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Le règne des femmes

Paula DUMONT

Le règne des femmes


Conte philosophique

L’Harmattan
Du même auteur :

Mauvais Genre, parcours d’une homosexuelle, L’Har-


mattan, 2009.
La Vie dure, éducation sentimentale d’une lesbienne,
L’Harmattan, 2010.
Lettre à une amie hétéro, propos sur l’homophobie ordi-
naire, L’Harmattan, 2011.

© L'Harmattan, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-96831-8
EAN : 9782296968318
L’avenir de l’homme est la femme
Elle est la couleur de son âme
Elle est sa rumeur et son bruit
Et sans elle il n’est qu’un blasphème
Il n’est qu’un noyau sans le fruit
Sa bouche souffle un vent sauvage
Sa vie appartient aux ravages
Et sa propre main le détruit

Louis Aragon, le fou d’Elsa


Ce livre s’adresse à :

Tous les chefs d’états qui ont le pouvoir


de faire exploser notre planète en ap-
puyant sur un bouton.

Il ne met pas en cause :

Adrien, Alain, Alexis, Bernard, Christian,


Damien, Daniel, Edisson, Edgar, Francis,
Gérard, Hans, Herman, Hubert, Hussein,
Jacques, Jérémie, Jérôme, Jean-Claude,
Joël, Julien, Mathis, Marc, Martin,
Maxime, Michaël, Michel, Pascal, Pa-
trick, Paul, Pierre, Rémi, Ronald, Sylvain,
Thierry, Vincent, Yves et tous les hommes
de paix et de bonne volonté.

Et il est dédié à mon amie :


Françoise Mariotti
CINQ MILLE ANS APRES LE CATACLYSME

La directrice de l’Institut de Recherches historiques frappa


sur la table du plat de la main en s’écriant :
— Vous vous rendez compte de ce que vous avancez ?
Les deux étudiantes qui lui faisaient face se regardèrent d’un
air gêné et baissèrent les yeux. Stella, la plus hardie, ouvrit la
bouche pour ébaucher timidement une réponse :
— Nous sommes vraiment les premières surprises par nos
découvertes…
La directrice lui coupa la parole avec brutalité :
— Vos découvertes s’exclama-t-elle en détachant le mot
avec une feinte gravité pour le tourner en ridicule. C’est trop
drôle ! Vous n’avez pas encore terminé votre deuxième année
d’étude et vous prétendez avoir fait des découvertes ! C’est à
mourir de rire !
Les deux stagiaires n’osèrent rien ajouter car la directrice,
contrairement à ce qu’elle venait d’affirmer, ne riait pas le
moins du monde. Elle reprit d’une voix plus sereine :
— Vous osez prétendre que pendant l’ère de l’Antécata-
clysme, les femmes vivaient isolées les unes des autres parce
qu’elles avaient été domestiquées par les mâles !
Véra, la stagiaire qui était restée muette jusque-là, essaya de
placer quelques mots :
— Quand nous sommes entrées dans l’habitation dégagée
lors des fouilles…
Mais elle ne réussit pas mieux que son amie à terminer sa
phrase car la directrice l’interrompit sans pitié :
— J’ai eu tort de confier un travail de cette importance à des
novices. Dorénavant, vous vous bornerez à réintégrer vos salles
de cours et vos matriciaires et vous attendrez d’avoir terminé la
totalité de votre cursus pour vous lancer dans la recherche. Vous
m’avez fait perdre assez de temps comme ça.
Comme les deux stagiaires restaient pétrifiées, la directrice
se leva en repoussant brusquement son fauteuil derrière elle.
Confuses, elles en firent autant et après avoir murmuré un ti-
mide « au revoir, Madame la directrice », elles se dirigèrent vers
la porte.
— Un instant !
La voix impérieuse de leur supérieure venait de les clouer
sur place. Cette dernière leur déclara :
— Ne perdez jamais de vue que vous avez la chance de
vivre dans la Grande Sororité. Et souvenez-vous que le respect
de la vie et de la vérité sont nos valeurs suprêmes !

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Stella et Véra écoutèrent en silence le leitmotiv qu’on leur
serinait depuis leur plus tendre enfance. Comme elles n’osaient
pas remuer d’un pouce, la directrice reprit :
— Bon, vous pouvez vous retirer, maintenant. Et ne venez
plus m’importuner avec vos réflexions puériles !
Elles ne se le firent pas dire deux fois et sortirent du bureau
avec soulagement.
Restée seule, la directrice ricana :
— Quelle jeunesse ! Et quel métier !
Les deux filles prirent la direction de la salle de sport. En
chemin, elles purent exprimer leur rancœur sans retenue :
— Je n’y comprends rien, dit Stella. Dans les documents
qu’on a traduits, tout concorde. Si la datation qu’on nous a don-
née est exacte, nos ancêtres de ce temps-là ne vivaient pas du
tout comme nous.
— On ne pourra rien vérifier de plus, puisqu’on nous retire
ce travail, soupira Véra. Tout ce qu’on pourra faire, c’est suivre
les recherches des autres, se renseigner sur ce qu’elles auront
trouvé...
— Je ne vois pas pourquoi la patronne prend ça tant à cœur !
C’est si important, ce qui se passait il y a cinq mille ans ?
— Tu simplifies le problème, comme toujours. C’est le cata-
clysme qui a eu lieu il y a cinq mille ans. L’ère de l’Antécata-
clysme a duré environ six mille ans, ce qui fait…
— Ça ne change rien à ce que je dis ! Qu’est-ce que ça peut
nous faire, le mode de vie de ces primitives ? Je ne vois pas
pourquoi elle nous traite comme ça ! On dirait que ça la dé-
range, que nos aïeules aient été domestiquées par les mâles…
— Ça ne la dérange pas du tout, simplement elle pense
qu’on lui fait perdre son temps. D’ailleurs elle ne nous l’a pas
envoyé dire !
— On pourrait peut-être en parler à la prof d’Histoire an-
tique. C’est sa spécialité, après tout…
— Ouais… Je ne sais pas si c’est une très bonne idée. Parce
que si ça revient aux oreilles de la patronne, ça risque de nous
retomber sur le coin de la figure ! Et moi, ce que je veux, c’est
être un jour une historienne célèbre dans toute la Grande Sorori-
té...
Elles venaient d’arriver à la salle de sport. Tout en bavar-
dant, elles ôtèrent les vêtements qu’elles avaient choisis avec
soin avant leur entrevue avec la directrice :
— Ce n’était pas la peine de nous mettre sur notre trente et
un, soupira Véra. On aurait pu aussi bien aller voir la patronne
avec nos combinaisons ordinaires...

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— Oui, bon, on ne va pas revenir là-dessus indéfiniment, ré-
pliqua Stella en enfilant son short et son débardeur. Toi, tu fais
ce que tu veux. Moi, je vais lui demander un rendez-vous, à la
prof. Ça m’enquiquine d’être obligée de laisser le champ libre à
d’autres alors qu’on a tellement bossé et qu’on était si bien par-
ties pour trouver des trucs passionnants.
— Vas-y si tu y tiens, répondit Véra. Moi j’abandonne. Je
n’ai pas envie d’avoir des emmerdements et d’être mise à la
porte de l’Institut pour indiscipline. C’est qu’elle n’est pas
tendre, la patronne…
Elles s’installèrent chacune à des appareils de musculation et
suèrent avec ardeur, corvée dont toutes les femmes de leur ma-
trie devaient s’acquitter quotidiennement pendant deux heures.
*
Quand elle fut dans le bureau de la professeure qui dirigeait
le département d’Histoire antique, Stella tenta d’expliquer de
son mieux l’objet de sa visite :
— Nous avons été chargées, mon amie Véra et moi, de tra-
duire les volumes qui ont été retrouvés dans une maison miracu-
leusement préservée…
La professeure l’interrompit d’une voix rude :
— Il s’agit des fouilles de Materpolis, à l’est de la Grande
Sororité ?
— Oui, Madame. Vous savez qu’on a retrouvé de nombreux
ouvrages dans des coffres métalliques. On pense que les aïeules
qui vivaient à l’ère de l’Antécataclysme avaient eu l’intuition
du malheur qui se préparait et qu’elles avaient essayé de préser-
ver ce qui leur paraissait précieux.
— Inutile de me faire un cours d’Histoire antique, répliqua
la professeure d’un air irrité. Quel est l’objet de votre visite ?
— Eh bien, nous avons traduit tous les volumes qu’on nous
a donnés…
— Et ? s’impatienta la prof.
— Et nous avons remis un rapport à la directrice.
— Et en quoi suis-je concernée ?
— On nous retire la recherche ! répondit Stella avec véhé-
mence. Nos traductions paraissent insensées à notre supérieure.
— C’est que vos traductions ne valent rien, répliqua sèche-
ment la professeure. Dites-vous bien que ce n’est pas une petite
débutante comme vous qui va en remontrer à notre directrice.
Vous ne voulez pas que j’aille intercéder auprès d’elle alors que
vous avez mal fait votre travail !
— Mais…

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— Il n’y a pas de mais, Mademoiselle. Vous me faites perdre
mon temps. Rappelez-vous que vous vivez dans la Grande So-
rorité où les valeurs suprêmes sont la vérité et la vie !
— Si vous pouviez jeter un coup d’œil à la synthèse que…
— Sortez, Mademoiselle, et estimez-vous heureuse que je
garde pour moi vos récriminations. Retournez étudier et mon-
trez-vous désormais un peu plus disciplinée. La jeunesse d’au-
jourd’hui est décidément bien insolente ! De mon temps, on se
retrouvait à la porte de l’Institut pour beaucoup moins que ça !
*
— Alors ? demanda Véra qui attendait son amie en faisant
les cent pas dans le couloir.
— Tu parles ! Elle m’a jetée sans aucune pitié.
— Et qu’est-ce qu’elle t’a dit au sujet de nos découvertes ?
— Rien du tout ! Je n’ai même pas pu lui en souffler un mot.
Dès que j’ai parlé de la directrice, elle s’est figée comme une
vieille huile rance et je n’ai pas pu en placer une !
— Tu vois bien que j’avais raison. Puisque personne ne veut
nous soutenir, on n’a plus qu’à s’écraser et à abandonner…
Mais Stella ne l’écoutait pas. Elle déclara :
— Je me demande qui pourrait nous venir en aide...
Véra l’interrompit brutalement :
— Tu n’en a pas assez de te faire engueuler ? Tu veux en-
core aller chercher des réflexions désagréables ?
Stella la regardait fixement. Elle demanda :
— Tu ne m’avais pas dit, il y a deux ans, que ta vocation
pour les antiquités te venait d’une tante de ta mère ?
— Je pensais que tu ne t’en souvenais plus, répondit Véra à
regret. Oui, en effet, j’ai une vieille parente qui est passionnée
par les antiquités. Elle collectionne tout ce qui a un rapport avec
les époques très anciennes si bien que sa maison est un véritable
musée. J’aimais bien aller jouer chez elle quand j’étais petite.
— Et on ne pourrait pas aller la voir ?
— Si, bien sûr, mais ce n’est pas elle qui pourra nous faire
reprendre la recherche qu’on vient de nous retirer.
— Je m’en fous, de la recherche ! Je voudrais simplement
savoir pourquoi tout le monde se cabre dès qu’on émet une hy-
pothèse sur les temps anciens. C’est agaçant, à la fin !
— On peut y aller la semaine prochaine, pendant les va-
cances de la Fécondité, répliqua Véra. Tante Ursule habite à une
demi-heure à pied de la maison de ma famille. Je vais lui en-
voyer une lettre pour la prévenir.
— On ne va pas la déranger ?

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— La déranger ? Tu veux rire ! Elle vit seule depuis la mort
de sa compagne si bien qu’elle est toujours contente quand elle
a une visite. Sois tranquille, elle nous recevra à bras ouverts !
*
Quand les vacances de la Fécondité arrivèrent, les deux
amies se rendirent dans la famille de Véra où Stella fut ac-
cueillie avec chaleur. Il y eut même quelques sous-entendus qui
gênèrent la nouvelle venue quand Thalie, la mère de Véra, dé-
clara :
— Enfin, tu te décides à nous amener une amie ! Ce n’est
pas trop tôt… On se demandait si tu étais faite comme tout le
monde !
— Ce n’est pas ce que vous croyez, répondit Véra d’un air
pincé.
— On dit ça, on dit ça ! répliqua sa mère d’un air enjoué. Tu
entends, Clélie, continua-t-elle en s’adressant à sa compagne,
ces petites croient qu’on est nées de la dernière pluie !
— Laisse-les donc tranquilles, répondit Clélie. C’est leurs
affaires. Tout vient à point qui sait attendre. D’ailleurs, ta fille a
de qui tenir car tu n’étais pas si précoce que ça, toi non plus, si
j’ai bonne mémoire !
Gênée par ces allusions qu’elle trouvait grivoises, Véra
changea brusquement de conversation :
— Nous aimerions rendre visite à Tante Ursule. Nous nous
intéressons à l’Histoire antique et nous voudrions qu’elle nous
montre ses collections.
— L’Histoire antique ! soupira sa mère en levant les yeux au
ciel pour prendre toutes les déesses à témoin. Comme s’il n’y
avait pas mieux à faire, à vingt ans, que d’aller causer de ces
sornettes avec une octogénaire ! Enfin, c’est ta vie, allez voir
Ursule si vous voulez, ça lui fera plaisir. Mais moi, à votre
âge…
— Laisse ces petites tranquilles, répéta Clélie. C’est bien,
qu’elles aient une passion. Et comme Ursule ne voit jamais per-
sonne, vu qu’elle a fait le vide autour d’elle avec ses lubies
d’antiquités, elle sera contente d’avoir leur visite. Il faut recon-
naître que depuis que la pauvre Gertrude est morte, sa vie n’est
pas très gaie.
— Qu’est-ce que tu veux, répondit la mère de Véra, elle a
émis jadis des théories loufoques sur le passé et personne ne l’a
crue, si bien qu’elle est devenue complètement parano. Et moi,
j’ai autre chose à faire que d’écouter une vieille folle qui radote
des trucs qui n’ont ni queue ni tête !
Thalie tenait avec son amie Clélie un commerce d’alimenta-
tion prospère qui l’occupait beaucoup et rapportait énormé-

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ment, ce qui avait permis à Véra d’entreprendre de longues
études.
— Qu’est-ce que c’était, ces théories ? demanda Stella.
Thalie répondit en haussant les épaules :
— Oh ! Elle vous l’expliquera mieux que moi ! D’après elle,
il y aurait eu, pendant l’ère de l’Antécataclysme, une diaspora...
— Une diaspora ? s’étonna Stella.
— Oui, nous aurions été les victimes d’une dispersion avant
le cataclysme. Diaspora, c’est le terme dont se servait Ursule
qui a toujours aimé épater les gens avec des grands mots. Je me
souviens qu’elle proclamait sans cesse que nos aïeules vivaient
séparées les unes des autres.
— Mais pourquoi ? Et surtout par qui ?
— Quand je vous disais que ça ne tenait pas debout ! Com-
ment nos ancêtres auraient-elles pu offenser les lois de la nature
pendant si longtemps ? Pas étonnant que personne n’ait voulu
publier de telles élucubrations ! Ecoutez, vous irez lui rendre vi-
site après-demain et vous verrez que je n’exagère pas quand je
vous dis qu’elle n’a plus tout son bon sens. Mais elle est très
gentille, ajouta-t-elle aussitôt, comme pour rassurer Stella dont
elle avait vu le visage s’assombrir.
— Et pourquoi ne pouvons-nous pas aller la voir demain ?
demanda Véra.
— Parce que demain, nous devons accompagner ta sœur au
Grand Séminaire, celui de la capitale, vu que c’est là qu’il y a le
plus de choix. Elle veut avoir une enfant et nous devons toutes
l’accompagner pour la conseiller quand elle choisira la se-
mence. Elle est très heureuse que toute la famille soit réunie
pour une fête de cette importance.
— Ta sœur devait vous annoncer la nouvelle ce soir pendant
le dîner ! ajouta Clélie en jetant un coup d’œil indigné à sa com-
pagne.
Mais il en fallait davantage pour culpabiliser cette dernière
qui répliqua en riant :
— Eh bien, vous ferez comme si je ne vous avais rien dit !
*
Le lendemain, chacune revêtit sa plus belle combinaison
pour la cérémonie du choix de la semence. En chemin, Clélie et
Thalie, tout émues, n’arrivaient pas à retenir leurs larmes, ce qui
agaçait un peu leurs filles, surtout Mona, la sœur aînée de Véra.
— Un peu de discrétion, dit-elle en s’adressant aux deux
femmes. Vous savez que la cérémonie demande beaucoup de
gravité puisqu’il s’agit de perpétuer la vie.
Quand Clélie et Thalie eurent essuyé leurs larmes et se
furent mouchées bruyamment, les quatre femmes franchirent la

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porte du Grand Séminaire. Mona dut tout d’abord remplir un
formulaire en six exemplaires et fournir un certificat de bonne
santé physique délivré par une généraliste, un autre de bon état
mental rédigé par une psychiatre, ainsi qu’un troisième de
bonne vie et mœurs signé par la mairesse de son village. Mais
avant de passer à l’étape suivante, on les fit patienter longue-
ment dans la salle d’attente. Comme elles commençaient à
s’énerver, une employée leur apprit que l’organisation de l’éta-
blissement se trouvait quelque peu dérangée parce que deux éta-
lons avaient réussi à s’associer pour fausser compagnie à leurs
surveillantes.
— Mais je croyais qu’ils étaient stupides, s’étonna Mona.
La surveillante, agacée, lui répondit sèchement :
— Quand ils ne le sont pas totalement, ils mettent à faire le
mal le peu de matière grise qu’ils ont dans le crâne ! J’exerce ce
métier depuis vingt-cinq ans, vous n’allez tout de même pas
mettre en doute mon expérience !
Enfin, une demi-heure plus tard, une autre employée, nette-
ment plus aimable, les fit entrer dans une immense pièce bien
éclairée.
— Vous êtes dans la salle des étalons, expliqua-t-elle à Mona
qui n’avait encore jamais eu d’enfant et qui venait donc là pour
la première fois. Dans chaque cellule, derrière chaque vitre,
vous allez voir un mâle en pleine possession de ses moyens et
dont la semence est de tout premier choix. A vous de désigner
celui qui vous conviendra le mieux…
L’employée appuya sur un bouton et aussitôt, des volets rou-
lants se mirent en marche et découvrirent aux quatre femmes de
curieuses créatures vêtues d’un pagne de coton écru. Thalie
murmura :
— Je ne me souvenais pas qu’ils étaient aussi laids. On a
bien raison de dire qu’ils sont plus proches du chimpanzé que
de la femme !
— Et cette poitrine plate, cette atrophie des seins, quelle hor-
reur ! chuchota Clélie.
Mais personne ne l’écoutait. Les femmes passèrent et repas-
sèrent devant les cent dix-huit mâles qui se trouvaient derrière
les vitres. Deux loges étaient vides, sans doute était-ce celles
des deux fugitifs.
— Pourquoi les isole-t-on ainsi les uns des autres ? demanda
Stella. Il me semble qu’ils s’ennuieraient moins si on les re-
groupait !
— On voit bien que vous ne les connaissez pas, répliqua la
surveillante. On a essayé jadis, par bonté, d’en faire vivre plu-
sieurs dans des pièces spacieuses…

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— Et que s’est-il passé ?
— Ce qui s’est passé ? Eh bien, il a fallu mobiliser une es-
couade de surveillantes pour les séparer ! Bien sûr, on ne le di-
rait pas quand on les voit prostrés chacun dans leur cellule, mais
ils sont très violents si bien que dès qu’on les regroupe, ils ne
cessent de se battre sous le moindre prétexte, pour être le pre-
mier à recevoir de la nourriture, de la boisson, voire pour rien
du tout. Ils aiment la bagarre, on dirait que ça les occupe ! Alors
on les isole les uns des autres et on leur propose de petites cor-
vées pour tuer le temps, des épluchages ou des objets à nettoyer.
On ne peut rien leur demander de plus car leurs facultés intel-
lectuelles sont très limitées. Comme ça, ils ne s’ennuient pas
trop. Et on les récompense avec de la nourriture car ils sont très
gourmands.
— Il faut reconnaître que leurs yeux sont totalement vides
d’expression, admit Stella.
— Et pourquoi sont-ils si petits ? demanda Véra à voix
basse. On a du mal à croire que ce sont des adultes. Ils font vrai-
ment pitié !
— C’est dans leur nature, répondit Clélie. Voyez comme la
Grande Déesse a bien fait les choses : puisqu’ils ne jouent
qu’un très faible rôle dans la reproduction, ils n’ont pas besoin
d’être aussi grands ni aussi forts que nous. Et ils ont tous un ca-
ractère très indolent. Regardez comme ils sont avachis sur leur
canapé ! Ils passent leurs journées à manger, à boire, à dormir et
à regarder d’un œil terne les femmes qui viennent les voir…
— Et aussi à fournir de la semence, ajouta Thalie.
— Ça n’a rien de bien épuisant, répondit Clélie, surtout si on
compare leur fatigue d’un moment aux neuf mois où nous por-
tons nos filles !
— Mais ils sont tout de même de la même espèce que nous
et on les traite plus mal que des animaux ! s’insurgea Véra.
— On voit bien que vous ne les connaissez pas ! répliqua la
surveillante. C’est votre premier contact avec eux, n’est-ce
pas ?
— Oui, répondit Véra d’un air penaud.
— Ça ne m’étonne pas. Si vous faisiez le même métier que
moi, vous sauriez que ces étalons, c’est le mal incarné. Ils ont
été créés par les démons, c’est certain. Leur sexe, c’est la porte
de l’enfer. Il paraît que dans des temps très anciens, ils s’en ser-
vaient comme d’une arme, avec nos aïeules, avec les enfants et
même avec les autres mâles plus faibles qu’eux ! D’ailleurs
eux-mêmes avaient conscience de cette violence puisqu’ils cas-
traient les bêtes pour mieux les exploiter. Ils disaient que c’était
un mal nécessaire à la bonne marche de leurs élevages. Nous,

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dans notre matrie, nous n’avons jamais été coupables de crimes
semblables. Nous respectons la vie ainsi que l’intégrité de tous
les êtres vivants et nous ne mangeons pas la chair des bêtes !
Après avoir récité cette leçon que toutes les habitantes de la
Grande Sororité connaissaient par cœur, elle reprit en montrant
d’un geste les cellules :
— Regardez-les dans leur loge individuelle, propre et bien
éclairée, ils ont tout ce qu’il leur faut et même davantage ! Et ils
servent la vie dans la mesure de leurs faibles moyens...
— Quand même, soupira Véra, ils sont pieds nus comme des
animaux !
La surveillante sourit avec indulgence devant cette remarque
naïve :
— Et pourquoi leur donnerions-nous des chaussures puis-
qu’ils ne sortent jamais du séminaire ?
Véra voulut répliquer, mais sa sœur l’interrompit brutale-
ment :
— Au lieu de parler pour ne rien dire, vous feriez mieux de
m’aider dans mon choix. C’est important, tout de même !
— Que dirais-tu de ce mâle ? murmura Thalie en lui dési-
gnant un spécimen très brun.
— Il est couvert de poils comme un animal, s’indigna Mona.
Je ne tiens pas à ce que ma fille soit toute velue !
Clélie, qui commençait à s’impatienter, chuchota d’un air
entendu à l’oreille de Mona :
— Procédons différemment. Dis-nous quels sont ceux entre
lesquels tu hésites et nous t’aiderons à te déterminer.
Mona passa et repassa devant les vitrines. Elle s’arrêta lon-
guement devant une créature fluette au poil clairsemé, mais au
regard un peu moins inexpressif que celui des autres étalons,
puis devant un mâle un peu moins faible de constitution que les
autres.
Clélie murmura :
— Tu as raison, choisis le plus solide, la santé de ta fille en
dépend. Moi, c’est ce que j’ai fait pour toi il y a vingt-cinq ans
et j’ai été inspirée par la Grande Déesse car tu n’as jamais été
malade.
Après quelques hésitations, Mona dit à l’employée :
— J’ai choisi la semence du numéro 46.
Les femmes sortirent aussitôt de la pièce pour aller patienter
à nouveau dans la salle d’attente. Une heure plus tard, on les in-
vita à se rendre dans une pièce spacieuse où une femme en
blouse blanche insémina Mona en un clin d’œil pendant que les
trois autres femmes buvaient du champagne en chantant les

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hymnes à la vie qui étaient censés attirer sur l’opération les
bonnes grâces des Déesses Mères.
— Tout devrait aller pour le mieux, dit l’inséminatrice. Mais
si, par extraordinaire, vous n’étiez pas enceinte dans les se-
maines qui viennent, vous n’avez qu’à revenir avec votre dos-
sier et je vous ré-inséminerai avec la semence du même numé-
ro. Tout est inscrit dans nos registres, donc vous n’aurez pas be-
soin de repasser par la salle des étalons.
— Tant mieux, car ce n’est pas une partie de plaisir, répondit
Mona en serrant la main que lui tendait l’inséminatrice.
— Oui, répondit celle-ci, c’est une véritable épreuve que de
jeter un simple coup d’œil à ces misérables créatures. Leur fai-
blesse fait pitié. Mais que voulez-vous, c’est la Grande Déesse
qui les a créés ainsi !
A leur retour, les quatre femmes se mirent à cuisiner des cé-
réales, des légumes et des fruits qu’elles dégustèrent ensuite au
cours d’un excellent repas afin de fêter l’événement.
*
Les yeux clos par la peur, Tom et Sam étaient recroquevillés
derrière une pile de cageots de légumes. Comme tous les mâles
du Grand Séminaire, ils n’étaient jamais sortis de cet établisse-
ment. C’était donc la première fois de leur vie qu’ils voya-
geaient dans un engin motorisé qui leur paraissait avancer à un
train d’enfer.
Quand ils avaient vu le camion de la maraîchère stationner
dans la cour, ils n’avaient pu résister à la tentation qui les tarau-
dait depuis plusieurs mois. Tom, le plus hardi des deux, avait
fait un clin d’œil à Sam tout en s’emparant d’une couverture et
en sautant à l’arrière du véhicule. Sam l’avait suivi aussitôt. Ils
avaient profité d’un moment d’inattention de leurs gardiennes,
trop occupées à acheter des légumes pour surveiller convenable-
ment les pensionnaires.
Ce jour-là, la maraîchère proposait à ses clientes des carottes
et des navets à un prix défiant toute concurrence, si bien que les
gardiennes avaient abandonné leur poste pour profiter de l’au-
baine. Ainsi, toutes les semaines, chacune améliorait son ordi-
naire de son mieux en acquérant à bas prix des produits de pre-
mière nécessité malgré les interdits d’un règlement draconien.
De son côté, la maraîchère était ravie d’ajouter les gains dus à
ce marché noir aux bénéfices licites qu’elle prenait sur la nourri-
ture destinée aux étalons.
Après avoir roulé pendant un bon moment, Tom entrouvrit
les yeux. Le camion avait quitté la ville pour suivre une route
campagnarde bordée d’arbres. Il poussa son ami du coude et lui
chuchota à l’oreille :

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— Regarde, Sam ! On est dans la nature !
Sam obtempéra et jeta des regards apeurés autour de lui. Il
s’accrocha des deux mains à une ridelle, tout prêt à se blottir à
nouveau derrière les cageots au moindre danger. Il vit défiler, à
une vitesse qui lui sembla diabolique, des champs cultivés et
des vergers. Tom reprit :
— Tu vois, c’est bien ce que maman Lydie nous a raconté.
Tout ça, c’est la campagne. C’est là qu’on cultive les légumes et
les fruits.
En effet, le spectacle qu’ils avaient sous les yeux était en
tout point conforme aux récits de Lydie et à ce qu’ils avaient lu
dans les livres qu’elle leur avait fournis en cachette dans leur
cellule. Sam demanda d’une voix inquiète :
— Tu es sûr qu’on va dans la bonne direction ?
Tom répondit d’un haussement d’épaules. Lydie leur avait
répété maintes et maintes fois que la maraîchère cultivait ses lé-
gumes dans une région située dans le nord de la Grande Sororité
et qu’il leur suffirait, un jour d’été, de sauter dans son camion
pour se rapprocher des Terres interdites. Mais comme il voyait
que l’anxiété ne quittait pas le visage de Sam, il sortit de sous
son pagne la boussole que Lydie lui avait donnée et il déclara en
souriant avec condescendance :
— Rassure-toi, mon vieux. On est sur la bonne route...
Sam jeta un coup d’œil au précieux petit objet, grimaça un
sourire et, toujours accroupi et fermement agrippé à sa ridelle, il
observa le paysage qui défilait sous ses yeux. Quand les cultures
cédèrent la place à des troupeaux, Tom reprit :
— Regarde un peu toutes ces bêtes qui sont dans les champs.
J’ai déjà vu des brebis, des chèvres, des ânesses et deux ju-
ments. Elles sont mille fois plus heureuses qu’on était au sémi-
naire !
— Pourtant les gardiennes n’arrêtaient pas de nous répéter
qu’on avait tout ce qui nous était nécessaire, murmura Sam.
— Elles se moquaient de nous ! Et elles oubliaient de dire
qu’elles avaient tous les droits, elles ! Elles pouvaient aller et
venir comme elles voulaient, elles avaient des compagnes, une
famille, des animaux domestiques ! Et nous, pendant ce temps-
là, si Lydie ne s’était pas occupée de nous, nous ne saurions
même pas parler ! Tu as bien vu que c’est le cas des autres éta-
lons, personne ne leur a jamais rien dit depuis leur naissance, si
bien que c’est à peine s’ils savent prononcer dix mots. Franche-
ment, quel crime avons-nous commis pour être traités de cette
façon ?
— Je ne sais pas...
Sans écouter son compagnon, Tom continua, indigné :

19
— Quelle vie on avait ! Toujours enfermés dans nos cellules,
avec seulement deux promenades par jour dans le jardin, en si-
lence et les uns derrière les autres. Et ce n’était même pas pour
notre plaisir, c’était pour que notre semence soit de bonne quali-
té ! Si, si, je l’ai entendu dire plusieurs fois par des gardiennes
qui croyaient que j’étais trop bête pour les comprendre ! Moi,
vraiment, je n’en pouvais plus, alors quand j’ai vu qu’elles nous
tournaient le dos, j’ai sauté dans ce camion et on a filé...
— Oui, mais on a filé sans dire au revoir à maman Lydie !
— C’était son jour de congé. Ça tombait bien ! Comme ça
personne ne pourra la soupçonner de nous avoir aidés ! Et peut-
être qu’elle viendra nous voir dans les Terres interdites...
— Tu rêves tout éveillé, Tom ! Les femmes ne mettent ja-
mais les pieds sur ces terres. Elles ont trop peur d’offenser les
déesses !
— Lydie a offensé les déesses plusieurs fois, surtout quand
elle nous a appris à parler et à lire. Si elle s’était fait pincer, elle
aurait été cruellement punie par la gardienne en chef. Peut-être
même qu’on l’aurait renvoyée du séminaire. Quant à nous,
Déesse sait ce qui nous serait arrivé si on nous avait entendu
parler ou si on nous avait vu lire un bouquin ou nous repérer sur
une carte de la région !
— Oui, mais Lydie ne voulait pas qu’on parte si tôt. Elle di-
sait qu’il fallait attendre l’été parce qu’on peut dormir dehors et
qu’il y a des fruits dans les champs.
Tom haussa les épaules. Ce qui était fait était fait, il n’y avait
pas à regarder en arrière ni à avoir des regrets. Il examina le
contenu des cageots entassés autour de lui. Si la plupart des lé-
gumes avait été vendus, il restait beaucoup de pommes. Il en
saisit une, l’essuya sur son pagne et la tendit à son compagnon :
— Arrête de te faire du mauvais sang ! On ne mourra pas de
faim puisqu’on peut manger toutes ces pommes !
Tom plaça le cageot à côté de Sam et tous deux se remplirent
l’estomac de ces fruits qu’ils aimaient tant et dont le Grand Sé-
minaire était avare avec ses étalons.
*
Ursule, visiblement très heureuse de leur visite, accueillit
avec chaleur Stella et Véra. Cette dernière lui raconta en détail
la cérémonie de l’insémination de sa sœur Mona, tout en regret-
tant que la vieille dame ne se soit pas jointe au reste de la fa-
mille pour une telle occasion. Ursule lui répondit :
— Les fêtes, ce n’est plus de mon âge ! Ça m’aurait beau-
coup trop fatiguée. Mais je suis contente de savoir que tout s’est
bien passé. Dites à Mona de venir me voir quand son travail lui
laissera un peu de temps.

20
Mona aidait sa mère, Clélie, et la compagne de cette der-
nière, Thalie, à tenir leur commerce si bien qu’elle avait peu de
loisirs.
Ursule fit le tour de la propriétaire avec ses invitées. Elle
leur montra sa bibliothèque ainsi que quelques objets anciens.
Mais quand Stella lui demanda de parler de ses recherches, elle
fut plus réticente :
— Vous savez, j’hésite à vous faire part de mes théories car
je crains qu’elles ne vous desservent auprès de vos profes-
seures…
— Nous pouvons vous promettre de ne pas leur en dire un
mot, répondit Véra. Mais nous aimerions savoir quelles sont vos
hypothèses au sujet de l’ère de l’Antécataclysme.
— Ah ! Je vois que vous êtes bien renseignées ! C’est sans
doute Thalie qui vous a parlé de ça…
— Oui, bien sûr, mais elle ne nous a pas dit grand-chose et
nous voudrions savoir ce que vous avez découvert.
— Ecoutez, commença Ursule, quand je faisais des fouilles
avec ma pauvre Gertrude…
Véra l’interrompit pour expliquer à Stella :
— Gertrude était la compagne de tante Ursule.
— Oui, reprit celle-ci. Nous sommes allées dans bien des ré-
gions pour faire des fouilles ensemble. Mais ma pauvre Ger-
trude est morte il y a trois ans et je n’arrive pas à m’en remettre.
Heureusement, je sens que je vais bientôt aller la rejoindre.
Tout en parlant, Ursule était passée dans sa cuisine dont elle
revint chargée d’un plateau sur lequel trois verres et un flacon
de jus de fruit s’agitaient dangereusement.
— Allons, tante Ursule, vous n’êtes pas sérieuse, répondit
Véra en se saisissant prestement du plateau. Vous êtes solide
comme un roc et vous avez encore de belles années devant
vous !
— Je sais ce que je dis, répondit la vieille dame pendant que
sa nièce versait la boisson dans les verres. Mais ça n’a pas d’im-
portance, revenons à nos brebis.
Elle but une gorgée de jus de fruit et reprit :
— Je vous disais donc que j’ai eu la chance, dans ma jeunes-
se, de travailler sur une foule de documents et d’objets qui da-
taient de l’Antécataclysme. Et ce que j’ai découvert, c’est que
nos aïeules ne vivaient pas comme nous. J’ai dépouillé des ou-
vrages très divers, des contes, des légendes…
— Mais est-ce qu’on peut se fier à des œuvres de fiction ?
interrompit Véra.
— C’est ce qu’on n’a pas manqué de m’objecter, sourit Ur-
sule. C’est pourquoi j’ai étudié aussi des ouvrages historiques et

21
des documents tels que contrats, testaments, livres de comptes...
J’ai passé plusieurs années à les traduire et à les comparer. Eh
bien, ils disaient tous la même chose.
— Et qu’est-ce qu’ils disaient ? demanda Stella avec vivaci-
té.
— Vous n’allez pas me croire !
— Dites toujours…
— Vous l’aurez voulu. Je vous expose brièvement le résultat
de vingt ans de recherches et vous en ferez ce que vous vou-
drez.
— Nous avons le plus grand respect pour votre travail, tante
Ursule, déclara Véra avec sérieux.
— Voilà : nos aïeules ne vivaient pas, comme nous, dans des
communautés de femmes. Elles étaient séparées les unes des
autres. Le livre dans lequel j’ai exposé le résultat de mes tra-
vaux s’intitule La Diaspora, c’est-à-dire la dispersion. En effet,
j’ai prouvé qu’à cette époque, les femmes étaient dispersées à
travers le monde.
— Dispersées ? Qu’entendez-vous par là ? demanda Stella.
— C’est très simple. Avant le cataclysme, chaque femme vi-
vait en compagnie d’un mâle qui l’avait domestiquée.
— Mais comment un tel phénomène a-t-il pu se produire ?
s’insurgea Véra.
— Je me suis posé la même question il y a cinquante ans.
Car on comprend mal que des êtres chétifs, grossiers et dépour-
vus de toute intelligence comme les mâles aient pu domestiquer
des créatures infiniment supérieures, à tout point de vue, physi-
quement et intellectuellement, comme nous le sommes.
— Et vous avez trouvé la réponse ?
— J’ai émis des hypothèses plausibles. Les mâles étaient à
cette époque, beaucoup plus grands et plus forts que les fem-
mes.
— Mais dans le règne animal, on ne voit rien de semblable.
Et hier, les étalons du séminaire étaient faibles et de petite taille.
Vous avez des preuves de ce que vous avancez ? demanda Véra.
— Oui. De nombreux documents l’attestent. Les mâles de ce
temps-là étaient très violents, ils chassaient les animaux pour se
nourrir de leur chair et gardaient pour eux les meilleurs mor-
ceaux, si bien qu’en quelques millénaires, ils ont grandi et déve-
loppé une forte musculature.
Stella et Véra étaient suspendues aux lèvres d’Ursule.
— Et c’est ainsi qu’ils ont domestiqué nos aïeules ? deman-
da Stella.

22
— Pas seulement. C’est quand ils sont passés de la chasse à
l’élevage qu’ils ont découvert leur rôle dans la mise au monde
des enfants.
— Un bien petit rôle, sourit Stella. Le flacon qui a servi hier
à l’insémination de Mona n’était vraiment pas gros ! Et une gar-
dienne nous a dit, au séminaire, que les mâles ne se fatiguent
guère quand ils nous procurent cette semence…
— Oui, mais quand ils ont compris qu’ils jouaient un rôle,
aussi faible soit-il, dans la procréation, ils ont décidé de s’ap-
proprier les enfants de nos ancêtres. Cet événement marque in-
discutablement le début de l’ère de l’Antécataclysme, il y a en-
viron onze mille ans. Les mâles ont enfermé les futures mères
dans leurs demeures respectives pour être certains qu’ils élève-
raient leur descendance et non celle d’un autre mâle.
— Et elles se sont laissé faire ? s’indigna Stella.
— Tout porte à croire qu’ils ont eu beaucoup de mal avec les
premières générations. Des mythes et des légendes l’attestent.
C’est quand ils ont compris qu’il ne suffisait pas de séquestrer
les femmes en âge de procréer, mais qu’il était habile de refuser
toute instruction, toute culture, bref tout savoir aux filles dès
leur plus tendre enfance, qu’ils ont pu accomplir véritablement
leur forfait. Le malheur de nos aïeules est alors devenu définitif.
Chaque mâle possédait au moins une femme…
— Au moins !
— Oui. Certains, particulièrement puissants, en possédaient
plusieurs. Chaque mâle avait au moins une femme, pour le ser-
vir…
— Le servir ! Mais c’était le monde à l’envers !
— Bien sûr. Les femmes étaient leurs domestiques. Elles fai-
saient toutes les corvées à l’intérieur de leurs habitations et leur
seigneur et maître se tournait les pouces dès qu’il rentrait chez
lui.
— Et elles ne se révoltaient pas ?
— Il y a eu quelques révoltes ici et là. A certaines époques,
certaines femmes ont même réclamé l’égalité avec les mâles.
— L’égalité avec les mâles, ricana Stella. Quelle aberration !
Et qu’est-ce qu’elles ont obtenu ?
— Pas grand-chose. Des broutilles. Du travail mal rémunéré
et un manque de considération constant. Ce qui fait que la plu-
part des femmes trouvaient plus facile d’être la domestique d’un
mâle puissant, plutôt que de rechercher une indépendance qui
était toujours synonyme de pauvreté.
— Parce que certaines étaient tout de même indépendantes ?
— Oui, mais elles n’étaient pas nombreuses. Elles essayaient
de fonder des communautés de femmes…

23
Stella l’interrompit avec enthousiasme :
— Il y a donc eu des pionnières ! C’est bien que notre nature
profonde ne demandait qu’à s’exprimer !
— Oui, il y a eu des révoltes pendant tous les millénaires.
Mais très peu. Il faut dire que les femmes n’avaient pas la vie
facile et que tout était à recommencer à chaque génération puis-
que les mâles possédaient le savoir, le pouvoir et les richesses.
Ursule s’interrompit brusquement pour tendre l’oreille. On
frappait à la porte. Véra se leva d’un bond et alla ouvrir. Une
jeune femme souriante la salua et prit des nouvelles d’Ursule
qui se leva péniblement en disant :
— Entre donc, Vlasta. Je vais te présenter ma nièce et son
amie. C’est ma voisine, ajouta-t-elle en se tournant vers Véra.
Cette dernière fit un clin d’œil à Stella en déclarant :
— Nous vous avons assez fatiguée, tante Ursule. Nous al-
lons vous laisser vous reposer et nous reviendrons vous voir
avant la fin des vacances pour reprendre cette conversation.
— Revenez quand vous voudrez, mes petites. A bientôt !
Sur le chemin du retour, Véra proposa à Stella de passer par
un sentier où elle aimait se promener quand elle était enfant :
— Il n’est pas très tard, expliqua-t-elle. On a bien fait de le-
ver l’ancre car Ursule n’est plus très vaillante et il ne faudrait
pas qu’on l’achève. Tu as vu comme elle s’excite quand elle
nous raconte toutes ces vieilles histoires ! Mais comme on n’a
pas fait beaucoup d’exercice aujourd’hui, on pourrait se dégour-
dir les jambes dans le bois des Amantes. Tu verras, c’est une
promenade très agréable.
— Bonne idée, approuva Stella.
Elles s’enfoncèrent sous les arbres en bavardant. Au bout
d’une demi-heure, elles arrivèrent à une cabane abandonnée.
— Ma Déesse ! s’exclama Véra. Personne ne se soucie plus
de cette cabane ! Quelle pitié, regarde dans quel état elle est !
— En effet, opina Stella en s’approchant. Elle tombe en
ruine.
— Je venais souvent jouer ici quand j’étais petite... Voyons
ce qu’il en reste, répondit Véra en essayant d’ouvrir la porte.
Mais comme elle poussait de toutes ses forces les planches
vermoulues, elle ajouta :
— Tiens, c’est curieux, je sens une résistance.
— Sans doute des chevrons qui sont tombés du toit et qui
bloquent l’entrée. Attends, je vais t’aider…
Les deux amies conjuguèrent leurs efforts et la porte finit par
s’ouvrir. Mais ce n’était ni des planches ni des chevrons qui se
trouvaient derrière la porte de la cabane.

24
— Ciel, s’exclama Stella, ce n’est pas possible ! Je n’en
crois pas mes yeux ! Comment ont-ils pu arriver jusqu’ici ?
Deux mâles terrorisés se tenaient serrés l’un contre l’autre
dans un angle de la cabane. Ils étaient pieds nus et n’avaient
chacun pour se couvrir qu’une vieille couverture et un pagne, si
bien qu’ils grelottaient.
— Pitié, balbutia le plus blond des deux. Ne nous faites pas
de mal…
— Tenez-vous tranquilles, ordonna Stella d’une voix ferme.
Et surtout, ne vous approchez pas de nous ! C’est vous qui vous
êtes enfuis du Grand Séminaire ?
— Oui, c’est nous, répondit le plus brun.
— Mais qu’est-ce que vous espérez ? s’exclama Stella d’un
ton sans réplique. Tout le personnel du séminaire est à votre re-
cherche. Les gardiennes vont vous reprendre et vous serez punis
sévèrement.
— J’aimerais mieux mourir que d’être repris, murmura l’éta-
lon blond. La vie qu’on nous fait mener là-bas n’est pas une vie,
c’est pire que l’enfer… On espère fuir, le plus loin possible, en
passant par les bois. On mange ce qu’on trouve…
— Ce que vous trouvez ! Vous voulez dire que vous volez de
la nourriture ! objecta Stella.
— Comment veux-tu qu’ils fassent autrement ? rétorqua
Véra en haussant les épaules. S’ils vont acheter du pain à la
boulangère, ils seront repris aussitôt ! Et d’ailleurs, ils n’ont pas
d’argent !
Mais Stella ne l’écoutait pas. S’adressant aux deux mâles,
elle leur ordonna d’une voix sans réplique :
— Otez vos couvertures de votre visage ! Ce n’est pas poli
de parler caché derrière un chiffon...
En effet, les étalons avaient curieusement remonté leurs cou-
vertures jusqu’aux yeux. A regret, ils obéirent à la jeune femme
qui aussitôt s’exclama en reculant :
— Ma Déesse, qu’est-ce que c’est que ça ?
Le visage des deux étalons était couvert de poils de la même
couleur que leurs cheveux. Le mâle brun déclara :
— C’est notre barbe.
— Votre barbe ? Que voulez-vous dire ? demanda Stella.
— C’est du poil qui pousse sur la figure des mâles adultes.
Au séminaire, les gardiennes nous rasaient pour que nous ne
fassions pas peur aux femmes. Il nous faudrait un rasoir méca-
nique et un miroir...
Tout en parlant, le mâle blond regardait Véra avec une lueur
d’espoir dans les yeux. Il la supplia :

25
— Donne-nous du pain, maîtresse, et on n’aura plus besoin
de voler.
— Comment t’appelles-tu ? lui demanda Véra apitoyée.
— Parce que tu t’imagines qu’ils ont un nom ? ironisa Stella
d’un ton sarcastique. Tout le monde sait que ces créatures n’ont
que des numéros !
— Si, nous avons un nom, répondit l’étalon blond avec une
certaine fierté. Je m’appelle Tom et mon ami s’appelle Sam.
— Tu es en train de te laisser embobiner par ces sales mâles,
dit Stella à sa compagne.
Sans s’arrêter à ces propos, Sam dit à Véra :
— Apporte-nous du pain et des vêtements pour qu’on puisse
quitter cette cabane et aller du côté des Terres interdites. Je veux
aller vivre là-bas avec Tom. Et comme ça, tu n’entendras plus
jamais parler de nous…
Voyant que Véra hésitait, il ajouta :
— Je suis certain que tu donnerais de la nourriture à des
bêtes, alors ne nous refuse pas ce que tu donnes à des ani-
maux…
— Je vais revenir, dit Véra. Attendez-moi ici et ne craignez
rien. Je vais voir ce que je peux faire pour vous.
Une fois dehors, Stella dit à Véra :
— Tu t’es laissée rouler dans la farine par ces mâles. On a
bien raison de dire qu’ils sont très dangereux !
— Je ne vois pas en quoi ils sont dangereux, répliqua Véra
sèchement. Ils étaient terrorisés et complètement frigorifiés.
C’était eux qui avaient tout à craindre de nous, et non l’inverse.
— Ouais, je sais ce qu’on risque à aider un mâle fugitif !
— Moi aussi, je le sais ! On risque d’être bannies de la
Grande Sororité. Mais si on apporte du pain, des fruits et de
vieux habits à ces pauvres créatures, personne n’en saura rien.
— Je ne te croyais pas si hardie, répliqua Stella. D’habitude,
tu n’es pas comme ça !
— Et moi aussi, tu me surprends, répliqua Véra. Je t’aurais
crue beaucoup plus courageuse. Franchement, ça ne te crève pas
le cœur que ces créatures meurent de faim, de froid et de
trouille pendant qu’on se goberge et qu’on ne manque de rien ?
— De la nourriture, passe encore, répondit Stella. On pourra
toujours dire qu’on l’avait laissée près de la cabane pour des
bêtes qui avaient des petits. Mais des habits ! Ils rêvent tout
éveillés ! Petits et malingres comme ils sont, ils seront perdus
dans nos combinaisons.
— J’y ai déjà pensé. Il ne faut pas qu’on leur donne des vê-
tements qu’on porte actuellement, mais des habits qui datent de
notre adolescence. Je les ai bien regardés, ils ont la taille et la

26
stature de gamines de quatorze ans. C’est pourquoi on ne risque
rien quand on s’approche d’eux. S’ils deviennent agressifs, on
les enverra valser dans les décors d’une simple chiquenaude !
— Mais s’ils se font reprendre avec nos vieux habits sur le
dos, on risque d’avoir de gros ennuis.
— J’ai pensé à ça aussi. Au grenier, ma mère et Clélie ont
gardé mes vieux uniformes du temps où j’étais pensionnaire
chez les Filles de Sappho. Cet uniforme n’a pas changé depuis
cette époque et en plus, il a dû être porté par des milliers de ga-
mines. Donc on ne remontera jamais jusqu’à moi ! Je vais en
mettre deux dans un sac et les donner à ces malheureux.
— Vraiment, tu as réponse à tout, dit Stella pensive.
— Tu viendras avec moi ?
— Bien sûr ! Je sais bien qu’ils sont très fluets, mais à deux,
ils pourraient te malmener.
— Je me défendrais ! Ce n’est pas pour rien qu’on nous
donne des leçons d’autodéfense depuis notre enfance !
Une fois arrivées chez la mère de Véra, les deux filles profi-
tèrent de l’absence de Thalie et de Clélie, qui n’étaient pas en-
core rentrées de leur boutique, pour grimper au grenier. Elles
mirent la main sur deux vieux sacs de sport et placèrent dans le
fond de chacun un uniforme de fille. L’un avait appartenu à
Mona et l’autre à Véra. Elles ajoutèrent une paire de chaussures
et des chaussettes dans chaque sac qu’elles achevèrent de rem-
plir avec le pain sec qu’on gardait pour les bêtes et avec
quelques pommes qu’elles subtilisèrent dans le fruitier. Comme
Clélie et Thalie n’étaient toujours pas rentrées, elles refirent le
chemin du bois des Amantes en sens inverse et ne tardèrent pas
à arriver à la cabane, mais elles furent très surprises de la trou-
ver vide.
— Ils se sont méfiés et ils sont partis ! dit Véra. Ça ne
m’étonne pas. Tu as été si désagréable avec eux qu’ils se sont
dit qu’on allait les dénoncer et revenir avec les gardiennes du
séminaire !
— Je n’allais quand même pas me mettre à plat ventre de-
vant eux, répondit Stella. Bon, qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
On a bonne mine avec ces vieux sacs et ces croûtes !
— Il n’y a qu’à les laisser dans la cabane. Peut-être que Sam
et Tom reviendront les chercher…
— Non, mais écoutez-moi ça : « Sam et Tom » dit-elle en re-
prenant de manière comique les intonations de son amie. Ma
parole, ils t’ont ensorcelée, ces deux zigotos !
— Non, ils ne m’ont pas ensorcelée, mais ils m’ont fait pitié.
Elle posa son sac dans un coin et ajouta, comme à regret :
— Bon, eh bien, maintenant on n’a qu’à s’en aller...

27
En sortant de la cabane les mains vides, elles remarquèrent
que l’herbe avait été foulée en direction du nord. Un doigt sur
les lèvres, Véra s’avança en chuchotant :
— Ils sont passés par là il n’y a pas longtemps. Peut-être
qu’on va les trouver...
Elle ne croyait pas si bien dire. Cinquante mètres plus loin,
alors qu’elle contournait une pile de bois, elle trouva les deux
étalons endormis sur une couverture. Ils s’étaient blottis dans
les bras l’un de l’autre sous la seconde couverture. Pétrifiées,
Stella et Véra regardèrent ces chétives créatures solitaires et tra-
quées.
— Ils ont pleuré, dit Stella. Regarde, il y a des larmes qui
ont coulé sur leurs joues.
— Tu vois bien qu’ils font pitié, répondit Véra.
Sam ouvrit les yeux et, après avoir dévisagé les deux jeunes
femmes, regarda autour de lui avec crainte.
— N’aie pas peur, dit Véra d’une voix douce. Nous ne
t’avons pas dénoncé. Tu peux retourner dans la cabane avec
Tom. Nous y avons laissé de la nourriture et des vêtements de
fille. Comme ça, vous pourrez passer sans problème pour des
adolescentes…
— Mais il y a la barbe, murmura Sam.
— C’est vrai, on n’a pensé qu’à la nourriture et aux vête-
ments, dit Véra. On essaiera de vous trouver un rasoir méca-
nique et un miroir. Et on les posera demain matin dans la ca-
bane. Vous n’aurez qu’à les reprendre...
Stella la coupa sans ménagement :
— Bon, il se fait tard, il faut qu’on vous laisse. Allez manger
et habillez-vous. Nous, on rentre.
A peine eurent-elles fait une centaine de mètres sur le che-
min du retour que Stella dit d’une voix indignée :
—Alors là, je ne suis pas du tout d’accord avec toi !
— Qu’est-ce qui te prend ? Et qu’est-ce que tu veux dire ?
— Réfléchis un peu ! Une lame de rasoir et un miroir en
verre ! Ça leur suffira largement pour nous couper la gorge ! Pas
question ! Des croûtes tant qu’on veut, pour qu’ils ne meurent
pas de faim. Je ne veux pas avoir la mort de qui que ce soit sur
la conscience ! Mais des armes, sûrement pas ! On nous a assez
répété que les mâles étaient violents et rusés !
— Tu crois ? demanda Véra ébranlée.
— J’en suis sûre ! Ils nous ont embobinées avec leur air mi-
sérable et maintenant qu’on s’est laissé attendrir, ils nous de-
mandent des objets tranchants ! Eh bien qu’ils ne comptent pas
sur moi pour les leur fournir…

28
— C’est bizarre d’ailleurs, cette histoire de poils sur la fi-
gure. Jamais je n’avais entendu parler de ça...
— Oui, je ne te le fais pas dire, c’est louche.
Elles arrivèrent à la maison en même temps que Thalie et
Clélie, mais elles ne soufflèrent pas un seul mot de la rencontre
qu’elles avaient faite dans la forêt. Le lendemain, elles se ren-
dirent chez Ursule par le chemin le plus court en jurant d’ou-
blier ce qui s’était passé la veille dans le bois.
Ursule, enchantée d’avoir trouvé un auditoire attentif, leur
montra ses collections d’antiquités.
— Quand je faisais des fouilles avec Gertrude, j’ai récupéré
de nombreux objets et des documents qui attestent le sérieux de
nos recherches. Tenez, voici des bijoux qui datent vraisembla-
blement de mille ans avant le cataclysme…
— Des bijoux ? Qu’est-ce que c’était ? demanda Véra d’un
air intrigué.
— Les bijoux étaient des objets que les mâles faisaient por-
ter à nos ancêtres pour faire parade de leur rang parmi les autres
mâles. Voici un collier de métal orné de pierres rares…
— Vous n’allez quand même pas nous dire que nos aïeules
portaient des colliers comme nos animaux ?
— Bien sûr que si, mes chères petites, bien sûr que si ! Voici
des pendentifs pour les oreilles... Et la cruauté des mâles était
telle qu’il fallait que les oreilles de nos ancêtres soient percées
pour porter cet attirail ridicule.
— C’est sidérant, suffoqua Stella. Et quelles preuves avez-
vous de ce que vous avancez ?
— Hélas, ce ne sont pas les preuves qui manquent. J’ai vu
des bas-reliefs sculptés à même la pierre et j’ai trouvé de nom-
breux récits qui sont sans ambiguïté. Il faut dire que, souvent,
les mâles avaient réussi à faire aimer leur servitude à nos
aïeules. Ils disaient que les bijoux étaient une preuve d’amour...
— Ils osaient parler d’amour ? s’indigna Stella.
Ursule haussa les épaules en silence. Elle pensait à sa chère
Gertrude, sa compagne tant aimée et trop tôt disparue. Mais elle
se refusa à attrister son jeune auditoire et déclara :
— Il y a fort à parier que le monde de l’Antécataclysme
n’avait pas grand-chose à voir avec le nôtre. Et toutes ces dé-
couvertes ont ébranlé bien des certitudes. C’est pourquoi on
nous a enjoint de rester dans cette maison, Gertrude et moi, sans
prendre nos travaux au sérieux. D’ailleurs, puisque nous en
sommes là, vous allez me jurer toutes les deux de ne pas dire un
mot de ce que vous apprenez ici, pas même à vos familles, pas
même à vos meilleures amies. Pour en parler, il faudra que vous
ayez terminé vos études et surtout que vous occupiez un poste

29
important. Sinon, vous ne serez jamais diplômées et vous serez
reléguées dans des emplois subalternes. Allez, jurez, ou je ne
vous montre plus rien !
— Nous le jurons, tante Ursule, dirent les deux filles en
chœur.
— C’est bien. Et souvenez-vous que c’est dans votre intérêt
que je vous demande ce serment.
— Nous en sommes persuadées, répondit Véra avec chaleur.
Et nous allons vous dire quelque chose qui va vous faire plaisir.
Nous ne sommes pas venues vous voir par hasard. Nous aussi,
nous avons trouvé des éléments qui vont dans le sens de vos
théories.
— Est-ce possible ? s’écria Ursule. Et où donc ?
— Dans la région de Materpolis. Quand les terrassières ont
creusé le sol avec leurs engins motorisés pour faire les fonda-
tions d’un nouveau donastère, elles ont découvert un bâtiment
dont les caves sont très bien conservées…
— Un abri anticataclysme, interrompit Ursule.
— Un abri anti quoi ?
— Je t’expliquerai plus tard. Et qu’est-ce qu’il y avait, dans
cet abri ?
— Beaucoup de livres. Des fictions, mais aussi des livres
d’Histoire. On nous a chargées de les traduire, mais quand nous
avons dit à notre directrice que, pendant l’ère de l’Antécata-
clysme, les mâles avaient domestiqué les femmes, elle nous a
passé un bon savon et elle nous a interdit d’aller plus loin.
— Vous voyez, dit Ursule, j’ai eu raison de vous demander
de vous taire. Croyez-moi, soyez de bonnes petites étudiantes
dociles, et attendez quelques années avant d’aller crier sur les
toits des vérités dérangeantes.
— A votre avis, pourquoi ces vérités dérangent-elles ?
— Que veux-tu Stella, toutes les sommités de tous les Insti-
tuts de notre Sororité défendent l’idée que les femmes sont par
nature des êtres parfaits et que par nature les mâles sont irrécu-
pérables ! Alors il n’est pas question d’aller là contre !
— Vous croyez ?
— Oui, c’est ce que je crois. Bon, maintenant, je vais vous
faire un gâteau et vous, vous allez lire La Diaspora. Mais, hier
soir, j’ai constaté que je n’ai plus qu’un seul exemplaire de ce
bouquin, les autres ont tous été détruits. Alors Véra va lire La
Diaspora et Stella Le Cataclysme.
— Le Cataclysme ?
— Oui, Le Cataclysme. C’est le résultat des recherches de
ma pauvre Gertrude. Elle s’était spécialisée dans les derniers
siècles de l’ère de l’Antécataclysme et elle a étudié toutes les

30
hypothèses concernant le cataclysme qui est survenu il y a envi-
ron cinq mille ans. Mais elle est arrivée à des conclusions telle-
ment dérangeantes qu’elle n’a pas eu plus de succès que moi
avec ma diaspora.
Ursule ouvrit sa bibliothèque et en retira deux volumes. Véra
et Stella s’installèrent commodément pour les parcourir pendant
qu’Ursule se consacrait à son violon d’Ingres, la pâtisserie.
Quatre heures plus tard, quand les deux amies eurent terminé
leur lecture, elles mangèrent le gâteau d’Ursule en silence. Et
une fois dehors, après avoir pris congé de la vieille femme, elles
refirent en commun le serment qu’elles avaient prêté devant Ur-
sule, tant les faits qu’elles venaient de découvrir leur parais-
saient d’une exceptionnelle gravité.
*
Tom et Sam approchèrent à pas de loup de la cabane. Ils
mouraient tellement de faim qu’ils se précipitèrent sur les sacs
en tremblant de convoitise et dévorèrent de gros morceaux de
pain. Puis, chargés chacun d’un sac, ils allèrent boire l’eau
d’une source qu’ils avaient découverte la veille, afin d’achever
de se remplir l’estomac. Enfin rassasiés et désaltérés, ils sor-
tirent les combinaisons et les chaussures des sacs et furent intri-
gués par les chaussettes que les filles avaient placées dans les
chaussures.
— Ça sert sûrement à tenir chaud, dit Tom. Peut-être faut-il
qu’on se noue ces trucs autour du cou...
— Ne perdons pas de temps, murmura Sam.
Après avoir mis les combinaisons par dessus leurs pagnes,
ils eurent beaucoup de mal à se familiariser avec leur système
de fermeture. Les chaussures furent également source de gros-
ses difficultés car ils avaient toujours vécu pieds nus. Enfin vê-
tus et chaussés, ils se regardèrent l’un et l’autre et pensèrent
qu’ils pouvaient, de loin, passer pour des adolescentes. C’est en
tout cas ce que leur avait répété Lydie.
— Je vais avoir du mal à marcher dans cet accoutrement, dit
Tom en ébauchant quelques pas hésitants.
— Pourtant, il faut qu’on s’y habitue, c’est une question de
vie ou de mort, répliqua Sam.
Ils rangèrent soigneusement dans leurs sacs le pain et les
fruits qu’ils n’avaient pas mangés et posèrent leur couverture
par dessus le tout. Puis ils passèrent l’anse de leur sac sur leur
épaule comme ils l’avaient vu faire aux femmes qui venaient au
séminaire chercher de la semence et ils se mirent à marcher
avec difficulté. En effet, ils ne tardèrent pas à se rendre compte
que si les chaussures protégeaient leurs pieds des cailloux, elles
les blessaient au talon.

31
Tout à coup Sam s’exclama :
— Qu’on est bêtes !
En un éclair, il venait de comprendre qu’il fallait enfiler les
chaussettes avant les chaussures, ce à quoi il s’employa sous
l’œil de Tom médusé.
— C’est mieux, dit Sam, après avoir fait quelques pas.
Tom suivit l’exemple de Sam et ils reprirent leur route. Sam
soupira :
— Je me demande si on reverra un jour maman Lydie...
— Tu crois que c’était vraiment notre mère ?
— C’était ta mère à toi, Tom, elle me l’a dit bien des fois.
Moi, je ne sais pas qui est la mienne. Un jour, Lydie m’a racon-
té qu’elle n’a pas voulu avorter quand elle s’est trouvée enceinte
de toi. Elle avait déjà été enceinte quatre fois, et comme c’était
toujours des petits mâles qu’elle attendait, elle avait avorté
quatre fois, mais là, elle n’en pouvait plus, alors elle est venue
accoucher au séminaire et elle a demandé à y travailler, pour
rester avec toi...
— Et les autres surveillantes n’étaient pas dans le même
cas ?
— Bien sûr que non. La plupart des gardiennes sont là parce
qu’elles ne peuvent rien faire de mieux. C’est un travail qui est
mal considéré, donc mal rémunéré. Quant à Lydie, avant ta
naissance, elle était pilote, c’est elle qui essayait les nouvelles
voitures. C’était un bon métier, elle gagnait beaucoup d’argent...
Ils marchèrent un moment en silence en pensant à Lydie.
Tous deux regrettaient son absence. Et surtout, chacun se de-
mandait, sans le dire tout haut, comment ils arriveraient à sur-
vivre dans les Terres interdites. Lydie ne savait de ce pays éloi-
gné que les légendes qu’on racontait à son sujet. D’après des
textes anciens, il y avait eu jadis un cataclysme au centre de ces
terres si bien que les déesses les avaient maudites. Mais Tom
avait répété cent fois à son compagnon :
— Que ces terres soient maudites ou interdites, ça m’est
égal ! Soit on arrive à ce pays et on y fait notre trou, soit on
meurt ! Je ne peux plus supporter cette vie d’esclave...
A la tombée du jour, ils trouvèrent, derrière un rocher, un en-
droit abrité du vent. Ils étendirent une couverture sur le sol, puis
ils s’allongèrent côte à côte sous la seconde couverture. Tom
soupira :
— J’ai les jambes en marmelade ! Je n’aurais jamais cru que
c’était si crevant de marcher. Nos gardiennes n’arrêtaient pas
d’aller et de venir et pourtant elles n’étaient jamais fatiguées...
— Maman Lydie a répété bien des fois que c’est une ques-
tion d’entraînement, c’est pourquoi elle nous conseillait de faire

32
les cent pas dans notre cellule pour préparer notre évasion au
lieu de rester avachis sur notre canapé.
— Oui, je l’ai fait tant que j’ai pu, mais tout de même, les
femmes sont beaucoup plus résistantes que nous...
— Que veux-tu, elles ont été créées à la ressemblance des
déesses et les déesses sont toute-puissantes, alors...
Tom interrompit Sam en bougonnant :
— Je me demande ce qu’il faut penser de toutes ces histoires
de déesses. Car ça les arrange bien d’avoir des déesses qui leur
sont si favorables !
— Ne blasphème pas Tom, je t’en prie. Il vaut mieux mettre
toutes les chances de notre côté.
Sam se rapprocha craintivement de Tom et lui demanda :
— Tu n’as pas peur qu’on soit piqués ou mordus par des
bêtes ? J’ai vu des fourmis et des araignées par ici ! Et si on se
fait mordre par un serpent ?
— Arrête d’avoir peur ! Serre-toi contre moi et dors ! Ce que
tu peux être froussard, quand tu t’y mets...
Ils se réveillèrent au lever du soleil. Ils reprirent leur marche
et déjeunèrent quand ils trouvèrent une source pour se désalté-
rer. Ils regrettaient de ne pas avoir de bouteille pour transporter
de l’eau avec eux. Tom proposa de sortir du bois pour en voler
une dans une maison, mais Sam refusa tout net en affirmant
qu’il suffisait de boire beaucoup quand on trouvait une source.
Il serait toujours assez tôt de prendre des risques si la soif était
intolérable. Tom se rangea à cet argument. Et ils se turent car la
fatigue se faisait sentir davantage à chaque pas.
Quand le soleil fut au milieu du ciel, ils s’arrêtèrent, fourbus,
pour manger le reste de leurs provisions. Ils décidèrent ensuite
de faire la sieste afin de récupérer avant de reprendre leur route.
— Je savais que ce serait dur, soupira Sam, mais je ne pen-
sais pas qu’on aurait autant de mal.
Tom ne répondit pas. Il venait d’ôter ses chaussures et ses
chaussettes et regardait ses pieds d’un œil critique :
— Mes pieds sont en compote. Je souffre à chaque pas. On
va être obligés d’attendre d’être dans un meilleur état avant de
continuer.
— Je n’osais pas te le dire, répondit Sam, mais mes pieds
saignent et ça me fait très mal.
— On va se reposer un moment et ensuite, on ira voir du
côté de l’orée du bois ce qui s’y trouve. Il y aura peut-être des
fruits sur les arbres ou des maisons où on pourra chaparder de la
nourriture.
Ils somnolèrent une demi-heure. Soudain Sam chuchota :
— Ecoute !

33
Ils tendirent l’oreille. Un bruit de moteur, qui se rapprochait,
les remplit de terreur et ils n’eurent que le temps de se dissimu-
ler derrière un buisson d’où ils distinguèrent une grosse voiture
qui se dirigeait vers eux en cahotant sur le sentier pour s’arrêter
quelques mètres plus loin. Une femme grande, large et vigou-
reuse en sortit et regarda autour d’elle d’un air inquisiteur.
— La Grande Déesse a entendu mes prières, murmura Sam.
Ils sortirent de leur cachette et se mirent à courir en boitillant
vers la voiture tout en criant :
— Maman Lydie, maman Lydie...
— Ma Déesse ! s’écria cette dernière. Vous voilà enfin, petits
vauriens ! Eh bien, vous pouvez vous vanter de m’avoir fait
faire un sacré mauvais sang !
Elle ouvrit les bras et les serra contre elle l’un après l’autre
avec tendresse.
— Mes enfants, mes petits, comme vous avez l’air fatigué !
Elle recula et les dévisagea avec surprise :
— Et d’abord, où avez-vous trouvé ces combinaisons et ces
chaussures ?
Tom et Sam racontèrent leur odyssée et leur rencontre avec
deux jeunes filles compatissantes.
— Allons, murmura Lydie, les femmes ne sont pas toutes
aussi mauvaises qu’on pourrait le penser puisque certaines ne
peuvent pas voir des malheureux sans leur venir en aide.
— Mais elles ne nous ont rien donné pour nous couper la
barbe.
— Oui, vous n’êtes pas très agréables à regarder. Mais ce
n’est pas grave, l’essentiel, c’est que vous ayez pu survivre jus-
qu’à ce que je vous retrouve. J’ai de quoi vous nourrir pendant
le reste du trajet, dit-elle en se dirigeant vers sa voiture.
— Mais comment as-tu fait pour nous retrouver ? demanda
Tom.
— Ce n’est pas sorcier, mon petit. Quand je suis venue re-
prendre mon travail au séminaire, on m’a dit que vous vous
étiez enfui. Comme j’ai pensé que vous n’arriveriez pas à vous
en sortir tout seuls, je suis allée voir la docteure et je lui ai dit
que je ne me sentais pas bien. Alors elle m’a mise en congé de
maladie.
Tout en parlant, Lydie avait sorti du pain et des fruits du
coffre de sa voiture. Tom et Sam se jetèrent dessus et leur firent
un sort en un clin d’œil. Lydie reprit en souriant :
— J’ai regardé sur ma carte routière l’itinéraire que je vous
avais indiqué pour vous rendre dans les Terres interdites. J’ai
mis des provisions, des vêtements, tout ce qui est nécessaire,
dans mon coffre et je suis partie à votre recherche. Ça n’a pas

34
été facile, car il y a des sentiers où on ne passe que très mal en
voiture. Mais j’en ai vu d’autres quand je faisais des rallyes
dans ma jeunesse ! Enfin, vous voilà, c’est le principal. Ah, mes
chers petits, ma vie n’aurait plus eu de sens sans vous...
Tom déclara d’un air penaud :
— Tu sais maman, on a beau avoir des chaussures comme
les femmes, nos pieds ne sont pas faits pour la marche, ils sont
en sang...
— Ne te casse pas la tête, mon Tom. Tu vas faire le reste du
voyage en voiture ! Je vais vous emmener à destination, en sui-
vant des sentiers forestiers.
— Et si on rencontre quelqu’un ? demanda Sam avec anxié-
té.
— Je suis déjà venue plusieurs fois par ici et je peux vous
assurer qu’il n’y passe pratiquement jamais personne. Et si, par
malchance, on croise des femmes, vous vous cacherez à l’ar-
rière et personne ne vous verra. En mettant les choses au pire, si
des policières nous arrêtent, je dirai que vous êtes mes filles...
Tom l’interrompit :
— Tu oublies notre barbe, maman Lydie.
— Mais non, je ne l’oublie pas. Je vous ai apporté un rasoir
de voyage.
— Un rasoir de voyage ? Qu’est-ce que c’est que ça ?
— Eh bien, contrairement à ce qu’on raconte, il y a des
femmes qui ont une pilosité abondante. Oh ! Pas autant que les
mâles, non, mais tout de même, elles ont des poils sur le visage
et sur les jambes et elles en ont honte. Alors elles se rasent. Je
vais vous montrer comment il faut faire.
Joignant le geste à la parole, Lydie sortit un rasoir électrique
de sa voiture, vérifia qu’il contenait des piles et entreprit de ra-
ser Tom. Le garçon fut un instant surpris par le bruit du moteur,
mais quand il se rendit compte que l’opération était rapide et in-
dolore, il fut enchanté.
— A toi, Sam, maintenant, dit Lydie.
Sam était inquiet :
— Ma barbe est beaucoup plus foncée et plus drue que celle
de Tom, dit-il. Ça ne va sûrement pas marcher.
— Tu me fais rire, répondit Lydie. Regarde un peu si elle me
résiste, ta barbe !
En trois minutes, Sam devint aussi glabre qu’un nouveau-né.
— Quelle merveille, s’extasia-t-il. Et pourquoi n’avions-
nous pas des rasoirs comme le tien, au séminaire ?
Lydie répondit :
— A cause d’une vieille superstition. Autrefois, les rasoirs
ressemblaient à des couteaux très affutés et, quand il y a eu des

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révoltes dans les séminaires, les mâles se sont servis de ces cou-
teaux pour tuer leurs gardiennes. A partir de là, les gardiennes
ont été chargées de couper la barbe des étalons avec des rasoirs
mécaniques. Un jour, une femme a inventé ces appareils avec
lesquels il est impossible de se blesser. Mais dans les sémi-
naires, on continue à se servir de rasoirs mécaniques parce
qu’on ne veut pas faire de frais pour les étalons.
— Voilà ! dit Tom d’un air amer. On n’arrête pas de payer
les révoltes et les crimes de mâles qui sont morts depuis des
lustres. C’est trop injuste !
— On n’est pas venus jusqu’ici pour refaire le monde, mes
enfants. Maintenant que vous avez des visages presque aussi sé-
duisants que ceux des filles, vous allez monter à l’arrière de la
voiture et on va faire le reste du chemin ensemble...
Les deux garçons s’installèrent aussitôt sur la banquette ar-
rière du véhicule. Ils regardèrent un moment à travers les vitres,
mais ils ne tardèrent pas à s’installer tête-bêche pour s’endor-
mir, épuisés.
Lydie roulait depuis près de trois heures quand elle aperçut
deux policières qui faisaient les cent pas le long du sentier fo-
restier. Leur voiture était garée un peu plus loin.
— Zut, murmura Lydie, c’était trop beau pour que ça dure.
Et elle ajouta, au cas où Tom et Sam seraient éveillés :
— Faites semblant de dormir et ne bronchez surtout pas.
Mais elle se garda bien de se retourner vers l’arrière du véhi-
cule. Comme les policières lui faisaient signe de s’arrêter, elle
ralentit, se gara à leur hauteur et les salua avec courtoisie.
— Bonjour, répondit la policière la plus gradée en faisant un
salut militaire. Désolée de vous embêter, mais le service, c’est
le service. Il y a longtemps que vous roulez ?
— Oui, depuis ce matin, répondit Lydie de son air le plus ai-
mable. Je viens de la capitale et je vais au département de la Fé-
condité. Ma mère est au plus mal.
— Nous n’allons pas vous retarder, rassurez-vous. Mais
nous avons reçu des ordres. Il y a deux étalons qui se sont en-
fuis du Grand Séminaire, vous ne les auriez pas vus, par
hasard ?
— Non, je ne les ai pas vus. Mais s’ils ont filé du Grand Sé-
minaire, ils ne peuvent pas être ici...
— C’est bien ce qu’on pense ! Surtout que des mâles à moi-
tié nus qui se promèneraient dans les sentiers avec une barbe de
plusieurs jours, ça ne passerait pas inaperçu !
— En effet, s’ils ont fait quelques kilomètres en dehors de la
capitale, c’est le bout du monde. Et c’est là qu’il faut les cher-
cher !

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Les policières examinèrent la voiture avec soin et jetèrent un
coup d’œil sur la banquette arrière.
— Et c’est vos filles qui sont là derrière ?
— Oui, c’est mes filles. Elles ont douze et treize ans. Elles
sont allées hier à la fête des Menstrues et elles ont beaucoup
dansé. Aussi, ce matin, quand j’ai reçu une lettre qui m’appre-
nait que ma mère n’allait pas bien, je les ai installées là et je les
laisse récupérer ! Que voulez-vous, moi aussi j’ai été jeune...
Les deux policières revinrent à l’avant du véhicule et la plus
gradée déclara d’un air compréhensif :
— Allons, nous vous avons assez retardée avec cette ridicule
histoire d’étalons. Bon voyage et longue vie à votre mère.
— Merci, répondit Lydie. Et au revoir.
Elle reprit sa route et ne put s’empêcher de pousser un grand
soupir après le premier virage. C’est alors qu’elle entendit Tom
chuchoter :
— Eh bien, tout s’est très bien passé !
— Tu ne sais pas de quoi tu parles, mon petit. On a eu beau-
coup de chance. D’abord les policières ne vous ont vus que dans
la pénombre. Et elles ne vous ont pas entendu parler. Vous avez
de grosses voix de mâles et personne n’y peut rien !
— C’est comment, une voix de fille ? demanda Sam.
— C’est doux et mélodieux. Et surtout, c’est nettement plus
aigu que vos voix de garçons.
— On peut essayer d’avoir un registre plus aigu, suggéra
Tom.
— Vous n’y arriverez pas du premier coup. Si bien que vous
vous ferez pincer à la première occasion. Et je me ferai pincer
avec vous.
— Mais toi, tu es une femme, maman. Tu ne risques rien !
— Je suis une femme, c’est un fait, mais j’aide des fugitifs à
s’échapper au lieu de les dénoncer à la police ! Donc je n’ai pas
intérêt à me faire arrêter.
— On ne sait pas au juste ce qu’on risque, dit Sam. Mais ce
qui est sûr, c’est que tout vaut mieux que la vie qu’on nous fai-
sait mener au séminaire.
— Je sais, mes enfants, je sais quelle vie d’enfer vous avez
eue. Et je me suis souvent reproché de ne pas avoir eu le cou-
rage de vous étrangler quand vous étiez petits ! Mais mainte-
nant, notre sort est lié pour le meilleur et pour le pire...
Tom l’interrompit brutalement :
— Et toi, maman, qu’est-ce que tu risques ?
— Je risque la pire peine, répondit-elle.
— La mort ?

37
— Non, la peine de mort n’existe pas dans la Grande Sorori-
té. On ne tue pas les bêtes, ce n’est pas pour tuer les femmes. Je
risque le bannissement définitif !
— Qu’est-ce que ça veut dire, le bannissement définitif ?
— Ça veut dire que je dois laisser tous mes biens sur place et
partir de la Grande Sororité sans rien emporter.
— Alors, si tu te fais prendre par les policières, tu te re-
trouves dans le même cas que nous, puisque nous aussi, nous
voulons nous évader de ce territoire...
— Oui, mon petit, on peut dire qu’on est embarqués dans la
même galère.
Mais Lydie se garda d’expliquer aux deux garçons ce qui
leur pendait au nez si on les rattrapait car elle ne voulait pas les
terroriser.
— Allons, reprit-elle, nous avons fait la moitié du chemin.
Alors, au lieu de suivre ce sentier qui tortille dans les bois et qui
nous fait perdre un temps fou, je vais passer par la route, si bien
qu’on arrivera beaucoup plus vite aux Terres interdites.
— Mais il va falloir traverser la Petite Sororité, répliqua Sam
qui avait étudié soigneusement l’itinéraire.
— Bien sûr, mon petit, mais mes papiers sont en règle si
bien que je peux changer de territoire sans problème. Et comme
mon histoire de mère malade est tout à fait plausible, je la ra-
conterai à nouveau à la frontière.
*
La voiture roula toute l’après-midi. Quand le jour tomba, Ly-
die s’arrêta et proposa aux deux garçons de manger un morceau
et de dormir dans la voiture. Tom et Sam furent surpris par la
diversité des victuailles que transportait Lydie.
— Bien sûr, mes pauvres petits, leur expliqua cette dernière.
Au séminaire, on vous donnait toujours le même brouet pour
que vous mangiez le moins possible car il ne fallait pas que
vous preniez des forces. Et je ne pouvais pas vous apporter tout
ce que j’aurais voulu parce que nous étions fouillées à l’entrée
du séminaire.
— Et pourquoi une telle méfiance ?
— Je ne sais pas. C’est même complètement incompréhen-
sible. Vous êtes tellement faibles, tellement fluets ! Quand on
vous regarde, on a plutôt envie de vous protéger !
Après le repas, ils s’installèrent dans la voiture et s’endor-
mirent. Lydie, grande et forte, avait du mal à tenir sur la ban-
quette avant alors que les deux garçons étaient à l’aise à l’ar-
rière.
Le lendemain ils ne tardèrent pas à arriver à la frontière. Sur
l’injonction de Lydie, Tom et Sam, qui s’étaient rasés soigneu-

38
sement avant le départ, faisaient semblant de dormir, mais ils
étaient bien éveillés et n’en menaient pas large.
— Votre laissez-passer ? demanda la douanière d’un air
rogue.
— Voilà, répondit Lydie en présentant ses papiers.
— Vous voulez traverser notre matrie, reprit la douanière.
Qu’est-ce qui nous vaut un tel honneur ?
Lydie raconta à nouveau que sa mère était malade et qu’elle
voulait se rendre à son chevet par la route la plus courte.
— C’est bon, c’est bon, se radoucit la douanière. Et c’est
qui, là derrière ?
— C’est mes filles, elles sont fatiguées par le voyage, alors
elles dorment. Je peux les réveiller, si vous voulez...
— Pas la peine. Je ne veux pas vous retarder. On a toutes
une mère, pas vrai ? Bon rétablissement à votre maman.
— Merci, répondit Lydie en reprenant la route.
Un peu plus loin, elle poussa un énorme soupir.
— Pourquoi soupires-tu ? demanda Tom en s’asseyant sur la
banquette. Tout s’est très bien passé.
— Allonge-toi et fais semblant de dormir, petit malheureux.
Et ne bronche pas. Il faut qu’on traverse ce maudit territoire le
plus vite possible. Et priez donc un peu la Grande Déesse, celle
à qui la mort fait horreur, pour que notre voyage se passe bien.
— Je ne te comprends pas, maman Lydie. Tu nous as dit hier
soir qu’on ne risquait rien...
— Je vous ai dit qu’on prenait un raccourci, je ne vous ai ja-
mais dit qu’on ne risquait rien.
Pendant les quelques minutes où il s’était assis sur la ban-
quette, Tom avait cru voir des étalons en train de travailler dans
un champ. Il le dit à Lydie et ajouta :
— C’étaient des mâles. Ils étaient petits et vêtus d’un pagne
tout comme nous.
Lydie garda le silence. Et comme Tom revenait à la charge,
elle lui répondit d’une voix impatiente :
— Oui, bon, c’étaient des mâles. Enfin, si l’on peut dire...
— Alors, dans la Petite Sororité, les mâles vivent en liberté ?
Lydie se mit à rire tristement.
— En liberté ? répliqua-t-elle. Oui, tu peux appeler leur état
comme ça si tu veux. Mais moi, je trouve que c’est encore pire
que votre vie au séminaire.
— Parce que c’est possible, une vie pire que la nôtre au sé-
minaire ? demanda Tom avec véhémence.
— Bien sûr, répliqua sa mère. J’aurais préféré te le cacher
jusqu’à ce qu’on sorte de la Petite Sororité, mais ici, les habi-
tantes vivent dans un état de civilisation très inférieur au nôtre.

39
Les femmes de la Petite Sororité ne respectent pas la vie comme
nous. Tout d’abord, elles tuent des bêtes pour se nourrir.
— Et c’est bon ? demanda Sam.
— Je n’en sais rien, petit dégoûtant, je n’en ai jamais mangé.
Mais il y a pire que ça ! Du fait qu’elles ne respectent pas la vie,
elles ne respectent pas l’intégrité des bêtes et des gens.
— L’intégrité ? Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Ça veut dire qu’elles castrent les animaux pour les faire
travailler et qu’elles réservent le même sort aux enfants mâles
qu’elles ne destinent pas à leurs séminaires. C’est eux que tu as
vus tout à l’heure dans les champs. Ils subissent le même sort
que les bœufs et les chevaux, qu’elles exploitent d’ailleurs de la
même manière. Mais nous, dans la Grande Sororité, nous n’en
sommes plus là depuis des siècles !
Tom et Sam se regardaient d’un air interrogateur. Enfin Sam
demanda à Tom :
— Les mâles que tu as vus dans les champs n’avaient donc
plus leurs sacs à semence ?
— Bien sûr que non, répondit Lydie. On les leur enlève
quand ils sont petits. C’est une opération rapide et pratiquement
indolore. Mais tout de même, des mœurs pareilles, ça me sou-
lève le cœur ! Et ça n’a rien de civilisé !
Les deux garçons, terrorisés par ce qu’ils venaient d’en-
tendre, ne répondirent pas. Elle continua :
—Vous comprenez pourquoi on ne s’arrête pas dans ce pays
de sauvages. On va le traverser d’une traite. Comme ça, ce soir,
si tout va bien, on réintégrera la Grande Sororité et on ne sera
plus qu’à une demi-journée des Terres interdites.
Tom et Sam, effondrés, priaient la Grande Déesse de bénir
leur fuite. Sans doute furent-ils écoutés puisque la voiture fran-
chit la Petite Sororité sans le moindre ennui. Le soir même, la
voiture traversait la lande désertique qui précède les Terres in-
terdites.
Lydie, qui avait remarquablement concocté son itinéraire,
avait également une excellente connaissance de cette région.
C’est pourquoi, à proximité des Terres interdites, elle s’arrêta
pour sortir de ses bagages des vêtements chauds. Les deux gar-
çons enfilèrent avec curiosité les pulls que leur mère leur avait
apportés et Sam lui dit de sa voix grave et douce :
— Heureusement que tu es venue à notre secours sinon, on
serait morts cent fois. Je n’aurais d’ailleurs jamais cru qu’il
puisse faire si froid quelque part...
— Moi non plus, ajouta Tom. Quelle curieuse sensation !
D’abord ça pique, et puis ça engourdit...

40
Comme les deux garçons s’apprêtaient à s’allonger à nou-
veau sur la banquette arrière, Lydie déclara :
— Vous pouvez rester assis, maintenant. Je suis certaine que
nous ne rencontrerons plus âme qui vive car personne n’ose
s’aventurer à une telle proximité des Terres interdites.
Et comme les garçons s’étonnaient, elle reprit :
— Il y a toutes sortes de bruits qui courent sur ces Terres. On
dit qu’elles sont inhabitables, mais on dit aussi qu’elles sont
peuplées de monstres...
Sam l’interrompit :
— Qu’est-ce que c’est, des monstres ?
— Je ne sais pas au juste. Mais ce qui est certain, c’est que
ce qu’on raconte n’est pas très cohérent. Si les Terres sont inha-
bitables, on n’y trouvera personne. Et si on y trouve quelqu’un,
c’est qu’on peut y habiter !
Sam demanda avec inquiétude :
— Et tu n’as pas peur, maman ?
— Non, mon petit, je n’ai pas peur ! On prétend qu’on a tout
pour être heureuses, dans la Grande Sororité, mais on nous
bourre le crâne. En réalité, personne n’est libre de ses choix car
tout est décidé à l’avance par le Conseil des Sages Anciennes,
donc personne n’est vraiment heureux !
Tom regardait le paysage désolé qui s’offrait à sa vue. Com-
me il s’inquiétait de ne voir ni arbre fruitier, ni terre cultivée et
qu’il craignait de mourir de faim, Lydie éclata de rire :
— Il n’y a rien parce que l’endroit est inhabité. Mais dès
qu’on arrivera dans un village, on trouvera de quoi manger !
Tom demanda :
— Et toi, maman, si on te rattrapait, on t’opérerait aussi ?
Lydie sourit de la candeur de son fils. Les étalons, élevés
dans la plus grande innocence, ne savaient rien de l’anatomie
féminine. Elle répondit :
— Non, on ne m’opérerait pas. Mais on me bannirait. Et je
ne sais pas si les femmes de la Petite Sororité voudraient de
moi...
— Pourquoi ? demanda Tom.
— Parce qu’elles ne comprendraient pas que j’aie pu aider
des étalons à s’enfuir. Elles n’auraient donc aucune confiance en
moi. Je crois que, si on me rattrapait, je serais bonne pour la ré-
éducation...
— La rééducation ? Qu’est-ce que c’est que ça ?
— C’est un joli nom pour l’hôpital psychiatrique, ou la mai-
son de folles si tu préfères... On m’enfermerait avec d’autres dé-
traquées et on me demanderait de raconter mes souvenirs d’en-
fance pour essayer de me nettoyer le cerveau !

41
Comme Tom ouvrait la bouche, elle lui coupa la parole :
— Tiens, voilà l’entrée des Terres interdites. On a réussi,
mes petits ! Vous allez rester entiers et je ne finirai pas chez les
détraquées du ciboulot !
Une barrière était abaissée en travers de la route. Un peu
plus loin, on pouvait voir une bâtisse vétuste d’où sortit une
douanière vêtue d’une combinaison totalement démodée.
— Eh bien, on peut dire qu’on est loin de la Grande Sororité,
murmura Lydie pour elle-même.
Elle baissa la vitre de son véhicule. La douanière dit en s’ap-
prochant :
— Tu sais que tu entres sur une Terre interdite ?
— Bien sûr, répondit Lydie avec aplomb. Je ne suis pas née
de la dernière pluie !
— Alors bienvenue au Pays des Égales ! Je m’appelle Gy-
nie.
— Et moi, je m’appelle Lydie et je suis une bannie.
— Et là derrière, c’est tes filles ?
Lydie hésita pendant un bref instant puis elle répondit :
— Non, c’est mes fils !
— Tes fils ?
— Oui.
Gynie resta sans voix pendant quelques minutes. C’est alors
que Lydie déclara :
— Bon, j’aimerais bien ne pas passer la journée ici. Je peux
continuer ma route ?
— Mais c’est que ton cas n’a pas été prévu par nos lois. Les
fils, ça n’existe que dans les vieilles légendes ! Ici, quand une
malheureuse accouche d’un étalon, elle l’abandonne aussitôt,
tellement elle a honte de ne pas avoir eu une fille !
Lydie regarda bien en face son interlocutrice et déclara :
— Je suis une bannie, et voici Sam et Tom, mes deux fils. Ils
ont réussi à s’échapper d’un séminaire et je les accompagne car
je ne veux pas les quitter. J’aimerais bien entrer dans ton pays et
loger quelque part avec mes enfants.
— C’est que ton cas est embarrassant. Ici, on recueille sur-
tout des femmes bannies et des mâles évadés des Sororités.
Mais le cas d’une femme ayant des étalons pour enfants...
— Je ne vois pas où est le problème, coupa Lydie. Mets-moi
sur la liste des femmes et mets Tom et Sam sur celle des mâles !
—Oui, mais ici comme partout, les femmes et les mâles
vivent séparément. C’est contre nature de les faire vivre en-
semble !
Après ces palabres, Gynie fit le tour de la voiture d’un air
critique. Elle revint près de Lydie et lui ordonna d’un ton sans

42
réplique d’ouvrir son coffre. Lydie obtempéra sans un mot. La
douanière examina les bagages et revint vers elle. Elle déclara :
— Ecoute, il y a deux maisons inhabitées à une vingtaine de
kilomètres d’ici. Tu n’as qu’à en prendre une et donner l’autre à
tes... fils. Si tu veux vivre en paix ici, d’ailleurs, ne dis pas
qu’ils sont tes fils, mais qu’ils sont tes domestiques. Quant à
moi, j’oublierai tout ce que tu m’as dit si tu es généreuse avec
moi. Tu as apporté des provisions comme si tu partais pour une
île déserte ! Tu m’en donnes un peu, et moi, je ferme les yeux !
— Qu’est-ce que tu veux ?
— Ce qu’on ne trouve pas ici ! Tes fruits exotiques...
Aussitôt, Lydie donna à Gynie une caisse remplie d’oranges
et de citrons en lui demandant :
— Qu’est-ce qui pousse, ici ? On trouve de quoi se nourrir ?
La douanière éclata de rire. Ayant repris son sérieux, elle ré-
pondit :
— Chaque fois qu’une bannie arrive ici, elle me pose la
même question ! Ne t’en fais pas, tu ne mourras pas de faim !
Sur nos terres, il y a des céréales, des fruits et des légumes à
profusion ! Et aussi des animaux, si tu veux consommer leur
chair !
— Oh ! Non, quelle horreur ! s’exclama Lydie. Je viens de la
Grande Sororité, si bien que je respecte la vie...
Un nouvel éclat de rire l’interrompit.
— Tu vas retrouver beaucoup de tes commatriotes. Elles
aussi, elles proclament qu’elles respectent la vie ! Ça nous fait
bien rire...
— Bon, dis-moi comment je dois faire pour trouver les deux
maisons dont tu m’as parlé.
— J’habite près de ces maisons, répondit Gynie. Je finis mon
service dans trois minutes. Je vais faire le voyage avec toi, je te
donnerai les clés et je remplirai tous les formulaires pour toi...
— Merci, dit Lydie en ouvrant la portière de sa voiture.
— Pas de quoi, répondit son interlocutrice en s’installant à
côté d’elle après avoir fermé la porte du bâtiment des douanes.
Mais si tu as encore quelques fruits exotiques en trop, pense à
moi. Ce serait dommage de les gaspiller, au prix où on les
trouve ici !
— Avec plaisir, répondit Lydie. Mais on va voir d’abord ce
qu’il y a dans le jardin de nos deux maisons.
— Pas de souci, nos terres rapportent bien. D’ailleurs il doit
y avoir encore des céréales dans le grenier de tes maisons.
Elle réfléchit un instant et ajouta :

43
— Et surtout, pense à faire coucher tes domestiques dans la
seconde maison. Car personne ne comprendrait qu’une femme
s’abaisse à dormir sous le même toit que des mâles !
Elles roulèrent pendant dix minutes. Enfin Gynie déclara :
— Voilà, arrête-toi ici. A droite, tu as la première maison et
juste derrière, il y a la deuxième. Voici les clés. Et sur ta gauche,
trois maisons plus loin, c’est la mienne. Au revoir et n’hésite
pas à m’appeler si tu as besoin de quoi que ce soit.
Tout en serrant son cageot de fruits sur son cœur, Gynie sor-
tit de la voiture et déclara que ses filles allaient se régaler. Lydie
la suivit des yeux pour savoir dans quelle maison elle entrait
puis, se retournant vers Tom et Sam, elle leur dit :
— Bon, nous voilà chez nous. On va ouvrir les portes et
transporter nos affaires dans nos maisons.
Ils s’exécutèrent. Et Lydie fut fort surprise de trouver les
maisons entièrement meublées, d’une manière un peu vieillotte,
mais confortable. La voiture fut vidée en un clin d’œil, Lydie se
chargeant des objets les plus lourds pendant que Tom et Sam
portaient à deux les sacs les plus légers. Quand il fallut ranger
les biens dans les placards, Tom et Sam, qui vivaient encore
pieds nus et en pagne quelques jours plus tôt, furent étonnés par
la quantité de vêtements que Lydie avait apportés pour eux. A
peine leur installation était-elle terminée que les deux garçons
se rendirent dans la cuisine pour éplucher les salades et nettoyer
les fruits que Lydie venait d’y déposer. Et une fois de plus, ils
écarquillèrent les yeux quand ils la virent s’armer d’un couteau
pour partager avec eux les tâches ménagères. Tom lui dit d’un
ton de reproche :
— Ce n’est pas à toi de faire cette besogne. Tu as piloté la
voiture et transporté les sacs les plus lourds, maintenant il faut
que tu te reposes. Sam et moi, nous savons faire tous ces petits
travaux. Et pour tout dire, nous ne savons même faire que ça...
— Moi aussi, je sais les faire, sourit Lydie. Et si je m’y mets,
on ira beaucoup plus vite ! Je meurs de faim...
Un quart d’heure plus tard, ils passaient à table et se réga-
laient de pain, de salades variées et de fruits. Puis ils inspec-
tèrent les deux maisons de haut en bas et constatèrent que le
grenier était rempli de sacs de blé et de maïs et la cave de
conserves faites à la maison. Comme la nuit venait de tomber,
ils remirent au lendemain la visite du jardin. Enfin, épuisés par
le voyage et par toutes les émotions qu’ils avaient connues jus-
que-là, ils allèrent se coucher. Tom et Sam auraient voulu que
Lydie couche auprès d’eux car ils n’étaient pas rassurés à l’idée
de n’avoir personne pour les protéger en cas de danger. Mais
elle fut catégorique :

44
— Vous pouvez dormir tous les deux dans le même lit, per-
sonne n’y trouvera rien à redire. Mais vous avez entendu ce
qu’a dit Gynie, il n’est pas question que je dorme auprès de
vous, ce serait inconvenant. Avant de vous coucher, vous n’avez
qu’à pousser les verrous de la porte d’entrée. Demain, on se
renseignera sur les mœurs de ce Pays des Égales pour qu’on ne
nous embête pas. En attendant, faites de beaux rêves !
Malgré les paroles lénifiantes de Lydie, Tom et Sam dor-
mirent peu cette nuit-là parce qu’ils n’avaient pas l’habitude
d’être seuls dans une maison inconnue. Et le lendemain matin,
ils rejoignirent leur mère en toute hâte dès qu’ils l’entendirent
ouvrir ses volets.
Tous trois prenaient leur petit déjeuner quand quelqu'un
frappa à la porte. Lydie alla ouvrir. C’était Gynie.
— C’est bien ce que je craignais, dit cette dernière. Vous
prenez vos repas ensemble !
— Mais j’ai dormi dans l’autre maison avec Sam, répliqua
Tom.
— Ça ne suffit pas ! Ici comme partout, les femmes et les
mâles vivent séparément. Si vous persistez à afficher cette inti-
mité contraire aux lois de la nature, vous allez scandaliser tout
le pays.
— Comment faire ? demanda Lydie.
— Tout d’abord, ne dis à personne que tu es la mère de ces
étalons.
— Je ne suis véritablement la mère que de Tom, répondit Ly-
die en désignant du doigt ce dernier.
— Je m’en moque. Je ne veux rien savoir de tout ça. Et
d’ailleurs, je vais tout faire pour oublier cette confidence...
Gynie réfléchissait en se grattant la, tête pendant que ses
trois interlocuteurs la regardaient avec inquiétude. Enfin elle dé-
clara :
— Sur tes papiers, je vais mettre ton nom, Lydie. Et sur ceux
de Tom et Sam, j’indiquerai qu’ils sont tes domestiques.
— C’est une bonne idée, répondit Lydie. Comme ça, ils
pourront venir chez moi pour faire le ménage et les repas.
— Oui, mais il ne faudra pas que vous mangiez à la même
table ! Ils devront prendre leurs repas dans la cuisine et te servir
dans la salle à manger...
— Et si je ferme ma porte à clé pendant qu’on mange ?
— Ça paraîtra bizarre. On se demandera ce que tu veux ca-
cher et on finira par trouver. Et il y a autre chose...
— Autre chose ? Explique-toi !
— Ce n’est pas facile à dire. D’habitude, les domestiques
ont été... opérés !

45
— Il n’en est pas question, répliqua Lydie avec fermeté. Il
n’y a que les sauvages de la Petite Sororité pour leur faire subir
cette opération. On a d’ailleurs failli entrer en guerre à ce sujet,
jadis...
Gynie répondit en souriant avec malice :
— Oui, et la Grande Sororité a préféré faire sécession ! Moi
aussi, je suis allée à l’école et j’ai appris mes leçons d’Histoire
quand j’étais petite !
Elle reprit son sérieux et dit :
— Si Tom et Sam sont tes domestiques et que tu ne veux pas
les faire opérer, je ne vois qu’une seule solution. Ils devront tou-
jours rester décents quand ils seront en public.
— Décents ? Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Ça veut dire qu’ils ne devront jamais se baigner nus dans
les rivières ou aller aux douches collectives. Ils devront porter
des vêtements amples, qui cachent leurs sacs à semence, car il
faudra qu’on croie qu’ils sont des castrats.
— Pas de problème, dit Lydie. Je leur achèterai des vête-
ments larges.
— Vous êtes allés voir votre jardin ? demanda Gynie.
— Non, nous avons seulement visité les deux maisons et
nous avons constaté que nous ne manquerons de rien. Qui
étaient les précédentes occupantes ?
— Deux femmes échappées de la Grande Sororité. Elles tra-
vaillaient beaucoup si bien qu’elles ont toujours vécu dans
l’opulence. Mais la plus âgée a rejoint les Déesses et l’autre est
partie vivre chez une amie à une centaine de kilomètres d’ici.
— Et tu ne sais pas pourquoi elles étaient venues ici ?
— Si, je le sais, mais comme elles m’ont fait jurer de ne rien
dire, je ne te le raconterai pas. Viens faire un tour dans le jardin,
il doit y avoir des légumes à récolter...
En effet, il y avait des poireaux, des choux, des navets et des
carottes à profusion dans le potager. D’un ton sans réplique, Gy-
nie ordonna à Tom et à Sam d’en récolter quelques-uns et de les
nettoyer. Puis, se tournant vers Lydie :
— Ils savent faire une soupe de légumes, au moins ?
— Pas encore, mais ils apprendront vite.
— Je n’avais encore jamais vu de mâles aussi intelligents,
admit Gynie. Il s’expriment de manière très compréhensible et
ils travaillent avec beaucoup d’application. Tu as eu beaucoup
de chance avec eux. Moi, j’ai essayé d’en faire travailler quel-
ques-uns dans mes champs, il y a quelques années, mais j’ai dû
renoncer. Ils étaient trop bêtes et trop paresseux.
— Ils venaient d’où ?

46
— De la Petite Sororité. Vraiment, je te jure que ce n’était
pas un cadeau. Ils ne pensaient qu’à manger et à dormir ! Bon,
il faut que j’aille prendre mon service maintenant...
— Viens dîner avec nous ce soir après ton travail, proposa
Lydie.
— Je veux bien dîner avec toi, répliqua sèchement Gynie,
mais sûrement pas avec tes domestiques.
— Mes domestiques dîneront à la cuisine, avant moi et ils
nous serviront ensuite !
— Ce serait encore mieux s’ils mangeaient nos restes...
— Il y aura assez de nourriture pour tout le monde.
— Je pourrai amener ma compagne ?
— Bien sûr ! Où avais-je la tête ? Tu peux amener tes filles
aussi !
— Non, merci, ce soir, ce n’est pas possible car elles dis-
putent un match de base-ball avec une équipe de la ville voisine.
— Comme tu voudras. Viens dîner ce soir, avec ta com-
pagne, ça me fera plaisir...
Au coucher du soleil, la maison de Lydie était nettoyée et
trois couverts étaient mis dans la salle à manger. Gynie présenta
son amie Mélie à Lydie et n’accorda qu’un petit signe de tête
hautain à ses deux serviteurs. Les trois femmes prirent place
pendant que Tom et Sam regagnaient leur maison.
— J’ai dit à mes domestiques de poser les plats sur la table
et de rentrer chez eux, expliqua Lydie. Comme ça, nous serons
plus à l’aise pour causer.
— Tu as bien fait, répliqua Gynie. Ce qu’on a à se dire ne les
regarde pas.
— Vous aussi, vous êtes douanière ? demanda Lydie à Mélie.
— Non, répondit cette dernière. Je suis horticultrice.
— Servez-vous, dit Lydie. Et s’adressant plus particulière-
ment à Mélie :
— Je viens d’arriver de la Grande Sororité et je ne sais rien
de ce qui ce passe ici. Donc si vous pouvez m’expliquer com-
ment je dois me comporter pour m’intégrer rapidement à la
communauté, je vous en serai très reconnaissante !
— Ce n’est pas sorcier, répliqua Gynie. Tu as vu qu’ici, il
n’y a pas de grosses différences avec les autres territoires. Sim-
plement, on tolère les mâles à condition qu’ils ne nous importu-
nent pas.
— Et comment vivent-ils ?
— Ça dépend. Certains vivent en petite communauté, d’au-
tres par paire, d’autres seuls, comme ça leur chante. Quand ils
ont besoin de nourriture, ils viennent nous proposer leurs ser-
vices...

47
— Ils n’ont pas de terres à eux ?
Gynie et Mélie se regardèrent d’un air interloqué puis elles
éclatèrent de rire. Gynie déclara :
— Des terres aux mâles ? Non, mais tu rêves ! Ils sont inca-
pables de voir plus loin que le bout de leur nez et si on leur en
donnait, ils les laisseraient en friche ! Quitte ensuite à aller ma-
rauder les récoltes de leurs voisines ! Tu sais bien comme ils
sont, puisque c’est dans leur nature, paresseux, goinfres et cha-
pardeurs. Mais il faut reconnaître que tu as bien su éduquer tes
deux domestiques. Ces purées sont délicieuses. Mais tu as af-
faire à des exceptions...
— Oui, je sais, murmura Lydie.
Cette dernière avait longtemps été du même avis que ses
deux invitées. Mais depuis qu’elle avait accouché de Tom et
qu’elle s’en était occupé avec amour, qu’elle lui avait donné
Sam comme compagnon, qu’elle leur avait appris à parler et à
lire, elle pensait que c’était parce qu’on abandonnait les petits
mâles à leur naissance qu’il n’y avait ensuite plus rien à en tirer.
Elle retrouvait chez les Égales les mêmes préjugés que dans
son pays d’origine. Mais ce n’était guère le moment de tenir des
discours révolutionnaires à ses interlocutrices alors qu’elle ve-
nait à peine de s’installer. Elle aborda un autre sujet qui lui te-
nait également à cœur :
— Je me demandais ce que j’allais trouver en arrivant ici. Et
finalement, ce qu’on appelle les Terres interdites ressemble
beaucoup aux deux Sororités...
— Oui, bien sûr, répondit Mélie. Seulement, les gouverne-
ments des Sororités ne veulent pas que leurs habitantes sachent
qu’on peut vivre en dehors de leurs lois. D’où cette fameuse in-
terdiction qui pèse sur notre terre : celles qui y entrent savent
qu’elles ne pourront plus revenir en arrière.
— Ce n’est pas la seule raison, ajouta Gynie. J’ai lu dans un
vieux bouquin qu’il y a des milliers d’années, il y a eu un cata-
clysme dans ce coin et que, pendant très longtemps, la nature
n’a plus rien donné ici, comme pour se venger de la bêtise de
nos ancêtres !
Mélie haussa les épaules tout en regardant sa compagne avec
indulgence :
— Comment peux-tu prendre au sérieux toutes ces sor-
nettes ?
Et s’adressant à Lydie, elle ajouta :
— Gynie adore lire des livres de légendes. Mais elle n’y
croit pas vraiment, tu sais...
— Je crois qu’il y a quelquefois du vrai dans les légendes,
répondit Lydie. En tout cas, dans la Grande Sororité, on ne sait

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strictement rien de ce qui se passe ici. Toutes les femmes
croient que les terres sont inhabitées, stériles et maudites et que
celles qui enfreignent l’interdit courent à une mort certaine !
— Je sais bien, répondit Gynie. Mais la Grande Sororité en-
tretient ces croyances car le Conseil des Sages Anciennes craint
de perdre son pouvoir si ces mythes sont remis en cause.
— Et chez les Égales, chaque nouvelle venue peut occuper
une maison sans avoir d’argent à débourser ? demanda Lydie.
— Oui. Tu as sans doute remarqué qu’il fait assez froid dans
notre matrie. Donc il serait cruel de laisser une femme à la rue
alors que nos bêtes ont des étables. Dès qu’une femme arrive,
on s’efforce de lui trouver un logement dans une maison vide.
En échange, on lui demande d’entretenir cette maison en bon
état pour qu’à son décès, une autre femme puisse y emménager.
— C’est un gros avantage, répondit Lydie. Dans la Grande
Sororité, on prétend que les logements appartiennent à la com-
munauté, mais les loyers sont hors de prix. La vie y est très
chère...
— Assez parlé politique, dit Mélie en terminant son dessert.
A l’heure qu’il est, nos filles doivent être de retour et Déesse
sait ce qu’on va trouver dans notre maison si on tarde trop long-
temps.
Elle sortit la première après avoir embrassé Lydie. Celle-ci
dit à Gynie :
— Je vais te donner le reste de mes fruits exotiques. Main-
tenant que je sais que les terres sont fertiles, je n’ai plus à me
faire de souci pour ma nourriture.
Gynie la félicita :
— Tu as fait de gros progrès, tu t’exprimes très bien. N’em-
ploie plus que la première personne du singulier et n’associe ja-
mais tes domestiques à tes actions, ça paraîtrait louche aux
femmes d’ici.
Puis elle la remercia chaleureusement et rentra chez elle en-
chantée de sa soirée, les bras chargés d’une caisse d’oranges, de
citrons et de pamplemousses.
Lydie ferma la porte à double tour et alla ensuite passer la
soirée en compagnie de Tom et de Sam dans la maison de ces
derniers. Puis chacun dormit sagement à son domicile, ainsi que
le voulaient les lois non écrites de leur nouvelle matrie.
Le lendemain, après le petit déjeuner, Lydie recommanda à
Tom et à Sam de rester chez eux pendant qu’elle irait faire
quelques courses en ville.
— Je ne sais pas quelles sont les mœurs de ce pays. Il vaut
mieux que je sois prudente. Je vous emmènerai une autre fois.
— Et qu’est-ce qu’on peut faire pendant ton absence ?

49
— Vous n’avez qu’à nettoyer votre maison. On vous a appris
à récurer au séminaire, alors autant que ça serve à quelque
chose. Comme ça, vous trouverez le temps moins long.
Les deux garçons se mirent aussitôt à l’ouvrage avec ardeur
pendant que Lydie s’installait au volant de sa voiture pour se
rendre dans le centre de l’agglomération. Elle roulait lentement
afin d’examiner les maisons de son nouveau pays et elle les
trouva pratiquement identiques à celles de la Grande Sororité.
En se rapprochant du centre de la ville, elle constata que de
nombreuses femmes, habillées de combinaisons défraîchies, se
promenaient sur les trottoirs. Quelques-unes étaient suivies par
des mâles qui portaient des paquets et qui étaient vêtus de pan-
talons et de vestes amples et chaussés de sabots.
Arrivée en plein centre ville, elle n’eut pas de problème de
stationnement car il y avait dans ce pays beaucoup moins de
voitures que dans la Grande Sororité. Puis elle fit quelques pas
en regardant les enseignes des boutiques. Elle jeta un coup
d’œil aux vitrines, où les prix des denrées étaient soigneuse-
ment étiquetés si bien qu’elle put se renseigner sur le coût des
costumes pour mâles. Elle entra dans une banque, s’approcha
d’un guichet et déclara :
— Je viens d’arriver de la Grande Sororité et je voudrais
changer un peu d’argent.
— Vos papiers sont en règle ? dit l’employée d’un ton aigre.
— Oui, ma voisine, qui est douanière, a rempli mon dossier.
D’ailleurs, le voici.
— C’est bien, répliqua son interlocutrice d’un air désappoin-
té car elle venait de voir s’évanouir l’éventualité d’obtenir un
bakchich. Combien voulez-vous changer ?
— Il me faudrait cinq cents dollars égalitaires, combien
dois-je vous donner ?
— Le taux de change est sous votre nez ! On ne vous a pas
appris à compter, dans la Grande Sororité ?
— Excusez-moi, je ne l’avais pas vu ! Voyons, ça fait...
— Ça fait vingt-cinq dollars sororaux ! C’est pas sorcier !
— En effet. Les voici...
— C’est bien. Signez ici... et ici... et ici... Bon, voilà votre
argent ! Et voilà le double de votre reçu, et votre dossier...
Lydie rangea soigneusement ses billets et ses papiers dans
les poches de sa combinaison, se dispensa de remercier une em-
ployée aussi mal embouchée et alla faire quelques emplettes
dans les boutiques des environs.
Elle acheta deux costumes et deux paires de sabots pour Sam
et Tom, afin de pouvoir se promener en ville avec eux. Puis elle
se rendit dans un magasin d’alimentation pour se munir de

50
quelques provisions. Car si elle avait des sacs de grains dans
son grenier, elle ne se sentait pas le courage de les moudre et de
cuire du pain à son retour.
Mais quand elle montra leurs nouveaux costumes à Tom et à
Sam, ces derniers furent loin d’être enthousiastes. Depuis qu’ils
avaient adopté les combinaisons et les chaussures de Véra et de
Stella, ils ne les quittaient que pour dormir car ils les trouvaient
chauds et fonctionnels. Sam demanda :
— On ne pourrait pas se faire passer pour tes filles ? Après
tout, quand on a franchi la première frontière, la policière n’y a
vu que du feu...
Lydie haussa les épaules avec tristesse et répliqua :
— Ça ne marchera pas longtemps, mon pauvre petit... Vous
avez la taille de filles de douze ou treize ans, mais vous avez
dix-neuf ans et vous ne grandirez plus ! Et il y a ce problème de
barbe qui finira pas se voir, même si on la rase tous les jours.
— Et tu ne crois pas que...
— Non Sam, vraiment, si on ne veut pas avoir d’histoires
ici, il faut que vous vous fassiez passer pour mes serviteurs et
que vous portiez ces costumes quand vous irez dehors et qu’on
pourra vous voir. Rappelez-vous bien qu’ici, les mâles qui vi-
vent près des femmes ont tous été opérés et qu’il vaut mieux ne
pas attirer l’attention sur nous !
— Il y a des mâles qui vivent seuls ? demanda Tom.
— Je n’ai pas osé en parler hier aux voisines parce que je ne
veux pas éveiller leurs soupçons. Ce serait imprudent de leur
mettre la puce à l’oreille en insistant sur ces sujets scabreux.
Mais de toute manière, il faut que je vous apprenne à vous dé-
brouiller seuls ! Surtout si vous devez un jour me quitter...
— Nous débrouiller ? Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Ça veut dire qu’il faut que vous sachiez défricher, planter,
semer, labourer, récolter, pour pouvoir manger tous les jours.
Jusqu’à maintenant, vous avez vécu enfermés dans un séminaire
et vous ne savez que nettoyer, éplucher et prendre soin de votre
cellule. Mais c’est loin de suffire ! Il va vous falloir un gros ap-
prentissage pour être indépendants !
— Ce n’est pas juste de nous reprocher ça, répliqua Tom. On
ne sait rien faire de bien parce qu’on ne nous a rien appris.
— Je ne te reproche rien, mon petit Tom ! Et je vous ai ap-
pris tout ce que j’ai pu ! J’ai laissé mon pays, mes amies et mon
travail pour que vous puissiez avoir une meilleure vie que celle
que vous aviez au séminaire...
Sam et Tom se regardèrent en soupirant. Ils savaient bien
que ce que leur disait Lydie était la vérité, mais ils aspiraient à
davantage de liberté et de justice. D’une voix calme, elle leur

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conseilla de prendre leur mal en patience et elle leur promit que
d’une part, elle allait leur apprendre à être autonomes et d’autre
part elle allait se renseigner discrètement sur la vie que me-
naient les mâles qui s’étaient échappés des deux Sororités sans
aucune aide. Et comme elle était attristée de voir ses deux gar-
çons abattus, elle déclara :
— Je vais vous apprendre à faire du pain. Il me semble que
j’ai vu de la farine et un four dans la cuisine...
— Mais tu viens de rapporter du pain de la ville...
— Oui, mais autant commencer aujourd’hui à vous ap-
prendre ce qui est utile ! On n’est pas obligés d’en faire beau-
coup. Et le pain fait à la maison se conserve mieux que celui de
la boulangère...
Aussitôt les deux garçons se mirent à la tâche avec ardeur.
Ils furent très surpris quand ils sortirent chacun une miche tout à
fait convenable du four de la cuisine. Ils étaient tellement pres-
sés d’en goûter un morceau qu’ils se brûlèrent la langue, mais
ils ne se plaignirent pas, tant ils étaient contents d’avoir réussi
du premier coup. Ils ne cessaient de répéter :
— Qu’il est bon ! Il est bien meilleur que celui du com-
merce. Tu n’auras plus jamais de pain à acheter, maman Lydie !
Tom réfléchit un instant et ajouta, le regard plein d’espoir :
— Demain, tu nous apprendras à semer ?
Lydie éclata de rire :
— Ce n’est pas la saison ! Mais je vous promets que, dès
que ce sera le bon moment, je vous montrerai comment il faut
faire. Et là, il n’y aura aucun problème. Puisque vous passez
pour mes serviteurs, tout le monde trouvera naturel de vous voir
ensemencer nos champs !

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MATERNITES

Trois mois plus tard, Véra revint passer dans sa famille les
vacances de l’Allaitement. Quand elle la vit arriver seule, Tha-
lie, sa mère, ne cacha pas son étonnement :
— Qu’est-ce que tu as fait de Stella ? Quel dommage qu’elle
ne soit pas revenue avec toi... Elle était charmante ! J’aurais
bien aimé qu’elle fasse partie de notre famille.
— Maman... soupira Véra d’un air excédé.
— Arrête d’empoisonner la vie de cette petite ! s’exclama
Clélie, la compagne de Thalie. Et mêle-toi de ce qui te regarde.
Cette enfant sait mieux que toi ce qui lui convient.
— Bon, bon, je me tais, soupira Thalie. Mais à rester tou-
jours enfermée avec ses bouquins, elle finira par rester céliba-
taire et moi, je trouve que c’est dommage !
Tout en préparant le repas, elle mit sa fille au courant des
derniers événements :
— On ne t’a pas écrit pour ne pas te faire de la peine, mais il
va falloir faire preuve de délicatesse avec ta sœur...
— Qu’est-ce qu’il y a donc ? Qu’est-ce que vous me ca-
chez ? Parle, voyons, maman, tu vois bien que tu me fais mourir
d’inquiétude !
— Eh bien, ta sœur n’a pas eu de chance. Il y a une semaine,
elle est allée au cabinet médical pour qu’on lui fasse une écho-
graphie et que...
— Et que quoi ?
— Ah ! C’est vraiment difficile à dire ! Je me demande ce
qu’on a fait à la Grande Déesse !
— Mais enfin, maman, tu vas parler ! Qu’est-ce qu’on a vu
de si désastreux à cette échographie ?
La mère de Véra éclata en sanglots. C’est Clélie qui dut
prendre son courage à deux mains pour murmurer :
— On a vu à l’échographie que ta sœur n’est pas enceinte
d’une fille ! Le fœtus est celui d’un mâle, tu te rends compte, il
n’y a aucun doute là-dessus ! Quelle honte pour la famille !
Mona est totalement désespérée. Et on la comprend...
Le visage de Véra, horrifié, était devenu tout blanc. Le pre-
mier choc passé, elle réussit à proférer :
— Enceinte d’un mâle ! Mais ce n’est pas possible, voyons !
Mona a suivi tout le protocole, elle a révéré toutes les Déesses
Mères, elle leur a offert tous les sacrifices possibles et imagi-
nables. Or chacune sait que les mâles sont les fils des démons !
Il est donc impossible que ma sœur, qui est si pieuse, en mette
un au monde !

53
Devant l’évocation d’une telle éventualité, Thalie et Clélie
sursautèrent comme si un serpent les avait piquées. Elles se ré-
crièrent en même temps :
— Il n’est pas question que ta sœur accouche d’une de ces
créatures infernales ! D’ailleurs, tu sais le sort qu’on réserve à
ceux qu’on laisse vivre.
— Oui, je sais, répondit Véra. On les enlève à leur mère le
jour de leur naissance et on les place dans un séminaire...
— Oui, c’est ça, répondit Thalie. Eh bien, pas question.
Mona est tout à fait d’accord avec nous : ce qu’elle veut, c’est
une enfant, non seulement pour la joie qu’elle aura d’être en-
ceinte et d’accoucher, mais encore et surtout pour le bonheur
d’élever une fille et d’en faire une femme digne de ce nom, une
femme créée à l’image des Déesses Mères.
Comme elle reprenait son souffle après avoir récité la leçon
que toutes les femmes de la Grande Sororité répétaient depuis
leur plus tendre enfance, Clélie déclara :
— Oui, Déesse merci, Mona sait ce qu’elle veut et elle est
très courageuse ! Elle a décidé de se faire avorter dans quelques
jours, si bien qu’elle pourra retourner par la suite au séminaire
pour une nouvelle insémination. Ça ne devrait poser aucun pro-
blème puisque son dossier est en règle...
Comme Véra était très sensible à la souffrance de Thalie et
de Clélie, elle leur dit pour les consoler :
— Si j’ai bonne mémoire, d’après ce qu’on nous a dit, elle
n’aura même pas à repasser par la salle des étalons. Il suffira
qu’elle demande à nouveau la semence du numéro 46 pour ob-
tenir satisfaction.
— Encore heureux, soupira Thalie. La pauvre fille est déjà
bien assez éprouvée comme ça...
Clélie murmura :
— Je me demande si on nous dit toute la vérité...
Thalie l’interrompit avec brutalité :
— Tais-toi !
— Oui, je sais, reprit Clélie, tu ne veux rien dire devant nos
filles. Mais il vaudrait tout de même mieux qu’elles sachent ce
qui se dit tout bas dans la Grande Sororité.
— Qu’est-ce qui se dit tout bas et que j’ignore ? demanda
Véra d’un air intrigué.
Thalie soupira sans rien dire. C’est Clélie qui répondit :
— Promets-moi de ne pas en parler à tes amies, ni d’ailleurs
à qui que ce soit.
Véra promit, la main levée devant la statue de la Grande
Déesse qui trônait dans l’angle du salon. Un peu rassurée, Tha-
lie murmura :

54
— Voilà ce qui se chuchote : il paraît qu’une femme enceinte
a autant de chances de l’être d’un mâle que d’une fille. Mais
tout le monde se tait, et comme la plupart des femmes enceintes
d’un mâle se font avorter sans rien dire, les femmes pieuses et
dévouées à la Grande Sororité sont persuadées qu’elles seront
enceintes d’une fille quand elles se font inséminer !
Véra ouvrait de grands yeux incrédules. Elle finit par de-
mander :
— Mais vous, à part Mona et moi, vous avez été enceintes
d’autres enfants ?
Les deux femmes se regardaient d’un air penaud en silence.
Thalie finit par articuler, comme à regret, en s’adressant à
Clélie :
— Tu vois où tu nous embarques, avec tes confidences aux
gamines !
— Mais il vaut mieux qu’elles sachent la vérité, c’est un ser-
vice à leur rendre !
Et elle continua, en s’adressant à Véra :
— On a eu la même discussion avec ta sœur avant-hier. Et
on a bien fait car ça l’a complètement déculpabilisée. Bien sûr
qu’on a été toutes les deux enceintes de mâles avant de vous
avoir, toi et ta sœur ! Et nous aussi, on a avorté...
— Vous avez avorté toutes les deux ! s’exclama Véra.
— Oui. Ta mère a avorté une fois, avant ta naissance, et moi
deux fois avant celle de Mona. On souhaitait avoir chacune une
fille et tu penses bien qu’on aurait préféré ne pas être enceintes
de mâles, mais c’est ce qui nous est arrivé malgré tout.
— Pourtant, soupira Thalie, on avait suivi toutes les recom-
mandations des prêtresses. On s’était presque ruinées à leur
faire de nombreux cadeaux, elles avaient prié pour nous à lon-
gueur de journée et...
— Et c’est comme si on avait craché en l’air ! ajouta Clélie
d’un air sarcastique. Moi, je crois que les prêtresses se fichent
de nous : elles se gobergent avec nos présents et elles n’ont au-
cune influence sur les décisions des Déesses Mères. Et même,
les Déesses Mères, quand on y réfléchit un peu...
Thalie s’insurgea :
— Ça suffit, Clélie ! Arrête de blasphémer ! J’aimerais tout
de même bien que Mona ne soit pas obligée d’avorter plusieurs
fois avant de mettre au monde une fille ! Alors ce n’est pas le
moment d’attirer sur nous la colère du ciel !
Habituée depuis son enfance à entendre ses deux mères se
chamailler, Véra ne les écoutait plus. Après avoir réfléchi quel-
ques minutes à ce qu’elle venait d’apprendre, elle déclara :

55
— Si ce que vous venez de me dire est vrai, il y a presque
autant de femmes qui sont enceintes de mâles que de filles...
— Ce n’est pas une vérité à crier sur les toits si on veut vivre
tranquille, répondit Clélie, mais c’est à peu près sûr. La plupart
de mes amies ont connu ce genre d’expérience.
— Et elles se font toutes avorter ? demanda Véra. On n’ar-
rête pas de nous dire partout que la vie est sacrée et que nous
devons la protéger !
— Et voilà où on en arrive avec des gamines qui ont étudié !
se lamenta Thalie. Elles font de la philosophie et elles se per-
mettent de juger leurs mères ! Ah ! On aurait mieux fait de te
faire travailler dans notre boutique dès que tu es sortie de
l’école des rudiments plutôt que de t’envoyer dans cet Institut
où tu cherches je ne sais quoi...
— Mais je ne te juge pas, maman, je cherche à comprendre.
— Encore heureux que tu ne nous juges pas, répliqua Clélie.
Mais pour répondre à ta question, il faudrait que le sujet ne soit
pas tabou et que chacune puisse s’exprimer sans risque, ce qui
est loin d’être le cas. La seule chose qui est sûre, c’est qu’il y a
des bruits qui courent et qu’on ne sait pas toujours ce qu’il faut
penser.
— Oui ! Et dans notre famille, déclara Thalie, on préfère
tuer dans l’œuf le petit mâle qui s’est introduit dans notre ventre
plutôt que...
— Plutôt que quoi ? demanda Véra intriguée.
— C’est difficile à dire. Et d’ailleurs on n’est certaines de
rien, répondit Thalie.
— On n’est certaines que d’une seule chose, c’est que si on
accouche d’un mâle, on n’a pas le droit de le garder. On doit
obligatoirement le donner au séminaire.
— Mais au séminaire, il n’y en a que cent vingt pour toute la
capitale, fit remarquer Véra. Alors qu’est-ce qu’elles font des
autres ?
Les deux femmes se regardèrent d’un air embarrassé. Clélie
finit par chuchoter :
— On ne sait pas au juste. Certaines prétendent qu’on les en-
voie dans la Petite Sororité pour les faire travailler à des métiers
plus ou moins pénibles...
— Oui, c’est ce que j’ai entendu dire, murmura Thalie.
Véra réfléchit un instant et dit :
— Mais au séminaire, on nous a dit qu’ils sont très violents
et très indisciplinés. Ils ne se révoltent pas ?
Une fois de plus, les deux femmes se regardèrent d’un air
gêné :

56
— Il paraît qu’on les opère quand ils sont petits, finit par
avouer Thalie. Mais ce n’est pas chez nous. Notre Sororité étant
l’aboutissement de toute une civilisation, elle respecte la vie.
Elle garde intacts tous ses membres, bons ou mauvais.
— On les opère ? demanda Véra. Qu’est-ce que vous enten-
dez par là ?
— Oui, on les opère ! s’impatienta Clélie. Tu as bien appris
à l’école ce que les mâles faisaient, dans les temps anciens, aux
animaux qu’ils exploitaient. Eh bien, la Petite Sororité en est
encore à ce stade...
— Mais Déesse merci, nous n’en sommes plus là, déclara
Thalie avec satisfaction. Tu as pu te rendre compte par toi-
même qu’au séminaire, les mâles sont très bien traités...
— Pourtant, il y en a deux qui se sont échappés de ce para-
dis ! murmura Véra.
— C’est bien la preuve qu’ils n’ont rien dans la tête... Les
bourdons, dans les ruches, font preuve de plus d’intelligence, ils
se gobergent tant qu’ils peuvent en attendant le vol nuptial...
— Mais ensuite les ouvrières les tuent, répliqua Véra.
— Bien sûr, puisqu’ils ne servent plus à rien...
— Et les étalons du séminaire, quand ils sont vieux, qu’est-
ce qu’ils deviennent ?
Clélie répondit :
— J’ai entendu dire qu’ils n’ont pas une longue espérance de
vie car leur constitution est très faible. Tu as pu te rendre
compte par toi-même que leurs muscles sont flasques. Il est
évident qu’ils n’ont pas de santé, pas de vitalité... Ils meurent
jeunes et il paraît même que certains se suicident. C’est bien la
preuve qu’ils ne sont pas faits pour la vie !
Thalie toussa bruyamment pour interrompre la conversation.
En effet, en regardant par la fenêtre, elle venait de voir Mona
qui rentrait si bien qu’elle chuchota :
— Assez sur ce chapitre pour aujourd’hui ! On tourne la pa-
ge et on parle d’autre chose. Tiens, Véra, je vais te donner la re-
cette des champignons farcis que ta grand-mère m’a transmise.
C’est facile à réaliser et je suis certaine que tes amies se régale-
ront quand tu leur en prépareras...
Mona entra dans la cuisine et salua ses mères et sa sœur. Les
quatre femmes passèrent à table et le sujet qui venait d’être évo-
qué fut tabou pendant toute la soirée.
*
Six mois plus tard, Mona était à nouveau enceinte si bien
que toutes les femmes de la famille allèrent porter des présents
au temple aussi souvent que possible. Et après que Mona eut
subi une nouvelle échographie, elles poussèrent un grand ouf de

57
soulagement : cette fois-ci, les Déesses Mères avaient béni l’in-
sémination puisque le fœtus était celui d’une enfant.
— Quel bonheur ! s’exclama Clélie en sortant du cabinet
médical où elle avait accompagné sa fille. Nous voilà sauvées !
Thalie, qui l’attendait dans la voiture à cause des difficultés
de stationnement propres à la capitale, lui demanda :
— Tu es vraiment sûre que c’est bien une fille ?
— Sûre et certaine, Déesse soit louée ! C’est une jolie petite
fille, j’ai bien vu son ventre et sa petite fente, source de vie...
Thalie éclata de rire :
— Allons, tu te moques du monde ! Il est absolument impos-
sible de distinguer le sexe d’une fille à trois mois. Mais si son
ventre est dépourvu de l’affreux vermicelle qui dépare celui des
mâles, nous pouvons ouvrir une bouteille de champagne ce soir.
— Tu me parles comme si j’étais une débile mentale ! La
docteure m’a assurée que Mona attend une fille et comme elle
voit des femmes enceintes toute la journée, il me semble que je
peux me fier à elle !
— Bon, j’aime mieux ça, déclara Thalie. Si la toubibe l’a dit,
c’est que c’est vrai.
— Mais elle m’a montré le petit ventre de la bébée sur
l’écran.
— Bien sûr, pour te faire plaisir ! Et tu as cru voir une petite
fente... Tu as toujours eu tendance à prendre tes désirs pour des
réalités !
— Peu importe ! L’important, c’est ce que la docteure a dit...
Mona, qui suivait sa mère, interrompit la conversation.
— Arrêtez de vous chamailler ! Et préparez-vous plutôt à
faire la fête ce soir !
— Toutes mes félicitations, lui répondit Thalie. Et pas be-
soin d’ajouter qu’un événement pareil, ça s’arrose...
Mona déclara :
— Oui, bien sûr, il faut nous réjouir et remercier les déesses.
Mais vous serez seules à boire le champagne à la santé de ma
fille, car la docteure m’a conseillé de ne prendre aucune goutte
d’alcool pendant toute ma grossesse.
Elle s’installa dans la voiture et les trois femmes rentrèrent à
la maison. A peine venaient-elles de refermer la porte derrière
elles qu’une voisine tira leur sonnette. Elles lui proposèrent
d’entrer, mais cette dernière refusa :
— Non, je ne peux pas m’arrêter car il faut que je retourne
auprès de votre tante Ursule.
— Ursule ? s’exclama Thalie. Mais qu’est-ce qu’elle a
donc ? Quand elle est venue déjeuner à la maison, avant-hier,

58
elle se portait comme le pont neuf, même qu’elle a repris de
tous les plats !
— Oui, mais depuis hier elle ne se sent pas bien. Elle s’est
mise au lit et elle a demandé à vous voir. Je suis déjà passée tout
à l’heure, mais vous n’étiez pas là.
— On était allées accompagner Mona à l’échographie. Elle
va avoir une fille dans six mois, rendez-vous compte !
— Ah ! Eh bien toutes mes félicitations ! Mais passez tout
de même voir Ursule avant la nuit, je la trouve bien faible et ça
lui fera plaisir. Et Véra, elle n’est pas là ?
— Eh non, elle est à son Institut. Je sais bien qu’elles ont
beaucoup de vacances, mais entre-temps il faut qu’elle étudie si
elle veut gagner sa vie convenablement dans quelques années.
— Je disais ça parce qu’Ursule l’aime beaucoup et qu’elle a
demandé plusieurs fois où elle était.
— Oui, ça ne m’étonne pas, mais on ne peut pas faire venir
la petite chaque fois qu’Ursule est patraque ! Surtout que vous
savez comme elle est, Ursule, toujours à se plaindre et à gémir
sur son sort... Elle est un peu parano, il faut bien le reconnaître !
— Bon, écoutez, vous faites comme vous voulez. Moi, je re-
tourne auprès d’elle.
— Oui, c’est ça. Dites-lui qu’on passera la voir en fin
d’après-midi. Ça ne doit pas être bien grave...
— Que la Grande Déesse vous entende ! murmura la voisine
en tournant les talons.
Les trois femmes, restées seules, préparèrent la fête du soir.
Elles sortirent la plus belle nappe, les plus belles serviettes, la
vaisselle des grands jours, puis elles confectionnèrent des pâtis-
series et des salades de fruits. Vers dix-sept heures, elles dépo-
sèrent au temple de la Fécondité un magnifique gâteau et un
énorme saladier et elles se rendirent ensuite chez Ursule qui
s’était alitée.
— Alors, tante, s’exclama Thalie, vous vous faites dorloter !
Mais avec nous ça ne prend pas. On voit bien que vous êtes en
parfaite santé...
Ursule sourit faiblement. Sa nièce déposa sur sa table de
chevet un gâteau et un compotier. Puis elle prit un air solennel
pour lui annoncer :
— Mona va avoir une fille dans six mois ! C’est un grand
bonheur pour notre famille !
— En effet, répondit Ursule. Je te félicite, ma petite Mona.
Mais je ne serai plus là pour voir ta fille, et je le regrette beau-
coup...
— Vous plaisantez, Ursule, lui dit Clélie. Ce n’est pas parce
que vous êtes un peu faible en ce moment qu’il faut vous mettre

59
des idées pareilles en tête. Demain, vous irez mieux et dans six
mois, vous fêterez la naissance de la petite avec nous.
— Et Véra n’est pas venue avec vous ?
— Mais non, vous savez bien qu’elle étudie à l’Institut...
— C’est dommage, dit Ursule, ça m’aurait fait plaisir de la
revoir avant d’aller rejoindre ma pauvre Gertrude. Mais ça ne
fait rien. Tous mes papiers sont en ordre et je peux m’en aller
tranquillement.
— Mais c’est une idée fixe ! s’exclama Thalie. Ecoutez,
tante Ursule, nous allons vous laisser vous reposer et nous re-
viendrons demain pour prendre de vos nouvelles...
— C’est ça, mon enfant. Embrasse-moi bien.
— A demain...
Ursule ne répondit pas. Après avoir serré les trois femmes
dans ses bras, elle se tourna contre le mur où était accroché le
portrait de Gertrude et se mit à ronfler doucement.
— Elle s’est endormie d’un seul coup, dit Thalie en sortant
de la maison.
Clélie fit la grimace mais elle attendit d’avoir marché pen-
dant un bon moment pour répondre :
— Je trouve qu’Ursule est bien pâle et bien faible... Je me
demande si on a raison de la laisser seule cette nuit.
— Comment, s’exclama Thalie. Mais on dirait que tu ne la
connais pas ! Elle nous a déjà fait le coup cent fois ! Et là, on a
tout préparé pour remercier les déesses et fêter l’arrivée de la
fille de Mona, alors il est trop tard pour changer notre emploi du
temps. Les déesses ne nous le pardonneraient pas...
— Comme tu voudras. Après tout, c’est ta tante... Tu la con-
nais mieux que moi !
— Un peu que je la connais ! Une vieille parano, qui ne vit
que dans ses souvenirs... Une femme qui n’est pas une vraie
femme puisqu’elle n’a jamais eu le désir d’enfanter... Une origi-
nale, quoi...
— Oui, mais quand même, moi je l’aime bien. Et je l’ai trou-
vée très mal en point ce soir !
Elles venaient d’entrer toutes trois dans leur maison. Thalie
s’impatienta :
— Oui, bon, tu me l’as déjà dit. Je ne suis pas sourde ! Va
chercher le champagne à la cave pour qu’on fasse les libations
aux déesses.
Le lendemain, à sept heures du matin, la voisine vint sonner
à la porte de Thalie et de Clélie.
— Votre tante s’est éteinte dans son sommeil. J’étais restée
près d’elle pour la veiller, mais je me suis assoupie dans la nuit.

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Et ce matin, quand j’ai ouvert les yeux, j’ai vu qu’elle ne respi-
rait plus...
— Est-ce possible ? s’exclama Thalie. Jamais je n’aurais cru
ça !
Clélie se taisait, mais n’en pensait pas moins. Quant à Mona,
elle était déjà partie ouvrir la boutique si bien qu’elle n’apprit la
nouvelle qu’à l’heure du déjeuner.
On fit venir une prêtresse et une notaire. La prêtresse affirma
que les mânes d’Ursule avaient rejoint le sein de la Grande
Déesse et qu’il fallait remercier cette dernière, en apportant des
présents au temple, d’avoir permis à son âme de quitter sans
souffrance son enveloppe charnelle. Quant à la notaire, elle dé-
clara qu’elle ferait en sorte que les volontés de sa cliente soient
respectées à la lettre. Thalie ne cacha pas son étonnement :
— Je suis sa seule parente puisqu’elle n’avait pas d’enfant et
que sa compagne est morte il y a trois ans !
— Oui, mais votre tante a rédigé un testament qui est en ma
possession. Elle a décidé de faire mettre sous séquestre toutes
ses collections, qui ne devront être ouvertes que dans trente-
cinq ans.
— Dans trente-cinq ans ! Mais qu’est-ce que c’est que ce dé-
lire ?
— Attendez un peu avant de tenir des propos que vous pour-
riez regretter. Si vous refusez de vous soumettre aux volontés de
votre tante, elle lègue toute sa fortune à la fondation des histo-
riennes. Sinon, c’est vous qui empochez cet argent.
— Sa fortune ? Mais Ursule vivait chichement dans sa mai-
son, elle ne sortait jamais, elle portait toujours les mêmes vête-
ments, c’est donc qu’elle ne roulait pas sur l’or !
— Détrompez-vous. Je la connaissais bien, nous étions très
liées. Il est vrai qu’elle ne dépensait presque rien. Mais elle était
heureuse comme ça, son bonheur, c’était ses livres et ses collec-
tions. Et quand on ne dépense rien et qu’on vit très vieux, on fi-
nit par économiser beaucoup d’argent...
— Je n’en reviens pas ! Je croyais qu’elle ne possédait que
sa maison, qui entre nous soit dit, n’a pas grande valeur. C’est
une maison d’une autre époque, sans aucun confort...
La notaire lui coupa la parole :
— Elle vous a légué, à vous et à votre fille Véra, une somme
très importante, à condition que vous laissiez sous scellés, pen-
dant trente-cinq ans, la maison où elle a passé sa vie avec Ger-
trude...
— C’est Véra qui ouvrira la maison, répliqua Thalie. Moi,
dans trente-cinq ans, j’aurai rejoint les Déesses Mères !

61
— Je vous laisse prendre connaissance de la copie du testa-
ment d’Ursule. Si vous acceptez, vous pourrez passer prochai-
nement à mon étude. Je vous montrerai alors les comptes ban-
caires de votre tante. Sans enfreindre le secret professionnel, je
peux vous assurer qu’elle vous a légué une petite fortune.
Thalie se tourna vers Clélie :
— Quelle surprise ! Cette chère Ursule ! Qui aurait pu
croire, en la voyant, qu’elle vivait sur un tas d’or !
Clélie ne répondit pas. En son for intérieur, elle trouvait in-
juste qu’Ursule n’ait rien laissé à Mona. Thalie reprit :
— Et même dans la tombe, il faut qu’elle fasse des extrava-
gances ! Qui se souciera de ses collections et de ses bouquins,
dans trente-cinq ans ? D’ailleurs, les souris auront tout dévoré !
— Rassurez-vous, répliqua la notaire, votre tante a pensé à
tout. Ses antiquités et ses livres sont enfermés dans des malles
qui sont à l’épreuve de plusieurs décennies. Quand Véra les ou-
vrira, tout sera intact. Elle m’a confié que même un cataclysme
n’en viendrait pas à bout !
*
Une année passa, au cours de laquelle Lydie fit de son mieux
pour rendre Sam et Tom autonomes. Les deux garçons, sachant
qu’ils étaient en train de devenir indépendants, avaient pris très
à cœur leur apprentissage si bien qu’ils progressaient à vue
d’œil. Ce que Lydie leur avait laissé ignorer, pour ne pas les ef-
frayer, c’est qu’elle-même n’étant pas éternelle, il fallait qu’ils
arrivent à survivre quand elle aurait rejoint la Grande Déesse. Et
elle ne pouvait s’empêcher de se faire beaucoup de soucis pour
eux, tant ils lui paraissaient frêles, d’une constitution délicate et
mal armés pour la lutte pour la vie. Elle se sentait coupable de
s’être obstinée à mettre Tom au monde, consciente qu’elle était
de l’égoïsme qu’il y avait eu dans sa décision de ne pas avorter.
Mais maintenant que le mal était irréparable, elle devait donner
à ces deux faibles créatures tous les atouts possibles pour sur-
vivre dans un monde qui n’était en rien fait pour eux.
En bavardant avec ses voisines, elle ne cessait de se docu-
menter sur les mœurs de sa nouvelle matrie. Manifestement, la
situation des mâles, opérés ou non, n’avait rien d’enviable au
Pays des Égales. Certes ils pouvaient sortir dans les jardins et
les champs, mais c’était toujours pour y travailler sous la sur-
veillance de quelque gardienne dépourvue de toute indulgence.
Et ceux qui accompagnaient leur patronne à la ville avaient pour
consigne de se tenir respectueusement à trois mètres derrière
elle en portant des colis trop lourds pour leur constitution ché-
tive. Quant à ceux qui s’étaient échappés des séminaires des So-
rorités et qui, de ce fait, n’étaient pas opérés, ils vivaient dans

62
des zones suburbaines où, d’un avis unanime, il ne faisait guère
bon s’aventurer. Car ces mâles-là avaient une réputation épou-
vantable : non seulement ils étaient gourmands et voleurs
comme les castrats, mais encore ils étaient violents au point de
se battre entre eux, sous le moindre prétexte, jusqu’à la mort du
vaincu.
Même si Lydie savait qu’il fallait faire la part des choses,
puisque les femmes étaient persuadées que, par nature, tous les
mâles étaient intrinsèquement mauvais, elle craignait qu’il n’y
ait une part de vérité dans ces ragots. Elle devait reconnaître que
Sam et Tom étaient des exceptions et que les autres étalons
qu’elle avait côtoyés au séminaire étaient stupides, paresseux et
chapardeurs. Et elle appréhendait le moment où ses deux gar-
çons se retrouveraient seuls dans cette société de voyous. Pour
toutes ces raisons, elle ne leur avait rien dit des zones où vi-
vaient les mâles qui avaient réussi à fuir les Sororités. Elle avait
peur qu’ils ne s’y rendent trop vite, alors qu’ils étaient encore
ignorants de la plupart des activités nécessaires à la plus élé-
mentaire survie. Et elle craignait également, doux et dociles
comme ils étaient, qu’ils ne soient jamais prêts à affronter les
bandes de brutes qui habitaient dans ces lieux.
Elle essayait de les persuader qu’ils n’avaient rien à craindre
tant qu’elle était en vie. Maintenant qu’elle connaissait les
mœurs de sa nouvelle matrie, elle pensait que Sam et Tom ne
manqueraient de rien tant qu’elle serait à leur côté. Bien sûr,
elle n’avait pas expliqué aux deux garçons que l’argent qu’elle
avait apporté de la Grande Sororité leur assurait une large ai-
sance, aisance qui était enviée par les habitantes moins fortu-
nées qu’elle. Les mâles, opérés ou non, n’avaient le droit de
posséder ni argent, ni d’autres biens que leurs vêtements et de la
nourriture pour quelques jours. Quand Tom et Sam l’accompa-
gnaient en ville, ils se conformaient aux usages du Pays des
Égales : ils la suivaient à trois mètres de distance et attendaient
sur le trottoir quand elle entrait dans une boutique pour faire
quelque achat. Car elle ne voulait pas scandaliser ses nouvelles
commatriotes, consciente qu’elle était de la fragilité de sa situa-
tion ainsi que de celle de ses fils.
Quelques semaines après son installation, elle avait demandé
à ses voisines pourquoi, dans les Sororités, on répandait l’idée
que le Pays des Égales était une terre inhospitalière où personne
ne pouvait survivre. Gynie lui avait répondu que c’était pure
propagande : le Conseil des Sages Anciennes craignait que les
jeunes femmes ne s’y précipitent si elles savaient que la vie y
était nettement plus simple, donc meilleur marché que dans les
Sororités. Mélie avait ajouté que l’égalité affichée dans les So-

63
rorités n’était qu’un leurre : dans la grande comme dans la pe-
tite, la société était très hiérarchisée et les jeunes femmes ex-
ploitées sans vergogne par les vieilles qui décidaient de tout. Et
comme Lydie n’avait pu s’empêcher de chuchoter que, sur la
terre des Égales, c’étaient les mâles qui étaient exploités, ses
deux voisines avaient éclaté de rire.
— L’égalité pour les mâles ? avait dit Gynie en reprenant
son souffle. Mais ils n’ont pas la moindre idée de ce que ça veut
dire !
Mélie avait renchéri :
— Ils n’arrêtent pas de se battre et de se chamailler pour des
broutilles, ouvre donc les yeux !
Lydie avait déclaré timidement qu’elle n’avait jamais vu
Tom et Sam se battre, ni même se quereller. Gynie lui avait
alors répondu :
— Il me semble que tu n’as pas à te plaindre ! Depuis que tu
es arrivée dans notre matrie, tu vis dans une grande aisance et
on a pour toi beaucoup de considération !
C’était vrai. Lydie admettait sans difficultés qu’elle vivait
très agréablement dans sa maison qu’elle avait su aménager
avec goût en quelques mois. Ses voisines pouvaient la voir, de
loin, diriger ses deux serviteurs de main de maîtresse. Toute la
ville s’étonnait de ce que savaient faire Sam et Tom, qui pro-
gressaient de jour en jour.
Un an plus tard, ils avaient ensemencé de vastes champs
après les avoir soigneusement remis en état. Ils avaient désher-
bé les jardins, planté des légumes, semé du blé, toujours sous
l’œil vigilant de Lydie. Quand le mauvais temps ne leur permet-
tait pas de travailler au-dehors, on pouvait les voir astiquer l’in-
térieur des deux maisons. Comme ils vivaient au grand air,
étaient nourris convenablement et s’activaient sans cesse, ils se
musclaient et avaient une bonne mine et un teint hâlé. Les
Égales pensaient que c’étaient des mâles d’exception si bien
que, quelquefois, des voisines disaient que c’étaient deux véri-
tables femmes manquées. Alors les deux garçons rougissaient
de bonheur, très sensibles qu’ils étaient à un tel compliment.
Mais Lydie ne s’y trompait pas. Pour les citoyennes de leur
nouvelle matrie, un mâle restait un mâle, même s’il était coura-
geux, travailleur et intelligent. Et elle appréhendait le jour où
ses deux fils voudraient voler de leurs propres ailes pour aller
chercher loin d’elle une liberté véritable.
*
Trois ans plus tard, Tom et Sam faisaient l’émerveillement
de tout le voisinage. Toutes les femmes de la région enviaient
leur maîtresse qui vivait dans l’opulence par rapport aux autres

64
femmes du Pays des Égales. Mais Lydie redoutait de plus en
plus d’avoir un jour à laisser partir ses deux garçons. Et elle ap-
préhendait encore bien davantage de remettre son âme à la
Grande Déesse car elle n’avait toujours pas trouvé de solution
de survie pour eux quand elle ne serait plus là pour les protéger.
Aussi résolut-elle, un jour d’été, de se rendre dans une des
zones où on lui avait dit que vivaient ensemble les mâles non
opérés. Certes, ses voisines lui avaient constamment dépeint ces
endroits comme très dangereux, mais au cours de sa vie déjà
longue, elle avait observé si souvent d’énormes différences
entre ce qu’on racontait et ce qui existait véritablement dans la
réalité qu’elle voulut en avoir le cœur net.
Un soir d’été, elle fit part à Tom et à Sam de sa décision. Sur
le coup, ils furent très surpris car ils avaient entendu, eux aussi,
les bruits qui couraient sur leurs semblables. Mais Lydie leur
déclara avec aplomb :
— J’ai bien réfléchi. Ma voiture est très solide et on peut fer-
mer les portes de l’intérieur. Vous n’aurez qu’à mettre vos com-
binaisons et vous raser de très près. Comme ça, de loin, nous
aurons l’air de trois femmes si bien qu’ils n’oseront pas s’atta-
quer à nous...
La perspective de revêtir leurs costumes féminins les tentait
beaucoup. Malgré tout, Sam répondit d’un air craintif :
— Mais si ces mâles sont très nombreux...
— S’il y a le moindre danger, je foncerai dans le tas ! Quand
j’étais jeune, j’ai gagné de nombreuses courses automobiles,
c’est dire que je sais me servir d’une voiture...
Après avoir réfléchi un instant, elle ajouta :
— Vous comprenez, mes pauvres petits, je ne suis pas éter-
nelle, et si je venais à disparaître brusquement, je ne sais pas ce
que vous deviendriez... Il faut qu’on sache ce qu’il y a de vrai
dans les racontars sur ces étalons qui vivent en bandes. Comme
ça, vous ne serez pas pris au dépourvu le jour où je disparaî-
trai...
Tom soupira sans rien dire. Lui aussi avait pensé avec appré-
hension à cette éventualité. Elle reprit :
— C’est pour ça que je voudrais savoir comment vivent ces
mâles. On nous en a dit pis que pendre, mais on nous avait aussi
affirmé qu’il était impossible de survivre dans les Terres inter-
dites et ce n’était pas vrai !
— Oui, murmura Tom. On est cent fois mieux ici qu’au sé-
minaire, il n’y a aucune comparaison... Chaque fois que j’y re-
pense, j’ai l’impression d’avoir fait un cauchemar.
— Bon, assez parlé pour ne rien dire ! Demain matin, vous
mettrez vos combinaisons, vous vous raserez convenablement et

65
vous vous coucherez sur la banquette arrière de la voiture
comme vous l’avez fait quand on s’est enfui de la Grande Soro-
rité. Il ne faudrait pas que des voisines vous voient habillés en
femme, ça ferait jaser. Mais dès qu’on sera sortis de la ville,
vous vous assoirez sur la banquette pour regarder autour de
vous. Comme ça, vous pourrez vous faire votre propre opinion
sur la vie des étalons qui vivent en liberté dans ce pays.
Ainsi fut fait. Afin d’être capable de faire face à toute mau-
vaise surprise, Lydie avait eu soin de placer dans sa voiture, à
portée de la main, de solides battes de base-ball qu’elle avait
empruntées aux filles de ses voisines sous prétexte de tuer les
souris qui s’en prenaient à son blé.
Comme prévu, Tom et Sam, habillés en filles et rasés de
frais, regardèrent de tous leurs yeux le paysage dès que la voi-
ture sortit de l’agglomération. D’un naturel très curieux, ils ai-
maient beaucoup accompagner Lydie dans ses sorties, mais ils
appréhendaient quelque peu cette nouvelle excursion qui leur
paraissait très dangereuse.
Tout d’abord, ils ne virent rien de bien intéressant pour eux,
seulement de vieilles bâtisses abandonnées depuis des lustres,
ainsi que des jardins et des champs en friche. Mais après avoir
roulé pendant une bonne trentaine de kilomètres, ils appro-
chèrent d’un village où ils distinguèrent, de loin, quelques
groupes d’individus. Nul écriteau ne désignait ce lieu comme un
endroit habité par des êtres humains. Et tous trois eurent le cœur
serré par l’appréhension certes, mais aussi par la pauvreté d’un
tel lieu.
— Je me demande ce qu’on va trouver dans ce bled, chucho-
ta Lydie. Tenez-vous prêts à toute éventualité, mes petits...
En entrant dans le village, elle se mit à rouler plus lente-
ment. Les trois passagers purent alors constater que les maisons
étaient dans un état de délabrement lamentable et que les envi-
rons n’étaient pas cultivés. Quelques individus de petite taille,
malingres et vêtus de haillons, sortirent des taudis, sans doute
surpris par le bruit du moteur. Ils regardèrent la voiture rouler
lentement sur la voie défoncée. Et comme s’ils s’étaient donné
le mot, tous tendirent la main dans sa direction.
— Ils n’ont pas l’air bien féroce ! murmura Lydie.
— Non, répondit Sam. Moi, je trouve qu’ils font plutôt pitié.
Ils ont l’air tellement faible qu’on les enverrait balader d’une
chiquenaude !
Certains faisaient le geste de porter quelque chose à leur
bouche. Quant à d’autres, ils relevaient leur pagne et mon-
traient leur bas-ventre à ce qu’ils croyaient être les passagères
de la voiture. Tom et Sam furent scandalisés :

66
— Quel manque de pudeur ! s’écria Tom. Je me demande
d’où viennent ces olibrius ! Dans notre séminaire, on nous ap-
prenait dès notre plus jeune âge à dissimuler nos sacs à se-
mence, surtout quand des maîtresses venaient nous voir...
— Oui, quelle immodestie ! renchérit Sam. J’ai vraiment
honte pour eux...
Lydie, qui avait fait la toilette de la plupart des étalons du
Grand Séminaire de la capitale, où elle avait travaillé pendant
vingt ans, se contenta de hausser les épaules et répondit :
— Ce n’est pas bien grave, allez, personne n’a jamais perdu
la vue devant un tel spectacle... Je me demande pourtant pour-
quoi ces étalons nous montrent ainsi leurs sacs à semence...
Sans en parler à ses deux fils, qu’elle ne tenait pas à éclairer
sur ce chapitre, elle se remémora que jamais, chez les Égales,
on ne lui avait parlé de séminaire, grand ou petit. Et pourtant, il
y avait dans ce pays des filles de tous les âges. Ce mystère ve-
nait d’être éclairci par les étalons qui faisaient étalage de leur
utilité dans ce domaine. Sans doute les femmes qui voulaient
enfanter venaient-elles échanger contre du pain le flacon de se-
mence nécessaire à leur insémination. Ce procédé artisanal était
certes moins raffiné que celui en usage dans les séminaires de la
Grande Sororité, mais tout aussi efficace si l’on en jugeait par le
nombre de filles qui naissaient dans ce pays.
Elle ralentit un peu plus et finit par s’arrêter auprès de trois
individus isolés sur une petite place. Ils étaient assis à même le
sol, désœuvrés, et gardaient décemment leur pagne à sa place.
Elle baissa la vitre de la voiture et dit d’une voix forte :
— Je me suis trompée de chemin. Vous pouvez me dire
quelle route je dois prendre pour aller au village de l’Équité ?
Les trois individus se regardèrent d’un air à la fois effrayé et
dubitatif. Puis ils se levèrent péniblement, tendirent la main
dans la direction de Lydie et balbutièrent :
— Faim... Manger... Du pain, maîtresse...
Sans quitter des yeux ses interlocuteurs, Lydie, toujours sur
le qui-vive, demanda à Sam de lui passer un pain et des
pommes. Il obtempéra et Lydie lança le tout dans la direction
des trois mâles. Aussitôt, ils se jetèrent dessus comme des bêtes
affamées et réduisirent en miettes la nourriture qu’ils venaient
de recevoir, en se battant pour en accaparer des morceaux qu’ils
engloutirent avec voracité.
Puis ils tendirent à nouveau la main dans la direction de la
voiture avec une lueur d’espoir dans le regard. Mais Lydie en
avait vu assez. Elle donna un coup de klaxon qui fit sursauter et
reculer les trois étalons, démarra brutalement et rebroussa che-

67
min en toute hâte. Désappointés, les trois miséreux jetèrent
quelques pierres dans la direction de la voiture, sans l’atteindre.
— C’est bien ce qu’on m’avait raconté, déclara Lydie. Ces
pauvres types vivotent comme ils peuvent tant bien que mal et
plutôt mal que bien. Ils squattent des maisons abandonnées et
mangent ce qu’ils trouvent, quand ils trouvent quelque chose à
manger. A cette saison, il doit y avoir des fruits sauvages dans la
nature. Mais je me demande de quoi ils peuvent vivre pendant
l’hiver. En tout cas, il n’y a aucun avenir pour des garçons
comme vous dans ce patelin.
Lydie pensait qu’il lui fallait trouver de toute urgence une
solution si elle voulait assurer l’avenir de ses fils. Et dans son
esprit, une idée originale commençait à prendre forme.

68
TRENTE CINQ ANS PLUS TARD

Trente-cinq ans plus tard, Lydie était presque octogénaire et


l’association qu’elle avait créée en faveur de l’émancipation des
mâles était florissante.
Elle se remémorait quelquefois en soupirant les premières
années, les années héroïques comme elle aimait les appeler,
celles où elle parcourait le Pays des Égales en compagnie de
Tom et de Sam, pour faire des conférences devant des salles
presque vides afin de démontrer, preuves à l’appui, que si l’on
éduquait convenablement les mâles, au lieu de les abandonner à
la naissance et de les élever sans leur décrocher un mot, on en
faisait des êtres sociables, d’une intelligence surprenante et par-
faitement capables de subvenir eux-mêmes à leurs besoins.
Certes, au cours de cette période, elle s’était bien gardée de
proclamer que Tom était son fils, consciente qu’un tel aveu au-
rait desservi sa cause. Et elle répétait à ses deux garçons, que
Sam, qu’elle n’avait pas porté dans son ventre, était aussi ca-
pable et habile que Tom, et que c’était parce qu’elle en avait
pris soin comme de son propre enfant qu’il était ainsi.
A la fin de ses conférences, elle faisait monter les deux
hommes sur l’estrade. Elle demandait ensuite à une auditrice de
choisir un article dans le journal du jour, article que Tom et
Sam, l’un après l’autre, lisaient à voix haute et sans aucune dif-
ficulté.
Au début, les auditrices pensèrent qu’il s’agissait d’un tour
de prestidigitation, tel que les dresseuses en réussissent avec les
juments savantes ou les chiennes qui savent compter. Tant et si
bien que l’assistance, fort réduite au départ, grossit de jour en
jour, chaque participante essayant de trouver le truc de Lydie.
Car personne n’arrivait à croire qu’un mâle soit capable de lire
un texte quelconque, quelle que fût la manière dont on l’avait
éduqué. Certaines Égales pensaient que Lydie soufflait le texte
au garçon qui lisait, d’autres qu’elle le lui avait fait apprendre
par cœur, d’autres encore qu’il y avait là-dessous une technique
de prestidigitatrice d’une habileté extraordinaire. Mais au bout
de quelques années, on dut se rendre à l’évidence : non seule-
ment Tom et Sam parlaient avec beaucoup d’aisance et lisaient
les textes les plus difficiles, mais encore ils pouvaient prendre
sous la dictée les textes les plus variés.
Une vingtaine d’années après son arrivée chez les Égales,
Lydie proposa à ses commatriotes de tenter une expérience sin-
gulière. Elle demanda à des jeunes femmes, enceintes d’un
mâle, de ne pas avorter, mais de mener à bien leur grossesse et
d'élever leur enfant comme une fille.

69
Bien sûr, il y eut une levée de boucliers dans le pays, d’au-
tant plus que Lydie avait spécifié qu’on ne castrerait pas les en-
fants. Mais quand elle ajouta que tous les frais de leur entretien
et de leur éducation seraient pris en charge par son association,
le ton se radoucit sensiblement. Et Lydie fut alors en mesure de
sélectionner des femmes parmi les volontaires qui acceptaient
de se prêter à l’expérience. Vingt-quatre étalons naquirent l’an-
née suivante ; leurs mères furent invitées à leur donner le sein, à
leur parler, à faire leur toilette, bref à prendre soin d’eux comme
elles l’auraient fait si, plus chanceuses, elles avaient accouché
d’une fille. Lydie s’occupait à plein temps de cette pouponnière
car elle était consciente de l’importance d’une telle expérience.
Sous son œil vigilant, les jeunes mères prirent soin de leur bébé.
Mais on eut à déplorer deux décès au cours des premières an-
nées de vie de ces enfants. On redoubla de sollicitude envers les
petits, on les choya et on s’efforça de leur prodiguer les soins
les plus attentifs. Et quand les vingt-deux garçons de l’élevage
atteignirent l’âge de douze ans, on fut obligé d’admettre qu’ils
donnaient beaucoup de satisfaction à leurs éducatrices. Tous sa-
vaient parler comme des filles, tous avaient appris à lire conve-
nablement et tous étaient très attachés à leurs mères.
Mais ces dernières souffraient du manque de considération
de leurs commatriotes. En effet, les Égales les jalousaient parce
qu’elles étaient rémunérées par Lydie pour élever leur enfant,
certaines allant jusqu’à les accabler de leur mépris pour avoir
accepté d’éduquer des créatures inférieures aux filles. Il n’était
pas rare qu’on entende dire, sur la place du marché des
villages :
— Quelle honte de voir l’amour maternel qui est le plus
beau de tous les sentiments, galvaudé pour de l’argent !
— Oui ma chère ! Car même si ces produits de laboratoire
sont un peu moins stupides qu’on aurait pu le redouter, qu’est-
ce qu’ils vont devenir, quand leurs mères ne toucheront plus les
allocations ? Et quand Lydie ne sera plus de ce monde ? Car
tout de même, elle n’est pas éternelle, Lydie ! Comment cette
histoire va-t-elle finir ?
— Je n’en sais rien et je ne veux pas le savoir, ma chère !
Ah ! Si on avait laissé faire la nature, on n’en serait pas là...
— Oui, ma chère ! Et si Lydie ne savait pas quoi faire de son
argent, elle n’avait qu’à faire bâtir une maison pour les vieilles
femmes sans ressources !
Car au Pays des Égales comme dans tous les autres pays,
certaines étaient plus égales que d’autres.

70
Comme Lydie était au courant de tous les ragots qui se pro-
pageaient derrière son dos, elle tint un soir conseil avec Tom et
Sam.
— Mes chers enfants, j’ai soixante-dix-neuf ans et vous en
avez cinquante-trois. Quant à vos petits frères, ils viennent d’en
avoir douze et il est temps que nous pensions à ce qui arrivera
quand je ne serai plus là !
— Mais... voulut dire Sam.
— Il n’y a pas de mais... Je vois simplement un peu plus loin
que le bout de mon nez, et ça n’a jamais fait mourir personne !
— C’est vrai, répliqua Tom. Il est temps de réfléchir à la si-
tuation puisque notre sort en dépend ainsi que celui des vingt-
deux garçons de l’association.
— A la bonne heure, dit Lydie, voilà qui est parler. J’ai étu-
dié les lois en usage chez les Égales et j’ai bien réfléchi.
Comme vous le savez, aucun mâle ne peut actuellement pré-
tendre être propriétaire de biens meubles et immeubles...
— Quelle injustice ! ne put s’empêcher de s’écrier Tom.
— Oui, mon Tom, mais ça ne sert à rien de s’énerver. En re-
vanche, la notaire m’a expliqué que notre association peut s’ap-
proprier un village à condition qu’il soit abandonné...
— Un village abandonné ? s’insurgea Sam. Mais alors, il
faudra qu’on laisse nos maisons et nos champs qu’on s’est crevé
à remettre en état, pour aller recommencer au diable ?
— Pas pour le moment. Je vais vous expliquer.
Lydie déclara alors qu’il y avait un village sans habitants à
une vingtaine de kilomètres de leurs propres demeures, que les
vingt-deux petits mâles et leurs mères pourraient s’en occuper
sous la direction de Sam et de Tom et que le jour où l’esprit de
Lydie rejoindrait celui de la Grande Déesse, ils n’auraient qu’à
aller y vivre auprès de leurs petits frères.
Cette information réconforta les deux hommes qui étaient
conscients de n’être que des parias, tout juste bons à servir des
maîtresses qui n’étaient pas tendres avec leurs domestiques.
Et c’est ainsi que le village des Mères des Mâles fut investi
et que, trois ans plus tard, cette nouvelle communauté prospérait
sous la direction de Sam, de Tom et de Lydie.
— Ah ! murmurait cette dernière en se préparant à fêter ses
quatre-vingts-deux ans, comme j’ai bien fait d’apporter ici les
richesses que j’avais acquises dans ma jeunesse quand je ga-
gnais tous les prix des courses automobiles auxquelles je parti-
cipais ! Car il faut bien reconnaître que je n’aurais jamais pu
réaliser une telle œuvre si nous n’avions eu que nos bras pour
labourer et pour semer...
*

71
Trente-cinq ans après la mort d’Ursule, la notaire de Véra lui
envoya une lettre recommandée avec accusé de réception pour
lui rappeler qu’elle avait accepté de recevoir l’argent de cette
parente à la condition expresse d’ouvrir sa maison à la date
fixée par la testatrice et de prendre soin de ses collections et des
ouvrages qu’elle avait écrits, elle et sa compagne Gertrude.
Véra, qui venait de fêter ses cinquante-cinq ans, occupait le
poste de directrice de l’Institut de Recherches historiques. Après
de brillantes études, elle avait gravi tous les échelons qui la sé-
paraient des plus hautes fonctions et il ne lui restait que peu de
preuves à donner de sa science et de ses compétences pour faire
enfin partie du Conseil des Sages Anciennes. Elle avait presque
oublié l’épisode de sa jeunesse où la directrice de l’Institut
l’avait rappelée à l’ordre pour son indépendance d’esprit.
Quand le souvenir lui en revenait, de façon fugitive, elle en sou-
riait, pour elle-même, avec indulgence et pensait que si Stella ne
l’avait pas entraînée dans cette voie sans issue, elle ne se serait
jamais fourvoyée ainsi.
Elle avait cessé de voir Stella à la fin de ses études, un peu
parce que leurs familles habitaient dans des lieux assez éloignés
l’un de l’autre et beaucoup parce que l’esprit contestataire de
son amie l’agaçait au plus haut point. Une fois son cursus uni-
versitaire achevé, Véra était entrée dans un groupe de recherche
très encadré, donc très efficace. Son application, sa modestie, sa
bonne volonté et son sens de la coopération avaient été fort ap-
préciés des autorités compétentes, si bien qu’elle avait progres-
sé très rapidement dans la hiérarchie des chercheuses et qu’elle
était enviée par la plupart de ses anciennes condisciples, dont
Stella. Son travail remplissait entièrement son existence, surtout
depuis le décès de sa mère, Thalie, qui avait suivi de peu celui
de Clélie, la compagne de cette dernière. Et elle ne voyait plus
que pour les grandes fêtes sa sœur Mona et ses nièces qui
avaient elles-mêmes enfanté.
Quand elle reçut la lettre de sa notaire, Véra fut très contra-
riée. Certes, elle avait profité de l’héritage de sa grand-tante, hé-
ritage qui lui avait permis d’acquérir une maison spacieuse
agrémentée d’un charmant jardin, biens enviables auxquels elle
tenait beaucoup. Mais, ainsi qu’elle le fit remarquer à la notaire,
elle ne disposait que de très peu de temps pour s’acquitter de sa
dette de reconnaissance envers Ursule :
— Je dois me rendre la semaine prochaine à un colloque sur
la sécession de la Petite Sororité, je dois ensuite présider une
soutenance de thèse puis animer un matriciaire...
La notaire interrompit cette énumération pour lui rappeler
avec fermeté les engagements qu’elle avait pris trente-cinq ans

72
plus tôt : ou elle s’acquittait de sa promesse et elle allait ouvrir
la maison de sa tante et dépoussiérer ses livres et ses collec-
tions, ou elle rendait la somme fort coquette qu’elle avait reçue
après son décès. En un éclair, Véra se vit dépossédée de sa mai-
son et de son jardin. Elle fit donc preuve de la plus grande atten-
tion quand la notaire ajouta :
— Votre parente ne vous a pas prise en traîtresse puisqu’elle
a spécifié que vous aviez un an devant vous pour vous acquitter
de la clause qui concerne sa maison...
— Je vais faire l’impossible pour donner satisfaction aux
mânes de ma tante, répondit aussitôt Véra. Voyons, les vacances
de la Maternité commencent dans deux mois, je vais donc annu-
ler le voyage d’études que j’avais prévu pour m’occuper de sa
maison et de ses collections...
— C’est l’engagement que vous aviez pris il y a trente-cinq
ans, répliqua la notaire d’un air mi-figue mi-raisin.
— Oh ! Vous savez, à l’époque, j’étais très jeune. C’était ma
mère qui s’était chargée de cette succession. Je me suis bornée à
suivre ses conseils...
La notaire, qui ne voulait pas perdre une excellente cliente,
feignit de ne pas savoir que l’héritage de la tante Ursule avait
procuré une très enviable aisance à sa nièce. Elle répondit suc-
cinctement :
— J’ai repris il y a dix ans l’étude de ma consœur quand elle
s’est retirée. Et j’ai étudié récemment votre dossier...
— Oui, oui, dit Véra qui feuilletait son agenda, c’est très
bien. Je vais m’arranger avec mes collègues et je vous promets
qu’à la fin des prochaines vacances, les mânes de ma parente se-
ront satisfaites. Voyons, pouvons-nous ouvrir la maison le jour
qui suit la fête des Menstrues ?
Le testament d’Ursule stipulait que l’ouverture de sa maison
devait se faire en présence de la notaire. Cette dernière consulta
elle aussi son agenda en souriant et répondit :
— Pas de problème. A quelle heure ?
— Quatorze heures, cela vous convient ?
— Très bien. C’est noté, quatorze heures !
— J’espère qu’en un mois, j’arriverai à faire tout l’inven-
taire. C’est ce qui est spécifié dans le testament de ma tante,
n’est-ce pas ? Je dois répertorier toutes les œuvres et les objets
que contient sa maison ?
— Oui, c’est cela même. Quand vous aurez terminé ce tra-
vail, vous devrez passer à mon étude et nous pourrons alors
clore ce dossier.
— Je n’y manquerai pas.

73
Et en effet, Véra, consciente de ses intérêts bien compris, an-
nula ses projets de vacances pour s’occuper de cette affaire.
Bien sûr, elle ne souffla pas un seul mot de cette histoire de suc-
cession à qui que ce soit. Elle prétexta pour ses collègues, qui la
crurent aussitôt perturbée par une ménopause difficile, une vive
fatigue bien compréhensible à son âge. Et elle écrivit à sa sœur
Mona pour l’avertir qu’elle séjournerait pendant un mois dans
la maison de leur défunte mère afin de s’y ressourcer quelque
peu. Une semaine plus tard, Mona lui répondit en quatre lignes
que la maison serait vacante et qu’elle pouvait y passer ses
congés, elle et ses filles étant retenues dans leurs demeures res-
pectives par leurs obligations professionnelles. Car Mona
n’avait jamais pardonné à Véra d’être l’unique héritière d’Ur-
sule.
Véra fut contrariée par le ton aigre de la lettre de sa sœur.
Cette dernière exerçait la profession de commerçante et comme,
de ce fait, elle ne bénéficiait pas des longues vacances des histo-
riennes, elle ne perdait jamais une occasion de rappeler à sa
sœur qu’elle était une privilégiée. Véra replia la lettre avec aga-
cement. Depuis des années, elle avait renoncé à polémiquer
avec Mona à ce sujet. Elle s’entendit soupirer et murmura pour
elle-même :
— Bon ! Je ne vois pas pourquoi je m’énerve puisque j’ai ce
que je voulais. Je pourrai séjourner à proximité de chez Ursule
et m’occuper de cette histoire de succession sans frais supplé-
mentaires...
Car Véra n’aimait pas gaspiller son argent. Depuis trente-
cinq ans, grâce à l’héritage d’Ursule, elle avait pu vivre confor-
tablement tout en mettant beaucoup d’argent de côté.
Certes elle aurait pu aller s’installer au motel qui se trouvait
à deux pas de la maison d’Ursule, mais c’était plus avantageux
pour elle d’occuper le logis de sa défunte mère. Si bien qu’elle
emménagea dans cette maison le lendemain de la fête des
Menstrues.
— Plus tôt ce sera fait et plus vite je serai débarrassée ! se
disait-elle avec cynisme.
Elle passa la première matinée à procéder à son installation.
Après un déjeuner frugal, elle se rendit chez Ursule. Elle arriva
avec dix minutes d’avance et jeta un coup d’œil au jardin, qui
était cultivé par les filles d’une voisine d’Ursule. Puis elle
considéra d’un œil critique la vieille bâtisse où elle était venue
jouer si souvent quand elle était enfant. Et elle pensa qu’elle
pourrait peut-être en tirer quelque argent après l’avoir fait reta-
per convenablement par des professionnelles des métiers du bâ-
timent.

74
Elle fut tirée de ses spéculations par le bruit de la voiture de
la notaire. Les deux femmes se saluèrent avec une amabilité
commerciale et la notaire entreprit d’ouvrir la porte d’entrée qui
était fermée depuis l’enterrement d’Ursule. Mais la clé eut du
mal à tourner dans la serrure si bien que la notaire dut aller
chercher dans sa voiture un flacon de lubrifiant pour faciliter
l’opération. Enfin les deux femmes conjuguèrent leurs efforts
pour pousser la porte et Véra évalua d’un coup d’œil le travail
qu’elle avait devant elle.
Trois grosses malles métalliques étaient posées à même le
sol de la première pièce, mais elles n’étaient fermées qu’à l’aide
de tiges, métalliques elles aussi, qu’il suffisait de faire glisser
pour les ouvrir. Sans difficulté aucune, Véra en ouvrit une sous
les yeux de la notaire. Elle était remplie d’objets anciens dû-
ment répertoriés et étiquetés.
— Ma tante collectionnait les antiquités, expliqua Véra.
— En effet, répondit la notaire en regardant sa montre.
Elle avait un autre rendez-vous une heure plus tard à une
cinquantaine de kilomètres de là et ne tenait donc pas à s’attar-
der dans cette maison sinistre et poussiéreuse.
— Voulez-vous que nous passions dans les autres pièces ?
demanda Véra qui avait remarqué le geste de la notaire.
— Oui, mais rapidement s’il vous plaît...
Les autres pièces contenaient également des malles métal-
liques en tout point semblables à celle que Véra venait d’ouvrir.
Il y en avait douze en tout et pour tout dans la maison. Les deux
femmes examinèrent le contenu de deux autres malles choisies
au hasard et purent se rendre compte qu’elles contenaient aussi
des collections d’antiquités.
Véra soupira :
— Je me demande ce que je vais faire de ces vieilleries !
— Vous êtes plus qualifiée que moi pour le savoir, sourit la
notaire.
— Je crois que je vais contacter les Conservatrices des mu-
sées de notre pays. Peut-être seront-elles intéressées par certains
de ces objets...
— C’est à vous de voir, ma chère. Bon, maintenant que nous
avons fait le nécessaire, il faut que je file. Donc, pensez à venir
à mon étude quand vous aurez terminé votre inventaire.
— Bien sûr, je n’oublierai pas. A bientôt !
La notaire avait déjà quitté la vieille maison où Ursule avait
autrefois coulé des jours paisibles avec Gertrude.
Véra referma la porte derrière elle et ne se hâta pas d’ouvrir
les fenêtres bien qu’une insupportable odeur de renfermé l’in-
commodât beaucoup. Elle réfléchit rapidement et se dit que la

75
notaire n’avait vu que de vieux objets tels qu’on en trouvait
dans la Grande Sororité dès qu’on faisait du terrassement pour
les fondations d’une nouvelle maison. Elle n’avait pas vu les
livres que Gertrude et Ursule avaient écrits et qui contenaient
des élucubrations politiquement incorrectes.
Il fallait donc qu’elle procède à un inventaire rapide avant
que les voisines, attirées par le remue-ménage, ne vienne jeter
un œil inquisiteur sur le contenu des malles. Car elle ne voulait
pas ruiner ses possibilités d’avancement imminent en mettant,
sous des yeux ignorants, des livres qui avaient jadis fait scan-
dale.
Elle retourna donc tout d’abord à sa voiture, qu’elle appro-
cha de la maison, et sortit du coffre deux grands sacs de voyage
qu’elle posa dans l’entrée après en avoir refermé la porte à
double tour. Puis elle ouvrit les douze malles métalliques les
unes après les autres. Et elle fut grandement soulagée quand elle
constata que toutes, sauf une, ne contenaient que des objets an-
ciens.
La dernière malle était remplie de livres et de classeurs. Sans
leur jeter le moindre coup d’œil, Véra entreprit de les déposer
les uns après les autres dans les sacs qu’elle venait d’introduire
dans la maison. A sa grande satisfaction, le contenu de la der-
nière malle entra sans difficulté dans ces deux sacs. Certes, une
fois refermés, ils étaient très lourds, et c’est pourquoi Véra, qui
en avait eu la prémonition, avait tenu à rapprocher le plus pos-
sible sa voiture de la porte d’entrée. Mais elle sourit, contente
qu’elle était de pouvoir ôter, en une seule demi-journée, ce que
la demeure de sa tante contenait de plus compromettant.
Elle ouvrait le coffre de sa voiture pour y déposer les deux
sacs quand elle fut interrompue par une voix juvénile :
— Bonjour !
Véra releva la tête, quelque peu contrariée. Elle pensa qu’il
s’agissait de l’une des voisines d’Ursule qui tenait déjà à lui
manifester sa présence.
— Bonjour ! répondit-elle. Excusez-moi, je suis en plein tra-
vail.
Et sans plus attendre, elle déposa péniblement les sacs dans
le coffre de la voiture. Après cet effort, elle s’épongea le front à
l’aide de son mouchoir.
— Je peux vous aider ? demanda la voisine d’une voix ai-
mable.
— Non, merci, répondit-elle en refermant le coffre à clé. Je
suis venue m’acquitter de mes devoirs envers ma tante et ce de-
voir, je dois m’en charger seule, et dans le recueillement !
La voisine battit en retraite d’un air déçu.

76
— C’est bon, dit-elle en s’éloignant à regret pendant que
Véra se dirigeait vers la porte de la maison. Si vous avez besoin
de quoi que ce soit, n’hésitez pas ! Je suis à votre entière dispo-
sition...
— C’est ça, merci ! répondit Véra en refermant la porte
d’entrée derrière elle.
Et une fois seule dans le vestibule, derrière la porte ver-
rouillée, elle soupira :
— J’ai bien fait d’être prudente ! Si je ne m’étais pas méfiée,
tout le village aurait déjà pris d’assaut la bicoque !
Elle passa le reste de l’après-midi à examiner le contenu des
onze malles qui étaient à ses pieds. La quasi-totalité des objets
qu’elles contenaient dataient de l’ère de l’Antécataclysme qui
avait tant passionné Ursule et Gertrude. Véra se promit de
prendre contact le plus vite possible avec les Conservatrices des
plus importants musées de la Grande Sororité afin de leur pro-
poser ces objets et de les assurer qu’elles bénéficieraient d’un
droit de préemption si des particulières voulaient s’en porter ac-
quéreuses.
Enfin, elle prit un objet dans chaque malle et le porta dans
celle qu’elle avait vidée de ses livres.
— On ne sait pas qui peut s’introduire ici pendant mon ab-
sence, murmura-t-elle. Comme ça, on pensera que je n’ai encore
rien vidé...
Soulagée, elle reprit le chemin de la maison familiale en se
disant que tout compte fait, il serait assez facile de donner satis-
faction à la notaire et, du même coup, aux mânes d’Ursule.
*
Comme elle s’apprêtait à entrer dans la maison de sa mère
pour y goûter un repos bien mérité, elle fut abordée par une
jeune femme qu’elle ne reconnut pas sur le champ.
— Véra ?
— Oui. Que me voulez-vous ?
— Vous ne me reconnaissez pas ?
Véra regarda son interlocutrice d’un air contrarié et reconnut
la voisine d’Ursule qui lui avait proposé ses services quelques
heures plus tôt. Elle lui répondit :
— Oui, je vous reconnais. Mais que puis-je pour vous ?
La voisine lui tendit une lettre sans mot dire. Véra la saisit
avec inquiétude car elle venait de reconnaître sur l’enveloppe le
tampon du Conseil des Sages Anciennes.
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
La voisine avait déjà rebroussé chemin. Véra entra dans la
maison familiale, s’assit dans un fauteuil et ouvrit la lettre avec
appréhension car le Conseil n’avait pas une réputation de man-

77
suétude. Elle déplia le papier pour prendre connaissance de la
missive. C’était une convocation. On intimait à Véra l’ordre de
se rendre dès le lendemain au siège du Conseil.
Véra fut très contrariée. A peine venait-elle d’emménager
dans la maison de sa mère et de se mettre à ouvrir les malles de
sa tante qu’elle devait abandonner cette corvée, plier bagage et
se rendre de toute urgence à la capitale. Mais la contrariété fit
vite place à la crainte. Et Véra se demanda ce qu’elle avait bien
pu faire de répréhensible au cours des derniers mois pour avoir
à rendre des comptes à de si hautes instances.
Elle ne prit même pas la peine de vider le coffre de son auto-
mobile tant était grande son inquiétude. Après avoir refermé la
porte de la maison derrière elle, elle réintégra son domicile. En
effet, elle voulait repasser chez elle le soir même car elle ne
souhaitait pas comparaître devant le Conseil dans ses vêtements
de détente, mais être à son avantage dans une toilette soignée
afin de montrer son respect pour les Anciennes. Et cette nuit-là,
elle ne dormit pas d’un très bon sommeil, torturée qu’elle était
par la crainte de ce qui l’attendait le lendemain.
*
Véra arriva au siège du Conseil en tenant sa convocation à la
main. Comme elle était très en avance, elle alla patienter dans
une salle d’attente où des gazettes richement illustrées vantaient
l’excellence de l’administration de la Grande Sororité et le bon-
heur où nageaient toutes les habitantes de ce pays. En feuilletant
distraitement une de ces revues, elle apprit en vrac qu’on avait
ouvert un mois plus tôt un nouveau séminaire à l’ouest du terri-
toire, que les bibliothèques des écoles venaient d’être pourvues
de nombreuses collections de livres éducatifs et qu’on allait
aménager un terrain de sport pour les étudiantes de l’Ecole
d’Agriculture.
Une secrétaire vint l’appeler au bout d’une demi-heure. Elle
introduisit Véra dans une grande pièce au centre de laquelle se
trouvait une table ovale. Autour de cette table, douze femmes
très âgées étaient assises et regardaient la nouvelle venue sans
aménité. Une chaise vide se trouvait entre Véra et la table et une
femme à l’air autoritaire fit un signe impérieux de la main dans
sa direction :
— Asseyez-vous !
Véra s’assit sur le bout des fesses. Très impressionnée, elle
pensa qu’elle devait être toute pâle. Elle sentait son cœur battre
à tout rompre dans sa poitrine si bien qu’elle n’osait pas faire le
moindre geste ni regarder dans les yeux les Sages auxquelles
elle se trouvait confrontée.

78
Comme la femme qui lui avait ordonné de s’asseoir était net-
tement plus âgée que les autres, Véra pensa qu’elle était la
doyenne du Conseil. Elle ouvrit un dossier et se mit à le lire à
voix haute. C’était le compte rendu de la vie de Véra dans le-
quel se trouvaient consignés les événements les plus importants
de son existence. Tout en prêtant l’oreille, Véra se demandait si
le Conseil possédait des dossiers semblables sur toutes les ci-
toyennes de la Grande Sororité.
Au cours de sa lecture, la doyenne insista tout particulière-
ment sur les liens de parenté entre Ursule et sa nièce et sur les
biens reçus en héritage par cette dernière. Véra, qui avait cru
tout d’abord que sa convocation était due à une faute profes-
sionnelle, se demandait si elle n’allait pas avoir à régler de nou-
veaux frais de succession après l’ouverture de la maison de sa
grand-tante. Après tout, les vieilleries qu’elle contenait pou-
vaient être vendues un bon prix, sans compter la maison elle-
même...
Enfin la doyenne arriva au dernier épisode qui concernait
l’ouverture de la maison. Et c’est alors que Véra se rendit
compte qu’elle avait été épiée pendant qu’elle emportait les
livres et les documents dans sa voiture. En effet, après avoir re-
posé le feuillet dont elle venait de terminer la lecture, la
doyenne déclara :
— Nous vous avons convoquée pour vous demander ce que
vous comptez faire des travaux de votre tante et de sa com-
pagne.
Véra balbutia :
— Mais... Je ne le sais pas encore ! Je ferai ce qu’il plaira au
Conseil...
— N’essayez pas de nous tromper, ni de jouer à la plus fine
avec nous ! Nous savons que vous avez emporté les écrits de
votre tante chez vous. Nous savons aussi que vous avez rempli
d’objets anciens la malle qui les contenait auparavant. C’est
donc que vous avez une idée derrière la tête !
Véra réfléchissait à toute vitesse. Sans doute les Sages An-
ciennes avaient-elles demandé à la notaire de leur donner un
double de la clé de la maison d’Ursule et sans doute était-ce
cette jeune femme, qu’elle avait prise pour une voisine, qui était
chargée de l’épier, de passer après elle chez Ursule et de lui ap-
porter ensuite la convocation. Elle s’entendit répondre d’une
voix blanche :
— J’ai emporté chez moi les livres de ma tante et de sa com-
pagne parce que je voulais y jeter un coup d’œil avant de
consulter les Hautes Autorités...

79
— Oui ! Mais dans ce cas, pourquoi avoir rempli d’objets
anciens la malle qui contenait les livres ?
Une femme à cheveux gris, qui n’avait pas encore dit un
mot, proféra d’un ton accusateur :
— Ne serait-ce pas parce que vouliez garder ces livres chez
vous pour les faire circuler ensuite clandestinement ?
Véra se leva et déclara d’une voix indignée :
— Jamais je n’ai enfreint les lois de ma matrie ! Bien au
contraire, je l’ai toujours servie de mon mieux, avec application
et diligence !
Une femme aux cheveux teints en blond murmura d’une
voix douce :
— Justement, c’est bien ce qui nous paraît curieux : vous
êtes très bien notée, vous êtes à deux doigts de siéger parmi
nous et voilà que vous vous rendez coupable d’une dissimula-
tion de documents...
— Je ne voulais rien dissimuler du tout ! Simplement, je me
suis souvenue que ma mère m’avait dit, quand j’étais petite, que
sa tante avait émis des théories farfelues et qu’elle n’avait ja-
mais voulu en démordre, malgré tous les avis des meilleures ex-
pertes ! Alors j’avais envie de lire quelques pages de ces écrits
pour voir de quoi il retournait, c’est tout !
— Et qu’auriez-vous fait, après avoir lu ces théories ?
Véra renonça à dire la vérité, trop brutale pour ses interlocu-
trices, à savoir qu’elle les aurait brûlés, ces maudits écrits qui
avaient empoisonné la vie de sa famille. Car elle savait que
c’était au Conseil, et non à elle, de prendre une décision d’une
telle importance. Elle répondit :
— Je pensais faire venir des Conservatrices de nos musées
pour leur montrer les collections et apporter les écrits au
Conseil. Mais auparavant, je voulais en lire quelques pages pour
voir si ce que ma mère m’avait confié était exact.
Les Anciennes se regardèrent les unes les autres d’un air
sceptique. Enfin la blonde susurra de sa voix douce :
— Les sacs dans lesquels vous avez placé les écrits de votre
tante sont toujours dans votre voiture ?
Elles savaient décidément tout ! Véra répondit :
— Oui, je suis rentrée chez moi hier soir, immédiatement
après avoir reçu votre convocation si bien que je n’ai pas trouvé
le temps de m’occuper de ces sacs.
L’accusatrice aux cheveux gris déclara d’un ton sans ré-
plique :
— C’est très bien. Vous allez nous les laisser. Vous vous sou-
venez de ce que votre mère vous avait dit au sujet des théories
d’Ursule ?

80
— Oui et non. J’étais très jeune quand elle m’en a parlé. Elle
m’avait dit que ma tante pensait qu’avant le cataclysme, les
femmes vivaient séparées les unes des autres, et qu’elles étaient
les domestiques des mâles, ce qui est difficile à croire !
— Et qu’est-ce qu’elle vous avait dit au sujet du cata-
clysme ?
— Il me semble que c’est Gertrude, la compagne de ma
tante, qui avait étudié la question. Je crois qu’elle avait recensé
toutes les théories qui étaient en vogue à ce sujet...
— Vous ne savez vraiment rien de plus ?
— Non. Je dois ajouter que ce sont des souvenirs très loin-
tains...
— Je vais vous lire un document qui va vous rafraîchir la
mémoire !
Elle brandit une feuille de papier et elle lut le rapport rédigé
trente-cinq ans plus tôt par la directrice de l’Institut de Re-
cherche historique après le passage de Stella et de Véra dans
son bureau.
— Et deux semaines plus tard, vous avez emmené votre
amie Stella dans votre famille ! Et ensuite vous avez passé deux
journées chez votre tante ! Et votre tante a fait de vous sa léga-
taire universelle, au détriment de votre sœur Mona ! Est-ce que
vous nous prenez pour des imbéciles ?
Véra, effondrée, regardait ses chaussures. Trente-cinq années
de travail opiniâtre réduites à rien à cause d’une peccadille de
jeunesse. Vraiment, c’était révoltant !
— Ah ! Ah ! Vous ne trouvez rien à répondre à cela, reprit
l’accusatrice d’un air triomphant. Nous avons étudié votre cas
avec le plus grand soin et je suis persuadée que vous faites par-
tie d’un réseau dormant qui va se réveiller un de ces jours pour
ruiner tous nos efforts.
— Mais je vous jure que si j’ai sorti les livres de ma tante de
sa maison, c’était pour...
— C’était pour quoi ? rugit l’accusatrice. Avouez !
— C’était pour les détruire ! Je savais que les théories de ma
tante et de sa compagne étaient dangereuses et que ces deux
femmes avaient été rayées des cadres de l’Institut de Recherche
historique après les avoir soutenues. Quant à moi, je n’ai jamais
travaillé sur l’ère de l’Antécataclysme, ni sur le cataclysme...
La doyenne dit d’un ton doucereux :
— Non, il faut reconnaître que vous avez su éviter les sujets
tendancieux !
— Mes recherches portent sur un sujet beaucoup plus récent
puisqu’il s’agit de la sécession entre les deux Sororités...

81
Véra fut interrompue une fois de plus par l’accusatrice aux
cheveux gris :
— Inutile de nous dire sur quoi vous travaillez. Vous pensez
bien que nous avons passé votre dossier au peigne fin !
Véra, tête baissée, resta silencieuse. Son avocate aux che-
veux blonds déclara :
— Vous prétendez que vous vouliez brûler tous ces docu-
ments sans les lire...
Véra releva la tête et regarda la femme dans les yeux :
— Oui, c’est ce que je voulais faire. Les théories de ma tante
avaient lourdement handicapé sa carrière si bien que j’ai pensé
qu’il valait mieux détruire ces élucubrations plutôt que de courir
le risque de les voir tomber dans des mains dépourvues de scru-
pules.
— Et pourquoi ne pas avoir confié ces documents à notre
Conseil ? demanda l’avocate.
— Mais si je ne l’ai pas envisagé, c’est par respect pour
votre Conseil. Je ne voulais pas vous faire perdre votre temps
avec des enfantillages !
— Et si les recherches de votre tante recelaient une part de
vérité ? demanda l’accusatrice.
— Mais ce n’est pas possible !
— C’est à nous d’en juger et non à vous ! répliqua la
doyenne avec feu. Vous comprendrez, ma chère Véra, que, quel-
les qu’aient été vos raisons d’agir, votre attitude ne peut que
nous surprendre ! En effet, de deux choses l’une : ou, en digne
nièce de votre tante, vous faites partie d’un réseau de cher-
cheuses hérétiques qui ne pensent qu’à renverser notre Conseil
et à semer sans discernement la zizanie dans notre Sororité, ou
vous êtes une historienne peu scrupuleuse et pour accéder aux
plus hautes fonctions, vous êtes prête à détruire des travaux
dignes d’intérêt.
Piquée au vif, Véra répondit :
— Je ne suis ni l’une ni l’autre. J’avais rapporté chez moi les
documents en question afin d’y jeter un coup d’œil en toute
tranquillité. Ma mère m’en avait toujours parlé comme de pures
élucubrations. Mais il est certain que, si je m’étais rendu compte
que ces travaux étaient d’un quelconque intérêt scientifique, je
les aurais apportés au Conseil !
Les femmes se regardèrent d’un air sceptique et tournèrent
leurs yeux vers leur doyenne. Cette dernière dit à Véra :
— Nous allons délibérer. Retirez-vous pour attendre notre
verdict.
Tout en prononçant ces mots, elle appuya sur un bouton pla-
cé devant elle. Aussitôt, la secrétaire fit irruption et accompagna

82
Véra dans la salle d’attente. Véra s’assit et regarda sa montre.
Une heure et demie plus tard, elle fut réintroduite devant le
Conseil.
La doyenne lui dit :
— Restez debout pour entendre notre verdict. Tout d’abord,
vous allez déposer dans notre centre de documentation les deux
sacs qui contiennent les travaux de votre tante et de sa com-
pagne. Nous les soumettrons à nos bibliothécaires et nous ver-
rons ce qu’il convient d’en faire. Est-ce clair ?
— Très clair !
— Ensuite vous viendrez passer ici une semaine avec notre
documentaliste en chef. Elle vous expliquera tout ce que vous
devez savoir au sujet de l’ère de l'Antécataclysme. Vous vous
êtes libérée pour un mois entier, n’est-ce pas ? Eh bien présen-
tez-vous devant elle lundi prochain à neuf heures précises. Elle
vous attendra dans son bureau.
Véra pensa avec amertume qu’elle devrait retarder d’une se-
maine son travail dans la maison d’Ursule, mais elle s’efforça
de ne pas montrer sa contrariété. Or la doyenne semblait lire
dans ses pensées car elle reprit :
— Ne vous inquiétez pas au sujet des collections de votre
tante. Nous avons pris nous-mêmes contact avec les Conserva-
trices de nos musées et elles se chargeront de répertorier chaque
objet. Nous pensons que dans une quinzaine de jours, elles au-
ront entièrement vidé la maison de votre tante et qu’elles auront
recensé tous les objets anciens qu’elle collectionnait.
Véra fit de gros efforts pour oublier qu’elle aurait pu vendre
une bonne partie de ces objets à des amatrices d’antiquités. Elle
avait conscience de ce qu’elle était en fâcheuse posture et
qu’elle devrait s’estimer heureuse si elle arrivait à garder son
poste de directrice de l’Institut. La doyenne reprit :
— Pour le dédommagement, nous verrons plus tard. Vous
avez déjà hérité de votre tante une somme fort coquette et vous
allez pouvoir mettre en vente sa maison dès que nous l’aurons
débarrassée de ses collections... Ce n’est déjà pas si mal !
— Certes, répondit Véra, qui n’en pensait pas un mot. Je ne
vis que pour mes recherches et mon désintéressement est total...
La doyenne et ses compagnes sourirent d’un air entendu.
— A la bonne heure ! Puisque nous voilà d’accord, vous
pouvez vous retirer. Deux agentes vous attendent à côté de votre
voiture, elles ont des ordres concernant les deux sacs qui sont
dans votre coffre. Au revoir !
Véra salua le Conseil d’un signe de tête et sortit à demi-sou-
lagée. Elle se demandait ce que la documentaliste du Conseil al-
lait lui apprendre, mais elle savait que ce n’était pas la première

83
fois qu’arrivait un tel événement : quelques historiennes cou-
pables de trop d’indépendance d’esprit avaient déjà été sou-
mises à un lavage de cerveau de quelques jours. Et Véra esti-
mait que si elle se sortait de ce mauvais pas moyennant un stage
d’une semaine et la perte de quelques objets anciens dont elle
s’était fort bien passé jusque-là, elle n’aurait pas lieu de se
plaindre. Plus que tout, elle redoutait le bannissement sans biens
et sans dédommagement auquel étaient soumises les femmes de
la Grande Sororité qui enfreignent la loi.
*
Le lundi suivant, Véra se présenta très ponctuellement de-
vant la documentaliste du Conseil et cette dernière la reçut avec
une grande affabilité.
— Appelez-moi Dora, lui dit-elle. Puisque nous allons pas-
ser plusieurs journées ensemble, ce sera plus pratique.
Après avoir échangé quelques banalités, Dora entra dans le
vif du sujet : le Conseil lui avait demandé d’exposer devant
Véra tout ce que les recherches les plus pointues avaient fourni
comme connaissances irréfutables sur l’ère de l’Antécata-
clysme. Quand Véra entendit ces propos, elle se demanda tout
d’abord si le Conseil ne cherchait pas à la piéger. Mais devant
son air dubitatif, Dora lui dit :
— Rassurez-vous. Tout ce que je vais vous apprendre est
parfaitement admis par nos gouvernantes. Simplement, il s’agit
de vérités qui ne sont pas bonnes à diffuser pour le moment au-
près de nos commatriotes.
— Et vous savez pourquoi je suis ici ?
— Non, je ne suis pas dans le secret des déesses ! Peut-être
qu’on veut vous confier une mission importante. Ou encore
vous proposer une promotion. Il y a peu de femmes qui savent
ce que je vais vous apprendre et toutes doivent s’engager à ne
pas diffuser les informations qu’elles ont reçues ici !
Véra prêta serment, mais ne fut qu’à moitié rassurée par les
propos de Dora. Elle se tint coite et se promit d’être très vigi-
lante dans ses réactions.
Elles entrèrent dans une grande salle où se trouvaient de cu-
rieuses machines cubiques pourvues d’un écran. Comme Véra
se montrait quelque peu surprise, Dora lui dit en souriant :
— Ce sont des ordinateurs. Ces machines peuvent effectuer
à notre place les travaux les plus variés. Mais le Conseil pense
que la Grande Sororité n’a rien à gagner en montrant ces appa-
reils sophistiqués à l’ensemble de la population. Aussi n’y a-t-il
que les Initiées qui connaissent leur existence et qui savent s’en
servir.

84
Tout en parlant, Dora avait invité Véra à s’asseoir devant un
ordinateur. Ensuite, elle prit place à côté d’elle, mit en marche
l’appareil et se mit à commenter d’une voix posée les images
qu’on voyait sur l’écran.
Les deux premières journées d’étude furent consacrées à
l’ère de l’Antécataclysme. Véra apprit que, pendant ces six mil-
lénaires, les femmes avaient vécu séparées les unes des autres
par les mâles qui avaient trouvé commode de les asservir pour
s’approprier leur descendance. Certes, cela ne s’était pas fait en
un jour et de nombreux mythes, dont celui des Amazones, mon-
traient que la lutte avait été longue et violente.
Véra apprit que les mâles de cette époque étaient plus grands
et plus forts que les femmes de leur famille parce que, pendant
ces millénaires, ils s’étaient réservé une nourriture de choix tout
en ne laissant aux femmes que des restes. Au cours d’activités
où la chasse tenait un grand rôle, ils avaient pu développer leur
musculature alors qu’ils enfermaient leurs esclaves femelles
dans leurs maisons pour éviter qu’elles rencontrent d’autres
mâles et qu’ainsi leur paternité puisse être mise en doute.
— Leur paternité ? demanda Véra qui hésitait à comprendre
la signification du mot.
— Oui, c’est très difficile à imaginer, mais les femmes n’ont
pas toujours été fécondées comme à notre époque de haute civi-
lisation. Dans ces temps où régnait une écœurante bestialité, les
mâles inséminaient les femmes comme le font les animaux avec
les femelles de leur propre espèce.
Véra eut un haut-le-cœur. Dora reprit :
— C’est pourquoi nos historiennes hésitent à désigner du
beau nom de femmes les femelles de cette époque. Elles pré-
fèrent se servir du mot femelle qui leur paraît plus adéquat.
— En effet ! Et que sait-on des temps qui précèdent l’ère de
l’Antécataclysme ? Y a-t-il là aussi une vérité cachée au com-
mun des mortelles ? Et quelle est la cause de la domestication
des femelles au début de cette ère de bestialité ?
Véra ne se souvenait plus que très vaguement de ce qu’elle
avait lu trente-cinq ans plus tôt dans le livre d’Ursule. Mais elle
se garda de faire allusion à cet écrit peu orthodoxe. Dora ré-
pondit :
— A vrai dire, nous savons peu de choses sur l’époque que
nos historiennes appellent l’ère des Temps originels. Mais tout
de même, elles ont éclairci certains points essentiels. Par
exemple, elles sont en mesure d’affirmer que les femmes de
cette époque révéraient déjà nos déesses et qu’elles vénéraient
le pouvoir de transmettre la vie, ce qui est la preuve indiscutable
de l’authenticité de notre religion. Voyez plutôt :

85
Dora appuya sur une touche de l’ordinateur. Sur l’écran ap-
parut aussitôt la statue d’une femme enceinte pourvue de seins
énormes. Elle commenta :
— Cette déesse a été vénérée par nos aïeules il y a environ
30 000 ans. Ce qui constitue la preuve irréfutable que l’ère de
l’Antécataclysme n’est qu’une misérable parenthèse dans l’his-
toire des femmes, ces personnes supérieures créées à l’image de
la Grande Déesse.
Dora expliqua alors que, pendant l’ère des Temps originels,
les femmes vivaient en communauté avec leurs enfants. Quand
les mâles arrivaient à l’âge adulte, elles les chassaient de leur
famille car elle craignaient leur violence. Une partie d’entre eux
mouraient dans la solitude. Quant à ceux, plus chanceux qui ar-
rivaient à survivre, ils allaient rejoindre d’autres mâles pour
s’adonner à la chasse ou à la guerre contre d’autres bandes de
mâles.
— Ils se nourrissaient de la chair des animaux qu’ils tuaient
pendant que les femmes cultivaient la terre et élevaient des
bêtes. Si bien que nos aïeules ont eu connaissance beaucoup
plus tôt que les mâles du rôle de ces derniers dans la procréa-
tion...
Véra demanda :
— Et pourquoi les femmes élevaient-elles des bêtes si elles
ne mangeaient pas leur chair ?
— Nous ne savons rien de certain à ce sujet, différentes
théories s’affrontent. Certaines historiennes pensent qu’elles bu-
vaient le lait des femelles. D’autres affirment que c’est parce
que les femmes ont voulu consommer la chair des bêtes qu’elles
se sont consacrées à l’élevage et rapprochées des mâles et
qu’ainsi ces derniers ont pu se rendre compte qu’ils jouaient un
rôle dans la transmission de la vie.
— Elles auraient donc été punies par les déesses qui inter-
disent aux femmes de manger de la chair des êtres vivants ?
— Ce n’est pas une conception très scientifique de l’His-
toire, répondit Dora en souriant, mais il est vrai que certaines
d’entre nous voient les choses de cette façon !
Au bout de deux jours d’étude intense, Véra avait ingurgité
tout ce que les meilleures historiennes de la Grande Sororité
avaient découvert sur l’époque qui précédait le cataclysme.
Dora lui apprit alors qu’elle ne travaillait pas le mercredi parce
qu’elle avait deux filles et qu’elle ne voulait pas négliger leur
éducation. Elle lui donna rendez-vous pour le surlendemain à
neuf heures.
Véra n’était pas mécontente d’avoir un jour de répit pour as-
similer tout ce qu’elle avait appris car les découvertes qu’elle

86
venait de faire bousculaient les certitudes les mieux établies.
Elle ne se souvenait que confusément de ce qu’elle avait lu dans
les écrits d’Ursule, mais il lui semblait que Dora n’avait fait que
lui exposer, de manière claire, cohérente et convaincante, ce que
sa tante avait écrit dans La Diaspora.
Au cours des deux derniers jours, elle n’avait pas soufflé mot
de l’existence de ce livre tout en se demandant ce que le Conseil
concoctait à son intention à l’issue de son stage d’une semaine
avec la documentaliste. Certes, son métier d’historienne lui per-
mettait d’apprécier à leur juste valeur les découvertes surpre-
nantes qu’elle venait de faire. Mais son inquiétude demeurait :
si Ursule avait vu juste, pourquoi avait-elle été victime d’ostra-
cisme de la part de sa hiérarchie ?
Le surlendemain, Véra retrouva Dora avec plaisir. Elle écou-
ta avec le plus vif intérêt son exposé sur le cataclysme. Certes
de nombreux points restaient à éclaircir. Mais ce qui était cer-
tain, c’est qu’à partir du moment où les mâles avaient réduit les
femelles en esclavage, ils avaient pu impunément donner libre
cours à leur agressivité.
Non seulement ils avaient été violents avec leurs femmes et
leurs enfants, avec les troupeaux qu’ils s’étaient appropriés,
avec la Terre Mère qui devait sans cesse produire davantage
pour satisfaire leur rapacité, mais encore ils étaient violents
entre eux. Le frère tuait le frère, un de leurs mythes l’affirmait,
des familles entraient en guerre sous le moindre prétexte et
s’entretuaient de bon cœur et cela dès les débuts de l’asservisse-
ment des femmes. Les mâles les moins stupides, sensibles à ce
que leur agressivité les faisait courir au suicide collectif, avaient
inventé le troc de femelles pour s’allier entre eux au lieu de
s’étriper.
— Le troc de femelles ? s’écria Véra d’un air incrédule.
Elle se reprit aussitôt en craignant qu’on lui reproche une
trop grande liberté d’esprit. Mais Dora lui répondit :
— Je sais bien que de telles turpitudes sont difficiles à
croire. Mais le fait est attesté par de nombreux documents. Je
peux vous les fournir, si vous y tenez !
— Non, je vous crois sur parole. Mais que de découvertes
surprenantes je fais en si peu de temps !
— Et c’est loin d’être terminé ! sourit Dora.
Elle se mit alors à lui expliquer que plus on avançait dans les
siècles de l’ère de l’Antécataclysme, et plus les mâles mettaient
leur intelligence au service de leur agressivité.
— Leur intelligence ? ne put se retenir de s’exclamer Véra.
— N’oubliez pas qu’ils avaient interdit à leurs femelles l’ac-
cès à la connaissance. Imaginez ce que nous serions si nous

87
n’étions jamais sorties de nos maisons, que nous n’ayons jamais
été scolarisées, que nous n’ayons jamais fait de sport et que
nous restions confinées à longueur de journée dans des travaux
répétitifs et sans intérêt ! Les mâles se réservaient les sciences
et les techniques comme leur domaine de prédilection et ils
n’ont cessé de perfectionner les moyens de tuer afin d’avoir de
plus en plus de pouvoir, de richesses et de femelles à leur ser-
vice.
— Que de monstruosités ! C’est épouvantable ! répondit
Véra avec une indignation qu’elle n’arrivait pas à contenir mal-
gré toutes les bonnes résolutions qu’elle avait prises avant son
stage.
— Je suis heureuse de vous l’entendre dire ! Nous autres
femmes évoluées d’une haute civilisation fondée sur le respect
de la vie, nous ne pouvons évoquer les boucheries qui ont pré-
cédé le cataclysme sans un haut-le-cœur !
Et Dora continua son exposé : l’Histoire qu’on enseignait
aux enfants de l’ère de l’Antécataclysme n’était qu’une suite de
conflits qui avaient pour cause les sujets les plus divers. Les
mâles se disputaient des territoires, des héritages, des richesses,
ce qui, à l’extrême rigueur pouvait se comprendre venant de
leurs esprits bornés. Mais ils étaient également prêts à s’entre-
tuer pour des questions de croyances, de couleur de peau ou
d’appartenance ethnique. A la fin de cette ère maudite, il y avait
eu des conflits effroyables qui avaient entraîné des millions de
morts, conflits dont les historiens de ces temps reculés n’arri-
vaient même pas à démêler les causes. La plus importante partie
des richesses créées par l’ensemble de la population, au lieu
d’améliorer la vie des gens, passait à l’élaboration d’armes de
plus en plus sophistiquées, armes qui finissaient toujours par
servir à la destruction d’une partie de la population. Durant
cette ère de folie meurtrière, les femelles devaient mettre au
monde le plus d’enfants possible pour les envoyer se faire mas-
sacrer massivement au combat à vingt ans. Et à la veille du ca-
taclysme, les mâles avaient entassé suffisamment d’armes pour
faire exploser plusieurs fois notre malheureuse planète.
Devant un tel récit, Véra demanda à la documentaliste de la
laisser souffler un peu.
— Je comprends votre émotion, compatit Dora. Mais il faut
que vous soyez consciente du fait que je ne me perds pas dans
des récits annexes. Je vais tout droit à l’essentiel pour que vous
puissiez vous faire une idée juste au sujet de ce que nous savons
sur ces millénaires d’obscurantisme et de carnage. S’il nous
reste un peu de temps demain soir, je pourrai vous expliquer,

88
par exemple, ce qu’était le goulag ou les camps d’extermina-
tion...
Véra n’en demandait pas tant. Elle éprouvait un sentiment de
vertige et se borna à répondre :
— Si je comprends bien, l’ère de l’Antécataclysme n’a été
qu’une suite de violences et d’horreurs perpétrées sous les pré-
textes les plus futiles. Et on a pu démontrer que la responsabilité
en incombait entièrement aux mâles ?
Dora répondit en souriant :
— Je vois que vous êtes dotée d’un remarquable esprit de
synthèse. Et c’est bien naturel, venant d’une nièce d’Ursule !
— Ursule ? Vous êtes au courant des travaux de ma tante ?
— Bien sûr. Mais je laisse au Conseil le soin de vous expli-
quer certains points. En ce qui me concerne, je dois me limiter
— enfin, si l’on peut dire, car le sujet est vaste ! — au cata-
clysme. Aujourd’hui, nous avons étudié ses causes, qui sont in-
discutables. Les mâles interdisaient aux femelles l’accès au
pouvoir et ils leur refusaient également le droit de porter les
armes. Elles ne savaient pas s’en servir parce qu’elles ne rece-
vaient aucun entraînement dans ce domaine. Donc la responsa-
bilité du cataclysme incombe entièrement aux mâles, c’est irré-
futable. Mais je vois que vous êtes épuisée par l’effort de con-
centration que je vous ai demandé. En voilà assez pour aujour-
d’hui. A demain !
Après les découvertes qu’elle venait de faire, Véra eut beau-
coup de mal à s’endormir et quand elle y parvint enfin, son
sommeil fut peuplé de cauchemars épouvantables.
Elle revint le lendemain pour écouter l’exposé de Dora sur le
cataclysme. Depuis près d’un siècle, les mâles se vantaient
d’avoir inventé une arme terrible qui pouvait faire exploser la
planète. Depuis un siècle également, des femmes, moins stu-
pides que la plupart des femelles aliénées de cette époque
d’obscurantisme, essayaient d’unir leurs efforts pour conjurer la
catastrophe qui leur paraissait à juste titre imminente. Certaines
avaient constitué des communautés de femmes qui mettaient ré-
gulièrement leurs semblables en garde contre ce qui leur pendait
au nez. Mais dans la mesure où les mâles détenaient la quasi to-
talité des richesses et des moyens d’information, ils étaient plus
écoutés que ces femmes qu’ils ne cessaient de tourner en ridi-
cule en toute occasion.
Malgré tout, ici et là, de petits noyaux de pionnières se for-
maient. Des couples de femmes élevaient leurs enfants sans
l’aide d’un mâle. Des quartiers entiers de certaines villes, trop
rares il est vrai, n’étaient habités que par des femmes qui
avaient compris que ce qu’elles avaient à gagner dans la compa-

89
gnie des mâles n’était qu’un leurre. Les mâles avaient proclamé
imprudemment l’union fait la force et ces femmes avaient tiré
les conséquences d’une telle affirmation. De temps à autre, elles
se réunissaient afin de faire le point sur leurs revendications et
sur l’état de leur richesse personnelle qui, il faut bien l’avouer,
était extrêmement mince.
Tant et si bien qu’un jour, il y eut entre des groupes de mâles
un conflit épouvantable qui, heureusement, n’explosa pas d’un
seul coup. Les communautés de femmes qui avaient vu venir la
catastrophe purent se rendre rapidement dans des abris où elles
emmenèrent avec elles non seulement leurs enfants, mais en-
core les animaux auxquels elles tenaient. Et c’est ainsi qu’elles
survécurent et que ces espèces ne connurent pas le néant défini-
tif de celles qu’elles n’avaient pu protéger.
— Je comprends, murmura Véra. Elles devaient avoir des
chattes et des chiennes...
— Oui, et aussi des vaches, des juments, des ânesses, des
truies et toutes les autres bêtes qui vivent dans la Grande Sorori-
té. Le cataclysme s’est produit il y a environ 5000 ans et la mis-
sion auguste du Conseil, qui existe depuis cinq millénaires, est
de veiller à ce que cela ne recommence jamais. D’ailleurs, les
Sages Anciennes vous en diront davantage lundi prochain.
— Lundi prochain ?
— Oui, il faut que vous ayez le temps de digérer toutes ces
découvertes ! Vous faites maintenant partie des Initiées et cha-
cune d’entre nous se souvient du choc qu’elle a reçu lors de sa
semaine d’initiation. Reposez-vous pendant le week-end et
soyez au Conseil lundi, à quatorze heures précises. La doyenne
vous expliquera ce qu’elle attend de vous, maintenant que vous
êtes dans le secret des déesses.
Bouleversée par son stage, Véra ne laissa cependant rien pa-
raître de son inquiétude. Mais pendant les deux jours qu’elle
passa chez elle, elle n’arriva pas à faire abstraction de son ap-
préhension. Qu’est-ce que la doyenne du Conseil pouvait at-
tendre d’elle ?
Elle maudissait intérieurement la tante Ursule, qui aurait
mieux fait, pour la tranquillité de sa nièce, de s’occuper de re-
cherches politiquement correctes au lieu de découvrir des véri-
tés iconoclastes. Ce qui, pour une historienne digne de ce nom,
est tout simplement atterrant !
Le lundi suivant, Véra fut introduite dans le bureau de la
doyenne qui la reçut en présence de deux autres Sages An-
ciennes, dans lesquelles elle reconnut son accusatrice et son
avocate.

90
La doyenne la fit asseoir d’un geste et lui exprima sa satis-
faction : Véra s’était bien comportée tout au long de la semaine
précédente et ses réactions avaient été saines devant les exposés
circonstanciés de Dora. Elle ajouta :
— Je pense que vous serez heureuse d’apprendre que nous
allons réhabiliter, à titre posthume, votre tante Ursule, ainsi que
sa compagne. Les travaux de ces deux historiennes étaient du
plus haut intérêt, mais il aurait été prématuré de les diffuser il y
a cinquante ans. Désormais, deux écoles de la Grande Sororité
porteront leurs noms.
— Je vous remercie, balbutia Véra en se demandant si les
trois vieilles femmes ne se moquaient pas d’elle. Croyez que je
suis très sensible à cet honneur.
La doyenne reprit d’un air solennel :
— Maintenant que vous savez quelle est l’origine de notre
Sororité et que vous savez sur quels fondements elle a été bâtie,
maintenant que vous avez compris que la raison d’être de notre
Conseil est de veiller à ce qu’il n’y ait plus jamais de cata-
clysme à la surface de notre planète, je vais vous confier une
mission de la plus haute importance. Si vous l’acceptez et que
vous réussissez, vous ferez partie des Sages Anciennes dès que
l’une d’entre nous sera rappelée auprès de la Grande Déesse. Si
vous refusez, vous serez bannie de notre matrie et vous pourrez
aller vous établir dans la Petite Sororité ou dans les Terres Inter-
dites.
Véra n’hésita pas une seule seconde :
— J’accepte ! dit-elle d’une voix ferme.
— Vous acceptez sans même savoir de quoi il retourne ? de-
manda l’accusatrice d’un air soupçonneux.
Véra répondit avec feu :
— Je suis persuadée que le Conseil ne peut me proposer
qu’une mission utile à la Grande Sororité ! Et comme je n’ai eu
pour but, tout au long de ma vie, que de servir ma matrie, j’ac-
cepte avec reconnaissance et j’espère que je saurai me montrer
digne de votre confiance !
— C’est bien, dit la doyenne. Voici de quoi il retourne. Il y a
environ trente-cinq ans, deux étalons sont arrivés à s’échapper
de notre Grand Séminaire.
Véra se sentit pâlir. Allait-on lui reprocher, après tout ce
temps, d’avoir aidé ces malheureuses créatures ? Elle regarda
avec attention la doyenne qui continuait imperturbablement :
— Une enquête a été menée et nous avons appris qu’ils
avaient reçu l’aide d’une gardienne. On ignore pourquoi cette
misérable a ainsi enfreint les lois de notre matrie.

91
Véra nota au passage qu’il y avait des points que les Sages
Anciennes n’avaient jamais éclaircis, si bien qu’elle fut quelque
peu rassurée. Elle écouta attentivement la doyenne :
— Quoi qu’il en soit, ces trois créatures ont réussi à at-
teindre les Terres interdites et à y survivre. Et nous savons que
la gardienne qui a aidé les deux étalons a fondé, il y a quelques
années, une sorte d’élevage où on éduque vingt-deux mâles non
castrés.
En moins d’une minute, Véra venait d’apprendre que non
seulement il était possible à des créatures démunies et sans res-
sources de survivre dans une contrée qui était présentée comme
un désert inhospitalier dans les manuels de géographie destinés
aux petites filles, mais encore qu’on pouvait faire coexister des
étalons.
— Et ces mâles ne se sont pas encore entretués ? murmura-t-
elle.
— Pas encore. L’ex-gardienne veut tenter une expérience
afin de prouver que ces créatures ne sont pas aussi mauvaises
qu’on le prétend. Et il est vrai que, jusqu’à ce jour, elle a réussi
à garder une telle emprise sur les mâles de son élevage qu’ils
sont tous en vie. Vous comprenez, ils vivent avec leurs mères et
restent sous leur coupe, donc ils n’ont aucun pouvoir !
— Oui, je comprends, affirma Véra qui ne voyait pas où
voulait en venir la doyenne.
— Tant mieux ! répondit cette dernière. Après la semaine
d’initiation que vous venez de vivre, vous devez saisir l’enjeu
de l’élevage des Terres interdites. Quand les mères des étalons
mourront, ils seront libres de toute influence et ils ne tarderont
pas à donner libre cours à leurs instincts violents. On encourage
ces mâles à jouer avec des filles de leur âge, c’est assez dire
qu’on a tout à redouter d’une telle expérience. Vous me compre-
nez, n’est-ce pas ?
— Certainement, répondit hâtivement Véra.
— Nous sommes ravies de voir que vous saisissez l’impor-
tance de cet événement sans précédent depuis le début de notre
ère. Voilà donc la mission dont vous êtes chargée par le Conseil.
Vous allez prendre le chemin des Terres interdites, vous vous
lierez d’amitié avec Lydie...
— Lydie ?
— C’est la gardienne renégate qui dirige l’élevage de mâles.
Vous gagnerez sa confiance en lui disant que vous avez été
chassée de la Grande Sororité pour vous être rendue coupable
d’un détournement de fonds. Vous vous montrerez curieuse de
visiter son établissement. Et quand vous serez dans la place,
vous verserez cette substance dans la soupe des mâles.

92
En disant ces mots, la doyenne lui tendit un flacon de verre
brun bouché hermétiquement.
— C’est un produit qui n’agit que deux jours après avoir été
absorbé, expliqua la doyenne. Ainsi, vous aurez largement le
temps de prendre congé de Lydie et de ses protégés avant de ré-
intégrer la Grande Sororité.
Véra n’osait pas envisager ce que signifiait le discours de la
doyenne. Elle finit par balbutier :
— Mais je croyais... Il me semblait...
L’accusatrice l’interrompit brutalement :
— Vous n’avez rien à croire, ni à imaginer ! Vous devez ver-
ser le contenu de cette fiole dans une marmite de soupe, et rien
de plus.
Véra se tut, la mort dans l’âme. Toute son éducation l’avait
amenée à considérer qu’écraser le moindre insecte était une
abomination et voilà qu’on l’envoyait exterminer tout le person-
nel de la maison d’élevage ! Elle avait appris depuis sa plus
tendre enfance que la vie était sacrée et qu’on ne devait porter
atteinte à aucun être vivant. Le Conseil des Sages Anciennes
avait donc non seulement le monopole de la connaissance, mais
encore le droit de vie et de mort !
La doyenne interrompit ses réflexions :
— Si vous menez à bien l’opération que nous vous confions,
vous ferez partie de notre assemblée.
Véra n’hésita plus. Elle ne voulait pas être bannie de la
Grande Sororité donc elle n’avait plus qu’à aller de l’avant :
— Je ferai de mon mieux pour vous donner toute satisfac-
tion, s’entendit-elle répondre d’une voix blanche.
— Je sais ce que vous pensez, dit la doyenne. Mais les Ini-
tiées sont au-dessus des lois qui ne concernent que les simples
mortelles. Considérez que votre mission est la dernière partie de
votre initiation et partez le cœur tranquille car vous allez œuvrer
pour la perpétuation de la vie.
— J’en suis persuadée ! répondit Véra qui au fond d’elle-
même n’était persuadée que d’une seule chose, c’est qu’elle
n’avait pas la possibilité de reculer sans perdre la face.
— A la bonne heure, répondit la doyenne. Prenez ce flacon
et revenez demain matin. On vous donnera une voiture et tout
ce qui vous sera nécessaire pour accomplir votre mission.
— Les Terres interdites sont-elles aussi inhospitalières qu’on
le dit ? demanda-t-elle avec inquiétude.
Les Anciennes éclatèrent de rire. Quand elle eut repris son
souffle, la doyenne répondit :
— Non, c’est encore une légende que nous avons inventée
pour les âmes simples. Les Terres interdites sont en tous points

93
semblables à la Grande Sororité si ce n’est que la vie y est
moins chère et qu’il y fait plus froid. N’ayez crainte, vous ne
manquerez de rien ! Nous avons tout prévu pour votre confort.
A moitié rassurée, Véra rentra chez elle où elle entreprit de
mettre de l’ordre avant son départ.
*
Le voyage de Véra fut sans histoire. En roulant sur la grande
route qui la menait vers les Terres interdites, elle reconnaissait
que le Conseil avait bien fait les choses. On lui avait confié une
superbe voiture de fonction remplie de tout ce dont elle aurait
besoin au cours de sa mission. Tant qu’elle fut sur les terres des
deux Sororités, elle montra les laissez-passer dont on l’avait
pourvue. Et quand elle fut à quelques kilomètres de la frontière
des Terres interdites, elle brûla ses papiers, ainsi qu’on le lui
avait recommandé.
A la frontière, elle fit à la fille de Gynie un récit qui parut
vraisemblable à la douanière : se sachant surveillée parce que
non conformiste, elle avait préféré partir en emportant la plus
grande partie de ses biens plutôt que d’être chassée après avoir
été dépouillée de tout. Réna, en digne fille de Gynie, obtint un
généreux pourboire de la nouvelle venue et lui proposa de lui
servir de guide au Pays des Égales. Bien sûr, Véra accepta avec
joie. Et c’est ainsi qu’elle fut accueillie par Réna et sa com-
pagne Nina, ce qui facilita beaucoup son installation.
Elle trouva facilement à se loger dans une jolie maison qui
avait appartenu à une femme récemment décédée. Mais elle at-
tendit qu’on fasse allusion devant elle à l’élevage des jeunes
étalons pour s’étonner avec beaucoup de naturel, manifester de
l’incrédulité et demander à être détrompée. Et quand on lui pro-
posa de lui faire visiter cet établissement, elle commença par re-
fuser en feignant d’avoir peur de ces créatures diaboliques. Puis
elle se laissa convaincre de leur innocuité et elle accepta enfin
d’aller leur faire une petite visite afin d’avoir une opinion sur ce
sujet.
Réna lui présenta Lydie. Mais cette dernière ne lui manifesta
aucune sympathie. Ce n’était pas que Lydie suspectât Véra de
mauvaises intentions, simplement les souvenirs de son ancienne
matrie lui étaient devenus désagréables et, à quatre-vingt-deux
ans, elle ne se forçait plus à l’amabilité. De plus, elle n’aimait
pas qu’on vienne regarder ses jeunes protégés comme des bêtes
curieuses. Pour elle, qui en avait jadis élevé deux, c’étaient des
êtres humains comme les femmes, mais des êtres humains vic-
times d’une injustice colossale dont elle ignorait la cause. Et
face à cette antipathie, Véra craignit qu’il ne s’écoulât beaucoup
de temps avant qu’elle puisse s’acquitter de sa mission.

94
Trois mois plus tard, la compagne de Réna, Nina, qui tra-
vaillait dans la maison d’élevage, fut victime d’une indigestion
après un repas trop copieux. Et Véra, qui était devenue leur
amie, s’offrit à la remplacer. Quand elle fut seule en présence
d’une dizaine de jeunes mâles, elle eut beaucoup de peine à sur-
monter son appréhension. Mais quand elle les vit s’approcher
d’elle pour lui demander des nouvelles de la santé de Nina et
s’attrister de la savoir malade, elle se rasséréna. Et au bout de
quelques heures, constatant que les garçons vaquaient calme-
ment à leurs occupations sans s’occuper d’elle, elle fut tout à
fait rassurée et entreprit d’examiner la disposition des pièces de
leur maison. Elle eut tôt fait de repérer la cuisine et se promit de
revenir le jour suivant avec le flacon de verre brun que la
doyenne lui avait confié.
Le lendemain, elle devait prendre son service avant le repas
de midi, pour servir à table, et s’en aller avant le dîner. C’était
donc le jour rêvé pour mener à bien sa mission sans plus tarder.
Elle enfouit le flacon dans une poche de sa combinaison et se
mit au travail d’un air dégagé. Une heure avant de quitter la
maison des mâles, elle profita d’une pause de la cuisinière pour
se diriger vers la cuisine, ouvrir la marmite où mijotait la soupe
du soir, et y vider prestement le contenu de la fiole. Elle termina
ensuite sa journée comme si de rien n’était. En sortant de la
maison, elle croisa Lydie et les deux mâles âgés qui l’accompa-
gnaient partout.
— Nous venons voir si la soupe est bonne ! plaisanta Lydie.
Il faut que mes pensionnaires se régalent. Tu ne veux pas dîner
ici, Véra ?
— Non, merci, j’ai promis à Nina de lui faire un bouillon de
légumes...
Mais au lieu d’aller voir Nina, elle sauta au volant de sa voi-
ture et fila jusqu’à la frontière. Réna fut très surprise de la voir
arriver, mais Véra, après avoir ralenti jusqu’à la hauteur de son
amie, lui dit :
— Nina ne va pas bien. Elle te réclame...
— Mais je ne peux pas abandonner mon poste, fit remarquer
Réna. Je n’ai pas fini ma journée !
— Ça ne fait rien ! Ne te casse pas la tête pour ça ! Il te reste
à peine une heure à tirer avant d’être relevée. Je vais te rempla-
cer !
— C’est vrai qu’il ne passe jamais personne à cette heure-là,
reconnut Réna. Tu ferais ça pour moi ?
— Bien sûr ! Personne n’en saura rien ! Dépêche-toi...
— Voilà la clé de la barrière.

95
A peine Réna avait-elle disparu que Véra ouvrit la barrière
pour filer à toute allure vers la Grande Sororité. Elle ne mit que
deux jours à réintégrer son domicile, après une absence de trois
mois. Et elle se prépara à affronter à nouveau le Conseil des
Sages Anciennes.
Dès le lendemain matin, Véra se présenta au secrétariat du
Conseil pour déclarer qu’elle avait accompli sa mission. La se-
crétaire à qui elle s’adressa lui répondit qu’elle allait trans-
mettre le message à qui de droit, par la voie hiérarchique. Véra,
quelque peu déçue, rentra chez elle et se mit à patienter dans
l’espoir d’une convocation imminente.
Elle ne s’attendait pas à un semblable accueil. Pendant les
trois mois qu’elle avait passés chez les Égales, elle s’était ima-
ginée qu’à son retour, elle serait accueillie en héroïne avec une
couronne, des gerbes de fleurs et des chants d’allégresse. Et voi-
là qu’on se bornait à lui proposer de ronger son frein comme si
elle avait adressé au Conseil une supplique pour une parente ou
une amie. Décidément les Anciennes étaient de surprenantes
vieilles dames ! A certains moments, elle se demandait même,
avec désarroi, si on ne s’était pas servi d’elle pour lui faire ac-
complir un acte délictueux et qu’on n’allait pas, un jour pro-
chain, lui annoncer sa disgrâce et son bannissement en lui reti-
rant tous ses biens. Car elle se doutait de ce qui était arrivé à
Lydie, aux deux mâles âgés qui la suivaient partout, aux jeunes
mâles et à leurs mères. Ils étaient tous morts, sans aucun doute
possible. Or, dans les matries qu’elle avait visitées, la vie était
considérée comme la valeur suprême et il était interdit à leurs
citoyennes de donner la mort.
Enfin, au bout de six semaines, elle reçut une enveloppe por-
tant le tampon du Conseil. Elle l’ouvrit le cœur battant et apprit
qu’elle devait se présenter le jour suivant à quatorze heures de-
vant les Sages Anciennes.
Elle arriva avec trois quarts d’heure d’avance, vêtue de sa
combinaison la plus élégante, de ses plus belles chaussures aé-
rodynamiques et coiffée le matin même par la meilleure artiste
de la capitale. En attendant le moment d’être reçue, elle se pro-
mena dans le parc qui entourait le bâtiment et admira le travail
des jardinières et des horticultrices chargées de l’entretenir de
leur mieux afin de réjouir les femmes qui prenaient les meil-
leures décisions possibles pour l’avenir de la matrie. Et toute à
l’appréhension de ce qui allait se passer cet après-midi-là, elle
n’osait rêver de faire un jour partie de cet illustre aréopage.
Elle alla s’asseoir dans la salle d’attente. A quatorze heures
précises, une secrétaire vint la chercher pour l’introduire dans la
Sainte des Saintes, à savoir la salle de réception du Conseil.

96
Les Anciennes étaient assises autour de la table ovale com-
me la première fois que Véra avait comparu devant elles. Mais
la place à la droite de la doyenne était vide. Et, malgré ses senti-
ments contradictoires où dominait l’appréhension, Véra ne put
s’empêcher de compter machinalement les Anciennes. Elle
constata qu’elles n’étaient plus que onze et que c’était son accu-
satrice aux cheveux gris, si impitoyable avec elle, qui était ab-
sente.
La doyenne se leva de son siège et lui dit d’une voix céré-
monieuse :
— Vous avez dû être surprise, ma chère Véra, de ne pas être
reçue plus tôt par notre Conseil. Mais quand vous saurez que
nous avons dû assister aux funérailles de notre chère sœur So-
phie, et nous recueillir le temps nécessaire à notre deuil et à son
retour dans le sein de la Grande Déesse, vous comprendrez que
nous vous ayons imposé ce délai.
Véra ouvrit la bouche pour dire quelques mots, mais la
doyenne leva la main pour l’en dissuader et continua d’un ton
plus familier :
— Soyez persuadée, ma chère enfant, que nous avons ac-
cueilli avec une grande joie la nouvelle de votre retour et que
nous nous sommes toutes réjouies de savoir que vous aviez ac-
compli votre délicate mission sans difficulté.
La doyenne fit un geste des deux mains et ses dix com-
pagnes se levèrent de leurs fauteuils, avec une certaine difficulté
car la plupart étaient fort âgées. Elle prononça alors d’un ton so-
lennel la formule d’intronisation :
— Moi, Délie, entourée de mes dix sœurs ici présentes, je
t’accueille parmi nous, ô Véra, au sein de notre Conseil de
Sages Anciennes, qui décide de ce qui est bon pour la perpétua-
tion de la Vie, qui est le Bien suprême, créé par la Grande
Déesse, notre Mère à toutes.
Elle ajouta, d’une voix plus naturelle :
— Approche-toi de moi, Véra, afin que je t’embrasse. Et em-
brasse ensuite tes dix sœurs ici présentes puisque tu fais mainte-
nant partie, de plein droit, de notre Conseil.
Véra ne se fit pas prier pour donner l’accolade aux onze
vieilles femmes. C’était vraiment le plus beau jour de sa vie !
D’une voix enrouée, elle balbutia quelques remerciements qui
furent accueillis par des sourires compréhensifs. La doyenne re-
prit :
— Ma chère Véra, voici quelques cadeaux de bienvenue.
Elle ôta un morceau de tissu qui était posé sur une table et
déclara :

97
— Te voici propriétaire d’appareils réservés aux Initiées : un
ordinateur portable, un téléphone, portable également. Ainsi tu
pourras nous joindre où que tu sois ! Dès demain, des techni-
ciennes passeront chez toi pour installer d’autres appareils qui
te surprendront. Nos commatriotes feraient un mauvais usage de
ces outils, mais il est juste que tu les possèdes, toi qui as su agir
dans l’intérêt supérieur de notre matrie.
Véra ouvrit la bouche pour remercier la doyenne, mais elle
continua :
— Mes chères sœurs, nous allons passer dans le salon de ré-
ception pour boire le verre de la sororité en l’honneur de Véra.
Et quand elle sera remise de ses émotions, elle nous fera le récit
de son séjour dans les Terres interdites.
Les Anciennes et la nouvelle intronisée se rendirent dans une
pièce remplie de meubles qui auraient pu figurer dans un musée
tant ils étaient vétustes. Des coupes tout aussi antiques étaient
posées sur une table. La doyenne appuya sur un bouton et aussi-
tôt une jeune femme surgit en poussant un chariot sur lequel
trônaient des bouteilles de champagne. Elle les déboucha d’un
geste preste, comme si elle n’avait fait que cela toute sa vie, et
ressortit aussitôt. Alors la doyenne se tourna vers Véra et décla-
ra en souriant :
— Tu es de bien loin notre benjamine, ma chère Véra. Cha-
cune d’entre nous pourrait être ta mère. Tu vas donc être la
jeune fille de la maison et nous servir à boire !
Véra s’exécuta avec joie et offrit à chaque Ancienne une
coupe de champagne. La plupart d’entre elles s’étaient déjà
écroulées dans des fauteuils tant leurs jambes étaient faibles.
Une fois les toasts portés, Véra se mit à raconter de son
mieux son expédition dans les Terres interdites. On lui recon-
naissait en général un certain talent pour la narration ainsi que
beaucoup d’humour. Elle raconta donc son voyage, son installa-
tion, sa première visite à la maison d’élevage et l’exécution de
sa mission. Elle dut souvent s’interrompre parce que les An-
ciennes, sans doute confinées la plupart du temps à l’intérieur
de leurs maisons à cause de leur grand âge, poussaient des cris
de surprise et des gloussements d’aise à chacune de ses péripé-
ties.
Bien sûr, dans son récit, Véra se donna le beau rôle tout en
minimisant les qualités des jeunes mâles de la maison d’éle-
vage. Quand elle eut terminé, la Sage Ancienne blonde, qui
avait été son avocate avant son départ pour les Terres interdites,
déclara :
— Tu as rendu un fier service à notre Sororité, à notre es-
pèce et à notre planète, ma chère Véra. Et ta modestie t’em-

98
pêche de dire combien ta mission était périlleuse. Car si ces
mâles livrés à eux-mêmes avaient eu le moindre soupçon
concernant ta mission, nul doute qu’ils t’auraient fait un mau-
vais parti et que tu ne serais pas parmi nous en ce moment...
Un murmure approbateur accueillit ces paroles. La doyenne,
qui venait de vider trois coupes de champagne coup sur coup,
prit la parole d’une voix vacillante pour déclarer :
— Si Véra n’avait pas accompli sa mission avec efficacité,
avant trois générations, nous aurions eu la guerre !
Véra se demanda pendant un court instant ce que signifiait le
mot guerre. Et elle se souvint que Dora lui avait expliqué que
l’ère de l’Antécataclysme n’avait été qu’une suite de conflits
sanglants entre les mâles qui avaient pris le pouvoir et que
c’étaient ces conflits que, dans ces temps reculés, on désignait
de ce terme archaïque. Elle frissonna un instant au souvenir des
atrocités qu’elle avait vues sur les documents que Dora lui avait
montrés et elle se dit que si elle avait évité de semblables hor-
reurs aux générations futures, elle n’avait pas à regretter d’avoir
versé le contenu du flacon de verre brun dans la soupe des éta-
lons.
Les autres Anciennes la regardaient avec un intérêt nuancé
d’admiration. La doyenne ajouta :
— Oui, c’est certain, il fallait prendre cette décision pour
que la vie continue à prospérer dans toutes les matries de notre
planète. Et Véra a parfaitement compris que la raison d’état
l’emporte parfois sur la morale vulgaire. Elle est donc digne
d’être une Sage Ancienne. Bienvenue à toi, Véra, qui as su faire
taire ta délicate sensibilité pour servir notre matrie !
Véra sourit avec modestie. Après avoir trempé le bout des
lèvres dans sa coupe, elle murmura :
— Il y a quelque chose que je ne comprends pas...
En saisissant une quatrième coupe de champagne, la doyen-
ne répondit :
— Rassure-toi, ma chère enfant. Nous t’expliquerons, au
cours des jours prochains, pourquoi les Anciennes ont choisi, en
toute connaissance de cause, le mode de vie de leurs chères
commatriotes. Vois comme elles respectent la nature, vois
comme elles savent se contenter du strict nécessaire, vois
comme leur existence est saine et équilibrée. Tout a été pensé
sagement, par notre Conseil, afin que les erreurs du passé ne se
reproduisent plus. Et vois quel est le bonheur des femmes de la
Grande Sororité, qui cultivent à la fois leurs terres et leur esprit.
As-tu jamais manqué de quelque chose d’essentiel dans notre
matrie ?
— Certes non, répondit Véra.

99
Les vieilles femmes dégustaient leur champagne tout en ba-
vardant. La doyenne se rapprocha un peu plus de Véra pour lui
chuchoter :
— Pendant ton absence, nous nous sommes occupées de
l’héritage de ta tante Ursule. Ses œuvres, ainsi que celles de
Gertrude, sont maintenant en bonne place dans la bibliothèque
du Conseil. Quant aux Conservatrices de nos musées, elles se
sont chargées de l’inventaire de ses collections d’antiquités.
Ainsi nous avons pu donner à la notaire qui s’occupe de cette
affaire un certificat attestant que tout est en règle.
Comme Véra voulait remercier son interlocutrice, celle-ci
l’arrêta d’un geste de la main :
— Tu recevras un dédommagement forfaitaire pour les col-
lections de ta tante. Bien sûr, tu aurais peut-être pu en tirer da-
vantage d’argent en les mettant aux enchères. Mais dans la me-
sure où on te laisse la maison d’Ursule, dont tu pourras obtenir
un bon prix, tu n’es pas à plaindre, n’est-ce pas ? Qu’en penses-
tu ?
Toute à la joie de faire partie du Conseil des Anciennes, Véra
se récria hypocritement :
— Je suis tellement heureuse de voir que ma tante est réha-
bilitée ! J’ai appris par le journal, la semaine dernière, que
l’école où elle a fait sa scolarité porte maintenant son nom !
La doyenne ne fut pas dupe et sourit :
— Un jour, l’école où tu as fait tes études portera aussi ton
nom, ma chère Véra. Mais rien ne presse, puisqu’il faut avoir
été rappelée par la Grande Déesse pour recevoir un tel hon-
neur !
Et rien ne pressait en effet pour Véra qui, telle que vous
l’avez connue, sut au cours d’une très longue vie, faire passer
ses intérêts avant ceux de la Grande Sororité et les intérêts de la
Grande Sororité avant ceux des autres matries. C’est pourquoi,
avare et cynique, elle a laissé un grand nom dans l’Histoire de
ce temps-là.

Fin

100
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