La souveraineté de l’État français

Termes fondamentaux du problème

I. Le concept de souveraineté. La notion de « souveraineté » désigne la « qualité d’un être qui n’a
rien au-dessus de lui » (J. Bodin, Les Six Livres de la République). Or cette notion – depuis toujours -
est éprouvée dans plusieurs contextes sémantiques.

1. En effet, cette notion peut d’abord servir à caractériser juridiquement cette forme politique
particulière qu’est l’État. La question est alors celle-ci : qu’est-ce que l’État ? qu’est-ce qui fait
l’essence juridique de l’État ? Cette question n’est pas confondre avec cette autre question : « qu’est-
ce qu’un État ? » = « quels sont les faits dont la réunion permet de présumer que l’on est en présence
d’un État X ou Y ? ». C’est ce que les livres de droit ou de science politique appellent « Les éléments
constitutifs de l’État » ou « Les faits générateurs de l’État ». Or il est admis que les « éléments
constitutifs de l’État » sont : - L’existence d’un territoire (territoire terrestre, territoire aérien, territoire
maritime) – L’existence d’une population (cette population étant généralement composée de
« nationaux de l’État » et d’« étrangers ») – L’existence d’une « puissance publique ».

Le fait de savoir ce que sont « les éléments constitutifs de l’État » ne dit pas ce qui fait l’essence
juridique de l’État. C’est précisément sur ce point que porte initialement la théorie juridico-politique
de Bodin puisque, en effet, il est admis que l’État est une forme politique qui se reconnaît à deux
critères juridiques :

► critère n° 1 : l’État est une personne morale ; en effet, les juristes distinguent entre les « sujets
de droit » (ou « personnes ») et les « choses » (ou « objets juridiques »).

Les « choses », ce sont les matières inanimées et les animaux. Et parmi ces choses, les juristes
distinguent entre : les « immeubles » ou encore « biens immeubles » (sols, bâtiments - tout ce qui ne
peut être déplacé) et les « meubles » ou encore « biens immeubles » (tout ce qui peut être déplacé ;
ex. : une voiture, etc.).

Les « sujets de droit » ce sont les « personnes auxquelles le droit reconnaît ou peut reconnaître des
droits et des obligations. Or les juristes distinguent les sujets de droit entre deux catégories : les
« personnes réelles », c’est-à-dire les personnes physiques prises individuellement (vous, moi, etc.) ;
les « personnes morales » ou « personnes juridiques », c’est-à-dire des êtres créés artificiellement
par le droit et auxquels le droit va imputer des droits et des obligations : les sociétés, les fondations, les
collectivités territoriales (Région, Département, Commune – Un land en Allemagne – une entité
fédérée aux États-Unis, etc.).
Ces êtres créés artificiellement par le droit que sont les « personnes morales » ne se confondent
absolument pas avec leurs membres, ni même avec leurs dirigeants. Par exemple, lorsqu’une
commune est poursuivie par une famille dont l’enfant a été blessé par un panneau de basket mal vissé
dans une cour d’école de la commune, ce n’est pas la responsabilité du maire qui sera mise en cause
devant le tribunal administratif, mais la responsabilité de la commune. De même, en matière pénale
l’on peut mettre en cause devant les tribunaux la responsabilité pénale d’un chef d’entreprise pour telle
ou telle faute pénale, mais on peut également mettre en cause la responsabilité pénale d’une entreprise
(c’est-à-dire d’une entreprise en tant que personne morale).
L’État est donc une personne morale. Cela vous explique notamment pourquoi les décisions des
organes de l’État (par exemple le Président de la République en France) peuvent survivre à la personne
physique X ou Y (F. Mitterrand, J. Chirac, etc.) qui les a édictées : ces décisions sont imputées à l’État.
Le problème est que dans chaque État il existe un très grand nombre de personnes morales
(entreprises, fondations, associations, universités, etc.). Se pose donc la question de savoir ce qui
distingue toutes ces personnes morales de la personne morale État. Cette différence c’est que l’État est
la seule personne morale à être par ailleurs une « puissance souveraine », autrement dit à avoir la
« souveraineté ».
2

► critère n° 2 : l’État est une puissance souveraine ; autrement dit l’État est une entité juridique et
politique qui a pour attribut la « souveraineté », c’est-à-dire la « qualité d’un être qui n’est soumis à
aucun autre ». Or cette qualité de l’État – la souveraineté – se décline sous deux aspects :

- un aspect externe (la « souveraineté externe de l’État ») ; c’est ce dont il s’agira au point II.

- un aspect interne (la « souveraineté interne de l’État » : l’État [à travers ses différents organes1],
exerce un pouvoir juridique de domination sur toutes les personnes physiques ou morales installées sur
son territoire). Ce pouvoir de domination de l’État dans son espace territorial se voit, notamment, dans
ce que les juristes appellent des « prérogatives de puissance publique », expression qui sert à désigner
celles des décisions des pouvoirs publics qui ne sont pas négociables par les administrés (l’usage de la
force publique, le prélèvement fiscal, etc.)

2. La notion de « souveraineté » (autre contexte sémantique) sert par ailleurs – depuis le XVI e
siècle et chez Bodin lui-même – à caractériser la puissance de l’organe qui dans l’État, est au
sommet de la hiérarchie des organes et n’est donc soumis à aucun contrôle et dont la volonté est
productrice de droit.

Or jusqu’au XVIIIe siècle, il était admis que cet organe qui, dans l’État, était au-dessus de tous
les autres – c’était le Roi ; d’où le concept et la théorie de la « souveraineté royale » que l’on trouve
chez Bodin et chez d’autres théoriciens (Loyseau, etc.) de l’État absolutiste = de la monarchie absolue.
« Si veut le Roy, si veut la loi » - « L’État, c’est moi » (Louis XIV).

Le « génie » des hommes des Lumières – et avec eux les révolutionnaires du XVIII e siècle - a
précisément été de « retourner » le concept de souveraineté contre le Roi en faisant valoir que
l’organe qui, dans l’État, était au-dessus des autres, c’est le peuple, la nation, d’où l’avènement au
XVIIIe siècle du concept de « souveraineté du peuple » et de « souveraineté de la nation » (art. 3 et 6
de la DDHC).

II. La souveraineté externe de l’État.

1. Au point de vue international, la France est souveraine dans la mesure où elle n’est
juridiquement soumise à aucun autre État, à aucune autre puissance. Pour les juristes, la preuve par
excellence de cette souveraineté de l’État français réside dans le fait que la France ne peut être
contrainte internationalement que par des « engagements » (notion juridique : « engagements
internationaux d’un État ») auxquelles elle explicitement ou implicitement consentis.

1
Ces organes sont évidemment très nombreux dans chaque État. C’est pour systématiser cette multiplicité
d’organes que les juristes ont essayé de les classer en fonction du type d’actes juridiques (constitution,
législation, décisions de justice, etc.) en distinguant : 1. Les organes constituants (ceux qui dans l’État exercent
la « fonction constituante », c’est-à-dire la fonction d’établir ou de modifier la Constitution) ; 2. Les organes
législatifs (ceux qui dans l’État exercent la « fonction législative », c’est-à-dire la fonction d’établir ou de
modifier les lois) ; 3. Les organes juridictionnels (ceux qui dans l’État exercent la « fonction
juridictionnelle », c’est-à-dire la fonction de trancher des litiges [de rendre des décisions de justice]) ; Les
organes administratifs (ceux qui dans l’État exercent la « fonction exécutive (administrative) », c’est-à-dire la
fonction d’édicter des mesures d’application des lois autres que celles des juges).
Si cette distinction est globalement admise, le problème commence plutôt lorsqu’il s’agit, pour chaque État, de
dire à partir de sa Constitution, quels sont les organes qui rentrent dans chaque catégorie. Exemple : le
Gouvernement français est-il seulement un organe exécutif administratif ou est-il par ailleurs un organe de la
fonction législative compte tenu des prérogatives dont il dispose en matière législative ? Exemple : le droit de
veto de POTUS ne fait-il pas de lui un organe de la fonction législative aux États-Unis ? En tout cas certains
juristes le soutiennent, en faisant valoir qu’un même organe peut appartenir à plusieurs catégories d’organes en
fonction des conditions dans lesquels il agit.
3

Ce consentement est implicite dans le cas par exemple des décisions prises par des entités
internationales sur le fondement d’une convention internationale signée et ratifiée par la France. Ex. :
lorsque la France –( comme d’ailleurs tout autre État membre de l’ONU - se soumet à une décision du
Conseil de sécurité de l’ONU – elle obéit en quelque sorte à elle-même puisque le Conseil de sécurité
prend ses décisions en vertu d’une Convention internationale, la Charte des Nations-Unies, que la
France a signée et ratifiée.

2. En réalité, les actes juridiques internationaux susceptibles de « lier un État » (jargon juridique)
sont de nature très variée. Il y a :

a) les conventions internationales (elles constituent le « droit international conventionnel ») . elles
peuvent être bilatérales (deux parties seulement à la Convention) ou multilatérales (plus de deux
parties), elles peuvent être des conventions constitutives d’une organisation internationale lorsque,
précisément, elles créent une organisation internationale). Ces conventions ont des appellations très
variées (Charte [Charte de l’ONU], Convention [CESDH], Pacte, Traité [de Rome], Accord, Protocole
[Kyoto], mais ces appellations n’ont aucune espèce d’importance lorsqu’il s’agit de dire si l’on est en
présence d’une convention internationale ou d’un traité international ou non au sens de la Convention
de Vienne de 1969 sur le droit des traités.

b) les « actes internationaux non-conventionnels » :

- les actes concertés non-conventionnels des États : ce sont des actes pris par 2 ou plusieurs états
afin de régir leurs relations mutuelles. Ce sont des actes qui ne sont pas soumis à la règle PACTA
SUNT SERVANDA de la Convention de Vienne sur le droit des traités (voir supra, a) et n’ont pas de
force obligatoire entre les parties. Ex. : les fameux accords d’Helsinki entre Est et Ouest de 1975.

- les actes innommés issus des organisations internationales. Ce sont des actes imputables à une
organisation internationale qui les adopte entant que sujet de droit international.
Certains de ces actes sont décisoires (ce sont des décisions) – il s’agit alors de ce que les juristes
appellent des « actes unilatéraux obligatoires » d’une organisation internationale. Ex. : une Résolution
du Conseil de sécurité ; ex. : un règlement européen ; ex. : une directive européenne. Ce sont des actes
pris par des organes d’une organisation internationale (Europe, Union européenne) en application du
traité constitutif de cette organisation et ayant force obligatoire à l’égard des États membres.
Certains autres de ces actes sont des avis ou des recommandations, des invitations faites à leurs
destinataires d’adopter tel ou tel comportement. Les Juristes parlent d’actes consultatifs ou non-
décisoires. Ex. : une Résolution de l’Assemblée générale de l’ONU (AGONU). Nota bene : les actes
décisoires (c’est-à-dire ayant « force obligatoire » pour les États membres de l’ONU) du Conseil de
sécurité de l’ONU s’appellent des « résolutions »… comme les actes non-décisoires de l’AGONU. Le
droit est ainsi fait que le même mot peut désigner… dans le même texte…des choses de nature très
différente.

Nota bene : Les sources du droit international vont au-delà de ces deux catégories d’actes
puisqu’il faut leur ajouter des règles non-écrites (la coutume internationale ; les « Principes généraux
du droit international »)

2. Si le régime international des actes internationaux conventionnels et des actes internationaux
non-conventionnels est déterminé par le droit international lui-même, c’est en revanche la Constitution
de chaque État qui fixe pour chaque État :
- les conditions dans lesquelles les autorités de l’État peuvent engager internationalement cet État ;
- la place que ces actes vont occuper dans la hiérarchie des actes et des normes juridiques de l’État
en question ;
- les conditions dans lesquelles ces actes vont pouvoir être invoqués devant les tribunaux.

Pour la France, voir le tableau synoptique ci-joint.
4

► Pour les juristes, les traités européens sont au fond des traités comme des autres. De ce fait, ils
rentrent dans le tableau ci-joint. Cela est également vrai du « Traité établissant une Constitution pour
l’Europe » au point que le Conseil constitutionnel avait cru devoir faire remarquer que la référence
« constitutionnelle » que contenait son intitulé ne changeait rien à la nature juridique de Traité (ou de
convention internationale) dudit texte.

► Ce n’est donc pas sur un terrain juridique à proprement parler que se situent souvent les débats
sur la souveraineté de l’État français, notamment par rapport au droit communautaire, mais sur un
plan politique, avec une double question :

- les transferts de compétences souveraines2 – opérées au profit de l’Union européenne sont-ils
une bonne chose au regard de tel ou tel critère politique ?

- puisque l’Europe politique tend à un dépassement de l’État-nation ou à une construction fédérale,
n’est-il pas préférable que les transferts de compétences souveraines qui permettent de poursuivre ces
objectifs soient directement consentis par l’organe souverain dans l’État : le peuple ?

*

2
Un État peut transférer certaines de ses « compétences souveraines », autrement dit certaines des
compétences qui font la substance la souveraineté, mais pas la souveraineté elle-même car « transférer
sa souveraineté » revient à dire qu’il n’y a plus de souveraineté, donc plus d’État.

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