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MERCREDI 19 JUILLET 2017


L’été des sciences
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L’intelligence artificielle s’insinue dans l’analyse criminelle
SCÈNES DE CRIME 1|6 Les logiciels qui aident les enquêteurs dans les dossiers complexes gagnent en autonomie

I
l y a encore cinq semaines, Anacrim ne
disait rien à personne. Et puis le 14 juin, (un même nom orthographié différemment,
l’affaire Grégory a rebondi, avec une un compte en banque ou un téléphone avec
nouvelle piste, de nouveaux témoins, ou sans le préfixe). Il représente par histo­
des mises en examen. Le responsable de ce grammes les statistiques d’activités (télépho­
coup de théâtre, trente­deux ans après la nes). Il analyse les intervalles temporels.
découverte du corps de l’enfant dans la Volo­ Mais le rêve se trouve ailleurs, deux étages
gne ? « Le logiciel Anacrim », a clamé le chœur plus bas. Depuis six mois, cinq officiers et
des observateurs. C’est lui qui avait pointé deux sous­officiers, tous ingénieurs, ont été
certaines contradictions et désigné les sus­ regroupés dans un « département science des
pects oubliés. Après les empreintes digitales, données » pour tenter d’automatiser la saisie.
les analyses balistiques, les écoutes télépho­ « La machine doit donc pouvoir lire les pièces
niques et les traces ADN, la police scientifi­ de procédure, comprendre la nature des entités
que opérait sa nouvelle révolution. – personnes, noms, numéros de téléphone,
Dans son bureau flambant neuf du pôle adresses, dates et heures… –, les mettre en rela­
judiciaire de la gendarmerie nationale tion et proposer des liens que les enquêteurs
(PJGN), à Cergy­Pontoise, la lieutenante Léa devront établir en procédure », explique le
Jandot, chef du département des sciences de capitaine Nicolas Valescant. Potentiellement,
l’analyse criminelle, ne cache pas sa frustra­ une économie de temps considérable réalisée
tion. D’abord, Anacrim n’est pas un logiciel. grâce à l’intelligence artificielle et à la
« C’est une méthode de travail qui permet de méthode dite de l’apprentissage profond, qui
visualiser les éléments importants dans permet à la machine de construire son envi­
l’ensemble des données contenues dans une ronnement en absorbant de nouvelles
enquête criminelle », indique­t­elle. Le logiciel connaissances. « Le développement n’est pas
s’appelle ANB, pour Analyst’s Notebook, une achevé mais d’ici quelques mois, nous devrions
solution informatique créée dans les années pouvoir l’expérimenter », poursuit l’officier.
1990 par une société canadienne, rachetée En Grande­Bretagne, la police des West
depuis par IBM. Ensuite, elle n’est pas tout à Midlands (centre de l’Angleterre) se prépare
fait révolutionnaire. « Les Américains ont à tester Valcri. Ce système, conçu à l’univer­
commencé à employer cette méthode dans les sité du Middlesex à Londres, peut lire aussi
années 1970, puis les Anglais s’y sont mis et les bien les rapports de police et les expertises
Belges, chez qui nous nous sommes formés », que les notes manuscrites des policiers, les
ajoute son collègue Christophe Krucker, ana­ vidéos de surveillance ou les relevés auto­
lyste criminel depuis vingt ans. matiques de plaques minéralogiques. Il en
Surtout, « ce n’est pas un logiciel miracle, propose ensuite à l’analyste une synthèse
poursuit la gendarme. Ce sont les analystes 23 h 50 et minuit. Pour les enquêteurs, le meur­ sur deux écrans tactiles. Pour son apprentis­
et les enquêteurs qui trouvent les solutions. tre avait eu lieu entre 23 h 45 et minuit, ce qui sage, Valcri a pu profiter de trois années de
La machine est là pour nous assister dans les les orientait vers une piste familiale. » Appelé données anonymisées des policiers.
dossiers particulièrement volumineux ou sur place, l’analyste criminel s’oblige à « tout Pointer des incohérences, proposer des
complexes. Nous permettre d’aller chercher regarder avec un œil neuf ». Et découvre hypothèses mais aussi rapprocher des crimes
l’information partout où elle se trouve et évi­ qu’une ampoule brille plus fort que les éloignés dans le temps ou dans l’espace : les
ter d’être submergés ». Pour éviter la noyade, autres. « Elle avait été changée. Le soir du chercheurs anglais s’estiment « près du but ».
d’abord gonfler le gilet de sauvetage. Autre­ crime, elle était grillée. Le témoin ne pouvait « Nous nous concentrons désormais sur la
ment dit, nourrir la machine. Les quelque CHRISTELLE ENAULT donc pas voir le corps. » Frise temporelle à boîte de montage, indique Neesha Kodagoda,
350 analystes répartis partout en France l’appui, il avance l’heure du crime de vingt chercheuse en informatique à l’université
– dont 10 au pôle national, à Paris – doivent major d’exposer le tableau tentaculaire d’un minutes, ce qui conduit à réexaminer les londonienne. L’analyste pourra y privilégier
reprendre chaque pièce du dossier et en trafic d’étrangers en situation irrégulière images vidéo d’un distributeur de billets et ses pistes de travail et même exprimer des dou­
extraire les informations importantes. impliquant des dizaines de malfaiteurs découvrir un couple de marginaux itiné­ tes sur un résultat et voir les conséquences sur
Constatations, expertises, témoignages, répartis sur plusieurs pays des Caraïbes. « LA MACHINE rants, condamnés depuis. Et le cri ? « C’était la chaîne d’hypothèses. » Un module devrait
interrogatoires, écoutes téléphoniques… « C’est complexe, mais sans un tel schéma, c’est NOUS PERMET celui de l’enfant qui avait découvert le corps. » également proposer une répartition des
Chaque détail factuel potentiellement utile incompréhensible », assure­t­il. Francis Heaulme, Patrice Alègre, les dispa­ tâches entre enquêteurs.
est intégré. Un travail de fourmi, fastidieux La deuxième base fabrique les « lignes de D’ALLER CHERCHER  rus de l’Yonne, la tuerie de Chevaline… Désor­ Restera à lever l’anonymat pour expéri­
et solitaire. vie » des « entités ». Personnes, véhicules, mais, les gendarmes passent toutes leurs menter le dispositif en situation réelle.
lieux, objets sont suivis au cours du temps. L’INFORMATION  affaires de tueurs en série ou de réseaux ten­ Et vaincre les préventions. « Nous acceptons
Tableau tentaculaire Travaux pratiques avec l’affaire Grégory ? « Le taculaires au filtre du logiciel. D’abord pour 10 % d’erreur humaine mais refusons
ANB digère le tout et construit deux bases de dossier est en cours », s’excuse Léa Jandot.
PARTOUT ET D’ÉVITER  aider les enquêteurs à y voir clair. « On a dis­ 1 % d’erreur à la machine », constate Nicolas
données : l’une relationnelle, l’autre événe­ Christophe Krucker prend le relais avec D’ÊTRE SUBMERGÉS » culpé des mis en cause, démonté des légen­ Valescant. Pour l’analyse criminelle, l’heure
mentielle. La première tisse un réseau entre l’affaire dite du petit Valentin, retrouvé mort des », insiste Christophe Krucker. Mais aussi de vérité approche. 
tous les protagonistes – hommes et objets – en 2008, à Lagnieu (Ain), le corps lardé de CHRISTOPHE KRUCKER pour faire œuvre de pédagogie auprès des sandrine cabut et nathaniel herzberg
du dossier. « Des rapprochements apparais­ coups de couteau. « Un témoin était passé sur analyste criminel magistrats et des jurés.
sent, que nous n’avions pas forcément soup­ les lieux du crime à 23 h 45 sans voir le corps. Un Le logiciel ne cesse de s’améliorer. Désor­ La semaine prochaine : le portrait­robot
çonnés », précise Christophe Krucker. Et le autre avait entendu des cris d’enfant entre mais, il rapproche les « entités concordantes » génétique.

Le gaffophone, appeau à avalanches ?


GASTON, GÉNIE CRÉATEUR 1|5 A l’occasion des 60 ans du personnage de Franquin, petite relecture de ses inventions à la lumière de la science

GASTON LAGAFFE n’aurait pas dû Vignette tirée de l’album Même si certaines sonorités sont
venir jouer du gaffophone au milieu de Franquin « Lagaffe tellement désagréables à nos
des montagnes en hiver ! L’instru- nous gâte » (Dupuis, 1970). oreilles qu’elles nous donnent
ment a déclenché une énorme ava- l’impression d’être très puissantes,
lanche dont notre antihéros n’a les énergies mises en jeu sont très
échappé que de justesse. Ce désas- faibles. Le gaffophone n’étant pas
tre paru dans Lagaffe nous gâte de 20 kilogrammes sur une surface électrifié, la puissance créée par
(album no 8, 1970) n’est qu’une des d’un mètre carré, dans une zone Gaston lorsqu’il pince la corde
nombreuses catastrophes provo- à risque, rappelle Pierre-Olivier correspond à celle du mouvement
quées par la monstrueuse invention Mattei, chercheur CNRS au labora- de son doigt de quelques millimè-
de Gaston – un instrument hybride toire de mécanique et d’acoustique tres sur la corde. Soit quelques
entre une harpe africaine et une de Marseille. Or, un cri puissant de milliwatts, qui ne suffiraient pas
caisse de résonance en bois et 100 décibels ne crée une pression à alimenter une lampe de poche.
peaux tendues, au son abominable. que de 2 pascals. Même un avion au D’autant qu’il ne s’agit pas d’un
Pourtant, au risque de décevoir décollage, qui émet un son – insou- instrument à corde frottée, où l’on
les fans de Franquin, son créateur, tenable lorsqu’on est près – de produit constamment de l’énergie,
aucune des calamités provoquées 140 décibels, est incapable de met- mais à corde pincée, où l’énergie
par le gaffophone n’est possible, tre la neige en mouvement. Aucun décroît dès que le son est émis.
hormis les atteintes au bon goût son n’atteint 200 décibels, sauf celui Alors d’où vient ce mythe des
musical. En effet, la puissance de des avions passant le mur du son. » sons à l’origine des avalanches ?
l’instrument est bien trop faible D’ailleurs, les hélicoptères qui Pour les chercheurs suisses, « en
pour déclencher tous ces dégâts. déposent les pisteurs chargés de période de g rande instabilité, lors-
Même erreur chez Hergé : dans l’al- sécuriser les pistes ne déclenchent que les avalanches sont fréquentes,
bum de Tintin Le Temple du soleil, pas d’avalanche. En revanche, il peut arriver qu’un cri coïncide
le capitaine Haddock crée une ava- un enfant de quelques dizaines avec le départ d’une avalanche,
lanche par un simple éternuement. de kilos qui skie sur la neige fragile mais cela ne signifie pas que le cri
Deux chercheurs suisses ont l’Institut de recherche sur la neige exercée par une explosion, un bang restent largement insuffisants pour crée assez de pression pour être en est à l’origine. » 
démonté ces mythes des sons et les avalanches de Davos, en supersonique et des cris. Résultat : entraîner une avalanche. à l’origine d’une avalanche. cécile michaut
capables de déclencher des avalan- Suisse, ont comparé les différentes les cris créent des pressions au « Il faut une surpression d’au Le gaffophone pourrait-il être lar-
ches dans un article de 2009. Ben- causes possibles de départ de cou- moins cent fois plus faibles que moins 200 pascals, correspondant gement plus bruyant que les cris La semaine prochaine :
jamin Reuter et Jürg Schweizer, de lées de neige, et calculé la pression les autres sources de pression, et à la pression exercée par une masse étudiés par les chercheurs suisses ? la machine à bilboquet.