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Les géants de la montagne

(Mythe)

de

Luigi Pirandello

PERSONNAGES :

La Compagnie de LA COMTESSE ILSE, dite encore COMTESSE LE COMTE, son mari DIAMANTE, deuxième actrice CROMO, le caractériste SPIZZI, l'acteur jeune BATTAGLIA SACERDOTE, LUMACCHI, avec le char. COTRONE, dit LE SORCIER. LES SCALAGNOIS Le nain QUAQUEO DUCCIO DOCCIA LA SGRIGIA PETIT MILORD MARA-MARA, avec l'ombrelle, dite aussi L’ECOSSAISE MADELEINE DES MARIONNETTES, DES APPARITIONS, L'ANGE CENTUNO ET SA CENTURIE.

Temps et lieu indéterminés, entre la fiction et la réalité.

ACTE PREMIER Villa, dite «la Scalogna» où habite COTRONE avec ses Scalagnonois. Très haut, presque au milieu de la scène sur un plan surélevé, se dresse un cyprès, si vieux qu'il n'en reste plus que le tronc déplumé comme une perche et terminé par un maigre plumeau de feuilles. La villa est crépie d'une chaux rougeâtre fanée. On en voit à droite seulement l'entrée : quatre marches d'accès, entre deux petites loggias rondes en saillie, avec des balustrades à petits pilastres et colonnes qui soutiennent les coupoles. La porte est vieille et conserve encore des traces de son vernis primitif verdâtre. A droite et à gauche s'ouvrent à la hauteur de la porte deux portes-fenêtres qui donnent sur la loggia. Cette villa, autrefois élégante, est maintenant délabrée et à l'abandon. Elle surgit solitaire dans la vallée et a sur le devant une petite place herbeuse avec un petit banc à gauche. On y arrive par un sentier qui descend en pente rapide jusqu'au cyprès et au-delà continue à gauche en passant sur un petit pont qui chevauche un torrent invisible. Ce petit pont sur le côté gauche de la scène doit être bien en vue et praticable, avec deux parapets. Au delà du pont, on aperçoit les pentes boisées de la montagne.

(Au lever du rideau, c'est presque le soir. De l'intérieur de la villa parvient, accompagné d'instruments étranges, un chant bondissant qui tantôt éclate en cris inattendus, tantôt s'abandonne à des glissades risquées jusqu'au moment où il se laisse emporter dans une espèce de tourbillon d'où il se détache brusquement en fuyant comme un cheval ombrageux. Ce chant doit donner l'impression qu'on est en train d'écarter un danger qu'il tarde à tous de voir s'éloigner, afin que tout rentre dans l'ordre et la paix; comme après certains moments de joie subite qui vous traversent, on ne sait pourquoi. A travers les portes-fenêtres des loggias on aperçoit l'intérieur de la villa illuminée d'étranges lumières de couleur qui donnent l'air de mystérieuses apparitions à LA SGRIGIA qui est assise immobile dans la petite loggia à droite du portail et à DOCCIA et à QUAQUEO qui sont assis dans celle de gauche, le premier les coudes sur la petite balustrade et la tête dans ses mains, le second assis sur la balustrade, le dos au mur. LA SGRIGIA est une petite vieille avec un petit chapeau genre bonnet, gauchement noué sous le menton et une petite pèlerine violette sur le dos. Une jupe à carreaux blancs et noir plissée. Elle porte des mitaines de fil. Elle parle toujours avec irritation et bat vivement des paupières sur des yeux malins et inquiets. De temps en temps, elle passe vivement un doigt sous son nez retroussé. DUCCIO DOCCIA, petit, d'âge incertain, très chauve, deux grands yeux en amande et une grosse lèvre inférieure pendante dans un visage long, pâle, à grand crâne, de longues mains molles, et les jambes ployées, comme si en marchant il cherchait toujours à s'asseoir. QUAQUEO est un nain gras, vêtu comme un enfant, le poil roux et un gros visage de terre cuite qui rit largement, le rire des lèvres est idiot, celui des yeux très malicieux. Quand le chant cesse à l'intérieur de la villa, PETIT MILORD qui est un jeune homme souffreteux d'une trentaine d'années avec une barbe de convalescent sur les joues, un petit haut- de-forme sur la tête et un gilet de soie auquel il ne veut pas renoncer pour ne pas perdre son air distingué, se montre derrière le cyprès, épouvanté, il annonce: ) PETIT MILORD. — Oh ! oh ! voilà du monde qui arrive. Vite les éclairs, les détonateurs et sur le toit la langue verte. LA SGRIGIA se lève, ouvre la fenêtre et annonce à l'intérieur de la villa. — Au secours, au secours, on vient nous surprendre! (Puis montant dans la loggia.) Quel monde, Petit Milord, qui vient? QUAQUEO. — Le soir ? Si c'était de jour, je dirais : c'est quelqu'un qui s'est perdu. Tu verras qu'il s'en retourne. PETIT MILORD. — Mais non. Ils avancent au contraire. Ils sont en bas. Nombreux. Plus de dix. QUAQUEO. — Si nombreux, ils doivent avoir du courage. (Il saute de la balustrade sur les marches devant la porte et il va vers le cyprès pour observer avec PETIT MILORD.) LA SGRIGIA, hurlant à l'intérieur. — Les éclairs, les éclairs ! DOCCIA. — Holà ! Les éclairs coûtent cher. Vas-y doucement. PETIT MILORD. — Ils ont un petit char qu'ils tirent eux-mêmes, l'un entre les brancards et deux derrière. DOCCIA. — Ça doit être des gens qui vont à la montagne. QUAQUEO. — Mais non, ils ont vraiment l'air de venir vers nous! Et ils ont une femme sur le char. Regardez, le char est rempli de foin et la femme est couchée dessus. PETIT MILORD. — Appelez au moins Mara et son ombrelle. (De la porte de la villa accourt MARA-MARA, en criant: ) MARA-MARA. — Me voici. Ils auront peur de l'Ecossaise. (MARA-MARA est une petite femme qui a l'air soufflée, toute matelassée, un vrai ballon, une jupe écossaise très courte, les jambes

nues avec des socquettes de laine à revers, sur la tête un chapeau vert en toile cirée avec une plume de coq sur le côté, une petite ombrelle à la main, une musette et une fiasque en bandoulière.) Je vous en prie, éclairez-moi de là-haut. Je ne tiens pas à me casser la figure. (Elle court sur le petit pont, monte sur le parapet, éclairée du haut de la villa par un réflecteur vert qui lui donne un air de spectre, elle se met à se promener en long et en large simulant une apparition. De temps en temps derrière la villa brillent de larges pans de lumière, comme les éclairs d'un orage d'été, accompagnés d'un fracas de chaînes. LA SGRIGIA, aux deux qui regardent. — Ils s'arrêtent. Ils s'en retournent? QUAQUEO. — Appelez Cotrone. DOCCIA. — Cotrone! Cotrone! LA SGRIGIA. — Il a la goutte. (LA SGRIGIA et DUCCIO DOCCIA sont descendus des loggias et sont maintenant sur la place herbeuse devant la villa, consternés. A la porte apparaît COTRONE. C'est un gros homme barbu, au beau visage ouvert, avec de grands yeux rieurs, splendides, calmes, la bouche fraîche aux dents saines qui rit dans la barbe fauve, inculte. Il a les pieds un peu mous et est habillé sans recherche d'une grosse jaquette noire à pans et de gros pantalons clairs. Sur la tête un vieux fez de Turc. Il porte une chemise bleu clair ouverte sur la poitrine.) COTRONE. — Eh ! bien quoi ! Vous n'avez pas honte ? Vous avez peur et vous voudriez faire peur aux autres. PETIT MILORD. — Ils montent en troupe; ils sont plus de dix. QUAQUEO. — Non, ils sont huit, je vous dis, je les ai comptés, avec la femme! COTRONE. — Oh! joie! Même une femme! C'est sans doute une reine déchue. Elle est nue ? QUAQUEO, ahuri. — Nue ? Non, elle ne m'a pas semblé nue. COTRONE. — Nue, imbécile ! Sur un petit char de foin, une femme nue, les seins à l'air, les cheveux roux épars, comme le sang d'une tragédie; ses ministres expulsés la tirent, pour moins transpirer, en manches de chemise. Allons, réveillez-vous! Un peu d'imagination! Vous n'allez pas devenir raisonnables, tout de même! Dites-vous que pour nous il n'y a pas de danger, et quiconque raisonne ici est lâche, surtout maintenant que descend le soir qui est notre royaume.

Mais puisqu'ils ne croient à rien?

PETIT MILORD. — Bien sûr

COTRONE. — Et tu as besoin des autres pour croire en toi-même? LA SGRIGIA. — Ils continuent à monter?

PETIT MILORD. — Les éclairs ne les arrêtent pas, ni la Mara. DOCCIA. — Si ça ne sert à rien, c'est du gaspillage. Eteignez.

COTRONE. — Mais oui. Eteignez, là-haut! Finissez avec ces éclairs! Toi, Mara, ici. S'ils n'ont pas peur, c'est qu'ils sont des nôtres et il sera facile de s'entendre. La villa est grande. (Frappé par une idée.) Oh ! mais attendez ! (A QUAQUEO.) Tu as dit qu'ils sont huit ? QUAQUEO. — Il m'a semblé.

DOCCIA. — Si tu les as comptés

QUAQUEO. — Oui, huit. COTRONE. — Trop peu. QUAQUEO. — Huit sur le petit char, vous trouvez que c'est peu! COTRONE. — A moins que les autres se soient défilés! LA SGRIGIA. — Des brigands vous croyez ? COTRONE. — Mais non, quels brigands ? Tais-toi donc, quand on est fou, tout est possible. C'est peut-être eux. DOCCIA. — Eux? qui eux? QUAQUEO. — Les voilà!

c'est sûr.

(Les éclairs éteints ainsi que le réflecteur qui illuminait MARA-MARA sur le parapet du petit pont, la scène est restée dans une faible lumière crépusculaire qui devient peu à peu celle du lever de lune. Derrière le cyprès apparaissent LE COMTE, DIAMANTE, CROMO et BATTAGLIA de la Compagnie de LA COMTESSE. LE COMTE est un jeune homme pâle, blond, à l'air égaré et très fatigué. Bien qu'il soit désormais très pauvre comme le démontrent sa jaquette râpée, couleur pois chiche, çà et là déchirée, le gilet blanc et le vieux chapeau de paille, il garde, dans les traits et dans les manières, la mélancolique déception d'une grande noblesse. DIAMANTE approche de la quarantaine et sur un buste bien pris, plutôt généreux, elle porte bien plantée, avec une certaine arrogance, une tête dure violemment maquillée, armée d'une paire de sourcils au-dessus des yeux graves, profonds, séparés par un nez prétentieux et dédaigneux. Aux coins de la bouche elle a deux petites virgules de poils très noirs et quelques autres poils métalliques qui bouclent autour du menton. Elle a toujours l'air d'être prête à offrir sa charitable protection au pauvre jeune comte infortuné et elle est pleine d'indignation pour Ilse, sa femme, dont elle croit qu'il est la victime. CROMO a une drôle de calvitie frontale et occipitale; quelques cheveux couleur carotte lui étant restés comme deux triangles qui se rejoignent par les pointes au sommet de la tête. Il est pâle, couvert de taches de rousseur, a les yeux vert clair, parle avec une voix caverneuse, a le ton et les gestes de quelqu'un qui a l'habitude de se mettre en colère pour rien. BATTAGLIA a la tête chevaline d'une vieille fille vicieuse, pleine des tics d'une guenon souffreteuse. Il joue des rôles d'homme et de femme, en perruque, bien entendu, et il fait aussi le rôle de souffleur. Mais au milieu de tous ces signes de vice, il a des yeux tendres et suppliants.) CROMO. — Ah ! merci, mes amis. Bravo, enfin ! on n'en pouvait plus. DOCCIA. — Merci? de quoi? CROMO. — Comment de quoi ? Des signes que vous nous avez faits pour nous faire savoir que nous étions enfin arrivés au but. COTRONE. — Ah! voilà. C'était bien eux! BATTAGLIA, montrant MARA. — Quel courage ! Bravo, madame ! CROMO. — En effet sur ce parapet de pont! Elle est merveilleuse avec son ombrelle. DIAMANTE. — Très beaux, les éclairs ! Et cette flamme verte sur le toit. QUAQUEO. — Tiens, regarde : ils l'ont pris pour un théâtre. Nous faisions les fantômes. PETIT MILORD. — Vous vous êtes amusés? DIAMANTE. — Les fantômes ? quels fantômes ? QUAQUEO. — Mais oui, les apparitions pour épouvanter les gens et les éloigner. COTRONE. — Taisez-vous, vous autres. (A CROMO.) La Compagnie de la comtesse? J'étais en train de le dire. CROMO. — Nous voici. DOCCIA. — La Compagnie ? BATTAGLIA. — Les derniers restes. DIAMANTE. — Pas du tout. Les vraies vedettes. Et d'abord, monsieur le Comte. (Il lui prend une main et de l'autre main comme si c'était un petit enfant il dit: ) Entre, je te prie. COTRONE, lui tendant la main. — Soyez le bienvenu, monsieur le comte. CROMO, déclamant. — Un comte sans comté et sans comptants ! DIAMANTE, indignée. — Quand finirez-vous de manquer de respect à vous-même en humiliant LE COMTE, agacé. — Mais non, ma chère, ils ne m'humilient pas.

CROMO. — Nous pouvons dire Comte, mais crois-moi, au point où nous en sommes, il vaut mieux tout de suite mettre la sourdine. BATTAGLIA. — Et «derniers vestiges» c'est pour moi-même que je le disais. CROMO, pour le remettre à sa place. — Tu es modeste, nous le savons. BATTAGLIA. — Non, je dirais plutôt distrait, à cause de la fatigue et de la faim. COTRONE. — Mais vous allez pouvoir vous reposer ici et même je crois vous restaurer un peu. LA SGRIGIA, prompte, froide, brève. — Tout est éteint à la cuisine! MARA-MARA. — On pourra rallumer, mais dites-nous au moins DOCCIA. — Oui, qui sont ces messieurs et dames?

COTRONE. — Oui, tout de suite

(Au comte.) Mais madame la comtesse?

LE COMTE. — Elle est là, mais elle est si fatiguée. BATTAGLIA. — Elle ne tient plus debout. QUAQUEO. — Celle du char? Une comtesse? (Levant les mains et dansant sur un pied.) Nous avons compris. Tu nous as fait la surprise d'une représentation. COTRONE. — Mais non, mes amis, je vous explique tout de suite. QUAQUEO. — C'est si vrai que pour eux aussi nous avons l'air de jouer une comédie. COTRONE. — Parce que eux aussi sont à peu près de notre même famille. Tu vas voir. (Au comte.) Ne peut-on pas aider la comtesse? DIAMANTE. — Pourrait-elle faire l'effort de monter à pied elle-même? LE COMTE. — Mais non, elle ne peut pas. CROMO. — Lumacchi est en train de rassembler ses forces. BATTAGLIA. — Ses dernières forces CROMO. — Pour ce dernier engagement. COTRONE, plein de sollicitude. — Mais je peux vous donner un coup de main. LE COMTE. — Mais il y en a deux autres en bas avec Lumacchi. Je voudrais plutôt que vous nous disiez. Ici (Il regarde autour de lui, égaré.) nous sommes, à ce que je vois dans une vallée, sur les pentes d'une montagne. CROMO. — Et où peuvent bien se trouver les hôtels ? BATTAGLIA. — Et les restaurants ? DIAMANTE. — Le théâtre où nous devons jouer ? COTRONE. — Voilà, si vous m'écoutez, j'expliquerai tout aux uns et aux autres. Nous sommes tous dans l'erreur, messieurs, mais il ne faut pas nous frapper pour si peu (On entend à ce moment les voix du jeune premier, de SACERDOTE, de LUMACCHI qui poussent le char à foin sur lequel est étendue LA COMTESSE. — Courage. — Nous arrivons. — Doucement, doucement, ne poussez pas trop fort. Ils se tournent tous, le char apparaît.) CROMO. — Voilà la comtesse! LE COMTE. — Gare au cyprès! Attention! (Il accourt à l'aide en même temps que COTRONE. LUMACCHI, ayant porté le petit char sur la place, baisse les deux étais qui soutiennent les brancards afin que le petit char se trouve dressé sur eux et sur les roues sans autre soutien et il sort d'entre les brancards. Tous les autres restent là à regarder LA COMTESSE étendue sur ce foin encore vert, les cheveux épars, couleur de cuivre chaud, dans sa robe flottante et mélancolique, en robe de voile décolletée, un peu fatiguée, aux manches longues et amples qui découvrent, aux moindres mouvements qu'elle fait, des bras nus.

PETIT MILORD. — Dieu qu'elle est pâle! MARA-MARA. — On dirait une morte. SPIZZI. — Silence!

ILSE, au bout d'un moment se dressant debout sur le char dit avec une profonde émotion :

Si vous voulez entendre

Cette fable nouvelle, Vous comprendrez cette robe, Que je porte, de pauvre femme, Mais vous comprendrez mieux encore

Mes larmes de mère,

A cause d'une peine

(A ce moment comme à un signe convenu, LE COMTE, CROMO et enfin tous les acteurs de la Compagnie éclatent de rire, rires d'expression et de son différents. Mais tous d'une grande incrédulité. Ils se taisent d'un seul coup et ILSE reprend: ) Ils en rient tous ainsi, Les gens instruits,

Et ils voient pourtant

Que je pleure. Mais ils n'en sont pas attristés.

COTRONE, se secouant étonné. — Ah ! vous êtes en train de jouer, déjà ! PETIT MILORD. — Par exemple! MARA-MARA. — Ils jouent. SACERDOTE. — Silence. Elle a commencé, il faut lui répondre. ILSE, continuant. Ils en sont plutôt irrités

Et ils me crient à la figure :

Stupide, stupide! Parce qu'ils ne croient pas Que cela puisse être vrai

Que mon enfant, Ma petite créature à moi

Mais vous il faut me croire,

Je vous amène des témoins,

Rien que des pauvres femmes, Des pauvres mères comme moi, Mes voisines, Nous nous connaissons bien

Toutes et nous savons Que c'est vrai.

(Elle agite une main comme pour appeler.) LE COMTE, se penchant sur elle avec douceur. — Non, arrête, ma chérie.

ILSE, avec impatience, agitant ses mains. — Les furies

LE COMTE. — Mais les femmes

ILSE, se réveillant. — Elles n'y sont pas ? Pourquoi ? Où m'avez-vous transportée?

LE COMTE. — Nous venons d'arriver. Nous allons nous renseigner.

d'une peine…

les furies

les femmes.

tu vois ne sont pas là pour l'instant.

PETIT MILORD. — Comme elle jouait bien!

LA SGRIGIA. — C'est dommage. J'aimais tellement

DOCCIA. — A les entendre rire

QUAQUEO, à COTRONE. — Tu le vois bien que c'est vrai. COTRONE. — Bien sûr que c'est vrai ! Ils jouent. Que voulez-vous qu'ils fassent? Ce sont des

tous ensemble.

acteurs. LE COMTE. — Je vous en prie, ne dites pas ça devant ma femme. ILSE, descendant du char avec quelques brins de foin dans les cheveux. — Pourquoi ne doit-il pas le dire ? Qu'il le dise au contraire, il me fait plaisir.

COTRONE. — Excusez-moi, madame. Je n'ai pas voulu vous froisser ILSE, parlant comme dans le délire. — Oui, actrice! Lui non ! Pas acteur ! (Elle désigne son mari.) Mais moi oui, le théâtre dans le sang, depuis ma naissance. Et le voilà déchu avec moi lui aussi. LE COMTE, cherchant à l'interrompre. — Mon Dieu! mais non, que dis-tu? ILSE. — Oui, tombé avec moi de ses palais de marbre aux baraques de planches, ou sur la place, même sur la place, oui. Où sommes-nous ici ? Lumacchi, où es-tu ? Lumacchi, essaie de jouer de la trompette pour rassembler un peu de monde. (Regardant autour d'elle, égarée dans le délire et pleine d'horreur.) Mais, enfin, où sommes-nous, où sommes-nous? (Elle se protège contre la poitrine de SPIZZI qui s'est approché d'elle.) COTRONE. — N'ayez pas peur, comtesse, vous êtes chez des amis. CROMO. — Elle a la fièvre. Elle délire. QUAQUEO. — Mais c'est une vraie comtesse ? LE COMTE. — Une vraie comtesse. C'est ma femme. COTRONE. — Tiens-toi tranquille, Quaqueo. MARA-MARA. — Mais si tu ne nous dis pas DOCCIA. — Nous les prenons pour des fous. LE COMTE, à COTRONE. — On nous a adressés à vous. COTRONE. — Mais oui, monsieur le comte, je vous prie de les excuser : j'ai oublié de les

prévenir; tout ce que j'ai dit

SPIZZI, vingt ans à peine, pâle, avec des yeux expirants, des cheveux blonds qui furent oxygénés, maintenant déteints, une bouche en bouton de rose comme humiliée par un énorme nez

encombrant qui la domine, élégamment apitoyé dans son costume de sport fané. Des culottes à mi-jambe et de grosses chaussettes de laine. Interrompant. — Vous ne savez rien, vous ne pouvez rien savoir de l'héroïque martyre de cette femme. ILSE, irritée, ardente, se détachant de lui. —Je te défends d'en parler, Spizzi. (Puis toute

c'est pour eux; mais moi je sais bien que

vibrante d'indignation, s'élançant vers CROMO.) Si je n'étais pas née actrice, tu comprends?

C'est là ce qui me dégoûte le plus, que ce soit vous les premiers à faire croire

veux un bon contrat? Veux-tu des robes, des bijoux? Vends-toi. Même pour une sale petite

louange dans un journal!

CROMO, ahuri. — Mais qu'est-ce que tu dis ? Pourquoi t'en prends-tu à moi? ILSE. — Parce que toi tu l'as dit.

CROMO. — Moi, je l'ai dit ? Quand ? Qu'ai-je dit ? LE COMTE, suppliant, à sa femme. — Ne t'abaisse pas à parler de ces choses, toi, c'est horrible. ILSE. — Non, mon cher. Il vaut mieux au contraire en parler, maintenant que nous sommes à la

fin! Quand on en arrive à n'être plus que l'ombre de soi-même!

aussi à tous les autres.) Vous savez, nous dormons tous ensemble

LE COMTE. — Ce n'est pas vrai

aux autres

Tu

(A COTRONE, un moment, puis dans les écuries.

ILSE. — Comment ce n'est pas vrai ? Hier. LE COMTE. — Mais ce n'était pas une écurie, ma chère, tu as dormi sur un banc de la gare. CROMO. — Salle d'attente de troisième classe.

ILSE, à COTRONE, continuant. — En s'étirant, en se tournant sur le côté, on laisse échapper des

mots, on divague

s'imagine aussi qu'on n'entend rien? Mais moi, je t'ai entendu. CROMO. — Qu'est-ce que tu as entendu?

ILSE. — Une chose qui plongée là dans ces LE COMTE. — Mais non, Ilse, où donc ?

ILSE. — Et alors des lambeaux de ténèbres qui dans ma fièvre me frappaient au visage, froides

(A CROMO.) Quand je t'entendis, hi, hi, hi

un frisson et j'ai serré les dents toute repliée sur moi-même pour ne pas me mettre à hurler comme une chienne fouettée. (Brusquement dressée de nouveau contre CROMO.) Tu n'as même pas entendu ce rire? CROMO. — Moi ? Non.

ILSE. — Mais oui, tu l'as entendu; tu as cru qu'il venait de quelqu'un d'autre dans l'obscurité; tu

n'as pas cru que cela pouvait venir de moi CROMO. — Moi je ne me rappelle rien. ILSE. — Moi je me rappelle tout.

SPIZZI. — Mais enfin qu'est-ce qu'il a dit ? ILSE. — Que pour ne pas souffrir cet héroïque martyre, comme tu dis, et pour ne pas le faire

souffrir aux autres, à nous tous — oh! combien il aurait mieux valu

CROMO, comprenant à la fin et se dressant. — Ah! oui

dit

COMTE.)

LE COMTE. — Moi ? Quoi donc ?

ILSE. —

(Elle se tourne vers CROMO.) Et «en vitesse», n'est-ce pas, tu as dit vraiment comme ça?

CROMO. — Oui «en vitesse»

ILSE. —

(A CROMO.) Peut-être parce que dans les ténèbres, comme on ne voit rien, on

je ne sais si c'étaient des toiles d'araignée

j'en ai ri d'abord, mais j'en ai eu tout de suite après

Mais de quelqu'un d'autre qui consentait

dit-il

J'ai compris, mais nous l'avons tous

pas seulement moi, et celui qui ne l'a pas dit l'a pensé; et lui-même, je parie

que

(Il désigne LE

moi, mon chéri (Elle lui prend la tête dans les mains.), là sur ce noble front

et nous ne serions pas tous à traîner la faim.

J'aurais dû te planter deux magnifiques cornes. (Elle est sur le point de faire sur son

front le geste de deux cornes, mais elle est prise d'un dégoût qu'elle ne peut surmonter.) Ah! (Et tout de suite, interrompant le geste vulgaire, elle le transforme en un soufflet sonore sur la joue de CROMO; puis elle vacille et tombe dans une violente convulsion de rire et de larmes en même temps. CROMO porte la main à sa joue souffletée. Surpris par ce geste brusque, ils se mettent à parler tous ensemble, les uns commentant, les autres accourant au secours. Quatre groupes : dans le premier, au secours de LA COMTESSE, LE COMTE, DIAMANTE et COTRONE; dans le second, QUAQUEO, DOCCIA, MARA-MARA et PETIT MILORD. Dans le troisième, SACERDOTE, LUMACCHI, BATTAGLIA et LA SGRIGIA; dans le quatrième, SPIZZI, CROMO. Tous ensemble, les quatre groupes useront des répliques accordées à chacun.)

LE COMTE. — Mon Dieu, elle devient folle. Ilse, Ilse, je vous en prie. Je ne peux pas continuer ainsi. DIAMANTE. — Calme-toi, Ilse. Fais-le, par pitié pour ton mari. COTRONE. — Comtesse, Comtesse. Transportons-la de l'autre côté, elle sera mieux. ILSE. — Non, laissez-moi. Je veux que tout le monde comprenne. QUAQUEO. — Quel drôle de spectacle, vous ne trouvez pas? DOCCIA. — Elle est expéditive. MARA-MARA. — Qu'est-ce qu'elle lui a collé comme gifle!

PETIT MILORD. — Mais d'où, diable, sont-ils sortis ?

BATTAGLIA. — Creusons, creusons, nous creusons notre fosse. LUMACCHI. — C'est incroyable de tant s'agiter pour rien. SACERDOTE. — C'est pourtant vrai que nous l'avons dit, tous. LA SGRIGIA, se signant. — Je me crois chez les Turcs.

SPIZZI, à CROMO venant vers lui. — Lâche

CROMO, le repoussant. — Tire-toi de là. Finissons-en. SPIZZI. — «En vitesse», pour sauver la baraque, tu aurais vendu ta femme? CROMO. — Quelle baraque, imbécile ! Tu disais ça pour celui qui s'est tué! LA COMTESSE, se dégageant de ceux qui voudraient la retenir et venant sur le devant de la scène. — Vous l'avez tous dit? SPIZZI. — Mais non ! Ce n'est pas vrai ! DIAMANTE. — Moi, je n'ai rien dit. BATTAGLIA. — Moi non plus. ILSE, à son mari. — Est-il vrai que tu l'as pensé aussi ? LE COMTE. — Mais non, Ilse, tu déraisonnes. Devant des gens qui ne nous connaissent pas COTRONE. — Ah ! si c'est pour cela, monsieur le comte. ILSE. —Justement, pour cela! Arrivés ici COTRONE. — Ne vous inquiétez pas de nous, nous sommes en vacances et nous avons le cœur ouvert, madame la comtesse. ILSE. — Comtesse? Je suis actrice et j'ai dû le lui rappeler. (Elle désigne CROMO.) Comme un titre honorifique — à lui qui est un acteur comme les autres. CROMO. — Et je ne m'en vante pas, non, et tu n'as pas besoin de t'en vanter toi non plus devant moi, tu sais, parce que moi, j'ai toujours été acteur et dans l'honneur, et je t'ai suivie jusqu'ici, tandis que toi, souviens-toi qu'à un certain moment, tu en avais assez d'être actrice. LE COMTE. — Ce n'est pas vrai; c'est moi qui l'ai forcée à quitter la scène. CROMO. — Et tu as eu raison, mon cher. Si ça avait pu durer : toi, comte, et moi miséreux, je ne

te tutoierais pas aujourd'hui. (A LA COMTESSE.) Tu avais épousé un comte. (Aux autres, comme entre parenthèses.) Il était riche. (De nouveau à LA COMTESSE.) Tu n'étais plus une actrice obligée de veiller sur ton honnêteté que tu avais si fièrement préservée. Je le sais, j'ai compris que tu voulais le dire. ILSE. — Cela oui ! CROMO. — Mais tu as voulu trop t'en glorifier, ma chère, de ton honnêteté! Tu étais comtesse désormais. Et comme comtesse tu aurais pu lui faire porter les cornes. Les comtesses sont beaucoup plus généreuses que les autres. Ce malheureux ne se serait pas tué, et toi-même et lui le

pauvre, et nous tous

ILSE, qui est debout, raide, presque dure dans une convulsion profonde, se remet à rire, comme

elle a dit qu'elle en avait ri. — Hihih, hihihi, hihihi

tendus, elle allonge sur le front deux longues cornes, disant avec une voix cruelle: ) — Celles des

papillons s'appellent antennes. LE COMTE, avec une indignation contenue, allant au-devant de CROMO. — Va-t'en ! Tu ne peux pas rester avec nous. CROMO. — Que je m'en aille ? Et où veux-tu que j'aille, maintenant? Avec quoi me paies-tu? ILSE, tout de suite à son mari. — Oui, avec quoi le paies-tu ? Tu l'entends ? (Puis se tournant vers COTRONE.) Tout est là, monsieur! Nous n'aurions plus à payer les acteurs. SPIZZI. — Ah ! non, Ilse ! Tu ne peux pas parler ainsi de nous. ILSE. — C'est pour lui que je le dis. Tu n'as rien à voir là-dedans.

tu as osé

nous n'en serions pas là.

(Elle lève les mains et avec ses deux index

CROMO. — Ce n'est pas vrai! Tu ne peux pas le dire pour moi non plus. Si c'était pour l'argent,

je serais déjà parti depuis longtemps comme les autres. Je suis encore là parce que je t'apprécie

Je parle

ILSE. — Mais que veux-tu que je fasse d'autre? CROMO. — Ah! je le sais maintenant. Je dis avant

pour nous tous ce poison qui nous a rongés jusqu'à l'os. Regardez-vous, pauvres chiens pelés, affamés, errants, chassés par tout le monde à coups de pied et vous là, avec cette tête haute et ces

ailes basses, comme un de ces petits oiseaux pendus, un de ceux qui se vendent en bouquets attachés par les plumes du bec. QUAQUEO. — Mais qui s'est tué? (La question tombe au milieu de l'émotion que les paroles de CROMO ont suscitée. Personne ne répond.) LA SGRIGIA. — Un de vous ? ILSE, l'apercevant avec un soudain mouvement de sympathie. — Non, petite grand-mère. Personne de nous, quelqu'un qui était de trop dans le monde, un poète. COTRONE. — Ah non, madame, pas un poète, pardon. SPIZZI. — La comtesse parle de celui qui a écrit la fable de l'enfant échangé, que nous jouons depuis deux années. COTRONE. — Justement je l'ai deviné. SPIZZI. — Et vous osez dire que ce n'est pas un poète ? COTRONE. — S'il l'était, il n'a pas dû se tuer à cause de cela. CROMO. — Il s'est tué parce qu'il l'aimait.

parce que j'enrage de te voir ainsi.

avant qu'il se tue et demeure pour toi et

(Il désigne LA COMTESSE.) COTRONE. — Parce que Madame, fidèle à son mari, je suppose, n'a pas voulu répondre à son amour. La poésie n'a rien à voir là-dedans. Celui qui est poète crée de la poésie, il ne se tue pas. ILSE, montrant CROMO. — Il dit que j'aurais dû partager son amour puisque je suis comtesse. Comme si toutes les permissions devaient m'être données par le titre de comtesse.

LE COMTE. —

CROMO. — Mais tais-toi. Puisqu'elle l'aimait elle aussi. ILSE. — Moi ? CROMO. — Oui, oui, toi, et c'est ce qui te donne à mes yeux plus de mérite. Autrement, je ne pourrais plus rien comprendre. Et lui (Il désigne LE COMTE.), il expie maintenant ton sacrifice de ne t'être pas abandonnée à cet amour. Tant il est vrai qu'il ne faut jamais agir contre les commandements du cœur. LE COMTE. — Tu veux donc complètement la mettre sur la place. CROMO. — Puisque nous en parlons, ce n'est pas moi qui ai commencé. LE COMTE. — C'est bien toi qui as commencé. QUAQUEO. — C'est si vrai que tu as récolté un soufflet. (Cette dernière sortie de QUAQUEO fait rire.)

ILSE. — Bravo, mon cher, un soufflet

maintenant s'efface comme ça. L'ennemi ce n'est pas toi, même si tu me mets sur la place. CROMO. — Mais non, pas moi.

ILSE. — Oui, et tu me persécutes devant ces gens qui sont là à nous regarder. CROMO. — Moi, je te persécute? ILSE. — Il me semble. (Se tournant vers COTRONE.) Mais c'est naturel quand on descend sur la

place. (Au comte.) Toi, pauvre chéri, tu voudrais aussi sauvegarder ta dignité ça va finir, je sens que nous touchons à la fin LE COMTE. — Mais non, Ilse. Il suffirait que tu consentes à te reposer un peu.

et non par le cœur!

(Elle s'approche de CROMO et lui caresse la joue.) qui

Ne t'inquiète pas

ILSE. — Que veux-tu donc encore cacher ? Et où ? L'âme, si elle est sans péché, tu peux la

montrer comme une petite fille nue ou toute déchirée. Je sens que c'est jusqu'à mon sommeil qui est déchiré. (Elle regarde autour de lui, elle regarde au fond.) La campagne est ici, mon Dieu

et le soir

mourir. Cela maintenant, mon cher, on peut le dire d'un mort qui n'a jamais rien reçu de moi.

(Elle va vers COTRONE.) Monsieur, il me semble que c'est un rêve, ou une autre vie après la

mort

COTRONE. — Je le sais, Comtesse. ILSE. — J'avais laissé de moi un bon souvenir sur la scène. LE COMTE, regardant CROMO de travers. — Pur! CROMO, éclatant. — Mais qui a jamais dit le contraire? Elle a toujours été exaltée. Avant que vous l'épousiez, elle voulait se faire religieuse. SPIZZI. — Ah, tu peux le dire ? Et tu prétends que devenue comtesse ? CROMO. — Mais je t'ai bien expliqué pourquoi je l'ai dit. ILSE. — C'était pour moi une dette sacrée. (De nouveau à COTRONE.) Un jeune homme, son ami (Elle désigne son mari.), un poète, vint me lire un jour un drame qu'il était en train d'écrire pour moi, a-t-il dit, mais sans espoir puisque je n'étais désormais plus actrice. L'œuvre me parut si belle que, (Elle se tourne vers CROMO.) oui, je m'emballai tout de suite. (De nouveau à COTRONE.) Mais je compris bien vite — une femme a vite fait de s'apercevoir de ces choses — il voulait grâce au charme de l'œuvre m'attirer de nouveau dans ma vie d’autrefois, mais non pas pour l’œuvre, pour lui-même, pour m’avoir à lui… Je sentis que si je l’avais déçu, il n’aurait pas pu mener son travail jusqu'au bout. Et à cause de la beauté de cette œuvre, non seulement je ne l'ai pas déçu, mais j'ai entretenu jusqu'au bout son illusion. Quand l'œuvre fut terminée, je me retirai mais déjà toute en flammes de ce jeu. Comment ne comprendriez-vous pas que je sois maintenant dans cet état? C'est lui qui a raison. (Elle montre CROMO.) Je ne devais plus m'en délivrer. La vie que je lui ai refusée, j'ai dû la donner à son œuvre. Et lui-même le comprit. (Elle désigne son mari.) Et il consentit à ce que je revienne au théâtre pour m'acquitter de cette dette sacrée. Pour cette œuvre seulement. CROMO. — Consécration et martyre! Parce que lui n'en a jamais été jaloux, même pas après. LE COMTE. — Elle ne me donnait aucun motif de jalousie. CROMO. — Mais vous n'avez donc pas compris que pour elle il n'est pas mort? Elle veut qu'il vive! Elle est là déchirée comme une mendiante, elle est en train d'en mourir, elle est en train de tous nous faire mourir, pour que lui, oui lui, continue à vivre. DIAMANTE. — C'est Cromo qui en est jaloux. CROMO. — Bravo, tu as deviné. DIAMANTE. — Vous en êtes tous amoureux. CROMO. — Mais non, c'est du dépit, de la pitié ! ILSE, à SPIZZI. — Il voudrait me décourager, il m'exalte au contraire. SPIZZI. — Pour se donner l'amusement de faire le méchant sans l'être. BATTAGLIA. — Un tremblement de terre en moi: Je me sens tout disloqué! LUMACCHI, se croisant les bras. — Je vous demande si c'est là une situation acceptable. ILSE, à CROMO. — Il est certain que j'en mourrai. Je l'ai accepté comme un héritage! Je dois dire que je n'aurais jamais cru au début que son œuvre me ferait le don de toute cette douleur qui était en lui et dont j'ai aussi hérité. COTRONE. — Et cette œuvre, devant le public, parce qu'elle est d'un poète a été votre ruine. Ah! comme je le comprends! BATTAGLIA. — Depuis la première représentation.

et ceux-là qui sont devant nous

(Au mari.) Je l'aimais, tu as compris? et je l'ai fait

je m'appelais alors Ilse Paulsen.

cette mer que nous avons traversée

COTRONE. — Personne n'en voulait. SACERDOTE. — Tous hostiles. CROMO. — On sifflait tellement que les murs en tremblaient. COTRONE. — Ah ! vraiment ? ILSE. — Vous en paraissez ravi. COTRONE. — Non, Comtesse, c'est parce que je le comprends fort bien. L'œuvre d'un poète. DIAMANTE. — Rien n'a valu! Même pas la surprise de décors jamais vus. BATTAGLIA, toujours avec son air mélancolique. — Et les lumières! quelles lumières! CROMO. — Tous les prodiges d'une mise en scène à grand fracas. Nous étions quarante-deux, entre acteurs et comparses. COTRONE. — Et vous êtes restés si peu.

CROMO, touchant son vêtement.

LE COMTE, avec indignation. — Toi aussi ! CROMO, désignant LE COMTE. — Tout un patrimoine évaporé ! LE COMTE. — Je ne le regrette pas. Je l'avais accepté d'avance. ILSE. — Voilà qui est beau ! Digne de toi. LE COMTE. — Mais non, moi je ne suis pas un exalté; j'ai cru véritablement à l'œuvre. COTRONE. — Vous savez, moi j'ai dit l'œuvre d'un poète, non pour la dédaigner, madame, mais pour dédaigner au contraire ceux qui l'ont combattue.

LE COMTE. — Rabaisser l'œuvre, pour moi c'est la rabaisser, elle (Il désigne sa femme.), et diminuer la valeur de tout ce qu'elle a fait. Je l'ai payée de toute ma fortune et je ne regrette rien. Pourvu qu'elle demeure très haut et que la misérable condition où je me trouve soit ennoblie par la beauté et la grandeur de l'œuvre, sinon tout le mépris du monde, vous comprenez, et les railleries (Il est comme étouffé par Vémotion.) COTRONE. — Mais moi, je les hais tous ces gens, monsieur lle comte. A cause de cela je vis ici. Et voyez la preuve? (Il montre le fez qu'il tenait à la main depuis l’arrivée des gens et se le met sur la tête.) J'étais chrétien, je me suis fait turc. LA SGRIGIA. — Ne touchons pas à la religion. COTRONE. — Mais non, ma chère, cela n'a rien à voir avec Mahomet! Turc à cause de la faillite de la poésie de la chrétienté! Mais l'hostilité a donc été si violente ? LE COMTE. — Non, nous avons tout de même trouvé çà et là quelques amis. SPIZZI. — Pleins de ferveur. DIAMANTE, sombre. — Mais peu CROMO. — Et les impresarii nous ont annulé les contrats et refusé les théâtres des grandes villes sous le prétexte que notre troupe était si maigre, et sans décors, ni costumes. LE COMTE. — Mais nous possédons encore tout ce qui est indispensable à la représentation. BATTAGLIA. — Les costumes sont là dans les sacs.

LUMACCHI. —

sous SPIZZI. — Et nous n'en avons d'ailleurs pas besoin. CROMO. — Et les décors? LE COMTE. — On s'est toujours arrangé jusqu'ici. BATTAGLIA. — Nous dédoublerons les rôles, moi je joue un rôle d'homme et un rôle de femme. CROMO. — Ça, pas seulement au théâtre. BATTAGLIA. — Malin, va! (Avec un geste de la main très efféminé.) SACERDOTE. — En somme, nous sommes bons à tout faire.

et

voilà. L'œuvre d'un poète.

le foin.

DIAMANTE. — Et la beauté de notre travail est si grande que personne ne s'aperçoit qu'il manque des acteurs et des accessoires. LE COMTE, à COTRONE. — Mais il ne manque rien, n'allez pas le croire! C'est toujours cette maudite manie de nous démolir nous-mêmes. COTRONE. — J'admire votre courage, monsieur le comte, mais croyez bien qu'avec moi vous n'avez pas besoin de faire valoir la beauté de l'œuvre et le mérite du spectacle. Vous m'avez été envoyé par un de mes amis qui probablement n'a pas eu le temps de vous communiquer le conseil que je lui donnais de vous empêcher de vous aventurer jusqu'ici. LE COMTE. — Ah, vraiment ! et pourquoi ? SPIZZI. — Il n'y a rien à faire ici. CROMO. — Quand je vous le disais ! LUMACCHI. — Ça m'avait étonné. Sur ces montagnes ! COTRONE. — Prenez patience. Ne perdez pas courage, nous arrangerons quelque chose. DIAMANTE. — Mais où donc? Puisqu'il n'y a rien ici. COTRONE. — Dans le village, non, il n'y a rien, et si vous y avez laissé vos affaires, il vaudra mieux ne pas tarder à les enlever. LE COMTE. — Il n'y a donc pas un théâtre par ici ? COTRONE. — Il y en a un, mais pour les rats. Il est toujours fermé. Et même s'il était ouvert, je crois que personne n'irait. QUAQUEO. — On veut le démolir. COTRONE. — Oui, pour y mettre un stade à la place. QUAQUEO. — Pour les courses et les ballets. MARA-MARA. — On m'a dit au contraire qu'on veut y faire un cinéma. COTRONE. — Ne pensez pas à ce théâtre. LE COMTE. — Et alors, où pourrions-nous aller? Ici, il n'y a pas de maisons. DIAMANTE. — Où sommes-nous tombés ? SPIZZI. — On nous avait recommandés auprès de vous.

COTRONE. — Moi, je suis là tout à vous avec mes amis. Ne vous troublez pas, nous allons réfléchir, examiner; nous chercherons et nous trouverons. En attendant, si vous voulez entrer dans la villa, vous devez être fatigués. Nous verrons à vous loger le mieux possible pour ce soir. La villa est spacieuse.

BATTAGLIA. —

COTRONE. — Il faudra que vous preniez exemple sur nous.

BATTAGLIA. — C'est-à-dire? DOCCIA. — Se passer de tout, n'avoir besoin de rien. QUAQUEO. — Ne les épouvante pas ! BATTAGLIA. — Mais quand on a besoin de tout… COTRONE. — Entrez, je vous prie. BATTAGLIA. — Comment faire, privés de tout?

COTRONE. — Madame la Comtesse

ne veut pas entrer.) Pas vous? QUAQUEO, à DOCCIA. — Tu as vu ? Elle ne veut plus entrer. LE COMTE. — Mais oui, plus tard. (A COTRONE.) Maintenant occupez-vous des autres, si vous le voulez bien. DIAMANTE. — Mais tu es d'avis qu'il faut accepter? CROMO. — Acceptons au moins l'abri. Tu voudrais rester ici, à l'humidité, toute la nuit? BATTAGLIA. — Il faudra tout de même manger quelque chose.

et

pour manger un morceau?

(Ilse abandonnée sur le banc fait signe que non, qu'elle

COTRONE. — Mais oui on trouvera. Penses-y toi, Mara-Mara. MARA-MARA. — Mais certainement. Venez donc. LUMACCHI. — On ne pourra pas refaire toute la route pour revenir au village. J'ai le petit char, mais c'est moi qui le tire, merci bien. SACERDOTE, à BATTAGLIA se dirigeant vers la villa. — Quand on mange peu, on dort mieux. BATTAGLIA. — Oui, pour commencer, mais les tiraillements de l'estomac ne tardent pas à vous gâcher le sommeil. COTRONE, à LUMACCHI. — Est-ce que le char peut rester dehors? (A DOCCIA.) Toi, Doccia, tu penseras à désigner les places. SPIZZI. — Pour la comtesse ? CROMO. — Mais il y en a pour tout le monde, j'espère. PETIT MILORD. — Mais oui pour tout le monde. Nous avons des chambres de reste. LA SGRIGIA, à COTRONE. — Oh, mais attention, ma chambre à moi je ne la cède à personne. COTRONE. — Mais oui, on le sait, ta chambre à toi on ne la donne à personne. Il y a l'harmonium, c'est l'église. QUAQUEO, les poussant amusé. — Allons, allons, on va s'amuser. Moi je fais le petit jeune homme. Je vais danser comme un chat sur le clavier de l'harmonium. (Ils entrent tous dans la villa, excepté ILSE, LE COMTE et COTRONE.)

ACTE DEUXIÈME Les dernières lueurs du crépuscule s'éteignent et la lumière baisse sur la scène. La lune se lève lentement. COTRONE attend que tout le monde soit entré dans la villa; puis, après un bref silence, reprenant sur un ton plus calme. COTRONE. — Pour la comtesse il y a la chambre encore intacte des anciens patrons de la villa, la seule qui ait encore une clé que je détiens. ILSE, encore assise, demeure silencieuse, absorbée; puis avec une voix presque lointaine :

Cinq chats pour une seule chatte,

Cinq tout prêts

immobiles à la voir aussi désirante. Mais si l'un d'eux fait un mouvement tous les autres lui sautent dessus. Ils s'empoignent, se griffent, Se mordent, fuient, se poursuivent COTRONE, bas au comte. — Elle repasse son rôle? LE COMTE, bas à COTRONE. — Ce n'est pas le sien. (Puis avec une voix irritée.) Oui, oui, bien sûr. ILSE Et ce sont les chats qui font alors sur la tête des enfants De ces petits nœuds ? Regardez, Regardez. LE COMTE. — Que dois-je regarder ? ILSE Ici cette petite natte de cheveux tout emmêlés (Et tout de suite, avec une autre voix, celle d'une mère qui protège la tête de son enfant en le pressant sur son cœur.)

autour d'elle qui se consument

Non, mon enfant tout en or. (Et reprenant avec sa voix du début.) Vous le voyez ? Malheur si le peigne Les touche, Si les ciseaux les coupent, L'enfant mourrait. COTRONE. — La comtesse a une voix enchanteresse. Je crois que si elle voulait bien entrer dans la villa elle se sentirait tout de suite mieux. LE COMTE. — Viens, Ilse, ma chérie, tu te reposeras un peu. COTRONE. — Nous manquons peut-être du nécessaire mais nous possédons pas mal de superflu. Regardez voir. Même de dehors. Le mur de cette façade. Il suffit que j'appelle. (Il met ses mains en cornet des deux côtés de la bouche et crie: ) Holà! (Tout de suite à ce cri la façade de la villa s'illumine d'une lumière fantastique d'aurore.) Et les murs envoient de la lumière! LE COMTE. — Comment avez-vous fait? ILSE, enchantée comme une enfant. — Oh! que c'est beau! LE COMTE. — Comment avez-vous fait? COTRONE. — On m'appelle le sorcier Cotrone. Je vis modestement de ces enchantements. C'est moi qui les crée. Voyez cet autre. (Il crie de nouveau les mains en cornet.) Néro! (La mince

lumière lunaire de tout à l'heure revient. La lumière de la façade étant éteinte.) Ce noir, il semble que la nuit le fasse exprès pour les vers luisants qui volent on ne sait où, tantôt par ici, tantôt par

là, le trouent un moment de leur languissant rayon vert. Eh bien, voyez : là

(A peine a-t-il dit cela et a-t-il indiqué du doigt trois endroits différents, on voit apparaître, sur

les pentes de la montagne, trois apparitions vertes comme des fantômes fuyants.) ILSE. — Dieu ! qu'est-ce que c'est ? LE COMTE. — Quelles sont ces apparitions? COTRONE. — Mes vers luisants à moi. Vers luisants de sorcier. Nous sommes ici à la limite de la vie, Comtesse. Les limites si je l'ordonne se détachent; l'invisible entre, les fantômes circulent, c'est naturel. Je peux faire que cela se produise à l’état de veille. Voilà tout. Les rêves, la musique, la prière, l’amour… tout l’infini qui est dans l’home, vous le trouverez autour de cette villa. LA SGRIGIA, à ce moment, se remontre sur le seuil, irritée. — Cotrone, tu verras que l'ange Centuno ne voudra plus venir nous voir. Je t'en avertis. COTRONE. — Mais si, il viendra, Sgrigia, n'aie pas peur! approche LA SGRIGIA, s'approchant. — Avec les discours que j'entends tenir par tous ces diables. COTRONE. — Tu ne sais donc pas qu'il ne faut pas avoir peur des mots. (La présentant.) Voici celle qui prie pour nous tous : La Sgrigia de l'ange Centuno. Elle est venue vivre ici avec nous le jour où l'Eglise n'a pas voulu admettre le miracle que fit pour elle l'ange qui s'appelle Centuno. ILSE. — Centuno ? COTRONE. — Oui, parce qu'il a sous sa garde cent âmes du purgatoire qu'il guide chaque nuit à de saintes entreprises. ILSE. — Ah oui ! quelque miracle ? COTRONE, à LA SGRIGIA. — Voyons, Sgrigia, raconte, raconte à la comtesse. LA SGRIGIA, farouche. — Tu ne voudras pas le croire. ILSE. — Mais oui, je le croirai. COTRONE. — Personne au monde ne peut être plus disposé à le croire que la comtesse. C'est arrivé dans un voyage qu'elle fit vers un pays voisin où habitait une de ses sœurs.

(A ce moment, comme si elle se formait dans l'air, une voix en écho, mesurée, mais claire dira: ) LA VOIX. — Pays mal famé, comme il s'en trouve encore malheureusement dans cette île sauvage. (LE COMTE et LA COMTESSE étonnés ne savent de quel côté regarder.) COTRONE, tout de suite, pour les rassurer. — Ce n'est rien, ce sont des voix. Ne vous épouvantez pas, je vous expliquerai. LA VOIX, venant du cyprès. — On tue un homme comme une mouche. LA COMTESSE, atterrée. — Oh, mon Dieu ! Mais qu'est-ce qui parle? LE COMTE. — Mais d'où viennent ces voix? COTRONE. — Ne vous troublez pas, Comtesse. Elles se forment dans l'air, je vous expliquerai! LA SGRIGIA. — Ce sont les assassinés, vous les entendez ? (COTRONE en cachette, souriant, fait signe que non à LA COMTESSE comme pour dire derrière le dos de Sgrigia : «N'y croyez pas, on fait ça pour elle!» Mais LA SGRIGIA s'en aperçoit et s'irrite: ) Comment? Mais oui, l'enfant!

COTRONE, empressé, menant le jeu. — L'enfant! Ah, oui, l'enfant

raconte qu'un charretier, Comtesse, après avoir fait monter sur sa charrette un enfant rencontré la nuit sur la route, de ce côté, ayant entendu tinter dans sa poche deux ou trois sous, le tua pendant son sommeil pour s'acheter du tabac au village; il jeta le petit cadavre derrière la haie et il continua au pas, en chantant, à s'en aller sous les étoiles du ciel. LA SGRIGIA, terrible. — Sous les yeux de Dieu qui le regardaient! et ils le regardèrent tellement que vous ne savez pas ce que fit l'assassin ? Arrivé à l'aube, au lieu d'aller chez son patron, il s'arrêta au poste de police et avec l'argent du petit dans sa main tachée de sang, il se dénonça lui- même, comme si quelqu'un d'autre parlait par sa bouche. Voyez ce que peut le bon Dieu! COTRONE. — Avec cette foi, elle n'a pas eu peur de se mettre en route la nuit. LA SGRIGIA. — Mais non, pas la nuit. Je devais me mettre en route à l'aube. Ce fut mon voisin à qui j'avais demandé de me prêter son ânesse…

COTRONE. — Ce paysan l'avait demandée en mariage. LA SGRIGIA. — Ça n'a rien à voir. Avec le souci de préparer la petite ânesse de bon matin, il se réveilla au milieu de la nuit : il faisait clair de lune; il crut que c'était déjà l'aurore. Je m'aperçus tout de suite en regardant le ciel que ce n'était pas une lumière de jour, que c'était la lune. Comme une bonne vieille je fis le signe de la croix, je montai sur l'ânesse et je partis. Mais quand je fus sur la grand-route, la nuit au milieu de la campagne et des ombres effrayantes, dans ce silence qui

amortissait dans la poussière jusqu'au bruit des sabots de ma petite ânesse

route longue et blanche

ou langueur, ou je ne sais quoi, le fait est que je me trouvai à un certain moment comme si je me réveillais entre une double haie de soldats. COTRONE, comme pour conserver l'attention maintenant que voici le moment du miracle.

Voilà

LA SGRIGIA, continuant. — Ils allaient des deux côtés de la route ces soldats et à leur tête, devant moi, au milieu d'eux monté sur un cheval blanc majestueux, le capitaine. Je me sentis

toute réconfortée à cette vue et je remerciai Dieu que justement, dans cette nuit de mon voyage, il eût décidé que ces soldats se rendissent aussi à la Favara. Mais pourquoi en silence? Des jeunes

gens de vingt ans

les entendait même pas marcher; ils ne soulevaient même pas un peu de poussière

qu'est-ce que je voyais ? Je ne le sus qu'à l'aube, quand je fus en vue du village. Le capitaine s'arrêta sur son grand cheval blanc : il attendit que je l'aie rejoint avec ma petite ânesse : «Sgrigia,

(Et tout de suite à Ilse.) On

et cette lune et la

je ramenai sur mes yeux mon petit capuchon et ainsi protégée, faiblesse

voilà

Une vieille au milieu d'eux, sur cette ânesse

ils ne se moquaient pas. On ne

Pourquoi ?

je suis l'ange Centuno, me dit-il, et ceux qui t'ont escortée jusqu'ici, ce sont les âmes du purgatoire. Dès que tu seras arrivée, mets-toi en règle avec Dieu car avant midi tu mourras.» Et il disparut avec son escorte. COTRONE, vite. — Mais voilà le plus beau. Quand sa sœur la vit arriver, blanche, égarée… LA SGRIGIA. — «Qu'as-tu?» me cria-t-elle. Et moi : «Appelle un confesseur. — Tu es malade? — Avant midi je dois mourir.» (Elle ouvre les bras.) Et en effet. (Elle se penche pour regarder les yeux de LA COMTESSE et lui demande: ) Toi, tu te crois peut-être vivante ? (Avec son index, elle lui fait signe que non.) LA VOIX, derrière le cyprès. — Ne le crois pas. (La vieille, avec un sourire d'approbation, fait à la comtesse un signe qui veut dire : «Tu entends, on te le dit», et toute souriante et satisfaite, elle entre dans la villa.) ILSE, se tourne vers le cyprès, puis regarde COTRONE. — Elle se croit morte? COTRONE. — Dans un autre monde, Comtesse, avec nous tous. ILSE, très troublée. — Quel monde ? Et ces voix ? COTRONE. — Il faut les accueillir, sans tenter de les expliquer. Je pourrais LE COMTE. — Mais elles sont inventées ? COTRONE, au comte. — Si elles nous aident à entrer dans une autre vérité, loin de la nôtre qui

est si fugitive et mobile. (A LA COMTESSE.) Restez aussi loin et essayez de regarder comme cette petite vieille qui a vu l'ange. Il ne faut plus raisonner. Ici, nous vivons de cela. Privés de tout mais avec tout le temps devant nous : richesse incalculable, bouillonnement de chimères. Les choses qui sont autour de nous parlent et ont un sens seulement dans l'arbitraire où il nous arrive de les transporter par désespoir. Désespoir est une façon de parler, bien entendu. Nous sommes plutôt calmes et paresseux. Assis, nous concevons des énormités, comment dire? mythologiques; très naturelles étant donné notre genre d'existence. On n'a rien de terrestre pour vivre. Nous faisons des orgies célestes. Nous respirons un air de fable. Les anges comme rien descendent parmi nous et toutes les choses qui naissent ici nous émerveillent. Nous entendons des voix, des rires; nous voyons surgir des enchantements à chaque tournant de l'ombre créée par des couleurs qui nous demeurent décomposées dans les yeux éblouis par le trop grand soleil de notre île. Nous ne pouvons pas supporter la surdité de nos sens, les images ne sont pas inventées par nous, elles

sont un désir de nos yeux. (Il tend l'oreille.) Voilà, je l'entends venir. Oui

Madeleine! (Puis

désignant.) Là, sur le pont. (Sur le pont apparaît Marie-Magdeleine illuminée de rouge par une petite lampe qu'elle porte à la main. Elle est jeune, avec des cheveux fauves et la peau dorée. Habillée de rouge, à la paysanne, elle apparaît comme une flamme.) ILSE. — Mon Dieu, qui est-ce ? COTRONE. — La dame rouge. N'ayez pas peur. En chair et en os, Comtesse. Viens, Madeleine, viens ! (Et pendant que Marie-Magdeleine s'approche, il ajoute: ) Une pauvre idiote qui entend, mais ne parle pas; elle est seule au monde, errante par la campagne; les hommes en abusent et elle ignore souvent ce qui lui est arrivé; elle laisse ses créatures sur l'herbe. La voilà. Elle a toujours ainsi, dans les yeux, sur les lèvres le sourire de cette joie qu'elle donne et qu'elle reçoit. Elle vient presque chaque nuit se réfugier chez nous, dans la villa. Viens, Madeleine, entre. (Marie-Magdeleine toujours avec son sourire très doux sur les lèvres, mais presque voilé de peine dans les yeux, s'incline par deux fois et entre dans la villa.) ILSE. — Et cette villa, à qui est-elle ? COTRONE. — Elle est à nous et à personne. Elle appartient aux esprits. LE COMTE. — Comment, aux esprits? COTRONE. — Oui. La villa a la réputation d'être habitée par les esprits; c'est une maison hantée,

et c'est pour cela qu'elle fut abandonnée par ses anciens patrons qui, terrorisés, s'enfuirent de chez eux et quittèrent l'île, il y a déjà bien longtemps. ILSE. — Mais vous ne croyez pas aux esprits? COTRONE. — Nous y croyons, bien sûr. Nous les créons. ILSE. — Ah, vous les créez COTRONE. — Pardon, Comtesse, je ne m'attendais pas à ce que vous me demandiez cela. Il n'est pas possible que vous n'y croyiez pas autant que nous. Vous autres acteurs, vous donnez un corps aux rêves, pour qu'ils vivent et ils vivent! Nous, nous faisons le contraire : de nos corps, nous tirons des rêves et nous les faisons vivre aussi. Les fantômes, il n'y a pas besoin d'aller les chercher bien loin. Il suffit de les faire sortir de nous-mêmes. Vous avez dit tout à l'heure que vous êtes l'ombre de ce que vous fûtes. ILSE. — Peut-on l'être davantage? COTRONE. — Voilà celle que vous avez été, il n'y a qu'à la tirer de vous. Ne croyez-vous pas qu'elle soit encore vivante à l'intérieur de vous? Est-ce que l'ombre du jeune homme qui s'est tué pour vous n'est pas présente en vous ? Vous la portez avec vous. ILSE. — Avec moi ? COTRONE. — Oui, et je pourrais si je voulais la faire apparaître. Voyez, elle est là-bas. (Il désigne la villa.) ILSE, se levant avec horreur. — Non ! COTRONE. — Le voilà ! (Sur le seuil de la villa apparaît SPIZZI qui s'est fait la tête du jeune poète qui s'est tué pour LA COMTESSE, en se servant du vestiaire qu'il a pu trouver dans l'étrange penderie de la villa où se trouvent les vêtements des apparitions. Un manteau noir sur le dos, sorte de cape comme on en portait autrefois sur le frac, autour du cou une écharpe blanche en soie, sur la tête, un gibus. Il tient cachée dans ses mains qui, avec élégance, retiennent le pan de la cape, une lampe qui lui éclaire le visage de bas en haut d'une lumière spectrale. LA COMTESSE en le voyant pousse un cri et se laisse tomber sur le banc en cachant son visage.) SPIZZI, accourant. — Mais non, Ilse, mon Dieu, j'ai voulu plaisanter. LE COMTE. — Ah ! c'est toi, Spizzi. C'est Spizzi, Ilse COTRONE. — Sorti de lui-même pour se montrer comme un fantôme. LE COMTE. — Mais que dites-vous là encore ? COTRONE. — La vérité. SPIZZI. — Moi. je plaisantais. COTRONE. — Et moi j'ai toujours inventé la vérité, cher monsieur. Et les gens ont toujours cru que je racontais des mensonges. Nous ne disons jamais la vérité autant que quand nous l'inventons. En voici la preuve! (Il montre SPIZZI.) Vous plaisantiez, mais non, vous obéissiez ! On ne choisit pas ses masques au hasard. Et voilà encore d'autres preuves! (Viennent en scène par la porte de la villa camouflés et éclairés diversement par la lanterne que chacun d'eux porte dans sa main : DIAMANTE, BATTAGLIA, LUMACCHI et CROMO, suivant la présentation que COTRONE en fera, tous les autres les suivront.) TOUS, prenant DIAMANTE par la main, bien entendu arrangée comme une comtesse. Au comte. — Exercez-vous, monsieur le comte, quelque fonction à la cour? LE COMTE, surpris. — Moi ? non. Pourquoi ? COTRONE, montrant la robe de DIAMANTE. — Parce qu'elle porte là un habit de dame de cour. (Se tournant vers BATTAGLIA.) Et vous, comme une tortue dans l'écaille vous vous êtes trouvé ici cet habit de vieille gourgandine. (Désignant ensuite LUMACCHI qui s'est mis sur le dos une peau d'âne avec une tête de carton.) Et vous, vous avez pensé à l'âne qui vous fait défaut? (Puis

s'en allant serrer la main à CROMO.) Et vous vous êtes déguisé en pacha! Félicitations, on voit que vous avez bon cœur. LE COMTE. — Mais quel est ce carnaval? CROMO. — Il y a là-dedans tout un arsenal pour les apparitions. LUMACCHI. — Il faut voir ! quels costumes ! Un vestiariste n'en a pas davantage. COTRONE. — Et chacun s'en est allé chercher le masque qui lui convient le mieux. SPIZZI. — Mais moi je l'ai fait… LE COMTE, irrité. — Pour plaisanter. (Montrant l'habit qu'il a endossé.) Tu trouves que c'est une plaisanterie de se travestir de cette façon?

ILSE. — Il a obéi LE COMTE. — A qui ? ILSE, montrant COTRONE. — Mais à lui qui fait le sorcier, tu n'as pas compris? COTRONE. — Non, Comtesse. ILSE. — Taisez-vous, je sais. Vous inventez la vérité! COTRONE. — Je n'ai jamais fait autre chose durant toute ma vie. Sans le vouloir, Comtesse. Toutes ces vérités que la conscience refuse, je les ramène à la lumière par le secret des sens, ou quelquefois, les plus épouvantables, des cavernes de l'instinct. J'en ai tellement inventé au village que j'ai dû me sauver, poursuivi par le scandale. J'essaie maintenant de les dissoudre en fantômes, en apparitions. Des ombres qui passent. Avec mes amis, j'essaie d'estomper sous des lueurs diffuses, même la réalité extérieure, en versant, comme dans des flocons de nuage colorés, l'âme dans la nuit qui rêve. CROMO. — Comme un feu d'artifice! COTRONE. — Mais sans éclats ! Les enchantements silencieux. Les sots en ont peur et s'écartent, et ainsi nous restons ici les maîtres. Maîtres de rien et de tout! CROMO. — Et de quoi vivez-vous? COTRONE. — De rien et de tout. DOCCIA. — On ne peut tout posséder que quand on a renoncé à tout. CROMO, au comte. — Tu entends ? C'est vraiment notre cas. Alors nous possédons tout? COTRONE. — Non, parce que vous désirez encore quelque chose. Quand, vraiment, vous ne désirerez plus rien, alors vous aurez tout. MARA-MARA. — Peut-on dormir si l'on n'a pas de lit?

CROMO. —

MARA-MARA. — Mais l'on dort. DOCCIA. — Qui peut empêcher le sommeil que Dieu, qui te veut bien portant, t'envoie comme une grâce avec la fatigue? Alors, tu dors, même sans lit. COTRONE. — Et il faut avoir faim n'est-ce pas, Quaqueo, pour qu'un simple morceau de pain te donne la joie de manger, comme ne pourront jamais te la donner si tu es rassasié et sans appétit les mets les plus rares! (QUAQUEO souriant et consentant de la tête fait avec la main sur la poitrine le geste des enfants quand ils veulent montrer qu'ils se délectent de quelque chose.) DOCCIA. — Et c'est seulement quand tu n'as plus de maison que l'univers t'appartient. Tu vas, tu marches, et puis tu te jettes dans l'herbe sous le silence des cieux, et tu as tout et tu n'as rien, et tu n'es rien et tu es tout. COTRONE.—Voilà comment parlent les gueux; gens fort malins, Comtesse, et de goût raffiné qui ont pu accepter cette condition exquise et privilégiée de la mendicité! Il n'y a pas de mendiants médiocres. Les médiocres sont tous pleins de bon sens et d'économie. Doccia, ici, est notre banquier. Il a pendant trente ans thésaurisé ces petits sous avec lesquels les hommes

mal.

importants s'offrent le luxe de la charité et il est venu ici pour les offrir à la liberté du rêve. C'est lui qui paie tout. DOCCIA. — Oui, mais si vous n'y allez pas doucement!… COTRONE. — Il fait l'avare pour durer davantage. LES AUTRES SGALAGNOIS, riant. — C'est vrai. COTRONE. — J'aurais pu être, moi aussi, un grand homme, Comtesse. J'ai renoncé. Renoncé à tout, Comtesse; au décorum, aux honneurs et aux dignités, aux vertus, toutes choses que les bêtes du bon Dieu ignorent dans leur bienheureuse innocence. Libérée de toutes ces entraves, voici que l'âme devient grande comme l'air, pleine de soleil et de nuages, ouverte à tous les éclairs, abandonnée à tous les vents, matière surabondante et mystérieuse de prodiges qui nous soulève de terre et nous disperse dans des lointains fabuleux. Nous regardons la terre : quelle tristesse! Il y a quelqu'un peut-être là-bas qui a l'illusion de vivre notre vie à nous : mais ce n'est pas vrai. Personne de nous n'est dans notre corps visible à tous, mais au contraire dans l'âme qui parle depuis quelle distance? Personne ne le sait. Apparence sur apparence avec ces drôles de noms,

moi de Cotrone et lui de Doccia, et lui de Quaqueo

Un corps, c'est la mort : ténèbres et pierre.

Malheur à celui qui se voit dans son corps, avec son nom. Nous faisons les apparitions — toutes celles qui nous traversent l'esprit. Quelques-unes sont obligatoires. Voici, par exemple celle de l'Ecossaise à l'ombrelle (Il désigne MARA-MARA.) ou celle du nain à cape bleue. (QUAQUEO fait signe que c'est son attribut particulier.) Spécialités de la villa. Les autres sont toutes sorties de notre imagination. Avec cette divine prérogative des enfants qui prennent au sérieux leurs jouets, le miracle qui est en nous nous le déversons sur les choses avec lesquelles nous jouons et nous nous laissons enchanter. Ce n'est plus un jeu mais une réalité merveilleuse dans laquelle nous vivons éloignés de tout, jusqu'aux limites de la folie. Eh bien, messieurs, je vous dis ce qu'on criait autrefois aux pèlerins : Dénouez vos sandales et déposez votre bourdon. Vous êtes arrivés au but. Depuis des années, j'attends ici des gens comme vous afin de donner corps à d'autres images que j'ai dans l'esprit. Mais nous représenterons aussi votre Fable de l'enfant échangé comme un prodige qui se suffit à lui-même, sans avoir besoin de rien demander à personne. ILSE. — Ici ? COTRONE. — Seulement pour nous. CROMO. — Il nous invite à rester ici toujours. Tu ne comprends pas? DOCCIA. — Ils sont huit ! LUMACCHI. — Moi je ne dis pas non. BATTAGLIA. — L'endroit est joli. ILSE. — Donc je m'en irai toute seule sinon créer, du moins réciter la fable? SPIZZI. — Mais non, Ilse, qui voudra rester restera. Moi, je te suivrai toujours. DIAMANTE. — Moi aussi. (Au comte.) Tu peux toujours compter sur moi! COTRONE. —Je comprends que la comtesse ne puisse pas renoncer à sa mission. ILSE. — Jusqu'au bout. COTRONE. — Elle ne veut pas non plus que l'œuvre vive pour elle-même. Comme elle le pourrait seulement ici. ILSE. — Elle vit en moi; mais cela ne suffit pas. Il faut qu'elle vive parmi les hommes. COTRONE. — Pauvre œuvre! Comme le poète ne reçut pas de vous l'amour, ainsi l'œuvre ne recevra jamais des hommes la gloire. Mais arrêtons-nous là. Il est bien tard et il vaudra mieux aller se reposer. Puisque la comtesse refuse, j'ai une idée, je vous la soumettrai demain à l'aube. LE COMTE. — Quelle idée? COTRONE. — Demain à l'aube, monsieur le comte. Le jour est éblouissant, la nuit appartient

aux rêves et seuls les crépuscules sont clairvoyants pour les hommes : l'aube pour l'avenir; le couchant pour le passé. (Il lève le bras pour indiquer l'entrée de la villa.) A demain!

ACTE TROISIÈME L'arsenal des apparitions : vaste pièce au milieu de la villa avec quatre portes, deux à droite et deux à gauche, comme si l'on y entrait par deux couloirs parallèles. Le mur du fond nu et libre deviendra aux moments indiqués transparent et l'on verra alors, comme en rêve, d'abord un ciel d'aurore, traversé par des nuages blancs, puis le versant de la montagne en pente douce, d'un vert très tendre avec des arbres autour et une vasque ovale; enfin — mais cela après et durant la

représentation de la Fable de l'enfant échangé — une belle marine avec le port et la tour du phare. L'intérieur de l'arsenal est occupé en apparence par le plus étrange attirail, des meubles qui ne sont pas des meubles, mais de gros jouets cassés et poussiéreux; tout sera au contraire préparé pour composer au commandement et en un clin d'oeil le décor de la Fable de l'enfant échangé. On verra en outre des instruments de musique, un piano, un trombone, un tambour et trois quilles colossales avec à leur bout des visages humains. Et posés gauchement sur les chaises, beaucoup de marionnettes, trois marquis, deux cocottes, un petit vieux chevelu, une farouche cantinière. (Au lever du rideau, la scène est éclairée on ne saura ni d'où ni comment. LES MARIONNETTES sur les chaises prendront dans cette lumière des apparences humaines qui frapperont, bien qu'on les sache marionnettes, à cause de l'immobilité de leur masque. De la première porte à gauche entrera, dans le geste de fuir, ILSE suivie du COMTE qui essaiera de la retenir.) ILSE. — Non, je veux sortir, je te dis. (S'arrêtant surprise et presque épouvantée.) Où sommes- nous ici ? LE COMTE, étonné lui aussi. — Mais ! C'est peut-être ce fameux arsenal des apparitions dont on a parlé! ILSE. — Et cette lumière ? D'où vient-elle ? LE COMTE, désignant LES MARIONNETTES. — Mais regarde ceux-là! Ce sont des marionnettes. ILSE. — Ils ont l'air vrai. LE COMTE. — Oui et l'on dirait qu'ils font semblant de ne pas nous apercevoir. Mais regarde, on les dirait faits exprès pour nous; pour combler les vides de la troupe; le vieux au petit piano, regarde, et l'autre, la patronne du café, et les trois petits marins que nous n'arrivons jamais à trouver. ILSE. — C'est lui qui les a préparés. LE COMTE. — Lui? Et qu'est-ce qu'il en sait, lui? ILSE. — Je lui ai donné la Fable à lire. LE COMTE. — Alors tout s'explique. Mais que faisons-nous des marionnettes? Elles ne parlent

pas. Mais je n'arrive pas à comprendre où

que toi (Il s'approche et veut la toucher, timide, tendre.) ILSE, éclatant, soufflant. — Mon Dieu! par où diable sort-on ? LE COMTE. — Mais tu veux vraiment sortir ? ILSE. — Oui, dehors, dehors LE COMTE. — Mais où? ILSE. —Je ne sais pas, dehors. De l'air, de l'air LE COMTE. — Il fait nuit, tout le monde dort; tu veux prendre mal? ILSE. — J'ai horreur de ce lit là-haut. LE COMTE. — Oui, il est horrible, je le comprends, tellement haut!

Et dans cette incertitude, je voudrais au moins sentir

ILSE. — Avec cet édredon violet mangé des mites ! LE COMTE. — Mais après tout, c'est un lit. ILSE. — Vas-y coucher toi, moi je ne peux pas. LE COMTE. — Et toi ? ILSE. — Il y a dehors ce banc devant l'entrée. LE COMTE. — Mais tu auras peur seule dehors. Là-haut, du moins, tu serais avec moi. ILSE. — Mais j'ai vraiment peur de toi, simplement de toi si tu veux le savoir. LE COMTE, stupéfait. — De moi ? Pourquoi de moi ? ILSE. — Parce que je te connais et je te vois; tu me suis comme un mendiant.

LE COMTE. — Tu ne veux pas que je sois près de toi? ILSE. — Mais pas de cette manière, en me regardant comme tu fais. Je me sens toute, je ne sais

comment, collée, par cette mollesse et cette timidité suppliante que tu as dans les yeux

mains. LE COMTE, humilié. — Parce que je t'aime. ILSE. — Merci, mon chéri. Tu as la spécialité d'y penser toujours aux moments où tu ne devrais pas ou bien que je me sens comme morte. Le moins que je puisse faire c'est de me sauver. Je me mettrais à crier comme une folle. Prends garde que c'est une terrible usure que la tienne. LE COMTE. — Usure ? ILSE. — Oui, usure. Tu veux reprendre en moi tout ce que tu as perdu. LE COMTE. — Comment peux-tu penser une chose pareille ? ILSE. — Tu vas bientôt m'obliger à t'en demander pardon. LE COMTE. — Moi ? Mais que dis-tu là ? Je n'ai rien perdu, moi. Je n'ai rien perdu puisque je t'ai. Appelles-tu cela de l'usure? ILSE. — Horrible, insupportable. Tu interroges toujours mes yeux. Je ne puis le supporter. LE COMTE. — Je te sens lointaine. Je voudrais te rappeler ILSE. — Toujours à la même chose. LE COMTE, blessé. — Non à celle que tu fus pour moi un jour. ILSE. — Ah, un jour! Quand? Peux-tu me dire dans quelle autre vie? Mais vraiment est-ce que tu peux la voir encore en moi celle que je fus ? LE COMTE. — Et n'es-tu pas encore, toujours, mon Ilse? ILSE. — Je ne reconnais même pas ma voix. Je parle et ma voix, je ne sais pas si ce n'est pas la voix d'une autre, tous les bruits je les entends comme si dans l'air il y avait une surdité étrange qui ne me transmît que les paroles cruelles. Epargne-les-moi, par pitié! LE COMTE, après un silence. — C'est donc vrai! ILSE. — Qu'est-ce qui est vrai? LE COMTE. — Que je suis seul, que tu ne m'aimes plus. ILSE. — Comment ? je ne t'aime plus ? Stupide, que dis-tu? Je ne peux pas vivre sans toi. Je te dis de ne pas souhaiter ce que tu as déjà; il faut le sentir sans y penser. Voyons, sois raisonnable. LE COMTE. — Je sais bien que je ne devrais jamais penser à moi-même. ILSE. — Tu dis que tu veux le bonheur des autres… LE COMTE. — Mais le mien aussi, quelquefois. Si j'avais pu imaginer ILSE. — Je ne sais même plus rien regretter. LE COMTE. — Je ne dis pas que ton sentiment ILSE. — Mais c'est le même, toujours le même. LE COMTE. — Non, ce n'est pas vrai. Avant ILSE. — Tu es vraiment sûr d'avant? que mon sentiment aurait duré davantage dans les conditions d'alors? En ce moment, du moins, il dure comme il peut. Mais tu ne vois pas où nous

dans les

sommes? C'est miracle qu'en nous touchant nous ne sentions se dérober sous nos mains jusqu'à la réalité de notre corps. LE COMTE. — C'est bien pour cela. ILSE. — Comment pour cela? LE COMTE. — Que je voudrais te sentir près de moi. ILSE. — Est-ce que je ne suis pas là avec toi ? LE COMTE. — C'est peut-être passager. Mais je me sens vraiment perdu. Je ne sais plus ni où nous sommes ni où nous allons. ILSE. — On ne peut plus revenir en arrière. LE COMTE. — Et je ne vois aucune issue devant nous. ILSE. — Cet homme dit qu'il annonce la vérité

LE COMTE. — Oui, c'est facile

ILSE. — La vérité des songes qui est, dit-il, plus vraie que nous-mêmes. LE COMTE. — Et quels songes ? ILSE. — Et il est bien vrai qu'il n'y a pas de rêve plus absurde que cette vérité, que nous soyons

ici cette nuit et que ce soit vrai, si tu y penses, si tu t'y laisses prendre

LE COMTE. — Mais j'ai bien peur que nous nous soyons laissé prendre depuis longtemps. Marche, marche, nous voilà. Je pense au jour où nous avons descendu pour la dernière fois l'escalier de notre palais, honorés de tous. J'avais sur mon bras Riri, la pauvre petite bête. Toi, tu n'y penses jamais. Moi toujours, avec tout son beau poil blanc, soyeux. ILSE. — S'il fallait penser à tout ce que nous avons perdu ! LE COMTE. — Que de lampes et de flambeaux dans cet escalier de marbre! Nous étions en descendant si joyeux et confiants qu'en trouvant dehors le froid, la pluie et toute cette brume noire ILSE, après un silence. — Et pourtant, crois-moi, nous avons perdu bien peu de chose au fond. Même si c'était matériellement beaucoup, puisque la richesse nous a servi à nous acheter cette pauvreté, nous ne devons pas nous décourager. LE COMTE. — C'est à moi que tu le dis ? Ilse, je te l'ai toujours dit : tu ne dois pas te décourager. ILSE. — Mais oui, allons maintenant! Tu es bon. Montons. Je pourrais peut-être maintenant me reposer un peu. (Ils sortent par la porte d'où ils sont entrés. A peine sortis, LES MARIONNETTES s'inclinent, les mains aux genoux et éclatent en un long ricanement.) LES MARIONNETTES. — Comme ils se compliquent les choses, mon Dieu! Et puis, ils finissent par faire ce qu'ils auraient fait naturellement sans toutes leurs complications. (Le trombone fait tout seul avec trois courts bégaiements un commentaire ironique. Le tambour tout seul, sans baguette, s'agite comme un tamis, crépite en signe d'approbation et pendant le crépitement se dressent debout avec leur grosse tête niaise les cinq quilles. Alors LES MARIONNETTES ont un nouveau ricanement. Elles cessent d'un coup et reprennent leur attitude primitive; la porte du fond s'ouvre, LA SGRIGIA entre et annonce: ) LA SGRIGIA. — L'ange Centuno. Il vient me prendre avec toute son escorte. Le voilà. Tous à genoux, tous à genoux. (Au commandement, LES MARIONNETTES s'agenouillent d'elles-mêmes, pendant que le grand mur du fond s'illumine et devient transparent. On verra défiler, ailées sur deux rangs, les âmes du purgatoire en forme d'anges et elles auront au milieu d'elles, sur un cheval blanc, l'ange Centuno. Un chœur très bas de voix blanches accompagnera le défilé. Avec les armes de la Paix

il l'invente.

c'est la folie.

Quand tout se tait

Foi et Charité, C'est Dieu qui vient en aide

A ceux qu'on persécute,

A ceux qui vont errant.

Quand le défilé est presque terminé, LA SGRIGIA se lève pour le suivre sortant par la deuxième porte de gauche qui reste ouverte après la sortie. Derrière le dernier couple d'âmes, le mur du

fond se fait graduellement opaque. La musique dure encore un peu, s'atténuant toujours. LES MARIONNETTES une à une se relèvent et se jettent inertes sur les chaises. Peu après, par la

porte restée ouverte, entre de dos CROMO, avec un aspect changeant comme dans les rêves; on voit d'abord son visage, puis le masque du client et le nez du premier ministre dans la «Fable de l'enfant échangé». Il semble qu'il cherche tout en reculant d'épouvante un filet de voix dont il n'arrive plus à savoir la provenance; il l'a entendue, c'est certain; il lui a semblé qu'elle venait du puits là-bas au fond du corridor. Pendant ce temps entre par la première porte de droite DIAMANTE, habillée comme la sorcière Vanna Scoma, le masque renversé sur la tête; elle aperçoit CROMO et l'appelle: ) DIAMANTE. — Cromo ! (Et dès que CROMO se retourne.) Oh! quelle tête fais-tu là? CROMO. — Moi, quelle tête je fais? Toi, plutôt habillée en Vanna Scoma et tu as oublié de fixer ton masque sur ton visage. DIAMANTE. — Ne me fais pas rire : moi en Vanna Scoma? C'est toi au contraire habillé en client, orné du nez du premier ministre. Moi, je suis encore attifée en dame de la cour et je suis en train de me déshabiller. Mais sais-tu bien que j'ai peur d'avoir avalé une épingle. CROMO. — Avalé ? Mais c'est grave ! DIAMANTE, touchant sa gorge. —Je la sens là. CROMO. — Mais pardon, tu te crois encore vraiment habillée en dame de cour? DIAMANTE. — Je suis en train de me déshabiller, je te dis et c'est en me déshabillant

CROMO. — Mais comment en te déshabillant

Scoma. (Et comme elle baisse la tête pour regarder sa robe, tout de suite, d'un doigt il lui rabat son masque sur la figure.) Et voici ton masque! DIAMANTE, portant une main à sa gorge. — Ah, mon Dieu! je ne peux plus parler. CROMO. — A cause de l'épingle, mais tu es vraiment sûre de l'avoir avalée? DIAMANTE. —Je la sens, là, là CROMO. — Tu la tenais entre tes dents en te déshabillant ? DIAMANTE. — Mais non, il me semble que je l'ai avalée à l'instant. Et je me demande s'il n'y en avait pas deux. CROMO. — Deux épingles?

DIAMANTE. — Oui, deux épingles. Bien que l'autre

je l'ai peut-être rêvé — ou

bien était-ce avant le rêve ? Le fait est que je la sens là. CROMO. — J'y suis, tu l'auras rêvé parce que la gorge te pique un peu. Je parie que tu as les

amygdales enflammées avec quelques pointes blanches. DIAMANTE. — Peut-être, l'humidité, la fatigue. CROMO. — Tu as peut-être la fièvre ? DIAMANTE. — Peut-être. CROMO, sur le même ton, bref, plaintif. — Crève! DIAMANTE, se révoltant. — Toi, crève ! CROMO. — Rien de mieux à faire que de crever, ma bonne amie, avec la vie que nous menons. DIAMANTE. — Des épingles dans la jupe, il y en avait une toute rouillée, mais je me rappelle

regarde-toi donc, tu es habillée en Vanna

je ne sais pas

l'avoir arrachée et jetée. Je ne l'ai pas mise entre mes dents. Et puis si je ne suis plus habillée en dame de cour (Précipitamment entre par la première porte à gauche, agité comme un fou, BATTAGLIA.) BATTAGLIA. — Oh! Dieu! J'ai vu, j'ai vu DIAMANTE. — Qu'as-tu vu ? BATTAGLIA. — Dans le mur là-bas, quelle horreur ! CROMO. — Si tu dis que tu as vu, c'est vrai : moi aussi j'ai entendu. DIAMANTE. — Quoi donc ? Ne m'épouvantez pas ! J'ai la fièvre. CROMO. — Là-bas au fond du couloir; là tout près du puits, une musique, une musique! DIAMANTE. — Une musique? CROMO, les prenant chacun par une main. — Eh bien, venez. DIAMANTE ET BATTAGLIA, en même temps, reculant. — Mais non, tu es fou. Quelle musique?

CROMO. — Très belle ! Venez avec moi ! Une musique

le fond sur la pointe des pieds.) Mais il faut trouver l'endroit précis, ce doit être par là, je l'ai

entendue. Il n'y a pas à dire. Comme de l'autre monde. Elle monte du fond du puits là-bas. Vous voyez? (Il montre la deuxième porte à gauche.) DIAMANTE. — Mais quelle musique?

CROMO. — Un concert de paradis. Voilà. Attendez. D'abord si je m'éloignais, je ne l'entendais plus, si je m'approchais trop je ne l'entendais pas non plus; puis, tout à coup, juste à cet endroit,

ne bougez pas

(On entend, en effet, comme en sourdine une très douce et caressante musique. Tous trois écoutent extasiés et troublés.) DIAMANTE. — Oh Dieu ! c'est vrai ! BATTAGLIA. — C'est peut-être Sgrigia qui joue de l'harmonium. CROMO. — Mais non. Ce n'est pas une chose terrestre. Et si nous nous éloignons d'un pas, voyez, nous ne l'entendons plus. (En effet, dès qu'ils s'éloignent la musique cesse.) BATTAGLIA. — Je me sens tout béant d'épouvante. CROMO. — Dans cette villa au moins, on voit et on entend. BATTAGLIA. — Je vous dis moi que j'ai vu le mur de l'autre côté s'ouvrir. DIAMANTE. — S'ouvrir? BATTAGLIA. — Oui, et l'on apercevait le ciel. DIAMANTE. — Ce n'était pas la fenêtre? BATTAGLIA. — Non, la fenêtre était de ce côté-ci, fermée. En face de moi il n'y avait pas de fenêtre. Et le mur s'est ouvert : un clair de lune comme je n'en avais jamais vu, derrière un banc

de pierre très long avec des touffes d'herbe qui se découpaient dans la lumière jusqu'à pouvoir en

compter les brins un à un. Puis venait cette innocente vêtue de rouge qui

puis venait tout grimaçant un nain CROMO. — Quaqueo? BATTAGLIA. — Non, pas Quaqueo, un vrai nain avec une cape couleur de tourterelle qui lui tombait jusqu'aux pieds et se balançait comme une cloche et au-dessus la grosse tête et le visage peint comme avec du moût de raisin; il tendait à la femme un petit coffret luisant; puis il chevauchait le banc comme pour s'en aller, mais il se cachait derrière et de temps en temps levait la tête comme pour épier malicieusement, si la femme céderait à la tentation. Mais la femme demeurait immobile, tête basse, la bouche souriante, avec le coffret dans ses mains. Mais tu sais

de quoi avez-vous peur? (Ils vont vers

vous entendez?

sourit et ne parle pas,

que je voyais jusqu'à ses dents entre les lèvres qui s'ouvraient pour sourire.

CROMO. — Ne rêvais-tu pas ? BATTAGLIA. — Mais non, vu de mes yeux, comme je vous vois tous les deux. DIAMANTE. — Oh ! Dieu ! CROMO, et alors l'épingle je crains de l'avoir avalée pour de vrai. CROMO. — Attendez, attendez ici. J'ai une idée, je vais dans ma chambre et je reviens.

(Il sort par où il est entré.)

DIAMANTE, étonnée, à BATTAGLIA. — Pourquoi va-t-il dans sa chambre? BATTAGLIA. — Je ne sais pas, je suis tout tremblant, ne t'éloigne pas. Il ne te semble pas qu'elles aient bougé ces marionnettes là-bas?

DIAMANTE. — Tu les as vues bouger? BATTAGLIA. — Il me semble qu'une a bougé! DIAMANTE. — Mais non, elles sont là immobiles. (CROMO revient tout joyeux comme un écolier en vacances.) CROMO. — Voilà, ça ne m'étonne pas, je m'y attendais. Nous ne sommes plus nous-mêmes ici. BATTAGLIA. — Comment, nous ne sommes plus nous-mêmes ? CROMO. — Courage, ce n'est rien. Restez tranquilles. Allez voir, vous aussi, dans vos chambres et vous serez convaincus. DIAMANTE. — Que nous ne sommes pas nous-mêmes ? BATTAGLIA. — Qu'est-ce que tu as vu, toi, dans ta chambre? DIAMANTE. — Et qui sommes-nous alors? CROMO. — Allez et vous verrez. Il y a de quoi rire. Allez!

(A peine sortis tous les deux par où ils étaient entrés, LES MARIONNETTES se mettent debout en

s'étirant et s'écriant: ) LES MARIONNETTES Un! Enfin! Ce n'est pas trop tôt. Vous avez enfin compris. Il en a fallu du temps ! Nous n'en pouvions plus. CROMO, étonné d'abord de les voir se dresser, puis en comprenant la raison. — Ah ! vous ? Mais bien sûr ! c'est juste, vous aussi. Mais pourquoi pas? UNE DES MARIONNETTES. — Allons nous dégourdir les jambes. (Deux la prennent par la main et elles se mettent en cercle avec les autres. Les instruments de musique se remettent à jouer tout seuls un accompagnement désaccordé au rondeau des marionnettes.

Pendant ce temps reviennent égarés BATTAGLIA et DIAMANTE. BATTAGLIA qui n'a pas l'air de le savoir est vêtu en petite cocotte, lui aussi, avec un petit chapeau chiffonné sur la tête.)

DIAMANTE. — Je deviens folle. Mais alors

corps ? Je le touche pourtant. BATTAGLIA. — Tu t'es vue là-bas, toi aussi ? DIAMANTE, montrant LES MARIONNETTES. — Et toutes celles-là debout. Mon Dieu, où sommes-nous? Moi, je crie. CROMO, lui mettant tout de suite une main sur la bouche. — Tais-toi. Pourquoi veux-tu crier ? J'ai trouvé moi aussi mon corps de l'autre côté, il est en train de dormir superbement. Nous nous sommes réveillés dehors, tu comprends? DIAMANTE. — Comment dehors? CROMO. — Oui, hors de nous! Nous sommes en train de rêver! vous avez compris? Nous

ceci? (Elle touche son corps.) N'est-ce pas mon

sommes nous-mêmes en dehors de notre corps qui dort de l'autre côté! DIAMANTE. — Et tu es sûr que nos corps de l'autre côté respirent encore et ne sont pas morts? CROMO. — Comment, morts? Le mien ronfle, satisfait comme un porc, le ventre à l'air et la poitrine qui va et vient comme un soufflet de forge. BATTAGLIA. — La bouche ouverte, le mien qui a toujours dormi comme un petit ange. UNE DES MARIONNETTES, ricanant. — Comme un petit ange! du joli! . UNE AUTRE. — Avec la bave qui lui coule par le côté. BATTAGLIA, montrant LES MARIONNETTES, effrayé. — Mais ceci? CROMO. — Ils sont aussi dans le rêve, vous ne comprenez pas? Et toi, tu es devenu une femme de mauvaise vie, tu ne te vois pas? Tiens, un petit marin, tiens, embrasse-le. (Il lui jette dans les bras une des marionnettes habillée en marin.) Dansons, dansons dans le rêve, joyeusement ! (Nouvelle musique des instruments, ils dansent; mais mouvements étranges, anguleux, comme peuvent l'être des mouvements de marionnettes qui se plient mal. De la première porte à gauche arrive SPIZZI qui se fait une place au milieu des couples de danseurs pour passer. Il a une corde à la main.) SPIZZI. — Faites place, laissez-moi passer. CROMO. — Oh! Spizzi ! Toi aussi? Qu'est-ce que tu as à la main? Où vas-tu? SPIZZI. — Laisse-moi. Je ne résiste plus. J'en finis. CROMO. — Comment, tu en finis ? Cette corde à la main ? (Il lui prend le bras qui tient la corde. Tous à la vue de cette corde éclatent de rire. Et alors CROMO lui crie: ) Idiot, tu es en train de le rêver que tu te pends. Tu te pends en rêve! SPIZZI, se dégageant et courant vers la seconde porte à droite, par laquelle il disparaîtra. — Oui, vous allez voir si je me pends en rêve. CROMO. — Pauvre petit, son amour pour la comtesse (Surviennent, inquiets et troublés, LUMACCHI et SACERDOTE.) LUMACCHI. — Oh, mon Dieu ! Spizzi se pend, il se pend. CROMO. — Mais non, mais non ! Vous êtes en train de rêver vous aussi. BATTAGLIA. — Spizzi dort dans son lit. DIAMANTE. — Et vous aussi, si vous allez vous voir. LUMACCHI. — Je dors ? Hélas, tenez, regardez, il est là qui s'est vraiment pendu. (Le mur au fond redevient transparent et l'on verra SPIZZI pendu à un arbre. Tous poussent un cri d'horreur et se sauvent vers le fond. La scène s'obscurcit brusquement et dans le noir, pendant que les acteurs disparaissent comme des images de rêve, on entend le ricanement des marionnettes qui reviennent à leurs chaises, immobiles. On refait la lumière et sauf ces marionnettes dans leur attitude primitive sur la scène, il n'y aura personne. Peu après, par la première porte à gauche, entreront LA COMTESSE, COTRONE et LE COMTE.) ILSE. — Je l'ai vu. Je vous dis, pendu à un arbre derrière la villa. COTRONE. — Mais il n'y a pas d'arbres derrière la villa. ILSE. — Comment, il n'y a pas d'arbres autour d'une vasque? COTRONE. — Il n'y a pas de vasque, Comtesse, vous pouvez aller voir. ILSE, à son mari. — Est-ce possible? Mais tu l'as vu aussi, toi? LE COMTE. — Moi aussi, oui. COTRONE. — Ne vous inquiétez pas, Comtesse. C'est la villa. Toutes les nuits elle est ainsi bouleversée de songes et de musiques. Et les rêves à notre insu vivent en dehors de nous. Comme ils sont souvent incohérents, il faut des poètes pour donner aux rêves la cohérence. Voilà monsieur Spizzi, vous le voyez? En chair et en os qui, certainement, a été le premier à rêver qu'il s'était pendu.

(Par la première porte de gauche est entré, en effet, SPIZZI tout embrumé. Aux paroles de COTRONE, il se secoue, étonné et froissé.) SPIZZI. — Comment le savez-vous ? COTRONE. — Mais tout le monde le sait, mon cher. SPIZZI, à LA COMTESSE. — Toi aussi ? ILSE. — Oui, je l'ai rêvé, moi aussi. LE COMTE. — Et moi aussi. SPIZZI. — Tous alors ? Comment est-ce possible ? COTRONE. — Il est clair que vous ne pouvez avoir de secrets pour personne, même pas quand vous rêvez. Et puis, j'expliquais à la comtesse que c’est là une prérogative de notre villa. Toujours, avec la lune, tout se transforme en songes sur la terre, comme si la vie s'en allait et qu'il n'en restât qu'une ombre légère et mélancolique dans le souvenir. Les rêves alors sortent de nous et les plus passionnés prennent quelquefois la décision de se passer une corde autour du cou, et de se pendre à un arbre imaginaire. Cher garçon, chacun de nous parle et après avoir parlé, nous reconnaissons presque toujours que ce fut en vain et nous rentrons en nous-mêmes déçus comme un chien revient au chenil après avoir aboyé devant une ombre. SPIZZI. — Non, c'est la malédiction des mots que je vais répétant depuis deux ans avec le sentiment qu'y apporta celui qui les a écrits. ILSE. — Mais ils sont adressés à une mère, ces mots. SPIZZI. — Merci! je le sais! Mais celui qui les a écrits les a écrits pour toi et il ne te considérait pas comme une mère. COTRONE. — Chers amis, à propos de la responsabilité dont il charge maintenant les mots, voici, l'aube est proche et je vous ai promis hier soir que je vous aurais communiqué l'idée qui m'est venue pour vous : où vous pourriez aller jouer votre Fable de l'enfant échangé, si vraiment vous ne voulez pas rester ici avec nous. Donc, sachez que l'on célèbre aujourd'hui, en grande pompe, des noces colossales, l'union des deux familles dites des géants de la montagne. LE COMTE, plutôt plus égaré, levant un bras. — Les géants ? COTRONE. — Pas vraiment géants, monsieur le comte, on les appelle ainsi parce qu'ils sont de belle et forte stature, et ils habitent là, dans cette montagne proche de nous. Je vous propose de vous présenter à eux. Nous vous accompagnerons. Il faudra savoir les prendre. L'œuvre qu'ils ont entreprise là-haut, l'exercice continuel de leur force physique, le courage qu'ils ont dû montrer dans toutes les occasions : excavations, fabriques, routes, bassins, cultures agricoles n'ont pas seulement développé énormément leurs muscles mais aussi endurci leur esprit. Tout gonflés de leur victoire, ils offrent facilement le moyen de les conquérir : si on sait flatter leur orgueil, on a vite fait de les attendrir et de les rendre malléables. Laissez-moi m'en occuper personnellement. Et vous autres, pensez à vos affaires. Pour moi, vous transporter sur la montagne aux noces de Laura de Dornio et de Lonardo d'Arafo, ce n'est rien. Nous demanderons même une grosse somme, parce que plus elle sera grosse la somme que nous demanderons, et plus grande sera l'importance qu'ils donneront à notre entreprise. Mais il s'agit maintenant d'un autre problème. Comment ferez-vous pour jouer la Fable ? SPIZZI. — Les géants n'ont-ils pas un théâtre là-haut? COTRONE. — Ce n'est pas pour le théâtre. On a vite fait de mettre un théâtre sur pied. Je pense à l'œuvre que vous voulez présenter. J'ai lu toute la nuit jusqu'à ce matin avec mes amis votre Fable de l'enfant échangé. Eh bien, je dis qu'il faut du courage, monsieur le comte pour affirmer que vous avez tout ce qu'il vous faut et que vous ne feriez rien d'approximatif. Vous êtes seulement huit et il faut tout un peuple pour la représenter. LE COMTE. — Oui, nous allons manquer de figurants.

COTRONE. — Mais pas seulement de figurants. Ils parlent tous. LE COMTE. — Les personnages principaux, nous les avons. Ce qui importe d'abord, c'est la magie. Créer, je veux dire, l'attraction de la fable. ILSE. — Ça, oui. COTRONE. — Et comment ferez-vous pour la créer ? Tout vous manque. Les chœurs. Je comprends maintenant, monsieur le comte, que vous ayez dévoré votre patrimoine. En la lisant j'étais ravi. Elle est vraiment faite pour vivre ici, Comtesse, au milieu de nous qui croyons à la réalité des apparitions plus qu'à celle des corps. LE COMTE, faisant allusion aux marionnettes sur les chaises. — Nous avons déjà vu ces marionnettes sur les chaises. COTRONE. — Ah oui, déjà? Elles ont eu vite fait. LE COMTE. — Ce n'est pas vous qui les avez préparées ? COTRONE. — Non, pas moi. Mais c'est simple. Au fur et à mesure que je lisais, elles se préparaient d'elles-mêmes. ILSE. — D'elles-mêmes? et comment? COTRONE. — Je vous ai déjà dit que la villa est habitée par les esprits. Ce n'était pas pour rire que je vous le disais. Ici, vous ne vous étonnerez plus de rien. L'orgueil humain est vraiment imbécile. Ils vivent d'une vie naturelle sur la terre, monsieur le comte, ces hommes dont nous autres hommes normaux ne pouvons avoir la moindre perception, mais seulement à cause de l'infirmité de nos cinq pauvres sens très limités. Il arrive parfois dans des conditions anormales que ces esprits se manifestent et alors nous voilà remplis d'épouvante. Quoi d'étonnant! nous n'en avions pas supposé l'existence. Habitants de la terre, mais non pas humains, cher monsieur, des esprits de la nature de tous les genres qui vivent au milieu de nous, invisibles dans les rochers, dans les bois, dans l'air, dans l'eau, dans le feu. Ils le savaient bien, les anciens, et le peuple l'a toujours su; vous le savez bien vous, ici, qui êtes en lutte avec eux et souvent vainqueurs, les forçant à donner à nos prodiges, avec leur concours, un sens qu'ils ignorent et dont ils ne se soucient pas. Si vous, Comtesse, voyez encore la vie dans les limites du naturel et du possible, je vous avertis qu'ici vous ne comprendrez jamais rien. Nous sommes au-delà de ces limites, grâce à Dieu. Il nous suffit à nous d'imaginer et tout de suite les images deviennent vivantes. Il suffit qu'une chose soit en nous bien vivante, elle se représente elle-même, et par vertu spontanée de sa propre vie. C'est le libre avènement de toute naissance nécessaire. Tout au plus, facilitons-nous de quelque manière la naissance. Ces marionnettes-là, par exemple, si l'esprit des personnages qu'elles représentent s'incorpore en elles, vous les verrez se mouvoir et parler. Et le vrai miracle, ce ne sera pas la représentation, croyez-moi, ce sera toujours l'imagination du poète qui a créé ces personnages et où ils sont si vivants que vous pouvez les voir, même s'ils n'ont pas de corps. Les traduire en une réalité artificielle sur la scène, ce qui se fait habituellement au théâtre, c'est là votre travail. SPIZZI. — Vous nous mettez donc au rang de vos marionnettes ? COTRONE. — Non pas au même rang, pardonnez-moi, un peu au-dessous. SPIZZI. — Ah-! même au-dessous ? COTRONE. — Puisque dans les marionnettes s'incorpore l'esprit du personnage au point de le faire se mouvoir et parler SPIZZI. — Je serais curieux de voir ce miracle. COTRONE. — Ah, vous seriez curieux ? Mais vous savez, on ne les voit pas par curiosité ces miracles, il faut y croire, mon ami, comme on croit aux enfants. Votre poète a imaginé une mère qui croit qu'on lui a changé son enfant au maillot et que ce sont les sorcières de la nuit et du vent appelées par le peuple «les femmes», qui ont fait cette substitution criminelle. Dans les nuits

orageuses d'hiver, que de fois les avons-nous entendues crier avec ces voix déchirées, fuyant avec le vent, de ces côtés. Voilà, si nous voulons, nous pouvons les évoquer:

Elles entrent la nuit dans les maisons Par le tuyau des cheminées Comme Une fumée Noire, Une pauvre mère que sait-elle ? Elle dort fatiguée de la journée Et les autres accroupies dans le noir Allongent leurs doigts minces. ILSE, surprise. — Ah ! vous savez déjà des vers par cœur? COTRONE. — Mais oui et nous pouvons représenter à l'instant même la Fable du début à la fin, Comtesse, pour faire la preuve de tous les éléments dont vous avez besoin vous mais pas nous. Essayez, Comtesse, un moment, de vivre le rôle de la mère et je vous le montrerai pour vous en donner la preuve. Quand lui a-t-on changé son enfant ? ILSE. — Quand, dites-vous, dans la Fable? COTRONE. — Dans la Fable, bien sûr. ILSE. — Une nuit, pendant que je dormais, j'entends un vagissement, je me réveille. Je tâte l'ombre sur le lit à mon côté. Il n'y est pas. D'où m'arrivent ces pleurs ? De lui-même dans ses langes Il ne pouvait se sauver mon enfant. COTRONE. — Pourquoi vous arrêtez-vous ? continuez; demandez, demandez, comme dans le

texte, n'est-ce pas

(Il n'a pas fini de proférer la demande que la scène, un instant obscurcie, s'illumine comme par magie d'une nouvelle lumière d'apparition et LA COMTESSE trouve à ses côtés, vivantes, les deux voisines, deux femmes du peuple comme dans le premier tableau de la «Fable» qui tout de suite répondent: ) L'UNE. — C'est vrai, c'est vrai. L‘AUTRE. — Un bébé de six mois, comment pouvait-il ? ILSE, les regarde, écoute et s'effraie avec SPIZZI et LE COMTE qui reculent. — Oh ! mon Dieu, ces femmes ? SPIZZI. — Par où sont-elles apparues ? LE COMTE. — Comment est-ce possible ? COTRONE, à LA COMTESSE. — Continuez, continuez. De quoi vous étonnez-vous? C'est vous qui les avez attirées. Ne rompez pas l'illusion et ne demandez pas d'explications, jouez! Quand je le pris ILSE, obéissant, étourdie. Quand je le pris, Jeté là, sous le lit… (D'en haut, on ne sait d'où, une voix ironique, puissante, crie:

Tombé! tombé! LA COMTESSE atterrée lève les yeux.) COTRONE, tout de suite. — Ne vous troublez pas. C'est dans le texte! Continuez.

n'est-ce pas?

ILSE, se laissant prendre au prodige. Eh je sais bien! C'est ce qu'ils disent : tombé. L'UNE D'ELLES Mais comment, tombé? Celui qui ne le vit pas Là sous le lit, comment il fut trouvé, peut-il le dire? ILSE Voilà, dites-le vous Comment il fut trouvé, Vous qui êtes accourues Les premières à mes cris, Dites-le comment il fut trouvé. L'UNE D'ELLES Retourné. L’AUTRE Les petits pieds Vers la tête du lit. L'UNE D'ELLES Les langes intacts Enroulés bien serrés Autour des petites jambes. L’AUTRE Et attachées avec le cordon. L'UNE D'ELLES En parfait état. L’AUTRE Donc il avait été pris Avec les mains d'auprès de Sa mère et mis par dépit Là sous le lit. L'UNE D'ELLES Mais, si ça n'avait été que du dépit… ILSE Quand je l'ai pris… L'UNE D'ELLES Comme il pleurait. (De l'intérieur éclatent de gros rires incrédules. Les deux voisines se tournent et crient:

C'était un autre, Ce n'était plus le même, Nous pouvons le jurer. Un moment d'obscurité rempli encore par les rires qui s'arrêtent net dès que revient la lumière. Par les diverses portes se présentent CROMO, DIAMANTE, BATTAGLIA, LUMACCHI, SACERDOTE. En entrant, ils parlent un peu tous ensemble.) CROMO. — Comment, comment? On joue? On répète ?

DIAMANTE. — Moi je ne peux pas, j'ai mal à la gorge. LUMACCHI. — Ah ! Spizzi, mon cher, Dieu soit loué ! BATTAGLIA ET SACERDOTE. — Qu'y a-t-il ? COTRONE. — Vous avez joué, Comtesse, avec des images sorties vivantes directement de l'imagination de votre poète. ILSE. — Où sont-elles allées? COTRONE. — Disparues. CROMO. — De qui parlez-vous? BATTAGLIA. — Qu'est-il arrivé? LE COMTE. — Les deux voisines nous sont apparues au premier tableau de la Fable. DIAMANTE. — Apparues ? Comment apparues ? LE COMTE. — Ici brusquement, et elles se sont mises à jouer avec nous. CROMO. — Nous avons entendu les éclats de rire. SPIZZI. — Ce sont des trucs et des combinaisons, monsieur. Ne nous laissons pas éblouir comme des hiboux surpris par la lumière. Nous qui sommes du métier, prenez exemple chez les enfants, je vous dis, qui inventent leur jeu puis y croient et le vivent comme s'il était vrai! SPIZZI. — Mais nous ne sommes pas des enfants. COTRONE. — Si nous avons été enfants une fois, nous devons le rester toujours. Et la preuve c'est que vous avez été vous-mêmes ahuris quand ces deux images sont apparues ici, au moment voulu et vous avez dit au bon moment ce qu'il fallait dire. Cela ne vous suffit pas? Tout le reste, comment elles sont apparues et si elles sont vraies ou non, cela n'a aucune importance! J'ai voulu

seulement vous donner une preuve, Comtesse, que votre Fable ne peut vivre qu'ici; mais vous voulez continuer à la porter parmi les hommes, soit! En dehors d'ici, je n'ai pas le pouvoir de vous faire aider si ce n'est par mes camarades et je les mets avec moi-même à votre disposition. (On entend à ce moment, très puissant, du dehors, le bruit de la cavalcade des géants de la montagne qui descendent au village pour célébrer les noces d'Ama de Dornio et Lopardo d'Areifa avec des musiques et des cris presque sauvages. Les murs de la villa en tremblent. Sur la scène arrivent très vite QUAQUEO, DOCCIA, MARA-MARA, LA SGRIGIA, PETIT MILORD, MADELEINE.) QUAQUEO. — Voilà les géants. PETIT MILORD. — Ils descendent de la montagne. MARA-MARA. — Tous à cheval ! en grande tenue ! QUAQUEO. — Entendez-les, on dirait les rois du monde. PETIT MILORD. — Ils vont à l'église, pour la consécration des noces. DIAMANTE. — Allons, allons voir. COTRONE, arrêtant avec une voix impérieuse et puissante tous ceux qui veulent accourir. — Non ! que personne ne bouge! que personne ne se montre, si nous voulons aller leur proposer la représentation. Restons tous ici pour préparer les répétitions. LE COMTE, prenant à part LA COMTESSE. — Mais tu n'as pas peur, Ilse? Tu les entends? SPIZZI, atterré, s'approchant. — Les murs en tremblent ! CROMO, s'approchant lui aussi atterré. — On dirait la cavalcade d'une horde de sauvages.

DIAMANTE. — J'ai peur

j'ai peur.

(Tous restent à écouter, troublés, inquiets, pendant que les musiques et le fracas vont

s'éloignant.)

RÉSUMÉ DE L'ACTE IV Canevas donné par Stéfano Pirandello, le fils aîné du maître, d'après ce que lui en avait dit son

père :

L'acte IV devait se jouer sur la montagne, sur un grand espace devant une des maisons habitées par les géants. Il s'ouvrait sur l'arrivée des acteurs fatigués de la longue route avec leur char et accompagnés par quelques-uns des Scalagnois, tous guidés par Cotrone. L'arrivée de ces étranges visiteurs inattendus excitait la curiosité des habitants, non pas des géants qui ne seraient jamais apparus sur la scène, mais de leurs serviteurs et de tous les ouvriers employés par eux dans les divers chantiers de leurs grandioses travaux, maintenant tous assis à un grand banquet au fond de la scène, dont les tables devaient s'imaginer comme placées au-delà de la vue des spectateurs sur un espace énorme — quelques-uns des banqueteurs les plus proches se seraient levés et seraient allés à leur rencontre, surpris et attirés comme devant des êtres tombés d'une autre planète et Cotrone aurait manifesté à un majordome autorisé le désir de faire venir ses camarades. Ilse, voulant imposer la pièce en même temps que la poésie et refusant de la remplacer par une petite chanson ou un air de ballet qu'on exigeait d'elle, devait être massacrée par les géants avec ses principaux acteurs.

FIN