munis de pouvoirs


powers and instructions of their et instructions de leurs Gouver-
respective governments, wich nements respectifs, qui ont été
hâve been found in good and trouvés en bonne et due forme,
due form, hâve provisionally ont provisoirement adopté ce
adopted what follows until the qui suit, en attendant la conclu-
conclusion of the definite con- sion de la
convention définitive
vention regulating the différen- réglant les différents concer-
ces concerning laie territory of nant le territoire du Protecto-
the French Protectorate of rat français de Porto-Novo et
Porto-Novo and the English la Colonie anglaise de Lagos,
Colony of Lagos in order to afin de mettre fin à la situation
put and end to the regrettable regrettable existant actuelle-
situation actually existing and ment, et établir, d'un commun
to establish with common accord, le « modus vivendi »
accord the « modus vivendi » qui devra, à l'avenir exister en-
which ought in the to exist tre les deux Protectorats :
between the two Protectorates.

Art. Ie1'. — The French flags Art. ,1er. — Les


pavillons et
and military posts of Afotonu postes militaires français d'Afo-
and of Zume will be with- tonou et de Zumé seront retirés.
drawn.
78 ETUDES DAHOMÉENNES

Art. 2. — Les pavillons et Art. II. — The English flags


postes militaires anglais de Zu- and military posts of Zume
mé-Nord, Zumé-Sud, Aguégué, north, Zume south, Agege Kand-

Kandji et Ouétah seront reti- ji, and Weetha will be with-


rés. drawn.

Art. 3. — Le canal de Zumé Art. III. The channel of Zu--


sera absolument libre. me will be absolutely free.

Art. 4. — Le canal de Toché Art. IV. — The channel of


sera ouvert aux commerçants Toche will be open to traders
et aux officiers français sans and to French officers not in
uniforme. uniform.
Art. 5. — Aucune nouvelle Art. V. — No new occupa-
occupation n'aura lieu. Les tion will take The two
place..
deux parties s'engagent mu- not to
parties engage mutually
tuellement à ne pas arborer, à hoist in the national
future,
l'avenir, le pavillon national where it
flag upon any point
Sur des points où il n'existerait had not been already.
déjà.
Art. 6. — Les
stipulations de Art. V. — The
stipulations
la présente convention seront of the présent convention shall
exécutées dans les huit jours qui be executed within eight days
suivront sa signature. from the thereof.
signing
Art. 7. — La durée dudit Art. VIL — Theduration
acte est subordonnée aux déci- of the said act is subject to the
sions que croiront devoir pren- décision of the Cabinets of Pa-,
dre les Cabinets de Paris et de ris and of St-James.
Saint-James.
Fait à Lagos en quadruple Done at Lagos, in quadru-
expédition, le 2 janvier 1888. plicate the 2 january 1.888.
Victor BALLOT. MOLONEY.

Dans cette convention : Zu- In


this convention Zume Zu-
mé, Zunu et Kanji Aguégué nu and Kanji Agege are syno-
sont synonymes et Wheetah sy- nymous, and Wheetah synony-
nonymes de Ouétah. mous with Ouétah.

Saint-Louis, le 15 février 1888.

Pour copie conforme :


Le Directeur des Affaires politiques,

signé : DE BEECKMAN.
- LE DAHOMEY A LA FIN DU XIX 0 SIÈCLE 79

Les travaux de délimitation terminé, M. Bayol regagne le Sénégal


et le Docteur Pereton se rend à Porto-Novo pour prendre la suc-
cession du Lieutenant Roget (février 1887).
Avant son départ, M. Bayol est reçu par le Roi Toffa, qui lui
présente ses doléances. Le Lieutenant Gouverneur du Sénégal fait
part au Gouverneur de ses dernières impressions. Le problème anglais
va se poser de nouveau...

Bord « Mésange », le 21 mars 1887.

Le Lieutenant-Gouverneur du
Sénégal et Dépen-
dances, à Monsieur le Gouverneur du Sénégal et
Dépendances ;

Monsieur le Gouverneur,
J'ai l'honneur de vous rendre compte de la situation politique
de Porto-Novo et de ses dépendances.

J'ai quitté Kotonou le 21 février, à midi, et suis arrivé le même


jour à 17 h. 30 à Porto-Novo, résidence du Roi Toffa et siège de
notre établissement prin cipal dans le golfe du Bénin.

J'ai été reçu, à mon débarquement par tous les Européens et les
délégués du Roi.

J'ai fait, le lendemain, à Toffa, une visite officielle. Il m'a dé-


claré que le Colonel Dinematin-Dorat lui avait promis de lui faire
restituer par la France, toutes les dépendances du royaume de
Porto-Novo, situées de l'autre côté de la lagune et allant au sud
jusqu'à la mer, du côté de l'est jusqu'à Appa.
Sa Majesté Toffa m'a rendu ma visite, le soir même.
Le 27
février, M. Marchelli, agent consulaire p.i. à Lagos, m'a
apporté ma lettre et une médaille en or adressé par le Départe-
ment au Roi Toffa.
Le 27, en présence des Européens et de tous les chefs du pays,
j'ai remis solennellement à Sa Majesté Toffa, la récompense qui
lui avait été décernée au sujet de son concours à l'exposition
d'Anvers.
Le Roi a été enchanté de cette attention du Gouvernement.
Il
a déclaré en présence de tous qu'il considérait cette médaille
comme un gage de la protection que la France daignait lui accor-
der à lui, à son peuple et comme une espérance de voir
prochaine
tous les territoires qui lui ont été, injustement, ravis, placés de
nouveau sous son autorité légitime.
80 ÉTUDES DAHOMÉENNES

Dans une entrevue particulière, le Roi


déclaré m'a
que des émis-
saires anglais lui avaient déclaré ne tarderait
que la France pas à
céder Porto-Novo à l'Angleterre en échange d'une autre colonie.
Il m'a prié de lui dire franchement quelle décision mon Gouverne-
ment comptait prendre à son égard et quel cas il devait faire de ces
insinuations continuelles qui avaient fini par le troubler.
Il me pria d'établir au plus vite une douane afin de couvrir les
frais nécessités par l'exercice du protectorat et m'offrit même la
somme que je pouvais juger nécessaire et qu'il m'avancerait.
Il désirait nous voir solidement installés au milieu de ses sujets.
Ce jour-là, seulement, il se sentirait complètement tranquille.
Enfin, il me demanda avec instance de transmettre au Gouver-
nement l'expression de son vif désir d'avoir pour héritier un de ses
enfants : Nàgoun, Ouato, Dajinou, sont les premiers.
Pendant tout mon séjour dans le pays, je n'ai eu qu'à me louer
de mes relations avec ce chef. Tous les négociants ont été unanimes
à reconnaître qu'il faisait son possible pour protéger le commerce,
mais son autorité ne s'étendait qu'à une faible distance de sa
capitale.
Je me suis appliqué à bien convaincre Toffa qu'il pouvait comp-
ter sur la protection du Gouvernement de la République à la
condition d'observer scrupuleusement les traités signés en 1863 et
en 18S3 et surtout de ne gêner en aucune façon le trafic de nos
nationaux.
Le 4 mars, le Roi me rendit visite et dicta au secrétaire du Com-
mandant de Porto-Novo une lettre, adressée à M. le Sous-Secrétaire
d'Etat, pour le. remercier de l'envoi de la médaille et l'assurer de
son profond dévouement envers la France.
Pendant mon
séjour à Porto-Novo, j'eus au palais de Sa Majesté
Toffa, une entrevue avec Soundo, chef légitime de Kéténou et
reconnu comme tel, par le chef actuel Sétou, homme originaire de
Godomey, placé sur ce point par le Lieutenant-Gouverneur de

Lagos, à la suite du traité qu'ils lui firent signer en 1879. .


Nous avons protesté, il est vrai, à cette époque contre l'occupa-
tion arbitraire des Anglais, mais nous nous sommes uniquement
du statu convenu entre les deux gouvernements à
prévalus quo
l'occasion des négociations du côté de la Mellacorée et
pendantes
du Gouvernement
que nous avions cru, contrairement à l'opinion
anglais, s'appliquer à la côte du golfe du Bénin toute entière.
Nous n'avons fait aucune allusion à nos droits antérieurs.

ce jour, le Gouvernement anglais a rendu définitive


Depuis
de Kéténou avait présentée comme provisoire.
l'occupation qu'il
La passe de Toché qui conduit au lac de Denham reste entre les
mains de ^'Angleterre et le pavillon britannique flotte, bien que la

garnison ait été retirée, non loin du nôtre, dans le chenal d'Agué-
gué.
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIXe SIÈCLE 81

J'ai recommandé instamment à M. Pereton, commandant parti-


culier par intérim, d'éviter toute difficulté de voisinage avec le
Gouverneur de Lagos. Je l'ai engagé à veiller avec soin à ce que
ni le Roi Toffa, ni les tirailleurs sénégalais qui composent, à Porto-
Novo, notre force armée, ne commettent aucun acte de nature à
soulever légitimement les réclamations de l'autorité anglaise.
Conformément aux ordres du Ministre, j'ai ordonné à M. le
Commandant particulier, au cas où l'Angleterre voudrait nous sus-
citer des embarras, de protester auprès du Gouverneur de Lagos
et d'en référer au Département, en s'adressant directement au Mi-
nistre, s'il y avait urgence, et en m'envoyant une copie de son
rapport.
Le 5 mars, je me suis rendu au poste d'Aguégué qui commande
l'embouchure de la rivière Ouémé. Ce poste est bâti sur pilotis. Il
ne m'a pas paru nécessaire de le renforcer.
Ce poste, situé à 4 milles de Porto-Novo, au confluent de
l'Ouémé et du Zumé, chenal qui conduit au lac de Denham, com-
prend deux cases de bambous. Le terre-plein est submergé à la sai-
son des hautes eaux. Ce poste est à refaire complètement, c'est un
point admirablement situé pour installer la douane.
Plusieurs chefs de Ouémé sont venus me rendre visite, parmi
lesquels': Achokri et Vodoun. Le pays est tranquille et les indigè-
nes de ce territoire reconnaissent notre autorité.
Le Ouémé est très riche
au point de vue des produits qui sont en
inajorité exportés directement à Lagos.
Nous avons quitté Aguégué à 12 h. 35 et sommes arrivés à Koto-
nou à 18 heures.
En résumé, la situation politique est très bonne à Porto-Novo. Le
pays est tranquille, mais le Roi Toffa, ses sujets et tous les négo-
ciants européens. attendent avec anxiété la solution des questions
encore pendantes : la délimitation du royaume de Porto-Novo et
l'organisation définitive de notre protectorat.
Il est urgent que le Département compétent engage à bref délai
des négociations avec le Foreign Office.
Nos revendications les plus légitimes n'ont pu aboutir. L'Angle-
terre continue à occuper contrairement à nos droits, la rive droite
de la lagune. Cette situation ne saurait se prolonger sans léser gra-
vement nos intérêts.

Je vous prie, instamment, Monsieur le Gouverneur, de vouloir


bien appeler la haute sollicitude du Gouvernement à ce sujet. Cette
situation ne peut subsister saris amener des conflits qui engageront
l'honneur du pavillon.
Les indigènes-du Ouémé et de laprovince de Pokéa (ouest de
Porto-Novo) vivent en paix. Il serait bon de créer un poste dans le
Pokéa qui commande la route de Lagos.
"
82 . ÉTUDES DAHOMÉENNES

Le Gouvernement ne rencontrera dans ce pays, que des bonnes


volontés. On ne doit pas regretter les dépenses de première instal-
lation qui- seront nécessaires pour asseoir définitivement notre
influence.

Porto-Novo est le grenier de Lagos. Le jour où la délimitation


entre les possessions françaises et anglaises sera accomplie, Lagos,
lé Liverpool du golfe du Bénin, comme l'appellent les Anglais, aura
perdu la moitié de son importance.

Notre commerce n'aura aucune concurrence à redouter et la


France recueillera les avantages de ce nouvel état de choses.

Je suis, avec un profond respect, Monsieur le Gouverneur, votre


très obéissant serviteur.

Le Lieutenant-Gouverneur,

Jean BAYOL.

A peine arrivé à Porto-Novo, M. Pereton se met en rapport avec


le Gouverneur de Lagos et lui fait part des premières difficultés
créées par ses garnisons d'Aguégué et de Kétonou...

Porto-Novo, le 14 mars 1887.

Le
Commandant particulier p.i, des établissements
français du golfe du Bénin, à Son Excellence Mon-
sieur le Gouverneur de Lagos ;

Monsieur le Gouverneur,

J'ai l'honneur d'annoncer à Votre Excellence le départ de


M. Jean Bayol, lieutenant-gouverneur du Sénégal et Dépendances ;
dont vous avez du recevoir à Lagos la carte de visite. M. le Lieute-
nant-GouvernCur, en s'embarquant,Te 6 mars, à Kotonou, m'a
chargé de vous témoigner combien il regrettait de n'avoir pu vous
aller voir. Il aurait eu grand plaisir de vous saluer et de s'entretenir
avec vous ; le peu de temps dont il disposait et les exigences du
service ne le lui ont pas permis.
LE DAHOMEY,À LA FIN DU.XIX" SIÈCLE 83

Je suis alité, depuis lors, Monsieur le Gouverneur, ce qui vous


explique mon silence ; je profite de ce que je vais un-peu mieux
pour vous faire part de mon arrivée à Porto-Novo, où j'ai pris le
commandement des établissements français du golfe du Bénin.
Je me félicite de cette occasion qui m'est offerte d'entrer en rela-
tions avec Votre Excellence, en qui j'ai la ferme confiance de trou-
ver l'esprit de conciliation, de justice et d'impartialité que je m'ef-
forcerai, pour ma part, d'apporter dans toutes les questions qu'elle
voudra bien me soumettre.
J'ai le regret, Monsieur le Gouverneur, dès ma première lettre,.
d'être obligé de vous transmettre la plainte ci-jointe formulée par
mon interprète, Bernadin à la date du 7 mars. -
Durand,
Mon interprète et.mon ordonnance, le tirailleur Ciré-Diop, ont
été arrêté et menacés à Aguégué-Quendji, le 6 courant, à la nuit
tombante, par le gardien du pavillon de Sa Majesté la Reine
d'Angleterre. - l

Je leur avais fait prendre, à cause de la tenue de mon ordon-


nance le chenal d'Aguégué, tandis que je les précédais par le Toché
de Kétonou. Le gardien trop zélé, a voulu leur interdire l'accès de
la passe droite du chenal, sous prétexte qu'il y avait un soldat dans
la pirogue et s'est fait assister d'une bande de Noirs armés de lan-
ces, de .sabres et de couteaux. Heureusement, il n'y a pas eu de
voies de fait.
, Votre homme a invoqué de- prétendus ordres émanant de Votre
Excellence et auxquels j'ai d'autant moins cru qu'il s'est empressé
de laisser passer la pirogue montée par mes gens, dès que l'inter-
prète l'a prévenu que le fait serait porté à votre connaissance.
D'autre part, il me.revient que des vexations sont journellement
commises au poste de Kéténou, envers les Blancs et les négociants
de Porto-Novo.
J'ose espérer, Monsieur le Gouverneur, qu'il suffira d'appeler vo-
tre attention sur cet état de choses pour que de pareils abus cessent,
une fois pour toutes et je vous serai particulièrement reconnaissant
de vouloir bien donner des ordres sérieux en conséquence.
Veuillez agréer, Monsieur le Gouverneur, l'expression de mes
sentiments de haute considération.
. - Le Commandant i.
particulier p.
PERETON.

Voici la réponse anglaise


84 ÉTUDES DAHOMÉENNES

Hôtel du Gouvernement ;
Lagos, le 21 mars 1887.

Monsieur,

J'ai l'honneur de vous accuser réception hier au soir, de vos let-


tres numérotées 29 et 31, datées respectivement du 14 et du 19
courant et je vous remercie de m'avoir transmis la nouvelle de votre
arrivée à Porto-Novo et de,votre prise de commandement des éta-
blissements français du golfe du Bénin.
'< infiniment d'entendre de votre maladie et
Je regrette parler
j'espère que votre santé est, aujourd'hui complètement rétablie.
C'est avec beaucoup de plaisir que je reçois l'annonce de votre
désir d'arranger toutes les. affaires que j'aurai l'honneur de vous
soumettre -avec un esprit de conciliation, de justice, d'impartialité ;
de mon côté je vous prie d'être bien convaincu que je n'ai jamais
songé avoir d'autres dispositions que celles dont vous m'assurez,
mon plus ardent désir, au contraire est de maintenir les relations
amicales et cordiales qui ont toujours existé entre le Gouvernement
de la Colonie de Lagos et le Protectorat français.
J'aurais eu beaucoup de plaisir à recevoir la visite du Lieutenant-
Gouverneur du Sénégal et Dépendances et je lui suis très recon-
naissant de sa courtoisie pour l'envoi de sa carte de visite ; je vous
demanderai la faveur çle lui envoyer l'expression de mes remercie-
ments, lorsque vous aurez l'occasion d'écrire au Sénégal.
Avec vous, Monsieur, je regrette que votre première lettre m'ait

apporté une plainte, je le regrette d'autant plus spécialement que


je crains de ne pouvoir pas traiter cette affaire à votre entière
satisfaction.

Dpuis que l'occasion s'est produite de rappeler au Gouvernement


• de ou soldats en uniforme et en armes
Porto-Novo, que les officiers
ne pouvaient passer par les eaux appartenant à cette colonie, je ne
M. Durand fût prévenu de la chose
puis penser que votre interprète
est passé avec votre ordonnance, un soldat en uniforme,
lorsqu'il
dans les eaux d'Aguégué-Kendji, qui sont anglaises.
Je désirerais, ici, faire remarquer qu'il a été porté à ma connais-
sance, que aux environs du 21 février, quelques
précédemment,
officiers et soldats du Gouvernement français, ne tenant aucun

compte des observations nombreuses et sérieuses, qui ont été faites,


à vos prédécesseurs dans vôtre sont
par le Gouvernement, charge
du Toché et qu'un effort avait été également
passés par le chenal
fait de la crique d'Aguégué-Kendji dans ce chenal.
pour passer
Mon information est, je crois, exacte, aussi mon devoir est-il de
contre ces procédés et j'ose
protester, comme je le fais maintenant,
espérer que vous serez assez
bon de donner les instructions que vous
convenables pour prévenir leur retour.
jugerez
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIXe SIÈCLE 85

Eu égard au passage en général des Européens et autres dans le


chenal du Toché, je puis vous assurer que l'officier en charge à
Kéténou a des instructions précises de ne mettre aucune entrave
inutile au libre usage de cette voie par eau pour les besoins d'un
commerce licite, et la. seule chose que l'on demande aux marchands,
ou aux interprètes allant à Porto-Novo ou en venant, avec des mar-
chandises, est qu'ils permettent de prendre pour les besoins de la
statistique, note du contenu de leurs barques ou canots.
Les Européens, qui ne sont pas officiers ou soldats portant uni-
forme, ne sont en aucune façon, soumis à cette mesUre.
Pendant que nous sommes sur ce sujet, je voudrais vous mention-
ner, incidemment, que l'on m'a rendu compte de la conduite d'un
négociant européen qui passait, le soir du 10 mars dernier, par l'île
du Toché pour se rendre à Porto-Novo, et, quoique je n'aie nulle-
ment le désir de faire de la conduite de ce négociant, qui vous est
sans doute connue, une source de plaintes, je saisis l'occasion de
vous la soumettre, sûr d'avance qu'elle n'est pas approuvée par vous.
En terminant, je voudrais espérer, Monsieur, que par mes ren-
seignements, j'ai eu, en ceci, l'honneur de vous fixer sur les droits
de cette colonie touchant les voies par eau autour du Toché, vous
voudrez bien convenir avec moi que s'il y a eu quelque sujet de
plainte au sujet de l'incident d'Aguégué-Kendji, c'était le droit de
ce Gouvernement, dont les prérogatives n'avaient pas été juste-
ment respectées.
Avec les sentiments de ma plus haute estime et considération,
j'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre obéissant serviteur.

Acting Administrator,
Fred EVANS.

Cependant, alors que le royaume d'Abomey retient l'attention de


toutes les puissances européennes et notamment de l'Allemagne, qui
se. propose d'y envoyer l'explorateur Wolf, la France va porter son-
intérêt quelque temps sur. le royaume Egba d'Abéokouta.
Bien que ce territoire soit sous l'influence anglaise depuis plus de
dix ans, un explorateur français, M. Viard, se rend à Abéokouta
pour tenter de signer un traité de protectorat.
M. Victor Ballot, qui prévoit très justement toutes les difficultés
qu'une telle entreprise peut nous faire naître vis-à-vis de Lagos,
proteste énergiquement contre cette initiative...
86 ÉTUDES DAHOMÉENNES

Porto-Novo, le 25 avril 1888.

Monsieur le Gouverneur,

J'ai l'honneur de vous confirmer mon télégramme du 20 avril,


par lequel je vous ai demandé l'autorisation d'avancer, sur la caisse
de l'Agent spécial de Porto-Novo, le prix du passage de retour en
France de M. l'Explorateur Viard, actuellement sans ressource à
Porto-Novo.

Débarqué à Lagos, malgré les instructions ministérielles lui pres-


crivant de se servir de la passe de Kétonou pour rejoindre la région
qu'il se proposait d'explorer, M. Viard est arrivé à Porto-Novo le
4 mars et en est reparti le 19 suivant.

Pendant son
long séjour à la résidence de Porto-Novo, j'avais eu
soin de lui donner connaissance des dépêches ministérielles me pres-
crivant, de'la la plus expresse, d'apporter beaucoup de pru-
façon
dence et d'esprit de conciliation dans mes rapports avec les autorités
anglaises et d'éviter, de tout
pouvoir, mon
toute complication. Je
m'étais- également empressé de lui communiquer votre lettre du
14 février 1888 me transmettant la dépêche du 25 janvier lui inter-
disant toute ingérence active dans la politique ; « son voyage devant
être purement d'investigation commerciale et son itinéraire, entre
Porto-Novo et le Moyen-Niger ne devait pas traverser les posses-
sions britanniques du Bas-Niger ».

Dans le but d'éviter toute erreur, j'avais eu soin de tracer à


M. Viard un itinéraire détaillé longeant la frontière nord de
qui,
Porto-Novo, devait le conduire peu de jours
directement età en
Ohio, capitale du Yorouba, sans passer par Abéokuta, capitale
d'Egba, royaume en relations directes depuis 1852 avec le Gouver-
nement de Lagos. J'avais de plus recommandé à M. Viard d'éviter
soigneusement cette ville sachant que les chefs Egbas, depuis plu-
sieurs années, étaient en froid avec les autorités anglaises de Lagos,
et demandaient la protection de notre Gouvernement.

A la
suite d'une visite de M. Viard à la Mission catholique an-
glaise de Togpo, cet explorateur n'a pas cru devoir suivre l'itinéraire
que je lui avais tracé et, malgré les ordres formels du Ministre et
mes recommandations les plus pressantes, s'est dirigé le 22 mars sur
Abéokuta et, poussé également par les missionnaires établis dans
cette ville, a signé un traité le 11 avril avec les chefs Egbas d'Abéo-
kuta plaçant leur royaume sous le protectorat exclusif de la France.
Vous savez, Monsieur le Gouverneur, dans quelle situation délicate
nous nous trouvons à Porto-Novo vis-à-vis du Gouvernement de
Lagos, quel prix le Ministère attache à la cessation des troubles
causés par les rivalités entre indigènes français et anglais et com-
bien mes instructions me prescrivent d'éviter toute cause de conflit
et tout acte pouvant amener la plus légère complication.
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIX 0 SIÈCLE 87

J'avais réussi, mais avec beaucoup de peine, à aplanir les diffi-


cultés avec lesquelles je me suis trouvé aux prises à mon arrivée à
Porto-Novo,' à calmer les anciens ressentiments et à ramener la'
tranquillité qui depuis bien longtemps nuisait à nos transactions
commerciales. Mes relations avec le Gouvernement de Lagos étaient
excellentes.
De son côté, sir Moloney apportait loyalement tous ses soins à
me seconder dans cette pénible mission, depuis la conclusion de la
convention du 2 janvier 1888.
L'article 5 de cette convention, vous ne l'ignorez pas, Monsieur
le Gouverneur, nous oblige à renoncer à toute occupation nouvelle
en attendant la conclusion de la convention internationale qui doit
régler définitivement les questions qui font l'objet des pourparlers
actuellement engagés entre les Cabinets de Paris et de Saint-James.
Le moment était clone mal choisi pour mécontenter le Gouver-
nement de Lagos en favorisant les, rancunes des gens. d'Abéokuta.
Nous avons, à mon humble avis, tout le temps d'accorder notre pro-
tectorat aux Egbas puisque depuis 1884, époque où ils envoyèrent
au Colonel Dorât la fameuse queue de cheval —- signe d'alliance —
le Gouvernement, loin de donner des ordres à son représentant au
Bénin, dans le but d'attirer à nous les Egbas, lui a toujours recom-
mandé « de bien se garder d'étendre notre action au-delà des bor-
nes assignées à Porto-Novo par les arrangements de 1863 et 1864
et d'aller au devant clés complications que rie manquerait pas de
provoquer toute, tentative clans ce genre ».
M- Viard, après avoir proclamé avec éclat le protectorat français
à Abéokutaj.a quitté cette ville le 15 et est revenu à Addo le 17 de
ce mois ; puis, de là, est arrivé à Porto-Novo emmenant avec lui
trois envoyés des principaux chefs Egbas, sans se douter que les gens
qui l'accompagnaient appartenaient à une nation depuis longtemps
en guerre avec le Roi Toffa...

Signé : Victor BALLOT.

Bien que le Gouvernement du protectorat n'ait pas soutenu l'en-


treprise de M. Viard et n'ait jamais tenté de signer un accord avec
le Roi d'Abéokuta, celui-ci, en mars 1889, propose son amitié à la
France...
ÉTUDES DAHOMÉENNES

Abéokuta, le 18 mars 1889.

Le Roi des Egbas, à Monsieur le Gouverneur des


Colonies françaises du Sénégal ;

Monsieur le Gouverneur,

Nous vous remercions des bons sentiments que vous nous avez
exprimé dans la lettre que nous avons reçue il y a dix jours et nous
vous prions de croire que les Egbas désirent rien tant que d'avoir
avec la France des relations de confiance et d'amitié.

Nous sommes disposés à faire tout ce que voudra la France que


nous aimons. Nous serons très heureux de voir notre commerce
se développer du côté de Porto-Novo et de vous voir nous aider à
arriver à ce but.

Nous souhaitons à la France et à ses chefs les plus heureux succès


et à vous, Monsieur le Gouverneur, nous .offrons notre plus sincère
amitié.

Cette lettre m'a été dicté mot pour mot par Onilado, roi d'Abéo-
kuta, avec le consentement de tous les chefs importants de la ville.

...Néanmoins, les rapports avec Lagos continueront à être excel-


lents. Et lorsque Victor Ballot rentrera en France, malade mais sur-
tout lassé des difficultés que lui aura créées le pouvoir militaire, en
la personne du Capitaine Bertin, il laissera à son successeur de
Beeckmann (novembre 1888) une situation parfaitement nette, sur
le plan diplomatique.

Comme nous le verrons dans le chapitre suivant, c'est à cette

époque que le Protectorat commence à rencontrer de sérieuses diffi-


cultés avec le royaume d'Abomey.

En août 1889, les derniers litiges avec l'Angleterre sont définiti-


vement le village de Pokrah, et Lagos
réglés : la France abandonne
les postes de Kétonou, d'Afotonou, d'Aguégué, ainsi que les canaux
du Totchè et du Zumè.

à Porto-Novo, peut s'étendre libre-


D'Agoué l'influence française
ment. Ouidah et Cotonou, cependant, demeurent toujours provinces
dahoméennes.
M. - LA PÉRIODE DAHOMÉENNE
-
(1887 1892)

III. LA PÉRIODE DAHOMÉENNE "( 1.887." 1892)
\ ,

A Cotonou, la question des douanes n'est pas réglée. Le Roi


d'Abomey refuse l'établissement d'un poste douanier français, qui
entraînerait la suppression d'une partie importante de ses revenus.
M. de Beeckmann, au cours d'une tournée, qu'il relate ici, aborde
cette question avec le Yévogan de Godomey (mars 1889)...

Porto-Novo, le 6 mars 1889.

L'Administrateur des établissements français du


golfe du Bénin, à Monsieur le Gouverneur du Séné-
gal et Dépendances ;

Monsieur le Gouverneur,

J'ai l'honneur de vous confirmer mon câblogramme du 4 février


dernier.
Le 5 au matin, je me suis mis en route pour Kotonou (distance,
40 kilomètres), le Yévogan était absent et je n'ai pu l'entretenir de
la question de l'installation de la douane à Porto-Novo et, par con-
séquent, de la suppression des droits touchés à Kotonou par le Roi
du Dahomey et qui se montent à environ 40.000 francs par an.
Le 6 au matin, je quittais KotonoU en hamac et arrivai à Godo-
mé vers 10 heures (distance, 20 kilomètres). Je descendis à la fac-
torerie Régis et suivant un usage respecté par les Blancs au Daho-
mey, j'envoyais mon bâton aux Européens et aux autorités indigè-
nes. Le Yévogan est très dévoué à notre cause et serait partisan de
l'établissement du protectorat français au Dahomey.

Je lui expliquais que mon Gouvernement était décidé à prendre


réellement possession de Kotonou, qui nous avait été cédée librement
par son maître, en 1868 et 1878, que nous allons établir la douane
à. Porto-Novo, et que les commerçants ne pourraient continuer à
payer les droits au Gouvernement français et au Roi Glèglè, qu'il
y aurait tout intérêt pour lui à entrer en rapport avec moi et à
accepter un arrangement qui lui donnerait une compensation pour
le revenu qu'il touchait, annuellement, des deux maisons fran-
çaises de-Kotonou.
92 ÉTUDES DAHOMÉENNES

Le Yévogan me déclara que pour son compte il n'oserait jamais


transmettre un pareil message, ni même faire parvenir' une lettre
au Roi qu'il fallait que je monte ,moi-même à Abomey et que
j'obtiendrais alors tout ce que je voudrais. Il m'offrit même de
m'accompagner ou de me faire accompagner par le Yévogan de
Kotonou qui est le cousin de Glèglè.
J'ai eu l'honneur dans ma lettre n° 127 du 18 décembre dernier
de vous entretenir de cette question.

Je donnais un petit cadeau au Yévogan qui me rendit ma visite


dans là soirée.
Le lendemain, 7 février, je quittais Godomé à 6 heures du matin
pour arriver à Whydah vers 12 heures (distance, 35 kilomètres).
M. Bontemps, agent consulaire dé France et gérant de M. Cyprien
Fabre et C", m'attendait et mit très gracieusement sa factorerie
à ma disposition. J'envoyais immédiatement mon bâton au Gou-
verneur du fort portugais, aux Pères de la Mission, au Consul
allemand, aux gérants des grandes maisons et aux autorités du pays.

Whydah est une grande ville de 25.000 habitants, mais dont la


réputation est fort exagérée, elle a eu un moment de splendeur du
temps du malheureux Chaeha M. Juliâo de Souza, qui possédait
une grande fortune, avait de nombreuses femmes, beaucoup de
domestiques et de suivants, et dépensait énorriiément. Son palais est
encore intact, le Roi y a fait mettre les scellés, avec défense de
vendre, ou d'employer les richesses qui y sont accumulées. Le fils
du Chaeha avait également une belle habitation en construction,
elle reste dans l'état où elle' se trouvait au moment où le pauvre
garçon a été enlevé à Abomey pour être sacrifié aux fétiches quel-
ques mois après. M. Antonio de Souza, frère du Chaeha, possédait
également une belle maison qui est également fermée ; Antonio
fut gracié par le Roi et renvoyé à Whydah ; à quelques kilomètres
d'Abomey, il mourrait subitement dans son hamac.

La est située à une demi-heure


ville de la plage dont elle est
La barre de Whydah
séparée par la lagune et par des marécages.
est mauvaise, les requins abondent.
On ne voit sur la plage que des magasins d'entrepôt. Des agents
y surveillent les opérations pendant la journée ; le soir au coucher
du soleil ils rentrent dans les factoreries, qui toutes se trouvent dans
la ville proprement dite à 3 kilomètres vers le nord.

Whydah occupe une étendue considérable. Les quartiers sont


désignés sous le nom de Salam.
Les trois forts bâtirent à sont
que les Européens Whydah
occupés :
1° Le fort français qui fut bâti en 1671 fut occupé jusqu'en 1792.
Il fut alors confié à la garde d'un indigène et cédé en 1842 à la
Maison Régis qui l'occupe depuis lors ;
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIX 0 SIÈCLE 93

2° Le fort anglais est habité par le Consul allemand, gérant de


la Maison Goedel ;
3° Le fort portugais est occupé par un Capitaine-Gouverneur, un
lieutenant et quinze hommes.
M. de Saramente, le gouverneur de San-Thomé, était attendu
d'un moment à l'autre avec une nouvelle garnison.
Le fort français est très grand, c'est un carré ayant environ
150 mètres de côté. On pourrait facilement y loger cent hommes
sans gêner les opérations commerciales.

Au moment de mon passage à Whydah, le Roi venait d'ordonner


de grandes fêtes de fétiches en l'honneur de son départ pour la
guerre. Les féticheuses vêtues de Costumes les plus étranges, par-
courent les rues en se livrant à des contorsions grotesques et font
de longues stations devant les fétiches les plus recornmandés. Les
fétiches sont généralement grossièrement taillés dans du bois du
pays et affectent des formes et des poses des plus inconvenantes.

Quant au temple des serpents, c'est une simple case en paille, où


un gardien engraisse quelques serpents inoffensifs et qu'il vous donne
à toucher pour six pences.

La ville est très mal tenue, presque aussi sale que Porto-Novo.
La y est belle et active, on y rencontre beaucoup de
population
jolies mulâtresses venant de la famille de M. de Souza.

Le lendemain je me rendis à l'Agore avec M. Bontemps, je par-


lais dans le même sens qu'à Godomé. Le Yévogan et les anciens
furent moins aimables, ne voulurent rien entendre et déclarèrent
ne vouloir se charger d'aucun message pour le Roi, ils me dirent
qu'il fallait aller moi-même à Abomey.

Comme devais je
partir le lendemain pour Grand-Popo par la
lagune, j'eus un instant la crainte que le Yévogan ne me fit fermer
les routes, il n'en fut rien et bien au contraire, il avait annoncé
mon passage à tous les villages dahoméens que je devais trouver
sur ma route et je fus reçu avec de grandes démonstrations qui
me coûtèrent quelques caisses de gin.
ne pourrons entrer en
Il est
maintenant que nous
bien assuré
arrangement avec sans l'avoir
le Roi vu. Il faut
Glèlè donc se
décider à aller à Abomey de suite en laissant un aviso devant Why-
dah, ou installer toute la garnison du Bénin à Kotonou et suppri-
mer les droits qui sont payés au Roi, après l'avoir prévenu par un
courrier spécial.
Cela serait encore le meilleur moyen, le plus économique et cer-
tainement le plus pratique, peut-être Glèlè sera-t-il tellement stu-
péfait de notre audace qu'il ne dira rien, ou peut-être encore, et
c'est même probable, fermera-t-il toutes les factoreries du Dahomey,
c'est-à-dire Godomé, Avrékété et Whydah, mais
Abomey-Calavi,
^94 ÉTUDES DAHOMÉENNES

cela ne
pourrait durer car il ruinerait son peuple et lui-même. Je
crois que les commerçants accepteraient cette situation sans trop
murmurer, mais à la condition que l'on puisse leur assurer pour le
présent et l'avenir une protection sérieuse à Cotonou.
Tous les points cités plus haut sont sur le bord de la mer et pour-
raient être protégés par un ou deux navires de guerre, Abomey-
Calavi, seul, est dans l'intérieur, touchant au lac Denhan et pourrait
être protégé, je crois, par la canonnière.
Toutes ces précautions ne seront nécessaires que pour quelques
jours, le Roi sera bien obligé d'en prendre son parti et d'accepter
une situation qu'il a en somme acceptée de bonne volonté. Nous ne
pouvons en aucun cas accepter la situation actuelle, c'est-à-dire
entretenir un détachement à Kotonou qui n'a aucune autorité et
qui semble être destiné à protéger le Yévogan, qui reste absolument,
libre d'imposer les Européens, de fermer les routes et de ne pas
même visiter le Résident quand il passe à Kotonou.

Je suis tout prêt à monter immédiatement à Abomey et à faire


tous mes efforts pour mener cette mission à bonne fin ; c'est une dé-
pense de quelque mille francs qui nous rapporteraient de sérieux
intérêts.

La population du
Dahomey aime beaucoup les Français et ne
demanderait qu'à être placée sous notre protectorat, mais à la
condition qu'elle n'ait pas à craindre là vengeance du Roi et que
nous occupions Abomey. ,
Il
est positif que les Allemands font tous leurs efforts pour acca-
parer le Dahomey, le Commissaire allemand y est continuellement
et prend les plans de Whydah et des environs, le médecin de Petit-
Popo fait des opérations et a vacciné dernièrement 300 individus
au compte de la maison allemande.

L'onpeut se demander qu'elle sera notre situation au Bénin lors-


le Dahomey, et Agoué
que les Allemands occuperont Grand-Popo
se trouveront resserrés entre deux possessions étrangères. Kotonou
sera disputé et l'autre côté de la lagune est encore
par l'Allemagne
aux Anglais. En y réfléchissant, si cette éventualité se présentait
nous serions forcés d'abandonner, nos possessions du Bénin. L'opi-
nion sur toute la côte est, que si la France ne fait pas un
générale
traité avec le Roi
Dahomey, dules Allemands y seront installés"
dans très peu de temps. Les Portugais font réparer à grand frais leur
fort à Whydah, ce n'est certainement pas pour eux.
Messieurs les Officiers de 1' « Ardent » sont
à Porto-Novo et

partent probablement demain pour le Sénégal, je n'ai pas le temps,


Monsieur le Gouverneur, de vous parler de la seconde partie de
mon aux et à Agomé-Siva. Ce voyage fera l'objet
voyage Popos
d'un spécial que j'aurai l'honneur de vous faire parvenir
rapport
par première occasion.
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIX 0 SIÈCLE 95

Vous savez déjà par le télégramme du Commandant de


F « Ardent » qu'Agomé Siva se trouve placé à environ 15 kilomè-
tres à l'est du méridien frontière, et il est à supposer que Atakpamè
nous appartient également. Les chefs des Popos ont refusé les ren-
tes, les trouvant insuffisantes, mais le dernier mot n'est pas dit, et
il n'y aura que John Dow, chef d'Abananquem, très dévoué aux
Allemands, qui nous donnera quelques difficultés.

Je suis, avec un profond respect, Monsieur le Gouverneur, votre


très obéissant serviteur.

Signé : DE BECKMANN.

En avril 1889, la situation s'aggrave. Les troupes dahoméennes se


trouvent dans les environs de Porto-Novo, Toffa s'enfuit de son
palais, pour se réfugier en territoire britannique suivi d'une grande
partie de la population portonovienne. Le petit nombre des effectifs
militaires et la mésentente entre le Résident et le Commandant des
troupes, rendent la défense difficile. L'état de siège est proclamé.
La lettre suivante, de Beeckmann retrace les principaux épisodes
de ces journées historiques...

Porto-Novo, le 5 avril 1889.

L'Administrateur particulier du Bénin, à Monr


sieur le Gouverneur du Sénégal et Dépendances ;

Monsieur le Gouverneur,

J'ai l'honneur de vous confirmer ma dépêche du 26 mars.

J'arrivais à Whydah le 27 au soir après un voyage extrêmement


fatigant. Il ne fut question ni de me retenir ni de m'inquiéter d'au-
cune façon. On fit immédiatement prévenir le Roi de mon arrivée
et vingt-quatre heures après le récadère revenait avec l'envoyé de
Sa Majesté. Le 30, je me rendis à l'Agore avec les Européens et

'
( 1 ) L'Agore : lieu où Ion rend la justice de l'Agorigan, ministre du Roi
dans les villes.
96 ÉTUDES DAHOMÉENNES

quelques mulâtres. Après la cérémonie du bâton du Roi, qui est.


interminable et pendant laquelle les chefs indigènes se couvrent la
tête de poussière, l'envoyé me fit connaître que Glèglè avait déjà
toléré le percement de la lagune et l'établissement du câble à, Koto-
nou, qu'il avait encore à Abomey un obus qui avait' été tiré sur
la plage de Whydah par un navire de guerre français, était
qu'il
maintenant à bout de patience, qu'il n'abandonnerait jamais ses
droits sur Kotonou, même contre une rente, que le Yévogan de
Whydah et les cabécères qui avaient signé les traités de 1868 et
1878 avaient eu la tête tranchée et que lui, Glèglè, ne reconnaissait
pas des traités qu'il n'avait jamais signés et il me priait de faire
connaître au Chef français ses paroles.

.. Après . quelques essais absolument infructueux de ma. part, je


renonçais à lui faire comprendre l'avantage qu'il aurait à toucher
une rente fixe en espèces au lieu de marchandises livrées souvent
à des prix élevés.

J'avais reçu un mot du Capitaine me prévenant des événements


de Porto-Novo et j'en parlais à l'Agore ; un des anciens me répon-
dit qu'il ignorait ce que faisait le Roi mais que je pouvais être, cer-
tain qu'il n'irait jamais à Porto-Novo par respect pour nous, malgré
les insultes continuelles que lui prodiguait Toffa qui avait été jus-
qu'à envoyer à Abomey douze clous, disant qu'il en avait une
grande quantité de semblables chez lui pour clouer contre les arbres
tous les Dahoméens qui oseraient se présenter dans son royaume.

Le lendemain je me mettais en route à 5 heures du matin pour


arriver le soir à Kotonou où je trouvais F « Arethuse », le « Sané»
était allé me réclamer à Whydah.

Le 1er au matin, je me rendis à bord de 1' « Arethuse, » où l'Ami-


ral me montrait quelques lettres du Capitaine Bertin et ne semblait
pas approuver l'envoi de 1' « Emeraude » dans le Ouémé, où elle
pouvait nous attirer des complications.
En effet, puisque nous n'avions pas les forces nécessaires pour
prendre l'offensive, il eût été préférable de laisser se régler la ques-
tion entre indigènes...

Le Capitaine Bertin semblait bien connaître la situation et dans


plusieurs notes me faisait savoir qu'elle était très critique ; que
l'ennemi était aux portes de la ville ; qu'une révolution était immi-
nente et que Porto-Novo devait être pillé et brûlé...

Dans la nuit du 4 au 5, le Capitaine a réquisitionné, sans me pré-


venir, des pirogues dans toutes les factoreries et les a envoyées à
Kotonou pour prendre une compagnie de débarquement qui ne
m'était pas annoncée par l'Amiral. Aujourd'hui 5, pas plus de nou-
velles de l'ennemi qu'hier : c'est, paraît-il, le Roi de Dèkamé (Oué-
mé) qui commande les guerriers du Dahomey. En somme on n'a
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIX 0 SIÈCLE 97

jamais vu un Dahoméen et on n'a pas fait un prisonnier. Du côté


de Toffa beaucoup de morts disent-ils ; il faut par conséquent s'en
rapporter uniquement à ce que le Roi Toffa veutbien nous faire
'
savoir. .

Aujourd'hui, tous ses guerriers sont sur la rive anglaise et les


Dahoméens auraient beau jeu, mais ils ne paraissent pas. Tout
cela est étrange. . >

Le Gouverneur de Lagos m'a envoyé l'Inspecteur général Peel


et m'annonce sa visite ainsi que celle de Mlne Delton. Je ne sais
comment les recevoir ; les ouvriers sont partis et la maison est
ouverte à tous les vents. A Lagos, lés fuyards racontent des choses
inouïes sur l'invasion de Porto-Novo.

M. Peel a mis son navire entièrement à ma disposition pour tout


ce qui pourrait m'être utile. Le Gouverneur Deltori a été dans cette
occasion comme toujours fort aimable...

La question de Kotonou se réglera facilement ; il ne s'agit que


d'imposer notre volonté au Roi Glèglè sans entrer en pourparlers.
Quant à l'attaque des villages du royaume de Porto-Novo, il faut
s'assurer par qui elle a été dirigée ; si c'est par Dékâmé, sujet du
Roi Toffa, cela change singulièrement la question ; si c'est par le
Dahomey, il faut obliger Toffa à faire des démarches auprès de
Glèglè pour assurer la paix dans l'avenir.

En somme, toute cette affaire de Porto-Novo n'a pas été sérieuse.


Je me suis laissé impressionner pendant un jour, non par les évé-
nements, mais par la façon dont la situation m'avait été exposée et
qui semblait effrayante. Je me suis bien vite rendu compte que les
exagérations et les craintes des indigènes avaient produit leurs effets
sur ceux qui ne connaissent pas à fond le caractère provoquant, et
peureux des Noirs de la côte.

Porto-Novo, le 6 avril 1889.

Je ne reçois pas un mot du Capitaine qui, s'appuyant sur l'état


de siège, tranche toutes les questions sans me consulter. Je regrette
vivement de ne pas avoir été entièrement mon maître dans ces der- „
niers temps : je crois bien qu'on ne parlerait plus aujourd'hui.de;':î,l
cette échauffourée ; quant à l'ennemi, nous n'en avons plus ;de ;..
'
nouvelles. V'r''-Jj
Les bateaux allemands viennent ici avec des voyageurs en partie,---
de plaisir pour visiter la ville soit-disant mise au pillage. "•ii
-98 ÉTUDES DAHOMÉENNES

M.de Puttkammer, consul- impérial, est venu exprès de Lagos


pour me faire ses adieux ; il a amené avec lui les chefs des facto-
reries allemandes qui ont rassuré leurs agents et ont laissé leurs
comptoirs de Porto-Novo bondés de marchandises.

Le 6 au soir, la compagnie de débarquement arrive ; elle est


commandée par : MM. Thomas, capitaine de frégate ; Barthes,
lieutenant de vaisseau ; Richard, enseigne ; Le Mahouté, médecin ;
deux asjDirants ; soixante-neuf marins.

Je reçois une lettre de l'Amiral.

Le Commandant Thomas' prend le commandement des troupes :


installe des postes à la Résidence, chez le Roi, au camp et fait im-
médiatement rentrer F « Emeraude » à son ancien mouillage devant
la Résidence.
La ville est parfaitement calme. Quant à l'ennemi, s'il a jamais
existé, il n'en est plus question;, cependant les gens du pays disent
qu'il occupe un village à environ trois heures de Porto-Novo et les
fuyards, rnlagré la présence des troupes, restent sur la rive anglaise.
Cette panique est inexplicable.

L'on pense généralement que les auteurs de tous ces troubles


sont une bande de pillards sous les ordres du Roi Dékamé, ancien
sujet du Roi Toffa et qu'il n'a pas agi d'après les ordres de Glèglè.

Il
est à peu près certain que le Roi Toffa avait "envoyé vers le •*
27 mars un lari et vingt hommes au Dahomey pour espionner ; ces
hommes ont été pris et exécutés.

Ce qui ferait supposer qu'il n'y a jamais eu d'engagement entre


les deux partis, c'est que les guerriers de Porto-Novo n'ont pas
ramené un seul prisonnier.

Le Commandant Thomas me communique une lettre de l'Amiral


l'engageant à lever de suite l'état de siège qui n'a aucun raison
d'exister.

L'Amiral, également trouve qu'il y a eu de l'exagération dans les


rapports qui lui ont été adressés et que la situation ne comportait
peut-être pas l'envoi immédiat d'une compagnie de débarquement.

Porto-Novo, le 8 avril 1889.

Pas de nouvelles de l'ennemi. Les habitants ne rentrent cependant


pas et déclarent toujours que les Dahoméens sont aux environs de
Porto-Novo.
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIXe SIÈCLE 99

Porto-Novo, le 9 avril 1889.

Par un ordre du jour, le Commandant Thomas lève l'état de


siège et remet conformément aux ordres du Gouverneur, F « Eme-
raude » à la disposition de l'Administrateur.
Les Portugais et les Anglais « créoles », adressent des pétitions
au Commandant pour demander.que dans l'avenir une protection
efficace soit assurée au commerce. On prétend toujours que l'enne-
mi est à Vakon, environ djeux heures de Porto-Novo. La population
ne rentre pas, le marché est abandonné et les vivres se trouvent diffi-
cilement. Cette situation ne peut se prolonger, il faudra se décider
à déloger l'ennemi, si réellement il existe.

Porto-Novo, le 10 avril 1889.

Le Commandant supérieur décide le Roi à envoyer reconnaître


Vakon, village où est supposé l'ennemi, les guerriers reviennent le
.lendemain et n'ont pas vu un seul Dahoméen. v

Il est regrettable que la troupe ne puisse parcourir les environs,


il est certain qu'elle ne trouverait personne, mais au moins la popu-
lation serait rassurée et rentrerait à Porto-Novo. Il est absolument
inutile d'envoyer des renforts du Gabon et du Sénégal pour séjour-
ner à Porto-Novo qui n'a rien à craindre. Les troupes ne seront
utiles que si elles s'installent dans des postes provisoires, sur les fron-
tières du Dahomey ou si on se décide à faire une expédition qui nous
entraînerait inévitablement à Abomey.
Ce qu'il faut maintenant, c'est rassurer le commerce, ramener les
produits, déclarer Porto-Novo français et installer la douane et
payer nos dépenses avec les ressources de la Colonie.

Si nous nous décidons à faire un traité avec Abéokuta, Porto-


Novo rapportera plus que toutes les rivières du Sud. L'incident qui
a jeté la terreur se renouvelle tous les ans, cette fois les pillards se
sont rapprochés davantage de Porto-Novo.

Porto-Novo, le 12 avril 1889.

Nous attendons
les Gabonnais d'un moment à l'autre. La compa-
gnie de débarquement de F « Arethuse » rentrera à son bord et je
vais encore rester avec M. Bertin, qui certainement rétablira l'état
de siège, reprendra F « Emeraude » et enlèvera le poste de la
Résidence.
100 ÉTUDES DAHOMÉENNES

J'ai écrit officiellement au Commandant supérieur (qui demeure


à la Résidence) pour lui demander de faire maintenir, nou-
jusqu'à
vel ordre, les choses dans l'état actuel. En effet, l'Amiral ayant jugé
convenable de faire lever l'état de siège, il serait étrange que M. Ber-
tin le rétablisse le jour de son départ.

Je crois encore, Monsieur le Gouverneur, que si M. Bertin avait


voulu s'entendre avec moi et se montrer plus conciliant lorsqu'il
s'agissait de questions aussi graves, nous aurions peut-être, évité
l'envoi de troupes et, en tout cas, les rapports auraient été moins
alarmants.

On
ne peut nier que nous avons eu au début des espions du Roi
tués ; quelques chefs opposés ou partisans du Roi ont été massacrés
par leurs Jiommes, mais depuis dix jours nous vivons sur des craintes
et des suppositions.

Le Gouverneur de Lagos vient d'autoriser la colonne à passer


par le canal du Toché.

Je suis avec un profond respect, Monsieur le Gouverneur, votre


très obéissant serviteur.
DE BECKMANN.

Les Dahoméens s'arrêtent à Dangbo, à quelques kilomètres de


Porto-Novo et le calme renaît dans la ville ; Toffa regagne son
palais.
En 1889, de Beeckmann est rappelé et remplacé par le Docteur
Tautain. Celui-ci attaque.de front le problème dahoméen et écrit
directement à Glèglè au sujet de Cotonou pour lui proposer une
entente. -,

Mais, en octobre, Victor Ballot revient. M est chargé de préparer


pour la fin de l'année une mission, dirigée par Bayol, qui doit se
rendre à Abomey. On sait que celui-ci ne put voir Glèglè, qui était,
'souffrant et qui devait mourir quelques jours après.

Béhanzin fut intronisé au mois de janvier 1890.

C'est l'époque où le propectorat, détaché du Sénégal, est rattaché


aux nouvelles « Colonies des rivières du Sud », gouvernées par Bayol.

Béhanzin, désireux d'en finir avec la question de Cotonou et se


sentant appuyé par les maisons de commerce allemandes (mission
Wolf en 1889, mission Barth en 1890), attaque les postes français
de Cotonou (février 1890).
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIX 0 SIÈCLE 101

La situation est encore une fois critique et le Gouvernement envoie


l'Amiral dé Cûverville sur la côte du Bénin.

Finalement, l'armée dahoméenne est repoussée.

Un arrangement avec Abomey est conclu en octobre 1890...

Ouidah, le 3 octobre 1890.

Arrangement conclu entre la France et le Dahomey.

En vue de prévenir les malentendus qui ont amené entre la Fran-


ce et le Dahorney un état d'hostilité préjudiciable aux intérêts des
deux pays,

Nous, soussignés :

Aladaka Do-De-Dji, messager du Roi,

Assisté de :

Cûssugan, faisant fonctions de Yévogan ; Zizidohoué, Zonou-


houcon, cabécères ; Aïnadbu, trésorier de l'Agore ; désignés par
Sa Majesté Béhanzin Ahy Djèrè ;

Et le Capitaine de vaisseau de Montesquiou Fezensae, comman-


dant le croiseur « Le Roland » ; le Capitaine d'artillerie Decceur ;
désignés par le Contre-Amiral Cavalier de Cûverville, commandant
en chef les forces de terre et de mer, faisant fonctions du Gouver-
neur dans le golfe du Bénin, 'agissant au nom du Gouvernement
français ;•-
Avons arrêté, d'un commun accord, l'arrangement suivant, qui
laisse intacts tous les traités ou conventions antérieurement conclus
entre la France et la Dahomey :

Article — Le Roi du à respecter le


premier. Dahomey s'engage
protectorat français du royaume de Porto-Novo et à s'abstenir de
toutes incursion sur les territoires faisant partie de ce protectorat.
Il reconnaît à la France le droit d'occuper indéfiniment Cotonou.

Art. 2. — La France exercera son action auprès du Roi de Porto-


Novo pour qu'aucune cause légitime de plainte ne soit donnée à
l'avenir au Roi du Dahomey.

A titre de compensation pour l'occupation de Cotonou, il sera


versé annuellement par la France une somme qui ne pourra, en
aucun cas, dépasser 20.000 francs (or ou argent).
102 ÉTUDES DAHOMÉENNES

Le blocus
sera levé et le présent arrangement entrera en vigueur
à compter du jour de l'échange des signatures. Toutefois, cet arran-
gement ne deviendra définitif qu'après avoir été soumis à la ratifica-
tion du Gouvernement français.
Fait à Ouidah, le 3 octobre 1890.

Signé : Aladaka Do-De-Dji, Cussugan, Zizidohoué, Zonouhoucon,


Aïnadbu. ; Les témoins : Candido Rodriguez, Alexandre.

Signé : H. Decceur, capitaine d'artillerie, Y. de Montesquiou, ca-


pitaine de vaisseau, commandant le croiseur « Le Roland » ; Les
témoins : d'Ambrières, aspirant de prernière classe ; Dorgère, supé-
rieur de la Mission catholique de Ouidah.

Vu : Le Contre-Amiral, commandant en chef les forces de terre


et de mer, faisant fonctions de gouverneur, signé : Cavalier de
Cûverville.

A la fin de l'année 1890, Victor Ballot, doit être rapatrié.


fatigué,
M. Ehrmann lui succède.

A la suite d'un rapport énergique de Bayol, le Ministère décide


de mettre, fin aux razzias de Béhanzin et prépare une expédition.

Enfévrier 1891, une mission d'information, sous les ordres du


Commandant Audéoud, part pour Abomey.
Nous publions ici les différents rapports qui ont été écrits à la
suite de la visite au Roi Béhanzin...

Mission 9 février - 25 mars 1891.


d'Abomey,

Rapport topographique présenté par le Sous-


Lieutenant Chasles, d'après les ordres du Comman-
dant de la mission ;

La route de Kotonou à Abomey, en passant par Whydah, tra-


verse successivement quatre régions bien distinctes ; ce sont les
régions de Kotonou à Whydah, de Whydah à Ekpé, d'Ekpé à Avidji,
d'Avidji à Abomey.

De Kotonou à Whydah, le pays est plat, sablonneux, sans végé-


tation si ce n'est autour des villages et coupé seulement, de distance
en distance, par des mares et quelques bouquets d'arbres rabougris.
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIX 0 SIÈCLE 103

Les villages qu'on rencontre sur le chemin sont rares, peu habités
et ne présentent que des ressources insignifiantes comme vivres, tels
sont : Décamé, Cocokandji, Ouconodénou, Ganlou, Achinsa, Hara-
son. Le village de Godomé est un peu plus important et possède
deux factoreries françaises. Quant à Whydah c'est le point le plus
commerçant du Dahomey ; on y trouve deux maisons de commerce
françaises et trois allemandes ; le marché indigène est important
et les vivres relativement faciles à s'y procurer.

Le
chemin (sentier de 36' kilomètres) suivi dans toute cette par-
tie de la route, est pénible à cause de la marche dans le sable ; il
est coupé en huit endroits différerits, par des marigots presque à
sec à la belle saison mais qui, à la saison pluvieuse, grossissent beau-
coup et arrivent entre Kotonou et Godomé, d'une part, Harôson
et Whydah, de l'autre, à ne plus former qu'un immense marais.

Une colonne opérant dans


cette région ne rencontrerait de diffi-
cultés qu'à ces deux endroits
; des villages rien à craindre, ce ne
sont que des groupes de mauvaises cases. Whydah même ne résis-
terait pas à quelques coups de canon. D'ailleurs, la direction d'une
attaque contre Whydah semble tout indiquée par la mer, d'où le
bombardement est facile, le débarquement aussi et l'étape pénible
de Kotonou à Whydah serait ainsi évitée.

Apartir de Whydah, le pays change d'aspect, la terre remplace


le sable, la végétation est plus abondante, les arbres plus fournis
et un peu au-delà de Savi, on entre dans une épaiss forêt, pour ne
la quitter qu'à Ekpé, après 40 kilomètres.

Les villages de Tori ,Allada, Ouagbo, sont .les plus importants


qu'on trouve dans ce parcours ; ils sont assez
populeux y et l'on
trouve quelques ressources en moutons, chèvres, porcs, boeufs,
maïs... A partir de Tori, l'eau devient rare ; à Zogué, Allada, Ouag-
bo, les habitants sont obligés d'aller la chercher assez loin. Tout ces
points n'offrent aucune, résistance ; Allada possède bien d'anciens
murs de fortification, mais ils sont complètement en ruine aujour-
d'hui. La route pendant tout le trajet, mesure environ de 4 à 5 m.
de large et ne présente de difficulté pour la marche, qu'aux deux
ruisseaux de Savi et à la vallée ravinée. de Tori. Sur le deuxième
ruisseau de Savi, a été établi
un pontautrefois
en rondins, qui à
l'heure actuelle, est en très mauvais état et semble plutôt gêner la
marche que la faciliter. Dans la vallée de Tori, on ne trouve, d'eau
à la saison sèche que tout à fait dans le fond ; mais à la période des
pluies, il y coule un assez fort volume d'eau, vu la profondeur de
son lit. Le ravin de Tori une fois passé, la route devient bonne, sans
interruption, jusqu'à Ekpé, aux bords de Lama.

La guerre dans ces pays de forêts, semble presque impossible


contre un ennemi sur ses gardes et déterminé ; il faudrait une
r104 ÉTUDES DAHOMÉENNES

colonne très forte, pour réussir et résister aux nombreuses embusca-


des que tendrait sans cesse, un ennemi invisible et imprenable.

Après Ekpé, la pente de la route,. qui depuis Ouagbo était pres-


que insensible, prend une inclinaison plus rapide et conduit au
Lama après 1.500 mètres. Le Lama est un terrain légèrement en-
caissé, formé d'une sorte de terre glaiseuse et où le niveau de l'eau
n'atteint jamais qu'une faible hauteur (les arbres qui bordent le
chemin, n'en portent même-pas trace). A la saison sèche, la terre
qui était devenue très malléable pendant les pluies, se sèche au
soleil durcit comme la pierre et forme une surface unie, excepté
toutefois dans le chemin. Les indigènes, en effet,-en passant le Lama
à la saison des .pluies, enfoncent, les pieds dans la terre malléable,
s'embourbent et au bout de peu de temps, des trous sans nombre
coupent la route et en rendent le parcours très difficile. A la saison
sèche, on choisit l'endroit, où l'on pourra poser le pied, mais à la
saison des pluies, n'y aurait-il que 2 ou 3 centimètres d'eau, l'on
tombe à chaque instant dans un trou et il faut un temps considéra-
ble pour traverser les 12 kilomètres de .Lama.

Le passage qui, à la belle saison, se fait facilement en deux heu-


res et demie, demande une demi-journée à la mauvaise.

Onne trouve, dans ce trajet, que lé village perdu de Vodonou,


composé de trois ou quatre mécharites cases situées sur une bosse
de terrain.
En temps de
guerre, même à la belle saison, le Lama constitue
un obstaclesérieux à la marche en avant d'une colonne, qui ne
manquerait pas d'être harcelée de tous les côtés. Des approvisionne-
ments en vivres, munitions et des canons ne passeraient qu'au prix
de grands efforts et de nombreuses fatigues.
En sortantdu Lama, la route remonte en pente assez rapide jus-
qu'à Avidji ( 1.500 mètres) ; d'Avidji à Kana la pente devient plus
douce et on arrive enfin sur un plateau, borné au sud, en forme
d'arc de cercle, par la vallée de Kana. L'aspect change alors com-
plètement ; la grande végétation disparaît peu à peu entre Avidji
et Kana, complètement depuis Kana, et l'on trouve alors un grand
plateau couvert de hautes herbes et garni seulement de loin en loin
par quelques bouquets d'arbres, sans importance.

La route, qui dans la traversée du Lama, avait perdu sa largeur


de 3 à 4 mètres, la reprend d'Advidji jusqu'à Kana (15 kilomètres)
point où elle s'élargit encore et devient une avenue de 15 mètres de

large conduisant à Abomey (7 kilomètres). Sur tout ce parcours,


on rencontre peu d'obstacles sérieux ; deux petites vallées seulement,
celles de Romadon et Kana, retarderont la marche en avant, mais
sans l'arrêter.

Kana, villages assez importants situés sur la


Agrimé, Zogodo,
route, fournir quelques ressources ; Kana, en particulier,
peuvent
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIXe SIÈCLE 105

possède de grands troupeaux de boeufs, des moutons et des chèvres,


on y cultive le maïs, les haricots du pays, l'igname... Malheureuse- -iiRi

ment, l'eau devient très rare, les indigènes sont obligés d'aller la
chercher jusqu'à 12 kilomètres et encore n'est-ce qu'une eau boueuse
et ayant le plus souvent mauvais goût.

Or, c'est là une difficulté qu'on pourrait, sans douté éviter faci-
lement en creusant des puits, chose qui manque totalement dans le
pays. De Kana à Abomey la route est bordée à droite et à gauche
d'une suite ininterrompue d'habitations groupées par trois ou quatre.
Agrimé, Zogodo, n'offrent aucun moyen de défense, Kana non

plus ; mais à Kana, avec quelques travaux dans les maisons situées
à droite et à gauche de la route, on pourrait barrer complètement
le passage ; toutefois, le canon aurait vite raison de cette résistance. .

Quant à Abomey, ses anciennes fortifications sont nulles, comme


obstacles, les murs tombent en ruine et comblent les fossés, .il y a
partout de grandes brèches et l'enceinte n'existe guère réellemnt
qu'à Fndroit où sont pratiquées les portes.

D'ailleurs la résistance la ville d'Abomey même


que peut fournir
est beaucoup moins sérieuse que celle que peuvent opposer les fau-
bourgs formés de groupes nombreux de deux ou trois cases réunies.

La marche en avant depuis la sortie de Lama, n'offre aucune


difficulté jusqu'à Kana ; à Kana la route peut être facilement
barrée, mais en se jetant à droite ou à gauche de la route, on trouve
un terrain très uni parfaitement découvert et très propice à la guerre
européenne, car on n'a pas à y craindre les embuscades et l'on peut
tenir l'ennemi devant soi.

En résumé,- il n'y
a que la partie de route comprise entre Whydah
et Avidji qui présente des difficultés sérieuses, c'est-à-dire la traver-
sée de la forêt et le passage du Lama.

Une fois parvenue à Kana, une troupe européenne peut être sûre
du succès.
CHASLES.

Mission d'Abomey (9 février, 25 mars).

Journal de marche rédigé par le Capitaine De-

coeur, d'après les ordres du Chef de la mission ;

La mission se composait de MM. Audéoud, chef -de bataillon


d'infanterie de marine ; Decoeur, capitaine d'artillerie de la marine ;
Hocquart, capitaine d'infanterie de la marine ; Chasles, sous-lieute-
nant d'infanterie de marine ; d'Ambrières, aspirant de première
classe.
106 ÉTUDES DAHOMÉENNES

Le roi Toffa avait profité du départ de la mission, pour charger


quatre de ses. laris d'aller porter son bâton au Roi du Dahomey. Ces
quatre envoyés ont toujours accompagné la mission, sans en faire
aucunement partie.
La mission
est partie de Porto-Novo le 9 février, à 15 heures, sur
la chaloupe canonnière F « Emeraude ». A Cotonou, elle a pris
comme interprète le nommé Jules, interprète du Commandant d'ar-
mes, de nationalité dahoméenne.

Lamission a trouvé à Cotonou les envoyés du Roi du Dahomey


qui- ont apporté son bâton pour lui ouvrir les chemins ; ces envoyés
sont venus le 10 au matin présenter au Commandant le bâton du
Roi ; ils ont demandé à voir les cadeaux qui lui étaient destinés ;
on accède à leur désir, puis les dernières dispositions prises, on s'est
mis en route à 14 heures pour arriver à Godomey-Ville vers
16 h. 30. Un détachement d'un caporal et dix tirailleurs sénégalais
servait d'escorte à la mission. Nous sommes reçus à l'entrée du vil--
. lage par les autorités qui ont fait dresser une table couverte, suivant
l'usage, des liqueurs les plus variées. Les chefs s'informent si nous
sommes en bonne santé et si nous avons fait bon voyage. Ils font
exécuter devant nous quelques danses guerrières qui ne durent, pas
trop longtemps, car il est tard et il faut que nous nous rendions à
'
l'Agore. .

Les danses finies, on nous présente à chacun un verre d'eau pure,


puis on nous verse un peu d'une liqueur quelconque et nous remon-
tons en hamac.
. Devant l'Agore on nous fait faire trois fois le tour de la place, et
nous entrons enfin.

L'Agore est la maison du Roi ; c'est.là que les chefs du village


discutent les intérêts du pays, c'est là qu'on enferme l'argent ou
les marchandises provenant soit des impôts perçus, soit des amendes
infligées ; enfin, on y conduit les étrangers qui se trouvent ainsi
rendre la visite que les chefs leur ont faite à l'entrée du village.

A l'Agore, mêmes questions que précédemment, même obliga-


tion de boire de l'eau, puis de la liqueur.
Les cabécères nous font
apporter des chevreaux, des porcs et

quelques poules qu'ils nous offrent en cadeau ; nous nous acquittons


vis-à-vis d'eux, par quelques caisses de gin ou de tafia et nous leur
demandons instamment à être conduits à l'endroit où nous devons
c'est la factorerie où nous allons
passer la nuit ; cet endroit, Régis
demander un abri.

. Le lendemain 11 février, nous partons à 7 heures du matin, nous


nous arrêtons au petit village d'Arozan, le seul qu'on
pour déjeuner
à 14 heures et nous
rencontre jusqu'à Whydah ; nous le quittons
arrivons à Whydah vers 17 heures, en longeant la face nord du fort

portugais.
LE A LA FIN DU XIX 0 SIÈCLE 107
DAHOMEY

On nous conduit sur la place où l'on reçoit les étrangers •


; elle
est située au sud de la ville sur la route qui mène à la plage. On
nous fait asseoir sur des chaises, que l'on a du mal à se procurer,
puis commence la. réception. Chaque cabécère accompagné des
hommes de sa suite fait trois fois le tour du groupe que nous for-
mons, puis vient nous serrer la main ; en temps ordinaire, chaque
cabécère exécute une danse avec sa suite, mais on est encore pressé
par le temps, aussi ces danses n'ont-elles pas lieu.
De là, nous allons sur la place de l'Agore où recommencent, des
danses très écourtées à cause de l'obscurité toujours croissante et il
fait nuit noire quand nous arrivons au fort français, loué à la Mai-
son Régis pour la modique somme de 1 franc par an. Nous sommes
accompagnés par les cabécères et nous leur offrons à notre tour
l'eau et les liqueurs, car bien entendu, aux deux précédentes céré-
monies, il a fallu boire pour se conformer aux usages du pays. Nous
sommes enfin libres à 20 heures.

Trois d'entre nous logent à la Maison Régis, deux à la Maison


Fabré. Les repas sont pris en commun à la Maison Régis.

Le 12 février, nous allons à l'Agore pour rendre compte de notre


arrivée et demander les chemins ; le Commandant fait observer
que cette entrevue leur paraît bien inutile parce que notre voyage
est arrêté depuis longtemps et que le Roi connaît bien notre arrivée ;
« Cela ne fait rien, dit le Coussougan, il faut que ça sorte de la
bouche ».

Le Coussougan nous invite


à venir l'après-midi sur la place de
l'Agore pour nous dédommager de ce que les danses ont été écour-
tées la veille, nous nous y rendons et restons encore jusqu'à la nuit.

Le 15, le Roi nous envoie en cadeau six chevreaux, vingt poules,


des ignames et des cauris y sont joints à l'intention des laris de Toffa
qui nous accompagnent.
Nous restons à Whydah jusqu'au 17 février inclus ; nous atten-
dons le retour du messager qu'on a envoyé au Roi.

Enfin, nous nous mettons en route le 18, accompagnés du Cous-


sougan et des cabécères Zizidoqué et Umkézé ; nous déjeunons à
Savi et nous arrivons à Tori vers 16 heures. Nous sommes reçus sur
la grande place située devant l'Agore ; le Coussougan y exécute ses
danses habituelles et nous laisse ensuite regagner notre case, sans
nous obliger à assister aux danses des gens du pays, nous avons en-
tendus le tam-tam toute la nuit, ce qui nous prouve qu'elles ont été
longues.
Le 19 février, nous partons à 6 h. 30 ; la route que nous suivons
est tracée au milieu d'une forêt pittoresque, peuplée d'arbres gigan-
tesques, nous y sommes constamment à l'ombre. Nous arrivons à
108 ÉTUDES DAHOMÉENNES

Allada vers 10 heures et nous notre


y prenons repas ; on nous
apporte encore des cadeaux du Roi : deux chevreaux, deux porcs,
huit poules et des noix de coco.

Nous partons à 14 heures et, traversant successivement les villa-


ges insignifiants de Danou, Atogo et Hévi, nous arrivons à Ou.agbo
à la tombée de la nuit.

Le20, nous partons de Ouagbo à 5 h; 55, nous traversons Ekpé


à 7 h. 10 et nous descendons de hamac à 7 h. 55 pour entrer dans
le fameux Lama qui est en ce moment à secl Ce n'est pas à propre-
ment parler un marais, mais un chemin boueux où l'on s'enfonce
jusqu'aux genoux et même jusqu'à la ceinture pendant la saison des
pluies ; il est tracé au milieu d'un forêt moins épaisse que celle où
nous avons passé auparavant. Nous sortons de ce mauvais chemin
à 10 h. 15, nous rencontrons le petit village d'Avodji et nous arri-
vons à Agrimé à 11 h. 20, après une matinée bien employée.

Dans l'après-midi, nous ne faisons qu'une heure de route pour


aller à Zogodo. Le 21, nous partons à 6 h. 35 pour aller à Cana,
nous arrivons à 7 h. 35 à l'entrée de la ville, nous trouvons un petit
marais où des femmes se baignent et puisent de l'eau, puis on nous
fait, descendre de hamac pour passer devant une case fétiche et
nous avons encore 2 kilomètres à faire avant'd'atteindre la maison
où nous devons loger ; nous y arrivons à 8 h. 25.

Le lendemain, arrive vers 5 heures, un messager du Roi qui nous


souhaite la bienvenue. Sa suite danse et tire des coups de fusils sans
interruption jusqu'à 7 heures.

Le 23 février, nous partons de Cana à 8 heures et, à 9 h. 30, nous


arrivons à Goho où nous déjeunons, car c'est là qu'on doit venir
nous recevoir. La route que nous suivons est fort belle ; elle a été
débroussée à notre intention et mesure de 20 à 30 mètres de largeur,
suivant les endroits.

A15 heures, nous allons nous asseoir sur la route, accompagnés


de tous les cabécères de Whydah qui sont venus avec nous.

Les cabécères d'Abomey viennent nous saluer avec le cérémonial


accoutumé ; ils font trois fois le tour de nous, puis descendent de
cheval et le bonjour, se mettent en demeure
après nous avoir souhaité
de danser avec leurs gens ; mais ils sont nombreux les cabécères

d'Abomey et si l'on accordait seulement à chacun cinq minutes pour


la danse, on aurait fini que bien tard dans la soirée ; aussi, arrête-
t-on net les danses, des cabécères. On a plus de mal à empêcher de
danser les délégations des divers corps de la garde royale ; toutefois,
on ne leur donne moment. •
qu'un
Il est 17 heures quand toutes les autorités, corpset délégations ont
terminé leur défilé, nous montons en hamac pour aller voir le Roi ;
on nous fait descendre plusieurs fois pour passer devant des fétiches,
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIXe SIÈCLE 109

en général très naturalistes ; on nous fait descendre encore pour


passer un pont donnant accès dans une vaste enceinte qui entoure
les palais du Roi.

Devant ce palais, il y a une grande place où se trouvent réunis


cinq mille guerriers et une population nombreuse. Le Roi se trouve
à la grande de son palais, sous une large véranda
porte qui abrite
environ deux cents femmes, il est à demi-couché sur un divan, au
milieu de coussins ; mais l'obscurité qui règne à cet endroit ne per-
met pas de le distinguer à la distance où nous sommes. A droite et
à gauche du Roi, perpendiculairement à la. façade, sont rangées les
fameuses amazones, le corps de gauche est plus nombreux que celui
de droite.
Une ligne,de bambous couchés sur le sol indique l'endroit au-delà
duquel on ne doit pas s'avancer ; c'est la ligne de démarcation entre
la Cour et le reste du royaume ; même le premier personnage après
le Roi ne peut la franchir.

Nous ne
faisons qu'une fois le tour de l'immense place et on
nous'arrête en face du Roi que nous saluons en arrivant ; il se lève
vient vers nous et quand il est à deux pas, salue chacun de la main,
s'informe de notre santé, demande des nouvelles de M. le Président
de la République, puis retourne sur son Ut.

Il nous fait dire


que nos sabres sont trop longs et incommodes
pour la marche ; sur la réponse du Commandant que nous ne mar-
chons pas avec, mais que nous sommes à cheval, il réplique que
les Dahoméens aiment mieux aller à pied pour se dissimuler et sur-
prendre l'ennemi.

Il parle ensuite
nous de son armée qui est innombrable et se livre
à quelques fanfaronnades avec .lesquelles il doit avoir l'intention de
s'assurer son peuple, car je ne suppose pas qu'il ait celle de nous
intimider.

Entre temps, il fait danser les amazones qui simulent une attaque
contre un ennemi invisible ; l'une d'elles tombe comme frappée à
mort, ses compagnes viennent examiner son corps, puis l'abandon-
nent, après quoi elle ,se relève toute seule ; on nous dit que s'est
l'image réelle de ce qui se passe à la guerre : le fétiche rend la vie
à celles qui ont été frappées par les balles ennemies.

Les grands chefs de guerre, la grande cheffesse des amazones


viennent successivement nous saluer et nous dire que puisque nous
sommes les amis du Roi, ils sont aussi nos amis.

Après les amazones, le Roi fait danser quelques-uns des corps


de troupes, mais la nuit est complète et il nous propose, vu le man-
que de temps, de revenir le lendemain pour nous foire voir plus à
loisir les danses de ses guerriers ; dans ce pays, ce ne sont pas des
exercices ni des manoeuvres que l'on vous montre quand il s'agit
110 ÉTUDES DAHOMÉENNES

de guerriers, ce sont
des danses où figurent, il est vrai, des fusils et
des poignards, mais enfin ce sont des danses. Le Commandant
répond que cela nous fera le plus grand plaisir.

Comme toujours, il faut passer à la table aux liqueurs ; cette for-


malité accomplie, nous nous retirons et, malgré l'heure avancée
(21 heures), les cabécères nous accompagnent à notre domi-
cile ; nous devons, à notre tour installer une table avec des liqueurs,
ce qui n'est pas commode, car tous nos bagages sont tels qu'on les
a apportés et il faut ouvrir plusieurs caisses ,; nous sommes obligés
de subir la présence des cabécères jusqu'à 23 heures et nous n'avons
pas encore dîné.

Le lendemain 24 février, on vient nous chercher de meilleure


heure et nous assistons alors à une cérémonie complète ; le Roi cher-
che encore à nous éblouir et nous dit qu'il a i.080 chefs de guerre
et que chacun a 4.000 soldats, ce qui donnerait un total de plus
de 4 millions. Pensant que c'est un avantage de mettre longtemps
à rassembler des troupes, il nous dit qu'il lui faudrait trois mois
pour réunir son armée.

Ce qu'il faut retenir de tout cela, c'est d'abord un


désir manifeste
de nous être agréable et ensuite l'intention de nous
étonner par la
grande quantité des forces qu'il prétend avoir à sa disposition ; ce
sont deux indices certains que Béhanzin est très désireux d'avoir la
paix avec nous ; c'est d'ailleurs bien naturel, car à l'inverse de ce
qui se produit avec les peuplades noires ses voisines, avec nous il a
beaucoup à perdre et rien à gagner.

Le26, le Roi nous envoie un cadeau de quatre boeuf, vingt che-


vreaux et vingt poules.

Le28, le Roi nous fait demander à 5 h. 30


et nos hamaquaires
nous mènent rapidement au palais, nous ne jouons, ce jour-là, que
le rôle de spectateurs, les laris de Toffa emploient toute la séance
à demander des nouvelles du Roi et de sa famille, ils expriment au
Roi le désir qu'a Toffa de voir cesser toute animosité et de reprendre
les bonnes relations d'autrefois.

Béhanzin leur
fait des reproches sur la conduite de Toffa : « C'est
lui qui l'a mis sur le trône de Porto-Novo et Toffa a toujours com-
mencé les hostilités ; enfin, il n'a pas envoyé ses condoléances au.

sujet de la mort du Roi Glèglè ».

Le Roi nous annonce qu'il nous recevra le lendemain en audience


et non sur la place comme il Fa fait jusque là.
particulière publique,

En réalité ce n'est que le 5 mars qu'il nous fait demander ; on


vient nous chercher à 14 heures et on nous mène dans une direction
opposée à Abomey jusqu'à une maison de campagne du Roi qu'on
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIX" SIÈCLE Hl

appelle le palais de Djegbé ( 1 ). De l'extérieur on voit quelques


constructions recouvertes de paillé ; la façade est en mur de 300 ni.
de longueur, orné de fresques, dont le mauvais goût de quelques
métis brésiliens a certainement fait tous les frais.

On nous fait asseoir à l'ombre en attendant que le Roi arrive


et tous les fonctionnaires attachés au palais viennent nous saluer,
par petits groupes. Leur nombre est considérable.

Au bout de quelque temps, un coup de trompe annonce l'arrivée


de l'escorte royale, nous voyons: paraître quelques guerriers qui
forment l'avant-garde ; puis, défile successivement tout le personnel
déjà énuméré dans les précédentes cérémonies : Cabécères avec leur
suite, les uns à cheval, les autres à pied, tous dans leurs habits de
crémonie qui sont d'ailleurs très simples ; chaque cabécère a un
immense parasol qui est porté par quelqu'un de sa suite ; corps
de troupe aux uniformes pittoresques et variés, drapeaux en tête ;

Tout le monde
fait trois fois le tour de l'immense place qui est
devant le palais ; les soldats se livrent à un tir ininterrompu surtout
en passant devant nous. Nous sommes ainsi amenés à constater que
leurs fusils à pierre partent rarement ; ils tirent d'ailleurs sans viser,
tenant leurs fusils à bout de bras pour ne pas être blesser par les
gaz de la poudre du bassinet qu'ils remplissent outre mesure. On
peut compter qu'il y a environ la moitié ou le tiers de ratés.

Les amazones enfin, puis une rumeur


paraissent se fait entendre ;
c'est le Roi qui arrive. Il
est dans un hamac orné de riches étoffes
et porté par vingt hommes qui vont au pas de course ; sur son pas-
sage, tout le monde est à genoux et s'inonde la tête de poussière.

Nous nous levons pour saluer le Roi à son passage et il nous


répond de la main, un aimable sourire sur les lèvres. Derrière lui,
les guerriers de la garde sont obligés de courir pour pouvoir suivre
l'allure rapide clés hamaqu'aires.

Le Roi fait ainsi six fois le tour


de la place et chaque fois qu'il passe
devant nous, ce sont les mêmes
salutations, le Coussougan nous dit
que si le Roi fait autant le tour de la place, c'est pour avoir
de fois
le plaisir de nous saluer un plus grand nombre de fois ; quand le
hamac repasse pour la septième fois, il est couvert d'un voile et
nous nous demandons ce que cela, peut bien signifier ; nous ne
tardons pas du reste à être fixé à cet égard : tout le monde qui
tourne autour de la place reprend sa marche après un coup de
fusil et nous
voyons le Roi repasser dans un nouveau hamac porté
par des femmes ; il fait ainsi trois fois nouveaux tours, puis après
un nouvel arrêt, il repasse devant nous pour la dixième et dernière
fois et entre enfin dans son palais.

( 1 ) Palais du Roi Glèglè, situé sur la route qui mène à Cana.


1-1-2 ÉTUDES DAHOMÉENNES

Coussougan vient alors nous chercher pour nous introduire auprès


de Béhanzin et veut nous faire quitter nos sabres parce que per-
sonne ne peut entrer en armes chez le monarque. Le Commandant
s'y refuse absolument : «' Nous avons mis nos sabres parce que c'est
notre grande tenue ; c'est pour faire honneur au Roi et nous les
garderons ; il fallait nous prévenir d'avance nous ne les aurions
pas pris ».
. Le Coussougan, l'air très ennuyé nous introduit tout de même.
Nous trouvons Béhanzin vers le milieu de la cour du palais, ses
femmes derrière lui ; à droite et à gauche, des guerriers assis, le
fusil debout entre les jambes. Le Coussougan et les cabécères qui
nous accompagnent entrent en poussant des : « Ah ! Ah ! » qui n'en
finissent plus ; ils se mettent à plat ventre et rampent depuis l'entrée
jusqu'à-ce qu'ils soient près du Roi ; de temps à autre, ils's'arrêtent
pour se jeter de la poussière sur la tête et pour se frotter le nez et
les joues contre le sol.

Nous marchons derrière eux et la poussière vient jusqu'à nous


tant ils la ménagent peu.
Le Roi bouscule tous les gens prosternés devant lui pour pouvoir
s'approcher de nous ; il nous salue amicalement, demande le nom
de chacun et s'informe de notre santé. Nous pensons que le jour de
l'audience privée est enfin venu, mais il n'en est rien.
Béhanzin nous dit que nous sommes ses amis et que quand des
amis
se rencontrent, ils ont besoin de beaucoup de temps pour se
parler ; maintenant, il fait déjà nuit, alors il va nous laisser partir
et il nous enverra chercher demain.

Nous
savons que l'exactitude n'est pas la politesse des rois du
Dahomey, aussi craignons-nous que demain ne se présente que dans
plusieurs jours, mais il faut bien en prendre son parti.

Le Roi fait alors venir des bouteilles prend de ses


de liqueurs qu'il
propres mains pour les donner aux de nous les
cabécères chargés
remettre ; il en verse une par terre comme hommage à la mémoire
de son père et après nous avoir salué de nouveau, il nous dit que
nous pouvons rentrer chez nous.

Le lendemain6 mars, nous attendons jusqu'à 16 h. 30 et nous


allons sortir nous dédommager de notre réclusion, quand on
pour
vient nous dire d'aller au palais ; les hamaquaires nous y conduisent
au pas de course et nous sommes introduits comme la veille. Nous
avons laissé nos sabres à la maison.

Le Roi est sur un vaste canapé garni d'étoffes de satin ; il a autour


de lui quelques favorites, l'une tient son crachoir, une autre l'éventé,
d'autres, enfin, lui allument sa pipe ou l'épongent de temps en

temps. En arrière et sur les côtés on voit environ deux à trois cents
femmes.
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIX 0 SIÈCLE 113

La séance commence par des danses d'amazones, puis le Roi fait


venir, pour nous saluer, tous les personnages importants de la
capitale : les cabécères, au nombre de quatre-vingts ; les ministres,
chefs de guerre et gardiens du palais ; les princes et les princesses ;
puis la grande cheffesse des amazones ; enfin, le ministre de guerre ;
celui-ci nous fait un grand éloge de son armée et dit qu'il va partir
en ex]Dédition. Le Commandant lui souhaite bonne chance, à la
condition qu'il ne vienne pas sur le territoire de Porto-Novo. Le Roi
fait venir de nouveau la grande cheffesse des amazones qui nous
offre des poules, des chevreaux et des oranges.

Nous assistons à des tirs exécutés par les amazones, puis par les
amazones-artilleurs, car cette variété existe ; au lieu de fusils, elles
tirent des tromblons dont elles appuient la crosse à terre. Après,
viennent celles qui vont à la chasse aux éléphants ; de nombreux
ratés se produisent et la . figure assez douce de Béhanzin devient
alors farouche.

Le Commandant demande alors au Roi si le moment de parler


est venu ; le Roi répond encore qu'il est trop tard et de fait il est
nuit, qu'il vaut mieux revenir demain ; toutefois, il finit par se rendre
aux instances du Commandant et on cornmence la palabre que je
laisse de côté, puisqu'elle doit être reportée par un autre membre
de la mission.

Vers 22 heures, le Roi noUs invite à prendre quelques rafraîchisse-


ments avant de retourner chez nous ; il est devenu excessivement
aimable : ayant appris que nous n'avions plus de vin, il nous envoie
une caisse, ainsi qu'une caisse de biscuits et une de sucre ; enfin,
il nous invite à déjeuner pour le lendemain.

Ce déjeuner a lieu un peu tard, car il est plus de 15 heures quand


nous entrons au palais ; nous trouvons une table couverte de mets,
des chevreaux entiers, des poulets, des plats de riz, des oranges et
des bananes ; le Roi, toujours sur son divan, nous invite à nous
mettre à table ; nous mangeons d'un médiocre appétit à cause de
l'heure et nous terminons en portant un toast à Béhanzin.

Nous nous rangeons alors devant le Roi et celui-ci remet au


Commandant, pour le Président de la République : Quatre grands
pagnes, un parasol de cabécère fait de riches étoffes et quatre
enfants, deux garçons et deux filles. « Il les choisis jeunes, dit-il',
afin qu'on ait le temps de faire leur éducation ». A chacun de nous,
il donne un pagne, un garçon et une fille.

Après nous avoir fait ses adieux, il vient nous reconduire pendant
300 ou 400 mètres ; arrivés là, nous voyons une quantité de guer-
riers massés en avant de nous sur la route ; ils tirent tous ensemble
et nous donnent ainsi, dans la nuit, le spectacle d'un bouquet de
feu d'artifice.
Hi- , ÉTUDES DAHOMÉENNES

Après les derniers compliments, le Roi nous quitte et nous ren-


trons à 21 heures.

On voit que le Roi du Dahomey s'est montré à notre égard, d'une


amabilité très grande ; il a eu vis-à-vis de nous l'attitude d'un
homme qui tient à faire voir qu'il veut réellement être un ami et
on peut en conclure qu'il est enchanté d'avoir la paix et très dési-
reux de ne pas la voir troublée. Les honneurs spéciaux qu'il nous a
fait rendre, les cérémonies recommencées pour nous, les cadeaux
qu'il nous a faits lui-même et fait faire par ses cabécères ou ses
amazones, tout indique un grand désir de nous plaire et de nous
laisser du Dahomey, une bonne impression que nous puissions trans-
mettre en France.

Maissi nous rapportons la meilleure impression du Roi, il n'en


est pas de même dès cabécères, ce sont les gens les plus fourbes
qu'on puisse rencontrer, ne répondant jamais aux questions qu'on
leur fait, promettant toujours et ne tenant jamais.
C'est ainsi qu'ayant pris congé du Roi le 7 mars, nous
ne pou-
vons partir que le 11, faute de porteurs qu'on nous promettait de
jour en jour et qui n'arrivaient jamais.
Nous avons suivi au retour, la même route qu'à l'aller ; indiquons
seulement • les étapes :

11 mars : Déjeuner à Cana, coucher à Agrimé ;


12 mars : Déjeuner à Ekpé, coucher à Ouagbo ;
13 mars : Déjeuner et coucher à Allada ;
14 mars : Déjeuner à Tori, arrivée à Whydah.

Nous recevons le 16, un messager du Roi qui nous invite à atten-


dre les cabécères ; ceux-ci doivent nous apporter une communica-
tion du Roi.

Personne n'étant arrivé le 20, le Commandant prévient le cabé-


cère, chef de Whydah en l'absence du Coussougan, qu'il ne veut
pas attendre plus longtemps, qu'il partira le 22 au matin avec ou
sans hamaquaires. Le cabécère Gouénou essaie de tergiverser mais
en.vain et, finalement, n'osant prendre la responsabilité de laisser
des Blancs aller à pied, il nous fournit les hamaquaires et porteurs
dont nous avons besoin.

Nous le 22 au matin, pour aller coucher à


quittons Whydah
Godomey-Ville et, le 23., nous arrivons enfin à Cotonou à 9 heures
du matin.

Pour nous retarder encore, il faut que le télégraphe soit inter-


rompu entre Cotonou et Porto-Novo ; nous ne pouvons donc qu'au
d'une pirogue, prévenir le Gouverneur de notre retour et
moyen
le prier de nous envoyer une chaloupe.
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIX" SIÈCLE -115

Le lendemain, les communications sont rétablies et nous sommes


avisés qv.£ le « Topaze » vient nous chercher, mais la journée se
passe sans qu'il arrive.. Il a eu une avarie de machine dans le
Zurrié et ne parvient à Cotonou que le 25 au matin ; nous y prenons
immédiatement passage et arrivons à Porto-Novo à midi.

Porto-Novo, lé 3 avril 1891.


Le Capitaine d'artillerie de la marine,
H. DECOEUR.

Rapport du Commandant Audéoud sur la mission d'Abomey

PARTIE MILITAIRE

I'G partie. — La force militaire au Dahomey.

Nombre de guerriers du Roi.


est impossible — Il
d'avoir une idée
même approximative du nombre de guerriers dont peut disposer le
Roi. Un jour il m'a dit qu'il en avait 20.000 et qu'ils étaient disper-
sés dans des pays si éloignés les uns des autres qu'il lui faudrait trois
mois pour les rassembler. Le lendemain il me dit qu'il avait 1,080
chefs de guerre, commandant chacun 3 à 4.000 hommes ce qui
porterait à 3 ou 4 millions le nombre de ses guerriers ; qu'au bout
d'un mois il pourrait en réunir assez pour former une haie d'Abo-
mey à Whydah. Inutile d'insister sur ces extravagantes fanfarona-
des qu'il fait crier bien haut devant son peuple espérant qu'il le
croira. Pour moi son armée est beaucoup moins considérable.

Guerriers de Widdah. — Pendant notre à Widdah dans


séjour
les fêtes qu'on nous a données, nous en avons vu environ 500 et, au
dire des gens du pays, on en avait fait venir d'autres points du
royaume pour nous recevoir.
A Widdah même, il n'y a comme garnison permanente que la
garde des cabécères qui ont de 10 à 30 hommes armés suivant leur
importance.
Guerriers A Abomey, — les jours de grande
d'Abomey. réception,
nous avons comptés présents sur la place, environ 3.000 fusils en
comprenant lès amazones, les compagnies de la garde, les gardes
du corps, les gardes particuliers des cabécères, les soldats ordinaires
(c'est-à-dire des gens qu'on fait venir en armes pour ces circons-
tances là et qui n'ont rien de permanent).

L'armée se compose donc de trois parties différentes :


1° La garde royale (partie permanente) ;
116 ÉTUDES DAHOMÉENNES

2° La garde des cabécères (partie permanente) ;


3° Les levées faites au montent de la guerre ;
Pour mémoire, les chasseurs.

La garde royale se compose de :


1° Cinq compagnies de 40 à 60- hommes, chaque compagnie
ayant un uniforme différent, une bannière particulière et un chef
spécial ;
2° Des gardes du corps, corps de 400 hommes qui ne quittent pas
le Roi et ne vont à la guerre qu'avec lui ;
3° D'une compagnie d'une quarantaine d'hommes appelés canon-
mers, à cause de leur fusil particulier et non parce qu'il servent,
des canons- ;
4P Les Amazones ; celles-ci sont au nombre de 1.500 à 1.800 ;
elles gardent le palais en: temps de paix et vont à la guerre avec
le Roi.

Je ne serais pas surpris que ce dernier chiffre soit exagéré ; dans


les différentes cérémonies, il s'en trouvait environ 800 présentes ;
on m'a dit qu'elles se relayaient pour le service et qu'il y en avait
autant qui se reposaient de deux jours l'un!

Mais j'ai fort bien reconnu plusieurs figures que j'ai vues chaque
.
fois, ce qui me ferait supposer que la relève n'est pas du double.

Elles sont divisées en trois corps, portant des costumes diffé-


rents ; l'un des corps ne sort jamais du palais. Elles jouissent d'une
grande réputation de bravoure ; la légende du pays prétend qu'elles
ne peuvent être tuées à la guerre.

Quant aux autres compagnies, elles n?ont pas de relève. Ce sont


toujours les mêmes hommes qui étaient présents.

Cette garde est assez bien organisée et disciplinée ; ce serait le


meilleur contingent du Roi en temps de guerre ; mais il est peu
important comme nombre.

Les unes sont d'anciennes formations, d'autres sont toutes nou-


velles et n'ont pas encore la confiance du Roi.

La des cabécères. — Elle varie suivant le rang du person-


garde
6 à 40 hommes.
entre Pour les cabécères d'Abomey, il y a
nage
300 hommes en tout ; ils sont permanents car ils appar-
peut-être
tiennent en propre à ces chefs. Mais comme ils ne vont pas à la

guerre, leurs hommes n'y vont pas non plus ; cependant je pense
que dans un cas pressant, le Roi les enverrait quand même. Il n'est
pas possible de savoir le nombre des cabécères du royaume ; les
pas et, le sauraient-ils, ne veulent
gens du pays ne le savent pas
le dire.
•«1

LE DAHOMEY A LA FIN DU XIXe SIÈCLE H?

Car il est
inrpossible dans ce pays d'avoir un renseignement,
même en payant. Ils refusent de parler, oUj s'ils parlent, ils disent
des choses si extraordinaires qu'il est inutile d'insister.

Les levées. — La masse des guerriers consiste dans les levées faites
dans le royaume au moment d'une campagne. Dans chaque pro-
vince, le cabécère chargé des affaires de la guerre, rassemble le \
nombre d'hommes que le Roi lui demande. On prend ceux qui ont
des fusils ; quand il en faut plus, on envoie qui on trouve et le Roi,
qui a des réserves d'armes et de munitions^ arme ces gens-là qui
ne doivent pas faire
troupes des
bien sérieuses. Pendant :.notre
deuxième séjour à Widdah, le cabécère s'occupait de recruter des
hommes pour une expédition et ce travail lui coûtait beaucoup de
peine et n'allait pas vite. Ces gens-là aiment peu la guerre qui ne
leur rapporte que des coups et dés fatigues, tout le butin apparte-
nant de droit au Roi qui en distribue une partie à ses chefs de
guerre. Pendant la guerre, les hommes n'ont droit qu'à la nourriture.
Les chefs de guerre. -^- A Abomey, nous en avons vu une quin-
zaine des plus élevés en grades ; ils n'ont pas l'air de. jouir de beau-
coup d'estime au point de vue intellectuel ; ils n'entrent pour aucune
part dans les conseils du Roi, se livrent sur les places publiques à
toutes espèces de danses bizarres et de chants absolument comme
leurs hommes^, dont ils ne se distinguent ni par la dignité d'allure,
ni par la richesse du costume. Cependant, seuls dés dignitaires du
royaume, devant le Roi, ils ne se mettent pas à plat ventre, ne ram-
pent pas pour s'approcher et ne se couvrent pas de poussières.
L'un d'eux, Agao, qui a le commandement spécial des gardes du
eorps, est considéré comme un chef remarquable ; pendant la
guerre', même quand le Roi s'y trouve, c'est lui qui a la responsabi-
lité des opérations. •

Armement. — Toutes les sont années de fusils à pierre


troupes
exclusivement et de coutelas.
Lescompagnies de la garde, les gardes du corps, les amazones,
ont des fusils à peu près de même taille dans chaque corps, mais
non pas de même calibre, ni de même provenance. Il y en a d'une
extrême longueur, d'autres plus petits.
Les guerriers des levées et ceux des cabécères ont des armes de
toutes les formes, depuis les carabines de 2 mètres de long, jusqu'à
des pistolets d'arçon placés sur des crosses de fusil.
Les canonniers, qui ne sontpas canonniers du tout, sont ainsi
appelés parce qu'ils sont armés de tromblons très courts, de très
fort calibre, à bouche évasée et qui, fortement chargés, font un bruit
approchant de celui des canons.

Il
y a aussi quelques amazones armées de ces fusils et formant
corps à part. Tous ces fusils sont chargés à poudre de traite et avec
118 ÉTUDES DAHOMÉENNES

des balles faites par des forgerons du pays avec du minerai de fer.
Il est évident qu'elles ne sont pas calibrées et ne jouissent d'aucune
propriété balistique.
Les canons. —- A il y a beaucoup de canons mais ce
Abomey,
sont de vieilles pièces, couchées par terre, dont aucune n'est placée
sur un affût même rudimentàke. Elles ne servent que pour les
saluts et dans les fêtes. Il n'y aurait en aucune façon à s'en préoccu-
per lors d'une attaque de la ville, même si on entendait des détona-
tions, car si elles faisaient du mal à quelqu'un ce serait aux gens
qui s'en serviraient et non aux ennemis. Ont-ils seulement des bou-
lets de calibre ?

Je n'en ai vu nulle part.


On a prétendu que les Allemands leur avaient envoyé des fusils
à aiguille, des munitions, des instructeurs blancs, mais c'est une
erreur. Ils ont reçu, en effet, des caisses d'armes, mais ce sont
d'anciens fusils, transformés en fusils à pierre, pour en utiliser les
canons et les fûts.

On parlait également de deux canons-revolvers donnés au Roi


par les Anglais. Nous ne les avons pas vus. Or, il est bien évident
pour moi, que, de même que pour les fusils à aiguille, s'ils en pos-
sédaient réellement, ou en possédant, s'ils en connaissent l'usage, ils
se seraient empressés de nous les montrer et de s'en servir devant
nous.

Dans le cas, au reste, où ils en recevraient, ce serait plutôt une


chance de plus pour nous ; car cesfusils étant très délicats, les
munitions se conservant difficilement, au bout de peu de temps,
leur nouvel armement n'aurait plus aucune valeur dans leurs
mains.

Le Roi nous a parlé d'une fabrique de fusils et de poudre qu'il


possédait ; cela paraît aussi faux que le reste (1) ; peut-être ses
forgerons réparent-ils les fusils avariés ; c'est même certain ; mais
ils ne peuvent en faire. Quant à la poudre, quel avantage auraient-
ils à en faire venir les matières premières (soufre, salpêtre) pour la
confectionner, quand il est beaucoup plus -simple pour eux de
s'adresser aux Allemands et aux Anglais (qui ne leur en refuseront
jamais) pour avoir de la poudre toute faite.

Maniement des armes. — Leur manière de se servir de leurs


armes, est la même que celle de tous les Noirs ; c'est-à-dire qu'ils
ne visent pas, qu'ils ne mettent même pas la crosse à l'épaule. Si
dans le nombre quelques-uns épaulent, ils ont soins de détourner
l.?i tête au moment du coup, de façon à ne pas recevoir dans les
la poudre enflammée du bassinet. Un grand nombre de
yeux

( 1 ) Il existait au palais d'Abomey un « magasin des poudres


LE DAHOMEY A LA FIN DU XIXe SIÈCLE 119

coups ratent. Et tout cela en pleine paix, au milieu d'une céré-


monie. Il est certain, qu'à la guerre, lors d'une rencontre, ce, serait
pis encore. On aurait rien à craindre de ces troupes en rase cam-
pagne, dans un endroit découvert.
Ils ne seraient dangereux que dans des forêts impénétrables
comme il y en a chez eux, où ils pourraient préparer des embus-
cades contre lesquelles il n'y aurait rien à faire ; là dernière cam-
pagne a prouvé. Ces choses.
aux pseudo-canonniers, éviter un recul 1 les
Quant pour qui jette-
rait par terfe^ ils ont soin, pour tirer, d'appuyer à terré la crosse
de leur fusil, lui faisant faire avec le sol un angle considérable. Ils
sont encore moins à craindre que les autres.
mouvements, manoeuvres. -— Les soldats sont souvent
Appels,
réunis ; les expéditions sont fréquentes. On en réunit aussi pour les
parades, les escortés du Roi, les différentes fêtes, mais pour ces der-
nières réunions, on ne convoque que les troupes de la garde et les
guerriers d'Abomey et des environs.
De temps à autre, on leur fait faire des assauts de murs défendus
à l'intérieur ; il y a souvent des victimes,: dans ces exercices, rendus
dangereux par les coups de fusil et la difficulté de franchir les ron-
ces placées à la partie supérieure des murs à escalader.
Chevaux. --— Les seuls, chevaux du Dahomey, sont entre les mains
de quelques cabécères ; ce sont de tout, petits chevaux impropres à
la cavalerie dans le pays. Une autre preuve, c'est la réflexion que
me fit le Roi à propos de nos sabres qui, selon lui, devaient bien
nous gêner pour combattre ; quand il sut que nous combattions à
cheval et que dans ces conditions ils ne nous gênaient pas, il répon-
dit que dans son pays on ne connaissait pas cette manière de faire
. et que l'on mettait toujours pied à terre pour se battre.
Fortifications. — Pas de fortification à Wyddah, ni sur aucun
autre point de la route ; à Abomey on voit quelques vestiges d'une
ancienne muraille en terre, élevée de 4 mètres et d'un fossé assez
large ; mais cette fortification ne se continue pas au-delà de 100 m.
et après il n'y a plus rien. Abomey est donc ville ouverte. Du reste
elle n'est pas compacte et resserrée comme Wyddah et Porto-Novo,
par exemple, elle se compose de groupes de maisons différemment
espacées les-unes des autres et entourées chacune d'un mur en terre
de 2 à 3 mètres de hauteur et de 40 à 50 centimètres d'épaisseur. Au
centre de la ville, auprès du palais d'Abomey, ces groupes de mai-
sons sont plus rapprochés les uns dès autres et plus nombreux. Il
est probable, que si on arrivait à Abomey, on aurait à donner une
série d'assauts à tous ces fortins semblables à de petits tatas du Séné-
gal, dont les uns sont isolés et les autres peuvent se flanquer ; il
serait donc utile d'avoir du canon, ce qui éviterait des pertes d'hom-
mes et influerait énormément sur le moral de l'ennemi. Sans. canon
on en viendrait à bout, mais les pertes seraient plus sérieuses, et
ï'2d) ÉTUDES DAHOMÉENNES

l'ennemi plus confiant en lui-même et plus acharné. D'après les


renseignements obtenus, il n'y a aucune ville fortifiée dans le royau-
me ; le Roi Béhanzin est ennemi personnel des fossés et à défendu
d'en creuser.

* .

IIe partie. — considérations d'ordre


Quelques politique.
Caractère des Dahoméens. —. Le caractère des Noirs du Daho^
mey, est absolument le même que celui des différentes races noires
que j'ai connues et étudiées dans mes quatre ans de séjour dans le
Bas et le Haut-Sénégal, le Niger et le Fouta-Djallon. Ils sont indo-
lents et superstitieux ; sont facilement rendus fanatiques et alors
capables de grands efforts ; mais susceptibles de se laisser abattre
aussi vite. Les guerriers du Dahomey ont grande confiance en eux,
n'ayant que très rarement subi d'échec contre les Noirs ; mais résis-
teraient-ils une deuxième fois à des pertes aussi sérieuses que celles
-
qu'ils ont faites contre nous ? Leurs guerres ordinaires se bornent à
des attaques de villages isolés et peu défendus, et ils ont été fort sur-
'
pris de trouver en nous des adversaires aussi résistants et contre
lesquels ils n'ont gagné que des coups. Les Noirs du Soudan ne nous
ont jamais résisté sérieusement qu'une fois, puis ils se sont inclinés
devant la puisance.de nos armes ; il en serait de même ici. Le Roi le
sait et le craint beaucoup.
Discipline dans le pays. — Elle n'est pas aussi absolue qu'on veut
bien le dire, loin de là ; elle est beaucoup plus apparente que réelle.
Devant le Roi, les fonctionnaires se livrent à tous les actes de la
plus basse servilité ; mais par derrière, cela change ; il en est de
'
même du peuple par rapport à ces fonctionnaires ; les ordres sont
difficilement exécutés ; comme le peuple sur lequel ils retombent
n'a rien à y .gagner et beaucoup à y perdre, il oppose une force
d'inertie très difficile à vaincre. C'est visible lors des réquisitions de
guerriers, de porteurs, de vivres ; le temps que l'on perd en palabres
sur la manière d'exécuter les ordres donnés est énorme.

Quant à la facilité avec laquelle on coupe les têtes, elle est aussi
fausse que bien d'autres choses ; on m'a répété bien des fois qu'on
ne décapitait jamais de Dahoméen à moins que ce ne soit un crimi-
nel avéré ; quelques coups de bâton pour le peuple, la prison pour
les chefs, voilà les moyens de répression.

Malgré le pouvoir absolu du roi, il craint beaucoup l'opinion pu-


du moins en ce qui concerne ses pertes à la guerre. Pour les
blique,
cacher après une campagne, quand un corps de troupe à beaucoup
souffert, il l'envoie dans un point éloigné de son centre de recrute-
ment et l'y laisse pendant très longtemps ; ce n'est que petit à petit
est moindre.
que les décès sont connus et de la sorte, l'effet produit
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIXe SIÈCLE 121

Mon impression sur la manière dont nous avons été reçus par le
roi, sur les honneurs tout particuliers qu'il nous a rendus (réception
et honneurs qui sont décrits en détail dans le rapport d'un des mem-
bres de la mission) est la suivante :
Le Roi ne tient pas du tout à se mesurer une seconde fois avec
nous ; il a peur de nous ; les pertes qu'il a subies et qu'il a tenues
cachées à son peuple, lui ont donné à réfléchir ; il se rend compte
que notre armement est terrible et qu'il risquerait une défaite. Or
une défaite serait sa perte dans l'esprit superstitieux de son peuple
qui le craint-mais ne l'aime pas, et de là à une révolution qui le
balayerait, il n'y a pas loin. Après le combat d'Atchoupa, il était
dans u-n désarroi complet et n'osait rentrer à Abomey ; la paix est
venue le sauver.
Mais si le Commandant Terrillon à ce combat avait eu cent hom-
mes de plus, si quand on eut rassemblé environ mille cinq cents
hommes de troupe au Bénin, on avait poussé de l'avant, c'en était
fait du Dahomey. Tous les gens qui ont assisté à ces événements sont
d'accord là-dessus, et ce que j'ai vu vient confirmer ces dires.
Le Roi qui entretient dans son peuple une haute idée de sa puis-
sance, qui se livre en public à des fanfaronades indignes d'un homme
intelligent est beaucoup plus modeste en particulier, et sa façon de
répéter un nombre considérable de fois qu'il désire la paix avec nous,
qu'il nous a toujours considéré comme des amis est signifivative.

IIIe. partie. — Etude d'une au Dahomey.


campagne
Route de Kotonou à Abomey, — La route de
par Whydah.
Kotonou à Whydah.et celle de Whydah à Abomey, décrites dans
le rapport topographique, sont des routes à éviter d'une façon abso-
lue en cas d'expédition. En effet, elles sont en partie couvertes de
bois et de forêts épaisses dans lesquelles des embuscades seraient
très faciles à cacher sans que l'on puisse rien contre elles. Elles' sont
coupées de marais, de cours d'eau difficiles à traverser, à la sortie
desquels une troupe peu nombreuse pourrait très facilement arrêter
une colonne en marche. Le marais de Lama, non loin d'Abomey,
est particulièrement un passage difficile ; bref, une expédition par-
tant à pied de Kotonou ou de Whydah courrait à sa perte si l'enne-
mi se trouvait dans les environs. La route de la plage, de Kotonou
à Whydah ne serait pas meilleure, car elle est bordée à très peu de
distance de la mer par des fourrés épais et impénétrables.
Route de l'Ouémé. — Tandis
que par le fleuve Ouémé, on pour-
rait, au mois d'août, remonter en bateau à vapeur remorquant des
pirogues, jusqu'à hauteur d'Abomey. On débarquerait, par exemple,
à Afamé et là, on se trouverait à deux jours de marche tout au
plus d'Abomey.
122 ÉTUDES DAHOMÉENNES

On ne peut connaître exactement la distance d'Afamé à Abomey,


car aucun Dahoméen ne veut en parler et les hommes des autres
pays n'ont jamais fait ce trajet qui leur est interdit. Mais tout porte
à croire qu'il n'y a pas plus de 50 kilomètres au maximum.

Quand on a traversé la Lama pour aller à Abomey, le pays est


découvert ; c'est une grande plaine qui s'étend à perte de vue du
côté de l'Est. Dé même quand on est à Afamé, on aperçoit au loin
la plaine, elle est élevée au-dessus du niveau des hautes eaux, par
conséquent favorable à là marche ; on aperçoit, il est vrai, à l'hori-
zon du côté de l'ouest, un rideau d'arbres ; mais tout porte à croire
que ce n'est pas une forêt épaisse et que les embuscades ne seraient
pas très à redouter. En trois jours donc, dont Un jour de bateau et
deux jours de marche, on serait à Abomey.

Colonne de l'Ouémé. — Pour la marche sur Abomey, il serait


de toute nécessité de n'emmener que des tirailleurs sénégalais, sans
cadres blancs comme dans le Soudan ; des officiers déterminés
comme il s'en trouve dans cette arme et des gradés noirs suffiraient.
Cette combinaison procurerait l'avantage extrêmement important
de supprimer un convoi lourd et gênant.

Les artilleurs
haoussas seraient tout désignés pour aller y faire
l'essai de leur
valeur. Bien soutenus par les compagnies de Sénéga-
lais, on n'aurait pas à craindre de faiblesse de leur part ; mais ils
nécessiteraient quelques cadres blancs.
— Il vivement de la de
Eau. y aurait à se préoccuper question
Peau, elle est rare au Dahomey. Aucun
village ne possède de puits,
par défense expresse du Roi. Les mares où on va chercher l'eau
sont très éloignées des villages et difficiles à trouver sans guides ; or,
ces derniers manqueraient certainement. De plus, il serait prudent
de supposer qu'elles pourraient être empoisonnées par l'ennemi qui
se retirerait. On aurait donc à en emporter une forte provision au

moyen de porteurs.

Porteurs. •— Les seraient emmenés de Porto-Novo et


porteurs
menés militairement. Il y aurait lieu de ne pas se fier à la légende

qui prétend qu'ils peuvent porter 40 à 50 kilos sur la tête, ils le


font bien pendant un temps court, mais ils ne pourraient le faire

pendant une longue marche, je le sais par expérience ; 20 à 25 kilos,


30 au plus, seraient une charge suffisante.

Un de ravitaillement serait établi au point de débarque-


poste
ment de la colonne qui, dès son arrivée, s'occuperait de le mettre
en état de défense. Il serait gardé par un petit poste de soldats
blancs.
— Pour le des dans l'Ouémé, les
Chaloupes. transport troupes
deux actuellement dans la colonie ne seraient peutTêtre
chaloupes
devrait être menée
pas suffisantes, étant donné que la campagne
d'eau et ne peu-
très rapidement ; elles calent beaucoup (0 m.'80)
LE DAHOMEY À LA FIN DU XIXe SIÈCLE 123

vent remorquer beaucoup de chalands ou pirogues. Il serait utile


de posséder deux remorqueurs du type de ceux du Sénégal qui
calent peu d'eau et remorquent des poids considérables.

En trois ou quatre jours, ces six cents tirailleurs, invulnérables,


grâce à la portée de leur arme en terrain découvert, arriveront sur
Abomey avant que l'ennemi n'ait pu encore réunir un nombre con-
sidérable de guerriers. Abomey violée, le palais pris, la confiance
aveugle des Dahoméens dans les fétiches et dans la puissance de leur
roi serait abattue ; et, complètement démoralisés, ils n'opposeraient
plus de résistance. Là masse du peuple, certainement, ne cherche-
rait pas à rétablir les affaires d'un roi qu'elle craint et qu'elle déteste
tellement que des émigrations de Dahoméens ont lieu dans toutes
les directions.

à Whydah. — Une
Débarquement opération qui selon moi serait
fort importante, c'est une attaque sur Whydah. Elle pourrait être
faite de deux manières, soit directement par Whydah-Plage, soit
par Grand-Popo.
Par Whydah-Plage, il y aurait comme inconvénient :

La
barre à passer en- pirogues qu'on serait obligé de réquisition-
ner sur tous les points de la côte, Kotonou, Godomey, Whydah,
Grand-Popo, mais on aurait l'avantage d'être rapidement arrivé à
Whydah, dont on s'emparerait facilement, et où on trouverait
immédiatement un abri sûr, l'ancien fort qui est occupé actuelle-
ment par la Maison Régis et qui pourrait loger un grand nombre
d'hommes, il est vrai qu'au moment des hautes eaux, la barre est
généralement très mauvaise et on pourrait se trouver arrêté pendant
plusieurs jours en face de Whydah sans pouvoir débarquer.
Par Grand-Popo, aurait on
l'avantage de débarquer en un point
qui nous appartient ; mais il faudrait du temps, pour préparer le .
transport par la lagune des Popos'; ce trajet ne serait pas sans dan-
ger, car la lagune est peu large, et l'ennemi pourrait y installer des
embuscades, ayant eu le temps de se préparer à cela en apprenant
le débarquement de Grand-Popo. Des barrages échelonnés (pour
la pêche et la douane) sur les lagunes, retarderaient la marche.

Une bonne solution serait celle-ci : débarquer à Grand-Popo,


venir en pirogue jusqu'à la frontière dahoméenne, prendre alors la
routé de terre qu'on franchirait en trois ou quatre heures et qui
traverse, une plaine bien découverte, et sans embuscade possible ; ce
serait la meilleure solution.

Lespirogues de lagune ne manqueraient pas à Grand-Popo :


deux cents ou trois cents hommes suffiraient pour, s'emparer de
Whydah. A la dernière campagne, au dire des Blancs installés à
Whydah, un débarquement aurait parfaitement réussi ; il n'y avait
pas de défenseurs dans la ville.
124 ÉTUDES DAHOMÉENNES

Il serait nécessaire de faire prévenir secrètement les Blancs de


Whydah pour éviter qu'ils soient fait prisonniers et emmenés en
otage, ce qui gênerait considérablement la liberté d'allure.

Cedébarquement pourrait avoir lieu un peu avant l'expédition


de l'Ouémé de façon à attirer dans le Sud, une partie des forces
dahoméennes ; la garnison de Whydah n'aurait rien à en craindre et
la colonne expéditionnaire aurait autant de moins d'ennemis sur
les bras.

Défense de Porto-Novo et de Kotonou. — Enfin, les garnisons de


Porto-Novo et de Kotonou seraient composées de Blancs et de
tirailleurs haoussas.

Ces derniers, non encore éprouvés au feu, feraient leurs premières


armes (en supposant qu'on soit attaqué) d'une façon bien plus tran-
quilisante pour nous, derrière des remparts et soutenus par des
troupes / blanches.

Les troupes blanches, installées dans des forts, y ayant un con-


fort relatif et ne manquant pas de vivres, y rendraient plus de ser-
vice qu'en expédition, où la fatigue de la marche et les privations,
les auraient rapidement décimés.

Les artilleurs blancs seraient destinés au service des pièces de


défense et répartis dans les différents forts des deux garnisons.

Il y aurait lieu de tenir compte comme fusils, des employés des


factoreries, blancs et
noirs, qui, derrière des remparts, se défen-
draient fort bien^ il y a aussi les miliciens de la Résidence qui pour-
raient servir ; mais il serait, je crois, inutile de s'embarrasser d'auxi-
liaires provenant soit du territoire de Porto-Novo, soit des autres
territoires, à moins qu'ils n'opèrent isolément et loin de nous. Ces
gens sont plutôt des fauteurs de désordre et de isànique que des
aides importants.

Il
est évident que si l'on pouvait avoir en plus une ou deux com-

pagnies de ' Sénégalais, cela vaudrait beaucoup mieux on pourrait


emmener cinq compagnies au lieu de quatre en colonne, et avec
la sixième, compléter les effectifs qui ne seraient pas en état de
faire campagne, quoique pouvant rendre de bons services en gar-
nison.

R. AUDEOUD.
PROJET DE REPARTITION DES-TROUPES EN CAS D'EXPÉDITION

Artilleurs
- =
Employés Soldats' Tirailleurs Tirailleurs
des ,, , , , . , Miliciens
blancs sénégalais haoussas F
factoreries blancs . haoussas
H
o
>
! .4 compagn.
Colonne de l'Ouémé .. » » » i 50 600 » » o
g
Colonne de Whydah. » 2 à 300 » » » 75 ' »

Garnison de -Kotonou. 25 100 » » » 75 » >

Garnison de Porto-No- 50 200. » ». » 150 » >


vo (elle fournirait la . , .
' •
garde du poste de t—i

ravitaillement d'Afa-
mé sur l'Ouémé) .. !" O
a
Artilleurs blancs à ré- » 60 » » » 25 x
partir dans les deux
garnisons et . à en-
ce
voyer à Whydah t—i

O
Total - 75 600 . 60 50 600 300 25 F
M

Pont nous possédons .75 50 300 300 25

Il reste à faire venir.. » 600 60 ' 300


-
[ I . I...''. . .•;.; 1\3
!'26 ÉTUDES DAHOMÉENNES

. A la suite de la mission le commandant Audéoud


d'Abomey, fait
part au Gouverneur d'un petit incident qui aurait pu être humiliant
pour les envoyés français...

Porto-Novo, le 3 avril 1891.

Le Commandant Audéoud, chef de la mission


d'Abomey, à Monsieur le Gouverneur des Rivières
du Sud, en mission ;

Monsieur le Gouverneur,

Je viens à l'instant d'apprendre que, à Porto-Novo, depuis notre


retour, on commente un fait qui s'est passé pendant notre séjour à
Abomey. Voici la chose :
La veille de notre première réception par le roi, le Coussougan,
chef de Whydah, qui nous accompagnait, vint me dire que lorsque
des représentants d'un pays qui venait d'avoir la guerre avec le
Dahomey, y venaient après là paix signée, il était d'usage, pour
bien montrer au peuple que la paix était rétablie d'une façon cer-
taine, que ces représentants se montrassent, munis de branches de
palmier, pendant la première cérémonie de présentation. Craignant
qu'il n'y eût dans cet emblème une signification cachée, j'interrogeai
mon interprète qui me répondit qu'il ne connaissait pas les usagés
du Dahomey, et qu'il n'en savait que ce que le Coussougan et les
autres cabécères lui avaient dit, c'est-à-dire que ça n'avait pas de
signification humiliante pour nous, que c'était simplement un signe
que la paix
était acceptée par notre pays. Non encore convaincu,
j'interrogeai un nommé Candido, mulâtre de Whydah, qui me fit
la même réponse, avec cette différence que lui connaissait les usa-
ges.
L'interprète Alexandre, de la Maison Fabre, que le roi avait fait
venir, me répondit la même chose. Or cet interprète inspire la plus

grande confiance à toutes les personnes auxquelles j'en ai parlé.
Il est catholique et au .mieux avec le Père Dorgère. Cet interprète
a servi aux officiers lors du traité de paix de Whydah et MM. De-
coeur et d'Ambrières qui en étaient, m'ont affirmé qu'il était fidèle
commeinterprète.
Le Père Dorgère, questionné à ce sujet par. M. d'Ambrières, ne
fit que des réponses évasives. Enfin, j'en parlai aux laris du roi Toffa,

envoyés en députation. Ceux-ci me dire aussi que cet acte n'avait


aucune signification humiliante.
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIX 0 SIÈCLE 127

Tous ses gens ont été naturellement interrogés séparément.


En outre, mes réflexions m'amenèrent à penser que la paix étant
faite depuis longtemps déjà, nous ne pouvions avoir l'air de venir
implorer, d'autant plus qu'on n'avait pas exigé cette formalité des
officiers qui étaient venus demander la paix à Whydah.
D'un autre côté, les honneurs inusités qu'on nous rendait, l'estime
toute particulière que le roi nous montrait par ses procédés depuis
notre départ de Kotonou, m'enlevèrent tous mes doutes ; surtout
après qu'il nous eût reçus et qu'il nous eût traités devant tout son
peuple et à plusieurs reprises, comme des amis qu'il estimait énor-
mément, et non pas comme des vaincus qui viennent s'humilier. On
ne comble pas d'honneurs et de prévenances des gens qui viennent
implorer un pardon.

Or, on dit ici, contrairement à tout ce qu'on m'a dit là-bas, à ce


que j'aurais déduit de ce que je voyais, que ces rameaux portés
devant le peuple, signifient au contraire que ceux qui les portent
viennent implorer le pardon et la générosité du roi, qu'en somme
c'est un acte d'humilité.

Vous pensez, Monsieur le Gouverneur, si j'ai été ému en enten-


dant dire cela par le R.P. Pied, de la Mission dé Porto-Novo, et
en l'entendant répéter par un de vos interprètes. Aussi je m'empresse
de vous en rendre compte et de vous demander de vouloir bien
protester en notre nom auprès du roi, contre la déloyauté dont lui
et ses cabécères ont fait preuve à notre égard en cette circonstance.
Ce que je ne puis m'expliquer, c'est que le Père Dorgère, qui est
certainement aussi bien au courant des usages du Dahomey que le
Père Pied, ne m'ait pas charitablement prévenu de la faute que
j'aillais faire ; que son interprète Alexandre, qui lui est tout dévoué
et qui est Dahoméen, n'ait affirmé à plusieurs reprises que c'était
une simple formalité sans signification autre que celle des rameaux
dont parle l'Evangile (.ce sont ses expressions et il est catholique
fervent) que les gens dé Toffa n'aient voulu rien dire non plus, eux
qui devaient savoir la chose.

Il est bien
regrettable que je n'aie pas eu un interprète plus sé-
rieux, plus indépendant du Dahomey (il y a des parents) et moins
sujet à être terrifié par son séjour en ce pays. Il serait, je crois, né-
cessaire de faire une enquête et de le punir très sévèrement s'il est
prouvé que, sciemment, il m'a laissé commettre cet impair.

Maintenant, il ne faut pas s'exagérer l'importance de ce fait aux


yeux du roi et des cabécères ; ces derniers savent fort bien que si
j'ai consenti à faire porter des rameaux par un homme de Toffa
et un tirailleur, c'est après avoir discuté longuement avec eux, car
je m'y suis refusé jusqu'au dernier moment. Ce n'est que sur leur
insistance à me répéter que c'était une formalité sans importance,
que j'ai cédé. A ce moment, je croyais à la loyauté du Dahomey
128 ÉTUDES DAHOMÉENNES

et en tous cas je pensais que le Père Dorgère, l'interprète Alexandre


et les gens de Toffa, protesteraient et m'avertiraient s'ils me
voyaient faire quelque chose d'incorrect.
Les cabécères sont donc convaincus que nous n'avions pas l'idée
de venir nous humilier devant le roi et que ce n'est pas par crainte
de lui que j'ai accepté les rameaux. Ils ont pu voir par la suite que
je ne les craignais nullement, car aussitôt que je les ai connus, je
les ai traités avec une hauteur contre laquelle ils n'ont jamais pro-
testé.
Quant au roi, il s'est bien aperçu que ce n'est pas de vaincu à
vainqueur que je lui ai parlé au nom de la France et, je le répète,
il m'a toujours traité comme le représentant d'une puissance pour
laquelle il professe le plus profond respect.
AUDEOUD.

Porto-Novo, le 2 avril 1891.

Mission février - 23 mars


d'Abomey (10 1891)
Rapport politique présenté par M. Hocquart, ca-
pitaine au Tirailleurs Haoussas, d'après les ordres
de M. le Commandant Audéoud, chef de la mission ;

sur l'organisation administrative. — admi-


Aperçu L'organisation
nistrative du Dahomey a été décrite dans plusieurs publications.
Entre le roi, souverain absolu, et le peuple, une série de fonc-
tionnaires, les cabécères, gèrent les affaires publiques.
Ils varient en nombre et en importance, suivant l'agglomération
qu'ils administrent ; nous en avons vu sept à Whydah, on nous en
a présentés environ quatre-vingts à Abomey, il est à supposer que
dans le nombre il ne se trouvait pas seulement les grands fonction-
naires proprement dits.
Les rapports hiérarchiques qu'ils ont entre eux sont difficiles à
saisir. Quelle que soit la nature des affaires traitées, ils y prennent
tous part, émettent leur avis, formant ainsi un véritable conseil
tenues à l'Agore, ou maison commune, ces assemblées officielles sont
très connues des Blancs qui sont très souvent appelés à comparaître
devant elles.
Dans les cérémonies publiques, les cabécères ont une place offi-
cielle et, en dehors du parasol qui les abrite et du cheval sur lequel
ils sont portés, on peut juger de leur importance à leur suite, gens
armés, musiciens, porteurs du tabouret du maître ou autres, cons-
tituant une véritable clientèle, servant de garde et de police.
Les cabécères rendent la justice, répartissent l'impôt fixé par le
roi, le recouvrent, règlent les questions de douane, racolent les hom-
mes pour la guerre, etc..
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIXe SIÈCLE 129

Autorités de Whydah. — A le com-


Whydah particulièrement,
merce considérable de ce point, les relations avec les maisons euro-
péennes, donnent aux autorités une très grande importance.
Le Coussougan actuellement le premier fonctionnaire de la loca-
lité, jouit auprès du roi d'une estime incontestable. Car, si dans les
cérémonies officielles, l'étiquette royale semble imposer aux cabé-
cères de Whydah plus de marques de servilité qu'à ceux d'Abomey,
il nous a été donné de voir au palais de Djèbbé, le Coussougan
dans une circonstance, parler à l'oreille du roi, debout, ce qui ne
doit pas être ordinaire dans un pays où les fonctionnaires ne s'appro-
chent du souverain qu'en rampant. Toutefois, le Coussougan n'est
pas ordinairement le premier fonctionnaire de Whydah. Au-dessus
de lui, le Yévoghan est chargé plus particulièrement, ainsi que l'in-
dique son nom des rapports avec les Blancs (Yévo veut dire Blanc).
L'emploi était vacant depuis la guerre. Le titulaire vient d'être
nommé, c'est un vieillard, sans énergie paraissant fait
physique,
plutôt pour être un homme de paille que pour occuper le premier
rang. Encore à Abomey, où il est resté pendant longtemps, il jouis-
sait auprès du roi Gléglé d'une estime particulière, celle de féti-
cheur qui n'a jamais de pronostics fâcheux.. Peut-être est-ce cette
affection qui lui a valu de la part du fils, la place importance qu'il
va occuper ?

Loin du roi, administrant le territoire le plus important du royau-


me, les cabécères de Whyadh ont pris à la longue une très grande
initiative dans le règlement des affaires et, à ne parler que du pré-
lèvement des impôts, ils savent, dit-on, s'y tailler une bonne part.

Relations des autorités de Whydah avec les maisons de com-


merce. — Leurs relations avec les maisons de commerce sont fré-
quentes : instructions royales à communiquer, achats, affaires de
douane, etc., autant d'occasions de faire appeler à l'Agore l'agent
de factorerie.

Le goût des phrases plus ou moins alambiquées, les réponses éva-


sives, les redites fréquentes, l'inconscience de la durée du temps et
de l'heure, tel est le caractère général de ces entretiens auxquels les
Européens ont donné le nom de « palabres ». La solution d'ailleurs,
quel que soit l'argument du comparant, est souvent décidée à l'avan-
ce, et les Dahoméens apportent clans toutes leurs objections un cal-
me, une force de résistance, une grande logique entretenue par une
mémoire remarquable, apanage fréquent des gens qui ne savent pas
écrire ; ils arrivent ainsi à avoir raison de l'impatience et des mou-
vements de colère des Européens.

Whydah possède deux maisons de commerce françaises et trois


maisons allemandes. De là une certaine concurrence et le désir
d'accroître la clientèle aidant, et par suite la nécessité d'avoir de
bonnes relations avec les autorités, les agents en sont arrivés à faire
130 ÉTUDES DAHOMÉENNES

de nombreux cadeaux. Cette source facile de revenus, sera, je crois,


pendant longtemps encore, quoi qu'on, dise, un empêchement à
l'expulsion des maisons de commerce réputées très solides..

Il n'est
pas douteux pourtant que les maisons françaises au
Dahomey ont eu une situation délicate depuis les dernières affaires,
abandonnées au début de la guerre par les agents emmenés comme
otages à Abomey, réoccupées depuis la paix, les factoreries ont dû,
au dire des Dahoméens, être retrouvées intactes, alors que les inven-
taires établis à la réouverture par les employés accusent des détour-
nements considérables. Il y a là matière à un gros débat. La ques-
tion d'ailleurs a été agitée devant le roi, pendant notre séjour à
Abomey et n'est pas résolue. Le mécontentement des autorités de
Whydah à l'occasion de ces assertions de pillages qu'elles persistent
à nier, ne fera que s'accentuer.

Les
maisons allemandes, nous a-t-on dit, sont favorisées et, à la
demande du roi, un M. Bàrth^ très en faveur à Abomey, serait en
train d'installer une factorerie à Abomey-Calavi,

avec la Mission ••— La Mission de Whydah,


Rapport catholique.
installée très sommairement, paraît compter comme adeptes que des
métis d'origine portugaise ou brésilienne. Ne faisant pas de prosély-
tes dans un pays où la polygamie est très en vogue, très respectueuse
des coutumes locales, grand point au Dahomey, la Mission vit en
très bonne intelligence avec les cabécères.

De plus, la situation particulière qu'a eue le Père Dorgère pen-


dant la guerre, sa mission en août 1890 auprès du roi Béhanzin,
suivie de la paix du 3 octobre, paix certainement désirée à Why-
dah, n'ont pu que lui concilier la sympathie des fonctionnaires du
pays.

Toutefois, la Mission catholique est composée en majeure partie


de Français, ce qui, en cas de complications, quelle que soit son
attitude, lui créerait une situation difficile.

La mission française à Abomey, devant le roi (audience privée).


— Une loi d'étiquette très étroite règle dans les cérémonies officiel-
les la conduite des cabécères vis-à-vis du roi.

Rampant en s'approchant du trône, couchés dans la poussière


quand ils sont arrêtés, ils donnent ainsi à ce monarque des preuves
extérieures et publiques de la servilité la plus absolue. Le roi Béhan-
zin n'est entouré que de femmes, sa garde privée se compose d'Ama-
zones et, en ce qui concerne les hommes, à l'exception de quelques
rares ou féticheurs, l'étiquette reste la même
privilégiés, princes
pour tous.

Reçus dix fois par le roi avec solennité, nous avons toujours été
traités avec la plus grande affabilité.
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIXe SIÈCLE 131

La conversation, dans les quatre premières séances est restée des


plus générales, écourtée presque toujours par la tombée dé ia nuit :
des nouvelles sur notre santé, des marques d'étonnement sur la
longueur de notre sabre, quelques aperçus déraisonnables sur le nom- .
bre des guerriers ; tels ont été les princijsaux thèmes de l'entretien.

Le roi est allé jusqu'à nous dire qu'il avait 1.080 chefs de guerre
ayant chacun 3.000 guerriers.

Cette phrase qui sue la vanité inconsciente, le désir d'éblouir,


phrase qu'il a plus tard démentie en réduisant à 20.000 le nombre
de ses soldats, dénote dans tous les cas, chez ce souverain, un grand
amour pour son armée.
Béhanzin est revenu ultérieurement sur cette question à propos
des amazones, des chasseuses d'éléphant qui ont exécuté devant
nous des parades de chasse, et un jour un chef de guerre, le nommé
Agao, nous a apostrophés devant le roi qui semblait écouter avec
plaisir ses phrases véhémentes, où il exposait son bonheur de faire
la guerre, son amour du sang, nous engageait à prolonger notre
séjour à Abomey où il se promettait de nous rapporter bientôt des
captifs. Agao parlait ainsi, debout devant le roi. Les chefs de guerre
d'ailleurs semblent astreints à une étiquette moins servile que celle
des cabécères, toutefois, ils n'ont jamais dans les cérémonies où
nous les avons vus, paru approcher le roi de près.

La veille de notre congé, le commandant a lu au roi la lettre de


M. le Gouverneur Ballay. Elle exposait, d'une part, le but de la
mission française chargée, à l'occasion de la paix, de porter au roi
les cadeaux du Président de la République ; d'autre part, le désir
du roi Toffa d'une réconciliation avec Béhanzin — un des membres
de sa famille. A cette lettre était jointe une demande de restitution
des gens de la famille de Xavier Béraud, interprète d la Résidnce,
à Porto-Novo, gens emmenés de Whydah à Abomey pendant la
guerre et maintenus dans la capitale.

Sur cette
question, le roi s'est nettement refusé à toute restitution
sur laquelle il a jugé inutile d'insister, ajoutant, toutefois, que les
gens réclamés étant de Whydah, c'est-à-dire Dahoméens, partant
ses sujets il n'avait rien à dire. Je crois même qu'il a demandé pour-
quoi Xavier Béraud ne venait pas lui-même les réclamer.

En ce qui concerne la réconciliation avec Toffa, traitée dans la


lettre du Gouverneur, il est entré dans un long développement sur
les griefs passés. Ces griefs ont été exposés aux otages il y a un an,
et reproduits pour la plupart à l'époque dans plusieurs journaux,
sous forme d'une lettre en très mauvais français adressée par le roi
au Président de la République.

Reprenant alors les griefs passés, toujours vivaces, il les expose


un à un : la percée de la lagune de Kotonou, un coup de canon
132 ÉTUDES DAHOMÉENNES

lancé sur Whydah, un autre tiré, il y a environ ans, dans le


quatre
Whémé, sur la lagune de Zobbé contre les troupes dahoméennes
aux prises avec celles de Porto-Novo.
Il s'est longuement étendu sur de Toffa
l'ingratitude qui lui doit,
a-t-il dit, le trône de Porto-Novo, d'ailleurs et qui a toujours
depuis
fait du mal aux Dahoméens.
Parlant ensuite du fils de l'ancien roi
Mekpon, prédécesseur de
Toffa, Zongbé, actuellement à Abomey
et qui allait. retourner à
Lagos, il a prétendu qu'à Porto-Novo on cherchait à lui barrer les
chemins. Et malgré les observations qui lui ont été faites par le
commandant sur ce prince soupçonné d'entretenir les bruits de dis-
corde attribués à Toffa pour lui prendre sa place, Béhanzin s'est
formellement déclaré le protecteur de Zongbé, ajoutant qu'il arri-
verait malheur à celui qui lui ferait du mal.
En ce qui concerne le traité, il a demandé si les 20.000 francs
concédés à Whydah au 3 octobre, lui seraient payés et quand aurait
lieu l'échéance ? II a ajouté qu'il ne pouvait céder Kotonou, que
son fétiche lui défendait de donner un pouce de son territoire, mais
que, en ce qui concerne notre occupation, les choses en resteraient
où elles en étaient.
Il a parlé aussi de la façon dont avait été reçu l'amiral Vallon,
puis, plus tard, M. le Gouverneur Bayol, exposant que ce dernier
n'avait pas agi avec lui comme doit le faire un ami, que bien traité
et soigné à Abomey pendant sa maladie, il avait à son retour à
Porto-Novo, trois jours après la mort du roi Glèglè, que Béhanzin
1
avait pris soin de lui annoncer, ouvert les hostilités à Kotonou,
bombardé ce point, intervenant sans raison dans le différend entre
gens du Dahomey et de Porto-Novo.
Il répète plusieurs fois qu'il nous parle franchement en amis,
que tout est fini, que nous sommes amis. Il n'y aura plus d'histoire,
dit-il, et nous n'irons plus à Porto-Novo faire la guerre puisque vous
y êtes, mais nous irons ailleurs.
Pas un mot sur le terrain concédé à Kotonou, pas plus que sur
la construction du village dahoméen, à 1.500 mètres de nos lignes,
très loin de l'emplacement préparé par l'Administration française
que les chefs dahoméens n'ont pas voulu occuper.

Il semble ne plus reconnaître les clauses du traité de 1878 qui


nous donnait une zone de terrain, sur une longueur de 6 kilomètres
de la factorerie Régis jusqu'à la limite des deux royaumes à l'est
et au nord, à une distance de 6 kilomètres de la mer. Pourtant, le
traité de 1890 maintient les traités antérieurs. Est-ce là un oubli vo-
lontaire ou de l'ignorance de sa part ?

La conversation a pris ensuite un ton plus enjoué. Le roi a pro-


mis de reprendre les relations commerciales avec Porto-Novo, de
nous des boeufs, et comme le commandant lui disait que
y envoyer
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIX" SIÈCLE 133

le Whémé devait être la route 'la. plus commode pour le transit, il


a vivement répliqué que non, que le chemin d'Abomey au Whémé
était long, difficile, étroit et que la route la plus courte et la plus
commode était celle qui passe par Abomey-Calavi.

Déjà à Arroson, village entre Kotonou et Whydah, parlant fami-


lièrement au nommé Wèkètomé, chef du village dahoméen de Ko-
tonou, nous lui avions demandé quelques renseignements sur cette
route du Whémé. Devant notre insistance et après quelques répon-
ses dilatoires, il nous avait prié de ne pas continuer à l'entretenir
de cette question et, cela, sur un ton très contrarié.
Le roi nous a engagé à venir le voir souvent, quand il serait
moins triste que maintenant, très occupé qu'il était aux fêtes qu'il
allait donner à l'occasion de la mort de son père.

Causant incidemment de poudre et de fusils, il a affirmé avoir


une manufacture d'armes où on fabriquait de la poudre d'après
des procédés qu'il tenait d'Européens, où se confectionnait égale-
ment des armes de guerre. Devant notre hésitation à le croire, il a
maintenu plusieurs fois son dire, regrettant que nous ne puissions
rester plus longtemps, ce qui lui donnerait le loisir de nous faire
venir des produits de cette manufacture.

En terminant, il a parlé trésor dude Kotonou, trésor en cauris


et en a demandé la restitution.
Le commandant lui ayant répondu
que ce trésor était une contribution de guerre qui ne pouvait, par
suite, être rendu, pas plus d'ailleurs que ne l'avaient fait les Daho-
méens pour les produits pris dans les factoreries, le roi a affirmé
que, sauf à Godomey, rien n'avait été pris et que les agents en
réclamant 300.000 francs au Gouvernement français ainsi que nous
venions de le lui dire, ne cherchaient qu'à le tromper. Il a chargé
le Coussougan de régler cette question de concert avec nous au
retour à Whydah. Nous y sommes restés inutilement sept jours à
l'attendre et le commandant a décidé notre départ. Pour Godomey,
dont le pillage a été reconnu, le roi en a rejeté la faute sur des vo-
leurs étrangers au pays, et dont le chef aurait payé de sa tête le
méfait commis.

En résumé, dans tous les entretiens que nous avons eus, le roi
nous a témoigné son vif désir de rester notre ami et les marques de
sympathie très nombreuses, dés honneurs extraordinaires, corrobo-
rent amplement, cette opinion.

Il serait utile d'étudier la physionnomie de son peuple et des cabé-


cères.

Le peuplequ'il gouverne, tel que nous l'avons vu, n'a pas d'opi-
nion, qu'il fasse la guerre par force ou par goût et beaucoup doi-
vent la faire par force, il est difficile de prévoir si une nouvelle
affaire avec les Blancs rencontrerait de ce côté beaucoup d'enthou-
134 ÉTUDES DAHOMÉENNES

siasme. Après le combat d'Atchoukpa, livré il y a un an, gens de


guerre et guerriers d'occasion étaient, d'après tous les renseigne-
ments recueillis, très démoralisés.
Toute autre est la situation des cabécères.
Ceux de la
frontière, à Abomey-Calavi, et Whydah,
Godomey
ont tout intérêt au maintien de la paix pour la bonne marche de
leurs affaires commerciales. Quant à ceux qui, à Abomey, appro-
chent le roi, ils ne doivent pas moins la désirer ; ils perdraient leur
situation en cas d'échec du -monarque, car il n'est pas douteux
qu'une organisation dont les rouages reposent sur un absolutisme
aussi parfait craquerait de toute part au premier insuccès sérieux.
à ne considérer •
Donc, que nous, ,1a situation semble devoir être
envisagée comme des plus calmes.
Mais notre occupation de Porto-Novo, l'a nécessité de protéger
Toffa, l'ennemi du Dahomey, nécessité utile s'il en fut, la présence
d'un allié de Béhanzin sur le trône de Porto-Novo ne pouvant être
que dangereuse pour nous peut un jour ou l'autre amener des com-
plications. En effet, le royaume de Porto-Novo n'est pas délimité
du côté Dahomey et les incursions des gens du Dahomey sur ce terri-
toire deviennent par suite possible.
Toutefois, à l'heure actuelle, la paix est faite entre les deux rois,
et depuis longtemps les relations n'avaient été moins tendues entre les
deux cousins.
Il n'en demeure
pas moins acquis que le seul voisinage des Daho-
méens est une cause de grande terreur, que souvent, dans la ban-
lieue de Porto-Novo, des paniques arrachent les gens à la récolte de
l'huile de palme, et que ces fuites inexplicables ont leur contre coup
jusqu'à Porto-Novo.
De tout temps, les sujets de Béhanzin ont fait des incursions
chez
leurs voisins, détruisant les villages, emmenant des captifs, faisant
fuir les autres, se faisant ainsi très loin de leur pays un renom de
brigandage.
Du fait de leurs
rapines, le royaume de Kétou, qui comptait au
dire des missionnaires des villes de 60.000 âmes, comme Kétou, est
maintenant désert Abéokouta, principale ville du territoire des

Egbas, a été plusieurs fois ravagée, et reconstruite à cause de son

importance commerciale.
Par ces motifs, la disparition du Dahomey serait un
grand soula-
gement pour les populations qui l'avoisinent, une cause d'accroisse-
ment pour le commerce de la côte d'Afrique dans le voisinage de
Porto-Novo, auquel il rendrait une confiance que les dernières affai-
res lui ont un peu fait perdre et qui ne renaît que difficilement.

Fait à Porto-Novo, le 2 avril 1891.

HOCQUART.
aux tirailleurs haouassas.
capitaine
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIXe SIÈCLE 135

En mai 1891, le résident Ehrmann présente au gouverneur Ballay


un aperçu de la situation générale au golfe du Bénin. Après la ques-
tion dahoméenne, le résident semble être surtout préoccupé par les
rapports commerciaux avec le Togo allemand... .

Porto-Novo, le 8 mai 1891.

Le Résident de France, par intérim, aux établis-


sements du golfe du Bénin, à Monsieur le Gouver-
neur Ballay, en mission spéciale dans les rivières du
Sud et dépendances ;
(Conakry)

Monsieur le Gouverneur,

J'ai l'honneur de vous remettre ci-=inclus copie de la deuxième


lettre que j'ai reçue de M. Hocquetis, agent de la Maison Fabre et
agent consulaire de Whydah.
Dans ma lettre du 25 avril que je vous ai expédiée par la voie
anglaise, je vous donnais copie de la première lettre de M. Hocque-
tis et de la réponse que j'ai faite.
La situation est donc au même point qu'au moment de votre
départ ; le Coussougan arrivé à'Whydah après le départ de la mis-
sion d'Abomey, était chargé, par Béhanzin d'une communication
importante pour cette mission.
Ne l'ayant plus trouvée à Whydah il demande avec insistance
qu'on lui renvoie un officier pour prendre communication de la
« Récade » royale et répondre au nom de la France.
Un envoyé spécial de Béhanzin est venu à Whydah avec le Cous-
sougan pour rapporter av. roi la réponse que fera le Gouverneur
français.
Le refus du
Coussougan de donner comme vous l'y aviez invité,
communication de son message à l'agent consulaire, provient évi-
demment de ce qu'il veut avoir en face de lui une personnalité res-
ponsable, susceptible de traiter officiellement au nom du Gouver-
nement français.
Je ne sais exactement quelles peuvent être les questions à traiter,
mais la première lettre de M. Hocquetis laisse entrevoir que Béhan-
zin désire être fixé définitivement sur nos intentions au sujet de
Kotonou et sur les clauses du traité de Whydah.
136 ÉTUDES DAHOMÉENNES

Si c'est à ce point que nous en sommes huit mois après la signa-


ture du traité, il est permis d'estimer le résultat est loin d'être
que
satisfaisant.
Je ne sais s'il est bien opportun dans ces conditions d'envoyer de
nouveau un officier à Whydah, car ce serait peut-être nous engager
dans une voie dangereuse.

Déjà lors du passage de la mission à Whydah on a agité, impru-


demment à mon sens, des questions eût été préférable de lais-
qu'il
ser dans l'ombre, telles que les indemnités dues aux maisons fran-
-
çaises, etc..
Tout porte à croire qu'une nouvelle conférence soulèverait des
questions très délicates auxquelles nous ne .pouvons donner à un
officier pleins pouvoirs pour répondre.
J'ai pensé tout concilier en vous proposant d'envoyer la commis-
saire de police Bernardin Durand qui, déjà, avait été chargé d'une
mission par M. le Commandant Fourn'ier, et qui se contenterait de
prendre connaissance du message et me le rapporter.
Conformément à vos ordres, cet employé est partit le 4 pour Why-
dah, muni d'une lettre pour le Coussougan et d'une autre pour
l'agent consulaire, lettres qui ne sont que la reproduction exacte
de vos instructions.
Elles disent en substance, que les officiers ne peuvent être poul-
ie moment distraits de leur service ; que le Coussougan doit donner
la « Récade » à Bernardin ou envoyer à Kotonou un homme de con-
fiance que j'irai entendre.

Je ne serais point
surpris que la question du wharf ne fut pour
quelque chose dans
le message de Béhanzin, car les autorités daho-
méennes de Kotonou n'ont pas caché leurs inquiétudes au moment
où M. l'Ingénieur Thomas s'est livré à ses études préliminaires.
Je crois qu'il sera prudent, au moment de la construction, de
faire bonne garde à Kotonou et même, au besoin, de renforcer
provisoirement la garnison de ce point en diminuant celle de Porto-
Novo où une attaque imprévue est impossible à cause du réseau
d'espions que nous entretenons sur la frontière de Dékamé.
A Kotonou, au contraire, une surprise est toujours possible par
suite de la proximité de la frontière dahoméenne et des bois qui
couvrent le terrain.

Je compte beaucoup sur le voyage de Bernardin Durand pour


obtenir des renseignements précis sur les agissements du Dahomey.

Le gérant de la Maison Fabre, à Porto-Novo, m'a communiqué,


le 28 avril, une lettre qu'il venait de recevoir de son agent de Why-
dah, lequel lui signalait l'introduction, par des maisons allemandes,
de fusils à tir rapide et munitions.
LaMaison Wolber et Brohm aurait introduit 800 fusils modèle
Snider et 15.000 cartouches. La Maison Trangott et Sollner, 400
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIXe SIÈCLE 137

fusils et rr?»initions. Un Suisse allemand établi à Lagos, qui a tout


récemment fait un voyage à Godomey et Whydah, sous le prétexte
d'y installer des comptoirs, aurait passé un marché pour la fourni-
ture de 3.000 fusils et munitions, 4 canons et se serait engagé à four-
nir le personnel d'instructeurs à la tête duquel se trouverait un cer-
tain Julio Médeiros, un mulâtre de Whydah, employé de la Maison
Goedelt.

Dès que cette nouvelle m'est parvenue, je vous ai câblé et j'ai


envoyé à Whydah, à l'agent de la Maison Régis, un courrier spécial
pour obtenir des renseignements précis.
J'ai l'honneur de vous remettre ci-inclus, copie de la réponse qui
confirme, à des petits détails près, les premiers renseignements.
Je n'ai pas encore pu savoir par où ces armes ont été introduites,
mais il est à présumer que c'est par Whydah-Plage.
Le sieur qui n'a pas jusqu'à
Barth, présent d'établissements à
Whydah, compte peut-être introduire ses armes par la lagune de
Porto-Novo ; il serait sans doute bon de prendre à son endroit quel-
ques mesures préventives. M. Olivier, pourtant, suppose qu'il effec-
tuera son débarquement par Whydah.
D'après la lettre de M. Olivier, les armes seraient déjà entre les
mains des troupes de Béhanzin, qui seraient entrain d'en expéri-
menter les effets au détriment des Egbas.

Il est évident clans tous les cas que le Dahomey arme avec activité
et en ajoutant aux chiffres ci-dessus les 600 fusils introduits il y a
quelques mois par la Maison Goedelt, on arrivera au chiffre res-
pectable de 5.000 fusils à tir rapide.

L'armée dahoméenne est partie, il y a trois semaines environ, pour


guerroyer du côté d'Abéokouta. Béhanzin, lui-même, a quitté il y
a quinze jours Abomey pour rejoindre ses troupes.
Leur absence se prolongera sans doute jusqu'au mois de juin.

Il paraît que jamais le Dahomey n'a mis sur pied une armée
aussi considérable que celle qui est actuellement en campagne ; le
ban et l'arrière-ban de la population ont été mobilisés et l'on estime
'
que l'effectif actuel doit dépasser 20.000 guerriers des deux sexes.
On prétend qu'à son retour d'Abéokouta, Béhanzin doit razzier
quelques villages du Nord du Dékamé, à dix ou douze heures de
marche de Porto-Novo. En droit strict, ces villages seraient sur le
territoire de Porto-Novo, bien qu'ils ne reconnaissent pas l'autorité
du roi Toffa. Quoi qu'il en soit, ce projet, que l'on prête à Béhan-
zin, n'est jusqu'à présent qu'un bruit auquel il est prudent de n'ac-
corder qu'une confiance relative.

Les négociants français continuent à se plaindre de la façon dont


ils sont traités dans le Dahomey et de la faveur dont jouissent leurs
collègues allemands.
î38 ÉTUDES DAHOMÉENNES

C'est ainsi qu'à Godomey, il y a quelque temps déjà, les autorités


ont arrêté les transactions pendant huit jours pour permettre à une
maison allemande de s'installer ; dès que cette maison a été appro-
visionnée, le commerce a été ouvert et, grâce à la pression des auto-
rités, tous les produits qui s'étaient accumulés pendant la période
de fermeture,, ont été vendus à la maison allemande.
La Maison
Fabre, à Whydah, vient d'être fermée pendant quinze
jours pour avoir refusé de payer une contribution de 89 pièces de
tissus qu'on lui avait imposée ainsi qu'aux autres maisons. Les ,
autres maisons ayant payé, l'Agore a carrément déclaré à la Maison
Fabre qu'il fallait s'exécuter ou s'en aller et naturellement il a
fallu céder.

Il est juste de dire que la faveur dont jouissent les Allemands ne


provient pas exclusivement de la rancune que peuvent nourrir les
autorités dahoméennes contre les maisons françaises.
Les Allemands, qui viennent de s'établir dans le pays, veulent
faire dès affaires à tout prix et font de grands sacrifices pour se
concilier la bienveillance des fonctionnaires dahoméens qu'ils com-
blent de cadeaux. La Maison Trangott et Sollner a offert au roi
deux pots fétiches en argent massif que l'on prétend valoir 500 francs
chacun.
Les Allemands, quoique évidemment hostiles aux intérêts fran-
çais, font abstraction, en général des questions de nationalité en ma-
tière d'affaires et chargent volontiers leurs produits sur les paque-
bots français de Marseille.

A mon dernier voyage aux Popos, la Maison Goedelt, dont


l'agent à Whydah, M: Witt, est agent consulaire d'Allemagne, et
connu pour ses manoeuvres antifrançaises, la Maison Goedelt, dis-
je, avait, à Whydah, 200 tonnes de produits, et à Grand-Popo 150
tonnes, qu'elle désirait charger sur le « Stamboul ». Comme on
avait négligé de télégraphier à Libreville, le « Stamboul » était
presque plein et n'avait que juste la place nécessaire pour prendre,
à Grand-Bassam, 400 tonneaux qui l'y attendaient.

La Maison Goedelt fut donc forcée de garder ses produits, mais


déjà elle a, de même que la Maison Wolber et
précédemment
Brohm, donné du fret à la ligne française. Je signale simplement le
fait en passant.
Les
Yévogans de Whydah et Kotonou, sont arrivés dans leurs
résidences munis des instructions du roi.

A par conséquent, le Coussougan va disparaître de la


Whydah,
scène lorsqu'il aura pu enfin se débarrasser de cette mission qui
paraît tant lui peser. A Kotonou, il n'y avait pas de Yévogan depuis
le mois de novembre 1889, époque à laquelle ce fonctionnaire est
monté à Abomey avec M. le Gouverneur Bayol.
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIX" SIÈCLE. 139

Le retour du Yevogan Zonohoncon dans son ancienne résidence


.est au moins bizarre. Outre que le village de Kotonou, situé à
1 km. 500 environ de la factorerie Régis est évidemment sur le ter-
ritoire français qui nous a été cédé par le Dahomey (6 kilomètres
à l'ouest de la factorerie Régis et 6 kilomètres au nord de la mer),
personne n'ignore que le mot Yévogan veut dire chef des Blancs.
La présence de ce fonctionnaire à Kotonou est donc en contra-'
diction formelle avec tous les engagements pris par son Gouverne-
ment.
Ce personnage s'est d'ailleurs présenté aux maisons de commerce
de Kotonou accompagné d'une,, suite nombreuse ; le capitaine d'in-
fanterie de marine qui commande la compagnie de tirailleurs de
Kotonou,- et en l'absence de résident, m'a, jusqu'à présent, repré-
senté officieusement dans cette localité, était à Porto-Novo, de
sorte qu'il n'a pas vu le Yévogan. Voici, d'après l'enquête qu'il a
faite, l'attitude prise par ce fonctionnaire dahoméen qui était accom-
pagné d'un récadère royal (messager porteur du bâton) qui le
présentait.
Suivant la version de M. Piétri, agent de la Maison Fabre, le
récadère lui aurait tenu le langage suivant :
« Le roi demande des nouvelles de ta santé (M. Piétri a été pri-
sonnier à Abomey), il est ton ami. Voici le Yévogan. La guerre est
terminée et tout ce qu'ont fait les soldats est oublié., Le Yévogan est
le chef de Kotonou, c'est à lui que tu auras affaire quand tu auras
besoin de quelque chose. »

D'après l'agent de la Maison Régis l'attitude du Yévogan et du


récadère du roi, vis-à-vis de la Maison Régis, aurait été parfaite-
ment courtoise et pas un mot concernant les Blancs n'aurait été
prononcé.
En attendant l'arrivée de
vos instructions, j'ai recommandé au
capitaine qui me représente à Kotonou d'éviter d'entrer en relations
avec le Yévogan, auquel il est prudent de ne pas donner l'impor-
tance d'un personnage officiel.

LAGOS

Une crise monétaire d'une certaine intensité sévit en ce moment


à Lagos ; il est fort difficile de s'y procurer du numéraire et l'on
cite certaines maisons qui ont dû payer jusqu'à 7,50 % de change
sur les traites qu'elles mettent en circulation. L'on attribue le fait
à l'augmentation des achats de produits contre espèces, augmenta-
tion qui aurait fait passer une partie du numéraire en cours entre
les mains des populations des campagnes environnantes.

Le Gouverneur intérimaire de Lagos, M. Denton, m'a adressé


dernièrement, contre le roi Toffa, une plainte relative à des droits
140 ÉTUDES DAHOMÉENNES

de sortie que ce monarque percevait à l'entrée de la rivière d'Adjarra,


contrairement à l'arrangement franco-anglais qui établit la neutra-
lité de la navigation sur ce cours d'eau.

J'ai dû donner au roi de Porto-Novo des ordres pour faire cesser


immédiatement cet état de choses et j'en ai informé M. le Gouver-
neur Denton, qui s'est sans doute considéré comme satisfait puis-
qu'il n'est pas revenu sur cette question.

PORTO-NOVO

Le roi Toffa paraît aujourd'hui prendre, en apparence du moins,


son parti de la situation qui lui a été faite, il se soumet aux déci-
sions de la Résidence, mais lorsqu'on lui demande de fournir quelque
chose, des hommes ou du matériel, il répond invariablement qu'il
n'a plus d'autorité et ne peut plus rien faire. En résumé, il boude
et son entourage ne lui donne pas des conseils de nature à le main-
tenir dans la bonne voie ; si jamais l'on se décide à supprimer Toffa,
en lui donnant, par exemple, une rente à titre de compensation, il
faudra avant tout éloigner de lui ses larys.

La soumission de Toffa est comme le disais plus


je haut, plus
apparente que réelle et je ne veux à l'appui de mon dire citer
qu'un fait qui s'est passé tout récemment.
Le 23 avril, Toffa a fait appeler tous les cabécères de Porto-Novo
et leur a demandé pourquoi ils ne venaient plus chez lui comme au-
trefois régler leurs palabres au lieu d'aller à la Résidence.

Le plus vieux des cabécères, Abassagan, a répondu au nom de


tous par une critique très vive de l'administration de Toffa :

« Du temps du feu roi, il n'en était point comme aujourd'hui ;


les cabécères avaient de l'autorité et réglaient les palabres de leurs
quartiers, et leur conseil était demandé dans les cas graves, lorsque
les intérêts du pays étaient en jeu ; Toffa, lui, a-voulu tout acca-
parer et s'est efforcé d'annihiler les chefs de quartier qui, aujour-
d'hui, en sont réduits à travailler pour vivre. C'est pourquoi, puis-
qu'on les tient à l'écart de tout, ils n'ont plus aucune raison d'aller
chez le roi. »
. Les autres
cabécères ayant tous répondu d'une façon analogue,
et croit nécessaire de s'ap-
Toffa qui sent son autorité lui échapper
jDuyer sur les gens influents du pays, a déclaré, qu'en effet, il avait
de gros torts vis-à-vis d'eux, mais que sa qualité de roi ne lui per-
mettait pas de demander pardon à ses sujets ; qu'en conséquence
ses larys allaient faire des excuses en son lieu et place. Aussitôt il
a commandé à Hazoumé, le premier lary, et à tous les autres, de
se coucher la face contre terre et de demander pardon aux cabé-

cères, ce qui a été fait séance tenante.


LE DAHOMEY A LA FIN DU XIXe SIÈCLE 141

Toffa a ensuite investi les trois principaux chefs, Abassagan,


Agboton et Gogan de pouvoirs analogues à ceux des juges de paix ;
ces trois cabécères seront chargés de régler les palabres du pays et
de rendre compte au roi. Ils ont dû prêter serment de fidélité à
Toffa..
Nul n'ignore que le règlement des palabres est pour les chefs indi-
gènes une des principales sources de revenus ; c'est donc une sorte
de rente que Toffa a donné, par ce fait, à ses lieutenants.
Cette manoeuvre avait évidemment pour but d'empêcher les
sujets de Toffa de venir présenter leurs réclamations à la Résidence,
aussi l'ai-je vertement rappelé à l'ordre et ai-je averti les trois cabé-
cères en question que je leur infligerais une punition rigoureuse si
je m'apercevais qu'ils cherchassent à exercer une pression quelcon-
que dans ce sens.
Les fêtes données par le roi de Porto-Novo à l'occasion de la
mort de son père sont sur le point de finir ; elles auront duré deux
mois environ.
Un douanier indigène, le nommé Hélias, placé par moi au poste
d'Aguégué, a été, ces jours derniers, l'objet d'une tentative d'assas-
sinat de la part d'un indigène qu'il voulait arrêter pour contraven-
tion. On m'a rapporté Hélias dans un état lamentable, atteint de
plus de vingt coups de couteau ; malgré cela, il est aujourd'hui en
bonne voie de guérison. Quant au meurtrier, .les gens d'Aguégué
l'ont poursuivi dans la brousse, l'ont atteint, et comme il résistait,
l'ont grièvement blessé. Pour le bon exemple je l'ai remis entre les
mains de Toffa, dont il est le sujet, et s'il est guérit, il sera rigou-
reusement puni.

GRAND-POPO ET AGOUE

Au moment de votre le sous-brigadier -


départ, Casalet, qui pour
le moment représente l'autorité aux Popos, nous avait signalé le
meurtre d'un prisonnier par un caporal de la garde civile. Dès mon
arrivée, je me suis occupé de cette affaire qui n'est pas aussi grave
qu'on pouvait le supposer. La victime était un homme très redouté
dans le pays et que l'on accusait d'avoir assassiné quatre person-
nes. Il était originaire de l'intérieur du Togo allemand et déjà, à
l'époque où M. Régnot administrait les Popos, était venu pour
s'emparer de force d'un homme de Grand-Popo, qu'il disait être
son esclave. M. Régnot l'avait, à cette époque, expulsé de notre
territoire. Lorsque le détachement des tirailleurs fut retiré des Po-
pos, cet individu s'imagina sans doute que le moment était propice
pour renouveler sa tentative, mais il fut signalé au chef de poste des
Douanes qui envoya deux gardes civils pour l'arrêter. Lorsque les
gardes, qui étaient sans armes, voulurent le saisir, l'homme tira un
couteau et chercha à les en frapper, et comme les gardes civils
142 ÉTUDES DAHOMÉENNES

n'osaient s'approcher de ce forcené, il lança son couteau contre l'un


d'eux qui faillit être atteint ; puis il prit la fuite et se cacha dans
les bois.
Le sous-brigadier envoya plusieurs gardes en "armes à sa recher-
che ; l'individu fut retrouvé et prit la fuite, serré de près par le
caporal Lawani, des gardes civils, il se retourna et se jeta sur lui ;
une lutte s'ensuivit, au cours de laquelle le caporal fit usage de
son sabre-baïonnette et blessa mortellement son adversaire, qui
expira quelques minutes après.
Les
chefs de jGrand-Popo vinrent le lendemain remercier le chef
de poste de les avoir délivrés d'un personnage dangereux et l'opi-
nion publique fut unanime à approuver l'acte de vigueur du caporal.
Dans ces conditions, je n'ai pas cru devoir punir cet homme,
d'autant que la victime était bien peu intéressante, puisqu'elle ve-
nait se livrer à la traite des esclaves sur notre territoire et se met-
tait en rébellion ouverte contre l'autorité. L'incident a donc été
clos ainsi et ne soulèvera aucune réclamation.

J'ai visité successivement Grand-Popo et Agoué et me suis assuré


du bon fonctionnement du Service des Douanes et du Trésor ; j'ai
acquis la conviction qu'il y a urgence à envoyer aux Popos, un
administrateur actif qui s'occupe de ce pays que les derniers événe-
ments du Dahomey nous ont fait tant soit peu négliger.

J'ai été rendre visite à M. le Commissaire impérial de Puttkam-


mer, qui m'a reçu d'une façon des plus courtoises et m'a fait part
du désir qu'il éprouve de voir se prolonger indéfiniment la bonne
harmonie qui règne entre son administration et l'Administration
française. M. de Puttkammer rentre définitivement en Europe et
doit être remplacé par M. le Comte Pfeil, qui était précédemment
consul d'Allemagne à Lagos.
Il est impossible de ne pas être frap]Dé de l'activité déployée par
les Allemands pour le développement de leur petite colonie. Je
n'ai certes pas l'intention de représenter l'Administration allemande
comme le modèle des Administrations coloniales ; il est évident
qu'un pays comme le Togo, qui n'a jamais de complications poli-
tiques, est bien plus facile à administrer qu'une colonie morcelée
comme la nôtre, dont les chefs sont perpétuellement et en tout à
compter avec cette épée de Damoclès qui s'appelle le Dahomey.
Les Allemands sont privilégiés à ce point de vue, on peut circuler
librement sur tous les points de leur territoire et une soixantaine de
Haoussas, commandés par un ex-sous-officier de l'armée prussienne
suffisent parfaitement à maintenir l'ordre.

Aussi, tout l'effort de l'Administration allemande s'est-il porté


sur le développement agricole et commercial de leur colonie ; on a
fait des routes aboutissant aux principaux marchés de l'intérieur

qui sont les véritables sources du commerce des Popos ; un jardin


LE DAHOMEY A LA FIN DU XIXe SIÈCLE 143

d'essai a été créé à côté de la résidence du commissaire impérial ;


des vastes terrains, le long de la mer, ont été concédés à des entre-
preneurs qui s'y livrent à -la culture du cocotier.

Des émissaires politiques et même des Haoussas sont envoyés


dans l'intérieur et
cherchent à attirer les produits sur les marchés
allemands. Enfin, nos voisins se donnent beaucoup de peine pour
faire de leur petite enclave une véritable colonie et emploient à cet
effet toutes leursressources budgétaires. Ils dépensent tous leurs
revenus, et comme ils ont commencé par construire pour leurs fonc-
tionnaires des habitations presque somptueuses, le budget local, qui
n'est guère aidé par la métropole, a quelque peine à s'équilibrer et
je le crois niême tant soit peu endetté.
'
M. de Puttkammer m'a fait part d'un incident assez significatif
qui s'est produit récemment. Les Anglais de Quittah, dont le tarif
douanier est plus élevé que le nôtre, voient avec déplaisir une par-
tie des produits de leur zone intérieure passer sur le territoire alle-
mand. Si les Allemands envoient des courtiers pour attirer les pro-
duits, eux envoyent des Haoussas dans le même but. Tout récem-
ment, M. de Puttkammer en a fait saisir une dizaine qui opéraient
sur son territoire et les a envoyé au District Commissionner (admi-
nistrateur) de Quittah, avec une lettre aimable et tant soit peu
ironique.

Naturellement, le fonctionnaire anglais a répondu que ce n'étaient


pas de ses Haoussas, mais, d'après le Commissaire impérial, il pa-
raît qu'il n'a pas été satisfait.
Notre enclave de Grand-Popo et Agoué n'a pas été plus mal par-
. tagée par la nature que celle des Allemands ; nous possédons même
une voie de communication bien supérieure à toutes les routes qu'ils
pourront établir dans l'intérieur. Je veux parler de la rivière Mono
ou d'Agoué qui, pendant toute l'année, est navigable jusqu'à Ago-
mé-Séva. Ce cours d'eau, en somme peu connu, n'est navigable au-
dessus d'Agoué-Séva jusqu'aux rapides de Togodo, que pendant six
mois de l'année. C'est alors un véritable torrent qui, en quelques
heures, monte de plusieurs mètres à la suite des orages qui se pro-
duisent dans l'intérieur.
Par la rivière Mono descendent à Grand-Popo, les deux tiers, à
peu près des produits qui s'exportent de ce point.

J'ai tenu à visiter les points principaux de cette rivière, notam-


ment le marché d'Athiémé, l'un des plus importants de toute la ré-
gion. Je suis parti d'Agoué à cheval et suis arrivé après avoir tra-
versé pendant 40 ou 50 kilomètres, un pays à peu près désert, le
même jour à Athiémé. La rivière Mono fait des circuits tellement
nombreux qu'elle a induit en erreur la plupart des personnes qui
ont essayé de tracer son cours sur la carte. Athiémé, qui paraît très
éloigné, n'est pas à plus de 40 ou 45 kilomètres à vol d'oiseau de
144 ÉTUDES DAHOMÉENNES

Grand-Popo ou
d'Agoué, et doit être, au nord et à égale distance
de ces deux points Agoué-Séva et à peu près à moitié chemin entre
Athiémé et Grand-Popo, c'est-à-dire à 23 kilomètres de la plage, à
vol d'oiseau.

AGOME-SEVA

Nord 6° 29' 01" — Ouest 0° 33'


(Lat. Long. 28")

Malgré cela, il nous a fallu, avec le courant pour nous, sept heu-
res de pirogues pour descendre, tellement la rivière est sinueuse.

Depuis longtemps les chefs d'Athiémé et Agomé demandaient à


voir les représentants de l'Administration française et à renouveler
les pavillons - avaient
qui leur été distribués précédemment.
J'ai longuement conféré avec le chef d'Athiémé et celui d'Agomé-
Grousou, village situé en face d'Athiémé sur la rive droite. Les né-
gociants m'avaient signalé un fait important qui demande à être
étudié, de près : Athiémé est le grand marché de toute cette zone ;
de nombreux traitants des Popos y sont établis et les produits y
affluent. Malheureusement il existe un marché non moins impor-
tant derrière Petit-Popo dans une localité appelé Wo, qui n'est pas
très éloignée de la mer et où, par suite, les marchandises grevées
de peu de frais de transport, se vendent meilleur marché qu'à Athié-
mé, c'est-à-dire à peu près au même prix qu'à Agomé-Séva.
L'indigène qui apporte ses produits à Athiémé et ne trouve pas
les prix, à son gré, a donc le choix entre aller à Wo ou à Agomé-
Séva. Si la rivière était navigable pendant toute l'année, il est évi-
dent qu'il n'y aurait pas d'hésitation et que tout le trafic descen-
drait à Agomé-Séva ; mais pendant la période de sécheresse, les
indigènes, pour lesquels le temps et la distance ne sont rien et qui
sont certainement sollicités par des agents allemands, vont de pré-
férence à Wo, parce qu'il n'existe d'Athiémé à Agomé-Séva, qu'une
route de terre très mauvaise qui coupe la rivière à trois ou quatre
endroits.
Pour remédier à cet état de chose et combattre efficacement l'in-
fluence allemande, il faudrait établir avec quelques corvées d'indi-
gènes, une bonne route de terre, c'est-à-dire un bon sentier entre
ces deux points, et charger les chefs de villages de l'entretenir
moyennant quelques légers cadeaux. La confection de cette route
coûterait fort peu de chose ; il suffirait de donner mission aux chef s
de villages de construire chacun un tronçon ; mais il faudrait pour
cela que les Popos eussent un administrateur actif pouvant s'en

occuper d'une façon suivie.


En attendant, j'ai pris un moyen terme qui est le suivant : j'ai

chargé les chefs d'Agomé-Grousou et Athiémé d'exercer la police


de leurs localités et de protéger les traitants qui y sont établis ; les
prévisions budgétaires me laissant une certaine marge, puisque les
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIXe SIÈCLE 145

rentes des chefs d'Agoué et Abananquein ont été supprimées en pré-


sence de leur mauvais vouloir. J'ai accordé aux deux chefs en ques-
tion une petite rente de 50 francs par mois et leur ai remis des pa-
villons avec un cadeau d'une bordelaise de tafia et quelques caisses
de gin.

Je leur ai délivré une sorte de commission, dont l'honneur


j'ai
de vous adresser ei-inclus la copie, commission sur laquelle ne figure
pas la tâche principale que je ne leur ai confié que verbalement, afin
d'éviter toutes difficultés l'avenir.
pour Cette mission verbale et
confidentielle, donnée par moi
aux deux chefs, consiste à user de
toute leur influence pour empêcher les produits d'aller sur le terri-
toire allemand et je leur ai promis une augmentation s'ils arrivaient
à ce résultat.

Si jamais le fait soulève des réclamations de la part du commis-


saire impérial, ce qui n'est pas probable puisqu'il a lui-même la
conscience très chargé à ce point de vue, il sera facile de désavouer
nos auxiliaires mais il est absolument nécessaire de combattre nos
voisins avec leurs propres armes et de réagir contre la tendance
qu'ont les indigènes d'aller vendre leurs produits sur le marché de
Wo.

Je crois que cette mesure produira un excellent effet et donnera


sous peu des résultats.

Je suis descendu ensuite à cheval à Agomé-Séva et j'ai pu cons-


tater le mauvais état du chemin qui y conduit.
Je n'ai pu voir les chefs qui étaient absents ; il eût fallu attendre
deux jours pour les réunir et j'avais hâte de retourner à Porto-
Novo dont j'étais absent depuis quelques jours.. A Agomé-Séva
l'influence française est établie, d'une façon absolue et la réunion
des chefs ne présentait pas le même caractère d'importance qu'à
Athiémé.

J'ai donc poussé jusqu'à Grand-Popo, d'où je suis retourné à


Kotonou avec une pirogue de barre afin d'éviter la traversée du
Dahomey.
Ainsi que je le disais plus haut la partie intéressante, des Popos
n'est pas la plage où il n'y a que très peu d'intérêts politiques en
jeu ; l'objectif des administrateurs de cette circonscription devra
être le développement de la zone de production et plus spécialement
de celle qui se trouve au nord d'Athiémé et surtout la facilité des
relations entre les indigènes de l'intérieur et les négociants.
Afin d'éviter toute
complication avec l'Allemagne qui prétend, à
tort, je crois, qu'une partie du cours de la rivière Mono se trouve
sur son territoire, il serait très utile de faire lever les points princi-
paux au nord d'Athiémé, notamment Togodo, par un des officiers
de la station navale. Nous avons un crédit de 3.000 francs prévu
sous la rubrique « Mission à l'intérieur » et je suis convaincu que
146 ÉTUDES DAHOMÉENNES

le commandant du « Talisman » ou de tout autre navire détacherait


sans difficultés un officier qui pourrait exécuter un croquis de la
rivière en une quinzaine de jours et prendre la position exacte des
points principaux.
La dépense qui résulterait de cette mission serait minime en
égard à l'intérêt considérable qui s'attache à la connaissance exacte
de notre domaine.
Une fois que nous serons entièrement fixés à ce point de vue
nous aurons les coudées franches et pourrons marcher résolument
dans la voie du progrès. . .
Les Noirs sont essentiellement routiniers et une fois qu'ils ont
pris l'habitude de vendre leurs produits à un marché, il est difficile
de les faire changer ; c'est pourquoi il faut à tout prix lutter contre
la propagande faite par nos voisins, sans quoi dans peu d'années
une bonne partie du commerce de notre région se sera détournée
petit à petit au profit de la colonie allemande et il sera peut-être
trop tard pour y porter remède.

Je suis avec un profond respect, Monsieur le Gouverneur, votre


très obéissant serviteur.
EHRMANN.

En septembre 1891, Béhanzin reprend ses incursions dans les ter-


ritoires dépendant de Porto-Novo ainsi que dans le pays des Watchis,
protégé par la France. Celte fois, le Résident proteste énergiquement
auprès du roi d'Abomey...

Porto-Novo, le 21 septembre 1891.

Le Résident de la France aux établissements du


golfe du Bénin, à Sa Majesté Béhanzin Ahy Dièrrè,
roi du Dahomey ;

Je souhaite que cette lettre vous trouve en bonne santé ainsi que
toute votre famille.

Je viens de recevoir du Résident de Grand-Popo une lettre dans


il m'annonce que vos soldats ont pillé le village de Blogo-
laquelle
gomey, qui est dans le pays d'Athiémé.
Comme vous savez, le pays d'Athiémé est placé sous la protec-
tion de la France et le pavillon français est à Athiémé depuis plu-
sieurs années.
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIXe SIÈCLE 147

Je pense que vos soldats ont commis une erreur en attaquant un


village placé sur le territoire français et je suis sûr que ce n'est pas
d'après vos ordres qu'ils ont agi ainsi.

Je compte que lorsque vous apprendrez cette nouvelle vous les


punirez sévèrement afin que cela n'arrive plus. La France désire
vivre en paix avec le Dahomey, mais il faut pour cela que le Daho-
mey respecte ses engagements comme nous les respectons nous-
mêmes et que jamais vous ne permettrez à vos soldats d'attaquer ou
même d'inquiéter les indigènes placés sous notre protectorat.
Je suis sûr que lorsque vous recevrez cette lettre vous punirez les
coupables et donnerez des ordres sévères.pour que vos troupes res-
pectent le traité de paix qui a été Conclu entre la France et le
Dahomey et que nous avons jusqu'à présent toujours respecté nous-
mêmes.

J'attends votre réponse pour, la faire parvenir à Monsieur le Gou-


-verneur, qui, lui-même, l'enverra en France.
EHRMANN.

Les razzias dahoméennes se poursuivent dans les pays Watchi.


Au mois de décembre, la situation dans la région d'Athiémé et de
Grand-Popo s'aggrave et le Résident envisage l'envoi d'un déta-
chement... •

Porto-Novo, le 8 décembre 1891.

Le Résident de France aux établissement du golfe


du Bénin, à Monsieur le Gouverneur des Rivières
du Sud et dépendances (Konakry) ;

Monsieur le Gouverneur,

Dans mon rapport du 8 novembre, je signalais que l'armée daho-


méenne se préparait à une expédition et, j'émettais, sans conviction
d'ailleurs, l'espoir que ce ne serait point le territoire Ouatchi qui
en ferait les frais. Mes appréhensions n'étaient malheureusement
que trop justifiées.
Le. 29 novembre, M. Cornilleau et moi, recevions en même temps,
chacun de notre côté, une lettre, moi du roi du Dahomey, lui des
autorités de Whydah, lettres qui disaient en substance : « Que des
indigènes de Ouatchicomé et Àgiazumé s'étaient emparés de trente-
deux femmes du palais du roi, lesquelles s'étaient transportées dans
148 ÉTUDES DAHOMÉENNES

ces localités pour y acheter des provisions ; que sur ces trente-deux
femmes, quatorze avaient été mises à mort séance tenante, et que
les autres allaient être mises en vente, que nous étions priés, si on
venait les vendre dans notre territoire, de les racheter à n'importe
quel prix ».
Très surpris de cette lettre, je répondis au roi, que j'allais m'occu-
per de l'affaire immédiatement et lui faire rendre les prisonnières,
je me disposai en même temps à écrire à M. Cornilleau dans ce sens.
Sur ces entrefaites, le 1er décembre, M. Régnot mourait à Koto-
nou à bord du « Taygète » et je me transportais dans cette localité
pour lui rendre les derniers devoirs.
A peine arrivé à Kotonou, je recevais par une pirogue venue par
mer, une lettre de M. Cornilleau dont voici la copie :

Gran-Popo, le 29 décembre 1891.

Monsieur le Résident,

J'ai l'honneur de porter à votre connaissance les faits suivants :


Samedi matin, je recevais, des autorités de Whydah, une lettre écrite
en portugais, dont voici la traduction :

Whydah, le 27 novembre 1891.


Illustrissime et Excellentissime, Monsieur le Résident de France,
Grand-Popo...
Sa Majesté le Roi du Dahomey, par un récade venu, il y a quatre jours,
nous charge de te dire que les naturels d'Aglazumé et Ouatchicomé com-
mettent des actes contraires à ses lois en faisant prisonnières trente-deux
femmes, servantes du palais.
Ils en ont tué quatorze et s'apprêtent à vendre le reste. Nous prions
Ton Excellence, si l'on essaie de vendre ces femmes à Grand-Popo, de les
acheter à n'importe quel prix, nous t'enverrons l'argent immédiatement.

Lorsque les autorités


de Whydah ont demandé le motif de ces arrestations,
il leur a été répondu que c'était parce que ces femmes étaient venues
acheter des provisions dans le pavs et qu'on ne veut pas qu'il sorte aucun
produit de ces contrées. Ces ce qui a été cause du massacre. Si les gens
du pays s'opposent à ce que l'on achète des provisions chez eux, ils au-
raient dû prévenir les autorités de Whydah, et ils ne l'ont pas fait avant
de commettre cet acte sanguinaire.
De Votre Excellence, etc..
Pour Sa Majesté le Roi du Dahomey,
Yévogan et Coussougan,
autorités dahoméennes.

Je ne crus pas un seul instant au récit des autorités de Whydah. Com-


ment admettre, en effet, que les populations de nos contrées, qui trem-
blent de frayeur au seul mot de « Dahomey », se fussent livrées aux vio-
lences qu'on leur reprochait ? Cela me. semblait inadmissible, et, je voyais
dans la lettre que je venais de recevoir, une manoeuvre dont je ne pouvais
démêler., il est vrai, ni les mol ifs, ni le but, mais qui pour moi, n'en exis-
tait pas moins. Je devais bientôt être éclaire.
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIXe SIÈCLE 149

Vers midi, Kouakou m'envoyait son bâton et me faisait dire que les
Dahoméens avaient, le matin même, passé la rivière d'Aroh, et, pillaient
en ce moment les villages de Gnessin, Ouatchicomé et autres. Il tenait
ces renseignements d'un honime qui, se rendant dans cette localité pour
voir sa famille, s'était enfui à l'aspect des Dahoméens et au bruit de la
fusillade. Je fis venir cet homme et l'interrogeai, il me répéta que ce
Kouakou m'avait dit.
La lettre des autorités de Whydah cessait d'être une énigme, et la ma-
noeuvre apparaissait clairement. Pour donner un prétexte, une apparence
de raison à leurs pillages, les Dahoméens avaient inventé cette histoire
d'arrestation et de massacre de femmes, appartenant à la maison du roi,
et leur lettre m'était à peine remise, que leurs bandes envahissaient notre
protectorat et se livraient à leurs exactions accoutumés.
D'après les renseignements qui me parviennent de différents côtés, ils
parcourent et pillent en ce moment la région comprise entre la rivière
d'Aroh à l'est, et celle d'Agomé-Séva à l'ouest, Ouatchicomé au sud et
Onodomé ou Vodomé au nord. Naturellement, ces indications sont loin
d'avoir une exactitude rigoureuse, mais elles vous permettront, cependant
de vous rendre compte de la marche des Dahoméens. Je dois vous faire
remarquer, toutefois, que sur la carte d'Albéca, Ouatchicomé s'appelle
Ouatchicongè, et est placé beaucoup trop au nord. Il se trouve en réalité,
beaucoup plus près d'Adjaâ, marché important' situé à deux heures à
peine de Grand-Popo. Adiaâ ne figure pas sur la carte de M. Ballot,
mais Ouatchicomé s'y trouve ; en consultant les deux cartes, on peut
avoir une idée assez exacte de cette région.
El main-.enant, pourquoi les Dahoméens ont-ils envahi notre protecto-
rat ? C'est pas uniquement pour piller, comme on pourrait le supposer ;
c'est surtoutpour se procurer des esclaves.
Depuis deux jours les chemins sont fermés, un courrier, envoyé samedi
par la Maison Fabre, n'a pu dépasser le décimère d'Aroh et est revenu
le soir-même.
En présence de cette impossibilité de communiquer avec vous par les
ordinaires — les courriers, du reste, refusent de partir —
moyens je
n'hésite pas à vous faire parvenir cette lettre par voie de mer. Je sais
qu'il résul'.are de ce chef une dépense relativement élevée, mais, j'ai tout
lieu de croire qu'étant donnée la situation exceptionnelle clans laquelle

je me trouve, et la gravité des faits que je viens d'avoir l'honneur de vous


signaler, vous m'approuverez d'avoir employé le seul moyen qui me restait,
de vous faire parvenir ces renseignements le plus rapidement possible et
avec la certitude qu'ils arriveraient à destination.
Veuillez agréer, Monsieur...

Signé : F. CORNILLEAU.

Bien que cette lettre fut assez alarmante, je me souvins des nom-
breuses alertes qui se sont produites sans raison à Porto-Novo, et, je
me décidai à attendre de plus amples informations. Le « Taygète »

partit pour Godomey le même jour.


Le 2 décembre, vers 8 heures du matin, une deuxième pirogue
arrivait et me remettait la lettre suivante datée. du
par mer,
l 1'1' décembre :
150 ÉTUDES DAHOMÉENNES

Monsieur le Résident,
La situation est loin de s'améliorer.

Les Dahoméens continuent de piller et de ravager le pays compris


entre la rivière d'Aroh et celle d'Agomé-Séva. Au moment même où je
vous écris, on m'annonce l'arrivée de nouveaux renforts dahoméens dans
le voisinage d'Aroh. Ces troupes doivent se joindre à celles qui: se trouvent
dans les environs d'Ouatchicomé, pour remonter la rive gauche de la
rivière d'Agomé, et piller tous les villages jusqu'à Athiémé.
Nous avons eu cette unit une alerte assez vive. Les Dahoméens étaient,
disait-on, à Avloh, et se disposaient à marcher sur Grand-Popo. Je vous
avoue que je n'ajoutais pas foi à tous ces racontars et, la vérité est que
n'avons pas aperçu de Dahoméens. Cependant, la panique a été assez
vive, et un grand nombre de femmes et d'enfants se sont enfuis du côté
d'Agoué.
Ce matin, je me suis rendu à Avloh, et, j'ai interrogé les gens du pays.
Ils m'ont dit que les Dahoméens n'étaient pas venus à Avloh, mais qu'ils
en étaient à peine à une heure de marche et se disposaient à attaquer
Adjaâ, marché important, tout près de Grand-Popo.
Bienque je considère comme absolument improbable une attaque des
1
Dahoméens, je vais cependant prendre' dés mesures de protection qui
s'imposent, c'est-à-dire organiser des postes de guetteurs pendant la nuit,
afin d'être à l'abri d'un coup de main.
Les
représentants des maisons françaises réclament l'envoi d'un certain
nombre de soldats. population La effrayée, est très
et, j'estime que dans
les circonstances présentes l'arrivée prochaine d'un petit détachement pro-
duirait un excellent effet. Je vous prie donc, Monsieur le Résident d'en-
voyer à Grand-Popo, si toutefois cela vous est possible, trente au quarante
hommes par la voie la plus rapide, par le « Taygèle », par exemple, on,
à son défaut, par le premier bateau dont vous pourrez disposer.
Les chemins sont toujours fermés ; aussi, comme la précédente, cette
lettre prendra-t-elle la voie de mer.
Veuillez agréer, Monsieur...

Signé : F. CORNILLEAU.

La situation meparaissant grave, je me décidai à tenter sans

m'exposer bien entendu à un conflit quelconque, une petite démons-


tration ayant pour but d'iritimider les Dahoméens, et les contrain-
dre à se retirer sans achever la dévastation complète de cette région.

Je pensais que le débarquement de quelques tirailleurs à Grand-


un excellent effet et, servirait toujours à
protéger
Popo produirait
éventuellement les factoreries. Je télégraphiai donc au commandant
des lui demander de me donner pour huit ou quinze
troupes pour
jours tirailleurs de la garnison de Kotonou, et j'envoyai
vingt-cinq
en même une au « Taygète » pour le faire revenir
temps réquisition
à Kotonou et me prendre avec mon détachement.

Le commandant des était en marche militaire, aux envi-


troupes
rons de Porto-Novo, et ce n'est qu'à 4 heures du soir que je pus
XIXe ' 151
LE DAHOMEY A LA FIN DU SIÈCLE

avoir la réponse. Il refusait d'envoyer le détachement et demandait


de plus amples renseignements, me proposant de venir à Kotonou
conférer avec moi.

Le « Taygète » était là depuis midi, me pressant de partir et rne


demandant 2.000 francs par jour ; je ne pouvais attendre, et, partis
avec une quinzaine de gardes civils que j'avais sous la main.
A mon arrivée à Grand-Popo, je pus m'assurer qu'en effet, la
panique était grande. Un agent européen de la Maison Régis s'était
même enfui à Petit-Popo (cet agent passe pour n'être pas très bien
équilibré).
Toute la rive gauche de là rivière Mono était déserte, sauf Athié-
mé qui n'a pas suivi l'entraînement général à cause du petit poste
de gardes civils.

Il faut croire que mon débarquement à Grand-Popo avec ma pe-


tite troupe a produit l'effet attendu car, quelques heures après,
deux lettres écrites en mauvais portugais et émanant des autorités
de Whydah arrivèrent à Grand-Popo, l'une à. mon adresse, et l'autre
à l'adresse de M. Cornilleau.

Il n'y a évidemment rien de justifié, pas plus dans les louanges


qui me sont adressées que dans les griefs formulés contre M. Cor-
nilleau, qui n'a fait que son devoir en me signalant ce qui se passait.
Ce qui ressort surtout, des deux lettres en question, c'est certaine
inquiétude, un mécontentement véritable, résultant de la rapidité
avec laquelle le jeu des Dahoméens a été dévoilé.

D'après les renseignements que j'ai recueillis voici en résumé


ce qui s'est passé :

En même temps que le roi m'écrivait pour se plaindre du méfait


absolument invraisemblable, commis par les indigènes de Ouatchi-
comé, son armée, prête déjà depuis un mois à entrer en campagne,
fondait à l'improviste sur la ville de Ouatchicomé et la mettait au
pillage.

Les Ouatchis essayaient en vain de résister comme ils l'avaient


fait quelques années, auparavant, et succombaient, d'après le dire
de quelques fugitifs, témoins oculaires. « Sous le feu de fusils aux-
quels il n'est pas possible de résister ».

Ouatchicomé, passe pour le plus grand centre ouatchi de la


contrée et serait plus peuplé qu'Agoué, dont la population est pour-
tant estimée à 8.000 habitants. C'est un des marchés les plus im-
portants de l'intérieur, et, naturellement, les indigènes de Grand-
Popo ou d'ailleurs qui se trouvaient sur les lieux, ont été pris en
même temps que les autres. Le roi Kouakou, chef de Grand-Popo,
estime à dix-sept, les indigènes de la plage de Grand-Popo disparus
depuis cette affaire.
152 ÉTUDES DAHOMÉENNES

Naturellement, tout ce qui n'a pas été tué séance tenante a été
amené en captivité et sera revendu sous peu à quelques maisons
allemandes pour le compte de la Colonie du Cameroun ou de l'Etat
indépendant du Congo.

Béhanzin, lui-même, s'était transporté sur la frontière dahoméen-


ne, ce qui indique d'une façon certaine la présence de l'armée
entière.

Après m'être entouré de tous


les renseignements désirables et
laissant là-bas douze gardes civils en plus de l'effectif, j'ai repris
en toute hâte, au bout de trente-six heures de séjour, le chemin de
Kotonou, en pirogue, par mer, la voie du Dahomey étant fermée,
et je suis arrivé le 6 au soir à Porto-Novo d'où je vous ai câblé im-
médiatement un résumé succinct des événements. Je n'ai, depuis
adressé aucune communication au Dahomey, mais j'ai appris que
Béhanzin hésitait à continuer sa marche sur notre territoire. Il
attend évidemment le résultat de son essai et suivant notre attitude,
il recommencera ou se retournera d'un autre côté.
A
quoi bon m'étendre sur l'effet produit par des événements de
ce genre, et, sur les reproches malheureusements trop fondés que
nous adressent les populations placées sous notre protectorat. Tout
cela est inutile, puisque la situation^ et l'unique remède à y appliquer
vous sont parfaitement connus. Je me borne donc à relater sim-
plement ce qui s'est passé, et à dire que, si jusqu'à l'achèvement
du wharf nous ne pouvons pas faire mieux, il est nécessaire de cher-
cher à tenir en
respect nos adversaires par la. présence de un ou
plusieurs navires de guerre dont la vue leur inspirera sans cloute
une salutaire prudence. C'est bien ainsi que vous l'entendez égale-
ment, puisque vous m'avez câblé d'adresser immédiatement par
Whydah, une protestation très énergique au roi. Le « Héron » va

partir dès que sa provision de charbon sera renouvelée, et, dépo-


sera la lettre à la plage de Whydah.

Cet aviso, en venant de Grand-Bassam, s'est arrêté à Grand-

Popo, et sa présence a rassuré les populations. M. Cornilleau m'écrit


à la date du 7 courant que les Dahoméens se sont retirés, et que la
confiance semble renaître un peu dans sa circonscription.

Le roi serait actuellement dans les environs de Whydah, et, les


autorités se seraient transportées auprès de lui pour le féliciter des
résultats de son heureuse campagne.
Les chemins sont toujours fermés, à la frontière Est du Dahomey,
sont et que le déci-
c'est-à-dire, que les communications interceptées
ne laisse On évidem-
mère d'Aroh passer aucun courrier. compte
ment nous isoler des Popos et nous empêcher de connaître les évé-
nements qui s'y déroulent.

au début des hostilités, les auto-


Il paraît qu'il y a quelques jours,
rités de Whydah ont réuni les Européens de cette localité et ont
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIXe SIÈCLE 153

cherché à leur expliquer les griefs contre Ouatchicomé. Il est donc


évident que l'on cherche à colorer d'un prétexte fort transparent
d'ailleurs, cette violation de territoire, de façon à éviter un conflit
avec nous.

Pendant ce temps, les conversations dans le Dahomey vont leur


train, et l'on dit que ne pouvant nous attaquer directement, le roi
veut nous causer le plus d'ennui possible de façon à nous forcer à
nous en aller. Inutile de chercher qui a pu lui inspirer cette combi-
naison, qui semble être sa ligne de conduite politique ; une autorité
de Whydah disait, en effet, tout récemment à M. Piétri, agent du'
wharf en parlant de cette construction : « C'est très bien ! Comme
cela, quand les Blancs partiront, le wharf restera pour le roi ». Je
ne peux terminer ce rapport sans vous signaler un fait très signi-
ficatif :

A mon retour de Grand-Popo, j'ai trouvé ici une ambassade .de


gens du Yoruba, envoyée par le roi d'Ohio, le chef le plus impor-
tant de cette région. Ces gens m'ont demandé de leur faire ouvrir
les chemins qui réunissent leur pays à Porto-Novo, chemins fermés

par le Dahomey. Ils désirent venir comme autrefois par caravane


à nos comptoirs, y échanger leurs produits contre des marchandises.

En terminant, ils m'ontdit que la guerre entre Ibadan et Ilorin


(deux des plus grands centres du Yoruba) allait se terminer et
qu'alors tous les Yorubas réunis voulaient attaquer le Dahomey
et en finir avec lui. Ils désiraient savoir si clans ce cas, nous serions
disposer à leur venir en aide.

Naturellement, je n'ai pu leur répondre catégoriquement et, ne


voulant pas les décourager, je leur ai dit d'attendre quelques mois,
que je transmettrais leurs proposition au gouvernement français et
leur donnerais plus tard une réponse.

Vous n'ignorez pas, Monsieur le Gouverneur, que le Yoruba est


un pays très important et qu'il y aurait pour Porto-Novo un intérêt
capital à renouer les relations commerciales avec cette région. Je
ne parle pas de l'appui considérable qui pourrait nous venir de ce
côté en cas d'une guerre avec le Dahomey ; les Yorubas, jusqu'à
présent paralysés par l'interminable guerre entre Ibadan et Ilorin,
guerre qui dure, paraît-il, depuis vingt ans, deviendront redoutables
le jour où ils seront réunis et seraient presque de force à détruire
à eux seuls le Dahomey. néanmoins, se décident à
Je doute, qu'ils
marcher avant d'être assurés de notre concours.

PORTO-NOVO

Tout est très calme, la variole continue à décimer la population.


154 ÉTUDES DAHOMÉENNES

TOGO ALLEMAND

Vous aurez appris sans doute déjà l'échec des Allemands au Ca-
meroun et la mort du capitaine de Gravenreuth tué par les indi-
gènes ; c'est précisément cet officier qui, au mois d'août dernier,
achetait des esclaves à Whydah pour monter son expédition.

Je suis avec respect, Monsieur le Gouverneur, votre obéissant


serviteur.

Signé : EHRMANN.

Après ces attaques en pays Watchi, le Résident Ehrmann envoie


à Béhanzin un dernier avertissement.
Nous publions ici sa lettre, ainsi que la réponse du roi d'Abomey...

Porto-Novo, le 10 décembre 1891.

Le Résident de France aux établissements du golfe


du Bénin, à Sa Majesté Béhanzin Ahy Djérè, roi du
Dahomey ;

Il y a quelques mois vos soldats ont pillé le pays Ouatchis, du


côté d'Athiémé, je vous ai averti alors que si vous ne respectiez pas
notre territoire, le traité de paix que vous avez signé avec nous
serait déchiré.
'
Maintenant, vos soldats viennent encore de piller Ouatchicomé,
un pays de Ouatchis avec lequel le Dahomey n'a rien à faire.

Je vous préviens pour la dernière fois de laisser tranquilles les


populations placées sous la protection de la France.

Prenez bien garde parce que la France commence à se fatiguer


de votre manière de faire et que si vous nous forcez à déchirer le
traité ce sera très mauvais pour vous.
Nous avons tenu nos engagements ; nous avons payé les
20.000 francs promis. Faites attention de tenir aussi vos engage-
ments, parce que c'est la dernière fois que je vous écris à ce sujet.

Signé : EHRMANN.
LE DAHOMEY A LA FIN DU XIXe SIÈCLE 155

Abomey, le 2 janvier 1892.

Illustrissime et Excellentissime Monsieur Ehrmann,


résident de France (Porto-Novo) ;

J'accuse réception de la lettre de Votre Excellence, daté du


10 décembre de l'année dernière.

Obligé de vous demander une explication sur ce qu'on parle là


et qui vous a obligé de m'écrire une semblable lettre.
Alors je suis le roi de tous les Noirs, et si quelconque de cette
nation m'offense et que je veuille le punir, serait-il nécessaire que
je donne satisfaction aux Blancs ?
Si quelqu'un fait du commerce avec Votre Excellence et si cette
personne même doit des comptes à une autre personne, est-ce que
le créancier n'a pas droit de réclamer sa dette ?
Voulez-vous alors, Votre Excellence, regarder dans notre traité,
vous verrez seulement noté Porto-Novo et le territoire de Béta (envi-
ron de Porto-Novo) et rien de plus ; par conséquent si quelque des
territoires de Hueimey, etc., etc., m'offense,, j'enverrai les punir !
Il y a quelque temps passé j'envoyais punir ceux de Huachico-
mey pour m'avoir offensé et par cela on a parlé beaucoup que je
veux piller Grand-Popo ; au contraire, parce que Grand-Popo est
mon pays et il n'y a pas de motifs pour que je puisse envoyer les
punir. Je suis la personne qui nomme les cabécères de là, on peut
bien voir que ce qu'on parle est tout à fait faux.
L'autre jour, j'envoyai ma canne à Votre Excellence et vous
n'avez pas voulu la recevoir, ce que j'ai pris pour une insulte ! Alors
je dois noter à Votre Excellence que je ne suis pas de votre égalité
pour me faire une semblable insulte ; je pourrais l'accepter de quel-
que roi d'Europe, pour être de la même égalité.
Encore plus, Votre Excellence avez envoyé défendre mon cabé-
cère Zodohoncon de n'envoyer plus personne au côté que Votre
Excellence occupe ! J'espère alors de m'envoyer dire avec beaucoup
de brièveté (le plus tôt possible) si le territoire de Kotonou appar-
tient au Dahomey ou la Fiance ?

Je trouve mieux Votre Excellence rester à Porto-Novo tranquille


et faire votre commerce et de me laisser et ne déranger plus ; car
si ce n'était pas pour la considération aux Français j'aurais envoyé,
il y a longtemps, piller Porto-Novo pour les insultes que Toffa m'a
faites !
Tous ce qui se passe là-bas, Xavier Béraud me l'envoie commu-
niquer, alors Votre Excellence, ne savez-vous pas que ce jeune
homme est mon fils ? Je ne fait pas des injures à personne.

J'ai su comme Votre Excellence veut envoyer des troupes au


décimère d'Aho, ce que j'estimerais beaucoup si cela avait eu lieu.
Si c'est vrai ou non, c'est seulement Votre Excellence qui peut
156 ÉTUDES DAHOMÉENNES

savoir. Si je le savais, c'est par Xavier Béraud m'avoir envoyé préve-


nir. Aussi, ce que Xavier Béraud m'envoyait dire n'était pas vrai, ce
que vous m'avez au sujet des deux cents hommes de
communiqué
Grand-Popo que l'on dit avoir été pris par les Dahoméens, et si
Votre Excellence avez envoyé dire c'est seulement pour constater.
Je crois bien, au dire de Xavier à ce sujet, parce que mes soldats
n'ont pas fait aucun prisonnier des gens de Grand-Popo.
La mère de Xavier Béraud aussi m'envoie informer beaucoup des
choses qui là-bas se passent.

Signé : El Rei Béhanzin Ahy Géré.


Pour traduction littérale,
:
l'interprète principal
X. BERAUD.

En mars 1892, Victor


Ballot est nommé lieutenant-gouverneur
du Dahomey. Avec l'aide du Colonel Dodds, arrivé deux mois après,
'
il va mettre sur pied l'expédition contre Abomey. Parti en septembre
de Porto-Novo, Dodds, avec ses deux mille hommes, va remonter
l'Ouémé et Gbèdè ensuite Abomey à pied,
par Dogba ' pour gagner
par Akpa Kotokpa et Cana. .
Le 17 novembre 1892, il campera à Abomey. La question daho-
méenne résolue, Victor Ballot va s'employer pendant huit ans a

envoyer dans l'intérieur du pays un grand nombre de missions char-


gées de passer des traités avec les chefs du Nord et de devancer les

explorateurs anglais et allemands.


Le Capitaine Decoeur obtint le protectorat du royaume bariba et
du pays gourmet. Victor, Ballot lui-même se rendit dans le Borgou et
même dans le pays boussa (Nord Nigeria). Enfin, les missions Baud-
Vermersch et Bretonnet achevèrent de donner à la France les autres
territoires du Nord-Dahomey et du Sud-Est de l'actuelle Haute-Volta.
En 1897 et 1898, les
conventions franco-allemandes et franco-

anglaises donnaient au Dahomey son aspect d'aujourd'hui-


En 1900, le Gouverneur Liotard allait continuer l'oeuvre de Victor
Ballot et commencer à organiser un.territoire venait d'acquérir sa
qui
personnalité politique et ad?nijiistmtivë\
Imprimerie du Gouvernement
PORTO-NOVO (Dahomey)
PUBLICATIONS
; DE L'INSTITUT LANÇAIS D'AFRIQUE NOIRE

—' Bulletin de l'Institut in-8°.


Français d'Afrique Noire,.

— Mémoires de l'Institut in-4°.


Français d'Afrique Noire,

—- Notes in-4°: ::
africaines,

— in-8°.
Initiations,

— Catalogues, inr8°.

-r- Conseils aux chercheurs, in-16°.

— Instructions in-8°
sommaires,

SOUS LE PATRONAGE SCIENTIFIQUE DE L'IFAN

— Manuels Ouest-Africains, uv8°. P. Lechevalier, Editeur.

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