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Conférence de M.

Jan Aertsen
Directeur d'études invité

Les débuts de la doctrine des transcendantaux

Les conférences ont examiné la naissance de la doctrine médiévale des


transcendantaux et analysé les différents motifs et formes de la théorie, à partir
de quatre auteurs : Philippe le Chancelier, Albert le Grand, Thomas d' Aquin
et Maître Eckhart. En guise d'introduction, quelques observations
terminologiques sont appropriées.
Dans l'étude de la philosophie médiévale, l'on parle d'ordinaire d'une
doctrine des « transcendantaux ». Les auteurs médiévaux, pour leur part,
parlent de transcendentia. L'ambivalence de ce terme est éclairée par une
œuvre d'Armandus de Bellovisu (mort 1334), Declaratio difficilium termi-
norum theologiae, philosophiae et logicae (II, c. 274). Après une explication
générale du terme transcendens - qui signifie transiens otnne ens -, Armandus
distingue deux concepts. Le premier se fonde sur la nobilitas entitatis ;
transcendens (1) est ce qui surpasse chaque étant : Dieu. L'autre est relié à
la communitas praedicationis ; en ce sens, il y a six transcendentia : ens,
unum, verum, bonwn, res et aliquid. Transcendens (2) est ce qui est commun
à toutes choses et donc transcende les catégories aristotéliciennes. Le dernier
sens, correspondant à ce qu' Armandus appelle « l'usage commun du mot »,
exprime le nouveau sens philosophique que le terme a acquis au treizième
siècle.
Il n'y a pas de preuve de l'occurrence du terme transcendentalis au Moyen
Age. L'origine exacte du terme, probablement formé par analogie avec
praedicamentalis% est inconnue. L'on pourrait relier son émergence à
l'ambivalence de l'expression transcendens. Mais on peut observer qu'au seizième
siècle, les deux formes, transcendens et transcendentalis, étaient utilisées
comme synonymes, par exemple dans les Disputationes metaphysicae de
Suàrez.

Annuaire EPHE, Section des sciences religieuses. T. 107 (1998-1999)


370 Religions et philosophies dans le christianisme au moyen-âge

I. Philippe le Chancelier
Le premier exposé de la doctrine des transcendantaux se trouve dans les
onze questions introductives de la Summa de bono, écrite par Philippe le
Chancelier autour de 1225. Les débuts de la doctrine sont dominés par l'idée
du bien. L'on doit comprendre la focalisation sur le bien en relation à la
mention explicite, dans le Prologue, des Manichéens, qui refusent d'admettre
le caractère universel du bien. L'intérêt pour le bien ressortit à une longue
tradition dans la pensée chrétienne (cf. De natura boni d'Augustin), mais il
y a un élément nouveau dans l'exposition de Philippe : celui-ci relie le bien
avec trois autres communissima : « voici les plus communs : l'étant (ens),
l'un, le vrai, le bon ». Telle est la première articulation, dans la Summa, de la
doctrine des transcendantaux, bien que Philippe n'utilise jamais le terme
transcendentia dans son œuvre.
Philippe formule une double relation entre les transcendantaux, et Albert
le Grand et Thomas d'Aquin reprendront son idée. Il existe une identité
matérielle entre eux, au sens où ce qui est étant est bon, et réciproquement.
L'étant et le bien sont identiques selon leur suppôts (supposita). Mais il y a
une différence conceptuelle : la notion du bien ajoute une négation à l'étant,
à savoir l'indivision (indivisio) de l'acte et de la puissance.
La solution de Philippe a été influencée par l'exposé d'Aristote dans sa
Métaphysique (IV, c. 2) sur la relation entre l'étant et l'un. Ils « sont le même
et une nature (...), mais ils ne s'explicitent pas selon une notion ». La définition
de « l'un » est l'indivision. Philippe étend le modèle aristotélicien aux autres
trancendantaux. Il comprend le vrai et le bien en termes d'indivision.

//. Albert le Grand


Albert le Grand poursuit et renouvelle la théorie des transcendantaux par
sa discussion avec différentes traditions doctrinales.
Dans son Commentair&du De divinis nominibus de Denys l' Aréopagite,
Albert oppose la tradition platonico-dionysienne à la doctrine des
transcendantaux. Voici l'objet de son dubium : est-il juste de discuter de « l'étant »
après « le bien », q\ii est, selon l'ordre dionysien des noms divins, le premier
nom ? L'étant n'est pas seulement conceptuellement antérieur au bien, mais
il a aussi une priorité ontologique, car tout le reste présuppose l'étant. Albert
essaie de justifier la position privilégiée du bien chez Denys en introduisant,
en comparaison avec Philippe le Chancelier, un troisième moment pour
déterminer la relation entre les plus généraux. Selon Philippe, ils sont
identiques secundum supposita, mais conceptuellemnt distincts. L'innovation
d'Albert consiste en une autre différenciation, qui se rapporte à la causalité.
À partir de la perspective causale, le « bien » est le premier, parce que la bonté
est la raison immédiate de l'activité de la cause et de la communication de
l'être. De cette manière, Albert relie la tradition dionysienne à la doctrine
des transcendantaux.
Albert a, le premier au Moyen Âge, commenté le corpus aristotelicum
entier. Son Commentaire à la Métaphysique est instructif pour comprendre
le motif ontologique dans l'élaboration de la doctrine des transcendantaux.
Dans le premier traité (c. 2), Albert se demande : « qu'est-ce que leproprium
subiectum de cette science ?» À la manière d'une disputatio, il discute trois
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conceptions différentes du « sujet propre » de la métaphysique. Albert est le


premier à appliquer la doctrine des transcendantaux à cette discussion. 11
résume le résultat de sa discussion par les formules suivantes : la
métaphysique traite des prima et des transcendentia, une formulation qui montre
la transformation albertienne du concept grec de métaphysique. La
philosophie première devient la science de ce qui est transcendantal.

///. Thomas d'Aquin


La doctrine des transcendantaux est une doctrine de ce qui est premier
dans l'ordre de la connaissance, au sens où ces notions sont les premières
conçues par l'intellect. Le motif cognitif est manifeste dans la présentation
la plus complète des transcendantaux au treizième siècle, celle que fait
Thomas d'Aquin dans le De veritate q. 1 , a. 1 . Adoptant une idée empruntée
à la Métaphysique d'Avicenne, il présente une analogie entre l'ordre de la
science démonstrative et celui de la formation des définitions. Les deux ordres
requièrent une reconduite (resolutio) aux premiers principes évidents par eux-
mêmes. La remontée dans le dernier ordre parvient à son terme avec les
« premières notions de l'intellect humain ».
« Ce que l'intellect conçoit en premier, comme ce qui est le plus connu,
et dans quoi se résolvent toutes ses conceptions, est l'étant ». La doctrine des
transcendantaux est une doctrine de l'étant et une explication des attributs
qui appartiennent à l'étant comme tel. Elle a un motif ontologique, étroitement
relié au concept de la métaphysique selon Thomas.
L'aspect original de la dérivation des transcendantaux dans le De veritate
consiste en l'introduction des transcendantaux relationnels. Thomas
comprend la transcendantalité du verum et du bonum en relation avec les
facultés de l'âme humaine. L'être humain est marqué par une ouverture
« transcendantale » ; le motif anthropologique est une innovation dans la
doctrine.
Un autre aspect de la doctrine de Thomas est qu'elle fournit un fondement
à la science de l'éthique. La connexion entre transcendantalité et moralité
est clairement mise en avant dans l'exposition classique de la loi naturelle
dans la Summa theologiae I-II, q. 94, a.2. Dans ce texte, Thomas élabore une
structure de la science pratique analogue à celle de la science théorique. De
même que « l'étant » est le fondement du premier principe de la raison
théorique, le principe de non-contradiction, de même le « bien » est le
fondement du premier principe de la raison pratique : « le bien doit être fait
et poursuivi, et le mal, évité ».

IV Maître Eckhart
Eckhart présente un projet d'ensemble de sa pensée dans YOpus
tripartitum. Ce projet ambitieux trouve sa fondation dans la première partie,
Y Opus propositionum qui devait contenir plus de mille propositions. Sans
cela, dit-il, les deux autres parties ne sont que d'une faible utilité. Le problème,
pour la recherche eckhartienne, consiste en ce que l'Œuvre des Propositions
ne nous a pas été transmise. Nous possédons pourtant le prologue général à
la totalité de l'Opus et le prologue de la première partie, et ils nous fournissent
une image de V Opus propositionum.
372 Religions et philosophies dans le christianisme au moyen-âge

Cette œuvre s'articule en quatorze traités, dont les quatre premiers traitent
de l'être (esse), de l'unité, de la vérité et de la bonté. Le projet d'Eckhart
trouve sa fondation philosophique dans une « métaphysique des transcen-
dantaux » (J. Koch). Il faut pourtant souligner la figure particulière de la
doctrine chez Eckhart.
Un premier aspect est son identification des transcendantaux avec Dieu.
Un texte qui illustre particulièrement cette identification est son Commentaire
sur l'Évangile de Jean 1,1 1. Dans la conception d'Eckhart, ce qui est
transcendant est transcendantal.
Une seconde propriété est la concentration sur les termes abstraits esse,
unitas, veritas et bonitas. Chez Eckhart, le centre d'intérêt se déplace vers
les transcendantaux abstraits, parce qu'ils ont une priorité ontologique en
relation à leurs sujets concrets. Son identification des transcendantaux avec
Dieu explique ce glissement.
Eckhart incorpore aussi des perfections spirituelles (« sagesse »,
«justice ») dans la doctrine des transcendantaux. Cette inclusion n'est pas
neuve en elle-même - nous trouvons quelque chose de semblable chez Duns
Scot. Ce qui est nouveau chez Eckhart est la place centrale des perfections
morales, qui est reliée à la position spéciale de l'éthique dans sa pensée.

Conclusion
La doctrine des transcendantaux n'est pas une doctrine parmi d'autres,
mais elle est essentielle pour notre compréhension de la philosophie
médiévale, parce que c'est une doctrine de ce qui est premier et fondamental.
Mais cette thèse ne nie pas « la diversité rebelle » (P. Vignaux) de la
philosophie dans cette période. Car la doctrine des transcendantaux était
caractérisée, dès le début, par une pluralité de motifs et d' élaborations, comme
le montrent Philippe le Chancelier, Albert le Grand, Thomas d' Aquin et Maître
Eckhart.

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