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L’Énéide, livre I, vers 1 à 33

I. TEXTE

Arma virumque cano, Trojae qui primus ab oris


Lavinum, i, n. = Actuellement Practica di Mare, Lavinium était une ville
Italiam fato profugus Laviniaque venit du Latium, non loin de la côte, dont la fondation était attribuée à Énée.
litora ; multum ille et terris jactatus et alto (Lavinius, a, um = de Lavinium)
vi superum, saevae memorem Junonis ob iram, Juno, onis, f. = La sœur et épouse de Jupiter était l’ennemie acharnée des
Troyens depuis que lors des noces de Pélée et de la déesse Thétis, Éris (la
5 multa quoque et bello passus, dum conderet urbem discorde) avait jeté une pomme d’or (la « pomme de la discorde ») portant
inferretque deos Latio, genus unde Latinum l’inscription « pour la plus belle ». Les déesses Héra (Junon), Athéna
(Minerve) et Aphrodite (Vénus) la réclamèrent chacune pour elle et elles
Albanique patres atque altae moenia Romae. s’en remirent à Pâris, le plus beau des hommes mortels, qui était alors
Musa, mihi causas memora, quo numine laeso berger sur le mont Ida près de Troie, pour régler la dispute. Or Pâris donna
quidve dolens regina deum tot volvere casus à Aphrodite le prix de la beauté, mécontentant ainsi Athéna et Héra.
Vénus en cadeau a donné au jeune homme l’amour de la plus belle femme
10 insignem pietate virum, tot adire labores au monde, Hélène de Sparte…
impulerit. Tantaene animis caelestibus irae ? Latio = datif pour in Latium
Urbs antiqua fuit (Tyrii tenuere coloni) Alabanus, a, um = Albains, d’Albe (Énée fonde Lavinium, Ascagne son
fils, dit Iule (d’où prétendait descendre la gens Iulia), fonde Albe et
Karthago, Italiam contra Tiberinaque longe Romulus, le descendant des rois d’Albe, fonde Rome.
ostia, dives opum studiisque asperrima belli, Musa = il s’agit de Calliope, celle des neuf muses qui inspirerait les
poètes épiques
15 quam Juno fertur terris magis omnibus unam Tyrii … coloni = Carthage a été fondée par les Tyriens (Tyr est un port de
posthabita coluisse Samo ; hic illius arma, Phénicie situé dans l’actuel Liban)
hic currus fuit ; hoc regnum dea gentibus esse, Tiberinus, a, um = du Tibre (fleuve du Latium, près duquel fut fondée
Rome)
si qua fata sinant, jam tum tenditque fovetque. Samo = abl. sg. de Samos, i, f., île de la mer Égée, célèbre pour son grand
Progeniem sed enim Trojano a sanguine duci temple consacré à Héra (Junon).
20 audierat Tyrias olim quae verteret arces ;
hinc populum late regem belloque superbum Libya, ae, f. = Carthage était également appelée ainsi, du fait de la
venturum excidio Libyae : sic volvere Parcas. proximité de la Libye.
Saturnia, ae, f.= la fille de Saturne, la Saturnienne, c’est-à-dire Junon
Id metuens veterisque memor Saturnia belli, (fille et sœur de Jupiter).
prima quod ad Trojam pro caris gesserat Argis Argius, a, um. = d’Argos, ville fondée par Danaos, un Égyptien, d’où le
25 (necdum etiam causae irarum saevique dolores nom de Danéens (cf. v.30) aux Grecs.
exciderant animo ; manet alta mente repostum
judicium Paridis spretaeque injuria formae Ganymedes, is, m. = Ganymède, fils de Tros (roi de Troie qui avait donné
et genus invisum et rapti Ganymedis honores) son nom à sa capitale), était un jeune homme de toute beauté que Zeus,
transformé en aigle, enleva pour qu’il exerçât sur l’Olympe la fonction
his accensa super jactatos aequore toto d’échanson des dieux, à la place d’Hébé, fille d’Héra.
30 Troas, reliquias Danaum atque immitis Achilli, Troas = acc. pl. de Troes, um, m. pl., les Troyens.
arcebat longe Latio, multosque per annos
errabant, acti fatis maria omnia circum.
Tantae molis erat Romanam condere gentem !

Texte complémentaire : L’Odyssée, livre I, vers 1 à 21

–Andra moi œnnepe, Moàsa, polÚtropon, Ój m£la poll¦ O Muse, conte-moi l’aventure de l’homme aux mille tours,
pl£gcqh, ™peˆ Tro…hj ƒerÕn ptol…eqron œperse : Celui qui pilla Troie, qui pendant des années erra,
pollîn d/ ¢nqrèpwn ‡de ¥stea kaˆ nÒon œgnw : Voyant beaucoup de villes, découvrant beaucoup d’usages,
poll¦ d/ Ó g/ ™n pÒntJ p£nqen ¥lgea Ón kat¦ qumÒn, Souffrant beaucoup d’angoisses dans son âme sur la mer
5 ¢rnÚmenoj ¼n te yuc¾n kaˆ nÒston ˜ta…rwn. Pour défendre sa vie et le retour de ses marins,
'All/ oÝd/ ìj ˜t£rouj ™rrusato, ƒšmenÒj per : Sans en pouvoir sauver un seul, quoi qu’il en eût :
aÙtîn g¦r sfetšrVsin ¢tasqal…Vsin Ôlonto, Par leur propre fureur ils furent perdus en effet,
n»pioi, o‰ kat¦ boàj `Uper…onoj 'Hel…oio Ces enfants qui touchèrent aux troupeaux du dieu d’En Haut,
½sqion : aÙt¦r Ð to‹sin ¢fe…leto nÒstimon Ãmar. Le Soleil qui leur prit le bonheur du retour…
10 Tîn ¢mÒqen ge, qe£, qÚgater DiÒj, e„pe\ kaˆ ¹m‹n. À nous aussi, Fille de Zeus, conte un peu ces exploits !
”Enq/¥lloi me\n p£ntej, Ósoi fÚgon a„pÝn Ôleqron, Tous les autres, tous ceux du moins qui avaient fui la mort,
o‡koi œsan, pÒlemÒn te pefeugÒtej ºde\ q£lassan : Se retrouvaient chez eux loin de la guerre et de la mer ;
tÕn d/ oi]on, nÒstou kecrhmšnon ºde\ gunaikÒj, Lui seul, encor sans retour et sans femme,
NÚmfh pÒtni/ œruke Kaluyè, d‹a qe£wn, Une royale nymphe, Calypso, le retenait
15 ™n spšssi glafuro‹si, lilaiomšnh pÒsin ei]nai . Dans son antre profond, brûlant d’en faire son époux ;
'All/ Óte d¾ œtoj Ãlqe, periplomšnwn ™niautîn, Et, lorsque dans le cercle des années vint le moment
tù oƒ ™peklèsanto qeoˆ oi]kÒnde nšesqai Où les dieux avaient décidé qu’il rentrerait chez lui,
e„j 'Iq£khn, oÙd/ œnqa pefugmšnoj Ãen ¢šqlwn, En Ithaque, il trouva de nouvelles épreuves
kaˆ met¦ oŒsi f…loisi, qeoˆ d/ ™lšairon ¤pantej Jusque parmi les siens, et son sort touchait tous les dieux,
20 nÒsfi Poseid£wnoj : Ð d/ ¢sperce\j menšainen Hors Poséidon qui poursuivit sans cesse de sa haine
¢ntiqšJ 'OdusÁi, p£roj ¿n ga‹an ƒkšsqai. L’Égal des dieux, jusqu’à ce qu’il fût au pays.
2

II. VOCABULAIRE

– cano, is, ere, cecini, cantum : chanter (chanter, cantate, se canto)


– ora, orae, f. : bord, (cf .l’orée) rivage, côte (à ne pas confondre avec os, oris, n. : bouche, embouchure (oral,
orifice) ; visage)
– fatum, i, n. : destin (fatalité, fatal, fatalisme, fée)
– profugus, a, um : s’étant enfui, ayant été chassé, exilé
– litus, oris, n. : rivage, côte (littoral, lido)
– jacto, as, are, avi, atum : jeter, ballotter, agiter (jet, jeter, jactance = vanité, vantardise, cf. ça en jette)
– altum, i, n. : haute mer (autan : vent qui vient de la haute mer)
– vis, acc. vim, abl. vi : force, puissance (violent, violer)
– superi, um (orum), m. pl. : les dieux d’en haut
– saevus, a, um : féroce, cruel (sévices, sévir)
– memor, memoris : qui a une bonne mémoire
– ob + Acc. : à cause de
– patior, teris, ti, passus sum : souffrir, subir, supporter, endurer (pâtir, passion, passif)
– dum : pendant que (normalement suivi de l’indicatif)
– condo, is, ere, didi, ditum : fonder
– infero, fers, ferre, intuli, illatum : porter dans, introduire
– genus, eris, n. : race (genre, générique, indigène, généreux)
– moenia, ae, f. : murailles, murs, remparts (munir, prémunir, munition)
– memoro, as, are, avi, atum : rappeler, raconter (mémoire, mémorable, commémorer, remémorer)
– numen, inis, n. : volonté divine
– laedo, is, ere, laesi, laesum : blesser, outrager, offenser (léser, collision, élision)
– -ve : ou
– doleo, es, ere, ui, itum : souffrir (douleur, deuil, indolence (insensibilité, indifférence, paresse), doléance,
condoléances)
– volvo, is, ere, volvi, volutum : rouler, rouler dans son esprit, méditer (cf. Volvo, volute = bande roulée)
– casus, us, m. : accident, malheur (cf. occasion)
– insignis, e : remarquable singulier (cf. insigne)
– pietas, atis, f. : piété (sentiment qui fait accomplir tous les devoirs envers les dieux, les parents, la patrie)
– adeo, is, ire, ii, itum : aller vers, s’exposer à
– impello, es, ere, pulli, pulsum : pousser (impulsion)
– caeles, itis : céleste
– teneo, es, ere, ui, tentum : tenir, occuper, habiter
– contra +Acc. : en face de
– longe : au loin
– ostium, ii, n. : entrée, embouchure (cf. Ostie)
– ops, opis, f. : richesse, abondance
– dives, vitis : riche, opulent
– asper, pera, perum : âpre, dur, acharné
– studium, ii, n. : goût, désir, ardeur
– fertur (sur fero) : on rapporte que + proposition infinitive
– posthabeo, es, ere, ui, itum : estimer moins
– colo, is, ere, colui, cultum : habiter, cultiver, honorer (colon, colonie, culture, cultiver, culte)
– currus, i, m. : char
– gens, gentis, f. : race, nation (cf. gentil, gentilhomme)
– sino, is, ere, sivi, situm : permettre
– regnum, i, n. : royaume
– jam tum : dès lors
– foveo, es, ere, fovi, fotum : fomenter, s’employer à
– progenies, ei, f. : race, souche (cf. progéniture)
– sed enim : mais en fait
– olim : un jour
– verto, is, ere, ti, sum : renverser
– arx, arcis, f. : citadelle
– hinc : ensuite
– late : largement
– excidium, ii, n. : ruine
3
– metuo, is, ere, ui, utum : craindre
– memor, oris + G. : qui a le souvenir de
– vetus, eris : vieux, ancien (vétéran, vétuste)
– carus, a, um : cher
– bellum gerere (gero, is, ere, gessi, gestum) : mener une guerre
– necdum : et pas encore
– dolor, oris, m. : souufrance ; ressentiment
– excido, is, ere, cidi : sortir
– altus, a, um : profond
– repono, is, ere, posui, positum (postum) : déposer
– judicium, ii, n. : jugement (judiciaire, judicieux, préjudice – étymologiquement = préjugé, mais préjudice a pris le
sens de jugement trop rapide, donc nuisible)
spretus, a, um : méprisé
– forma, ae, f. : beauté
– invisus, a, um : haï, détesté
– raptus, a, um : enlevé
– accensus, a, um : enflammé
– super : en outre ou au sens de « de »
– aequor, oris, n. : mer
– reliquiae, arum, f. pl. : restes (relique, reliquaire, reliquat)
– immitis, e : rude, cruel
– arceo, es , ere ui : tenir éloigné, écarter
– actus, a, um : poussé, chassé
– circum + Acc. autour de
– moles, is, f. : effort

III. TRADUCTION

1 Arma virumque cano, Je chante les armes et l’homme,


qui primus, qui le premier,
ab oris Trojae des bords de Troie,
fato profugus, chassé par le destin,
2 venit Italiam, Pour « venit in Italiam » vint en Italie,
Laviniaque litora ; Pour « venit ad Lavinia litora » et sur les rivages de Lavinium ;
3 ille Sens laudatif de « ille » ce héros
multum iactatus « Jactatus » : sous-entendre « est » fut fréquemment malmené
(idem pour « passus ») sauf si l’on
supprime le point-virgule avant
« ille »
et terris et alto Pour « et in terris et in alto » et sur terre et sur mer
4 vi superum par la puissance des dieux d’en haut
ob iram memorem à cause de la colère tenace
saevae Iunonis, de la cruelle Junon,
5 quoque et passus et il souffrit aussi
multa bello Bello : ablatif de cause beaucoup par la guerre
dum conderet urbem Dum suivi du subjonctif (≠ Ind. au avant qu’il ne fondât une cité
sens de pendant que): jusqu’à ce
que, en attendant que, avant que
6 « inferret » (subj. Impft) ≠ infert (ind. et qu’il n’introduisît ses dieux dans le
inferretque deos Latio Prést) Latium ;
4
genus unde Latinum Verbe à suppléer : est de là l’origine du peuple latin
7 Albanique patres et les pères Albains
atque altae moenia Romae. et les murailles de la haute Rome.
8 Musa, mihi causas memora, Muse, rappelle-moi les causes,
quo numine laeso, Expression à l’ablatif (pour la cause) pour quelle offense à sa puissance
9 quidve dolens, ou pour quelle douleur
regina deum « deum » pour « deorum » la reine des dieux
impulerit « Impulerit » car discours indirect, précipita-t-elle
introduit les deux infinitifs
10 insignem pietate virum cet homme remarquable par sa piété
tot volvere casus dans une telle cascade de malheurs
tot adire labores. et au devant de telles peines.
11 Tantaene irae Sous-entendre sunt (esse + datif) Y a-t-il tant de ressentiments
animis caelestibus ? dans les âmes célestes ?
12 Urbs antiqua fuit, Imparfait plus logique en français Il y avait une antique cité,
Tyrii tenuere coloni, Tyrii coloni : Nominatif des colons de Tyr l’habitaient,
tenuere : parfait 3 p. pluriel
13 Karthago, Nominatif apposé au sujet « urbs » Carthage,
Italiam contra face à l’Italie
Tiberinaque longe ostia, et à l’embouchure du Tibre, au loin,
14 dives opum opum : génitif de l’adjectif « dives » abondante en ressources
asperrima : sans complément, le et particulièrement redoutable par ces
superlatif a sens absolu : « le plu » ardeurs guerrières ;
studiisque asperrima belli ; ou « très » comme ici
15 quam Juno fertur coluisse quam : relatif de liaison ; or Junon, dit-on, l’avait honorée
fertur introduit un discours
indirect : proposition infinitive
magis terris omnibus unam Unam magis (+ complément à plus que toute autre sur la terre,
l’ablatif : terris omnibus) équivaut à (litt. : elle seule davantage…)
un superlatif
16 posthabita Samo ; Ablatif absolu plus encore que Samos ;
(litt. : Samos ayant moins aimée)
hic illius arma, c’est là qu’il y avait ses armes,
17 hic currus fuit ; c’est là où se trouvait son char ;
hoc regnum gentibus esse, « dea tendit » introduit l’infinitive ; que celle-ci règne sur les nations
construire hoc (pour haec =
Karthago, cf. Abrégé §179 : le
pronom sujet prend par attraction le
genre du nom attribut) esse regnum
(attribut du sujet) gentibus

18 si qua fata sinant, si les destins le permettent d’une


quelconque manière,
iam tum dès lors
dea tenditque fovetque. présent de narration la déesse y tend et s’y passionne.
dea : nominatif (cf. scansion)
19 Sed enim Or le fait est qu’
5
audierat elle avait appris
progeniem Acc. sujet infinitive qu’une descendance
20 Troiano a sanguine duci duci infinitif passif se prolongeait du sang troyen,
quae verteret olim subjonctif pour une relative dans et que celle-ci renverserait un jour
discours indirect (imparfait pour la
simultanéité comme pour la
postériorité quand verbe
introducteur au passé)
Tyrias arces ; acc. les citadelles tyriennes ;
21 hinc populum populum : sujet de l’infinitive à et qu’ensuite ce peuple,
l’accusatif
hinc : de là
late regem Regem est pris adjectivement souverain partout
belloque superbum et superbe à la guerre,
22 venturum excidio Libyae : Infinitif futur (esse sous-entendu) viendrait pour la ruine de la Libye,
dans infinitive pour la postériorité
par rapport au verbe introducteur ;
excidio : datif de but
sic volvere Parcas. infinitive plutôt de discours indirect ainsi le filaient les Parques.
que de narration
23 Id metuens Saturnia Saturnia est le sujet de arcebat ! La Saturnienne redoutant cela
veterisque memor belli et se souvenant de l’ancienne guerre
24 prima quod « quod » a pour antécédent « belli » qu’en première ligne
gesserat elle avait menée
ad Trojam, devant Troie,
pro caris Argis, « Argis » pour « Argiis » ou Argi, pour sa chère Argos,
orum, m. pl. = Argos
25 (necdum etiam causae – et ni les raisons de ses colères,
irarum,
saevique dolores ni ses cruels ressentiments
26 exciderant animo ; n’avaient encore quitté son esprit ;
manet alta mente repostum repostum = repositum restent ancrés au plus profond de son âme
in sous-entendu
27 iudicium Paridis le jugement de Pâris,
que iniuria spretae formae l’injure à sa beauté méprisée ,
28 et genus invisum, « genus invisum » renvoie aux Troyens la race haïe,
et les honneurs faits à Ganymède une fois
et rapti Ganymedis honores) enlevé –
29 his accensa super, enflammée de surcroît par cela,
31 arcebat longe Latio, elle repoussait loin du Latium,
iactatos aequore toto ballotés sur toute l’étendue de la mer,
30 Troas, les Troyens,
reliquias Danaum restes échappés aux Danaens
atque immitis Achilli, et à l’impitoyable Achille,
multosque per annos et depuis de nombreuses années,
6
32 errabant, ils erraient,
acti fatis, fatis : pluriel épique poussés par le destin,
maria omnia circum. sur toutes les mers.
33 Tantae molis erat Génitif de prix C’était d’une telle difficulté
Romanam condere gentem ! que de fonder la nation romaine !

IV. COMMENTAIRE

Problématique de lecture : Énée n’est pas une invention de Virgile : le personnage était déjà mentionné dans
L’Iliade, mais Virgile le place au centre de son récit : quelles dimensions lui donne-t-il que ne possédait pas le héros
homérique ?

I. UN INCIPIT ÉPIQUE DANS LA LIGNÉE D’HOMÈRE

A. L’inscription dans le genre épique

• Ecriture en hexamètre dactylique : c’est le mètre privilégié de l’épopée, le vers noble par excellence
(cf. l’alexandrin).

• Langue épique (cf. fiche de synthèse sur la langue)

• Epithètes (fém.) homériques : « saevae Junonis » (v.4), « immitis Achilli » (v.30),…

• Vers 1 : « Arma virumque cano » : sujet immédiatement posé et inscription directe dans le genre de
l’épopée (« bello » répété au v. 5, « belli » au v.14, « bello » au v.21, « belli » au v. 23)

• Éloge d’Énée (valorisation épique du héros) :


- il est le « virum », deuxième mot de l’œuvre, mot mis en valeur avant la coupe trihémimère.
- il est « primus », le premier, le fondateur (v.1)
- « ille » (v. 3) : laudatif
- il subit de nombreuses épreuves : « multum jactatus », « et terris et alto » (v.3), « multa
passus » (v.5) avec effet d’anaphore
- ampleur de la première phrase et enjambement pour rendre le caractère glorieux d’Énée
- il se singularise par une piété extraordinaire : « insignem pietate virum » (v.10). Énée en I,
378 se présente à sa mère qu’il n’a pas encore reconnue, comme le pieux Énée (« sum pius
Aenas ») et en I, 544-545 idem pour Didon.
- il a un adversaire de taille : une déesse, et pas la moindre : « regina deum » (v.9)

• Merveilleux, rôle du destin et des dieux, surtout Junon : « fato profugus » (v.2) souligné par
allitération en f, « si qua fata sinant » (v.18) souligné par l’assonance en a, « acti fatis » (v.32)
souloigné par le parallélisme vocalique a/i, « vi superum » (v.4), « ob iram memorem saevae
Junonis » (la cause de l’action est ici énoncée : c’est la colère de Junon qui suscitera contre Énée les
entreprises d’autres divinités, Neptune et Éole notamment), « sic volvere Parcas » (v.22).

• Mélange de la mythologie et de l’histoire : c’est parce qu’elle a souffert (« dolens ») et a été lésée
dans sa puissance (« numine laeso ») lors du jugement de Pâris et du rapt de Ganymède que Junon a
nui à Énée et à ses compagnons.

B. La filiation avec Homère

• L’invocation à la muse : dialogue fictif pour animer le début de l’épopée et surtout poète présenté
ainsi comme le porte-parole de la muse, d’où l’autorité du discours (le vers 8 de Virgile équivaut au
vers 1 d’Homère).
7

• La composition : v.1-7 : annonce du sujet de l’épopée (v.3 : chants 1 à 6 : l’errance et le voyage ; v.5 :
chants 7 à 12 : les guerres ; reprise inversée des deux épopées homériques) ; v.8-11 : invocation à la
muse ; v.12-33 : début du récit comme une réponse de la muse : les causes des difficultés rencontrées
par Énée.

• Trois références Troie (une dès le premier vers entre la coupe penthémimère et la coupe
hepthémimère, une au début du v.30) et une référence à la guerre de Troie (« veteris belli »), racontée
dans L’Iliade. Court rappel de la guerre de Troie (v.23-4), présence des héros du cycle troyen : Achilli
(v.30), « Danaum » (v.30), « Paridis » (v.27). L’histoire d’Énée s’inscrit dans la suite de celle
racontée par Homère et s’ancre dans le cycle troyen.

• La lettre K (dont les Romains se servent encore au début de certains mots, comme ici « Karthago »)
vient des Grecs.

Transition : mais là où Homère chante les exploits passés du seul Ulysse, Virgile célèbre en Énée toute une
nation à venir.

II. LE DÉCALAGE PAR RAPPORT À L’INCIPIT HOMÉRIQUE : LA DIMENSION RELIGIEUSE ET


POLITIQUE

Chez Homère, délégation immédiate de la parole à la muse, alors que chez Virgile un « je » est posé :
originalité de Virgile revendiquée dès l’abord.

A. Le rôle d’Énée : une fonction politique et religieuse (à la différence d’Ulysse)

• « Dum conderet urbem » (v. 5), v.33 : mission politique d’Énée

• « inferretque deos Latio » (v.6) : mission religieuse d’Énée (les « deos » sont les Pénates troyens –
même si les Pénates sont une réalité romaine – : on verra au chant 2, 268-297 que Hector apparaît à
Énée pour le charger de sauver les objets du culte et les dieux protecteurs de Troie afin de leur trouver
une nouvelle patrie, ce qui n’a évidemment aucun sens historique). La piété envers les dieux, les
anciens et la patrie est un trait distinctif d’Énée : « insignem pietate virum ».

• mais les dieux sont peu développés par rapport à Homère : ils interviennent moins et sont parfois
critiqués : exemple au v.11, où la question rhétorique invite le lecteur à prendre de la distance par
rapport à cette représentation des dieux.

B. La difficulté de la mission d’Énée

Virgile insiste sur les obstacles rencontrés pour accroître la grandeur d’Énée et l’exploit que constitue la
fondation de Rome cf. v.32 : vers holospondaïque. Là où Homère s’intéresse aux faits en eux-mêmes, Virgile
demande à la muse qu’elle lui confie les causes des périls qui s’abattent sur Énée et ses compagnons : la
colère de Junon. Le succès d’Énée pour fonder Rome en apparaît grandi. Le dernier vers du texte est très
significatif de la difficulté du dessein poursuivi par Énée : « Tantae molis erat Romanam condere gentem ! »

C. Troie et le passé ont un rôle secondaire

• Déséquilibre évident dès le début entre l’évocation de Troie et celle de Rome :


« Trojae » (v. 1) : un terme pour le lieu d’où l’on vient
« Italiam Laviniaque litora » (v. 2) : deux termes pour le lieu où l’on va
Dans la suite du texte : mention fréquente de Rome et de ses habitants : « Latio » (v.6), « genus
Latinum Albanique patres » (v.6-7), « Romanam gentem » (v.33),…

• Il s’agit ainsi pour Virgile de célébrer moins l’antique Troie que la future Rome : ce texte est, de
manière tout à fait originale, moins tourné vers le passé que vers le futur. Virgile insiste dans les huit
premiers vers sur le lien entre le passé et le présent, c’est-à-dire de Troie à Rome : « ab oris Trojae »,
8
« Italiam Laviniaque venit », « genus unde Latinum / Albanique patres atque altae moenia Romae » :
Énée, venu de Troie, fonde Lavinium ; Ascagne, son fils, fonde Albe ; puis Rome sera fondée par
Romulus. Les huit premiers vers contiennent donc en réduction l’histoire des origines de Rome, le
sujet de l’Énéide : il s’agit d’une introduction qui met l’accent sur l’aspect politique de cette épopée.

III. UN INCIPIT ÉMINEMMENT POLITIQUE : POUR ROME, LES VERTUS ROMAINES ET LA


PAIX AUGUSTÉENNE

A. Un incipit ouvertement à la gloire de la Rome augustéenne

• Énée intervient en fait comme un symbole de la nation romaine (à la différence d’Ulysse qui n’a pas
une telle dimension politique, mais humaine : la ruse, le courage,…). Énée n’est pas directement
nommé (son nom n’apparaît qu’au v.92 ; idem pour Ulysse au début de L’Odyssée, mais on ne parle
que de lui), alors que Rome est maintes fois évoquée et que ses ancêtres sont loués : « late regem
belloque superbum » (v.21). À partir du v.7, on a plus d’informations sur Rome et son peuple que sur
Énée. Passage du singulier au pluriel : Énée incarne la future nation romaine : « errabant, acti… »
(v.32) À la différence d’Ulysse qui ne représente que lui et dont la mission est personnelle (retourner
à Ithaque), Énée symbolise la nation romaine. Homère ne fait pas de références à des événements de
son temps, tandis que chez Virgile la dimension historique est forte : évocation de Rome, de Carthage
(destruction récente de Carthage).

• Éloge de Rome et des Romains : « altae moenia Romae » (hypallage avec jeu sur « altae », au sens
propre et au sens figuré) avec assonance de voyelles (v.7), « late regem belloque superbum » (v.21).
Le vrai sujet de L’Énéide, c’est Rome et non Énée.

• Le grandissement de Rome s’opère aussi par la comparaison avec Carthage, qui passe pour plus
ancienne que Rome (« Urbs antiqua ») (Carthage serait antérieure de 150 ans à la fondation de Rome
en 753) ; le mot « Karthago » est aussi rejeté au début du vers suivant (effet d’attente qui la met en
relief) ; l’anaphore en « hic » contribue également à en faire l’éloge. Pour le lecteur de Virgile, il y a
un peu plus de cent qu’elle est détruite (en 146) : « quae verteret arces » (v.20), « excidio Libyae »
(v.22). Virgile présente les craintes de Junon et le lecteur peut vérifier qu’elles ont été largement
justifiées par la suite de l’histoire que lui connaît comme le passé de Rome. L’éloge de Carthage
rehausse donc celui de Rome (d’autant plus que Carthage a elle-même été préférée par Junon à
Samos): dire que Carthage fut « studiisque asperrima belli », c’est sous-entendre que Rome le fut plus
encore. Comme pour Troie au début du texte, une référence à Carthage (v.13) est suivie de deux
références romaines (« Italiam contra Tiberinaque longe »). Les causes mythologiques des guerres
puniques sont ainsi posées.

• Énée est présenté en outre comme le « primus », le premier, le fondateur (v.1) comme Auguste est
princeps et le premier empereur. Un parallèle entre les deux hommes est donc discrètement établi. Le
dernier vers vaut de même directement pour Énée comme pour Auguste.

B. Un incipit à la gloire des vieilles vertus romaines

• Énée incarne en outre toutes les vertus qu’Auguste aimerait voir restaurer à Rome : la fortitudo, la
pietas, … toutes qualités dont sa politique a besoin. Auguste souhaite un retour à une moralité
beaucoup plus stricte (cf. déjà Les Géorgiques et Les Bucoliques) et veut rétablir une image glorieuse
de Rome. Énée apparaît comme le héros de l’ordre moral. Auguste veut réconcilier les Romains
autour d’un passé glorieux dont lui-même se ferait l’apôtre.

C. Un incipit discrètement favorable à l’apaisement


• v.11 : Virgile s’étonne de la très grande colère de Junon, ce qu’Homère ne fait jamais. Il semble ainsi
trouver excessifs de tels sentiments et plaide par conséquent pour plus de sérénité, ce qui n’est pas
sans résonner de manière particulière pour les contemporains de Virgile, las des guerres civiles (qui
en -27 durent depuis 20 ans) et des déchirements politiques. C’est l’instauration de la Pax Romana.
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• Un peu paradoxal pour une épopée : il s’agit finalement de louer la paix (en ayant cependant
longuement évoqué la guerre).

Conclusion : cette épopée, on le voit dès cet incipit, a la même fonction que l’histoire contée par Tite-Live : il s’agit
de célébrer le passé pour mieux glorifier Auguste et les temps présents. L’histoire d’Énée, personnage homérique dont
Virgile a accentué la piété et dont il a fait une guerrier de premier plan, permet de parler du peuple romain et de
Rome. Tout cela correspond au projet d’Auguste qui est le principal commanditaire de l’œuvre et qui s’est bien gardé
de brûler l’épopée comme Virgile l’avait voulu à sa mort. Mélange original de mythologie et d’histoire. Pierre Grimal
a écrit Virgile ou la seconde naissance de Rome : en fait c’est la troisième : fondation d’Énée par Romulus, victoire
sur Carthage, puis Énéide.