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«Ecclésiodicée» contre repentance l’apologie chrétienne face à la «question juive»

Quelques interrogations adressées aux consciences chrétiennes

1. Le «déicide» existe : ils l’ont rencontré !

À l’occasion de deux affirmations, bien intentionnées mais maladroites, rappelant l’existence du déicide (implicitement chez Jean-Paul II 1 ; explicitement chez le Père Raniero Cantalamessa 2 , il conviendrait de s’interroger sur l’utilité de cette “coquille vide” de la terminologie théologique, puisque, aux dires du cardinal Béa lui-même, ni Pilate, ni Judas, ni les chefs, ni le peuple juif ne peuvent être réputés déicides. Enfin, on examine la possibilité que cette remise en course de la théorie du déicide, qui, à l’évidence, n’a, dans l’un comme dans l’autre textes, aucune visée antijudaïque, soit une retombée d’une ecclésiodicée qui veut que les définitions d’hier soient irrévocables, à moins qu’il ne s’agisse d’une tentative désespérée de concilier ouverture et tradition.

2. De la négation de la judéité de Jésus à celle de la spécificité du peuple

juif

La théologie chrétienne devrait procéder à un réexamen de la doctrine (orthodoxe) selon laquelle :

Jésus étant né d’une mère juive, mais d’une manière surnaturelle, il Lui manquait l’élément primordial d’alignement ethnique, à savoir un père juif; la Sainte Vierge, étant Théotokos (Mère de Dieu) et non seulement Christotokos (Mère du Christ), ne le rattachait pas à la nation juive, mais à la nouvelle nation, celle des chrétiens. 3

Il faut noter que deux théologiens catholiques, Denise Judant 4 et André Paul 5 , appartenant l’un et l’autre à l’aile conservatrice de l’Église et non versés dans la théologie orthodoxe, parviennent aux mêmes conceptions, en se basant sur leurs certitudes personnelles d’un rejet et d’une malédiction du peuple juif, prévus par la prescience de Dieu, qui avait éternellement prédestiné Jésus à assumer la vocation universelle, dont le peuple juif allait se montrer indigne. C’est pourquoi,

1 L’esprit Saint. Lettre encyclique de JEAN-PAUL II, « Le Seigneur qui donne la vie », Cerf, Paris, 1986, pp. 54-55. Extrait cité dans " Deux textes qui remettent en course la notion de « déicide » ".

2 Raniero Cantalamessa, "L’antisémitisme ne naît pas de la fidélité aux Écritures chrétiennes, mais de l’infidélité à leur égard”, SIDIC, vol. XXXII/1, Rome 1999, p. 24. Extrait cité dans " Deux textes qui remettent en course la notion de « déicide » ".

3 Panayotis Yannopoulos, "Jésus comme Juif dans la tradition orthodoxe", Tsafon, Lille, n° 24, hiver 1995-1996, p. 49. 4 D. JUDANT, Les deux Israël. Essai sur le mystère du salut d'Israël selon l'économie des deux Testaments, éd. du Cerf, Paris, 1960 ; Judaïsme et christianisme. Dossier patristique, éd. du Cèdre, Paris, 1969 ; Jalons pour une théologie chrétienne d'Israël, éd. du Cèdre, Paris, 1975 ; Du christianisme au judaïsme. Les conversions au cours de l'histoire, éd. du Cerf, Paris, 1981.

5 Voir surtout : A. PAUL, Leçons paradoxales sur les juifs et les chrétiens, Desclée de Brouwer, 1992.

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selon A. Paul, la phrase de Jésus : "le salut vient des Juifs" doit être comprise comme s’accomplissant dans le Christ, Verbe éternel, qui supplante Abraham et dont les chrétiens descendent vraiment. D’où la théorie paradoxale de cet auteur : le Christianisme a précédé le Judaïsme, puisqu’il vient directement du ciel, de par la préexistence du Verbe incarné.

Peut-être est-ce dans cette ligne, mais sous un angle sociologique, que s’inscrit un article provocateur de David Neuhaus, juif israélien converti et devenu jésuite 6 , où l’auteur nie la spécificité du peuple juif par rapport aux autres religions, et taxe d’«idéologie» le dialogue privilégié de l’Église avec le judaïsme depuis Vatican II. Je l’ai sévèrement critiqué, en son lieu 7 . Ici comme précédemment, on peut percevoir l’influence de la théologie sous-jacente, défavorable au peuple juif et vraisemblablement imputable à l’ecclésiodicée.

3. L’affaire de la Bible des Communautés chrétiennes

Rappel du caractère antijudaïque et apologétique des commentaires de cette Bible diffusée à près de 40 millions d’exemplaires et qui continue de sévir en différentes langues, surtout en Amérique du Sud et dans les pays du Pacifique. Le plus stupéfiant est que, lorsque le scandale éclata, en France, en 1994, à mon instigation 8 , on s’aperçut que ces commentaires catholiques, dans l’esprit de la théorie de la «substitution» et dans lesquels le Judaïsme joue le rôle de faire-valoir du Christianisme, avaient pu circuler, à des dizaines de millions d’exemplaires et revêtus de plusieurs Imprimatur, durant plus de 20 ans (1ère édition 1973), sans que nul ne s’avise de leur caractère antijudaïque provocant.

Signalons que cette bible continue sa carrière tranquille jusqu’à ce jour, malgré la mise au jour, par mes soins, des dizaines de passages nettement antijudaïques qu’il contient 9 , et les remontrances (sans suite) d’instances vaticanes, entre 1995 et 1996. Le fait que la Commission doctrinale française ait refusé, en 1996, de renouveler l’Imprimatur à une nouvelle édition française de cette bible, n’a pas empêché l’éditeur Fayard de remettre sur le marché une autre édition française. L’antijudaïsme, qui s’exprimait crûment dans la version précédente (1998), n’en a

6 « L'idéologie judéo-chrétienne et le dialogue juifs-chrétiens », Recherches de Science Religieuse 85, 2, Paris, 1997, pp. 249-276.

7 M. Macina, « Un cas aigu de « relativisme » dans la critique du dialogue judéo-chrétien ». 8 Pour mémoire, il s'agit d'une bible comportant des dizaines de commentaires à connotations fortement antijudaïques, qui a défrayé la chronique judiciaire, médiatique et religieuse en France, entre 1995 et 1996. Suite à l'indifférence à laquelle je m'étais d'abord heurté en haut lieu, j'ai alerté les médias. Au cours des longs mois durant lesquels la controverse publique a fait rage entre l'éditeur (Saint Paul) et les organisations représentatives juives françaises, en synergie avec la LICRA, j'ai publié plusieurs dizaines d'articles et rédigé des analyses approfondies des textes contestés. J'ai également été étroitement associé aux négociations qui ont eu lieu entre Jean Kahn, alors Président du Consistoire de France, et Mgr Pierre Duprey, vice-Président du Conseil Pontifical pour l'Unité des Chrétiens. Finalement, la Commission doctrinale de la Conférence des Évêques de France a voté, le 21 mars 1996, le refus de l'imprimatur. Cette décision a été rendue publique par un communiqué de ladite Commission, en date du 24 septembre 1996, reproduit dans la Lettre d'Information de la Conférence des Évêques de France n° 994, du 4 octobre 1996 (p. 2), et suivi d'un commentaire (non signé), intitulé : “Quelques exemples des refus de «Nihil obstat» des exégètes” (pp. 3-5).

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pas totalement disparu, mais s’exprime plus subtilement. Cette nouvelle mouture, intitulée Bible des peuples, est munie d’un Imprimatur, arraché - par ruse, paraît- il - à la Conférence épiscopale du Congo 10 .

L’affaire, qui est loin d’être close, révèle jusqu’où peut aller l’entêtement d’un auteur et d’un éditeur, persuadés (ils l’ont dit et écrit à plusieurs reprises) d’être victimes de la persécution d’un lobby juif violemment anticatholique soutenu par des éditeurs philosémites de bibles catholiques, à la solde de ce lobby, par jalousie du succès commercial d’un concurrent. Persuadés de “combattre le bon combat” contre un courant judéo-chrétien subversif, et soutenus en sous-main par de puissantes congrégations et personnalités d’Église, cette entreprise me paraît mue par une ecclésiodicée partisane.

4. « La Première Alliance que Dieu n’a jamais abolie » (Jean-Paul II)

En 1980, à Mayence, dans un discours adressé à la Communauté juive Allemagne, le pape Jean-Paul II prononçait cette phrase révolutionnaire, qui semble contredire la lettre de l’Épître aux Hébreux. Les réactions mirent du temps à se manifester. Elles furent d’abord laudatives (de Margerie, Lohfing, etc.), jusqu’à la parution d’un article très critique de l’exégète A. Vanhoye 11 . N’osant s’en prendre au pape lui- même, Vanhoye accuse Lohfing de faire, dans ses publications, un usage hérétique de la formule papale.

Dans ma longue réfutation de Vanhoye 12 , j’ai démontré à quel point les arguments de l’exégète n’étaient pas «exégétiques», comme il voulait le faire croire, mais partaient d’une position apologétique de principe, qui se refuse à admettre que l’Alliance de Dieu avec les Juifs soit toujours en vigueur. Je précise qu’il pouvait, sur ce point, se prévaloir de glorieux précédents, tel celui du cardinal Daniélou qui réagissait, en ces termes, dans le Figaro, à une Déclaration de la Commission épiscopale pour les relations avec le peuple juif, de 1973 13 , extrêmement positive et avant-gardiste sur le plan du dialogue avec les Juifs :

Ce texte contient une théologie discutable du rôle actuel du peuple juif dans l’histoire du salut. Il affirme en particulier qu'on ne peut pas dire que “le peuple juif a été dépouillé de son élection [] C'est également tout confondre que d'écrire que « la première Alliance n'a pas été rendue caduque par la Nouvelle ». Que signifient alors les termes d'Ancienne et de Nouvelle Alliance, d'Ancien et de Nouveau Testament ? [] Parler de la Nouvelle Alliance, c'est dire que l'Ancienne est dépassée. Dire que l'Ancienne Alliance n'est pas caduque, parce qu'elle est « la racine, la source, le fondement, la promesse », c'est jouer sur les mots. Car c'est précisément parce qu’elle est la promesse qu'elle implique l'accomplissement. Cela nous devons le dire clairement et loyalement, comme l'ont dit les premiers apôtres, comme l'a dit toute l'Église.

11 « Salut universel par le Christ et validité de l’Ancienne Alliance », Nouvelle Revue Théologique, 116, Namur, 1994.

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L’argumentation de Vanhoye est du même ordre que celle de Daniélou et me paraît tomber sous le coup de l’ecclésiodicée partisane évoquée plus haut. La position névralgique de l’exégète (il est aujourd’hui secrétaire de la Commission Biblique Pontificale) confère à sa position une aura de doctrine officielle, certes indue, mais efficace.

5. Les Juifs sont-ils voués à la Colère eschatologique, voire à la damnation ?

C’est ce que semblent dire deux exégètes :

1) S. Légasse 14 :

…on doit, au mieux de l'interprétation, donner raison à ceux qui pensent que, les Juifs ayant dépassé les bornes, Dieu a porté son jugement qui les condamne sans appel et deviendra effectif au jour de la “colère” qui ne saurait tarder.

2) D. Marguerat 15 :

De bout en bout, Mt 23 dénonce la scrupuleuse obéissance pharisienne comme la quintessence de l’erreur, comme le sommet de la fraude, puisque, sous le couvert de la minutie elle barre aux hommes l’accès du Royaume des cieux (23, 13)… Que reste-t-il à Israël enfermé dans son refus?”, demande Simon Légasse […] “La réponse est parfaitement claire : rien d’autre que la damnation”. La damnation tombera sous la forme d’une auto-condamnation des foules jérusalémites lors de la Passion (27,

25).

S’agissant d’exégètes considérés comme contribuant de manière positive à analyser les passages antijudaïques du NT et à prémunir les chrétiens contre une lecture non critique de ces textes, on se demande comment de telles expressions ont pu trouver place dans leurs exposés. Serait-ce pas parce que, mus par une ecclésiodicée inconsciente, ils pensent réellement ce qu’ils écrivent ? La question mérite au moins d’être posée.

6. Repentance ou autojustification ?

C’est surtout la Note 16 du document catholique « Nous nous souvenons » 16 , dans laquelle sont appelés à la rescousse quelques témoignages juifs de reconnaissance envers Pie XII, et qui crédite ce pape du sauvetage « d’une centaine de milliers de Juifs », qui a relancé la polémique autour de ce que plusieurs auteurs appellent « le silence de Pie XII ». Certaines réactions juives, dont la mienne, n’ont pas laissé passer ces maladresses 17 .

14 Dans « Paul et les juifs d'après 1 Thessaloniciens 2, 13-16 », Revue Biblique n° 4, octobre 1997, pp.

572-591.

15 « Quand Jésus fait le procès des juifs. Matthieu 23 et l’antijudaïsme », dans A. MARCHADOUR (dir.), Procès de Jésus, procès des juifs? Éclairage biblique et historique, Lectio divina hors série, Cerf, Paris, 1998, p. 104.

17 Voir M. Macina, « Une repentance à fortes connotations apologétiques : la Déclaration "Nous nous souvenons" », article paru dans la revue protestante, Foi et Vie, de juillet 1999.

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Mal perçues par certains milieux du Vatican, ces critiques ont déclenché une véritable polémique par voie d’articles, dont le principal protagoniste catholique est le jésuite Pierre Blet, l’un des quatre compilateurs des douze volumes des Actes et Textes de l’Église catholique durant la Seconde Guerre mondiale. Le moins que l’on puisse en dire est que les publications du P. Blet, sur ce sujet brûlant, sont tout sauf iréniques et objectives. Ce religieux s’est lancé dans une campagne de presse tous azimuts, dans le but de rendre à Pie XII l’honneur auquel tant certains Juifs, que nombre de catholiques «philosémites», réputés irresponsables, ont osé porter atteinte 18 .

L’amertume avec laquelle réagissent les apologètes de l’Église, en général, et de Pie XII, en particulier, ainsi que le caractère polémique de la majeure partie de leurs arguments, voire leur mauvaise foi flagrante, témoignent, s’il en était besoin, que l’esprit qui préside à ce « zèle mal éclairé » est celui d’une ecclésiodicée fébrile et agressive.

Conclusion

Ceux et celles qui liront ce bref exposé ne devront pas le considérer comme la quintessence de mes analyses de l’attitude des Églises à l’égard du peuple juif. Ils devront consulter, sur ce site, les analyses consacrées aux apports positifs de certains textes et déclarations d’Églises en la matière.

Ce sera pour eux l’occasion d’exercer leur sens critique éclairé par la foi, la prière et l’étude, en vérifiant si se fait jour, chez les responsables d’Églises, une dynamique de dialogue exempte d’apologie. Si c’est le cas, ils la mettront en valeur et s’appuieront sur elle pour discréditer complètement l’ecclésiodicée, en montrant qu’elle ne correspond ni « au dessein de Dieu » (Am 3, 7), ni au « désir de l’Esprit » (Rm 8, 27).

© Menahem Macina (1997)

Texte mis en ligne sur Academia.edu, le 26 décembre 2016

18 J’ai personnellement mal vécu ces plaidoyers pro domo, que je jugeais inconvenants et surtout, fortement exagérés. J’y ai réagi avec humeur et amertume, non sans verser au dossier de ma critique des textes qui me paraissent incontestables. Voir « Ce document sur la Shoah qui ignore ce qui nous peine ».

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