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Vers une poétique

de L'Espèce humaine
de Robert Antelme
Critiques Littéraires
Collection dirigée par Maguy Albet

Déjà parus

GUIZARD Claire, Bis repetita. Claude Simon: la répétition à


l'oeuvre,2005.
NAZAROV A Nina, Andrei' Makine, deux facettes de son œuvre,
2005.
BOUGAULT Laurence, Poésie et réalité, 2005.
BROWN Llewellyn, Figures du mensonge romanesque,2005
D. DENES, Marguerite Duras: Ecriture et politique, 2005.
BOUSTA Rachida Saïgh, Romancières marocaines, 2005.
VALLIN Marjolaine, Louis Aragon, la théâtralité dans l'œuvre
dernière, 2005.
LAROQUE-TEXIER S., Lecture de Mandiargues, 2005.
HARDI F., Le roman algérien de langue française de l'entre-
deux-guerres, 2005.
CORNILLE J.L., Bataille conservateur. Emprunts intimes d'un
bibliothécaire,2004.
ROCCA A., Assia Djebar, le corps invisible. Voir sans être vue,
2004.
BERTOLINO N., Rimbaud ou la poésie objective, 2004.
RIGAL Florence, Butor: la pensée-musique, 2004.
CHERNI Arnor, Le Moi assiégé, 2004.
EL-KHOURY Barbara, L'image de la femme chez les
romancières francophones libanaises, 2004.
MARC AURELLE Roger, René Daumal. Vers l'éveil définitif,
2004.
EMONT Bernard, Les muses de la Nouvelle-France de Marc
LESCARBOT,2004.
KADIV AR Pedro, Marcel Proust ou esthétique de l'entre-deux,
2004.
LAMBERT-CHARBONNIER Martine, Walter Pater et les
« portraits imaginaires », 2004.
B. CASSIRAME, La représentation de l'espace par Marguerite
Duras dans le cycle romanesque asiatique: les lieux du
ravissement, 2004.
Lucie BERTRAND

Vers une poétique


de L'Espèce humaine
de Robert Antelme

L'Harmattan L 'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia


5-7~e de l'École- Kossuth L. u. 14-16 Via Degli Artisti, 15
Polytechnique 1053 Budapest 10124 Torino
75005 Paris HONGRIE ITALIE
FRANCE
Mes remerciements tout particuliers à Monsieur Alain
Tassel et Monsieur Daniel Caro, tant pour leur aide dans mon
parcours littéraire que pour leurs grandes qualités humaines.

cgL'Harmattan, 2005
ISBN: 2-7475-8324-4
EAN : 9782747583244
« Ils s'amenuisèrent et se trouvèrent enfin réduits à une
sorte d'alphabet,
mais à un alphabet qui eût pu servir dans l'autre monde,
dans n'importe quel monde. »
Henri Michaux
INTRODUCTION
Dans le prologue de son ouvrage intitulé Extermina-
tion et littérature, Sem Dresden déclare:
« Le titre de ce livre paraîtra sans doute sacri-
lège à certains, pour lesquels le fait de réunir d'un
trait les atrocités de la Seconde Guerre mondiale et
les belles lettres est inacceptable. Ils estimeront
scandaleux que des souffrances et des persécutions
insupportables subies par des millions de victimes
[...] soient recouvertes d'un beau vernis littéraire. » I

C'est déjà poser le problème éthique du droit à la litté-


rature face à l'atrocité de l'histoire. Et si certains voient d'un œil
mauvaisle seul fait qu'il peut existerune « littérature» - cette
notion problématique sera explicitée ultérieurement - sur une
telle expérience, que diront ces derniers, ou d'autres, à la vue
d'études qui observent ces récits, poèmes, romans, sous l'angle
littéraire, plutôt qu'historique, sociologique, philosophique? Le
choix d'un sujet tel que «vers une poétique de L'Espèce
humaine 2 » pose à l'évidence un problème éthique. Pourtant, de
nombreux ouvrages relativement récents, tel que celui d'Alain
Parrau,des thèses - nous pensons par exemple à celle de Karla
Grierson intitulée Discours d'Auschwitz -, ont montré avant
nous, et, en cela, nous ont ouvert le chemin, non seulement que
de tels sujets pouvaient être traités sans trahir la mémoire, sans
piétiner la matière sacrée de la souffrance, mais surtout qu'ils
étaient nécessaires et participaient à une réhabilitation de per-
sonnes dont l'importance dans le champ littéraire a été injus-

1
Sem DRESDEN, Extermination et littérature, (Amsterdam,
Meulenhoff, 1991), traduction de Marlyse Lescot, Paris, Nathan, coll.
« Essais & Recherches », 1997, p. 7.
2
Robert ANrELME,L'Espèce humaine, Paris, 1947, Gallimard,
coll. « tel », 1999.
Il
tementniéepar excèsde pudeur.Si l'Histoirea pu valoriser- à
juste titre d'ailleurs - des écrits sans intérêt littéraire réel, elle
s'est retournée de manière injuste contre les écrivains concen-
trationnaires de talent, manipulant au mieux leurs œuvres dans
un but uniquement informatif. L'Histoire n'a pas rendu impos-
sible la littérature, nous pouvons même noter qu'elle l'a parfois
permise (dans le cas de Primo Levi par exemple, que nous évo-
querons plus tard de manière détaillée). Mais elle a condamné à
long terme tout discours esthétique, comme si s'intéresser à la
dimension littéraire du texte était d'une amoralité et d'une IToi-
deur sans borne.
«Quiconque aborde la littérature de guerre,
pénètre dans un gouffie de silence, en proie à une
émotion qui le submerge, et où il n'y a [provi-
soirement] pas de place pour des questions d'esthé-
tique}) 3,

affirme Sem Dresden. Notons que cette phrase est extraite d'un
ouvrage publié pour la première fois en 1991, et non au lende-
main de la guerre.
C'est dire à quel point les plaies sont encore à vit: et
que le «provisoirement» que concède l'auteur ne désigne pas
un avenir vraiment proche. De plus, lorsque des critiques
évoquent les problèmes posés par la littérature (au sens restreint
de ce qui présente lIDintérêt littéraire)à cette période, ils citent
immédiatement des « romans» concentrationnaires ou génocidaires,
comme si la littérnritéde l'œuvre se fondaitsur le passagepar la fic-
tion. Il semble donc que, si une étude littéraire, portant essentiel-
lement sur la dimension esthétique doit se faire, elle ne touche
que les œuvres qui « s'élèvent» au rang d'« œuvre littéraire»
par une dimension fictionnelle, si infime soit-elle. Ainsi, une
étude stylistique des Jours de notre mort, de David Rousset ou,
à la limite,du Grand Voyagede Jorge Semprun- qui, selonle
critère évoqué, verserait dans la fiction par le seul biais du per-
3
Ibid, p. 113.
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sonnage inventé du «gars de Semur» -, ne manquerait pas
d'être contestée sur le plan éthique, mais serait en partie légi-
timée.
On peut juger, dès lors, de la dimension polémique de
l'étude littéraireconsacrée à une œuvre à la limite du témoignage
comme L'Espèce humaine de Robert Antelme. À la contestation
que certains opposent au choix même de l'angle esthétique dans
le cadre de la fiction, s'ajoute le fait qu'il n'y a pas fiction. Il est
entendu que nous comprenons cela. Nous n'ignorons pas en effet
que se pencher sur la dimension esthétique de ces œuvres peut
faire croire que nous ne sommes pas nous-même en proie à cette
émotion qu'évoque si bien Sem Dresden. Bien au contraire. En
effet, l'univers littéraire n'est pas un espace clos, autonome, pri-
sonnier des murs de sa propre identité. Une œuvre, quelle
qu'elle soit, n'est pas, malgré ce que les manuels d'étude ont
parfois trop tendance à nous faire croire, un univers binaire où
« fond» et « forme», « matière» et «manière», seraient hermé-
tiquement séparés. Étudier la forme, c'est étudier le fond, et
l'éclairer, même, révéler des perspectives jusque-là inconnues,
donner aussi plus de poids à ce qui est dit. Et il s'agit bien là,
plutôt que d'un «blasphème éthique» et d'une ttoideur cho-
quante, de se pencher sur le medium même de l'émotion puis-
que celle-ci est bien portée par l'esthétique. Il n'est donc pas
question de la négation de l'élément essentiel de l' œuvre con-
centrationnaire, mais de l'introduction d'un éclairage nouveau
de ce dernier, à partir de l'angle esthétique auquel il est organi-
quement lié.
En outre, si la mise entre parenthèses de la dimension
esthétique des écrits concentrationnaires est considérée comme
un bienfait dans l'ordre de la morale et du respect lié à cet
univers de souffrances non atténuées, elle se révèle particuliè-
rement néfaste pour l'ensemble de l'espace littéraire. En effet,
toujours pensés sous l'angle éthique et historique, les effets de
cette omission sur le monde de la littérature ne sont jamais évo-
qués. Il est temps, maintenant que plus de cinquante ans de paru-

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tions en tout genre se sont écoulés, de mesurer les conséquences
d'un tel passage sous silence d'une période qui a bouleversé les
cadres esthétiques comme aucune auparavant. L'univers littér-
aire est tissé de filiations, et ne pas évoquer les bouleversements
stylistiques et génériques qu'ont engendrés les écrits concentra-
tionnairesrevient à placer le voile de Thyestesur un rouage essen-
tiel de l'univers littéraire. Comment lire, comment comprendre
Chateaubriand, si l'on enferme les pré-romantiques allemands
dans le cachot de l'omission? Comment, de même, comprendre
Beckett, si nul ne se confronte aux écrits de la Seconde Guerre
mondiale dans leur dimension esthétique? Si l'ensemble de l'u-
nivers littéraire peut être comparé à un être immense, alors ce-
lui-ci est condamné à l'amnésie par ces omissions que justifie
une émotion plus que légitime et partagée.
Les écrits concentrationnaires, engendrés par des évé-
nements qui ont bouleversé l'Histoire et l'ordre du monde, ont
fait éclater les cadres génériques, aussi bien que ceux de la rhé-
torique et de la stylistique. Oublier cela, quelque bonnes que
soient les raisons, revient à faire du monde littéraire un espace
d'effets sans causes et de phénomènes inexplicables. L'évoca-
tion de cet univers, l'étude des bouleversements qu'il a engen-
drés, relève, à notre sens, du devoir esthétique et moral bien plus
que du blasphème ou de l'impudicité. Il s'agit donc ici non pas
de procéder de manière froide et brutale, mais d'explorer ce
maillon manquant de l'histoire littéraire afin de guérir l'espace
de la littérature de son amnésie partielle, et cela à partir d'une
œuvre volontairement choisie à la frontière du témoignage, et
que l'on exclut volontiers du domaine de la littérature dans son
sens élitiste.

Ce qui nous a frappée,c'est le peu d'importance donnée


par les critiques à l'étude de détail des phénomènes stylistiques
dans les œuvres concentrationnaires. Et cela, indépendamment
même de la pudeur ou du « devoir de réserve» précédemment
évoqués. Il apparaît plutôt que l'interprétation même des œu-

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vres est ici en jeu. Tout se passe comme si les critiques procé-
daient par grands pans, et selon des idées dont on pourra juger la
vétusté.
En effet, il apparaît que la « retenue stylistique concen-
trationnaire » une fois remarquée, les mots du détenu ne présen-
tent plus d'intérêt pour la critique. Autrement dit, puisque le
récit des camps n'est pas propice à« l'embellissement» par les
tropes, ni le lieu des grandes périodes scandées par d'habiles
jeux de ruptures, il n'y aurait pas de raison de s'étendre sur ce
verbe lazaréen.
Or, cette attitude relève d'a priori passéistes selon les-
quels le style est lié à l'ornement, selon lesquels aussi il existe
un style mediocris et un style gravis, une écriture « neutre» ou
«travaillée». Au mieux donc note-t-on que la plupart des récits
des camps mettent en œuvre une écriture neutre, au mieux aussi
recense-t-on la sobriété du lexique, le goût pour les phrases
nominales, la clarté syntaxique. Et cela de paraître très naturel:
les rescapés témoignent, ils souhaitent être compris; les resca-
pés sont meurtris, choqués: ils ne sont pas préoccupés par le
Beau.. .
C'est contre cette attitude que nous souhaitons nous
dresser tout au long de notre parcours. Selon nous, cette neutralité
a un sens. Nous pensons qu'elle est travaillée"!qu'elle relève d'un
choix réfléchi"!lié à des perspectives aussi esthétiques qu'éthi-
ques. Nous pensons que les problématiques littéraires les plus
complexes n'ont de cesse d'émerger, d'être repensées et boule-
versées par certains auteurs.
Effectivement, les rescapés cherchent la neutralité en
raison des circonstances. Mais il nous semble surtout qu'ils la
mettent en œuvre pour des raisons bien plus profondes. L'His-
toire a bouleversé les rapports du signifiant et du signifié. Lors-
que le rescapé emploie un mot que nous connaissons, il n'a pas
le même sens pour lui que pour nous. Dès lors, comment la
phrase «neutre» du détenu pourrait-elle avoir la même valeur

15
que celle d'une Annie Emaux, d'un Camus, ou même, pour
sortir du littéraire, d'un traité de philosophie?
Nous voulons montrer que dans certains cas, les écri-
vains rescapés ont choisi l'écriture neutre non pour s'opposer au
caractère ornemental du style, mais par choix littéraire. Ils ont
compris que, dans ce contexte si démesuré, après ce bouleverse-
ment paroxystique de 1'Histoire, la neutralité était elle-même un
style. Il existe des milliers de phrases neutres: parmi elles, cer-
tains auteurs ont choisi celles dont la neutralité avait une valeur
(à défaut d'une forme), éminemment stylistique.

C'est pourquoi le premier mot de notre sujet est si


important. Nous ne pourrions en effet évoquer de tels enjeux
stylistiques sans situer notre œuvre. Tous les écrits concentra-
tionnaires ne relèvent pas des mêmes réflexions littéraires.Nous
voulons légitimer notre démarche, et non nous plonger avide-
ment dans la matière textuelle de l'œuvre de Robert Antelme.
Nous pensons que les obstacles majeurs auxquels se heurte la
critique concentrationnaire procèdent d'un vide définitoire ini-
tial. Il nous semble en effet que c'est parce que les différents
témoignages ont été regroupés en fonction de leur ancrage histo-
rique que les éléments les plus riches n'ont pas été révélés.
L'expression «littérature concentrationnaire»nous gêne
parce qu'elle est à l'originede nombreuses confusions. Nous dis-
cuterons cette notion, critiquerons les différentes définitionspro-
posées. Nous en ferons la synthèse et mettrons en lumière leurs
contradictions. Ce n'est qu'après cela que nous pourrons entre-
prendre notre démarche. Il s'agira pour nous de montrer qu'un
groupe restreint émerge de la littérature concentrationnaire. Ce-
lui-ci se confronteaux problématiqueslittéraires,s'efforce de sur-
monter l'aporie de l'indicible. Nous montrerons alors comment
les problématiques les plus littéraires sont abordées, travaillées,
passées sur le métier.
Et cela ne manquera pas de nous surprendre. Car ces
œuvres ne cessent d'emprunter à l'univers élitiste de la litté-

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rature, mais ne peuvent se contenter d'intégrer ou d'adapter ces
éléments. C'est à une subversion systématique qu'elles se li-
vrent, indépendamment de la volonté même de leurs auteurs.
Dès lors, des questions fondamentales s'imposent à nous. La
dimension paroxystique de l'Histoire n'a-t-elle pas conduit à
une accélération sans précédent de I'hybridation des éléments
littéraires? Et cela ne nous conduit-il pas à considérer ce groupe
d' œuvres comme un « genre empirique nouveau» ? Autrement
dit, plus que d'être liées par l'Histoire, plus que de s'être con-
frontées à des problématiques littéraires identiques, ces œuvres
seraient liées par une accélération subversive des éléments lit-
téraires pour fmalement constituer un genre littéraire de la sub-
version. De telles hypothèses méritent d'être largement étayées
et critiquées.

Cette démarche, qui nécessite l'observation attentive


de plusieurs œuvres, nous permettra d'aborder le détail de l'œu-
vre de Robert Antelme sans contresens. Nous serons enfin en
mesure d'en révéler les aspects les plus fins, de légitimer une
neutralité, une «retenue stylistique» qui en faisaient un objet
peu propice à l'étude littéraire.
Car il s'agit bien d'aller «vers» L'Espèce humaine.
Pourquoi L'Espèce humaine, et pas une autre œuvre de ce grou-
pe si particulier que nous nous sommes efforcée de délimiter?
Notre choix est loin d'être arbitraire.
Des différentes œuvres que nous avons sollicitées,
nous avons choisi la plus« neutre », celle qui était en apparence
la moins « littéraire », la moins riche stylistiquement.Nous vou-
lons en effet souligner la distance qui existe entre la critique, qui
s'est contentée de légitimer le « dépouillement» de cette œuvre,
et la richesse foisonnante qu'elle nous offte si l'on se place sous
un angle nouveau.
L'Espèce humaine met selon nous en œuvre les cons-
tructions les plus fines et les plus discrètes. L'auteur y refuse la
fiction car il souhaite rendre compte du camp tel qu'il était.

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Mais le camp est une fiction pour le lecteur qui ne l'a pas connu.
La simple description permet, dans l'œuvre de Robert Antelme,
de livrer un message éthique que seule la fiction semblait apte à
exprimer. L'auteur y refuse l'accumulation de tropes, mais les
mots qu'il choisit, dans leur simplicité même, en sont déjà.

L' œuvre de Robert Antelme est donc la fmalité de


notre démarche, mais elle en est aussi l'outil. Elle constitue en
effet un exemple de cet ensemble d'œuvres subversit et permet
de légitimer notre démonstration. Notre entreprise nous permet
donc d'appréhender la richesse de l'œuvre, mais la poétique de
celle-ci donne consistance au « genre empirique nouveau» que
nous avons évoqué. Explication du genre « vers une poétique de
L'Espèce humaine» donc, mais qui se retourne « vers une légi-
timation de l'hypothèse générique». Ce mouvement pendulaire
de la partie au tout se retrouve d'ailleurs à un niveau macrocos-
mique. Car étudier en détail une œuvre si riche et si subversive
c'est mettre à nu les racines jusque-là tronquées de certaines fi-
liations littéraires.

18
« Récit concentrationnaire» appartenant à la « littéra-
ture concentrationnaire ». Telles sont les expressions imprécises
que l'on peut entendre quand il s'agit de L'Espèce humaine. Si
ces dernières ne risquaient pas de porter atteinte à l' œuvre de
Robert Antelme, nous nous soucierions peu de déplorer le flou
qui les entoure. Or, le fait que la « littératureconcentrationnaire»
est une notion vague et indéfinie est à l'origine de la mauvaise
compréhension de l'œuvre qui nous intéresse. Le mot « littéra-
ture» désigne-t-il ici n'importe quel écrit, ou renvoie-t-il à la
notion de littérarité? Et le terme de «récit », n'est-il pas em-
ployé pour éviter la question abyssale du genre plutôt que pour
déterminer les œuvres concentrationnaires? Ce sont ces interro-
gations qui nous ont fait éprouver le besoin de nous pencher sur
ces appellations biaisées et inopérantes. Si nous voulons com-
prendre l'œuvre de Robert Antelme, si nous souhaitonsmontrer à
quel point certains écrits concentrationnaires bouleversent et
éclairent le monde de la littérature, alors, ces notions sont à in-
terroger de près.
Nous nous proposons donc de mettre cartes sur table,
et d'interroger strictement les notions vagues que l'on emploie
au sujet des œuvres concentrationnaires. Nous voulons réhabi-
liter les écrits concentrationnaires noyés par ce flou définitoire.
Nous souhaitons dégager ainsi la spécificité de certaines œuvres
pour être à même, par la suite, de les confronter à l'univers fluc-
tuant de la littérature. Et cette démarche ouvre la voie à de
nouvelles interrogations. Celles-ci, cruciales, n'avaient pu être
dégagées justement parce que l'on se contentait jusque-là pru-
demment de ces termes rassurants et inopérants. Or, éclairer la
spécificité des œuvres au cœur de la littérature concentration-
naire conduit loin. D'une part, celles-ci se détachent des autres
écrits concentrationnaires. Et d'autre part, elles se rapprochent
du monde de la littérature mais ne cessent d'en bouleverser les
constituants. De telle sorte que notre entreprise nous conduira à
nous demander si ces œuvres ne constituent pas un ensemble

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soudé mais déroutant qu'il est impossible de fondre dans un
autre ensemble.
L'approche contextuelle de L'Espèce humaine révèle
que les choix spécifiques de l'auteur ne peuvent que poser les
questions du Beau et du littéraire. Elle montre aussi comment
l'écrit concentrationnaire brouille les pistes, bouleverse des ca-
tégories multiséculaires. Et si certaines œuvres de rescapés s'an-
crent dans la sphère du littéraire, elles en secouent si vivement
les constituants qu'il faut se demander si l'on n'assiste pas à
l'émergence d'un genre nouveau.

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PREMIÈRE PARTIE

L'ŒUVRE DE ROBERT ANTELME


ET LA LITTÉRATURE
L'ESPÈCE HUMAINE, UNE ŒUVRE DE
ROBERT ANTELME AU CŒUR DES PROBLÉ-
MATIQUES CONCENTRATIONNAIRES

Les écrits concentrationnaires sont souvent considérés


de manière globale, comme si des problèmes identiques se po-
saient de la même façon à des œuvres si différentes les unes des
autres. Or, le rappel des conditions de réception de l'œuvre de
Robert Antelme suffit à faire voler en éclats cette uniformité de
surface. La spécificité de celle-ci révèle la particularité de L'Es-
pèce humaine. Elle nous conduit à revoir les différents «topoi
concentrationnaires» qui ont vu le jour, que ce soit au sujet du
« message» des œuvres concentrationnaires, ou au niveau de
l'esthétique et du littéraire.

UNE RÉCEPTION DÉCEVANTE CONDITIONNÉE PAR UNE


ŒUVRE À MESSAGE

Plus que toute autre littérature, les écrits concentration-


naires et génocidaires constituent un corpus d'œuvres qui a con-
nu une réception d'une grande hétérogénéité. Et c'est avant tout
la valeur de ces écrits, très fortement conditionnée par l'époque,
voire plus précisément par l'année, le mois, et le lieu de leur ré-
ception, qu'il faut observer. Car la spécificité de ces œuvres est
bien d'avoir connu un succès fondé sur deux échelles bien dis-
tinctes : l'une que l'on pourrait dire « naturelle» puisqu'elle ré-

23
pond à des «horizons d'attente» thématiques et esthétiques
bien particuliers, l'autre, plus fluctuante et affective, régie par le
temps et l'immédiateté de la réception. C'est sur ces deux plans
coexistantsqu'il faudra situer l'œuvre de Robert Antelme, et pour
ce faire, il est nécessaire de distinguer les deux grands temps de
l'esthétique de la réception que sont l'avant et l'après libération
des camps. De plus, il serait simpliste de considérer comme nor-
mal que l'œuvre de Robert Antelme comporte un message. Il est
nécessaire de montrer comment le fait d'écrire une œuvre à
message est déjà une spécificité. Cela permettra une approche
plus juste de la [malité de L'Espèce humaine. Les filiations lit-
téraires en seront aussi éclairées.

LA RÉCEPTIONDES ÉCRITS CONCENTRATIONNAIRES

Le lectorat n'a pas réagi de manière unanime face aux


différents écrits concentrationnaires. Deux grands moments sont
à distinguer à l'échelle de la réception. Leur évocation est fon-
damentale pour comprendre la spécificité de l'œuvre de Robert
Antelme.

L'avant libération des camps et la surdétermination


de l'écrit
Affmner d'emblée que la réception a été l'une des
pierres d'achoppement majeures de la littérature concentration-
naire et génocidaire, eu égard aux problèmes conjugués de
1'« intransmissible» et de 1'« indicible », revient à oublier qu'il
a existé une sorte de «pré-réception» interne, cantonnée à
l'univers clos et «hors monde» constitué par le camp de
concentration. Michel Borwicz, dans son ouvrage intitulé Écrits
des condamnés à mort sous l'occupation nazie note le climat
privilégié- si encoreune telle chose peut être évoquéeen ces
termes dans l'enfer du camp - qui existe, au sein de l'univers
concentrationnaire, entre l'auteur et son « lecteur proche». Ce
24
dernier, qui « connaissait les crimes dont [l'auteur et lui] étaient
les victimes» l, et dépasse par là même l'épineux problème de
la transmission de l'indicible, est opposé par Michel Borwicz au
« lecteur lointain» pour lequel le problème de la compréhension
et de la représentation de l'univers inconnu, voire incroyable
que constitue le camp de concentration, va se poser de manière
cruciale. Pour le premier, «les descriptions détaillées étaient
superflues» 2. Michel Borwicz décrit par exemple le succès de
petites œuvres sans grand talent au sein des camps. Il cite le
témoignage de Maria Zarebinska. Cette dernière rend compte de
l'effervescence engendrée par la circulation d'un poème au sein
du camp.
«Une [détenue] pleure, une autre serre les
poings avec passion, et toutes nous prions [la
prisonnière bien portante] de nous donner le texte.
Toutes nous voulons l'apprendre par cœur. » 3

La raison de l'enthousiasme suscité par ces textes peu


soucieux d'esthétique est simple. Écrits par des détenus, ils
parlent d'eux, sans que se pose le problème de l'incroyable.
Pour le second en revanche, compréhension et représentation du
camp vont s'avérer nécessaires, fondamentales, même. Et d'au-
tant plus problématiques qu'elles sont à ce point essentielles. Il
s'agit par là de montrer la position inconfortable de celui dont
l'écrit est tourné vers l'extérieur du camp de concentration.
Robert Antelme aurait eu la possibilité de satisfaire une attente
toute favorable de manière interne avant la libération des camps.
Il aurait pu de même, en tant que survivant, ne s'adresser qu'à
d'autres rescapés et ne pas craindre, dès lors, l'incompréhen-
sion. Enfin, se présentait à lui le support du journal intime qui

1
Michel BORWICZ,Écrits des condamnés à mort sous l'occupation
nazie, 1953, Paris, Gallimard, coll. « foliolhistoire », 1973, p. 375.
2 Ibid., p. 375.
3 Maria ZAREBINSKA, dans la publication collective Oswiecim, pp.
265-267, cité par Michel Borwicz, ibid., pp. 125-126.
25