TARTUFFERIES ET PRÉDATION SEXUELLE

SÉBASTIEN ROCH ENCORE ET TOUJOURS !

La remarquable émission d’Arte, hier soir, a permis de faire le point sur
les turpitudes de la toute-puissante multinationale connue sous le nom d’« Église
catholique, apostolique et romaine » et, plus précisément, sur les viols et
agressions sexuelles perpétrés sur des enfants et adolescents des deux sexes par
des prêtres dans l’exercice de leurs fonctions, avec la certitude de bénéficier du
soutien de leur hiérarchie et, par conséquent, d’une totale impunité. À cet égard,
le règne de l’Argentin Bergoglio ne vaut pas mieux que celui de l'ultra-
conservateur polonais Wojtyla.

Ce n’est évidemment pas une découverte. Cela fait à coup sûr des siècles
que, à la faveur de l’omnipotence de leur Église, dont les tentacules s’étendent
sur le monde entier et qui a accumulé un patrimoine colossal, au fil des siècles et
des extorsions diverses et variées, des prêtres utilisent leur emprise sur leurs
ouailles pour abuser de leur confiance et de leur crédulité. L’autorité que leur
confère leur habit ecclésiastique facilite considérablement le travail des
prédateurs sexuels, qui, à l’instar des gourous des sectes ou de tel prédicateur
islamiste et violeur en série, enrôlent leur dieu pour justifier leurs crimes aux
yeux de leurs victimes, et s’assurer ainsi de leur indispensable silence.
Il y a trois siècles et demi, Molière avait eu le courage, voire la témérité,
de dénoncer l’utilisation qui était faite de la religion catholique par des
prédicateurs escrocs en quête de proies et exploiteurs de leur bêtise et de leur
ignorance. En s’attaquant ainsi à une Église intouchable, il risquait le bûcher,
que réclamait pour lui le très chrétien archevêque de Paris. Mais du moins
Tartuffe ne s’attaquait-il qu’à des proies adultes et censées avoir la capacité de
résister à ses arnaques (Orgon) et à ses agressions sexuelles (Elmire).
En revanche quand Mirbeau publie son roman autobiographique
Sébastien Roch en 1890, ce qu’il révèle au grand public, ce sont les viols en
série perpétrés, en toute bonne conscience et en toute impunité, à l’abri des murs
d’un collège religieux, sur des proies offertes sur un plateau aux prédateurs
ensoutanés en quête de chair fraîche, comme le révèle le rêve symbolique du
petit Sébastien, qui est victime, selon le mot de Mirbeau, d’un véritable «
meurtre d’une âme d’enfant » :

« Nous étions dans la salle du théâtre de Vannes : sur la scène, au
milieu, il y avait une sorte de baquet, rempli jusqu’aux bords de
papillons frémissants, aux couleurs vives et brillantes. C’étaient des
âmes de petits enfants. Le Père Recteur, les manches de sa soutane
retroussées, les reins serrés par un tablier de cuisine, plongeait les
mains dans le baquet, en retirait des poignées d’âmes charmantes qui
palpitaient et poussaient de menus cris plaintifs. Puis, il les déposait
en un mortier, les broyait, les pilait, en faisait une pâtée épaisse et
rouge qu’il étendait ensuite sur des tartines, et qu’il jetait à des
chiens, de gros chiens voraces, dressés sur leurs pattes, autour de lui,
et coiffés de barrettes. Et que font-ils autre chose ? »

Comme le disait, sur Arte, une journaliste de La Croix, le viol d’un
adolescent perpétré dans de telles conditions est aggravé par son caractère
incestueux. Dans le roman de Mirbeau, le viol de Sébastien est en effet
triplement incestueux : le « père » de Kern – directement inspiré du « père »
Stanislas du Lac, ancien maître d’études du jeune Mirbeau au collège des
jésuites de Vannes – dispose d’une triple autorité, en tant que substitut du père,
que professeur et que prêtre et guide spirituel. Comment l’adolescent, pourtant
méfiant et plein de pressentiments douloureux, pourrait-il trouver les moyens de
résister ?

Ce qui aggrave encore les choses, c’est que le viol stricto sensu ne se
déroule pas avec violence, ce qui pourrait laisser à la victime la possibilité de se
révolter et de ne pas se sentir coupable : il est le résultat d’une longue entreprise
de séduction de Sébastien, qui se trouve ainsi « chloroformé d’idéal » et hors
d’état de faire face. Inversant la devise attribuée aux jésuites, « ad augusta per
angusta », c’est par des moyens nobles, l’initiation à la littérature et à l’art, que
de Kern parvient à ses fins ignobles.

À la différence des collèges de Crema 5italie), d’Altoona (Pennsylvanie)
et de Mendoza (Argentine), évoqués dans le reportage d’Arte, où de nombreux
prêtres étaient concernés et bénéficiaient de complicités parmi les autorités
civiles, parfois même chez les parents de leurs victimes, rien ne nous dit que de
Kern ait fait des émules parmi ses collègues en soutane. Il y a même, parmi les
prêtres du collège, un « père » de Marel qui semble humain et sympathique à
Sébastien, raison pour laquelle, chassé honteusement du collège sous une
accusation infamante, il finit par s’ouvrir à lui en toute confiance pour lui révéler
l’indicible vérité du viol :

« Devant la gravité de cette inattendue et irrécusable révélation, le
premier instant de stupeur passé, le Père ne fut pas long à recouvrer
ses esprits. Il laissa Sébastien se dépenser en cris, en menaces, en
effusions tumultueuses, sachant bien qu’un abattement succéderait
vite à cette crise, trop violente pour être durable, et qu’alors, il
pourrait le manier à sa guise, en obtenir tout ce qu’il voudrait par le
détour capricieux des grands sentiments. Chez cet homme, bon
pourtant, dans les ordinaires circonstances de la vie, une pensée
dominait, en ce moment, toutes les autres : empêcher la divulgation
de ce secret infâme, même au prix d’une injustice flagrante, même au
prix de l’holocauste d’un innocent et d’un malheureux. Si petite que
fût cette petite créature, de si mince importance que demeurassent,
aux yeux du monde, les accusations d’un élève, renvoyé, il en resterait
toujours – même l’événement tournant en leur faveur – un doute
vilain et préjudiciable à l’orgueilleux renom de la congrégation. Il
fallait éviter cela. »

Cet esprit de corps et ce désir, bien compréhensible, de défendre
l’institution dont il fait partie, qui assure son gagne-pain et lui confère son
prestige social, ne sont évidemment pas le monopole de l’Église romaine : on les
rencontre dans d’autres institutions, et aussi dans les partis politiques et les
syndicats, où l’on n’aime guère laver son linge sale en public, au risque de
discréditer leurs valeurs et les objectifs qu’ils se sont fixés. Mais, dans le cas des
religions, il s’y ajoute une dimension prétendument sacrée qui garantit une
omertà généralisée, comme dans les mafias : les prêtres, gourous et prédicateurs
prétendent en effet parler au nom de leur dieu, de sorte que ceux qui auraient le
courage de contester les brebis galeuses seraient considérés comme des
sacrilèges et risqueraient de se trouver, du même coup, excommuniés, c’est-à-
dire rejetés par l’institution, à laquelle ils continuent de faire confiance, avec une
foi aussi aveugle que celle d’Orgon en Tartuffe.

Dans Sébastien Roch, le prêtre infâme se sert de ce levier pour obtenir de
l’adolescent qu’il quitte sa chambre sans faire d’histoire (« Et si le matin allait
les surprendre, là, tous les deux, leur couper la retraite ! »). Il lui propose de le
confesser pour pouvoir l’absoudre, ce qui est le comble de la perversion : c’est
le criminel qui prétend avoir le pouvoir sacré d’apporter l’absolution à
l’innocente victime ! Sébastien ne manque pas de s’étonner :

« — Oui, moi… Je suis prêtre… J’ai le pouvoir de vous absoudre…
même indigne, même coupable, même criminel… Le caractère sacré
qui fait que je puis vous rendre, si misérable que je sois, la paix de la
conscience et l’orgueilleuse pureté de votre corps, la candeur de votre
petite âme d’ange, je ne l’ai point perdu… Moi, qui suis retombé dans
l’enfer, je puis vous redonner le paradis… »

Au-delà de cette solidarité institutionnelle et du caractère prétendument
sacré de la religion, qui garantissent l’impunité aux prédateurs sexuels, au nom
de l’intérêt supérieur de l’Église, il conviendrait de mettre également en cause
l’absence de formation, d’information et de morale chez les prêtres, comme s’en
plaignait un de ces agresseurs sexuels en soutane interviewé dans le reportage
d’Arte : jamais, au cours de ses années de préparation à la prêtrise, on ne l’a
informé des risques et des tentation, jamais on ne l’a aidé à y faire face, jamais
on ne lui a dit que la prédation sexuelle était contraire à la morale dont se
réclame l’Église catholique : on ne lui a appris qu’à jouer son rôle de prêtre,e
pour le plus grand profit de son Église…. À sa façon de Kern fait le même
constat, quand il prétend avoir dû lutter tout seul contre le « péché » à coup de
mortifications supposées rédemptrices :

« Pour racheter mon âme, pour effacer ce crime… – et pourrais-je la
racheter cette âme, et pourrais-je l’effacer ce crime ?… – quelles
longues expiations ! Cette chair que j’ai souillée, cette chair où,
malgré les jeûnes, les prières, les supplices, le péché dormait encore,
il faudra que je la déchire, que je l’arrache fibre à fibre, avec mes
ongles, avec… »
Dans l’ensemble des interviews de documentaire d’Arte, une chose m’a
fort étonné : c’est que toutes ces personnes, y compris des victimes, continuent à
se dire catholiques, malgré toutes les horreurs qu’elles ont découvertes, subies
ou dénoncées, au sein de cette Église dont elles continuent de se réclamer. C’est
incompréhensible ! Ou, plutôt, cela révèle l’ampleur de leur aspiration à
continuer de croire, en dépit de tout. Leur foi est enracinée dans un besoin vital,
qui n’a cure de preuves ni de rationalité. Certes, on pourra toujours imaginer que
ces catholiques restent fidèles à l’espti évangélique. Mais il suffirait alors qu’ils
se disent chrétiens : pourquoi s’accrocher aux dogmes et aux rites d’une
institution qui a précisément trahi cet esprit évangélique ?

Pierre MICHEL
22 février 2018