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DES CHIFFRES PARLANTS:

MESURE STATISTIQUE ET JUGEMENT ORDINAIRE

Laurent THEVENOT

in Besson, J.-C. (ed.), La cité des chiffres, Paris, Ed. Autrement, 1992.

Quel rapport y a-t-il entre la connaissance sur les gens que l'on peut tirer de la statistique et
d'autres informations que, vous et moi, nous mettons à profit dans nos activités quotidiennes
faites d'un commerce direct avec d'autres personnes ? Certes, il semble bien que les divers types
d'information servent à un même usage, à prévoir des comportements, mais sont-elles pour autant
de même nature, l'une pouvant faire bon ménage avec l'autre ? S'interroger sur cette question
n'est pas superflu. En dehors d'une utilisation technique des chiffres par des économètres
susceptibles de manier un langage ajusté aux variables, la plupart des usages, présentations et
commentaires, supposent l'association de tableaux de chiffres à des énoncés qui ne désignent pas
le croisement de variables dans une case d'un tableau, ou le coefficient d'une régression, mais qui
parlent du comportement d'une personne qualifiée en général par référence à une catégorie
statistique (un cadre, un jeune, un habitant de la région parisienne).
Le statisticien et le petit futé
La chaîne de production statistique fonctionne comme une chaîne de transformation. Toute
une série d'intermédiaires, les codeurs, les enquêteurs et mêmes les personnes interrogées,
effectuent un travail de conversion pour accommoder à un format propice au traitement industriel
et à la preuve scientifique, des informations d'autres natures, sur lesquelles s'appuient des
appréciations ordinaires et qui s'inscrivent dans une mémoire de cas exemplaires. Pour éclairer ce
rapport entre des formes diverses de connaissance des autres, nous avons conçu, avec Luc
Boltanski, un jeu qui a donné lieu à une recherche expérimentale auprès de 150 personnes. Les
participants devaient mettre à profit des informations de natures très diverses pour découvrir la
profession et le milieu social d'un individu. Ces informations étaient les réponses à un
questionnaire que la personne inconnue avait rempli et que les joueurs pouvaient acheter une à
une.
Le dispositif du jeu, notamment le questionnaire, invitait à faire oeuvre de statisticien :
prendre appui sur des variables ayant le format standard adéquat (diplôme, revenu) pour trouver
la réponse à partir de relations ayant la forme de corrélations statistiques, relations qui pouvaient
être facilement justifiées publiquement dans ce cadre. Les joueurs suivant cette voie
appréhendaient l'individu inconnu comme l'homme moyen des statistiques sociales 1. Cependant,
la tarification que nous avions conçue gênait ce type de jeu en faisant supporter un lourd handicap
par ces questions dont le prix était élevé. Les joueurs qui dépensaient beaucoup et qui perdaient
étaient donc ceux qui opéraient strictement dans l'espace des variables statistiques normales, et

1 Sur ces jeux, voir Boltanski, L. et Thévenot, L., 1983, "Finding one's way in social space: a study based on games",
Social Science Information, vol.22 (4-5), pp.631-680. Sur le rôle de la moyenne dans les rapports entre statistique et
sciences sociales, voir Desrosières, A., 1985 "Histoire de formes : statistiques et sciences sociales avant 1940", Revue
française de sociologie, vol. 26, n°2, mars-avril.
dont le jugement épousait au plus près les formes des lois statistiques. Ils achetaient gros le niveau
de formation, le revenu, la position hiérarchique etc., pour en déduire la catégorie
socioprofessionnelle qui avaient une forte probabilité de leur correspondre. En revanche, les
questions bon marché offraient des informations d'un tout autre format, portant sur la vie
quotidienne, les goûts et les habitudes, du type de celles sur lesquelles reposent des jugements
domestiques ordinaires. Les gens qui avaient une faible formation scolaire étaient meilleurs
joueurs et se livraient à des inférences très subtiles (et efficaces) à partir d'indices informels et
indirects. Citons l'exemple d'un jeu affûté qui utilise une information sur la voiture de l'individu
inconnu. Une personne ayant participé à l'expérimentation revient sur son jeu en ces termes :
"RI6 I976 <ce jeu se déroule en 1980>, moi ça m'a fait penser à une voiture qui est peut-être
un petit peu au-dessus des moyens, un petit peu comme la Peugeot est très populaire chez les
arabes, la R16 pour moi, vieille de quatre ans, je la vois volontiers sur un parking d'HLM, un petit
peu lustrée de temps en temps, et donc je la vois à un ouvrier : un ouvrier qui a, quand même, un
petit plus de moyens. Donc je le situais déjà ouvrier style fraiseur."

Un autre joueur commente ainsi son propre jeu :


"Dans les trois meilleurs amis, il y a <..> une vendeuse en bijouterie et un représentant en
bijouterie. Bijouterie étant le point commun, on peut dire qu'elle rencontre fatalement l'un et
l'autre assez souvent et que si l'ami est représentant en bijouterie, vraisemblablement elle le
rencontre au sein du magasin. <..> Elle devait donc être dans le point de vente. Dans le point de
vente, quelle est sa fonction ? Elle aurait pu être gérante ou patronne, je ne sais pas. J'ai donc posé
une question à trois francs, ses émissions de TV préférées, pour situer un peu son intellect, hein...
On m'a dit : feuilleton et "Dossiers de l'écran". "Dossiers de l'écran", bon, j'ai pensé que c'était un
peu facile donc cela me l'a rabaissée un peu dans ce domaine là, et j'ai pris le risque de dire que
c'était une vendeuse en bijouterie avec peut-être une fonction de caissière accessoirement."

L'exemple précédent d'interprétation met en lumière des formes personnalisées du


probable qui supposent de prendre appui sur des informations de formats très différents de celui
des variables d'Etat auxquelles s'ajustent le mieux les statistiques sociales. C'est cette différence
que nous allons chercher à éclairer dans les paragraphes qui suivent. Le jeu souligne également le
lien, dans une même opération de jugement, entre la recherche d'informations pertinentes et
l'évaluation qui est faite des personnes soumises au jugement, selon des ordres de grandeur
servant à les qualifier. Ce lien est au coeur de la relation entre statistique sociale et ordre politique,
que nous examinerons dans le dernier paragraphe.
La construction de l'information : codage et investissements de forme
Prenons l'exemple de la mise en correspondance entre une personne et une catégorie
professionnelle non sur le papier mais dans le cours d'une existence. Considérons le moment de
l'entrée dans la vie professionnelle. Comme dans le cas du jeu, la correspondance n'est réussie que
s'il y a ajustement entre des propriétés de la personne et l'état professionnel. Comme dans le jeu
également, cet ajustement peut se juger suivant des modalités très diverses qui reconnaîtront
comme pertinentes des types d'informations de natures très différentes. L'ajustement peut
reposer sur une appréhension de la qualité des personnes exprimée tantôt en termes de
qualification et d'aptitude, tantôt en termes de goût ou de caractère. De même l'état professionnel
peut être évalué en terme d'emploi fonctionnel exigeant des capacités techniques, ou en terme de
métier appelant une vocation. Pour fournir des données éclairant cette relation entre des
personnes et des emplois, quelle est l'information la plus pertinente ? Vaut-il mieux utiliser les
informations recueillies lors d'un recensement national de population, ou suivre les élèves quittant
l'école comme peuvent le faire des chefs d'établissements, ou bien interroger des conseillers
d'orientation, ou encore recueillir l'opinion des parents ou des intéressés ?
De façon à éclairer ces points, quitte à reformuler les interrogations initiales, il faut porter
attention aux opérations de codage préalables à la constitution de ce que l'on nomme "donnée"
statistique. La statistique est destinée à traiter des gens en général et ce traitement suppose une
étape préliminaire de mise en forme codée. L'activité de mise en équivalence impliquée dans le
codage trouve place dans un ensemble plus vaste de mises en forme sur lesquelles elle prend
appui. Dans la mesure où les codes de toutes espèces ont pour fonction, comme les rouages
ajustés d'une machine, de garantir des articulations fiables, on comprend que le statisticien ne
puisse manquer de se connecter sur eux. Plutôt que d'envisager le codage comme une opération
logique, nous préférerons donc le considérer comme une tâche matérielle consistant à mettre sur
un même plan, dans le plat de la liste, des choses ou des personnes qui, par leurs singularités,
résistent à ce traitement. Une fois à plat, dans l'état d'écrit et de critère, ces objets ou ces individus
sont dans une forme suffisamment stable et générale pour rendre possible des articulations
économiques entre eux. L'économie attachée à ces mises en forme sera celle de coûteuses
interventions consacrées au maintien, d'une situation à l'autre, des rapprochements opérés entre
des êtres.
Le code est fait pour correspondre avec d'autres codes, et l'enregistrement statistique doit
alors être envisagé non comme un codage de la réalité mais plutôt comme une mise en rapport
d'un code statistique (comme la classification socioprofessionnelle) avec d'autres types de codes.
Des codes juridiques ou administratifs, comme le statut de salarié ou la nationalité, sont utilisés
dans la formulation des questionnaires. Des codes linguistiques gouvernent les déclarations des
personnes interrogées qui se réfèrent à des appellations coutumières. Des codes professionnels
instituent des dénominations légitimes propres à être déclarés, comme les métiers enregistrés
dans le code de Santé. Des codes cognitifs sont mis en oeuvre par les codeurs pour interpréter les
déclarations à partir de formes typiques. Des codes techniques sont exigés pour un traitement en
machine.
Comment aborder l'articulation entre ces diverses opérations de mise en forme ? Les
courants sociologiques les plus attentifs à l'activité élémentaire de catégorisation répondent à
cette question diversement mais ont souvent en commun de traiter les catégorisations comme des
croyances communes. Des personnes ayant entre elles des proximités sociales sont supposées
partager leurs croyances et notamment représenter et classer le monde de la même façon. Le
travail de Durkheim et Mauss sur les classifications développe ainsi, dans le prolongement d'une
sociologie de la religion, la thèse d'un rapport entre les catégories cognitives utilisées par les gens
et les groupements sociaux qui les rapprochent. Dans une perspective plus marquée par les conflits
entre groupes sociaux, les catégorisations sociales seront traitées non seulement comme des
émanations de groupes mais comme des enjeux de "luttes de classement" entre ces groupes 2.
L'étude des procédures sociales de construction des faits, et notamment des opération de codage
et de classification, occupe également une place importante dans le courant
ethnométhodologique. Cette étude poursuit l'analyse que Max Weber avait engagée de la façon
dont l'explication scientifique repose sur des faits "sélectionnés", "identifiés" et rendus
compréhensibles à partir d'une rationalité spécifique qui règle, comme un "éthos", les conduites
individuelles à l'intérieur de groupes et de cultures délimitées. Dans la suite de l'oeuvre de Schütz,
les ethnométhodologues modifient cependant sensiblement la perspective weberienne en portant,
sous l'influence de la phénoménologie, une attention exclusive au cadre des interactions
personnelles pour rendre compte de la construction de la réalité. Une grande partie de leurs
travaux traitent du codage réalisé pour des institutions juridiques, médicales, d'action sociale ou
statistiques, et cherchent à dévoiler tout ce qui n'est pas la règle explicite et qui participe pourtant
activement au classement : les interprétations "ad hoc" des personnes qui font entrer le cas sous la
règle, les préjugés en amont de la règle (catégorie reprise à Merleau-Ponty), les anticipations

2 Bourdieu, P. et Boltanski L., 1974, "Le titre et le poste : rapports entre le système de production et le système de
reproduction", Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n°2, pp.95-107.
mutuelles sur la façon dont les autres opèreraient (Garfinkel). La production statistique est alors
considérée comme une procédure ad hoc pour éliminer les différences individuelles (comme
Quetelet, selon Douglas, l'aurait compris parfaitement dans son essai Sur l'homme) et extraire le
fait d'un contexte significatif. Dans cette perspective, l'équivalence du code est donc illusoire 3.
En dépit de leurs différences, les trois façons d'envisager le codage, comme un reflet de
l'adhésion à un groupe, comme un enjeu de luttes de classements, ou comme l'instrument ad hoc
entretenant l'illusion d'un sens commun, font toutes peu de cas des contraintes qui pèsent sur
l'opération de mise en équivalence. Or c'est l'examen de ces contraintes qui peut éclairer la
spécificité, par rapport à d'autres formes de connaissance, de l'enregistrement statistique et du
tableau qu'il constitue d'une réalité sociale. Pour cela, il faut prendre en considération l'économie
des "investissements de forme" impliqués, le coût de ces investissements et les retours qui en
résultent par les possibilités d'articulation et d'assemblage avec des formes de même type. Les
formes conventionnelles ont, comme les machines, une efficacité qui tient à leur capacité à
reproduire une relation de manière identique dans le temps et dans l'espace, en économisant les
dépenses en temps personnel entraînées par le maintien de cette relation. Comme dans le cas des
autres équipements, c'est une dépense initiale d'investissement qui est à l'origine de l'efficacité de
formes conventionnelles que l'on peut caractériser par leur durée de vie, l'étendue de leur
domaine de validité et leur degré d'objectivation.
Les types d'informations recueillies pour leur pertinence sont liés aux modes d'explication
et de justification des actions dans lesquels ces informations trouvent place. Les diverses formes de
rapprochement et de codage correspondent à diverses façons de faire la preuve. Nous illustrerons
cette démarche en restant sur l'exemple de l'insertion professionnelle, qui permet de confronter
différentes modalités d'enregistrement de ce phénomène suivant le degré de généralité des
codages utilisés4.
Les variables d'Etat
L'appréhension statistique du phénomène reposera sur un échantillon représentatif
national et des variables ayant elles-mêmes fait l'objet d'une standardisation poussée. Pour le
champ et les caractéristiques des personnes, l'état civil jouera un rôle central (les enquêtes
"Follow-up" du National Children's Bureau de Grande Bretagne) ainsi que les recensements
officiels de population (échantillon des enquêtes "Formation Qualification Professionnelle" de
l'INSEE). Les variables prises en compte, qui supportent donc l'explication des phénomènes, sont,
comme celles qui délimitent le champ, des variables d'Etat. En raison de leur généralité, c'est-à-
dire de la standardisation de leur forme et de l'étendue de leur usage, elles servent dans les
mesures politiques et les règles administratives attachées à la définition de l'Etat ou d'institutions
de taille nationale, et sont utilisées dans la négociation avec les représentants d'associations, de
syndicats et de groupes professionnels. Même si le calcul de ces variables peut être controversé,
comme dans le cas du nombre de chômeurs ou de l'indice des prix, il y a accord sur l'objet du
débat et sur la légitimité de ces variables pour justifier ou évaluer des mesures prises à ce niveau
d'intervention. La normalisation de ces formes, qui résulte de l'étendue de leur domaine de
validité, les rapprochent d'ailleurs du droit.
Le cas le plus typique est celui des variables d'état civil (sexe, âge, état matrimonial),
qualités au sens juridique du terme, c'est-à-dire propriétés de la personne transformées, par le
droit, en capacités suivies d'effets. Tout à fait générales, elles sont enregistrées à moindre coût

3Garfinkel, H., 1967, Studies in ethmomethodology, Englewood Cliffs, Prentice Hall; Douglas, J., 1967, The social
meaning of suicide, Princeton Univercity Press, Douglas, J. (ed), 1970, Understanding everyday life, Chicago, Aldine.
4Voir Affichard, J. et Gensbittel, M-H., 1987, "L'entrée des jeunes dans la vie active", in Affichard, J. (ed.), Pour une
histoire de la statistique, t.II, Paris, INSEE-Economica, pp.177-190. Cet ouvrage collectif rassemble un large ensemble
de travaux sur les outils statistiques et leur histoire, dont la consultation est indispensable à une réflexion sur la
statistique. Sur la notion d'investissement de forme, voir Thévenot, L., 1986, "Les investissements de forme", in
Thévenot, L., (ed.) Conventions économiques, Paris, CEE - PUF, pp.21-71.
dans un travail statistique. Une autre variable de ce type est le "niveau de formation" enregistré
couramment dans une grille de six niveaux élaborée pour les travaux du Ve Plan et peu modifiée
par le suite. Cette grille constitue un codage standardisé de titres scolaires ayant eux-mêmes une
validité nationale (les diplômes d'Etat dont l'Education nationale a le monopole) ou ayant fait
l'objet d'une équivalence elle aussi entièrement contrôlée par l'Education nationale ou encore, à
un moindre degré de généralité, ayant subi une procédure d'homologation5. Cette procédure
d'homologation vise à faire reconnaître la "valeur professionnelle" des titulaires. Elle ne confère
pas pour autant la qualité et donc les droits attachés à la possession du diplôme public. Le droit de
s'inscrire à des concours pour l'accès à des emplois publics n'est pas reconnu automatiquement
aux titulaires des diplômes homologués. L'homologation se traduit par une extension du domaine
de validité de diplômes de l'enseignement professionnel qui, à l'origine, ne dépendent pas de
l'Education nationale et sont souvent décernés dans le cadre de la formation continue. Cet
investissement de forme repose pour une part sur la récupération de caractéristiques déjà
instituées en tant que variables d'Etat, comme le niveau de formation des stagiaires à l'entrée de la
formation. Ces caractéristiques sont d'ailleurs privilégiées par les représentants de l'Education
Nationale au sein de la commission d'homologation. Mais, pour une autre part, il repose sur des
propriétés qui n'ont pas fait l'objet d'une mise en forme préalable, comme l'expérience
professionnelle antérieure, les contenus de formation, les débouchés, etc., ce qui exige un coût de
négociation et un investissement plus élevé.
Une autre variable centrale dans la mesure statistique de l'insertion professionnelle est
l'occupation professionnelle. Sa standardisation n'était pas assurée d'emblée puisque la
distribution des titres professionnels est loin d'avoir toujours été, ni même d'être complètement
aujourd'hui, assurée par l'Etat. Bien au contraire, la modalité très prégnante en France du "corps
de métier" reposait sur tout un ensemble de formes qui n'étaient stabilisées que par des liens
domestiques entre les membres d'un même corps : réputation auprès des pairs, coutumes
compagnonniques, outils spécifiques, transmission des savoirs par apprentissage, règles de l'art,
aides mutuelles, etc6. Cette forme d'identité professionnelle a été transformée dans une
qualification valable nationalement et indépendante du caractère de la personne, à la suite d'un
long et coûteux travail de standardisation. Engagé dans l'administration à partir de la seconde
moitié du XIXe siècle, il a été relayé par le système des conventions collectives de l'entre-deux
guerres dont la validité fut elle-même élargie, à la Libération, par une clause d'extension. Au
lendemain de la guerre, ce travail de standardisation fut consolidé nationalement par l'extension
des conventions collectives, la constitution des grilles Parodi et la reprise de ces découpages (en
particulier ceux de la "qualification" ouvrière et de la catégorie "cadres") dans les nomenclatures
statistiques. Ces investissements se sont poursuivis lors des discussions préalables à la fabrication
de la nouvelle nomenclature des professions (PCS) o| des représentants professionnels
intervenaient très activement pour transformer, en s'appuyant sur des critères légaux ou
mesurables, des métiers en qualifications d'Etat d'intérêt général 7.
Mesure industrielle et jugement domestique : les coûts de transformation
Les formes de validité nationale sont celles qui ont le meilleur "rendement" dans
l'enregistrement statistique, celles qui sont affectées du moindre bruit. Ainsi, les catégories

5Affichard,J., 1986, "L'homologation des titres et diplômes de l'enseignement technologique, une transformation pour
donner valeur d'Etat à des formations spécifiques", in Salais, R. et Thévenot, L., (eds.), Le travail; marchés, règles,
conventions, Paris, INSEE-Economica, pp.139-159.
6Sewell, W., 1983, Gens de métier et révolutions, Paris, Aubier, (première édition 1980); Zarca, B., 1988, Les artisans,
gens de métier, gens de parole, Paris, l'Harmattan. Sur la qualification domestique des personnes, voir Thévenot, L.,
1989, "Economie et politique de l'entreprise; économies de l'efficacité et de la confiance", in Boltanski, L. et
Thévenot, L. (eds.), Justesse et justice dans le travail, Paris, CEE - PUF, pp.135-207.
7Sur ces questions, voir : Boltanski, L., 1982, Les cadres; la formation d'un groupe social, Paris, Editions de Minuit;
Desrosières, A. et Thévenot, L., 1988, Les catégories socioprofessionnelle, Paris, La Découverte.
instituées par le droit (état-civil, professions contrôlées) sont adaptées à un enregistrement
statistique fiable. Inversement, des variables largement utilisées dans les enquêtes statistiques ou
dans des fichiers administratifs acquièrent une forme proche du droit, comme les catégories
socioprofessionnelles, et finissent par s'y inscrire, comme les nomenclatures d'activité économique
des entreprises. La nature de ce type d'information apparaît nettement par contraste avec d'autres
formes d'information.
Imaginons que la question de la relation entre les qualités d'une personne et son emploi soit
posée à l'occasion d'une appréciation de l'avenir ou de la vocation d'un proche. Le champ sur
lequel la décision doit être valide n'est plus l'espace homogénéisé par l'Etat qui suppose un
contrôle de la définition des catégories utilisées. L'objectivation peut être réduite à une
explicitation orale, dans une conversation qui fait mention du "caractère" ou des "dispositions". La
relation est alors établie entre les "traits de caractère" du jeune et le "profil" des métiers possibles,
pour justifier une décision d'orientation professionnelle ou le choix d'un métier. Les variables
prises en compte n'ont ni le degré de généralité, ni le caractère mesurable ou même explicite des
précédentes : on parlera de "goût", de "vocation". Pour autant, ce mode d'appréciation
domestique n'est pas limité à un cercle familial; on le trouvera à l'oeuvre chez des chefs
d'établissements scolaires ou, du côté des entreprises, chez des patrons de PME. S'il cherche à
enregistrer ce type d'information et s'il étend son investigation à des pratiques "informelles" ou à
des "opinions", le statisticien sait que le résultat sera alors particulièrement dépendant des
interprétations qu'exigent les changements de forme de l'information. Ces difficultés sont bien
illustrées par le cas de la collecte statistique dans des pays en voie de développement, où même
les variables d'état civil peuvent être incomplètement généralisées par le droit, et o| la
standardisation par la forme écrite est plus limitée.
Les instruments de l'enregistrement statistique, du questionnement standardisé aux
procédures de chiffrement, aident cependant à ces changements de forme. Ils sont renforcés par
des experts, comme les conseillers d'orientation dans l'exemple évoqué. De nombreux ouvrages
publiés sur le thème "trouver un métier" présentent des listes plus ou moins exhaustives de
métiers classés suivant les catégories du goût, de la vocation ou du profil psychologique, proches
de celles mises en oeuvre dans un jugement domestique. Les conseillers d'orientation doivent, par
leur rattachement institutionnel, effectuer des passages d'une forme de connaissance à une autre.
Ils disposent de répertoires plus complets des métiers et de leurs contenus et peuvent mesurer,
par des tests, les aptitudes des élèves et en déduire des correspondances à partir de lois de portée
plus générale.
Information générale et ordre politique
La statistique est, dès l'origine, science de l'Etat, si on se réfère à l'invention du terme par
Achenwall au milieu du XVIIIe siècle pour désigner une activité de compilation de faits empiriques
sur la société allemande, ou technique d'administration, si on se reporte aux premiers usages du
comptage qui remontent à ceux de la liste et de l'écriture. L'essor des statistiques sociales au XIXe
siècle a reposé sur leur capacité à établir des lois sur des faits de société qui pouvaient justifier des
mesures politiques : criminalité, santé, éducation, etc. Quant au raisonnement probabiliste, on
peut l'envisager dans la généalogie des arts du diagnostic qui, de la divination à la médecine, ont
contribué à constituer des modèles d'interprétation plus stables et instrumentés que l'autorité, en
standardisant les informations pertinentes au moyen de corps de doctrines et d'experts.
L'émergence du raisonnement probabiliste moderne, au milieu du XVIIe siècle, est concomitant de
son usage pour justifier des décisions de large envergure reposant sur des variables d'Etat : la loi
juridique avec les tentatives de l'étudiant en droit Leibnitz pour appliquer le calcul des probabilités
au droit, le calcul économique actuariel mis au point par John Hudde et John de Witt et enrichi
pour le calcul des annuités grâce à la construction de tables de mortalité établies par John Graunt.
Les jugements dont la validité était liée à l'autorité de personnes respectables ont pu être
transformés en lois statistiques de fréquence. Ce travail est explicite dans l'oeuvre de Pascal qui
développe le calcul pour justifier la décision, contre la doctrine casuiste des opinions "probables"
émanant de personnes autorisées8.
Cette perspective historique suggère de ne pas réduire le rapport entre statistique et
politique à une sujétion qui se verrait aux efforts de l'Etat pour contrôler les statistiques et s'en
servir afin de discipliner la société. Le rapport est plutôt à rechercher dans la relation qu'entretient
la représentation politique, et plus généralement la reconnaissances d'états de grandeur, avec la
constitution de formes légitimes de connaissance. Soit le rapport entre une probabilité soutenue
par les témoignages personnels de personnes respectables, et une statistique reposant sur des
mesures de fréquence à partir de variables standardisées : il correspond terme à terme à la
relation entre deux définitions différentes d'ordres politiques, fondées respectivement sur la
grandeur de l'autorité domestique et celle de l'expertise industrielle 9.
Dans une définition de l'Etat telle que nous la connaissons aujourd'hui, où l'ordre industriel
de l'efficacité contribue à défaire un ordre domestique de la confiance dénoncé comme archaïque
ou par trop personnalisé, les formes de connaissance non statistiques sont volontiers discréditées
comme des appréciations personnelles. Il suffit pourtant d'être attentif à des situations qui ne
s'ordonnent pas autour d'un jugement d'ordre industriel sur ce qui importe, pour voir à l'œuvre
d'autres formes de connaissance qui sont également propices à des généralisations et à un cumul.
La compréhension de la spécificité de l'information statistique et de ses limites suppose
d'appréhender ces différentes formes et leurs rapports critiques.

8Sur cette généalogie, voir Hacking, I., 1975, The Emergence of Probability, Cambridge, Cambridge University Press; sur
le passage des probabilités aux fréquences, voir Hacking, I., 1990, The Taming of Chance, Cambridge, Cambridge
University Press.
9Sur cette approche de la politique des statistique, voir Thévenot, L., 1990, "La politique des statistiques; les origines
sociales des enquêtes de mobilité sociale", Annales ESC, n°6, pp.1275-1300, qui utilise le cadre d'analyse présenté
dans Boltanski, L. et Thévenot, L., 1991, De la justification. Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard.