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Contribution-Eclairage de Mgr Philippe Fanoko KPODZRO,

Ancien Président de la Conférence Nationale Souveraine,


Ancien Président du Haut Conseil de la République,
Archevêque émérite de Lomé,
Au
Dialogue Politique Togolais en préparation

Préambule

Les esprits sont d’une intelligence fine et subtile grâce à laquelle ils ont une perception de
l’avenir plus perspicace, qui leur permet de repérer parmi les étoiles, celles dont l’éclat reflète
le projet divin que réaliserait une personne pour le bien d’une nation, et qui contredit leurs
plans à eux. En ce sens, avec le recul de mon histoire personnelle, je perçois comment la main
du Seigneur m’a conduit à travers toutes les difficultés, pour que je sois son instrument de
salut pour la vie de l’Eglise et de la nation togolaise.

Des grâces divines en perspective

« Avant même de te former au ventre maternel,


Je t’ai connu ;
Avant même que tu sois sorti du sein,
Je t’ai consacré ;
Comme prophète des nations, je t’ai établi. »
(Jr 1, 5)
Déjà, les deux dernières années de ma vie au petit séminaire Sainte Jeanne d’Arc de OUIDAH
ont été marquées par des grâces extraordinaires. Si au Grand-Séminaire Saint Gall de OUIDAH,
le doyen des grands et petits séminaristes togolais était l’incontesté et incontestable
« Fofo Monsieur l’Abbé Bernard Oguki ATAKPAH, au petit séminaire Sainte Jeanne d’Arc, le
doyen des petit séminaristes togolais était mon grand frère Hyacinthe KPODZRO, qui était
pour moi une référence en toute chose. Cependant, les supérieurs curieusement, me
nomment doyen de tous les séminaristes béninois et togolais. A la fin de l’année en classe de
seconde, sur Dix-huit (18) élèves présentés à l’examen du BEPE (Brevet d’Etude Primaire
Elémentaire) à Porto-Novo, seulement cinq (05) séminaristes ont pu réussir. Mes deux
compagnons de TOMEGBE, Hyacinthe et Fidèle, ayant échoué, je me suis joint à eux pour
déclarer aux parents et aux prêtres de la mission, qu’aucun de nous trois n’avait réussi.
Quelques jours après, Monsieur AGBETETE Paul découvrit la vérité dans la presse et en
informa toute la communauté du village. Papa Sylvestre KPODZRO, fort agréablement surpris
et joyeux, m’acheta au Ghana, un grand et bel harmonium, comme cadeau de mon succès. A
la bénédiction de cet harmonium, ce fut le Père Raymond COTTEZ, curé de la mission, qui
exécuta par cœur, l’Ave Maria de Lourdes, comme premier cantique joué sur ce merveilleux

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instrument. Dès le soir même de cette journée, je m’étais mis aussitôt à l’apprentissage
intensif du jeu de l’harmonium pour mériter un don si précieux de mes parents. Dès le
troisième jour de mon apprentissage par le livre de la méthode de Louis RAFFY, Monsieur
AGBETETE Paul vint m’annoncer l’obtention d’une bourse d’étude à Paris pour le premier
breveté AKPOSSO que j’étais. Lorsque je lui exprimai ma préférence radicale pour le
sacerdoce, sa réponse fut : « Merde ! Tu me fais chier ». Furieux, il claqua la porte et partit.
L’année suivante, 1952, sur les douze candidats au Bac I présentés à Porto-Novo par le petit
séminaire Sainte Jeanne d’Arc, le succès fut de 100%. Bien plus, ma prise de soutane eu lieu
exceptionnellement par décision de mon évêque, à la fin de la classe de première, dans l’église
de mon village de TOMEGBE le 26 août 1952. Tous les fidèles AKPOSSO du LITTIME venus à
cette célébration présidée par le RP Aloyse RIEGERT, Vicaire Général, m’acclamèrent déjà
comme prêtre avec une offrande d’un montant de 111.000 CFA ! J’étais, sans aucun doute, le
séminariste le plus riche du Togo.

« Quiconque ne porte sa croix et ne vient pas derrière moi, ne peut être mon disciple »
(Lc 14, 23)

Mais trois années seulement après mon arrivée à Rome où Monseigneur Joseph STREBLER,
SMA, m’envoya pour les études, une méchante maladie, la dépression nerveuse, m’empêcha
pendant deux bonnes années, de suivre les cours des sciences sacrées à l’Université Pontificale
Urbaniana. Mon Evêque découragé, prit à regret un billet de bateau de rapatriement. Moi-
même, beaucoup plus démoralisé, m’apprêtais à revenir au pays travailler la terre avec mes
pauvres parents.

Seul Monseigneur Felice CENCI, le Recteur du Collège Pontifical de Propaganda, s’opposa à ce


projet de mon rapatriement. Il me confia aux traitements médicaux d’un bon neurologue
grâce à la compétence de qui, le cours inexorable de la maladie avait fini par céder la place à
une toute petite santé qui me permit de reprendre les études tout juste nécessaires pour
pouvoir être ordonné prêtre.

C’est suite à cette douloureuse expérience de la maladie que mon ordination presbytérale fut
considérée par moi, comme une grâce extraordinaire non méritée et inespérée : raison pour
laquelle le soir de ce beau jour-là, j’implorai du Seigneur de bien vouloir m’accorder seulement
cinq années de vie sacerdotale sans péché, puis la mort précoce pour être au ciel avec Lui.
Mon directeur spirituel, le Père FISSORE, et le Recteur m’ont reproché une telle prière comme
égoïste et orgueilleuse ; ils m’ont plutôt enjoint de retourner à l’autel de la « Mater
Misericordiae pour la supplier de bien vouloir corriger mon arithmétique puérile, et de bien
vouloir plutôt ajuster la durée de ma vie sacerdotale au projet de la volonté de son Fils sur
moi. Je me suis alors dépêché de retourner à la chapelle où j’ai remis au Seigneur, par les
mains de la Vierge Marie, avec humilité, confiance et disponibilité totale, mon être, mon avoir
et mon agir, en répétant longtemps la belle oraison jaculatoire de Saint Augustin : « Domine,

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da quod jubes et jube quod vis », c’est-à-dire, « Seigneur donne-moi ce que tu commandes,
et commande ce que tu veux ».

Envoyé par obéissance à l’université de Fribourg en Suisse pour des études des Lettres, une
arthrose cervicale sévère provoquant un douloureux dysfonctionnement du muscle cardiaque
à cause de l’hiver très froid de l’Europe continentale, obligea cette fois-ci encore mon Evêque
de mettre fin à mes études. Je, revins au pays en Août 1961, après 09 années consécutives
d’absence, avec une santé minée par les maladies et pire encore, sans le Bac deuxième partie
ni a fortiori, l’auréole d’un doctorat universitaire. Les supérieurs hiérarchiques, compte tenu
de ma petite santé tant éprouvée et de mes aptitudes intellectuelles sans relief, me confièrent
toutefois la mission de la formation des futurs prêtres dans l’enseignement, d’abord au petit
séminaire Saint Pierre Claver de Lomé, ensuite au petit séminaire Saint Paul que Monseigneur
Bernard ATAKPAH projetait d’ouvrir en 1965, dans son nouveau diocèse qui venait d’être créé
le 29 Septembre 1964.

Je crois que même les démons cessèrent de nourrir des inquiétudes à mon sujet car la
formation des petits séminaristes qui m’a été officiellement confiée, comme champ
d’apostolat, n’avait pas d’impact direct immédiatement nuisible à leur hégémonie sur le pays.
Ils m’ont purement et simplement ignoré dans leurs stratégies pendant toutes les années où
j’étais censé accomplir tant bien que mal, par obéissance, l’apostolat de mon ministère
sacerdotal dans les séminaires, et les collèges et au noviciat des religieuses de mon diocèse.

A l’école des épreuves

Mais un jour, voilà un coup de tonnerre dans le ciel orageux de l’Eglise du Togo. Le Pape Paul
VI, contre toute attente, nomme un Administrateur Apostolique, avec caractère Episcopal,
l’Abbé Philippe KPODZRO pour succéder à Mgr Bernard Oguki ATAKPAH, le grand Evêque
d’Atakpamé. C’était lui, le premier des évêques du Togo qui donnait du fil à retordre au
Président EYADEMA pour des tournures contestables de sa politique d’authenticité. Persécuté
par le pouvoir en place, il tomba gravement malade et fut d’abord admis pour un temps de
traitement médical à Milan (Italie). Revenu dans le diocèse, la force des évènements le
contraignit de vivre plus longtemps en exil auprès des Evêques amis de Côte d’Ivoire, avant de
revenir au Togo, mais à Lomé.

La nouvelle de ma nomination épiscopale surprit les démons furieux d’avoir été dupés dans
leur vigilance. Ils se ressaisirent vite et soulevèrent les plus hautes instances de l’Etat contre
cette décision pontificale et sa réalisation. Sous leur instigation, l’opposition à mon ordination
épiscopale fut si farouche et violente qu’il ne fallait reculer devant aucun obstacle pour
l’élimination physique de l’élu de Yahvé.

D’où : 1er Mai 1976, saccage et incendie du dispositif préparé pour le sacre à l’évêché
d’Atakpamé. Puis le 02 Mai, violente irruption sacrilège, armes au point, des FAT, forçant la

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porte principale fermée et pénétrant brutalement par les fenêtres dans l’église Saint Augustin
d’AMOUTIVE. Le jeune évêque providentiellement déjà ordonné, inconnu du public à Lomé,
concélébrait la messe tout à côté du cardinal Paul ZOUNGRANA, le célébrant principal,
qu’entouraient onze archevêques et évêques des pays de la CERAO, du Ghana et de Mgr Luigi
BRESSAN, représentant le Nonce Apostolique Bruno WÜSTENBERG d’Abidjan. L’un des
assaillants monta dans le chœur, révolver au point : « Qui est Mgr KPODZRO ? », Vociféra-t-il.
« Où est Mgr KPODZRO ? »

N’ayant eu ni réponse vocale ni signe indicatif, il redescendit du chœur et avec ses


compagnons, se mit à violenter les fidèles impassibles et chantant le « Pater Noster » avec
une ferveur digne des premiers martyrs. Sans plus tarder, évêques et prêtres procédèrent à la
distribution du corps du Christ livré pour la multitude. Les fidèles sur qui pleuvaient des coups
de lanière, déclaraient en répondant au corps proclamé par le prêtre distributeur de Jésus
hostie : « Amen ! », ou bien : « Amen ! Je m’abandonne à toi, Jésus ! ».Ou bien : « Amen !
Jésus, je meurs pour toi ! ».Ou bien : « Amen ! Jésus, je suis à toi dans ma vie et dans ma
mort ! ». Ce fut un moment d’exaltation mystique d’une intensité jamais plus vécue dans
notre église.

Comme les coups de lanières pleuvant plus abondamment devenaient insupportables, le


cardinal ZOUNGRANA mit fin à la célébration eucharistique en chantant à haute voix l’envoi
des fidèles en mission : « Allez dans la paix du Christ ! » et ceux-ci de répondre en
chœur : « Nous rendons grâce à Dieu », puis ce fut le sauve qui peut. L’église se vida dans la
confusion la plus totale. Quant à moi, je fus soustrait à la fureur de la soldatesque en
disparaissant rapidement en un lieu très secret. Le journal officiel le lendemain matin portait
comme titre à la une : « Le sacre de Mgr KPODZRO n’a pas eu lieu ». Les Archevêques et
Evêques rencontrèrent le Chef de l’Etat et lui exprimèrent leur profonde indignation pour
cette violation sacrilège qui est en contradiction inouïe de l’hospitalité traditionnelle de toute
l’Afrique. Le Président, fort contrarié suite à sa méprise du fonctionnement normal de l’Eglise
de nommer et d’ordonner un évêque sans son accord qu’il prit pour un manque manifeste de
considération à son égard, mit au défi les autorités religieuses qu’un tel évêque puisse au Togo
se rendre tranquillement dans son diocèse pour y travailler.

Le défi étant de taille, Il ne fallait rien faire pour la circonstance. Dieu seul pouvait, par sa
grâce, trouver la solution pour dénouer la crise engendrée par ce malentendu si stupide mais
assez révélateur de l’ambiance sociopolitique du moment. Mon exil à Lomé dura 04 ans et 08
mois. Le Pape Paul VI dans sa finesse, promit de faire don au gouvernement et au peuple
togolais d’un hôpital à construire dans le diocèse d’Atakpamé, laissant au Chef de l’Etat, la
prérogative de choisir la localité. Le Président lui exprimant son acceptation, choisit DADJA où
l’usine textile alors en plein essor, était mal desservie par un local qui n’avait de dispensaire
que le nom. Il accepta aussi la condition souhaitée par le Saint Père que le nouvel évêque
puisse se rendre pour les cérémonies de pose de la première, et trouver une congrégation
religieuse de sœurs pour son fonctionnement avec les agents médicaux de l’Etat. Tel fut le

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commencement de la solution de ce conflit qui définitivement trouva son dénouement dans
l’émouvant plaidoyer que le nonagénaire papa Sylvestre KPODZRO alla, de TOMEGBE à PYA,
présenter au Président en faveur de son fils qu’il souhaitait accueillir sur ses genoux à la
maison, avant d’aller raconter cette bonne nouvelle à ses ancêtres au royaume des morts.
Devant une telle requête, le Président ne put contenir son émotion. Il dit à ce vieillard aux
cheveux blancs que lui, Chef d’Etat, croyait que son fils était depuis longtemps déjà à
Atakpamé ! Que de toutes les façons, ce ne sont pas les protestants qui font un évêque
catholique ; encore moins les militaires comme lui. Donc, toutes les difficultés encourues dans
cette affaire sont provoquées par les catholiques. A son niveau, la page est tournée depuis
fort longtemps déjà. Cependant par prudence, il conseille au vieux de dire à son fils l’évêque
KPODZRO, de faire un tour une première fois dans la journée à Atakpamé, sans y passer la
nuit, et de retourner à Lomé. Un autre jour, il voudra bien faire une seconde fois un Aller-
Retour sans y demeurer pour la nuit. Pour la troisième fois, il pourra passer la nuit à l’évêché
avec tout l’éclairage nécessaire. Si aucun soulagement ne se produit, c’est signe que tout est
vraiment fini, et qu’il reste à son poste de travail.

Papa remercia chaleureusement le Chef de l’Etat et une fois revenu au village, il chargea mon
frère, le Professeur Hyacinthe KPODZRO qui était de la délégation à PYA, de me dire de
solliciter une audience auprès du chef de l’Etat pour que j’aille le remercier à mon tour. Le
Président EYADEMA me reçut avec beaucoup de gentillesse et me dit combien il avait été
impressionné par la sagesse de mon vieux papa qui était venu le voir à la tête d’une délégation
familiale à PYA. Puis il me fit l’honneur de partager une bonne tasse de café au petit déjeuner
dans son bureau. J’ai compris que la glace était vraiment rompue. Deo Gratias !

Suivant l’instruction que m’a transmise mon vieux père, j’ai fait prudemment deux voyages
Aller-Retour en pleine journée à Atakpamé, sans aucun incident et le 21 janvier 1980, dans la
nuit, je me suis rendu définitivement à l’évêché d’Atakpamé en y allumant tout l’éclairage.
Lorsqu’il se fit jour, je repris toutes les activités avec des visites à la paroisse chez les Pères,
puis chez les sœurs, et en ville chez des personnalités. Les jours suivants, la nouvelle de mon
retour se répandit comme une tâche d’huile, mais sans aucune réaction négative.

Ainsi, le Nonce Apostolique Giuseppe FERRAIOLI, arriva depuis Accra et pour mon
intronisation, il improvisa une cérémonie nocturne à l’intérieur de l’ancienne Cathédrale
Sainte Famille, encore dans son état saccagée, ayant comme assistance en tout et pour tout,
six prêtres. Le lendemain, après la messe dominicale, le Nonce m’accompagna à TOMEGBE où
papa, avec grande émotion, m’accueillit sur ses genoux. Le 04 Mai 1980, il rendit son âme à
Dieu. Il fut enterré avec beaucoup de solennité, récompense de sa longue vie de fidélité au
Seigneur, et de ses propres nombreuses œuvres de bienfaisance. Après les obsèques
paternelles, je regagnai l’évêché d’Atakpamé pour reprendre en main la pastorale
d’évangélisation et de développement du diocèse, avec une ardeur de jeune évêque, faisant
double bouchée en tout afin de rattraper autant que faire se peut, le long retard accusé par
les années de la maladie de mon prédécesseurs et les 04 années et 08 mois de mon exil à

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Lomé. Mais en même temps, les mauvais esprits se sont organisés pour me tendre des pièges
insidieux à travers des membres de ma famille que par compassion, j’avais hébergés à l’évêché
d’Atakpamé pendant un certain temps. Mais le Seigneur m’en a préservé à temps car les
esprits des ténèbres sont capables parfois de se déguiser en esprits de lumière pour essayer
d’induire en erreur si possible même les élus du ciel. Ils ont pu atteindre certains membres de
ma famille, leur causant bien des ennuis de santé. Le cas du professeur KPODZRO avec ses
enfants en dit beaucoup. Dieu seul sait pourquoi des épreuves destinées à un évêque, aient
été partagées par son entourage familial direct ; lui seul a le secret « d’écrire droit avec des
lignes courbes et brisées ». Mais « nous savons qu’avec ceux qu’il aime, Dieu fait tout
concourir au bien » dit Saint Paul, et la glose d’ajouter : « y compris les péchés ».

Douloureuse confrontation à la réalité sociopolitique du Togo

Dans ses entrefaites, le socialisme marxiste scientifique, système politique prôné à corps et à
cri sur les ondes par le Président Matthieu KEREKOU au Bénin, a lamentablement échoué. La
République populaire du Bénin s’était retrouvée en effet, au bord d’un grand gouffre
économique. Alors, dans un sursaut de fierté patriotique, les Béninois se sont ressaisis et ont
décidé de tenir une assemblée extraordinaire dénommée « Conférence Nationale » en vue de
rompre radicalement avec le socialisme scientifique de Marx-Lénine pour adopter le système
démocratique d’un Etat de droit. La présidence de cette Conférence Nationale a été assurée
par Mgr Isidore De SOUZA, alors Archevêque de Cotonou. Ce fut une institution très salutaire,
à l’issu de laquelle le régime socialiste de Matthieu KEREKOU a été remplacé par le
gouvernement démocratique du Président Nicéphore SOGLO grâce au Haut Conseil de la
République dirigé par Mgr Isidore De SOUZA.

Cette Conférence Nationale du Bénin, évènement sans précédent dans l’histoire du continent
africain, n’a pas tardé à faire tâche d’huile. Le Togo, pays voisin direct, décida de faire une
Conférence Nationale analogue. Pourtant, son panorama politique et économique était loin
de faire la catastrophe. Bien au contraire, l’essor économique sous les hospices de la politique
de l’authenticité à son apogée, était plutôt des plus enviables. Mais précisément, ces
apparences de prospérité matérielle cachaient des difficultés indicibles générant des malaises
profonds. Ainsi, le soulèvement audacieux des jeunes en 1990, renforcé par les revendications
opiniâtres des partis politiques du COD II ont fini par obtenir du Chef de l’Etat contrarié, la
tenue d’une Conférence Nationale.

Quant à moi, absorbé par la pastorale et l’évangélisation du diocèse, je ne faisais plus cas de
la politique. Elle a causé les pires ennuis à mon prédécesseur, Mgr Bernard Oguki ATAKPAH,
et à moi-même, elle a grandement nui : le conflit Eglise-Etat lors de mon ordination épiscopale
suivi des longues années d’exil loin de mon pauvre diocèse comme un malfaiteur dans mon
propre pays ! « Chat échaudé, craint l’eau froide ».

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Ayant participé à une session de travail de la commission épiscopale du clergé et des
séminaires convoquée par son Président, Mgr Vincent MESSAN à Porto-Novo, j’ai voulu sur
mon chemin de retour, faire un crochet à l’archevêché de Cotonou pour saluer au passage
Mgr Isidore De SOUZA. Dès qu’il me vit sortir de ma voiture dans la cour, il s’exclama : « Ah,
quelle chance ! La providence est vraiment à l’œuvre. » Il me conduisit rapidement au bureau
d’où une délégation des partis politiques togolais venait de le quitter. Elle était venue lui
demander de bien vouloir intervenir auprès de moi pour que j’accepte, à son exemple, la
présidence de la Conférence Nationale en préparation au Togo… Et il se demandait comment
faire pour me joindre à Atakpamé. Voilà comment Dieu fait bien les choses. C’est moi-même
qui viens à lui.

Sidéré, j’écoutai en silence cette information absolument inattendue, puis la réponse suivante
finit par jaillir de mes lèvres : « Excellence, c’est une erreur de choix ! Le TRP Pierre Dovi
NDANOU, prêtre de Lomé, est non seulement bien préparé, mais le plus compétent de nous
tous dans le domaine sociopolitique et celui des réseaux sociaux. Pourquoi chercher midi à
quatorze heures ? »

« En tout cas, reprit Mgr De SOUZA, c’est vous Mgr KPODZRO qu’ils veulent. »

Sans plus rien ajouter, la mort dans l’âme, je pris congé de lui et regagnai ma voiture puis en
route pour le Togo. Arrivé à Lomé, je pris le chemin de l’archevêché à HEDZRANAWOE. Mgr
Robert DOSSEH, comme à l’accoutumée, me fit très bon accueil. Sans tarder, lui aussi me parle
de la prochaine tenue à Lomé de la Conférence Nationale pour la présidence de laquelle, nos
compatriotes souhaitent un évêque comme le Bénin. « Dans notre Eglise au Togo, dit-il, pour
des raisons obvies, ça ne peut pas être l’Archevêque de Lomé, ni Mgr Chrétien BAKPESSI de
SOKODE, handicapé pour la lecture après cinq interventions médicales dans les yeux, ni Mgr
Jacques ANYILOUNDA notre jeune cadet à peine né de la rosée d’hier. Mgr KPODZRO, le sort
tombera sur toi ! N’aie pas peur ! Il s’agit du ministère de réconciliation du peuple togolais.
Nous solliciterons l’autorisation du Saint Siège pour toi et nous te soutiendrons de notre
prière ». « Alea Jacta est ! ».« Du courage et arrête de faire cette mine de Mater Dolorosa. »

Je lui serrai la main avec émotion sans rien dire puis je repris la route avec mon chauffeur Félix
BOCOVO pour Atakpamé. Deux jours après, vers 10 h du matin, une Mercedes noire s’arrêta
dans la cour de l’évêché d’Atakpamé. Monsieur le Ministre Gachin MIVEDOR envoyé par le
Président de la République, vint me demander de présider la Conférence Nationale qui allait
se tenir bientôt à Lomé. Je finis alors par comprendre que c’est l’Esprit qui me propulsait au-
devant de la scène politique, comme un instrument sans consistance propre entre les mains
de Dieu, pour la réalisation de ses mystérieux desseins d’amour insondables sur le Togo. Je
donnai mon accord de principe à la demande du Chef de l’Etat, lui disant toutefois que
s’agissant d’une Conférence Nationale, le choix du candidat à la présidence, revenait en
dernière instance, au vote démocratique des délégués.

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« In verboautemtuo », « mais sur ta parole » (Lc 5,5), ma devise sacerdotale en 1959, reprise
en 1976 comme devise de mon épiscopat, n’exprime-t-elle pas assez l’attitude de confiance
totale que le Christ Jésus attend de moi dans les conjonctures difficiles de mon ministère ?

« Seigneur, donne ce que tu commandes et commande ce que tu veux », Saint Augustin. Ainsi,
c’est dans un esprit de foi, d’humilité et de confiance que je dois accepter en première
personne, la paternité des documents et des actes futurs de cette importante assise.

L’ouverture solennelle de la Conférence Nationale a été faite par le Président de la République


lui-même. Pendant la première semaine, les travaux de réflexion préliminaire de propositions
pratiques et d’organisation générale, se sont déroulés en bon ordre sous l’égide du doyen
d’âge des délégués, grand-papa Namoro KARAMOKO, assisté de Mme Brigitte ADJAMAGBO-
JONHSON ; ces deux sages ont su aider les 1200 délégués de tous bords, à poser les balises
nécessaires à l’itinéraire difficile que nous avions à parcourir ensemble.

Leur mandat a pris fin avec l’élection démocratique des membres du présidium de la
Conférence Nationale dont le Président souhaité de tous, est votre serviteur, Mgr Philippe
FanokoKossi KPODZRO alors évêque d’Atakpamé.

Voici quel fut l’exorde de mon premier discours : « Messieurs, honorables délégués et invités,
en 1789, le célèbre orateur et révolutionnaire Mirabeau a déclaré au cours d’une réunion des
Etats Généraux, je cite :

« Nous sommes réunis ici par la volonté du peuple, nous n’en sortirons que par la force de la
baïonnette ». Cette citation insolite dans une bouche d’évêque suscita des flots
d’applaudissements enthousiastes que les coups de maillet n’eurent que difficilement arrêtés.
C’était simplement de ma part un artifice d’art oratoire pour fustiger chez nous dans
l’occurrence, les tendances aux excès que la Révolution française a connus comme : les crimes,
la délation, les assassinats, les pendaisons, les buchers, la guillotine, et j’en passe. Je voulais
plutôt exalter au contraire les nobles objectifs de vérité, de paix et de réconciliation que
poursuit notre Conférence Nationale, voulue par l’ensemble de notre peuple, acceptée par le
Chef de l’Etat qui l’a ouverte, et soutenue en ces moments par plusieurs groupes de prière de
nos fils togolais qui avaient les yeux fixés en direct sur nous.

A la fin de la première journée de travail, les délégués ont adopté entre autres les dispositions
suivantes :

Article 1. La Conférence Nationale est souveraine

Article 2. La Conférence Nationale a la maîtrise de son règlement intérieur et de son ordre du


jour. Elle prend des décisions.

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Article 5. Le Président de la République est le Chef de l’Etat. Il est garant de la continuité de
l’Etat, de l’indépendance et de l’unité nationale. Il assure le respect des traités et des accords
internationaux.

Article 7. La Conférence Nationale adoptera une loi constitutionnelle organisant les pouvoirs
pendant la période de transition. Le Gouvernement demeure en fonction jusqu’à la mise en
place des organes de transition.

Article 6. En cas de vacance de la Présidence de la République pour quelque cause que ce soit,
constatée par la Conférence Nationale, statuant à sa majorité des 2/3 des délégués, l’intérim
est assuré par le Président de la Conférence jusqu’à la mise en place des Organes de la
transition.

Cet article a sérieusement interpellé ma conscience et pour cause. Quelle perspective


voudrait-il laisser percevoir pour un évêque catholique en communion avec le Siège de Rome ?
Je me suis dit intérieurement : « ça n’arrivera pas ». Dieu qui a écarté cette croix de
l’archevêque Isidore De SOUZA du Bénin saura épargner le pauvre évêque d’Atakpamé qui
n’attendait qu’à retourner à sa mission d’Eglise.

Telle était à l’époque ma perception de la mission qui m’avait été confiée. Mais avec le recul,
je dois reconnaître que ce fut un gros piège qui m’avait été tendu eu égard à la nature même
de cet article et à la précocité de sa prise. Elle me mettait d’entrée de jeu en mauvaise posture
de rivale qui cherche la mort du Chef de l’Etat pour assurer son intérim. Si au lieu d’un évêque
c’était un laïc que l’on proposait en cas de « qu’est-ce qu’il y a », le Président n’aurait pas
hésité un seul instant à l’éliminer. Ici plus que jamais, la main de Dieu était présente pour me
tirer d’affaire et me conserver la vie, pour la réalisation de sa mission.

Les mérites de la Conférence Nationale Souveraine

Tandis qu’au Bénin, la faillite du système socialiste communiste a été perçue par tout le
monde et où il n’était plus nécessaire d’exhumer des vérités cachées pour en analyser quoi
que ce soit, la Conférence Nationale Souveraine du Togo au contraire, a dû procéder à une
autopsie morale des conséquences douloureuses du parti unique qui nous avait tous
embarqués et dont nous clamions haut et fort les gloires et les succès apparents. Voici
quelques-uns des faits :

 Surprenante découvertes des prisons et des lieux clandestins de tortures affreuses


avec des témoignages poignants de plusieurs survivants dont l’audition et la vue ont
suscité une compassion unanimement révoltante.
 Bâillonnement des droits et des libertés publiques

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 Abus de pouvoir exercé pour réprimer et déposséder de pauvres propriétaires terriens
en faveur de vastes réserves forestière destinée à des fins plutôt privée en dépit et au
mépris de la misère sensible et criarde des populations.
 Confiscation du boulevard des armées qui décongestionnait merveilleusement
plusieurs voies en plein cœur de Lomé ?
 Plusieurs exactions financières ont été dévoilées dans la gestion calamiteuse des
ressources du pays au même moment où les grands domaines sociaux que constituent
la santé et l’éducation, sont affreusement sacrifiés.
 Les abus de pouvoir ont aussi contraint beaucoup de vaillants citoyens à trouver refuge
à l’étranger dans plusieurs pays.

Devant le constat d’un système politique savamment érigé pour réduire toute la population
au silence, à la louange d’une personne, la frustration a été quasi générale, rendant désormais
plus difficile la gestion des émotions des délégués qui ont hâte de voir un nouvel ordre
sociopolitique s’établir.

Aussi, chaque fois qu’un nécessaire contact du Présidium s’imposait avec le Chef de l’Etat, un
tollé de méfiance s’explosait contre le Président du Présidium et ses deux Vice-présidents.

Soucieux d’embarquer tous les protagonistes dans un processus fraternel de changement,


j’étais allé plusieurs fois voir le Chef de l’Etat avec mes deux Vice-présidents, Me Kokou
KOFFIGOH et M Djato KETEWOULI. Une fois, à l’issu d’une rencontre, d’entente avec mes Vice-
présidents, je me suis trouvé intentionnellement seul-à-seul avec le Chef de l’Etat. Je l’ai alors
invité à venir une fois parmi nous, dans la salle de la Conférence Nationale. Je me suis permis
de présager avec lui, un peu ce qui pourrait se passer : il serait chahuté pendant 15 à20 mm ;
mais pendant ce temps, il devait garder le silence, la patience et le sang-froid. Puis le calme
imposé et obtenu, je lui donnerais la parole. Et lui, en grand homme s’élevant au-dessus de la
mêlée, présenterait d’abord ses excuses car personne n’est infaillible dans ses actes ; ensuite,
il rassurerait ses compatriotes en leur promettant désormais de mener ensemble le processus
du vrai changement.

Le Chef de l’Etat m’a sincèrement remercié et m’a fortement serré la main en disant : « Mgr,
merci ! Je vous le promets, je viendrai ». On se leva et il m’accompagna jusqu’à la porte et me
serrant de nouveau la main, il m’a répété : « Merci ! Merci ! ». Je rejoignis mes deux Vice-
présidents qui m’attendaient dehors. Je ne leur dis aucun mot de notre conversation.

Quelle ne fut donc pas ma surprise lorsqu’un après-midi en pleine séance, un délégué alla
déclamer au micro : « Honorables Délégués, il paraît que M EYADEMA, mardi prochain,
arrivera dans cette salle. Nous n’allons pas étaler le tapis rouge pour accueillir ce Monsieur.
On va l’arranger correctement pour tout ce qu’il a fait souffrir au peuple togolais, n’est-pas ? »
Et il continua cette harangue avec des paroles menaçantes du même genre que beaucoup
écoutèrent certainement plutôt comme expression d’une émotion exagérée. Moi qui avais

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tellement gardé le secret de ce projet sans en dire mot à mes propres Vice-présidents qui
ignoraient la promesse du Chef de l’Etat, j’étais complètement déçu.

Mais voici à présent la goutte d’eau qui fit déborder le vase. A la fin de la séance de la matinée
du dernier vendredi du mois d’août 91, deux délégués me remirent une enveloppe en me
priant de bien vouloir prendre rapidement connaissance de son contenu.

Après la lecture du bouleversant message adressé au Président de la Conférence Nationale


comme quoi, le Chef de l’Etat et quelques ministres seraient impliqués dans la fomentation
d’un sanglant complot contre les délégués de la Conférence Nationale en session dans la salle
Fasao, sans plus tarder, je fis avec mes conseillers immédiats, une urgente concertation de
circonstance d’où il me fut recommandé sur ce sujet d’en faire une dénonciation publique à
la « Sékou Touré », dès la seconde session de l’après-midi de ce jour. Aussi, dans l’après-midi,
après la minute de recueillement spirituel suivi du chant de l’hymne national, je balançai
intégralement le texte de ce bouleversant message. Aussitôt, Me OKANSSEY, avec sa voix de
stentor, me relaya pour confirmer cette vérité en y adjoignant même des précisions nominales
surprenantes. Dans la salle, tollé et clameurs de désolation générale, tohu-bohu
indescriptibles s’élevèrent de toute part. Dans ce Charivari insupportable, un ministre prit le
micro pour des protestations d’innocence véhémentes, avec de chaudes larmes. Un autre
ministre se croyant indexé, lui succédant au micro, se déclara : « apprenti chrétien
absolument innocent dans cette affaire ». Les bruits et les clameurs prenant toujours le
dessus, je criai plus fort que tous au micro pour mettre fin à la séance et donner rendez-vous
au lundi de la semaine suivante. Le téléphone résonna dans la cabine. C’était le Président de
la République. Il m’informait que des dépêches ne cessaient de tomber sur son bureau et il
m’enjoignit de faire un démenti public de l’information qui m’était parvenue. Je lui répondis
fermement : « Non, Monsieur le Président car le message m’était remis par des personnalités
dignes de foi ».

Revenu à mon domicile de NYEKONAKPOE, je reçois la délégation dite des sages, composée
de sept personnalités ayant à leur tête Mgr Robert Casimir DOSSEH, le Modérateur de l’Eglise
Evangélique, avec des Chefs traditionnels. Ils furent envoyés par le Président EYADEMA pour
me demander de mettre fin à la Conférence Nationale sinon le Président lui-même se
chargeait de le faire par décret. Après avoir remercié la délégation pour son message
transmis, je l’ai chargée de bien vouloir rappeler au Chef de l’Etat que seul, je ne pourrai pas
prendre une telle décision. Mais que lundi, j’informerai l’Assemblée pour qu’une solution
édifiante soit trouvée pour tous. Le lendemain samedi, ce fut le Président Nicéphore SOGLO
qui me téléphona du Bénin pour me dire d’arrêter ; car je cours un très grand risque devant
l’histoire. Je lui répondis que nous étions au week-end où la plupart des délégués dispersés
dans leurs villages, étaient pratiquement inaccessibles et donc, c’est au lundi qu’il me sera
possible de les revoir.

Lundi matin effectivement, le Présidium, au lieu de 8H00 comme d’habitude, arriva en retard
à 8H30. Je l’ai informé aussitôt, puis convoquant les Chefs des partis politiques avec qui j’étais

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en tractation sur le même sujet, le téléphone m’appela à la cabine. C’était Mgr DOSSEH qui
me disait que le Président voulait savoir ce que j’ai fait de sa demande. Je lui ai répondu que
je suis dans les préliminaires, avant de rejoindre l’assemblée réunie dans la grande salle. Cela
dit, j’ordonne à tout le monde de rejoindre la grande salle où les délégués s’impatientaient.
Après les formalités d’ouverture habituelle, je lâchai la demande du Chef de l’Etat. A peine les
délégués avaient-ils commencé à réagir, la coupure de l’électricité intervint, arrêtant toutes
communications avec l’extérieur. Mais grâce à une radio transistor, les délégués purent suivre
le décret du Chef de l’Etat arrêtant les travaux de la Conférence Nationale Souveraine. Avec
détermination, les délégués, debout comme un seul homme, ont exprimé leur confiance et
abandon au Seigneur en chantant : « Fofo si nusè le ! Fofo si nusè le ! Fofo si nu sè le. » Après
quoi, je leur ai demandé s’il ne serait pas plutôt opportun de procéder à l’élection du Premier
Ministre, avant de quitter la salle. Unanimement, ils répondirent « Oui ». Alors, on se mit à
prendre les dispositions en vue de recueillir les noms pour l’élection du Premier Ministre, dans
une discipline étonnante pour la circonstance.

Vers 16H, l’Ambassadeur de France me proposa de le rejoindre dans son domicile. Je lui ai
répondu de venir plutôt me voir s’il avait une urgence à me communiquer. C’est ainsi qu’il
arriva à l’hôtel 2 Février avec d’autres représentants diplomatiques. Le grand message qui lui
tenait à cœur de me partager, était le risque que je courais en faisant travailler les délégués
jusque tard dans la nuit. Je leur ai dit que j’ignore les informations qu’ils apportent au Chef de
l’Etat lorsqu’ils le rencontrent. Mais moi personnellement, j’ai toujours dit au Chef de l’Etat,
dans mes rencontres avec lui, la vérité des faits que nous vivons dans toutes nos réunions de
la Conférence Nationale Souveraine. Et que nous sommes déterminés de finir aujourd’hui les
travaux par l’élection d’un Premier Ministre avant de quitter la salle Fasao. Comme ils
n’avaient plus rien à me dire, les raccompagnant à l’ascenseur, mes deux témoins M AKOLI et
Mlle KUEVIDJIN, nous découvrons dans le hall une foule de jeunes qui, apercevant la calotte
de l’évêque, s’exclamaient : « Vive Monseigneur, vive Monseigneur, Vivat ! Vivat ! », au grand
étonnement des diplomates qui ne s’attendaient pas du tout à une telle réaction. Ces jeunes
qu’ils avaient pensés plutôt menaçants, obéissaient à l’ordre de l’évêque qui leur demandait
de céder le passage. L’un d’eux prenant la parole répéta à tue-tête : « Mgr nous demande de
lui céder le passage pour qu’il raccompagne les diplomates à leurs voitures ». Ainsi, je puis
facilement reconduire l’un après l’autre, les cinq ambassadeurs à leur voiture respective selon
le protocole. A ces jeunes qui déclaraient « qu’on devra marcher sur leur corps avant
d’atteindre les délégués dans la salle de travail », j’ai recommandé le calme et la vigilance en
leur assurant que rien ne leur arrivera.

Retournés dans la salle, nos travaux se sont poursuivis jusqu’à 3H du matin où un Premier
Ministre a été élu en la personne de Me Kokou KOFFIGOH qui a prêté serment sur la Sainte
Bible. J’en informai par téléphone l’Ambassadeur de France et le Chef de l’Etat à qui je sollicitai
en même une audience à 9H pour lui présenter le nouveau Premier Ministre. Il répondit
aussitôt : « Je vous attends ». En effet, il a reçu avec beaucoup d’affabilité le nouveau Premier
Ministre qui lui a été présenté par l’évêque en sa nouvelle qualité de Président du Haut Conseil

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de la République. Après la clôture solennelle des travaux à laquelle le Président s’est fait
représenter par son Ministre d’Etat M MIVEDOR, le Premier Ministre a décrété une semaine
d’action de grâce. A cette occasion, la Conférence épiscopale du Togo a écrit le message
suivant : « Le Seigneur nous a exhaussé et nous pouvons dire avec Israël qu’il a vraiment pris
soin de sa vigne, qu’il ne délaisse pas son domaine : Pas un peuple qu’il ait ainsi traité ». (Ps
147, 20). Nos cœurs sont comblés de joie et de reconnaissance, nous venons le remercier. ».

J’espère que ces quelques lignes suffisent, malgré les difficultés rencontrées, pour dissiper la
confusion qui semble naître dans les esprits quant aux avantages que la Conférence Nationale
Souveraine a pu procurer à la Nation Togolaise dans sa quête de la démocratie. Loin d’être la
cause d’un malheur, elle est plutôt une vraie victoire.

Le Haut Conseil de la République (HCR) quant à lui, n’est qu’une des Institutions de la période
de transition issues de la Conférence Nationale Souveraine. Il a pour attribution :

 De contrôler l’exécution des décisions de la Conférence Nationale Souveraine


 De contrôler l’exécutif
 D’exercer la fonction législative
 De donner son avis sur la désignation des membres du gouvernement
 D’approuver l’avant-projet de constitution
 De prendre des dispositions en vue d’assurer l’accès équitable des partis politiques aux
media officiels et de veiller au respect de la déontologie en matière d’information.
 De veiller à la défense et à la promotion des droits de l’homme tels qu’ils sont
proclamés et garantis par la Déclaration Universelle des droits de l’homme en 1948, le
Pacte international relatif aux droits civils et politiques de 1966, le Pacte international
relatif aux droits économiques, sociaux et culturels de 1956, la convention contre la
torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains et dégradants de 1984, la
Charte Africaine des droits de l’homme et des peuples de 1981.
 De veiller au respect du présent acte

En somme, le HCR a pour mission finalement de mettre en place un vrai régime démocratique
au Togo. Cette mission est de toute évidence une tâche très ardue face à un régime de parti
unique militarisé qui n’a que trop duré. En plus et il faut l’avouer, dans l’enthousiasme et
l’urgence d’être parvenus malgré de telles circonstances, à la fin des travaux de la
Conférence Nationale Souveraine, les délégués avaient manqué de veiller à libérer
entièrement la place aux nouveaux organes issus de leurs décisions. La conséquence
regrettable et inéluctable qui s’en est suivie a été de voir subsister côte-à-côte l’ancien
Exécutif, censé n’inaugurer que les chrysanthèmes, mais conservant bien encore et
effectivement le contrôle de l’armée, de l’appareil et les moyens de l’Etat, tandis que les
nouveaux organes du HCR, sans moyens, n’avaient de légitimité que celle reçue de la
Conférence. La première difficulté rencontrée par le HCR a été justement le problème du Parti
Unique militarisé. Nous avons au préalable suggéré que pour pouvoir facilement entrer
ensemble dans une démocratie multipartiste, il fallait dissoudre le RPT ancien auquel nous
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appartenions tous. C’est cela qui justifie son acte de dissolution, pris par la Conférence
Nationale Souveraine. Pour respecter le choix et les aspirations de certains citoyens qui
manifestement tenaient à garder cette dénomination, nous avons proposé qu’un
aménagement soit fait dans l’ancienne dénomination pour signifier dans une nouvelle, la
cohabitation avec d’autres partis politiques. A titre d’exemples : au lieu de RPT, nous
proposions NRPT (Nouveau Rassemblement du Peuple Togolais) ou bien RDPT
(Rassemblement Démocratique du Peuple Togolais).

A ces propositions de nouvelles dénominations a été opposé un refus catégorique avec


menace d’un combat jusqu’à la mort. Les tenants du RPT, par mauvaise volonté, avaient choisi,
pour décider la tenue de leur congrès, la période où le Premier Ministre dans son euphorie de
la victoire, effectuait ses premières prises de contact avec ses anciens Maîtres de France.

Le HCR, de par sa mission formellement attaché au principe du multipartisme, trouve que


l’ancien RPT laissé intact, ne favorisait pas une cohabitation de plusieurs partis. Bien plus, il a
interdit un quelconque congrès du RPT soupçonné organiser le combat à mort annoncé. De
son côté, Monsieur MASSEME, ministre de l’intérieur, convoqua une réunion extraordinaire
des nouveaux ministres, qui refusèrent avec le HCR, le projet du congrès du RPT.

La conséquence de ce double refus fut que le Premier Ministre, revenant de son périple le 02
décembre 1991, fut accueilli dès le lendemain matin du 03 décembre par des attaques
militaires musclées de la primature.

Les gardes du corps du Premier Ministre ripostèrent vaillamment contre les agresseurs. Le
combat fut très violent avec de lourdes pertes en vies humaines. Monsieur TOYI, un des frères
du Président EYADEMA fut abattu. Néanmoins, Me KOFFIGOH profondément traumatisé, se
rendit à Lomé II au Chef de l’Etat EYADEMA.

Mais une bataille perdue n’arrête pas le combat : « Olé KOFFIGOH e kpoto KPODZRO », c’est-
à-dire : « On a arrêté KOFFIGOH mais il reste KPODZRO ».

Depuis mes cachettes où j’entendais la proclamation répétée de mon nom à la radio comme
tête de liste des personnalités vivement recherchées et convoquées à la Direction Générale
de Douanes, je préparais un enregistrement audio envoyé à Me KOFFIGOH pour le soutenir
dans cette rude épreuve. Puis déguisé, je me rendis à Accra chez le Nonce Apostolique d’où je
puis informer le Saint Siège à Rome. Après quoi, je pris l’avion du Ghana pour l’ambassade du
Bénin à Lagos d’où je rejoignis Cotonou au Bénin. Je fis un pèlerinage à DASSA-ZOUME pour
recommander le Togo à Notre Dame de ORIGBO. Puis une délégation du Président SOGLO,
conduite par l’ancien Président Hubert MAGA me ramena à Lomé. Le Président EYADEMA m’a
bien reçu sans formalité, mais avec interdiction de toute déclaration à la radio.

Cependant, une délégation de parlementaires de la CEDEAO rencontrait le HCR ce jour-là dans


l’après-midi. J’ai eu à présider cette séance du HCR, ce qui m’a obligé à faire une déclaration

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radiodiffusée. Cette déclaration à la radio a suscité des agitations au sein de l’armée à qui le
Président lui-même a eu à imposer le calme.

Après ces soubresauts, le HCR fidèle dans sa détermination, s’est attelé aux plus importants
de toutes les missions à lui confier par la CNS : la rédaction et l’approbation d’un avant-projet
de constitution. Les Hauts Conseillers ont mis tous leurs talents et leur génie à travailler dans
un esprit de disponibilité et de totale liberté pour fournir un chef-d’œuvre apprécié tant par
l’ensemble des Conseillers que par le Chef de l’Etat, qui l’a lui-même soumis au référendum
en appelant le peuple à le voter. Il s’en est sorti un vote à 98% positif, ce qui est devenu
désormais la constitution de 1992.

Pour nous autres, cette constitution représente en réalité une vraie voie de salut pour un
processus démocratique paisible dans notre pays, contrairement à certaine opinion qui
estimerait qu’elle serait taillée contre une personne. Ce qui n’est pas vrai, et vouloir en faire
un argument de résistance à l’éventualité de retour de ladite constitution, relève du pur
dilatoire.

Pendant la rédaction du projet de la constitution, le Premier Ministre nous a sollicités de


longues heures pour la lecture et l’approbation d’un projet de contrat social rédigé par ses
soins, comme instrument de facilitation éventuelle du processus de transition démocratique
à cette période de difficulté. Les Hauts Conseillers n’en voulaient pas. Mais sur mon insistance,
ils ont accepté d’en faire l’examen ; toutefois, ils ne l’ont pas approuvé. Ce document nous
éloignait plutôt de la réalisation des objectifs démocratiques fixés par la CNS. L’orientation qui
y était proposée, me rappelle cette remarque de M Bruno DELAYE, ambassadeur de France :
« au lieu d’ouvrir le boulevard des armées, Me KOFFIGOH s’est ouvert un grand boulevard
politique ». Cet indice nous a fait voir le Premier Ministre, lorsqu’il déclarait à la télé au sujet
de son engagement le liant au HCR, je cite : « ce fameux serment de fidélité prêté dans cette
fameuse nuit de mon élection », comme une personne qui n’est plus convaincue d’endosser
les exigences du mandat qui lui a été confié par le peuple.

Dure leçon de l’histoire à ne pas répéter.

Le HCR au contraire, toujours déterminé après le succès de la constitution de 92, s’est mobilisé
pour organiser la caravane de la démocratie à travers tout le pays en vue de préparer les
campagnes pour les futures élections : les difficultés rencontrées à SOTOUBOUA, à BASSAR,
et surtout l’attentat meurtrier de SOUDOU où le Dr ATTIDEPE, membre du HCR a perdu la vie,
et Gil Christ OLYMPIO a été blessé de 13 coups de balles dans son corps, ont été pour les Hauts
Conseillers, le comble de la déception. En outre, le cérémonial des obsèques du Dr ATTIDEPE
prévu d’abord au siège du Haut Conseil au Palais des Congrès, a été empêché par les militaires
en faction à l’entrée du siège. On a été contraints de prononcer les discours de circonstance à

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la maison du défunt, avant de se rendre à l’Eglise du Christ-Roi de KODJOVIAKOPE pour
l’homélie prononcée par l’évêque Président du HCR, suivi de la concélébration eucharistique
et de l’absoute. Les jours suivants, le HCR toujours inébranlable, a repris ses activités car il
avait du pain sur la planche. Ayant à sa tête un homme de Dieu qui n’avait aucune ambition
de pouvoir politique, sa volonté était d’exécuter au mieux tous les objectifs qui lui étaient
assignés par la CNS. C’est pourquoi il a été perçu comme l’institution la plus gênante par les
forces antidémocratiques. Ainsi s’explique l’agression de sa prise en otage pendant 27 heures
du mois d’octobre 92. Ce jour-là, les militaires dits éléments incontrôlés, pénétrèrent dans la
salle du HCR, armes au poing et immobilisèrent violemment les gardes du corps de Président
du HCR. Ils forcèrent l’évêque Président à faire rédiger un document devant débloquer les
fonds du patrimoine des militaires qui se trouvaient bloqués par la CNS dans les banques. Mais
en réalité, les fonds en question n’appartenaient pas aux militaires, mais constituaient les
prélèvements de cotisations de tous les togolais considérés de facto comme anciens militants
du parti unique RPT.

Pendant la rédaction du texte, ils obligèrent le prélat à se rendre dehors sous escorte de
militaires bien armés. Arrivé sur l’esplanade et placé au milieu des gens en uniforme avec des
armes braqués sur lui, l’ordre lui fut donné de regarder le soleil pendant deux minutes. Le
Prélat s’exécuta. Après quoi, le chef de troupe l’interroge : « combien de temps va durer la
rédaction du texte ? Réponse : une heure ». Non ! « 3/4 d’heure » Non ! « 30 mn ». Non et
non. 20 mn… ». « Et maintenant : enlève ton chapeau ! Je te l’ordonne, enlève ton chapeau ».
Je n’ai pas bronché. Tout furibard, il continue : « regarde-moi le visage qu’il fait et sa bouche !
Il se croit encore dans son église d’Atakpamé où il injurie les gens, Hin ! Tu nous fais vraiment
honte : le gouvernement a mis une belle voiture à ta disposition, mais tu as préféré rouler
avec ta salle bagnole ! N’est-ce pas ! Nous allons maintenant te l’arranger correctement :
« Hop ! ». Et les voilà qui se ruent brutalement sur mon véhicule qui se trouvait garé à
proximité en flaquant d’abord un coup de pied violent à Félix, mon chauffeur qui s’enfuit à
toute jambe.

Fini la casse de mon véhicule, ils pointèrent de nouveau leurs armes braquées sur moi comme
attendant l’ordre pour m’exécuter. Le chef hurla : « garde à vous ! ».Puis : « retour dans la
salle ! Un, deux, un, deux, gauche, droite ! ». J’ai passé un vrai « mauvais quart d’heure ! », en
me recommandant pendant tout ce temps à la Vierge Marie… Mon retour, toujours sous
escorte militaire, armes au poing, terrifia d’avantage l’auditoire persuadé que j’avais déjà été
exécuté. Je pris le micro pour leur dire d’une voix tremblante, de faire diligence pour la
rédaction du texte car nos frères les militaires nous ont accordés seulement 20 mn.

Les volontaires qui rédigèrent le texte me l’apportèrent bien vite et je voulais le lire
publiquement quand l’un des agresseurs me l’arracha en disant : nous savons lire nous-
mêmes. Très peu de temps après, il me remit le texte pour ma signature.

Prenant d’abord la parole, j’expliquai brièvement à l’auditoire que la signature que j’allais
apposer sur ce document était ce qu’on appelle en philosophie scolastique, un acte volontaire

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« secundum quid », c’est-à-dire, quand les brigands exigent d’un passant « la bourse ou la
vie », la bourse qu’il leur laisse est un acte volontaire « secundum quid ». Par conséquent, la
nation togolaise ne nous en voudra pas d’avoir signé ce document dans le contexte où nous
nous trouvons.

Après la signature, ils exigèrent que je les suive pour en donner lecture à la télévision
nationale. Mais l’un des deux ministres présents ce jour-là dans la salle, s’opposa à leur
requête et trois militaires emportèrent le texte pour se rendre à l’office de la télévision
nationale. Les autres agresseurs, contrairement à la promesse faite de nous libérer dès la
signature du document exigé, nous gardèrent en otages avec défense d’aller aux toilettes
situées à proximité, même pour les besoins les plus élémentaires. Les honorables Conseillers
d’un certain âge ont dû souffrir un véritable calvaire depuis le matin jusqu’à 17H où le nouveau
contingent venu pour la relève, se montra plus indulgent et permit un peu plus de
mouvements dans la salle.

Entre temps, toujours accompagné sous escorte militaire armée, je m’étais rendu au bureau
à l’étage pour joindre par téléphone le Chef de l’Etat. Je l’informai du drame que vivaient les
Hauts Conseillers depuis la première séance du matin. Il manifesta beaucoup de compassion
pour ce qui nous arrivait et dont personne, dit-il, ne l’avait informé. Il mettait ces faits
crapuleux sous le compte de quelques éléments incontrôlés de l’armée. C’est au Premier
Ministre, reprit-il, qu’il incombe de prendre des dispositions nécessaires pour mettre fin à ce
problème. Je téléphone au Premier Ministre pour solliciter son intervention libératrice. Celui-
ci me chargea de dire aux membres du Haut Conseil de promettre d’abord qu’ils cesseraient
désormais de le critiquer, et alors seulement, lui aussi se chargerait de défendre leur cause. Je
repris le téléphone pour redire les propos du Premier Ministre au Président de la République.
Alors l’un me renvoya à l’autre, comme Jésus d’Hérode à Pilate. Quand je rapportai dans la
salle les propos du Chef de l’Etat et du Premier Ministre, tous poussèrent des cris d’indignation
qui en disaient long. Et ce fut le tour de la soldatesque de nous casser les oreilles avec des
histoires stupides, paillardes, et très honteuses qui trahissaient le niveau moral très misérable
de quelques zélés de nos frères armés.

Vers minuit, je montai une troisième fois au bureau pour une dernière tentative d’obtenir
notre libération par le Président de la République. C’est encore avec la manifestation d’une
prétendue compassion, surprenante pour le motif de son inquiétude, que le Président m’a
répondu ceci : « Mgr, vous n’avez donc rien mangé depuis le matin ? Je vais vous faire parvenir
de quoi apaiser la faim. » Revenu dans la salle, la réaction des Hauts Conseillers a été à
l’unanimité : « Nous n’avons pas besoin de son pain, mais de notre libération. »

A deux heures du matin, une bonne quantité d’eau minérale et de baguettes de pain fut
déposée sur une table dans la salle. Personne n’y toucha. Le groupe des soldats se moqua de
nous en disant : « Vous dites que EYADEMA est mauvais, voilà qu’il vous donne à manger, et
c’est vous qui ne voulez pas. Mais alors, qui est le plus mauvais ? ». Cette atmosphère a régné
toute la nuit.

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Qu’il me soit permis ici de rendre un très vibrant hommage au TRP Dovi NDANOU qui était
présent dans la salle dès le début et qui par un heureux concours de circonstance, a pu
s’échapper. C’est lui qui informa Mgr Jean GBIKPI, Administrateur Apostolique et qui à son
tour, par la Nonciature Apostolique d’Accra, a pu joindre le Saint Siège à Rome. La diplomatie
apostolique du Vatican s’est dépêchée d’informer le Président Félix HOUPHOUET-BOIGNY de
Côte-d’Ivoire qui a interpelé le Président EYADEMA pour qu’il arrête cette prise en otage d’un
évêque et des Hauts Conseillers, évènement qui n’est pas du tout à son honneur.

Vers 13H, un officier entra dans la salle avec une liste des Hauts Conseillers. Ceux qui
entendaient leurs noms, devaient se rendre un à un dans une salle à l’étage, avec tous leurs
effets, et ne revenaient plus. Je suis le dernier à sortir de la salle de réunion sans passer dans
la salle d’en haut. J’aperçois dans la cour Mgr l’Administrateur Apostolique près de sa voiture ;
je me dirigeai vers lui ; il m’embrassa très fort et me prit dans sa voiture qui me ramena dans
mon domicile. Je fis une longue visite au Saint Sacrement, et l’Administrateur revint me
chercher à 16H dans l’après-midi, pour une réunion des évêques de la CET dans les locaux de
la CISAF (Caritas International Siège Afrique) à Lomé-Tokoin. Il y avait pour cette rencontre,
Mgr Chrétien BAKPESSI notre ainé très affecté par la démission de Mgr DOSSEH parti en Suisse,
Mgr Jacques ANYLOUNDA évêque de Dapaong, cadet de l’épiscopat, l’Administrateur
Apostolique Jean GBIKPI de Lomé, et l’évêque d’Atakpamé, Président du Haut Conseil. J’ai
profité de cette rencontre pour les informer de vive voix sur le triste évènement que j’ai eu à
vivre avec les membres du Haut Conseil de la République. Il m’a été rapporté plus tard que les
Honorables Conseillers ont été tous, un à un, passés à tabac dans la fameuse salle à l’étage.

A partir de cet évènement douloureux, les militaires ont été positionnés de façon à empêcher
les Hauts Conseillers d’accéder à leur salle de travail au Palais des Congrès. Nos séances de
travail se sont poursuivies désormais à mon domicile à NYKONAKPOE. Nous avons alors pris la
résolution de relever le Premier Ministre KOFFIGOH de sa fonction car ne répondant plus à la
confiance qui lui a été faite. Une réunion extraordinaire fut alors convoquée à l’hôtel de la
Paix pour prendre l’acte officiel de sa destitution. Pour empêcher les Hauts Conseillers de se
rendre à cette rencontre, des chars ont été diligentés pour prendre d’assaut les carrefours
obligatoires des voies d’accès. Mais face à l’extraordinaire détermination d’une grande foule
qui n’a pas hésité à soulever sur une distance 60 m environ, le véhicule du Président du Haut
Conseil et les autres de sa suite, bravant les positions militaires, ceux-ci ont abdiqué pour
regarder plutôt en spectateurs, l’exaltation de ces mouvements patriotiques d’une population
décidée à en découdre définitivement avec une dictature implacable.

L’objectif de la réunion ayant été atteint, ‘est-à-dire le PM ayant été destitué, les jeunes qui
avaient monté la garde jusqu’à la fin des travaux, ont raccompagné dans la joie et à pas de
course, le véhicule du Président du Haut Conseil jusqu’à son domicile de NYKONAKPOE.

L’acte N°7 portant loi constitutionnel organisant les pouvoirs durant la période de transition
stipule à l’article 44 : « en cas de vacance du poste de Premier Ministre, le HCR pourvoit à la
nomination d’un nouveau Premier Ministre à la majorité des 2/3 de ses membres. Aucune

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disposition n’inclut le Président de la République dans la nomination du PM. Néanmoins, le
HCR a choisi librement de composer avec le Chef de l’Etat pour le remplacement de Me Kokou
KOFFIGOH, lui prouvant par-là que ce n’est nullement dans un esprit d’inimitié, mais plutôt de
sincère harmonie que les togolais doivent opérer le changement politique tant souhaité.

Hélas ! Le Chef de l’Etat a choisi d’abuser de notre confiance. Rejetant tous les noms que je lui
ai proposés pendant mes cinq rencontres avec lui ; au sixième contact, je lui ai signifié qu’un
Premier Ministre sera nommé sans défaut ce jour-là. « Mgr, avant midi, vous aurez ma
réponse, a-t-il déclaré. » A mon arrivée à mon domicile vers 10H, une correspondance me
parvient, presque anonyme parce que non signée, avec en gros titre, « Le gouvernement de
Me Kokou KOFFIGOH est un gouvernement légitime ». Très déçu par cette réponse qui
présage des difficultés futures et des lendemains incertains pour le processus en cours, j’ai
entrepris les démarches pour arrêter la grève illimitée qui ne pouvait qu’aggraver la misère de
nos populations. Je me rendis donc à Abidjan pour solliciter l’intervention du Président
HOUPHOUET-BOIGNY entre les différents protagonistes de la grève. Il a salué la discrétion de
ma démarche qui correspond parfaitement à sa propre méthode pour la solution des grands
problèmes. Il promit en conséquence, malgré ses épreuves de santé, de me donner sa réponse
par Mgr Isidore De SOUZA de Cotonou.

De retour à Lomé, j’entrepris à tour de rôle des contacts avec les responsables des partis et
les chefs syndicaux. Quand arriva le tour du RPT, le ministre Barry Moussa BARQUE était
attendu à mon domicile à l’heure habituelle de 9H. A 8H45, le Nonce Apostolique venu
d’Accra, quittait mon domicile.

Quand mes gardes du corps lui ouvraient le portail, ils constatèrent des attroupements
insolites de jeunes dans la rue. Quelques temps après, ces jeunes en très grand nombre,
devenaient plus bruyants et très agités avec des jets de pierres. Ils réussirent ainsi à faire fuir
des troupes militaires venant dans 05 camionnettes en direction de mon domicile. La voiture
du ministre Barry Moussa BARQUE venant après eux a été plus vivement prise à partie, et dans
une habileté professionnelle, le chauffeur s’évada avec son patron à bord, mais un document
leur a été arraché et m’a été remis. Ce document n’était rien d’autre qu’un bloc note vierge
avec le plan de mon domicile en première page. Mon téléphone retentit et c’était la voix du
Président : « Mgr, que se passe-t-il avec mon Ministre ? » Réponse de Mgr: « Monsieur le
Président, je lui ai donné rendez-vous et je l’attendais quand une mobilisation des jeunes du
quartier a mis en fuite des troupes de militaires en camions, dans les voisinages de mon
domicile ».

Président : « Qui a envoyé les militaires ? »

Mgr : « Je ne sais pas »

Président : « Et mon Ministre ? »

Mgr : « Je ne l’ai pas vu »

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Président : « Il lui ont arraché un important document. C’est grave ! Mgr, c’est bien grave. »

Mgr : « Je n’en sais rien, Monsieur le Président » Et il me raccrocha le téléphone au nez.

Toute la journée a été très mouvementée. Des pneus brulés et des barricades érigés dans la
rue, rendaient la circulation difficile dans le quartier. Vers 15H, l’Ambassadeur de France me
demande au téléphone de me présenter à la foule dans la rue, pour la rassurer que j’étais
vivant car le bruit courait que j’avais été assassiné. J’ai demandé alors à mon Directeur de
cabinet, Monsieur David BRUCE, d’aller dans la rue brandir un mouchoir blanc à la foule pour
la rassurer que Mgr, le Président du Haut Conseil était encore bien vivant. Il le fit, et le calme
fut enfin revenu.

Quelques jours après cette journée, des pancartes furent collées sur les murs de plusieurs
maisons dans les quartiers de NYEKONAKPOE et de KODJOVIAKOPE par l’association
HACAM des étudiants universitaires. Ces pancartes portaient des menaces et des slogans de
vengeance à l’adresse des jeunes des quartiers sus nommés qui à leur tour, se mobilisaient
avec les jeunes des quartiers voisins. On sentait de la poudre dans l’air. Je téléphonai au Chef
de l’Etat pour l’informer de ce danger imminent. D’abord il n’y croyait pas. Mais quand je lui
lus les menaces que portaient plusieurs pancartes, il se ravisa et me promis d’appeler les
responsable du HACAM pour leur demander de renoncer au projet de violence pour faire
plutôt de ce jour, une journée de recueillement et de méditation. Ainsi, mon intervention
évita de justesse une confrontation violente entre jeunes dont on ne pouvait mesurer
l’ampleur.

Mais le jeudi de la semaine suivante, à partir de 14H environ, des détonations d’armes lourdes
résonnaient dans le quartier de Bè et des environs. Pour qui, pourquoi ? Contre qui, contre
quoi ? On ne le savait. Je gagnai rapidement une cachette et entendais des rafales de tirs
sporadiquement bien nourris. La population apeurée, était terrée dans les maisons. Je me mis
à interpeller par téléphone les Chefs d’Etat des pays voisins qui répondaient à mes appels avec
beaucoup de compassion. Je leur demandais de conseiller à notre Président de faire arrêter
les actes de barbarie de nos militaires. L’un des Chef d’Etat, très touché par mon interpellation,
m’ordonna d’informer rapidement, en son nom et pour lui, le Président Nigérian
OBAASSANDJO qui était alors Président de la CEDEAO.

Ayant senti dans son intention sa ferme volonté d’une intervention militaire de troupes, je lui
répondis que mon statut d’évêque m’interdit d’être un intermédiaire dans de telles
circonstances. J’ai dû le supplier avec ma conviction de pasteur épris de paix, après l’avoir
vivement remercier de sa compassion sincère, de ne pas intervenir militairement. Les tirs ont
continué jusque tard dans la nuit avant de se calmer.

Dans ces entrefaites fut annoncée la visite de deux Ministres de l’Union Européenne : le
Ministre de la coopération française Marcel DESBARGE, et son homologue allemand David
SCHAEFAER. Le HCR attacha une grande importance à cette visite. Malheureusement, le Chef
de l’Etat s’arrangea pour les recevoir à PYA où il les a gardés trop longtemps, de sorte qu’un
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grand meeting organisé par le HCR pour les accueillir au jardin FREAU, avec une foule vêtue
de blanc, tenant en main bouquets de fleurs et cierges allumés, leur ait échappé.

Revenus tardivement à Lomé, les deux Ministres n’ont pu être accueillis qu’en mon domicile
où cinq cadavres fraichement abattus par les militaires qui ont réprimé dans le sang la grande
foule qui les attendait, leur ont été présentés. Sidérés, ils s’étaient aussitôt rendus à l’hôpital
de TOKOIN où ils ont pu constater plusieurs autres cadavres. Ils sont repartis dès le lendemain
très déçus.

Ce fut enfin le tour du Saint Siège, saisi par le Chef de l’Etat, d’envoyer un messager en la
personne du Cardinal Roger ETCHEGARAY, pour venir constater les prétendus
disfonctionnements que ne cessait de créer Mgr KPODZRO au sein de l’Etat. Un bon accueil a
été réservé au Cardinal au Palais des Congrès, par le Haut Conseil, sur autorisation du Chef de
l’Etat. Puis à l’Eglise Saint Augustin où il a concélébré une grande messe. Dans son homélie, il
a recommandé aux fidèles togolais, beaucoup de patience, et d’être toujours reconnaissants
aux tous petits miracles que fait le Seigneur qui conduit l’histoire de notre pays. Chez le Chef
de l’Etat où l’accueil a été des plus chaleureux, il en était sorti avec le cadeau d’un magnifique
album de photos montrant les exploits du timonier national, père du Togo nouveau.

La main de Dieu écrit droit avec des lignes courbes et brisées

Après l’admission à la retraite de Mgr Robert Casimir et la brève administration apostolique


de Mgr Jean GBIKPI, le Saint Siège m’a sollicité comme Archevêque de Lomé, ce que je n’ai
accepté vraiment que par obéissance au Saint Père. Le Nonce Apostolique félicitant mon
obéissance, m’avertit des nombreux problèmes que j’aurais à endosser. Ce n’ai
progressivement que je comprendrais cet avertissement du Nonce. Pour commencer, mon
intronisation s’est effectuée par Mgr Jean GBIKPI sous l’apatame de la cour de la cathédrale,
devant une assistance d’à peine 30 personnes.

Pendant toutes les difficiles années de services rendus à la nation, le Seigneur m’a visiblement
protégé dans les graves périls encourus et semble encore n’être pas prêt à me lâcher.

Une fois même, le Chef de l’Etat m’a conseillé de ne pas passer la nuit pendant 3 jours dans
mon domicile habituel, par prudence. Une autre fois où j’allais me rendre à l’aéroport pour un
voyage, il m’a proposé une voiture blindée. Cela témoigne que ma vie était réellement en
danger.

Tout le monde se souvient de cet accident terrible de la circulation qui en octobre 2001, a
décimé en une seule fois, sept membres de ma famille dont entre autres, le Professeur
KPODZRO mon grand-frère, l’ingénieur Hubert KPODZRO, et notre benjamine TSITSI Hélène.

En 2006, mon propre accident sur la route d’Atakpamé avec ma voiture, qui s’était
complètement abimée après trois tonneaux effroyables. Une petite religieuse y était seule,

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avec le chauffeur et moi. A chaque tonneau, elle s’écriait : « Seigneur prend pitié ». Nous en
étions sortis sains et saufs, sans la moindre égratignure. La presse, parlant de cet accident, a
publié que Mgr KPODZRO était entre la vie et la mort.

Pendant toute cette période difficile, les maladies n’ont pas manqué de porter de sérieuses
atteintes à ma santé : 10 interventions chirurgicales dont 02 pour hernie en Italie, 04 pour une
prostate particulièrement dangereuse et coûteuse en Allemagne, 02 autres interventions dans
les yeux en Allemagne, et 02 dernières interventions à Lomé à cause des complications de la
sonde que je porte depuis 19 ans.

Les empoisonnements aussi ne m’ont pas été épargnés : 04 fois, j’ai consommé aliments et
boissons méchamment commandités ad hoc. Des médecins très compétents, ont pu voler à
temps à mon secours. Pour d’autres fois, des bouteilles de poisons trop dosés, ont
providentiellement éclatées d’elles-mêmes.

Qu’il me soit permis d’évoquer aussi un certains nombres de chutes difficilement


compréhensibles, qui me sont arrivées. :

 A la cathédrale d’Atakpamé, lors de la litanie des saints au cours de la messe des


premiers vœux des Frères du Sacré-Cœur, suite à des maux de ventre très violents,
je tombai du fauteuil d’où je présidais la cérémonie.
 A Salsomaggore en Italie, pendant la grande messe pontificale, à la distribution de la
sainte communion, un faux pas me fit chuter avec le ciboire et les hosties consacrées
éparpillées par terre. Les fidèles en eurent le souffle coupé.
 A BorghettoLodigiano en Italie où j’allais visiter un prêtre missionnaire malade, je
ratai la dernière marche d’un escalier et m’étais retrouvai par terre.
 Au cimetière d’ADAKPAME, après une visite à la tombe de mes frères, un faux pas
me fit culbuter sur le sol, avec le front dans la poussière, heureusement non pas sur
le marbre d’une tombe très proche.
 Revenu d’un mois d’hospitalisation dans une clinique de la place et accueilli dans la
joie par les sœurs de ma communauté, j’ai écopé une nouvelle chute en rejoignant
mon bureau à l’étage. Grâce à Dieu, il eut plus de peur que de mal.
 A l’Eglise Marie Theotokos d’AGOUNYVE où j’étais allé concélébrer l’eucharistie des
50 ans du diocèse de DAPAONG avec Mgr ANYLOUNDA, au moment de la procession
d’entrée, je me suis pris les pieds dans le tapis rouge, et je fis un chute sensationnelle
dont je pus me relever tout seul mais avec au tibia, de vives douleurs que j’ai traînées
pendant plusieurs mois.

A la genèse de toutes ces épreuves que j’ai traversées et endurées, malencontreuses pour
certaines, incongrues pour d’autres, et au-delà des évènements qu’elles me donnaient à vivre,
il m’apparaît l’existence d’une main qui me portait sans moi. Mon abandon total au Seigneur
et mon obéissance à l’Eglise m’ont permis d’affronter ces moments sans trop savoir comment
ni pour quoi. Mais aujourd’hui, avec le recul, je comprends que ces nombreux évènements

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douloureux qui ont jalonné ma vie sont, pour une bonne part, des embûches et des agressions
du Malin. Lors de la célébration de mes noces d’Argent Episcopale, le TRP Dovi N’DANOU me
dédia un article intitulé : « Mgr KPODZRO, un épiscopat traversé par la croix ». Dans le mot de
remerciement de cette messe de jubilé, je fis l’éloge de la croix en citant intégralement cette
belle pensée de Saint François de Salle : « La croix ! Dieu dans sa sagesse éternelle, a choisi
depuis toujours, la croix qu’il te donne du fond de son cœur comme un cadeau précieux. Avant
de t’envoyer cette croix, il l’a considérée avec ses yeux omniscients, l’a examinée à fond avec
son intelligence divine, sondée avec sa justice toute de sagesse ; Il l’a réchauffée dans ses bras
d’amour et l’a pesée de ses deux mains s’il elle n’est pas un millimètre trop longue et un
milligramme trop lourde ; ensuite, il l’a bénie en son nom très saint, et l’a ointe entièrement
de sa grâce et du baume de sa consolation. Et alors compte tenu une fois encore de toi et de
ton courage, la croix te vient enfin du ciel comme un hommage de Dieu, comme une aumône
de son amour miséricordieux. »

Il a donc fallu que je rende visite à un ami prêtre missionnaire et qu’au cours de nos causeries,
j’apprenne qu’un cardinal du Mexique, aidé d’un prêtre exorciste espagnol, a dû faire
l’exorcisme de son pays pour le délivrer des démons de la corruption et de la drogue. Alors
dans mes méditations et mes prières pour mon pays, il m’est venu à l’idée que le Togo pouvait
être aussi sous l’emprise des démons, raisons pour lesquelles les différents acteurs de la vie
sociopolitique, manifestement engagés pour le salut de notre nation, se retrouvent toujours
dans un combat plutôt fratricide.

Comme pour confirmer cette hypothèse, des rumeurs concordantes de diverses sources
stipulent que notre pays le Togo aurait été soumis à des démons, depuis la période de la lutte
pour son indépendance par Sylvanus OLYMPIO ; ces rumeurs persistantes estiment que des
cérémonies idolâtres, avec des sacrifices humains, se sont périodiquement poursuivies au
sommet de l’Etat, au temps de GRUNISKY jusqu’à atteindre leurs paroxysmes sous le Président
EYADEMA.

Je dis « rumeurs » par euphémisme. Cependant, il s’agit d’informations venant de sources


dignes de foi dont certains rapporteurs sont encore vivants et s’estiment témoins.

A l’écoute de l’appel de l’Esprit-Saint

Vu que dans notre pays, une moindre action en contradiction avec le pouvoir se réprime
souvent dans le sang, étant donné aussi qu’une constitution personnellement acceptée par le
Président EYADEMA qui l’a soumis à un référendum avec le vote de 98% positif, ait été
unilatéralement modifié par lui, causant mécontentement et soulèvements populaires
réprimés dans le sang jusqu’à ce jour,

Considérant qu’un accord politique global avait été signé à OUAGADOUGOU au Burkina-Faso
et que par la suite, il n’a pas été respecté,

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Vu aussi que récemment, le Président Faure a librement pris la belle initiative de mettre en
place une commission de vérité, justice et réconciliation (CVJR) qui s’est ingéniée de produire
un travail reconnu professionnellement comme bénéfique, et salué par tous comme tel, mais
dont les recommandations salutaires piétinent dans leurs applications,

J’ai fini par être persuadé que notre pays a besoin, comme le Mexique, d’être libéré des
démons dont les embûches se dressent sur le chemin de sa prospérité qui résulte
nécessairement de l’union fraternelle et solidaire de tous les fils et filles du Togo.

C’est pourquoi, j’ai envisagé un Exorcisme Majeur de notre pays. Ce pouvoir spirituel
sacrosaint que le Seigneur Jésus-Christ a donné à ses apôtres et à l’Eglise pour déloger et
expulser des personnes, des maisons et de tous lieux infestés, Satan, les démons trismégistes
et tous les démons de leur espèce, afin de les précipiter en enfer d’où ils était venus, en
réponses aux appels de nos responsables politiques majeurs, à travers diverses cérémonies et
cultes ésotériques, idolâtriques et occultes.

J’ai entrepris pour cela, et malgré mon état de convalescent, un voyage très épuisant par voie
de terre afin de rencontrer des cardinaux de notre sous-région, pour recueillir leurs points de
vue et leurs conseils sur ce projet. Leurs avis favorables et leurs vifs encouragements m’ont
résolu à en parler, et à en discuter avec mes collègues de la CET, d’abord individuellement,
puis en réunion à notre siège à Lomé. Malheureusement, mon absence du Togo, une fois de
plus pour raison grave de santé, ainsi qu’un voyage obligatoire de l’évêque qui s’était proposé
pour présider la cérémonie de l’exorcisme à une première date convenue, ont occasionné le
report de sa réalisation.

Vu l’ampleur, la persistance et la gravité croissante des soulèvements populaires jamais


enregistrés auparavant dans l’histoire récente de notre pays,

Considérant que des autorités à divers niveaux, ont perçu la nécessité d’organiser une
« purification » de « la terre de nos aïeux », faisant appel indistinctement à toutes les divinités
par des cérémonies les plus contradictoires et incompatibles à la suite desquelles des
évènements plus graves se sont produits,

Considérant toutes les péripéties des nombreuses aventures et surtout les dangereux pièges
qui m’étaient tendus sur mon parcours tant pastoral que sociopolitique où le Seigneur s’est
servi de moi, malgré mon indignité, comme instrument pour la réalisation de ses projets
d’amour pour ses enfants,

Je suis persuadé que l’Exorcisme Majeur de tout notre pays me paraît une démarche
absolument incontournable, à la réalisation de laquelle je me suis engagé comme une mission
d’Eglise.

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Cet exorcisme, pourvoir sacrosaint dont le Seigneur Jésus a investi son Eglise qui l’exerce donc
avec une autorité suprême, a désormais libéré notre pays de toute emprise et influence des
démons expulsés et précipités en enfer d’où ils sont venus.

En conséquence, tous les togolais, à quelque niveau qu’ils soient, sont dorénavant invités à
se ressaisir, parce que l’esprit du bien vient de leur être renouvelé pour une vie nouvelle dans
la fraternité, le patriotisme authentique et le respect mutuel. Désormais chacun sera
complètement responsable devant l’histoire des actes nouveaux qu’il posera.

Les démons qu’on soupçonnait et auxquels on attribuait les graves dérapages du passé, sont
définitivement vaincus, écartés et expulsés.

Par conséquence :

 En toute humilité, je réitère la demande de la réhabilitation de la Constitution de 1992


dans son intégralité, avec toutes ses implications juridiques, et des élargissements
enrichissants si nécessaire. Ce qui suppose que notre Chef de l’Etat finisse
complètement, convenablement et dignement son mandat actuel, et accepte de ne
plus se représenter aux élections de 2020, ce qui sera tout à son plus grand honneur.

 Aux partis politiques et autres associations de la société civile, je demande le culte de


l’intérêt et du bien communs, au lieu de l’esprit partisan du « moi ou rien » dont ils
nous ont fait la démonstration jusqu’à maintenant, preuve des démons, esprits du mal,
habiles à diviser pour régner.

 A tous, autorités, politiciens, hommes de loi, religieux, administrateurs, hommes en


tenue, fonctionnaires d’Etat, employés, agents de la société civile, commerçants,
citoyens lambda, je dis que : la plaie qui gangrène notre société, c’est la corruption :
choisissons d’en guérir et prenons-en les moyens les plus idoines, dans la vérité de
Dieu.

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 A toutes les victimes de l’ordre ancien, à tous les offensés et blessés dans leurs corps,
dans leur âme et dans leurs biens, à tous ceux qui ont été spoliés d’une manière ou
d’une autre, à vous tous enfin parmi lesquels je me reconnais moi-même pour avoir
été une cible de choix d’attaques et de persécutions indues, je recommande le pardon.
Un pardon sincère qui donne la chance à la vie de refleurir. Il est temps de dépasser
nos blessures et d’aller de l’avant pour des lendemains meilleurs que le Dieu de toute
bonté réserve à ses fils du Togo.

 Aux auteurs des atrocités, des sévices et maltraitances, injustices et autres tortures
infligées à autrui, et qui n’ont pas pris conscience de leurs responsabilités ni reconnu
leurs torts, je dis qu’ils peuvent encore redescendre en eux-mêmes pour y laisser luire
les rayons de la vérité divine ; la route de la véritable paix intérieure passe par là. Dieu
et l’histoire vous tendent la main : ne la refusez pas !

 Enfin, je voudrais rappeler qu’à l’occasion du 40ème anniversaire de mon épiscopat, j’ai
vivement souhaité que de notre merveilleux hymne national, source de mobilisation
et de dynamique du vivre-ensemble, soit enlevé toute trace du spectre de la mort.
Pour avoir connu une histoire récente dans notre cher pays si sanglante et
mouvementée, notre préférence à tous doit être à la vie. Au lieu de : « vainquons ou
mourons, mais dans la dignité », désirons au plus profond de nous-mêmes et chantons
haut et fort : « vainquons et vivons, mais dans la dignité ». Cela suppose le véritable
héroïsme qui plutôt que de détruire la vie d’autrui, donne la sienne pour le bien de
tous. Désormais, qu’un togolais, plus jamais, ne verse le sang d’un frère togolais.

Fait à Lomé, le 11 Février 2018,


6ème Dimanche du Temps Ordinaire Année B
Fête de Notre Dame de Lourdes

Mrg Philippe Fanoko KPODZRO


Archevêque émérite de Lomé

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