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Classe de Première

☛ Le personnage de roman,
du xviie siècle à nos jours

Un barrage
contre le Pacifique
Marguerite Duras
Édition de Lucile Beillacou

Indochine, années 1920.


Ruinée après l’acquisition
d’un terrain incultivable,
la mère de Suzanne
et Joseph érige en vain
des barrages contre l’océan,
qui noie ses récoltes.
Alors qu’elle sombre dans
la folie, les adolescents,
livrés à eux-mêmes,
font l’apprentissage
de la vie. À travers
ce roman d’inspiration
autobiographique, ISBN 978-2-7011-5820-4
352 pages
Marguerite Duras dénonce,
dans une écriture âpre et sans détour, l’injustice
du système colonial.
Un barrage contre le Pacifique Arrêt sur lecture 1

dans sa carriole afin de gagner un peu d’argent. Le 2e chapitre se déroule à « la

Arrêt sur lecture 1


cantine de Ram », le jour du courrier, qui est un des événements majeurs dans la
p. 34-38 région, puisqu’il marque l’arrivée souvent temporaire de nouvelles personnes : des
officiers de marine, des fonctionnaires, des passagers, et cette fois-ci, M. Jo, un
riche homme d’affaires.

Pour comprendre l’essentiel p. 53-54 3 Même si le narrateur n’intervient pas directement, on devine ce qu’il pense de
la période coloniale. Montrez qu’il la condamne et expliquez l’expression « vam-
Un cadre historique : l’Indochine coloniale pirisme colonial » (p. 23). Le narrateur condamne le système colonial en mettant
en scène les mésaventures de la mère, victime de la malhonnêteté des agents
1 Le roman se déroule en Indochine française. En vous aidant des indications coloniaux. Il dénonce leur corruption, leur avidité et la logique de profit qui régit la
géographiques données (p. 28-29), cherchez à quel(s) pays actuels ce pays cor- colonie, ce qui conduit d’innombrables familles à la ruine, comme le souligne l’ac-
respond désormais et quelles en sont ses caractéristiques (climat, végétation). cumulation « ils avaient installé, ruiné, chassé, réinstallé, et de nouveau ruiné et de
L’Indochine française était une colonie qui correspond aujourd’hui au Cambodge, nouveau chassé, peut-être une centaine de familles » (p. 24). En effet, les agents
au Vietnam et au Laos. Ram et Kam sont les abréviations de Réam et Kampot, du cadastre vendent sciemment des concessions incultivables. Comme celles-ci
deux villes situées dans l’actuel Cambodge. Le climat est tropical (chaud et ne sont « jamais accordées que conditionnellement » (p. 24), l’administration les
humide) comme le laissent supposer les vêtements légers que portent les per- récupère si elles ne sont pas mises en culture, et s’enrichit ainsi au détriment des
sonnages et les activités qu’ils pratiquent (baignade dans l’étang). Le paysage est colons floués. L’expression « vampirisme colonial » traduit la cupidité et la corrup-
propre à cette région d’Asie du Sud-Est : une plaine désertique envahie annuelle- tion du système colonial qui dépouille sans scrupule des centaines de familles.
ment par les eaux du Pacifique (ou plus exactement la « mer de Chine »), le mari-
got et le rac, où se baignent les personnages du roman. La faune et la flore sont Un triangle familial
également typiques : la mère plante des « cannas » (plantes tropicales), tandis que
4 Le premier chapitre (p. 13-32) met en scène le triangle familial qui est au
les paysans se protègent des fauves en allumant des « feux de bois vert ».
cœur de l’ensemble du roman. Identifiez les trois personnages de ce triangle
2 L’Indochine française n’existe plus aujourd’hui car ce pays est lié à une période et précisez leur nom s’il est donné. Analysez les relations qui unissent chacun
révolue de notre histoire, la colonisation. Recherchez ce terme sur Internet et des membres de la famille. Le chapitre met en scène d’emblée Joseph, sa sœur
expliquez-en le principe en quelques lignes. Relevez ensuite des pages 13 à 52 Suzanne et leur mère, dont le nom ne sera jamais révélé. Joseph est un être
tous les éléments du quotidien propre à cette époque. La colonisation est une frustre et grossier, qui s’exprime avec brutalité et familiarité. Il tient le rôle du chef
pratique qui consiste, pour un pays, à occuper et exploiter un autre territoire que de famille et semble être le seul à oser s’opposer à sa mère, comme lorsqu’il refuse
le sien en le plaçant sous tutelle politique. Annexée à la fin du xixe siècle, l’Indo- de vendre le phonographe ou décide d’aller chasser la nuit. Suzanne est une jeune
chine est alors gouvernée par la France qui monopolise notamment le commerce fille rêveuse et craintive, notamment face à sa mère qui la réprimande et la bruta-
de l’opium, du sel, puis du caoutchouc au xxe siècle. Cette colonie est divisée en de lise sans cesse : « La mère s’élança vers sa fille et essaya de la gifler » (p. 16). Elle
multiples parcelles appelées concessions, chacune étant vendue à des colons ou à est en admiration devant son frère dont elle guette le moindre signe ; elle l’attend
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par exemple pour aller se baigner et reste auprès de lui pour se protéger de leur
des indigènes au prix fort.
mère : « Quand elle était avec lui, la mère criait moins » (p. 18).
La mère de Joseph obtient de l’administration coloniale une de ces concessions,
mais cette dernière se révèle incultivable. Le premier chapitre décrit le quotidien 5 Même s’il est peu décrit, le personnage de la mère est omniprésent au début
de cette famille de colons pauvres qui habite une maison sur pilotis pour se proté- de la première partie. Relevez et analysez ses caractéristiques. Le portrait phy-
ger de la montée annuelle des eaux. La mère tente en vain de cultiver sa parcelle sique de la mère est à peine ébauché : on sait seulement qu’elle a « une mince
tandis que Joseph s’adonne à la chasse la nuit et, le jour, transporte des voyageurs natte de cheveux gris » et qu’elle porte une large « robe grenat, taillée dans un

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Un barrage contre le Pacifique Arrêt sur lecture 1

pagne indigène » (p. 15). Son caractère est complexe et ambivalent. Le récit de M. Jo se distingue des autres personnages par sa richesse, comme le montre son
sa vie, entre malheurs et échecs, explique en partie son humeur lunatique et ses automobile garée devant la cantine de Ram (« une magnifique limousine à sept
« crises » : « Le docteur faisait remonter l’origine de ses crises à l’écroulement des places » avec un chauffeur « en livrée » (p. 33)) et le confirme par sa tenue vesti-
barrages » (p. 20). Elle fait preuve d’une obstination maladive et irrationnelle : elle mentaire : « un costume de tussor grège », « un feutre », mais surtout « un magni-
s’acharne à vouloir cultiver sa concession malgré ses multiples échecs. Son atti- fique diamant » au doigt (p. 35). La mère est en admiration devant tous ces signes
tude vis-à-vis de ses enfants est tout aussi surprenante : tantôt brutale et agres- extérieurs de richesse et pense immédiatement au profit qu’elle pourrait tirer
sive, tantôt maternelle et douce, à l’instar d’un animal avec ses petits : « Quand il de M. Jo : elle incite sa fille à se montrer aimable afin d’obtenir les faveurs de ce
s’agissait de les gaver, elle était toujours douce avec eux » (p. 30). Son comporte- riche planteur. Joseph, s’il salue la beauté de son automobile, éprouve pour lui un
ment n’est pas le même avec ses deux enfants : tandis qu’elle semble craindre et mépris immédiat : « Merde, quelle bagnole […]. Pour le reste, c’est un singe » (p. 35)
respecter Joseph, elle n’hésite pas à s’en prendre à Suzanne et à se servir d’elle.
9 Pendant la soirée à la cantine de Ram, toute la famille se met à rire devant
Elle se montre ainsi aimable envers M. Jo, dont la richesse laisse entrevoir un
les remarques de Joseph. Dites ce qu’exprime ce rire. Analysez la façon dont
espoir, et elle invite Suzanne à l’imiter.
se comporte M. Jo durant cette scène. Pendant la soirée, Joseph évoque sur un
6 Bien que le récit suive dans l’ensemble une progression linéaire, le narrateur mode tragi-comique la misère de sa famille symbolisée par le mauvais état de
opère à plusieurs endroits des retours en arrière. Relevez, des pages 13 à 52, leur véhicule ainsi que l’échec pitoyable du projet de construction des barrages.
ceux qui concernent le personnage de la mère et expliquez leur rôle. Le pre- Suzanne et la mère rient en chœur à l’écoute de ce récit pathétique. Pourtant, ce
mier chapitre comporte un retour en arrière qui retrace rapidement l’histoire de rire nerveux et automatique traduit davantage la détresse et le désespoir de cette
la mère (enfance, mariage, départ de France, décès du mari) et évoque l’achat de famille sans avenir que la gaieté. C’est également un moyen de mettre à distance
la concession et le projet de construction de barrages. Dans le 2e chapitre, une leur malheur et donc de l’atténuer : « Les barrages de la mère dans la plaine, c’était
seconde analepse détaille l’échec de ces barrages érigés pour cultiver la conces- le grand malheur et la grande rigolade à la fois, ça dépendait des jours » (p. 43).
sion. Ces analepses permettent de comprendre le parcours de la mère et d’expli- M. Jo ne peut comprendre leur hilarité et attend patiemment qu’elle cesse : « M. Jo
quer en partie son attitude, pour le moins surprenante : « Depuis l’écroulement les regardait avec l’air de quelqu’un qui se demande si ça va finir un jour. Mais il
des barrages, elle ne pouvait presque rien essayer de dire sans se mettre à gueu- écoutait patiemment » (p. 42).
ler, à propos de n’importe quoi » (p. 20). Elles placent d’emblée le personnage au
centre du roman.

Une rencontre déterminante Vers l’oral du Bac p. 55-57


7 L’annonce de la rencontre avec M. Jo est faite au début du texte. Relevez-la Analyse des lignes 1 à 30, p. 13-14
et expliquez sa fonction. La rencontre avec M. Jo est annoncée de façon solen-
nelle dès la première page : « Et c’est le lendemain à Ram qu’ils devaient faire la ☛ Montrer que cet incipit est surprenant et déroutant
rencontre qui allait changer leur vie à tous ». Cette phrase suscite la curiosité
du lecteur et crée un effet d’attente autour de cette mystérieuse rencontre. Analyse du texte
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L’impatience du lecteur est accentuée par les déclarations répétées de Joseph I. Une ouverture déconcertante
relayées par celles de Suzanne : « demain on ira à Ram » (p. 27), « on ira demain,
a. Quelques précisions sont apportées sur le cadre spatio-temporel. Relevez ces
dit Joseph, et c’est pas à Ram que tu trouveras, ils sont tous mariés » (p. 30),
informations et analysez les caractéristiques du cadre où se situe l’action. Les
« demain on va à Ram » (p. 32).
informations apportées sur le cadre spatio-temporel sont peu nombreuses.
8 M. Jo se distingue immédiatement des autres personnages par sa position — Le lieu : le roman se déroule dans une plaine désertique et plusieurs expres-
sociale. Montrez-le et analysez l’effet qu’il produit sur les autres personnages. sions le rappellent : « leur coin de plaine saturé de sel », « un désert où rien ne

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Un barrage contre le Pacifique Arrêt sur lecture 1

pousse », « sur leur coin de plaine, dans la solitude et la stérilité de toujours ». Cet revêt cet achat pourtant dérisoire. La mort du cheval n’en est que plus drama-
endroit isolé et incultivable est relié au monde extérieur, et notamment à la ville tique, comme l’indique la répétition du terme « dégoûtés ».
de « Ram », grâce à une piste. Ces indications laissent supposer que le récit prend b. Le narrateur intervient au présent à la fin de l’extrait pour commenter l’action.
place dans une région chaude et exotique bordée par le Pacifique. Analysez la vision qu’il offre de la vie à travers sa conception des bonnes ou mau-
— L’époque : aucune indication n’est donnée sur la période historique. En revanche, vaises « idées ». L’affirmation du narrateur est la suivante : « une idée est toujours
on sait que « huit jours » séparent l’achat du cheval de sa mort. une bonne idée, du moment qu’elle fait faire quelque chose » ; il démontre alors sa
b. Les personnages du cercle familial sont introduits mais ils sont à peine ébau- thèse grâce à un raisonnement logique et structuré. Il introduit deux concessions
chés. Analysez les rares informations données et montrez que les personnages à travers la répétition de la conjonction de subordination « même si » : « même si
sont volontairement présentés de façon collective, en étudiant notamment les tout est entrepris de travers », « même si tout échoue lamentablement ». Le nar-
pronoms. Les trois personnages sont présentés de façon collective à travers les rateur anticipe ces deux objections et les rejette en se justifiant : « parce qu’alors
expressions « tous les trois », « à eux trois », « tous les trois ». Même si le nom de il arrive au moins qu’on finisse par devenir impatient. » Selon lui, l’immobilisme et
« Joseph » est mentionné et que « la mère » est évoquée, le triangle familial consti- la passivité ne peuvent conduire qu’à la mort, c’est pourquoi il faut absolument
tue dans cet incipit un tout inséparable. Le narrateur met en scène ses person- éviter cette tentation en s’activant, quelle que soit la manière. Toute idée, tout
nages comme s’ils faisaient partie d’une même entité qui pense et agit en chœur : mouvement, toute initiative, peu importe leur nature, valent mieux que le néant
l’emploi des pronoms « ils » et « eux », de l’indéfini « on » et du possessif « leur » le car elles sont synonymes d’envie et donc de vie.
montre. L’achat et la mort du cheval touchent de la même façon les membres de c. La voix narrative s’appuie sur une écriture originale, qui joue sur les contrastes
la famille. (rythme, niveau de langue). Analysez-les et précisez leur fonction. Dans l’incipit,
c. L’incipit suscite l’attente du lecteur. Montrez de quelle façon. Tout d’abord, l’écriture est principalement fondée sur la répétition de mots et de structures, qui
le cadre et les personnages ne sont qu’esquissés et le lecteur est incité à lire la crée un rythme lancinant et donne l’impression qu’une force invisible est à l’œuvre
suite du roman pour en apprendre davantage. De plus, le narrateur annonce un et agit irrémédiablement. Le premier paragraphe procède ainsi par la répétition
événement à travers la répétition de l’adverbe « le lendemain » : la curiosité du d’expressions successives : « c’était une bonne idée » / « c’était une idée », « même
lecteur est ainsi aiguisée. Cette attente est renforcée par l’affirmation « une idée si » (répété trois fois), « d’en extraire quelque chose » (répété deux fois), « ce n’était
est toujours une bonne idée », qui laisse enfin présager un événement heureux au pas grand-chose » / « c’était misérable », « jusque-là » / « jusqu’à » (deux fois), « à
sein de cette famille dominée par la solitude et le désespoir. ceux qui vivent ailleurs » / « à ceux qui sont du monde ». La répétition est par-
fois identique, parfois légèrement différente, comme si l’écriture progressait par
II. Une voix narrative originale touches successives et par cycles, et devenait cohérente une fois le cycle achevé.
a. Dans la majeure partie de l’extrait, le narrateur adopte un point de vue interne. Ce choix, bien que spécifique à l’écriture durassienne, traduit, dans la scène étu-
Montrez que ce choix permet de mettre en évidence la solitude et le désespoir diée, l’ennui et l’enfermement mortifère que les personnages s’efforcent de fuir.
absolus de la famille. Le narrateur décrit la scène en adoptant le point de vue de Par ailleurs, l’écriture utilisée se distingue également par le mélange des niveaux
la famille comme le montre l’emploi du modalisateur « Il leur avait semblé » et des de langue. Le vocabulaire présent est relativement simple, mais certaines expres-
verbes « ils se sentaient » et « ils décidèrent ». Cette focalisation interne met en sions imagées et poétiques comme « jusqu’à eux trois saturés d’ennui et d’amer-
tume » contraste avec l’emploi de termes familiers tels que le verbe « il creva ».
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évidence la solitude et l’ennui des personnages soulignés par les expressions « ils


se sentaient moins seuls », « jusqu’à eux trois saturés d’ennui et d’amertume ». Cette opposition déroute le lecteur en le confrontant à une écriture variée qui
Dans cette situation désespérée et sans issue, l’achat du cheval constitue un évé- bouleverse les codes traditionnels.
nement capital puisqu’il prouve que les personnages sont encore capables d’avoir
des idées et d’« extraire quelque chose de ce monde ». Cette expression est répé-
tée puis reprise (« faire sortir quelque chose »), ce qui souligne l’importance que

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Un barrage contre le Pacifique Arrêt sur lecture 1

III. Un incipit efficace Question 2. Dans l’incipit, la famille est présentée de façon collective et forme
a. L’incipit annonce de façon synthétique ce qui va se produire dans les cha- un tout indissociable. En sera-t-il de même dans la suite du roman ? Le triangle
pitres qui suivent. Montrez-le en vous appuyant notamment sur l’analyse des familial est d’abord bouleversé par l’arrivée de M. Jo : la relation privilégiée qu’il
temps verbaux. L’incipit résume ce qui va se passer dans la suite du chapitre : de entretient avec Suzanne instaure un nouvel ordre. La jeune fille est désormais
l’achat du cheval à sa mort et à la décision de partir pour Ram. L’achat du che- responsable du destin de la famille, comme le lui rappelle sans cesse sa mère.
val est relaté au plus-que-parfait et à l’imparfait : « Il leur avait semblé que c’était Cependant, M. Jo ne parvient pas à remettre en cause le cercle familial, dont il est
une bonne idée d’acheter ce cheval. » Puis sa mort est évoquée à l’imparfait et exclu par Joseph, et son départ paraît inévitable. C’est dans la deuxième partie du
au passé simple, qui sont les temps dominants du récit. Enfin, le conditionnel « ils roman que le triangle familial est véritablement brisé avec le départ de Joseph et,
iraient » annonce la décision de la famille de se rendre à la ville. L’incipit synthétise à la fin du roman, la mort de la mère.
ainsi l’anecdote du cheval ; la suite du chapitre est une analepse et sera consacrée Question 3. L’incipit accorde une place importante au cheval, qui devient
à la lente agonie de l’animal. presque un personnage à part entière. À votre avis, que symbolise-t-il ? Le che-
b. Les thèmes de l’échec et de la mort sont omniprésents dans le passage. val symbolise à la fois l’échec et l’espoir de la famille, et préfigure ainsi le cycle
Montrez que cela laisse présager la suite du roman. L’échec et la mort sont infernal qui animera celle-ci tout au long du roman. Lien infime qui relie la famille
exprimés par plusieurs termes : « misérable », « ennui », « amertume », « vieux », au monde extérieur, le cheval représente d’abord l’espoir d’une vie meilleure. Mais
« vieillard centenaire », « creva », « dégoûtés », « moribonds ». Ces deux thèmes sa mort plonge à nouveau le trio dans le cycle infernal de l’échec et du désespoir.
annoncent les échecs passés et futurs de cette famille misérable, mais surtout Cependant, il représente malgré tout « quelque chose » et ce « quelque chose »,
de la mère, désespérée en raison de l’écroulement des barrages et de l’impossibi- aussi dérisoire soit-il, est préférable au néant. L’achat du cheval est d’ailleurs à
lité de cultiver sa concession. Néanmoins, la mort du cheval n’est pas uniquement l’origine de la rencontre capitale avec M. Jo qui va bouleverser le quotidien de la
source de désespoir puisqu’elle incite la famille à agir. famille. Néanmoins, le cheval demeure lié à la mort en raison du parallèle dressé
c. L’extrait annonce l’arrivée d’un événement capital. Analysez la façon dont est entre l’agonie de cet animal, décrite dans le premier chapitre, et le déclin progres-
faite cette prolepse. La prolepse est formulée de façon solennelle : « Et c’est le sif de la mère : « Le caporal et sa femme la regardaient comme elle, un mois avant,
lendemain à Ram qu’ils devaient faire la rencontre qui allait changer leur vie à avait regardé le cheval » (p. 245).
tous. » L’emploi de l’adjectif indéfini « tous » montre que le bouleversement à venir
concernera les trois membres de la famille. Le développement du narrateur sur
les bonnes idées ne fait que renforcer l’attente du lecteur, qui sait désormais que
cette rencontre aura forcément un aspect positif puisqu’elle extrait enfin la famille
de son ennui et de sa torpeur.

Les trois questions de l’examinateur


Question 1. L’incipit d’Un Barrage contre le Pacifique est un incipit in medias
res. Expliquez le sens de cette expression et dites pourquoi les écrivains y ont
souvent recours. Un incipit in medias res place le lecteur dans une histoire déjà
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commencée sans explication préalable. L’un des plus célèbres de ces incipit est
celui de La Condition humaine d’André Malraux, dans laquelle on découvre un per-
sonnage sur le point d’en assassiner un autre sans qu’aucune information ne soit
donnée sur le contexte. Ce type d’incipit permet à l’auteur de surprendre son lec-
teur et de capter son attention dès les premières pages. Le but est bien entendu
de susciter sa curiosité pour l’inciter à lire la suite de l’œuvre.

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Un barrage contre le Pacifique Arrêt sur lecture 2

La mère ou la folie du désespoir

Arrêt sur lecture 2 p. 132-136 1 Une fois le diamant en sa possession, la mère se met à battre sans relâche
Suzanne. Expliquez, selon vous, ce que signifie cette violence inattendue et quels
sentiments elle traduit. Avant même de frapper Suzanne, plusieurs signes avant-
coureurs annoncent la folie qui s’empare soudainement de la mère : sa voix « mau-
Pour comprendre l’essentiel p. 132-133 vaise », ses joues rouges et la « raideur de tout son corps » (p. 109). Le personnage
n’a jamais eu en sa possession un objet d’une telle valeur et cela la rend « saoule »,
Le diamant, un objet de fascination « malade ». Le narrateur s’interroge d’ailleurs : « Quelle jeunesse, quelle vieille
1 L’exhibition des diamants par M. Jo (p. 102) est précédée d’une description ardeur refoulée, quel regain de quelle concupiscence jusque-là insoupçonnée
des enfants de la plaine. Analysez le message que cherche à faire passer l’au- s’étaient donc réveillés en elle à la vue de la bague ? » (p. 110). Le diamant exerce
teur à travers ce contraste. Dans le 6e chapitre, le narrateur décrit longuement sur la mère une fascination mêlée de dégoût, et fait ressurgir tous ses échecs et
la misère des indigènes, dont les enfants meurent de faim sans que les autorités ses malheurs passés. L’accusation qu’elle porte contre Suzanne (d’avoir couché
ne réagissent : « Et les bouches roses des enfants étaient toujours des bouches avec M. Jo) n’est qu’un prétexte à ce déchaînement de violence incontrôlable : « En
en plus, ouvertes sur la faim » (p. 97). L’emploi de la synecdoque symbolique de la battant, elle avait parlé des barrages, de la banque, de sa maladie, de la toiture,
la « bouche » renforce la dénonciation en suscitant la pitié et l’indignation des des leçons de piano, du cadastre, de sa vieillesse, de sa fatigue, de sa mort. »
lecteurs. La juxtaposition de cette description à la fois pathétique et polémique
avec la scène des diamants met en évidence les profondes inégalités du système 2 La mère est obsédée par l’argent. Relevez dans son comportement les élé-
colonial : tandis que certains s’enrichissent grâce aux plantations et ne savent que ments qui le montrent. Tout d’abord, elle désire marier sa fille à M. Jo et elle
faire de leur argent, d’autres n’ont même pas de quoi nourrir leurs enfants. La l’invite à lui demander tous les jours s’il est prêt à l’épouser. Elle use même de stra-
mise en regard de ces deux épisodes crée un contraste scandaleux. tagèmes pour attiser le désir de M. Jo en imposant un nouveau lieu de rencontre :
« elle décida qu’ils ne devaient plus rester seuls à l’intérieur du bungalow […]. Sans
2 Suzanne est fascinée par le diamant, cette « clé qui ouvrait l’avenir et scellait
doute trouvait-elle que ce n’était plus suffisant pour exaspérer l’impatience de
définitivement le passé » (p. 103). Expliquez cette expression. Suzanne le déclare
M. Jo » (p. 93). La mère sait que cette union avec un riche planteur mettrait fin aux
clairement : le diamant ne vaut pas pour sa beauté ou son éclat, mais pour l’argent
problèmes d’argent de la famille et lui permettrait de réaliser son rêve : acheter et
et les possibilités qu’il représente. Il scelle donc le passé, marqué jusque-là par
cultiver sa concession.
la misère, l’échec et l’ennui, et ouvre l’avenir, dans la mesure où il rend tous les
Par ailleurs, quand Suzanne lui présente le diamant, sa première réaction est de
projets et les rêves possibles. La pauvreté dans laquelle Suzanne a grandi ne l’a
le regarder de loin, puis de le prendre et de le cacher. Son obsession pour l’argent
pas habituée à manipuler des objets d’une si grande valeur ; le diamant constitue
est soulignée par son incapacité à rendre la bague : « Car il lui était déjà impossible
donc un véritable sésame qui finit par lui donner le vertige : « Elle se renversa sur
le talus et ferma les yeux sur ce qu’elle venait d’apprendre » (p. 103). de la rendre, c’était sûr » (p. 110). Elle s’approprie l’objet et imagine tous les projets
qu’elle va pouvoir réaliser. Cette attitude met en évidence sa cupidité.
3 Joseph demande à sa sœur de rendre le diamant à M. Jo. Expliquez pour
quelle raison. Joseph a toujours éprouvé un profond mépris pour M. Jo, mais il le 3 En raison de sa personnalité complexe, il est difficile de juger la mère et de
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tolérait tant que certaines limites n’étaient pas dépassées avec sa sœur. Or, M. Jo, la condamner sans appel. Le narrateur la qualifie de « désespérée de l’espoir
en apportant les diamants dont il a déjà souvent parlé à Suzanne, cherche sim- même » (p. 115). Expliquez cette expression et dites si elle correspond à l’image
plement à troquer la virginité de la jeune fille contre un de ces bijoux. Joseph s’en que vous vous faites de ce personnage. Cette expression paradoxale présente
aperçoit et c’est pourquoi il ordonne à sa sœur de rendre le diamant. Il refuse la mère comme un personnage avant tout pathétique. Durant sa vie, la mère a
qu’elle soit traitée comme une prostituée et il affirme d’ailleurs plus loin : « Elle conçu des projets qui se sont tous soldés par des échecs : l’achat de la concession,
peut avoir qui elle veut » (p. 130). la construction des barrages, les lettres aux agents, etc. Ses échecs répétés l’ont

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Un barrage contre le Pacifique Arrêt sur lecture 2

conduite à renoncer à l’espoir même. À force d’espérance et de rêves, elle est deve-
Vers l’oral du Bac p. 134-136
nue absolument désespérée. Ce sort cruel et ironique la rend donc digne de pitié.
Analyse des lignes 2402 à 2449, pages 96-97
Le départ de M. Jo
☛ Analysez en quoi le ton volontairement neutre
1 Quand M. Jo revient voir Suzanne, cette dernière lui demande de partir défi-
du narrateur est une arme de dénonciation
nitivement (p. 121). Analysez la réaction de M. Jo à cette annonce. La première
réaction de M. Jo est l’incompréhension : il ne comprend pas pourquoi Suzanne lui I. Un ton volontairement neutre
demande de partir alors qu’il lui a donné le diamant la veille. Il croyait que cet objet a. Le début de l’extrait énumère les étapes de la vie des enfants de la plaine.
de valeur permettrait d’« acheter » la famille et de résoudre tous les problèmes. Montrez que cette description factuelle est organisée de façon méthodique et
Son malaise est perceptible à travers son attitude : il a l’« air égaré », sa voix est qu’elle met en avant le dénuement des enfants. Au début de l’extrait, plusieurs
« assourdie » et il transpire. Il est partagé entre un sentiment de souffrance, dicté
indications temporelles ou connecteurs scandent les étapes de la vie des enfants
par son amour pour Suzanne, et un sentiment d’amertume, puisque celle-ci ne l’a
de la plaine : « Jusqu’à un an environ », « jusqu’à l’âge de douze ans », « Ensuite »,
jamais aimé et ne désirait que son argent. Son « rire forcé » traduit cette prise de
« À un an ». Le narrateur décrit de façon objective et méthodique la misère de ces
conscience : « Vous êtes profondément immoraux » (p. 123), affirme-t-il.
enfants : « on leur rasait la tête » pour éviter les poux, ils sont « nus » jusqu’à un an,
2 Le départ de M. Jo suscite des sentiments variés. Analysez l’état d’esprit puis sont confiés à « des enfants plus grands ». L’emploi de l’imparfait (« vivaient »,
de chacun des membres de la famille. Joseph est celui qui prend la décision de « rasait », « couvraient », « lâchait ») montre que la situation évoquée est récur-
rompre avec M. Jo en se justifiant ainsi : « Même si elle [Suzanne] a rien, je veux rente et banale : elle concerne tous les enfants de la plaine depuis des dizaines
pas que ce soit avec lui qu’elle couche » (p. 119). Il éprouve donc une profonde d’années.
satisfaction à son départ comme l’indique sa remarque « C’est pas trop tôt… » b. Le narrateur adopte un ton détaché en apparence et qui ne manifeste pas
(p. 123). Suzanne, quant à elle, obéit à son frère et semble indifférente : « Mais il en d’émotion particulière. Dans cette perspective, analysez la façon dont sont
était de sa souffrance [celle de M. Jo] comme de son auto, elle était plus encom- présentés les enfants, assimilés tantôt à une masse indéfinie, tantôt à des ani-
brante et plus laide que d’habitude et aucun fil, si mince fût-il, ne pouvait vous maux. Les enfants ne sont pas individualisés mais sont présentés comme une
retenir à elle » (p. 122). Elle n’a jamais éprouvé aucun amour pour M. Jo et l’avis de masse indéfinie, ce qui empêche toute identification et atténue, en apparence, le
Joseph est bien plus important à ses yeux. Enfin, la mère est la seule à s’opposer pathétique de la situation. Ils sont ainsi désignés par les expressions génériques
à la décision de Joseph et est « crucifiée » par le départ de M. Jo. Sa tristesse « les enfants » ou « les enfants de la plaine », reprises ensuite par le pronom plu-
s’explique « parce que le diamant qu’elle avait caché serait le seul de sa vie et que riel « ils » et l’indéfini « d’autres » répété à quatre reprises. Une comparaison les
la source en était tarie » (p. 128). Ce n’est donc pas tant le départ du personnage assimile explicitement à des animaux : « Les enfants retournaient simplement
qui la rend mélancolique que la disparition, pour elle, de tout espoir de richesse à la terre comme les mangues sauvages des hauteurs, comme les petits singes
qu’il représentait. de l’embouchure du rac » (p. 97). Cette analogie est rappelée par l’attitude des
3 Le départ de M. Jo et l’acquisition du diamant ouvrent de nouvelles perspec- enfants, « perchés sur les branches », et par le fait qu’ils se nourrissent « des
tives à la fin de la première partie. Détaillez-les. Le premier projet de la famille est mêmes vers que les chiens errants ». L’animalisation des enfants de la plaine par-
© Éditions Belin/Éditions Gallimard.

de partir en ville pour vendre le diamant : l’argent qu’il représente laisse la mère ticipe de ce ton apparemment détaché du narrateur et permet de mieux dénoncer
songeuse. Elle espère rembourser ses dettes, racheter sa concession et commen- l’horreur de leur situation.
cer de nouvelles plantations. Le séjour en ville offre également un horizon infini b. La mort des enfants est présentée comme un événement triste mais sans
de possibles à Joseph et Suzanne, qui quittent temporairement l’ennui stérile et importance, obéissant à un cycle naturel. En vous appuyant sur le temps des
la solitude de la plaine pour le foisonnement de la ville. Enfin, le départ de M. Jo verbes et la structure des phrases, relevez les éléments qui le montrent dans
libère Suzanne du projet de mariage imaginé par sa mère. l’attitude des parents et dans le discours du narrateur. L’extrait est fondé sur la

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Un barrage contre le Pacifique Arrêt sur lecture 2

répétition du verbe mourir : « il en mourait tellement », « ils mouraient », « il fal- le narrateur a souvent recours à des images poétiques pour mieux marquer l’es-
lait bien qu’il en meure ». La mort est omniprésente et présentée comme inévi- prit de ses lecteurs : « car l’impatience des enfants affamés devant les mangues
table : l’emploi de l’imparfait montre qu’il s’agit d’un cycle naturel et constamment vertes est éternelle. »
renouvelé. La mort des enfants de la plaine est si fréquente qu’elle en est devenue Par ailleurs, l’attitude des blancs est critiquée au début de l’extrait : leur « dégoût »
banale et ne suscite plus aucune réaction de la part des parents : « Il en mourait devant la façon dont les indigènes nourrissent leurs enfants paraît ridicule et
tellement qu’on ne les pleurait plus et depuis longtemps déjà on ne leur faisait pas déplacé au regard de la misère ambiante. La question rhétorique « Qu’est-ce ces
de sépulture. » Ils sont « simplement » enterrés par leur père dans « un petit trou dégoûts-là pouvaient bien représenter dans la plaine ? » souligne ce contraste.
devant la case ». Cette indifférence est renforcée par le ton apparemment neutre c. Dans le dernier paragraphe, le narrateur tend à démontrer que la mort des
du narrateur qui dresse un simple constat de la situation sans la dénoncer expli- enfants est un mal nécessaire. Relevez les connecteurs logiques qui articulent
citement, ce qui donne encore plus de poids au récit et suscite chez le lecteur un son raisonnement et montrez que l’auteur reprend ici de façon ironique l’argu­
sentiment de révolte. mentation des colons pour mieux la dénoncer. Le second paragraphe commence
par l’affirmation laconique suivante : « Il fallait bien qu’il en meure », répétée
II. Une dénonciation implicite mais virulente quelques lignes plus loin. La nécessité exprimée par la forme impersonnelle « il
a. L’extrait comporte de nombreuses répétitions ou anaphores. Montrez que ces fallait » et le fait de réduire les enfants à leur nombre en utilisant le pronom « en »
figures de style traduisent la résignation du narrateur face à une situation pré- révèlent tout le cynisme du propos. La justification de ces morts est introduite
sentée comme une fatalité, ou du moins comme l’accomplissement d’un cycle par le connecteur « car » : « car si […] les enfants de la plaine avaient cessé de
inévitable. L’ensemble du premier paragraphe est structuré par une succession mourir, la plaine en eût été à ce point infestée que sans doute, faute de pouvoir
de répétitions qui traduisent le caractère inévitable de la situation : « il en mou- les nourrir, on les aurait donnés aux chiens […]. » D’où la conclusion logique : « Il en
rait tellement » (deux fois), « simplement » (deux fois), « mangues » (quatre fois). mourait donc […]. » Le terme « infestée » assimile les enfants à des parasites, des
Ces répétitions instaurent un rythme lancinant et miment le cycle mortifère qui microbes, dont on voudrait se débarrasser. Cette vision est renforcée par la façon
se reproduit irrémédiablement : les enfants retournent « à la terre » tout comme dont est présentée la naissance des enfants : un processus effrayant qu’on ne peut
la faune et la flore. Les indications temporelles « Chaque année » et « l’année arrêter, ce qu’illustrent les propositions « les enfants, eux, naissaient toujours avec
d’après » donnent l’impression qu’une fatalité est à l’œuvre et que les hommes acharnement » ou « il en naissait toujours ». Le narrateur reprend ici avec ironie
ne peuvent lutter contre celle-ci. Les expressions « prenaient leur place » et « à l’argumentation que l’on imagine être celle de l’administration coloniale pour ne
leur tour » mettent en évidence l’existence de ce cycle infernal et incoercible. pas agir contre ce fléau. Il dénonce l’immobilisme du gouvernement et le cynisme
Quand l’absorption des mangues n’emporte pas les enfants, un autre élément dont il fait preuve. Il fait clairement la distinction entre cette administration incom-
s’en charge, ce que souligne l’emploi de l’anaphore « d’autres » : « D’autres se pétente et insensible et les habitants de la plaine qui s’efforcent de cultiver leurs
noyaient », « D’autres encore mouraient d’insolation », « D’autres […] mouraient terres comme ils le peuvent : « Mais la plaine ne donnait toujours que ce qu’elle
étouffés ». Le narrateur se montre résigné devant cette situation tragique. pouvait de riz, de poisson, de mangues, et la forêt, ce qu’elle pouvait aussi de maïs,
b. Le détachement du narrateur n’est qu’apparent ; il éprouve en réalité de la de sangliers, de poivre. » La répétition de « pouvait » indique que la nature et les
compassion pour ces familles démunies. Analysez les éléments qui en témoi- hommes ne sont pas en cause ; c’est à l’administration d’agir.
gnent. Montrez aussi qu’il critique l’attitude des « blancs », quand ils sont men-
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tionnés dans le texte. Le narrateur ne fait jamais appel explicitement à la pitié de Les trois questions de l’examinateur
son lecteur mais certaines images ou expressions révèlent sa compassion. Tout Question 1. Les enfants deviennent dans le roman le symbole de la pauvreté et
d’abord, il ne cesse de rappeler la misère et la faim des enfants de la plaine comme incarnent les victimes du système colonial. À l’inverse, par quels personnages
le montre l’emploi à deux reprises du verbe « affamés » (p. 97). La synecdoque « et et quels objets la richesse et les gagnants de ce système sont-ils symbolisés ?
les bouches des enfants étaient toujours des bouches en plus, ouvertes sur leur Dans la première partie, les gagnants du système sont représentés par les agents
faim » donne une image pathétique de ces êtres frappés par la famine. De même, du cadastre et M. Jo, fils d’un riche planteur du Nord. Le père de ce dernier s’est

14 15
Un barrage contre le Pacifique Arrêt sur lecture 3

enrichi en spéculant sur des terrains limitrophes de la plus grande ville de la colo-
nie, puis en rachetant des exploitations de caoutchouc en déclin. Tout comme l’ad-
ministration coloniale, il a profité d’un système injuste et corrompu et est devenu Arrêt sur lecture 3 p. 188-192
prospère au détriment de gens qu’il a trompés et dépouillés. Dans la seconde
partie, c’est Barner qui, en tant qu’homme d’affaires, a su tirer parti du système
colonial.
Les objets qui symbolisent cette richesse mal acquise sont principalement la Pour comprendre l’essentiel p. 188-189
limousine de M. Jo et le diamant tant convoité par la mère.
Un nouveau cadre spatial : la ville
Question 2. Le narrateur explique dans le dernier paragraphe que les enfants
doivent mourir car la terre régulièrement inondée ne peut les nourrir tous. En 1 La deuxième partie du roman se déroule dans la « grande ville ». La géo-
quoi cette justification est-elle insupportable ? Cette justification est insuppor- graphie de ce lieu est hiérarchisée avec soin en fonction du niveau social des
table car elle présente la mort des enfants non seulement comme une fatalité habitants (p. 139-142). Montrez-le. La ville coloniale est scindée en trois comme
mais surtout comme une nécessité. Elle révèle la profonde inégalité et inhumanité l’annonce le narrateur : « […] il y avait deux villes dans cette ville ; la blanche et
du système colonial : les indigènes sont considérés comme inférieurs et méprisés. l’autre. Et dans la ville blanche il y avait encore des différences » (p. 139). Le haut
Il n’est donc pas étonnant que l’administration ne se préoccupe pas de la mort quartier avec ses larges rues et ses parterres fleuris est habité par les riches
des enfants de la plaine ; au contraire, le fait de maintenir les gens dans la misère colons qualifiés de « puissants au repos » ; le bas quartier, surpeuplé et encaissé,
lui permet d’asseoir son pouvoir et de continuer à les exploiter. La naïveté de la est occupé par les indigènes ; enfin, entre ces deux quartiers se trouvent relégués
démonstration rend le propos encore plus cynique : en accusant la nature défi- « les blancs qui n’avaient pas fait fortune, les coloniaux indignes » (p. 142).
ciente, incapable de subvenir aux besoins des enfants, l’administration lève toute 2 Dans cette ville, une partie de l’action prend place à l’Hôtel Central tenu par
responsabilité dans cette situation tragique. Carmen. Retracez l’histoire de cette femme (p. 143-145) et dites à quel milieu
Question 3. Mettez en relation cet extrait avec les deux photographies repro- elle appartient. L’Hôtel Central se situe dans la zone comprise entre le haut et le
duites au verso de la couverture, en début d’ouvrage. Quelle(s) image(s) de bas quartier : Carmen fait donc partie de la catégorie des « coloniaux indignes ».
l’Indochine donnent-elles et dans quel but ? La description de la pauvreté des Fille de Madame Marthe, ancienne prostituée, elle a repris la gérance de l’hôtel qui
enfants de la plaine peut être associée à la photographie en noir et blanc repré- compte plusieurs clients permanents tels que des représentants de commerce ou
sentant des paysans arrachant des plants de riz sous un soleil de plomb (comme des prostituées. Âgée de trente-cinq ans, elle a renoncé à ses rêves de jeune fille
l’indique la forte luminosité). L’extrait et l’image évoquent tous deux l’Indochine et s’est résolue à rester dans cet hôtel, multipliant les amants.
coloniale (même si la photographie est antérieure à l’action du roman) en insistant
sur le sort misérable réservé aux indigènes. La seconde photographie — l’affiche Le triangle familial brisé
du film de Rithy Panh — offre une image moins authentique et plus stéréotypée de
1 La disparition de Joseph brise le triangle familial. Donnez la raison de son
l’Indochine coloniale, en s’appuyant sur les clichés propres à l’imaginaire occiden-
départ. La raison du départ de Joseph est donnée par Carmen qui affirme l’avoir
tal : un climat humide symbolisé par la blancheur du ciel et la brume, des rizières
rencontré : il serait parti pour une femme rencontrée au cinéma avec laquelle il
verdoyantes et, à l’arrière-plan, un palmier et des maisons sur pilotis. Cette image
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passerait tout son temps. Bien que Suzanne reste sceptique devant cette expli-
cherche à mettre l’héroïne (Isabelle Huppert) au premier plan et à attirer le spec-
cation (« Mais comment savoir avec Carmen si elle disait la vérité ? », p. 160), on
tateur. La visée de cette photographie est donc très différente et ne peut être
découvrira plus tard que Carmen avait raison.
rapprochée de l’extrait étudié.
2 La mère doit faire face à deux nouvelles déceptions : le « crapaud » que
contient le diamant et le départ de Joseph. Montrez comment son comporte-
ment évolue selon une courbe descendante. En découvrant le crapaud, la mère

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Un barrage contre le Pacifique Arrêt sur lecture 3

ne se décourage pas et fait au contraire preuve d’un « acharnement curieux, qui quitter la mère, surtout si Joseph ne revenait plus » (p. 164). Si la jeune fille se
augmentait en raison directe du nombre de ses échecs » (p. 148). Elle s’obstine à montre au début obéissante, elle abandonne rapidement ses promenades dans le
vouloir obtenir vingt mille francs pour le bijou et rend visite à d’innombrables dia- haut quartier et prend ses distances par rapport aux conseils de Carmen : « Pour le
mantaires sans succès. Devant cet échec, elle décide de retrouver M. Jo pour lui reste, ce n’était sûrement pas le douanier du coin qu’il lui fallait mais pas non plus
soutirer un autre diamant avant de renoncer et de décliner peu à peu. La dispari- M. Jo. Là, Carmen simplifiait » (p. 152).
tion de Joseph joue un rôle décisif dans ce renoncement soudain : « Ce ne fut que
2 Suzanne se rend tous les jours au cinéma. Expliquez ce que représente cet
lorsque à son tour elle abandonna M. Jo que cette absence la désespéra tout à fait
endroit pour elle. Suzanne se réfugie au cinéma pour fuir le haut quartier où elle
et la fit se coucher et dormir toute la journée comme elle avait fait après l’écrou-
se sent « méprisable ». Ce lieu est synonyme de liberté et de rêve : « C’était l’oasis,
lement des barrages » (p. 150). La longue attente de Joseph commence alors : la
la salle noire de l’après-midi, la nuit des solitaires, la nuit artificielle et démocra-
mère passe son temps à consommer des pilules et à dormir. Même la rencontre de
tique, la grande nuit égalitaire du cinéma […] » (p. 155). La jeune fille s’y sent chez
Barner, un riche homme d’affaires, la laisse indifférente : « au mot « placement » il
elle et peut s’échapper un moment de son quotidien misérable et sans avenir. Le
passa dans ses yeux comme le reflet du diamant mais ce fut très fugitif et elle ne
cinéma, par toutes les histoires qu’il met en scène, représente l’espoir et le bon-
releva pas. Elle avait l’air fatiguée et rêveuse » (p. 173). Seule la vente du diamant heur, et ouvre de nouveaux horizons. Il joue un rôle non négligeable dans la déci-
par Joseph lui donne un regain temporaire d’énergie et d’enthousiasme. sion de Suzanne de quitter sa mère : « Déjà, à force de voir tant de films, tant de
3 Suzanne est également touchée par le départ de Joseph, même si elle le gens s’aimer, tant de départs, tant d’enlacements, […] déjà ce que Suzanne aurait
montre peu. Explicitez les sentiments qu’elle semble éprouver. Suzanne ressent voulu c’était quitter la mère » (p. 166).
tout d’abord de la colère et qualifie son frère de « menteur » : alors qu’il avait pro- 3 Durant son séjour à la ville, elle revoit M. Jo et rencontre un autre homme
mis de rester à ses côtés, il l’abandonne à son sort sans un mot. Quand la jeune (p. 167). Montrez que ces rencontres sont stériles et n’aboutissent à aucun
fille rencontre Joseph au volant de sa voiture et entouré de deux femmes, ce der- changement. Suzanne rencontre d’abord Barner, un riche homme d’affaires à la
nier lui parle à peine et ne dissimule pas son embarras. Suzanne éprouve une pro- recherche d’une jeune Française de dix-huit ans, innocente et pure. Cependant,
fonde rancœur pour son frère qui feint soudain l’indifférence à son égard. Elle est elle refuse de partir avec lui et cherche constamment à le scandaliser par son lan-
également attristée : « Suzanne comprenait qu’elle comptait de moins en moins gage et son attitude volontairement vulgaires. Quant à M. Jo, elle le rencontre au
dans la vie de Joseph » (p. 163). À son retour, sa fierté l’incite à dissimuler ses détour d’une rue : ce dernier la désire toujours autant et la dévisage avec le même
sentiments et à défier son frère : « Si je veux, je reste. Carmen me gardera, dit regard lubrique. Pourtant, leur rencontre se solde par un nouvel échec, puisqu’au
Suzanne. Je n’ai pas besoin qu’on me ramène » (p. 194). moment où il l’embrasse, Suzanne s’échappe soudain en déclarant : « Je ne peux
pas. C’est pas la peine, avec vous je ne pourrai jamais » (p. 184).
L’émancipation de Suzanne
1 Livrée à elle-même, Suzanne est prise en charge par Carmen (p. 151-153).
Relevez les conseils qu’elle lui donne et dites si la jeune fille les suit. Carmen Vers l’oral du Bac p. 190-192
s’efforce d’« éclairer » Suzanne sur les secrets rouages de la vie : la jeune fille doit
Analyse des lignes 1 à 46, p. 139-140
avant tout se libérer de l’emprise de sa mère et de sa vision de la vie car « on
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pouvait gagner sa liberté, sa dignité, avec des armes différentes de celles qu’elle ☛ Montrer en quoi la description de la ville constitue une
[la mère] avait crues bonnes » (p. 151). Il faut qu’elle gagne son indépendance en critique virulente du système colonial
trouvant un homme riche et idiot, qu’elle pourra facilement manipuler. Carmen lui
prête donc des robes et de l’argent et l’incite à se promener dans le haut quartier. I. La ville coloniale : une dimension universelle
La disparition de Joseph rend l’émancipation de Suzanne d’autant plus nécessaire a. L’extrait décrit avec précision la ville coloniale. Relevez les indices qui signa-
selon Carmen : « Il fallait, répétait-elle, il était indispensable que Suzanne sache lent que l’on a affaire à une description (temps verbal, présentatifs du type

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Un barrage contre le Pacifique Arrêt sur lecture 3

« c’est, il y a… »). Montrez ensuite que la description met en évidence une organi- Par ailleurs, le haut quartier est d’une « impeccable propreté » et les rues sont
sation reflétant la hiérarchie sociale. Plusieurs indices montrent que l’on a affaire très bien « entretenues ». Cette propreté est fondée sur un parfait équilibre entre
à une description : l’artificiel et le naturel : d’un côté, les routes « asphalté[es] » avec les « autos caout-
— l’emploi de l’imparfait, temps de la description dans un récit au passé. choutées » et les « files rutilantes de taxis-torpédos » ; de l’autre, les « trottoirs
— L’utilisation de présentatifs comme « C’était » ou « il y avait » qui permettent plantés d’arbres rares », les rues « vertes, fleuries » et « l’ombre des tamariniers ».
d’introduire les différents éléments décrits. Ce parfait agencement est en fait décrit de façon ironique et permet à l’auteur de
— Des indications temporelles (« Dès qu’ils arrivaient », « Dès lors », « le soir », dénoncer avec virulence le système colonial.
« Jusque tard dans la nuit ») ou spatiales (« La périphérie », « Le centre », « Dans
le haut quartier », « dans les avenues ») qui permettent d’organiser le passage II. Une dénonciation virulente du système colonial
descriptif. a. En arrivant dans les « quartiers blancs », les colons sont soumis à une sorte
L’extrait met en évidence l’organisation rigoureuse de la ville qui est scindée en de conversion. Mettez en évidence les étapes de cette conversion. La conver-
deux : « la ville blanche » et « l’autre ». La première est elle-même hiérarchisée sion commence immédiatement ainsi que le montre la subordonnée temporelle
puisque « dans le haut quartier n’habitaient que les blancs qui avaient fait for- « Dès qu’ils arrivaient ». La transformation est progressive : de l’apprentissage
tune ». La topographie de la ville reflète donc la discrimination sociale : les indi- (« ils apprenaient ») à sa conséquence (« la distance augmentait d’autant ») et à la
gènes occupent les bas quartiers, tandis que les blancs fortunés habitent dans prise de conscience finale (« aussi se découvraient-ils plus blancs que jamais »). La
le haut quartier ; enfin, les colons pauvres vivent dans la zone intermédiaire. Le comparaison aux « petits enfants » assimile le processus à une sorte d’éducation.
haut quartier est lui-même divisé entre un quartier périphérique résidentiel et un Le narrateur décrit avec ironie la conversion des habitants du haut quartier au
centre constitué de « buildings chaque année plus hauts » et abritant un « pouvoir dogme de la blancheur et donc implicitement au racisme. Le fait d’assimiler le
profond », celui des financiers. blanc à une « couleur d’immunité et d’innocence » met en évidence la vision discri-
b. Cette ville n’est jamais nommée. En vous appuyant sur divers indices, montrez minante des coloniaux fortunés. Cette formule est ironique car, pour le narrateur,
que l’écrivain cherche à donner une dimension universelle à sa description. La les blancs n’ont rien d’innocent.
ville n’est jamais nommée et sa présentation initiale demeure très vague : « C’était b. La « ville blanche » est refermée sur elle-même et pratique la discrimina-
une grande ville de cent mille habitants ». La comparaison « comme dans toutes tion. Montrez-le et analysez la façon dont le narrateur rend sa description iro-
les villes coloniales » et l’expression « les quartiers blancs de toutes les villes colo- nique, en étudiant notamment les comparaisons employées. L’isolement de la
niales du monde » indiquent d’emblée que la description a une vocation univer- ville blanche est souligné par la négation restrictive dans la phrase « Dans le haut
selle. Ses différentes parties sont désignées par des termes génériques tels que quartier n’habitaient que les blancs qui avaient fait fortune ». Le fait de comparer
« la périphérie », « le centre » ou « le haut quartier ». Il en est de même pour ses le centre du haut quartier à un « sanctuaire » assimile le lieu à un espace sacré
habitants, qui ne sont pas individualisés mais évoqués par groupes : « les finan- réservé à une élite, en l’occurrence les blancs, ce que confirme la phrase « ils se
ciers », « les blancs », « les blancs qui avaient fait fortune », « les garçons de café ». retrouvaient entre eux ».
L’emploi systématique de l’article défini souligne cette volonté de généralisation. Les rues sont comparées aux « allées d’un immense jardin zoologique », tandis que
c. Différents aspects de la « ville blanche » sont mis en avant. Relevez ses prin- les blancs sont assimilés à des animaux à travers plusieurs métaphores : « grands
cipales caractéristiques en analysant les adjectifs et les images utilisés. La ville fauves à la robe fragile », « puissants au repos », « les espèces rares des blancs ».
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blanche se distingue d’abord par sa démesure comme en témoignent le superlatif Cette analogie, ironique, vise à dénoncer la discrimination pratiquée par les colons
« la plus large » et les expressions « les rues et les trottoirs du haut quartier étaient qui, tels des fauves régnant sur leur territoire, ont annexé une partie de la ville et
immenses », « Tout cela était […] large », « s’étalaient les immenses terrasses de en ont exclu tous les indigènes. Les seuls indigènes à être admis sont les garçons
leurs cafés ». Le lieu paraît surdimensionné et reflète la vanité de ses habitants, ce de café qui, tels les palmiers en pots, font partie du décor, comme le souligne la
que confirme l’hyperbole « espace orgiaque ». juxtaposition « derrières les palmiers et les garçons en pots et en smokings ».

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Un barrage contre le Pacifique Arrêt sur lecture 4

c. Le narrateur insiste sur la blancheur de la ville et de ses habitants. Analysez


cet effet d’insistance et expliquez ce qu’il signifie. Le terme « blanc(s) » est omni-
présent dans l’ensemble du texte (15 occurrences), que ce soit pour désigner les Arrêt sur lecture 4    p. 290-294
colons (« les blancs ») ou pour qualifier un élément : la « ville », les « quartiers »,
le « costume » ou encore la « démarche ». Rien ne semble pouvoir échapper au
dogme de la blancheur établi par le système colonial. De plus, plusieurs adjectifs
ou expressions renvoient indirectement à cette couleur et à la propreté qui lui est Pour comprendre l’essentiel p. 290-291
associée : « baignés, neufs », « rutilantes », « Arrosées ». Même certains indigènes
Joseph : un absent très présent
sont « déguisés en blanc » et « mis dans des smokings » afin de masquer leur diffé-
rence. La blancheur est érigée en principe ce qui renvoie par défaut les indigènes 1 Bien qu’absent physiquement, Joseph est omniprésent dans le récit ;
à la saleté et à la misère, comme s’ils étaient responsables de leur état. À travers Suzanne évoque notamment un événement passé, la visite de l’agent cadastral.
ce clivage, le narrateur dénonce le comportement hypocrite et raciste des colons. Dites en quoi le récit de cet épisode donne à Joseph une « nouvelle importance »
(p. 248). L’épisode se déroule deux ans plus tôt : pour la première fois, Joseph
Les trois questions de l’examinateur intervient dans une affaire concernant la concession. Sa grossièreté et sa brutalité
Question 1. À votre avis, quels sont les personnages qui incarnent cette « ville intimident l’agent cadastral qui n’ose pas se confronter à lui. Joseph s’amuse à le
blanche » tout au long du roman ? Les personnages qui incarnent cette ville ridiculiser et à remettre ainsi en cause son autorité : « il faisait voler en éclats son
blanche sont avant tout Barner, les agents de l’administration coloniale, mais éga- pouvoir si bien assuré pourtant et jusque-là, pour tous, si terrifiant » (p. 249). Il
lement Lina et son mari. Ils représentent les colons qui ont fait fortune, à l’inverse finit par l’effrayer et le faire partir en le visant avec son fusil. Après cette interven-
de la mère et de ses enfants qui, bien qu’appartenant à la même catégorie, ont tion, l’agent se contentera d’envoyer des « avertissements écrits ». Joseph revêt
toujours vécu dans la pauvreté. ainsi une « nouvelle importance » puisqu’il a su défier l’administration cadastrale
qui terrifiait jusque-là toute la famille.
Question 2. Lorsque Suzanne se promène dans les beaux quartiers, comment
les habitants réagissent-ils ? Quant à elle, que ressent-elle ? Les habitants du 2 Plusieurs semaines après son départ, la mère et Suzanne reçoivent une lettre
haut quartier l’observent avec curiosité et se retournent sur son passage, car une de Joseph (p. 260). Dites quelle est la première remarque faite par la mère au
jeune fille n’est pas censée se promener seule. Ils s’interrogent : « D’où sort-elle sujet de cette lettre et expliquez les raisons de cette réaction. La mère pointe
cette malheureuse égarée sur nos trottoirs ? » Suzanne se sent alors ridicule, hon- immédiatement les fautes d’orthographe présentes dans la lettre de Joseph et
teuse et méprisable : « Elle se haïssait, haïssait tout, se fuyait, aurait voulu fuir tout, déclare qu’il faut qu’elle lui apprenne à mieux écrire. Ces fautes constituent une
se défaire de tout. » Pour échapper enfin à ces regards inquisiteurs, elle se réfugie nouvelle lubie qui occupe la mère et lui donne une raison de vivre : « Elle s’accro-
au cinéma, espace « démocratique » et libre. cha à la question des fautes d’orthographe et, au bout de quelques heures, elle
Question 3. Citez un autre passage du roman où le narrateur critique avec viru- parut y avoir trouvé un regain de vitalité. » Elle trouve ainsi un dérivatif qui lui
lence le système colonial. Le narrateur critique l’injustice et la corruption du sys- permet de fuir temporairement ses problèmes et d’oublier un peu l’absence de
tème colonial dans plusieurs autres passages du roman : Joseph.
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— la description de la misère des enfants de la plaine aussi bien dans la première 3 Le fils Agosti évoque à son tour Joseph (p. 271-272). Relevez les principales
que dans la seconde partie de l’œuvre caractéristiques du portrait qu’il dresse du frère de Suzanne. Le fils Agosti
— le récit du parcours pitoyable du caporal éprouve de l’admiration pour Joseph et met en avant l’intrépidité dont il a fait
— la lettre de la mère aux « chiens du cadastre ». preuve lors d’une chasse de nuit. Il déclare que Joseph lui avait également confié
son dégoût de vivre : il ne supportait plus le quotidien de la plaine et la « saloperie
des agents de Kam ».

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Un barrage contre le Pacifique Arrêt sur lecture 4

L’affirmation de Suzanne 3 Après une ultime crise, la mère meurt. Décrivez et analysez la façon dont
réagissent Suzanne, Joseph, le caporal et les paysans. Suzanne et Joseph sont
1 Après le départ de Joseph, Suzanne passe son temps près du pont. Expliquez
dévastés par la mort de la mère et anéantis par le chagrin. Suzanne passe la nuit
ce qu’elle attend. Comme dans la première partie du roman, Suzanne attend
blottie contre le corps de la mère ; à son arrivée, Joseph fait de même. Le caporal
qu’une automobile s’arrête et que son propriétaire l’emmène vers de nouveaux
part le lendemain matin afin de trouver du travail ailleurs. Enfin, les paysans se
horizons. Mais son attente est vaine car « maintenant c’était comme si le bun-
recueillent auprès du corps de la défunte comme s’il s’agissait de leur mère à tous.
galow avait été invisible, comme si elle-même, près du pont, avait été invisible »
(p. 255).

2 L’arrivée du fils Agosti bouleverse la vie de Suzanne. Montrez ce qu’elle Vers l’oral du Bac p. 292-294
découvre et de quoi elle prend conscience. Le fils Agosti fait découvrir à Suzanne
les plaisirs charnels ; celle-ci se sent soudain « sereine, d’une intelligence nou- Analyse des lignes 4091 à 4140, pages 283-285
velle ». Elle prend son indépendance par rapport à Joseph et à sa mère, et se rend
compte que ses rêves étaient jusque-là vides et absurdes : elle « désapprit enfin
☛ Montrer comment le récit détaillé de la mort de la mère
l’attente imbécile des autos des chasseurs, les rêves vides. »
suscite la compassion du lecteur
I. Un récit détaillé
3 Agosti sifflote l’air de la chanson Ramona. Expliquez ce que symbolise cette
chanson. Quand Agosti rencontre Suzanne pour la première fois depuis le départ a. Le récit détaille chaque phase de l’agonie de la mère. Montrez-le en vous
de Joseph, il siffle l’air de Ramona. De même, cette chanson revient à l’esprit appuyant sur l’analyse des connecteurs temporels et des temps verbaux.
de Suzanne après leur escapade amoureuse dans la forêt. Tout comme dans la Chaque étape de l’agonie de la mère est décrite : des « cris sourds » à la perte de
première partie du roman, Ramona est synonyme d’espoir et de changement : connaissance, de sa respiration faible à sa mort. Chacune est mise en évidence
« C’était l’hymne de l’avenir, des départs, du terme de l’impatience. » La rencontre par un adverbe ou une subordonnée temporelle : « bientôt », « Tant qu’elle », « peu
d’Agosti permet à Suzanne de s’émanciper et d’envisager enfin l’avenir avec avant qu’elle », « peu après ». Le récit fait généralement alterner passé simple ou
confiance et sérénité. imparfait ; on relève un verbe au plus-que-parfait qui évoque la crise initiale dont
l’extrait ne décrit que les conséquences funestes : « La grosse crise convulsive
La mort de la mère était déjà passée. »
b. Le corps de la mère est décrit avec une grande précision. Montrez-le en analy-
1 Après le départ de Joseph, la mère passe son temps à dormir et semble indif-
sant cette description. Le corps est d’abord décrit de façon clinique : « elle avait le
férente à tout. Analysez son comportement envers Suzanne et comparez-le à
visage et les bras parsemés de taches violettes. » De même, le narrateur insiste sur
celui qu’elle a envers son fils. La mère renonce progressivement à la vie et passe
les mouvements incontrôlés de ce corps victime d’une crise convulsive : « la mère
ses journées à dormir. Elle n’adresse quasiment plus la parole à sa fille et néglige
ne remuait plus que par à-coups » et « des cris sourds sortaient tout seuls de sa
même de la regarder. Cette indifférence tranche avec le souci constant qu’elle se
gorge ». À la fin de l’extrait, alors que la mère est morte, son corps est à nouveau
fait pour Joseph. Quand elle reçoit un mot de son fils, sa première réaction est
détaillé : ses « yeux fermés […] pleins d’une ombre violette », sa « bouche fermée »
de vouloir le rejoindre pour lui apprendre les rudiments de l’orthographe. Elle ne
et « ses mains posées l’une sur l’autre ». Mais la description du corps de la mère
© Éditions Belin/Éditions Gallimard.

peut supporter que Joseph se trouve loin d’elle dans une situation qu’elle estime
est surtout transcendée par la vision pathétique du narrateur : la bouche est fer-
difficile et veut voler à son secours.
mée « sur un silence qui donnait le vertige » et ses mains deviennent « des objets
2 La mère demande pourtant à Agosti de faire une dernière chose pour elle. affreusement inutiles qui clamaient l’inanité de l’ardeur qu’elle avait mis à vivre ».
Dites laquelle. La mère confie à Agosti le diamant et lui demande de le vendre à c. Les expressions du visage agonisant de la mère évoluent et traduisent des
un bon prix. sentiments contradictoires. Décrivez et analysez cette évolution en mettant en

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Un barrage contre le Pacifique Arrêt sur lecture 4

évidence l’ambiguïté du personnage qui perdure jusqu’au seuil de sa mort. Des la mère traduit leur angoisse et leur désespoir ; le verbe « courir » est ainsi répété
expressions contradictoires apparaissent sur le visage de la mère : trois fois en quelques lignes.
— Son attitude traduit d’abord un sentiment de colère comme l’indique la c. La réaction de Joseph est particulièrement violente. Expliquez l’oxymore
métaphore « des sortes d’aboiements de colère et de haine de toute chose et « tendresse terrifiante ». La souffrance de Joseph est traduite par ses pleurs et
d’elle-même ». son attitude : « Il l’appelait. Il l’embrassait. » La brièveté de ces phrases accentue
— Son visage est ensuite « écartelé, partagé entre l’expression d’une lassitude l’intensité de la scène : le jeune homme se conduit comme si sa mère était encore
extraordinaire, inhumaine et celle d’une jouissance non moins extraordinaire, non vivante et refuse d’accepter sa mort. L’oxymore « tendresse terrifiante » traduit
moins inhumaine. » Ces deux sentiments synthétisent l’état d’esprit du person- toute la force des sentiments qui unissaient Joseph à sa mère. Il souligne l’im-
nage à la fin de sa vie, à la fois las et épuisé, mais surtout soulagé de mettre un mensité de sa douleur qui laisse présager un événement funeste : Joseph donne
terme à ses tentatives désespérées. l’impression de ne pouvoir surmonter cette mort, dont il se sent responsable. Sa
— Enfin, une « ironie à peine perceptible » apparaît sur son visage. Elle traduit sa détresse est accentuée par sa culpabilité d’être « arrivé trop tard » et de n’avoir pu
satisfaction devant cet ultime triomphe, celui de se soustraire à son entourage et faire ses adieux à sa mère.
aux agents du cadastre en disparaissant à sa manière et au moment qu’elle sou-
haitait, mais peut-être aussi « la dérision de tout ce à quoi elle avait cru ».
Ainsi, jusque dans la mort, le personnage de la mère demeure ambigu et partagé Les trois questions de l’examinateur
entre des sentiments divers. Question 1. À quel événement du premier chapitre la mort de la mère fait-elle
écho ? La mère de la mort fait écho à la mort du cheval dans le premier cha-
II. Une scène pathétique pitre. Cet événement avait provoqué le voyage à Ram, où la famille avait rencontré
a. Le caractère pathétique du destin de la mère est mis en avant. Montrez de M. Jo, « rencontre qui allait bouleverser leur vie à tous ». En effet, M. Jo introduit
quelle manière. Le personnage de la mère est pathétique dans la mesure où sa vie un changement dans le quotidien de la famille par sa richesse et surtout par le dia-
semble avoir été vaine puisque tous les projets qu’elle a entrepris se sont soldés mant qu’il donne à Suzanne à la fin de la première partie. La mort apparemment
par des échecs. Dans l’expression « du sérieux qu’elle avait mis à entreprendre anodine du cheval déclenche en fait une série d’événements qui bouleversent la
toutes ses folies », l’antithèse met en évidence l’absurdité de l’acharnement du vie de tous les personnages. Le décès de la mère entraîne à son tour le départ des
personnage. De même, à la fin de l’extrait, ses mains désormais immobiles reflè- enfants et annonce le début d’un nouveau cycle.
tent la vanité de son existence (« des objets affreusement inutiles, qui clamaient Question 2. Pourquoi le narrateur fait-il dire à la mère « Je les ai eus. Tous »
l’inanité de l’ardeur qu’elle avait mise à vivre »). L’opposition entre son envie de (l. 4110-4111) ? Quel trait de caractère de la mère cette phrase met-elle en avant ?
vivre, son acharnement, et ses échecs successifs suscite la pitié du lecteur. La mère surprend son entourage par sa mort, qui était attendue mais dont le jour
b. Suzanne et Joseph éprouvent un profond chagrin face à la disparition de leur exact demeurait imprévisible. En effet, à bien des reprises, ses enfants avaient cru
mère. Analysez leurs réactions et intéressez-vous particulièrement à leurs mou- qu’elle ne survivrait pas à ses crises. En disparaissant, elle prend sa revanche sur
vements/déplacements et aux sentiments qu’ils traduisent. La première réaction les agents du cadastre, qui ne pourront plus la harceler, et sur ses enfants qui, bien
de Suzanne et Joseph est de se précipiter sur le corps de leur mère, comme si ce que désirant la quitter, l’adoraient. Cette attitude renvoie au sentiment de colère
contact pouvait la faire revivre : Suzanne « se blottit contre elle », telle une enfant, permanent qui dominait la mère même à la fin de sa vie : « La colère perçait dans
© Éditions Belin/Éditions Gallimard.

tandis que Joseph « était affalé sur le lit, sur le corps de la mère. » La jeune fille est ses paroles, toujours aussi forte, plus forte qu’elle. »
terrassée par la douleur et sa prostration se prolonge comme en témoignent les Question 3. Le dénouement d’Un Barrage contre le Pacifique met en scène la
indications temporelles « pendant des heures » et « au petit matin seulement ». Sa mort d’un des personnages principaux. Connaissez-vous d’autres dénouements
souffrance est incontrôlable et la fait « retourner à l’intempérance désordonnée de romans de même nature ? De nombreux dénouements de romans mettent en
et tragique de l’enfance » ; Agosti est alors obligé de l’arracher « de force au lit de scène la mort d’un ou de plusieurs personnages principaux, car c’est le moyen le
la mère. » Par ailleurs, la course de Suzanne vers son frère, puis de Joseph vers plus efficace de clore l’intrigue. Ce type de dénouement se retrouve à n’importe

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Un barrage contre le Pacifique  Groupements de textes

quelle époque : mort de Don Quichotte (xvie  siècle), mort de Manon Lescaut la persienne » (texte 2), « Ce fut comme une apparition » (texte 3), « La première
(xviiie siècle), morts d’Emma Bovary, de Julien Sorel, de Thérèse Raquin et Laurent fois qu’Aurélien vit Bérénice » (texte 5). Cette première vision suscite générale-
(xixe siècle), mort de Tchen dans La Condition humaine, de Langlois dans Un Roi ment la surprise et le trouble : pour la princesse de Clèves, « il était difficile de
sans divertissement (xxe siècle). n’être pas surprise de le voir quand on ne l’avait jamais vu », pour Lucien Lewen,
« son âme en fut ranimée » ; Frédéric Moreau contemple le panier de Mme Arnoux
« avec ébahissement, comme une chose extraordinaire », de même que le Grand
Meaulnes en regardant le costume de la jeune fille. Seul Aurélien ressent un pro-
fond dégoût pour Bérénice : « il la trouva franchement laide », « Elle lui déplut ».
Cette aversion suscite d’ailleurs la curiosité du lecteur tant elle semble excessive,
comme le remarque le héros lui-même : « Il se demanda même pourquoi. C’était
disproportionné. »
— La première rencontre donne généralement lieu à un portrait élogieux de la
 Groupements de textes   p. 312-328 personne aimée : « l’air brillant qui était dans sa personne » (texte 1), « c’était une
jeune femme blonde qui avait des cheveux magnifiques » (texte 2), « cette splen-
deur de sa peau brune » (texte 3), « une jeune fille blonde, élancée » (texte 4).
La description est parfois longue et détaillée comme chez Flaubert. À l’inverse,
n La rencontre amoureuse Aragon prend le contre-pied de ses prédécesseurs en insistant sur la laideur de la
1. Dans ce groupement, chaque auteur met en scène une rencontre amoureuse. femme aperçue par Aurélien : une « étoffe » de mauvais goût, des cheveux « mal
Le thème de la rencontre amoureuse constitue un topos romanesque, c’est-à- tenus », « petite, pâle ».
dire un lieu commun. Comparez la façon dont il est traité dans chacun des textes — Le portrait de l’être aimé est souvent suivi d’une reconnaissance mutuelle : la
en mettant en évidence les points communs et les différences. jeune femme derrière la persienne aperçoit Lucien grâce à sa chute de cheval (elle
Les auteurs de ces cinq textes ont traité le topos de la rencontre amoureuse de « souriait »), Mme Arnoux remercie Frédéric pour avoir sauvé son châle de l’eau
façon différente : (« leurs yeux se rencontrèrent »), la jeune fille s’adresse indirectement au Grand
— Chaque scène se déroule dans un lieu public ou un espace ouvert : un bal à la Meaulnes (« se tournant imperceptiblement vers lui »). Un lien s’établit donc très
cour dans La Princesse de Clèves, les rues de Nancy dans Lucien Lewen, un bateau vite entre les deux protagonistes, ce qui n’est pas le cas dans l’extrait d’Aurélien où
dans L’Éducation sentimentale et la rive d’un fleuve dans Le Grand Meaulnes. aucune réaction de la part de Bérénice n’est mentionnée.
Aucune indication n’est donnée dans Aurélien. Dans les textes 2 et 4, le lieu de la — Enfin, la scène de première rencontre laisse augurer de la suite de la relation
rencontre est décrit de façon péjorative : « les murs écorchés et sales des maisons et introduit d’emblée certains obstacles. Dans La Princesse de Clèves, le coup de
de Nancy » (Stendhal), « les grandes portes aux vitres poussiéreuses qui donnaient foudre est réciproque (« M. de Nemours fut tellement surpris de sa beauté »), mais
sur des pièces délabrées » (A. Fournier). Cette évocation permet, par contraste, de la jeune femme est déjà mariée et leur amour semble impossible. Lucien Lewen
mettre en valeur la rencontre qui va se produire et l’enthousiasme qu’elle va susci- se ridiculise devant la femme aimée et se heurte à son « air dédaigneux » et à
ter. La rencontre est parfois précédée d’un signe avant-coureur : « il se fit un assez son « ironie ». Dans L’Éducation sentimentale, l’irruption de « sieur Arnoux » met
© Éditions Belin/Éditions Gallimard.

grand bruit » (texte 1), « il entendit des pas grincer sur le sable » (texte 4). Ce signe, fin au rêve éveillé de Frédéric, tandis que la vieille dame accompagnant la jeune
auditif et non visuel, ménage un certain suspens. fille empêche le Grand Meaulnes de se rapprocher d’elle. Chez Aragon, l’obstacle
— À l’exception de Mme de La Fayette, l’ensemble des auteurs ont adopté un point est constitué par le héros lui-même ; cependant, son obsession à vouloir dénigrer
de vue interne afin de faire partager aux lecteurs les sensations et les émotions de Bérénice laisse présager un sentiment d’une autre nature.
leur héros lors de la rencontre amoureuse. Celle-ci est d’abord visuelle et le regard Chaque auteur s’approprie donc le topos romanesque de la rencontre amoureuse
joue un rôle essentiel : « Elle se tourna et vit un homme » (texte 1), « lorsqu’il vit pour le mettre en scène à sa manière.

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Un barrage contre le Pacifique Groupements de textes

condamnée, loin de son fils. » À l’indifférence de Meursault s’oppose la culpabilité


2. Cherchez l’étymologie du mot « roman » et décrivez l’évolution de son 
d’Albert Cohen qui ne se pardonnera jamais de ne pas avoir vu cette souffrance.
sens.
— Le poème de Francis Ponge offre également une image méliorative de la figure
— Le terme roman vient du latin romanice qui désignait le « latin vulgaire », c’est-
maternelle mais il s’agit cette fois d’une jeune accouchée. Le portrait se veut uni-
à-dire la langue parlée dans les pays annexés par les Romains, par opposition au
versel, d’où le titre général du poème « La Jeune mère ». L’écrivain met en avant
latin proprement dit.
l’affaiblissement physique du personnage (les jambes « maigres », le « ventre bal-
— Le terme romans ou romanz apparaît au Moyen Âge pour désigner tous les
lonné, livide ») et l’oppose au sentiment de « confiance » qui s’empare d’elle et qui
textes écrits en langue romane, en prose ou en vers, contrairement aux textes
est représenté par le mouvement de ses bras berçant le nourrisson : « Les bras et
officiels et sacrés qui, à l’époque, étaient rédigés en latin. Issu de la langue d’oïl, le
les mains s’incurvent et se renforcent. » Francis Ponge fait ici l’éloge des jeunes
roman était la langue parlée au nord de la France et finit par s’imposer dans tout le
mères en mettant en avant la force nouvelle et la sérénité qui les habitent.
pays. À l’origine, le terme roman ne désigne donc pas un texte narratif.
— À l’inverse, les extraits d’Électre et de Vipère au poing donnent une image très
— Par extension, le roman désigne un long récit écrit en langue romane, d’abord
péjorative de la figure maternelle. Dans la pièce de Giraudoux, la mère est une
en vers, puis en prose, qui relate les aventures fabuleuses de héros mythiques ou
meurtrière qui a commandité l’assassinat de son mari. Dans la scène, elle affronte
caricaturés. On parle ainsi de romans courtois, satiriques, allégoriques, etc.
sa fille qu’elle tente de culpabiliser en l’accusant d’avoir poussé son frère par
— De nos jours, l’acception du mot roman s’est encore élargie. Il désigne une œuvre
terre : « Tu l’avais poussé », « Elle l’a poussé », « Mais elle l’a poussé ». Dans son
littéraire en prose d’une certaine longueur, mêlant souvent le réel à l’imaginaire, et
roman autobiographique, Hervé Bazin écrit une véritable diatribe contre sa mère,
qui, dans sa forme traditionnelle, cherche à susciter le plaisir du lecteur en racon-
dont il détaille l’influence néfaste. Folcoche est présentée comme un être autori-
tant les aventures d’un ou de plusieurs personnages.
taire et sans cœur : « Je te prédis, moi, ta mère, un avenir dont tu n’auras pas le
n La figure de la mère droit d’être fier. » Cette attitude conduit le héros à rejeter son éducation et ses
1. Quelle(s) image(s) de la figure maternelle ces extraits donnent-ils ? principes hypocrites : « Je dois dire non à toute cette éducation, à tout ce qui m’a
Les cinq textes du groupement évoquent la figure maternelle mais en brossent un engagé sur une voie choisie par d’autres que moi et dont je ne puis que détester le
portrait très différent. sens, puisque je déteste les guides. »
— Les cinq extraits appartiennent à des genres différents : un roman, un poème en Les portraits de mère proposés sont donc extrêmement variés.
prose, une pièce de théâtre, un roman autobiographique et une autobiographie. 2. Vous devez illustrer un des extraits du groupement par une œuvre pic-
La visée des écrivains n’est donc pas la même. turale représentant une figure maternelle. À l’aide d’un moteur de recherche, 
— Dans L’Étranger, Albert Camus adopte le point de vue de son héros, Meursault, visualisez par exemple les œuvres de Picasso et de Klimt, et justifiez votre choix 
qui vient de perdre sa mère : « Aujourd’hui, maman est morte ». Cet événement dans un paragraphe argumenté.
funeste ne provoque pourtant pas le chagrin attendu ; le héros ne semble se pré- — Le poème de Francis Ponge pourrait être rapproché de deux tableaux de Gustav
occuper que des détails matériels liés à l’enterrement. Il se montre bien plus sen- Klimt (1862-1918) intitulés Espoir I et Espoir II. Le premier représente une femme
sible à la chaleur, à « l’odeur d’essence » et à « la réverbération de la route et du enceinte dénudée (ce qui choqua la société de l’époque) dont le regard est heu-
ciel » qu’à la mort de sa mère. Cette dernière est à peine évoquée. L’extrait du reux et serein. Elle n’est pas perturbée par les figures allégoriques funestes et
Livre de ma mère est en cela extrêmement différent. La mère est omniprésente menaçantes qui flottent au-dessus d’elle. Le second met également en scène une
© Éditions Belin/Éditions Gallimard.

dans le discours de l’auteur, qui en brosse un portrait pathétique comme le sou- femme enceinte enveloppée dans un manteau coloré mais qui laisse apparaître la
ligne l’accumulation « exposée, déconfite, misérable, vaincue, paria, si dépendante poitrine. La jeune femme a le visage penché vers son ventre rebondi.
et obscure, un peu folle de malheur, un peu imbécile de malheur ». La mère est — Pablo Picasso (1881-1973) a représenté la figure maternelle à plusieurs reprises.
présentée comme un être tendre et dévoué à son fils, dont elle ne supporte pas Dans la peinture intitulée Mère et enfant au bord de la mer (1902), une mère tient
l’absence, comme le traduit son attitude au moment de la séparation, dans ce son nourrisson contre sa poitrine. À l’arrière-plan, le bleu de la mer et du ciel enva-
train « qui allait l’emporter vers sa vie de solitude, qui l’emportait, impuissante et hissent le tableau et instaurent une atmosphère paisible et mélancolique. Cette

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Un barrage contre le Pacifique   Vers l’écrit du Bac

œuvre pourrait être rapprochée du poème de Francis Ponge. À l’inverse, dans le juxtaposition « derrière les palmiers et les garçons en pots et en smokings » le
tableau Mère et fils, qui date de la période dite « rose » de Picasso (1904-1906), les montre. Il s’agit donc d’une description engagée, plus subjective que réaliste.
deux personnages regardent dans des directions opposées. La mère semble lasse — La description revêt parfois une dimension symbolique : c’est le cas du texte de
et distante. Ce tableau serait plutôt à rapprocher des textes de Jean Giraudoux ou Victor Hugo, mais aussi de celui de Balzac. Le jardin abandonné évoqué dans l’extrait
d’Hervé Bazin. des Misérables devient le « symbole de la fraternité humaine » : des plantes diverses
s’y mêlent et s’y épanouissent librement. Quant à la pension décrite par Balzac, elle
représente la « misère sans poésie », qui annonce le caractère de sa propriétaire.
— Dans le tableau du Douanier-Rousseau, la représentation de la jungle n’a rien de
réaliste ; elle est stylisée comme le montrent le choix de couleurs franches et la
forme particulière donnée à la végétation. Le peintre n’a d’ailleurs jamais voyagé
et réalisait ses tableaux à partir de photographies et d’observations faites au jar-
  Vers l’écrit du Bac p. 329-338
din des plantes. Par son exubérance et sa densité, la jungle traduit notamment un
sentiment d’angoisse de la part de l’artiste.
— Enfin, le texte d’Alain Robbe-Grillet tient une place à part. En tant que théoricien
du Nouveau Roman, il renouvelle la fonction traditionnelle de la description. Dans
l’extrait, le narrateur décrit avec minutie l’agencement de quatre fauteuils sur une
Sujet La description dans le roman terrasse. Ce mobilier banal prend une nouvelle dimension : la description n’est plus
destinée à faire voir, elle vaut pour elle-même.
☛ Le personnage de roman, du xviie siècle à nos jours Les fonctions de la description dans le corpus sont donc diverses : elle installe le
cadre de l’action, elle est symbolique, ou elle peut remplit une « fonction créa-
■ Questions sur le corpus trice », comme l’affirme Alain Robbe-Grillet.
1. Quelles sont les fonctions de ces descriptions de lieux ? Vous vous demande- 2. Comment les descriptions sont-elles organisées et quelle(s) image(s) don-
rez notamment si ces quatre textes et si l’annexe 2 cherchent à représenter la nent-elles du lieu décrit (mélioratif/péjoratif, effrayant, etc.) ? Les descriptions
réalité. Dans les quatre extraits du corpus et l’annexe 2, la description remplit des de Balzac, Hugo et Duras sont organisées selon une progression spatiale. Dans
fonctions variées. Le Père Goriot, le narrateur pénètre dans la pension Vauquer et décrit les pièces
— Le texte A et dans une moindre mesure le texte C s’attachent à représenter fidè- au fur et à mesure qu’il les découvre : le « salon » puis « la salle à manger ». Victor
lement et précisément un lieu qui paraît réel. Dans le premier chapitre du Père Hugo offre quant à lui une vision extérieure du jardin, afin de susciter la curio-
Goriot, Balzac détaille la pension Vauquer, un des lieux principaux du roman. Il sité du lecteur (« sans se douter des secrets qu’il dérobait derrière ses épaisseurs
décrit le « salon » puis la « salle à manger » et énumère le mobilier qui s’y trouve : fraîches et vertes »), avant d’en représenter l’intérieur. Enfin, Duras présente
« un baromètre », « un cartel », « un poêle », « une longue table », « des chaises ». d’abord la ville dans son ensemble (« C’était une grande ville »), puis s’intéresse
Les adjectifs sont nombreux et permettent de peindre avec précision l’aspect plus particulièrement au « haut quartier ». Le texte d’Alain Robbe-Grillet se distin-
misérable et repoussant de ces pièces : « buffets gluants », « gravures exécrables », gue des trois autres dans la mesure où description et narration sont étroitement
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« paillassons piteux » et « chaufferettes misérables ». Marguerite Duras décrit liées et se complètent. Les indications spatiales qui structurent la description sont
également sans concession une ville coloniale et son organisation. Cependant, précises et disséminées tout au long de l’extrait : « contre le mur de la maison »,
contrairement à Balzac, son but n’est pas tant d’installer le cadre de l’action que « à sa gauche, et sur sa droite », « de l’autre côté de cette table, davantage encore
de dénoncer le système colonial et la discrimination qu’il pratique : les blancs se vers la droite », « entre le quatrième et la table ».
pavanent dans le haut quartier tels de « grands fauves à la robe fragile », tandis Toutes ces descriptions donnent des images contrastées des lieux évoqués. Les
que les indigènes sont « déguisés en blancs » et réduits à l’état de choses. La textes A et C offrent chacun un tableau péjoratif. Balzac insiste sur la saleté de

32 33
Un barrage contre le Pacifique   Vers l’écrit du Bac

la pension Vauquer gagnée par la pourriture, comme le souligne l’accumulation — Cette progression spatiale coïncide avec un accroissement dans l’horreur :
« elle sent le renfermé, le moisi, le rance ». La demeure est misérable et le mobilier « malgré ces plates horreurs, si vous le compariez à la salle à manger, […] vous
est hors d’usage, ce que résume la personnification « ce mobilier est vieux, cre- trouveriez ce salon élégant et parfumé comme doit l’être un boudoir. » Les adjec-
vassé, pourri, tremblant, rongé, manchot, borgne, invalide, expirant ». De son côté, tifs mélioratifs et la comparaison au boudoir accentuent le contraste.
Duras met en avant la propreté et la démesure du haut quartier de la ville colo- C. Une description animée
niale : « un espace orgiaque, inutile », « Tout cela était asphalté, large ». Sa descrip- — Le narrateur intervient indirectement à plusieurs reprises pour donner son avis
tion est ironique et dénonce la discrimination pratiquée par le système colonial et sur le lieu décrit, mais surtout pour rendre sa description plus vivante. L’emploi du
le racisme des colons, qui impose une sorte de dogme de la blancheur, « couleur pronom indéfini « on » (« si l’on inventait ») et de l’impersonnel « il faudrait » trahis-
d’immunité et d’innocence ». sent sa présence. Son intervention devient même directe à travers l’interjection « Eh
À l’inverse, le texte de Victor Hugo donne une image méliorative du jardin décrit, bien ! » qui traduit la surprise que doit ressentir le lecteur devant tant d’horreurs.
comme le soulignent les adjectifs « extraordinaire et charmant », « admirable », — Le lecteur est d’ailleurs sollicité à travers le pronom « vous » : « vous trouve-
« splendide ». L’auteur célèbre l’exubérance et la luxuriance de la nature qui a riez », « Vous y verriez ». Par sa description, le narrateur tente de faire voir et sen-
retrouvé ses droits et a effacé toute trace de civilisation. L’« embrassement étroit tir le lieu aux lecteurs. Il fait d’ailleurs appel à ses sens : l’odorat (« une odeur sans
et profond » de la végétation devient alors un symbole de fraternité. nom »), le toucher (« elle donne froid »), le goût (« elle a le goût d’une salle où on a
Pour finir, le dernier texte occupe une place singulière. En effet, le narrateur dîné »), la vue (« couleur indistincte »).
s’attache à décrire le plus précisément possible, de façon presque scientifique,
II. Un lieu repoussant et misérable
l’agencement de quatre fauteuils sur une terrasse. La description est absolument
A. Un lieu humide gagné par la pourriture
objective et ne laisse transparaître aucun point de vue particulier.
— Plusieurs procédés d’amplification mettent en évidence l’humidité de la pièce :
■ Travaux d’écriture les accumulations renforcées par le rythme ternaire comme « le renfermé, le
moisi, le rance » ou « elle donne froid, elle est humide au nez, elle pénètre les
Commentaire (séries générales) vêtements ».
Vous ferez le commentaire de l’extrait du Père Goriot de Balzac (texte A). — En raison de cette humidité, la pièce exhale une odeur nauséabonde, ce que
soulignent plusieurs procédés : l’expression hyperbolique « une odeur sans nom
I. Une description réaliste
dans la langue » et la gradation soulignée par l’homéotéleute « elle pue le service,
A. Une description détaillée
l’office, l’hospice ».
— La syntaxe : les phrases sont généralement longues et construites selon le
B. Un lieu qui semble à l’abandon
mode de la parataxe. Les propositions sont ainsi juxtaposées afin de décrire les
– Un lieu sale : la saleté a tendance à se mélanger à la graisse, ce qui accentue l’aspect
différents éléments qui composent le lieu. La description procède par touches
repoussant du lieu. Champ lexical de la saleté : « crasse », « buffets gluants », « tachées
successives.
ou vineuses », « où la poussière se combine à l’huile », « toile cirée assez grasse ».
— Les adjectifs sont très nombreux et permettent de préciser la description.
— Un mobilier hors d’usage : « carafes échancrées, ternies », « chaises estro-
— Le lexique : des termes techniques sont employés afin de rester le plus près pos-
piées », « petits paillassons piteux » (notez l’allitération en p), « à trous cassés, à
sible de la réalité. On relève ainsi un champ lexical du mobilier : « un baromètre à
© Éditions Belin/Éditions Gallimard.

charnières défaites ». Le lieu semble véritablement laissé à l’abandon et le lecteur


capucin », « un cartel », « un poêle », « des quinquets d’Argand ».
n’imagine pas qu’il est habité. Balzac ménage ainsi un effet de surprise.
B. Une description organisée
C. Un lieu transfiguré
— Une progression logique : le narrateur pénètre dans les pièces de la pension et
— Personnification de la pièce : au début de la description, l’emploi de verbes de
les décrit au fur et à mesure. Il commence par la « première pièce » qui correspond
sensation donne l’impression qu’on a affaire à une personne (« elle sent », « elle
au « salon », puis poursuit avec la « salle à manger, qui lui est contiguë ».
donne froid », « elle a le goût », « elle pue »).

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Un barrage contre le Pacifique   Vers l’écrit du Bac

— Les meubles semblent également s’animer : la « crasse » a dessiné « des figures Commentaire (séries technologiques)
bizarres », les « gravures […] ôtent l’appétit », tandis que les chaises sont « estro- Vous ferez le commentaire de l’extrait des Misérables de Victor Hugo (texte B)
piées ». L’accumulation finale ne laisse plus de doute sur la personnification du en vous aidant du parcours de lecture suivant :
mobilier : « ce mobilier est vieux, crevassé, pourri, tremblant, rongé, manchot,
— Vous montrerez que l’extrait est la description d’un jardin abandonné.
borgne, invalide, expirant ».
— Le lieu est ainsi transfiguré. Ce procédé est appuyé par le rythme des phrases, — Vous analyserez la dimension symbolique de cette description en montrant
qui s’enchaînent rapidement et rendent compte de cette métamorphose. que le jardin est un lieu de liberté et de fraternité.
III. Un lieu symbolique I. La description d’un jardin abandonné
A. Un lieu indescriptible A. Une découverte progressive
— Aucun mot de la langue française ne semble pouvoir rendre compte de l’horreur — Une vision extérieure : dans le premier paragraphe, le narrateur adopte le point
et de la misère du lieu : « une odeur sans nom dans la langue », « Peut-être pour- de vue des « passants » qui se promènent dans la rue et il décrit le jardin de l’ex-
rait-elle se décrire si on inventait un procédé… » térieur, comme en témoigne l’indication « à travers les barreaux de l’antique grille
— De plus, Balzac prétend que la description de la pension Vauquer provoquerait cadenassée ».
l’ennui et déclare donc qu’il va s’abstenir : « il faudrait en faire une description qui — Une curiosité aiguisée : le narrateur insiste sur la beauté apparente de ce jardin
retarderait trop l’intérêt de l’histoire, et que les gens pressés ne pardonneraient (« extraordinaire et charmant », « pour le contempler »), mais également sur les
pas ». mystères qu’il renferme (ses « secrets » et ses « arabesques indéchiffrables »). Ces
— Pourtant, il n’en est rien et, malgré tout, le narrateur se livre à une description indications ménagent un certain suspens.
détaillée du lieu. Ces deux effets d’annonce, appelés prétérition, cherchent uni- — Une vision de l’intérieure : le second paragraphe introduit enfin la description
quement à aiguiser la curiosité du lecteur. tant attendue par le présentatif « il y avait ». Le point de vue adopté est désormais
B. Un lieu marginal, à l’image de ses habitants omniscient.
— Les meubles sont qualifiés de « proscrits » et comparés aux « débris de la civili- B. Un jardin à l’abandon
sation aux Incurables ». Ils appartiennent à un univers marginal et sont exclus de — Les indications temporelles montrent que le jardin est délaissé depuis de nom-
la société. breuses années : « livré à lui-même depuis plus d’un demi-siècle », « d’il y a qua-
— Ces meubles sont en fait le reflet des pensionnaires de la maison, qui sont évo- rante ans ». L’adjectif « antique » le confirme.
qués à deux reprises : le narrateur souligne d’abord l’odeur nauséabonde qu’ils — Des constructions humaines à l’abandon : la grille est « tordue, branlante »,
dégagent (« les atmosphères catarrhales »), puis décrit leurs serviettes, « tachées les « statues moisies » et les « treillages décloués par le temps » pourrissent « sur
ou vineuses ». Comme souvent chez Balzac, le lieu est à l’image des habitants qu’il le mur ». Seul un « banc de pierre » subsiste, mais il est relégué « dans un coin ».
abrite. Toute trace de civilisation semble avoir disparu.
C. Un symbole de la misère — Les rares constructions humaines qui demeurent sont elles-mêmes envahies par
— La pension Vauquer symbolise ce que Balzac nomme « la misère sans poésie », la nature : « deux piliers verdis et moussus ».
c’est-à-dire une « misère économe, concentrée, râpée ». L’accumulation d’adjectifs C. L’épanouissement de la nature
© Éditions Belin/Éditions Gallimard.

s’applique en fait à la propriétaire des lieux, Madame Vauquer, dont l’avarice est — Le narrateur annonce la métamorphose radicale qui s’est produite à travers le
mise en avant. La misère est ici « sans poésie » car elle n’est relevée par aucun parallélisme « le jardinage était parti, et la nature était revenue ». Le terme jardi-
sentiment généreux. nage renvoie à la nature domestiquée et entretenue par l’homme, qui a disparu
— Le parallélisme final insiste sur cet aspect misérable et corrompu : « fange », comme l’indiquent les négations : « plus d’allées ni de gazon ».
« taches », « trous », « haillons », « pourriture ». Le pourrissement qui gagne le lieu — Le jardin est redevenu sauvage et la nature est présente à l’état brut : « épais-
et ses habitants est en effet aussi bien physique que moral. seurs fraîches et vertes », « chiendent », « mauvaises herbes », « ronces ».
L’accumulation « troncs, rameaux, feuilles, fibres, touffes, vrilles, sarments,

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Un barrage contre le Pacifique   Vers l’écrit du Bac

épines » et l’hyperbole « broussaille colossale » mettent en évidence l’épanouisse- I. La description joue un rôle capital dans le roman
ment d’une nature libérée. A. Elle informe
II. Un espace symbolique — La description installe le cadre spatio-temporel de l’intrigue et présente les per-
A. Un espace vivant et libre sonnages au fil des pages. Elle permet ainsi de faire découvrir le lieu de l’action et
— La nature est exubérante et abondante comme en témoignent les termes « par- ses protagonistes, comme dans l’extrait du Père Goriot de Balzac.
tout » et « abondaient ». Dans le second paragraphe, la construction en parataxe B. Elle donne la tonalité et livre le point de vue
traduit cet épanouissement sans fin de la nature. Pour le narrateur, ce désordre — La description est faite avec une focalisation particulière. Le narrateur adopte
est réjouissant et libérateur : « aventure admirable », « splendide ». parfois le point de vue d’un personnage et le passage descriptif nous révèle son
— Un espace en expansion : la nature prolifère librement comme l’indique l’affir- caractère et ses sentiments.
mation « Rien dans ce jardin ne contrariait l’effort sacré des choses vers la vie ; la — Elle permet également de créer une atmosphère particulière : la joie, l’angoisse,
croissance vénérable était là chez elle. » etc.
B. Un espace fraternel — Enfin, elle revêt parfois une dimension symbolique : dans le texte de Victor Hugo,
— Une nature unie : les différents éléments qui composent la nature (« arbres », le jardin devient le symbole de la fraternité. Chez Duras, la description de la ville
« ronces », « plante », « branche ») se mêlent et s’unissent dans un mouvement coloniale permet de dénoncer l’attitude raciste des colons.
fraternel, ce que montrent les nombreux verbes de mouvement : « s’étaient bais- C. Elle rythme le récit et contribue à sa dimension esthétique
sés », « étaient montées », « avait grimpé », « avait fléchi », « s’était penché ». Le — La description constitue une pause dans le roman, où tout le talent de l’écri-
jeu sur les oppositions (« terre »/« air », « vent »/« mousse ») et la construction en vain peut s’exprimer. La description revêt alors une valeur esthétique et certains
chiasme traduisent un entremêlement inextricable. passages descriptifs sont restés célèbres, comme par exemple celle du bouclier
— La nature semble en communion, ce qu’indiquent l’accumulation « mêlés, tra- d’Achille au chant XVIII de l’Iliade d’Homère.
versés, mariés, confondus » et l’expression « dans un embrassement étroit et II. Mais elle ne doit pas prendre le pas sur la narration
profond ». A. Une source d’ennui
C. Un espace sacré — La description constitue une pause dans la narration : cette absence d’action est
— Le narrateur insiste sur l’aspect modeste du jardin (« pauvre coin de terre », « cet souvent synonyme d’ennui pour le lecteur. Ainsi, on a souvent reproché à Émile
enclos de trois cents pieds carrés »), ce qui contraste avec sa dimension symbo- Zola ses longs passages descriptifs.
lique universelle. — Si les passages descriptifs sont trop nombreux, ils brident l’imagination du lec-
— L’aspect sacré du jardin est souligné par la présence de Dieu : « sous l’œil satisfait teur qui ne peut créer et imaginer son propre univers.
du créateur ». Le jardin devient le « symbole de la fraternité humaine » et semble B. Un ornement inutile ?
refléter le monde entier dont il est la synthèse. L’accumulation finale en témoigne :
— Plusieurs écrivains ont condamné la description. Paul Valéry la qualifie de « den-
la comparaison du jardin à des choses aussi diverses qu’une « forêt », une « ville »,
rée qui se vend au kilo ». De même, les écrivains surréalistes comme André Breton
un « nid », une « cathédrale », un « bouquet », une « tombe » ou une « foule » en fait
la rejettent : « Et les descriptions ! Rien n’est comparable au néant de celles-ci ; ce
une sorte de paradis terrestre, un microcosme de ce que devrait être le monde.
n’est que superposition d’images de catalogue, l’auteur en prend de plus en plus
© Éditions Belin/Éditions Gallimard.

à son aise, il saisit l’occasion de me glisser ses cartes postales, il cherche à me


Dissertation
faire tomber d’accord avec lui sur des lieux communs ! » (Manifeste du surréalisme,
Selon vous, la description constitue-t-elle un élément indispensable au roman ? 1929). Dans son œuvre Nadja, André Breton remplace ainsi les descriptions par
Vous répondrez à cette question dans un développement organisé en vous des photographies insérées au fil des pages.
appuyant sur les documents du corpus, les textes et œuvres vus en classe, ainsi — D’autres refusent la description traditionnelle et proposent un nouveau genre
que sur vos lectures personnelles. de description. C’est le cas du Nouveau Roman : il ne s’agit plus de faire voir et

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Un barrage contre le Pacifique

d’informer, mais de créer et d’animer le réel. La description possède désormais


une fonction créatrice.
Bibliographie et sitographie
C. Un juste équilibre n Ouvrages
— Malgré les critiques adressées à la description, celle-ci joue un rôle essentiel
dans les romans. Il s’agit alors de trouver un juste équilibre entre narration et Biographies
description. Alain Vircondelet, Duras, édition François Bourin, 1991.
Laure Adler, Marguerite Duras, Gallimard, 1998.
Écriture d’invention
Entretiens
Lors d’un débat littéraire, deux écrivains s’affrontent au sujet de la place que
Les Parleuses, Marguerite Duras et Xavière Gauthier, les Éditions de
doit occuper la description dans un roman. L’un considère que les descriptions
Minuit, 1974.
sont inutiles et sources d’ennui, l’autre revendique leur nécessité. Vous rédige-
Les lieux de Marguerite Duras, Marguerite Duras et Michelle Porte, les
rez ce débat en pensant à varier vos arguments et en employant une tonalité
Éditions de Minuit, 1977 (entretiens donnés au cours de deux ­émissions
polémique.
télévisées en mai 1976).
— Le genre attendu est le débat : il s’agit d’un dialogue argumenté où deux interlo-
Apostrophes, entretien télévisé avec Bernard Pivot diffusé sur Antenne 2
cuteurs prennent position sur un sujet donné. Les élèves doivent donc respecter
le 28 septembre 1984.
la forme et les codes du dialogue (guillemets, tirets, verbes de parole). Les deux
interlocuteurs doivent être clairement identifiés et peuvent être présentés dans Essais
un court texte introductif précédant le débat. Jean Pierrot, Marguerite Duras, José Corti, 1986.
— Le sujet du débat est la description dans le roman. On demande à l’élève d’op- Danièle Bajomée, Duras ou la douleur, Éditions Universitaires, 1990.
poser deux thèses :
Aliette Armel, Marguerite Duras et l’autobiographie, Le Castor astral, 1990.
➜ Thèse 1 : les descriptions dans les romans sont inutiles et sources d’ennui
Frédérique Lebelley, Duras ou le poids d’une plume, Grasset, 1994.
pour le lecteur.
Aliette Armel, Marguerite Duras. Les trois lieux de l’écrit, Christian Pirot
➜ Thèse 2 : les descriptions dans les romans sont nécessaires.
Le débat doit être argumenté avec rigueur : on demande aux élèves de trouver Éditeur, 1998.
des arguments variés et pertinents, et de les illustrer par des exemples littéraires Joëlle Pagès-Pindon, Marguerite Duras, éditions Ellipses, 2001.
précis. Duras, sous la direction de Bernard Alazet et Christiane Blot‑Labarrère,
— Le registre polémique est attendu. Il faut donc bien revoir avec les élèves ses Cahiers de l’Herne, 2005.
caractéristiques : forte opposition des adversaires avec une volonté de provoca-
Témoignages
tion de part et d’autre, dénigrement de l’adversaire, emploi de figures d’insistance
Yann Andréa, M.D., Les Éditions de Minuit, 1983.
(hyperbole, accumulation, etc.) et d’un lexique dépréciatif, recours à l’ironie.
Michèle Manceaux, L’Amie, Albin Michel, 1997.
Jean-Marc Turine, 5, rue Saint-Benoît, 3e étage gauche, Marguerite Duras.
© Éditions Belin/Éditions Gallimard.

Métropolis, 2006.

n Ressources sur Internet


La société Marguerite Duras : http://societeduras.free.fr
L’Association Marguerite Duras : http://www.margueriteduras.org

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