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10 HISTOIRE VIVANTE LA LIBERTÉ

VENDREDI 15 FÉVRIER 2008

REPÈRES
Les OGM, ici et ailleurs
> En Suisse, trois expériences de cul-
ture en plein champ de plantes géné-
tiquement modifiées ont été réalisées
jusqu’à présent, en 1991, 1992 et
2004. En 2005, le peuple suisse a
voté un moratoire de 5 ans sur l’utili-
sation, par l’agriculture, d’organismes
génétiquement modifiés (OGM),
appelés aussi organismes transgé-
niques. Les essais scientifiques ne
sont pas concernés par le moratoire,
mais soumis à autorisation.
> De nouvelles disséminations expé-
rimentales en plein champ sont pré-
vues de 2008 à 2010 à Reckenholz
(ZH) et à Pully (VD), avec des lignées
de blé étudiées par l’EPFZ et l’Univer-
sité de Zurich. L’Office fédéral de l’en-
vironnement a donné son feu vert
mais les projets font encore l’objet de
recours et d’une pétition.
> La branche biotechnologique
suisse compte quelque 200 entre-
prises. Cette industrie a généré en
2005 un chiffre d’affaires d’environ
6 milliards de francs. Le secteur
emploie plus de 14 000 personnes.
> A l’étranger, les surfaces cultivées
d’OGM sont en forte croissance, en
particulier en Amérique du Nord et
dans les pays émergents. Elles dépas-
sent les 100 millions d’hectares, soit
7% des surfaces cultivées. En Europe,
la culture d’OGM reste très réduite, la
réglementation y étant contrai-
gnante. Les principaux OGM commer-
cialisés sont le soja, le maïs, le coton,
le colza, le riz, la pomme de terre, la
En Suisse, les recherches sur les OGM devraient reprendre en plein air cette année dans deux champs: à Zurich et Pully (VD). Les projets portent sur la résistance de
betterave, la tomate et le tabac. PFY
blés transgéniques aux attaques de champignons. KEYSTONE

Les paysans deviennent esclaves des OGM


BIOTECHNOLOGIES • Pour leurs partisans, les plantes transgéniques sont le meilleur moyen de lutter
contre la faim dans le monde. Pourtant, elles font déjà des ravages. En particulier sur le plan économique.
LINDA BOURGET de facteurs qui dépouillent la planète Pour étayer ses propos, il brandit contraints de payer des licences sur pour acheter des semis transgéniques
Le professeur Wil- de ses ressources et menacent, selon une étude menée en 2006 par la FAO, ces semences chaque année, ce qui les qui n’ont pas donné de bonnes ré-
helm Gruissem est lui, l’approvisionnement des généra- l’Organisation des Nations Unies pour pousse souvent à s’endetter. Et si ces coltes», insiste-t-il.
content. Ses re- tions futures. «Sans compter le défi du l’alimentation et l’agriculture. Selon semences sont détectées dans leurs
cherches sur le blé très fort réchauffement climatique au- celle-ci, vu la manière dont les res- champs sans qu’ils n’en aient acheté le Rien de nouveau
transgénique sont quel nous assistons: les plantes que sources sont exploitées actuellement, droit, les multinationales leur infligent Jean Ziegler n’épargne pas non
sur le point de passer nous cultivons aujourd’hui ne sont la planète pourrait nourrir 12 milliards des amendes considérables. plus la technologie des OGM en elle-
à la vitesse supérieure: le mois pro- pas assez solides pour y résister.» Et de personnes sans problème et... sans «Les choses sont plus compliquées même. «On ignore encore quelles en
chain, il devrait enfin pouvoir semer pour le professeur, la solution à ces OGM. «Bien sûr, ce type de plantes que cela», commente cependant le seront les conséquences. Mais il y a là
ses graines génétiquement modifiées nouveaux problèmes passe forcément permet une amélioration de la pro- professeur Gruissem. «Dans l’en- potentiellement un véritable danger
en plein air (voir ci-contre). La Confé- – en partie au moins – par les OGM, ou ductivité», concède Jean Ziegler. «Mais semble les agriculteurs, tout comme pour la santé publique!» Un argument
dération a donné le feu vert au cher- organismes génétiquement modifiés. les dangers qu’elles présentent sont les consommateurs, profitent aussi de non défendable du côté de l’Ecole po-
cheur de l’Ecole polytechnique fédé- tels que ce bénéfice à court terme ne ce renforcement des espèces. Mais ce lytechnique. «L’Homme a toujours
rale de Zurich la semaine dernière. Ses Risques non négligeables se justifie pas!» Selon la thèse qu’il dé- qui est délicat, et difficile à faire accep- manipulé les espèces. Pensez au broc-
recherches visent l’élaboration de cé- Protéger l’environnement et, sur- fend dans «L’empire de la honte»1, les ter, c’est que les entreprises qui ven- coli: c’est une invention, un résultat de
réales plus résistantes aux parasites; tout, nourrir toutes les bouches. Tel est OGM n’aident guère les mal-nourris. dent ces semences gagnent beaucoup séries de croisements. Dans ces croi-
une démarche essentielle aux yeux du donc le combat mené par le chercheur Au contraire: ils affament une partie d’argent.» En 2004, le marché mondial sements, l’action se situait déjà au ni-
scientifique. zurichois. Ironie du sort, c’est aussi ce- de la population. des semences pesait 34 milliards de veau des gènes. Aujourd’hui, nous tra-
«Quand je regarde l’agriculture tel- lui des pourfendeurs d’OGM. En tête, francs, et plus du tiers de ce marché vaillons donc selon la même logique,
le que nous la pratiquons, je me dis un autre professeur – de sociologie La faute aux brevets était contrôlé par les multinationales. qui existe depuis des siècles. Nous
que ça ne peut pas durer. Si nous cette fois: Jean Ziegler, rapporteur spé- En cause, les brevets dont sont Dans certains pays, comme l’Inde, avons juste des outils technologiques
continuons comme ça, nous allons as- cial sur le droit à l’alimentation des frappées les semences transgéniques. leur mainmise est quasiment totale. plus développés pour le faire», ex-
soiffer notre planète, l’épuiser.» Le Nations Unies, et fervent opposant Ceux-ci confèrent à leurs détenteurs – Et Jean Ziegler dénonce les méfaits, plique Wilhelm Gruissem. Le rythme
chercheur de Zurich dénonce les abus aux semences transgéniques. «C’est essentiellement des multinationales déjà visibles, de cet assujettissement et l’échelle de ces développements
de pesticides, l’intensité de l’irrigation faux de dire que l’on risque de man- agroalimentaires (Monsanto, Pioneer, des agriculteurs: «En une année, sont en revanche sans précédent. I
et l’épuisement des sols inhérents à quer de nourriture», annonce d’entrée Syngenta, etc.) – un important pouvoir 17 000 paysans indiens se sont suici- 1Jean Ziegler: «L’empire de la honte», Ed. Le Livre
l’agriculture contemporaine. Autant le Bernois. sur les paysans: ceux-ci sont dés parce qu’ils s’étaient endettés de Poche, octobre 2007.

ANALYSER LES RISQUES Monsanto, un monde de mensonges LA SEMAINE PROCHAINE

MURDOCH IMPERATOR
Les recherches dirigées par le accepté le moratoire sur les En 50 ans, Rupert Murdoch, héri-
Prof. Wilhelm Gruissem por- OGM, Berne a lancé un vaste Monsanto. Une des multinatio- te, à cause de ses méthodes: sons attention de ne pas dire tier d'un petit quotidien austra-
tent sur la résistance de programme d’étude des nales les plus puissantes du lobbying, intimidations, men- «induisent des cancers». Parce lien, s’est imposé comme
formes de blé transgénique à risques et des opportunités de monde, parce qu’elle règne sur songes. que les cancers, on les verra l’Imperator des médias. Com-
l’oïdum. Lorsque ce champi- cette technologie, le PNR 59», plus de 90% des semences gé- C’est cette face obscure de dans 30 ou 40 ans.» L’auteure ment donc a-t-il conquis le très
gnon s’attaque à un champ, il explique Wilhelm Gruissem. nétiquement modifiées de la Monsanto que Marie-Monique met aussi le doigt sur les déra- institutionnel «Times» de
peut y détruire 70% des épis. planète. Une entreprise dont le Robin met à jour dans un livre1 pages antérieurs de Monsanto: Londres et le puissant tabloïd
Après des années d’expéri- Parmi ces risques, celui de la succès repose particulièrement à paraître le 6 mars, ainsi que intoxication de quartiers en- «Sun»? «Fox News», la 1re chaîne
mentation en laboratoire et contamination de plantes exté- sur une semence de soja trans- dans «Le monde selon Mon- tiers aux PCB (produits chi- d’informations en continu aux
sous serre, le projet devrait rieures à l’expérience. Pour y génique, le fameux «Roundup santo», documentaire qui sera miques provoquant des mala- USA, est aussi dans son escar-
être testé en conditions réelles pallier les scientifiques misent ready», qui résiste au puissant diffusé dimanche soir sur TSR2. dies mortelles); rapport falsifié celle. Son empire présent sur
dès le mois de mars. Plus pré- avant tout sur des obstacles herbicide «Roundup», égale- Une enquête de trois ans a per- sur les méfaits de la dioxine; etc. 5 continents pèse 125 milliards
cisément dans un champ d’un naturels: le pollen de blé est ment produit par la firme de St- mis à la journaliste et réalisatri- Un voyage effrayant au-delà de francs. Il en est le seul maître.
demi-hectare, à Zurich. L’expé- lourd et actif très peu de Louis, dans le Missouri. Une ce française de mettre en évi- de l’image que veut se donner Par quel tour de force? Un dos-
rience doit mettre à l’épreuve temps – il se déplace donc peu entreprise qui emploie 17 500 dence les dérives liées aux la mutinationale: partisane sier «médias» à voir le 24 février
la résistance de ce blé au para- – et ne peut se déposer que personnes à travers 46 pays, et activités du mastodonte améri- d’une agriculture durable et sur TSR 2, à écouter dès lundi
site quand des paramètres tels sur un autre épi de blé. Le qui a dégagé en 2006 un chiffre cain. En particulier au niveau d’un environnement meilleur. sur RSR 1 et à lire vendredi pro-
que vent, pluie, soleil, etc. champ de Reckenholz-Tänikon d’affaires de 7,5 milliards de des effets sur la santé. Et un voyage auquel ne manque chain dans «La Liberté».
entrent en ligne de compte. sera de plus cerclé d’une bar- dollars (8,3 milliards de francs). qu’une seule voix: celle de
Mais les scientifiques impli- rière naturelle d’orge qui ne Mais Monsanto figure aussi Elle donne par exemple la pa- Monsanto justement. La firme
qués dans le projet (plus de peut être fertilisée par ce parmi les sociétés les plus role à Robert Bellé, chercheur à de Saint-Louis n’a pas voulu
cinquante chercheurs de pollen. Le projet est entière- controversées. D’abord à cause l’Institut Pierre et Marie Curie s’exprimer dans le cadre d’un
presque toutes les universités ment financé par le Fonds de ses produits: hier, l’agent et au CNRS: «Le Roundup a un travail de recherche dont elle RSR-La Première
suisses) analyseront aussi les national suisse de la recherche orange qui a ravagé les forêts effet sur la division des cel- suspectait qu’il ne serait «pas Du lundi au vendredi
interactions de ces OGM avec scientifique. L’ensemble du vietnamiennes pendant la lules», explique le chercheur. positif» pour son image. LBT de 15 h à 16 h
leur environnement: autres PNR 59 dispose d’un budget guerre contre les USA; aujour- «C'est pour ça que l'on dit que 1Marie-Monique Robin: «Le monde se- TSR2
plantes, insectes, etc. de 12 millions de francs, sur d’hui, des semences transgé- pour nous, le Roundup induit lon Monsanto. De la dioxine aux OGM, Dimanche à 20 h 35
«Lorsque les Suisses ont trois ans. LBT niques qui contaminent les les premières étapes qui une multinationale qui vous veut du Lundi à 23 h
cultures traditionnelles. Ensui- conduisent au cancer. Nous fai- bien», Ed. La Découverte.