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3 3433 07581190 5
NK
L- -C
y-y.
L'AMOUR
ET L'ÉRUDITION
ou

FOLIÉS ~
DU CŒUR ET DE L'ESPRIT;

LETTRES ORIGINALES

De Madame la Comtesse veuve de ***, à M. Leonide de*** ,


Officier de Dragons.

TOME II.

PARIS.
LAURENT BEAUPRÉ, palais -royal, galerie de
BOIS, N°. 2l8;

LE NORMANT, rue de seine, m0. 8.

x7 l8l5. ' .
. ht , - '-
FOLIES
DU

CŒUR ET DE L'ESPRIT.

PARTIE CINQUIÈME:

LETTRE CXVI.

george a la comtesse.

Madame ,
Vous savez que Zéphirine avait un oratoire.
Il était dédié à la Vierge , ce qui me donnait un
surcroît de vénération pour la mère de Dieu.
Chaque jour, dom Séraphin et Antoine y disaient
ilà messe, que je m'habituai à répondre bien dé
votement. Cette sainte pratique, la compagnie de
** trois prêtres, le genre de mes études, une âme
^ religieuse que j'ai reçue du ciel , tout me fai-
M sait adorer continuellement la divine mère notre
V patronne.
J'avais lu qu'elle apportait elle-même des pré-
a. *• • "
(»)
sens ( ce qu'elle fit pour saint Dominique) , et
qu'elle accordait de nombreuses faveurs à ceux
qui défendaient ses droits et sa virginité perpé
tuelle (1). J'espérais donc que , voyant mon
excessive ferveur, elle aurait aussi quelque bonté
pour moi.
D'illustres controversistes m'apprenaient qu'elle
était déesse et puissante comme Dieu. Peut-être
que, dans mon zéle , je l'unissais de trop prés à
la Trinité. Le directeur m'accusait du moins d'in
troduire quelquefois , par excès de dévotion ,
quatre personnes dans la substance immortelle.
Il exagérait. Mais enfin , comme sans cesse il
renouvelait ses reproches, cela me donnait un
peu d'humeur : hélas! il faut pardonner quelque
chose à la jeunesse. Je devins opiniâtre , et
plus il me parlait de trinité et de trois, plus je
lui parlais de quatre, toujours qualre : je lui
montrais des qualre partout.
Alexandre, qui riait des prétentions scolas-
tiques , nous engageait à vider la querelle par une
controverse régulière qui serait, suivant la cou
tume, appuyée des anciens comme des modernes,
profanes ou chrétiens.

(1) Julien, (diac.) Prcef. in iib. St. Jdelph. de laud.


Maria?.
(3)
Le chanoine, se méfiant de ses forces, répondit
que cette dispute littéraire ne convenait ni à son
âge ni à sa profession ; mais le père Antoine lui
promit de l'assister. Le lendemain, on relevamon
gant, et deux jours après nous combattîmes.
Je pris la parole. C'est une chose glorieuse pour
moi; à l'aide de Dieu, je vais éclairer le père
Séraphin , et démontrer avec l'Ecriture « que les
plus âgés ne sont pas toujours les plus sages, et
que la lumière n'est pas toujours le partage de la
vieillesse (1). »
Si je succombe , ma cause est belle , mon inten
tion est sainte. Commençons.
Ce sera, si vous le voulez, par le siège de
Troie. — Séraphin. Il est fou. — C'est souvent
l'usage de la.Sorbonne; c'est toujours celui des
séminaires de Rome , de Naples et de Madrid.
Cela doit vous plaire. On y prend même les
choses de plus loin , et chacun se sert de ce qu'il
trouve. S'il le faut, j'irai même au-delà du siège.
Il tremble d'avance. — C'est ce qu'on verra. —
— Hé bien ! allons , allons , partez , honneur à
Votre caractère, je vous suivrai. — .^attends,
vous êtes l'agresseur.

(i) Job. XXXH,9.

i*
(M
MODÈLE DES ANCIENNES QUERELLÉS POLÉMIQUES.

George. Soutiens-moi donc, noble Marie, au


guste réflexion du soleil , Virgo cœîifenestra , fe
nêtre du ciel, comme chante l'église: et pourquoi,
messieurs ? parce que les saints pères ont reconnu
les trois membres de la Trinité dans le corps du
soleil, ses rayons et sa chaleur, et parce qu'il
existe un quatrième attribut , c'est la réflexion
qui rejaillit sur Marie , comme le soleil sur les
vitraux du temple (1), cœlifenestra facta es. En
considération de ces quatre attributs ou pro
priétés, Dieu voulut un culte public en quatre
stations, Gilgal, Schilo, Gédéon et Jftobé. -—H
oublie peu de chose, ma chère fille , le temple de
Salomon. — Je parle des âges qui le précé
dèrent ; et vous, n'oubliez pas que la ville sainte
était bâtie sur quatre monts, qui furent les quatre
colonnes ou les quatre symboles de la Divinité.
Cette opinion se retrouve chez tous les peuples.
Le fils de Jupiter, Apollon, était désigné par 1,
j'en conviens ; la Discorde , par 2... — La
Discorde ; le voilà bien , pauvre George ! La Jus
tice fut toujours indiquée par le nombre 3,

(0 Villeg. , vie de Marie , ch. VIÏÎ.


(M
attendu que la Justice est Pieu même. — Je ne le
nie pas ; mais je sais aussi que la Divinité eut
généralement pour emblème les nombres 4 et
3 (1). — Le chrétien ne peut consacrer ces nom
bres , parce que le premier pair , le a dont il
est formé , est évidemment le nombre funeste ,
celui de l'Érèbej le double 2 ne pouvait être
appliqué aux choses du ciel, puisque 2 était
l'indicateur du diable, le nombre des Euménides,
Je nombre voué aux dieux infernaux. Le 4 tient
essentiellement à la créature j les corps présen
tant quatre qualités r le froid, le chaud, le sec
et l'humide. L'impair appartenait aux dieux cé
lestes, comme nous l'apprenons de Pythagore et
de Numa (a). Julien même , l'horrible Julien dit
que les anciens sages préféraient toujours l'impair
au pair (3). Apollon, que vous citez mal à propos,
l'avait choisi pour ses temples (4). Partout on
invoquait Dieu trois fois. On obsécrait trois fois;
on lustrait trois fois; on faisait trois libations;
on saluait trois fois les morts; on évoquait trois
fois leurs âmes. Chez nos saints pères même , ne

(il Plut. Is. et Osir. , Hiéroelès , vers dorés.


(•j) Plut, vie de Numa.
(3) Jul. , épit. à Sérap.
(4) Jauibliq. vie de Pythag.
(6)
sont-ce pas des noms célèbres que Trisamus , Tri-
togértie, Tridyme, Trisagion?
— Le sang me bout dans les veines. i°. Je dis;
que l'unité n'était pas un nombre, comme l'ob
serve Euclide. — Pascal l'a rembarré (1). — Le
nombre des nombres , le nombre accompli était
la tétrade ,. autrement le quaternaire (2) ; le 4
est la fontaine des efléts naturels, le dieu multi
forme, l'Hercule symbolique (3). — Théocrite,
Virgile, Horace, Cicéron , Plutarque , se sont
prononcés en faveur de Fimpair; Pythagore le
nomme le mâle , et nomme le pair féminin. —
Arrêtez , présomptueux impair , vous êtes na
hermaphrodite , attendu que le même Pythagore
nomme ainsi le produit de deux nombres étran
gers Fun à l'autre (4). J'en peux tirer des consé
quences. Si la Divinité est androgyne, elle ne
le sera que par le concours et l'assistance de
Marie. — Chimères, sottises \ vos 2 et vos 4.
sont ignobles. — Ignobles ? père Séraphin , y
songez-vous ? — Je songe que le fameux Zarate,,
le chef de toute cette science de mots, ne recon^

(1) Pasc. , Pens,, tom. I, p. 70.


' (2) Pythag., près Lucien, pro. Leps. , etc.
(3) Sext. Empir. ad matliem. , lij). IV, pçocl. theol.plàt,

(4) Meurs. Denar. , Pyth. cap.. 2.


(7).
Bail le binaire que pour le nombre maternel,
tandis que le nombre paternel est la monade (i).
Remarquez, en passant, l'erreur des modernes qui
attribuent à Pythagore l'invention du système
des nombres. — Remarquez aussi les belles frac
tions de la tétrade , toutes ses parties sont égales.
Divises votre 3 par moitié, vous trouvez le ri
dicule un et demi.,
— Sans vouloir défendre ce qui m'est inutile,
je vous dirai que l'un et demi pourrait être jus
tifié , à l'exemple du trois et demi célébré par
Bossuet (v), et par saint Jean même (3); mais il ne
convient ni à vous ni à moi , parce que la Divinité
ne peut être formée de parties inégales. Mon cher
George, il ne faut, sous aucun rapport, dédai
gner un des nombres, ni en général la science
des nombres dans les divines écritures ; c'est un
avertissement de saint Augustin (4) , et c'est aussi
ce qui m'a fait accepter le défi de notre cher néo
phyte. — Vous êtes bien honnête ; mais, en cons
cience , je ne peux fléchir. — Reconnaissez
Terreur où vous êtes. Le premier devoir d'un.

(i) Plut. de Anim. creat.


(2)- Boss. expl. Apoc. XI, 4.
(3) Apoc. XI.
(4) Aug. , Cité de Dieu , liv. XI , ch, 3o,.
théologien est la soumission à l'église, qui a dé
terminé pour jamais l'immense supériorité de
l'indivisible 5. Lorsqu'il retombe dans ses trois
monades, ses parties constitutives, ce sont les
trois personnes de la Trinité. Le 3 est le nombre,
immortel, parce qu'il ne souffre aucune divi
sion (i). 3 est le principe et l'origine de tout ce
qui existe. — Et non, père, deux principes
constituent les choses (2) , ils forment la chaîne
réciproque des élémens : la terre ne peut rien
sans l'eau , le feu ne peut rien sans l'air. — Mais
les trois régnes de la nature ne vous rappellent-
ils pas une grande idée? — Ce partage en trois
règnes n'est qu'une définition établie par les
hommes , et les quatre élémens sont de l'ordre
de Dieu. Un monde qui n'aurait que trois élémens
serait aussi ridicule qu'un bœuf à trois jambes.
— Dieu n'a donné aux différens corps que la
longueur, lalargeur , et la profondeur.—Qui est-ce
quiaditcela? — Macrobe(3). — Le motprofondeur
embrasse-l-il toujours la hauteur. — Sans doute.
— Approuvez-donc aussi l'opinion de Macrobe
sur les deux principes de l'univers. — J'en trouve
( ' ) Servius. Virg. , ad. Eclog. V1II.
(:•) Macr. . song. de Scip., liv. I. , ch. 6»
(3) Ibid. , liv. 1 . , ch. i .
(9)
trois avec Platon bien supérieur à Macrobe : Dieu,
la matière et l'idée. — A moi, Platon : il ajoute
un quatrième principe, c'est l'âme universelle,
c'est l'amour, c'est Vénus pudique, c'est une
vierge. Le pair est immaculé , je vous tiens. C'est
le nombre qui ne s'altère et ne se mésallie jamais.
De pair, il reste pair, s, 4, 8, 12, etc., et votre
impair ne peut éviter de retomber dans le pair.
Dès son premier bond, j e le flambe . ( Séraphin scru
tait sa feuille.) — Cherchez, cherchez, docteur,
vous ne vous attendiez pas à cette botte. L'impair
ne peut soutenir la présence du pair, le 4 va
triompher. — Oh ! doucement. Le 4 est engen
dré ; il génère, et on nous fait voir ses généra
tions (1). — Abus de paroles. Le 3 génère aussij
et d'où vient-il , si ce n'est d'un et de deux ou de
trois unités? — Qui se confondent. — Comme
si les dyades ne se confondaient pas dans ma
tétrade.
— Les nobles enfantemens du 3 ne tendent
qu'à des nombres extra- supérieurs. Le 9 qui
est le ternaire multiplié par 3 et se divisant en 3,
était jadis plus que tout autre le nombre archi-
parfait (2). On l'appliquait aux Muses comme
Îi) Macr. , songe de Scip. , liv. I. , ch. 5 et 6.
a) Eustath. , Iliad. , liv. II , art. 8.
( 10 )
feux Grâces ; et cela, George, à cause de la haute:
perfection du ternaire (1). L'ambroisie, si douce,
n'était que neuf fois plus douce que le miel (2) ,
parce que l'imagination devait s'arrêter à 9.
— Les seuls archtparfaits sont les carrés ,4,8 5
16, etc., emblème des vertus, de cette aimable*
quiétude, partage de l'innocence unie à la force..
L'homme irréprochable était un homme carré (3).
Les hermès étaient carrés ou cubiques pour qu'ils,
offrissent partout le même aspect et la même sur
face, attendu que la vérité ne peut ressembler
qu'à elle-même; l'antique Hermès en était le dieu:
aussi , toute l'Egypte avait regardé ce sage comme
l'organe immédiat de la cause première. Le
4 fut consacré à la vertu, à l'honneur, à Yinvin
cibilité ; le 4 portait le superbe nom d'Alcide (4) j.
c'était la vraie proportion , la puissance (5) , la no
blesse, la pureté. Les quatre vertus cardinales ne
sont que les quatre parties de la tétrade pythago
ricienne, c'est-à-dire, les quatre facultés de Pâme
sublime. Le 4 était le nombre du miracle, chez
les anciens.. — Dites le 3, mon cher George.

Ji) Phurnut. , de nat. Deor. art. Musa.


2) Le Franc , Essai sur l'ambr. , etc.
(3) Arist. , Étiq. , XI.
(4) Procl. , in Hesiod. dies , etc■
(5) Diophant. arimeth, , lib. I, desin. a,
Cn )
Pour ne parler ici que des païens, croyez-vous que-
jadis on ait fait des dieux en quatre jours? Non,
c'est en trois. Hercule trinoctius ou trisvesper leo,
le hon des trois nuits , trois nuits pour l'enfanter
au sein d'Alcmène, et l'enfanteur était Jupiter
qui contraignit le soleil de se cacher pendant trois
jours — Pendant deux. Voilà le pair qui va jaillir
de votre histoire. Il n'employa que deux nuits à
cette procréation , comme nous l'apprennent
Sénèque, Properce, Capelle et saint Jérôme ('1).B
faut citer Jérôme. Duas nocles Jupitercopulavit...
ut Hercules nasceretur (2). — Un moment. J'op
pose Lycophron (3) et Stace (4) à Sénèque et
à Properce. A saint Jérôme et Capelle j'oppose
saint Clément, Arnobe et Théophilaste (5). La co
pulation dura trois fois trois nuits. Théophilaste,
parlant à ce sujet de Jonas et du Rédempteur, ex
pose que le maître des Dieux employa trois jours
à faire son Hercule, et que le Prophète resta trois
jours dans le ventre du poisson , et Jésus-Christ
trois jours dans le sépulcre , comme pour rendre

(1) Seneq. in Agam. Propert. , lib. II. Mart. Capell. ,


lib. II.
(2) Jerom. , adv. Vigilant.
(3) Lycophr. Cass. , vers 35 , ed. Pott.
(4) Stat. Theb. , lib. XII.
(5) Clem. , etc. Strom. . lib. IV. Arnob. , adr. gent.
( >•)
hommage aux trois personnes de la Trinité (i)-
Ohibo ! dit le père Antoine; dom Séraphin y©us
ai-je parlé de cela ? — Je rapporte une observa*-
tion qui me paraît fort édifiante. George ne peut
se refuser à ce trait de lumière. -*- H né m'éblouit
pasj Jupiter vous seconde ici, je le retrouverai.
*— Que m'importe? Si j'avais besoin de lui, ne
.sais-je pas que les villes les plus fameuses, telles
que Troie , telles que Corinthe offraient cette idole
avec trois yeux comme symbole de sa providence
sur les trois parties du monde (2), ou sur le passé,
]e présent et l'avenir? Le 5 était le crater du
Jupiter-Sauveur, parce que, encore une fois, ce
nombre fut toujours la chose suprême (3). Troj$
rayons de grêle , trois rayons de pluie , de feu et
de vent composaient la foudre du dieu d'Homère
et de Virgile. Il tonnait trois fois... Ter tonuit...
tria fulmina misit (4). Et ses foudres étaient de
trois espèces (5). — De huit espèces, mon père,
et non de trois , quatre blanches et quatre noires.
— De onze , a dit le docteur , de onze (6) , me6-

(1) Théoph. , Comment, in Jonas.


(2) Pausan. , liv. II.
(3) Poil ux, liv. VI, ch. 2.
(4) Ovid, Met. , lib. U-
(5) Lycoph. Cass. , vers 382.
(6) Plia., liv. Il, ch. 52..
( i3)
sieur*. «-Hors k ligne , docteur , vous voyez que
je suis seu} de mon bord contre le père Séraphin.
— En effet, a repris Séraphin, je trouve aussi
les onze espèces de tonnerres, huit pour les dieux
subalternes , et trois pour la grande divinité , ces
trois dernières étaient rouges (1).
Etendez vos regards sur toute la mythologie ,
comme l'ont fait les Clément , les Justin , les
Arriobe , les Origène , les Augustin , et tout ce
qui a marché sur leurs traces , vous ne remar
querez que des trois , d'éternels hommages aux
trois : trois filles de Minée , trois Hespérides ,
trois Furies, trois Grâces, pour ne rien citer de
plus. Le roi de l'Erèbe n'avait à son charqu'Abas-
ter, Melhée et Nanius. — Dites -donc Alastor,
Orphnée, ^Ethon et Nyctée. — Tout est plein du
nom et des prodiges de la Diane et du Mercure
Tricéphales. Combien vit-on de déesses au
jugement de Paris? Trois, pas davantage. — Et
le juge faisait quatre. — Oh ! la belle raison. Ter,
ter, ter, partout des ter. Que de ter, que de terna
dans l'églogue VIII de Virgile , dans Homère, Ana-
créon, Ovide, Horace et les autres grands poëtes !
Les dieux furent divisés en trois ordres : le .
céleste, l'infernal et le terrestre, autrement Jupi-
(1) Acron. Sch. d'Hor. , od. 2. , Hv. L
(_i4)
1er, Pluton , Neptune. S'il y avait une hiérarchie
partagée en quatre branches , c'était celle des
démons , pauvre George ! les aériens , les aqua
tiques, les terrestres et les souterrains (1). Nous
avons adopté cette classification. Nos diables des
eaux sont nommés les Neptunes (2). Saint-Augus
tin appelle Drusios ceux qui se tiennent prés de
nous, et ceux qui habitent les grottes et les ca
vités du globe. La quatrième espèce reste tou
jours en l'air (3).
Le 3 règne dans les plaisirs comme à l'autel j
il règne dans toutes les occupations de l'homme,
indice secret de la Trinité qui le domine.
Dans les fêtes on buvait trois fois, ou cinq, et
non quatre. Quinque bibes _, aut tres, nec qua
tuor (4). Nec quatuor, entendez. Quand il s'agit
deboire, évite le quaternaire (5), ter bibe, vel
toties ternos , ou trois , ou trois fois trois (6) : sic
mystica lex est, telle est la loi mystique (7) ; ter
libo, ter... pronuntio mystica verba (8).

(1) Marcus, Vid. Spell. de daem. natur.


(2) Thom. Cantip. > lib. II , cap. 27.
(3) Ibid.
(4) Paul Manuce , Adage , liv. III.
(5) Pline, Hv. XX VIII , chap. 9.
(6) Horat. , od. , lib. III , od. 19,
(7) Auson. , in Grypho-Tem.
(8; Theocr. , in pharm.
. ( i5)
Le ter, comme parfait, convenait aussi pour
ajuster les différents ; cela fit qu'on ne voulut
que trois Horaces et trois Curiaces (1). On con
sultait trois fois les sorts ; on appelait trois fois
Lucine dans sa couche, et chez les Athéniens,
dés que l'enfanl avait atteint sa troisième année ,
toute la famille le couronnait de fleurs ; sa vie
s'écoulait au milieu des 3: et, faut-il vous le
répéter ? dans les graves cérémonies de la mort,
dn faisait trois adieux au défunt , magna ter voce
vocavi (2). On lui jetait trois fois de la terre (3),
comme on lui avait déjà jeté trois fois l'eau sainte.
Le ter donnait à la pensée son dernier degré
de force : ter beatus, ter execrabilis. Transportez-
vous au champ d'honneur , vous verrez qu'il
fallut trois choses pour prendre la ville d'Hector,
et de plus , qu'elle a été prise trois fois. — J'in
terromprai , elle n'a été prise que deux fois (4).
Je cite Pindare. — Il se trompe ; elle le fut trois
- fois ; je cite Polien et Lycophron (5). -— Ah ! j'y
suis , j'y suis , je retrouve une quatrième fois ;
c'est lorsqu'elle fut ruinée par le fer et la flamme
(1) Denys d'Halic. , antiq. rom. liv. III.
(2) Énéid.,VI.
(3) Horat. , lib, I , od. 28.
(4) Pind. , od. 5.
(5) Poliœn. , Strat. , lib. III. Lycoph. , Cass. v. 69.
C 16)
dans l'expédition de Fimbrias (1 ). J'ai gagné. —
Voyez Diomède s'élancer trois fois sur Énée ;
Hector saisissant trois fois les pieds de Patrocle ,
et les deux Ajax le repoussant trois fois. Trois
fois Achille élève sa voix terrible sur les bords
du fossé , et autant de fois les Troyens sont obli
gés de fuir. Ulysse veut par trois fois embrasser
l'ombre de sa mère, qui trois fois se dérobe à
lui. M. de Chateaubriand a su imiter les anciens.
« Trois fois, dit Chactas, j'évoquai l'âme d'Atala,
trois fois le génie du désert répondit à mes cris. »
Je ne prolongerai point ces citations. L'Énéïde
vous écrase par les mêmes exemples ; mais je
me borne à ces trois cerfs qu'on aperçoit d'abord
sur les côtes de Lybie , et qui sont regardés à
cause de ce nombre comme l'augure le plus heu
reux (2). Mais lorsque la flotte aborde en Sicile,
que voit - on ? quatre chevaux blancs, quatre,
mon cher George, et ce fut là le présage de la
guerre (3).
Le 4 est sinistre ; c'était le comble du
malheur que de naître le quatrième jour de la
lune (4).

(1} Appien. Voyez Aug., cité de Dieu, liv. III, ch. 7.


(2) Enéide , I.
(3) Ibid. IU.
(4) Eusth. , Iliad. , lib. II.
( 17 )
Les anciens avaient reconnu trois mondes ,
l'archétype , l'intellectuel , et le sensible. Leur
année ne se divisait qu'en trois (1), printemps,
automne, hiver; et parmi les divinités du jour,
il n'y avait que trois heures. — Dites deux, père
Séraphin, deux heures (2), les deux reines du
malin et du soir , une pour ouvrir l'aurore , l'autre
pour lui refermer les barrières du ciel. L'Egypte,
la première, divisa le jour en plusieurs parlies,
nommées heures, à'Horus, le soleil. Dans le prin
cipe , on n'admettait que les dénominations ante
et post lucem , avant et après la lumière. « Du
soir et du matin se fit le premier jour (5). » —
D'accord : mais comme il fallut désigner les trois
différences sensibles du soleil , au lever , au zénith ,
au couchant, il y eut trois heures (4) comme il y
eut trois saisons : tribus temporibus anni (5). —-
Mais les Hébreux, sortant de l'Egypte, n'avaient
cependant que deux heures. Les juges, les rois,
les prophètes ne connaissent que deux époques
dans la journée. — Comme s'ils ne connaissaient
pas le malin, le midi et le soir! — Uhora se montre

(1) Aristoph. in avib.


(2) Paus. , 11b. II, cap. 18.
(3) Genèse, ch. 1.
(4) Hésioil. etApollod.
(5) Exfd. XXXIV , 23.
a.
( i«)

pour la première fois dans Tobie (1), et ne se


retrouve ensuite que dans Judith (2) et Daniel (3) ;
ce qui a fait naître des doutes sur l'antiquité de
ces ouvrages. — A l'ordre! à l'ordre ! s'écrièrent
Antoine et Séraphin. Petit téméraire , sont-ce làles
leçons que vous recevez ici ? — Je finirai sur
les heures par représenter que la Grèce , comme
l'Egypte et la Palestine , n'eut fort long-temps
que deux heures, et les douze lois romaines n'of
frent que l'avant et l'après-midi. Depuis ces lois,
on multiplia les fractions diurnes. Celles de la
nuit équivalaient chacune à trois de nos heures ;
on les nomma vigiles , de la veille ou faction des
gardes qui durait tout ce temps. — Oui, trois
heures. — Mais il y avait quatre vigiles ;
il y avait quatre phases de la lune, quatre prin
cipaux vents, quatre et non trois saisons, malgré
la Bible ; quatre âges de l'homme. — Pas si vite ,
jeune collègue ; il n'y avait que trois âges pour
l'homme. C'est l'avis des Spartiates, qui, d'après
cette idée , n'introduisirent que trois choeurs dans
leurs fêtes (4), pour rappeler l'homme vert,
l'adulte et le déclinant. J'ai Varron pour moi;

(1) Tob. XII , 22.


(2) Judiih., YI, 6; XIII, 7,9.
h\ Dan. IV, 16.
(4) Plut, in Lycurg.
( i9)
ailleurs il en compte davantage , mais c'est tou
jours pour moi; le blanc, le vert, le rouge, le
jaune et le noir, enfance, adolescence, jeunesse,
automne, vieillesse. — Beaucoup en comptent
six, et Macrobe dix (1); mais vous réclamez le
5, gardez-le; c'est le nombre infâme, quintam
fuge diem (2), jour marqué par la naissance des
Titans, de Summanus et des Furies. — Que vous
êtes loin de la vérité ! Le 5 était le divin ou
le semi - deus. Il symbolisait le temps et l'é
quité (3).
— Avez- vous jappé tout votre content? —
Soyez plus honnête dans votre défaite. — Dans
ma défaite ! ah ! vous m'expliquerez avant quel
était ce mystère inconnu , cette cause secrète qui
indiquait à l'Egypte , berceau de toutes les re
ligions , qu'on devait porter quatre dieux dans
les fêtes , et ces quatre simulacres étaient nom
més les quatre lettres (4) , les quatre clés de l'uni
vers. N'y a-t-il rien là pour moi ? — Oh ciel ! Hé
bien ! dites-les, vos quatre dieux Il n'ose pas.
ma chère fille ; je les dirai : c'étaient deux chiens ,
un ibis et un faucon. Tenez , le voilà qui rougit

!i) Macr. Satura.


2) Virg. Georg. , lib. 1 , et Servius , ad. id. Protosphat.
inHesiod. (lies
(3) Philopon. , m metapbys. , lib. XII.
(4) Clem. Alex. Strom. , lib. V.
a*
(30)
de colère. — Aux armes ! Et les quatre choses
que Dieu fit de sa main dès le principe... la plume
pour son agenda, Adam, le trône de majesté, et
le paradis
Ohibo ! ohibo! il parle d'après l'alcoran. — Ah !
diantre , oui, je n'y prenais pas garde. — George ,
vous êtes épuisé. — Épuisé comme Hercule asso-
mant Gérion aux trois corps. Gérion, ceci vous
réveille ; comme Hercule tuant d'un seul coup
les triples géans de Pélore, uno ternas animas
interficit ictu (1); épuisé comme Evandre, qui tue
trois fois le roi de Préneste , à qui cependant sa
mère avait donné trois âmes (2). Voyez si je crains
les 3 ; je les lui jette moi-même à la tête ; le
brillant nombre quand tout va par 4 ! Il n'y
a de force que dans le 4 ; c'est lui , c'est lui
seul qui achève et qui consomme. — La terre
n'est mue que par trois choses , et ne pourrait
soutenir la quatrième (3). — Attendez, attendez,
« puisque trois fléaux ne vous ont pas corrigé ,
vous allez périr par le quatrième (4). » Il a dit
que dans Homère et Virgile le 3 était l'admi
rable et le sacré. Qu'il a mal dit l c'est un hon-

Î(i) Claud. , rap. Proserp.


(2) Enéide , VI.
3) Proverbes, XXX , 21.
4) St. Salvien. de gubern. Dei , lib. "VI.
(21 )-

neur qui n'appartient qu'au 4; en toute occurrence,


le 4 surpasse et corrobore la valeur du 4. '
O ter quaterque beati (i) ! Le 4 annonce
donc une plus grande somme de bonheur? et le
poete a dit : Trois fois heureux sont les Grecs
(vainqueurs au siège de Troie) ; mais quatre fois
heureux ceux-là qui ont péri (2). Les plus heu
reux sont les morts : aussi le 3 était le dieu
des vivans , et le 4 celui de la résurrection.
Lazare ressuscite le quatrième jour de sa mort,
et Jésus-Christ à la quarantième heure.
Le père Séraphin s'est trompé de route ; il est
allé , comme je m'en doutais , se perdre sous les
murs de Troie , où sa condamnation est écrite.
Le cheval de bois s'arrêta quatre fois sur la brè
che , et quatrej fois fit entendre le cliquetis des
armes.
Avant de passer outre , je dois un aveu que
je ne puis retarder. Mon père , vous m'avez
étonné dans quelques instans; mais rien ne pou
vait affaiblir mon courage ; il est encore plein de
vigueur, et je dois me montrer généreux. Ainsi,
je ne vous proposerai point une excursion dans
l'ancien Testament ; quoique vous en puissiez
dire , vous y péririez sans gloire. Les 4 y
(1) Enéide, I.
(2) Odyss. , V.
(M)
jouissent d'une prééminence décidée sur les 3.
— Blasphème ! la Trinité s'y manifeste par une
foule de 3. Un seul exemple vous éclaire ;
c'est la visite des trois anges chez le divin Abra
ham. S'il ne suffit pas, voyez encore l'emblème
de la Trinité dans ces trois hommes que Saul (i)
doit trouver sous le chêne du Tabor. L'un por
tait trois chevreaux, l'autre trois tourteaux, le
dernier.... — Trois bouteilles de vin?.... il va
mentir. — Non, une seule; mais c'est toujours
l'impair, et c'est l'unité au sein de la Trinité.
Dès le principe, trois personnages sont en jeu,
Adam, Eve et Lucifer. — Et Dieu le quatrième.
— Et l'ange exterminateur le cinquième. — Et les
quatre grands prophètes et les trois fois quatre
petits, et les quatre animaux qui présagent la
venue des quatre évangélistes, dont les quatre
légendes ont été adoptées comme quatre colonnes :
écoutez, écoutez, quatre colonnes pour soutenir
l'Univers, comme quatre souffles de vie qui
rendent l'église immortelle (2). Osez vous révol
ter contre saint Irenée et saint Augustin.
L'autel avait quatre cornes, l'arche-d'alliance
était carrée. — Nous avons la pierre triangulaire.

(1) I. Rois, ch. X.


(2) Iren. et Aug. Vid. Dupin , disser. prélim. sur la
Bible , tom. II , p. 65.
( 23 ) ,
— A bas le triangle, il n'y en a point dans l'édi
fice. L'église est carrée comme l'arche et la caabah.
Tout est carré , tout va par quatre dans l'ancien
testament. Le paradis est carré ; et ce carré , dit
Bossuet, signifie la stabilité, la consistance par-
laite : voyez comme Bossuet savait son Pytha-
gore ! Après avoir reconnu que le pair est sacré
dans les deux Testamens, il ajoute r « Tout y est
carré (au paradis), et compose un cube parfait, ce
qui marque la parfaite solidité (i). Elle n'est donc
pas dans le triangle et dans le ternaire. Le ternaire
déplaît souverainement à la Divinité, parce qu'il
est le commencement de la multitude , qui an-
nulle les dieux, disent les Saints-Pères. Multitude
deorum, nullitas deorum (2).
Ai-je dit, messieurs , que le pair est l'infini ,
tandis que le fini est l'impair (3) ?Pesez-bien ces rai
sons. — Et les miennes aussi. Le pair est le nombre
indigent ; l'impair a toutes les richesses possi
bles (4); il jouit du bonheur et de la pléni
tude (5). Votre pair est tout au plus le nombre

Boss. , Apoc. , ch. XI, 16 et pussim,


(2) Aristeas , in Apoc.
1.3) Sentiment des platoniciens et de Yarron. Serv. ad
giog. VIII. Eustrath. in ethic. , lib. I.
(4) Plut. , liv. des Poésies d'Homère,
(5) Censor. , die. nat.
( 24)
de la nature (1) ; l'impair est celui delaDivinité ,
comme étant l'origine des choses (2). Que votre
binaire soit Diane, Apollon ou le Soleil est l'u
nité (3). — L'unité, mon père, était femelle,
jmisque c'est Minerve (4). Je le tiens de Porphyre. ,
— J'aiPlularque pour moi. — Qu'ils s'arrangent.
Mais si vous triomphez par le Soleil , je vous
combattrai par l'ancien Mercure qui naquit le
deuxième jour de Targélion (5). — Ceci vous
perd ; la Sagesse naquit le troisième jour (6). —
Oh ! vous n'offensez point la dyade , la chose
au-dessus de toute atteinte, la meilleure des bonnes
choses, qui n'était que la Justice à deux balan
ces (7). — Les balances ont trois cordes. — Oui,
les petites ; mais les grandes en ont quatre. Ecou
tez celte définition. L'unité est l'esprit , mais le
binaire est l'âme ; le ternaire est l'opinion , le
quaternaire est le corps (8) : c'est la masse entière ,
achevée , complète.
Le 3 est annoncé par Dieu même comme

[1) Spell. , in phys. , lib. X.


(2) Diog. Laert in Pythag. Hermias, in irrisione philos.
(3) Plut. Is. et Osir.
(4) Porph. de abst. , lib. II.
(5| Plut. Symph. , lib. IX.
(61 Callisthènes , près Tzetzès, Comment, in Lycopb.
M Mart. Capel. liv. VIII.
(8) Philop. , métaph. , liv. I. Parchem. métaph. , lib. X.
( »5)
le nombre incompétent. Il dit à Jonas , par l'or
gane d'Elysée : « prends des flèches et frappe la
terre. » Jonas ne frappe que trois fois; ce qui met
le prophète en colère... « Si tu avais frappé cinq,
six ou sept fois, tu aurais battu complètement la
Syrie; mais avec trois coups, tu ne la battras que
trois fois. » (1) — Au nom des trois personnes.
Ces trois coups rappellentqueBalaam frappa trois
fois l'ànesse , et. qu'il bénit trois fois le peuple (s).
Us rappellent les trois hommes de la fournaise.
— E en parut un quatrième (3).
— Il n'y a dans l'JLcriture que trois têtes cou
pées, véritablement célèbres, celles de Goliath,
d'Holoferne et de Jean-Baptiste. Élie n'a fait tom
ber le feu du ciel que trois fois, et Noé, à ôooans,
n'avait reçu de Dieu que trois fils pour être la
tige des hommes blancs , noirs et rouges.
L'arrêt de mort de Balthasar était en trois
lettres ; on ne fait que trois onctions aux christs
du Seigneur, à la tête, sur le cœur et au bras.
— Il y a deux bras , c'est quatre onctions. — Trois ,
vous dis-je; pour exprimer la gloire, la sainteté
la force. Funiculus triplex , la corde triple est

(i) IV. Rois, XIII, 18 à 19.


(2) Nonib.XXIV, 10.
(3) Dan. ,111,92.
C«6)
difficile à rompre (1). — Faites-la quadruple , elle
vaudra mieux.
— Israël ne fut mis en alliance que par trois
choses : la circoncision, le baptême et le sacri
fice (2). Il n'existe que trois lois divines : la pri
mitive, la loi écrite, la loi du pardon. Elles cor
respondent aux trois étals de l'homme : c'est-à-
dire , l'état de justice au premier jour , l'état de
décadence, l'état de grâce. Si l'homme subsiste,
c'est par trois choses, le sang, l'air et l'aliment.
Poursuivons : le monde sera le livre à trois
feuilles , le ciel , la terre et l'air. — Et l'eau? —
L'eau fait partie de la terre (3). Le ciel a trois
lettres : les anges, les planètes et les étoiles (4).
Enfin , Jésus-Christ a dit trois fois : pasce oves
meas. Le pasteur de ses brebis a dans les mains
le calice à trois potions : le vin purgatif, le vin
de la gaieté, le vin soporifique (5). Tris numerus
super omnia (6). Êtes-vous rendu , George? Tri-
fariam omnia sunt (7).

(1} Eccles. , IV, 12.


(2) Maimonid. Issur. Biah , cap. i3.
(3) Lightfoot , tom. 1 . Erubhim , cap. 45 de Creatione.
• (4) Ibid.
(5) S. Prosper , de Vit. et Morib. , serm. 8.
(6) Ausone.
(7) Max. Tyr. , diss. 24.
( *7 )
Trois mots dans une bonne cause , tria suffi-
cient (î), tria carmina dixit (2). Dans le fameux
serment de l'Aréopage, on invoquait trois dieux,
Jupiter, Neptune et Cérés (5) , serment établi par
Solon (4). — Et moi , j'ai celui du maître. « Au
nom du maître qui nous enseigne la vertu
des quatre nombres 1 , 2 , 3, 4... » Voilà le
quaternion de Pythagore, c'est ïe mystère du
monde. Il y eut également à Rome le mystère des
quatre choses : on les exigeait des peuples , la
clef, les sept sous par tête, le globe et la motte de
gazon; ce qui signifie soumission, tribut, puis
sance , agriculture. Le 4 était rempli de
choses incompréhensibles , et ce fut en l'honneur
de ses secrets que les nations firent quatre laby
rinthes ou les quatre grands mystères du monde.
Saint Augustin ne veut que quatre sens pour
défendre l'Ecriture : l'histoire, l'allégorie, l'ana-
gogie , la tropologie (5) , correspondans aux
quatre premières trompettes de l'évangile : Mi-
saël , Achéel , Etienne et Syriaque , ces quatre
bergers de la crèche qui luttent victorieusement
contre les trois mages. — Il me rappelle le triple
(1) S. Jerom. Paul. Manuc. Adag.
(2S Ovid. Met. , lib. XIV.
(3) Demosth. , adv. Timocr.
(4) Hesych. , vir. clar. in Solon.
(5) S. August. , lib. I in Genes.
( »8)
amour des mages, la triple nativité du Christ, le
triple état des âmes , le triple tourment du pé
cheur, quatre sujets admirables, traités riche
ment par saint Bernardin. — J'arrive sur saint
Bernardin a^ec les quatre espèces de bois de la
croix du Seigneur (1), avec les deux (2) et les
quatre volontés du Christ (3), et les quatre ten
tations qui font la gloire de l'homme (4). — On
vous repousse avec la triple couronné des papes
et la triple église triomphante , militante et souf
frante. — Pour culbuter ces triples, je détache
contre eux mon invincible 4 à la tête de la
légion des 8. S'il faut des proverbes, quatuor
universa , octo omnia sunt (5). En considération
du 4 , l'octonaire fut regardé comme parfait
de toute part (6). C'est le premier cube (7), le
quadranlal grec, le nombre de l'éternilé. Le 8
était le feu , la chaleur et la vie (8) , comme double
du premier carré, prince des cubiques, symbole
de l'affermissement et de la bonne assielte, l'hié
roglyphe du Neptune Asphali - Gseaucus , qui
M Bed., tom. III, Collect.
Î2) J. Damasc. de duab. volunt. , etc.
'6) Hug. S. Vict. de Quadr. , etc.
4) J. Rusbr., de Quat. Tent.
(5) Tarrha:us, in Proverb. Zenob. centur. V , pr. 78.
(6) Clem. Alex. , Strom. 6.
(7) Eulog. , in Somn. Scip.
(8) M. Capel. , lib. "Vil; Aphrod. , probl. lib. II , q. 47.
( *9 )
assure et consolide la terre. S'il est , comme sa
racine le 4, la vraie source des forces, il est
également la Némésis , parce qu'il se donne ou se
divise en parties similaires , qui se subdivisent de
même. Saint Augustin a dit : « Tout se fait
par 4 et par 3 qui font 7 ; mais , après le
septième jour, le huitième jour sera le jour du
jugement (1). »
Si vous vous recommandiez du 7, je le man
gerais tout vif avec mon 28 , pour lequel
vous me fournissez quatre 7 dont vous ne
retirez rien. 28 est encore un nombre de
plénitude ; et même il triomphe du 3 , puis-
qu'après le 4 et le 6 il est le premier des
nombres (2). Le 6 , mieux que le 3 et le 7 ,
avait en lui les vertus de l'enchantement. Trois
6 ou la raffle de 6 était le coup de Vénus (3).
Saint Ambroise a relevé les six sauts rlel'époux...
« du ciel dans la Vierge , du sein de la Vierge
dans l'étable, de là dans le Jourdain, du Jourdain
sur le Calvaire, de la croix dans le tombeau, du
tombeau dans le ciel (4). — Il pouvait ajouter les
sauts sur le temple avec le diable , ce qui eût fait

(1) August. , serm. in Ps. VIII.


(2) Plut. , in Lycurg.
(S) Horat. , od. 7 , liv. II.
(4) Vid. Sacy , Cant. Caatic.
(3o)
>7. Et 8, le saut sur l'âne. — Assez sur ce
point, messieurs, disait le docteur. — George.
Saint Ambroise m'a ouvert la carrière. — Vous
n'avez pas sa piété. — S'il est question de sauts ,
j'en ai pour moi trois célèbres : les sauts des trois
mages , de l'orient à Byzan ce , de Byzance à Milan ,
de Milan à Cologne, tribus saltibus transvecla
corpora (1), par suite du même mystère qui,
dans Bethléem, fit offrir trois présens au Messie.
Que vos 4 , vos Ç , vos 8 , vos 28 , si
vous n'êtes pas encore soumis au 3 , que
tous vos pairs tombent devant le neuf fois
neuf, ce magnifique 81 , le roi des parfaits (2),
après le 3. Quatre-vingt-un ans vous rap
pellent l'âge du grand Platon. Lorsqu'il mou
rut , les mages lui offrirent des sacrifices fu
néraires, regardant comme une destinée surna
turelle d'avoir rempli le neuf fois neuf, le parfait
des parfaits (3) , ainsi constitué , parce qu'il ren
ferme toute raison numérique et harmonique (4).
— C'est usurper ouvertement la gloire du dé-
naire , l'immensité , le nombre , l'infatigable , le

(1) Petrarq. , voyez Mém. pour servir à sa vie , tom. 1 .


(2) Sen. , ép. 58.
(3)
ï) Ibid
Ibid.
i) Nicomaq.
(4) Nicc , Mathém. , liv. III. Philippe ( prêtre ) ,
sur Job.
(3i )
modèle , etc. (1). Ce n'est pas de 1 , de 2 et
3 qu'il peut recevoir son complément ou son
diadème ; ces nombres n'enfantent que 6; mais,
lorsque le 4 l'a couronné , il renferme et la
dyade, et la Létrarde, et le ternaire; on ne peut
s'élever au-dessus. L'amour n'a que dix portions
de volupté , dont neuf appartiennent à la femme ,
suivant Phlégon, et une seule à l'homme Qu'est-
ce que j'entends? s'est écrié le docteur: où ce
jeune homme prend-il sa science ? — Alexandre.
Où Séraphin puise la sienne , sans doute. — Sé~
raphin. J'aurais pu contrarier cette assertion de
George. — Oui , mais en combattant pour moi.
D'autres partagent l'amour en douze , dont la
femme a neuf lots (2). — Elle en a onze, suivant
quelques-uns (3) , ce qui fit appeler l'amour fé
minin le nimium, l'excessif.
Zéphirine. Vous vous égarez, messieurs. —
Oui, rentrons dans mon dénaire ou l'excellence.
Jamais plus de dix pythagoriciens ne mangeaient
ensemble (4). Le dixième ciel était le ciel des
cieux , la dixième porte du camp était la mieux

Si) Athenag. , ap. pro Christ.


2) Fulgen. , lib. II , fab. Tyresias.
(S) Isidor. , Etym. , lib. II.
(4) Jambl. , vit. Pithag.; Procop. , t. 1 et 2, in Geaes.
( 52 )
gardée : la dixième vague avait seule la force ded
neuf autres (1).
Si, dans l'Ecriture, les bêtes ont sept tètes,
elles ont dix cornes, et dix diadèmes : c'est le
signe de la grande puissance. Hé bien ? vous
restez muet; n'y a-t-il plus rien sur votre agenda?
3N'y trouve-t-on pas tous les trois de la Passion et
les phénomènes nombreux relatifs au trinaire ?
trois soleils, trois lunes (2), trois croix dans le
ciel , trois astres portant chacun l'image du cru
cifix (3). Mais il est vrai que Jésus-Christ célébra
quatre pâques en l'honneur du Père , du Verbe ,
de VEsprit et de sa Mère. — Cela n'est pas de
doctrine. — J'avoue que la seconde école pytha
goricienne, qui nous a tant fourni, n'admettait
qu'une Trinité : elle la composait du Père , de
l'Ouvrier ou Verbe , et de l'Œuvre , autrement
Saturne, ancêtre des temps, Jupiter son premier-
né, et l'Univers ou la chose créée. Mais l'église
orientale , aussi bon guide que les écoles païennes ,
reconnaît une divinité quadruple, c'est-à-dire le
Père, le Fils, VEsprit et Yopération^). L'opération

(1) Artemid. , Onirocrit. , lib. II.


(2) Jul. Obseq. , cap. 92 et iôo.
(3) Fulgos, dict. Façt. mirai).
(4) Greg. Palama. Vid. Leou. Allat, grœc. orthod. ,
tom. I , p. 777.
(33)
fcoti cerne évidemment la Vierge , qui est la
quatrième chose miraculeuse indiquée par l'Écri
ture (1) — Ohibo ! —• Il n'y a point ftohibo, père
Antoine. Marie est du commencement. C'est la
quatrième terre inconnue aux Anciens , mais
créée dans l'antiquité : elle eut dès-lors son sym
bole visible dans l'univers. L'Asie, berceau des
Choses et des êtres , est l'apanage ou l'hiéro
glyphe du Père; l'Afrique, comme pays brûlant,
est l'emblème du Verbe , qui est tout amour ; le
centre de la civilisation , l'Europe , appartient à
l'Esprit; l'Amérique est à la Vierge; elle fut ,
comme la Vierge, découverte plus tard que les
autres. Elle est au-delà des mers, parce que la
Vierge, vous le savez, régit les mers en souveraine.
Vos efforts sont vains , George. La Vierge _
ne peut tout au plus occuper que la cinquième
place. _ La cinquième ! Mais qui donc a la qua
trième? — C'est l'humanité de Jésus-Christ. « La
Vierge est la créature que Dieu a le plus enrichie
sous le rapport du ternaire et du quinaire. Dans
le ternaire, il lui donne son fils; dans le quinaire,
il lui assigne un rang après les trois personnes et
\humanité , ce qui la constitue cinquième (2). »

i\\ Prov. , XXX, 19.


(2) Alph. Villeg. , vie de Marie , ch. 22.
3.
(54)
Il n'y a rien pour elle dans les trois prières du
Sabéen , de l'Israélite, du Musulman. — Parbleu !
je le crois sans peine. — Jeune homme, apprenez
que je suis ici , comme je l'ai été dans toute cette
discussion , sur les traces emblématiques de la
Trinité. Ces trois prières , à trois heures d'inter
valle , sont une figure admirable des trois per
sonnes (1). Aussi le saint-père Urbain II, pour
appeler les fidèles contre les Turcs , prescrivit (2)
de sonner trois coups de cloche par trois fois
chaque jour, en mémoire des trois membres de la
Trinité.
Dans les fêtes du temple (et Dieu jadis ordonna
de ne célébrer que trois fêtes en son nom) (3), il
convient que le prêtre bénisse par trois fois
l'assemblée. Lorsqu'il baptise, il souffle trois fois
sur l'enfant , afin que le diable en sorte au nom
des trois personnes.
Le révérend père Séraphin ayant fait le signe
de la croix , annonça qu'il avait tout dit... Si je
me suis trompé sur quelque point, que Dieu me
fasse miséricorde, qu'il change mon cœur et mes
pensées; « et vous, divin Jésus, obtenez, si j'ai
failli, que mon âme soit recousue avec le fil de

(1} S. Cyprien. orat. Domio.


(2) En iog4.
(3) Exod. , XXIII , i4.
(35)
îa parole de Dieu, et l'aiguille de la croix, cetl/"
aiguille mystérieuse qui sert à nous faire un habit
neuf (1). » J'ai vaincu, restons-en là. — A-t-il
vaincu, père Alexandre?
Il était tard , et le père Alexandre ne prononça
pas ce soir-là.

LETTRE CXVII.

Quand tu auras bien lu la controverse de


ces messieurs , qui , dans mon ignorance , me
paraissent beaucoup plus avares de bon sens que
d'érudition , tu me diras si l'on mange des cham
pignons à Rome et à Naples. Si l'on en mange,
je doute qu'ils soient aussi beaux que ceux de
mes prés. L'un de ces jours , j'avais remarqué
surtout un petit pâturage bien frais, couvert de
champignons ; et ce matin, en sabots, panier au
bras et jupe à mi-jambe, je suis allée sans mot
dire au petit pâturage. Quel ravissement! je mar
chais sur une rosée qui m'eût semblé un lit de
perles, si elle eût fait résistance. Précieuse, divine
rosée , bonnes larmes de la terre , propres à la

(1) S. Paulin, lett. 9.


(36)
consoler de la chaleur du jour qui finit et de
celui qui commence! Elles avaient aussi fait beau
coup de bien à mes champignons semi- blancs,
semi-roses, dignes d'un banquet de Vénus.
Je n'en ai pas omis un seul ; j'ai rempli ma
corbeille par -dessus les bords. J'étais si mati
nale, mon Léonide, qu'en vérité j'ai failli sur
pendre Zéphire endormi dans les fleurs, et ma
récolte était faite que le soleil n'avait pas encore
répondu au premier signe de l'aurore. En reve
nant, ( ce que c'est que la campagne, où il ne faut
qu'ouvrir les yeux pour admirer ! ) je suis restée
en extase devant une haie. Ahi mon dieu, oui.
Tu me le pardonneras, si tu veux. Je n'ai. pas,"
dans mes champs, des amphithéâtres et des capi
tules, j'ai des haies superbes ; mais je reconnais
pour leur reine celle qui m'a séduite aujourd'hui j
elle est formée d'un rideau de grands arbres,
qui n'ont de feuillages que vers la cime; ils sou
tiennent , ils protègent une multitude de jolis
arbustes croissans sous leurrabri, et prêtant, avec
la même bienfaisance, leurs secours et leurs ra
meaux à mille plantes, à mille fleurs qui s'élèvent
à,leur pied.
Ici l'aubeépine, le troene, le prunier sauvage
et l'érable mêlent leurs branches dans une har
monie parfaite. Le chèvrefeuille les couvre de
ses fleurs charmantes, qu'il unit aux grappes du
houblon léger ; il dispute à la rose le droit d'em
baumer l'air du parfum le plus suaVe.
Les oiseaux s'empressaient d'animer ce tableau
champêtre. Dans cet asile , du moins , une foule
de créatures ne se réveillent que pour chanter le
plaisir. Les buissons frémissaient sous l'haleine
des vents ; « car on eust dit que les vents estoyent
orgues et flûtes , tant ils soupiraient doulcement
à travers les branches (i). » Mais cependant, sur
cette terre de délices , j'ai aperçu je ne sais quel
arbrisseau dont le feuillage sombre annonçait la
douleur. Point de bouton , point de fruit , point
d'amour. Que retraçait-il ? tu le sais , toi. On
dit que le rosier en fleurs est le symbole de la
vie du plaisir et de l'innocence. Cet arbuste ,
triste et languissant, est la vie dépouillée d'amour
et d'espoir : ah ! oui , d'espoir ! sous ce dernier rap
port, c'est presque la mienne.
Jusqu'ici $ mon Léonide, je n'avais su voir
dans la campagne que du feuillage, des fleurs ,
une verdure uniforme ; j'y venais avec cette per
suasion que l'air pur etla promenade effaceraient
les traces de mes fatigues de l'hiver, et qu'après
une absence de trois mois , je me remontrerais à
( i ) Amyot j trad. deDaphnis et Chloé.
2.
(38)
k ville plus fraîche et plus ^olie. Je ne voyais
point la nature autour de moi ; je ne trouvais
que moi dans la nature, et je l'aurais maudite si
elle .n'eût rétabli mes forces et le coloris de mon
teint. Aujourd'hui j'adore ma retraite. J'y suis ,
parce que tu l'as voulu , et Dieu permet que j'y
sois bien ; il ouvre mon âme à toutes les vertus
paisibles , en même temps que tu la disposes à
tous les sentimens tendres. Ici , je me crois meil
leure ; ici, faite aux privations , j'ai vu que les
devoirs de la vie me devenaient plus respectables
et plus chers. Cet état n'est privé ni de gloire ,
ni de jouissance ; il m'apprend que c'est d'une
âme sensible et religieuse que coulent , comme
d'une source limpide , toutes les affection^ qui
honorent l'humanité. Quel bon asile que son
cœur quand on sait y vivre !
Adieu , mon Léonide , et merci , grand merci
de tes dernières ; elles m'ont repacifiée. Ne sors
pas de ce bon chemin , ami si cher ; sois tou
jours brûlant dans ta passion , vif dans tes idées ,
sincère dans tes paroles ; sois sous tous les as
pects l'objet de mon étonnement et de mon
bonheur.
(39)

LETTRE CXVIII.

LA chose est claire, mon enfant, je suis bien


plus heureuse à la pêche qu'à la chasse.Mon étoile
est de pêcher. Je viens de faire mes essais à mon
moulin des quatre saules. La rivière y coule très-
rapidement sur un lit de cailloux nuancés de
diverses couleurs. Mais il n'y a pas là de poisson ?
ai-je dit à mon fidèle, le pasteur qui m'accompa
gnait ; je les verrais comme sur ma table. — De
la patience, madame, nous eh trouverons plus
bas ; il faut que le cours de l'eau soit tranquille-
Arrivée au lieu propice, je lance ma ligne in
trépidement, et le curé tend son amorce à quel
ques pas de la mienne. Une demi-heure s'écoule,
nos lignes restent dans une immobilité parfaite,
et je finis par recourir à ma corbeille ; je tombe
sur Saint-Lambert. *
Encore un quart d'heure; rien. Quelques de
moiselles voltigeaient à l'entour de ma plume et
frisaient la surface de l'eau : mais nul poisson ne
la troublait.
Je lisais un hémistiche; mon compagnon, at
tentif comme un pêcheur de profession, osait
•-.

à peine occuper ses doigts à prendre un peu de


tabac. Il se tenait debout, en silence, et ne son
geant qu'au destin de sa ligne.
Je me mis à déclamer.

Tout me rit , tout me plaît dans ce séjour champêtre }


Ici , l'on est heureux , sans trop songer à l'être.

O vallons , ô coteaux !

Mais, que faites-vous donc, curé? vous m'es


camotez ma gloire. On mord, on mord.. ., Il
saisit ma ligne et jette sur le pré une perche vive
comme poudre. Madame, les livres ne valent
rien à la pêche. — Aussi on n'a pas son bréviaire.
— Oui, plaisantez, je veux mourir, si vous prenez
quelque chose. — Oh ! sûrement, je prendrai. Au
même moment j'enlève une anguille qui venait
d'attaquer mes vers, et je cours, en vraie folle,
pour la chercher au milieu de l'herbe. O fortune!
une anguille ! C'était mon début dans l'art de la
pêche, il me causait une joie inexprimable. J'ou
bliai tout, toi, moi, l'univers. J'éprouvai que le
premier succès en tout genre peut enivrer le
cœur. Cette chère anguille me rendit contente et
fière comme d'une victoire. Je replaçai ma bonne
ligne au même endroit. On vint jouer de nou
veau autour de mon liège. L'eau frémissait^ A
moitié courbée sur la rive, je sentais battre mon
cœur, ma main tremblait... Je levai; je fus gauche
ou malheureuse , je n'attrapai rien. Je changeai
de place; le curé se mit à la mienne, et je reçus
une leçon qu'il faut graver sur toute ta personne :
c'est que l'inconstance est fatale.
Le pasteur" ne tarda pas à tirer de l'eau en
triomphe un illustre brochet. J'eus un peu de
dépit. Reprenons, dis-je, Saint-Lambert; il m'ar-
rivera encore quelque anguille, et je ferai la nique
au curé.

J'enlève quelquefois , de l'eau pure et brillante, .


La truite suspendue à ma ligne tremblante.

Point de truite, plus d'anguille pour Minette,


et le curé fut d'un bonheur insoutenable. Il m'as
sommait avec ses brochets, on les faisait exprès
pour lui. Mais la nuit déployait à la hâte son voile
d'azur et de diamans. Le laboureur fatigué venait
prendre un doux repos dans le giron de sa com
pagne; les romanciers se mettaient à leurs lu
carnes pour humer l'air frais du soir, et chercher
quelques idées dans la mélancolie des ténèbres
et l'émail pompeux du firmament; le malfaiteur
s'armant de la carabine s'apprêtait comme l'oiseau
de proie à quitter sa caverne... Hé bien! est-ce que
(4a)
je fais un Roman? idiote que je suis! Pour parler
comme on parle , Léonide , il était huit heures.
Le curé plia bagage et me reconduisit. Je m'en
dormis; je me suis réveillée pour t'écrire : il faut
que tu m'en saches bon gré, mon ange, et tu
recevras de moi le baiser du matin.

~ï~
LETTRE CXIX.

Mon ami, je te demande la permission de faire


un petit voyage de dix j ours , à la fin de l'automne ;
j'irai dans un affreux pays, sur les confins de la
Savoie et de la haute Provence. Je serai , ne t'en
déplaise , sous l'escorte des deux Robert , le père
et le fils.
J'ai une secrète envie de connaître une nature
hérissée, farouche, dessinée à grands traits irré
guliers, une espèce de chaos, des abîmes, l'image
du bouleversement des siècles, des gouffres qui
mugissent, les vents déchaînés sur les forêts , le
bruit terrible des cataractes, l'air qui s'obscurcit
à l'entour, l'onde qui va gronder sourdement
dans le fond des cavernes , des échos effroyables
qui répètent les détonations de la foudre ou le
(43)
bruit des rocs qui tombent et s'écrasent : je vou
drais la connaître ,

, L'impétueuse rage
De ces vents africains précurseurs du naufrage ,
Contre les aquilons leurs combats dangereux ,
Les Hyades en pleurs , leÉVotus furieux ,
Souverain redouté des cavernes profondes ,
Pont le pouvoir apaise et soulève les ondes !(i).

Toutes ces horreurs, alliées aux tableaux les


plus sublimes, éveillent en nous des pensées que
mes paisibles jardins ne m'offriront jamais. Je
n'ai vu encore que des monts qui depuis long
temps se sont soumis à l'homme. J'ai lu quel
ques descriptions detorrens , de cascades, de pré
cipices ; mais je n'ai encore vu que deux ou trois
petites sources qui résonnent mollement, et des
rivières qui ne sont même pas honorées du nom
de fleuve. Je n'ai vu d'autre chute d'eau que
celle de mon moulin : j'en ai honte, moi qui suis
avide de la nature , et qui voudrais la contempler
dans toutes ses formes. La plaine et la colline qui
récréent mes yeux soir et malin me laissent quel-

(1) Horace , od. liv. 1 , od. 3. — Minette ayant écrit ces.


Lettres avant 1812, a cité d'autres vers auxquels l'éditeur
a substitué ceux-ci , de l'excellente traduction de M. de
Ballainvilliers , ce qu'il a déjà fait dans le tome 1.
(44)
que chose à désirer. Je me peins bien au hasard
des masses de neige assises sur le haut des monts ,
des eaux en tumulte , des flots chassés de leurs
rives , des déserts âpres et sinistres , une terre
qui hurle, et des torrens d'écume qui se brisent
sur les roches ; mais je brûle de savoir jusqu'à
quel point j'approche fte la vérité.
Le bon Robert', connaissant mes goûts, m'a
proposé une excursion dans les montagnes. Nous
irons , m'a-t-il dit , chez un vieil ami qui tn'at •
tend, ex-marquis très-aimable, chasseur éternel ,
qui vous offrira tout ensemble son cœur et Ses
chiens. Il faudra, par complaisance, assister aiip;
funérailles de quelques loups , car il ne s'inquiète
pas de la saison j. il n'en voit jamais qu'une, et
n'est pas huit jours sans fouiller les terriers. Je
lui dois une visite depuis long-temps, et croyez
que , sansindiscrétion , vous pouvez venir sous mes
auspices, comme mon amie, comme ma voisine.
Je suis même persuadé qu'il a connu jadis tous
vos parens à la cour ; il sera enchanté, et je vais
lui en écrire. Son pays est ce qu'il vous faut.
Le moyen de résister à cela , mon Léonide,
quand on est dévoré d'impatience ou de je ne
sais quoi , malgré tout ce que j'ai pu retrouver de
calme ! Le calme d'une amante est d'une si étrange
agitation !
(45)
Cependant , si tu grondais Mais tu es trop
civil et trop amoureux. Je le sais si bien, que j'ai
déjà donné ma parole. Je te la donne aussi pour
un autre objet qui me semble te sourire beau
coup. J'ai fait, tant que j'ai pu, la sourde oreille,
mais il faut se rendre ; tu veux me dégrossir, je
m'en aperçois de reste : depuis trois mois, les
traités se succèdent ; grammaire, histoire, mytho
logie, beaux-arts ; ta correspondance en est tout
inondée. Tu as bien soin de me demander si je
les lis, et d'exiger que je les conserve, sans doute
pouf les relire encore et les méditer ; c'est me
dire , en d'autres termes : Tu es une bonne enfant,
mais tu n'es qu'une bête ; je te remets à l'A, B , C ;
étudie, forme-toi, rends-toi digne de m'entendre,
de vivre avec moi, de partager mes inclinations
favorites ; sors d'une ignorance que je déteste ;
ajoute (il faut flatter les gens qu'on veut persua
der) , ajoute enfin quelques instructions à tant
de gentillesse C'est mot à mot une de vos
phrases : et comme elle m'enorgueillirait si j'étais
vaine !
Hé bien ! affaire conclue , je veux élargir le
cercle de mes lectures; à vos traités, je vais joindre
les romans nouveaux. — Non , madame , allez-
vous dire , non, pas de romans. —J'en suis fâchée,
monsieur. Je viens de m'arranger avec mon
(46)
libraire, qui me prêtera tout son magasin ; il m'en
verra une grosse caisse de livres à la fois. J'aime
à choisir. Quand je n'ai qu'un ouvrage , je le
prends par force ; c'est déjà une contrainte assez
voisine d'un supplice. S'il me déplaît, me voilà
les mains vides : ainsi je vais marcher sur tes
nobles traces. En effet, tu acquiers chaque jour
une nouvelle connaissance ; et moi, chétive, je
reste au même point. Tu t'élèves, tu t'agrandisj
je dois croire que tu te perfectionnes ; et moi ,
je tombe, je me dégrade, puisque je n'acquiers
rien ; je me trouve sur la même place, inutile,
et vaine et languissante. Je me lève, je me cou
che, je me relève avec les idées de la veille, avec
la même ignorance et la même honte. Il y aurait
trop peu d'équilibre et trop de distance entre
nous. L'instruction devient pour ta maîtresse
une obligation sacrée : je vais orner ma mémoire ;
elle me donnera de l'esprit ; c'est un risque que
je veux courir, quoique l'esprit ne soit pas tou
jours fort utile.
(47)

LETTRE CXX.

Ennuyée de ne pouvoir me procurer aucun


autre exercice que celui qu'on fait en marchant,
je me suis imaginé de passer une journée entière
à ma ferme , et de me livrer à tous les travaux
de la saison. Avant-hier, j'appelai Bertholle. —
Père , que fera-t-on demain chez vous? — Mais,
not' maîtresse , les uns couperont du froment ,
les autres en battront. — Hé bien ! je couperai
du froment , et j'en battrai. — Vous, not' maî
tresse?... ça nous fera fête à tous. — A quelle
heure commence-t-on la journée ? — A quatre
heures je serons en champs. — A quatre heures
du matin? — Oui, not' maîtresse. — C'est... un
peu diligent. N'importe, comptez sur moi.
Couchée à onze heures, levée à quatre! tu vois
que je dors vite, quand je suis pressée. En arri
vant àla ferme , j'ai trouvé une douzaine d'hommes
et de femmes armés de faucilles, et joyeux comme
un jour de noces.
Nous allons sur les lieux. J'examine d'abord
comment on fait , ne voulant demander conseil
à personne. Bientôt, je coupe à ravir. Les trésors
de Cérès tombent à mes pieds, et je dépouille
(48)
mon sillon comme une autre. Mais quelle cour
bature ! quelle souffrance, mon cher Léonide ! je
suis condamnée à né pas me relever de huit jours.
La tête en bas , le reste en l'air, ah ! bon dieu, les
femmes ne sont pas faites pour travailler dans
cette attitude.
Je tins ferme cependant, et je poursuivis mort
pénible travail jusqu'à l'heure du déjeuner. Je
déjeunai avec un appétit charmant ; ma compa
gnie en était émerveillée. Bientôt chacun alla
reprendre son ouvrage. Assise sur une gerbe, je
ne me sentis pas le courage d'imiter les autres ; je
les suivais des jreux; mais moi, ah! je ne rougis
pas de le dire, je m'endormis de lassitude. Vai
nement je voulus combattre le sommeil , il m'en
traînait ; il me faisait éprouver un je ne sais quoi
tout délicieux. Je languissais voluptueusement,
et je tombai enfin sur ma gerbe, qui me semblait
plus moelleuse que tous les duvets de l'opu
lence.
A deux heures je revins à la ferme. L'aire était
couverte d'épis ; un soleil brûlant grillaitles pailles
et détachait les grains comme pour nous épargner
la moitié de la besogne. Tous les bras se mirent
en mouvement ; vingt fléaux se levaient et s'a
baissaient en cadence , et l'écho répétait au loin
le bruit de ces utiles travaux.
(4g )
J'en pris ma part tant que mes forces le per
mirent ; le sommeil m'avait rafraîchie ; foubliai
la chaleur du jour ; je battis à plusieurs reprises ;
j'aidai à retourner les pailles, à les enlever, à
réunir le blé en monceaux , à le porter dans les
granges. Bref, mon ami, je remplis dignement la
tâche que je m'étais imposée.
La fausse Julie , à Clarens, préside aux travaux
rustiques ; moi , très-vivantej, je les partage ; j'en
ai bien la liberté, si j'en ai le goût. Et pourquoi
ne l'aurais-je pas , puisque j'y trouve mon bon
heur? Combien d'autres y trouvent le leur cons
tamment ! Que d'hommes du monde tout cou
verts de dorures se sont souvent dit à eux-mêmes ,
qu'ils préféraient la condition du simple villageois
à l'indigne galère où ils sont condamnes !
En rentrant, je me suis jetée dans les bras de
Marianne; elle a fait de moi ce qu'elle a voulu.
Je pense qu'elle m'a déshabillée et mise au lit.
Je dormais debout ; je ne nie ressouviens de rien.
Ah ! je savais bien que j'aurais trouvé le moyen
de dormir. Douze heures de sommeil snns inter
ruption ! quelle fête, mon Léonide ! Quelle bonne
jouissance qu'un repos acheté par le travail ! il
devient une plus grande faveur pour l'être qui
vit seul et qui aime ; son cœur se tait, les sens se
taisent aussi. Quand alors quelque songe s'em-
2. 4
( 5o )
pare de nous-mêmes, c'est comme si nous ces
sions de dormir un moment, puisque toute la
vie n'est que songes. Au milieu des miens , cher
Léonide , il y a toujours quelque chose de réel :
c'est l'amour que tu m'inspires. Adieu , je suis
encore fatiguée, et j'ouhlie que je dors en décri
vant. La plume court, et j'ai les yeux fermés :
tu trouveras , dans l'excès de ta courtoisie , qu'il
vaudrait mieux que je les eusse ouverts, et que
la plume n'allât pas. Adieu donc.

LETTRE CXXI.

Sais -tu ce qui compose le premier envoi de


mon libraire ? c'est à peu près tout ce qu'il m'a
déjà vendu. L'imbécille ! Peut-être ai-je écrit en
étourdie !Quoi qu'il en soit , j'ai une caisse énorme,
où il a fourré , comme il a pu , mesdames Cotlin ,
Flahault-Soiiza , Genlis, de Staël, et Montolieu.
Qui ne les a pas chez soi? Je les ai , je les connais ,
je les ai lues, je leur dois à toutes des heures
délicieuses , dont je les remercie du fond du
cœur ; c'est les remercier comme je les aime.
Oui, je les aime, parce qu'elles savent m'en-
tendre ; elles me devinent ; elles me présentent
les actions et l'homme des classes polies de la
société ; elles peignent à mes yeux les charmes
de la décence , l'amour vrai , les belles affections
paternelles et filiales , les vœux , les efforts d'une
noble ambition , les peines d'une âme élevée , et
les désirs qui la brûlent et l'agrandissent.
Sous ce rapport , elles ont un avantage im
mense sur les romancières de Londres. Celles-ci
n'adressent trop souvent leur hommage qu'à la
multitude ; elles cherchent à la captiver par du
bruit , des images sombres et des horreurs.
Serait-ce le génie de la nation qui les porte à
faire des monstres , à inventer des crimes, lorsque
nos enchanteresses ne nous offrent que des scènes
d'amour et de bonheur ? Dieu est juste • il ne
voudra pas que ces noirs écrivains de la Tamise
vivent au-delà de leur pays et de leur siècle.
Mais nos Françaises, dans le genre aimable qu'elles
adoptent , et qu'elles-mêmes ont créé, nos admi
rables de Staël, Flahault, Genlis, Montolieu, etc.
appartiendront à toutes les littératures, comme
les Deshoulières et les Sévigné. Quels que soient
les préjugés littéraires , on finit par tenir compte,
et l'on ne se lasse point des bons sentimens, de
la nature et des grâces.
Pour quelques momens je vais demander de
la science à mon libraire , et je ne doute pas que
4*
(52 )
les philosophes n'arrivent chez moi avec les his
toriens. Je les ouvrirai par esprit de soumission
et de pénitence, bien plus que par vanité. Mais,
connais-moi, cher ami, je reviendrai à de plus
douces occupations. On ne trouve le sentiment
que chez les femmes , et c'est dans les romans
qu'elles le placent.
Nos chimères, nos rêves sont encore les plus
doux charmes de cette vie, et je regarde les
Romans comme les songes légers de la littéra
ture. Ils amusent, ils consolent, ils endorment, et
produisent en faveur de l'esprit cette sorte de
bienfaits que les illusions de la pensée versent sur
toutes les parties de nous-mêmes.
On prend un philosophe, on jette l'œil sur le
paradoxe ou le système qu'il poursuit. Mais on
revient, on est entraîné sans cesse vers les ou
vrages de l'imagination et du cœur, ce sont les
favoris de l'homme ; et peut-être que le Télémaque
survivra long-temps à la gloire de Bossuet et de
Fléchier.
( 53)

LETTRE CXXII.

George était chez moi ce matin lorsque je


faisais rencaisser les savantes, et si je l'en crois
sur parole , je romprai toute correspondance
avec mon libraire. — Vous voulez apprendre ,
lisez les Soirées de Zéphirine. Qu'est-ce qu'on
vous envoie là? Est-ce qu'il n'y a plus d'anciens
et plus de Grec ? — Je ne sais pas le grec , mon
sieur.— Vous savez le latin. — Pas tout-à fait. Jadis
les brillantes traductions de Virgile excitaient
mon amour-propre; je m'imaginais qu'avec un
peu d'étude, je lirais le poete dans son idiome.
Un abbé de Parme, trés-adulateur et très-jaloux
de distribuer des leçons, proposa de me montrer
tout ensemble et sa langue, et la mienne, et le
lalin. Je travaillai , mais sans suite et sans
ordre. J'appris peu , je devinai beaucoup ,
et pour complément j'eus force diction
naires. Voilà jusqu'ici toute ma science. — Elle
n'est pas lourde; et je vois que sous le rapport
du grec et du latin, vous êtes encore une femme
à défricher. Nous arrangerons cela, si vous le
voulez. En attendant, vous lirez les Zéphirines.
( 54)
Dans un ou deux volumes vous aurez le suc de
quelques centaines à'in-folio, et vous serez théo
logienne. — Théologienne ! monsieur. — Comme
je le suis : théologien juif, grec, égyptien, ro
main, catholique, apostolique et littéraire. C'est
maintenant une gloire neuve et belle pour une
jeune dame. Quand on était plus religieux, c'était
un de leurs devoirs, et je vous le prouverai dans
la suite (1). Croyez-m'en, les lettres saintes sont
plus riches et plus variées qu'on ne pense : elles
sont bkai moins épuisées que les autres. Faites
un essai. Votre esprit et votre cœur y gagneront.
Les écrivains du monde recueillent jusqu'au
moindre fragment de l'antiquité profane. On
dédaigne l'antiquité sacrée. N'est-ce pas une
honte? Plusieurs l'insultent, et ceux qui en
traitent , l'égarent dans leurs vains systèmes , ou
l'ensevelissent dans leurs effrayantes compila
tions. Le lecteur le plus robuste n'ose en ap
procher. — Je vous trouve aujourd'hui bien rai^
sonnable, excusez ma franchise ; et pour vous
prouver ce que j'attache de prix à votre conseil,
ayez-moi ces Zéphirines , si elles ne renferment
pas trop de grimoire de collège. — Ce sont des
notes recueillies pour une femme qui n'avait pas

(1) Tom. IV : voyez le chap. des femmes savantes.


(55)
votre mérite. — Vous me flattez. — Non, foi de
George. Elle était bonne et dévote. Vous êtes
bonne et spirituelle. — N'àvez-vous pas ces veil
lées? — En évacuant la maison, les pères avaient
tout emporté... Hélas! excepté leurs dieux que
je brûlai. D'ailleurs, cela leur appartenait; je n'y
étais que pour mon encre. J'avais les trois et les
quatre y où je jouais le grand rôle, et je n'ai que
la suite de celte controverse, c'est l'opinion et la
sentence de mon divin maître; je vous l'apporte.
Mais je vais lui écrire; il a nos cahiers, il ne me
les refusera pas, en attendant qu'il vienne à l'er
mitage, comme il me l'a promis.
Allons, cher Léonide, si le Monseigneur m'en
voie de la science, je ne risque pas grand'chose :
c'est une abondance de biens , et tout évêquequ'il
soit , rien n'oblige à le lire : je crois même que j'ai
besoin d'être ennuyée. Tout ce qui me vient de loi
m'excite et m'éveille. Le soir, ah! chaque soir il
me faudrait un soporifique. Si Monseigneur m'en
peut fournir, que de grâces je lui rendrai ! Je
n'ai lu jusqu'ici que des choses profanes; j'en
rougis et je me corrige.
Voici maintenant du père Alexandre.
Superbes athlètes, disait en riant mon cher
maître, vous laissez la question indécise, si les
autorités peuvent remplacer la raison. —. George.
(56)
La raison marche avec mes 4, puisque le 4 est la
raison même, la justice et la règle. —.Les débats
sont fermés, jeune collègue.
Alexandre. Dès qu'on eut adopté la philo
sophie de Pythagore, on vit dans les nombres
un rapport secret et perpétuel avec l'ordre^ les
lois et l'harmonie de l'univers: on leur attribua
généralement une force capable de mouvoir l'in
telligence suprême. De là naquit la science de la
cabale, si savamment discutée par Pic de la Mi-
randole, Vénéte, Agrippa, Raullin et Bergier.
Suivant le système que chacun favorisait, on
trouva d'incroyables mystères dans la monade
paternelle d'Hermès , dans la dyade des Mages ,
dans le ternaire de Platon, dans la tétrade de
Pythagore.
Le 3 devint sacré, comme le grand indivi
sible et le nombre de la paix et de la concorde.
Son éclat se répandit dans tout l'Univers. Toto
in mundo lucet Trinitas , cujus unitas inilium
est (i).
Telle est, madame, la grandeur du 3 dont
l'unité est le principe. H était le suprême régula
teur. Triadis corpus... mente omniagubernans(%).
Le corps de la Trinité gouverne tout par l'esprit.
(1) Zoroast. , orac. 5.
(2) Idem. , orac. 10 et i3.
(57)
Le père , k puissance et l'esprit constituèrent
une Trinité dans la Chaldée (1).
L'Egypte, la Grèce et Rome eurent leurs Tri
nités dans les trois grands dieux frères, dans les
trois vierges, Diane, Proserpine et Minerve. Ce
dogme est formellement énoncé dans Proclus,
Apollodore, Plolémée, Jamblique, Philostrate et
Censorin.
Spellus en compose une d'Hécate, de l'âme et
de la vertu. INos théologastres l'ont vue dans la
triple divinité d'Apollon au ciel , sur la terre et
aux enfers; dans le triple Mercure de Proclide;
dans le Sérapis à trois têtes qui correspondent
aux élémens conservateurs , l'eau , la terre et
l'air; dans la triple statue du dieu Sabin qui a
tant occTipé nos saints-pères, ce dieu trinome, dont
Paradis nous offre la triple figure , en y trouvant
aussi la Trinité chrétienne (a). On peut y joindre
deux Trinités bien déclarées quoique peu connues
des mythographes ; celle des trois diviuilés con
ductrices , Junon , Cérés et Diane, chargées sous
le nom de Demissores d'envoyer les âmes dans les
corps (5). L'autre est la Trinilé des trois réduc
teurs, Apollon, Mercure et Vénus, qui retiraient

( i) Spell. , lib. ]. Plotin. Ennead., lib. I, cap. 3 à 8.


(2) Claud. Paradis, devises héroïques.
(3) Proclus., Theolog. plat., lib. VI.
(58)
l'âme de sa dépouille mortelle (1). Ces Trinités
vont de pair avec celle de Pilumnus, Intercidone
et Deverra.
Séraphin. Le savant George s'apercevra que
j'ai encore négligé, par trop de richesses, ces
trois jeunes Athéniennes, Hersé, Pandrose et
Aglaure , qui portaient dans les fêtes la corbeille
mystique où reposaient l'enfant et le serpent (a).
— Ah ! oui , parlez de cela. — J'en parle , et sans
chercher loin, vous y trouverez Jésus-Christ.
« Les peuples croyaient que cet enfant était né
d'une princesse... et envoyé à toutes les nations
pour les rendre heureuses (3). » — Puisqu'il a in
terrompu le président, qu'il me soit permis de
dire qu'on peut aussi trouver une Quatrinité cé
leste dans les quatre grands personnages de l'au
topsie éleusienne. Le Demiurgue, source de
l'être et de la beauté , l'intelligence, le maître j
c'est l'éternel. Le daduque porte-lumière est
l'esprit-saint. Le coopérateur ou l'assistant de
l'autel, c'est notre pontife des siècles, autrement
Jésus-Christ. L'hiéroceryce , c'est l'interprète
sacré, l'organe, l'avocat, c'est la Vierge. Pardon,
président.

S2^3) Procl. , loc. cit.


Ovid. , Met. d'Erich.
Huche, ffist. du Ciel, liv. I, eh. v6.
( 59 )
Alexandre. Mes bons amis, s*iï en faut croire
Saint-Ignace d'Antioche, tous les peuples avaient
l'hiéroglyphe de la Trinité, ce qu'il appelle un
trophée contre le diable. — Séraphin. J'ai gagné.
Alexandre. Le 5 vint dominer dans la
prière et dans les orgies. On le crut propre à
fléchir les dieux ; l'antique trépied même sem^
blait avoir quelque chose de mystique, d'inconnu,
de tourmentant. C'était une Trinité sous des
voiles, et cet objet vague que Théon nommait
le syllogisme^
Le chef des Mages avait divisé toutes choses
en trois classes : la première ou l'origine, sous la
présidence d'Oromade; la seconde ou le centre,
sous celle de Mithra; la troisième ou la fin, sous,
celle d'Arimane (1). Pythagore parut ensuite et
déclara le 3 plus que parfait par des raisons
secrètes et religieuses. A son exemple, Platon,
Aristote , Plutarque, Maxime et Porphyre s'émer
veillèrent sur la magnificence du 3, et d'un
consentement unanime il fut dédié par les peuples
à la cause suprême. C'était le nombre accompli ,
parce qu'il renferme deux extrêmes et un milieu.
On le déclara sacré (2) , et le monde se remplit
de divisions par triades. Ce fut là le nombre pro-
(1) Phlet. , in Schol. ad orac. mng.
(2) jEniii Macer. , lib. V.
(6o)
créateur, l'ancêtre de la multitude, le seul qui
contînt les premières différences et les premiers
élémens de tous les nombres. Il serait quelque
fois difficile d'expliquer le sens de toutes les qua
lifications qu'il a reçues.
Ne croyez pas cependant qu'il ait seul captivé
l'attention ; il dut souvent partager sa gloire avec
une foule de rivaux. Le 2 fut un ennemi re
doutable. « Les pères, dit Bossuet, sont féconds
à nous représenter ses mystères... deux testamens,
deux tables de la loi, deux préceptes de charité...
deuxtémoins, deux oliviers, deux chandeliers, etc.
le nombre 2 est un nombre mystique. » (1)
Près du 2 , le 4 s'élevait orgueilleusement.
C'était la vertu personnifiée , le nombre indes
tructible, Yomni-deus le tout -dieu, la puis
sance toujours d'aplomb sur ses bases. Saint
Augustin y voyait la domination universelle.
Adam formé de quatre lettres désigne suivant lui
les quatre points cardinaux des cieux (2). Cyprien ,
à la vue KAdam, A, D, A, M, se représente les
quatre étoiles mystérieuses , Anatole , Dysis ,
Arctos et Mésambrin. Prosper d'Aquitaine veut
que ces quatre lettres soient les quatre fleuves du
Paradis , les quatre roues du char divin , les quatre

(1) Boss. , Apoo. XI, 3,4.


(2) Au^ust. , tract. 9 , 10, in Joan.
(6i )
faces, les qualre ailes des animaux (1). Les plus
savans cabalistes hébreux ne voient dans le nom
de trois lettres Adamah (2) , que trois mystères
affreux, poussière, sang et fiel ; autrement des
truction, meurtre et souffrance : ce qui révèle
l'épouvantable histoire de l'humanité.
Adam n'a que deux lettres ; les voyelles ne
comptaient pas. Aussi Jéhovah était le serment
des quatre lettres J, H, V, H, comme Romulus
dans l'Italie, R, M, L, S. — George. Deux ou
quatre, cela m'appartient toujours.
— Quand on eut abandonné les prétendus mys
tères des noms d'Adam et d'Adamah (3), on en
vit de nouveaux dans les calices que boit Israël
en mémoire des quatre paroles, eduxi, liberavi,
reduxi, sumpsi. On en vit dans les quatre espèces
de brebis sous le pasteur , l'infirme, la contre
faite, l'erronée, la robuste.
Le 7 réclama bientôt l'honneur d'être le
nombre de la religion (4). Il est essentiellement
consacré par l'Ecriture (5) ; il est empreint dans

(1) Prosp. de Virt. et Vit. , lib. 3.


(a) Adamah n'a que trois lettres, D , M , H.
(3) M. de Chateaubriand trouve nos destinées futures
dans Adamah, terre rouge et au-delà. Il y a bien des siècles
qu'on ne nous offre que les mêmes erreurs sous diverses
formes. L'éditeur.
(4Ï Pythag. , vid. ApuL fab. IVJil. 1 1.
(5) Greg. Naz. , Qrat. in Pentec.
(62)
tous ses fastes; et, suivant Bossuet, c'est la per
fection même (1)'. Il portail seul le titrede vierge (2);
son mode d'enfantement le distingue des autres
fractions du dénaire (3) ; la Palestine l'adorait,
et toute la Grèce chantait en l'honneur de la
cause suprême l'hymne par excellence, ou à sept
voyelles (4). Le 7 avait trouvé encore un surcroit
de vénération dans les prestiges de l'amour (5);
c'était le nombre des philtres et des charmes.
Les talismans de Vénus se composaient d'un
jaspe enchâssé dans de l'or , avec un serpent ra
dié à sept rayons. Je ne me charge point de jus
tifier les définitions des philosophes et des pères;
mais je vois un accord général pour le 7. Hé
siode, Homère , Callimaque et Solon en par
lent comme St. Clément, Grégoire - le - Grand,
Bossuet, et beaucoup d'autres qui n'ont fait que
copier les anciens.
Le 12, également sacré dans la Synagogue
et dans l'Évangile, jouit encore des plus grands
honneurs. Un de ses moindres titres, c'est d'être
la racine de t44ooo, qui représentent l'univer-

(1) Boss , Apoc. V, 1 etpass.


(2) Nicetas , in Gr. Naz. , or. 44.
(3) Oribas. , in Hippoc. aphor. , lib. III.
(4) Demet. Phal. , de Elocut.
(ô) Plut. , in Pericl.
(63 )
salité des saints (1). Les 12 de la Bible sont aussi
nombreux que ses 3 , ses 4 et ses 7 .
Je tais une foule de nombres célébrés par les
Hébreux ou parles nations, tels que le 36, l'in
violable sacrement, ou le solennel et vrai quater
naire. Le 100 était nombre de la gaieté, suivant
Horace , et Théodoreth l'appelle le véritable
nombre et le parfait (2).
Le 3i8 de la Genèse (3) étonna l'imagination
des commentateurs. On y vit la croix et Jésus-
Christ ; 3oo, figurés par le T de l'arithmétique
grecque, symbolisent évidemment la croix, et
X, avec VIII, d'après une définition ridicule ,
forment le rédempteur , suivant Barnabe.
Basilide soutient que, de tous les nombres, le
plus cher à Dieu , c'est 366 , à cause des révo
lutions du soleil. Celui de 3oo devint illustre dans
la religion d'Astarté ; 800 dans le culte de Lama ;
33 chez les Bonzes, 33333 au Japon. — George.
Ceux-là sont pour vous, père Séraphin. — Alex.
Les chrétiens ont prétendu que la Bible renferme
dans ses nombres les secrets de toutes les ori
gines et de tous les siècles : chacun les a inter
prétés suivant l'esprit de parti qui le dirigeait,

n Boss. ; Apoc. XIV, 1.


Theod. , in Cant. Cant.
(3) Genes., XIV, i4.
(64)
et toutes les gloses sur le texte divin sont des
traités perpétuels d'arithmomantie. Nous ne sup
portons plus ces extravagances, et l'idiome qui
leur fut consacré ; tout l'ascendant de Bossuet
même ne peut pas les soutenir. En vain chaque
nombre , à mesure qu'il se présente , lui paraît
le céleste, le sacré, le mystérieux, l'admirable.
Le 2, le 3, le 4, le 7, le 10, le 12, le 42, etc.,
tout prend chez lui la couleur du miracle. Enfin ,
quand il arrive au 666 la sagesse, le nombre
d'un homme... (])... c'est une chose, dit-il,
qu'il faut pénétrer avec une soigneuse recher
che (2).
Comme il voit Dioclétien partout , il aime à
le retrouver dans ces chiffres, d'après je ne sais
quel auteur. De 666, on forme en chiffres ro-
mainsD,I,C, L, V, X; c'est-à-dire, 5oo, 1 , 100,
5o, 5, et 10, dont l'addition représente 666. Or,
666 Sont diclux , et diclux est Dioclès ou Dio
clétien. Il ajoute ensuite sa propre définition.
Introduisez dans le texte une bagatelle, la qua
lification à?j4ugu.sluti , alors Dioclès Augustus
composera , dit-il, admirablement le nom de cet
empereur } ar le moyen des 666 (3).
(1} Jean, Apoc. XI1T, 18.
(2) Bossuet, Apoc. XIV, 1.
(3) lbid.
(65 )

Nous n'étendrons pas davantage ce genre de


folie. — George. Parlez , suis-je vaincu , mon
père?
Chérissons le rival qui peut nous surpasser:
Montrez-moi mon vainqueur , et je cours l'embrasser (1).

— Vous êtes vaincu , George ; mais il vous reste


de grandes autorités , de sublimes consolations.
II est même un des saints pères, et c'est le plus
ancien de tous , qui nous montre la divinité
représentée par le quaternaire (2).
Ah ! mon cher Léonide , si ces messieurs ont
voulu donner des folies à la sœur Zéphirine, il
me semble que le sujet était heureux , puisqu'il
est essentiellement frivole, et même sot et ridi
cule. Il indique assez de lui-même tout ce que
les grandes idées peuvent taire éclore de systèmes
et d'erreurs , puisque de vains nombres , des
quantités chimériques, les jeux du hasard ou les
illusions du fanatisme , des mots vides de sens ,
de misérables chiffres , des songes , des riens ,
ont occupé, pendant vingt-cinq ou trente siècles,
et même jusqu'à nos jours, les plus beaux génies
du monde , soit poetes , soit philosophes . soit

(1) Bacchylid.
(2) Iren. , lifo. I , cap. 1 .
2.
(66)
théologiens. O folie ! folie ! Je félicite notre clergé
de ne pas envier ces occupations à nos voisins de
l'Italie et de l'Espagne.

LETTRE CXXIII.

Ah ! mon dieu , mon dieu , Léonidè ! que de


choses étranges dans la vie ! Qui le dirait? qui le
croirait ? ta Minette , qui ne respire que pour
les Amours, vient de leur donner la chasse. Comp
tant trop sur ma prévention , les libertins n'é
taient-ils pas venus se caresser à deux pas de
moi?
Il est question de vendanges dans mon pays ,
et l'usage est que les vendangeurs se rassemblent
par troupes , aujourd'hui chez l'un , demain
chez l'autre. Us vont dormir pêle-mêle , et je
sais qu'il en résulte des amourettes , voire aussi
des unions anticipées.
Encore une folie ; mais j'en ai tant fait de ce
genre, que mes fermiers me regardent comme
un des membres de la famille. C'était hier le tour
de Guillaume, un des métayers de ma seigneurie.
J'ai partagé les vendangeurs en deux bandes.
Une d'elles est allée dormir dans la grange. J'y
(67 )
ai compris les balourds , les vieux pères et les
laides.
A la tête de la seconde colonne , j'escalade
lestement l'échelle du fénil avec dix personnes ,
dont trois filles , trois jeunes garçons , une
maman , un homme de cinquante-cinq ans , deux
imberbes , et ta trés-humble.
Il y avait , à ma connaissance , deux amou
reuses parmi ces filles ( et c'est peu sur trois) ,
Pauline et Louise , assez basanées , mais gen
tilles et vives comme on est au bel âge.
Leurs futurs sont les fils de Guillaume.
Arrivés sur le foin, où le sommeil et les plai
sirs devaient se disputer ma colonie, la bonne
mère et les autres villageois sans amour , suc
combant aux fatigues de la journée , ont appris
bientôt , par leurs ronflemens , qu'ils ne pren
draient aucune part aux récréations de la nuit.
Déjà Pauline et Louise avaient préparé ma
couche; il n'a fallu que développer un drap blanc
sur le foin, et je m'y suis étendue comme dans
la plus voluptueuse alcove. Lorsqu'on m'a sup
posée bien endormie, on a commencé une es
pèce de gazouillement au milieu duquel j'ai com
pris qu'il y avait des baisers. J'ai crié au secours,
comme si un rêve m'avait effrayée, et j'ai relégué
les deux friponnes dans un coin , à ma gauche ,
5
(68)
asile de candeur et de paix dont l'amour n'ose
approcher.
Cette scène m'avait agitée , elle m'avait punie
de ma curiosité de femme. O Léonide , j'aurais
voulu battre mes voisines et toutes les amantes
heureuses, toutes les impertinentes qui peuvent
donner un baiser , ou recevoir une caresse
d'homme.
Vers les trois heures du matin, un peu calmée
par quelques instans de sommeil , j'ai voulu
égayer mes nymphes, et je leur ai conté mon
rêve. J'étais, mes filles, assise sous de grands
arbres, et je voyais folâtrer de jeunes personnes
à peine nubiles. Leurs amans les poursuivaient,
les atteignaient dans leur course , et les embras
saient sur leurs joues vermeilles. Deux des plus
jolies se sont reposées sous le feuillage , et leurs
amans les ont suivies. Les petits mots , les ca
resses, les jeux, mes filles, ont continué; mais
alors je me suis réveillée saisie d'effroi, j'ai cru
voir des vipères se glisser dans l'herbe.
Elles balbutiaient quelques paroles. — Je com
prends bien, chers enfans, que l'imprudence de
ces villageoises vous étonne et vous afflige. Sages,
réservées comme vous l'êtes, il vous en coûte de
croire qu'avant le mariage on se permette des
licence» avec les hommes... Mais aussi, je ne vous
(%)
parle que d'un rêve : la chose n'est pas possible.
— Oh! non, madame, disaient-elles avec un peu
de honte.
Bientôt Guillaume s'est fait entendre dans les
cours. L'aurore avait donné le signal ; chacun s'est
dégagé de sa paille, et tous ont volé dans la vigne.
J'ai dû éviter Louise et son amie , leur rougeur
m'eût fait peine ; mais j'ai engagé le père à marier
ses fils, et j'ai prié mon pasteur de faire uneexhor-
tation générale à tous les chefs de ferme, pour
que désormais les deux sexes dorment séparé
ment. Quel que soit le précepte de la Genèse , il
faut, autant que possible, que la multiplication
soit précédée de la sanction des lois. Parles-en à
tes prêtres d'Italie, comme à tous les vignerons
de la terre ; c'est un abus qu'on ne peut trop si
gnaler.
LETTRE CXXIV.

J'AI reçu , mon ami , ta description de Rome


antique et moderne, et je t'en remercie. Voilà de
belles choses; hélas! suis -je condamnée à ne les
pas voir ? Mais non , je les verrai quelque jour avec
toi. Tu seras mon guide, et d'un pied de gazelle
nous sauterons ensemble de colonne en colonne,
de ruine en ruine; ensemble, nous admirerons
cttte Rome , ce magnifique squelette dont l'âme
du monde s'est échappée depuis tant de siècles ,
et nous figurerons à notre tour sur ces orgueil
leux débris comme des moucherons qui se pa
vanent dans la demeure des aigles. Nousne serons
pas les seuls à jouer ce rôle. De cette ville si su
perbe, nous reviendrons à mon castel où je serai
fort bien ton guide. Je te ferai voir d'énormes
escaliers, d'énormes salles, des tapisseriesde cent
cinquante ans, des aïeux en robe, en casque, en
soutane, et qui ont toujours les yeux sur moi. Je
voudrais savoir quel est un grand maigre qui
ressemble audom Juan du Festin de Pierre. Il n'a
pas le regard poli • lorsque je l'envisage par ha
sard, on dirait qu'il scrute dans mon «me; je lui
apprendrai à vivre un de ces malins, je le ferai
mettre le nez au mur : je n'aime pas que les
hommes me toisent avec effronterie. Mais quelle
pacotille de grands parens ! quelle fécondité
dans ma famille! pas un ne se ressemble. Quelque
fois je doute qu'il y ait eu des rapports entre tous
ces personnages. Il y a tant de gens qui s'achètent
des aïeux ! On dit même que ces portraits ne sont
pas chers dans les boutiques : on les baptise en
suite, comme on le veut; c'est facile. Maintenant
que dis-tu de mon palais? Attends, attends, je
vais te parler du reste.
Très-souvent je t'écris sur une roche vêtue de
mousse, au pied d'un chêne, peut-être le chêne
le plus majestueux de l'univers; et pour ne rien
te déguiser , j'y suis en ce moment même. Le soleil
est à son couchant. Déjà les oiseaux viennent
reconnaître dans le feuillage la place où ils vont
se tenir jusqu'au jour , et les voilà qui saluent d'un
dernier chant leur radieux ami, qui comme un
père de famille semble , par sa retraite , inviter tous
les autres au repos.
Si le repos est quelque part, il est dans mon
bois; les oiseaux le savent; on y dort en sûreté :
un dieu le protège, et si tu mele permets, je te
le consacre, mon Léonide. Adonis et Mars en
avaient par douzaines, que Léonide ait le sien.
(7»)
Veille sur lui; que les esprits conservateurs y
veillent avec toi. Que jamais un couple profane
ne vienne le déshonorer par de honteux sou
pirs, qu'aucun arbre n'y porte le chiffre d'une
amante vulgaire; qu'aucun lit de gazon n'y soit
foulé par l'impudeur et la licence, ou que mille
serpens les fassent repentir de leur témérité.
Ce bois, mon enfant, te plaira, si tu aimes le
sauvage : il possède des arbres qui datent au
moins de la naissance du monde; jamais la hache
ne les insulte. La partie qu'ils habitent est un peu
lugubre; ils interceptent tellement la lumière,
qu'il n'existe aucun indice de végétation à leurs
pieds; on n'y voit qu'une couche de feuilles et
de débris : c'est tout- à -fait le désert de saint
Bruno.
J'y ai de nombreux chevreuils, et souvent je les
admire, cachée à quelques pas dans le feuillage.
Que leurs jeux sont vifs! que leurs mouvemens
ont de grâce! que leurs allures sont aisées! Au
moindre bruit , ils s'arrêtent , ils écoutent , ils
regardent. Le silence règne : un bourgeon se pré
sente, ils le coupent, l'arbuste a frémi; ils dressent
l'oreille : leurs petits pieds frappent la terre , ils
bondissent, ils trépignent et détalent; c'est l'effel
de l'éclair sur les yeux.
Au midi, les arbres sont plus jeunes ; ils om
C?3)
bragent une herbe tendre , de la plus aimable
verdure , qui m'offre le doux repos et le doux
marcher.
Non loin de là se trouvent quelques roches
assez gentilles, des élévations, des creux mo
destes, une source d'eau et des ruines. Les ruines
sont les trophées du temps, vous le savez; il y
en a partout. Les miennes n'ont plus aucun
vestige d'architecture ; ce sont des massifs de
pierres , couchés là sans gloire ; ou distingue à
peine les traces du ciment qui les unissait autre
fois.
Des ronces et des genêts, la digitale et la mar
jolaine dorée, croissent à l'entour, et cherchent
à les consoler de leur misère actuelle. Touchée
sensiblement de leur décadence, j'ai fait fouiller
près de ces pierres, désirant quelques notions
qui leur fussent favorables ; mais je n'ai point
trouvé leurs titres, pas même un chapiteau de
colonne. Ce qu'on a déterré de mieux, c'est une
urne de granit , longue comme un tombeau , per
cée de sept ouvertures angulaires, et que moi,
ignorante, j'ai crue destinée aux sacrifices chez
les Druides.
Le curé prétend que les guerres civiles ont
rayagé ces lieux; leurs seigneurs suzerains auront
eu querelle avec un autre; et, pour en finir, en
bons voisins , ils auront tout détruit de fond en
comble.
Les Druides n'avaient pas de temples. Mes
pierres seront les débris d'une gentilhommière.
Et la grande cuve?.... Ce n'est, dit-il, qu'une
auge. Ah ! mais voilà qui est affreux. Rends quel
que gloire à cette pauvre antique ; l'occasion est
belle • consulte les savans de Rome , je t'en sup
plie ; qu'ils s'assemblent , et qu'ils cassent une
décision d'un curé de campagne.
J'ai placé ce grand vase dans mon parc anglais ,
où il fait bonne figure. Quelques-unes des masses
de pierres entassées par mon ordre les unes sur
les autres me forment une caverne ou grotte assez
profonde, et d'une tristesse admirable. On se
doute bien que c'est l'ouvrage d'une amante in
fortunée : de plus, je compte y suspendre une
lyre; j'y veux mettre un vêtement de bure',
une barbe blanche , le pot de terre et le bâton
noueux. Là, je ferai l'ermite ; il viendra des jou
venceaux accablés par de longs malheurs; je les
accueillerai d'un air vénérable. Notre repas sera
frugal , des œufs et de l'eau. On me dira les
piteuses aventures ; je consolerai les jouvenceaux,
et Ieur apprendrai à souffrir par mon exemple;
ce qui fait tant de bien et tant de mal, désirs
d'amour, chagrins d'amour.
( 75

LETTRE CXXV.

J'étais hier chez Renaud avec mon curé.


George arrive ; il me cherchait , et c'était la pre
mière fois qu'il venait à cette ferme. — Bon jour >
père Renaud, le sauveur des malades; je compte
sur vous à l'article de la mort; j'espère que vous
me rendrez frais et gaillard. — Monsieur , j'ai
plus de quatre-vingts ans, et vous êtes jeune. —
Nous autres militaires , nous sommes toujours si
vieux! — Vous êtes donc militaire, monsieur?
— Je l'ai été. — Mais non , George , disait le
pasteur. — On ne veut jamais compter pour rien
ma campagne de Lille ; c'est égal. Un doute ne
détruit pas la gloire. — Si nous buvions un petit
verre? vous avez chaud, monsieur. J'ai là un vin...
Madame la comtesse excusera; vieux dragon et
la bouteille.... — George. Il faut dire Bacchus. —
Hé bien ! Bacchus! ce sont deux vrais amis, deux
inséparables.
On apporte du vin , et George prononce . le
Bénédicité. — Serait-ce parce que je suis pré
sent, mon neveu? — Non, cher oncle; je n'y
manque jamais ; je le dis soit extérieur, soit in
(76)
térieur, et je le dis comme nos pères : « Béni soit
le Seigneur qui a ci'éé le fruit de la vigne (1). »
Le Seigneur lui-même l'a béni (2). Je sais , mon
oncle , que le diable s'empare d'un moment à
l'autre de ceux qui négligent cette prière, comme
il advint à ce moine de Saint-Dominique, qui but
un verre de vin sans dire le Bénédicité (3). Il ne
faut pas sourire, madame ; la même chose arrive
à votre sexe , témoin la religieuse qui tomba dans
les griffes de Satan pour avoir goûté d'une laitue
avant de s'être soumise à la sainte formule (4).
Je suis en règle , voyons ce vin. C'est vous qui
le faites, père — Oui, monsieur. — Diantre!
père Renaud , il est trop fort • il faut y mettre de
l'eau — Jamais , ventrebleu ! — C'est mon usage.
•— Tant pis pour vous. — Vous devriez savoir
que les anciens Grecs coupaient tous les vins
avec de l'eau. — Et qu'est-ce que ça me fait à
moi? — Il est joli! qu'est-ce que ça lui fait?...
Comptez-vous pour rien Homère (5), Hésiode (6),

(1) Thalm. , in Berach. Pereck. 6.


(2) Math., XXVI, 27.
(3) Ferdinand. (Castill.), Hist. ord. Prsedic. , part. 1 ,
lib. 1 , c. 60.
(4) Gregr. , Dialog. , lib. I, c. 4. Rodriguez , Exerc. V,
p. 3 , tract 6.
(5} Hiad. , X. Odys. , IV.
(6) Opera et Dies.
(77 )
Anacréon (1), Athénée (a), etc.? Le vin, ainsi
mêlé dans le cratère ou la grande coupe , se
distribuait à tous les convives • l'un ne buvait
pas plus de vin que l'autre, et cela tenait à
cette douce égalité qui présidait à toutes les ac
tions de la vie. Le pincerne ou verse-vin puisait
seul dans le cratère , et remplissait continuelle
ment les tasses. — Voilà une bonne coutume.
— Dans certaines occasions , la précieuse liqueur
était offerte par des enfans (3), quelquefois par
des vieillards (4). — Quand on devait con
server sa tête. — Très-souvent , c'était par de
jeunes femmes (5). — Et c'élait quand on devait
la perdre. — Le bon papa est jovial ! — Buvons;
il est droit et vieux. — Et ils buvaient aussi du
vin vieux, qu'ils appelaient le divin (6). Savez-
vous que les amoureux l'aimaient autant que les
vieillards (7). — Je le crois. — C'était le remède
pour la bonne digestion (8). — Encore aujour
d'hui. Mon cher monsieur, je félicite et j'estime

(1) Anacr. , od. 38.


M Athen. , lib. II.
(3) Iliad. , I. Anacr. passim.
(4) Eurip. , in Ion.
(5) Athen. , lib. II.
(6) Odys., II et III. Iliad. , V. Pind. Olymp. , od. 9.
(7) Ovid. , Ars. am. , lib. II. Culul. , epigr. 7.
(8) Athen. , lib. I.
(78)
fort ceux qui s'en servent. — Voyez, cher oncle ,
voyez , madame , la ressemblance d'usages et
d'idées. Plaute a dit : J'estime ceux qui se servent
de vin vieux (1). — Mais j'entends qu'il soit pur. —
Doucement, père Renaud ; après avoir raisonné
si juste, ne sortez pas de la ligne antique; il faut
trois parties d'eau et une de vin (2). Anacréon
dit même quatre parties d'eau (3). — Qu'ils aillent
au diable ! — Pas pour une goutte d'eau ; c'est
vous qui vous damnez , prenez garde ; Dieu pres
crit également de mêler le vin : vinum miscuil (4),
vinum mixtum est (5). Voire bon curé sait cela.
— C'est pris en mauvaise part , mon neveu.
— Vous le mêlez bien à la messe. — Dans Ja
bouteille , disait Renaud , il n'y a d'autre mystère
que celui du plaisir. Si notre Seigneur n'avait pas
aimé le vin , c'est le vin qu'il eût changé en eau.
Encore un petit coup, monsieur. — Assez, papa.
— Si vous ajoutiez à cela un peu de lard ou du
chapon rôti.... Julienne ! — Non, papa, non. J'ai
goûté de votre fromage , et je n'aime guère à
varier ma nourriture. — Si fait, moi. — Anti-
pbane de Délos , sage médecin , soutenait avec

(1) Plaut. , Cas. prolog.


(2) Hesiod. , Opera et Dies.
(3) Od. 59.
(41 Proverb. , IX , a,
(5) Isaie, I, 22.
(79)
raison , que la diversité des mels est la cause de
toutes les maladies. — Bah ! voyez mon embon
point; mangez, monsieur, vous en aurez. — Cela
n'est pas sûr. N'avez-vous pas lu qu'Archestrate de
Syracuse, contemporain d'Alexandre-le Grand ,
avait parcouru la terre et les mers pour com
poser sa fameuse Gastrologie, et pour s'initier
dans la science du ventre : in venbris delicias et
voluptatis studia mensœ. Il avalait, il dévorait;
cependant jamais homme ne fut si maigre. On
disait qu'Archestrate le Mangeur ne pesait pas
une obole (1). Papa, je vous remercie, et je
vous attends à l'ermitage. J'y ai encore de l'extra-
vieux de ma succession de Lodève. Nous y boi
rons à votre sagesse , papa , à votre grand âge ,
à nos dignes aïeux ; nous chanterons et nous
dirons :

Ma foi , vivent nos grands parens !


C'étaient de fort honnêtes gens ;
Ils avaient tous. l'âme si bonne !
Ne prenant le bien de personne ,
Ils aimaient mieux dans leurs maisons
Faire un repas bien pacifique ,
Que d'aller , parmi les glaçons ,
Mourir de faim par politique (2).

(1) JEiien , Plut. , et vid. Bonnaui, Antiq. Svrac.


14" "
(2) M. Plouvier.
(8o)
— Monsieur George , lui ai-je dit à mon tour,
vous m'obligerez de me donner ces notes concer
nant le vin. — Ah ! j'aime à vous voir recher
cher , honorer les usages grecs ; vous allez les
avoir au crayon. 11 a tenu parole , comme tu vois.
— J'ai autre chose à vous conter , adorable
femme, et je vous cherchais, ayant en poche une
lettre de Monseigneur ; elle est courte , mais
affectueuse :
« Mon cher ami ( voyez, madame, je suis
l'ami du plus grand des évêques ), mes devoirs,
mes goûts et ma santé ne me permettent plus de
m'occuper de sciences; mais je vous envoie les
cahiers ; faites - en l'usage qu'il vous plaira.
Croyez, etc. etc. »
Ce sont des complimens pour la famille et pour
moi; les choses les plus charmantes. Il les pense,
madame. Sincère, honnête, affable : c'est le plus
beau cœur du monde. Jamais pauvre ne lui a
tendu la main : il le devine, il le secourt, avant
qu'il ait pu faire un geste. Sa religion est dans son
âme; il ressemble à mon oncle Epargnez-moi ,
George. — Madame, quand débuterons- nous?
Soit chez vous , soit à la promenade , soit à l'er
mitage, nous ferons de petites veillées de jour.
— Une simple lecture ne peut m'instruire , je vous
en avertis. Toute cette science serait perdue , si
jadis vous n'aviez pas écrit. — Sans doute; 'on
écrivait sous ia dictée de Socrate; je veux qu'on
écrive sous la mienne, et Volsinie habituée à la
plume sera le scribe de nos veillées , comme je
le fus des Zéphirines.
Que traiterai - je d'abord? La première loi
dans tous les genres, c'est l'ordre. Ainsi nous com
mencerons demain par !e commencement : c'est
Dieu. Sommes nous d'accord? — Oui, monsieur
George.
Tu vois, mon Léonide, que la science est à
ma porte ; je lui ouvre demain. C'est une société
que je donne à l'amour : puissent-ils vivre en
semble en bonne harmonie ! j'ose porter jusque-là
mes espérances. L'érudition et l'amour, quel sin
gulier mariage, et quelle source éternelle de plai
sirs et de folies!
Ah dieu! que je serai savante ! je serai la plus
savante des femmes, si l'on peut me donner au
tant d'érudition que j'ai d'amour ; cela n'est pas
très-facile.

8." 6
LETTRE CXXV1.

Mon cher Léonide, je vais laisser parler George.


George. INos discussions, madame, ne prirent
de l'importance qu'après ma, controverse avec le
chanoine. Ces différentes trinités nous conduisi
rent vers le dieu de Moïse, et le père Alexandre
fit d'abord sa profession de foi. La voici :
Lorsque je reçus les ordres sacrés , et même
deux ans plus tard , je n'avais pas lu encore la
Bible tout entière.
Je connaissais le Pentateuque , j'avais médité
sur Isaïe, cherché quelque sens au cantique des
époux, et je savais assez bien l'évangile de saint
Luc et les psaumes.
Homère et Virgile ne m'avaient point quitté
pendant mon noviciat. Bientôt j'associai la Bible
à l'Iliade. Les prophètes et les trois autres évan-
gélistes m'occupèrent délicieusement, je le con
fesse, pour diminuer une partie de ma honte :
je pris dès-lors un goût décidé pour les saintes
écritures, et j'en fis dans la retraite une lecture
approfondie.
Le jour encore j'ouvrais par habitude Sophocle ,
(83)
Platon, Horace et quelques autres de cette espèce.
Mais là nuit... Oh! frères, il faut que la nuit
l'homme soit plus religieux; je ne souffrais près
de moi que l'Evangile ou Moïse. Bien souvent
l'aurore me retrouvait avec ces monumens de
grandeur et d'amour ; un attrait invincible m'en
chaînait.
Je dois reconnaître , sous plusieurs rapports,
l'immense supériorité des Grecs sur les Hébreux,
et dans plus d'une occasion je ne craindrai point
de l'avouer. Oui , frères , j'admire de toute mon
came les brillantes conceptions d'Homère et de
Virgile; cette diction élégante, majestueuse, hardie
ou simple, suivant le lieu, la pensée ou l'acteur.
Je me livre encore à toutes les séductions d'une
poésie mélodieuse, le dernier effort de Fart dans
les plus belles langues de l'univers.
Sousde nombreuses allégories, jevois toujours
la première des idées par l'importance et par l'or
dre , l'idée d'un Dieu vengeur et tout-puissant.
Je vois sans interruption une même doctrine , celle
de la vertu: partout enfin je vois l'alliance de la
religion avec l'amour de la patrie et des hommes.
On a dit : ( Cette réflexion est de moi , madame;
et je vous préviens, une fois pour toutes, que je
> compte puiser aussi dans les auteurs qui ont paru
depuis les Zéphirines. ) on a dit : vingt auteurs ,
6*
(84)
vivant à des époques très-éloignées les unes des
autres, ont travaillé aux livres saints. On trouve
dans l'Écriture l'origine du monde et l'annonce
dé sa fin , la base de toutes les sciences humaines,
tous les principes politiques et moraux, enfin
toutes les sortes de styles connus (1).
En ne considérant ici la Bible que sous les rap
ports historiques et littéraires, nous répondrons,
cher oncle, avec l'impartialité qui dirigera toutes
nos remarques, qu'on obtiendrait les mêmes résul
tats , si on choisissait vingt ouvrages chez les Gen
tils, et l'on pourrait doubler ce nombre puisque les
livres saints sont le travail de quarante auteurs.
Mais qu'on fasse une Bible avec Homère , Hé
siode, Pmdare, Virgile, Horace, Ovide; qu'on y
place les Xénophon, les Thucydide, les Platon,
la sagesse de Socrate , les belles pensées de Ci-
céron, de Sénéque,. de Tite-Live, de Salluste,
des deux Pline, de Lucain, de César, de Marc-
Aurèle et d'Epictète , soyez -en sûrs, vous y
trouverez ces quatre grands caractères de la Bible
juive, l'origine des choses et des sciences,, la po
litique et la morale. Vous y trouverez dans une
éminente perfection les différentes espèces destyle.
Je dirai plus; qu'on s'empresse de fouiller dan»

(l) M. de Chateaubriand , Génie du, Christianisme ,


part. II' , liv. VT, eh. r.
(•85)
les quarante et un siècles de l'Écriture , Homère
avec les cinquante jours de son Iliade ou de
1 Odyssée , Homère luttera quelquefois sans beau
coup de désavantage, contre la simplicité de
Moïse , l'élévation de Job , la noblesse de David ,
les foudres d'Isaïe et d'Osée , la sagesse de Salo-
mon , le merveilleux d'Ezéchiel et les douleurs
de Jérémie. Voilà du moins l'opinion des littéra
teurs. •.,.;.,
L'un d'eux a prétendu que les plus beaux
traits d'Homère sont presque mot pour mot dans
la Bible, et toujours avec une supériorité incon
testable (1). La Bible les devrait donc à Homère,
puisque les deux tiers de nos livres sacrés se
trouvent postérieurs à l'âge de ce poêle, et que,
bien certainement, il n'a pas connu le reste. Oh
doit éviter de pareilles assertions , qui enrichis
sent, trop le paganisme, avec une intention évi
demment contraire.
Mon oncle , je ne vous rappelle point ici les
noms d'Hermès , contemporain de Moïsq ; je
tairai Linus, Orphée, Alcman , Alcée , les deux
Zoroastre, Pythagore, Simonide , et celte foule
de grands hommes dont les œuvres n'exis-
tent plus. Mais, si Job , Moïse et les prophètes

(1) Géuie ,' etc., part. H , liv. VI , cb: 4.


a. *
'(«6)
n'ont rien à craindre des poetes païens (1 ) , Croyez-
vous que la Bible, avec toutes ses sciences , puisse
opposer d'Dlustres rivauxâ Démosthène, àPlâton,
à Isocrate, à Hortensius, à tous les princes de
l'éloquence grecque et romaine ? — Je le pense ,
mon neveu. — Elle aura donc également7 ses
Archimède, ses Vitruve , ses Polybe, ses Aris-
tote, ses Varon, ses Quintilien , ses Plutarque ,
ses Strabon , ses Diodore ; elle aura des Euripide ,
Un Sophocle , un Tacite , un Virgile. Non , mon
oncle, elle n'a rien de tout cela; et, vous le
savez , la littérature des Juifs ne pourrait nous
dédommager de ce qui manquerait à leur Bible.
— Minette. Ne perds jamais de vue , Léonide,
les rôles que jouent nos divers personnages. Ce
George est un fanatique aveuglé par son amour
pour les Grecs.
— George. Le père Alexandre dit ensuite : Mes
frères , ai vous en venez aux traditions, celles de
la Bible sont supérieures. Les Gentils cepen
dant en ont quelques-unes qui ne manquent pas
de noblesse. Le génie des êtres , porté sur la nue
et soufflant l'ordre et l'harmonie dans la masse
encore informe, n'est pas une image très-déplacée
devant notre Dieu porté sur les eaux et créant

(1) Ou répondra plus tard à ces exagérations.


(8T)
l'univers. L'iiomme peut aussi bien naître d'un,
œuf que d'un peu de terre rouge. Si l'on croit les,
anciens philosophes et les poètes, le dieu des
Gentils commande aux mers , aux astres , aux.
élémens, il.punit, il. récompense ; il avait créé la
lumière, il pouvait la détruire. C'est notre Dieu,
qu'ils adoraient- sans le connaître aussi bien que
nous. Ainsi disait mon maître , que vous . allez
encore entendre.

SUPÉRIORITÉ DE LA BIBLE.

D-'où vient cependant , mes frères , sans parler,


des droits de la révélation , d'où vient que la
Bible, malgré les altérations qu'elle a subies de
siècle en siècle,, d'où vient que ce grand ouvrage
a. tant de charmes secrets dont il est impossible
de se défendre et de se. rendre compte? C'est
qu'Homère ne nous montre que les débris d'une
histoire; il ne célèbre que des Troyens et des
Grecs, personnages à demi fabuleux, et qui ne
sont rien pour nous.
La Bible contient les fastes de l'univers depuis
sa première heure jusqu'à la consommation des
temps. L'Iliade et l'Éneide, , ces chefs-d'œuvre de
la gentilité, sont les tableaux rapides. du siège
(88)
d'une ville et de la fuite de quelques guerriers
qui cherchent une patrie. Ouvrez la Bible, vous
êtes en famille , et vous êtes au centre du monde
et des siècles. Entre les deux points de l'éternité
se déroule une chaîne miraculeuse d'événemens
qui vous enchantent ou vous affligent. Ils sont
retracés parfois avec une simplicité bien rare , et
comme si Dieu avait voulu étendre un voile mo
deste sur les beautés les plus exquises.
Le style d'Homère est un voile d'or qui bien
souvent ne recouvre que des fables. Ce poete
illustre a le malheur tle ne parler qu'à sa nation.
La Bible va chercher le premier et le dernier
homme pour les amener ensemble devant Dieu,
et comme les garans d'une seule et même création.
Si je veux étudier la mythologie païenne , il
faut qu'à chaque instant je me fatigue sur des
énigmes dont plusieurs résistent à tous mes ef
forts; et dans Virgile même, je paie fréquemment
une situation douce par la description de vingt
combats. Toutes ces aventures, toutes ces fictions
peuvent flatter mon esprit ; il en est bien'peu qui
viennent jusqu'à mon cœur.
Les obscurités les plus profondes de la Bible ont
encore mille attraits pour ma pensée. Je m'ima
gine, ou je ne sais quelle voix me persuade, que
ces mystères intéressent et ma religion et mon
avenir. Enfin, dans toutes les déclarations, dans
tous les oracles deDieu , il n'est rien qui ne meraîj-
sure et ne m'enchante. Dieu me protège , comme
il a protégé mes pères. Hélas ! je vis aussi comme
mes pères. Adam gémit, Dieu lui pardonne ; ses.
fils s'égarent ^ Dieu les punit : l'époque anti-dilu
vienne est passée. Voilà une nouvelle race qui
s'élève. Eure dans le principe, elle s'altère avec
les ans. Nouvelle alliance, nouvelles erreurs.,, ç?t
Dieu fait miséricorde. Vous le voyez, fautes et
clémence , c'est toujours l'homme , et c'est tou
jours Dieu. Ces deux mots sont l'histoire univer
selle : où la trouverez-vous mieux empreinte que
dans la Bible ? Et combien de ces détracteurs l'a
doreraient aveuglément, si elle portait le nom
d'Hermès ou de Pythagore? Que la Bible a de
grandeur pour l'esprit humain ! qu'elle a de .nont-
breuses consolations pour le cœur ! Sans elle nous
douterions de l'antiquité , et peut-être de notre
avenir, ou d'une partie de ses charmes. .•t.
Cette prédilection que j'ai pour elle ne m'em
pêche point d'être sensible aux beautés des au
teurs païens , et je ne rougis pas d'admettre qu'elles
peuvent l'emporter quelquefois sur des beautés
bibliques du même genre. Pourquoi le nier ? cette
affectation , bien appréciée maintenant , ne peut
produire aucun effet heureux. Ne craignons point
(9°)
de le dire aux ennemis de la Bible : la main de
l'homme a pénétré partout ; c'est l'insecte qui laisse
des traces sur les objets qu'il touche. Dieu lui-
même nVt-il voulu créer que des diamans et de
la lumière? Les livres hébreux, tels que nous les
avons aujourd'hui, sont imparfaits, ce sont des
copies altérées par les siècles : ils offrent quelques
idées , quelques exemples qu'on voudrait ne pas y
trouver; on peut le dire sans être coupable. Il
suffit que les taches de la Bible ne fassent pas ou
blier ses nombreuses magnificences, et rien ne
défend à la piété même de la considérer sous
ses rapports littéraires, comme tout ce que les
hommes livrent à l'impression et à l'étude. H
faut du moins l'examiner avec calme et modé
ration. Personne ne doit en parler avec trop de
liberté; mais -on reconnaîtra, avec M. de Cha
teaubriand , « que nous ne sommes plus dans le
temps où il était bon de dire : Croyez et n'exa
minez pas (1). » Nous pouvons dire : Examinez,
vous croirez. -,

(i) M. de Chateaubriand, Génie du Christianisme , ch. 1.


introduction,. *
(9* )
DIEU.
CHAPITRE PREMIER.
LE DIEU DE LA BIBLE , SES GRANDEURS.

JÉHOVAHestle créateur universel, le seul puis


sant, le dieu des armées, le dieu fort et jaloux,
le conseiller , l'admirable , l'invincible. Il com
mande aux mers, aux tempêtes, à la foudre; il
fait sortir les vents du secret de ses trésors. Il a
étendu les cieux comme une toile ; il a fait les
ténèbres et l'aurore; il a marché sur les hauteurs
de la terre.
Il élève, il abaisse; il tient les âmes de tout ce
qui respire; il sonde les replis du cœur; il pénètre
dans les obscurités ; il en fait sortir au jour l'ombre
de la mort.-
Nul homme n'est innocent devant ce dieu lé
gislateur et juge. Il a près de lui la sagesse et la
force , le conseil et l'intelligence ; son bras , sa
pensée , sa providence infinie , s'étendent sur l'uni
vers , et l'univers n'est à ses yeux que comme un
vide et comme un néant : il en pèse la masse
comme un poids léger. Le ciel ne peut le conte
nir. Unique, père de tous, au-dessus de tous,
Jéhovah est le seul qui punisse et récompense, le
seul incorruptible, le seul qui possède l'immor
( 92 )
talilé, le seul qui réside dans la lumière inacces
sible et dans la gloire. Nul n'est semblable à lui,
nul ne peut comme lui frapper à l'instant et gué
rir , affliger , pardonner , féconder les races ,
changer les temps, les âges , fonder les empires et
les transférer.
Ces grandes images reviennent sans cesse dans
les prophètes. La forme varie quelquefois, ce sont
les mêmes pensées. Mais où en trouver de plus
belles?
Je finirai par une description remarquable de
Job : Dieu est plus élevé que le ciel , plus pro
fond que les abîmes, plus long que la terre, plus
large que l'Océan (i). ».,• -,
Dans notre langage cette idée peut manquer de
justesse, mais elle représente un homme tour
menté du besoin de définir son dieu.
Les gentils, en parlant de la cause suprême , se
sontvexprimés, parfois, avec beaucoup de dignité.
Mais qu'on nous cite un seul d'entr'eux qui ait
aimé son dieu autant que l'ont fait les patriar
ches, et depuis, les chrétiens. Encore est -il
vrai de dire que si on en excepte Homère
et Platon, qui ne le cèdent point aux Juifs,
jamais poetes ou philosophes ne se sont éle
vés aussi haut dans leurs méditations, que Job,
(i) Job., XI, 6, 9,
(• <# )
les prophètes, et quelques écrivains de notre
Eglise.
Pour n'en citer qu'un seul, écoutez Arnobe :
« O Dieu! vous êtes la cause première, le lieu,
l'espace dans lequel tout est contenu. Vous êtes
infini, non engendré, immortel, perpétuel, seul.
Vous n'avez aucune forme corporelle y vous n'êtes
terminé par aucune figure, ni sujet à la quantité,
à la situation, au mouvement, à l'habitude. Ce
que l'homme ose dire de vous tient à l'imperfec
tion de sa nature , ou se trouve altéré par le sen
timent de sa faiblesse. L'unique moyen de vous
concevoir, c'est de se persuader que nulle pen
sée , nulle parole ne pourra jamais exprimer ce
que vous êtes (1). »
CHAPITRE H.
si',' :> ' ;•-■ ', i :.- '; -, ,i •'.• . •> : • !, ••' '
SUR CETTE OPINION QUE LE DIEU DE LA BIBLE N'EST
. , . PAS TOUJOURS ASSEZ GRAND.

Dans le dernier siècle surtout , de présomp


tueux critiques ont voulu déshonorer la Bible.
Ils ont demandé s'il fut un temps où la grandeur
ait consisté dans les vociférations et les menaces ?
Ils ont demandé si l'être infini est assez grand

(i) Arn. , odv. Gent, lib. I.


a. *
(94)
lorsqu'il place son prophète dans tm- tro«, et;
qu'iHui dit : Je mettrai ma main à l'ouverture ; je*
passerai, j'ôterai ma main, el tu me verras le
denière ? posteriora mea videbia. (1),
Ils l'ont blâmé, loxsqu'au ciel il prête l'oreille
pour entendre (a), lorsqu'il se courbe pour re
garder quelque chose, et même quand il suspend
la terre avec trois doigts. Ds ont dit que Job ne
devait pas lui donner des mains que ce dieu étend
sur le soleil et sur la lune (3).,. images qui suivant,
eux, ont trompé Raphaël et ses disciples et les,
ont exposés à. de graves reproches (4)„
Us se sont révolté» contre le dieu qui menace
toute une ville de l'enlever avec un croc , et de
jeter dans une marmite les lambeaux des cada
vres (5)? Ils ne tolèrent pas le prophète Amos qui,
voyant le dieu de Jacob appuyé sur le haut d'une
échelle, s'est permis de le placer sur une mu
raille et de lui mettre une truelle à la main (6).
Ils prétendent qu'on rirait des dieux d'Homère,
s'ils avaient besoin d'un sifflet pour se faire- re-

(i) Exod. , XXXIII, 22,23. ,


(2) Ps.,LXX,CXlV,etc.
m Job. , XXXVI , 32. Isaïe, XL , 12. .:;
(4) Webb., be&ut. de la peint., dial. VII.
(5) Amos , IV. Ezech. , XXIV.
(6) Amos, VII. Stans super murum, et in manu ejus.
trulla eœmentarii. '. f '
• ( 96 )
-connaître , ou pour se faire entendre des Grec»
et des Troyens. Cependant le dieu d'Israël sif
flait pour appeler un peuple (1) , et lui-même
•annonce qu'il va rassembler les hommes de Juda
en sifflant (a).
Us n'aiment point la naïveté d'un dieu qui or
donne aux convives trop pleins de nourriture
d'aller vomir dans un coin pour se rafraîchir (3).
C'est là , disent-ils, ce qu'on reprochait aux gour
mands d'Athènes et de Kome. Ds s'élèvent ensuite
contre les étranges dispositions de Jéhovah par
lant à Ezécluel ou à Isaïe (4). Nous ne les sui
vrons pas dans les développemens de ces remar
ques, n'ayant nullement l'intention de combattre
des écrivains qui sont déjà couverts de la malé
diction publique. Notre révolution a détruit pour
jamais leur doctrine et leur influence ; elle a ré
pandu sur eux ce même mépris dont ils acca
blèrent la religion , et c'est aux misères de
l'homme qu'ils ont trompé, c'est à leurs propres
efforts qu'ils doivent cet état de honte et d'abais
sement qui ne leur permet plus d'être dange
reux.
Si j'avais une seule question à leur faire, je
(i)Is.,V.,26.
(2) Zach., X, 8.
(3) Jes. Sirach.,XXXI, 25.
(4) E«ech. IV , 12 à i5: Is. XXXVI , 12.
(96 ;
leur demanderais qui les a constitués les juges de
Dieu et des prophètes. Quelques images de la
Bible leur ont paru singulières ou impropres; il
en est même, et nous nous permettons de' le
dire (1), qui ne semblent guère excusables; mais
cependant connaît-on bien tous les procédés ,
tous les mystères des langues orientales? Ne faut-
il rien attribuer aux idioiismes hébraïques, à la
simplicité des premiers temps , aux usages des
anciens peuples, aux égaremens des Juifs, à la
nécessité de les instruire, au besoin de leurs ora
teurs ?
Qui osera, dans vingt-cinq ou trente siècles ,
prononcer sur les idiomes des générations pré
sentes ?
Au milieu de nos conversations, chers frères ,
nous pourrons bien observer quelques-unes des
imperfections de la Bible. Mais c'est l'homme, ce
n'est pas Dieu qui est coupable. Le temps et les
Juifs eux-mêmes ont défiguré les textes , les
papes l'ont souvent déclaré.
Parmi ces taches , que nous regardons comme
modernes, il est surtout quelques passages ou
dangereux ou peu dignes de la Sainte-Écriture.
Ils ont affligé constamment les plus vertueux de
nos ecclésiastiques. Que fait, ô mes frères, dans l'au
guste Bible , lorsqu'on a dû en supprimer tant de
(1) Tom. IV. p. 78 et Passim.
(97)
choses , que fait le discours licencieux de la
fille de joie qui attend la jeunesse au coin
des rues ? A peine un ancien s'est-il permis de
risquer celte phrase : « Voilà une de ces femmes
qui épient les jeunes gens sur les chemins , et
qui les entraînent et les ravissent (1). » Comme
les Juifs ont déroulé ce tableau !
« La femme voit un jeune homme ; elle s'en
empare , elle le prend, elle le baise et le caresse
avec un visage effronté. Elle lui dit : J'ai offert
un sacrifice ; je suis toute sainte... et je suis ravie
de t'avoir rencontré. Viens, j'ai un lit charmant
couvert de riches draperies et tout parfumé.
Mon mari est absent; je suis seule chez moi,
enivrons -nous de délices jusqu'à ce qu'il soit
jour (2).» Nos courtisanes se justifieront avec ce
passage. Vous direz qu'Homère offre de pareils
tableaux. « La princesse monte au réduit volup
tueux... où Vénus même a préparé les sièges
Oh! viens, dit l'heureux Paris, que l'Amour me
console dans tes bras. Viens ; ses feux me dévo
rent, jamais ils ne furent si brûlans A ces
mots , il l'entraîne vers la couche ; elle le suit
les yeux baissés , et tous les deux s'enivrent de

(1) Théoph. , Caract. chap. XXVIII.


(2) Proveib. , VII.
(9«)
plaisirs (1).» Voilà les mêmes images el presque le
même slyle ; mais dans Homère, c'est un époux
et sa femme.
Séraphin. Salomon a voulu donner une reçon
aux jeunes gens. Malheur à qui abuse de ses
divines paroles ! — Malheur à qui expose de sales
peintures sous les yeux de l'enfance et de la jeu
nesse ! Il en est dans la Bible qui offrent tous les
traits d'une lubricité bien affreuse (2).—Locutions
tropiques; elles sont loin d'effaroucher la piété.
— La piété serait-elle donc étrangère à la pudeur?
Frère , un code religieux ne doit-il pas respecter
l'imagination même? C'est à la chasteté du lan
gage qu'on peut reconnaître la noblesse de son
origine, on est d'accord sur ce principe. Ainsi
la morale , base éternelle des lois , la morale qui
proscrit et les jouissances et les idées scanda
leuses , aurait réclamé pour l'autel « ces poésies
tellement passionnées, qu'elles sont capables de
faire des amantes profanes aussi-bien que des
divines (3)! » Qu'a-t-on besoin de ces chants
d'amour « dont les pères ont interdit la lecture...
ouvrages qu'on n'ose presque pas nommer , et
qu'il faut être bien chaste pour lue (4)? » Sont-ils
(1) Iliade, III.
(2J Ezech. , XXIII, etc. etc.
(3) Le Maire. Bib. déf. au vulg.
(4) Le P* Lamy. Idée gén. de la Bible■
(99)
donc a leur place dans une Bible sainte? — I! y
a des sens cachés , frère ; on ne doit pas tout
prendre à la lettre, afin de pouvoir se rendre
compte dé quelques expressions singulières en
apparence , telles que : Dieu s'est repenti , il a
changé t il a oublié. Avec un peu d'aide, on saura
définir cet esprit de mensonge et de fourberie
que tant de gens reprochent indiscrètement à
la Bible. Saint Jérôme se consolait dans cette
pensée (1).
-~- Mais Jérôme , revenu de toutes les erreurs ,
ne voulait plus admettre que le sens naturel.
Ce père et saint Augustin maudirent les ouvrages
de leur jeunesse, où ils avaient dénaturé la lettre.
Nous recevons les figures, dit Basile, comme un
discours ingénieusement fabriqué, mais nous ne
croyons pas qu'elles soient véritables (2). Tels
Furent les senlimens d'Épiphane, du Nazianlin,
de Chrysostôme , celui des pères qui a le moins
outragé le texte saint. Jésus-Christ et les apôtres
ont toujours cité l'Ecriture dans le sens naturel.
Faut-il jurer de ne les imiter en rien ? Vous re
courrez, suivant l'usage , à l'audacieux Origène.
Frappé de toutes les contradictions de la Bible,
il osa dire : Ou il faut les lever par l'allégorie ,
(1) Jerom. . in Is. lib. VIII et pass.
(2) Basil. Homel. III, in exaru,
7*

^ijL^i;^!*
( 100 ) •

ou il faut renoncer à la foi. Si on se tient à la


lettre , on doit rougir de reconnaître Dieu pour
l'auteur de cette doctrine (i).
La surprise devient grande lorsqu'on cherche
la cause d'une pareille assertion. Ce chef des
figuristes n'abandonna le vrai sens que par des
motifs honteux et coupables. Il le fit non par
religion , dit Jérôme , mais par vanité. Saint
Hippolyte s'était avant lui exercé dans ce genre.
Dès qu'Origène l'apprit , il voulut discuter cette
gloire et l'effacer (2). Ce n'est pas le rôle d'un
chrétien.

CHAPITRE III.

BEAUTÉS DE LA BIBLE.

LA Bible, ma chère sœur, est votre lecture


favorite , et lu bon père Séraphin vous l'explique
chaque jour. — Oui , mon frère. — H vous a
long-temps parlé du fiat lux, de Rachelplorans,
de Joseph, l'homme d'innocence et d'amour, le
personnage le plus pur et le plus intéressant de
la Bible. Je ne répéterai point son éloge, ni celui
(1) Orig. Homel. VII, in Lerit.
(2) Jerom. de Scriptor eccles.
(
de ces belles paroles, terra tremuitet guievit, image
de lia vraie grandeur; la terre trembla et se tut :
ensemble l'agitation et le repos. Mefiat lux réunit
également les suffrages de toutes les nations.
La Genèse ne serait-elle pas plus admirable en
core si, au lieu de montrer Dieu travaillant pen
dant six jours pour créer le monde , elle avait
dit : Dieu voulut le monde , et il fut, avec la
lumière et la nuit, et l'océan et les êtres? Ni
actions, ni paroles, point de conseil, point de
délai. La volonté , un signe, un éclair qui jaillit
de la nue , et tout est là. — Critiquez , cela vous
sied bien. — Je n'exprime qu'un doute ; il est
même fort ancien.
Siluit terra in conspectu ejtis : c'est le globe qui
se tait devant Alexandre : idée noble et imposante.
Mais l'auteur des Machabées (i)' ne devait pas
appliquer à l'homme ce que le prophète avait
dit de Dieu : sileat terra à fade ejus (2).
Cette faute bien peu observée reparaît sou
vent dans la Bible.
« La fumée de ses narines s'élève en haut; un
feu dévorant sort de sa bouche , et des charbons
de feu en furent allumés. »
(1} Lib. I, chap. I, 3.
(2) Habac. , II , 20.
( 102 )

umus de naribus ejus, et ignis de


ore... et carbones succensi sunt (i). Voilà Dieu.
Procedât fumus de naribus ejus... flamma de
ore egreditur, et lampades... accensœ sunt (2)...
Voilà un éléphant.
Oublions ces taches, ma sœur, et portons nos
regards sur le sacrifice d'Abraham. Prenez votre
fils, volre fils unique, Isaac, que vous aimez. ...
Quelle gradation ! un fils , un fils unique , un en
fant aimé. Qu'il est pénible d'immoler un pareil
objet ! Mon père... voici du bois, voici du feu,
où est la victime ? Dieu y pourvoira , mon fils.
Vous y serez , ma fille , dit Racine dans une
pareille circonstance. Le mot d'Abraham est
plus religieux. Ces détails , qu'on ne se lasse
point de reproduire , sont divins parce qu'ils sont
simples , et simples parce qu'ils sont divins.
Où trouverions-nous encore le hœccine est
illa de Jehu?... La chair de Jézabel sera dans le
champ comme le fumier sur la face de la terre,
et tous les passans diront : Est-ce bien celle-là (3)?
Une épithète de féroce ou d'impie n'arrêterait
la pensée que sur un seul aspect. Après avoir
dépeint la puissance de cette reine et les hor-

(i) II. Rois, XXII, 9, iS.


(2) Job. XLI, 10 à 12.
(3) I V.Rois,IX,.37. Suivant la vulg.: Est-ce là ceite Jésahel?
• ( io3 ,)
reurs qui la souillent, Jéhu l'abandonne à tout le
vague de l'imagination; elle est déjà la proie des
chiens dévorans, et tous s'écrient : EST-CE BIEN
CELLE-LA ?
Rien n'étonne comme ce sublime ; mais tout
beau qu'il est, il s'efface encore devant les pa
roles de Nathan, tu es ille vjr (i). Voici un sujet
qui ose admonester son maître, un roi plongé
dans l'ivresse de l'orgueil et des passions. Il va
lui reprocher le plus affreux de ses crimes.
Parvenu au pied du trône, il décrit l'action
d'un homme qui vient de commettre une grande
injustice. David , révolté , s'écrie : Par dieu !
l'homme qui a fait cela est digne de mort. Tu es
cet homme, répond Nathan , tu es ille w>, et il
s'arrête.
La sentence se trouve dictée par le coupable.
Quelle force elle donne à l'orateur , qui prononce
de suite une des plus belles harangues que nous
ayons! Elle n'est surpassée que par le discours
de Moïse (2) au Deutéronome, le chef-d'œuvre
de la Bible en ce genre • discours plein de natu
rel , de charme et d'onction ; il révèle un grand
cœur bien pénétré de son dieu , et c'est Dieu

(i) II. Rois , XH.


(2)Deut. ,IV.
(104)
même qui parlait dans ces hommes, ces véritables
prêtres et nos modèles.
L'Évangile est si riche, qu'il faudrait le citer
tout entier. Je n'y aperçois aucune espèce de
tache , et je serais heureux et fier d'avoir à
prouver devant ses ennemis , s'il en existe , que
ses passages , attaqués le plus violemment par les
critiques et les philosophes, contiennent un genre
de beauté tout-à-fait céleste, mais qui se déguise
parfois sous la forme d'un précepte ou conso
lant ou terrible. Dans, le cours de nos veillées,
nous parlerons souvent de ces beautés, qui le
distinguent de toute autre- composition. Ici, Vecce
homo, exposé à nos regards prés du lit de Zéphi-
rine , nous rappelle Yen Priamus si vanté de
l'Enéide. Voilà Priam. Que de grandeurs effacées,
que de vertus, que de misères cette exclamation
nous retrace !
Dans l'Ecriture , il est dit : Ecce Homo ., voilà
l'homme- ;. et c'est un dieu de justice et d'inno
cence sous l'aspect d'un criminel ! Leprince troyen
éveille en nous quelques souvenirs fabuleux ;
mais tout ce que l'esprit et l'âme peuvent conce
voir de plus auguste se réunit près d'un dieu
mourant pour l'univers..
( io5 )

CHAPITRE IY.

IDOLATRIE. (ASTRES, FEU.)

Toujours brillans et purs, toujours fixes au■


milieu des vicissitudes générales , les astres furent
les premiers objets que l'espèce humaine adora.
Le solei\r dont les corps éprouvaient la douce
et perpétuelle influence, eut sans doute les pré-,
mices de tous les hommages.
Chez le juif, la reine du ciel fut honorée particu
lièrement des patriarches , des rois , des princes ,
de tous les hommes de Juda, et alors, disaient-
ils, nous étions heureux. Mais depuis... l'indigence
nous dévore , et nous sommes consumés par
l'épée et la faim (1). Peu à peu cette vénération
s'étendit jusqu'aux phénomènes célestes. Elle
vint de la Chaldée et de la Grèce dans l'occi
dent , où le culte de la hme existait encore sous
Charlemagne (2); et même au douzième siècle,
une partie de l'Europe n'avait pas renoncé à
l'adoration de la foudre et des éclairs (3).
(1} Jérém. , XIIV , 17 à 19.
(2) H fit enlever son simulacre de Lunébourg. Ce bourg
de la lune devrait prendre le nom de ce Caesaribourg^puisqu' il
^connaît César pour fondateur.
(S) St. Bernard , serm, X , dom. cjuadr.
( io6)
Que de temples se sont élevés en l'honneur du
feu! Ennemi terrible, ami perpétuel, guide dans
les ténèbres et la tempête, jamais en repos, clair,
léger, subtil , éclatant, purifiant l'or, indivisible,
doué de la vertu de se communiquer et de s'ac
croître par cette communication , le feu est
l'unique élément qui exerce la toute-puissance
sur les objets ; il réchauffe l'eau qui lui est con
traire , il l'incendie , il la dévore ; il amollit, la
cire, il endurcit la fange, il convertit le diamant
et les sables en verre , en fumée , en cendre ; il
cherche l'air , il l'attire, il l'anime, il le colore ;
il est l'esprit de la nature; il semble dire : Je suis
céleste.
Un être doué de tous ces attributs avait bien
des droits à la divinisation.
-

CHAPITRE V.

MONTAGNES , PIERRES.

CES cultes furent suivis de bien près par celui


des montagnes , et plusieurs antiquaires veulent
trouver les premiers dieux des nations dans
quelques pierres informes.
On adorait sur le Liban une foule de bétiles
( 107 )
célèbres par de nombreux miracles. Ces pierres,
douées d'intelligence , suivant Sanchoniaton ,
avaient la faculté de se mouvoir comme les êtres
vivans. *
Sans jouir de ce privilège , l'Alagabale , le Bac-
cbus thébain , la Junon grecque , le simulacre de
Cybèle transporté de Pessinunte à Rome , l'Amour
de Thespie , les Grâces d'Orchomène , l'ancienne
Vénus de Chypre , toutes ces idoles n'étaient
formées que d'un rocher brut et sans apparence
de sculpture. On les couvrait de fleurs, on les
arrosait d'huile , et c'est là cette superstition que
nos pères ont reprochée vivement aux Gentils.
On devait y comprendre les plus célèbres
patriarches juifs. Jacob, à peine éveillé, dresse
debout la pierre sur laquelle il a dormi ; il
l'arrose d'huile, et nomme ce lieu Bethel (1).
Il érige sa pierre en monument (2).
Au cinquième siècle, les chrétiens arrosaient
encore d'huile les tombeaux des martyrs et les
balustrades du sanctuaire (3). Par suite de cet
usage , on emploie l'huile pour la consécration
des pierres de nos autels , des cloches, des églises.
et des murs.

M Gen. , XXVIII et XXXV.


(2) En hebr. Mazebah,
Mazebah , statue , autel ou cippe.
(3) Theodoreth. de obsc. quaest. , q. 84.
( to8 )

CHAPITRE Vf,

OLYMPES.

Comme les hautes montagnes sont , après les,


astres, les objets les plus imposans de la nature,
l'attention de l'homme se porta vers elles , et les
sommets inaccessibles devinrent autant de palais,
de la Divinité.
Cette opinion régnait bien des siècles avant
que les Hébreux parvinssent sur les, cimes du
Liban et de PHoreb. Chaque année, l'Éternel s'y
manifestait ; il aimait les olympes, et successi
vement tous, les peuples assurèrent que la, Divi
nité se reposait sur les leurs.
Zoroastre, antérieur à Salomon de six cents
ans , imagina le premier des édifices pour mettre
le feu sacré à, l'abri des orages. Jusque-là le&
hommes avaient adoré sur les hautes montagnes ;
leurs olympes ou grandes élévations recevaient
les premiers et les plus purs rayons du soleil , et
comme ils pénétraient la nue, dont les vapeurs,
ne pouvaient les obscurcir , on leur donna ce
nom générique à'olympi, correspondant à lym*
C 109 )
pidi (i) : de là vint que dans la suite on appela
le ciel olympe.
Les géographes en connaissent un grand nom
bre. Ainsi les olympes de l'Arabie, de la Grèce,
furent appelés cœli sedes (2) , parce que la lumière
y. brillait d'un éclat plus durable et plus vif ;
mais les divinités suprêmes ne tenaient point
leur cour sur les monts : elles s'y rendaient ab
œthere summo.
Jupiter descend au sommet de l'Ida ; il y vient
du haut du ciel (3) ; il y paraît triomphant dans
sa gloire ; il y fait garder son tonnerre ; il fou
droie ses ennemis et tout à coup , d'un vol
majestueux , ses coursiers le reportent dans
l'olympe (4).
Lorsqu'il descend chez l'Éthiopien pour ytjouir
des respects de ces peuples à la douzième au
rore il remonte dans l'olympe...... Alors Thétis
fend les airs et vole aux célestes demeures. C'est
là qu'au sein d'une éternelle clarté, dans la partie
la plus élevée du ciel, elle aperçoit le fils de
Saturne ensuite, du sein de l'olympe radieux,
elle se précipite dans l'océan (5).
( i ) Xenoph. in aequiv.
(2) Diod. Sic. , lib. V.
(3) Iliade , XI.
(4) Ibid. , VIII.
(5) Ibid. , liv. I.
(
Si , du haut Olympe , Junon descend sur Ift
Gargare , elle quitte le ciel, et, suspendue dans
l'air, elle distingue à ses pieds les montagnes de
la Thrace (i).
« Le dieu qui régit les montagnes, dit M. de
Chateaubriand , peut-il être comparé au dieu qui
se promène sur un char , qui habite un palais
d'or sur une petite montagne? » Pourquoi le dieu
qui se promène sur un char serait-il moins grand
que le dieu qui se promène à pied dans le para
dis (2), ou qui monte sur un cheval (3)? Ces plai
santeries ne sont pas adroites.
La petite montagne n'était point le lieu où la
Divinité faisait sa demeure. Elle habitait « un
séjour pur et tranquille , que les vents n'agitèrent
jamais, qui ne connaissait ni les pluies, ni les
frimas , ni la neige. Une sérénité sans nuage y
règne constamment, une brillante clarté l'envi
ronne, et les dieux y jouissent de plaisirs purs,
aussi immortels qu'eux-mêmes. (4) »
« Voilà l'unique séjour qui puisse, convenir à
cette nature immatérielle, dont l'essence est la
souveraine félicité. (5) »
Iliade, XIV.
Genes.
Apoc.
Odys.
Plut. in Perk-.
On dirait que nos littérateurs se font gloire
de dédaigner la lecture des anciens , ou de les
oublier entierement,
La religion a des charmes invincibles. L'homme
sur la terre ne peut faire un pas sans elle. Les
bergers crurent honorer Pan, et lui consacrèrent
le pin le plus élevé de la contrée. Le laboureur
offrit àBacchus une vigne ou des statues agrestes :
les fontaines, les prairies, les bois furent placés
sous les auspices de Diane} et les premiers hommes
ne voulurent pas que Jupiter restât privé d'hon
neurs : ils lui dédièrent ia cime des monts, ou
les olympes, comme les lieux les plus voisins
du ciel (i).
Si quelques poetes ont placé des dieux en Thes-
salie, ce sont des poetes thessaliens, ou ce fut dans
la croyance que cette terre devenait la patrie des
héros consacrés : peut-être encore c'est parce
qu'on y trouve vingt-quatre monts célèbres , tels
que le Piérins séjour des neufs sœurs, le Pélion,
l'Ossa, le Pinde, l'Ëtris des Lapithes, et cet Olympe
qu'Hésiode nous dépeint comme toujours chargé
de neige. Il posséda long-temps le cercueil d'Or
phée , et jamais le palais d'or de Jupiter.
Le Caucase^ l'Etna, le Vésuve, l'Argée ,

(i) Herod. , Ur. I. , c. 1 3i . Max. Tyr. dise. XXXVII.


( 112 )
pâte , le Cythéron, les Apennins, les Alpes furent
également sacrés chez les peuples et dédiés aux
intelligences supérieures. ' t
Les monts de la Syrie portaient le nom de
faces de Dieu (1). Les Daces, les Cappadoces
regardaient ces grandes colonnes de la nature
comme autant de divinités protectrices : l'Atlas
est un objet de vénération pour l'Africain,
comme le Pora dans le Royaume d'Arrakan : le
Béléne (2) de l'Armorique fut dédié au Soleil par
les Celtes. Enfin le peuple de Dieu disait aux
montagnes, protégez-nous, cachez-nous (3). Dieu
lui-même voulait des sacrifices sur les hauts
lieux; tels furent ceux d'Abraham et de Gédéon :
c'est sur la montagne que Jacob immole ses vic
times au dieu de ses ancêtres (4).
Quand ce dieu parle aux hommes, c'est de la
montagne, de monte (5)... in vertice montium (6).
Voilà le dogme de Virgile et d'Homère.
Dieu avait établi sa tente au milieu du Soleil (7),
et sa demeure sut la montagne de Sion (8) pour
(1) Scylace. Syria? descript.
2) Le St. Michel.
"' Osée, X, 8.
Genes. , XXXI.
Exod., XIX, S. XXIV, 12.
(6} Ibid. XXIV, 17.
(7) Isa. et Ps.
(8) Ps. LXVn, 17.
( n5 )
y rester jusqu'à la consommation des siècles (1).
Les Araméens pensaient que Jéhovah n'était
pas le dieu des vallées ; mais qu'il l'était seulement
des monts (2). Le Samaritain était circoncis au
nom du Garisim.
_ Dans toute l'Écriture , les collines et les mon
tagnes ont le nom d'éternelles (3) , et toutes les
hauteurs, à cause de leurs beautés, sont nommés
les Monts de Dieu (4).
Nous ne prolongerons pas ces remarques, que
nous étendrions à l'infini, si nous puisions dans
les auteurs latins. Les Grecs suffisent pour dé
montrer que le dieu de l'antiquité ne finissait pas
au sommet de l'Olympe et montait plus haut que
les vapeurs de la terre, malgré l'opinion de
M. de Chateaubriand (5).
Ma chère disciple , j'ai presque honte de ces
détails; mais se peut-il qu'au XIXe siècle on soit
encore obligé de les reproduire et de défendre
les anciens, lorsqu'une s'agit que de les admirer?
Est-ce pour justifier la Bible qu'on cherche à ri
diculiser les Grecs? Mais les métaphores sont
permises aux poetes, dès qu'elles sont employées

Ps. LXVII.17.
, III. Rois, XX, 28.
3) Gen. , XLIX. Deuter. passiui.
i
>)
(5)
Ps. , XXXV. Is. , XXII. Mich. V.
Génie , etc. part. II ? lir. V , ch. 8.
( "4)
dans les divines écritures; et si nous le savons
aujourd'hui, les païens savaient avant nous que
l'univers avec ses soleils , son océan , ses royaumes,
ses forêts et ses monts n'était qu'un des temples
de Dieu (i), un même palais commun à lui et à
ses enfans (2).

CHAPITRE VII.

ALLÉGORIES.

AH! oui, chapitre sept... Allégories, allégories.


Voyez ce triste George! il vient de faire de belles
choses, avec ses bras de moulin à vent! Imagine-
toi que j'ai dans mon parc un bassin grand comme
un écu. J'y ai installé, pour être à la mode, une
île qui porte le nom de Vile des roses. On y peut
tenir quand on n'est que trois ou quatre, rt
c'est là que George me donnait sa leçon , en pré
sence de Volsinie et du curé dont je supprime lus
réflexions quelquefois un peu sévères. Je ne t'en
voie également que le George revu par sa femme ,
gardant pour moi le George semi - français dans
(i) Parmenid. Melisse. Xenophane , près Stobee , Àth.
Clem. Just. , et Macr. song Scip. , liv. I.
(2) Max. Tyr. Disc ÏII.
( "S)
son langage, elplus que comique dans ses gestes :
il s'en permet d'effroyables !
En déclamant sa dernière période sur le mondé
vaste palais de Dieu et des hommes, il a fait voler
dans l'eau ma corbeille favorite et tous mes
poetes. Je me suis précipitée de mon siège pour
les sauver , et j'ai saisi d'abord Virgile, Ovide et
Tibulle. Us se sont mouilles fort légèrement, le
premier surtout.
Anacréon et Horace, qui n'aiment pas l'eau,
ont trouve le moyen de rester sur les bords. Les
aimables chantres d'Éléoriore, d'Ëucliaris et de
Galatee ont voyagé entre deux eaux le plus
gaiement du monde et pres de Gessner. Fontenelle
est allé jusqu'au fond , entraîné peut-être par le
poids de ses bergers. Mon Saint-Lambert surna
geait avec des efforts incroyables. Delille, plus
heureux, rasait la surface et s'élevait par bonds,
niais il a sOuflèrt, ayant heurté Virgile et parfois
Théocrite.
Comment trouves-tu ce curé qui ne bougeait
pas, sachant trop bien qu'il n'y avait là que des
poëtes? George a repêchéTompson et Métastase,
dont le désastre a été grand : Volsinie s'est em
parée de ma troupe de chansonniers modernes,
troupe charmante, si vive et si légère qu'à peine
elle a porté sur l'eau.
8*
( ii6)
Un petit volume m'occupait beaucoup, c'esf
celui qui renferme les débris de Sapho et sa vie.
8a robe de maroquin est fort gâtée. Mais je vois
qu'elle en sera quilte pour un changement de
toilette , le cœur est préservé ; c'est bien assez
pour une femme galante. Son bain de Leucade
était plus dangereux et plus bête. Ah! si gavais
été Sapho , j'aurais commencé par faire sauter
ma rivale , ensuite j'aurais vu pour moi.
Il me reste, mon cher Léonide, à t'avouer le
plus grand de mes malheurs. Tes deux dernières
lettres, bien longues, bien nourries d'amour,
hélas ! elles ont pris le plus effroyable des bains.
Tu mettras des bornes à ton indignation , en te
rappelant mes épîtres disséminées dans les rues;
mais encore un honneur que vous n'aurez pas
rendu aux miennes, c'est que mon cœur a séché
les vôtres : et combien de fois bon nombre de
vos missives ont été plus baignées de mes larmes
que celles-ci ne pouvaient l'être par toutes les
eaux de la province ! Soufirir et pleurer , c'est
tout l'amour d'une femme.
LETTRE CXXVII.

CHAPITRE VIII.
ALLÉGORIES PHYSIQUES.

QUELQUES pères des premiers siècles feigni


rent qu'on inventait tout à coup une religion
nouvelle ; ils raillèrent amèrement cette théolo
gie figurée qui venait couvrir les égaremens des
anciens, et les mômes hommes qui rejetaient le
sens littéral de la Bible ne voulurent reconnaître
que le sens littéral des mythes populaires.
Avant l'ère chrétienne, le genlilisme grec et
romain n'avait point essuyé d'attaque , la multi
tude adorait en silence, et la politique couvrait
d'une même égide les dieux du sage et les idoles
du vulgaire , tout ce système enfin à qui Rome
et l'Attique devaient leurs lois qui sont devenues
les nôtres, leurs arts, leurs phefs-d'œuvre que
nous n'avons pas encore égalés , leurs vertus ,
leur génie et le plus haut point de gloire auquel
les hommes aient atteint jusqu'ici. Je n'ai point
l'intention de faire l'élpge de ces peuples qui
( "8)
n'ont plus besoin d'être loués, mais sans craindre
de blesser l'orgueil d'aucune secte , l'homme im
partial peut soutenir avec Thomassin « que de
toute antiquité, on n'a réellement connu et
adoré que le vrai Dieu, le maître du destin et
de tout ce qui existe » (1). Les sages l'ont répété
à l'envi. « Un seul est Dieu , vrai Dieu , Dieu
unique » (2). Rendons cette justice à nos exceU
lens pères. Rien de plus grave que les anciens
sacrificateurs, disait saint Clément.., Mais quand
on découvrait l'objet du culte , que voyait-on ?
Un chut , un serpent , un crocodile qui se roulait
sur la pourpre (3). Ce fameux Clément et tous
les apologistes des chrétiens versaient le ridicule
sur l'homme qui fléchissait le genou devant
Apis ou d'autres emblèmes consacrés. Mais nous
n'adorons pas la colombe et l'agneau qu'on place
sur nos autels. Ce sont des signes de réminis
cence , comme « la génisse et le bœuf, soit vivans,
soit représentatifs , n'étaient que le symbole d'I-
sis et d'Osivis , autrement de la Divinité su
prême » (4): cette explication est décisive.

(1) Thomass. Mtitb. d'éiud. , part. IIJ , liv. I.


(2) Je m'abstieaç de citer les sources. Qui ne connaît
Sophocle , Pythagore . Socrate , Platon , Aristote ? etc.
(3) CîemÎAles. , Pédag. ,' liv. m. ' :
(4) Strab. , liv- YU , d« verh. Mr.mnb. Pip.l. Sic,
lib. 1.
Quelques penseurs moroses ne veulent pas
entendre ces vérités transmises par l'antiquité
même et si glorieuses pour l'homme. En blâmant
ceux qui les reproduisent, ils sont les premiers
à voir autant de divinités dans les nombreux
attributs de la divinité polyonyme, de ce dieu
qu'on a coutume d'adorer sous le nom d'esprit,
de la fortune, de Jupiter, et d'une foule de dé
nominations » (1).
Il a plusieurs formes , mais toutes se rappor
tent à l'unité 4'une seule et même providence,
ad unitatem providentiœ omnes revolvuntiir (2).
C'est la providence du monde, c'est Yœther ,
c'est Phœbus , c'est l'ame de l'universalité (3).
Macrobe n'a suivi qu'imparfaitement l'idée
d'un dieu archétype qu'ij a voulu trouver dans
le soleil. Le soleil n'était lui-même qu'un des
présens de la Divinité ; comme Vé,nus, nommée
aussi le soleil (4) , élait la chaleur vivifiante et
universelle... Ad omnia venit, unclè Kenus dicta
est(5). Son époux Vulcain ou Sérapis, autre sym
bole du feu, annonce que le feu et l'amour sont

(1) Zenon. Vide. Diog. Laert.


(2) Chrysip., Cleaut. , Platon. Vide Just. Jjjps. , tom. I.
(3) Cicèr. , Sen. , passiin. Schol. Hésiod. , in The'og.
(4) Strab. , liv. XV.
(5) Cicer. , Nat. Deor. , lib. I.
les principes de toute génération : saint Augustin
approuve les allégories de ce genre (i).
Le Mercure Facifer ou l'Apollon désigne l'astre
du jour. Il est fils de Latone ( la nuit ) , parce
qu'à l'aurore il paraît sortir comme du sein
d'une mère (2) , et le soir lorsqu'il s'y plonge (5) ,
il est comme endormi par elle (4).
On sait que Junon représente l'air serein (5).
Lorsqu'elle est frappée de la flèche à trois pointes
(6), c'est la nue sillonnée par la foudre. Pluton
n'était que le génie de la terre ou le Jupiter
terrestre (7). Minerve renverse Mars, c'est la
sagesse qui triomphe de la force même. Le fils
de Jupiter, ou le feu, tombe à Lemnos; le feu
du ciel y tombait souvent, fulmen crebrà in
Lemnos jacitur... Ce fils est boiteux... quia per
naturam ignis numquam rectus est (8).
Enfin ces blessures que reçoivent les dieux
nous rappellent les crimes des hommes qui bles
sent la Divinité. « Mais toutes ces folies débitées
Contra Faust. , lib. XX.
Soph. , in Trachin.
Iliad. VII.
Eschyl. , in Agam.
Eustath. , Iliad. I.
Iliad. V.
Plut. , in Aristid.
(8) Servius , ad JEneid. I.
(121 )

sur le dieu voleur, sur le jugement de trois


déesses par un berger , sur les métamorphoses,
sur les querelles de l'Olympe , sur un Saturne
qui dévore ses enfans , sur les tombeaux , les
mariages et les adultères de Vénus, de Jupiter
et de Mars , celte foule de rêveries est bien
éloignée de la nature de Dieu » (i).
Les femmes nées libertines répandirent avec
empressement une opinion si favorable à leurs
plaisirs. Elles mettaient sur le compte des dieux
les prouesses de leurs amans ; elles les faisaient
chanter par les poetes , nation adulatrice et
voluptueuse, qui n'eut jamais pour l'hymen une
vénération trop profonde.
Comme il fallait des contes pour le peuple ,
on lui montrait, par exemple, Vulcain donnant
un coup de hache sur le cerveau de Jupiter. Une
figure en sort tout armée et dansant lapyrrhique.
Voilà le lot du fabuliste et de la multitude.
Sous l'autre rapport, Minerve n'est qu'un attri
but de la suprême puissance; c'est l'esprit dd
Dieu (2). C'est la sagesse que Dieu forme en
dedans de lui-même , et qui en sort pour ins
truire l'homme docile (3).
(1) Scevola , grand Pontife , et Varron près Aug. , elié
de Dieu , liv. IV.
(2) Plato. , in Cratyl.
(3) Fcndon ; Télém. V.
( 122 )
Si Amphion fait mouvoir des pierres au son
de sa lyre, c'est parce qu'il sut diriger et con
duire les hommes incultes et grossiers. Lors
qu'on leur apprit à respecter le sang , la poésie
publia qu'Orphée apprivoisait les lions et les
tigres (j).
Quelques modernes , tels que Court de Gebe-
lin, Pluche et Bannier, ont trop souvent cherché
le sens des fables dans des rêveries qui les défi
gurent : mais un homme que vous n'accuserez
pas d'ignorance et d'impiété, Bacon développe
en sage une foule de mythes anciens. Celui de
Pan lui révèle les secrets de la nature ; celui de
Persée, les règles delà guerre; Sémélé, la doc-
trine des passions, des vertus et des vices.
Il prouve que des vérités importantes furent
cachées sous le voile conservateur de la Fable;
et lorsque des traditions paraissent sans suite, il
ne faut pas croire qu'on les ait fabriquées pour
un sens littéral aussi mal concerté (2).
Si l'on trouve quelques-unes de ces explica
tions communes ou surannées , je ne pense pas
que ceiies de Bossuet puissent l'être pour nous,
li donne toute l'histoire des dieux d'Homère et
de la guerre de Troie. « Du côté des Grecs, on
(1) Horace, art poétique.
(2) Kâcun, de Sap. Veter.
( «3)
voit Junon, c'est la Gravité avec l'Amour con
jugal , Mercure avec l'Éloquence , Jupiter avec la
sage Politique... j du côté de l'Asie, c'est Vénus
ou les folles Amours et la Mollesse (1). »
En eftét, Homère a dit: Gardez-vous de corn-
battre les dieux, excepté Vénus... (la Mollesse).
Si elle se présente, combattez-la sans ménage
ment (2)... Mais le mortel qui pse attaquer les
dieux voit bien tôt finir sa carrière (3). »
Les dieux prenaient diverses figures; et, dans
cet état, ils ont parcouru les villes, comme té
moins des violences ou de la pieté des hommes (4).
Quels sont ces dieux? Nommer Jupiter, Apollon,
Cérès, Mercure, c'est nommer l'air, le feu ou le
soleil , le génie de l'agriculture et la sagesse :
tout se rapporte aux bienfaits d.e la grande Di
vinité.
Ces trois Parques , à qui l'on donna plusieurs
noms, n'étaient, dans Je Latium et l'Élrurie, que
les trois sœurs Nona, Decima et Morta : elles
offraient l'allégorie des trois grandes beures ou
du temps. L'une tournait le fuseau, c'est l'heure
présente ou l'enfance des choses; le fil qid s'ag-
(1) Boss. , dise, sur l'hist. univ. , part. III, ch. 5.
2) Iliad. V.
i
M
W) RM. VI.
Oi!ys. I.
( 124 )
glonière est le passé; celui qui va sortir de la
quenouille est l'image du futur. Dans la Bible,
vous trouvez un dieu qui coupe le fil de la vie
comme un tisserand (i) ; c'était la fonction d'Isis ;
elle coupait le fatal cheveu qui retenait encore
l'agonisant à la vie.
Après ce dernier moment , on n'appartenait
plus qu'à Némésis ou Adrastée , vin des plus
célèbres attributs delà cause première. L'Egypte,
qui l'adorait, donna son culte à tous les peuples.
Qu'y trouve-t-on de si ridicule?
Le trône de cette déesse était placé au-dessus
de la moyenne région de l'éther, où brille l'astre
des nuits (2). De là, comme reine et maîtresse ,
elle observait les actions des hommes , les causes
secrètes qui remuent les consciences, les cou
pables qui cherchaient à tromper son œil vigilant.
Elle rabaissait le mortel trop heureux, etréservait
à l'innocence le juste prix de ses vertus. Si l'ordre
des destinées le refusait à l'homme pendant s;i
vie, elle le lui portait dans le séjour du repos ;
elle consolait ses cendres, elle vengeait sa mé
moire. Aussi les Grecs l'honoraient-ils comme la
mère des lois et la providence des tombeaux. Ce
(i) Isaïe , XXXV
XXXVIII , 12.
m
(2) Stat. , Theb. jI
( "5)
mylhe ingénieux rappelle qu'il est au moins une
justice pour les morts. Il ajoute une force nou
velle au dogme d'un jugement dernier, suivi de
délices ou de peines.
Mais, comme il n'existe réellement qu'un Dieu,
Némésis n'était -qu'un de ses voiles. « II n'y a
point de Némésis au ciel, point de déesse Justice
assise près de Dieu. Il est la plus ancienne et la
plus parfaite des lois (i). »
N'aimez-vous pas ce temple de Vénus-Libitinc
où. l'on allait prendre tout ce qui était nécessaire
aux funérailles? Vénus est la même que Proser-
pine. Celle-ci avait un culte à Delphes sous le
nom de Vénus-Sépulcrale, et ce n'est pas sans
raison que les anciens regardèrent Proserpine
comme Vénus , puisqu'une seule et même divi
nité préside à la naissance de l'homme et à sa
fin (2). Y a-t-il même un intervalle entre les deux
éclairs de la vie et de la mort? Tout ce système,
mes frères, était rempli de sagesse et de christia
nisme. /
Séraphin. Ah ! la brillante sagesse ! les bons
religieux ! les nobles autels ! Des divinités ridi
cules , obscènes ou atroces , des démons exé-
(1) Plut., de princip. indoct.
(2) Ibid. , m Numa.
(
crables... — Toujours des violences, mon ami...
—• II y a long-temps que je me contrains. — Hé
bien! contraignez-vous encore, et rappelez dans
votre mémoire que saint Paul et ses compagnons,
tout en prêchant un dieu nouveau , ne blas
phèment pas contre la déesse du peuple (i).
CHAPITRE IX.
ALLEGORIES MORALES.

L'ARDENTE imagination des Grecs avait déifié


toute la nature. On adorait même ce qui pouvait
noire, tels que lestempêtes, les vents, les fleuves,
les maladiés et les crimes. C'était plutôt un langage
qu'un culte.
« Lorsque les anciens élevaient un autel à
quelque vice cela signifiait qu'ils le haïs
saient » (2). Thésée sacrifie à la peur afin qu'elle
ne saisisse pas ses troupes (3). La peur fut géné
ralement honorée , car la sagesse avait dit : Ubi
tzmor, ibipudor (4). (Homère la donne pour com
pagne au dieu Mars , et la représente sur le
bouclier d'Agamemnon. Sparte avait une infinité
d'autels dédiés à la peur, apparemment celle que
Act. XIX, Zf.
(2 Montesq. , Esp. des Lois , liv. XXÏV , 3.
Plut. , in Thes, et in Aiex.
Plut . in Agis et Cleom.
les Lacédémoniens inspiraient à leurs ennemis (i).
Pourquoi des conjectures quand les monumens
parlent ?
Les sages qui présidaient aux législations de
la Grèce ne consacraient pas un mouvement de
vanité j ils regardaient la peur comme le lien de
toute bonne poiice , et le plus ferme soutien de
l'état. Ce sentiment rie fut que le respect des
lois, là crainte de l'infamie et du reproche (2).
Sparte avait placé le simulacre de la peur dans
la saDe des Ëphores; c'était pour avertir le peuple
de cette vénération qu'il doit à ses magistrats (3).
Avant la communication de Rome avec la
Grèce , on voit Hostilius décerner un culte aux
génies Pallor et Pdvàr (4) , pour désigner non
la crainte qu'on impose, mais la crainte que le
guerrier rie doit pas concevoir.
Est-il bien sûr que les allégories chrétiennes
aient toujours autant de noblesse , autant de
grâce ? L'Egypte offre ses dieux sous la forme
des animaux. Peu satisfaits de montrer le nôtre
en agneau , en serpent , en pigeon , nous le com
parons aux bêtes les plul viles : Jésus-Christ est

( i) M. de Chateaubriand , Itiner. , etc. , toi. I, p. u8.


(2) Plut. , in Agis , etc.
(3) Plut. , ibid.
(4) TU. Liv. , lib. I.
( »8 )
un bouc (1) , une vache (2) , un âne sauvage (3) ;
le veau est sa croix, la brebis son innocence,
le bélier son empire (4). L'Écriture le déclare
vermisseau , parce qu'il fut engendré dans le sein
de Marie , comme le ver dans le bois, sine con-
cubilu (5).
On sait que les. saints pères, jaloux d'étendre
celte théorie des païens , retracent , par une fi
gure d'oiseau ou de quadrupède, tous les attributs
de la Divinité. Le pélican, le passereau, l'aigle,
le lion , la colombe , représentent successivement
Jésus-Christ , le père ou l'esprit. La sainte frayeur
qui accompagne le fidèle au sein même de la
force est symbolisée par le cerf, qui porte quel
que saint ou Jésus-Christ sur l'os frontal , au
milieu de ses bois. La sainte frayeur , sans la
force , n'était indiquée que par un lièvre cou
rant (6). On voit de ces emblèmes dans nos
vieilles églises. Ceux qui peignaient Jésus-Christ
comme architecte et modérateur de l'univers, le
montraient assis en Jupiter Stator, ayant à ses

(1) Saint Bnrnab. , épit. Cathol.


(2) Ibid. et Vide, Hessels , Catécli. , Salut Àngél. , cap.
XV.
(3) Saint Grégoire. Vide Hamon. de la Solit.
(i) Le Maire , Bib. Déf. , etc.
(5) Aug. , in Ps. XXI.
(6) Allegranza , de sepu't.
( 129 )
pieds l'œuf mystique, cet ancien hiéroglyphe de
la création. Plusieurs fresques de ce genre ont
été trouvées dans les catacombes de Rome (1).
Lorsque l'orient eut divinisé l'âme humaine,
on en vint à ses différentes émanations. Chaque
pensée fut un dieu ; le poete anima ses soupirs,
ses songes , ses espérances et ses prières. Les
douces prières suivaient l'injure à pas tardifs, et
guérissaient le mal qu'elle avait fait (2). Celte
fiction est charmante.
La douleur eut des autels, parce que l'homme
souffrait ; mais comme il soutirait pour payer son
avenir , il fit un dieu de sa misère.
C'est dans ce sens que tout fut personnifié chez
le païen, la candeur, la pureté, l'intelligence,
le courage , l'honneur et l'amour. Ici , l'on ne
doit reconnaître que les ornemens de l'âme (3) ,
les vertus, compagnes inséparables de Dieu , et
non des dieux en elles-mêmes. Chaque vertu n'est
qu'un des rayons de la Divinité.
Si, près du sanctuaire de la pudeur, de la foi,
delà liberté, delà renommée, de la félicité pu
blique et particulière , on vit des autels consacrés
à l'impudeur, à la calomnie, à l'inquiétude, à

(1) In via Portucns. , Vid. Bosio , Rom. Sotter.


(2) Iliad. IX.
(3) Lact. de Inst. Div. , lib. I.
a. q
quelque fléau , ce fut pour retracer à l'esprit les
maux qui en proviennent, et la nécessité de s'en
abstenir ou de les détourner par l'innocence de
ses moeurs.
On nese lasse point d'admirer cet illustreRomain
qui fait de sa maison un temple à la Concorde. Il
n'exigeait pas qu'on vînt y offrir des sacrifices ;
mais, obligé par la nature de ses fonctions de
recevoir et les sénateurs et les plébéiens, il vou
lut rappeler à tous qu'il fallait déposer les difl"é-
rens à la porte de l'édifice sacré. Qu'on y laisse,
disait-il , l'animosité , l'esprit de domination et
les vains discours ; l'harmonie et ses lois sont
les premiers devoirs des magistrats et comme la
pierre angulaire de l'état.
Ailleurs , c'est Timqléon qui dédie son palais
à la déesse Fortune , parce qu'il a été constam
ment heureux. Croit-on recevoir un bon conseil,
on voit s'élever l'autel de Diane Aristobule. Péri-
clès fait la Minerve du salut, à l'occasion de la
santé rendue tout à coup au meilleur ouvrier du
Parthenon.
L'histoire est remplie de pareils traits qui nous
rappellent Notre - Dame de Bon - Secours, de
Bonne-Nouvelle, de la Garde, de la Merci, du
Chemin, de la Victoire, du Rosaire, de Laurette,
du Mont-Carmel , de Mondovi , de Montenero , de
Montcelse, du Hal , de la Remore, du Pilar , de
Montserrat, de Guadeloupe (Estramadure). Il
n'y a là qu'une seule Vierge. Les noms se multi
plient, les idées et les usages restent les mêmes.
N 'aura-t-on jamais besoin de rétablir le culte
de la Paix dont l'autel ne pouvait être souillé de
sang ? Méprisez-vous le temple de la miséricorde
et de la clémence? Qui a pu le détruire ce sanc
tuaire de la compassion où le malheureux trou
vait un asile inviolable (a)?

.... Miiis posuit clementia sedem.


Et miser! fecere sacram (2).

O mes frères , sacrifions comme les anciens à


la vériléjille du Temps et mère des vertus. Osons
rendre un hommage public à tout ce qui fait le
bonheur de l'humanité ou sa gloire : ayons de
pareils autels, et ne craignons pas que nos ingrats
descendans nous accusent un jour de polythéisme.
Si quelques énigmes triomphent de notre igno
rance , n'oublions pas que les origines sont per
dues; elles l'étaient même du temps de Platon...
ce qui nous oblige, disait-il, à recourir au men
songe, que nous rendons utile en lui donnant

(i) Paus. , Att. ,lib. I.


(2) Stat. , Theb., lib. XII.
9*
( i5«, )
les couleurs les plus approchantes de la vérité (i).
Combien les modernes doivent être circons
pects dans leurs paradoxes et leurs doutes sur
les coutumes anciennes ! Dès l'âge d'Homère ,
onn'avait déjâplusles notions primitives. «Nous
sommes placés loin de ces faits célèbres, à peine
la renommée en a-t-elle porté quelques détails
jusqu'à nous (2). »
En craignant , ma chère sœur, de justifier des
mythes indiscrets et dont l'allégorie pourrait
bien ne pas effacer la honte , ne jugeons pas
les plus sages nations de la terre sur les extra
vagances de leur populace et de leur clergé.
« Ce sont là des contes que certains peuples
crédules ont appris de leurs pères et transmis
à leurs enfans. La Divinité ne s'associe aucun
animal. Elle aime l'homme et les vertus, elle
ne dédaigne pas de se communiquer aux êtres
religieux et saints. Mais que des corps de terre
puissent avoir des attraits pour Dieu, qu'il se
plaise à jouir d'une beauté mortelle , c'est ce
qu'on ne peut croire sans impiété (3). »
Cette morale est toute chrétienne.

(1) Plat. , rép. , Iiy. II.


(2) ïliad. II.
(3) Plut, in Numa.
[1350

CHAPITRE X.

IDÉE DE DIEU CHEZ LES ANCIENS.

NE prêtons pas aux Egyptiens des vues mys


tiques trop profondes. Le vulgaire ne soupçonne
pas les abstractions, et les mythographes se sont
imaginéfollementqu'aveclesseulsnoms des dieux
ils parviendraient à la connaissance de la vérité.
Les mémoires secrets , le code de l'initiation, les
annales ecclésiastiques, tout a disparu avec les
siècles, et c'est le comble de la folie que de
vouloir remplacer l'historique par des hypothèses.
Mais du moins il faut admettre que le gentilisme
a reconnu la présence intime et l'action de Dieu
dans tous les êtres, puisqu'il établit comme prin
cipe que les causes secondaires, ou les dieux,
n'agissent point sans l'impulsion de la cause uni
verselle. «Tous les philosophes avaient recon
nu qu'il y avait un Dieu , mais ils n'osaient l'a
vouer... (i). Celte erreur de Bossuet est grande. En
se riant des divinités du peuple (2), les sages an
nonçaient le vrai Dieu dans toutes leurs écoles ,
(i) Bossuet , hist. univ. , part. II , ch. V.
(2) Anaxand, de Urbib. , op. Athen. , lib. VII.
C
mais avec les ménagemens qu'exigeaient les cir
constances, la raison et la politique.
Aujourd'hui encore le bramine croit à l'unité
de Dieu, et laisse au peuple ses idoles (i). Le
fidèle n'a-t-il que des croyances bien saines et
des pratiques conformes à la véritable religion ?
Ouvrons ce qui nous reste de l'histoire anti
que. Le Cneph égyptien , le Bel de la Chaldée ,
ordonnateur des mondes, l'Isisune et sans tache,
l'Hypsistus de la Phénicie, l'Orosmade, le Théos,
le Zen , lePantocrator, l'Optimus-maximus , sive
quo alio nomme te appellari voluerisj le Jupi
ter, tel qu'il soit, qui n'est connu que par dos
noms (2). Tout révèle cette cause suprême, ce
Dieu aux nombreux attributs , tels que l'invisibi
lité, l'éternité, l'infini, la domination sur tous
les êtres (3).
Indépendamment des dieux et des atlributs
homériques, elle occupait au gouvernement de
l'univers, les élémens et les astres que les plus
anciens peuples croyaient doués d'intelligence (4).
Ce n'était point un Jupiter de Crète ou de
Thessalie ; c'était l'être indéfinissable , et sans
(1) Le P. Veissières ,Christian. de l'Iode.
(2) Menand. , ap. Just. apol. et de monarch. Sophoo.
in Hecub.
(3) Plut. de Is. et Os.
(4) Cic. de Nat. Deor. , lib. II et passim
forme et sans nom, nomine carens (i). Ceux
qu'il reçoit Je l'homme n'annoncent que notre
ignorance ou nos désirs.
Auteur de toutes choses, nature impassible,
être ineffable , qui ne tombe point sous les sens,
que rien n'est capable de représenter, que l'homme
peut à peine saisir avec le secours de l'entende
ment, tel fui le dieu de Pythagore.
« Si un Hercule, si un Bacchus, après avoir
été hommes , furent transformés en objets cé
lestes, il existe bien d'autres dieux, des êtres
éternels et non engendrés , comme l'ont dit tous
les sages qui ont traité de la substance divine. » (2)
Quel que soit l'auteur des Orphiques, il a chanté
le dieu que nous adorons. « Le ciel , l'océan, le
tartare, les intelligences mêmes, sont l'œuvre de
Jupiter. Jupiter tonnant est le principe, le milieu,
la fin, l'ancêtre général de tout ce qui existe: c'est
un seul tout, et tout est compris dans l'être im
mense de Jupiter (3). » L'auteur célèbre (4) qui
reproduit ces définitions, doit se faire violence
pour croire que la majesté d'un pareil dieu ne
peut s'élever au-dessus des vapeurs du globe.
M Plut. inTim.
( 2l Idem in Pelop.
(3) Orphée près Proclus, et voyez M. de Chateaubriand ,
Essai, etc. , tom. I , liv. I , ch. 5o.
(4) M. de Chateaubriand , loc. cit.
Bien différente de Dieu , la Nature est mesu-
par le temps; elle n'a rien en elle-même qui
puisse subsister. Dieu seul existe dans une éter
nité qui n'est ni mouvante ni mesurée comme la
Nature, II ne renferme rien qui puisse naître,
s'étendre ou mourir , rien qu'on puisse nommer
nouveau , premier ou dernier. Dieu , le seul être
véritable embrasse dans le présent tous les siècles :
lui seul a été, lui seul Vivra... Ce dieu n'est que
grandeur, amour, bienfaisance. H réside partout,
heureux, immuable par son essence, magnifique,
incorruptible, et son nom est celui qui est (i).
Toutes les divinités le servent et l'adorent.
Ne nous hâtons pas de dire que ces idées sont
empruntées de la Bible. L'Egypte avait le dieu
suprême, lorsque les Hébreux vivaient encore
dans son sein, « La religion de Cécrops, anté
rieur à Moïse, connaissait Dieu sous le nom du
Très-Haut (2), » La physique,., la géométrie, la
chimie .\. étaient cultivées par les prêtres égyp
tiens... La science sublime du gouvernement leur
était révélée... (3).
Quand on est parvenu à ce haut point de civi-

(1) Plut., mot ei , du temple de Delphes.


(2) Barthel. , Anach. , tom. i , p. 12.
(3) M. de Chateaubriand , Essai hist , poht. , etc.,
tom. i , liv. J*
(•i57 )
lisation, il y a long-temps qu'on a trouvé le dieu
suprême : « ce dieu que toutes les créatures an
noncent, que tous les siècles ont invoqué , que les
sages du paganisme ont reconnu et dont la nature
a gravé l'idée au fond de nos âmes (1). » Nous
avons donné le dieu suprême des Juifs , donnons
celui des Grecs , tel qu'ils le représentent.

CHAPITRE XI.

DIEU SUPRÊME ET UNIQUE DES ANCIENS.

Jupiter est le,souverain des dieux et l'arbitre


du monde Sa volonté seule règle le cours de
ses projets (2). Moteur des célestes globes , il ren
ferme la suprême puissance , il commande au
destin, sa force élève ou détruit les empires (3).
Si sa colère s'éveille, le ciel conjuré ne peut
ralentir sa fureur et son bras (4).
C'est' lui qui ébranle l'univers par sa foudre :
il est l'unique dieu dont le pouvoir soit infini ,
le dieu qui préside au ciel , plein de majesté, plein
de gloire (5).
Massillon , vérité d'un avenir , part. II.
[33) Ibid.
Iliad. I.
IX et II.
4) Ibid. II.
i
5) Odys. IV.
(i38)
11 est le dispensateur de toutes les vertus qui
distinguent l'homme (1) ; quel que soit son nom ,
priez. Les cris du malheureux arriveront jusqu'à
lui (2) ; et lorsqu'il secoue sa redoutable égide y
les vengeances tombent sur la terre.
« Il est cette unique providence dont les regards
sont toujours ouverts sur les voies des hommes ,•
il punit le malfaiteur (3) ; il récompense la vertu
par d'éternels bienfaits et l'immortalité ; il garde
pour le crime d'éternels supplices (4). » Ainsi
parle Homère , dont les définitions paraissent
heureuses et justes.
On a dit que son Jupiter n'avait pas Vinfini ,
puisqu'il était subordonné à Virrévocable Destinée.
Il en était le maître absolu , comme on le voit
dans l'Iliade. Rien n'existait que par la volonté du
grand esprit (5) , et rien n'arrivait spontanément
pour les dieux même» * excepté pour Jupiter.
Tout principe , toute fin est en lui (6).
« Donnez-vous le nom de fatum à la cause
suprême? Vous ne vous tromperez point; Jupiter
est celui dont toutes choses dépendent , ex quo

(1) Uiad. XVI.


(2) Uiad. ibid. ..
(31 Odys.XIII.
(4) Ibid , et Isoc. , dise. II. .V
(5) Platon , près Julien. Vide d'Argens , Def. , etc.
(6) Sophocl. près Clém. d'Alex. Strom. Y.
( *39 )
suspensa sunt omnia. Il est lui seul la cause des
causes (1). »
« Jamais le Destin ne fut regardé que comme
un décret de Jupiter. » (2) Le fils de Saturne en
est le maître (3) ; il en change le cours à son
gré (4). Les autres dieux respectent en lui le droit
de l'âge et une intelligence supérieure (5). D'un
seul regard il peut foudroyer leurs projets et
leurs ligues (6) , puisque lui seul est immortel par
lui-même ; les autres jouissent de ce privilège,
mais non pas invinciblement : ils ne l'ont que
par la volonté du chef (7). C'est exprimer for
mellement le dogme de l'unité. Rien n'est plus
grand que ce dieu des Grecs. Tout lui obéit, et
les vents, et la nue, et les tonnerres. Il fait mugir
les abîmes; il commande aux écueils; la nature
frémit devant sa face (8) ; le ciel tremble devant
lui; l'univers est à ses pieds ; il étend sa droite
sur l'océan ; il ébranle les monts jusque dans
leurs bases. Du haut des cieux, il embrasse l'uni-

Seneq. , Quaet. II ,
(1) Ser 45.
Eustath. , Iliad. I ,
(2) Eu< art. i5.
(3) Iliad;
IHe VIL
(4) IbidXmi
(5) Ibid. xm.
(6) Ibid. VIII.
(7) Plat. , Loc. cit.
(8) Escbyl. près Çlém. d'Alex. , strom. V.
( i4o )
versalité des choses (1). Unique, et ne pouvant
être assimilé aux mortels, ni pour la forme, ni
pour l'ame (2); juste, sage, tout-puissant, inca
pable de crainte, de douleur, d'embarras; secou-
rable et toujours d'accord avec lui-même, arbitre
des combats; œil de la justice, qui voit tout et
ne peut être vu (3) ; esprit sans lequel la force
n'est rien (4); maître adorable, dont la bonté
conserve les races (5) ; divinité terrible et par
faite ; source unique du mouvement , de l'har
monie et des beautés du monde; Être prévoyant
qui tira l'univers du chaos et le soumit à des
lois éternelles (6); substance souveraine qui n'a
ni bornes ni fin, ni succession, ni dépendances;
principe semblable à lui seul et différent de tous
les autres (7). Dieu à qui rien n'échappe (8);
Seigneur dieu, au nom formidable que je n'ose
prononcer (9), grand dieu, tu es la chose infinie
qui ne tient l'être que de toi-même! Père du

!i) Orph. Eschyl. près Clém. d'Alex.


2) Xénophon , ibid.
3) Cléanthe , Diphil. , Euripid. , Atitiloq. , BacchyTid. ,
près Clement d'Alex. , Orat. ad gent, et strom. V.
(4) Eurip. , Suppl. : • .'
(5) Xénophon , IV , 3 , 1 , 4. . v
(6) Anaxag. , Hesiod. , Ovid.
(7) Philolaiis , de Mund. Opif.
f 8) Diphil. près Just. de Monarch.
(9) Philemon , ibid. ' • ''
temps, magistrat incorruptible, dont la justice
s'éveille sur les iniquités de la terre ; étonnant
créateur dont les œuvres sont connues et dontl'es-
sence ne l'est pas, puissant Dieu, être incompré
hensible à l'homme (i), ô Jupiter, tu es le grand
objet, le je ne sais quoi plus grand que tout ce
qu'on peut imaginer (2) ; celui qui remplit
comme un seul point l'immensité des cieux et
des mondes (3).
Tu règles l'harmonie de l'Olympe, tu guides
le soleil et les astres, tu disposes les concerts et
les éternelles révolutions des sphères célestes....
Avec une incroyable vélocité , dans un clin-
d'oeil , tu ornes , tu embellis , tu répands la vie et
l'éclat, tu opères sur le vaste ensemble ce que les
rayons du soleil produisent sur les objets de la
terre.
La terre , à ton premier signe, parut avec tout
ce qu'elle enfante ; l'Océan parut avec tout ce
qu'il renferme ; le ciel parut avec tout ce qui se
meut dans le ciel, et toutes les choses furent faites
par un signe de Jupiter (4). Cela est simple, et
cela est très-grand. On s'étonnerait de la ressem
blance qui existe entre Homère et la Bible, si l'on
(1) Ariston , ap. Diog. , Laert.
(2) Sen. de Benef. IV.
(3) Iliad. H. Plat. , Hesiod.
(4) Max. Tyr. , dise. XXV.
{ i4a )
ne savait qu'une même révélation a pénétré dans
les cœurs de tous les peuples. Elle a dit aux
Hébreux : Le monde est devant Dieu comme un
atome. Elle a dit aux Grecs : Le monde n'est qu'un
météore suspendu devant Dieu (1).
Les colonnes du ciel frémissent.... Dieu les fait
trembler au moindre mouvement de ses yeux.
On se rappelle, à ces mots de Job , le Jupiter de
l'Iliade, qui ébranle l'univers du mouvement de
ses sourcils, et fait trembler les célestes sphères
sur leurs pôles. Jéhovah est le Dieu qui préside
au destin.... Balthasar est mis devant lui dans la
balance , et trouvé trop léger (2).
Jupiter déploie ses immortelles balances ; il
pèse les destinées.... Celles d'Hector penchent
vers l'abîme (3). Ce sont les mêmes pensées. Le
style d'Homère est plus riche.
Nous cesserons de faire ces rapprochemens.
Notre but était de prouver ici que les Païens ne
sont pas restés au-dessous des Juifs et des fidèles
dans la description de tout ce qui a rapport à la
Divinité suprême et unique : j'ai offert à notre
sœur les plus belles idées qui soient sorties du
cœur de l'homme rêvant à son Dieu , et si j'ai

(1) Iliad. VIII.


(2) Dan. V.
(3) Iliad. XX , VIII , XVI , XIX.
préféré la Bible et les Grecs à tous les autres
peuples, il me semble que je n'ai nul besoin de
l'expliquer. Tout ce qui les a suivis n'offre que les
traces de la même doctrine et l'imitation plus ou
moins heureuse des chefs-d'œuvre qui caracté
risent les Orientaux.
Ces peuples ont erré comme le reste des
hommes; mais dès qu'ils eurent divinisé la nature
entière, on vit dans leurs opérations et leurs sys
tèmes une tendance continuelle au beau idéal, qui
n'est lui-même qu'un élan vers la Divinité. Le
génie et les arts croissent dans l'exaltation de la
pensée. Entouré de dieux, excité par de brillantes
images, l'homme s'élevait au-dessus de lui, son
langage devenait céleste , sa main créait des mer
veilles , et toutes ces nations vivaient déjà dans
l'avenir ; la mort n'a pu les atteindre , elles fuyaient
dans nos siècles avec leurs conceptions et leur
gloire.

CHAPITRE Xïï.
LE DIEU POLYONIME.

Les poetes, premiers historiens du globe, après


s'être emparé des guerriers et des hommes cé
lèbres, osèrent chanter jusqu'à leur dieu. L'allé
( ,44 )
gorie s'accrut d'âge en âge, elle couvrit la terre,
elle peupla le ciel , elle obscurcit toutes les vérités
primitives , et la religion fut ensevelie dans l'obs
curité du sanctuaire. ou dans l'âme des initiés.
Quelques écrivains pensent que l'allégorie fut
trouvée dans l'orient pour cacher à ses maîtres
des objets trop vifs ou des vérités formidables. Le
prêtre du gentilisme, ennemi naturel du dogme
de l'unité , s'accommodait aisément des folies
humaines, il garda le silence sur les traditions,
laissa déshonorer son dieu; mais il s'enrichit, et
le monde ne chercha plus que dans les poetes
l'orthodoxie , la morale et les délices.
L'imagination s'agrandit avec le sujet qui l'en
flamme. Dans ces beaux siècles, le génie ardent
et vierge encore ayant déployé sur la nature
toutes ses richesses et toutes ses grâces , les peu
ples ravis donnèrent, à sa voix, le nom de dieu
à chaque bienfait de Dieu, ou , pour parler comme
l'évêque d'Hippone , il arriva que le vulgaire ne
sachant phïs le nom du Dieu auteur du bienfait,
l'honora sous la qualification du bienfait même (i).
Ce dénouement de la mythologie est simple et
vrai.
Les langues emblématiques de l'Egypte favori-

(i) Àug. , Ciy. Dei , lib. IV, cap. zb et 25.


( i45 )
saient ce culte, et plusieurs animaux furent ho
norés , à cause de leur ressemblance avec un des
attributs de la Divinité (1) : ce qui n'offre pas une
véritable zoolâtrie.
Mes frères , avant d'écrire sur les anciens ,
commençons par les lire , et lisons parmi eux les
hommes qui font autorité dans les matières graves.
Nous apprendrons que la mythologie se divise en
deux parties fort distinctes. L'une embrasse une
foule de traditions vulgaires, semblables à nos
contes de fées. L'autre est une série de monu-
mens consacrés à la perfeclion de l'homme. —
Séraphin. Je plains les contrées où il faut rappeler
tous les devoirs par des temples et des statues. —
Heureux les gouvernemens où la vertu fait élever
plus de temples que la superstition ! Etait-ce un si
grand malheur que de voir autant, d'objets de
culte qu'il y avait d'altribuls dans la Divinité?
De là vint ce dieu à plusieurs noms. Tut appella-
tiones quot munera Dei (a). Il était l'Alcide, le
Liber, le Mercure, le Destin, la Fortune. Ses
titres variaient suivant l'usage qu'il faisait de sa
puissance (3). De même qu'on dit Platon pour
ses œuvres, on s'accoutuma, dans la Grèce, à

il) Plut. , Is et Osir.


2) Seneq. de Benef. , lib. IV.
3) Varron , Vide Aug. , cité de Dieu , liv. IV.
a. 10
( i46 )
donner le nom de dieu à chaque bienfait de
Dieu(i).
Vairon compte trois cents Jupiters. Il y en
avait pour le prêtre, pour le physicien , le natu
raliste, le poete , le législateur et la multitude.
Mais par ce mot , dit Augustin , on entendait le
Souverain de toutes les divinités , le Maître ab
solu de l'univers , le suprême Dominateur à qui
les Romains devaient la majesté de leur empire (2).
Cette explication détruit toute idée de poly
théisme ; et si c'est une idolâtrie, elle est belle.
L'Écriture a consacré cette piété charmante.
«Mon âme, bénis l'Eternel , et n'oublie aucun de
ses bienfaits (3) , ni l'air créé pour notre respira
tion, ni le sommeil, ni le feu.... Croit-on s'ac
quitter de sa dette, lorsqu'on n'est sensible que
dans le temps même où l'on jouit du bien
fait? (4) »
Les Juifs, comme tout l'orient, avaient multi
plié les appellations de leur Dieu. Sous le nom
d'El, Jéhovah fut l'Alcide ou la Force; Élohe, la
providence qui juge, c'est Thémis; Sabaoth, le
dieu des armées, c'est Mars; Agla, vertu infinie ,
c'est Minerve.
(1) Plut. ,Is. et Osir. Seneq. , loc. cit.
(2) August. loc. citat.
(3) Ps. GUI, 2.
^4) VideDumont, serm. sur le ps. CIII.
( i*7 )
Le erich-ero , le sum qui sum , le jali , l'adonaï ,
le ghelion, le schadai, sont des épitliètes rela
tives à l'essence divine, la plénitude de l'être,
la toute-puissance , l'élévation sans bornes , la
munificence qui se suffit à elle-même.
Aujourd'hui encore notre divinité se trouve
comme multipliée par ses attributions. Si on dit
la puissance , on entend le père ; le fils est la
sagesse ; l'esprit est la bonté (1). Mais Dieu se
manifeste par un bien plus grand nombre d'at
tributs, comme le remarque Bossuet; et pour ne
citer qu'une des trois personnes , le Saint-Esprit
a sept aspects , par la raison qu'il se distribue en
sept dons principaux (2) ; mais l'intelligence ne
conçoit point d'objets différens lorsqu'elle ap
plique à Dieu le terme de bon , de sage, de puis
sant, de juste. On ne désigne qu'une chose par
toutes ces expressions, c'est la multiplicité des
dons de Dieu (3), et c'est la religion des anciens :
« une divinité unique qui a plusieurs noms. (4) »
Tel fut le paganisme , du moins sous ce rapport.
Diversitate nominis , non miminis varietate (5),

(1) P. Comestor, (el d'après lui) Lez ion. scriltur. 48.


(2) Boss. , Apoc. , lit, 4, et F. Mayron, de seplem.
don. spirit.
(3) Basil., lelt. CXXVlI.
M Aristot. , de Mundo, cap. Vil.
(5) Saint Ambroise , ép XXXI.
10*
( i48 )
tel est le christianisme, dont ce parallèle ne peut
altérer la gloire.

LETTRE CXXVHI.

PROSTERNEZ-VOUS, Léonide, aux pieds de la


reine de Bénin, et, par votre soumission, tâchez
de mériter sa bienveillance. C'est la nuit dernière
que les dieux m'ont donné ce royaume. S'il me
reste-, je compte t'employer. Aie soin que l'in
trigue ou tes folies ne te renversent pas, lu seras
long-temps mon premier ministre ; tu seras ,
comme chez nos anciens rois , mon archi-mi-
nistre.
Que je suis devenue puissante tout à coup !
Quel luxe! quel éclat! l'imagination la plus bril
lante n'enl. saurait rien dire.
Je rêvais d'abord à George ; il m'avait trans
portée dans son olympe et dans ses écoles de la
Grèce. J'y voyais un dieu singulier, vêtu de toute
espèce de façon ; il me souriait , et de sa jolie
bouche j'ai entendu ces mots : Va-t'en, Minette.
J'ai obéi ; mais en regardant autour de moi, je
me suis vue entourée de nombreux personnages
habillés magnifiquement. Une nuée de généraux
très-peu galans et Irés-fiers environnait une autre
reirie d'une beauté ravissante , mais enchaînée.
Je me suis plainte ; j'ai fait avancer la captive,
que je prenais pour une Zénobie détrônée par
mes lieutenans. Ils m'ont dit : C'est la Victoire,
et c'est votre majesté qui nous l'a confiée. Je
l'avais oublié. Je vis qu'elle était assez contente
de m'appartenir, et je lui ai fait un signe trés-
gracieux.
Fatiguée sur mon siège , je me suis levée. Bon
dieu ! j'étais d'une grandeur énorme , et ma cour
me semblait composée d'enfans. Je les ai quittés
pour chercher la solitude; et là, je méditais, je
m'enflammais par degrés , je respirais la fortune
et la gloire. Le monde, trop resserré, s'ouvrait
de toute part pour me contenir. Des armées nom
breuses défilaient devant moi ; des milliers de
drapeaux s'inclinaient à mon aspect ; j'entendais
au loin des concerts d'alégresse, et des multi
tudes de peuples étendaient leurs bras vers moi
comme devant un appui surnaturel. Je les con
solais ; mon sourire les enchantait.
Quelques momens après, je me suis approchée
d'un grand livre d'or ouvert sur ma table. 11
portait pour titre : Destinées du monde, La mienne
y était écrite , et la tienne aussi ; mais il était
tard ; il a bien fallu me réveiller à la voix de
George , qui venait déjeuner au castel avec sa
femme et nos premiers parens.
A mon réveil , adieu l'Afrique. J'étais en France ,
où je n'entends régner que sur ton cœur. C'est
déjà beaucoup que le cœur d'un joli homme à
gouverner.
Deux heures après , nous étions en séance ,
George, Volsinie et moi.
« Est-ce un ange, disait Alexandre, est-ce un
vrai serpent qui lut aimé de la première femme?
Voyons cela d'abord , en marchant sur les traces
des théologiens et des moines (i). Avant d'aller plus
loin, messieurs, je vais vous faire une observa
tion très-importante. Je vous préviens que, dans
le cours de nos soirées , je n'émettrai très-sou
vent que des doutes ; que souvent encore , je
proposerai des textes à votre méditation , toujours
prêt à convenir franchement de mes erreurs quand
vos bons avis ou nos lectures me les feront aper
cevoir : ainsi ne vous hâtez pas de juger. Use
présentera aussi des objets sur lesquels je ne vous
donnerai pas de suite mes véritables sentimens;
mais je les donnerai toutes les fois que je pourrai
les allier à la parole divine , notre règle él ernelle. »

(i) Alexandre parle toujours des théologiens de l'anti


quité , beaucoup de oeux d'Italie , rarement de ceux des
autres peuples.
CHAPITRE PREMIER.

ADAM, EVE.

DANS Moïse , il n'y a point de Satan. Un animal


est le coupable, et Dieu l'a déclaré : puisque tu as
fait cela , tu es maudit entre tous les animaux.
Qu'un ange ait pris momentanément la forme
d'un reptile, si cet ange métamorphosé commet
une faute , il est lui seul maudissable.
Le serpent , mesdames , par un dessein que
nous ignorons , fut créé capable de fraude et
d'artifice, callidior cunctis.... Celui de la Genèse
est formellement reconnu pour le malfaiteur.
Je mets l'inimitié entre ta race, semen tuum,
et la race de la femme. Le diable a des ministres,
il a des prosélytes qu'on appelle figurément enfans
du diable j mais il n'a point de famille, point de
postérité ou de race, semen, comme la femme.
Vous le voyez, le tentateur est un serpent. Dieu
lui dit : Tu ramperas sur le ventre. Or, le diable
de l'église est debout , il est agile, armé de pieds
fourchus , armé de cornes ; il a des ailes quand il
veut.
Nos saints pères s'accordent sur ce point avec
(i6»)
la tradition et les deuteroses hébraïques (1).
Le paradis avait un serpent petit maître, animal
enchanteur , très - agréable à l'homme , allant
droit comme lui , sublimis et erectus pedibus
gradiebatur (2) y il ne fut contraint à ramper
qu'après la malédiction (3).
Séraphin. Nous ne l'entendons pas comme
cela. — Vous devez au moins l'entendre comme
la Bible : il ne s'agit plus que de trouver la
forme du serpent d'Eve. Plusieurs prétendent
que c'était un basilique gros de six pouces et
long de douze (4).
— Ah ! mais, monsieur George, quelle idée !
— Voilà ce que disait aussi la sœur Zéphirine.
Ecoutez le reste. Cet animal portait une cou
ronne blanche , dont les grains imitaient le dia
mant. Il rampait, mais dans sa partie inférieure;
l'autre est fort élevée. Aucun être vivant ne
peut aujourd'hui supporter son regard ou son
souffle (5) : mais, avant le crime, son regard
était tranquille , son haleine était suave.
D'autres rejettent ce basilique et préfèrent une

(ij Vide Eliezer, Jarchi , Maimcmd , Barceph.


(2) Basil, de Paradis. Didym , in Catenâ.
(3) Munster, in Genes , III , 8.
(4) Eugubin. Vide P. Dell' Aquila , dict. Bib. , tom. I".
(5) Vid. , P. Dell', Aquila, ibid. etConf.Lucain , lib. IX,
Piin. , lib. VIII.
( i53 )
sorte d'agathodaemon à face humaine, tel qu'on
le retrouve dans nos saints pères, et tel qu'on
le voit dans plusieurs temples de Rome et de
Toscane. Ce serpent demi-homme est appuyé
contre l'arbre de vie, la tête passée au milieu
de deux branches qui partent du tronc. Adam
est d'un côté , Eve de l'autre ; mais la ligure
adolescente du séducteur est plus agréable que
celle de l'époux. On sent qu'une pareille créature
pouvait être fort dangereuse. Un de ces monu-
raens dont je parle a décoré pendant de longues
années l'église métropolitaine de Florence (1) ;.
il paraît même que cela tient à la doctrine de
Rome. « Le serpent avait la figure d'une jeune
fille, et c'est la forme que l'Eglise lui donne gé
néralement » (2).

CHAPITRE II.

LE SERPENT DE L'ÉCOLE.

Cinq cents ans après Moïse, on ne voit encore


nulle part cet ange calomniateur métamorphosé

(1) Il est maintenant au palais vieux de Florence. C'est


un ouvrage en marbre de Baccio Bandinelli , gravé bien
des fois.
(2) Bède , Saint Thomas et Vide. Villeg. , vie d'Adam ,
ch. II.
( i54 )
en serpent. Salomon fut le premier à dire : la
mort est entrée dans le monde par l'envie du
diable (1), et l'école, malgré la Genèse, s'est dé
clarée pour cette opinion. Elle s'est imaginé
que le serpent ne pouvait être la créature mau
dite , puisqu'il devint à Cadès le symbole du
salut , et puisque Jésus-Christ le prend pour son
image et son emblème : on a vu Dieu sous cette
forme, suivant le témoignage de plusieurs saints,
entr'autres de saint Melaine et de saint Mars (2) ;
enfin , dans les meilleurs temps de l'église , in
ôptimis temporibus, et jusqu'au 16e siècle , on
portait avec beaucoup de pompe et de piété , dans
les processions , la sainte effigie du serpent (3),
qui fut toujours même chez nos papes l'emblème
de l'immortalité.
Il fallut" donc aller à la découverte du diable
annoncé par Salomon, vers l'an trois mille du
Monde.
Le législateur des Juifs n'ayant point parlé
de la chute de Satan rebelle et toute l'Ecriture
n'indiquant cette tradition que d'une manière
vague, nous suivrons, comme les autres, les tra-

(1) Sapien. , II , 24.


12) Concit. Gallic. supplem. , p. 4g et 5o.
(3) P. Pacciaud , antiq. Christ. ( ed Roma ) , diss. IV.
Durand, passim.
ditions modernes, en prenant 'pour guides saint
Jérôme et saint Hilaire.
Le ciel possédait un archange merveilleux que
saint Hilaire appelle Zabole et d'autres Satan,
Azaziel et Abulkasim. Mahomet le désigne sous
le nom d'Iblis. Cette intelligence servait Dieu
depuis quatre-vingt mille ans. — Ohibo ! frère.
— Je prends l'opinion la plus modérée ; Jérôme
va bien au-delà, il dit plusieurs millions d'an
nées , et nos plus célèbres pères ont cru que des
milliards d'anges furent créés bien des siècles
avant le monde (i) ; chacun a fait son calcul ,
suivant ses besoins.
Zabole reçut tout à coup l'ordre de servir et
d'adorer le premier homme; mais il trouvait
insupportable ce décret de l'Éternel et la gran
deur du nouveau-né , créature imposante qui
réunissait les deux natures.
Émané de la source où Adam venait de puiser
l'être , ayant joui jusque-là d'une sérénité par
faite et de la plénitude de la science, il abuse
de ses lumières , fouille dans ses entrailles, y ra
masse tout son venin et le vomit contre l'homme
et sa compagne. Vous venez d'entendre saint
Hilaire.

(i) Basil. Grég. , naz. Chrysost. J. Damasc. ambr.


( i56 )
Le séducteur parvint sans beaucoup de peine
à surprendre Eve encore vierge (1) , et celte
vierge perdit la vie céleste qu'une autre vierge
devait nous rendre. (2)
N'est-ce pas là, mesdames, ce principe de l'af
finité du diable avec la femme ? — Vous êtes
galant ce matin. — Je parle de cette affinité qui
naît du plaisir et forme ce penchant... que vous
avez toutes à excuser le premier heureux. Il esf
bien singulier que le premier heureux ait été le
diable, et que le père commun ait fait tout exprès
pour ce monstre une si charmante virginité. N'é
tait-ce pas établir un privilège exclusif en sa
faveur ? Depuis ce temps , je crois que le diable a
disposé de toutes les virginités possibles , même
de la mienne, pauvre George! El j'avais sur le
dos mon habit clérical qui aurait dû l'effrayer !

CHAPITRE III.

EVE ET LE DIABLE , EXPLICATION DE CE MYTHE.

Moïse et Dieu ne reconnaissent pour coupable


qu'un animal. L'école veut que ce soit un esprit

(1) Cyril, catech. XII.


(2) TertuL de Carn. Christ. -
jaloux revêtu de la forme d'une bête (i). Mais
comment se persuader que l'envie pouvait naître
dans la plénitude du bien et du repos? La fable
nous apprend que Jupiter avait chassé la Discorde
de l'Olympe: croit-on que le vrai Dieu l'ait intro
duite ou tolérée près de lui? Ce serait faire de
l'ordonnateur suprême un être imprévoyant ,
moqueur et cruel ; « niais Dieu n'a jamais nui
aux hommes (2). »
Puisqu'on s'est mis en opposition avec l'Écri
ture , il n'est pas défendu d'examiner les opinions
particulières ou médiatrices.
Dans toute l'Asie , le serpent fut l'emblème du
soleil ; et l'on pourrait croire que le soleil est le
vrai coupable, ou le tentateur de notre pauvre
mère. Elle venait au monde dans l'âge du plaisir ;
la voilà faite , elle a quatorze ans. L'astre du jour
la pénètre de son ardeur vivifiante ; il anime , il
éveille ses organes délicats et sensibles. Bientôt
elle s'approche de son époux, ignorante encore,
mais déjà voluptueuse, déjà tourmentée par le
désir. Le cœur et les sens ne parlent-ils pas
mieux qu'un reptile?
(1) Cependant l'Église, qui ne reconnaît pour guide que
laVulgate clémentine, y a consacré ces mots : Serpentis as~
tutiâ primi parentes Dei prasceptum transgrediuntuT, titre
du ch. III. , Genes.
(2) PJaton , in These.
( i58)
Nous ne lirons qu'avec beaucoup de réserve
les définitions de Grotius sur le mot nahbaach ,
serpent , qui lui paraît ressembler à celui de
nihtrech , tentation (1) ; nous éviterons encore de
rapprocher les formes du nahbasch juif et du
phallus oriental ; nous nous tairons sur le rôle
éternel que joue le serpent dans les théogonies
d'Égypte (2) ; mais nous rappellerons que les
Hébreux faisaient du serpent l'hiéroglyphe de la
volupté (3).
Une haleine suave sollicita le premier baiser
de l'époux : ce fut le baiser, ce fut l'amour qui
révéla sur un lit de roses les mystères de la créa
tion et du bonheur. — Est-ce là le sentiment de
votre père Alexandre , monsieur ? -.— C'est le
mien, mesdames. Eve n'aurait eu qu'une tenta
tion de plaisir , et quand Dieu condamne devant
nos pères, quand U maudit la volupté (le serpent),
c'était pour leur apprendre combien ils devaient
la craindre : le serpent n'était que l'emblème du
fruit défendu.
il) H. Grot. in Math.
2) Sanchoniat ap. Euseb. , Pr. evan-g. , lib. II.
3) Philon , de Mund. Opif. Maimoncl , part. II , Mor.
Neb. , cap. 29. «La chute d'Adam, suivant Philon, ne serait
?u'une description détournée des mystères de l'hymen. »
M. Salgues , des erreurs et des préjugés, tom. II. )
(i59)

CHAPITRE IV.
ADAM ET EVE AU PARADIS.

Dans ces temps heureux, le serpent discourait


avec grâce (1), et même tous les animaux parlaient
fort sensément, loquebantur sensatè (2). C'était
sous leurs figures que la troupe des anges conver
sait avec l'homme (3). Je ne sais pas où Bossuet
a trouvé ces fables. J'ignore aussi, et je pense
que M. de Chateaubriand l'ignore comme moi;
« j'ignore pourquoi Dieu détermine l'ange su
perbe à paraître sous celte forme plutôt que sous,
une autre (4). »
Où est-elle celte détermination? et quand l'Être-
Suprême a-t-il conseillé le mal?
Deux sentiers se présentent devant l'homme qui
raisonne sur la religion , le sentier de l'Écriture
et celui de certains Papes. Beaucoup d'auteurs
très-célèbres n'ont suivi que la voie de Rome et
se sont égarés sans le vouloir , trahis à chaque
instant par leurs guides ou par les illusions des
fables modernes.
(1) Josephe , Antiq. , liv. I.
(2) Basil, de Parad.
(3) Bossuet, élev. à Dieu.
(4) Bossuet , ïbicl. , et M. Chateaubriand , Génie , etc.
part. 1 , liv. III , ch. II.
— Séraphin. Quelles fables, s'il vous plaît? —
Je sais que le nom de fables et de mythologie peut
choquer vos oreilles, je m'expliquerai. J'appelle
fables et mythologie nouvelle toutes les tradi
tions formellement contredites par la parole di
vine, toute décision, toute espèce de récit, toute
conjecture, tous paradoxes qui sont injurieux à
la suprême bonté ou à la grandeur de la provi
dence. Je mets au rang des chimères le combat
de Dieu avec des esprits en révolte au temps de
la création du monde , la séduction d'Eve par
un archange devenu reptile d'après le conseil de
Dieu, les métarmorphoses des habitans du ciel
en bêtes pour s'entretenir avec Adam, etc. etc.
Je ne crois pas davantage que dans le beau
siècle de Saturne , comme le remarque également
Eusèbe, les animaux surent parler aussi bien que
l'homme (i), et que , sous l'empire du vrai Dieu,
ils usèrent de ce privilège tant qu'ils restèrent
dans le Paradis (2).
— Ohibo ! Il n'y avait point de bêtes dans le
Paradis , sed soli homines , la race humaine toute
seule; l'homme, chef-d'œuvre de Dieu, pouvait
seul demeurer dans un. chef-d'œuvre (3). — Mais
(1) Euseb. Praep. , evang., lib. XXII. Joseph, et Basil,
loc. cit.
(2) Basil. , lop cit.
(3) Tost. abul, inGen. XIII, qusest. 87.
Augustin prétend que le paradis terrestre fut
peuplé de toute espèce d'animaux, afin que leurs
formes et la variété fissent les plaisirs de l'esprit (i ).
— Erreur. Des animaux auraient souillé le sé
jour de l'innocence et de la paix (2) ! ils auraient
ensanglanté les bosquets de l'amour céleste ! Ame
nés devant l'homme, dès qu'il leur eut imposé
des noms , ils sortirent et furent reconduits sur la
terre par une vertu divine (3). D'ailleurs , mes
sieurs, avant le péché d'Eve et du diable, les
bêtes .féroces , les tigres même et la panthère ne
se nourrissaient que de fleurs (4) , comme le pa
pillon et l'abeille.
Le Paradis, séjour exclusif de nos pères (5), ne
formait qu'une seule habitation, un vastissime
palais. Le moyen d'y admettre de grossiers ani
maux! — Ils se tenaient peut-être dans le vesti
bule dont parle saint Ambroise (6). — Les oiseaux
même ne pouvaient y pénétrer, à cause de la
prodigieuse élévation de ses murailles de feu (7),
— C'est là, ma chère Zéphirine, qu'Adam vivait
£1} Aug. , cité de Dieu , liv. XIV.
(2) Malvend, de parad.
(3) Thom. I. P. Q. X 2 A. ad. V. Tost. Abul. in II sent. d.
1 7 , etc.
Basil, de. Parad. Génebr. , Chroneg.
Rupert. de Trinit. , c. V.
Ambr. in Ps. CVIII.
Isidor. , in Etym.
2. 11
innocent et paisible : il vivait de rosée, du
fum des fleurs et t!e l'embaumement de l'atmos
phère. S'il mangeait quelquefois , c'était par vo-
luplé, non par nécessité (i),
Séraphin. — Oh, mon dieu ! ma fille, combien la
première femme a détruit de bienfaits et de pro
diges ! —Serait-ce un vice d'organisation? — Quoi '
dans Eve, Alexandre? Elle sortit parfaite du côté
d'Adam. Et quelle merveilleuse opération! mes
frères. Adam sommeille, il est encore seul de son
espèce : Dieu lui enlève une côte sans fraction,
sans occasionner de douleur , et de suite il in
vente la femme.
Vois donc , mon Léonide , comme de chefs-
d'œuvre en chefs-d'œuvre, l'Éternel s'élève
jusqu'à la femme, le dernier objet; qui sorte de
ses mains.
Ici j'ai demandé au professeur comment une
côte a pu former toute une femme. — Elle servait
de base, le reste fut pris dans la terre et dans
l'air environnant (2). De là vient que la femme
est un assemblage de matérialilé et de légèreté.—
Si nous ne valons rien, messieurs, c'est parce
que nous avons quelque chose de vous dans

(0 Erasm. , dial. , confes. milit.


(2) Saint-Thomas, et vide tlosdsco , delia Ling. Tosc. ,
introd. al. diatog. YI.
( i63')
nous-mêmes. Mais, monsieur George, où Dieu.
a-t-il mis cette côte ? En a-t-il infusé la Substance
dans toutes les parties de la femme , ou l'a-t-il
placée dans un endroit privilégié? — Cette gi'ande
question est indécise. Pour mon compte, je pense,
mes très-chères disciples, que cet os fut employé
à former la tête, et comme il était revêtu de
chair... ex hâc costâ carnosâ (1), avec cette chair
ou cette partie molle, Dieu fit le cœur de la
femme. Vous comprenez maintenant , belles
dames , pourquoi chez vous la tête est dure et le
cœur tendre.
A ce mot , Volsinie s'est pendue à l'oreille de
son époux ; je l'ai imitée sans façon, quoiqu'il
représentât qu'à l'Athénée de Paris les dames ne
liraient pas les oreilles aux professeurs , et moins
encore autrefois dans les jardins d'Académus.

CHAPITRE V.

QUELQUES SECRETS RELATIFS A NOS PÈRES.

Zéphirine disait à ses frères : Si Eve a failli ,•


on doit lui tenir compte d'une résistance de cinq
Cents ans. — Ohibo ! qui vous instruit, ma sœur?

(1) Saint-Thomas , loco citato.


Il*
( i64 )
— Séraphin. Moi, messieurs, et tel est mon avis.
Je me fonde sur le dimidium diei de la Genèse.
C'est le synonyme de cinq cents ans, puisqu'il
est dit par le psalmiste : Mille ans sont comme un
pur. — Alexandre. Eve et Adam restèrent dans
le ciel un jour ou deux, ou trois, ou quatre, ou
cinq, etc. , enfin jusqu'à quarante jours, suivant
plusieurs écrivains ; et selon d'autres, trois, dis,
Ou trente-trois ans (1).
Calmet leur accorde douze jours (2). Un cé
lèbre contemporain de Milton les fait pécher -le
jour même de leur naissance (3) , opinion suivie
par un grand nombre de docteurs. En si peu
d'instans , ils trouvèrent le moyen de commettre
les dix péchés mortels (4). Vous voyez que cette
image de Dieu fut créée , sinon vicieuse , capable
au moins de désobéissance à son Dieu, défaut
essentiel qui mène à tous les crimes. — Adam
voulut se dévouer à l'empire de Satan. Dès-lors, la
nature se souleva contre lui, les astres mêmes
l'accusèrent ; ils le détestent encore aujourd'hui.
Avant sa faute, le soleil et la lune jouissaient d'un

(1 ) Ces. Calino (Jesuit.), Trattenim. etc. , Hb. I , cap. IV.


!2) CaliL^t , dict. cril.
3) Ligthfoot. , Horae Hebr., in Evang. Joan. , cap. VIII ,
44.
(4) Idem, Erubbim. , c. XLVI.
éclat plus vif et plus charmant (1); la tempête
n'avait pas troublé les eaux; les bois étaient sans
murmure , et les roses sans épines (2).
Bien plus , ma chère fille, sans le péché d'Eve ,
toutes les femmes eussent accouché sans douleur;
et, ce qui n'est arrivé qu'une fois pour Marie,
se serait renouvelé constamment; les mères au
raient eu la virginité permanente.
Ma fille, faites retirer George et Guilte; celte
théologie est trop haute pour des enfans.
Je sortis donc, et ce qui suit est de la main du
père Alexandre. — Séraphin. Ce que vous devez
savoir pour mieux détester les égaremens de la
femme et la malice du diable, c'est que vos fils
eussent été créés par la bénédiction de Dieu, et
sans le concours des sexes (3). — Sans le concours
des sexes ! répétait la sœur Zéphirine. — Oui, ma
fille. Ecoutez la voix du docteur qu'il n'est pas
permis de contredire (4) : on eût semé des petits
enfans dans son ménage (5), comme on sème du
blé sur la terre (6).

(1) Isidor. , Ordo creatur.


f 2] Basil. , Loc. cit. Ambros. , examer. , lib. III.
(3) Greg. Nys. de Homin. J. Damasc. de Fede.
(4) Cui contradicere nefas est. Idelphouse sur saint
Aug. , serm, de beat. Virg.
(5) In vas génitale.
(6) August. , cité de Dieu , liv. XIV, cb. XXIV.
( 166 )
a Après la trompette d'un si grand homme ,
faisons entendre notre chalumeau (1) ». J'ose
accorder l'union sexuelle que je crois résultante
de la conformation reçue avant le crime. On se
fut uni, mais les caresses du tendre époux (2)
n'auraient pas plus outragé la pudeur, que ne le
font les indices de la nubilité (3).
— Il y aurait donc eu des caresses? — Oui, ma
fille, mais sans le mélange de la passion, sans la
perte de l'innocence (4).
Ce soir-là , mesdames , il se dit beaucoup d'au
tres choses que je ne saurais point vous rapporter.
Voyez seulement avec moi qu'il est une vérité
bien établie , et que je ne veux pas taire : les em
pires se renversent; les usages, les langues, les
modes, tout se perd, tout s'évanouit : une cou-:
tume unique reste dans le monde , et n'a peut-être
jamais varié. Jl n'y avait qu'une seule femme...
elle a trompé le seul homme qui existât ; et
depuis..... George n'a pas achevé. Il craignait
pour ses oreilles.

M. Mercator. , in Commanitor.
&} Virile semen.
(3) August. loc. cit. ch. XXII , 26. Sans rupture ,
dit Chrysost. (Homel. VIII ), ni dilatation, ni rétraction.
(4) August. loc. cit. ch. XlV, 22. Que de cynisme on
trouve sur cette matière dans un grand nombre de théo
logiens \ \
( »?7)
— Vous savez, chère disciple et chère épouse,
qu'on avait renvoyé de la séance mademoiselle
Guitte et moi. Le lendemain, je dis à la veuve :
Vous avez donc entendu hier de grands mys
tères? On m'exclut...; passe encore pour votre
Guitte ; mais moi qui sais déjà tout, puisque je lis
laBible, les casuistès,lesdocteurs,letalmud, etc.
je vous ferai la leçon, si vous voulez, aussi bien
que le père Séraphin et le père Antoine. Sans
vous entraîner dans de vaines discussions, et qui
désormais doivent rester ignorées , suivant le
langage de notre vénérable président mon maî
tre, souffrez que je vous propose une ou deux
questions à la manière des rabbins, et quelque
fois de l'école.
Nos pères vous ont-ils appris, ma bonne tu
trice, qu'Adam avaitd'abord unequeuecommeles
singes, et que Dieu la lui coupa pour en former
Eve(1)? ce qui est assez raisonnable. — Rejetez
ces fables , mon enfant. — Ne valait-il pas mieux
couper une queue extérieure et superflue , que
d'ôter une portion du corps d'Adam, comme si
Dieu y eût mis quelque chose de trop. — Gela
vous indique plus d'un mystère. — Vous ont-ils
conté que le séducteur de la femme avait éga
lement une queue ? L'ange se rendit serpent à

(1) Les rabbins et Basil, sur Eve.


( i68 )
queue pour envelopper de ses replis la faiblesse
et l'innocence. Dieu lui a conservé celte queue
comme châtiment, et cette vilaine bête s'en sert
dans FApocalypse (1). Les autres diables prirent
cet ornement en l'honneur de leur chef. Vous
ont-ils conté la grande dispute élevée entre le»
docteurs sur les pelisses que Dieu voulut bien
donner à nos premiers parens (a)? Elles étaient
formées chacune de deux peaux de bêtes. D'où
venaient ces peaux ? Dieu avait -il écorché-
des bêtes? ou existait-il en paradis des peaux
vacantes et sans corps? Mais les animaux ve
naient de naître, aucun n'était mort, et ces ani
maux n'étaient même pas dans le paradis. J'ai vu
la colère de Théodoreth , qui n'entend pas qu'on
imagine un dieu luanl des bêtes comme un bou
cher , et préparant leurs peaux comme un cor-
royeur (3), Simon a pris la peine d'expliquer sa
vamment la chose . « Dieu ne tailla point ces habitsr
mais il donna l'ordre aux deux coupables de les
faire (4). » Cela n'est pas vrai, Dieu les fit lui-
même (5).
Vous ont-ils dit que Satan , ravi de posséder

(i) Âpoc. , XII , 4.


(2) Genes. III ,21.
(3) Theodor. de obs. quaest. in Genes.
(4) Simon, crit. du V. Test. , tom. I , liv. II , ch. »&
(5) Fecit... Deus tunicas pelliceas. Geues. , ii/id.
(1%)
une queue avec laquelle il devait faire tant de mal,
s'ajusta dans la suite deux effroyables cornes de
fer ou de bronze, et sans doute l'ouvrage de
Vulcain? B les portera jusqu'à la fin des siècles.
Parfois il prend de jolies formes, même celle d'un
séraphin tout lumineux (i) ; mais ces métamor
phoses sont lestes et rapides. Il revient à sa figure
d'esprit cornu , et le Tasse l'a représenté ce qu'il
est. Dans les psaumes, les péchés sont des cornus ,
parce qu'ils viennent de la bête à cornes. Pen
dant ses conférences avec Alcuin, avec Luther,
avec plusieurs papes, le diable a toujours porté
des cornes. Sainte Thérèse, qui a joui souvent
de sa présence, l'a vu une seule fois sous une
forme brillante ; les autres fois en nègre , ou en
sauvage , ayant des cornes épouvantables. Un
jour, avec ces cornes , il vint entourer le chef
d'un prêtre qui donnait la communion à cette
sainte (2).
Vous ont-ils demandé ce qu'on cherche depuis
tant de siècles? 1°. Si Eve avait quelque sorte de...
on dit en latin umbilici? 2°. De quoi elle se servit
pour lier ceux de Gain et d'Abel? Vous ont-ils...»
Ah ! mais les voilà qui entrent ; le père Alexandre
les suit, je baisse pavillon devant les maîtres.
(i) II Corinth. , XI , i4.
(,2) Vie de Thérèse , par elle-même ; passun.
LETTRE CXXIX.

UN temps affreux, depuis huit jours, amis


des obstacles à nos réunions. Mais, avant-hier,
j'ai eu mon maître, et de nouvelles remarques
sur l'Ancien Testament. Je te les donne ici sans
interruption , n'osant pas me montrer au travers
de ces grands objets.
J'adresse , comme tu me l'as prescrit , mes
paquets au général ***, qui met une grâce infinie
à tout ce qu'il fait pour toi. Je l'aime pour sa
politesse.

ANCIEN TESTAMENT.

CHAPITRE PREMIER.
MOYSË. SES LOIS.

* Tous les peuples se.sont élevés contre les lois


de Dracon. Ainsi, mes frères, il n'est plus pos
sible de défendre celles de Moïse. Moïse ne vit
d'autre moyen de correction que la mort. Son
code est affreux ; c'est le plus sanglant de tout
( i?i )
ce qui nous reste de l'antiquité. Cette législation
terrible s'étendait jusque sur les nations. Point
d'alliance , point d'hospitalité , point de miséri
corde , toujours la mort ; il ne fallait pas même
épargner les animaux.
Un refus d'obéissance aux prêtres était puni
comme J'assassinai d'un père et d'un fils.
Tuer un voleur en plein jour, sacrifier ailleurs
qu'à l'entrée du tabernacle , goûter du sang d'une
yictime, séduire une femme , toutes ces fautes
conduisaient à la mort.
Elle mourait , l'épouse , si le mari se plaignait
que le jour du mariage elle n'était pas vierge.
Il mourait celui qui, le jour du sabbat , achetait
un pain ou allumait du feu, Ce crime équivalait
à l'immolation de son enfant à Moloch, aux in
famies commises avec des bêtes , à la prostitu
tion d'une fille par son père, à toutes les horreurs
de l'homme qui abusait de son propre sexe.
Ces eifroyables dispositions, répétées si sou
vent par Moïse (1), révèlent assez la profonde
immoralité de son peuple, et tous les monumens
de l'histoire veulent ici qu'on juge des mœurs
par les lois. Sous ce rapport, Moïse et les Juifs
ne seront pas, nos guides.

d) Eiod. , XXI. Nomb. XXV. Levit. XXVII à XX.


t>euter. XIII.
C 172 )
Cette petite nation ne semblait vivre que pour
injurier ses chefs, haïr ses semblables et mépriser
son dieu. «Elle écoutait les paroi es sacrées comme
une chanson , et les repassait dans sa bouche sans
que le cœur s'améliorât (1). »
Le Décalogue, qui n'est qu'un extrait des lois-
universelles, fut oublié aussitôt que Moïse. Depuis
les juges et les rois jusqu'aux Machabées, on ne
retrouve dans la Bible qu'une suite non inter
rompue des mêmes égaremens ; et Fexpression
est douce, puisqu'il s-'agit de vols, d'assassinats,
d'adulLères , de sacrifices à Baal (2).
La terre était inondée par l'abondance du sang
qu'ils versaient (3), et c'était le sang de leurs fils...
Ils les immolaient sous tous les arbres chargés de
feuillages, dans les torrens et sur les roches avan
cées (4). Ce culte honteux a consumé les trou
peaux, et surtout les enfans (5), qu'ils brûlaient
sur les hauts lieux ; chose , dit le Seigneur , que
je ne leur ai point ordonnée , et qui ne m'est

(1) Ezech., XXXIII, 3i, 32.


(2) Jerem., VII , 9 , XIII , 27.
(3) Ps. CV. Ezech. , XVI , 20, 36.
(4) Isaïe , LVII , 5.
(5) Jerem. III. Ces horreurs se prolongent pendant un
long cours de siècles. On voit saint Cyprien d'Antioehe sa
crifier, dans les mystères de Babyloue , des hommes , des
femmes et defonfans. Vies des Saints , 22 et 26 septembre.
jamais venue clans l'esprit (i) : excès de naïveté
bien remarquable dans la bouche de Dieu !
Mais si Judafut aussi coupable que Samarie (2),
nous pouvons le demander avec confiance, quel
autre peuple s'est accusé lui-même avec une pa
reille franchise , avec ce dernier degré de la bonne
foi dont l'orgueil humain nous semble incapable
sans un secours surnaturel? Ces remarques sont
toujours écartées par les hommes qui ne veulent
trouver dans les annales d'Israël que desmo}Tens
d'avilir Dieu et la religion. Puissent ces dangereux
commentateurs garder désormais un silence
éternel (3) !

(1) Jerem. VII , 3.1.


(2) Idem. III et XXXIV. Exod. XXXII, 10,27, 29.
(3) Qu'on nous permette de rapporter ici un passage
d'un écrivain justement célèbre. « La France fut ébranléo
dans ses fondemens aussitôt qu'on s'avisa d'égarer les
esprits par des principes , d'opposer le raisonnement aux
remords..... Voilà l'ouvrage des philosophes du i8e siècle.... .
Ce sont eux qui ont mis toutes les vérités en problème ,
introduit parmi nous cette barbarie savante qui Conduit à,
des égaremens pires que l'ignorance. Ce sont eux qui ont
inspiré le mépris de tout ce que le temps , l'expérience et
la saine philosophie avaient consacré t préparant ainsi •
l'anarchie publique par l'anarchie de l'esprit. » ,,t
M. Mutin , voyez ses réflexions sur les dernières années
dn règne et de la vie de Louis XVI , par M. F. Hue.
Tels sont les principes que le père Alexandre s'efforce d<S
développer dans ses instructions.

2. in
( *7* )
GHAPITRE H.
JUIFS ANCIENS ET MODERNES.

Lobsque Dieu eut permis que les Juifs fussent


assujettis aux différens peuples de l'Orient , on
vit pénétrer dans leur langage et dans leurs
mœurs les principes libéraux qui dirigeaient
leurs maîtres. — Séraphin. Leurs maîtres sont
bien souvent l'objet de votre admiration. Croyez-
moi, mettez des bornes à ce sentiment peu con
forme à la religion et à l'histoire. — Mes bons
amis , en vous parlant des anciens, de leur dieu ,
de leur morale, de leurs systèmes, de leurs
arts , en vous parlant aussi de nos coutumes, de
nos rites, de notre vanité surtout, peut-être vous
offrirai-je quelques idées qui vous sembleront
étranges ou nouvelles. Eh bien! chers frères, un
peu d'indulgence, ne voyez que l'intention. En
amusant notre sœur, tâchons de nous instruire.
Je vous répète que les Juifs adoptèrent partout les
usages et les idées de leurs vainqueurs. C'est ainsi
que Tobie ayant vécu long-temps chez les nations ,
reconnut là nécessité de l'aumône , tous les charmes
de l'immortalité, tous les devoirs de la vie,
dont un des plus grands sans doute est le
soin d'inhumer les morts. Tobie est le premier
( i?5 )
juif qui ne se soit pas regardé comme impur en
touchant un cadavre ; du moins je l'imagine.
Nous ne devons pas accueillir les doutes d'Ire-
née , de Tertullien , d'Ambroise et de quelques
autres, qui n'ont pas reconnu Salomon pour l'au
teur de \a.Sapience ; mais quelle que soit l'origine
de ce livre admirable, il n'offre pas les doulou
reuses imprécations du psalmiste, et ce refus de
pardonner, même à ceux qui nous raillent.
Ici , c'est un Dieu lent et tranquille , gouver-,
nant avec une grande réserve , pour apprendre
au peuple qu'il faut être juste et clément (1).
C'est un Dieu de patience qui ne menace point
comme un homme , et ne s'enflamme point de
colère... (2) : c'est un Dieu lent à punir les
crimes (3). „ . .,
Ge n'est plus le Jéhovah de Moïse et des pro
phètes, le Dieu promptus adiram... ira irascens. .
qui foule le peuple dans sa fureur , et l'enivre du
sang de sa colère (4) ? ce Dieu , irrité si souvent
par les abominations des Gentils , ordonna que ,
dans toutes les villes conquises, on écraserait les
enfans sur la terre , qu'on violerait les femmes
sans égard pour les fruits qu'elles portaient dans
Si) Sap. XII, 18, 19.
2) Judith, VIII , i4 , \5.
3) J. Sîrach , V , i4. •
(4) Isaïe , LXIII et les Proph. , passim.
a." * . •
( i?6 )
leurs entrailles, ou qui ne faisaient que dennilre(i)■
Salomon avait dit : Je rirai à votre mort, je vous
insulterai dans vos malheurs (2). Mais huit
siècles plus tard , on vit dans l'Ecclésiastique
Ces mots plus dignes de l'homme : Ne vous ré
jouissez pas de la mort de vos ennemis ; consi
dérez que nous mourons tous , et que nous
ne voulons pas devenir un sujet de joie aux
autres (3). L'Orient avait alors entendu le sage
qui euttoutl'universpour patrie (4) , etqueles an
ciens nommaient la boucheimmôrtelle dumonde;
Uomerus , os immortaie mundi (5) • alors on avait
entendu les Simonide, les Aristote, les Socrate,
les Platon. Comme ces grands philosophes, ej
bien mieux encore, Jésus-Sirach recommande
d'honorer la vieillesse, et surtout de. l'écouter
avec respect; de rechercher la Conversation des
sages..., de ceux qui apprennent la véritable
doctrine Il prêche la miséricorde et l'oubli
de l'injure. Ce sont les principes de Thaïes et
de Solon (6). Les biens et les maux, la vie et la
mort, la pauvreté, la richesse, tout vient de

(1) Deuter, VII. , Is. , XIII , XIX. Jerem. XIX, elc.


Ezech. , "V , 10.
(2) Prov. 1 , 26, 27. • ;'
(3) Jes. Sirach. , VIII , trad. de Carrières. Odyss, XXIJ.
(4) Alpli. , anthol. , lib. I , c. 67. " •
f 5) Antipatr. , Antbol. , etc.
(6) Stobée , Catonis distic.
( 177 5, ...
Dieu £.1^. Ces, phrases sont d'Homère. t)ieu envoie
les biens et les maux (2) , comme il plaît àp pro
vidence (3). L'homme doit recevoir dans un
silence respectueux tout ce qu'il plaît à Jupiter
de lui départir (4).
JNous ne suivrons pas le Juif dans l'abaissement
où. Dieu l'a réduit, et qui nous semble un grand
phénomène. — Et une terrible vengeance , ma
chère sœur. -— L'histoire nous offre une scène
uniforme dans la vie des états. Du moment que
des symptômes funestes apparaissent sur le corps
politique, Ja décadence vient par degrés jusqu'à
l'entière dissolution. Toujours en proie aux tem
pêtes les plus furieuses , le J,uif seul,, luttant
contre le sort et la haine, le Juif se montre in-'
destructible dans ce souverain degré de misère.
Au se^n des contrées où ce peuple est riche et
tranquille, sa population n'augmente pas. Il est
stationnaire,,il est fixe comme le Sinaï dont le
nonij rappelle de si prodigieux souvenirs. Dieu
semble les conserver l'un et l'autre, comme les
garants de la sainte antiquité. Israël est la colonne
des siècles, debout sur des ruines, et donnant
• : ; >'' ■• .il-, i .: '.'•
(1) J. Sirach , XI , i4.
(?) Ody5. T,,
(3) Ibïd. VI. \
(4) Ibid. VIII.
2. ia
( 178)
témoignage de tous les faits qui servent de base
à notre croyance; il ôte aux incrédules le moyen
de contester l'origine de ses livres et des nôtres.
Compagnons de tous les peuples depuis les
premiers jours du monde, dispersés sans être
confondus, sans force, mais sans crainte, iné
branlables au milieu des orages, immobiles sur
des cendres , ayant enfin leur racine dans l'éter
nité, ces fils de Jacob voient toutes les races
s'évanouir ; les siècles et les royaumes se brisent
devant eux, comme le vent sur le rocher des
mers.
Israël pourrait se soustraire au mépris des
peuples, en s'incorporant avec eux., en adoptant
leur religion. Il préfère à l'éclat son opprobre et
ses espérances. J'ignore s'il s'occupe parfois de
la triste Judée, mais il s'en console avec ses
moeurs primitives, des liturgies, des souvenirs,
des titres qui vont se perdre dans les abîmes du
passé ; il s'en console avec d'immenses richesses
que Dieu toujours clément lui donne sans doute
pour compensation de tant de souffrances. —
Qu'ils ont bien méritées, ma fille : ce sont des
monstres dont le diable est le père (1). — H est donc
aussi le nôtre.- Considérez plutôt les Juifs Comme

(1) Epiphan. , Haeres. Vide Heins. exercit. saetv,-


lib. V , cap. X. Anselru. et Hidelph. pagsim.
les arbitres de tout le commerce du monde. S'ils
voulaient une patrie, je les crois assez opulens
pour en acheter une. — Dieu ne le permettrait
pas. — Aimons à croire qu'au temps de la passion ,
ils furent plus malheureux que coupables : chers
frères, ils étaient l'instrument dont le ciel réso
lut de se servir. «En cette qualité, Jésus-Christ
se sentit obligé même de les honorer (i). » Au
jourd'hui ce peuple offre partout des familles
justement célèbres, des hommes respectables par
leurs vertus et leurs actions. Ils contribuent à la
prospérité comme à la gloire des empires qui les
ont adoptés dans leurs malheurs.
Maintenant, mon Léonide, je vais prendre
quelque repos. George me prépare son Nouveau
Testament ; je te l'enverrai sous enveloppe ; maid
comme c'est déjà te donner beaucoup plus que
tu ne mérites, je ne compte pas y joindre un seul
mot d'amour. « ' >

i) Bourdaloue , serm. II sur le pass. , part. L

, î
180

PARTIE SIXIEME.

LETTRE CXXX.

NOUVEAU TESTAMENT.
• '• :-l ' '". CHAPITRE PREMIER.
,i( .JttARIE. '• ;,

P?J-.L LUSTRE s, prédicateurs ont avancé « que


ie fut .ornée de toutes les vertus, lorsqu'elle
reposait encore dans le sein de sa mère (i). Cet
enfant. divin entendait, voyait ;et jugeait, ïl avait
}fi plénitude de l'esprit et de la science ; il jouissait
de la perfection de la sagesse, de la prudence, da
la raison; il avait le libre arbitre (2). »
Je vois toujours! avec peine" qu'on attribue à la
Vierge des privilèges que n'eut pas Jésus-Christ
lui-même. Est-ce là une preuve de religion ?
Marie , suivant un grand nombre de docteurs ,
.•
Ci) J. Damasc. , de nativ. Mar.
(2j Segneri , il quares. pred. XL , art. V.
fut exempte de la tache originelle. C'estune erreur
que d'attribuer cette découverte à Duns Scot. Le
premier auteur qui en ait parlé, Mahomet.... (i).
— Ohibo ! Ohibo ! — Rien ne prouve mieux l'an
tiquité de cette croyance. Mahomet , à moitié
chrétien , recueillit les traditions de l'Orient où
vivaient quelques fidèles. Mais cette opinion dor
mit en Europe jusqu'au siècle des premières
croisades qui la rapportèrent à saint Bernard, et
c'est à lui qu'on doit trois ou quatre cents ans de
disputes à ce sujet.
Sixte ïV a déclaré la Vierge atteinte du vice
originel (2). La Sorbonnc n'a pas voulu recon
naître sa décision : mais le concile de Trente s'est
référé à la bulle du Pape , gardant le silence sur
cette controverse, dit Pallaviccini , attendu qu'elle
est inutile et peu édifiante (3). Il aurait pu donner
d'autres preuves de cette réserve, qui sera portée
loin dans les conciles que nous verrons désor
mais : le clergé moderne est riche d'expérience
et de vertus ; le malheur l'a purifié.
(1) Alcor. Surat. fil.
(2) En i483.
(3) Sfor. Pallavic. , Cone. Trid. , tom. i , lib. VII,
c. 3.

I • i
( i8a)

CHAPITRE H.

MARIE TOUJOURS VIERGE.

Cette question , ma sœur , esL trop importante;


je ne veux point la traiter devant vous. Il faudrait
ouvrir des théologiens qui parfois ont le style
intempérant ou trop libre ( 1 ) , nos mœurs et notre
langue se refusent à leurs excès de naïveté.
Ce dogme a long-temps divisé les chrétiens ;
le délire s'en mêlait, et l'on en vint jusqu'à
chercher dans l'histoire de Junon le type de la
virginité renaissante. La déesse s'immaculait ,
disait- on, en se baignant dans les ondes de
Canathos. Un père, excédant toutes les bornes,
soutenait de plus que Marie reçut de l'enfante
ment un surcroît de virginité (2).
En nous conformant à l'opinion de l'église ca
tholique, ce qu'il est au moins permis de recon
naître, ma chère sœur, c'est que l'ancienne écri
ture se tait sur la virginité perpétuelle de Marie (5) ;

(1) Surtout en Italie. Le clergé de France a plus de


mesure et plus de noblesse ; l'histoire le démontre.
(2) Chrysost. , serm. de Annunt.
(3) L'église latine a consacré le terme virgo. Les Grecs
et les Romains le donnaient aux épouses. Un dogme nouveau
méritait une expression nouvelle. Pourquoi ne pas admettre
( .i85)
mais vierge ou non , Marie n'en est pas moins
sacrée pour nous : Marie est après Dieu le plu»
grand objet du cjel. ,

CHAPITRE HI.

MARIE DÉESSE. SYSTÈME ITALIEN.

PENDANT les trois derniers siècles , les moines


ont marché d'un pas ferme à l'établissement du
culte de Marie. Rien n'offrait plus de moyens de
séduction et de fortune. Une jolie vierge allaitant
son fils divin plaisait aux mères , aux vieillards ,
aux bons époux, à la jeunesse. Ce petit dieu de
venu l'agneau mystique , véritable agneau pour
les sculpteurs et les peintres, agneau chéri, objet
de délices chez tous les anciens , animali in de-
liciis habito (i); cet amour si naturel pour la
colombe dédiée à la volupté même , enfin le pres
tige attaché par tous les peuples à l'innocence
des femmes , toutes ces idées reproduites avec
chaleur nous prouvent l'intelligence des premiers
« •

V incoïnquinationl ce mot pouvait- il effaroucher les doc


teurs dont la langue singulière créait la transsubstantiation et
la consubstantialité? Le Saint-Esprit indiquait l'autre. tia
dit: Heureuse l'incoïnquinée ! ( Sapient. 111, i3. )
(i) Eusthat. , in Iliad. II.
( i84 )
chrétiens et même la sagesse du clergé occidental.
il devenait Facile d'amener l'homme à ce culte
de la plus charmante des vierges, qu'on trou
vait sans peine dans toutes les beautés de la
nature, de la Bible et de l'histoire.
Elle était à la fois l'arc céleste après le déluge ,
l'échelle mystérieuse de Jacoh, l'arche dorée d'or
pur , la verge fleurie , le voile de Gédéon , le tem
ple, le buisson miraculeux, la porte fermée du
sanctuaire.
Elle est (Béphora, ^bigafl, B-achel, l'épouse
du cantique, Judith, Rutli et Jaël. Dix volumes
ne contiendraient pas les gloses des moines sur
les différens noms qu'ils appliquent à Ja Vierge,
Je ne citerai qu'un exemple, Marie , suivant
eux, est la belle Esther, attendu que d:'Ester ,
on peut faire aster, ensuite astrum, un astre.
« pr , Marie est Estber, puisqufelJe est un astre,
et puisque l'église cjiante pulchra uÇ luna (i). »
Louis Vives ne lui donne qu'un faible éloge,
en là mettant au-dessus ^e £ent|iésilée , conduc^
trice des femmes (2). EUe dirige l'univers , elle
constitue seule un corps qui eflace le paradis tout
entier. Elle est pour toujours maîtresse de la vie,

(1) Bonavent. , de specul. Bernard, de Assumpt. , P. Co-


mestor:
estbr: "Vide Les. Senti. jWp'.'-XLIV.'' "" " :
(2) L. Vivesycomm. 'sur la Cité 'die'Dieu, tom.
''.. . . 1, p.
*• i4i,
( i85)
de la mort , de l'immortalité. Les anses lui ser-
' '••i]• ",d'ambassadeurs,
vent :')1 -:'':Hl' u ' .les évangélistes
" " *3' de
' . chan-
' •'
celiers , les apôtres de héranlts... les étoiles dç
couronne, le soleil de manteau , la lune de mar
che-pied.
. ••,,. r.- , Elle
i. •: \commande
,y. ••-••' auxélémens,
i n • '.;>"au souffle
"•
de 1 aquilon, à la mer (1). Elle reçoit seule les
^ ;ir, • a -'i . if ' '• ri.'.. " - '] '• '

adorations , les caresses et les baisers du R oi des


béatitudes dont elle habite la chambre (2) , et
lorsque le fils , lorsque Dieu vint sur la terre où
il devait mourir , c'était pour donner à Marie
gloire et grandeur, bien plus que pour racheter
le genre humain (3). — Ohibo F vous affaiblissez
le mérite de la vocation ré demp tonale. — Oh !
ce n'est pas moi , cher frère. Jamais je n'oserai
croire que si Dieu s'est fait homme, ce fût pour
sa mère bien plus que pour le reste des mor
tels (4). Tel fut le langage des jésuites , et voilà
de ces audacieuses propositions échappées sans
doute à la surveillance paternelle du Saint-Siège.
Mais que ce soit oubli, que ce soit condescen-
dance-•/' pour • ude .Pri;n..
grands hommes
>. :™• •< ?, rien n'obligeP à
les taire, moins encore a les respecter. Les

(1) Mascard , pros. volg. oraz. V.


(2) Vid. ( ex Angust. orat. ad Mariam ) exercit. cristian.
Lucques , 1809.
(3) Segner. , il quares. predic. XL.
(4) Bernardin Senii. de Concep. B. Virg. Segner. ilCrist.
istruit. , tom. 111 , ragion 34.
(i86)
théologiens de l'Italie semblent avoir des licence*
ou des droits que n'usurpent jamais les autres
prêtres de l'Europe , et surtout de la France.
Prêche-t-on ailleurs que dans l'Italie que Dieu
ne s'est réjoui d'avoir vaincu le péché , d'avoir
brisé l'aiguillon de la mort, d'avoir acquis par
un triomphe le royaume du ciel , que dans l'idée
d'offrir à sa mère le suprême commandement,
il maggior commando (i), et que c'est pour elle
qu'il a formé cet immense univers (2) ?
Lorsque des ecclésiastiques plus religieux rap
pellent que le Christ est bien supérieur à Marie ,
on répondra que le Christ est le soleil, et qu'en
effet le soleil est d'une vertu plus mâle , plus
active : mais que fait cela ? La vierge symbolisée
par la lune mérite toute préférence. Voyez-vous,
disent encore les jésuites d'Italie , voyez-vous
jamais un médecin consulter le soleil , quand il
ordonne un remède ? Non , c'est la lune qu'il
observe. On l'observe quand on veut couper une
forêt, se risquer sur l'Océan, tondre un troupeau,
semer... (3).
La Vierge s'est déclarée servante du Seigneur.
Ecce ancilla Dornini. Que ces mots ne vous
(i) Sega. , loc. cit.
(2^ Ibid. et Bernard. , serm. VII. Salve Regina.
(3) Voyez les autorités dans Segneri , il qwares
pced. XL.
( i87)
trompent point. Jésus -Christ fut également le
serviteur du père, et Marie ne lui cède point
les qualités de médiatrice et de réparatrice....
Le sang qui rachète est bien celui du Christ :
mais qui l'a fourni ce sang ? c'est la Vierge , c'est
la coadjutrice de Dieu dans l'accomplissement
du salut (1).
Coadjutrice est une expression très-modérée :
Bourdaloue, à qui elle appartient, sentait l'incon
venance de ce système qu'il appelle indiscret (2).
Le Rédempteur a dans sa droite le livre de la
vie (3): mais qu'importe ce livre? la Vierge en
possède un également ; et, pour être sauvé, il
faut y être inscrit aussi-bien que dans celui du
Christ (4).
Très-souvent même elle réforme les arrêta
célestes. Sa douceur la porte à sauver ceux que
le fils condamnerait (5). Rien ne se fait au ciel
sans son aveu; elle y exerce un veto général. —
Ohibo! — Aucune espèce de grâces ne se délivre,
qu'elle ne passe dans ses mains sacrées (6). Aussi

(1) Bourdaloue, dévot, à la Vierge , serm. , part. 1.


(2) Ibid. , loc. cit.
(3) Apoc. , XX.
(4) Catéch. des peuples , tom. IV, p. i4o.
(5) St. Method. Orat. de Purif.
(6) St. Bern. , Homel. in laud. b. M.
est-elle le recours unique et suprême de tous les
chrétiens (i).
Sa puissance est telle qu'à la fête de YAssomp
tion de cette divine Mère , le cie) éprouve mille
transports d'alégresse ; les diables murmur,ejot?
parce que ce jour apporte du soulagement aux
damnés (2) , ce qui n'arrive pas aux ietes de Jésus-
Christ. Jésus-Christ est une fleur qui embaume le
monde ; la Vierge est le rameau , la baguette mi
raculeuse qui en chas.se les diables (3). Son nom
seul est une sauvegarde inviolable (4); en le pro
nonçant, il arrive même qu'on obtient le salut,
bien plus vite qu'en prononçant celui de Dieu (5).
C'est ce qui faisait dire à saint Germain : Ce que
je désire, c'est que le nom de Marie soit le der
nier mouvement de mes lèvres , afin que , ce
nom à. la bouche comme un rameau d'olivier, je
m'envole à l'éternel repos (6).
Point de doute, mes frères. D'après des aveux
si positifs , Marie est dieu même. C'est peu de
convenir qu'elle va se terminer à Dieu

St. Éphr. , Orat. ad. Mar.


St. Hiideph. , serm. V de Assumpt.
(3) Rich. de St.-Victor. de compar. Chris.
!4) Le Catéch. , loc. cit. , p. 107.
5) Anselm. de excell. B. ]Vf . Ce mot est devenu fameux
chez les Théologiens.
(6) St. Germain ( de Const.) , Orat. "V I , in Anmmt. B. M.
qu'elle a de l'infini (i), comme épouse d'unDieu,
fille et mère d'un' Dieu (2) , comme ayant un fils
en commun avec le sbtiverain Créateur (3) ; elle
a dans son' essence la plénitude de la Divinité.
Lés douze étoiles qui ornent sa tête sont l'em
blème de ses'dbuze privileges , dont le dernier est
la toute-puissance sur la terre et dans le ciel (4).
— Folie ! folié ! ma' soeur. — Oui , messieurs ,- la
toute-puissance (nous voici aiix derniers aveux).
Oui, chretiens, sa' puissance est la puissance de
Dieu.... potenza di Dîo , potenza di Dio! si si t
potenza di Dio ,• l'omnipotenza divina , sans
borne? , sans exceptions , sans termes, sans fin (5).
Une pareille créature estlMe'u! Éè pas est.franchi.
George. Ah, président! comme vous avez fa
vorisé mon adversaire que voilà! Je gagnais, si
vous l'aviez". voulu. IN e l'ai-je pas toujours dit.?
Marie est' déésse, comme l'ont pensé les collyri-
diëriiièS (6) de's premiers siècles , comme saint
Cyrille et' MëtKclditis l'ont appris aux Esclavons ,
atix. Autrichiens', et chez lé Ilongrois, chez:* le
} } • St.; ThoiAas , -J, Part , q. 25:, art. 6", ad. 4.
\ 2) François de Sales, sur le Chapelet.
(3* St. Thofaab de'Viffeneuvé', in.symb.. Mar.
* E.Damien Vide le Catécb.^ loc. cit.1, •
(5 Segnev. , il quares. pred. _XL. , art. 5. ,.
(6 Ahfei" riô'imnîèe^ ' d'un. gitéau ' ronid"" appelle collyi
lyrt,
qu'elles,déposdient.sur son autel, et noH de cdltiife., orfae-V,
uiènt de' tête , comme l'a dit Tertuliea ( de cultu feminar. )
(
Bohême, entr'autres chez les habitans de Prague,
de Nepomuck et de Buntzel. La Vierge y reçoit
tous les honneurs de l'hyperdulie.
Alexandre. Sans étendre nos recherches sur
ces extravagances dont Pascal n'a connu qu'une
faible partie , croyons , messieurs , avec saint
Ëpiphane, que c'est nuire à la religion que de
vouloir rabaisser Marie ou relever sa gloire plus
qu'il n'est convenable , ultra fas. Plus on est
chrétien , et plus on se rapproche de la vérité. Je
crois ces remarques utiles.
CHAPITRE IV.
ANNONCIATION. NAISSANCE DE JÉSUS-CHRIST.

NE nous écartons point ici, messieurs, de cette


réserve qui nous a guidés dans le chapitre sur la
virginité de Marie. Vous serez trop sages pour
me forcer à rompre un silence qu'il est édifiant
de garder. Mais si notre Zéphirine voulait faire
un cours de folies plus complet, lisez-lui, père
Séraphin , les traités fameux de Paschase Ratbert
et de Ratram. Lisez tout ce qu'on a dit sur la
naissance de Jésus-Christ comparée à celle de la
vipère... sur la belette et sur la femelle du vau
tour, qui engendrent, comme Marie, sans le
C 191 )
ooncours sexuel (1), vous y verrez toutes les
parties, toutes les manières par lesquelles il est
possible de naître, et si ces différentes parties
ne vous conviennent pas , « tournez , vous dit-
on , retournez la Vierge , brisez-lui le ventre ,
dépouillez-lui les côtes, rompez-lui l'échine, que
nous fait cela, pourvu que le Christ sorte (2)? »
Oublions ces sottises, et n'ouvrons ici que les
historiens de Marie.
Il nous apprennent « que Gabriel sortit de la
salle du Consistoire divin... delia salla e Consis-
toro delia santissima Trinità... sous la forme
d'un jeune homme tout brillant , et avec une
mise décente, onesto nel suo vestire (3).
Il arriva vers six heures du soir. Marie, in
quiète , fit beaucoup de questions que l'Ange ré
solvait à merveille ; il expliqua ensuite les quatre
manières d'enfanter (4) , mais particulièrement
la dernière qui regarde les unigènes.

Îi) Origène, contr.Cels. , liv. I. Ambroise in Exarner.


2) Pasch. Ratb. de corp. et sang. Domin. Ratram , ou
Bertram. , sur le même sujet. On pardonne ces folies aux
moines du 9e siècle ; mais les Mabillon , les Boileau , les
Dacbery pouvaient s'abstenir de nous les présenter dans
le 180, et de les déclarer saines et orthodoxes.
(3) Villegas ( d'après St. Augustin ) , rie de Marie ,
chap. 7 , trad. par Valentin , pag. 44 et 45 , ed. Venise ,
1728.
(4) 11 dit à Marie : Dovevate sapere , signora , che sono
quattro manière diprocrear l'uomo , etc. etc., p. 47.
,
Marie résistait encore , dit saint. Grégoire ,
préférant sa virginité aux démonstrations de.
. ' l'ange (i) ; mais elle se rendit enfin , et donna
son consentement à minuit (2). Nous en reste
rons VA.
CHAPITRE V.

NATIVITÉ.

LES Chrétiens n'ont pas le bonheur de con- .• \ m

naître lé jour5 où est rie J&iis^nrïst. Plusieurs.


opinions sur ce point l'es ont' toujours1 par
tagés (3) . —Antoine . Formé en avril , il a dû naître
en décembre (4). —Alexandre. Que de Hardiesses
tfa.ncîiees d'un mot ! Les communions grecques
adoptèrent le 6 janvier, jour même de la visite
des mages. Les églises égyptiennes fixèrent à ce
même jour la nativité, la circoncision et l'ép!-
phanie (5). , .,. • ; • . •
Ce furent les Gaulois , .barbares moins instruits
sur ces faits que les chrétiens d'Orient , qui les
premiers se déterminèrent pour lé. 2 5 décembre.
Greg. Naz. , Orat. de Natîr.
(2 Yilleg. loc. cit.
19 au 20 ayril , 20 piai , 18. noy. , 6 janr. , etc. et«....
Éaron. ad. App. Ann. , 11°. 76. ,, . .
Theopinf. , in Prœm. pasch. , epitl
( 193)
Si on en cherche la cause, on la trouve dans
l'habitude où étaient ces peuples et les Romains
de célébrer ce jour-là lcsolstice hivernal, antique
fête de Bruma, ou les Ambroisies grecques adop
tées par Romulus. Jules I" , chef de l'église occi
dentale , en 35o , dut consacrer l'usage qui ré
gnait autour de lui. Il se décida pour le a5 dé
cembre, et ce fut une grande preuve de sagesse.
C'était détruire les restes d'une coupable idolâ
trie , c'était substituer pour toujours le culte de
Jésus-Christ à celui d'un dieu chimérique; et
cela fut ainsi réglé , dit saint Léon, afin que ce
jour parût plus vénérable , moins à cause de la
naissance (supposée) du Christ, que par le re
tour du nouveau soleil (1), ce symbole visible
du soleil de vérité.
Les chrétiens ne connaissent pas mieux l'année
où le rédempteur est venu. Il l'ont cherchée
depuis 4ooo à 4oo4, jusqu'à 5873 du monde (2).
L'ignorance est partout, et notre orgueil veut
encore assigner des origines aux anciennes tra
ditions des peuples!

(1) Léon I, serm. XX de Nativ. Christ


(aj Voyez Millot, Eléna. de l'Hist. gén. , introd.
( i9* >
CHAPITRE VI. : :
LA. MORT DES INNOCENS. — HÉRODE SEOÏ. EN PUT-
COUPABLE.

Jésus-Christ paraît, des bergers l'annoncent ,.


des mages ou des rois viennent offrir leurs ado
rations, et bientôt vingt mille innocens por-.
lent aux cieux cette grande nouvelle. — C'est
quatorze mille, cher père (1). — C'est vingt-
deux mille, et suivant ceux qui exagèrent, c'est
cent quarante-quatre mille (a). Atrocité la plus
effroyable que nous connaissions, dit saint Basile
de Séleucie; de toutes parts, les citoyens conju
raient le soleil de se cacher pour ne pas la voir.
Ce fut l'ouvrage d'Hérode : « Il envoya tuer les
enfans (3). » Mathieu seul parle de ce crime , et
ce grand évangéliste est bien loin d'annoncer
que Dieu l'avait voulu , l'avait ordonné. —
Craignez de méconnaître le but , après l'avoir
indiqué. Ces peLits anges étaient destinés à ré
pandre dans le ciel la nouvelle de l'heureuse
naissance : tel fut le langage des pères. — Et sui
vant les pères, Jésus encore enfant aima mieux
fuir que de se garantir de la fureur d'Hérode (<*).
Les Ethiopiens. Voy. Calmet, Hist. univ. , t. IV, 1. 46..
m Vide Genebr. Chronolog.
(3) Math., II, 1 6.
14) Chrysost., Homel. VIII in Math.
, C
Ne devait-il pas en garantir ses innocens compa
triotes ? Quelle nouvelle en effet à porter devant
Dieu, et ne sait-il pas les choses qui arrivent? On.
vit le sang des enfans et le lait des mères se con
fondre ensemble dans un même ruisseau. Jésus-
Christ voulut être loué par les faibles cris des
enfans à la mamelle , afin que ceux qui ne pou
vaient le confesser par la bouche lui rendissent
hommage par la mort(i). 11 voulut, dit saint Cy-
prien , pour qu'on jugeât de l'innocence de ceux
qui meurent , qu'une troupe d'innocens fût mas
sacrée en son nom (2)-.
Ce douloureux événement , mes frères , est
l'opprobre de l'histoire humaine. Les saints pères
l'ont appliqué bien légèrement à notre rédemp
teur $ à ses intentions , à ses décrets. Il voulut ce
massacre , il l'ordonna. Où s'en est-il expliqué?
On devait laisser tout ce crime sur la mémoire
de l'infâme Hérode. Pourquoi , je le demande ,
y faire intervenir l'ordre exprès de Dieu et ses
besoins? «Le Christ, étant né petit, voulut qu'on
lui sacrifiât des petits enfans et Dieu ne
trouva pas de meilleur moyen pour divulguer
la naissance de son fils. (3). » Comme on rabaisse

fi) August. , Orat. cont. judseos, (ex antique) cap. 10.


(2) Cyprian , ep. LVI.
(3) A'illeg. , vit. di Maria , cap. i4>
la providence ! C*est peu encore , il fallait , suivant
saint Paulin , que cette boucherie fût le prélude
de l'agneau sans tache et les préparatifs de sa pas
sion (1).
— Les voies de Dieu sont impénétrables. —•
Elles ne sont pas monstrueuses. Gardez-vous de
voir dans Jésus-Christ un enfant ordinaire, et qui
ne peut être responsable d'aucun événement;
« Il était Dieu dans la crèche avec toute son intel
ligence et toute sa justice, S'il était enfant, s'il
pleurait , ce n'était pas , comme les autres , par
faiblesse. Il pleurait par raison et par amour (2). »
Un Dieu rempli d'intelligence, de justice et
d'amour , un Dieu qui vient pour unir les hom
mes, les instruire et les sauver , commenoe-t-il
par la ruine de l'innocence , et serait-il défendu
de croire avec saint Augustin « que Dieu lui-
même ne serait qu'un ingrat , s'il condamnait un
innocent (3)? »

(1) Paulin, ep. IV.


(2) St. Bera. , et voyez Bourdaloue , Serm, sur la Natif* >
part. I.
{3) August. , ep. CVI.
( 19? )

CHAPITRE VII.

MORT DE JÉSUS-CHRIST.

Mêmes ténèbres , frères , que sur les jours de


la naissance et du baptême. Suivant Tertullien ,
jactance , Sulpice et Jérome , Jésus est mort de
vingt-neuf a trente ans. Il est mort à quarante ,
d'après Chrysostome , Maxime , Filastre , Chry-
sologue. Irenée pense que le Christ a vécu jus
qu'à cinquante ans (1). Cet illustre évêque tenait
ses traditions des hommes mêmes qui étaient
allés voir le compagnon du Christ à Patmos.
L'église latine a pris fort sagement un terme
moyen. L'âge de trente-trois ans est admissible
sous tous les rapports. Il ne laisse au Messie que
trois années pour l'établissement de sa doctrine,
et ce bref intervalle rehausse encore sa gloire.
Elle est assez belle , sans qu'on doive prendre la
peine de comparer cette espérance du monde ,
ce Silo de la Genèse au Silène des païens (2) , au
diable (3) , à Castor et Hercule (4) , à Platon

(1} Iren. , adv. tijeres. XXXIX.


(2) Justin, de Monarch, II , lib. I, c. 3.
(3) Genebr. Chronol , an 4 160. Cassiod. in ps. "VII.
Pascal , provinc. XII.
(4) Tertull. , cont. Marcion , Hb. IV.
( »9» >
»ommé comme lui Sauveur et Médecin des,
âmes (j ) , Platon né comme lui d'une mère vierge-
«t fécondée par le soleil' (a);
Nos auteurs sont remplis, de ces parallèles fort
injurieux à la Divinité. Presque de no? jours,, au-
dix-huitième siècle , un grave professeur de théoT
logie épuise toutes les sources de l'érudition, telles
qu'Homère , Virgile, Lucien, Martial, Servius ,,
Ovide , Catulle , TElien , Silius , la Bible , les
pères : il y joint une foule de modernes ; et de
vinez-vous , sœur , à quel dessein ? C'est pour dé-~
montrer deux choses : la première , que les douze
apôtres furent douze biches... — Ohibo / — La
seconde , qu'il existe ressemblance entière- et
parfaite entre Jésus-Cbristet Adrien :.même phy
sique , même vêtement, mêmes titres. Tous les,
deux sauveurs et réparateurs, de l'univers , tous
les deux optimi , maximi : très-hauts l'un et
l'autre , même majesté , même divinité ,. eodem
numine (3). Quels abus ! Comme c'est se jouer
de l'a science ! La divinité d'un Adrien ! Comme
si l'homme la recevait dans les folies d'unq apo
théose !"
Comment un des disciple3 du professeur ne lui;
(i) Jerom., cont,. .Tovin. ,. lib. Vil..
{•À Anaxilid. Apulée, Plut. , Laërcr, Jérôme.
(3) Théod. IJasée ,. dissert, et. obs. philos. , etçvdiss. II ^
a-t-ils pas demandé où Jésus-Christ a tué cinq-
cent mille hommes dans une bataille, et quand'
oii l'a vu placer un Jupiter au mont des Oliviers-,
Vénus au Calvaire , Adonis dans les grottes de
Bethléem, et des Antinoiis dans le ciel? D'où
vient donc cette manie de rabaisser éternelle-,
ment Dieu?
CHAPITRE VIII.
APPARITIONS DE JÉSUS -CHRIST.

Si' l'on en croit les nouvelles légendes , il n'est


point d'envoyé céleste qui se soit montré plus
fréquemment que Jésus-Christ? Pour ne consi
dérer que les âges modernes, nous le voyons
chez sainte Brigitte , saint Edmond , Rodulphe
le chartreux, le carme dont parle sainte Thérèse,
chez Madeleine de Pazzi, chez Rose, chez An-
gèle, etc. etc.
A la mort de Charles-Boromée, il se rendit ;V
Rome auprès d'une dévote femme, et lui dit :
J'entends que Charles soit canonisé. Eii 1i9, il
s'était montré seul au haut du mont Olive t ; et
de là , s'élevant dans les nuages , il imprima des
croix sur une multitude qui s'assemblait pour
recevoir le baptême. En 1066, on le vit encore-
( 200 )
sur son trône de majesté, agitant de la main droite,
uneépée nue. Quelquefois il descendait en homme
et sans aucun attribut de la divinité. C'est ainsi
qu'il vint dîner chez Marguerite vierge romaine,
à la fin du treizième siècle. Que de papes, que de
saintes personnes l'ont vu sous des formes diffé
rentes; rarement, il est vrai, sous la livrée de
l'opulence! Il a, dit-on, préféré la figure du lé
preux et du pauvre. Combien de fois de graves
aumôniers célébraient la messe à bord des vais
seaux, à l'instant où la vierge et*}'enfant appa
raissaient sur leurs têtes (1) ! Les sacrificateurs
tenaient dans leurs mains le dieu-homme , de
trente-trois ans , le dieu de la passion , tandis qu'il
flottait au-dessus d'eux à peine âgé de quelques
jours. Voilà de grands "phénomènes ! mais cela
est-il bien catholique?

CHAPITRE IX.
$AINTES UNIONS AVEC JÉSUS-CHRIST.

Une cérémonie touchante appelle en ce moment


l'attention de notre sœur.
Parmi les nombreux mariages de Jésus-Christ,

(1) Tous les faits de ce chapitre sont si connus qu'on


s'abstient de citer les sources.
f 201 )
nous prendrons celui qu'il vint contracter avec
sainte Rose.
Il est au ciel deux Rose, l'une de Viterbe,
l'autre de Lima , et celle-ci est remarquable ,
puisque c'est la première sainte que le Pérou ait
donnée au Paradis.
Son nom retrace le souvenir d'un prodige :
elle avait trois mois et reposait tranquillement
dans son berceau ; une rose ouverte parut tout-
à-coup sur sa figure, et l'archevêque Torribius ,
en la baptisant, lui donna le nom de Rose à sairite
Marie.
Dès son enfance, elle aima la solitude, fit vœu
de perpétuelle virginité, pria nuit et jour, et ne
voulut pour lit que des planches parsemées de
cailloux. Pour vaincre le sommeil, elle imagina
d'attacher quelques-uns de ses cheveux à des
clous de la muraille , et lorsque sa tête s'appe
santissait , le tiraillement et la douleur la réveil
laient aussitôt.
Le ciel , touché de tant de ferveur, se décide,
à la récompenser. Un jour qu'elle était en oraison,
elle vit près d'elle la Vierge tenant le petit Jésus
dans ses bras; l'enfant se mit à la regarder avec
beaucoup de tendresse, et lui dit : a Rose de mon
coeur, sois mon épouse. »
A l'instant, Marie faisant les fonctions depro
( 202 )'
yube, les unit l'un et l'autre par le mariage■..
Les dieux grandissent vite.. Jésus s'empressa
d'agir plus familièrement avec son épouse... cum
illâ familiariùs agere.il venait luifaire compa
gnie, lorsqu'elle travaillait à l'aiguille ou qu'elle
se promenait aous. ses. vastes portiques; c'était
alors le plus charmant des mortels... speciosus
forma prœ filiis hominum.
Ce tendre commerce dura dix ou douze ans.
Rose , ayant accompli son sixième lustre , fat
jugée mûre pour le ciel, maiura cœlo. Son cher
époux l'y appela, et Clément IX voulut bien lui
assigner une place dans l'immortel séjour, de
l'autorité des apôtres et de la sienne (ï).
Jésus- Christ a épousé de la même manière
quelques milliers de saintes, entre'autres les deux
Catherine. On rapporte que pour la Siennoise,
il y eut beaucoup d'autres formalités. L'acte de
mariage fut passé devant Marie, David, Jean
Févangéliste et saint Dominique. Jésus lui offrit
à boire et s'empara de son cœur, pour qu'elle
n eût pas de distraction. Mais quelques jours après,
il vint le remettre à sa place, tout flamboyant.
Sainte Thérèse est la seule qu'il ait épousée
avec un clou. — Avec un clou , mon frère ? —

(i) Bona. (le card. ) Opera ; tom. IV, rit. di S. llosa.


(' 2o3 )
Oui, sœur , en guise de l'anneau nuptial. Ces t elle-
piême qui le rapporte dans sa vie (1). Tous ce*
mariages , loin de se dissoudre par la mort ,
se confirment dans le ciel, où les épouses ne
sont plus qu'un avec Jésus-Christ (a), duo in
carne unâ. J'ignore quel bien ont produit ces
traditions, mais 'je me borne à savoir que Jésus-
Christ a paru , mes frères j il est mort , il a repris
la vie, en touchant le tombeau , nous apprenant
ainsi que l'homme a besoin de mourir pour
renaître.
Redevenu Dieu dans la mort, il est rentré an
ciel, d'où il ne doit descendre qu'à l'heure du
jugement. Voilà notre doctrine : croyez-vous à
toutes ces apparitions ?
Séraphin. Je crois à ces prodiges , ils me font
trembler. —r Et moi, sans vouloir porter une
main audacieuse sur les annales de nos pontifes,
je crois avec une âme soumise que la piété n'a
nul besoin de ces fables semi-païennes , que le
christianisme tout entier n'est qu'un miracle , et
qu'il n'est point de merveilleux que n'efface un
miracle. Quand tous ceux de Rome qui excitent
\otre sollicitude , et nous l'avouerons sans crainte

(1) Tohi. I,p. i5i , éd. Venise, 1723.


(2) Le catéchisme des peuples, ton). IV , p. 202.
( ao4 )
aux plus impies d'entre les protestans et les,
philosophes , quand tous les secrets thaumatur-
giques seraient tombés dans un profond oubli ,
notre religion n'en serait pas moins vraie , moins
pure et moins belle. Nous allons l'examiner sous
les rapports de la morale , et ce sujet n'effarou
chera pas notre sœur, dont je connais l'esprit
et la sagesse.

CHAPITRE X.
MORALE.

La morale n'est pas l'ouvrage des peuples qui


n'ont pu s'assembler en un même lieu, et qui
n'ont pas tous une même langue. C'est le ciel qui
l'a donnée à l'espèce humaine (1).
La morale est un épanchement de Dieu dans
le cœur de l'homme. Le barbare même entend
sa voix ; elle l'indigne contre les malfaiteurs qui
dévorent le fruit de ses travaux , qui l'attaquent
dans ses droits de possesseur et de père , le
calomnient et l'outragent. Elle le rend fidèle à
ses engagemens , elle lui enseigne à n'offenser
personne , à respecter la vieillesse , protéger le

(1) Xenoph. Aponetn , lib. IV. Platon de Leg. , IV et


in Critia.
( ao5 )
iàible, soulager ses frères, honorer la bienfaisance
et la justice , à partager son asile et son pain avec
le voyageur et Je pauvre.
C'est toi , disait un sauvage , ô Dieu ! c'est loi
qui fais venir tout ce que je plante et tout ce
que je recueille. Si lu en avais besoin, je t'en
donnerais, et j'ai la volonté d'en donner à tous
ceux qui n'en ont pas (1).
Le sauvage ne peut sans doute définir tous les
rapports de la morale. Il n'en possède que les
débris , ayant perdu le dépôt des traditions géné
rales ou primitives ; el si elles se dénaturent chez
l'homme civilisé , on doit en attribuer la cause
à l'illusion des systèmes ; mais l'esprit impar
tial se refuse aux orgueilleuses prétentions des
sectes. 11 voit les traces d'une même doctrine
Sur tous les points de la terre. Si l'homme la
méconnaît , il ne peut du moins l'ensevelir dans
l'oubli, a parce qu'elle renferme une vertu cé
leste qui triomphe de nos injustices et ne vieillit
jamais » (2).
Pascal futtrop janséniste , lorsqu'il refusa toute
espèce de morale aux anciens, ne voulant pas
qu'aucune autre religion que la chrétienne ait

(i) Vie du P. NacquaRt, missionnaire ,, p. i3.


(2) Soph. in Œdip;
- { ao6 )
ordonné d'aimer son Dieu (•i). Mais l'amour est
le principe de tontes les religions du monde , et
les anciens ont eu la morale qui nous gouverne^
Cette loi sainte est la règle vivante qui pro
nonce d'elle-même sur les actions de la créature
douée d'intelligence (a). C'est le code de la police
humaine et du droit naturel. Pour le trouver,
l^esprit s'élève jusqu'à la cause suprême : c'est
en elle et nulle part ailleurs qu'on découvre
lidée éternelle du bien et du mal, du juste et
de l'injuste (3).
Saint Augustin et Bossuet ont adopté les idées
de Socrate ; peut-être n'ont-ils pas remonté plus
haut qu'à Philon , le plus sage des juifs. La raison ,
disait- il, est cette loi.■, qui n'a pu être gravée
par un homme fragile sur des tables ou des
colonnes inanimées. Elle fut empreinte dans
l'entendement par les mains d'une nature im
mortelle (4).
<c On ne peut douter que cette nature im1-
muable... ne soit Dieu. Tout législateur , avant
de publier des ordonnances temporelles , con
sulte, s'il est homme de bien, cette impéris*

( 1) Pascal. , preuv. mor. du christ.


(2) Zenon. , près Diog. et Stob.
(3) Chrysip. de Diis t lib. III , ap. Plut, de Stoic. reptigfl.
(4) Philon. , lib. Omnis probus libei■.
( 307 )
sable loi (1), qui ne varie pas comme celle des
princes (2) : il consulte ces vérités que l'enten
dement aperçoit toujours les mêmes, qui sont
quelque chose de Dieu, ou plutôt Dieu •
l'homme voit que tout est soumis à des lois
certaines..., ; il voit qu'il faut reconnaître une
sagesse... où toute loi, tout ordre, toute pro
portion ait sa raison primitive (3). »
Ces paroles sont belles ; mais Cicéron a dit
avant Bossuet : Cette loi primitive est la droite
raison; c'est la voix de la nature gravée dans
nos cœurs, loi constante, éternelle, invariable.
Par elle , Dieu enseigne et conduit tous les
hommes... ; elle a précédé les codes et les sociétés
civiles ; elle n'est autre chose que la raison même
de Dieu (4).
Voilà ces nobles pensées qui faisaient l'ad
miration de Lactance , et qui ont éveillé le
génie de nos plus grands orateurs. Pourquoi
donc la piété craint- elle de voir la morale de
l'évangile dans la morale de l'univers? Dieu ne
pouvait en donner une autre, c'était la sienne.
II est toute la loi des peuples , toute leur doc

(1) Aug. de ver. religion.


(2) Idem, de lib. arbit. , lib. I.
(3) Bossuet , trait, de ta conn. de Dieu.
(4) Cicer. de leg. II et repub. III.
( 208 )
trine , toute leur raison. « Cette raison qui est
près de moi et si différente de moi , qui est-
elle ? Où est cette faculté parfaite , éternelle ,
immuable? N'est-elle pas le Dieu que je cher
che (1)?»
« Ce Dieu , ce logos sacré , voulut bien instruire
les Grecs par le ministère de Socrate , il a fait la
même chose pour les barbares ; et c'est ce Verbe
qui , se couvrant d'une forme humaine , a reçu
le nom de Jésus-Christ (2). Il est l'auteur de tout
ce qui existe , l'esprit qui s'insinue dans les di
verses parties du monde (3) , le Fils de Dieu ,
le Verbe lumineux , luminosum Verbum (4) ,
mens Dei (5) demissa cœlitus (6)... Quœ omnià
in ordine digessit M. Il a dit : Ego sum lux illa ,
Deus et supremœ potestatis mens qui eram ante
aquas (8). »
Ces traditions , recueillies par le pseud-Hermès ,
se trouvent avec éclat dans les œuvres d'Anaxa-
gore et de Platon. Mens a le souverain pouvoir ,

(1) Fénélon , traité de l'existence de Dieu.


(2) St. Justin , Apolog. I et II-
(3) Zenon et Gléanthe , près Tertull.
(4) Pœmand.
(5) Platon , in Cratyl.
(6) Pœmand.
(7) Anaxag.
(8) Pœmand,
il est roi du ciel et de la terre (i). C'est là , mes»
sieurs , tout Jésus-Christ , et les païens , dit un
martyr qui avait vécu dans les deux religions ,
les païens adoraient le dieu véritable... Orphée
même a connu le Verbe (2).
Un savant prélat , qui a beaucoup trop écrit
pour être exempt d'erreurs , a voulu démontrer
que les philosophes d'Athènes, de Sparte et de
llome ne durent leurs découvertes qu'à ce qu'ils
apprirent de nos doctrines particulières (3). Cette
opinion n'est pas admissible , elle outrage la Pro
vidence et l'histoire.
Afin que tous les peuples reçussent à la fois les
mêmes principes , la Divinité mit près de chacun
d'eux un génie chargé de l'instruire (4) , un génie
comme Minos, à qui le ciel parlait (5), comme
les voyans et les patriarches de l'Egypte et de
l'Asie i comme Moïse , Numa , Pythagore , les
Xamolxis, les Lycurgue, et les sages qui furent
les organes de l'Eternel.
Il y eut donc une révélation générale , souvent
mystérieuse et symbolique ; mais elle rappelait

(1) Plat. in Timœ.


(2) St. Justin de Monarch.
(3) Huet. Démonst. Évang.
(4) Clena. Alex. Strom. VII , Orig. passlm.
(5) Odys. , IX.
( 210 )
aux hommes par intervalles toutes les vérités
originelles qui constituent leur bonheur et leur
religion.
Les différens voiles qui la couvrent tiennent
à l'essence de la piété , autrement de la foi, l'âme
perpétuelle des cultes; et plus la foi se trouve
combattue par les obscurités des dogmes, plus
elle devient méritoire : c'est ce qui fait de la foi
le mobile du salut.
Dans celte heureuse communication de Dieu
avec ses enfans , l'univers fut enrichi de tous les
principes de la sagesse , principes plus anciens
que la nature , oracles des siècles , qui remontent
à l'auteur même , au modérateur de toute chose.
U en est l'arbitre et le vengeur (1). « La sagesse ,
la vraie philosophie et la vraie religion sont une
même chose (2). »
Ainsi, mes frères, les grandes maximes vinrent
chez l'homme par des révélations immédiates ;
elles servirent de base à toutes les sociétés , à
leurs religions (3); Dieu les dictait, « C'est à lui
seul qu'on doit rapporter tout ce qui est bon et
chez le Juif et chez le Grec La philosophie
fut accordée aux nations avant le règne de l'Évan-

f 1) Cieer. , loc. cit.


(2) M. de Chateaubriand , Génie , etc. préface.
(3) Socrat. , in Plat. Xénoph. Laërt.
gile ; elle leur servit de pédagogue , comme la
loi en servait aux Hébreux Cela prouve que
Dieu a sauvé l'homme dans le temps et dan»
l'éternité (1). .
CHAPITRE XI.

JÉSUS-CHRIST LÉGISLATEUR. SA MORALE.

Il fallait un génie supérieur pour rasseoir les


bases de l'édifice trop agitées par les révolutions
du globe. Les plus savans même avaient fini par
se perdre en conjectures , où le bon sens brillait
moins que l'imagination. Ils appuyaient leurs
vaines théories par quelques vérités sacrées ,
portion de cette morale primitive que sa divinité
soutenait encore sur le gouffre des siècles. Les
philosophes du Portique n'eurent trop souvent
qu'une puérile ostentation ; une école étouffait
les germes précieux qu'avait pu recueillir une
école rivale. Le pyrrhonisme gâtait la science,
et la science éloignait de la nature et de la raison.
Au milieu de cet amas d'erreurs , qui est en
core le partage de la terre , les grandes idées ne
se perdirent jamais ; une immortalité, une âme

(1) Clem. Alex. , Strom. I.


l4*
( ai3 )
divine, un ciel où les vertus menaient l'homme. A
défaut même de traditions , la conscience nous
instruit de nos destinées futures : l'âme, avertie
par elle, se tient avec une religieuse sollicitude
sur les limites du juste et de l'injuste. L'avenir,
première loi de Dieu , l'avenir enchanteur , est
la sauvegarde du présent. Otez l'idée de l'ave
nir, plus de sociétés, frères ; et Dieu les a vou
lues ; mais il a dit à l'homme : J'ai mis devant
toi la voie de la vie et la voie de la mort (1);
choisis. . . J'ai mis le feu et l'eau , afin que tu étendes
ta main où tu voudras ;... tu es dans la puissance
de ton propre conseil (2).
L'homme pourrait-il choisir et distinguer la
bonne route, si Dieu n'avait donné pour guide
la raison et la justice ?
Il vint ce Dieu pour replacer tous les errans
dans la voie de la vie. Il parut pour resserrer les
nœuds qui ne font qu'un tout de l'homme et de
l'immortalité. Quel simple appareil , mais qu'il
est magnifique ! Les héros, les patriarches , les
poetes, les rois, tous avaient souhaité aux peu
ples de la joie et des richesses.
Ce fut un être bien extraordinaire que le nou
veau prédicateur. Il vint répandre sur la tête

(1) Deut. XXX, i5, 19. J. SirachXV,i7.


(2) Jeiem. XXI , 8.
CM»•)
des rois et des nations le mépris des grandeurs
et des charmes de la vie. Il va au triomphe en
ne prêchant que la misère, en ne laissant à la
pensee que les espérances de la mort. Mais que
d'amour dans cette voix plaintive ! « O vous qui
souffrez , bénis de mon père , venez , venez tous ,
entrez dans l'héritage que je vous ai préparé de
puis la création du monde. »
Et pourquoi cet héritage leur est-il assuré ?
c'est parce qu'ils accomplissent tous les principes
de la morale, « car j'ai eu faim , j'ai eu soif, et
vous m'avez nourri ; j'étais un étranger, et vous
m'avez accueilli sous votre toit; j'étais nu, et vous
m'avez couvert; j'ai langui dans les prisons, vous
êtes venus me consoler... et tout le bien que vous
aurez fait au derpier de mes frères, vous l'aurez
fait à moi-même (i). »
On a prétendu qu'une société de vrais chré
tiens ne subsisterait pas dans un monde où tout
se subordonne au principe de la propriété , dont
l'Évangile est l'abnégation. Mais si Dieu com
mande de ne point songer au lendemain , de tout
donner aux pauvres , de se confier à la Provi
dence comme les oiseaux... (2), ces expressions
paraboliques se rapportent à la Providence même ,

'*) Math. XXV.


w Luc. XII.
qui , sachant combien nous sommes supérieurs
au volatile, au lis, à l'herbe des champs... mé
nage soir et matin des faveurs et des ressources
pour les hommes de toutes les classes.
« II faut quitter ses parens pour me suivre...
j'apporte la guerre, etc. » Par ces mots, Dieu n'ex
primait que cette douce préférence que lui doit
le cœur du fidèle j il n'a pas indiqué le mépris
de ses enfans ou de son père , celui qui regarde
l'amour comme la plénitude des choses (i).
L'amour est le caractère de toute la doctrine
évangélique et de la doctrine des nations. Cet
amour est le souffle divin , c'est le secours que
le ciel donne pour le salut et la félicité , car on
ne s'unit à Dieu que par l'amour (a).
« Non-seulement la morale , mais encore la
doctrine de Platon , a des rapports frappans avec
celle de ^Évangile (3). » Sans doute , c'est la
même. Jésus a dit : Aime l'homme; si tu n'aimes
pas l'homme , ouvrage de Dieu et sa vivante
image, aimeras-tu ton Dieu invisible (4)?
Le Messie ne fut donc point un dieu de trou
ble. Il fut ce dieu d'amour et de paix annoncé
fi) Rom. XIII.
(2l Plat. Banq. Plut. , parai, de Thés, et Rom.
(3) M. de Chateaubriand, etc, Génie , part. IV, liv. 6,
ch. i3.
(4) Jean, IV.
(ai5)
par Zacharie (1) et prêché par saint Paul...
« C'est là tout ce que j'enseigne dans l'église des
saints (2). »
II n'existe qu'un Dieu , dont tous les hommes
sont sujets par la loi d'amour (3). Aimez donc,
aimez Dieu de toute votre âme, aimez le pro
chain comme vous-même. Toute la loi, dit Jésus,
est dans ce commandement (4).
Je me garderai bien d'exhumer devant ma
sœur quelques extravagances modernes où l'on
représente l'histoire du Christ comme un mythe
solaire , copié des vieilles annales de l'Orient.
Existe-t-il sur la terre un seul individu que celte
certitude pourrait rendre heureux , tandis que
Jésus-Christ, fils de Dieu, Dieu lui-même, uni
plus intimement que jamais à toutes les généra
tions, est le consolateur des peuples et le dépo
sitaire de l'espérance.
Ces folies doivent leur origine à quelques inad
vertances des pères , qui ont cherché notre reli
gion dans la fable. Justin a trouvé la Genèse sur
le bouclier d'Achille , le paradis dans les jardins
d'Alcinoiis , le diable dans Aten , Jésus-Christ ou
le Verbe dans Mercure. «Nous avons cela de com-
(1) Zach. IX, 10.
(2) Paul. I. Cor. XIV , 33.
(3) Galat. III. Coloss. II.
14) Math. XXII , 39.
*i6 )
jhub avec les Gentils... Ce Verbe, ils l'appelaient
Mercure Finternonce, et nous l'appelons Verbum
Dei internuncium (1). » Quel abus d'érudition !
Eva , Eva , dit un autre qui voit tout dans les
bacchanales , Eva n'est que l'invocation de l'Eve
biblique... et le serpent est l'emblème des orgies
de Bacchus (2).
De là vint sans doute que des philosophes ,
M, le comte de Volney entr'autres, ont vu le dé
veloppement du christianisme dans les douze
signes du zodiaque , et Jésus-Christ dans ce dieu
Bacchus ; c'est sans doute par cette seule raison
que Bacchus passe pour avoir civilisé le monde.
Mais laissons ouvertement cette gloire attachée
au nom de Jésus-Christ : son évangile est le code
du sentiment , de l'amour et de la raison. Dans
tes malheurs du globe , c'est tout ce qui reste aux
bons cœurs. .
L'Evangile est la pensée d'une âme tranquille.
Cela démontre qu'il vient de Dieu; et comme
elle est belle cette âme dans ses épanchemens au
milieu du peuplé! '
L'amour de la justice , de la miséricorde , de
la pureté , le mépris de l'injure, la patience dans
la douleur, l'esprit de clémence, le calme et la
1) Just. exhort. ad. gent.
2) Clem. AJex. , exhor. ad. gent,
joie dans la persécution, l'attachement aux siens ,
la tolérance , l'humanité , la franchise ; voilà ce
que Jésus prêchait aux hommes. Il disait encore :
Abjure l'orgueil , ne recherche point la fortune ,
évite les procès , fais du bien à ton ennemi, aime
celui qui t'offense , prie pour ton calomniateur ,
ne jette pas l'œil sur le bien d'autrui, donne à
l'indigent , mais donne en secret. Occupe-toi de
ton Dieu : que l'oraison parte du cœur , et que
ton innocence te rende digne du père qui est au"
ciel , de ce créateur qui fait lever son soleil sur
les bons et les médians, et qui fait pleuvoir sur
le juste et l'injuste (i). Quelles ravissantes pa
roles !
CHAPITRE XII. ,
MORALE DES ANCIENS.

ON peut encore, madame , s'occuper de ce


sujet , lorsqu'on voiLles Aristarques de nos jours
se permettre de dire : « Toutes les opinions des
anciens tendaient à la licence ; toutes les lois la
favorisaient , et chez eux il n'y avait ni amour de
Dieu ni des hommes. » Pour ne leur citer qu'un

(i) Serm. de Jésus sur la montagne.


(«8)
ouvrage , n'onf-ils jamais lu les trois discours
d'Isocrate , les préceptes qu'il donne et contre la
licence et pour le culte de Dieu , pour le respect
envers ses parens , pour maintenir enfin sur la
terre l'amour de la justice et de l'ordre ? Je rap
pelle ces discours , parce qu'ils offrent un extrait
des lois de Solon , de Lycurgue , de Pythagore
et de ses disciples , Zaleucus et Charondas.
Léguez , dit ce sage , léguez à vos enfant
*plus de gloire que de fortune. La gloire est éter
nelle , l'autre s'évanouit. Craignez de mourir tout
entier. Prenez soin des affaires publiques comme
des vôtres ; respectez le bien d'autrui... Songez
qu'il est des nations faibles , ayez pour elles le*
ménagemens que vous attendriez vous-même
d'une nation puissante. Ne combattez que quand
il est utile de vaincre ; obéissez au prince comme
à Dieu. Chérissez les constitutions de l'état... Les
révolutions qui détruisent les chefs n'épargnent
pas les individus... Respectez le mariage, c'est un
lien formé par le ciel. N'interposez jamais le nom
de Dieu ;... regardez comme un opprobre d'être
vaincu en bienfaits... et qu'à la grandeur de votre
âme , on vous croye instruit des choses de l'éter
nité. Aimez l'homme , mais point de pitié pour
le crime ; il convient que la fin du méchant soil
formidable ; et ce qu'il faut graver dans votir
( «19 )
cœur , c'est qu'une conscience pure fait couler
d'heureux jours.
Zaleucus veut d'abord que chacun prenne soin
de son âme; car la Divinité rejette l'hommage rlu
méchant ;... point de sacrifices pompeux, point
de spectacle devant Dieu : on lui plaît par de
bonnes oeuvres , par la résolution de préférer la
justice et la misère à l'injustice et l'ignominie.
Ayez présente l'heure invincible de la mort ,
et toutes les fois qu'un génie malfaisant vous en
traînera vers le sentier du crime , allez , courez
vous réfugier à l'autel , et demandez l'assistance
de Dieu.
Quelle douce morale ! comme il s'empresse de
l'appliquer aux tableaux de la vie future , aux
devoirs de l'homme envers le magistrat et la pa
trie ! « Désirer une autre patrie , c'est déjà un
commencement de révolte. »
« Fasse le ciel, disait Charondas, qu'on voie
régner une égale tendresse entre le chef et le
peuple! C'est de lui que vient cette maxime d'un
grand cœur: Potim mori quàmfœdari... Vole au
secours du pauvre , méprise le luxe , honore
Dieu , fuis l'indécence du langage , du vêtement
et des habitudes. »
Ces hommes , frères , étaient chrétiens.
( 32O )

CHAPITRE XIII.
MORALE D'HOMÈRE.

«OBÉIS aux dieux , dompte tes passion», maî


trise ta colère , apprends à te vaincre toi-même ,
la modération est la première des vertus. Fuis la
discorde, fléau du genre humain, et que ce soit
à la douceur de ton caractère que les hommes
accordent leur amour et leur respect.
Crains surtout les regards de l'univers, crains
la postérité; quelque part que tu habites, sou
viens-toi de tes pères et de tes amis , soit qu'ils
existent , soit que la tombe les ait reçus.
C'est la piété , c'est l'innocence , c'est le cou
rage qui assignent des rangs aux mortels... , et la
vertu est plus précieuse encore que la réputation :
que la vertu soit ton guide ; la vie est courte sur
la terre , il faut l'employer à faire du bien. »
Quelquefois le précepte est en action. Nestor
félicite Achille du tribut qu'il paie aux droits de
l'âge , et de l'exemple qu'il offre à la Grèce. Veut-
on faire sentir tout le prix du bon accueil et de
l'hospitalité , en quittant ses hôtes , on leur dit :
Puissiez-vous être long-temps la joie de vos fa
milles; que les dieux vous donnent toutes les
( 221 )
vertus, qu'ils répandent sur vous à pleines mains
les bénédictions et les prospérités!
Les mêmes principes vivaient dans l'âme de
Pythagore, dans celles de Numa, de Socrate et
des autres sages dont ils ont fait des chrétiens.
On ne peut refuser ce nom à Phocylide , l'apôtre
de la résurrection ; celui qui prêchait la simpli
cité, la candeur, les inclinations pures, et l'amour
de la petite fortune. Voilà l'évangile. Veut-on arrê
ter ses regards sur l'Egypte , on trouve « qu'elle
n'oubliait rien pour polir l'esprit, ennoblir le
cœur et fortifier le corps (1). » C'est proclamer
un gouvernement parfait.
« Cette sagesse religieuse fut celle des plus
beaux jours dont s'honore l'espèce humaine (2). »
A l'aspect de tant de grandeurs , de tant de mer
veilles , l'âme s'afflige et s'étonne des injures ex
cessives qu'on adresse un peu légèrement au culte
des Égyptiens et des Grecs. « Il ne faisait du
genre humain qu'un troupeau d'insensés, d'im
pudiques , de bêtes féroces (3). »
De pareilles assertions conviennent mal peut-
être aux apologistes de la religion et de la vérité.'

(1) Bossuet , dise, surl'hist. univ. , etc. part. III , eh. 3.


(2) M. le comte deFontanes, sur le Génie, etc. de M. de
Chateaubriand.
(3) M. de Chateaubriand T Génie , etc. part. I , introduct.
( 222 )
Ecoutons un autre langage. « Chez les Romains,
le peuple entier naissait tempérant, désintéressé...
uniquement sensible à l'honneur et à la sagesse..;
avant eux, les Grecs apprirent à n'estimer que
la gloire..., à penser qu'on ne peut se rendre
heureux que par la vertu (1). »

CHAPITRE XIV.

PUDEUR , DÉCENCE.

Séraphin. J'espère, ma chère fille, qu'on ne


vous fera pas croire à la décence de Cypre et de
Babylone, à la sainteté des principes qui permet
taient à Lycurgue de faire danser les jeunes filles
toutes nues, en plein théâtre et devant des
hommes.
— Rassurez-vous, frères, sur les intérêts de
la pudeur , et taisez des remarques qui décèlent
l'abrutissement de nos jours. Ces vierges ne pro
duisaient d'autres impressions que celles qu'on
doit aux statues de nos parcs et de nos musées*
Dans ces temps, il n'y avait rien là de hon
teux. Sparte était le trône de la pudeur, et l'in-

(1) Fénélon, de l'éducat. des filles, ch. 7.


( 223 )
continence , messieurs , n'y était pasjnéme con
nue de nom (1).
— Voilà du nouveau. L'intempérance ignorée
chez les Grecs ! On ne peut dire cela qu'à des
hommes qui n'ont pas lu les saints pères. Je
reviendrai sur cet article, ma sœur, et je vous
montrerai ces brillans modèles de l'antiquité
païenne.
Le père Séraphin n'y manqua pas. La soirée
du lendemain fut consacrée à de tristes recherches
sur ce que le docteur appelait l'amitié grecque.
George et Guitte ne parurent point à la séance,
et les anciens reçurent d'affreux complimens.

CHAPITRE XV.
AMITIÉ CHEZ LES GfiECS.

Alexandre. Vous venez d'entendre, ma chère


sœur , de terribles accusations. — Séraphin. Et
de grandes vérités... — Bien suspectes dans la
bouche de certains personnages. Quand on juge
l'homme , on doit se méfier de ses ennemis. Vos
théologiens ne veulent lire que les Clément, les
Tertullien, les Arnobe. — Mais, ô mon Dieu!
comment peut-on supposer de bonnes mœurs

(1) Plut.,inLycurg.
( 224 )
aux Grecs, lorsque leurs dieux n'en avaient pad
et qu'ils s'étudiaient à pervertir les deux sexes?
— Les dieux ne s'approchaient de l'homme que
dans le dessein de perfectionner son cœur et
d'augmenter ses vertus... C'est par là qu'on ex
plique véritablement l'amour d'Apollon pour
Phorbas , Hyacinthe, Hippolyte. C'est ainsi que
Pan chérissait Pindare , et que tous les dieux ai
mèrent Archiloque , Hésiode , Zaleucus , Minos
et Numa (1). Les favoris des dieux devaient les
imiter. Aussi, on aimait dans l'ancienne Grèce i
ce sentiment faisait partie de l'éducation.
A l'âge de douze ans révolus, chaque Spar
tiate avait un amant (2) , d'après cette maxime
que le meilleur guide pour la bonne vie est
l'amour (3). En effet , il n'est point d'homme si
lâche dont l'amour ne fasse un être divinement
inspiré. La vertu le domine et l'embrase; il n'est
plus homme, c'est un ami tout plein de l'esprit de
Dieu (4).
— Que d'abus s'introduisirent sous ce dange
reux prétexte d'avoir un compagnon, un ami
tendre ou un frère d'armes !

(1) Plut, in Numa.


(2) Idem, in Lycurg. .
(3) Platon, banq.
(4) Idem, loc. cit. et passim.
( 225 )

— J*ignore si les lois ou des raisons politiques


ont montré trop d'indulgence dans quelques
villes ; rien à cet égard n'est prouvé. Docteur ,
au milieu de tant de trophées du génie et de la
sagesse , il est difficile et surtout bien pénible de
croire qu'un législateur ait voulu établir un
désordre.
Les amans , dit Xénophon , vivaient entr'eux
comme un père avec ses enfans, comme un frère
avec son frère.
En Crète, on enlevait ce nouveau frère : ce
n'était pas le plus beau qu'on choisissait, c'était
le plus vaillant et le plus modeste. L*homme en
levé jouissait du plus haut degré d'estime. Il
portait l'habit de guerre que son amant lui don
nait , et ses compatriotes lui décernaient le nom
d'illustre (i).
Le même amour existait entre les vierges, af
fection noble et délicate dont tant de malheu
reuses ont abusé de nos jours. L'antiquité fut .,
moins coupable, et l'esprit departi a trop enve
nimé, dans nos premiers siècles, quelques expres
sions satiriques des poetes, ou des fables grossières
à peine reçues dans les dernières classes dii
peuple. Cet arnour ne tendait qu'à rendre plus

(i) Heracl. Pont. apud. Strab. , lîb. X.


( 226 )

aimable et plus vertueuse la personne qu'on ai


mait (i).
Nous rappellerons à notre sœur le tombeau
d'Iolaiis. Ce héros fut aimé par Hercule , et depuis
ce temps , les aimés des deux sexes allaient se
jurer, sur son monument, une foi constante, une
fidélité sans bornes (2) : c'est l'institution de la
chevalerie.
Ce sentiment que les dangers , le malheur et la
prospérité , que rien ne pouvait affaiblir , ce sen
timent tout-à-fait héroïque , n'était qu'une inspi
ration divine (3) , et telle que la ressentirent
Neptune pour Pélops , Cléoméne pour Xénarès
etPanthée, Pilade pour Oreste, Achille pour Pa-
trocle, Thésée pour Pirithoiis, Socrate pour Al-
cibiade , Ptolémée pour Eusénide, Damon pour
Pithias, Scipion pour Lélius. Ces noms paraissent
aussi beaux que tous ceux de nos aventuriers
chrétiens.
Quel mémorable exemple de cet amour nous
offre la légion sacrée des Thébains , toute formée
d'amans!....
Après l'affaire de Chéronée , Philippe , qui par
courait le champ de bataille , aperçut trois cents
(i) Plut. inLyçurg.
(2) Aristot. et vide Plut. in Pelop.
(3) Plut. in Agis et Cleom,
( 227 )
guerriers étendus l'un près de l'autre et tous
couverts d'honorables blessures. Lorsqu'il apprit
que c'était la phalange d'amans et de frères , il ne
put retenir ses larmes... Périssent malheureuse
ment , dit-il, ceux-là qui oseraient soupçonner
que de si braves gens aient pu jamais faire ou
souffrir quelque chose de honteux (1)!
On avait donc de pareils soupçons? Père , vous
avez encore à défendre la mémoire de ce Phi
lippe , connu par ses mœurs scélérates , et par ses
attentats sur le jeune Pausanias. Défendez son
fils le grand Alexandre, et César , le mari des
hommes et lafemme des maris. Défendez le Ba-
trachus d'Hésiode, le Chéréon d'Alcman, le Ba-
thyle d'Anacréon, PHermias d'Aristote ou son
Œschryon de Mytilène. Défendez l'Argynnis ,
aimé d'abord par Hyménée , et dont le roi des
rois d'Homère ne rougit pas de faire une Vénus ,
comme le prouvent certains rivages :

Sunt Agamemnonias tes tantia littora curas.

Venez, venez au secours de l'Alexis de Pol-


lion et de Virgile, du Philotime de Pison et d'Ho
race, de l'Antinous, du Ganimède. — Trouvez
bon , père Séraphin , que je ne me charge dea,

(1) Plut, in Pelop.


i5*
( 228 )
iniquités de personne , mais je n'embrasserai
pas aveuglément quelques accusations légères
intentées par l'ironie et la haine, et démenties par
le sens commun. Je ne crois point qu'Alexandre ,
sur les clameurs des Macédoniens , ait saisi son
eunuque dans ses bras pour le couvrir de baisers
sur un théâtre. Vous savez que ce héros fut in
digné des offres trop complaisantes de Philoxène ,
et si dans la suite, au faîte de la grandeur, ses
inclinations se pervertirent , c'est une tache à
son nom ; mais nous ne cesserons point de l'ad
mirer , lorsqu'il reçoit chez lui les femmes de
Darius comme dans un temple destiné à la de
meure des vierges , et ne voulant reconnaître dans
ces belles captives que des statues muettes et sans
,vie.
Le Ganimède vous irrite contre Jupiter : mais
cet enlèvement n'est autre chose que la récom
pense donnée par les dieux à la perfection. Tel
est le sens de tous ces mythes, et j'en crois Ci-
céron ( i ) autant que Minutius , Lactance , Ter-
tullien , Erasme même qui a recueilli sans choix
diverses anecdotes injurieuses à la mémoire des
Grecs et des Romains.
S'il faut, pour vous convaincre , des autorités

(i) Cicer. Qusest. Tuscul., lib. V. ;: : • ,•.• • l;"


( "9 )
plus imposantes, j'en connais de décisives, mes*
sieurs, c'est la Bible qui les offre : on y trouve
les mêmes principes, les mêmes expressions et
de plus fortes encore. Cela doit rendre circonspect.
Jonathas fils de Saiil et David s'aimaient comme
Iolaiis et Hercule, cç L'âme de Jonathas s'attacha
étroitement, conglutinata est> à l'âme de David...
Il l'aima comme lui-même (1) et ne l'abandonna
plus. On le voit dans la suite le conjurer, au nom
de l'amour qu'il lui porte (2). Jonathas meurt , et
David fait entendre cette plainte : Jonathas mon
frère , le plus beau des hommes et plus aimable
que l'amour des femmes, je vous aimai comme
une mère aime son fils unique (3).
Cette affection est aussi pure que celle de Jésus-
Christ pour le jeune disciple qui reposait sur
son sein. Recumbens in sinu Jesu (4).
Vous en avez nommé beaucoup d'autres, mon
frère , mais je pense que nous méconnaissons
l'extrême sensibilité des Orientaux et surtout
des Grecs. « Parmi eux, les liaisons innocentes
empruntaient souvent le langage de l'amour(5).»;

(1) I. Rois, XVIII, iet3.


(2) Rois, XX, 17.
(3) H. Rois, 1,36.
(4) Jean, XIII, 23, 21.
(5) Barth. , Anach. , introd.
( 23o )
Ainsi ne jugeons pas des principes par les dehors x
des coutumes par les abus qui les suivent. Sana
une pareille réserve , messieurs , nous aurions
trop à rougir de la plus grande partie de nos
institutions.
Si je ne m'étais tracé des bornes que je ne fran
chirai point, je vous demanderais maintenant si
l'horreur que vous appelez grecque n'a jamais
passé des rives de l'Alphée sur les bords du Tibre
ou de la Seine? Je pourrais trouver dans les
monumens ecclésiastiques des détails qui ré
volteraient l'imagination. Je hasarderai un seul
exemple; mais jeleprendraidansl'histoire profane.
Sigismond, seigneur de Rimini, brûlait d'une
flamme exécrable pour Robert. — George. Diantre,
père Alexandre , pour Robert ! quel est ce Robert?
— Pour Robert son fils. — Zéphirine. Ah ! le
misérable! — Poursuivi par son père, qui allait
en abuser de gré ou de force, ce jeune homme,
dans un mouvement d'indignation et d'effroi , lui
plonge un poignard dans le sein (1), réduit au
parricide ou à cette infamie qu'aucune expression
ne peut caractériser.
Les annales du gentilisme vous offrent-elles des
traits semblables? Voyez Rome proscrivant ses.

(i) Astolfi Select. , lib. I , et Velutello, histor.


(23l )
Bacchanales qui n'étaient plus l'orgie sainte éta
blie par Orphée. Le temps et la licence avaient
tout corrompu. De même, chers frères, lorsque
le concile de Laodicée et le troisième de Carthage
défendent les agapes chrétiens , ces repas n'étaient
plus qu'une occasion de désordres et de scan
dale (1).
La vertu se traîne chez l'homme , mais les
vices vont sur la terre à pas de géant. Quelle
coutume, même sacrée, présente, au hout d'un
siècle , la physionomie qu'elle avait lorsque la loi
était toute vive? - - • •
Au temps des Apôtres , les deux sexes priaient
ensemble ; « mais bientôt l'immodestie des femmes
et la -fureur de la débauche chez les hommes
obligèrent de les séparer dans le temple par des
cloisons de bois (2). »
A quelle époque trouveriez-vous cette mons
truosité chez les païens? Suivez la marche du,
fidèle, vous le verrez constamment avilir son
église et son culte. L'homme ne se montrera-t-il
jamais digne du christianisme? A peine le baiser*
de paix fut-il introduit à la messe , qu'il fallu!;

(1) Ils duraient encore au XIIIe siècle. Conc. de Tours,.


1209 , et d'Arles , 1275.
(2; Cyiill. , Catech. et Çhrysost. , Hom. 74 in Math.
( 232 )
prescrire qu'on ne le donnerait d'un sexe à l'autre
qu'au bout d'un bâton (basculum osculatorium)',
-il y avait des lèvres sur lesquelles on prolongeait
•trop le baiser mystique.... Baisemens qui trou
blaient la plus auguste des cérémonies.
Répétons -le sans crainte, mes frères , nous
ne vaudrons jamais les anciens. A Rome, la
'décence, la modestie, la pudeur, régnèrent pen
dant plus de six cents ans. « La noblesse et le
peuple les adoraient à l'envi. Cette charmante
pudeur ne rappelait qu'un but unique, celui
d'exciter la plus brillante émulation et de faire
voir qui l'emporterait en chasteté (1). »
Sous le consulat de Duelius , les mœurs
étaient encore si pures que l'incontinence n'était
; même pas au rang des vices. C'était un monstre :
monstrum, non vitium. Manilius est chassé du
•sénat pour avoir baisé sa. femme sur le front
en présence de sa fille. Le moyen de croire que
'l'impudeur et le libertinage aient fait partie de
-la religion des anciens? « Ces exemples, dit
"Montesquieu, où ils ont offensé la pudeur, o\\ï
4té bien rares (2)... Alors on vivait sous des
gouvernemens qui avaient la vertu pour prin
ce Tit. Liv., lib. X.
(2) Montesq. , Esp. des lois , liv- XXIII.
( 233 )
cipe, et l'on y faisait des choses qui étonnent nos
.petites âmes (i). » !
En restant chrétiens, tâchons cependant d'éle
ver nos petites âmes à la hauteur de ces beaux
siècles , et soyons réservés dans nos attaques
contre des nations qui avaient fait de la vertu la
base du corps politique, et de l'humanité la base
de toutes les vertus (2). .,

SUITE DE LA MORALE CHEZ LES ANCIENS.

CHAPITRE XVI.

HUMANITE. — VERTU.
i .. : ...

VIVONS, disait Bacchylide à Pindare, vivons


pour la patrie et pour l'homme, pour l'amitié,
la gloire et la postérité.
En effet, l'homme ne naît pas pour lui, mais
pour les autres ; et chaque homme doit être
comme un dieu à un autre homme (3). Admi
rable pensée et plus belle encore que Vhomo sum
de Térence, ou le nosce te ipsum de Thales et

(1) Montesq. , ibid., liv. VI.


(2) Plut. , parai. Phoc. et Ant.
(3; Cicer, Off., 1U». l.
( 5234 )
de Bion, cette parole qui ne va point sans Dieu
et que les anciens regardaient comme le chef'
d'œuvre de l'esprit (i) !
L'Écriture lui oppose le tinte Deum.... crains
Dieu , hoc est omnis Homo (2). Crains Dieu ,
voilà tout l'homme.
Ajoutons ici la belle idée de saint Augustin :
apud Deum nemo miser, nisi reus.
Vous comprenez , mes frères , que ces grands
traits ne sortent que d'une âme profondément
religieuse. C'est la piété même qui a dicté ces
maximes : Garde-toi d'oublier que la méchante
action ne peut rester ignorée, elle est sue de
toi (3). Cultive la vertu, cultive -la toute la
vie (4). C'est l'arme invincible qu'on ne peut
t'arracher (5). Que t'importe la gloire du cou
pable ? Personne n'est long-temps heureux dans
le crime (6) , et si on te rappelle qu'il est beau
de remporter une victoire, rappelle-toi aussi que,
puisqu'il faut mourir , il est glorieux de laisser
sa vie entre les mains de la vertu (7) ; à chaque

(1) Agapet. in Justinian.


(2) Ecoles. , XII , i3.
(3) Socrat. et Isocr.
(4) Phocylid.
(5) Antisthen. ap. Stob.
(6) Cleobul. ap. Auson.
(7) Euripid. , ap. Plut. in Pelop et Marcell.
( 235 )
heure du jour , souviens - toi donc que tu es
homme, mémento te esse hominem (i), mais tu
çs aussi le temple de Dieu, et Dieu est avec toi,
dans toi, prés de toi (2).
Après ton Dieu vient ton père (3) ; et près
de Dieu, de ton père et de ta famille, il y a le
prochain et la loi des frères (4).

CHAPITRE XVII.
NE FAITES PAS A AUTRUI CE QUE VOUS NE VOUDRIEZ
PAS QU'ON VOUS FIT.

CE précepte est la base de l'évangile et de


tous les codes de la terre. « N'y eût -il dans
l'évangile que ce seul précepte , dit un écrivain
respectable, on serait obligé de convenir que ce
peu de mots renferment la quintessence de toute
morale (5). » Rien de plus vrai ; mais cette quin
tessence appartient à tous les peuples; c'est une
des idées compagnes de leur enfance. Sans elle 5
il ne peut exister de réunion sociale,

Simonid.
Seneq. , ep. XI.
Plut. , de 1 amour fratern.
Plut. loc. cit. et voyez Stobée , mor. des sept sages.
. M. Tabaraud. Hist. crit. du philos, ane. , toin. II ,
p. 334.
( a36 )
L'Orient tout entier se réglait sur ce principe :
Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu'on
te fasse : il était l'âme de la religion de Zoroas-
tre (1). Jésus-Christ l'a transporté -dans sa doc
trine , comme il l'avait donné précédemment
aux Juifs, aux Grecs, aux Romains, aux Bar
bares. ....
« Ce que vous haïssez pour vous , ne le faites
pas à autrui (a)-. Ainsi parlèrent Cléobule, Pit-
tacus et Thaïes (3). Isocrate exprime cette sen
tence comme l'Écriture. Ne alteri feceris quod
tibi fieri non vis (4) .
En lisant Stobée (5), Plutarque (6), Strabon (7),
Lampridius (8), on verra que ce précepte est
partout, ,et que ceux qui l'accompagnent de
plus près sont l'oubli de l'injure et le pardon
des offenses. . , . ... .... t-, ..

(i) Hyde. de vet. Pers. relig.


(2) Tob. IV, 16.
(3) Vide Gaton. , Distic. ed. cum. schol. Erasmi.
(4) Isocr. dise. II et Dist. Gaton.' ;.•;:.. • .
(5) Stob. Apophth. . ,
(6) Plut. cbnv. sapient.
(7) Strab. Geo. , lib. XIII.
(8) Lamprid. in Sever. ,.r
(s37)

CHAPITRE XVm.
OUBLI DE L'INJURE. — PARDON DES OFFENSES.

NE cherchez point à vous venger, perdez le


souvenir de l'injure ; la grandeur ne consiste
pas à suivre l'exemple des bêtes féroces , mais à
se vaincre soi-même (i) : rendre le mal pour le
mal , c'est la loi du tigre et non celle de l'hom
me (2). L'homme est fait pour cette magnanimité
qu'on peut nommer céleste, et qui consiste à
pardonner tout aux autres et rien à soi (3).
L'illustre d'Aguesseau me paraît avoir dit sans
examen que Jésus-Christ est le seul qui ait pres
crit de souffrir l'injure (4). Il ne se rappelait pas
que l'antiquité tout entière en avait fait une loi.
L'oubli de l'injure est le secret nécessaire;
oublie donc l'injure, et que la méchanceté de
l'agresseur soit son propre châtiment (5).
Donne à manger à tes ennemis, dussent-ils te
mordre (6) , principe que Moïse a également
(1) Selon. Vid. Plut. Levit. , XIX , 18.
(2) Musonien. ap. Stob. »
(3) Cleobul. ap. Aus.
(4) D'Agues. , lett. philos. , tom. III.
(5) Thales. Antisth. , Lysimaq. , Herod. , lib. VU.
(6) Zoroastre.
( a38 ) \
retracé , mais il est circonscrit à la caste lié*
braïque ; il était général pour les autres. Israël
ne voyait que lui dans l'univers ; il exter
minait son ennemi , la Grèce aimait le sien;
Comble ton ami de bienfaits , pour qu'il te
chérisse davantage , et ton ennemi pour qu'il
l'aime (1). Ne fais aucun mal à ceux qui t'auront
injurié (2).
Que je meure si je ne me venge de toi, disait
quelqu'un à Zenon ; que je meure , répondit le
sage , si je ne fais de toi un ami (3). Une des lois
de Lycurgue ordonnait de souffrir la raillerie, qui
était pour le Juif la plus sanglante injure. Le
Spartiate ne s'en offensait pas (4) , et tout Grec
devait se dire , mais sans espoir de vengeance :
Supporte cet affront, tu as surmonté des choses
bien plus terribles (5).
Les actions répondaient au précepte. Pittacus
pardonne au meurtrier de son fils. Lycurgue ,
insulté par Alcandre , ne réclame , pour toute
satisfaction, que le soin de réformer les mœurs
de ce jeune homme , et de le rendre digne de
la patrie.
*
(1) Cleob. ap. Laërt.
(2) Platon. , dialog. , lib. VIII.
(3) Origène contre Celse. , liv. VIII.
(4; Plut in Lycurg.
(5) Odyss. II.
(239)
Ma chère sœur, je vais employer des mois bien
vils dans toutes les langues , quoiqu'ils se trou
vent diverses fois dans la Bible ; mais plus l'idée
qu'ils présentent est ignoble , plus l'action re
hausse la gloire de celui qui l'endure.
Un misérable crache à la figure de Socrate. Le
philosophe dit en riant : Voilà, mon cher, ce
qu'il en coûte pour ignorer quand on doit s'ar
mer d'une visière (1). Cette conduite est bien
de l'homme qui voyait dans l'injure un mal tout-
à-fait imaginaire (2).
Phocion, condamné à mort, reçoit le même
outrage; il s'adresse avec sang-froid aux magis
trats , et leur dit : Ne peuton empêcher cet
homme de commettre une action si lâche ? On
lui demande s'il n'a rien à dire à ses fils... Dites-
leur de ne jamais se venger d'Athènes , et de
perdre jusqu'au souvenir de son injustice (3).
Le même caractère se développe chez les
Romains (4). Lentulus renouvelle pour Caton le
traitement fait à Socrate. Caton lui dit : O Len
tulus ! je pourrai donner un démenti à ceux qui
diront que tu n'as pas de bouche. D'autres lui
(1) Senec. de Ira, cap. IIL
(2) Idem. , ep. XI.
(3) Plut, in Phoc.
(4) Juven. Quintil. M. Aurel. , pass. Pluie je., ep. à
Gémin.
( 24o )
prêtent ce mot iin peu étrange : Je te remercie,
toi qui me fournis de quoi me laver le visage (i).
Caton, dit Sénéque, fit plus que de pardonner,
il oublia (2). Fabius fut toute sa vie insensible à
l'outrage, persuadé que l'homme de bien ne peut
être ni injurié, ni flétri (3). Enfin, Rome vit le
magnanime César brûler, sans les lire, toutes les
lettres de ses ennemis, et pardonner à Calvius,
à Pittolaiïs, à Cécinna, qui l'avaient calomnié
dans leurs infâmes satires. Un orage terrible se
forme contre lui. Trop grand pour invoquer la
délation ou le droit du glaive, que fait César?
il pardonne.
Auguste, malgré ses terreurs et ses vices, ne
s'écarte point de l'exemple de son père (4) , et
l'on sait qu'Agrippa, son gendre, oublia l'inso
lence du fils de Cicéron, qui, dans une fête, lui
avait lancé sa coupe à la figure. Agrippa fut
assez généreux pour nier ce fait.
Messieurs, quand l'esprit de vengeance sub
siste avec tant de force au milieu de nous, con
templons avec quelque respect tous ces vieux
patriarches d'Athènes et de Rome qui se sont

(T) Plut in Cat.


(2) Senec. deconst. sap.
(3) Plut. in Fabio.
(4) Dion. Cass. Vit. August.
( 24l )
accordés sur Ce point admirable : il vaut mieux
pardonner que de se venger (1), attendu que la
vengeance est une seconde injure ; elle ne peut
différer de l'autre que par l'ordre du temps (2) ,
et même celui qui l'exerce est plus coupable que
l'agresseur (3). Trouvez-vous de meilleurs prin
cipes dans nos écoles? « Que fait-on sans cesse au
tribunal de la pénitence? On y vient accuser son
ennemi, loin de s'accuser soi-même. — Séraphin.
Faux , très-faux ; vous outrez. — Je vous offre
le chrétien jugé d'après lui ; c'est Massillon qui
parle...; et les confesseurs... deviennent souvent
les apologistes de la haine ; ils entrent dans les
animosités, publient 1 équité de leurs querelles...
et rendent le mal plus incurable (4) ! » Osez donc
blâmer les anciens, Vous, hommes de colère,
qui dédaignez le premier de leurs axiomes :
« C'est la clémence qui nous rapproche de Dieu. »
En espérant, l'âme prouve qu'elle connaît Dieu;
en pardonnant, elle l'imite ; et je ne sais rien
de plus brillant et de plus profond que ces mots
de Périandre : « Homme, espère comme mortel,
et comme immortel, pardonne.» Il y a là toute

(1) Aux autorités ci-dessus joignei Salluste , Conj. de


Catil., chap. 9.
(2) Senec. de ira , lib. II.
?!
3) Max. Tyr. , diss. II.
4) Massillon , Pard. des offens. , part. II.
2. 16
( 242 )

une religion , et c'est la plus belle du monde ,


c'est la nôtre.
CHAPITRE XIX.

JÉSUS-CHRIST LE PREMIER DES SAGES.

ON ne se lasse point d'admirer les philosophes


anciens , mais le sage de l'Ecriture les a tous
surpassés. Il avait dit par ses prophètes : « L'homme
qui porte le joug du Seigneur tendra la joue à
celui qui le frappera (i). » L'Evangile le répète,
et donne en même-temps le modèle le plus haut
de l'abnégation de soi-même. C'est le dernier
effort de la vertu, ou c'est une vertu plus qu'hu
maine.
Je ne vous rappelle point la vie du Rédemp
teur ; elle est toute dans l'Évangile. Si son pas
sage sur la terre fut rapide , c'est qu'un dieu
périssant à la fleur de l'âge voulait donner une
leçon de plus. A cet exemple de fragilité, joignez,
sœur, Fidée d'un dieu malheureux et mourant,
pour indiquer, outre le grand motif de la ré
demption , que sur la face de ce monde la misère
et la mort n'épargnent pas même les dieux. Le

(i) Jerem. Lament. , lit, 27 , 3o.


(243)
Dieu fait, homme meurt, parce que la mort seule
consacre l'homme. Pour que le grain germe, dit
l'apôtre , il faut qu'il meure.
Si Jésus se plaignit au dernier moment, c'est
qu'il voulut avoir toutes les innocentes faiblesses
delà nature. 11 s'était fait reconnaître pour homme
dans tout ce qui parut extérieurement de lui (1) ;
ce qui est né de la chair est chair (2).
Avec la naissance d'un mortel , il posséda toutes
les vertus qu'un grand homme peut avoir. S'il
était sorti de la vie comme Calanus , Socrate ,
Caton ou Lucain , on se serait hâté de voir dans
une pareille insouciance toutes les traces de l'ar
rogance humaine , de cette vanité philosophique
bien éloignée de la vraie grandeur.
La grandeur du Dieu-homme est dans la sim
plicité qui l'accompagne jusqu'à sa dernière
heure.
Elle approche celte heure où le fils de l'homme
va être trahi... Quelques disciples le suivent ; il
se retire avec eux à Gethésemani... l'âme triste
jusqu'à la mort...
C'est Dieu , frères , mais c'est la victime. Op~
portait christum pati (3). C'est Dieu , mais c'est

(1) Philip. II, 27.


(2) Jean , ép. III.
(3) Luc. XXIV.
16*
( 344 )
l'homme sorti des siècles et de la masse d'Adahi(i).
Il dut se proportionner à la créature fragile ;
plus, il eût été trop.
Ses disciples s'endorment.... il vient vers eux,
et dit à Pierre : Quoi ! vous n'avez pu veiller
une heure avec moi ?
Quelle douceur , quelle charme dans ce re
proche ! Les Phocion , les Théramène , les Pé
trone étaient du moins consolés par leurs amis
veillant autour d'eux, et donnant pour ainsi dire
une distraction à la mort.
Les disciples de Jésus ne l'entendent point.
Tout est glacé pour lui , tout reste appesanti par
un sommeil de plomb. Il revient vers eux par
trois fois , et trois fois il leur adresse vainement
les mêmes paroles : Vous dormez. Enfin , il
ajoute , en revenant pour la dernière fois : Dor
mez , dormez maintenant , reposez-vous : voici
l'heure où le fils de l'homme va être livré.
Dormez , reposez-vous ; c'est le repos éternel
que son sacrifice va rendre à l'homme inquiet
et déchu.
On le condamne à la mort. Il se plaint sur la
croix ; il tremble ; oui, frères , il tremblait pour
rappeler à jamais que la perfection de la sagesse

(i) Basil, ep. CLXVI.


est la crainte de Dieu (i) , et que le plus juste
doit frémir lorsqu'il est au moment de paraître
dans ce Heu terrible où les consciences sont à
nu*
CHAPITRE XX.
DÉVOUEMENT DE JÉSUS-CHRIST.

ON a dit que l'Orient attendait un maître.


Cette terre, écrasée sous le poids d'une folle ty
rannie , attendait plutôt le destructeur de ses maî
tres. Toutes les sibylles annonçaient un nouveau
siècle d'or et le retour de la divinité chez l'homme.
Les écrits prophétiques , les vœux de l'Egyptien ,
de l'Hébreu , de la Grèce et de l'Occident , les
larmes du monde entier réclamaient un conso
lateur.
Son rôle était tracé. Partout un Dieu souffrant
qui mourait et renaissait , alternative perpétuelle
de douleur et de joie ; partout des cris,, des
plaintes , un sol couvert de monumens funèbres ,
des débris amoncelés , symbole d'une nature ex
pirante ; partout des mains tendues vers le ciel ,
des esprits languissans , des cœurs vides.

(i) Jes. Sirach. XXI.


(a*6)
L'homme avait tout adoré sans trouver le
point où l'adoration devait s'arrêter pour tou
jours. Il fallait un objet nouveau, réunion de
tous les autres ; roi, sage, prophète, homme-
dieu , mélange de gloire et de souffrance , ami
de la vie présente et garant de l'avenir. Après
cette longue suite de désastres , l'espérance ne
pouvait renaître que sur les pas d'un génie ex
traordinaire. ,
Le dogme de l'incarnation n'étonnait plus. La
sagesse du ciel en avait exprès mis le germe sur la
terre. On savait chez l'Égyptien que l'esprit de
Dieu pouvait s'approcher d'une femme et par sa
verlu faire éclore en elle un principe de généra
tion (1), mixta Deo mulier(<2). Les poetes avaient
dit : Tu changes ta figure divine en une figure
mortelle (5); Dieu, tu te montres sous les appa
rences de l'humanité, hurhanâ sub imagine (4).'
Un dieu pouvait naître mortellement sans
cesser d'être le dieu du ciel (5). Ce dieu , devenu
homme , d'homme devenu dieu , renouvelait
deux fois ses deslinées (6).

(i) Plut, in Numb.


(2) Enéide , VII.
(S) Euripid. ap. Plut. Vit. Demelr.
(4) Ovid. Metam. , lib. I. Eurip. in Baccho.
(5) Homère. Vide Max. Tyr. , diss. XXVIt.
- (G) Ovide, Métam. IL
Les anciens avaient aussi la nativité d'un dieu
clans une grotte ; ils connurent jusqu'au ternie
homme-dieu,dieu-homme (\);le culted'unhomme
mort a son origine dans les premiers jours du
inonde, et c'est dans l'histoire de nos patriarches.
Les Gentils enfin ne devaient pas trouver
étrange la mort violente d'un fils de Dieu, puis
que les fils de leur Jupiter avaien t subi mort et
passion... Passi sunt passions (2).
Une tradition existait que les fautes du genre
humain devaient s'expier par une illustre vic
time, par le plus beau sang du monde, et c'est
celui du juste. Le sage est la rédemption de l'in
sensé (3). L'âme se livrait pour le salut des âmes,
anima pro animis (4)... Recueille mon sang en
holocauste pour eux : et pour leurs âmes , reçois
mon âme (5). L'évangéliste disait au pécheur : Je
donnerai mon âme pour la tienne (6) , comme
Jésus , pleige de l'humanité , donna son âme pour
la multitude (7).
On la donnait pour un ami , pour un frère ,
(1) Héracl. ap. Clem. Alex. Paedag. , lib. III.
(2) Justin. , Exbort. ad gent.
(3) Proverbe juif. Philon. de sacrif. Abel et Cam.
(i) Outram. de Sacris. H. Groiius, de Saiisfact. Christi.
(S) Joseph, de Mach. , cap. VII.
(fi) Clem. Alex. , quis dives salvctur?
(7) Math. XX, 28.
( a48 )
pour le salut de l'empereur. Pollux se dévoue pour
Castor , Pacuvius pour la santé d'Auguste (1).
Lorsqu'une nation s'était rendue coupable , le
seul dévouement d'une tête humaine avait droit
de la racheter. Combien les Gaulois ont eu à
rougir de ce dogme et des barbaries trop pro
longées des druides (2) !
Lorsqu'Israël eut provoqué la vengeance de
Tibère , le grand pontife s'écria : Il convient qu'un
homme meure pour le peuple. C'est aussi le lan
gage de Caton , prêt à se donner pour Rome :
Hic redimatsanguis populos.
Quelquefois une ville entière se dévouait à la
mort. Abydos en fournit l'effroyable exemple, au
temps que Philippe la tenait assiégée. On détour
nait ainsi la colère du ciel , les orages , les mala
dies , les fléaux , les tentatives d'un ennemi dan
gereux (3).
— C'était le diable qui conseillait tous ces sacri
fices. — C'étaient les prêtres. — Mais le diable ne
eur faisait que de vaines promesses (4). — Le dé
vouement de la victime était sans bornes. Tel
fut celui de Codrus , de Dioclide et des filles
d'Antipœne, d'Hyacinthe et de Léos. Aucune
(1) Dion, lib.LIV.
(2Î Cœsar, Bell. Gi
(3) Orig. , cont. Gels. , lib. I
(4) Jean, X, 18.
certitude de résurrection n'accompagnait l'idée de
la mort , et le sacrifice était grand. Personne ne
pouvait dire avec raison comme Jésus-Christ : Je
donne ma vie , mais je la donne pour la re
prendre (i).
Le diable n'a point ressuscité Cratinus , Agraule,
Ischénus, Androclée, Alcida, lorsqu'ils se sont
immolés pour la Grèce. Il n'a point ressuscité les
Philènes , qui se firent enterrer vifs pour la pros-?
périté de Carthage. — Et le vain désir de la
gloire. — Et qu'est la vie sans hi> gloire ? Les païens
ont souvent développé ces principes ; mais n'ou
bliez pas qu'on les retrouve aussi chez le peuple
de Dieuv^
« En se donnant comme victime expiatoire ,
il s'assure une postérité brillante (2). »
Eléazar , fils de Saura, se dévoue pour le peu
ple et pour s'acquérir un nom immortel (3).
Dans ces beaux jours , mes frères, un roi di
sait : le salut de mes sujets sera toujours le plus
cher de mes vœux (4) ; sentiment qui embrassait
quelquefois l'humanité tout entière...
Nee sibi, sed toto genitus se credere munuo (5).

(i) JeanX, 18.


(2) Isaie, LUI, 10.
(3) Machab.,lib. I. Dedit seutacquireret nomcn xlrrnutn.
('*) Agam. , Iliad. 1,6.
(5.) Luçain , Phavs. IL
( 25o )
« Ne pas se croire né pour soi, mais pour le bon
heur du monde : heureux le mortel qui donne sa
vie pour une si grande récompense (i) ». — Ouiv
quand ces nobles pensées viennent du ciel et non
des diables , encore une fois. — Elles venaient du
ciel, cher frère. Mens homini transmissa Diis...
Alors , tout pénétré de son Dieu , l'homme désire
avec ardeur l'instant du sacrifice... Dieu l'aime,
il l'environne , ce génie mourant pour le salut
public... Les vertus le déposent doucement sur
la terre , et son âme s'envole au sein de l'Eter
nel (a).> — ïdées poétiques , sacrifices sans résul
tats , apôtres sans mission ; vous relevez trop les
païens. — La marche que je suis est religieuse et
franche. Je vous parle comme si j'étais en pré
sence de tous les théologiens et de tous les phi
losophes du monde. Je voudrais dégoûter les uns
de leurs turpitudes scolastiques , injurieuses
pour l'autel et contraires à la piété. Je voudrais
arracher aux incrédules jusqu'à leurs dernières
armes , ou m'en emparer pour les combattre
avec ce qu'ils pourraient prendre eux-mêmes. —
Le docteur. 11 a raison , père Séraphin , et s'il
parle de tous ces dévouemens , s'il rapporte les
plus célèbres , il a pensé , et nous devons penser

(l) Lucaiu , Phars.


Phar , II et X.
(2) Lucain , ibid.
( »5i )
comme lui et les saints pères , que ces holocaustes
furent les avant-coureurs de celui de Jésus-Christ.
« Jésus souffrit la mort pour l'homme , imitant
ceux des païens qui la souffraient pour leur pa
trie (1) ; ces sacrifices n'étaient que le symbole
«lu sien (2). »
Alexandre. Mais, Jésus-Christ, ma sœur, avait
conçu le plan d'une rédemption universelle. Des
souverains , de grands génies ont fondé des em
pires; ils ont eu des trésors et des armées nom
breuses ; ils ont imposé des lois , élevé des co
lonnes à leur gloire , des temples à leurs dieux.
Un siècle après, les trônes, les lpis, les mo-
numens , et jusqu'à leurs cendres et leurs dieux ,
tout dormait dans le silence des ruines. Si leur
nom s'est traîné jusqu'à nous , ils le doivent sou
vent au besoin de quelque poete , ou à la pitié
des historiens.
Voilà ce qui fait un être à part de Jésus-Christ.
Il voulut naître dans un hameau , de parens obs
curs , et privé du secours de là faveur et de la
force. La suprême grandeur est de tout créer avec
rien .
N'ayant au monde que sa pensée , le jeune
sage 9e suffisait à lui-même. H s'associe à peine

(1) Origen. cont. Cels. , lib. I.


(2) August. cont. Faust. , lib. XX et XXI>.
( 252 )
quelques hommes pour leur transmettre sa mo-
ïale : et quels hommes ! des pauvres, afin que
l'étonnement où serait un jour l'univers fût une
des preuves les plus éclatantes de sa divinité.
Il ne reste que trois ans au milieu de ses disci
ples , et laisse un nom , une puissance , des lois
que les armes et les siècles ne sauraient détruire.
Le christianisme est la base du monde ; il faut que
l'un et l'autre écroulent ensemble. Son auguste
chef prêcha l'ordre, l'harmonie, la vertu, parce
qu'il voulait apprendre que le dévouement n'est
rien sans les mœurs et la doctrine.
Celui des Gentils n'avait pour but que des in
térêts particuliers, des. expiations folles, adressées
à quelques divinités populaires ; abus coupables
introduits par les pontifes et les grands.
Le malheureux ou le fanatique désigné par. le
sort mourait , au champ de l'honneur , dans
l'ivresse de la gloire , au sein des illusions et de
l'amour-propre , aux acclamations des peuples.
Jésus-Christ meurt rassasié d'opprobres et sur
l'échafaud, et couvert des malédictions géné
rales.
Les païens sans doute ne se flattaient pas de
r.enaitre, mais ils savaient que cet abandon de
quelque reste de vie allait leur être payé par la
déification, un cul Le , d'éternelles grandeurs,
l'élévation de leurs races ; et toutes les bouches
répétaient autour d'eux , « que l'homme qui
meurt pour les siens va partager les brillans avan
tages de l'Olympe (i). »
Ainsi, la vanité fit des héros et des dieux chez
les païens ; l'amour et la pitié firent un homme
de Jésus-Christ.

CHAPITRE XXI.

APOTRES OU HOMMES DIVINS.

ROME avait abattu l'univers à ses pieds ; elle


jouissait en paix de toute sa grandeur, et c'était
là le terme préparé par sept cents ans de bon
heur et d'audace , ce rapide instant qui sépare
l'âge des travaux et de la gloire, de l'âge inévi
table de la corruption et de la misère; tout ce
qui s'élève orgueilleusement doit retomber dans
la nuit et dans l'éternelle mort.
Après avoir triomphé de la Grèce, et ne trou
vant plus de nations qui fussent dignes de leurs
armes, les vainqueurs du monde voulurent en
core lui ravir les palmes littéraires , le seul bien

(i) Périclès. Vide Plut. in Pericl.


( 254 )
qui restait à la patrie mourante d'Homère et de
Démosthène.
Au temps de Scipion, Rome pouvait citer à
peine Ennuis, Plaute et Térence. Après les
conquêtes asiatiques , on vit Hortensius, Antoine
premier, Cicéron, César, Salluste, Tacite, Ca-
tule,Horace, Virgile, Ovide, Tibule,Sénèque, etc.,
on les vit, comme par enchantement, unir la
majesté du caractère romain à l'enivrante déli
catesse des Grecs. Ils fixent des bornes à tous les
arts, ils donnent ces chefs-d'œuvre de concep
tion , ces sublimes originaux qui demeurent
uniques dans leurs genres , malgré les tentatives
et les progrès de l'esprit humain. C'est alors, c'est
pendant l'éclat des beaux jours d'Auguste, à cette
époque même où les plus vives lumières s'étaient
répandues sur les maîtres et sur les esclaves,
c'est alors que des prédicateurs ignorans se jettent
au milieu des lycées, au sein de toutes les gran
deurs et de toutes les sciences. Ils viennent dé
mentir le caractère essentiel de l'homme, l'amour
de soi qui réglait l'univers depuis sa création ; ils
entreprennent la. réforme des philosophes les
plus célèbres. A des hommes nourris de gloire,
de vanités, de prestiges, ils apportent une pers
pective de souffrance : ils offrent l'ignominie à
des âmes romaines! Us attaquent l'idolâtrie de la
( 255 )
multitude, ils donnent le nom de crime à tout co
qui faisait les délices des peuples.
Les grandes puissances et les barbares se sou
lèvent contre des hommes qui menacent leurs
passions et leurs dieux : mais il s'échappe de leurs
discours une lumière innocente et pure , et si vive
qu'elle éclaircit peu à peu les doutes, fixe l'opinion,
inspire la confiance et révèle toute la divinité de
leur mission.
D'illustres païens voient avec ravissement cette
chaîne non interrompue defaits et de principes qui
se rattachent aux origines delà nature, et semblent
réunir comme dans un seul point toutes les idées,
tous les efforts des sages, tout ce que l'histoire a
•le vrai, tout ce que les religions avaient de grand.
De vieilles traditions leur annonçaient que nos
premiers parçns furent coupables et que l'homme
est souillé : mais les apôtres viennent montrer tout
à coup une amnistie générale et la victime qui
nous rachète (i).
Au tableau d es égaremens patern cls , ils j oignent
toutes les douceurs du repos et de l'avenir; ils
représentent la brièveté de la vie comme un
éclair au milieu des deux éternités, le commen
cement et la fin : on dirait que deux paroles ha-
(i) Voilà pourtant les hommes que Voltaire appelle des
gredins , dans son instruct. à Fr. Pediculoso.
( *56 )
bitent sur leurs lèvres : Dieu et l'immortalité. C'est
Dieu enfin , c'est l'immortalité , qui l'emportent,
La religion triomphe , et les formes qui cachaient
encore ses beautés s'évanouissent de toute part :
cet ouvrage, frères, c'est celui d'un Dieu.

LETTRE CXXXL

Àh ! vous vous avisez encore de me prescrire


des règles ! Vous exigez... Il vous faut... Léonide,
je n'entends point ce langage. De longues lettres
d'amour doivent accompagner les veillées de
George Vraiment ! est-ce là du sérieux? Vous
êtes un grand fat. Oui, Vous vous figurez qu'il
est toujours trop plein ce cœur que vous animez,
que vous brûlez , que vous désespérez.
Vous en réclamez la preuve; et si je mUr^
mure Ah ! Léonide , Comme l'Italie vous a
bouleversé. Mais je me ris de vos menaces , de
vos ordres , de vos prières même , de tout votre
orgueil ; et sans regret je vous abandonne^ si
telles sont là les conditions auxquelles je puis
espérer la suite de vos plus tendres hommages.
Loin de moi tout sentiment assujetti à des calculs,
(i67)
Je veux un amour sans théorie comme sans
bornes : moi, je dis qu'il me faut quelque chose,
et c'est du salpêtre. Si tu aimes méthodique
ment , place où tu voudras tes affeclions com
passées , je les déteste.
L'impulsion du cœur m'a portée vers vous.
Prévoyant de loin les dangers que je pouvais
courir avec une tête comme la vôtre , je vous
prescrivis certaines limites. Les avez-vous res
pectées? Yous fûtes violent , extrême Mais
hélas ! vous fûtes charmant , mon Léonide. Que
les mêmes principes vous dirigent, laissez un
libre cours à l'imagination ; point d'entraves ,
rien de commandé aujourd'hui , deux lignes , si
le cœur n'en veutpas donner davantage. Demain ,
dix , douze pages , des millions de pages , s'il y
a de quoi les remplir. Seriez-vous satirique? Com
ment dois-je qualifier Celte éruption maligne de
Votre langue et la grâce perverse de vos rail
leries? Vous me semblez un de ces hommes qui
ne peuvent toucher à la louange , sans avoir l'air
ou l'intention de dire une sottise. Mon esprit ,
monsieur, consiste à être pénétrée de ce que je
vous écris. Je vous demande pardon , si je ne me
travaille pas. Vous le savez , c'est de vous , c'est
pour vous que je m'occupe et nullement pour vos
académiciens. Lisez-leur, tant que vous voudrez?
a. 17
( a58 )
le George et non mes lettres , ou je cesse toute
correspondance avec vous. Je n'aurais pas un
mot qui fût digne de paraître sous les yeux sacrés
d'un illustre. Tout érudit que vous soyez, je ne
prends dans vous que l'amant, et je sais encore
lui parler. Pour cela , je ne demande rien à
personne, et je me livre à ma plume; elle va
comme si elle communiquait à une source ouverte
qui s'échappe précipitamment. Que mon désordre
soit mon éloquence prés de vous , c'est de mon
cœur que j'écris. Vous faudrait-il des concetti, des
fadaises , des riens de coulisses ? M'étudierai-je
A chercher de ces mots adorables qu'on réserve
pour la fin d'une belle phrase, et qui ont l'air de
s'y épanouir comme une rose ? Voulez-vous ces
tendres , ces spirituelles pensées , ces pensées
d'ambre et d'or et de musc qui sont si doucereuses,
si brillantes , si parées , si sublimes , que certains
amoureux les croient ravies à l'Etre suprême?
Monsieur , tout cela est vain et sot et imperti
nent ; et si les hommes y attachent quelque gloire,
elle est, je vous le dis , vaine et sotte et imperti
nente : la beauté dont on se flatte nous dépare ,
çl la science dont on s'enorgueillit déshonore.
0*9)

LETTRE CXXXIL

JE rends grâce à George, puisque ses folies


ne te semblent pas dénuées d'intérêt ; je l'em
brasserai même, si j'apprends qu'elle te font res
ter une demi-heure de plus chez loi, ne fût-ce
que les jours de courrier. Les nuits sont déjà
si longues : et où les passes-tu? Mais ne réveillons
pas les inquiétudes ; elles iraient mal avec mes
grandes occupations littéraires. Sans mentir, j'ai
lu assez posément tout ce que je t'ai envoyé. Une
fois dans sa vie, quand on s'est déjà pardonné
tant de romans, tant de choses frivoles, on peut
bien , par expiation , se régaler d'évangile et de
morale; on peut bien aussi, sans compromettre
davantage sa conscience, s'amuser un moment de
quelques folies. Je ne les verrai que dansles écrits
de George , et toi aussi , je pense. Tu auras le
reste ; il me promet pour demain l'office de ia
messe, qui n'est , dit-il, que la passion continuée ,
et fait suite immédiatement aux évangiles.
Ces lectures n'ont point augmenté mes misères,
je te l'avoue^ elles m'ont distraite par intervalles ,
«ans t'éloigner.un instant de ma pensée, et même
in*
( 260 )
quand je m'occupe d'un objet essentiellement
religieux , je t'y joins tout entier comme mon
époux , comme mon ami , comme un honnête
homme que Dieu doit aimer. Est-ce parce que
je t'aime que j'ai de ces idées-là? ou ne les ai-je
que parce que je te vois si riche des dons de
Dieu?
Ah ! oui , Dieu et moi nous t'aimons ; mais je
t'aime plus qu'il ne peut t'aimer: vous verrez
que la chose sera ainsi. H me semble encore qu'il
n'y a qu'un jour que je t'aime, et avant ce jour,
il y avait mille siècles. Je t'aime de toute éter
nité. Tu ne m'étonnas point la première fois que
je te vis; tu me parlas : quelle émotion me cau
sèrent ton sourire et tes accens ! Tu n'es qu'un
homme: mais tu es tout ce qui plaît, tout ce
qu'on aime, celui dont un dieu seul a pu rêver
l'ensemble.
Tu me regardais, et voilà que tes regards se
mirent à diriger les ressorts de mon cœur. Ta
tenais dans ta main toutes les fibres qui me fai
saient agir. Rusé, séduisant Léonide, que tu sa
vais donner de douceur à ta voix , d'expression
et d'ardeur à, ta contenance! Tu imprimais en
moi l'idée d'un personnage adorable et parfait.
Au fond du cœur, je balbutiai un remercîment
au ciel qui t'amenait près de moi.
. Que je suis heureuse lorsque j'aperçois la ri
chesse de ta taille , l'élégance de ta tournure ! Tes
mouvemens peuvent être vus de tout le monde,
mais ils répondent à mon cœur ; ta voix m'élec-
Irise ; il me semble qu'elle n*est entendue que de
moi seule. Cette charmante illusion ne m'a jamais
quittée. Si je suis debout devant toi , je me sens
trembler sur mes genoux , et l'on devine mes se
crets.
Délicieux accord de l'imagination et des sens
avec la vérité! il est clair comme le jour, qu'avant
de nous voir , nous nous connaissions au fond
de nos âmes. Ton image est innée dans mes or
ganes. Je te vis, et c'était déjà l'homme que j'ado
rais. Tu m'adorais de même depuis des siècles ;
je m'en aperçus. Comme je te pénétrai! comme
je suis toujours prompte à saisir ta pensée au
moment où elle aborde sur tes lèvres. !
Je n'ai pas trente-six fantômes dans la tête : si
je te perdais, tout serait mort pour moi. Permets
donc que je t'aime à ma fantaisie , et daigne m'ai
mer , soit que je t'écrive des in-folio, ou des
billets. Aime-moi de même, ou je meurs très-
décidément , et je meurs pas trop mécontente ,
pourvu que mes tristes cendres aient encore l'es
prit de t'adorer ; je crois qu'on ne peut être plus
tendre. Adieu, mon ami; si tu as une carte de
( 262 )
France , cherche la ville de... ; puis le village de...
S'il n'y est pas , c'est égal , songe que Minette y
respire , et qu'elle n'y respire que pour toi. Je te
donne le secret d'une de mes occupations. J'ai
souvent l'œil sur l'Italie; je vois ta Rome; j'y
pose le doigt, et je reste là des heures, comme
si j'espérais qu'enfin tu allais paraître.

LETTRE CXXXIII.

De très-bonne heure j'avais chez moi mon


pédagogue , et je dormais encore qu'il se faisait
entendre sous mes fenêtres. Allons , allons , de
bout, mon adepte, debout, madisciple. — Un peu
de silence, monsieur, disait Auguste, madame
n'est pas éveillée. — Qu'oii l'éveille , il est temps.
Diantre ! si matineuse chaque jour , que fait-elle
donc entre ses draps ? Montez chez elle , mon
garçon , annoncez que je suis là avec la messe ,
et qu'on peut se lever pour l'entendre.
J'ai paru fort peu de temps après. Nos messes
ne se sont pas dites à jeun. Le maître était pourvu
d'appétit, comme à son ordinaire. Maintenant,
monsieur , de quoi est-il question? — Il es(f ques
(363)
tion d'abord de six bouteilles de Champagne. —
Que vous désirez boire ? parlez. — Oh ! non ,
madame , ce sont six bouteilles qui m'ont occa
sionné bien du désagrément. — Aujourd'hui? —
Chez ma tutrice Zéphirine ; ayant trop avalé de
ce bon vin , je sortis et tombai dans la fange. —
fi ! que cela est laid ! —Les voisins criaient, ils
m'insultaient ; car déjà on m'avait honoré de la
tonsure et du petit collet. Les insolens ! comme
une révolution change la face des choses ! Dans
l'ancien régime , quand un clerc tombait dans
la rue sous le poids du vin , on le relevait , et l'on
ne disait pas qu'il était ivre. — Quel rapport ces
aventures ont-elles avec la messe? — Je vais vous
l'apprendre. Un jour, il se fit chez la veuve un
pari de six bouteilles de Champagne , entre son
directeur et le père Antoine, Il s'agissait de savoir
lequel dirait la messe le plus vite. Alexandre,
qupique mécontent de cette folie, tenait en main
la montre du familier , et la veuve, celle du doc
teur. Ce fut ce dernier qui commença. O madame !
qu'il éta\t beau de voir ces messieurs s'agenouil
ler , s'agiter, venir, aller, marmotter, lever le
calice , se tourner , boire , étendre les bras , et
faire l'exercice avec une prestesse incroyable!
Séraphin , électrisé par les regards de Zéphirine ,
resta, vainqueur d'une minute. Il en avait én>
ployé onze et le docteur douze. On but, au dtner,
les six bouteilles de vin , mais le président refusa
d'en goûter ; je pris sa part , et je m'enivrai. Que
Dieu me pardonne !
Malheureux ! disait le père Alexandre aux con
vives , c'est là le vin de l'abomination ! çfest le
fruit d'une victoire ignominieuse. — Séraphin. Je
sais d'où lui vient cette colère ; lorsqu'il daigne
célébrer, il assomme le fidèle avec ses messes
de quarante minutes. Saint Bernard s'est prononcé
contre les brûleurs de cire , dont la lenteur sèche
l'âme et fatigue la dévotion. L'auditoire préfère
n'entendre rien , plutôt que de s'ennuyer (i).
— Messieurs , vous n'ennuyerez personne, vous
faites le signe de croix en abrégé, les génu
flexions en l'air ; vous mangez la moitié des pa
roles , vous pervertissez tous les rites , et vous
courez au dénouement avec toute la brièveté
possible, comme si vous aviez devant vous non
pas un Dieu qui vous sanctifie , mais un ennemi
qui vous assiège. A notre honte, ce procédé n'est
que trop général (2).
Est-ce bien là le sacrifice de majesté tout rem
pli d'une sainte horreur , celui qui force les anges
(i) Voyez Guillaume tle Paris, théolog. , ch. 64.
(2) F. Berlendt, ohlat. $. X , cap. 5.
à venir entourer nos autels (i)?. Albert le Graud
ne voulait même pas qu'on fût assez hardi pour
répondre la messe. Laissons , disait-il , laissons
ce soin aux intelligences célestes (2). Est-ce là, je
le demande, cette rédemption nouvelle et tou
jours la même, qui rend plus de gloire à Dieu
que ne le pourrait faire le genre humain tout
entier, réuni à toutes les puissances du ciel (3) ?
Est-ce là ce mystère qui changerait en Dieu le der
nier des prêtres , si déjà il n'était Dieu par son
caractère? — Dieu ! disait George... Oui , ma
dame, je disais cela. Le prêtre est Dieu? père
Alexandre... —Séraphin. Jeune homme, on vous
l'expliquera. — Qu'on achève donc de me faire
prêtre.
-Le docteur. — Rappelons encore une grande
Vérité, « II y a long-temps qu'elle serait venue
la fin de ce monde pervers, sans la. messe qui
le tient encore sur ses fondemens, in piedi : elle
arrête l'impétuosité de la colère divine... Une
seule de nos messes suffit pour enivrer la justice
suprême... Elle enivre tellement Dieu , qu'elle lui
fait tomber la foudre des mains (4).

M S. Greg. , lib. IV, dralog. 58. .


(2) Cavalieri, op. liturg. , tom. V.
(3) Janson. Euch., tom. I. Segneri il Crist. , etc. part. i,
rag. 12.
(4) Segneri , loc. cit. , art 5 et 6.
( 266)
— Tâchons donc, messieurs, de remonter
tout-à-fait à la hauteur de notre rôle. Avant de
nous rendre à l'autel, commençons par imiter
le prêtre grec qui, la veille du sacrifice , demande
pardon à tous ceux qu'il a pu offenser. Une partie
des catholiques ne songent guère à la cou
pable nuit qu'ils laissent derrière eux. Us vont
à l'église , se vêtissent à la hâte , font donner
deux ou trois coups de cloche , prennent un
polisson pour les servir, et les voilà en scène.
Peut - être vous reconnaîtrez quelques per
sonnages aux traits suivans : « Us précipitent,
ils estropient les mots, ils bredouillent d'une
telle façon qu'ils ne s'entendent plus eux-mêmes.
Cette manière indécente se tourne si bien en
habitude qu'on ne peut plus s'en corriger. . . On en
dira ce qu'on voudra , mais ce n'est pas là ho-■
norer Dieu , c'est déshonorer notre ministère et
scandaliser le fidèle (1). » Ainsi disait Mabillon.
Je pense que nous valons mieux aujourd'hui. Le
prêtre est plus digne de son ministère , le plus,
beau de ce monde.
— Séraphin. Qu'importe au fidèle, puisqu'il
tire parti de l'œuvre et non de l'ouvrier, puis
qu'on peut même assister de corps à la messe,

(1) Mabillon, Traité des étud. monach. , part. II,


ch. 8.
quoiqu'on soit absent par l'esprit, etc.? — Mais
ce sont là les propositions que Pascal a ridicu
lisées. — II a eu tort. La messe a tant de vertus
que deux de ses paroles entendues au hasard
suffisent pour sanctifier la journée d'un chrétien.
Deux de ses paroles suffisent encore pour faire,
trembler les anges. Quand ils veulent prendre
Dieu à propos, ils saisissent cette occasion (i),
et Dieu ne les refuse jamais , attendu que le
Saint - Esprit s'y intéresse particulièrement; il
n'est pas rare de le voir descendre pour accom
pagner Jésus-Christ dans le calice (2).
— Et vous en approchez avec cette irrévé
rence, et j'ose dire ce mépris !— Ohibo! —Vous,
messieurs, et la plupart d'entre nous. « Pour
un seul qui rend au Dieu du tabernacle le culte
d'esprit qui lui convient, il en est cent qui n'y
trouvent qu'une occasion de crime et de répro
bation (3). » Partout , dit Segneri , on assiste à
la messe, en bâillant, en caquetant, en minau
dant, en plaisantant. Les femmes y paraissent
vêtues avec indécence, comme si elles allaient
au bal. Les hommes les suivent pour maintenir

St. Jure , Connaiss. du fils de Dieu , liv. III.


1° Vide Mosch. prat. spirituel.
(3 Janson , Each. , prêt.. , p. 2.
( 268 )
en activité leurs abominables affections... En gé
néral, nous y sommes comme des chiens, et
pires encore, puisque nous en sortons plus dé
loyaux et plus coupables (1). »
L'Eucharistie, étant instituée par Jésus-Christ,
doit être sacrée pour tous les chrétiens, quelles
que soient leurs communions; et la messe , si on
l'envisage comme passion et rédemption , la messe
est la grande cérémonie de la nature : jamais
l'homme ne pouvait rien imaginer d'aussi impo
sant, d'aussi terrible.
C'est à l'abus que nous en faisons , puisque ce
ne peut être à la doctrine qu'elle renferme , qu'on
doit attribuer son abolition dans la moitié du
monde chrétien.
— C'est aux suggestions du diable. — Ajou
tons-y sans crainte, ô mou digne ami, les im
pertinentes exagérations de certains catholiques;
elles révoltent toutes les sectes. Un vrai fidèle
n'entend pas de sang-froid les déclarations sui
vantes : Il était inutile que le Rédempteur vînt
jouer une sanglante tragédie cl se donner en
.scandale aux nations. Il pouvait simplement dire
une messe , car la messe est telle que s'il eût pris

(i) Sffgneri . loc. cit, , avt. 17 , 25 et 9.


Ie pavli d'en offrir une à la justice divine, celle
seule messe eût suffi pour expier tous les crimes
passés et futurs de l'univers (i). ,
Où serait donc la réalité du dévouement et des
souffrances corporelles du fils de l'homme? Pour
quoi ne s'est - on jamais élevé contre une sem
blable doctrine ? En apprenant qu'une seule messe
efface toutes les fautes de la terre, on s'est sou
vent étonné de nous voir célébrant des millions
de messes ; mais on doit croire avec Bossuet
« que c'est en actions de grâces et dans le dessein
de nous appliquer le mérite du premier sacri
fice (2). » Suivant nos conventions, messieurs,
nous ne parlerons jamais sur les sacremens et
sur le fond du culte catholique. Ainsi nous ne
traiterons point du superbe dogme de la messe;
nous allons suivre Voffrande dans ses variations
et dans les conséquences qu'elles ont entraînées.
Le sujet vous intéressera; nous y joindrons quel
ques notes sur les mystères des différens peuples.
OFFRANDES OU OBLATIONS DES FIDÈLES.

DANS toute la chrétienté, les offrandes furent


d'abord du pain et du vin. Chaque fidèle mani
pulait lui-même ce qu'il offrait. Les gens riches ,
Si) Segneri, part. II, rag. XII.
2) Bossuet , hist. des Variat. , lib. VI , art. 23.
( 270 )
les rois, les empereurs n'étaient point exempts
tle cette formalité. On en vit porter l'observance
de la loi jusqu'à cueillir l'épi , broyer le blé et
faire le pain.
Ce pain avait le plus souvent la forme ronde,
d'où lui vint le nom de couronne. On le divisait
en trois parts ; celle du prêtre ayec une portion
tle vin composait le stipendium légal ou la spor-
tule, du mot sportula, corbeille. La spoiiule était
l'unique salaire du clergé (i).
Vers le sixième siècle , on s'imagina dans l'O
rient que la paie travaillée par chaque fidèle était
souverainement impure, et l'on réserva cet office
aux épouses des prêtres, aux diaconesses et aux
vierges (2).
Les églises latines adoptèrent la coutume
grecque , mais elle fut , vers la fin du huitième
siècle , attribuée exclusivement aux pontifes. On
les obligea même (3) de faire le pain béni en
chantant des psaumes et revêtus de leurs habits
«acerdotaux,
H est difficile de trouver l'époque où le clergé

(1) Les sénateurs romains recevaient une sportute de


{•eue espèce , et dans les cérémonies religieuses ou distri-,
feuart liu pain aux assistans ( Yirg. , Enéide, VII , v. 7o5)j
c'était le pain sacré.
(2) Virginibus mmidis à muliebri prolurio.
(3) Au XIe siècle.
refusa l'bblatfon 'en nature. Thomassin et Mabilloii
veulent que, dans le huitième siècle, tout salaire
pour officier fût déjà converti en numéraire (i),

FOKME DE L'HOSTIE.

L'hostie fut carrée pendant plusieurs siècles :


on assure qu'elle ne prit une forme ronde et
monnayère «. qu'afinde rappeler aux hommes que
le Christ avait été livré pour de Fargent(2).y>3e
doute que cette définition soit vraie. Les stoïciens
avaient annoncé que Dieu était rond. Leur idée
prévalut j elle venait d'Egypte où l'on représen-
taitDieu par un cercle. Le XVe concile de Tolède
décréta cette forme pour nos hosties, et je pense
que depuis cette décision elles l'ont toujours
invariablement conservée.
L'Église avait supprimé entièrement la commu
nion du calice (3) et l'antique usage de la couronne
fraternelle. On ne fit plus que des corps séparés ,'
tous orbiculaires et subtils que les dissidens, tels
que Calvin, Voece, Saumaise, Windelin et au^

(i) Thomas., vet. et uov. eccles. discipl. , tom. Ilt ,


lib. I. Mabill. praef. ad part. I, saecul. III, benedict.
'a) Honor. Gemma. Auim. , lib. 1. c. XXXIX, (
3) Idçm. , loc. cit., c. LXVI.
a. iv *
( 373 )
tres, ont nommés hostioles , feuilles dé pâte ,
laines nummulaipes (1). On s'accorda pour n'y
employer que de la farine; ce qui rappelait et la
cène antique où Jésus-Christ se servit de pain, et
l'ordonnance qu'avaient tous suivie les anciens
législateurs. Us décidèrent qu'on ne ferait aucun
sacrifice sans farine} et l'on vit dans cette loi un
hommage à l'agriculture qui formait une partie de
la piété (1).
PRINCIPALES VARIATIONS DE L'OFFRANDE.

Aipsi, frères, l'histoire de l'ablation a trois


gpoques principales..
La, première remonte à l'aurore du catholicisme
OÙ, le pain et le vin étaient présentés par chaque
père d,e famille.
La seconde est celle où le prêtre recevait le
contingent individuel pour en composer la grande
couroruie dominicale; ce qui s'observe encore
dans la Grèce.
La dernière variation de l'offrande est sa con*
yersiori en numéraire ; quelques pasteurs intro
duisirent cette coutume , qu'on parvint peu à peu
à convertir en loi (3).
(1) Cassand. , in liturg. ch. 27.
(2) Plut, in Numa.
(3) Synod. de Home , V. can. uhim.
Cette disposition s'alliait à merveille au carac
tère de l'homme (i) qui la vit naître sous ses
auspices, et qui la sanctionna. La messe devint
l'objet d'un commerce sacrilège (2). Pour décou
vrir une infidélité de sa maîtresse, un trésor,
l'issue d'un procès, d'un combat, d'une entre
prise , d'une maladie , on achetait une messe
votive à l'archange Michel ou à la Trinité.
C'était bien là, chers frères, ressusciter les
folies du clergé païen , lors de sa décadence.
Les prêtres vendaient la santé pour un bœuf,
le bon voyage pour neuf taureaux , la royauté
pour un hécatombe , et divers objets pour un
coq , pour un cheval , ou pour de l'encens (3).
Que d'incroyables erreurs l'homme a semées sur
le chemin de la vie !
Des sacrifices avec une intention particulière
n'étaient plus la grande cérémonie instituée par
l'Église. C'était la messe du diable , qu'on essaya
de proscrire ; mais elle sut résister à tous les
efforts , et surtout dans la France (4).

(1) Grégoire yil.


(2) On parle toujours du prêtre des anciens temps, et
ceux, qui liront ces pages verront bien qu'Alexandre adoucit
tous les termes dont le clergé lui-même s'est servi pour
caractériser ses fautes.
(3) Lucien , traité du saerif.
(4) Thiers. , Superst. , tom. III, ch. 12.
a. 18
'( 2 ?4 )
Avec une messe, on s'absolvait de douze
jours de jeûne; avec dix, de quatre mois ; avefc
trente , d'une année entière (i).
Le lundi, saint Michel disait régulièrement la
messe (2) ; le samedi était dédié à la Vierge : ce
qui rendait ces deux jours-là merveilleux pour
l'office divin. Que nous fumes coupables, ô mes
frères ! et qu'il est pénible le langage de nos au
teurs! Sachons du moins l'entendre pour notre
édification éternelle.
, On cessa donc de sacrifier pour vivre; on ne
le fit que pour déshonorer le sanctuaire, « où se
réfugiait, suivant Pierre de Blois, un troupeau
.d'imbécilles et d'ignorans qui avilirent toutes les
dignités de l'Église (3). » Chaque prêtre n'eut pas
assez d'une messe : il en disait plusieurs , et s'au
torisait de divers abus des VIIe et IXe siècles.
Léon II, saint Ulric, saint Norbert,' etc. (4) la
disaient sept fois par jour et jusqu'à neuf.
Quelques-uns se bornèrent à deux, la maiï-'
nale et la vespertine , pour imiter les deux sacri-'-
fices de l'ancienne loi, que l'intérêt sut toujours
reproduire au besoin.
Dans le IXe siècle j on ne gardait aucun mena-

(1) Morin. de Pœnit. , ch. X.


(2) Rataire , serm. I. Qnadrag.
(3) Pierre de Blois , ep. GXXJ] J.
(4) Durius, Vies de Léon et d'Ulric. Brunon, Vie de
Norbert.
gemént : le prêtre célébrait autant de messes
qu'il voulait, et les laïques communiaient à cha
cune (i). Nous nous tairons sur le Xe siècle, le
plus affreux de la chrétienté,
. XIe siècle. Alexandre II ordonne que tout
prêtre ne dira qu'une seule messe (2) : mais on
élude cette disposition, et quatre cents ans après
l'abus régnait encore (3). Il fut proscrit de nou
veau par Pie V (4). Efforts inutiles! on exhibait
toujours quelques décrets antérieurs : on oppo
sait les conciles aux papes , tels que celui de
Salgonstad (5), qui accordait trois messes en
vingt-quatre heures; celui d'Oxford (6), qui en
permettait trois à certaines solennités, comme
Pâques, Noël , la fête de Jean-Baptiste et autres
jours polytui'giques; .. ~
XIIe et XIIIe. La multitude des prêtres aug
mente, -«non qu'ils soient appelés à l'autel par
l'amour des mystères, mais parce qu'on s'y ras
sasiait de dîmes et. d'offrandes, en ne recherchant
que les récompenses du. corps (7). » Plus que
Welfr.Strab. , de Rit. Eccl. , cap. XXU.
En 1062.
(3 Cône. Flor., i438.
Sa Constit. , 29 mars 1666.
Can. V, en 1022.
En 1200.
Rupert. , div. offi. , lib. IV. Bonavent. de Praepar. ad
miss. , cap. XVIII.
18*
(•76)
jamais tout fut taxé. Le riche s'exemptait de
jeûner en carême pour vingt sous, l'artisan pour
dix, le pauvre pour trois ; cent aous dispensaient
d'un an de pénitence (i) : ce sont là de bien tristes
mœurs ; mais elfes provenaient de la perversité
du temps. Les curés s'engraissaient comme des
corbeaux, more corvino , sur les cadavres de leurs
brebis... et l'Église tout entière adopta cette
maxime : Divitlœ hominis redemplio ejus (2).
On inventa mille espèces de messes et pour
toutes les circonstances de la vie.
Celle du chasseur, ou la vénatoriale, ne devait
durer que trois minutes, le chasseur étant pressé.
A la nautique, on ne communiait que sous une
espèce, dans la crainte que le roulis du vais
seau ne fît répandre le sang du calice. Celle de
la femme en couche était également sèche, afin
que l'odeur du vin n'incommodât pas la malade.
La nocturne était consacrée à ceux qui en
voulaient une après souper, ou qui venaient se
marier furtivement (3).
Quelques églises empruntèrent de l'Orient la
messe à l'eau chaude, ce qui signifiait que dans
le Christ déjà mort se conservait la chaleur de la

1 i) Voyez Burchard , Yves de Chartres , P. Damien. , etc.


(2) P. Damien. , ep. , lib. I et IV.
(3) G. Estins. , Orat. XIII. Theolog.
( 277 >
divinité. Le mot calice vint de cet usage , potio
ealicla (1).. M. dé Chateaubriand pense que nos
calices ont cherché leur nom parmi les plantes (2).
Us l'ont reçu de l'eau chaude; c'est leur forme
qu'ils doivent aux plantes.
C'était peu encore que toutes ces. messes : on
vit s'élever la solitaire, la bifaciée, la trifaciée,
la quadrifaciée , et vingt sortes de polyEiciées ou
à plusieurs intentions à la fois. En les disant, le
prêtre s'acquittait au même moment des rétribu-
butions qu'il avait reçues de plusieurs mains ,
pour des messes différentes.
XIVe. A la défense qu'on publia de célébrer
plusieurs messes succéda un refroidissement qu'il
était facile de prévoir. Réduit à un sacrifice, le
prêtre entendit le vendre au même prix qu'il
retirait de trois ou quatre. Il ne voulut plus
monter à l'autel que pour des récompenses et des
salaires outrés. Cette infamie devint générale y
comme nous l'apprend le trop célèbre péniten
cier de Jean XXII (3). Et ensuite que ne nous ap
prend-il point sur les étranges voluptés de Rome?
Mais ne salissons pas notre sujet : il est si dur de
parler des crimes!

!i) Cassiod. , in ps. X et XV.


2) Génie , etc. , part. IV , fiv. I , ch. 2.
3) Alv. Pelag , de Planctu Eccles. , lib. U>
Quelques lueurs du XIIe siècle s'étaient
évanouies dans les obscurités profondes du XIII»
et du XIVe; et l'univers, malgré deux ou trois
poètes illustres, fut encore rejeté dans l'abîme.
Si quelque puissance conserva des forces au
milieu de cette ruine générale, ce fut la supers
tition. Elle maîtrisa le trône, souilla l'autel, en
vahit l'esprit humain. Une race de sauvages parut
remplir la terre : on perdit les traces du passe ;
et si l'on se souvint de ses aïeux, ce fut pour
imiter leurs crimes et leur en disputer la. gloire.
Le plus grand homme de ces temps disait au
pape : Ces désordres excitent la haine des peuples
contre tout l'ordre ecclésiastique ; et si on ne le
corrige, on doit craindre que les laïques ne
tombent sur le clergé (i). . ""•' •.
L'Eglise était en proie à la plus horrible anar
chie. Trois papes à la fois se disputèrent la tiare
pendant cinquante ans , et la chrétienté mou
rante se traînait à leur suite dans la honte et la
misère : tant les fautes de l'homme avaient irrité
la justice divine ! , ,
Le clergé de France donna le premier l'exemple
de la réforme, du moins pour la messe, l'objet
que nous envisageons (2).
Le card. Julien, ép. I à Eugène IV.
2) Cone, de Rouen i4o4 , et de Sens
( 2.79 )
II se rappela cette maxime du grand docteur :
faire un prix pour célébrer la messe , c'est un
péché mortel (1).
XVIe. siècle. Malgré les conciles de Rouen , de
Sens , d'Ausbourg et de Cologne (2) , l'amour du
gain l'emporte, et les prêtres restent ce que dit
Bellarmin.... facientes artem de celebration?
missce... missantes plurimi, prœdicantes paucis-
simi (3). O mes frères , que notre histoire est affli
geante ! Rome était devenue l'égpul de tous les
crimes , Roma è sentina di tutti i mali (4) . L'Italie ,
l'Europe entière était inondée de prêtres vaga
bonds qui n'aspiraient qu'à tromper les hommes
et voler leurs offrandes. Sous Henri II, le grand
a.umônier de France chasse , d'un seul diocèse ,
une si énorme quantité de ces sqi-disant prêtres ,
qu'on aurait pu enfaire une armée (5) : ce n'eût été
qu'une armée d'impies et de sauvages (6). Les au
teurs ecclésiastiques sont-ils de bonne foi? Si ces
rapports ne nous semblent pas exagérés , aucune
fraction du corps politique ne s'est encore oubliée

«XI
Thomas , in-4°. , Sentent, distinct. , 25 , q. 3, etc.
f2) -i*
i526, i548, i549.
(3) Bellarm. , ép. à son neveu , évêq. de Téano.
. (4j Laur. deMedicis à Jean son fils , (LéanX).
(5j Galand,vie de ce prélat, fa. i34.
(6) Galand les appelle ignaros, omnium sordium mœuiis
infâmes. 11 vaut mieux les croire encore plus malheureux
que coupables.
( 28o )
jusqu'à ce point-là. Félicitons-nous, messieurs ,
d'avoir abjuré tous les égaremens de nos anciens
frères. Leurs annales nous apprennent encore
qu'ils tourmentaient les fidèles , pour leur vendre
des messesneuveset votives. Souvent deux prêtres
( ou , je veux le croire , des malheureux qui usur
paient ce nom ) allaient au rabais l'un contre
l'autre. Quelquefois ils s'entendaient, et si on
ne venait pas à leurs limites, ils menaçaient de
l'enfer et de toutes les peines imaginables. Cinq
messes à des autels privilégiés arrachaient une
âme de l'enfer. Pascal I, à la cinquième pour son
neveu, avait aperçu la Vierge sur la fenêtre de
l'église ; elle tenait dans sa main l'âme de ce jeune
homme (1) : belle occasion de savoir comment
une âme était faite !
Léon X mit le comble à ces désordres mercan
tiles, en vendant à douze sous pièce des indul
gences pour dix mille ans : exagération ridicule ,
véritable satire de la cour de Rome.
Savez-vous , frères , à qui les papes doivent
l'idée de leurs indulgences? Elle vient d'Alexandre-
le-Grand. — Ohibo ! — Qéomène surveillait ,
par son ofdre, la construction d'Alexandrie ; à la
mort d'Ephestion , il reçut le commandement de

(1) G. Biel., in Can. Missse, lect. 4?.


f
faire élever defcx temples à ce favori, l'un dans,
la ville même, l'autre dans l'île de Pharos.
i Pour exciter la ferveur des ouvriers , le roi atî«
cordait grâce pour les fautes passées, présentes et
futures. Quelque pape , en lisant Arien , aura
trouvé cette théorie du pardon : mais Alexandre
donnait , et Léon vendit. Cela n'est guère excu
sable,
Jean de Médicis , grand prince , ftrt assez mal
heureux pour être pape , et trop aveugle pour
reconnaître ce lion qui dormait dans les solitudes
de l'Allemagne. Jetons un regard sur Luther.
Ses contemporains lui donnent une âme hon
nête et désintéressée. Bossuet lui trouve de la
force dans le génie, de la véhémence dans le dis*
cours, une éloquence vive et impétueuse.
Mais il était arrogant et fougueux , et trop
théologien pour déposer l'esprit de haine et de
récrimination, « Je suis en présence, disait-il à
Henri VIII, et ma cendre dût-elle être dispersée
dans toutes les mers , m mille maria , je pour"
suivrai , je fatiguerai ce vulgaire abominable.
Vivant, je serai l'ennemi des papes ; moUt , je
serai deux fois leur ennemi. Levez-vous , sénnis-
sez vos efforts, misérables thomistes, Luther ne
quittera ni votre chemin , ni votre ombre... il
ne vous souffrira nulle paix. » Ce n'est pas là , mes
frères , le langage d'un ministre évangélique.
J'ajoute ici sa prédiction : Dogmata mea stabunt,
et papa cadet. Il ne donnait que deux ans de
règne au papisme , et c'est trop, disait Calvin.
«Le* corps n'est rien sans l'âme : celui de la papauté
subsistera ; mais, dès ce moment, l'esprit et la
vigueur l'ont abandonné pour toujours. » Calvin
s'est trompé , l'illustre Pie Y II rendra quelque
jour au Saint Siège sa véritable force (i).
Aléandre, légat du pape, et que l'on croyait le
premier homme du siècle ; Prieras , maître du
sacré palais ; le savant Eckius • les évêques
Ficher et Fabre ; Thomas Morus , philosophe ,
orateur, historien et poete; Erasme, bel esprit
et docteur, homme universel, subtil et profond
à la fois , usque ad miraculum eruditus (2) ;
Cochlée, qui voulait combattre seul Luther ,
Zuingle, Calvin, Amsfort et Mélancton , et s'en
gageait , sous peine de mort, à démontrer la cer
titude de ses preuves : tous ces fameux cham
pions de l'école , Léon X à leur tête , avec son
collège et ses millions de religieux , Léon X ,
ayant encore pour lui les rois les plus célèbres ,
et quinze cents ans de domination pontificale ,

(i) Mots ajoutés par l'éditeur. Ils auront l'assentiment


général.
(2) Mot de Luther sur Erasme.
( 283 )
tout se vit humilié par un moine que Rome im
prudente avait irrité. Léon semblait tenir à sa
vieille origine de négociant : il nourrissait pour
l'or une soif insatiable. S'il aima les arts , s'il eut
quelques idées vraiment libérales, on lui aurait
souhaité moins de faste, moins de prodigalité;
plus de justice, de droiture et de tolérance. Il
ne devait pas heurter de front une secte encore
faible et chancelante. Les souverains , et surtout
les papes , ne réussiront jamais en révoltant les
esprits ; il faut convaincre. Je pense que l'opinion
est généralemen t fixée sur Léon X : les littérateurs
et les artistes devaient l'accabler de couronnes,
les luthériens le bénir, les catholiques le dépo
ser. On ne peut aimer un pontife « qui ne fut ,
suivant la remarque de M. Ferrand , ni le bien
faiteur de l'humanité , ni celui de l'Eglise (1). »
Ma chère sœur , nous ne parlerons pas des
deux derniers siècles ; vous savez ce qui les ca
ractérise. Ce sont nos siècles de philosophie , de
lumières, de grandeur. On vit se développer une
émulation générale , et partout les prêtres vou
lurent se montrer dignes des orateurs, des
poetes, des héros et des rois qui ont illustré cette
grande époque de l'histoire moderne. Ainsi ,

( i ) M. le G'3 Ferrand Esp. de l'Hist. , tom. III, lett. LXÏI.


, ( 2BA )
messieurs , quyaucune de mes remarques ne voua
offense. Je ne rapporte point les égaremens de
nos prédécesseurs dans l'intention de vous hu
milier ; je cherche à m'instruire moi-même , à
me rendre meilleur , si je puis. La première
gloire du chrétien est d'éviter les erreurs ; la se
conde , c'est d'en faire une louable confession :
elle nous épure , elle nous, honore. Quelques-
fautes s'attachent toujours aux pas de l'homme ;
mais désormais ( et ceci n'est pas une déclamation
de philosophe) on n'entendra plus les Bourda-
loue , les Massillon , appejer nos temples la re
traite des voleurs et la maison de trafic et d'ava
rice^); détestables secrets que nous apprit Ju
das (2). Lorsque la paix fleurira de nouveau sur
l'Eglise, le prêtre, rendu parle malheur à sa di
gnité , vivra dans l'ombre du sanctuaire , et n'y
versera des larmes que sur les erreurs des autres j
il a vu de trop près les causes qui ont amené sa
misère et sa ruine. Rappelons toutefois une vé
rité importante ; on reconnaît facilement que le
caractère de l'homme est plus beau dans la réalité
qu'il ne semble l'être dans les ouvrages des mo
ralistes. Il faut de même se persuader que les

(1) Massill. , serm. sur le respect du temple.


(2) Bourdal. , serm. II sur la Passion , part. I.
conciles , les papes et les écrivains ecclésiastiques
qui ont parlé de nos désordres, ont tous exagéré
le mal. Ils forcent, et nous devons forcer égale
ment les couleurs du tableau , afin que la vue
seule puisse en détourner (i).
Je me fonde sur ce qui se passe sous nos yeux.
Pour un prêtre qui s'égare, on en connaît un
grand nombre qui aiment sincèrement leurs de
voirs, ne parlent que de l'ordre, de la paix,«de
toutes les vertus, et donnent plus souvent encore
l'exemple que le précepte. Ceux-là sont les vrais
amis de l'homme; ceux-là sont chers à Dieu.
(Et voilà aussi ce que Minette peut certifier
pour sa part. Tous tes prêtres qu'elle connaît
sont des anges.)

MYSTÈRES ANTIQUES DU PAGANISME.

De nombreux écrivains se sont occupés des


mystères. Ils ont à peine retrouvé les dehors de
ces augustes cérémonies. Les secrets sont perdus
pour nous. Ce qui s'élève en leur faveur, c'est

(i) Tel est constamment le but de l'évêque dans tous les


passages qui peuvent intéresser le clergé ; plus cet ordre
aura de vertus , plus les peuples seront heureux et tran
quilles. Le prêtre sera toujours le guide du corps social ;
il en doit être l'ornement. Il le sera plus que jamais.
(286)
l'assen timent des plus beaux génies de la terre :
n'auraient-ils vénéré que des sottises? On nous
le persuadera difficilement.
Eleusis devint le temple du monde; et sa doc
trine, fondée sur l'unité, fut la perfection de la
sagesse humaine. Heureux qui mourait après
avoir vu ses mystères ! Il avait connu la vie , la
science, les principes établis par la Divinité (i),
les ressorts de l'univers , les phénomènes impo-
sans delà physique, et les époques mémorables
de l'histoire (2).
On y puisait l'amour d'une vie sainte, l'espé
rance d'une mort paisible et d'une félicité sans
bornes (3). .
La pudeur, ditBossuet, était bannie avec soin
des mystères du paganisme (4). D'où lui est venue
cette révélation?
Un examen préalable de la conscience ; des
purifications pendant neuf jours; ces couronnes
de fleurs et de myrte j cette robe blanche, sym
bole delà candeur, usage adopté par nos pères (5);
toutes ces formes simples comme la nature an-

(1) Pindar. ap. Clem. AJex. , cent. III.


(2) Clem. Alex. , Sirom. V.
(3) Isocrat. , in Panegyr.
(4) Bossuct , Disc, surl'hist. univ. part. II , ch. iit.-
(.*>) De là est venu le terme dominicam in
( 287 )
noncenl-elles qu'on va la profaner dans ce qu'elle
a de plus saint?
Lorsque la nuit, solennelle était arrivée , oh
conduisait le néophyte au temple. Le pontife
ouvrait devant lui le Pétrome. Ce livre de la loi ,
fait de deux pierres jointes ensemble, comme
"ceux du Sinaï , contenait la suite des préceptes
divins.
Après la lecture venait l'initiation, qui mettait
Fhomme en rapport avec le ciel, et déroulait à
ses yeux les mystères de son être et de sa fin.
C'était la vue de la vérité ou l'autopsie : c'était le
rétablissement des âmes dans leur état primitif(1).
Le peuple se nourrit de chimères. Il adorait
dés fables qu'il Voyait retracées sur les murs et
les colonnes de ses temples. Les prêtres l'habi^
tuaient à ce culte secondaire qui favorisait la po
litique des rois et l'orgueil de l'autel. Rien n'était
plus facile que de diriger une multitude qui vou
lait bien aimer et Craindre des objets insensibles,
des' animaux même.
Le culte noble, ou des initiés, reposait sur des
bases saintes , sur d'éternels principes que le res
pect et le silence défendaient contre les outrages
et des hommes et du temps;

£|) Oljrmpiodor. in Platon. Piiced.


Outre les choses du ciel , il embrassait l'his
toire de tous les progrès du génie humain vers la
civilisation , les arts et le bonheur. On y joignait
quelques rites particuliers , qui n'avaient d'autre
but que de flatter l'homme , dont les désirs im
pétueux pressent l'avenir et le dévorent. L'homme
apprit que cet avenir existait (i) pour l'innocence
comme pour le crime ; ces mystères n'étaient
que la règle de la vie (2) ; ils ouvraient le chemin
des vertus , ils donnaient la consolation de mourir
en espérant (3) , ils séparaient l'esprit de la ma
tière , élevaient l'âme au-dessus d'elle-même et
l'unissaient à Dieu (4). C'était réellement une
communication de l'être avec le créateur (5) ,
c'était le rachat du péché originel ; et de là vint
que dans la Grèce on faisait( initier les femmes
et les enfaris même (6).
Cette fonction ressemble au baptême de la
nouvelle loi. Sans elle , on était mal reçu chez
les morts où l'on arrivait impur , car l'homme
naissait coupable. Sa vie sur la terre devait ex-

(1) Plut. ad Uxor.


(2) Arrien, in Epilat. , lib. III.
(3) Aristid. , in Eleus. Cicer. de leg.
(4) Proclus, in Platone.
(5) Is. Casaub. Exerc. , in Baronn.
(6) Apul.,Fab. Miles. XI.
(289)
pier les taches d'une -vie antérieure (i); nous
voilà tout prés du christianisme.

MYSTÈRES ANTIQUES DES CHRÉTIENS.

A l'exemple de l'Egypte et de la Grèce , les


chrétiens.eurent pendant long-temps une espèce
d'autopsie ou d'inspection sacrée ; à certaines épo
ques, ils représentaient toute l'histoire de l'Evan
gile.
Ici l'on voyait la Vierge vêtue splendidement ,
en oraison sur un tapis de pourpre. A sa droite,
mais à quelque distance , était Gabriel aux ailes
dorées, à la chevelure flottante sur les épaules ;
il avait la tunique grecque , relevée par une cein
ture de diamans. Du sein d'un nuage , le Père
Eternel , environné de petits anges bleus et roses ,
faisait voltiger du côté de Marie une colombe
blanche qu'il tenait par un fil d'or.
Gabriel expliquait le but de sa mission, et la
.jeune vierge disait ensuite \ejiat voluntas.
Quelquefois le mystère commençait par une
procession magnifique où le diable venait après
la bannière , déguisé en taureau et jetant le feu
par les cornes. Des enfans vêtus en loups condui-

(i) Cicer. ap. August., cont. Felag. lib. IV.


2. 19
( a9° )
saient ce monstre, sous la protection de saint
Michel armé de toutes pièces.
Un orgue ambulant, digne de la fête, était
touché par un ours. En place de tuyaux , on
introduisait par la tête plusieurs douzaines de
chats , qui se trouvaient comprimés dans des
cases fort étroites. Leurs queues, qui se mon
traient en l'air , étaient liées à des cordes et te
naient au registre de l'instrument ; en frappant sur
le clavier , l'ours faisait lever les queues des di
vins chats, qui miaulaient en cadence et sans dort-
nerun ton faux (1).
Voici le mystère de la Nativité.
Une femme jeune et jolie paraissait sur l'autel
éclairé faiblement. Elle était couchée sur un lit
de paille et de feuillage. Le bœuf et l'âne se re
posaient près des marches de cet autel, où Joseph
à genoux invoquait le ciel pour son épouse en
travail. Elle souffrait, mais avec décence et rési
gnation. Peu à peu ses douleurs augmentaient, et
les initiés faisaient entendre de douces plaintes.
Un lsaïe caché dansl'église criait d'une voix sainte:
Ecce virgo concipiet (2). Le mystère allait s'accom
plir. Sainte Anne glissait par derrière un petit
enfant près de la Vierge : le même lsaïe criait :
(1) Le P. Menestr. , représ, en Mus. 16e siècle.
(2) lsaïe, VU.
Parvulus natus est nobis (i). L'évêqueou le pon
tife titulaire élevait cet innocent devant le peuple y
en disant : Hosanna , le Christ est né ; et le peuple
dans un transport de joie répétait : Le Christ est né.
Quoique rien n'autorise ces récréations popu
laires, il ne faudrait pas, en les blâmant, nous
vanter des traditions de ce genre qu'on trouve
dans la plus haute antiquité païenne. Durant les
solennités que Thésée établit pour Vénus-Ariane,
une fille ou un imberbe étendu sur un lit de
mousse et de verdure contrefaisait, du geste et de
la voix, une femme enceinte qui cherche à se dé
livrer (2).
Au sixième siècle (3) , et même sous Charle-
magne, qui ne put détruire ces jeux et ces sau
tées diaboliques , on souffrait encore , dans nos
temples, des orgies et des fêtes assez semblables
aux bacchanales. Alors , et jusqu'aux XVIe
et XVIP siècles , on disait : J'assiste aux mys
tères. L'initié seul avait le droit de venir à ces
offices , aux offices des trois mariés , de l'étoile;
des innocens , des fous. On eut long-temps le
spectacle de l'âne et du bœuf à la messe de minuit :
il fut défendu par le concile de Baie. « Le lende-

(1 ) Isaïe , IX.
(2) Pœon, ap. Plut in Thes.
(3) Cone. d'Amer. , 678.
2. H ig*
( 292 )

main on parcourait la ville avec le bâton , la mitre


et les habits pontificaux, et donnant la bénédic
tion à la manière des évêques. Ces courses étaient
suivies de mystères ou jeux larvales et scéniques
avec des chœurs, des réjouissances d'hommes et
de femmes, des ris immodérés, des repas et des
excès (i). »
On convoquait aux mystères par des affiches
et au son de la trompette. « Chrétiens , à trois
heures , procession solennelle de tous les clercs ,
prêtres, moines et frères, qui seront en grand
nombre.... On aura les reliques des saints, chose
de grande dévotion et merveille , avec brillante
compagnie de séculiers en habits d'anges, et force
instrumens de toute espèce. Après quoi , l'on fera
les plus belles représentations (2). »
Rien d'aussi célèbre en Toscane que la pro
cession du Jeudi-Saint. Autrefois toute la cour y
marchait , et chaque seigneur portait des ins -
trùmens qui avaient rapport à la passion , tels
que des marteaux, des clous, des poulies, des
chaînes et des croix. Sous Come Pr un seigneur
s'imagina d'y porter sa femme. Le duc lui fit
des reproches très-sévères. Ah ! prince, lui ré-
pondit-il, jamais Jésus-Christ, jamais personne
n'a porté une croix si lourde. : . . . •
1 43i. Cone. Bal. , sess. XXI.
Biblioili. taurinens. , cod. i85 , t. I.
Après avoir donné des nouvelles de l'enfer (1),
évoqué les âmes des morts, chassé les diables et
joué diverses scènes tirées de l'évangile ou des
prophètes , il était d'usage de crucifier fictive
ment le dieu de ces mystères, qui finissaient par
la Résurrection (2).
LE VÉRITABLE CULTE N'A POINT DE MYSTÈRES. PREUVES
TIRÉES DE L'ÉCRITURE.

Les mystères ne furent partout que des acces


soires , dus à la politique des anciens rois et de
leurs pontifes jaloux « de dompter les peuples par
l'ignorance... et de jeter la terreur dans les esprits
crédules de la multitude (3). »
« C«s inventions du clergé tendaient à gou-*
vernerpar l'espérance et la crainte (4) ; on épaissit
le bandeau, tout devint mystère, ce fut un
moyen de s'attirer des respects (5); comme ces
superstitions étaient utiles aux prêtres (6) , ils
enchérirent aussi sur le peuple et conservèrent
(1) Méni. pour la vie de Petrarq. , tom. I.
(2) Bibliot. taur. loc. cit. , et Goriodati, istor. di. Firenza.
Aujourd'hui encore, l'Italie a de ces processions , le jeudi
suint; on y voit des hommes masqués, les bras tendus , les
fers aux pieds, ayant à leur tête un Jésus -Christ vêtu de
rouge et portant la croix.
(3) M. Chateaubriand. Essai , etc. Tom. I , liv. I „
ch. XXIX eiLV.
(4) Leibnitz , Théod. , préf.
(5) Pichon. , Traité , etc. de la nat. de Dieu.
(6) Millot , Elém. d'Hist. gen. , part. I , ch. 3.
( 294 )
par intérêt les cérémonies préparatoires et cette
religion du silence (1). Waburton et Sainte-Croix
ne différent point de cette opinion , qui me semble
incontestable.
Après l'avoir reconnu , monsieur de Chateau
briand a cru devoir dire dans le Génie , etc. « qu'il
n'y a point de religion sans mystères; ce sont eux
qui, avec le sacrifice, constituent essentiellement
le culte (2). »
Monsieur de Bonnald vient à son secours, et
déclare aussi qu'il ne peut y avoir de religion
sans mystères (3). L'opinion de ces littérateurs
est d'un grand poids, mais elle cède à l'évidence.
Ils n'ont reproduit qu'une erreur du gentilisme.
Nous consulterons la Bible et l'Histoire.
Adam avait une religion sainte, et n'avait ni
sacrifice , ni mystère. Abel , Caïn , Noë, Abra
ham , Jacob, ajoutèrent au culte primitif quelques
rites d'immolation, mais point de mystères. Israël
n'en eut jamais que quand il s'égara , quand il se
fit initier chez les païens, initiatus Israël Beel-
phegor (4).
Voilà pourtant quarante siècles d'écoulés sous

(1) Pluche,Hist. du Ciel, liv. II, d'après Diodor. de


Sicile , liv. V.
(3) Génie , etc. , partie I , liv. I , ch. II.
(3) M. Bonnald , critiq. du Génie, etc.
(4) Nomb. XXV.
l'empire de la véritable religion , sans que Dieu
ou ses prêtres aient institué des mystères. Pour
quoi ne fait-on jamais ces remarques?
Plusieurs historiens prétendent qu'Orphée est
le créateur des mystères dans la Grèce : ainsi la
Grèce elle-même n'en aurait eu qu'au vingt-neu
vième siècle du monde.
Mais on dira « que l'espèce humaine recherche
plus fortement ce qui est caché , désire ce qu'on
lui refuse , ambitionne davantage ce qu'on lui
donne tardivement (i); notre imagination aime
ce qu'elle devine (2). » Si cette opinion est fondée,
elle ne l'est, du moins, que sur la perversité du
cœur; on ne peut l'accorder avec la religion.
Frères, la grandeur du christianisme n'a nul
besoin de ces raffinemens , de ce prestige de dis
simulation et d'obscurité. Vainement saint Augus
tin aura prétendu que nous cachons les dogmes
afin qu'on les souhaite plus ardemment (3). Igno-
ratio est illorum veneratio , dit un autre chré
tien (4). Des choses connues et pratiquées tombent
dans le mépris, et quand tout le monde les sait,
il n'y a plus de mystères. (5). C'est prendre le mot
i) Gland. Mamert. (Episc. Vicnti.) de statu anima;.
2) M. le comte de Fontanes , sur le Génie , etc.
3) Aug. tract. 96 , in Joan.
4J Synesius de Provident. , lib. III.
5) Basil. , de Spir. Sanct. , lib. I.
( 296 )
secret pour cérémonie Religieuse , inadvertance
que les critiques ont bien souvent relevée, mais
qu'on affecte de prolonger perpétuellement.
Entourés de catéchumènes dont l'instruction
n'était pas achevée , persécutés par des barbares ,
coupables pour être chrétiens, nos pères durent
adopter un langage symbolique (1); ils durent
cacher leurs autels, leurs livres, tous leurs sacre-
mens. Le culte devint ténébreux. Après l'orage,
tout fut public; le temple, la prière, l'instruction,
le baptême, le mariage, l'eucharistie, la confes
sion , etc.
S'il est encore à nos autels des signes visibles
de l'invisible , le fidèle, du moins, ne peut dire
maintenant : Je vais aux mystères. Samoihrace,
Cypre , Lemnos , Babylone , avaient des mystères.
La chrétienté en eut dans les siècles de la supers
tition; mais il n'y a plus de mystères à Paris, à
Vienne, à Madrid, à Rome. Écoutons toujours la
-voix divine. . •• '• -
..: Il existait un seul mystère caché \ dib l'apôtre ,
dans les siècles et les générations. Il n'était pas
dans les temples , ni dans les mains de Phomme ,
il était dans le ciel : « ce mystère, unique est Jésus-
Christ, maintenant. découvert aux fidèles (2). » Si
(1) Chrysot. , Homël XI , in I Corinlhi
(a) Coloss. I , Galat/IH, Rom; XVI.
( 297 )
vous introduisez du mystérieux dans la définition
de nos dogmes, il y aura sans doute des obscu
rités dans les écrits ; il n'y .en a point à l'autel , il
n'y en a point dans le livre delà parole. «L'Évan
gile est le livre le plus clair qui existe (i). » I! a
substitué pour toujours les verl us aux sacrifices.
Le Dieu fait homme est le premier et le dernier
des mystères, si souvent annoncé par xl«• sym
boles, des énigmes et des figures. « Mais il parut
pour être la tin de la loi , la vérité de ces figures ,
le corps de cette ombre , l'original du mys
tère (2). » Pardon , frères, si je me trompe.
ESSENCE DU CULTE.

L'AMOUR est l'essence du culte , parce que


l'amour est le caractère de la loi. Aimez, et vous
prierez. La prière renferme la requête, l'hom
mage , l'action de grâce , la victime et la consécra
tion. L'homme qui prie Dieu , sacrifie et se con
sacre. Le scélérat n'aime point et ne prie point.
Habituez-vous donc à regarder l'amour et la
prière comme le fond de l'âme chrétienne et la
base du culte. Chantez, priez, remerciez, dit
Augustin : ce qui constitue essentiellement le
culte, c'est que l'âme ne soit pas ingrate (3).
(1) M. de Chateaubriand, Génie, etc., part.I,liv.I, ch.4.
(2) Bossuet , Apoc. , préf.
(3) Aug. , de Spir. et Litter. x
3. *
( 298 )
Adore pour les faveurs que tu as reçues , adore
pour en obtenir de nouvelles, voilà ton culte :
ces actes proviennent du cœur , et non du sacri
fice. Mais veux - lu sacrifier ? « ton corps est
une lioslie que Dieu réclame : offre-le comme
un culte raisonnable et spirituel (1) ; car le
temps est venu, a dit Jésus lui-même, où les vrais
adorateurs adorent en esprit et en vérité ; ce sont
ceux-là que recherche le Père , car il est esprit :
c'est donc spirituellement qu'il faut l'adorer (a), »
et lui rendre tous les évangiles qui sont en ton
pouvoir.
Ainsi, frères , louons Dieu par des cantiques ,
magnifions-le par les œuvres du cœur; voilà
l'hommage qui lui est le plus cher (3), puisque son
autel, son autel vivant, c'est le cœur : ejus altare
cor nostrum (4). La messe convient à Dieu , car
çlle est essentiellement un culte d'esprit.
IDÉES DES PAYENS SUR LE SACRIFICE.

Arriobe nous apprend queues païens regar


daient comme athées ceux qui n'avaient pas de
sacrifices (5).
En admettant que la nouvelle secte chrétienne
(i) Rom., XII, I
(2) Jean , IV, 23, 24.
(31 Ps. LX1, Si , 32.
(41 Aug. civit. Dei, lib. X . cap. IV.
(5) Arnob. , adv. gent. , lib. VI et VI{.
eût besoin d'un sacrifice pour naître , ce sacrifice
a tout consommé ; tout réside, tout est compris
dans l'holocauste des siècles , la main ne peut le
renouveler ; cette hostie véritable n'est pas l'ou
vrage de l'homme , car nul de ses ouvrages ne
peut honorer Dieu , non manibus humanis ço-
litur (i) ; et ce n'est pas le fruit de la terre , c'est
le fruit des lèvres qui rend gloire à Jésus-
Christ (2).
On voit que saint Paul et les premiers chrétiens
professaient la doctrine de l'Evangile et celle des
vrais sages, lisse souvenaient encore des grandes
pensées d'Isaïe, de David, de Numa, de Pytha-
gore , de Simonide , de Ménandre. Aucun animal ,
aucun objet ne doit être offert à Dieu , mais on lui
offre les bonnes œuvres et la pureté du cour (3).
La pureté du cœur et des sens, et la vérité , voilà
les sacrifices qui plaisent à Dieu (4). Le prêtre
ancien voulut bientôt des hosties sanglantes dont
l'aspect a quelque chose de terrible pour le
peuple. Quand un dieu venait sur la terre , quand
Apollon, à Délos, se consacre lui-même un autel,
il n'y permet que de* oblations de fleurs , et

(i) Act. XVII, 25.


(2) Hebr. XIII, i5.
(3) Menand. , ap. Clem. Alex., Strom. V.
(4) St. Pbileas , à Culcien. Vies des Saints.
( 3oo )
jamais le sang n'a profané cet autel merveilleux.
Fruge colere deos ; la haute antiquité ne connais
sait point d'autre sacrifice (1).
Avant que la chrétienté fut pervertie , elle re
poussait l'idée de toute espèce d'offrande : plus
d'animaux comme à Jérusalem et à Rome ; plus
d'huile, plus de farine (2). Cette aversion était
même si forte, qu'on ne voulait pas d'encens, ni
de parfums, ni de fleurs. —^Mais qu'ofîrirait-on
dans le temple ? — Le silence. Jésus-Christ est le
plus suave des parfums (3). Il est le sacrifice de
bonne odeur (4) , et ne veut rien qui soit hors de
lui (5) ; il ne veut de l'homme que les prières de
l'esprit, du cœur, de l'âme innocente ; il refuse
les pleurs de l'Arabie et quelques gouttes de
vin (6). — Exceptons l'office de la messe. — Je
prends ici les paroles pour ce qu'elles signifient.
Un proscrit la farine , un autre le vin : demandez-
leur compte de leurs idées. Elles s'accordent avec
l'Ecriture. — Les mages présentèrent de l'encens
à Jésus - Christ. — Les mages étaient païens.

(1) Ovid. Fast. , liv. I et II.


(2) Origen. , in nomb. Hom. VII. Cyril. , cotit. Julian. ,
lib. X.
(3) Athenag. , Legat, pro christ.
(4) Ephes. V, 2i.
(5) Athenag. , loc. cit.
(6) Tertull. , Apolog. , cap. XXX.
( 5of )
L'Eglise primitive n'en offrait pas. Je suis loin de
condamner l'usage moderne, je ne rapporte que
des faits. On ne se servait d'encens que pour les
lieux fétides (1). Il doit être proscrit du temple (2)
où Dieu n'accepte que le sacrifice de louange (3).
J'aime à penser que nous sommes chrétiens, mais
nous ne le sommes plus comme les pères. — Nous
n'offrons rien de matériel. Le pain et le vin se
divinisent à la consécration, qui manquait aux-
païens. — Votre mémoire est infidèle.

CONSÉCRATION.

Les païens eurent ce dogme dans tous les


temps. Vous en trouvez la preuve dans Ori-
gène (4), Lactance (5) , Cyprien (6) et beaucoup
d'autres.
Le païen, dans Arnobe , s'exprime ainsi : Chré
tiens , vous vous trompez , nous ne croyons pas
que les objets matériels soient des dieux par eux-
mêmes, mais nous révérons en eux le dieu que
la consécration y fait descendre (7).

(1) Tertull. de Coron.


(2) August. , in ps. LXV.
(3) Aug. , in ps. XLIX , L , LXV.
(i) Orig. , cont. Cels. , lib. VII.
(5) Lact. , inst. div. , lib. II , ch. 4.
(6) Cyprien , de ranit. idolor.
(7) Arnob. , adv. gent. , lib. VI. Marc. Sicin. , ia
Platon. Apolog. t, 1
( 302 )

La consécration était une formule avec laquelle


le prêtre célébrant appelait la divinité sur l'autel
et la rendait présente à sa figure. Tous ces simu
lacres, dit Tertullien, rarement poli dans son
langage , sont de même nature que nos chaudrons
et nos poêles , mais ils changent de nature à la
consécration (i). C'est ie dogme de la présence
réelle.
Un bel esprit essayant de jeter l'ironie sur le
dieu du gentilisme, le représentait fondu , forgé,
taillé... et il n'est pas encore dieu. Mais voici qu'il
est orné, prié, consacré, il est dieu (2). Vous
riez , père Séraphin. — Je ris de cette critique.
Elle nous dévoile très -bien le mystère de ces
consécrations vaines et absurdes. — Plusieurs
écrivains de l'Eglise l'ont admirée comme vous,
messieurs. Athlètes imprudens ! ne voyaient-ils
pas qu'ils s'offraient tout nus au fer de leurt en
nemis? Le plus ignorant des païens n'était-il pas
en droit de répondre : Voici qu'il est semé , germé ,
mûri, pétri, et il n'est pas encore dieu. Mais il
est offert, adoré, consacré, il est dieu.
Le fanatisme détruit le jugement, Un autre
apologiste aussi indiscret , Minutius , soutenait
sans ménagement qu'un dieu ne peut être en-
(1) Tertull., Apolog. cap. XII.
(2) Minut. Felix , iu octavo.
( 3o3 )
fanlé. Sigenitisunt, non sunt(i). Le moyen , après
cette déclaration, de persuader aux Gentils qu'ils
devaient croire à un dieu enfanté ? Ce n'est pas
l'ironie qui instruit les hommes ; mais vous le
voyez , c'est la manie d'écrire qui les égare.
OBLATION DU PAIN.

Pendant la dernière épreuve de l'initié j le pon


tife faisait l'oblation du pain mystique (2). Il le
consacrait en prononçant les paroles sacramen
telles, et ce pain devenait le pain chaste (3). Il
fallait être en état de grâce et de pureté pour le
recevoir. Cette grâce ne pouvait s'acquérir que
par un baptême et la confession. Tertullientrouve,
dans ces vieilles coutumes , un abrégé ou une
copie dû christianisme donnée par le diable (4).
— Sans doute, frères. — C'était au moins uns
copie anticipée ; et rendons justice au diable , il
ne pouvait rien offrir qui fût plus digne de
l'homme et de Dieu.
Après le baptême et la purification, les initiés
communiaient avec le pain chaste, qui est notre
pain des anges , l'eulogie des Grecs ou la béné
diction et l'antidore. Nos pères ont appliqué ces
(ij Athenag. , Legat. pro Christ.
(a) Justin. , Apolog.
(3) Arnob. , etc. hb. V.
(4J Tertull. de Praescript. , C. XL.
( 3o4 )
noms à l'eucharistie, qu'ils appelaient le don sacré.
, Les premiers chrétiens, à l'exemple des Gentils,
recevaient dans de petites coupes leurs parcelles
eucharistiques, qu'on nommait les perles: ce qui
valut à Jésus-Christ le titre de perle (1),
Le saint viatique est encore une expression des
Romains qui avaient le sacrifice viatique, propter
w'am(2),'comme ils avaient les charisties (3) ou
banquets de famille. La cène, banquet fraternel,
n'était, dit saint Luc, que le prélude de l'éternel
banquet préparé dans le royaume céleste.
Jésus-Christ ne voulut point d'innovation dans
les choses simples et innocentes; elles auraient
contrarié toutes les idées de ses compatriotes et
des gentils. Il adoptapour symbole le pain et le vin,
parce qu'ils étaient universellement admis dans
les cultes , et ce fut encore une preuve dé sagesse.
Ne vous affligez donc point, frères, si vous
trouvez à chaque pas une identité de cérémonies
chez les hommes. Au ciel, l'unité divine; dans
les empires, l'unité politique; dans tout le corps
civil, l'unité religieuse. Nos préceptes , nos lois,
nos mœurs , tout ce qui compose le christianisme

(1) Ephrem. , de Maro. pretiosa. Clem. Alex. Paedag. ,


lib. II.
(2) Festus. Macrob. Satura., Iib. II.
(3) Ovid. Fast. , lib. II. ;
( 5o5 )
semble n'avoir point d'âge et remonter aux pre
miers jours du monde. Généralisons cette belle
idée que M. Ghateaubriand réserve pour le dogme
de la trinité,
« Il est marqué de ce sceau antique qui im
prime une profonde beauté à tout ce qui le
porte (1). » Tâchons d'être conséquens , mes frères,
et n'oublions pas ce principe : nous n'avons de
beau que tout ce qui porte le sceau antique. C'est
là notre gloire, et c'est le garant immortel de
notre religion.

L'OBLATION DU SILENCE.

Mes frères , le silence est l'hymne du cœur et


là gloire de l'autel. — Séraphin. Non, ma fille,
c'est la messe. — Mais encore , dans la messe et
dans les grandes solennités, ce n'est jamais lorsque
te prêtre chante avec ses acolytes que l'âme est
profondément émue. Le recueillement du vrai
fidèle ne commence que quand lé bruit cesse
autour delui. Alors, aufrémissement qu'il éprouve,
il lui semble qu'une émanation céleste vient pu
rifier sort être et sa pensée.
L'éloquence , suivant les anciens , est une
grande chose , mais bien moins grande que le

(1) Génie , etc. part. I, Hv. I , ch. S,


2. • ao
silence (i). Ils voulaient des maîtres qui pussent
leur apprendre à bien parler des hommes, et à
ne rien dire de Dieu. Que le silence soit l'éternel
partage du rite et du sanctuaire (2).
Rien de plus solennel chez les Grecs et chez
les Romains que les Abarées ou les fêtes tacitur-
nales : rien de plus vénérable que les Tesqua , lieux
élevés , d'un abord difficile , toujours muets et
sombres ; ce qui les fit juger propres à la conser
vation des choses saintes (3).
Qui apprit eïicore à l'Italie, comme à la Grèce
et à l'Indostan, que les plus belles cérémonies ,
celles de la mort , devaient se faire pendant le
calme des nuits , pour être plus augustes devant
Dieu et devant l'homme? Qui apprit que les plus
nobles mystères (4) devaient être célébrés dans le
silence des ténèbres. Qui apprit à ces anciens
hommes de l'Asie qu'il ne fallait dans le temple ni
statue , ni autel , ni chants , ni paroles ? Cent
prêtres , rangés par ordre autour d'une pyramide
sacrée, montraient au peuple avec l'index, ces
mots gravés sur l'airain :
« Mortel , adore Dieu, aime tes frères, sois
Pallad, , Anthol., lib. I, cap. VIL
(2 Plut. , de Garrulit.
(3 Vairon. , de ling. lat. , lib. VI. Accius , Philoct. ,
tragœd.
(4) Ceux de Gérés.
Utile à la patrie » . Le Tout-puissant ne reçoit aucun
sacrifice : la parole même ne peut être employée
à son culte, car la parole est une chose corporelle.
Il faut adorer dans un profond silence: tout autre
culte, disait Pythagore, est indigne d'une majesté
si haute, et l'on devient également sacrilège,
lorsqu'on représente par des choses terrestres et
périssables ce qui est éternel et céleste , ce Dieu
vers lequel on ne s'élève que par l'entendement
et la contemplation. Magna doclrinasilentium(i}.
lia première des doctrines est le silence. Les sages
défendaient de parler de Dieu ou sur Dieu : qui
que ce soit ne peut en avoir une notion certaine(2)t
Hiéron demande en vain à Simonide une défini
tion de la cause suprême. Plus j'y songe, ré
pondait ce grand homme, plus la chose me
semble difficile (3).
Dieu , mes frères , est l'énigme de la nature et
l'abîme de la pensée : on n'atteint pas jusqu'à lui.
« Dans une contemplation religieuse, invo
quons Jupiter , implorons sa clémence (4) ; il ne
peut être défini, mais on l'exprime par le silence
mieux que par tout autre moyen (5). »
(i) Plut. , dans Numa , doctrine de Pythag.
(2) Melysse de Sam. , et Parmenid.
(3) Cicer. de Nat. Deor.
(4) Iliad. IX.
(5) Piemand. , cap. i.
2O*
( 3o8 ) ■

Ainsi, tais-toi, ne sonde point les profondeurs


de ton maître. Il te suffit de savoir qu'il existe
et que tout se fait par son ordre (1) ; croire en
lui, l'adorer (2), puisqu'il est plus respectueux d'y
croire que de le connaître (3); ne chercher rien
de plus ,' et se souvenir que la voie du silence est
la plus sûre (4). Telle est l'obligation du sage ; telle
est la plus grande marque de vénération que le
prophète puisse indiquer : « que tous se tiennent
en silence devant Dieu (5). » Gardez donc le si
lence, et croyez à vos pères (6).
— Mais ce n'est pas en se taisant qu'on instruit
le fidèle. Tempus tacendi, ternpus loquendi (7).
— Quand il faut parler, hé bien, messieurs,
l'Evangile; que ce mot ne vous effarouche point,
parlons de l'Evangile : « Qui m'instruira de Dieu,
si ce n'est Dieu lui-même (8)? »
Si l'Evangile ne vous suffit pas : à l'Évangile,
à la messe, joignez quelques hymnes. Les païens
en avaient, et peut-être les croyez-vous essen
tielles: mais que du moins elles soient brèves ;
qu'on y trouve un langage raisonnable et pur,

i) Simon ide , Bion , a p. Diog. Laert.


2) Pindar. , infrà.

ïi Tacit. de Mor. Germ.


Pindar, ap. Clem. Alex. , Strom. I , tom. IL
5) Habac, II.
6) C<jecil. . ap. Minut. Feli.
7) kccles. III.
(8) Racine, Relig. , ch. 6.
(509)
tin sublime qui naisse de l'idée plus que de
l'expression.
Vous voulez , pour attacher le fidèle, qu'on in
terrompe la majesté du silence ; que ce soit par
les soins d'une musique religieuse et grave , s'il
en est qui puisse s'allier innocemment aux soupirs
d'une âme gémissante. Plus chrétiens, vous n'au
riez ni orgues , ni trompette , ni mélodie , ni
chants. La maison de Dieu n'est que l'asile du si
lence, locasilentii. Parlez-y peu, noli esse ver-.
bosum , et ne réitérez pas la parole de vos
prières (i) ; encore, la mentale est la plus utile (2);
la vocale n'est souvent que dans la bouche, et
n'en devient que plus propre à nous attirer la co
lère divine (3).
Ma sœur , dans un âge où tout raisonne impru
demment sur la religion et sur Dieu , rappelons-
nous que le devoir du fidèle est de croire par es
prit de soumission , d'obéir par piété , d'adorer
l'Être infini , sans le chercher avec les sens (4) ;
rien n'est aussi dangereux que d'en parler , lors
même qu'on en pourrait dire des choses vérita
bles (5), Cette licence est destructive de la reli-
(0 J- Sirach. VII , i5. Math. VI, 7.
(2) Ambros. , de Sacram. , lib. VI , cap. IV»
(3) Bellarm. , tract. de Orat.
(4) St. Hilar. , de Trinit.
1^5) St. Cyprien , de Symbol,
(3io)
gion (i) ; ce qui la concerne , ce qui touche à
Dieu est un secret impénétrable , arcana verba
quœ non ticet homini loguify.
J'éprouve, ô mes amis, du plaisir et des regrets à
vous exposer lesmaximes des anciens temps ; habi
tués que sont les catholiques au fracas de leurs égli
ses, dont ils font des salles de théâtre, ils ne veu
lent plus voir la raispn que dans le bruit , les bonnes
œuvres que dans l'éclat , le culte que dans la
pompe et les fêtes. Parlez de nos pères , vous faites
sourire de pitié ; remontez jusqu'à l'âge aposto-
Hque , osez produire l'Evangile , on vous fuit en
criant : autre siècle, autres mœurs. Quand on les
presse, ces hommes du jour, quand on leur rap
pelle des devoirs qui sont de tous les temps et de
tous les peuples , heureux s'ils ne vous traitent
pas d'hérétique , vous êtes pour le moins le plus
sot des impertinens , un esprit morose , un fron
deur dont la voix trouble la société.
Tels sont, père Séraphin , les éloges dont votre
zèle m'a gratiné plusieurs fois , très-décidé , sans
doute , à protéger contre l'Évangile même , le
clinquant et les vanités de certaines églises. Je
sais qu'il est des vérités redoutables qu'il faut
taire aux peuples • mais sera-t-il défendu de

fi) Socrat. , Fabrit. I,iblioth. , tom. I , liL. H.


(2) II Corinth. , XII.
(3n )
demander si vous vous croyez suffisamment re
ligieux , quand vous avez dit ou entendu une
messe , assisté à des vêpres , fait une belle proces
sion? « C'est précisément contre l'intention de
notre divin maître que la dévotion a été ramenée
aux cérémonies extérieures , et la doctrine char
gée de formules Qu'il y a encore là de grands
restes de l'empire des ténèbres(1) ! » — Oui, dans
les âmes des philosophes qui ont créé les hugue
nots et les jacobins. Quel triomphe pour eux ,•
s'ils voyaient le prêtre réduit au plus honteux
silence, et les hérésies lever en paix leur tète sur
l'église ! — C'est du cerveau de quelques prêlres
que sortent toutes les hérésies. — Quand elles sor
tent , il faut les écraser. — «Il n'existe qu'une
seule manière de répondre à toutes les attaques ,
même à l'hérésie , c'est par la prière et le si
lence (2). Jésus, calomnié, se taisait. "Jesus au*-
iem tacebat (3) , et pourquoi ? dit Bourdaloue ,
parce qu'il trouve sa vie mieux justiilée par le
silence que par des paroles (4). »
Et que connaissez-vous de plus terrible et de
plus majestueux ? Le silence est la grande solen-
.
(1) Leibnitz , Theodic. , préf.
(2) Vincent de Paul , sa vie , liv. V , p. 56g.
(3) Math. XXV.
(4) Bourdal. , serm. II sur la Pass. , part. {,
C 5ï« )
nité de la nature ; c'est lui qui nous porte au ciel ,
soit dans le temple , soit dans la solitude. Plus le
silence est profond , plus il parle au cœur de
l'homme ; la voix du silence est l'interprète de la
Divinité. « Si jadis on plaçait des sphinx à la porte
des temples, c'était pour avertir qu'on devait
honorer Dieu parla foi et le silence... (1). C'est la
vertu qui nous sauve, et non la parole (2).» Ne
l'oubliez donc jamais, ma chère sœur; le silence
est le fond de la religion chrétienne. Adore , et
tais-toi , la douleur est muette , et le chrétien
n'est que l'homme de douleur.

Ma belle adepte, a dit George, je trouve ici


des réflexions de monseigneur , qu'il a faites bien
long-temps après les veillées de Zéphirine. Vous
les donnerai- je? —Mais oui, certainement,
M. George, lisez, je vous prie, — M. de Chateau
briand a dit avec cette grâce qui ne l'abandonne
jamais : « L'enfance n'est si heureuse que parce
qu'elle ne sait rien , et la vieillesse n'est si malheU'
reuse que parce qu'elle sait tout (5), i>

(1) Clem. Alex., Sttqm. II.


(2) I Corinth. , IV , ao.
(3) Génie , etc, part. I , liv. 1 , ch. 2,
( 3i3 )
Si cette idée est vraie , elle répand un jour af
freux sur les destinées de l'homme policé. L'igno
rance serait le bonheur suprême ; ainsi le sauvage
serait seul et constamment heureux , puisque sa
vie n'est qu'une ignorance perpétuelle.
Le bonheur de l'enfance dérive de deux grands
privilèges de son âge , l'absence des idées et la
profonde insouciance. A chaque pas , un mystère
se déroule devant elle, et chaque mystère, loin
d'être un bien , porte avec lui plus d'amertume
que de joie.
La vieillesse , dans sa décrépitude , redevient
tout ignorance, sans recouvrer le bonheur. Si
elle est assez folle pour conserver des regrets
inutiles , est-ce parce qu'il ne lui reste aucun mys
tère à découvrir ? Ne serait-ce point , au con
traire , parce qu'elle ne peut plus jouir, non de
8oh ignorance , mais de sa science ? Ce sont les
mystères qui ont successivement altéré ses forces,
son bonheur et sa vie. Où seraient donc les mys
tères de la félicité ? Faut-il les chercher dans le
crime ? On dit que l'homme inconstant et futile
aspire aux objets qu'on lui cache , et les méprise
quand il les voit ; les intrigues ont des mystères,
et l'on répète avec complaisance , c'est le mystère
qui en fait le prix. On est bien malheureux, lors
qu'on en a besoin. Le mystère offense l'âme chré
( 5*4 )
tienne , il compromet la paix de la conscience et
de l'honneur. L'honneur marche à front décou
vert, et dans tout le cours de la vie, les choses
mystérieuses sont l'enveloppe d'un vice et l'écueil
des vertus. On n'a de mystères que quand on
s'avilit, quand on est tombé dans ces jouissances
ténébreuses, qui nous feraient mourir de honte,
si la lumière y pénétrait.
L'impudeur les offre à l'être blasé comme un
aiguillon qui le ranime un instant , et le liber
tin s'efforce de croire « que les eaux furtives sont
les plus douces , le pain caché le plus suave (1). »
Salomon , à qui l'on doit cet axiome de perversité,
ne sera pas ici du moins regardé comme Yorgane
du Saint-Esprit (2).
Cette doctrine est étrangère au christianisme :
« une religion mystérieuse , dit M. deFontanes est
conforme à la nature de l'homme (3). » C'est
donc sous les rapports qui concernent la nature
humaine dégradée , et qui a cessé d'être chré
tienne.
Nous sommes , dit-on , pleins de mystères. Le
mystère est dans toutes les scènes du monde
physique et moral. Il est dans, l'asile de la beauté

(1) Proverb. IX , 17.


(2) Carrières , Bible , tom. III , p. 633.
(3j M. le comte de Fontanes , sur le Génie , etck
(3i5)
comme dans le cabinet des rois , et qu'importe?
11 est aussi dans la caverne du brigand.
Toutes les passions du cœur ont mille secrets.
L'amour repose dans ses mystères et ne vit
que par eux ; est-ce là ce qu'on veut nous ap
prendre dans la fable de Psyché ? L'amour fuit
dès qu'on approche le flambeau de sa couche.
Mais si l'on dit : sans mystères , adieu l'amour ,
faut-il encore dire : sans mystères, adieu la reli
gion ? Hélas ! à quoi tient-elle ? Ses magnifiques
sacremens si remplis de consolation ne vous sem
blent-ils respectables qu'autant qu'ils portent le
nom de mystères ? Ne cesserons-nous point de les
assimiler aux choses terrestres , aux inventions des
fourbes , aux erreurs de nos ancêtres , et de
prendre des mots pour des choses ? Quel lâche
chrétien pourrait douter encore de la force du
christianisme , et lui chercher un appui dans les
rêveries païennes?
(3i6)

LETTRE CXXXIV.

3 'AI peut-être quelque honte à te l'apprendre ,


ô mon cher Léonide, mais il me reste à te donner
un chapitre sur les offrandes , les oblations , les
sacrifices , et ce chapitre me regarde entière
ment; oui, mon ange , j'ai sacrifié,, et en pleine
nuit , dans un profond silence à peine interrompu
par quelques soupirs.
Toute ma vie n'est que songes , et tous mes
songes ne sont pas gais : la nuit dernière , le ciel
m'a permis d'oublier mes chagrins , de les oublier
eux et ma théol ogie, de la manière la plus complète
et la plus charmante.
Il n'est pas question du royaume de Bénin.
J'étais bien plus que reine , j'étais heureuse. Te
dire où le sommeil m'avait transportée , ce serait
la tâche impossible , ces vallées de délices chan
tées par les poetes , ces bosquets de l'Olympe où
mille sources de bonheur versent tous leurs tré
sors là , oui, c'est là que je respirais l'amour
et ses ardeurs et ses voluptés.
D'abord , aucun objet terrestre n'a frappé mes
regards , ni ville , ni palais, point d'arbres , point
(*»7)
de verdure ; je flottais sur une atmosphère nou
velle toute formée de nuages et de parfums. Peu
à peu j'ai cru reconnaître un lieu semblable au
paradis; mais c'était, en ce cas-là , celui du bien
heureux Mahomet. J'ai vu nombre égal d'amou
reux des deux sexes. Les femmes m'ont semblé
divines, et si occupées d'elles-mêmes ou de leurs
plaisirs , qu'elles n'ont fait, à moi qu'une attention
fort légère.
Bientôt , je me suis trouvée seule dans un es
pace immense où je marchais sur un tapis bleu-
tendre comme la nuance du ciel à midi. J'étais
vêtue d'une simple tunique blanche et rose, d'une
délicatesse extrême : jamais nymphe ou grâce
n'eût de parure aussi élégante. Vois ta Minette,
la tête nue , les cheveux bouclés , jolie cent fois
plus qu'on ne l'est sur cette terre , et voltigeant
comme si des zéphyrs l'eussent soulevée sur leurs
ailes.
Il régnait partout un je ne sais quoi mysté
rieux et léger , celte teinte vaporeuse et douce
qui n'est faite que pour la demeure des dieux.
Dans celte ivresse, je me trouvais trop séduisante
pour m'imaginer que je dusse rester seule. Un
Turc... sur ma foi , Léonide, c'était un Turc....;
il est venu me joindre et se balancer de la même
manière que moi. 11 me disait certainement des
(3i8)
choses amoureuses , je ne le comprenais pas;
mais dans tous les pays du monde , un homme
ravissant a les moyens de se faire entendre d'une
femme. Il tombe de ses regards une foule de
traits qui sont des mots persuasifs et que l'âme
reçoit à défaut de l'oreille, ou bien mieux encore.
J'ai tout compris , lorsqu'il a passé un de ses bras
autour de moi ; je l'ai imité , j*ai posé une main
sur son épaule , puis sur sa taille , et nous avons
fait quelques pas ensemble avec une souplesse ,
une légèreté magiques ; l'air nous obéissait.
Je comtemplais mon Turc avec un sentiment
bien voisin du délire , il n'était pas moins agile
que moi. Les idées se précipitaient en foule,
nous voulions les exprimer ; mais nos bouches
sont devenues muettes. Parle-t-on quand on est
ému?
Tout à coup j'ai cru voir un autel où ces mots
étaient gravés : Mortel , sacrifie. C'est dans ce
moment que le nuage et les parfums , le tapis bleu
céleste, l'autel, mon existence aérienne, que tout
a disparu , le sommeil même • un dieu m'éveil
lait Ce n'est pas le dieu du père Alexandre,
c'est le mien , l'adorable dieu de Léonide et de
Minette. Le Turc c'était toi ; s'il n'avait pas
eu tes traits , ton âme et toutes tes séductions ,
il n'aurait jamais eu le droit , même dans mes
, C
songes , d'échauffer ainsi mon imagination et
mon cœur. Comme j'avais de ferveur et d'a
mour ! comme je te pressais , comme je devenais
un lierre autour de toi ! comme un feu liquide ,
semblable au vif-argent , courait vite de l'extré
mité de mes cheveux à mes pieds , et mon sein
battait si divinement sous une main qu'il con
naît!
A mon réveil , toute l'illusion n'était pas dé
truite • il me restait cette béatitude du véri
table amour , cette dernière émotion d'un plaisir
qui s'envole , cette langueur si pure et si suave
<mi dans le partage des biens est réservée pour la
portion de l'âme. Je rêve à toi toute la journée,
même en étudiant , et voilà comme mes nuits
s'enrichissent des folies de mes jours.
( 320 )

LETTRE CXXXV.

J'ai donné ma journée d'hier au curé, qui n'est


jjas aussi dangereux pour moi qu'un Turc : mais
il m'inspire un intérêt bien tendre , et je pourrais
dire bien sacré. Cet excellent pasteur s'est jeté
dans le feupour en retirer un enfant... Hl'a retiré,
il l'a rendu à sa mère, c'était sauver tout ensem
ble la mère et l'enfant.
Le feu n'a pas respecté les mains généreuses de
ce bienfaiteur qui doit souffrir horriblement ,
quoique le sourire de la paix habite encore ses
lèvres. Toute la famille se réunira chez lui pen
dant quelques jours, et c'est laque je suivrai mon
cours de sainteté. Hier, nous avons eu des papes
et des moines depuis le matin jusqu'au soir. Je
t'ai réservé ta part, et bien que ce ne soit pas
une nouveauté pour Rome, je t'envoie ces mes
sieurs , le pape à leur tête.
(321 )

LE PAPE ET ROME.

CHAPITRE PREMIER.

ROME avait fait une ville de ce qui était autrefois


l'univers (i) ; il semblait que les Empereurs vou
laient encore étendre ses limites et ne connaître
plus d'autres bornes que le chemin du soleil. Cette
ambition les perdit. Ils crurent follement qu'ils
remplaceraient l'éclat des vertus par la pompe et
la magnificence... Ils confondirent le luxe avec
« la majesté, le salut des empires (2) ; » mais rien
n'est majestueux s'il n'est simple. La simplicité
n'est que la perfection même ; il faut la rendre
au trône , comme à l'autel , quand le faste les a
dégradés.
A Rome, la puissance impériale fut avilie par
son éclat même et finit pas un vain nom, malgré
les tentatives de quelques princes audacieux. Mais
il est pour une nation de ces périodes terribles
où les chefs recourent vainement à de nouvelles
entreprises pour réveiller le peuple et le soutenir

(l) Urbem fecisti quam prias erbit erat. Ruiilius à


Rome.
(2) Quint. Curt. , lib. VIII.
a. 2i
( 5a2 )
encore. C'est une agonie qui se prolonge dans
les membres, la plaie mortelle est au cœur.
Rome, au milieu de ses pompes triomphales ,
avait insulté toutes les nations du monde. Elle ne
sut alors respecter ni le malheur, ni la dignité
de l'homme : ces fêtes qui sont la vraie cause de
ea ruine, ces fêtes où l'on traînait et les rois et
les enfans et les pères et d'illustres guerriers plus
grands parfois que leurs vainqueurs , toutes ces
fêtes de l'orgueil voulues par la politique , mais
condamnées par Dieu et par la nature , ont im
primé sur le caractère romain une tache ineifa-
çable. Les anciens peuples ont assez de titres à
la gloire pour qu'on ne se taise pas sur leurs
faiblesses.
Dans les forêts du nord , le ciel élevait des
vengeurs. Toutes les richesses de l'univers s'é
taient accumulées dans cette ville superbe , et
les sauvages à qui elle avait appris l'art de la
guerre , accoururent en foule vers l'entrepot
général. Ils vinrent reprendre, avec leurs dé
pouilles, le fruit de neuf cents ans de conquêtes
et de rapines. Ces barbares qu'on avait mal jugés
brillèrent à leur tour sur le sommet du monde,
cette patrie de la liberté (1) où l'on forgeait les
fers du genre humain.
(i) Sidon. Apoll.
Que Rome paya cher les égaremens de ses
consuls et de ses armées! Elle parvint à ce degré
d'opprobre, que le nom de romain fat un outrage;
et ce peuple s'endormit dans sa honte.
On vit quelquefois des dissentions rapides
agiter encore cette masse indolente. On crut
même qu'elle se réveillerait à la voix des Cres-
centius, des Arnaud, des Rienzi:mais leurs ten
tatives infructueuses n'avaient d'aulre appui que
la haine ou le délire de quelques prélats ambi
tieux. Dans cet état d'ignominie dont les nations
ne reviennent plus, Rome apostolique avait joint
inutilement aux lauriers du Capilole les palmes
de ses martyrs. En vain, elle essayait encore de
découvrir les traces de sa vieille grandeur. Sans
énergie , sans force , condamnée à ce mépris dont
elle avait accablé l'univers , Rome ne devait rien
attendre des factieux ou des novateurs, ni même
de l'homme illustre qui recevait le nom de César
et dédaignait son trône. Charlemagne nevitdarut
les Romains que des sujets de son empire ; et ce
n'en était pas la portion la plus pure , l'histoire
nous le dit. Je n'ai nullement l'intention, mes
frères, d'exposer ici les fautes de quelques papes
dont le zèle n'a poursuivi que des ombres , et
qui s'imaginaient plaire à Dieu en disputant à
ses rois la poussière du monde. Leurs erreurs
( 3s4 )
sont déplorables: mais les princes furent souvent
injustes envers eux, et les meilleurs de ces pon
tifes ont payé leurs grandeurs bien cher. « Leur
trône est remplid'épines , leur manteau est hérissé
de pointes... Leur couronne brille, mais c'est un
feu qui dévore (1). » Ici se trouve une partie de
leur excuse.
Ne refusons pas de croire que le souvenir de
quelques désordres s'est effacé devant tout l'éclat
de leurs belles actions, devant les services qu'ils
ont rendus à l'humanité tout entière. Le cœur
aimera toujours à se les rappeler comme des bien
faiteurs adorables. Malheur à qui les insulte !
« On les encense par habitude et comme une
vieille idole, suivant Montesquieu (2). » Leur
antiquité leur donne le plus grand prix. « Cette
belle chaîne de pontifes... nous unit au Rédemp
teur (3).» Idée noble et vraie. La chaîne des papes
a traversé dix-huit siècles , et l'une de ses extré
mités repose aux pieds mêmes de Jésus-Christ.
Il n'y a point de semblable hiérarchie sur la
terre.
Tant de marques de prééminence , tant de
richesses , de si hauts tributs d'adulation et de

(1) Adrien IV.


(2) Montesq. , lettr. pers.
(3j Génie, etc. part. IV, liv. III , ch. II.
respect ont laissé croire à plusieurs de ces lieu-
tenans de Dieu qu'ils sont les premiers du monde.
Et que ne croyaient-ils point quand leur foudre
allait grondant sur les empires ?
L'époque était venue où l'on devait arrêter cette
domination qui s'egarait elle-même, «et disposait
des couronnes comme des hochets de sa puis
sance... L'Eglise marchait comme un géant au
despotisme (i). »
Elle y était arrivée depuis neufcents ans,;, et ce
mot despotisme ne s'allie point avec le titre et le
rôle d'un apôtre.
Mes frères , il faut des arbitres au. milieu des
hommes. Le pape doit être l'ami et le juge de paix
des rois. Une suite de vertus modestes et tou
chantes Lui mériterait cet avantage tout-à-fait
sublime, ce pouvoir religieux de la persuasion
et de l'esprit, bien convenable à la dignité de son
beau caractère. Dans tout le reste, le bon exemple,
la prière et l'humilité. S'il s'élève, il se dégrade;
quanta grandior, tanto vanior (2). Tels sont les
principes qui dirigeront désormais la cour apos
tolique : il est doux de l'espérer.

(1) M. de Chateaubriand, Essai, etc. tom. H, liv. I,


part. II.
(2) August. , in ps. XXXYI.
( 3s6 )

CHAPITRE II.

PRIMAUTÉ DU PAPE.

Comme successeur de Pierre, le pape est le


premier des évêques; l'Évangile le déclare (1). Il
serait donc impossible de lui ravir cette préémi
nence. Que Pierre ait régné dans Rome, aucun
monument incontestable ne l'atteste : mais il est
évident qu'une série de grands pontifes latins a
dominé sur toutes les églises chrétiennes.
Avant la translation de l'empire, le clergé de
l'Asie regardait l'évêque des Romains comme le
chef successeur de Pierre. Les prétentions de
Jérusalem et de Constantinople n'avaient pas
encore éclaté. Jérusalem , écrasée sousle poids de
la réprobation et bientôt sousle joug des barbares,
ne put jeter que de faibles cris et disputer mol
lement une prépondérance qu'elle était loin de
mériter.
Orgueilleuse de ses richesses et de i'éclat du
diadème , Constantinople s'imagina que la supré
matie sacerdotale passait dans ses murs avec la
puissance des Césars. Son évêque se crut le

(1) MatU. X et XTI. Luc. YI, et Jean XXI.


(527 )
premier des patriarches , parce qu'il habitait le
séjour des maîtres du monde : cette vanité prit
les apparences d'un droit.
L'Eglise occidentale , délivrée des empereurs,
se regarda comme reine ; on semblait lui aban
donner Rome et l'Italie. Les Orientaux mêmes
ayant reconnu pendant plusieurs siècles les papes
comme vicaires suprêmes de Jésus-Christ, le
même siège , le mêmepouvoir apostoliquedevaient
jouir encore des mêmes honneurs.
Les institutions divines ne changent pas avec
les migrations d'une cour ou d'un peuple. Si Pierre
est élu par Dieu, Pierre appartient à la hiérarchie
romaine , quels que soient le lieu et le temps de sa
mort. Saint Pierre est le premier que Jésus ap
pelle à l'apostolat : il le nomme en tête de tous
les autres. Après l'ascension du Messie , Je dis
ciple qui a prêché le premier, c'est Pierre (1).
Ce n'est donc pas dans l'histoire et la tradition
qu'il fout chercher la primauté du pape , c'est
dans la parole de Dieu, et la question est décidée.

(») Actes , XI. et conf.Malh, X.


( 3a8 )

CHAPITRE m.

SUITE DES PAPES. INDÉPENDANCE DES ROIS.

Les monarques sont à la fois de Dieu et des


hommes. Si le pape tient également son pouvoir
de Jesus-Christ , ce pouvoir est secondaire; Jésu&-
Christ fut dans l'obéissance chez l'homme.
Les conciles, le sacré collège, soumis eux-
mêmes, ne peuvent donner ce qu'ils n'ont pas.
Ils sont dans l'empire et non hors l'empire.
Le caractère d'un roi est indélébile. Injuste ,
il est toujours roi ; il faut le souffrir , comme on
souffre la tempête, et s'il oublie que Dieu l'a
constitué pour le bonheur public , attendre que
Dieu fasse justice. « Dieu donne les royaumes de
la terre aux bons et aux méchans (l). Il les donne
à qui lui plaît (a). La gloire est d'obéir (5), et c'est
un seul qui doit avoir k suprême puissance (4) -.
maxime fondamentale de la Grèce (5) et de la
Palestine aux jours de son plus grand éclat (6).

(i) Aug. eiv. Dei. , lil>. V.


(2) Jérém. XX VII , 5.
(3) Taeit. , Hist. , libr. IV, XII , ete.
(b) Idem , lib. I.
(5) Iliade , I. Arist. Elhic. etMétaph. XII. -
(6) I Rois, VIII ,.11 ài8.
Le roi est une sorte de Dieu humain (1). — Le-
saint père est le premier des rois ; je le démon
trerai. — Iî peut l'être par ses mœurs. — Il Test
par sa puissance; et comme prêtre universel,
arbitre des grands, juge des causes (2)..— Doc
teur, quelques théologiens vous égarent; abjurez
ees folies trop chères aux Baronnius , aux Bellar—
min , à tous' les admirateurs d'un Grégoire VII,
de l'impétueux Boniface VIII, de Jule II, d'In
nocent XIII qui découvrit dans la Genèse la
théorie céleste de ses deux pouvoirs , subjugua
l'Occident, et fit le malheur du monde. Est-ce là,
le devoir d'un grand pontife? Voyons ses droits..

CHAPITRE IV.

SUITE DES PAPES. DROIT DES GENS.

Le droit des gens résulte de la nature et de la


morale; on ne peut le méconnaître sans crime.
Mais ce droit n'est pas à la merci du peuple. Le
prince en est l'arbitre. Il appartient au sceptre
comme le droit politique. Le prince est toujours
maître d'en restreindre l'exercice ou de l'étendre,

(1) Platon. , Politicv


(2) Graveson. > op. , tom. VI.
( 33o )
parce que lui seul a le secret de son influence
périodique sur les besoins de l'état.
Ce droit des nations est la loi d'équilibre entre
l'amour de soi et l'amour de l'espèce. Si quelque
souverain, ce qu'à Dieu ne plaise, abusait de
ces obligations sacrées que tous les peuples ont
de l'un à l'autre, il ne faudrait pas encore se
hâter de voir une injustice dans une déviation
passagère, qui ne serait peut-être qu'un sacrifice
au bien-être général.Tous les droits s'enchaînent.
Du droit des gens naît celui de sûreté. Du droit
de sûreté naît celui de la guerre ; du droit de la
guerre, celui de conquête. Ces droits réunis
fondent le droit politique ou la prérogative de
créer des lois. Dans ces définitions, il n'y arien
pour le pape, tout est aux souverains,

CHAPITRE V.
DROIT POLITIQUE.

LES obligations de l'homme marchent avec


l'idée de Dieu , puisqu'il n'y aurait point d'obli
gations naturelles sans un souverain de la na
ture.
A l'exemple de Dieu , les maîtres de la terre
( 53i )
ont leurs droits , ce sont les droits politiques ; et
comme il n'y a point de loi sans droit , il n'y a
point de droit sans obligation. La conséquence du:
pouvoir politique est donc l'obéissance univer
selle. Dès que le gouvernement résulte de la fa
culté de commander et de la nécessité d'obéir , il
y aurait infraction directe au gouvernement, si
dans le corps social un seul être n'obéissait pas ,
ne fût-ce qu'une seule fois. •_,
« Il y a des pouvoirs intermédiaires entre le
prince et la nation (1). ». Il y a des ordres ou des
classes , cette dénomination est préférable. La
société civile exige des magistrats , des pontifes ,
des grands mêmes : voilà des rangs ; mais le sa
cerdoce comme la noblesse n'a qu'une puissance
bornée et relative à l'autorité suprême. Les sei
gneurs brillent auprès des trôr.es, le clergé prié, les
fonctionnaires administrent et jugent, le guer
rier se bat , le roi commande , et tout fléchit (2).
Selon le grand publiciste , celui de tous qui a
su accumuler avec le plus d'esprit les idées les plus
fausses , te la puissance du clergé est favorable
dans une monarchie ; où en seraient i'Ës-

1) Montesq. , Esp. des Lois, lac. cit.


2) Ces vers de Voltaire expriment une idée juste :
Le marchand , l'ouvrier, le prêtre, le soldat,
Sont tous également les membres de l'état.
( 352 )
pagne et le Portugal depuis Ta perte de leurs lois ^
sans la puissance ecclésiastique qui arrête la puis
sance arbitraire (i)? »
Sil'e clergé comprime, s'il arrête l'autorité supé
rieure ^ il est en opposition manifeste avec le*
ordres de Dieu.. Quelles lois d'ailleurs a perdues
l'Espagne ? Sont-ce les lois romaines r lor& de la
publication des lois gothiques ? Mais ces der
nières n'étaient qu'une copie des précédentes j.
et dans le onzième siècle, Sanciùs lui rendit
ces mêmes lois de Rome dont ses successeurs,
ont formé les. partîtes.

CHAPITRE VL
SUBORDINATION DES PAPES AUX PUISSANCES-
TEMPORELLES.

Ici , ma sœur , c'est la cause des rois et des


papes : le sujet mérite bien qu'on s'en occupe
un instant : mais comme je remarque avec peine
que la raison et l'Évangile ont peu d'ascendant
sur notre bon Séraphin, si l'un et l'autre ne pa
raissent sous l'escorte des théologiens et des
pères , il sera bien facile de lui donner cette sa
tisfaction.
(1) Monte*!- , loc. cit.
( 333 )
Vous le savez, la puissance temporelle n'a
point de droit sur la religion du cœur et les se
crètes affections de l'homme. Elle a un droit ir
révocable sur le culte extérieur des citoyens et
sur la conduite des magistrats de l'Eglise.
«Les décrets de Dieu prescrivent de conserver
l'ordre naturel (.i)»; c'est dans cet ordre que re
pose la tranquillité publique. Or , le maintien de la
tranquillité publique est le partage exclusif du
prince.
L'Église veille et prie pour le bonheur de la
société : elle invite les citoyens à la paix ; elle
supplie, elle ne peut contraindre. Son rôle est
d'implorer les rois , et de ne jamais leur com
mander. Elle fuit les démêlés sanglans, les trou
bles, les coalitions , les armes, arma carna-
lia (2) : est-il bien vrai que le pape doive en avoir
de celte espèce? Il sait que nos colères n'ac
complissent pas les justices de Dieu (3) : les instru-
mens de Ja justice de Dieu sont les rois. Si l'on
en croyait le cardinal Damien, il ne serait même
pas permis au saint siège de défendre par l'épée
les villes où il exerce le domaine temporel (4). Ce
cardinal, et beaucoup d'autres ont pensé que l'évê-
(1) August. , cont. Faust.
(2) HCorinth.X,4.
(3) Jacques , I, 20.
(4) P. Damien. , Epist. ad Firm. episc.
(334)
que de Rome ne peut se se.rvir du glaive; et con
vient-il de publier en sou nom : « Nier que
le pape ait deux glaives, c'est une hérésie. »
Si le pape est le chef du fidèle sous le rapport
religieux, que veut le fidèle sur la terre? Le pas
sage libre vers un autre royaume ; le fidèle n'est
qu'un voyageur. Que les pontifes, par les consola
tions etl'espérance, s'efforcent.d'embellir le voyage
du chrétien , c'est leur devoir. Mais les rois seuls
veillent à la sûreté du passage ; la souveraineté
donne le droit de vigilance et d'inspection ; le
bras du chef protège l'Eglise qui ne pourrait, sur
cette terre, exister ou du moins fleurir sans lui.
Jésus-Christ se rend aux ordres d'un simple
gouverneur , parce qu'il était un de ces étrangers
retournant vers sa patrie. Je ne vous rappelle ici,
messieurs, que des faits évangéliques.
La force spirituelle, dans tous ses rapports avec
la terre, ne peut isoler son existence de l'autre.
Dans ce sens, elle compose un des liens du
faisceau politique , mais non pas un corps séparé ;
si elle était soustraite en quelque chose à l'unanime
soumission , elle serait en dissonance avec l'har
monie générale , qui est le but de tous ses efforts.
J'irai plus avant : les che fs de la terre ont le droit
de modifier , chacun dans leurs états, divers arti
cles des ordonnances du saint siège, et peut-être
encore peuvent-ils changer les formes extérieures
( 555 )
des cultes... Ohibol Ohibo ! — si elles devenaient
funestes aux filles de Dieu , autrement les nations ,
ou si quelque nouveau rite offrait plus de moyens
de bonheur. — Hérésie ! — Les Constantin , les
Clovis et tous les rois de l'Europe n'auraient donc
pas eu le droit de changer la religion de leurs
peuples ! et ne sont-ce pas les chefs qui donnent,
aux peuples des autels et des rites? Les souve
rains du nord , ceux de l'Angleterre (1), ceux de
l'Asie ne sont-ils pas à la tête des corps sacerdo
taux et de l'église? Quoiqu'ils ne soient pas tenus
à la dispensation des choses du culte , ils ré
priment par l'épée les troubles civils et reli
gieux. — Encore une fois , notre culte est
indestructible : il échappe au pouvoir des rois. —
Je ne parle que des formes. Ne confondez pas les
termes. Je le répète , l'ordre ecclésiastique , le
sénat, le barreau, la force armée, tout est sur
une même ligne aux yeux du prince ; chacun a sa
fonction , nul n'est supérieur. Le prince assigne
les rangs et les honneurs qu'il veut. On ne peut
s'en arroger soi-même.
Si les papes ou les conciles ont décidé quelque
point de doctrine, c'est un tribunal qui prononce.
Le prince est au-dessus ; sans lui rien ne se met

(1) Confess. Anglic, art. 37.


( 356 )
à exécution ; il a droit d'examen et de rejet ,
parce que seul il connaît le degré d'influence
qu'une loi peut avoir sur ses états. Préposé au
maintien de l'ordre , s'occupera-t-il de l'ordre
après l'événement? — Le prêtre se refusera, sous
un gouvernement impie , à l'exercice de son
ministère. — Et le prince l'y contraindra , non
par le seul droit de la force , mais par celui de
surveillance et de paternité.
Le pape, homme spirituel , n'a que son carac
tère de pasteur : comme prince temporel , il n'est
rien .11 n'y a aucun prince dans la hiérarchie apos
tolique. Comme fonctionnaire, il est dans l'état,
soit que vous appliquiez ce mot à la domination,
qui régit Tétat, ou à la masse de la république
chrétienne, a Celte république n'est pas dans
l'Église, l'Eglise est dans la république (1). »
Sacrifiez, au besoin, quelques formules, quel
ques prétentions, si ce sacrifice importe à la tran
quillité du monde. Soyez prêtres , mais aussi
soyez hommes ; Dieu le fut sur la terre. Votre
devoir est dans la déclaration suivante :
« Soupirer, gémir, voilà ma défense contre
les soldats et les armes ; je ne puis et ne veux
résister autrement (a). » Ne soulevez contre le

Optat. Millev. , contr. Parmen. , lib. III.


Ambrois. Epit. , liy. V , et passim.
(337 )
maître ni les particuliers , ni les rois. Le serment
est la chose divine qui va finir au ciel. Il ne
nous appartient pas de le rompre : quelques mots
mal interprétés de l'Evangile n'ont jamais donné
ce droit. Le prêtre ne défend sa doctrine que
par la résignation et la mort, s'il le faut (i) ; mais
non par sa révolte ou par celle des .autres. Il
sert Dieu, il honore le roi; Pierre n'a point mis
de restriction dans ce commandement... et qui
résiste à la puissance du roi , résiste à la puis
sance de Dieu (2). Il n'y a qu'un cri dans un état
bien policé : Dieu et le roi.

CHAPITRE VIT.
. DIEU ET LE ROI.

CE n'est pas la révolution qui m'arrache ces


vérités. — Ce sera votre philosophisme. — C'est
ma religion. — Respectez-en le chef. — Je l'aime
et le respecte ; mais je respecte encore Jésus-
Christ et le roi. « Quand le roi même serait un
infidèle , nous devons prier pour lui et pour tout
ce qu'il élève en dignité (3). » Jésus-Christ règne

Lactan. , Inst. div. , lib. V.


Rom. XIII.
Baruch. I, 11. I. Thessal. II.
3. «2
( 358 )
dans le ciel, mais il a obéi sur la terre, et le roi
n'obéit qu'à Dieu , et ne le cède en grandeur qu'à
Dieu.... Omnibus major, cumDeo solo minor(i). »
Après Dieu , c'est donc le roi. Si le roi n'esta
inférieur qu'à Dieu seul , les papes ne peuvent
être les supérieurs du roi. — Ils sont égaux , au
moins... •— Par nature , dit un de nos grands
pontifes ; mais le chef temporel est égal à Dieu
par sa puissance sur terre et par sa dignité ; nul
n'est ici-bas au-dessus de lui , non habet quem-
quam in terris altiorem (2). Dieu et puis le roi ,
mes frères. '.
Ces déclarations vous laissent peu de res
sources , père Séraphin. « Dieu est la première
majesté, notre prince est la seconde (3), » en
tendez-vous ? Le roi , dit saint Augustin , est
l'image de Dieu sur la terre.
Elles sont belles \ ces paroles de Tertullien à
l'empereur : « Ce diadème qui vous couronne,
l'épée qui vous défend , le trône où vous siégez,
les armes qui vous entourent , réveillent en
nous l'idée d'une image de notre Dieu , de ce
Dieu qui vous a choisi , qui vous a fait pour nous

(1) Tertull. ad Scap. August. civ. Dei , lib. IV.


Chrysost. Homel. II, ad pop. Antioch.
(2) Agapet, inParœnet. ad Justin. , ri° 1.
(3) Tertull. , apolog.
(339)
régir. Vous résister , c'est nous soulever contre
lui-même (i). » Et qu'on ne s'y trompe pas, mes
frères , c'est une erreur que de dire : La loi est
au-dessus du trône. La loi est au pied du trône ,
il n'y a au-dessus de lui que Dieu.
Ce n'est pas en vain que le roi porte l'épée (2).
H est le vengeur du dieu que nous prions, dieu
éternel , dieu des vivons ; « ce dieu , nous l'im
plorons pour le salut de notre maître, pour sa
personne sacrée , pour la gloire de sa famille ,
pour l'intégrité de ses conquêtes (3) ; et s'il a été
dit : Prie pour les princes idolâtres , que ne de
vons-nous pas aux rois depuis qu'ils se sont sou
mis au joug du roi des rois (4)? » Tous les bons
papes ont consacré ces maximes essentiellement
chrétiennes. Dieu et le roi.

CHAPITRE Vin.
LE ROI ET LE PAPE. RÉSUMÉ.

>
IL y a plus de quatre-vingts ans, mes frères,
que le parlement de Paris ne craignait pas de
publier cette doctrine salutaire qui n'étonne plus
1) Tertull. , apolog. , cap. II.
2) Rom. XIII.
3) Tertull. , loc. cit , cap. XXX. August. Enchirid.
4) Chrysost.,Homel XXIII.
a2*
C 34a )
patrimoine de la mort ; mais enfin c'est par
l'ordre de Dieu. — N'est-ce pas de Dieu que le
prêtre lient sa force et ses pouvoirs? — S'il vous
a parlé comme aux rois , il vous a laissés sujets
du trône ; il a soumis l'encensoir au sceptre.
Soyons les derniers à le rappeler ; mais , comme
prêtres, soyons les premiers à dire : D,ieu et le roi.
—•. Je vous plains d'être aussi mal pénétré de
toutes les grandeurs de votre caractère , d'un
caractère entièrement divin !
George. Mes bons pères , vous m'aviez promis
de m'expliquer les mystères de la divinité sacer
dotale. Faites-le, je vous en prie.
Alexandre. Croyez, messieurs, à toutes les
vanités qui vous abusent... — Nous croyons à des
vérités qui nous élèvent et nous consolent. —
Vous n'avez nul besoin de consolation , vous
devez l'offrir. La peine est votre bien le plus cher.
Messieurs, le premier devoir de l'ecclésiastique
est d'être chrétien. L'ecclésiastique n'est pi: s le
guerrier, ni le juge , ni le législateur , ni le monar
que ; il est le soutien et l'ami des hommes : ce rôle
est assez beau. S'il lui faut un trône , servir Dieu ,
c'est régner.
Le termepape ne doit nous rappeler que l'exécu
teur du rite consacré dans les empires , le chef des
prédicateurs de l'Évangile (docete gentes), un
( 345 )
des organes de la loi et le sujet du prince. Il doit
se croire , sous tous les rapports terrestres, le
dernier des fidèles , puisque l'humilité est la pre
mière des vertus ; et son rôle ne varie jamais, soit
qu'un prince ait Rome par droit de naissance , ou
d'élection , ou de conquête.

Maintenant , ma chère disciple, mon cher oncle


et vous tous qui m'entendez, je dois vous dire
que le lendemain de cette conversation , nolre
dîner fut très-silencieux ; il y régnait un ton de
cérémonie véritablement bizarre. Moi George,
à differentes reprises, je fis le signe de la croix
en regardant les pères. Séraphin avait une atti
tude patriarcale, un air de gravité que nous ne
lui connaissions pas. Le soir , Zéphirine expliqua
ce mystère au président. Séraphin et le docteur
avaient eu le matin devant moi une longue con
férence sur la divinité du prêtre ; et franche
ment je ne voyais plus que des dieux dans les
ecclésiastiques. La séance commença fort tard ;
j'y parus en soutane et en bonnet carré. — Vous.
George ? —- Oui , mon très-cher oncle. — Minette^
Vous aviez alors quelque penchant à la folie.
—- Volsinie. Alors, madame! toutes les traces n'en
( 544 )
sont peut-être... George. Heureusement quY-lle
rit... Moi je ne riais pas, et je dis à mon maître :
Décidé plus que jamais, je brave la persécution ,
j'appelle le martyre; je serai prêtre, je ne pri
verai pas le monde d'un nouveau saint.
Mon maître s'approcha de Zéphirine , et sans
doute par condescendance pour cette bonne
sœur , il convint avec elle d'entretenir quelques
momens l'illusion de ces messieurs et la mienne.
O vanité de l'homme !

CHAPITRE PREMIER.

DIVINITÉ DU PRÊTRE, OU EXAGÉRATIONS DE


QUELQUES MOINES DE L'ITALIE.

Alexandre. Messieurs, quoi que vous en disiez,


j'ai réfléchi bien souvent à la grandeur de mon
ministère. Les rois , il est vrai , sont les soleils
du monde ; ils portent la lumière sur toutes ses
parties (i), et doivent, autant pour son repos
que pour sa décoration , soutenir une majesté
qui n'est qu'un rayon de celle de Dieu (2). Un
(i) Mot d'Adrien, emp.
(,2) Bossuet , orais. fmi, de Mur. Thérèse,
( 345 )
rayon , d'accord ; mais la majesté du prêtre est
la majesté de Dieu même. — Séraphin. Admi
rable! le voilà enfin qui rentre dans la bonne
route. Le dernier des prêtres catholiques est au
moins l'égal des rois ; il peut se créer prince
souverain sans altérer son caractère.
Antoine. C'est vrai. Que de saints moines ar
rachés de leurs cloîtres pour venir briller sur
.des trônes ! Citerai-je Hunod, Rachis, Carloman,
Richard?
Le roi ne s'élève au rang de prêtre qu'en
abandonnant son diadème ; alors on lui impose
la noble couronne, celle qui n'a rien de la mobi
lité des autres elle tient à l'homme , elle n'en
est séparée ni dans ses fonctions ni dans le som
meil. On la place sur la partie la plus élevée de
notre être, comme une image de notre éléva
tion et de la royauté de notre sacerdoce.
Séraphin. C'est bien cela.
Alexandre. Ainsi , mes frères , Bossuet est en
défaut ; il a méconnu ses privilèges et les nôtres ,
lorsqu'il s'est plaint de ce que messieurs de la
réforme appellent Dieu notre souverain pontife.
Il ajoute : « Ce sont de froides allégories ou des
calomnies manifestes. Jurieu et ses confrères ne
savent que ramasser de mauvais complimens
adressés aux papes J'avoue qu'il est un de
( 346 )
ces dieux du psalmiste qui meurent comme lest
hommes Mais quelques cérémonies ou des.
prétentions excessives ne suffisent pas pour qu'on
s'érige en dieu... il faut se bâtir des temples: et
s'il est lieutenant de Dieu , il n'est donc pas
dieu (1). »
Voilà des raisons bien faibles. Est-ce donc le
titre qui fait la puissance? Comme on peut gou
verner sans avoir de trône , on peut être dieu
sans avoir des temples , qui sont de l'invention
de l'homme ; il ne s'agit point de mauvais com-
plimens, mais de doctrine.
Sans doute , un Nicolas Ier ne s'adressait à lui-
même qu'un mauvais compliment , lorsqu'il af
fectait le nom de dieu de la terre , lorsqu'il ordon
nait que la bride de son cheval serait tenue par
Louis II , et qu'il prétendait se soumettre l'Orient
et l'Occident. Un autre disait : L'Église est une
épouse qu'on ne prend point sans dot. Elle m'a
donné la plénitude du spirituel , la latitude du
temporel , et dans les deux l'immensité (a).
Nicolas , comme pape et comme prêtre , était
plus que le dieu de la terre , et l'immensité n'est
rien pour l'être qui doit prétendre à l'infini. —r
Bien , très-bien. — Saint-Bernard reconnaît qu'au
(i) Bossuet , avertiss. aux Protest.
(2) Innocent III. Vide Pagi , tom. V , p. 1 48.
moyen de la primauté , du gouvernement , du
patriarcat , de l'ordre , de la dignité , de la judi-
cature et de l'onction , le pape est tout à la fois
Abel , Noé , Abraham, Melchisédech, Aaron ,
Moïse, Samuel et Jésus-Christ (i). Qu'on arrange
ces mots comme on le voudra , il en résulte que
le pape est Dieu. Il est Dieu , «puisque le simple
prêtre , le dernier de l'ordre est un dieu , un vrai
dieu vivant sur la terre (2). Quel monarque eût
jamais notre puissance ? Que dis-je? Dieu ne la
donne même pas aux archanges (3). » Israël frémit
de terreur, lorsqu'il vit l'astre jour s'arrêter, et
Dieu obéissant à la voix de l'homme : expression
la plus hardie que jamais un écrivain se soit per
mise , obediente Deo voci hominis (4). Qu'est-ce
donc , lorsque le soleil de justice se plonge du
ciel en terre , aux premiers accens du prêtre? —
Séraphin. Et voilà , ma chère fille , l'éternel su
jet de mon ravissement. Que la Divinité se soit
renfermée dans Marie , c'est une merveilleuse
opération : mais en neuf mois , on prend une
chair dans le sein d'une femme , rien d'aussi
simple. C'est donc un bien plus grand miracle de

(i) S. Bern. , de consul. , lib. II.


121 S. Ildephon., tom. III, instruct. 42.
(3) Le même, et Chrjsostom. de Sacerd.
£4) Josué, X.
( 348 }
voir le même Dieu, chaque jour et subitement,
à la minute , s'incarner entre les doigts du prê
tre , comme dans les flancs d'une mère... In ma-
nibus sacerdotum , velut in utero virginis (i). O
vénérable sainteté des mains ! ô sublime exercice .'
ô noble joie du monde ! le prêtre seul accomplit
ce mystère , et les puissances du ciel n'y assis
tent que comme servantes. Elles frémissent au
tour du prêtre , vrai roi de l'univers , sacrifica
teur de gloire , splendeur des cieux , arbitre de
la vie et de la mort , lieutenant du créateur, ins
trument de la rédemption , objet des complai
sances de la Trinité. Le Christ du ciel reprend
sans cesse la vie humaine entre les mains di
vines des christs de la terre. Pourquoi blâmer
saint Thomas de ce qu'il a reconnu le pape pour
successeur de Jésus-Christ, à qui nul homme ne
succède } dit Bellarmin (2). Nul homme, d'accord.
Mais le pape est sorti du rang des hommes , il est
le Dieu visible, il est Jésus-Christ continué ; il est
Dieu, puisque nous le sommes. ..Et quelle profon
deur dans ce mystère ! quand nous tenons, quand
nous donnons la viande sacrée , c'est Dieu et c'est

(1) St. Grég. , August., Biel. , Segner. , Idelph. , Bour-


dnloue.
(2) Thom. de regim, princ. Bellarm. de Scriptor. ec-
«les.
(549)
nous-mêmes que nous donnons , « que nous por
tons, commeDieu s'est porlédanssamain, quand,
à la cène, il se distribua à ses apôtres (1). »

CHAPITRE II.
SUITE DES EXAGÉRATIONS DE QUELQUES
MOINES ULTRAMONTA1NS.

LE PRÊTRE AU-DESSUS DE DIEU.

Alexandre. Moïse ébauchait faiblement noire


gloire... Le sacerdoce... est le rang le plus voisin
de Dieu : qui n'obéit pas au prêtre doit mourir (2).
Ce grand prophète ne soupçonnait pas que si
nous étions moins humbles par esprit de religion,
il serait facile d'élever notre grandeur au-dessus
de Jésus-Christ même. — Zéphirine. Ah ! mes
sieurs, messieurs , doucement. — Je ne dis rien
de trop. La Divinité , vous venez de l'entendre ,
est l'état ou le caractère perpétuel du prêtre. Mais
quand il célèbre la messe , il est supérieur à la
Divinité, plus terrible , plus redoutable , plus
majestueux, plus puissant- Jésus-Christ est son
esclave : il l'appelle et par la voix et par la son
nette ; il le tient, il le presse, il l'absorbe, il le

(1) Bourdaloue , serm. sur le Saint-Sacrement , part. I.


(2) Deuter. XVII, 12.
( 35o )
détruit; il a sur lui deux puissances également
divines , l'une sur le corps mystique, l'autre bien
plus grande , sur le corps réel de Dieu (1). L'Eu
charistie n'est autre chose que l'incarnation pro
longée , hoc corpus meum; mais plus auguste
entre les doigts du prêtre, attendu que Marie fut
tout au plus la cause méritoire de l'enfantement ,
et que le prêtre en est la cause efficace : sa fonc
tion est telle, que si le corps de l'homme-dieu
n'eût jamais paru dans le monde, la voix seule
d'un de nous produirait ce miracle (2).
Zèphirine. Combien vous m'étonnez, mes
sieurs ! c'est la première fois que j'entends de
pareils discours. — Alexandre. Vous n'aviez pas,
chère soeur , vécu jusqu'ici avec des théologiens.
— Séraphin. Le prêtre, ma fille, est un dieu
qu'il faut aimer ; il faut croire en lui , quelque
chose qu'il vous commande. Laissez dire les athées
et les infâmes protestans. Le prêtre est un dieu
véritable , le véritable homme-dieu , grand fonc
tionnaire de l'humanité , l'être au-dessus de toutes
les intelligences célestes.
Alexandre. Qu'en pensez-vous? ces titres sont

(1) Segner. il cristi . , etc. tom. III, région. XXIV,


art. b".
(2) G. Bid. in cantic. , lect. XL, etc. Scot. in IV,
dist. 10 , etc.
( 5*1 )
assez beaux. Je crois que nous pouvons renoncer
à la suprématie ; l'égalité avec Dieu nous suffit.
— Séraphin. Au moins elle ne peut nous être
contestée.Sans parler de lamesse, où nous sommes
à la fois le sacrificateur et la victime, Vabsolvo te
nous place au rang divin (1). — En effet, qui peut
remettre le péché , si ce n'est Dieu (2) ? Nous le
remettons , et nous en avons le droit (5) , non-
seulement par le pouvoir de lier et de délier ,
mais par notre institution et notre propre es
sence; nous sommes dieux, puisque nous ouvrons
l'enfer et le ciel (4) ; à notre voix , le nègre est
blanchi , l'homme est ressuscité , le diable écrasé ,
enseveli... Nos chaînes se brisent, la justice di
vine est désarmée , l'abîme rend les âmes qu'il
tenait à moitié dé^rorées. Aussi a-t-on raison de
nommer le prêtre un dieu sur la terre... un dieu
qui, dans toutes ses opérations, ne ressemble qu'à
Dieu seul (5). Telle est la voix des jésuites. —
Séraphin. Et de la doctrine et de l'évidence, ma
sœur. Il y eut d'abord une différence entre Jésus-
Christ et le prêtre ; c'était la mort■ Mais Jésus-

(i) Segner. , loc. cit. , art 7.


(2) Luc, V, 2i. Mots de Jésus-Christ. :
(5) Math. XVIII, 2i.
(4) Fracastor. , op. ep. ad Jul. II.
(6) Segner. , loc. cit. , art. 8. :
Christ ayant reconnu l'excessive majesté du corps
sacerdotal, voulut mourir , afin que toute diffe^
rence cessât. Gravez bien ces vérités dans votre
-esprit , ma chère fille.
Alexandre. Messieurs, ne voyez-vous pas que
ces impertinences de vos moines italiens ont
révolté notre sœur? — Des impertinences ! Dieu
juste! Qu'a-t-il dit? — Ofrères, laissezà quelques
fanatiques celte incroyable démence... Laissez-
les s'installer au-dessus des souverains et des
lois. Qu'ils soient dieux, qu'ils forcent l'obéis
sance , qu'ils encouragent tous les excès par la
certitude qu'ils ont, comme l'Éternel, le droit
de vengeance et du pardon. Mais nous autres ,
nous l'abjurerons cette théologie sublime dont
le développement a produit de si heureux effets !
On ne devait plus s'étonner d'entendre dire
aux assassins des rois : « Oui, je l'ai assassiné
( Henri IV ) parce que j'ai cru que quiconque
fait la guerre contre la volonté du Pape , la
fait contre la volonté de Dieu , car le Pape est
Dieu (i). »
Oh ! que la voilà bien , disait Condé à Louis XIII ,
cette doctrine qui nous mène à usurpation , rebel
lion et meurtre contre nos souverains (2) ! Elle
i\) Durand. Voy. Libert. de l'Égl. Gallic. , tom. III.
2) Disc, de CoMdé, 1610.
( 353 )
fut Irop bien répandue par ces hommes appelés,
injustement peut-être, les sicaires do l'Église, et
qui permettaient de tuer son ennemi , même pour
un écu ou une pomme, pas véritablement en
public, mais en cachette (i), afin d'éviter le
scandale. Rappellerai - je ici leur Marianna qui
osait écrire en faveur du régicide?
Croyez-vous leur doctrine éteinte au sein de
la république chrétienne? N'en trouveriez -vous
aucuns vestiges dans le Portugal , l'Espagne , l'I
talie, la France même? Qui a conduit la révo
lution jusqu'à ce moment, ô frères , si ce ne sont
des hommes élevés par les jésuites ? Quel sage
pouvait persuader à nos jacobins qu'ils n'avaient
pas tous ensemble le droit de condamner leur
prince , lorsque chacun d'eux avait le droit d'as
sassiner son prochain? — Pascal exagérait....
— Ici, je ne veux ni accuser ni défendre ces
turbdlens religieux , apôtres singuliers « qui
regardaient, dit Montesquieu, le plaisir de com
mander comme le seul bien de la vie (2) ; » ils
osaient avancer que les opinions de leur compa
gnie sur le meurtre étaient conformes au sen
timent des papes. C'était faire un devoir du

(i) Pascal, Provin. , lett. Xtlt , et pens. IX , art, 16,


part. II.
(Q) Montesq. , Esp. des Lois, liv. !V,ch. YI.
a. 23
( 354 )
crime. Quelques écrivains, par esprit de con*
tradiction ou par faiblesse , affectent deles regretter
aujourd'hui ; ils n'osent encore s'expliquer sur
leurs désordres , ils parlent de leur savoir , des
leçons qu'ils donnaient. Et quelles leçons le plus
/souvent l Ont-elles balancé le mal qu'elles ont
fait à la religion ? Cela n'est pas bien avéré , mes
chers amis. — Antoine. On doit aussi se méfier
de l'esprit de récrimination, lorsqu'il s'agit de
condamner une société tout entière. Pascal fut-
il exempt de prévention ? — Pascal , l'une des
premières autorités du christianisme , n'a jugé
que d'après les œuvres. Qu'a-t-on répondu à Pas
cal , à Nicole , à de Thpu , à Bossuet qui les ac
cusa de calomnie ? (1):,. \, _' .. > ; .:
- (i) Dans sa Bulle pour le rétablissement des Jésuites
(août i8i4) , Pie VII çxpose « que le monde catholique les
demande d'une voix unanime. »
Le souverain pontife étant devant nous l'organe de la
vérité , une déclaration si authentique doit nous rendre
fort circonspects. Mais comme la France , ses princes et
son Eglise n'ont point encore émis leur vœu pour le retour
de cette compagnie, il nous convient de suivre religieu
sement le parti qui s'offre à nous ; c'est celui de nos rois
et des plus beaux génies du monde. Ils ont proscrit depuis
cinquante ans unordre qui devenait trop redoutable. S'il
a fait quelque bien , il eut du moins le malheur de mé
connaître ce qu'il devait aux princes temporels ; il sema de
grands troubles parmi les hommes , il inquiéta les trônes
mêmes dont il n'était plus le soutien , il en était l'arbitre.
On l'a dit faussement'? peut-être , et nous aimerions à le
croire. Cependant le pontife de Rome n'a pas perdu
C 355 )
Si Pon veut réfléchir mûrement et ne pas
trop céder à des impressions de collège et d'en
fance , on voit avec peine que divers catholiquea
vertueux dans le cœur , mais égarés , les uns
par la haine , les autres par un zèle indis
cret , ont bien souvent imité les Julien et les
Porphyre , les Kemnitz et les Hobbes , les
Tolland , les Collins , les Burnet , les Simon ,
les Rivet, les Voltaire , et les hommes les plus
acharnés contre les défenseurs de l'orthodoxie
romaine.
— Mais cependant, père Alexandre... —Divins
collègu es, ilestfort tard , je me retire dans mon
olympe , et nous appellerons cette veillée , la
veillée de l'orgueil. Mais heureusement ce n'est
l'orgueil ou l'esprit que du XVIIe siècle , et par
ticulièrement en Italie.

le souvenir de ces désordres , il semble les craindre en


core pour l'avenir. « Nous nous réservons , dit-il , ainsi
qu'à nos successeurs , de statuer ce qui conviendra pour
rendre cette compagnie plus forte et,la purger des abus
si jamais il pouvait s'y en introduire. »
Le pape laisse aussi entrevoir que de semblables. réguliers
ne peuvent être considérés parmi les hommes qu'autant
qu'ils seront humbles , pauvres et surtout religieux comme
leur père. « Qu'ils eu soient les imitateurs fidèles , qu'ils
observent avec exactitude la règle de ce grand instituteur. »
Ce grand instituteur ordonna d'être pauvre et soumis, \oiia
ce que les Jésuites du 18° siècle avaient entièrementoublié ,
si nous devons croire aux assertions de nos parlemens , de
la cour de France et de notre clergé.
( 356 )
La veillée de l'orgueil occasionna beaucoup
d'humeur ; Zéphirine refusait absolument de
croire à la divinité de Séraphin , et nos séances
furent interrompues pendant trois jours. Enfin,
le père Alexandre rapprocha les esprits. Il con
jura les extra-dieux d'oublier la grandeur qui ne
laisse pas que d'être pénible et devant les autres
et pour nous-mêmes. — J'y consens , dit Séra
phin , mais au moins , chère fille , puisque vous
m'avez choisi pour vous diriger , il faut que vous
m'écoutiez comme votre directeur, — Je vous
écoute avec plaisir , mon père. — Vous n'avez
pas toujours assez de soumission. — Ordonnez ,
je verrai..., — II ne faut voir que la nature de
mon saint ministère. — Faites-la moi connaître.
.— Très-volontiers , ma fille. Je me dois à moi-
même d'achever votre instruction.

PIRE.ÇTEURS SPIRITUELS DES FEMMES.

ERREURS A CE SUJET.

NULLE femme ne peut marcher dans la voie


de Dieu , si elle n'a pas un sage pour la guider.
C'est ici l'avertissement des avertissemens (i).
(i) St. François de Sales , intrtxl. à la vie dévote , part. I ,
(357)
Choisissez entre mille (1), même entre dixmille (2);
et moi je dis entre cent mille. — Mais pourquoi ,
si vous êtes tous des dieux ? — Ali ! le soleil n'a
pas le'même éclat tous les jours. Le directeur une
fois choisi, écoutez-le comme un ange descendu
des cieux (3); il ne fait plus qu'un avec vous.
Je ne me permets pas de vous chercher ailleurs
que dans votre oratoire ou dans cette salle de nos
assemblées ; mais j'ai le droit d'entrer dans voire
appartement, à toute heure, même de nuit. —
Ohibo ! Quelle est, je vous prie, cette doctrine?
— Rien de nouveau, ce me semble. — 11 faut
admettre quelques distinctions. Chez une femme
encore jeune et jolie... — Oh! oh ! père Antoine ,
y songez-vous ? Nous ne connaissons ni la figure ,
ni les grâces , ni les années. Les enseignemens
d'un pieux directeur , tel que Jérôme ou Cyprien ,
n'onld'autre but quel'union spirituelle dépourvue
de toutes les idées du monde , de toute espèce de
désirs et de tentation. — Je le crois. •— Oui,
croyez-le. Au reste , messieurs , quand il survien
drait tentation, ce qui n'arrive jamais, nous
serions encore tout aussi purs , puisque la ten
tation n'est rien , quand on n'y cède pas : c'est

Jes. Siracli. Vf , 6.
13 St. François , loc. cit.
(3j Idem.
( 358 )
de droit canonique. — Zéphirine. Mais on pèche
en pensée... — Trois choses, ma fille, mènent à
l'iniquité : la tentation , le plaisir et le consente
ment. La tentation simple n'est pas péché. Le
plaisir est péché véniel pour l'homme intérieur ,
et n'est rien pour l'homme extérieur. — Zéphi
rine. J'entends bien peu cela. — Ma fille , il existe
en nous deux hommes. L'intérieur ou le spirituel
est l'homme de Dieu. S'il est tenté et s'il éprouve
délectation, il y a coulpe pour lui.
L'autre ou l'extérieur est l'homme de chair...
( Ici George et Guitte furent encore renvoyés ) ;
il peut céder à quelque impulsion, sans con
tracter la coulpe.
Les deux hommes qui composent Vhomme
étaient unis dans Adam. L'extérieur devint la
cause de la désobéissance et fit éclore une guerre
affreuse entre les deux parties (i). C'est là cette
lutte décrite par saint Paul, et cette loi des
membres et de l'esprit (2), qui divise l'âme en
deux parties, l'inférieure et la dominante (3).
Elles sont toutes deux victorieuses , quand on
ne passe point du plaisir de la tentation à celui
de la recherche.
(i) Monmor. , Homel XX.
(2) Galat. V.
(3) S. Franc, de Sales , etc. part. IV, ch. III.
(359)
Je n'examine point si l'attrait moral est aussi
puissant que l'atlrait extérieur. Je me tais éga
lement sur cette prémotion physique , cette ado
rable action de Dieu qui produit et détermine
l'action de la créature. Je dis simplement , pour
qu'on m'entende, que l'innocence n'est point
blessée , lorsque la tentation n'a excité le plaisir
que dans l'être subalterne et lorsque l'être su
périeur l'a maîtrisée. Alors, cette voluptueuse
irritation n'est que l'ouvrage secret de notre éco
nomie; elle entraîne l'homme des membres, et
déplait à l'homme de l'esprit; elfe est errant»
autour de notre volonté , sans être dans la volonté ,
ce quil'efface du rang même des péchés véniels (i).
Vous comprenez, ma fille, celte différence qui
existe entre la sensation et l'acquiescement. — Je
crois la deviner. — Une femme sera surprise...
la nature s'éveille... c'est une dette qu'elle paie
involontairement à de grossiers organes. Cette
femme est innocente, si elle n'a pas accordé son
adhésion. Un saint homme peut de même suc
comber à l'entraînement du physique; s'il se
débat en esprit, si son intelligence ne vole point
( i ) Nous nous tairons ici sur les malheurs et sur les éga,-
renicns du prêtre qui entend une confession , sur les amours
du clergé, sur la nature de la faute, suivant le lieu où elle
se commet , et les objets, qu'on avait sur soi , ete. ete-. Les
castiistes comprennent bien ce langage.
36o )
des plaisirs du désir au désir des plaisirs , il n'a
rien fait contre le salut; ce qu'il éprouve res
semble aux illusions du sommeil, ou à ce qui
peut résulter d'un évanouissement.
— Alexandre. Celte théologie est fort com
mode. — Vous la pouvez méditer dans saint
François, Bonaventure, Gerson, Denis le char
treux, Stella, Blosius, Louis de Grenade, Aria,
Pinelli, Dupont , Avila : dans saint Jérôme même
et dans les autres directeurs de saintes femmes...
— Ajoutez-y les fabricateurs de ces doctrines
téméraires, sources de l'avilissement de l'Eglise,
et la cause de son infortune, comme Font repré
senté tant de vertueux pontifes.
Vous venez, père Séraphin, de nous apprendre
les secrets de ces longues heures passées jadis dans
les oratoires de quelques dévotes , de ces éva-
nouissemens de complaisance que vous nommez
extatiques , et de tous les égaremens qui en pro
venaient... — O sainte Marie! — Ce n'est pas
vous que j'accuse. « J'accuse ici, avec nos grands
docteurs, j'accuse ces personnages saintement
amoureux qui commencent en esprit et qui fi
nissent en chair (1). » — Une âme chrétienne
est sûre d'elle-même. — Imprudent! « Noire force

(1) St. Bonavent, de profess. relig. , lib. II. Cyprian. de


SÏDgul. Cleric,
(36i )
est-elle la force des pierres, notre chair est-elle
de bronze (1)? » Avons-nous plus de courage,
plus de piété que Jérôme? Habitons-nous comme
lui dans une caverne isolée..? Affreux désert,
éternelle prison où je m'étais, dit-il, condamné
moi-même, pour éviter Venfer. Là, quoique je
n'eusse d'autres compagnes que les bêtes fé
roces, je me trouvais en pensée au milieu des
dames romaines... Dans ce corps languissant,
dans une chair déjà morte, je senlais encore la
flamme des plaisirs impurs... (2)
Ces confessions me paraissent effrayantes pour
le prêtre célibataire qui a sous son toit une jeune
femme, et qui en trouve dans ce monde où
l'homme est débiteur de la chair; en face d'une
nièce, d'une fille spirituelle, d'une charmante...
— Imposture! jacobinisme! — Seul dans les
longues nuits d'hiver... — Erreur, erreur, vous
dis-^e ! — Je puis me tromper; j'avoue même que
je n'ai point vu le mal; mais Dieu nous dit : Les
anges furent faibles devant les filles des hommes,
et la terre n'a point d'habitant qui ne pèche (3).
Ne croyons pas au vice , mais fuyons le danger.

(1} Job. VI, n, 12.


(2) Jerom. à Eustoch. , conf. August. confess. , lih. VHI.
(3) Eccles. VU, 21.

r
V
C 3Ga )
Lia caslita è un tesoro che si porta in un' vaso...
divetro , ed ilvetro è sempre vetro (1).
Ma chère sœur , ce sont nos maîtres qui nous,
le disent, nul n'est fort pendant long-temps,
nemo diù fortis (2). Aussi Dieu ne veut pas que
nous soyons assis près de la femme étrangère...
et celui qui regarde une femme avec plaisir a déjà
commis l'adultère dans son cœur (3). Ne vaudrait-il
pas mieux encore avoir une femme qu'on put
regarder sans crime?
— Séraphin. C'est à dire, qu'il faut marier le
prêtre : jolie morale ! — Je ne l'enseigne pas ,
messieurs.

POPULATION, CÉLIBAT.

Séraphin, « De tous les états, ma chère fille,


l'état du mariage est celui qui fournira le plus
de damnés (4). Point de femmes , point d'époux
qui puissent nous être ravis par la mort. Nous
avons assez de Dieu et de l'Église; que chacun
garde sa virginité , « le plus beau des bijoux chez
les anciens.... et devenu bien plus beau depuis
(1) Lanfredini , ( le cardinal ) lett. pastor. ; lett. à des
religieuses , p.' 60 , ( Pavie 1789. )
(a) August. , loc. cit.
(3) Math. V, 28.
(4) Catéch. des peup., tom. II, ch. V, art. 3.
( 363 )
que Jésus-Christ , ce marchand si connaisseur, en
a découvert le prix aux nations (1). »
Les veuves chastes et les vierges femelles sont
les colliers et les bracelets du céleste époux (2).
Les vierges mâles sont les jarretières de l'épouse...
— Père Séraphin, où prenez-vous donc cette
science ? — Où elle est apparemment. — Et si
nous la laissions où elle est. — Vous me permet
trez au moins de dire avec l'Écriture : Celui qui
touche une femme, touche un scorpion (3).
Minette. Ici , mon Léonide , l'Ecriture n'est pas
trop polie: — La femme est plus amère que la
mort, elle est le piège du chasseur, son cœur est
un filet , ses mains sont des chaînes , et pour plaire
à Dieu, il faut se sauver d'elle (4). — Alexandre.
Ne vous en approchez donc pas.
George venait de rentrer : mon garçon, ne te
marie jamais, ou tu es perdu. — Oh! soyez tran
quille , père Séraphin , dés que je suis novice-
dieu , j'irai jusqu'au bout. — Et vous, ma fille ,
ne convolez point à de secondes noces ; sachez
que ce serait commettre un honnête adultère (5),

(1) Cardan, de Rer. variet. , cap. XXXIX.


(2) Ignat. , ep. V , ad Heron.
(3) J. Sirach. XXVI , 10.
(4) Ibid. VII.
(5) Athenag. Leg. , cap. XXVIII.
( 364 )
et j'ose même dire un adultère décidé. Bien plus,
en se mariant , on tue son âme.
Alexandre. Ainsi, messieurs, il faut des céli
bataires autres que les prêtres? — Sans doute. —
Dieu prévoyant et sage n'a pas proportionné la
terre au nombre de ses habitans? Mais combien
de pays déserts que le genre humain ne saurait
remplir (i) ! L'Europe, par exemple, a besoin de
lois qui favorisent la propagation de l'homme (2).
Elle n'a pas la cinquantième partie d'habitans
qu'elle avait du temps de César (3). Pourquoi
souffrirait-elle des classes de célibataires? Le Dieu
de l'Évangile nourrit les oiseaux des champs , il
n'abandonne pas les créatures faites à son image,
jamais la terre ne se lasse de produire , et plus il y
a d'hommes , pourvu qu'ils veulent être labo
rieux, plus ils jouissent de l'abondance (4).
On cherche à se défendre par saint Paul : mais
il est plus souvent favorable au mariage qu'il ne
lui semble contraire dans un ou deux passages.
Ne savait-il pas qu'en cessant de se marier, ou
n'obtient des enfans que par le crime? «La multi
tude du peuple est la gloire du roi, et le peu1
(i) Fenel. , Télém. XVII.
(2; Montesq. , Esp. des Lois , ch. XXVI.
(3) Montesq. et Beausobr. , introd, gen à l'étude, tom. III.
Je crois cela exagéré.
(4) Fenel. , etc. V.
( 365 )
nombre de sujets fait sa honte (1). En effet, c'est
avec la dépopulation qu'arrivent les siècles de
barbarie.... L'homme ne peut que par le nombre,
et,n'e8t fort que par la réunion (2). La réunion
ne se maintient que par le mariage, «ce pivot sur
lequel roule toute l'économie de la société (3). »
Cette morale est sacrée pour la religion comme
pour la politique. Il vaut mieux abonder en
hommes qu'en revenus (4) , et ne craignez point
d'être contraint un jour à suivre les affreux con
seils indiqués par les juifs (5) ou par les malheurs
de quelques païens (6) , des Cretois, par exemple.
L'Europe est cette terre qui dévore ses habitans ;
toute la sollicitude de ses maîtres doit se porter
vers le sacrement du mariage. Les clameurs de
l'école ne prévaudront jamais contre cette doc
trine. — Elles prévaudront toutes les fois qu'il
s'agira de forcerleprêlreà se marier.—Etqui vous
parle ici de marier le prêtre? Ne forçons jamais
personne. S'il paraît un jour quelque nouvelle loi
à ce sujet , ce que certainement je suis loin de

n 1) Proverb. XIV, 28.


(2) Buffon , sur l'homme.
(3) M. de Chateaubriand , Génie , etc., part. I, liv. I ,
ch. 10.
(4) Mot de Jean II , roi de Castille.
(5 ) Esdras II , cap. V.
(6) Montesq. jEsp. des Lois , liv. XXIII, ch. 17.
( 566 )
croire , qu'elle laisse la liberté la plus entière'
Mais si les ecclésiastiques ont des femmes dans
la moitié de l'Europe et dans le reste de l'uni
vers ; s'ils en avaient sans scrupule, alors que
l'Eglise était plus sainte qu'aujourd'hui, pour
quoi n'en auraient-ils pas encore, si tels étaient
leur désir et la volonté du prince? M. de Cha
teaubriand nous a sans doute jugés avec trop
d'aigreur , lorsqu'il a dit : « L'esprit du sacerdoce
doit être l'cgoïsme. Le prêtre n'a que lui seul
dans le monde... Sans femmes, sans enfans , il
peut rarement être bon citoyen, parce qu'il prend
peu d'intérêt à l'État... — Ohibo! quelle infamie!
— Enfin , la haine doit dominer chez les prêtres ,
parce qu'ils forment corps (1). » Si la haine les
dirigeait, ils ne seraient plus chrétiens. Alors on
chercherait à les rendre tout-à-fait aux bonssen-
timens de la nature. Quand on a tous les liens ,
quand on remplit tous les devoirs de l'homme, on
prend plus d'intérêt à la prospérité publique : et ja
mais aucun roi ne voudrait tolérer une classe où
l'on serait rarement bon citoyen. On l'est toujours
quand on est bon père. — Et quelle mère oserait
donner safille... à un prêtre? — Encore.unefois,
nous n'en sommes pas là ; mais si cela arrivait dans
quelque pays catholique, quelle mère s'imagine-
(1) M. de Chateaubriand, Essai, etc. t. II , eh. 4g,
p. G27 , 628.
(367)
rait déshonorer le prêtre en lui donnant une fille
douce et bien élevée? M. de Chateaubriand vous
le dit. « L'épouse du chrétien n'est pas une simple
mortelle ; c'est un être extraordinaire , mysté
rieux, angélique (1). » Cet être divin pourrait-il
donc profaner les ministres de l'autel? Ces mi
nistres doivent-ils être moindres que les autres
hommes? « L'âme d'un chrétien, ainsi que son
corps, sont incomplets sans la femme (2) ». — Il
serait vraiment beau de voir danser sous le feuil
lage les enfans de monsieur le curé. — Aussi
beau que de voir des évêques donner des bals à
leurs maîtresses (5).
Ces dernières remarques sont de moi, très-cher
oncle. — Elles ne me semblent pas à l'abri de
toute atteinte. — Vous aimerez mieux peut-être
celles du père Alexandre. Il dit à Zéphirine : De
main , ma chère sœur , sans confondre la virginité
et la chasteté, nous marierons les hommes au nom
de Dieu, des femmes, de l'honneur, delasociété,
de la religion et de la saine politique. — Séraphin.
Je répondrai à vos six chapitres. —Vous en serez
bien le maître. Je vous préviens d'avance que je
montrerai le catholique à lui-même , jamais le

(1) Génie, etc. part. I , liv. I. ch. X.


(2} Génie, etc. ibid.
(3) Madame deSévigné, leur. 22 septembre 1676.
( 368 )
protestant , quelquefois les pères , plus souvent
les conciles et les papes, mais toujours l'Ecriture,
afin que nos raisonnemens aillent au but sous
l'escorte de Dieu. — C'est le diable qui sera votre
guide.

RECETTES CONTRE LES FOLIES D'AMOUR.

Séraphin. J'espère, ma chère fille, que demain


je combattrai victorieusement pour le célibat de
toutes les classes. En attendant, je vais vous offrir
quelques remèdes infaillibles pour l'extinction des
pensées diaboliques. Dans ces momens de trouble,
priez , et si cela ne suffit pas , criez. L'oraison , le
. cri, mettent le diable en fuite. Ce monstre , cbangé
en fille, vint un jour pour s'emparer de l'inno
cence de saint Bernard. Le saint criait au voleur,
au voleur. A ces mots , le démon disparut, « Cet
animal est plein de morgue et de superbe
Quand il s'approche , raillez-le , raillez amère
ment : appelez -le esprit de travers , misérable
aventurier, canaille ;... cela ne manque jamais son
effet, il vous laisse triomphant (j,). » Il est plus
simple encore et plus religieux de porter sur soi
quelques reliques de saints ou un petit évangile.

(1) Rodrig. , Exerc. et part. III, trait. IV, ch. VJU-


Grég.TWr., lib. III, eep. IV.
(369)
Nous lisons dans la vie de saint André que les
courtisanes ne peuvent se tenir près de ces di
vins objets, elles fuient éperdues et tremblantes.
a Si la chair , malgré ces précautions , veut ré
sister aux fidèles , on leur conseille de fendre du
bois , de bêcher la terre , de porter de lourds far
deaux. . . C'est un moyen pour émousser les flèches
ardentes du démon (1).
Il faut aussi renoncer au vin , abjurer la bonne
chère , exténuer son corps lui supprimer
l'avoine Alors nous songerons plutôt à la
nourriture qu'à la volupté (2). »
Quand le cœur est pur , on n'a d'autre soin
que de s'abandonner à Dieu , comme fit saint
Equitius ; violemment agité par l'aiguillon de
Satan, il résite et prie. Alors, il lui semble qu'un
ange le caresse d'une main douce et le rend eu
nuque sans le blesser (3). — Eunuque ! mon père.
— Oui , ma fille , et c'est après ce miracle qu'il
seiivra tout entier au soin de diriger les vierges.
— Alexandre. Aurait-on besoin d'être eunuque
pour cet emploi ? — Il suffit qu'on le soit spiri
tuellement. Ecoutez de nouveaux prodiges. Saint

il) Jérôme, ép. à Furius , et rie d'Hilarion.


2l Idem, Vie d'Hilarion.
3) G. Fiamma. , vita di equit.
a. a4
(57o)
François d'Assise était fatigué par des illusions
féminines , et comme il rêvait douloureusement
à la malice du diable , une idée merveilleuse se
présente à son esprit , il se lève , il court , il
cherche devinez quoi, ma chère fille. — Une
femme peut-être. — Une femme ! pensée d'en
fer ! qù'avez-vousdit! Il cherche et trouve un
buisson d'épines, sur lequel il se roule sans che
mise. Alors se réalise , par un vrai miracle, celte
fiction païenne qui nous montre Vénus créant
des roses avec son sang. On vit tout à coup vingt-
quatre • roses naître du sang de François j de ce
sang adorable qui coulait sur les épines j douze
n'étaient que vermeilles , douze étaient couleur
de pourpre.
Jésus-Christ parut et donna l'ordre au saint de
porter six de ces roses au pape , qui les admira
beaucoup , car on était au mois de janvier-
Dans de pareilles circonstances saint Benoît se
roulait également sur des épines , saint François
le Séraphique sur la neige, et saint Martinien sur
du feu.
Souvent encore des bienheureux $ td&qu'Adel-
me et Robert d'Arbrisselle , voulant triompher
de la chair , couchaient exprès avec des filles
charmantes. Les Julien , les Clrrysante, les Du-
(fyi )
i'ias , etc. passaient ainsi la nuit tout entière
sans se permettre un baiser (i). Des moines ont
vécu quinze et vingt ans de cette manière (2).
J'avoue même que de saintes personnes ont
jadis contracté les nœuds du mariage pour obéir
à des familles impérieuses : mais la plupart d'en-
tr'elles se gouvernaient comme Joseph et Marie;
époux sans co-habilation , époux frère , épouse
sœur, suivant l'expression de l'apôtre.
Le respectable époux disait en mourant : Dieu,
tu m'as donné cette femme pure , et je te la rends
piare (5). — Alexandre. Mais devant Dieu , rien
n'est aussi pur qu'une bonne mère de famille.
— La mère de famille sacrifie à Satan ; mais dans
l'union chaste d'un religieux avec une femme
on sacrifie perpétuellement à Dieu. C'est une
lutte méritoire dé la grâce contre le désir, des
anges contré le démon. —• Vous trouverez , mon
cher frère , beaucoup d'incrédules sur ce point■
Tant de secrets niai déguisés sous divers noms >
iarit de tourmens , tant de précautions, messieurs,
«t ia certitude que les buissons , le feu , la neige ,
que les reliques , que rien ne fait aujourd'hui

( 1 ) Cyprien à Pomponius, et voyez de nombreux exemples;


dans Marc Marul.
(2) Àmmon. , ap. Pallad. , hist. Lausiac.
(3) Greg. Tur. de glon confess.
34*
( 3?2 )
•des miracles en notre faveur , tout nous annonce
les dangers du célibat , même chez les prêtres -,
s'il en faut croire Erasme , celui de nous tous qui
pouvait ou qui savait parler le plus franchement,
cui soli licuit scribere quod libuit (1), « qu'ils se
marient, disait-il, qu'ils se marient tous
potiùsquàm infeliciter et turpiter libidinantur.....
les censures ecclésiastiques ont plus châtré de
gens d'église que la piété (2) ». Rappelons ici ces
belles paroles d'un grand saint : « Dieu ne re
garde point si l'on est séculier ou moine , marié
•ou non ; il ne considère que les dispositions du
cœur (3). » -•

•SÉANCE ORAGEUSE. — MARIAGE.

Je n'y pense encore aujourd'hui qu'avec une


•sorte d'effroi : en se rappelant les mariages des
prêtres anciens et de nos prêtres révolutionnaires ,
le docteur et Séraphin combattirent avec éner
gie , avec ardeur , avec rage ; ils accablaient le
père Alexandre sous le poids des bulles et des
conciles ; leur action était si vive , leur volubi
lité si grande , qu'il me fut impossible de saisir

(1) J. Ouven, sur Erasme.


(2) Erasm. , in ep.I. ad. Timoth. ,c III.
(3) S. Macaire , (Égypt.) sa vie , i5 janvier.
( 3?3 )
leurs discours, et d'écrire. Ainsi, mesdames,
ces cahiers n'offrent point le mariage des ecclé
siastiques. Ce mot , d'ailleurs, choque ouverte
ment les préjugés de toutes les classes de notre
France, de l'Italie, de l'Espagne, de ces heu
reuses contrées où le clergé n'a sans doute nul be
soin d'épouses pour être vertueux et chaste ; il sait
se maintenir dans les bornes prescrites par le ser
ment et l'honneur. Ce qu'en ont dit quelques
critiques porte bien souvent l'empreinte de l'iro
nie ou de la haine; il serait facile de le prouver.
Ici je n'ai noté régulièrement qu'une sortie du
père Séraphin, elle intéressait les Robert.
A toutes vos raisons , disait-il à mon maître ,
j'oppose d'avance les décrets de Rome et parti
culièrement ceux du concile de Trente. « Ana-
thème à qui s'élève contre le célibat du prêtre ! »
— Cette manière de répondre est un peu su
rannée. — Elle n'en est pas moins terrible. L'ex
communication est la mort de l'homme , surtout
si on la prononce avec imprécation et aux chan
delles ardentes. Elle atteint le coupable, quels que
soient son rang et la nature de sa faute. En
roulez-vous un exemple relatif au mariage? Ce
n'est que le mariage d'un roi. Qu'eût-ce été ,
grand Dieu ! si l'on avait dû tonner contre le
mariage d'un saint prêtre ! Il s'agit d'un RoberL
ltobert roi de France est excommunié avec raison
par Grégoire V, pour s'être marié à Berthe sans
l'adhésion du clergé. Qu'arrive-t-il ? Le moine
Helgaud leur contemporain nous l'apprend.
Berthe était enceinte , elle accouche d'une oie.
— Ohibo l ( et il y eut ici un ohibo général. )
7— Taisez-vous , criai( Séraphin , impies , taisez-
vous ! — Ha ça , lui dis-je , cher père , est-ce que
vous voulez qu'une de mes tantes , que l'épouse
d'un Robert soit accouchée d'une oie? — Oui, oui,
oui , et je sais d'autres, faits plus terribles encore.
. Alexandre. Père , gardez-les pour vous, et tâ
chez de rougir en l'honneur des moines qui nous
transmettent de pareilles fables , comme s'ils
avaient voulu jeter le ridicule à pleines mains sur
les œuvres de nos pontifes.
, Les foudres du Vatican sont mortes , si le pré
lat qui l'habite est chrétien. Jésus-Christ n'a ex-
. communié personne ; il a prié pour ses ennemis,
il a pardonné. Que veulent donc ses vicaires ,
lorsqu'ils appellent la vengeance et la malédic
tion ? Mais pensent-ils que Dieu les écoutera?
• . . . ( ! !..

Unus orans et unus maledicens, quem audiat Deus (i).

Le prêtre qui a maudit a cessé d'être prêtre.


(i) J.Sà-ach. XXXIV, 29.
(3,5)

SOLITAIRES. MOINES.

CHAPITRE PREMIER.

Séraphin amena chez la veuve deux carmes


avec un ex-jésuite très-savant. Il voulait, disait-
il , écraser mon maître dans une séance et jus
tifier les moines de toute espèce d'accusation.
Comme il dérogeait à la promesse mutuelle de
concentrer nos folies entre les habitans de la mair
son , Alexandre se retira : aussi fut-il accusé d'a
théisme et de connivence avec les jacobins et les
philosophes.
La veillée se termina par une petite collation
que Zéphirine avait préparée à la requête du fa
milier.
Au centre de la table, reposait une bible sur
des fleurs et couronnée de myrteet de roses. Elle
était ouverte précisément par le milieu, .soit par
hasard , soit à dessein ; et l'oeil se fixait sur des pa
roles charmantes :
Comedite, amici, et bibite, et inebriamini , cha-
rissimi. Mangez, mes amis, buvez, enivrons-
nous (1). Ainsi chantait l'Anacréon des juifs , mo-

(i) Cantie.V,I.
dèle du divin poëte deThéos... Chantons, buvons,
sages dans nos folies , riches dans nos plaisirs ,
chantons , buvons (i).
Dans une occupation si douce , le temps coule
rapidement. Une heure du matin se fit entendre ,
et le plus ancien des carmes , homme froid et
sentencieux, témoigna quelques inquiétudes. Au
cun d'eus n'avait de carte... et s'ils étaient saisis
par les patrouilles, ils iraient, comme tant d'au
tres , de la prison à la guillotine. Le remède était
simple : il fallait continuer ainsi, et l'on continua
jusqu'au jour. La conversation ne languissait pas,
le vin coulait à grands flots ; et quel vin ! du nec
tar. Cependant , de sept que nous étions, il n'y
eut qu'un seul personnage qui perdit la raison
tout-à-fait, et même il tomba sous la table. Ce
fut encore moi : oui , ma chère Volsinie , oui ,
ma disciple , oui , mon oncle , ce fut moi. — Je
vous en félicite. — Je voyais toujours , je le vois
encore le verset du chapitre V, verset enchan
teur et fatal... buvons, enivrons-nous.. Je suivis ce
conseil. A chaque coup , je saluais le verset.
Je ne fus coupable que de l'avoir trop salué, je
m'en confesse pour diminuer une partie de ma
faute.

(i) Anacréon. Voyez Barthcl. Anach. , ch. XXV.


C37?)
Le lendemain soir , lorsque noms fûmes réuni*
conformément aux statuts , le père Alexandre"
adressa quelques reproches à ses collègues ; mais■
Séraphin , auteur de cette belle scène, entreprit
de justifier les banquets et leur divine institution.
« Que mes serviteurs mangent , que mes servi
teurs boivent , que mes serviteurs se réjouis---
sent (1). » C'est toujours l'ordre de Dieu. Sans
rappeler les festins des vieux patriarches, il suffit
que Jésus ait consacré ces repas en allant à des
noces. Il a dit : Veniet et bibat (2). Tel est le pro
verbe des anciens : Aut bibant, aut abeant (5)■
D'ailleurs , en ce temps-ci, dans ces affreux jours ,
il est bien permis d'oublier un moment les tribu
lations. — Dieu les a faites pour l'homme. —
Mais quand la barbarie nous enlève et nos insti
tutions et nos biens , et les asiles de la paix , ces
cloîtres , ce port admirable où l'on venait braver
les écueils , les chagrins , les vicissitudes d u
monde?... — Armez-vous du glaive de l'Evangile,
cher frère, et chaque jour, coupez vous-même
un des liens qui vous attachent au passé , à toutes
es jouissances terrestres. Mais, dites -moi si
l'homme qui ronge son frein dans une cellule

(1) Isaïe , LXV , i3 , r4.


(2) Jean, VII. 37.
(3) Cicer. , Tuseul. V.
est plus saint que les magistrats qui veillent à son
repos , que les curés de nos temples , qui volent
à chaque instant de leurs sanctuaires aux prisons,
que le guerrier qui , se dévouant à la prospérité
de l'empire , tombe au champ d'honneur , ou ne
rapporte chez lui que des plaies? Devant de pareils
litres, quels sont ceux de tant de moines? De l'in
souciance et de l'embonpoint. — Grand dieu ! et
c'est un moine que j'entends. — C'est un moine,
mais c'est un prêtre ; c'est un homme aussi. —
Un huguenot , un renégat , un satan qui désho
nore l'habit sacré qu'il porte.

CHAPITRE II.

ESPRIT ET DEVOIRS BU PRÊTRE DANS LA PERSÉCUTION.

Ici le père Alexandre se leva , je me le rap


pelle, avec une sorte d'impétuosité : c'est l'unique
ibis que je l'ai vu sortir de son caractère. — Et
qui êtes-vous , dit-il , pour insulter également vos
ennemis et vos amis? vous qui croyez marcher au
ciel à la lueur incertaine de quelques vertus de
position , hommes de péché , qui êtes-vous , sji
on vous examine de près ? Qui êtes-vous , créa
tures deplaisir, voluptueux cyrénaïques, qui sou
( 379 )
pirez après cette lâche et molle existence dont
jouissait trop souvent le moine au milieu de ses.
festins, de ses bibliothèques , de ses tableaux , de
ses parcs , et je ne dis rien de plus. Disciples
d'Épicure et non de Jésus-Christ , n'entendez-
vous jamais cette voix de Dieu que vous trahissez :
« Soyez malheureux, désolez-vous, vos ris se
ront convertis enlarmes et votre joie en deuil (1). »
L'affliction est le partage des enfans du Dieu qui
châtie ceux qu'il aime (2). — Nous devons lui être
bien chers en ce moment. Bonté céleste! approuve^
t-il aussi la profanation des temples? — Elle vient
de nos fautes. — Approuve-t-il les outrages faits à
ses prêtres, les vols, les tourmens?... — « Souffre
avec joie qu'où te dépouille de tes biens.... tu en
as dans le ciel de plus, excellens et de plus dura
bles (3) ». — On nous condamne sans nous en
tendre. — (ç Souffrez plutôt que de causer du
trouble , en cherchant à vous justifier (4). r>
— Ah ! l'on y met bon ordre , on nous fait un
crime capital de la plus légère plainte , d'un sim
ple murmure. — « Souffrez plutôt que de mur
murer et de vous plaindre. Voilà ce que Dieu

(1) Jac.IV,9.
{•2) Proverb. H!, XI, XII.
(3) Hebr.X,34.
( 4) Bourdaloue , Ascens. de Jésus-Christ , part. II.
accepte et ce qu'il récompense dans son royau
me (i).. »
— Mais enfin quand on nous emprisonne in
justement? — Souffrez; « pour le chrétien per
sécuté, la prison est un lieu de délices (2). On
n'arrive au ciel qu'à force d'épreuves (3). »
— Vous pouvez jouir de toutes ces délices, le»
cachots nous sont ouverts. — J'y entrerai sans
bravade , mais sans peine : et qu'y pourrais-je
craindre? —Les diables , malheureux ! plus encore
que les hommes. — J'y serai fort peu inquiet de
leurs visites et plus rassuré encore sur ma des
tinée. — Allez -y donc, la mort vous attend.
— C'est moi qui l'attends. Ne sais-je pas « que le
prêtre qui veut autre chose de ses travaux que
la honte , la mort même , n'est pas un disciple de
Jésus-Ghrist? Ce Dieu ne fut récompensé de ses
fatigues que par l'opprobre et par un gibet in
fâme (4). » Vous entendez l'Écriture et saint
Vincent de Paul.
Mes bons frères , ne sentez-vous pas tout ce
qu'il y a de charmes dans l'Evangile? Vous souf
frez , Dieu vous en tient compte , et «'est même

(1) Bourdaloue, Ascension de Jésus-Christ, part. II.


(2) M. Chateaubriand , Martyrs, liv. XIV.
(3) Act. XIV, 21.
(4) St. Vincent de Paul , loti, à Portail. , i635.
( 38i )
une grâce qu'il vous fait de souffrir pour lui (1).
La souffrance lient au bonheur, ubi miseria, ibi
beatitudo (2) ; et ce n'est pas encore moi qui vous
parle, ce sont les saints. Vous vous plaignez de
la révolution ; mais elle est tout entière dans l'É
criture. « Nous souffrons la nudité, la faim , la
soif ; on nous frappe , nous sommes errans ; on
nous maudit , et nous bénissons ; on nous per
sécute, nous savons l'endurer; on nous accable
d'injures, nous répondons par des prières (3)
on nous écrase de chaînes : hé bien ! frères , c'est
ce qui nous procure le poids d'une gloire im
mense et infiniment élevée (4).
La haine , l'opprobre , les supplices , voilà le
bonheur et la gloire du prêtre (5). On ne l'ou
blierait pas, si l'on jetait plus souvent un coup
d'osil sur l'Évangile. Après les orages de la révo
lution, vous verrez les gens d'église rendus à
leur caractère et tout-à-fait dignes de Jésus-Christ :
j'aime à vous le redire , et je ne crois pas vous
offenser.
(1) Jacq. I, 2,
(2) Ambros. de offic.
(3) I Corinth. IV, 11 , i3.
(4) II Corinth. IV, 17. .:.,„_,
(5) Math. X, 22, etc. .. : .iX
(58s)

CHAPITRE 111.

JÉERCULE i PATRON DES MOINES.

JE sais que vos carmes ont savamment discute


l'origine des thérapeutes, des esséniens, des
ermites , et que , suivant vous , Élie est notre
premier patron. J'ose croire que c'est Hercule...>
— Ohibo ! — Le fort , le patient , le sage , le cou
rageux Hercule.
Il était le dieu des solitaires; et comme tel, il
portait le nom de moine, monœcus (i). (Monmaître
qui n'était phts fâché disait ces choses en riant. )
Puisque nous voulons être antiques, Hercule
nous convient. Il a fleuri quatre siècles avant
Elle. Le chois du modèle est heureux, et l'on
aurait pu s'y conformer davahtage. — Quelle
impiété î ,— Hercule représente la magnanimite ,
la vigueur de l'âme plus que la vigueur physique.
Dès son enfance , on le vit s'attacher à la gauche
de l'Y célèbre , autrement le chemin de la vertu.

Liftera Pythagorœ discrimine seria bicorni ,


Humanœ vitœ speciem prœferre videtur.

(i) Monœcus, solitaire , dont on a fait Monachus.


( 385 )
Cette lettre dePythagore indique les deux seiV
tiers de la vie humaine, ou les voies du mal et
du bien. L'homme adolescent prenait l'une ou
l'autre, mais rarement la gauche, comme la plus
escarpée, la plus difficile. Le fils de Jupiter ne
connut que celle-là. Suivons-le dans sa vie. Il
erre seul sur la surface du monde; s'il marche
avec quelques hommes , c'est momentanément ,
pour des œuvres particulières et très-rapides. Les
poetes ne lui donnent pour éternel compagnon
queCaleb. Caleb était un chien.
S'il a paru dans la société de Bacchus , c'est
parce que le vin signifie la force , lorsqu'il est pris
modérément. La force est encore symbolisée par
la massue dont vous retrouvez l'image dans le
bâton des anachorètes.
Il se couvrit de la peau du lion , usage adopté
par nos plus anciens solitaires, juifs ou chrétiens.
On vit également les moines imiter les travaux
corporels du dieu. C'était même un article de
leur règle. L'exercice dompte les passions; c'est
l'emblème du triomphe d'Hercule sur les mons
tres; Lorsque les moines renoncèrent à leurs
travaux , la mollesse les perdit. C'est toujours
.Hercule , mais c'est Hercule aux pieds d'Ompliale.
— Et laissez là toutes vos sornettes. — Aux
termes de nos conventions , ma sœur .a droit d'en
a. *
( 384 )
réclamer. — Elle ne réclame pas des libertés de
cette espèce. — Je vous déplais en rapprochant
les moines d'Hercule. —Ouï, certes. — Sentez
donc tout ce que vous devez de reproches à ces
théologiens indiscrets qui se permettent de com
parer le ciel à Un jardin de la Grèce , Jésus-Christ
à Silène, la Vierge à Vénus, les sacremens aux
mystères, les saints aux idoles, lés apôtres à des
bêles.

CHAPITRE IV.
VIE ET PRINCIPES DES SOLITAIRES.

Parlons, messieurs, avec un noble courage,


parlons avec cette autorité que nous donnent
TEcriture et l'Histoire. Ce fut souvent la crainte
et non l'amour de Dieu qui peupla les solitudes.
Cent mille chrétiens vinrent successivement ha
biter les montagnes et les cavernes de la terre (1) ,
cherchant moins le ciel que la paix et leur sûreté.
S'il naissait un sujet d'inquiétude, on s'élançait
dans le désert, quoique le martyre soit la perfec
tion du christianisme.
Ces nouveaux confesseurs de la foi redoutaient^
plus Dioclétien qu'ils n'aimaient Jésus-Christ et

(1) Cassièn., Collact XVIII, Cap. W


( ™$ )
les frères ; ne s'occupant que de sauver leurs
jours, ils abandonnaient à la merci du sort, des
mères, des fils, des épouses, des compagnons,
que Jeurs soins et leurs exemples auraient sou
tenus dans les horreurs des cachots ou de$ sup
plices ; ils trahissaient une église qu'ils pouvaient
cimenter avec leur sattg et non par leur fuite ;
« lç sang des martyrs est la semence des chré
tiens (i). »
Pieu n'a point fait la créature intelligente pour
qu'elle vive comme la brute , et toutes les heures
de l'homme appartiennent aux hommes. Lisez
les discours de Jésus-Christ , e.t vous verrez s'il
est permis de s'éloigner de son prochain, On ne
l'aime plus dès qu'on l'abandonne : mais on le
fuit quand on devient l'objet des célestes ven
geances. Tel Çellérophpn, qui va loin des mor
tels cacher dans les déserts sa tristesse et se*
ennuis (2) ; tel est le roi de Babylone , chassé
pour ses fautes de la compagnie des hommes
et venant habiter avec les bêtes sauvages (3),

(i) Tertull. Apolog. Qu'elles sont vraies ces paroles


d'un illustre prédicateur de nos jours ! « Les martyrs
triomphent par la foi , la foi triomphe par les martyrs. »
ML l'abbé Puval , Eloge des Martyrs des Carmes, pro
noncé à Paris le 2 septembre 18 14. •
(2) Uiad. VI.
(3) Daniel > IV , 22 , 3o.
3. 20
(586)
C'est obéir à ce principe éternel : « Livre le
méchant à son propre cœur dans une solitude
profonde (1). »
« Que faites -vous seuls au fond des forêts,
négligeant tous vos devoirs , dit le père Souel à
René ? La solitude est mauvaise à celui qui n'y
vit pas avec son dieu (a). » La vie est mauvaise
lorsqu'elle n'est pas consacrée à Dieu et aux
hommes. Si les saints étaient dans le désert avec
leurs larmes , et cherchant à éteindre leurs pas
sions , combien il est plus noble et plus reli
gieux l'infortuné qui reste dans le monde avec
ses larmes , pour y triompher de lui-même et
se sacrifier aux autres! Quel service leur rend-
on , mes frères, lorsqu'on se promène seul sur
les monts , dans les forêts inaccessibles et les
abîmes ? Quel emploi fait-on de ses moyens et
de ses forces? «Quiconque a reçu des forces doit
les consacrer au service de ses semblables. S'il
les laisse inutiles , il en est d'abord puni par une
secrète misère , et tôt ou tard le ciel lui envoie
un châtiment effroyable (3) . » Comment oublier
cela quand on le dit soi-même?

(1) Charondas, voy. M. de Chateaubriand. Essai, etc.


tom. I , Hv. I , ch. XXXXII.
(2) M. de Chateaubriand , dans René.
(3) Ibid.
(5«7)

CHAPITRE V.

PAUL. — ANTOINE. — SUPÉRIORITÉ DES PRÊTRES


SÉCULIERS.

Si nous sommes tous frères , si Dieu nous a


créés les uns pour les autres , messieurs, il ne
faut pas trop nous vanter saint Paul, qui, dans un
siècle, ne voit que deux hommes, Antoine, qui
vit quarante ans au désert inconnu de tous les
hommes (1). Ce sont, à mon avis, de timides
chrétiens , offerts trop souvent peut-être à l'ad
miration de nos enfans , et dont la prépondé
rance des réguliers n'a pas toujours permis d'exa
miner la conduite. Est-elle sans reproche? et me
croirez-vous coupable, si j'ose le demander?
On exalte leur piété , leur vertu: n'y a-t-il de
piété que dans une forêt ? La piété n'est rien
sans les œuvres, et la vertu qui ne se répand
point au dehors n'est que le masque de l'hypo
crisie , ou c'est un germe qui pourrit dans la
terre. Le confesseur d'un roi peut être aussi
pieux à côté du trône, qu'un moine dans une
caverne. En ces temps-là , n'y avait-il personne

(1) M. de Chateaubriand. Martyrs, liv. XI. Antoine


n'a véeu ainsi que 19 à 20 ans.
25*
( 388 )
à secourir , aucune blessure à panser , aucun
être gémissant, plus d'orphelins, plus d'expa
triés , plus de voyageurs ? Le solitaire qui s'en
ferme dans un asile impénétrable , a doncrenoncé
pour toujours à celte passion des grands cœurs y
cette hospitalité patriarcale qui rapproche l'homme
de Dieu. Daignez m'écouter sans esprit de parti,
ô mes chers frères ! L'homme a-t-il besoin de
couvens et d'abîmes pour se prémunir contre
une flamme incestueuse ? L'épisode de René ,
selon M. de Chateaubriand , sert à prouver la
nécessité du cloître pour certaines calamités de
la vie (1). Cela est-il vrai? Des calamités comme
celles d'Amélie , amoureuse de son frère , et
nous pouvons dire de pareilles turpitudes, n'at
teindront jamais une âme vraiment chrétienne.
Ce n'est pas le cloître qui en préserve , c'est la
morale , et nous ne sommes pas aussi soumis
à l'ascendant des vices qu'on voudrait bien nous
le persuader. La doctrine , dit avec raison un
de nos plus grands critiques (2) , la doctrine des
passions invincibles est le renversement de toute
morale et de toute société.
S'il s'agit de persécution, de désastres , ( mon

(1) M. de Chateaubriand, Génie , etc. part. II, lir. m ,

(2) M. Geoffroy.
f

C 3«9 )
cher oncle le sait, il a donné cet exemple ;) les
malheurs sont le bonheur des justes et la source
de l'édification pablique. Il faut que les hommes
en soient témoins. Qu'est-ce qu'ils apprendront
d'un sauvage qu'ils ne connaissent plus , et qui
vit comme la bête ? Dieu a-t-il voulu que la terre
portât des objets inutiles? Non, mesdames, tout
y est pour servir à l'homme (1), image de Dieu,
ou sa créature la plus chérie.

Heureux l'homme de bien , toujours maître de lui ,


Qui se dit; chaque soir : J'ai.su vivre aujourd'hui (2)....

L'homme de bien est celui qui se dévoue à


ses semblables. Et qui servira l'homme , si ce
n'est l'homme , disait mon divin maître ? Homo
homini deus , homme , sois un dieu à l'homme.
Répétons ces paroles si belles , et joignons-y le
précepte du Rédempteur : « Aimez-vous comme
je vous aime.... et si vous n'aimez que ceux qui
vous aiment, quelle sera votre récompense ?5>
M. de Chateaubriand vous offre, mesdamesj
un triste exemple de l'égoïsme du solitaire; il
est trop justifié par la conduite de Paul et d'An-

(1) Chrysosl. , Hwel. 4e nativ. Christ.


(y) M. de Ballr.invilliers , Horac. od. ,-liv.VMï, od. 29,
vers supérieurs à l'original.
( 39° )
toine (1). L'héroïne des marlyrs et Dorothé se
présentent à la porte de Jérôme, et demandent
l'hospitalité. Jérôme les aperçoit, et refuse. C'est
l'habit grec , dit-il. Mais l'Évangile n'était donc
pas dans le cœur de Jérôme? L'Evangile annonce
qu'il n'y a plus de grec, plus de gentil, plus de
juif, il n'y a plus qu'une seule famille. Que fait
l'habit de l'homme qui sourire ? Jérôme ne les
reçoit que quand il apprend que cette suppliante
est la maîtresse de son ami. Gardons-nous de
supposer un pareil cœur à nos saints pères, et
présentons toujours le langage de Dieu, puisque
c'est celui qu'on sait le moins : « Faites du bien
à ceux qui vous haïssent ; ouvrez à celui qui
frappera (2). »
Que pouvait craindre l'ermite? des tentations :
la gloire est de les surmonter. « Si elles nous
entraînent, ne portons-nous pas une autre loi
écrite dans l'âme , qui nous rappelle à la tempé
rance (3). » Craignait-il des ennemis, des dan
gers , la morl? Hé bien ! félicitez-vous , dit Jésus-
Christ ; alors votre récompense est dans Je ciel.
Comment ces preceptes de Jésus-Christ ne se

(1) «Antoine s'approche de la demeure de Paul... Paul l'en


tend , e t ferme sa porte au verrou. » "Vies des Saints, 1 o janv.
(2) Serai, sur la Montagne.
(S) Massillon , Vérité d'un areni* , part. II.
(390
trouvent-ils pas chez des hommes livrés tout
entiers à Jésus-Christ?
« Antoine s'occupait uniquement de son
salut (1). » Avait-il donc tant de crimes à
expier? JS 'était-ce pas un mérite devant Dieu,
que de s'occuper du salut des autres , aux
risques de faillir soi-même ; et croit-on devenir
parfait dans la solitude? Qu'est-ce que le monde,
ô mes frères , si la société n'adoucit pas les
mœurs? Et qui les adoucira, si ce n'est l'homme
de bien?
Montrons à ma sœur un des moines du désert ,
nommé Episius, et aussi, lui, fort peu jaloux do
voir des hommes. L'abbé Jean parvint à sa ca
verne où. il vivait depuis 4o ans , séparé de tous
ses semblables. Qu'avez - vous gagné à cette
retraite, lui dit l'abbé? — Je n'ai jamais mangé
avant le coucher du soleil, répond le solitaire
avec humeur. — O frère ! réplique le voyageur ,
ne vous fâchez pas : il est aussi glorieux de
réprimer sa colère que son appétit.
Avons-nous parmi les saints des bois rien d'aussi
pur, d'aussi chrétien, d'aussi admirable , que Vin
cent de Paul , qui donne toute sa vie aux indigens
dumonde, aux prisonniers, àl'humanité souffrante

(1) M. Lhomond , hist. abrégée de l'Église.


( 39? )
des villes et des hameaux? Serait-il Ûtt des plus
parfaits modèles que nous aydiïs, si, dédaignant
les hommes et l'autel , il n'eût pas Éotigl de s'en
fermer dans une forêt inaccessible ? Et ptttïr^
quoi? parce qu'il y a des vices et des' ihetiîiàris?
Insensés ! n'y a-t-il pas eiicore plus de malheu
reux? et cesse-t-on de faire le bien, parce q^ie
des impies font le mal?
Tout moines que nous soyons , niëssîêiirs ,
nous croyons-nous plus religieux, plus vétiéra-
bles , au fond de nos cellules , que ces prêtres des
églises , qui se fatiguent nuit et jour pour leurs
nombreux paroissiens? tfn seul ciiré , osons le
dire, rend plus de services que certt moiftës qui
suivent exactement leur règle. Queïapétre a Vécu
loin des hommes? Quel apôtre les fuirait?

CHAPITRE VI.

REUNION DES SOLITAIRES.

Répétons-le, frères, c'était bien souvent leur


repqs et non Dieu que les solitaires allaient
chercher dans l'ombre ; dés qu'ils purent se
montrer sans crainte, la solitude perdit ses
charmes. Le pélican du désert se rapprocha
des hameaux. Là pitié lui donna dès éàbàneè et
sa misère le nourrit.
A peine fut-il accrédité danà là démettre dé
l'innocence , qu'on le vit se traîner jusqu'aux
portes des villes, où son premier soin fut de
captiver l'esprit des vieillards et des femmes. Il
promit de mener les âmes à la vie éternelle, et
se fit payer ses promesses par des dons qui n'éveil-
lèrent que trop sa cupidité.. ._
Bientôt le mendiant devint le propriétaire de
l'humble toit qui 1 avait reçu. tJne vie exempté
d'inquiétudes , un entretien assuré (quand la plu
part des prêtres n'avaient pas le nécessaire ), point
d'embarras , plus de famillés , mais des jeux , la
chasge, des plaisirs, des livres, la liberté, dés
richesses , tout semblait concourir à la multipli
cation des ordres religieux, et la face du monde
en fut couverte.
Combien de ces perspnnes , nées sur un fumier,
n'échangèrent , en se faisant moine , qu'une ca
bane contre un palais! Dans la suite, leurs su
perbes retraites furent ouvertes aux châtelains ,
aux preux chevaliers , à l'homme opulent , aux
princes. On leur offrait des appartemens somp
tueux , et le pauvre n'y était souffert que deux
ou trois jours sur de la paille et dans des chambres
que nous nommions salles basses. Ne ïlous arrê*
tons pas sur des détails qui n'auraient rapport ,
, peut-être , qu'au seul monastère où nous vivions
mon frère et moi.

CHAPITRE VII.
• .

MOINES LITTÉRATEURS.

LE genre de leur littérature fut la compilation :


le temps ne leur manquait pas , c'était le génie.
Il semble que Dieu le refuse aux moines. Le
moine auteur est un apostat : il est dans l'obs
curité du cloître pour oublier la science et non
pour s'y livrer.
Saint Isidore et saint Nil ne veulent pas même
que le religieux connaisse un livre des anciens.
Jérôme qui fondait en larmes pour avoir lu dans
sa jeunesse Cicéron et Virgile (i), Jérôme a
proscrit tous les poetes de la Grèce et de l'Italie ( 2).
Dans le XVIIe siècle , l'un de nos plus illustres
co-religionnaires , Mabillon , qu'il ne faut pas croire
sur parole, soutenait contre l'abbé, de k Trappe
que les moines pouvaient s'adonner aux études
mondaines. Glorieux de défendre un ordre qui
(1) Jerom. , ep. adRustic.
(2) Ihid. , ad Damas, de filio prodig.
(395)
n'affectait plus que l'érudition, il combattit en
académicien , plus qu'en disciple de saint Benoît.
L'abbé de la Trappe, réunissant toute la doc
trine des beaux jours de l'ère nouvelle, interdit
de nouveau à l'homme du sanctuaire les Tacite,
les Tite-Live, et Salluste et Virgile et César, etc..
« Le moine qui les aura lus, disait-il, sera tout
occupé de leurs récits , et ces choses se montre
ront à lui dans la méditation et la prière (1) » •
éloge trop flatteur pour les lettres païennes , dont
les charmes, toujours les mêmes après vingt ou
trente siècles, l'emportent au fond du cœur sur
la parole du dieu des chrétiens. Il faut rejeter
ces idées-là, elles sont impies, mes frères.
Le trappiste avait plus d'autorité, Mabillon plus
d'éclat. Le premier s'appuyait sur l'Écriture; il in
voquait les ombres des vieux pères et la doctrine
apostolique. ' • •-'
L'autre, plein de science, intéressait les gens
du monde, les collèges , le parnasse. Il plaidait
pour Homère , Virgde et Démosthène. Quelle
tâche pour un religieux !
L'abbé de Rancé combattait pour Jésus-Christ,
pour saint Paul et ses disciples, pour les Pacôme,
les Hilaire, les Bruno.

(1) Rancé, rép. à Mabil. , p. 273.


(396)
La victoire partit douteuse entre ces deux
grands athlètes, parce que l'Évangile ne parlait
au cœur de personne. Du moins, ils surent dis
puter avec une modération bien rare et se conci
lier l'estime de ceux même dont ils choquèrent
les préjugés.
Aussi pieux que l'abbé de la Trappe , nos der
niers supérieurs disaient souvent : Frères , étudiez
peu. Ce ne sont pas des savans que Dieu de
mande , ce sont des saints. Si Luther n'eût été
qu'un augustin sage et ignorant , sa doctrine ne
serait pas née encore ; et dans le XVIIIe siècle ,
sans les foliçs de la science, aurait-on vu des
moines plus téméraires que tous les philosophes
ensemble ? aurait-on Vu un Berruyer , un Har-
douin attaquer de front la divinité de Jésus-Christ
et consacrer leurs talens aux erreurs du socinia-
nisme? Voilà ce que nous devons à ces savans .
Lorsque le prêtre est versé dans l'étude de la
Bible homérique, qu'arrive-t-il? Il abandonne la
littérature sacrée et les pères. — Jamais. — Tel
est le reproche qu'on a fait à l'illustre archevêque
commentateur de l'Iliade. « Quoiqu'il ait souvent
l'pccasiqn de louer les SS- PP. , il dédaigne d'en
parler (1). » Et qu'a-t-il faitppur la sainte Bible?

(1) Al. Politus. , (son édition des Comment. d'Eusth. ,


p. XIX).
(397)
CHAPITRE VIII.
BIENFAITS DES MOINES. — LATIN. — LITURGIES.

a tenté plusieurs fois de chasser le latin de


nos églises et de célébrer en langue Vulgaire.
Saint Gaudence disait : Quand je prie dans un
idiome inconnu , je prie de l'esprit ; mais quel
service puis-je rendre aux autres (i) ? Saint Paul
aimait mieux pour le temple cinq paroles qui
fussent entendues, que dix mille dans une langue
étrangère (2).
Erasme se déclara pour cette opinion. C'était
le désir le plus cher du cardinal Cajetanj il l'ex
primait pour l'édification de l'Eglise (5) et pour
se conformer au vœu de quelques pères très-
célèbres (4).
Plusieurs souverains l'ont demandé successi
vement aux papes , entr'autres Catherine de Mé-
dicis (5). Elle voulait que le français , la plus belle
langue de l'univers , ne fût pas indigne de la ma
jesté de l'Ecriture.
Gaud. de Dedicat. Basilic.
1 Corinth. , XIV.
Cajet. Opusc. , tom. III, tract. 16.
(4) Vide G. Cassand. , de offic. pii viri.
(5) De Thou , Hist. , liv. VIII.
Les langues , comme tout ce qui tient à l'espèce
humaine, changent avec le sort des générations
et les horreurs des conquêtes. Rome avait porté
la sienne jusqu'aux extrémités du monde. Mais
l'Orient, qui s'était fait à tout le charme de l'eupho
nie grecque, ne put s'habituer au langage de ses
maîtres , et lorsqu'enfin tout se déprava dans une
longue suite d'opprobre et de misère, le grec et
le chaldaïqne formèrent les langues turque , ara
bique, et les autres vulgaires de ces contrées.
Sur les débris du latin, s'élevèrent l'italique ,
la française et l'espagnole. Il fallait que les choses
de la religion restassent partout les mêmes : il
fallait un mode uniforme pour maintenir l'unifor
mité des lois et des traditions. L'obscurité serait
au comble, si le latin avait péri, ou si le jargon
des barbares eût pénétré jusqu'à l'autel. Depuis
Constantin , que de variations dans les dialectes! et
comme on n'est jamais d'accord sur les expres
sions des divers âges, il en serait résulté une con
fusion générale.
En possession de la même langue , les monas
tères furent pendant long-temps le point d'union
et de refuge, le centre unique des connaissances
échappées au ravage des hommes.
Toute famille bien pensante livra ses fils au
même genre d'étude que la religion avait con
(399)
sacré. L'idiome des César et des Virgile devint ,
si l'on pouvait parler ainsi , la grande chaîne des
peuples.
Que le français soit appelé la plus belle langue
du monde et celle de la grande nation , faudra-t-il
rejeter les monumens qui ne sont pas l'ouvrage
de la grande nation ? Ces contrées , qui valaient
bien la France , tenaient religieusement aux dia
lectes paternels. On conserva jusqu'à la chute de
l'empire, les poemes des Saliens qui , depuis cinq
siècles , n'étaient plus entendus que des prêtres
seuls. Ils servaient pour l'autel , on ne les tradui
sait point en vulgaire , l'intérêt du culte s'y op
posait (i).
Je ne pense pas que dans l'Istrie , que dans
l'Albanie et la Dalmatie littorale , on soit plus
chrétien qu'ailleurs , parce que leurs prêtres chan
tent l'office en langue sclavonne , qui est celle
du peuple. Les Arméniens ont également une
liturgie dans leur langue , ils suivent le rite grec.
Le Français, l'Allemand orthodoxe , les nations
du Nord , l'Italie , l'Espagne, célèbrent en latin,
que le peuple ne comprend pas. Les Roxolans ou
Moscovites n'ont que des liturgies grecques , ainsi
que les chrétiens tartares de la Cliersonèse, de

(i) Quiutil. , iust. oral. , lib. I.


( 4oo )
la Circassie et du Pont. Il en est de même dans la
Bosnie et chez le Servien , le Bulgare , le Vq-
lhinien , le Valaque ; de même encore dans la
Padolie , dans l'Ukraine , dans presque toute la
Lithuanie ou l'on ne parle, comme chez les Livo-
niens , qu'un jargon ressemblant à du latin cor
rompu ou plus altéré que celui des Hongrois.
Ce mode liturgique règne dans la Mingrehe,
la Çolchide , la Géorgie et les contrées voisines ,
excepté l'Albanie orientale , qui emploie l'armé
nien. L'Albanie d'Europe, vers la mer Ionienne,
se sert d'un dialecte particulier formé d'illyrique
et de grec.
Les Melchites , peuplade nombreuse de l'O
rient, suivent le même rite et parlent arabe.
Les liturgies chrétiennes sont en chaldaïque
dans la Syrie, en Perse, aux Indes et parnu les
nations répandues jusqu'aux frontières de l'Asie.
Aucune ne sait la langue de ses offices divins.
L'église orientale célèbre dans le grec pur ou
de l'école , et non danB le moderne ou le popu
laire , bien différent de l'autre.
Ces détails qui n'intéressent que vous , mes
sieurs , font du moins connaître à notre sœur
presque tous les lieux où il se trouve des chré
tiens.
Les jacobites, ces anciens coptes dont parlent
(4oi )
Strabon , Pline et Ptolémée , ont une liturgie
dans la langue coptique, qui n'est qu'une espèce
de grec inconnu au vulgaire.
L'Éthiopien célèbre dans la vieille langue abys
sine et ne connaît que l'arabe, ainsi que les pieux
maronites répandus sur les cimes du Liban et dans
les plaines environnantes. Ce sont les vieux pa
triarches du christianisme, à qui Rome même
jusqu'à ce jour n'a pas fait un reproche d'hé
résie. Leurs offices sont chaldaïques et syriens.
Les juifs parlent la langue du lieu où ils habi
tent, leurs rabbins l'emploient dans la prédica
tion : mais ils lisent d'abord le texte en hébreu,
et le targumiste l'explique au peuple dans son
idiome particulier. C'est l'usage du bramine qui
seul connaît le sanscrit ou la langue sacrée de
l'indou et du persan. L'islamisme ne tolère que
l'arabique pur dans ses mosquées. Le Turc n'en-
Icnd point ce langage , surtout en Europe et en
Asie, où l'on trouve dans ses possessions quatre
dialectes très-différens, le grec nouveau, l'escla-
von , le syriaque et l'arabe vulgaire.
Les liturgies consacrées par les siècles sont des
monumens toujours chers aux peuples. Ils savent
bien que les ministres de l'autel , quelles que soient
leurs erreurs, ne demandent rien de contraire
au bonheur de l'homme, et ces vieux accens de
2. 26
( 4oa )
la patrie ont dans le temple un charme d'obscu
rité que les modernes ne peuvent offrir.
Conservons chèrement le trésor des langues
latine et grecque , les plus riches débris de
l'antique gloire du monde. Quoique nos langues
paraissent fixées , si nous étions privés de ces
deux guides , l'Europe retomberait encore dans
l'ignorance et la barbarie. 11 faut donc rendre
d'éternels hommages aux prêtres du christia
nisme. Sans eux, le latin périssait ; l'Eglise l'a
conservé. Les moines surtout revendiquent cette
gloire. Leurs maisons furent les entrepôts de
l'antiquité : heureux , si leur zèle moins fanatique
eût protégé des chefs-d'œuvre qui ont disparu
et que leurs sermons et les controverses ne rem
placeront jamais !
Le premier exemple fut donné par saint Paul.
Au centre de l'Ionie, cet apôtre, embrasé de l'a
mour divin, brûle les livres du gentilisme (1)
estimés plus de cinquante mille pièces d'argent (2).
Pourquoi détruire les fruits de l'expérience et
les fatigues des siècles? Ne valait-il pas mieux
consulter au besoin ces monumens que d'adopter
les erreurs les plus grossières ? Je n'en donnerai
qu'un échantillon.

(1) On a employé plusieurs fois ce terme gentilisme ; on


le dérive de l'italien Gentilesimo.
(b) Actes, XIX.
( 4o3 )
CHAPITRE IX.

SIMPLICITÉ OU IGNORANCE DES PREMIERS CHRÉTIENS.

Lorsqu'il ne resta plus devant le fidèle que


les écritures juives, on se fit un système céleste
dont les sauvages auraient honte. La terre, disait-
on, est voûtée en forme de four, Dieu le déclare
dans ses prophètes.
Aujourd'hui encore, nous chantons la voûte
azurée (1) : mais ce n'est qu'une image consa
crée par l'œil. Il n'a existé de voûte au ciel que
pour nos pères. Cette voûte , ils la faisaient retom
ber de toutes parts et l'appuyaient sur le plateau
où nous marchons ; sa longueur de l'orient à
l'occident est double de sa largeur j... au midi et
au nord , il y a de grands murs qui s'élèvent
jusqu'au cintre. Au septentrion, est une mon
tagne fort haute derrière laquelle le soleil se
cache, et c'est ce qui fait la nuit. Lorsqu'il déborde
le mont, c'est le jour (2).
Quelques mots de saint Mathieu et de l'Apo-

(1) Doit-on dire : « Les astres pendent à demi détachés


de leur voûte ?» (M. de Chateaubriand , Génie , etc. part. I ,
liv. V , ch. VII ). Sont-ils attachés ? y a-t-il une voûte ?
(2) Cosmas. , opin. des Chrétiens sur le monde. Mon-
faucon , antiq. , tom. II.
,a6*
( 4o4 )
calypse persuadèrent encore aux fidèles que les
astres étaient précisément tels qu'on les voit ,
ni plus petits, ni plus grands. La fable avait appris
qu'Isis-Astarté , dans un de ses voyages , avait
trouvé une étoile tombée du ciel : les Egyptiens
et surtout les Juifs s'imaginaient qu'un jour les
étoiles s'en détacheraient. Cette opinion fut re
cueillie par les évangélistes , stellœ cadent de
coelo (i). « Elles tomberont du ciel en terre , dit
l'Apocalypse, comme les figues d'un figuier battu
par le vent (2); avec la même abondance, s'il en
faut croire Bossuet, avec la même facilité. Dieu
secoue la nature aussi aisément que le vent secoue
un arbre (3). »
C'est expliquer les choses assez cavalièrement.
Mais si tant de millions d'étoiles sont précipitées
sur notre globe , il faudra que Dieu refasse ou
les étoiles ou le globe. — Et pourquoi donc ? —
Parce que notre globe ne pourrait même pas
contenir une seule étoile : la plus petite d'entre
elles, selon la remarque d'un écrivain très-ortho
doxe, est précisément quinze fois plus grande
que la terre (4).

(1) Math., XXIV, 29.


(2) Apoc., VI, i3.
(3) Bossuet , explic. Apoc. , ibid.
(4) Mich. Zappul. Tavol , astronomich.
( 4o5 )
Je ne rappellerai point ici les diverses aber
rations de la physique sacrée , ni les tristes
plaisanteries des pères sur l'homme pejisile.el sur
les antipodes qu'ils ont niés formellement comme
opposés à la doctrine d'Aristote , comme sacri
lèges (1), comme réprouvés dans l'Écriture (2).
Cette erreur, accueillie par les papes (3) , s'est pro
longée dans l'Église jusqu'au quinzième siècle (4) ;
et cependant, les anciens, en dépit de Lucrèce (5)
hien méchant guide pour les fidèles, avaient re
connu l'existence des peuples anticlhonesnommés
depuis antipodiens (6). Quel génie leur révélait
ces secrets? Lehon sens et la nature. Quelle cause
malfaisante ]es dérobait aux chrétiens? L'abru
tissement et la superstition de quelques pontifes.

CHAPITRE X.
ANCIEN CLERGÉ. — SON ESPRl^T RELATIVEMENT AUX
SCIENCES.

Ir, serait injuste d'attribuer au clergé la dispa


rition des cent mille (7) ouvrages grecs et latins
(1} Lact. inst, div. , lib. III , ch, XXilI.
(2) Aug. Ciyit. Dei, lib. XVI, 9.
(3) Vide Avehtin. Annal. , lib. III.
(4) Tost. Abu!., comment, in Genes.
.(5) Lucrèce , liv. I, d'après Aristote , II meili.
(6) Pline , Cicer. Serv. Strab. M.-s.crbb.
(7) Suizel. Moiboff. Meurs. Fabrit.
( 4o6 )
qui ne se sont pas retrouvés. Il détruisit , il con
serva; mais le penchant à la destruction dut l'em
porter, ce fût l'esprit de Rome dans bien des
siècles.
Grégoife-le-Grand passe sa vie à brûler des
livres, ne voulant sans doute pardonner qu'aux
siens. Il proscrit toute espèce de poésie , de ha
rangues, de connaissances littéraires... n'enten
dant pas que Jupiter et Jésus-Christ soient loués
parles mêmes termes et les mêmes organes. Fasse
le ciel , s'écrie un théologien fameux , que nous
ayons encore plusieurs Grégoires (i) ! C'est-à-
dire qu'on nous arrache ce peu qui nous reste
des anciens. Et que me parle-t-on de ces gens-là
et de leurs sciences , disait Martin V ; depuis que
cette lumière ( saint Augustin ) est sur le chan
delier de l'Église, on n'a plus besoin d'Aristole,
de Socrate, de Varron, d'Empédocle... (2) etc.
Lorsque les lettres chassées de l'Orient se ré
fugièrent en Europe , c'est aux Médicis , c'est
\ aux Valois qu'elles durent un asile et des secours.
Le clergé toscan s'est signalé plusieurs fois par
sa haine contre les savans et par ses fureurs
contre les princes qui les accueillaient. Un Jean
de Prade, fanatique jusqu'au délire , osa bien par
(1) Hessels. , explic. Decalog. , cap. LXXIII.
(2) Martin , Serin, de translat. corp. S. Monicae.
(4o7)
un édit public déclarer infâmes, exécrables et bri
gands tous ceux qui lisent les poetes , tous les
libraires , tous les acheteurs de livres , librarios .,
lectores , venditores , possessores , etc. , (i).
Plusieurs conciles se crurent honorés de ré
pandre cette doctrine anti-littéraire , tel entr'autres
le deuxième de Latran , qui fulmina contre tous
ceux qui lisent les auteurs de l'antiquité païenne.
Quelquefois le saint siège a senti le besoin de
blâmer les Grégoire, les Martin V, et ce Paul II
qui déclare hérétique tout académicien. Dans
leurs folles profusions ou dans leur pitié pour les
lettres , des papes ont payé chèrement quelques
débris des anciens ouvrages. Souvent même ils
ont perdu la tête pour une dédicace ; tel Clé
ment VII , qui récompensa par un canonicat et
une prébende l'hommage de cinq tragédies
d'un poete provençal (52). L'avidité de Voltaire
fut moins heureuse , lorsqu'il offrit Mahomet à
Benoît XIV, mais son hypocrisie avait un autre
but.
Mes frères , quarante millions de moines ont
pesé sur l'Europe , depuis quinze siècles. Dans
un pareil nombre qui effraie l'imagination , quel-
(i) Guarini , Lettr. à Jean de Prade , ( censeur public et
vicaire de l'arch. de Pise ) , i45o.
(2) Parasols.
( 4o8 )
ques-uns de ces méditatifs ne sont pas restés sans
gloire. Il n'y a rien là de merveilleux , et si l'on
doit s'étonner de quelque chose , c'est d'en
trouver aussi peu de réellement célèbres , puis
qu'il leur était permis de violer leur règle et
d'écrire. Mais la plupart d'entr'eux écrivaient
mal. Il y a bien long-temps que les Italiens plus
connaisseurs que le reste du monde s'étaient fa-
tigués de toutes ces compositions monacales , de
ce latin de bréviaire , si justement critiqué de
puis par l'école de Voltaire et de La Harpe.
Le cardinal Bembo ne faisait exception qu'en
faveur d'un moine nommé Grégoire. On ne soup
çonnerait pas , disait-il au savant Frégose , que
cette épître soit l'ouvrage d'un moine, espèce de
gens à qui l'on reproche depuis tant de siècles,
de ne savoir rien écrire avec élégance (1), et ce
n'est pas là leur plus grand défaut.

CHAPITRE XL
SUR L'ÉRUDITION DES RELIGIEUX.

Quelques personnes regrettent que l'instruc


tion de la jeunesse ne soit plus confiée à des cor-

(i) P. Bembo, ép. à Frégoz, arch. de Salerne.


porations religieuses qu'on place, sous ce rap
port , au-dessus même des ecclésiastiques sécu
liers (i).
Ce système , au premier coup d'œil , paraît
convenir surtout aux gouvernemens qui seront
assez sages pour renoncer à la manie des con
quêtes, à ce déplorable esprit militaire et cheva
leresque que notre révolution a trop bien com
muniqué auxfdiverses parties de l'enseignement , et
que d'honnêtes religieux ne pourraient entretenir
dans le cœur de l'homme. .
On regarde aussi les sciences d'érudition com
me l'apanage exclusif de la vie claustrale. Nous
voyons cependant réussir chaque jour de vastes
entreprises liltérairespour lesquelles aucun moine
n'a travaillé ; que nous veut- on d'ailleurs avec
cette érudition ? Si l'on prend les vrais intérêts
du culte , il faut se demander quelle ordonnance
de Dieu , quel apôtre , quel saint, quel fondateur
de monastère recommande ou permet à des hom
mes séparés de la nature et du monde , de se li
vrer à des études mondaines. Elles sont des va
nités même pour les gens du siècle. Le moine ne
(i) On retrouve ceite opinion dans YAmide ta Religion
et du Roi , journal ecclésiastique, qui contient souvent des
morceaux d'une rare éloquence et des observations pré
cieuses , offertes avec beaucoup de calme et de dignité.
(Voyez le N" XIX , 25 juin i8i4).
( 4io )
peut donner un seul instant à des occupation*
scientifiques , à des recherches souvent oiseuses
et frivoles , rarement utiles , presque toujours
très-profanes.
<c Aimez Dieu et votre prochain ; priez sotts
cesse , mortifiez-vous , soyez humble ; telle était
la règle commune , la régie unique de tous les
religieux, et telle fut dans la suite la base éter
nelle de tous les statuts monastiques (1). »
Dans cet éternel recueillement, dans ces mor
tifications , dans ces pleurs , ce silence et ces
prières que rien ne doit interrompre, il n'y a
pas de jours , pas de veilles , pas une heure pour
les exercices ou les récréations littéraires , pour
la futile gloire de nos sociétés, pour cette su
perbe et ambitieuse érudition qui a produit tant
de mal et tant de doutes , loin d'en éclaircir un
seul. Qu'a-t-elle fait jusqu'à ce moment , sinon
que de rabaisser les rois , éloigner de l'église,
déchristianiser les peuples , susciter d'odieuses
révolutions, et placer dans l'âme tous les élé-
mens des discordes civiles? D'une nuit paisible et
religieuse, on s'est permis de tirer de coupables

(1) L'éditeur s'est permis d'insérer ici une des phrases du


journal ecclésiastique dont on vient de parler. Qu'objec-
tera-t-on à ces vérités incontestables, lorsqu'elles sont si
bien retracées par les défenseurs mêmes des moines ?
( 4n )
lumières qui ont désolé tous les regards ; on a essayé
même d'introduire la clarté dans le fond de quel
ques abîmes où la vue de l'homme ne doit jamais
pénétrer (1). On a rompu tous les liens, on a
excédé toutes les limites , sous prétexte de chasser
l'ignorance , et sans vouloir convenir que rien
n'est aussi voisin de la barbarie qu'un excès de
civilisation : rien également n'est aussi funeste à
l'homme que l'évidence. Jusqu'aux portes du ton."
beau , l'homme n'est qu'un speclre qui a besoin
d' ombre et d'obscurité. Que de crimes , que de mal
heurs il doit aux imprudences du philosophisme !
C'est contre cet abus de la science , mes
frères , que nous continuerons de nous élever
dans le cours de nos soirées, et si noire ton n'est
pas toujours grave , si nous ne présentons pas
toujours des accusations sérieuses , c'est d'accord
entre nous, vous le savez; et c'est aussi, nous
le répéterons, parce qu'il nous convient mieux
de parler des erreurs (2) que des crimes.

(1) L'éditeur publiera quelque jour un ouvrage , fruit de


longue» études , et ayant pour titre : Naissance , Progrès
et Abus de l'Erudition chez tous les peuples. Il y développera
1rs idées et les principes qui ne sont qu'indiqués dans les
Soirées de Zéphirine.
(2) Quelques-uns des chapitres du père Alexandre ont
précisément des titres que l'on retrouve dans l'ouvrjge de
M. Salgues , ( des erreurs et des préjugés ) tels que ceux-ci :
sur les Juifs, sur les oracles, sur l'homme, sur l'intelli-
( 4l2 )

CHAPITRE XII.

MOTIFS QUI PORTÈRENT LES MOINES AU TRAVAIL*

« Les moines étaient la nation paresseuse et


qui entretenait la paresse des autres (1). » Quelques-
uns se firent savans par ennui ou par cupidité.
— Ohibo ! dites par amour de l'ordre , de la vé
rité , de la raison.
— Dans les siècles où les dévots nous léguaient
leurs fortunes, on obligeait le moine, lorsqu'il
était jeune , à défricher continuellement une
partie des nouveaux domaines. Les plus instruits
veillaient à l'amélioration de la culture. D'autres
formaient ces galeries, ces musées, ces biblio-r
thèques , ces jardins magnifiques qui décoraient
nos grands monastères, et dont les plans s'étaient
trouvés sans doute dans l'Evangile ou dans les
oeuvres des solitaires nos modèles.
Chaque religieux pouvait encore exercer une

gence des femmes , etc. M. Saignes s'est étudié particulière


ment à combattre les superstitions dir peuple , son but est
différent de celui de notre évèque; mais nous nous estime
rions heureux si les Folies réussissaient aussi bien que les
Erreurs et les Préjugés , ouvrage qui annonce une lecture
immense , beaucoup d'esprit et des intentions pures.
(1) Montesq. , Esp. des Lois, Hv. X"Xlil.
(4i3)
profession lucrative , celle de corroyeur , de
charpentier, de serrvirier, de tailleur, de cuisi
nier, de marchand de vin et de porcs, etc. (1)...
— Pour l'intérêt du public. — Pour le nôtre,
messieurs. « Alors, dit saint Jérôme, la plupart
des moines faisaient le commerce , non pour se
vêtir, mais en recherchant les plus grands béné
fices possibles, et plus avidement que les per
sonnes du monde (2). »
Si dans la suite on abandonna ce genre de
commerce pour celui des livres , voici les raisons
qui nous déterminèrent :
i°. Gagner l'argent dont nous pouvions avoir
besoin; 20. bannir l'oisiveté; 3°. à titre de péni
tence (3).
Nous autres, fils de Benoît, qu'étions -nous,
mon frère? Osons le dire, des libraires en froc,
des écrivains à gages, des hommes emportés à
tout vent de doctrine , et nous chargeant comme
les avocats de défendre les bonnes et les mau
vaises causes, suivant Je profit ou la gloriole que
nous en espérions.
Je ne dirai plus rien des Jésuites, ne voulant

(1) Pallad. , Hist. La us. , cap. XL. Bingham. , orig.eccles.,


lib. VII.
(2) Jeroni. ad. Rustic. , ep. IV.
(3) Tiithem. de Vir. illustr. Bened. , c. VI.
( 4i4 )
pas agiter les cendres sous lesquelles Pascal se
plut à les ensevelir; c'est trop de rappeler avec
lui qu'ils étaient, comme nous, marchands de
livres, et qu'ils en vendaient même d'exécrables
jusque dans le sanctuaire (i). Pascal a-Uil menti?
Je l'ignore. Mais je sais qu'on ne manquait pas
de prouver à force de miracles que ces occupa
tions étaient agréables à Dieu. Citons ce moine
qui , pendant toute sa, vie , avait gratté des ma
nuscrits anciens pour les couvrir d'orémus et de
cantiques. Vingt ans après sa mort, il fut retrouvé
dans l'état de consomption le plus absolu; mais
la main droite , celle qui tenait la plume , était
intacte, fraîche et blanche, comme au jour où
elle écrivait. On a vu long-temps cette main la
borieuse dans l'abbaye de Prémontré. J'avouerai
encore que nous faisions ce commerce très-dévo
tement : quand une lettre, quand un a, par
exemple, était commencé, on ne l'achevait pas,
si on entendait sonner la cloche du réfectoire ou
de l'office (2).
— Dites tout ce que bon vous semblera, la litté
rature doit beaucoup à nos saints moines. — Tout
homme impartial aime à penser avec Grotius et
Leibnitz , « qu'il y a de l'or caché sous les infa-
(1) Pascal. Provinc. , lett. XV.
(2) Vies des Saints Pères , liv. HI , n" i43.
( 4i5 )
taies et ]e latin barbare des cloîtres (1). » Mais
le cœur se refuse à croire que cet or était le fruit
de tous les crimes ! On le devrait , suivant les écri
vains de l'Eglise , à l'ivrognerie , au libertinage , à
l'impiété. Les religieux désertaient leurs couvens
pour se livrer aux excès les plus coupables. Alors
on imagina que les beaux arts et les lettres pour
raient encore produire ce que l'on n'attendait
plus de la force du christianisme ; « et l'Eglise,
dit l'abbé de la Trappe , l'Eglise , pour empêcher
la ruine entière des corporations monastiques, ou
pour relever en quelque façon celles qui étaient
déjà tombées , l'Eglise ordonna que les moines
s'appliqueraient à l'étude (2). » C'était contre l'es
prit des fondateurs, ce fut bientôt contre celui
de la doctrine que l'on pervertissait journellement.
O frères, que de savans parmi nous se sont
égarés !
On s'appuya , pour leur trouver des excuses ,
de quelques anciens prêtres littérateurs, vastes et
superbes génies , mais la plupart crédules et pro
lixes , ne connaissant pas les langues orientales
rarement d'accord avec eux-mêmes , et remplis

(1) Leibnit. , discuss. sur la conform. de la foi avec la


religion.
(2) De Rancé, rep. à Mabillon.
a.
(4i6)
de fautes qui , au jugement d'Erasme , surpassent
les beautés de leurs ouvrages (i).
On est bien loin de Dieu , mes frères , lorsqu'on
ne peut plus se justifier par sa parole , et lorsqu'il
faut invoquer celle de l'homme.

CHAPITRE XIII.

ÉLOQUENCE ECCLÉSIASTIQUE.

L'ÉLOQUENCE mondaine a été bien souvent la


condamnation du prêtre. Je sais ce qu'on exige
de nos sublimes théologiens , de nos illustres pré
dicateurs. On veut qu'à l'occasion , ils déploient
une grande élévation dans le style, beaucoup de
majesté dans les formes , cette rapidité , cette véhé
mence , cette magie qui étonne ou persuade. Cela
est réservé aux talens supérieurs. Le reste doit
craindre une vaine décoration , et ces prestiges
d'une école fallacieuse , garant trop certain
de la dépravation de nos mœurs. Redisons-
le , mes frères, avec l'esprit divin, suffit -il
d'être éloquent pour se croire juste , et toute
cette science de la terre n'est-ellç pas le cachet

(i) Erasm. , in nov. testam.


de la folie? L*Évangile n'est si beau que parce
qu'il n'a rien des vanités du siècle? — Mais l'ins
truction qui doit reparaître sous des aspects
nouveaux, pour captiver le peuple et l'entraîner?
— Quand l'Évangile est oublié, l'instruction est
Vaine. Jours déplorables , où Dieu n'a pour sou
tien que les clameurs de nos collèges et les égare-
mens d'une fausse théologie ! Est-ce donc là ce qui
compose la religion?
Le christianisme, mon aimable sœur, est la
cause du juste et du fort. Jamais il n'appelle à
son secours la gloire et les choses de l'homme,
parce qu'il est de Dieu.
Plein de son immortel éclat, au-dessus de
toutes les beautés de la terre, il rejette comme
un opprobre la pompe de l'élocution et les arti
fices de la tribune. Qu'on parsème de fleurs un
sujet aride et pauvre, tel est le rôle d'un servi
teur idolâtre ; mais la religion du Christ ne tolère
pas même l'ombre du charlatanisme : plus elle
est nue , plus elle est parée.
Lorsqu'on eut méprisé ces premiers points de
la doctrine, la religion fut assimilée à la poésie,
à l'histoire , aux arguties du barreau , à l'appareil
dramatique. On vit des prédicateurs placer dans
l'église des compères ou des acteurs horriblement
défigurés. A certaines tirades convenues, ces
2. 37
( 4i8 )
personnages éclataient en sanglots pour émouvoir
le peuple ; ils se donnaient de violens coups de
meâ culpd, tandis que le pasteur s'agitait comme
un furieux (1) : que d'autres choses je pourrais
citer !
Chaque siècle voulut renchérir sur le siècle
précédent , et la chaire de la parole , cessant
d'être évangélique , devint l'arène turbulente de
la colère et des passions. Les controverses anéan
tirent l'Église.

CHAPITRE XIV.
CONTROVERSES. — LEUR ORIGINE. — LIVRES
MONASTIQUES.

L'univers serait -il plus malheureux , s'il


voyait disparaître la plupart des recueils théolo
gaux, et même un certain nombre de ceux qu'on
attribue aux pères ou qui sont effectivement leur
ouvrage ? Ils ont ruiné la doctrine , avili le nom
de Dieu , compromis les dogmes , et flétri sou
vent le caractère du prêtre. On serait fort , s'il
s'agissait de le prouver , mes bons frères.
Est-il bien juste, après cela, de signaler quel
ques hommes du monde comme les seuls athées ou

(1) B. Ferrar. de rit. sacr. , lib. I , cap. III.


( 4i9 )
les vrais coupables qui détruisent la religion ? Les
profanateurs du temple, croyons-en les Massillon
et les Bourdaloue , sont parfois les ministres
qui le desservent, ou les théologiens qui croient
parler en sa faveur, « La plupart de ces der
niers n'ont la tête pleine :que des futilités de
l'école , sans avoir l'esprit et le cœur pénétrés
des vérités de l'Ecriture (1). » Avons-nous be
soin de ce monde-là , ou le justifierons-nous par
les égaremens des anciens ?
Notre patron pour la controverse est Prota-
goras, qui le premier reçut le nom de sophiste
ou Rhomme mêlé. La Grèce n'avait pas encore
à rougir de ces vanités scolastiques... « l'homme
mêlé vint confondre la philosophie avec le para
doxe ; il disputa contre des mots , s'inquiéta peu
du sens , établit enfin ce genre superficiel trop
recherché de nos jours.» Des jours de Laèrce (2),
docteur , et vous voyez depuis quel temps les
hommes se battent pour des riens qu'ils n'en
tendent pas ou qu'ils entendent beaucoup trop.
La querelle est le sang du théologien , il se fatigue
sur tous les passages des anciens et des modernes
pour trouver des textes polémiques. Platon nous
en fournit un grand nombre ; mais Aristote bien
(1) Le P. Lamy , introd. à l'Hist. Sainte, préf.
(2) Diog. Laert. , lib. IX.
27 *
( 42o )
davantage. Il est le Dieu des philosophes , sui
vant Averroès ; il fut long-temps celui de nos
séminaires. C'est l'homme incomparable, dit suint
Thomas , le plus zélé de ses disciples , l'homme
qui reçut un nom par un secret dessein de Dieu....
Ariatoteles présente dans son anagramme isle sol
erot , et l'on répétait partout , il fut un soleil
pour le monde. Quelques esprits plus sages re
marquèrent un autre secret dans VAristoteles
erat os et lis. Cette idée triompha ; et dès que
saint Thomas fut le guide de l'école , tout devint
comme Aristote bouche et dispute.
Maintenant on ne remonte dans l'Italie qu'à
Pierre Lombard , le plus grand compilateur de
tous les mots propres aux querelles théologiques,
ou l'on se borne à Thomas qui l'a suivi de très-près.
Si l'on s'escrime sur le libre arbitre , c'est Au
gustin que l'on met en jeu. C'est Plutarque qu'il
faudrait consulter. Il a trouvé ce dogme et l'a
donné mot pour mot à l'évêque d'Hippone (i).
Près du libre arbitre , on a vu s'élever le né
cessaire , l'indivisibilité , l'infini , la continuité ,
les entéléchies (2) , la dualité , la grâce ou la
justification , le concours de Dieu au mal , les
.volontés générales et particulières , le péché
(\\ Plut. Vie de Coriolan. August. de libero arbit.
(2) Accord des sentimens ensemble.
( 421 )
cForigine , les causes occasionnelles, la prédestina
tion , le probabilisme , l'harmonie pré-établie , la
concomitance, le congruisme , la prémotion phy
sique , elc. etc. Est-il bien possible , mes, chers
frères , que des créatures pensantes et raisonna
bles aient pu consacrer dix ou douze siècles à de
pareilles discussions ? — Vous sortez des bornes ,
père Alexandre , tout ce que vous venez de nom
mer appartient essentiellement au christianisme.—
Au christianisme des mauvais jours; et même dés
le temps de Grégoire de Nazianze, « toutesles as
semblées, tous les marchés, tous les festins, furent
troublés par ces disputes oratoires qui ne laissaient
ni la simplicité aux femmes , ni la pudeur aux
vierges.... et dans lesquelles on ne travaillait qu'à
réduire la religion à une triste et fatigante sophis-
tiquerie (1). » Bossuet sentit tout le mal qu'elles
produisaient dans le monde chrétien. Il disait :
« Nous sommes las de tant de malices couvertes
du nom de piété, de tant de déguisemens, d'une
si dangereuse hyprocrisie, de tant de chicanes....
et de cette théologie nommée si faussement une
science (2). » Est-il bien constant que les anciens
avec leurs mythes et nos philosophes avec leurs
contes et leurs rêves aient fait plus de mal que
Îi) Bossuet ( Apoc. ), d'après Grég.Naz. orat. XXXIII.
2) Idem.
les docteurs et dit plus de folies que les moines
portugais, espagnols et romains? Ils ont bien des
fois compromis l'honneur du corps.
— Et pour sa justification , je veux apprendre
à ma chère fille que les controverses ont répandu
très - souvent les plus vives lumières. Si elles
furent nombreuses, il n'y a rien là qui doive
étonner, puisqu'un mot, une syllabe, une vir
gule, puisque la moindre lettre est d'une haute
importance pour l'Ecriture. Une parole divine
peut renfermer plus d'un sens et plus d'un pré
cepte. Qui l'ignore , messieurs ? « II existe un
mystère dans chacune des syllabes de laBible (i). »
— Je suis un de ceux qui l'ignorent, père Séra
phin, je l'avoue ; et je ne sais pas mieux si Beau
marchais avait lu quelque dispute de nos théolo-
gastres. C'est près d'eux qu'on trouve l'original
de la querelle de Bridoison sur la disjonctive ou
et la conjonctive et... Il y a ou , il y a et. Cela vaut
au moins vos trois, et quatre , sujet admirable de
controverse,

(i) Le Maire , fa Bible déf. au


CHAPITRE XV.

VET ET L'OU.

UNE douloureuse réflexion se présente , ô mes


amis ! partout on a sacrifié l'Evangile à des inno
vations. Vous le savez, c'est le sang divin qui
nous consacre à Jésus-Christ, il le faut boire. A
la cène , Dieu a bu et mangé. Il nous a fait man
ger et boira , parce que le rôle de convive céleste
ne s'accomplit qu'en mangeant et buvant (i).
La division d'un sacrement ne peut se faire
sans un véritable sacrilège , a dit le pape Gélase.
Vainement on serpente à l'en tour de cette déci
sion ; elle est inattaquable , puisqu'elle repose
sur l'Ecriture.
Jadis , on ne regardait point comme légitime
une communion privée d'une des deux espèces...
carnem sine sanguine , et sanguinem sine carne.
11 fallait recevoir l'hostie et boire au calice.
Quand on presse un peu trop vivement les cor
rupteurs des plus belles institutions chrétiennes,
ils répètent ces mots qu'on attribue à l'un des
pères : « On a fait telle chose , nous ne la faisons pas ,
i *
• (i) Luc. , XXII , 20 et 3o.
•*- x
2. *
( 4a4 )
toutes les aclions du Christ ne sont pas bonnes à
être imitées (1).»
Sous différens prétextes, qu'il est inutile d'in
diquer, on a cru pouvoir, sans inconvénient,
retrancher aux nouveaux alliés le sang de l'al
liance (2). On ne reviendra plus sur cette loi des
conciles. v
— Séraphin. Nous le donnions ce sang divin,
lorsque l'hostie était lourde et fort épaisse : alors
on prenait le sacré breuvage pour faciliter le pas
sage de la viande céleste. Mais aujourd'hui , la
viande étant mince, la salive est bien suffisante
pour introduire le saint morceau dans l'eslo-
mac (3).
— Minette. Permettez-moi de vous dire , mon
sieur George , que les théologiens devraient em
ployer d'autrei termes. v
— George. S'ils les emploient, ma disciple r
c'est qu'apparemment cela doit être.
— Alexandre. Mes chers amis, l'hostie de la
cène était épaisse , et Dieu a fait boire. Peut-être
çût-il été convenable de ne pas s'écarter de ces
deux points. Notre grand Bossuet défendit cette
il) Grée. Naz. orat. XL.
a) Luc. XXII , 20.
S) Sacré breuvage... viande céleste... saint morceau...,
expressiorls d'Origène et de Bossuet. ( Origen. , Homel. V,
in divers. Bossuet, Cornai, sous les deux esp. , p. 6 et 4i ,
éd. in- 1 2 de Paris , 1727.)
innovation qui , peut-être , l'eût révolté , si Dieu
l'avait fait naître dans un autre siècle , ou quel
ques lieues plus loin. iJîevé dans l'église romaine ,
il fut obligé de combattre pour elle; mais com
battons pour Dieu. Les guides de Bossuet avaient
pris leurs armes dans saint Paul. Qui mandu-
caverit vel biberit (i). Ils soutenaient le vel
contre les partisans de Met. La querelle fut lon
gue et opiniâtre. Bien préférable à saint Paul, un
mot de l'Evangile terminait l'affaire , mange et
bois (2}. Cet ordre enchaîne universellement la
pensée. Mais le théologien ressemble au procu
reur , sa coutume est d'éterniser les causes.
Bossuet a bien voulu rapporter tous ces miséra
bles subterfuges , sans oublier Vet et Voit (3) , ce
qui est digne à peine de la folle journée. Voilà ,
frères , de rares interprétations.
Avec de pareilles ressources , les controverses
les plus audacieuses roulaient pêle-mêle dans les
monastères, appuyées tour à tour ou rejetées par
. la congrégation des rites.
Puisse la révolution présente abolir pour ja
mais ce désordre de nos écoles ! que jamais il
ne soit permis de provoquer des disputes , de
(i) I Corinth. XI , 27.
(2) Jean, VI , 54', 55.
(3) Bossuet , Comm. sous les deux esp.
( 4a6 )
gloser la parole divine. C'est trop déjà que les
rois nous permettent d'ensevelir leurs décrets
sous des milliers de volumes. N'y aura-t-il jamais
de verges et de carcans pour les interprètes ,
commentateurs , explorateurs ; abréviateurs ou
extenseurs de nos différens codes? Un des sages
de la terre fit jadis cette ordonnance : « S'il se
trouve deux commentateurs de mes lois , ils com
paraîtront la corde au cou devant un tribunal, et
celui des deux qui aura donné, à la loi le sens le
plus défavorable , sera étranglé danslaséance (1).»
Le remède est violent ; mais il indique au moins
la nécessité de réprimer l'abus.

CHAPITRE XVI.
LES PREDICATEURS,

Dès qu'on se fut fait une habitude de la con


troverse, les prêtres et les religieux s'enivrèrent
de haine : ces deux clergés furent constamment
ennemis. En supprimant le régulier , on fermait
une des sources de nos divisions. Je le rappelle
comme un fait historique , sans rien préj uger sur
ce qui pourrait arriver dans l'avenir. Des que^
relies on en vint aux armes j et partout les plus.

(i) Pol^.,Hist,,lib.XIt,
coupables écrits théologiques précédèrent, ou sui
virent les grandes effusions du sang humain. Ces
vérités se retrou vent dans l'ouvrage de M. Fer-
rand , qui s'est fait un devoir de les retracer (i).
Dans ces courts intervalles où la guerre est
comme endormie , l'attention se porta sur les
connaissances de quelques prêtres ; on se mit à
célébrer le langage emphatique et les recherches.
Vaincu tour à tour ou triomphant , chaque parti
se trouva fier d'opposer le coryphée de sa bande
à celui de ses rivaux , et sur les débris de la reli
gion , chacun chanta les victoires de la science
et du délire.
11 fallut à certain prédicateur un auditoire su
perbe, des rois , des princesses , des jolies femmes,
des gens de lettres , une jeunesse brillante. Et
quel ravissement , si vous lui présentez un mort
qui fut illustre ! Il s'en empare avec avidité ,
comme d'une proie de délices ; il le caresse
dans la^ tombe, et au fond de son cœur il le
méprise.
Marchand d'éloges funéraires , prêtre de nom ,
courtisan servile , vendu également à toutes les
dynasties , sans mœurs , sans religion , sans pa-

(i) <( Les malheureuses questions de dogmes ont fait


partout couler le sang humain. Esp. de l'hist. » Tom. II,
feu. XXV.
( 4a8 )
triotisrae , il ne sait voir dans les grands que la
main qui verse l'or et les faveurs. Tout prend à sa
voix le nom de vertu , le caractère de la magna
nimité (1). Les illusions de l'éloquence théâtrale
endorment les souvenirs de la conscience , et le
mort a toujours bien mérité des hommes ; le mort
est un juste , si la famille est riche ; il a toujours
bien vécu , s'il a vécu près d'un trône , fût-ce le
trône d'un tyran.
Dans cette ivresse de l'orgueil, les yeux et le cœur
se détournent d'un Evangile qui n'offre ni tu
multe ni faste. On s'accorde pour voiler ce tableau
de toutes nos misères , ce recueil d'afflictions qui
publientle videde nos jouissances et le néant de ces
mêmes grandeurs qu'il fallut encenser. L'idiome
apostolique , privé d'élégance , d'ornemens , de
poésie et d'éclat, pouvait convenir à la grossiè
reté de nos pères : il ne s'allie plus avec l'âge des
découvertes et des magnificences.
A peine cherchons-nous une épigraphe ou un,
texte dans les Écritures juives. On en est venu à
mépriser l'Évangile même . «Auj ourd'hui l'impiété
n'est plus qu'une preuve du bel esprit ; et c'est

(i) Quelques littérateurs qui ont lu cet article y ont cru


reconnaître un fameux personnage de nos jours. L'éditeur
se gardera bien de prononcer le nom qu'ils ont indiqué ; les
ecclésiastiques révolutionnaires lui sauront gré de cette
réserve.
( 4*9 )
l'opprobre de la raison et du courage que de
croire à la religion (1). » — Cela regarde les phi
losophes. — Ah! frère, depuis trois cents ans
surtout , les diverses communions parlent avec
orgueil de leurs auteurs, avec dédain de l'Écri
ture , ou avec la plus profonde indifférence.
« Tous nos orateurs sacrés ne pensent qu'à flatter
l'oreille par une diction recherchée ; ils privent le
chrétien de la nourriture solide (2). N'ambition
nant , dit l'abbé Georgi , que la pompe et le fracas ,
les prédicateurs modernes rougissent lorsqu'ils
citent quelque texte des divines Écritures (3). »
' Si les langues de l'Europe doivent beaucoup
aux prêtres littérateurs , la religion ne leur doit
rien. Leur place est aux académies, le temple leur
est fermé. Le chrétien, ma sœur, n'a d'éloquence
que dans ses larmes. Beati qui lugent (4). Des
larmes et Dieu, voilà son texte ; ce n'est pas l'éru
dition qui le développe , c'est le cœur ; et vous
savez si le cœur se plaît au bruit , s'il accueille les
belles phrases et les subtilités.

(1) Turchi, (évêq. de Parm. ) Orais. funèb. de Mar.


Thérèse.
(2) Le P. Lamy , introd. à l'Ecrit. , préf.
(3) Georgi, epoche ppli. delia relig. crist. (1791), part. I,
p. 172.
( 43o )

CHAPITRE XVII.
VŒU DE PAUVRETÉ.

Je le vois, mon cher Séraphin, vous trouvez


nies paroi es dures. Oublions uninstantles préjugés
de l'homme et du métier ; je retrace des notions
presque effacées, mais saintes, puisque je dois
tout à l'Évangile , dont j'ose faire une haute et
courageuse confession , « non enim erubesco
Evangelium (1) » , et je plains à mon tour celui de
mes frères que l'Evangile blesse ou qu'il trouve
insensible ; je plains tous ceux qui n'ont travaillé
que pour maintenir l'Eglise dans cette léthargie où
elle était plongée , selon ses propres aveux.
Si l'on recherche les sources de la dérision et
des sarcasmes qui ont fini par discréditer aux
yeux des peuples le plus vénérable des ordres ,
on les trouvera, d'un consentement unanime,
dans les folies ou les imprudences de quelques
prêtres indiscrets , dans les interprétations mons
trueuses de plusieurs moines turbulens et plus
jaloux des vanités de leurs monastères que des
intérêts du culte évangélique. Ce sont eux qui
nous ont perdus , craignons-les pour l'avenir.
(1) Rom. I, 16.
(43i )
Lorsque le clergé sortira de ses ruines , il sera
bon de lui rappeler la cause de ses peines et les
moyens de s'en épargner de nouvelles. On est
déjà au-dessus des reproches , quand ils ont
atteint notre cœur et fait couler nos larmes.
Depuis long-temps , divers corps monastiques,
vous le savez , ne recueillaient plus que le mépris
du genre humain et son or ; ils s'étudiaient à nous
déshonorer. Moines parl'habit , religieux de nom ,
hypocrites devant certains hommes ,scélérats près
<le quelques femmes... — Trêve de déclamations.
— Et , pour n'embrasser que vos idées , que fai
sions-nous dans le monde? Le moine périt hors
du monastère comme le poisson hors de l'eau (i).
Pourquoi étions-nous sans cesse dans les familles
des autres , quand notre famille n'était plus rien
pour nous? — Erreur: nous méprisons le monde
et ses fêtes, et ses vanités pompeuses, et ses ri
chesses diaboliques. — Vous avez excité contre
vous une terrible question , messieurs ; mais ici
je me contenterai de l'aveu de mon frère. Le
moine à qui l'on trouvait de l'argent à sa mort
était inhumé avec le garant de son infamie , et l'on
dévouait l'un et l'autre au feu éternel (2). Sur

(1) Antoin. Athan. Basil.


(2) Decret. , lib. I , cap. II.
(432 )
la fosse nous prononcions ces mots de l'Écriture :
Pecunia tua sit tecum in perditione (1). Dès le IV»
siècle , on en trouve un exemple dans la vie de
Macaire (2).
Cependant , docteur, n'avions-nous pas tous...
— Eh! laissons cela : qu'allez-vous dire? — En
famille on est sincère. Notre sœur Zéphirine ne
conservait-elle pas pour vous..., — Et pour vous
aussi... — Sans doute, je m'avoue coupable. —
Une bagatelle, au reste... —• Un contrat de deux
mille huit cents livres de rente? — JNotts n'étions
pas les seuls, c'était la mode du temps. — Je ne
le nie pas, cher docteur. — Séraphin. Article de
précaution, messieurs ; aujourd'hui on retrouve
cela , et jadis nous faisions l'aumône. — Pourquoi
jurer le détachement absolu des choses de la teïre ,
quand l'intention démentait la bouche ? Notre
premier pas dans le cloître était marqué par un
crime. Ces abus, toujours attaqués, renaissaient
toujours, « On se réservait de petites rentes , de
petites pensions , on mettait de l'argent en dépôt
pour ses usages et ses menus plaisirs (3) . » De»
plaisirs chez des hommes morts à la vie terrestre !

(1) Act..VIII, 20.


(2) IlI fit enterrer un moine avec cent écus trouvés dans
sa cellule. Vie de Macaire , 4 avril.
(3) Thorentier, ( grand pénitencier de l'archev. de
Harlay ) , dissert, sur la pauvreté religieuse.
(435)
Mais dans les siècles de nos égaremeiis, le moine
ne voulait pas être éclipsé par le prêtre qu'il
trouvait dans le monde. » Alors chacun pillait
l'autel pour assouvir son luxe et dépenser en fu
tilité ce qu'on enlevait aux pauvres avec bar
barie (1). « Réfléchissez, disait un vertueux pré
lat, à la haine publique que tant de folies nous
méritent. Voyez les lamentations de l'Église , parce
que nous dévorons la substance du malheureux.
Entendez \esplaintes générales , parce que l'Eglise
n'est remplie que de mercenaires (2) ». Cen'estpas
ici le langage des philosophes. Il faut savoir l'é
couter, messieurs.

CHAPITRE XVni.
LE JEUNE.

Accoutumés dans les derniers siècles à la mol


lesse d'une vie licencieuse , les moines ne tolé
raient plus un joug imposé jadis par un zèle mal
entendu. — Le malade seul était exempt de jeûne.
•— Et nous étions tous malades ; il y avait pres-
qu'autant de billets de médecins que de moines
(1) St. Bernard. , ép. XLII , à Henri, archevêque de
Sienne.
(2) Le card. Jacob , de Pavie , ép. 5*7 , au raid.-
Conzag.
3. Î.8
( 454 )
dans les couvens ; chaque carême apportait une
épidémie. Le décret de Clément XI (i) ne pro
duisit aucune réforme : qu'ils jeûnent , qu'ils
jeûnent, disait le pape, les médecins n'ont pas la
puissance de les affranchir d'un devoir.
Mais les moines ne furent jamais hommes à
s'effrayer d'une bulle ; ils lançaient alternative
ment des questions extravagantes ; et tandis qu'on
les agitait dans les cloîtres, on ne jeûnait pas;
on attendait une décision nouvelle. Voulez-vous
une question de ce genre? « N 'est-il pas vrai
qu'on ne pèche point en rompant son jeûne , si
on le fait par appétit et non par esprit de dés
obéissance ? » Quand le pape l'avait condamnée ,
on soutenait avec l'autorité de saint Paul (2) ,
que tout travail corporel exemptait de jeûne.
Celui-là encore est exempt de jeûne qui fait un
voyage à cheval, ne fût-ce que d'un jour, d'un
demi-jour , d'une heure , d'une demi-heure.
D'après cette doctrine , au temps des absti
nences et des carêmes, on sortait par bandes de
tous les monastères, on se répandait sur les rou
tes j chacun faisait son petit voyage (3) j et dans

(1) En 1705.
(2) ITimoth.,IV,7.
(3) Voyez Alexandre VII -, ses décrets contre ces différ.
proposa. , 24 septemb. i655 et 18 mars 1666.
( 435 )
le reste, mes frères, quelle indolence! quel abru-"-
tisseraent ! quel torrent d'impiété !
Séraphin. Je ne pais souffrir ce déchaînement
contre la plus respectable des classes. Les cha
noines réguliers de saint Augustin , à qui j'ai
l'honneur d'appartenir, consacraient huit heures
par jour à l'office et à l'étude. — Entre mille
exemples, je vais en choisir un seul; il ne vous
sera pas étranger, « J'interrogeais , dit un grave
docteur, des chanoines réguliers de saint Augus
tin, et je leur demandai ce qu'ils avaient appris
dans le temps de leurs preuves. — Nous avons
appris le chant grégorien ; et quand nous chan
tions faux, le maître nous punissait avec rigueur.
— Et la règle, messieurs? — La règle! que vou
lez-vous dire ? — La règle de saint Augustin.
— Ah ! nous n'en avons pas plus entendu parler
que si elle n'existait pas (1). » Ces reproches né-
pourraient-ils s'adresser à tout le corps ecclésiasti
que? Autrefois, dit Pascal , on n'y était admis quV
prés un examen très-exact. On y est reçu mainte
nant avant qu'on soit en état d'être examiné (2),
Celane justifie que trop nos remarques. Indignité 1
s'écrie le docteur dont j'ai cité les paroles : où
sont les larmes de la honte? où est la rougeur

a Vinc. Contesson , theolog. cord. et ment. , 1. 1.


Pascal , pens., toœ. II , p. 270, (éd. i8o3).
38 *
(436)
du front ? Est-ce ainsi qu'on se joue de Dieu et
de l'Église? Malheur aux supérieurs, aux abbés
qui se taisent sur de pareils désordres (i) ! Il est
arrivé ce malheur , et le clergé n'a pas le droit
de s'en plaindre. Mais il a été assez grand pour en
gémir , et ses misères sont assez grandes aussi
pour expier sa faute et le venger.

Mon très-cher oncle, et vous, mesdames, je n'ai


plus rien à vous donner sur les moines , si ce
n'est la conclusion de mon maître. Il s'est un
peu étendu sur le compte de ces messieurs ; il
faut le lui pardonner à cause de sa robe. Ce n'est
pas d'ailleurs la France seule qu'il considère ; il
existe encore des religieux de toutes les espèces
dans la plus grande partie de l'Europe , et peut-
être en verra-t-on s'élever encore de nouveaux.
Espérons du moins que leur influence politique
est pour jamais anéantie. Je parle de celle qu'ils
ont exercée dans plusieurs siècles , et qui s'éloi
gnait trop des intentions de notre divin maître.
Alexandre. Quand on passe en revue les établis-
semens qui ont intéressé l'univers pendant un
long cours de siècles , et qui peuvent encore
intéresser nos en fans et nous-mêmes, il ne faut
(i) Con tesson, Joe. cit.
(437 )
pas s'en tenir à la parole de celui qui en fut,
comme vous et moi, l'un des membres ou le
panégyriste. Il faut jeter les yeux sur les monu-
mens ; il faut, sans amertume, peser le bien et
le mal qu'on a pu faire ; indiquer les fautes , et
désirer qu'on ne les commette pi us. Encenser l'er
reur, c'est la rendre éternelle. O mes bons frères,
multiplions les prêtres séculiers , voilà l'ordre
véritablement utile.
Séraphin. Je gémis de voir donner ainsi par
un moine toute préférence aux ecclésiastiques
séculiers. — Hé bien ! oui , je les aime , j'aime
tout ce qui est recommandable parmi eux, et je
le répéterai constamment avec plaisir, j'en con
nais un nombre immense qui sont dignes de la
plus haute vénération.
Encore une fois , le moine peut-il rendre à
l'humanité souffrante quelque service qui soit
au-dessus des forces et du pouvoir d'un simple
prêtre ? Si l'homme cloîtré lient à sa règle ( et
s'il la viole il est coupable), son devoir est de
fuir dans l'ombre et le silence, invisible à la
créature , séparé pour jamais des siens, mort
pour lui-même et pour les autres. Mettez en
parallèle avec lui les ministres de nos temples ,
et voyez s'ils sont moins près du salut, moins
purs devant la providence , moins célestes dans
( 438 )
toutes leurs fonctions chez les hommes. Je ne
sauraisle croire , messieurs. Formons, vous dis-je,
de bons prêtres, et ne rougissons pas de vivre
sans moines ; ou si nous en repeuplons la France,
souhaitons-leur toutes les vertus de nos excel-
lens curés , toute leur soumission aux ordres des
princes , tout leur dévouement à la grande fa
mille. — Il y avait des abus , j'en conviens ,
quelques abus — Nous nous ferions horreur,
messieurs , si j'évoquais contre nous l'autorité
des conciles, des bulles, des lois, et surtout la
notoriété publique.
Maintenant , je verrais autant de lâcheté à
poursuivre les moines, qu'il y aurait de folie à
exalter leurs imprudences. Vous comprenez que je
parle de la France, où la pitiésuccède àl'aversion.
Un retour sur nous-mêmes, frères. Si nous
sommes chrétiens, ne regrettons pas des richesses
illicites que Dieu condamne , et travaillons pour
les hommes et avec les hommes, Dieu l'exige.
Ce sera leur restituer bien tard ce qu'ils ont fait
si long-temps pour nous. Dans l'espace de quinze
cents ans, nousleur avons rendu quelques services
dont ils ont bien payé la valeur ; et si nous n'en
n'avions rendu aucun, hélas! dans quel rang
faudrait-il nous compter?
yÉglise a succombé, parce qu'elle se fiait à sa
(459)
richesse; et Dieu a dit: Qui se fie à ses richesses s'é
croulera (1). Que ce soit la dernière de ses chutes.
Les crimes de la révolution présente annoncent
assez combien la France , pour ne parler que
d'elle, renfermait de prêtres et de moines véri
tablement indignes du nom de chrétiens. Plai
gnons ces apostats, mes frères; et nous, pleins de
confiance dans la suprême miséricorde , espérons
que cette crise , cette leçon terrible va regénérer
nos mœurs et nos doctrines, ce que tous les saints
évèques , les rois , ce que toutes les forces humaines
n'avaient pu faire jusqu'ici. N'oublions pas «que
lenom de prêtre a signifié long-temps un ignare et
un débauché, qu'il emportait l'idée d'une flétris-r
sure, et qu'appeler prêtre un honnête homme,
c'était lui faire une injure sanglante (a). » Nous
n'avions plus d'autre dieu que l'esprit du monde.
« Il était placé dans le sanctuaire ; et c'est ce qui
me fait trembler, disait Bourdaloue , quand je
viens à rentrer dans moi-même. Je dis plus :
Point d'union souvent entre les ministres de
Jésus- Christ... [entre des personnes portant le
même habit, vivant sous la même règle... (3) »

n Proverb. XI , 28.
Vie du père de Condren , dans celle de Vincent de
Paul, liv. II, ch. VIII.
(3) Bourdaloue , sur la Pentecôte , part. I , et sur la
Trinité , part. III.
( 44o )
Ainsi, pour noire salut même, résignons-nous ;
souffrons gaiement , ravis de trouver des peines
et des outrages. « Souffrir pour Dieu , c'est une
grâce qu'il nous fait (1). » Humilions nos amours
propres, mes frères, accoutumons-nous à voir
une vengeance céleste dans la révolution qui nous
étonne et nous afflige. « C'est une des tempêtes
politiques par où le ciel a besoin de se décharger
quelquefois (2). » Elle nettoiera nos cœurs et
l'église , comme les orages purifient l'air ; tous
les bons prêtres en conviendront. Ceux-là n'en
censent pas l'erreur et le mensonge, ceux-là ne
craignent jamais de rappeler constamment l'hom
me à sa dignité. Quant à moi, frères, tout in
digne que je sois du beau nom de chrétien, je
parlerais devant nos bourreaux , comme je parle
devant vous. C'est à force de déchirer les voiles
qui obscurcissent la religion chrétienne que nous
parviendrons à lui rendre son éclat et sa richesse.
Nous serons secondés dans cette tâche par tous
les vrais fidèles.

( 1) Philip. 1 , 29.
(2) liossuet, orais. funèb. d'Anne deConzag.
( 44i )

LETTRE CXXXVI.

Nous voici à la fin de l'automne , mon cher


Léonide, les feuilles jaunissent, le temps devient
froid , et monsieur Robert pense qu'il y a déjà
quelques neiges sur les montagnes du vieux
marquis. Je suis annoncée, prônée, vantée, il
n'y a plus qu'âme voir, et nous partons demain.
George a des regrets : il n'avait plus à me donner
qu'une leçon. Je l'ai ajournée. Ajourne, ajourne,
disait-il à Volsinie, n'osant tourner son dépit
contre moi. Voilà les femmes ; toujours du repos,
de la distraction, de la variété, jamais de suite
à rien ; et moi je commence par Dieu , je tombe
sur Adam. D'Adam je passe à Moïse, parce que
d'Adam jusqu'à Moïse il n'y a que du vide et
des ténèbres. Des Juifs je viens au Messie , à
sa mère , à l'Évangile , à la rédemption , à la messe,
aux apôtres, au saint -siège, aux prêtres , aux
moines. Je m'abstiens de parler des sacremens
et de leurs dogmes , pour me conformer aux
instructions de mon maître. Et puis, madame,
ces objets-là sont placés à des hauteurs effrayantes
où la main de l'homme ne doit pas atteindre. "*
J'avais cependant à vous parler d'un huitième ,
( 44a )
d'un véritable sacrement , de tout ce qu'il y a
de mieux. J'étais préparé; mais madame part!...
— Oui, monsieur George, je pars, en vous re
merciant; je pars avec la certitude, si Dieu le
veut, de rentrer bientôt dans mes foyers , où je
me trouve heureuse de vous recevoir et de vous
entendre. — Elle me flatte, il faut que je cède.
Partez, ma disciple. A votre retour, je compte
sur vous pour une séance ou deux.
Je suis en règle, George a consenti. Je quitte
mon castel et mes champs et mes bois et mon
fils. Toi, je t'emporte; le joli portrait est du
voyage. J'essaierai de le perdre dans un torrent.
Qu'ai-je besoin de ton portrait? Ami sacré, ami
pour toujours , ne t'ai-je pas à mes côtés, dans
la tête, dans le cœur, devant les yeux, sur les
lèvres? que sais-je où tu n'es pas? Je te mène
cbez les ours; la société n'y fait rien, quand on
s'aime. Je t'écrirai du palais de mes hôtes.
Sais-tu que je me rapproche terriblement de
toi? Si, des monts de la Savoie, j'allais.... ou si
seulement je pouvais de-là sentir ton baleine....
si les vents... Hélas ! les vents n'emportent plus
personne et n'apportent plus rien ; l'enchante
ment est détruit , excepté dans mon cœur , et dans
le tien sans doute. Fais des vœux pour mon
voyage.
( 443 )

LETTRE CXXXVII.

Prête à monter en voiture, je reçois la lettre


du 3o : elle est si affectueuse , que je diffère mon
départ d'une demi-heure, et jete la sacrifie; c'est
tout ce que je puis pour toi, malgré tes baisers.
Tes baisers sont charmans, mais les chevaux
m'attendent. Ils ne m'empêcheront cependant
pas de te dire que je careâse ta lettre, que je la
baise, et que je baise surtout les baisers qui la
commencent et la finissent. Ce ne sont pas de
ces baisers vulgaires que les faiseurs de lettres
se renvoient continuellement, baisers d'obliga
tion , baisers de cérémonie , baisers d'époux aussi
froids que si on les cueillait sur les bords d'un
sépulcre.
Les tiens sont des baisers d'ambre et de velours,
de ces baisers d'espèce angélique qui précèdent
le bonheur, le font éclore et lui survivent.
O joli baiser ! quel est ton ascendant ! baiser
de Léonide , comme tu renfermes de délices !
comment la mythologie n'a-t-elle pas fait un
dieu du baiser? Le plaisir fuit, le baiser reste ;
sa seule vapeur enivre ; elle est suave , elle est
( 444 )
brûlante ; puis elle dévore , puis elle console.
Que serait l'amour sans le baiser ? Dans 1 allé
gorie du flambeau d'amour, c'est le baiser qu'on
a voulu peindre ; il allume le feu partout , par
tout il laisse des traces de son passage : et qui
peut effacer les traces du baiser? Etonnée de son
ardeur, l'innocence rougit, elle se trouble et
succombe; la vertu chancelle, l'expérience même
s'égare ; il a le privilège terrible de régler notre
sort en un moment. O femmes ! redoutez le baiser,
si vous cherchez à rester sages. Quels droits il
donne à l'instant même ! Mais pourquoi vous en
défendre , ô vous femmes qui aimez ; et quand
vous aimez, le devez-vous craindre? Le baiser
d'amour perfectionne l'existence. On n'est rien
avant le premier baiser (laissez-moi dire quelque
folie ) ; l'âme n'est qu'un bouton qui s'épanouit au
baiser , comme la fleur au soleil.
Pour moi, cher Léonide , à peine menacée de
ton baiser , je frémis devant toi ; et lorsque je
ne puis douter de l'avoir reçu... ô puissances de
l'âme, dites-moi donc ce que je deviens, dites-le,
si vous le savez.
Quand tu me le donnerais plus doucement
que celui qu'une mère dépose sur les lèvres
de son fils au berceau , il suffirait encore pour
enchanter , pour animer tous mes sens. Ici , mon
( 445 )
Léonide , pour prix des baisers que tu m'en
voies , j'en cache une colonie dans tous les plis
de ma lettre : prends bien garde en l'ouvrant.
J'espère aussi que nulle autre ne t'en donnera ; si
je ne me trompe , ils ne seraient pas baisers du
cœur , comme ceux de ta fidèle Minette.

FIN DE LA SIXIÈME PARTIE ET DU TOME II.

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