Vous êtes sur la page 1sur 401

J.B.

Salsbury
Fièvre au corps
Fight – 2
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Mathilde Roger

Milady Romance
À mes lecteurs, tout mon amour et ma gratitude.

Votre soutien donne des ailes à mes histoires.


Prologue

Il est presque minuit, mais je n’arrive pas à dormir. L’adrénaline bat encore
dans mes veines. Je savoure l’excitation encore récente en regardant le plafond,
tandis que Wicker Man d’Iron Maiden résonne dans mes écouteurs. Mes doigts
battent la mesure sur mon walkman, parfaitement en rythme avec la caisse claire
de Nicko McBrain.
Je m’efforce de ramener mon esprit à ma petite vie d’étudiant de première
année, et de décider quelle pom-pom girl je vais inviter au bal après le match de
fin d’année, mais je n’arrive toujours pas à me calmer. Mes pensées retournent
toujours à cet après-midi. Je respire fort en sentant la fébrilité me gagner.
C’était idiot. Y aller en cachette était plus excitant, mais si on m’avait surpris…
Non, la prochaine fois, je prendrai davantage de précautions. Je ne peux pas
risquer de… « Boum ! »
La porte de ma chambre s’ouvre d’un coup en frappant le mur. Oh, merde !
J’arrache mes écouteurs et me lève d’un bond. La lumière du couloir envahit la
pièce. Des ombres d’hommes, penchés près du sol, déferlent dans ma chambre.
Mon cœur bat violemment contre mes côtes, et une peur glacée m’envahit
brusquement. J’essaie de m’enfuir, mais des mains puissantes immobilisent tous
mes membres.
— Non !
Je me débats de toutes mes forces.
C’est un cauchemar !
— Ce sera pire si tu luttes.
Un homme, le visage dissimulé par l’obscurité, resserre son étreinte.
C’est un cauchemar, c’est forcément un cauchemar. J’ai la tête qui tourne, je
lutte pour reprendre conscience. Réveille-toi ! La douleur des poings serrés sur
mon corps confirme ma pire crainte. C’est bien réel. Mes jambes tremblent à
chaque inspiration paniquée.
— Au secours !
Je me tends vers la porte ouverte en priant pour que mes parents entendent.
Un coup dans les jambes me met à genoux. J’essaie de frapper, mais un homme
me tire les bras dans le dos. Le froid des menottes se referme sur mes poignets.
— Papa ! (Ma voix se brise.) Maman ! Braeden ! (Je me débats. Mes épaules
brûlent de douleur.) Lâchez-moi !
Je ne comprends pas. Où sont les autres ? Ces types s’en sont-ils pris au reste
de ma famille en premier ?
L’inquiétude et la terreur m’affaiblissent. Je déglutis, la gorge douloureuse. Ils
sont plus nombreux, plus forts, plus puissants, mais je refuse de me laisser faire.
— Qu’est-ce que vous avez fait à ma famille ?
J’entends à peine ma propre voix sous mes halètements.
— Tiens-toi tranquille, gamin, ordonne l’homme dans mon dos, trop décontracté
pour me rassurer.
C’est la merde.
— Prenez ce que vous voulez. J’n’appellerai pas les flics, mais laissez-nous.
Une large silhouette d’homme bloque la porte. Je plisse les yeux dans le noir,
craignant le pire. Est-ce le chef, venu m’achever ? Il entre, et je penche la tête
pour voir son visage.
Oh, merci mon Dieu !
— Papa. (J’essaie de me libérer, d’aller vers lui, mais je suis retenu prisonnier.)
Aidez-moi, ils me tiennent.
Je laisse échapper ces mots maladroits, mais, lentement, je commence à
comprendre.
J’arrête de me débattre.
Mon père ne va pas m’aider. Les hommes qui ont surgi dans ma chambre ne le
surprennent pas. Mon sang se glace, et un frisson m’envahit le corps.
Il me chasse.
— Papa ? (Je scrute son visage en quête de compassion, mais je ne vois rien de
tel.) Ne faites pas ça.
Il m’avait prévenu. Il avait menacé de m’envoyer là-bas si je n’arrêtais pas.
En un éclair, je distingue un aperçu de mon futur dans le visage sans âme qui
m’observe. Des singes dressés à n’obéir qu’aux ordres, le cerveau vidé de tout
esprit critique et de toute volonté. C’est ce qu’il veut pour moi. Bordel, pas
question ! Je me débats fébrilement, et mes articulations brûlent sous la pression.
— Arrête de résister, mon fils.
Mon père s’approche et se penche à ma hauteur.
La note épicée de son eau de Cologne me retourne l’estomac, et mes yeux
s’ajustent à la proximité de son visage. Sa coiffure militaire ne fait qu’accentuer
une mâchoire déjà trop anguleuse. Sa bouche n’est qu’une ligne droite, si serrée
que les muscles de sa joue frémissent. Le vert sombre de ses yeux paraît presque
noir, et je fais un effort de volonté pour soutenir son regard. Il m’étudie quelques
secondes puis grimace. Ce n’est pas la première fois qu’il me regarde ainsi, mais je
ne m’habitue pas.
— Tu pleures, Blake ?
— Non, monsieur.
Je renifle pour réprimer les larmes qui me brûlent le nez et je tente de
dissimuler la terreur qui me pollue les veines.
— Mon cul, que tu ne pleures pas, gamin, gronde-t-il en secouant la tête. C’est
justement le problème.
Ses paroles sont un murmure bas. Il se redresse et commence à arpenter la
pièce de part en part.
— Je n’accepterai pas que la tafiole qui me sert de fils se mette à pleurer
comme une gonzesse.
Le rire méprisant des soldats qui me tiennent emplit la pièce. J’ai les joues en
feu, mais je serre les poings et bande mes muscles. Mes larmes sèchent, et mon
sang rugit dans ma tête.
— Comme si la merde que tu fais pendant ton temps libre ne faisait pas assez
tapette, maintenant tu te mets à pleurer ?
Ce n’est pas vraiment une question.
— J’ai arrêté, monsieur. Je vous l’ai dit.
Je baisse les yeux en espérant qu’il ne voie pas que je mens. En vérité, je suis
incapable d’arrêter. Ses menaces de me chasser ou de me frapper jusqu’à m’en
faire passer l’envie n’ont pas suffi. Je ne peux pas m’en empêcher. Mais comment
a-t-il su ? J’ai été tellement prudent…
Il s’avance devant moi, et son regard pèse sur mon crâne.
— Un menteur en plus d’un PD.
Il est sur le point de perdre le contrôle, et je sais d’expérience que ce n’est
jamais bon signe.
— T’es bien comme ta mère !
Ma mère. Elle seule savait. Je tente de comprendre. Pourquoi m’aurait-elle
trahi ?
Puis j’aperçois sa silhouette menue derrière mon père. Elle regarde,
impuissante, un bras autour du ventre et l’autre autour des épaules, agitée de
sanglots. Présente mais absolument inutile.
J’essaie de croiser son regard, mais je distingue mal ses traits dans l’obscurité.
— Maman, pourquoi… ?
Mes questions restent figées au bord de mes lèvres. Elle ne répondra pas.
Devant lui, elle ne dit jamais rien.
J’ai toujours été l’élément fort, celui qui gardait la tête haute face aux attaques
verbales de mon père, pour prouver que je tenais le coup. C’était le meilleur
moyen de la protéger.
Je prends une grande inspiration douloureuse et rejette les épaules en arrière.
Si elle pense que je vais bien, elle arrêtera de pleurer. Si je la convaincs que je
veux faire comme il a décidé, ce sera plus simple pour elle.
— Ne compte pas sur ta petite maman pour te sauver. Pas cette fois. Depuis
combien de temps elle ment pour te couvrir, Blake ?
Je ne réponds pas, et il me frappe l’épaule de sa botte à renfort d’acier.
Je vacille dangereusement mais je parviens à rester debout. D’ordinaire, je
neutralise sa colère en m’excusant et en flattant son ego. Mais cette fois, au
milieu de la nuit, immobilisé par une bande de ses hommes, sachant que là où je
vais, je n’aurai plus à subir ses provocations quotidiennes… Assez déconné !
Ses intimidations ont peut-être été efficaces par le passé, mais je ne suis pas
une marionnette qui obéit quand il tire les ficelles. La chaleur se masse dans mon
sternum et enflamme des braises en sommeil depuis des années. Je regarde mon
vieux tapis vert et j’inspire profondément en laissant ma colère monter.
— C’était une question de temps avant que tu te fasses choper. Tes petites
cachotteries dans mon dos étaient intolérables.
Ses lourdes bottes militaires laissent des traînées sur la moquette, comme dans
la vie où il se fraie un chemin en détruisant les esprits des autres et en
abandonnant ses victimes dans son sillage. D’abord ma mère, puis moi, et mon
frère sera certainement le prochain.
— Mes gars vont te conduire là où on fait les soldats. T’auras pas le choix, là-
bas, faudra te conduire comme un homme. T’entends, gamin ?
La rage bat dans ma poitrine, coule dans mes veines, noue mes muscles.
— Je t’ai posé une question, PD. Réponds.
Son ordre d’obéissance résonne dans les murs.
Je grimace en entendant ma mère sangloter. Il n’acceptera pas mon silence. Il
ne laisse qu’une seule occasion de coopérer. Il n’a jamais laissé de deuxième
chance, à aucun de nous. Je vais trop loin.
Mais pour la première fois je m’en fous. J’ai le souffle court, et mes narines se
dilatent sous l’oxygène qui afflue en moi.
— Réponds, sale fils de pute !
Il pose la semelle de sa botte contre ma poitrine et pousse.
— Faible, comme ta mère.
Mon corps vacille, mais je suis insensible à ses attaques. Je relève la tête et
plonge mon regard haineux dans le sien, sans ciller, à m’en faire mal.
— Elle est assez forte pour supporter tes conneries.
Il sourit puis rit franchement, mais rien en lui ne semble vraiment amusé.
— Petit fils à maman. Tu t’accroches encore à ses jupes. Pathétique !
Ces paroles sont comme de l’essence sur le brasier de ma rancœur, et les
flammes s’élèvent en un feu d’enfer. Je serre les dents, déchiré par la fureur.
Mon père me chasse d’un geste méprisant de la main.
— Emmenez-le hors de ma vue.
— À vos ordres, répondent en chœur ses soldats, obéissant à leur colonel
comme de bons petits disciples embrigadés.
Ils se trancheraient certainement la gorge si on leur ordonnait.
Pas question que je devienne comme ça.
Je suis tiré par les bras et remis debout, puis on me force à marcher jusqu’à la
porte. Ma mère s’écarte précipitamment pour nous laisser passer. Elle serre sa
robe de chambre autour de son cou, son joli visage rougi et mouillé par les
larmes. Ses cheveux châtain clair sont ébouriffés, comme si elle avait passé les
doigts dedans pendant des heures. La douleur dans son regard me fend le cœur.
Je me penche.
— Attendez.
Ils m’ignorent et continuent à me traîner dans le couloir.
— Je veux juste dire au revoir, insisté-je en plantant mes pieds nus dans le
tapis.
— Duke ?
Le nom de mon père, murmuré faiblement par ma mère, les interrompt.
Ce trou du cul lève les yeux au ciel mais fait signe à ses hommes.
— Accordé.
Elle fait quelques pas vers moi mais s’arrête, hors de portée.
— Blake… (Son menton frissonne, et des larmes brillent dans ses yeux bleus.)
Je suis désolée.
La culpabilité me retourne l’estomac.
— C’est pas grave, maman.
Je n’aurais jamais dû la mêler à mes manigances.
— Ne pleure pas, je vais m’en sortir.
Elle s’approche encore pour me poser la main sur la joue. Elle ne me prend plus
dans ses bras parce que mon père estime que cela nous rend faibles.
— Sois fort, Blake.
Pas de « je t’aime », juste ça : « Sois fort. »
C’est dur, mais on en est arrivés là. Pour survivre, dans cette famille, il faut
obéir aux commandements. La force prévaut sur l’émotion.
Je m’oblige à sourire.
— Toujours.
Mon père a certainement adressé un signe de tête aux soldats, car une main
me saisit par l’épaule. Je dis au revoir à ma mère puis me laisse traîner hors de la
maison. Je ne vois mon frère nulle part, mais il a dû recevoir l’ordre de rester
dans sa chambre, porte fermée. Il sait mieux obéir que moi.
Je suis entraîné et poussé par la porte. La nuit est douce. L’air humide de
l’océan me fouette le visage et s’enroule contre mes joues, et je le respire une
dernière fois, conscient que bientôt je serai dans le désert. Mon père nous mène
devant les doubles portes ouvertes d’une camionnette noire. Là, une main
m’appuie sur l’arrière du crâne pour me forcer à me pencher et à monter.
Je résiste pour rester tête haute afin qu’ils ne puissent pas me faire entrer.
— Monsieur, une dernière chose avant de partir ?
Mon père me regarde, les yeux étrécis.
— Quoi ? La route est longue.
Je m’approche, content que ma dernière poussée de croissance ne laisse plus
que quelques centimètres de différence entre nous.
— Je voulais juste vous dire…
Je recule rapidement d’un pas pour prendre mon élan puis j’abats le front
contre son nez. Des étoiles dansent derrière mes yeux.
Il se plie en deux en hurlant et porte les mains à son visage. Le sang coule
entre ses doigts.
Un sourire fleurit sur mes lèvres. Bordel, que c’était bon ! Mais ma victoire est
de courte durée, et je suis entraîné en arrière puis jeté face contre la route de
béton. Les semelles dures des bottes de combat s’abattent contre mon dos pour
me maintenir au sol, m’écrasant la poitrine.
Mon père grogne et se redresse en vacillant.
— Tenez-le bien, les gars.
Mais son grognement de douleur vaut tout ce qui va suivre…
Je suis relevé par le tee-shirt et jeté en avant.
Son visage rouge de colère et de sang est à quelques centimètres à peine du
mien.
— Il était temps que j’t’apprenne une bonne leçon.
Il recule et lève le poing.
L’inévitable me fait face, autant lui adresser une dernière pensée en souvenir.
— Va te faire foutre, papa.
La douleur m’embrase la mâchoire. Le monde semble tournoyer, puis tout
devient noir.
Chapitre premier

Treize ans plus tard…

Blake

— Je lève mon verre !


Je suis ivre mort et je ne sens plus la douleur. Le bar est bondé et vibre
d’énergie, comme tous les autres de la ville, cette nuit.
C’est la veille du Nouvel An à Las Vegas, putain !
Je monte sur mon tabouret et grimpe sur le bar en chancelant. J’ai hâte de
laisser cette foutue année derrière moi, et je regarde la pendule. Encore
cinquante-deux minutes. Je dresse le bras, et la foule pousse de grands cris
d’enthousiasme.
Eh ouais, mes p’tites pute, vous l’aimez mon cul, hein ?
— À la nouvelle année. Qu’elle soit pleine de bons coups dans l’octogone.
Je croise les regards de deux nanas canon à mes pieds. Elles m’ont collé au cul
toute la soirée pour me chauffer, et je sens qu’elles ne demandent que ça. Je
cligne de l’œil.
— Et de bons coups au lit !
J’observe la foule en quête du groupe et je les aperçois près de la scène.
— Un toast pour mon pote Rex ! (Je lève mon verre bien haut en désignant les
membres d’Ataxia.) Révolutionne le rock’n roll, mec !
Sur un geste du bras, j’avale mes deux derniers doigts de whisky et savoure la
brûlure.
Dans le bar, tout le monde renchérit en une symphonie approbatrice et
bruyante. Je saute du comptoir, directement dans les bras de mes admiratrices.
— Super toast, champion ! déclare la belle blonde platine à ma droite en se
frottant contre moi.
Je me penche pour coller la langue dans sa bouche impatiente et je lui prends
les fesses à pleines mains. Rien de tel pour éveiller l’intérêt d’une deuxième nana
qu’une bonne dose de jalousie pure et dure. Aussitôt, sa copine se presse de
l’autre côté et fait glisser la main sur mon ventre, droit vers ma ceinture.
Je suis engourdi et je ne sens ni ne goûte grand-chose. Mais ma bite réagit au
quart de tour, avide d’un petit coin chaud et humide. Il n’est même pas minuit et
je suis déjà déchiré. Si je ne ramène pas vite fait ces nanas pour les désaper, je
suis capable de tomber dans les pommes avant de tirer mon coup.
— Mec, trouve-toi une chambre, ou au moins un coin sombre !
J’interromps mon roulage de pelle comateux pour tourner un regard vitreux
vers Caleb et le nouveau… Comment il s’appelle déjà ? Caleb l’a invité ce soir. Il
vient d’une ville près de la mer, et comme il vient d’arriver il n’avait nulle part où
passer le Nouvel An. C’est censé être le nouveau génie de la fédération d’Ultimate
Fighting. Je trouve qu’il a une gueule à jouer dans Alerte à Malibu.
— Z’êtes jaloux, les trouducs ?
Je glisse une fille sous chaque bras et m’appuie contre le bar.
Les mecs rient, mais je remarque la lueur d’envie dans leurs yeux.
Rex et son batteur, Talon, approchent avec quelques filles à leur suite. Elles
sont canon, à peine habillées histoire de ne pas perdre de temps, et elles ont les
yeux qui brillent d’idées clairement cochonnes.
C’est l’un des trucs que j’aime à Vegas, on ne manque jamais de nanas qui
cherchent des coups d’un soir, sans lendemain. Juste ce qu’il me faut.
Putain, j’adore ma vie !
— Super concert, T-Rex, dis-je avec sincérité.
Ataxia mélange parfaitement le rock à l’ancienne et des lignes mélodiques plus
punk. Et Rex sait pondre des paroles qui déchirent.
— Merci, mec. (Rex étudie le groupe.) Où est Jonah ? Je croyais que Ray et lui
devaient venir.
Je laisse échapper un éclat de rire.
— Tu parles. Ce mec est enfermé avec sa nouvelle femme depuis qu’ils sont
rentrés de Bora Bora. Je parie qu’on compte sur une main le nombre de fois où ils
ont mis des fringues depuis le mariage.
Je ne lui en veux pas, à ce salaud. Raven est canon, mais c’est une dure. Après
la merde qu’elle a vécue l’automne dernier au chalet… Aucune femme ordinaire
n’aurait été capable de faire ce qu’elle a fait. Je n’ai jamais rien vu de pareil.
Les femmes sont faibles. Raven est une anomalie.
Je cligne des yeux et secoue la tête sous ces pensées contradictoires. Jonah
s’est laissé passer la corde au cou, et j’en suis heureux pour lui, mais je suis
content que ce ne soit pas moi. Raven a un passé plus lourd qu’un putain de
Boeing. Il fait semblant d’aimer ça. Non, merci.
Je ne me laisse pas rouler. Je préfère m’en tenir aux nanas qui aiment le sexe,
sans attaches, sans complications.
En parlant de ça, mes deux conquêtes de la soirée commencent à s’impatienter,
et leurs mains avides deviennent plus entreprenantes.
— Vous avez faim, les filles ? J’ai dans la poche de quoi vous combler.
La blonde gémit en se léchant les lèvres avant de les faire courir contre mon
cou. Son amie repousse des boucles noisette sur son épaule avec un air jaloux.
Je souris et l’attire contre moi, puis je lui chuchote à l’oreille : — T’inquiète, ma
belle, y en a bien assez pour tout le monde.
Pour bien clarifier ma pensée, je lui attrape les fesses pour les coller contre ma
cuisse.
Elle glisse la main dans la poche arrière de mon jean.
— Toutes les deux ? demande-t-elle avec un mélange de curiosité et
d’excitation.
— Ouais, toutes les deux, dis-je en m’écartant pour la regarder dans les yeux.
C’est le Nouvel An, essaie un truc nouveau. Tu ne le regretteras pas.
Peu importe qu’elle soit partante ou non. Il y a des tas de nanas prêtes à
prendre sa place. J’en vois quelques-unes pas loin, et au besoin un coup de fil
suffira.
Elle se mordille la lèvre en réfléchissant.
La blonde est arrivée à mes lèvres et m’attrape le menton pour m’attirer vers sa
bouche entrouverte. La vodka sur sa langue se mélange à la saveur sucrée de son
gloss. Je lui offre un baiser profond, histoire que mon indécise ait un aperçu
inoubliable de ce qu’elle pourrait louper.
Il ne lui faut pas longtemps pour me tirer par le bras. J’interromps le baiser
pour me tourner vers elle.
Elle resserre la main dans ma poche et passe l’autre sur ma poitrine.
— J’en suis.
— Super, ma poule !
Je l’observe. Tout son corps semble dire qu’elle veut m’accompagner chez moi,
mais quelque chose dans ses yeux me turlupine, malgré l’alcool qui m’engourdit
le cerveau.
— T’es prête ?
Je la presse pour la tester.
— Oui, je file juste aux toilettes et je passe un coup de fil. Je reviens tout de
suite.
Elle se dresse sur la pointe des pieds pour atteindre mes lèvres.
Je tourne la tête, et son baiser se pose sur ma joue.
— Un coup de fil ? Laisse-moi deviner : à ton mari ?
Elle a un geste de recul et fronce les sourcils.
— Non.
— Petit copain ?
— Non, c’est pas ça. (Elle regarde autour d’elle puis se penche à mon oreille.) Je
dois appeler la baby-sitter et la prévenir que je rentrerai plus tard que prévu.
Oh, pas de ça !
— Holà, holà, dis-je en levant la main. (Pas besoin qu’elle m’en dise plus.) Non.
— Non ? répète-t-elle, bouche bée.
— Ouais, ou plutôt : oh non, carrément non !
— Je ne…
— Désolé, ma poule. T’es bien roulée, mais t’es hors jeu.
Elle hoquette de stupeur et retire la main de ma poche.
— Je… je…
— Hé, Malibu !
Je fais signe au nouveau d’approcher. Je pense que la plupart des filles doivent
le trouver craquant. Un peu trop belle gueule mais assez musclé pour avoir l’air
d’un vrai mec.
— Ça roule, Blake ?
Il dévore d’un regard la jeune mère toujours pétrifiée, raide, vexée.
— Je te présente…
Je ne cache pas le fait que j’ignore son nom. Je la regarde et j’attends. Elle me
fusille du regard.
— Alana.
— Voilà Malibu.
Je la pousse dans le bas du dos, vers lui.
Malibu est ravi de mon cadeau.
— Eh ! C’est sympa de te rencontrer…
Alana tourne la tête vers moi avec fureur.
— Tête de nœud !
Je hausse les épaules.
La blonde me regarde congédier son amie.
— Alana, tu vas bien ?
Rien ne me débecte aussi vite qu’une embrouille entre nanas. C’est pas
personnel. Bordel, je lui rends probablement service ! En tout cas, je rends service
à son gamin. Une nana avec une bouche à nourrir n’a pas à payer des heures sup
à une baby-sitter pour aller chez un mec qui veut juste la baiser et ne plus
jamais entendre parler d’elle.
Je murmure rapidement :
— Je reviens.
Je file à l’autre bout du bar, où Rex traîne avec les autres. Malibu me suit de
près. Apparemment, lui non plus n’aime pas les histoires de nanas. Il vaut peut-
être mieux qu’il n’en avait l’air.
— Qu’est-ce qu’il y a, B ? Tu t’es pris un râteau ?
Il rigole. Il sait que je ne rentrerais jamais seul un soir de congé.
— J’prends mon temps, Rex. Il n’est pas tard, et les possibilités ne manquent
pas.
— Je ne comprends pas, intervient Malibu d’un air désapprobateur. Ces nanas
étaient canon. Et toi…, tu t’es barré.
— Blake a des goûts difficiles. Il rejette toujours les nanas canon pour prendre
celles encore plus chaudes.
Rex éclate de rire et avale une gorgée de bière. Les groupies qui l’entourent
semblent soudain s’intéresser à la conversation.
— C’est quoi, ton secret ? demande le nouveau avec une véritable curiosité.
Bordel, c’est quoi son nom ?
— Tu veux mon secret, Malibu ?
Je me fous de lui. Il n’y a pas de secret.
En vérité, je ne sais pas pourquoi c’est si simple de choper des filles. C’est
sûrement parce que je drague toujours celles qui pourraient aussi bien se coller
un signal lumineux « Entrée libre » sur la ceinture. Je n’aime pas les défis. Plus
c’est simple, mieux c’est. Sortir avec une fille, lui consacrer du temps pour la
connaître, c’est pas ma façon de faire. C’est sûr, même les filles faciles peuvent
devenir collantes, mais je ne cache jamais que je cherche juste un plan cul. Si
elles s’obstinent à croire qu’elles ont un avenir avec moi, tant pis pour elles.
Pour moi, un mec pas trop moche qui ne s’envoie pas en l’air se trompe
sûrement de cible.
— Mais ouais, insiste Malibu en hochant la tête.
Il prend des notes ou quoi ?
Caleb se met à rire.
— Je sens que ça va être du lourd !
— D’accord. (Je fais signe à la barmaid de m’apporter une bière et je me tourne
vers mon élève studieux.) Quand tu viens dans un bar comme ici, qu’est-ce que
tu cherches ?
Il coule un regard vers un groupe de filles près du comptoir.
— À rencontrer des filles.
— Ah ah ! (Je tends le doigt vers son visage.) Et voilà ! Tu veux « rencontrer des
filles ». (Je secoue la tête en m’accoudant au bar.) C’est ça, ton problème.
Les épaules de Malibu s’affaissent.
— Ah bon ? Mais c’est absurde, remarque-t-il avec un grand geste des bras.
Tous les mecs ici veulent rencontrer des filles.
— Non, c’est là que tu te trompes. Moi ? Je suis là pour trouver une gonzesse…
ou deux… que je peux ramener chez moi et sauter jusqu’à m’évanouir de
déshydratation.
Il fronce les sourcils.
— Quelle différence ?
— La différence, mon cher Hasselhoff, c’est que ça prend du temps de «
rencontrer des filles ». Tu lui paies un verre, tu lui demandes son putain de
travail, tu apprends qu’elle a une sœur à Chicago qu’elle n’a pas vue depuis Noël,
tu te tapes les histoires de son ex qui lui a brisé son petit cœur innocent.
— Alors d’après toi je devrais aller trouver la fille et lui dire que je cherche juste
un plan cul pour la nuit ? Et ça marche ?
— Mec, tu m’as écouté ou pas ?
J’avale la moitié de la bière qu’on m’a apportée. Je lui donne des infos du
tonnerre, et il ne s’intéresse pas à ce qui compte vraiment.
— Non, tu la complimentes. Tu lui fais croire qu’elle est la fille la plus sexy du
bar. Tu ne lui parles pas de sa vie. Tu t’en fous, et les femmes ne sont pas connes.
Elle comprendrait que t’es pas sincère. Il faut lui vendre du rêve.
Je laisse au novice une seconde pour enregistrer cette révélation. Rex, Caleb et
les autres membres du groupe regardent… Mason ! C’est son nom.
— Et ça marche ? demande-t-il, le visage crispé.
— Non. Après l’avoir fait voyager, tu lui dis que tu veux l’emmener chez toi et
lui faire des trucs qui la feront hurler si fort qu’elle en perdra la voix.
Les autres éclatent de rire, mais quelques groupies se rapprochent de moi. Je
croise le regard d’une rouquine incendiaire. Son sourire timide est une vraie
blague. Elle est partante pour se payer du bon temps.
Je la regarde, depuis ses talons de gourmande à ses faux nibards. Elle fera
l’affaire. Je lui fais signe d’approcher, et elle obéit. Bordel, j’aime quand les filles
ne se font pas prier !
— Tes petits tours ne marcheront pas avec moi, ronronne-t-elle en glissant la
paille de son cocktail entre ses lèvres.
— Mes petits tours ? Mais moi, je joue franc jeu, et sur invit uniquement.
Elle se mordille la lèvre inférieure. Ouais, elle n’attend que ça. Mais je suis
d’humeur joueuse et je vais me faire supplier. Je lui tourne le dos, ravi de
découvrir une autre fille, une blonde à longues jambes.
— Hé, t’es carrément craquante ! dis-je en plongeant les yeux dans les siens.
Elle baisse la tête et sourit.
— Merci.
Facile. Cette nana n’a pas l’habitude des compliments.
Je glisse le doigt le long de son bras, de l’épaule au poignet, et je souris quand
elle frissonne de plaisir.
— Tu t’appelles comment ?
— Faye.
Elle rit, et j’aperçois l’éclat d’un piercing sur sa langue quand elle boit un peu
de cocktail à la paille.
— J’hallucine… Qu’est-ce qu’une fille comme toi fait dans un esprit aussi tordu
que le mien ?
Elle éclate de rire, et je l’attire contre moi.
Y a qu’à se baisser…
Je me retourne et vois Mason, bouche bée, les bras ballants. Rex, Caleb et les
autres hochent la tête et rient.
Bonne année, pour moi, mes salauds !

J’ai chaud et j’ai l’impression d’avoir le corps lourd et cloué au lit. Je plisse les
yeux sous la lumière vive et referme les paupières. Ouch ! Ma tête tangue, et mon
sang bat à mes tempes. Une douleur vive me tord le ventre. Merde !
J’essaie encore d’ouvrir doucement un œil, puis l’autre. Bordel de merde !
Je suis dans ma chambre, sur mon lit, et mes jambes sont immobiles. Je baisse
les yeux sur moi. Je n’ai même pas un drap dessus. Un amoncellement de corps
s’étale sur mon lit king size. Ma tête retombe en arrière, et je ferme les yeux en
priant pour me rappeler la nuit dernière.
Putain, j’aurais dû arrêter de boire ! Je me souviens d’avoir quitté le bar et
d’être monté dans un taxi avec des filles. Deux, c’est ça ? Je me pince l’arête du
nez. Ah, merde ! Trois. Trois filles du club.
Je me redresse sur les coudes et compte les jambes pour être sûr. Elles sont
toutes longues, fines, bronzées et épilées. Sauf une. Oh, merde, pas ça ! J’agite les
orteils, et les orteils de la jambe poilue réagissent. Dieu merci ! Je me laisse
retomber dans le lit, le cœur battant. Je passe les poings sur mes yeux, mais cela
ne fait qu’accentuer mon mal de tête et me coupe le souffle.
Je ne boirai plus jamais.
Un gémissement féminin endormi résonne près de mes hanches, puis un autre
près de mon ventre. Bientôt, tout l’amas de filles reprend conscience, et bras et
jambes se démêlent de ce gigantesque attrape-rêves humain.
J’entends une petite exclamation étouffée, et l’une des filles se lève d’un bond.
J’ouvre un œil. La blonde se précipite autour du lit pour ramasser des vêtements
qu’elle rejette quand elle se trompe. C’est drôle, et mes lèvres dessinent un
sourire, mais, bordel, il ne dure pas. Tout l’alcool que j’ai ingéré la nuit dernière
continue à me torturer.
Mon téléphone se met à sonner violemment sur ma table de chevet. Aïe, putain !
Le son fait lever les filles.
— Mmm… allô ?
Faye, levée, plonge les bras dans un amoncellement de tissus noirs. Non, pas la
bonne jupe. Elle la jette sur le lit et fouille sur le sol. Je souris de nouveau.
— Mec, j’espère que t’es levé, tête de nœud, grommelle Jonah à l’autre bout du
fil.
Je réduis le volume sonore pour ne pas mourir de douleur.
— Merde, c’est le Nouvel An ! Je fais la grasse mat’. Tu devrais en faire autant.
— Je suis en route vers chez toi. T’as oublié qu’on doit pique-niquer au Nid de
Raven ?
— Pas avant 13 heures.
— Il est midi et demi.
Ah, putain de merde !
— Bouge ton cul. Raven et moi, on arrive dans une minute.
Il raccroche avant que j’aie une chance de répondre.
Je jette mon téléphone sur l’oreiller vide près de moi. Je croise les bras derrière
la tête et profite du spectacle de la chambre pleine de filles nues qui cherchent
leurs fringues, se prennent les pieds dans les chaussures et s’habillent tant bien
que mal. Je souris avec malice.
— Mesdames, prenez votre temps. Je pourrais vous regarder faire toute la
journée !
La blonde, Sara ou Sandra, glousse, et la brunette se met à quatre pattes pour
chercher sous le lit.
Après un rapide coup de fil pour qu’un taxi vienne chercher mon équipe de
charme, je me lève et passe un boxer. Je ferais mieux d’ouvrir la porte pour
Jonah, ou ce connard est capable de la défoncer. Je lui avais promis de venir à sa
fête, c’est vrai. Elle compte beaucoup pour Raven, et après ce que cette nana a
connu ces derniers mois Jonah serait prêt à buter quiconque fait obstacle à son
bonheur.
Un petit tour aux toilettes, et je reviens dans le couloir. Ginger, la brunette aux
jambes interminables, tente d’ouvrir une porte fermée.
— T’es perdue ?
Nos regards se croisent, et je vois son air provocant et assuré se changer en
froncement de sourcils embarrassé.
— Qu’est-ce que tu cherches, ma belle ?
Je m’appuie, l’épaule presque contre l’embrasure de la porte.
— Je croyais que c’était la salle de bains. (Elle regarde la porte puis tourne les
yeux vers moi.) Tu as un coloc ?
— Non.
Elle regarde encore la porte, et ses sourcils s’affaissent d’un air confus.
— Alors qu’est-ce qu’il y a là-dedans ?
J’agite le doigt en secouant la tête.
— Top secret. (Je m’approche et passe le bout des doigts sur sa joue et le long
de son cou.) Si je te le dis, je serai obligé de te punir.
Elle frissonne et sourit, perdant son embarras au profit d’une excitation un peu
craintive. C’est évident qu’elle réfléchit. Elle a déjà eu un avant-goût de mon côté
taquin. Mais je n’ouvrirai cette porte pour personne.
D’une part, ce ne sont pas ses affaires ; d’autre part, j’ai honte.
— La salle de bains est au bout du couloir à gauche.
Je l’embrasse sur la joue et me dirige vers la porte d’entrée.
— Alors tu aimes… jouer ?
Sa voix est chargée de curiosité et de désir.
Je m’interromps mais ne me tourne pas vers elle.
— Plus que tout.
Après le combat, la salle est la seule chose qui me permette de décompresser. Si
je n’avais pas ma carrière et ma passion, je finirais comme lui.
Un coup sourd contre la porte me ramène à la vie.
— Ouais, putain, ça vient !
J’ai entendu ça souvent, cette nuit !
Je souris. Mes souvenirs ont tôt fait de chasser les pensées qui me tombent
dessus quand il est question de la salle.
J’ouvre la porte en grand et tombe sur Jonah et sa femme, Raven, main dans la
main.
Jonah la tient aussi par l’épaule pour la serrer contre lui.
— Sans déconner, Blake, tu savais que je venais avec ma nana. Mets un truc
avant de lui faire peur.
— J’ai rien à montrer qu’elle n’ait pas déjà vu. Quoique… (J’adresse un sourire
moqueur à la jeune femme.) Le mien est plus gros.
Ses joues prennent la teinte de sa chemise à manches longues rose vif. Elle rit,
et Jonah me jette un regard si noir que je le sens me frapper.
Je laisse échapper un rire rauque. Merde, je suis encore bourré !
— Putain, mec, tiens-toi un peu.
Jonah entre, suivi de sa femme. Ils s’arrêtent dans l’entrée, et Raven se racle la
gorge, alors que le silence est retombé brusquement.
Je ferme la porte et me retourne pour voir ce qui leur arrive. Deux des filles de
la nuit dernière sont face à eux.
— Oh, heu… Faye et… (Je me sens chanceux, alors je tente un nom.) Sara,
voici mes amis, Jonah et Raven.
Elles regardent fixement Jonah, comme si je venais de leur présenter Channing
Tatum. Raven se colle contre lui et lui enveloppe la taille d’un geste possessif.
Je rouvre la porte.
— Elles allaient partir. Pas vrai, les filles ?
Elles murmurent quelques « enchantée » et se hâtent de sortir. Je leur dis au
revoir d’un baiser, heureux que mon mal de tête soit assez puissant pour retenir
ma libido.
Je referme et me tourne vers mes amis, qui me dévisagent d’un air amusé et
dégoûté.
— Quoi ? dis-je en étirant les bras et en bâillant. J’ai fêté le Nouvel An
dignement !
— J’espère que tu es remis, parce que dès demain matin on commence ton
entraînement contre l’Ombre.
Je masse mes tempes douloureuses.
— Super. Juste le temps qu’il me faut pour dessoûler… (Je souris.) et me
remettre de mes divertissements.
Jonah émet un rire sans joie.
— Tu devrais faire gaffe, mec, ou ta bite va tomber et…
Une porte claque, et mes amis lèvent la tête. Ginger apparaît dans le couloir et
se pétrifie en découvrant mes invités.
— Jonah et Raven sont passés me chercher, dis-je en guise de présentation.
Ginger réagit en bon petit plan cul.
— Oh, super ! Eh bien, bonne année à tous !
Je lui ouvre la porte.
— Toi aussi.
Elle murmure « appelle-moi » et me glisse un bout de papier dans la main. Je
ferme la porte et jette un coup d’œil à ce qu’elle a écrit.
« Si tu cherches quelqu’un pour jouer, j’en suis. »
Elle a noté son numéro et déposé un baiser marqué par son rouge à lèvres
encore frais. Cool. Elle n’entrera jamais dans la salle, mais je note qu’elle est
partante pour épicer les choses. Il faut que je pense à l’ajouter à mes numéros au
cas où je m’ennuierais tout seul… La nouvelle année n’a commencé que depuis
douze heures, et j’ai déjà trouvé une nana pas prise de tête, alors que le combat
de ma carrière arrive pour me propulser sur le chemin du championnat.
Ouais, ça, c’est une année qui promet !
Il faudrait au moins un putain de tsunami sur le désert de Vegas pour me
perturber.
Chapitre 2

Layla

Nouvelle année, nouvelle carrière. Je peux le faire.


Je glisse la main entre deux cintres du petit placard où s’entassent mes
vêtements. C’est un logement de merde, mais je suis fauchée. Au moins, j’ai
apporté quelques trucs sympas de ma vie d’avant. Porter des vêtements de
créateur sera une façon parfaite de cacher que je suis pauvre.
Je choisis un pantalon noir et le jette sur le lit pour chercher un chemisier. Il
fait plus froid que je n’aurais cru dans le désert. Ce n’est évidemment pas l’hiver
de Seattle, mais l’air peut pincer et il me faut des manches longues.
Une chemise en soie rouge. Parfait. Il me faut une couleur de gagnante pour
faire forte impression.
Je retire la serviette qui m’enveloppe et frissonne sous le froid de la pièce, ou
peut-être parce que je suis nerveuse. Je prends la tenue et m’assois au bord du
lit pour…
« Les pantalons noirs, c’est pour les grosses. »
Le son de sa voix résonne violemment dans ma tête, comme s’il se tenait juste
devant moi. Mon ventre se crispe et la nausée me saisit. Une jambe à demi passée
dans le pantalon coupable, je secoue la tête.
Non. Ne le laisse pas gâcher ta victoire.
Je passe l’autre pied et… Bon sang ! Je me regarde et sens ma confiance en moi
s’évaporer. Je fais cinquante-cinq kilos, je suis loin d’être grosse. Mais je pourrais
encore m’affiner autour de la taille. Je devrais peut-être faire quelques abdos
avant d’aller dormir… Non !
Je retire rageusement le pantalon et le jette à terre. Il recommence. Il n’est
même pas là, mais je me remets en question. Un pas après l’autre… Aujourd’hui
n’est pas le bon pour surmonter le problème des pantalons noirs. Je ne peux pas
aller à ce nouveau travail en me sentant rabaissée comme un chien battu.
Je ne regarde même pas et prends une tenue dans l’armoire. Tout plutôt que de
m’embarrasser de son souvenir.
— Rose, dix minutes ! crié-je en direction du couloir en enfilant une robe-pull
couleur crème.
— Oh, ça fait dix minutes que j’suis prête, répond une voix, sans doute dans la
cuisine.
Qui aurait dit qu’élever une adolescente serait si facile ? Je ne me souviens pas
d’avoir été insolente avec mes parents quand j’avais seize ans. Tomber enceinte,
oui, mais le culot, pas trop.
Je plisse les yeux pour mieux voir mon reflet dans le vieux miroir en pied que
j’ai trouvé dans l’appartement. Très pro, un peu stylée. Après tout, la ligue
d’Universal Fighting n’est pas une entreprise guindée. D’après les photos du site,
c’est un lieu plutôt branché.
Je relève mes cheveux en une queue-de-cheval très haute, que j’enroule en
petit chignon. Je tiens à ce que pas un cheveu ne dépasse, sinon je vais finir par
le tortiller obsessionnellement, comme toujours quand je suis nerveuse. Je
peaufine avec une bouffée de spray coiffant si épais qu’il me fait tousser.
« T’as l’air d’une bimbo quand tu fais un chignon. »
Je ferme les yeux étroitement et je respire profondément pour faire obstacle à
sa voix. Combien de temps faudra-t-il pour oublier ses provocations ?
Je veux avoir l’air aussi sûre de moi et aussi capable que possible. Je me
mordille la lèvre inférieure et regarde mon placard. Un accessoire m’aiderait peut-
être ? Un foulard ? Non. Une veste de tailleur ? Trop chaud. Je me détourne et
j’aperçois juste ce qu’il me faut sur ma table de chevet. Des lunettes à grosse
monture en écaille de tortue. Je les mets et me regarde encore une fois. Parfaite !
Je suis prête.
Le temps de passer de ma chambre à la cuisine, je repousse les sentiments qui
me tordent le ventre. L’avantage d’un appartement de soixante-cinq mètres
carrés, c’est que tout est à deux pas.
— Je sors à 17 heures. Comme on ne connaît pas la ville, j’aimerais que tu
reviennes ici après les cours et que tu attendes l’heure de passer me chercher.
Je prends ce qu’il me faut pour la journée, et j’entasse tout sur la petite table
jaune et chromée, faite pour deux personnes.
Rose est appuyée contre la cuisinière, une main sur ses hanches fines. Elle
hausse l’épaule alourdie par son sac.
— OK.
Sac à main, clés, bouteille d’eau, barre nutritive. J’ai tout.
— Tu t’es préparé un déjeuner ?
— Non, c’est pour les nazes. Je mangerai ici.
Elle prend une boisson énergétique dans le frigo.
— Je déteste ces trucs. Tu devrais te réveiller avec de bons repas et un peu
d’exercice, pas en avalant de la caféine.
— Parle à mon cul, grommelle-t-elle en fixant le sol.
— Rose, vraiment ? Surveille un peu ton…
— Tu prends du café au petit déj’.
— C’est différent.
— Ben tiens !
Quand elle prend ce petit ton prétentieux, je pourrais la secouer comme un
prunier.
Une fois l’appartement fermé, nous allons sur le parking, où nous attend une
Ford Bronco de 1991. Je l’ai achetée le jour de mon arrivée à Vegas. Elle était
garée au coin de la rue, avec un prix peint sur le pare-brise. Un coup de fil plus
tard, elle était à nous.
— Maman, allez ! lance Rose en ouvrant la porte du conducteur.
Le premier jour de nos nouvelles vies.
Je saute côté passager et j’écoute le moteur que Rose essaie de faire démarrer.
Au troisième essai, elle y parvient.
Elle me conduit au centre d’entraînement de l’UFL, la ligue d’Ultimate Fighting.
Nous n’avons qu’une voiture, et il est plus logique qu’elle me dépose et me
reprenne. Cette organisation semble lui convenir. J’imagine qu’être véhiculée par
sa mère alors qu’on vient déjà d’intégrer le lycée en cours d’année serait une
sorte de suicide social.
Après avoir pris la mauvaise sortie d’autoroute et tourné dans la mauvaise rue,
nous arrivons enfin sur le parking de mon nouveau travail. J’ai un travail. Ma
poitrine frémit, tous mes nerfs en panique.
Je regarde ma montre. Une demi-heure d’avance.
— Tu passes me prendre à 17 heures ?
— Ouais
Elle lisse ses longs cheveux noirs et contrôle son maquillage un peu excessif. Je
pourrais lui conseiller de le retoucher plus discrètement, mais elle est sans doute
nerveuse. Je ne voudrais pas la gêner par mes remarques. Pas pour son premier
jour.
— Rose…
Elle tourne ses yeux d’un bleu limpide vers moi, agacée.
— Quoi ?
— Tu vas bien ? Tu vas dans un nouveau lycée, dans une nouvelle ville… Est-
ce que je peux f…
— Oh non ! Ça va ! Va bosser, je vais m’en sortir toute seule.
Non, elle n’est pas nerveuse, elle est furieuse. Elle ne le dit pas, mais comment
en serait-il autrement ? Je l’ai arrachée à tous ses repères. Ses amis, le peu de
famille qu’elle avait. Je me mords la joue. Est-ce que j’ai eu raison de partir ?
— Écoute, je sais que tu m’en veux, mais…
— Arrête, dit-elle en plaçant la paume sous mon nez. Va bosser.
Je pousse un profond soupir et décide de lui parler une autre fois, lorsque la
situation sera un peu stabilisée. Peut-être quand elle aura trouvé ses marques et
se sera fait quelques amis.
J’attrape mes affaires et descends d’un bond.
— Bonne journée. Je t’aime.
Elle allume la radio avant que j’aie fini ma phrase. Je ferme la porte et regarde
la voiture disparaître dans la rue.
J’ai gâché sa vie. Je l’ai détruite, et je ne peux m’en prendre qu’à moi-même.
Des larmes me brûlent les yeux, mais je les retiens. Je ne pleurerai pas. Pas
aujourd’hui.
Nouvelle année. Nouvelle carrière. Nouvelle moi.
Je prends une grande inspiration et redresse la tête. Je suis peut-être une
ruine à l’intérieur, mais ça ne veut pas dire que je dois le montrer. Me cacher
derrière les apparences, c’est ma spécialité. J’ai mérité ce poste, j’ai postulé en
ligne, j’ai passé un entretien téléphonique, mais tout mon être me hurle que je
n’en suis pas digne. J’ai l’estomac retourné par l’angoisse.
Arrête ! Ils ont estimé que j’étais à la hauteur, ils m’ont engagée. Il est temps
que je croie en moi. Ou du moins que je fasse semblant jusqu’à y arriver
vraiment.
Je respire encore une fois pour me donner des forces et je passe les doubles
portes du bâtiment. J’entre dans un hall d’entrée moderne, où résonne de la
musique metal, et je sens l’odeur des meubles coûteux et des tapis en
caoutchouc. Plusieurs écrans plats présentent des montages de combats de l’UFL,
notamment un qui passe en boucle un enchaînement de KO. Je grimace en
regardant les coups violents et me tourne vers la réception.
Une jolie fille aux cheveux blond vénitien, d’une vingtaine d’années, m’accueille
avec un sourire crispé.
Les épaules en arrière, le menton haut, je ne suis qu’assurance.
— Bonjour, je suis Layla Moorehead. Je dois voir M. Gibbs.
Elle cligne plusieurs fois de ses grands yeux noisette. Elle regarde ensuite un
papier devant elle et un écran d’ordinateur. Elle fronce les sourcils.
Ça commence mal. M. Gibbs est censé m’attendre. Suis-je au bon endroit ? Je
me retourne vers la porte, où les mots « centre d’entraînement de l’UFL » sont
peints en orange vif.
Oui, pas de doute.
Je devrais peut-être lui montrer le dernier mail, que j’ai reçu sur mon
téléphone. Je me suis peut-être trompée de date. Je change mon sac d’épaule et
je commence à chercher mon portable. Mais les profondeurs de ma besace l’ont
englouti. Je plonge la main et, soudain, je ne sens plus le poids du sac. Avant que
j’aie le temps de comprendre, il s’effondre et déverse bruyamment son contenu
sur le sol de béton.
— Merde !
Je vois ma bouteille et plusieurs autres petites affaires rouler en tous sens.
Lanière cassée, le début d’une bonne journée !
Je m’agenouille et commence à tout fourrer dans la besace en veillant à faire
d’abord disparaître les tampons, avant que quiconque les voie.
— Sérieux, ça m’arrive vraiment à moi ? (Je marmonne, mais d’une voix rendue
aiguë par la frustration.) Sac à la con !
Je me retrouve à quatre pattes pour récupérer un tube de rouge à lèvres qui a
fini sous un canapé. La joue sur le sol, le bras tendu, je tâtonne sous le meuble.
Je l’effleure du bout des doigts. Allez, juste un ou deux centimètres. Je tends
encore le bras, l’épaule coincée contre le bord du canapé. Je l’ai presque… Ah ah !
— Tout va bien, la Souris ?
Je me fige en entendant cette voix puissante et profonde derrière moi. De quoi
ai-je l’air dans cette posture ? Les fesses en l’air, la tête par terre. Je réprime un
grognement à l’idée d’être surprise dans une position aussi ridicule.
Mon rouge à lèvres en main, je me redresse maladroitement.
— Oui, ça va.
Je montre le tube que je tiens et rajuste mes lunettes.
— J’avais perdu…
Bon Dieu, quel géant ! J’ai le souffle coupé en découvrant à qui appartient la
voix de baryton.
Il fait trente bons centimètres de plus que moi. Il a les jambes si longues que
les bandes blanches sur les côtés de son survêtement ne semblent jamais
s’arrêter. Mon regard s’attarde sur l’étoffe, large mais moulante juste aux bons
endroits. Je sens mes joues s’enflammer et je laisse mes yeux remonter sur sa
poitrine. Son tee-shirt gris en tissu chaud, à manches longues, souligne la largeur
de son torse, et ses muscles se dessinent sous le coton.
— Tu as oublié ça.
Il m’adresse un sourire de biais qui adoucit ses mâchoires carrées. Ses hautes
pommettes se dessinent sous des yeux d’un vert saisissant, qui semblent me
murmurer des choses dangereuses… et osées.
Je me racle la gorge et tends la main vers ce qu’il a ramassé. Oh, mon Dieu ! Je
lui arrache le tampon, et le bruit de l’emballage me fait rougir davantage. Je suis
perdue et je prie pour que mes lunettes dissimulent un peu ma gêne. Je cache
l’objet au fond de mon sac en réprimant l’envie de sortir du hall en courant et
d’appeler en prétendant être malade.
— Merci.
— Content de t’avoir aidée. Ça peut t’être utile. (Il passe la main sur sa lèvre
pour tenter, en vain, de couvrir son sourire.) En cas d’inondation.
Je sens ma mâchoire s’affaisser. Il a vraiment dit ça ? Quel con !
D’accord, il m’a vue par terre, les fesses en l’air, et… il m’a rendu un tampon. Il
doit me prendre pour l’une de ces idiotes qui lui tombent dans les bras parce qu’il
est beau mec et qu’il a un sourire sexy. Mais pas question que je rentre dans son
petit jeu.
Je croise sans sourciller son regard vert brillant et me dresse de tout mon
mètre soixante…, un peu plus même avec mes bottes à talons, en espérant me
sentir moins intimidée. Impossible. Mais pas besoin de le lui montrer.
— Vous avez déjà entendu parler d’Emily Post ? C’est une experte des bonnes
manières. Vous devriez vous renseigner.
— Ah ? (Il se caresse le menton comme s’il réfléchissait à ma suggestion et lève
un sourcil.) Elle est célibataire ?
Je cale les mains sur mes hanches et le regarde, de ses chaussures de sport
noires à ses yeux scintillants.
— Peut-être, mais elle ne fréquente que des gentlemen.
Il redresse le menton puis se mord brièvement la lèvre.
— Je pourrais passer pour un gentleman. J’adore les jeux de rôles coquins.
Ajoutons le badinage sexy à la liste de ses talents, après le sauvetage de
tampon. Je décide aussitôt de me tenir à l’écart de lui. Je lève les yeux au ciel
d’une façon si ostensible qu’il ne peut pas être stupide au point de ne rien voir et
je lui tourne le dos.
Mon sac cassé contre moi, je retourne vers la réceptionniste pour qu’elle
m’indique où aller, pour que je puisse m’éloigner de ce géant arrogant.
— Mmm, mais vous n’êtes pas sur la liste des visiteurs.
Elle hausse les épaules, comme pour me dire de prendre mon sac pourri et de
déguerpir.
Intérieurement, je songe que je serais ravie de me faufiler dehors en emportant
mes derniers vestiges de fierté, mais la vie ne me permet plus de tels luxes. Plus
maintenant. C’est mon unique chance de changer les choses.
— Si vous pouviez appeler M. Gibbs, je suis certaine qu’il vous confirmera que
je suis attendue. Je me nomme Lay…
— T’inquiète, Vanessa ! Je m’en occupe.
Je baisse la tête et grommelle. Il est encore là, lui ?
Je me tourne vers le colosse, déterminée à lui dire de s’occuper de ses affaires,
à l’informer que je suis encore capable de me débrouiller toute seule. Mais il est
tout près de moi, et ses yeux, de la couleur d’un jardin de printemps, pénètrent
les miens. Ils sont intenses et… amusés ? Il sourit, mais discrètement. J’étrécis
les yeux, et son sourire s’élargit.
— Qu’est-ce qui est si drôle ?
Il ne répond pas et détaille mon visage. Son regard passe de ma bouche à mon
cou, puis revient sur mes lèvres. C’est quoi, son problème ?
J’agite la main devant lui.
— Allô ? Toi comprendre ce que je dis ?
Le coin de sa bouche se soulève, et ses yeux étincellent.
— Vous donnez votre langue au chat ?
— Au chat ? Non, mais je la donnerais bien à une souris.
Il m’a appelée « la Souris », tout à l’heure.
— Qu’est-ce que vous voulez dire ?
Je replace mon sac entre mes bras et cherche mon téléphone. N’importe quel
prétexte sera bon, pourvu qu’il détourne mon attention de ce colosse qui se
dresse devant moi.
— Bon, tous les deux, puisque vous refusez d’appeler M. Gibbs…
Je repousse tout mon barda sur le côté et fouille les moindres recoins.
Où est-il ? Ah, le voilà !
Je sors mon portable et parcours les contacts.
— Je l’appellerai moi-même.
On me prend mon téléphone des doigts.
— Que… ?
— C’est pas à lui que tu dois parler.
— Mais vous… Je rêve ou vous… (Je tends la main en tapant du pied.) Rendez-
moi mon téléphone !
Ce type ne manque pas d’air. Je donnerais cher pour effacer ce sourire
narquois.
Il repose l’appareil dans ma main.
— Viens avec moi. Je t’emmène aux auditions.
Sa voix a perdu son ton provocateur et il semble sincère, comme s’il voulait
vraiment m’aider.
Je ne sais pas si je peux lui faire confiance.
— Je ne vous suis nulle part. Je n’ai même pas… Qui êtes-vous ?
— Qui tu voudras, la Souris.
Le ton provocateur est de retour.
— Écoutez, monsieur…
Pourquoi est-ce qu’il sourit ? Je suis son regard et… Oh, bon Dieu ! Il me
reluque les seins !
Je croise les bras devant ma poitrine et j’incline les hanches en une attitude de
défi.
— Je suis venue travailler.
Ses yeux s’enflamment devant mes seins posés sur mon avant-bras – je viens de
les remonter maladroitement, comme pour l’aider à se rincer l’œil.
Je baisse les bras en grimaçant. Merde, j’ai l’impression d’être toute nue !
— Oh, je sais pourquoi tu es là ! dit-il avec un rire de gorge.
— Non, ça m’étonnerait.
J’arrive à peine à en placer une.
— Mmm, mmm.
— D’accord, monsieur le devin. Pourquoi suis-je là ?
— Suis-moi.
Je n’aime pas qu’il me donne des ordres, mais il ne me reste plus que dix
minutes avant d’être en retard. Peut-être que si je le suis il me conduira à
quelqu’un plus capable de me guider vers M. Gibbs.
Je récupère les ruines de mon sac sur le bureau de la réceptionniste.
— Vous êtes vraiment…
Insupportable. Agaçant. Arrogant.
Un grommellement raisonne dans ma gorge.
— … très bien.
— Il y a des femmes qui me trouvent « très bien », mais, personnellement, je
préfère « canon ». (Il emprunte un couloir en me faisant signe de le suivre.) « Sexy
», j’aime bien aussi, mais tu peux m’appeler Blake.
Il se prend pour qui, un comique ? Ce type est tellement prétentieux ! Ce n’est
pas comme si c’était un combattant hyper connu… Oh non ! La prise de
conscience m’enflamme les joues d’un coup. Heureusement que je suis derrière
lui et qu’il ne peut pas s’en apercevoir ! Car c’est bien l’un des combattants
phares de l’UFL.
Blake Daniels, surnommé « le Serpent » dans l’octogone. Ceinture noire de jiu-
jitsu, il pratique l’ultimate fighting depuis 2006 en catégorie poids moyen. J’ai tout
lu sur lui dans les documents que M. Gibbs m’a envoyés pour me familiariser avec
la ligue.
Blake prépare un combat important. M. Gibbs tenait justement à ce que je
commence juste après le Nouvel An pour apprendre les ficelles du métier avant
les soirées de combat.
Plus question de balancer mes répliques cinglantes à l’un des chouchous de
l’UFL. Je le suis vers un immense gymnase, les lèvres serrées. Il salue d’autres
sportifs par leurs noms. J’en reconnais certains, et je révise les caractéristiques
dans ma tête.
Il pousse la porte d’une plus petite pièce. Les murs sont couverts de miroirs, et
des filles sont assises autour d’une table. L’une d’elles est installée sur la table.
— Salut, Blake ! chantonnent-elles en chœur.
Je secoue la tête en relevant la séduction dans leurs voix.
Des mecs comme Blake Daniels sont dangereux. Ils vous brisent le cœur d’un
regard.
— Les filles. J’ai trouvé celle-ci perdue dans le hall. Je me suis dit que j’allais
l’escorter !
Il regarde la salle, les sourcils froncés.
— Où sont les autres ?
— Pas d’auditions aujourd’hui.
La blonde sur la table descend et se dirige vers nous.
Quelles auditions ?
— Mmm. Eh bien les filles, vous pourriez vous occuper de… heu… (Il baisse les
yeux vers moi.) Comment tu t’appelles, la Souris ?
C’est quoi, ce surnom qu’il me donne ?
Je le fusille du regard.
— Arrêtez de m’appeler comme ça.
Je regarde la blonde et deux autres filles près d’elle.
— Je ne viens pas pour des auditions ou je ne sais quoi comme… heu…
— Cage Girl, précise une rousse.
Je la montre du doigt, reconnaissante que quelqu’un m’explique enfin ce qui se
passe.
— Des Cage girls. Voilà. Je ne suis pas là pour ça. M. Gibbs m’a embauchée…
— Tu n’es pas là pour les auditions ? Avec ce petit corps de rêve ?
Le compliment me déstabilise, physiquement.
— Non, enfin, merci, mais non. Je suis la nouvelle assistante de M. Gibbs. (Je
tends la main vers Blake d’un geste sûr et professionnel. Plein de confiance.) Je
suis Layla Moorehead.
Il affiche une expression neutre, avec un léger mouvement de lèvres.
— Comment tu as dit ?
Il ignore ma main tendue.
Je la laisse retomber et serre mon sac contre moi.
— M. Gibbs m’a embauchée pour…
— Non, j’ai entendu. (Un coin de sa bouche se soulève.) Comment tu t’appelles ?
— Layla… Moorehead 1.
Il rejette la tête en arrière et explose d’un rire si fort et profond qu’il résonne
sur les murs.
— Super, la Souris. Layla… Un nom d’hôtesse pour site payant, y a pas mieux
pour une belle nana qu’un nom qui donne déjà envie !
Oh, quelle finesse… J’aurais dû me douter qu’un homme comme lui aurait le
sens de l’humour d’un collégien. Je me masse les tempes pour réprimer une
migraine naissante.
— C’est bon, vous avez fini ? dis-je d’une voix aussi sèche que possible mais
sans doute pas assez forte pour qu’il m’entende sous ses éclats de rire.
— C’est quand même drôle, renchérit-il en reprenant son souffle. Attends,
laisse-moi deviner. (Il se gratte la joue, couverte d’une barbe naissante, juste
comme il faut.) Tu es stripteaseuse, c’est ça ?
Mais quel gros con !

1. Le mot head évoque une fellation, en plus d’un « moore » proche de more, soit «
davantage ». Autrement dit, un nom prometteur de multiples faveurs sexuelles ! (NdT)
Chapitre 3

Blake

Sans déconner ? Layla Moorehead ?


Cette nana est chaude comme la braise et porte un nom qui vous fait sursauter
l’entrejambe. Impossible de rester indifférent à ça ! Et elle est encore plus
bandante parce qu’elle a du chien. La plupart des nanas que je taquine
rougissent et baissent les yeux. La petite Souris me rend la monnaie de ma pièce,
et ça me plaît.
— Alors tu es la nouvelle assistante dont parle Taylor ?
Merde, je ne verrai pas ce petit corps de rêve dans un mini-uniforme de Cage
Girl. Quoique sa robe de laine moulante ne laisse pas grande place à
l’imagination… Putain, elle est sacrément gaulée !
Elle plisse le nez et remonte ses lunettes d’un majeur bien dressé. Je la regarde
et souris. J’aime la provoc façon sale gamine. Ouais, j’aime les nanas qui ont du
caractère !
— Oui, probablement. Maintenant, veuillez m’excuser, mais je suis en retard,
déclare-t-elle en regardant sa jolie montre.
Elle passe devant moi, et je respire le parfum de vanille de ses boucles blondes.
Je me retiens de me lécher les lèvres comme pour goûter son odeur. Son parfum
est à son image : délicat et irrésistible.
Je profite du spectacle en regardant ses formes qui roulent sous la robe
moulante tandis qu’elle se dirige vers la mauvaise porte. Elle fait jouer la poignée
d’un placard et tire sèchement. La porte est verrouillée. Mais, au lieu de passer à
autre chose, elle insiste et tire sur la poignée. Elle pousse un glapissement de
frustration, comme lorsque je l’ai découverte dans le hall, à quatre pattes et ses
jolies petites fesses en l’air.
Les mains sur les hanches, je regarde tranquillement… et je souris comme un
con. Cette fille m’éclate ! Elle tire encore, comme si sa volonté seule pouvait
suffire à ouvrir la porte. Les Cage Girls gloussent.
— La Souris ! C’est pas la bonne porte.
Elle se retourne, furieuse, et une mèche s’échappe de son chignon de danseuse
pour aller lui caresser les joues. Elle la repousse, puis la mèche retombe. C’est
clair, qu’elle est mignonne…
Je désigne la bonne porte, et elle redresse les épaules. Elle serre son sac cassé
entre ses bras, se dirige vers la sortie, ouvre brutalement et disparaît.
— Dommage, commente Melinda, la capitaine des Cage Girls. Elle aurait fait
une super recrue. Un peu petite mais un corps parfait.
— Mmm, dis-je en souriant, sans quitter des yeux la porte béante. Ouais,
dommage.
Dommage que Layla ait l’air si coincée. J’adore m’amuser avec elle, et son corps
me promet des tas d’autres divertissements. Mais si je sais une chose sur les
femmes comme cette chère Mlle Moorehead, c’est qu’elles préfèrent bosser que
baiser. Cela dit, je compte bien me rincer l’œil chaque fois que je verrai ce petit
canon.
Je lance un salut rapide aux Cage Girls et me rends dans la salle
d’entraînement, où j’allais avant que la nouvelle assistante de Taylor vienne me
distraire. Il n’y a que Rex et les autres, qui lèvent quelques haltères.
— T’es en retard, ma couille.
Owen montre au nouveau, Mason, comment utiliser le banc de muscu.
— J’ai dû guider la nouvelle assistante de Taylor.
Je retire mon sweat et le jette de côté pour ne garder qu’un tee-shirt sans
manches.
— Enfin ! Il aurait dû se débarrasser de Helga depuis des années.
Rex lève ses poids et s’adresse à mon reflet dans le miroir.
— Elle s’appelait Heidi, crétin.
Je m’arrête près de Mason, sur le banc. Il se lève d’un bond, et je prends sa
place sous la barre.
— Elle se comportait comme une Helga. Cette grue était aussi lente qu’une
vieille de quatre-vingt-dix balais sous myorelaxants.
Owen rajoute quelques poids et les fixe à la barre. Je cale les épaules et
commence à pousser pour stabiliser la charge de cent cinquante kilos. Je
descends la barre vers ma poitrine puis la relève.
Owen reste près de moi.
— Elle est comment ? me demande-t-il. La nouvelle ?
Je serre les dents et répète mon geste quelques fois, puis j’abats la barre dans
son rangement.
Elle est comment ? Chaude, mignonne et avec du cran. Elle a les yeux couleur
chocolat noir, sensuelle et envoûtante, elle est l’opposée des bonnasses blondes
habituelles. Je pourrais facilement me perdre dans ses yeux, mais j’y ai décelé
autre chose. Même derrière ses lunettes de bibliothécaire sexy, je l’ai bien vu, ce
regard lointain, comme si elle parlait à un mur et pas à un être humain. À mon
avis, elle en a sacrément lourd sur ce joli dos bronzé.
Je hausse les épaules.
— Pas mal, je dirais. Elle avait l’air plus dégourdie que l’autre, c’est sûr.
Je détends mes bras et me prépare pour une nouvelle séance.
— Bien. Elle aidera peut-être Gibbs à se sortir la tête du cul. Ce type fait plus
de lèche aux médias que la pute du coin. Quand tout le merdier autour de Jonah
a fait parler de nous dans toute la presse nationale, je suis sûr qu’il s’est tapé la
gaule de sa vie.
Rex abandonne ses haltères et se dirige vers la presse à cuisses.
— Ouais, j’en ai entendu parler. C’est con pour l’Assassin et sa femme.
Mason, sur le banc en face du mien, se redresse, les sourcils froncés.
— Qu’est-ce qu’il fait exactement, avec les médias ?
Owen se racle la gorge.
— Il s’intéresse moins au sport qu’à la pub qu’il y a autour. Il a laissé des
journaleux entrer dans les vestiaires avant un match, il a utilisé l’équipe féminine
pour faire la pub d’autres produits… Merde, hier, une équipe de tournage s’est
même amenée ici, et il parlait de les laisser filmer nos entraînements pour une
connerie de télé-réalité !
Mason écarquille les yeux et hoche la tête.
— Ça n’a pas l’air si terrible.
Je finis ma deuxième série et me redresse, les coudes sur les genoux, face à lui.
— Bien sûr que si ! Un combattant doit rester concentré. Il doit avoir l’esprit
clair sans qu’on lui prenne la tête avec toutes les complications de ce genre
d’attention. Il n’a pas le temps de se demander quelle image on donnera de lui
dans une foutue émission télé. (Je me penche vers Malibu.) T’es là pour te battre
ou pour montrer ta gueule à côté des Kardashian ?
Il hoche la tête.
— Pour me battre.
— Et comment, putain !
— Mais j’aurais rien contre une virée avec les Kardashian.
Je me passe les mains sur le visage. Putain, j’espère qu’il plaisante ! J’ai une
putain de ceinture noire de jiu-jitsu. Les fondateurs brésiliens de ce sport doivent
chier de rage dans leurs kimonos en voyant ce que devient ce sport.
Les arts martiaux mixtes sous les feux de Hollywood et les deux pieds dans la
merde.
J’ignore le commentaire stupide de Malibu et me dirige vers les haltères. Mon
premier retour à l’entraînement après une pause bien méritée, et je m’y remets à
la dure. Les combats reprendront bientôt, et je ne tolérerai qu’une victoire.
— Attends, mec, je vais t’assurer, lance Owen.
— Non, c’est bon.
Je m’accroupis et trouve ma posture d’équilibre. Je prends trois inspirations
rapides, puis j’utilise tout mon poids pour soulever la barre et je lève les deux
cent vingt-cinq kilos contre ma poitrine. Je les laisse retomber. Je répète le geste,
trois, quatre, cinq…
Une violente douleur me vrille le dos. Bordel de merde ! Je laisse tomber la
lourde barre sur le tapis et me penche, mains sur les genoux, la respiration
sifflante.
— Tout va bien, mec ?
Rex est le plus proche de moi, et je suis content que les autres soient trop loin
pour s’apercevoir que je suis plié en deux de souffrance.
Je serre les dents et me redresse.
— Ouais, ça va.
Qu’est-ce qui m’a pris de soulever si lourd après deux semaines d’arrêt ? Je
prends ma bouteille d’eau et me dirige vers le tapis de course en espérant que la
marche fera passer cette merde. Chaque pas est une torture qui me descend du
creux des reins jusqu’aux fesses.
Et merde ! C’est foutu pour commencer l’année en force.

Layla

Quel connard exaspérant !


Il m’a prise pour une stripteaseuse ! Les mentalités sont peut-être différentes à
Vegas, mais chez moi, quand on pense d’une femme qu’elle accepte de danser nue
pour de l’argent, ce n’est pas un compliment ! Et cette façon de sourire… comme
s’il lisait en moi et trouvait ça hilarant. Qui fait ce genre de choses ?
Après m’être perdue, avoir demandé mon chemin, je finis par trouver le bon
endroit. Je traverse un couloir de bureaux vides. Au fond, je découvre un bureau
de réception inoccupé et une porte fermée, ornée d’une plaque dorée qui annonce
« M. Taylor Gibbs, P.-D.G. »
Je lisse ma robe et redresse les épaules. La matinée a été difficile, notamment à
cause de Blake Daniels, mais tout n’est pas perdu. J’écarte ces contrariétés et je
me concentre sur mon premier objectif.
La confiance. Même si elle n’est pas sincère.
Je ferme les yeux et prends une profonde inspiration.
Nouvelle année. Nouvelle carrière. Nouvelle vie… Qu’est-ce que… ? Des bruits
de voix en colère filtrent derrière la porte.
Je recule, effrayée à l’idée de frapper et d’interrompre une dispute ou, pire, de
détourner leur rage contre moi. Je ne distingue pas vraiment les mots, mais les
voix sont clairement masculines. J’envisage de retourner attendre dans le hall
d’entrée, mais je suis déjà en retard et je ne veux pas donner une première
impression déplorable. Je choisis de m’asseoir au bureau vacant, convaincue qu’il
s’agit du mien, et je me tiens prête à me lever dès qu’ils auront fini.
Les marmonnements agressifs continuent encore quelques minutes, puis la
porte s’ouvre à la volée. Je bondis de la chaise et j’affiche aussitôt un sourire.
Deux hommes sortent du bureau. Ils ne me voient pas tout de suite, et je
prends le temps de les observer. Ils sont de taille moyenne, mais autant l’un est
élégamment vêtu d’une chemise à col repassé et d’un pantalon de costume,
autant l’autre est nettement moins reluisant. Il a des cheveux poivre et sel
ébouriffés et un peu trop longs, et porte une chemise hawaïenne et un bermuda,
qui auraient eu bien besoin d’un coup de fer.
Le plus soigné des deux doit s’apercevoir de ma présence, car il se tourne
subitement vers moi. Je surprends une étincelle de colère dans son regard avant
qu’il la chasse.
— Oh, bonjour !
Il regarde l’horloge murale. Bon sang, il va me reprocher d’être en retard !
— Vous devez être madame Moore…
— Mademoiselle, dis-je en l’interrompant d’un geste. Mais appelez-moi Layla. Je
suis ravie de vous rencontrer. Monsieur Gibbs, n’est-ce pas ?
Il me serre la main et sourit.
— Oui, merci d’être arrivée à l’heure. Je m’excuse de ne pas être venu vous
attendre dans le hall. (Il hésite un peu et se racle la gorge.) Un entretien de
dernière minute.
Un silence gêné plane un instant, et j’attends qu’il me présente l’homme en
chemise hawaïenne.
— Bonjour, je suis Michael Xavier, intervient l’homme débraillé.
Il repousse ses cheveux en arrière d’une main et me tend l’autre.
— Oui, « Z » est notre nouveau médecin sportif. Il soignera les athlètes et
collaborera avec les entraîneurs.
M. Gibbs m’explique que son prédécesseur a décidé d’aller exercer la médecine
générale en Arizona et que Doc Z le remplace.
Ce type, un médecin ? Leur dispute était probablement à ce sujet. Il doit opter
pour une allure plus professionnelle ou, à défaut, plus propre.
— Vous travaillerez ensemble de temps en temps, ajoute Gibbs. Si je ne suis
pas disponible, il se tournera vers vous.
Vers moi ? L’air frais me brûle les yeux, mais je ne cille pas.
— Mais… je ne suis pas compétente pour…
— Pas de panique, reprend mon chef en donnant une tape dans le dos du
médecin. Il fera tout le travail. Il vous suffira de signer en bas des formulaires.
— Je… heu…
— Ravi de vous avoir rencontrée, mademoiselle…
Je regarde le piteux médecin.
— Layla.
— Layla. Eh bien, à une prochaine fois !
Doc Z se détourne et s’éloigne.
— Parfait, reprend M. Gibbs en frappant des mains. Personne n’est disponible
pour faire votre formation, alors je crains qu’il ne vous faille improviser au gré des
tâches qui se présentent.
Ses yeux bleus scintillent sur sa peau bronzée. Si j’en juge par ses tempes
grisonnantes, il a une cinquantaine d’années, et, bien qu’il ne soit pas très grand,
je pense que la plupart des femmes le trouveraient séduisant.
— C’est parfait.
— Venez, je vais vous faire visiter l’espace d’entraînement.
Il me fait signe de le suivre dans une pièce de la taille d’un entrepôt, par
laquelle je suis passée un peu plus tôt.
La musique rap et des voix d’hommes remplissent l’espace. Je ne suis plus
distraite par ma recherche fébrile et je prends le temps de remarquer ce qui
m’entoure. Je perçois un parfum de sueur épicé. Ce n’est pas une odeur
désagréable en soi, elle me rappelle juste que je suis entourée d’hommes. Le long
des murs, des sacs matelassés, de l’équipement, des tapis et au centre, tel un
joyau précieux, un gigantesque octogone.
— Sur la gauche, les vestiaires des hommes, les installations médicales et, à
droite, les vestiaires des femmes. (Il désigne un couloir.) Là-bas, des bureaux et
des salles de réunion. (Il me fait signe de le suivre et se dirige vers une double
porte.) Ici, une salle de musculation dernier cri.
Des voix graves roulent derrière les portes, accompagnées de musique rock. Il
ouvre et passe les portes, et je le suis. Je profite de la visite quand mon regard
tombe sur un homme, et sa vue me pétrifie.
Merde, c’est lui !
Blake est dans la salle, avec quelques autres auxquels je ne prête pas
attention. Je suis fascinée par les bras nus de Blake.
Je les trouvais superbes sous ses manches longues, mais maintenant que je les
vois… Je ne peux plus déglutir. Il est trop parfait pour être réel, comme une
poupée Ken qui soulève des haltères, tous les muscles bandés sur son corps
ciselé. Ses épaules s’affaissent avec une élégance masculine jusqu’à ses biceps et
triceps, sculptés et luisants de sueur.
Nos regards se croisent dans le miroir. Malgré l’éloignement, je suis happée par
le vert profond et sublime de son regard. Mon cœur s’emballe, et un sourire fleurit
lentement sur ses lèvres.
« Regarde-toi, on voit qu’tu demandes que ça. »
La voix dans ma tête brise le charme. Je cligne des yeux pour m’éclaircir la vue,
et je maudis ces souvenirs qui me hantent et m’affaiblissent.
— … pourrez librement en profiter vous aussi.
M. Gibbs me sourit, et je prends conscience de ses mots, qui concluent sans
doute une longue phrase.
— Pardon ?
Il plisse les yeux, et je me redresse. J’espère qu’il n’interprète pas mon
inattention comme de l’incompétence.
— La salle de gym. Elle vous est ouverte. (Il lève les sourcils.) Vous faites du
sport ?
— Bien sûr.
Dans mon ancienne vie, le sport était le seul moyen de me libérer de mes
angoisses. Inutile qu’il le sache, évidemment.
— Parfait. Continuons…
— Vous avez trouvé notre petite Souris.
Mes joues s’enflamment en entendant sa voix si proche, et mon estomac se
noue.
— Ah, parfait ! Blake Daniels, je vous présente Lay…
— On s’est déjà rencontrés.
Il me couve du regard, et je sens mes lunettes tomber jusqu’en bas du nez. Je
le plisse pour les remonter. Il sourit, ses yeux passant de mes yeux à mes lèvres.
Je lui lance un regard noir. C’est l’homme le plus séduisant que j’aie vu de ma
vie, mais c’est tout de même un connard.
— Oui, M. Daniels s’est avéré d’une grande aide ce matin.
Tu parles…
Il incline le menton et se masse la nuque. Serait-il gêné ? Il a peut-être un
cœur après tout.
— Je vois que tu as trouvé ton chemin, dit-il en désignant M. Gibbs qui discute
avec un bel athlète à la peau sombre et aux bras plus épais que ma taille. Je
souffle : — Pas grâce à vous.
Je me retiens tout juste de l’insulter.
— Owen, Rex, Mason, voici ma nouvelle assistante, Mme Layla Moorehead.
— Layla tout court.
Je serre la main des trois hommes en repassant dans ma tête leurs résultats.
Owen Miller, champion national d’AMM, retiré des combats pour se reconvertir
comme entraîneur. Rex Carter, dit T-Rex, champion de kickboxing, ancien
champion olympique, connu pour la puissance surhumaine de ses jambes. Et le
petit nouveau de l’UFL, Mason Mahoney, « l’Ouragan ». Champion de lutte
universitaire et ceinture rouge de jiu-jitsu.
— Ravie de vous rencontrer tous. Je suis…
Blake n’a pas bougé, et son regard me perce comme une lance. Je tressaille
sous cette pression, et j’en oublie ce que je voulais dire. Qu’est-ce qui me prend ?
— Layla sera votre contact pour tout ce dont vous aurez besoin en mon
absence.
Je suis soulagée que M. Gibbs soit intervenu, mais je ne peux détacher mon
regard de Blake qui semble bouillonner.
— Elle aura plus de responsabilités que Heidi.
Je me rappelle subitement ce que j’avais prévu de dire.
— Je suis impatiente de saisir cette chance unique de prendre part…
— Oh, putain, mais tu l’as ton boulot, arrête de sortir ton baratin d’entretien
d’embauche !
Le commentaire de Blake fait rire ses compagnons.
Son changement de ton me met mal à l’aise. Il ne me taquine plus, il est
furieux. Je baisse les yeux, et une mèche obstinée tombe devant mon visage. Je
la remets dans mon chignon en espérant cacher ma gêne.
— Bien sûr. (Sois confiante. Lève la tête, redresse les épaules.) Vous avez
raison. Je m’excuse…
— Tu t’excuses ?
Blake me regarde, et je lis la déception dans son regard.
Qu’est-ce que j’ai loupé ? Et, de toute façon, que m’importe ce que pense ce
type ? C’est le dernier des connards. Prétentieux, arrogant, condescendant… Je le
fusille d’un coup d’œil, et nos regards se croisent, aussi noirs l’un que l’autre. Cet
affrontement s’éternise, une bataille silencieuse que je refuse de perdre.
— Je vais expliquer à Layla ce qu’elle doit faire, reprend Gibbs. Je vous verrai à
la réunion de cet après-midi, messieurs.
Blake détourne le regard.
Ah ! J’ai gagné ! Je pousse un grand soupir de soulagement et me rappelle juste
à temps que lui tirer la langue ne ferait pas très professionnel.
Les gars marmonnent un au revoir, et je suis M. Gibbs, heureuse de ne plus
endurer la présence stressante de Blake Daniels.
— J’aimerais vous dire que vos rapports vont s’améliorer, mais ne vous faites
pas d’illusion. Les combattants professionnels ne sont pas très chaleureux. Mieux
vaut vous y habituer.
Je souris et décide de ne pas préciser que l’un d’eux vient de perdre un duel de
regards. Super ! Maintenant, moi aussi j’ai l’esprit d’un collégien, voire moins…
— Rien ne saurait me surprendre.
Les gros trous du cul sont ma spécialité.

J’ai mal aux yeux, mais je continue à lire ce qui me semble être le huit
millionième document à remplir. J’ai passé toute la journée à trier des papiers,
mais cela m’a distraite de ma matinée tumultueuse.
Après ma rencontre avec Blake dans la salle de musculation, la situation s’est
calmée, et je m’adapte bien à mon poste. L’après-midi s’est déroulé paisiblement,
avec quelques coups de fil destinés à M. Gibbs et de nombreux documents à
classer.
Je regarde l’heure sur mon écran d’ordinateur. Il est presque 17 heures, et je
veux attendre dehors pour que Rose n’ait pas à venir me chercher dans le
bâtiment. Je me déconnecte et j’organise mon bureau pour pouvoir me remettre
au travail dès mon arrivée demain matin. Des pas résonnent dans le couloir, et je
prie le dieu des assistantes de direction que M. Gibbs ne m’apporte pas davantage
de paperasse.
Un homme imposant, sûrement un athlète, se dirige vers moi. Il porte une
casquette de base-ball sur le côté, juste assez décalée pour être cool, et
largement ramenée devant un œil. Je ne sais pas de qui il s’agit, et mon cœur
s’emballe jusqu’à ce que je remarque des cheveux noirs qui sortent du couvre-
chef. Ce n’est pas Blake. Ouf !
Tout à l’heure, j’avais assez d’énergie pour maintenir mon assurance de façade,
mais je doute de pouvoir supporter ses provocations maintenant. Et la dernière
chose à faire, c’est de lui révéler mes faiblesses. Avec ce genre de types, il faut
garder sa carapace.
— Bonjour.
Il se dresse devant moi.
C’est l’un des gars que j’ai croisés dans la salle de musculation.
— Bonjour. Rex, c’est ça ?
— Ouais.
Il sourit, et un anneau brille à sa lèvre, bien dessinée devant ses dents
blanches et parfaites.
Que… ? Il n’avait pas d’anneau tout à l’heure. J’incline la tête. Il n’avait pas
davantage de piercing à l’arcade. Ce mec a un style unique.
— M. Gibbs est parti, dis-je en désignant son bureau vide. Je peux peut-être
vous aider, mais je suis nouvelle et…
— Pas de souci, interrompt-il en haussant les épaules. Je venais te parler.
Il tourne la tête et cherche dans sa poche arrière. J’ai le regard aimanté par un
tatouage orange, rouge et bleu qui serpente jusqu’à sa nuque. Une partie du
motif est cachée par son sweat, mais je devine que c’est un dragon.
Il se retourne vers moi, et je m’oblige à détacher mes yeux du dessin. Il laisse
tomber un papier jaune éclatant sur mon bureau.
— C’est mon groupe.
— Oh ! (Je prends la feuille et la déplie.) Vous êtes dans un groupe ?
— Ouais, eh, on se tutoie, OK ? Je sais que t’es nouvelle en ville, et je me suis
dit…
— Comment tu le sais ?
Je grimace et regrette de ne pas pouvoir effacer mes accès de colère. Je
cacherais mes secrets beaucoup plus efficacement si je n’agissais pas justement
comme quelqu’un qui a quelque chose à dissimuler…
— Enfin, c’est que je ne me souviens pas d’en avoir parlé.
Je me force à émettre un rire léger, mais il ne rend pas l’effet espéré.
Ses yeux se décalent sur le côté de ma tête.
J’ai enroulé une mèche rebelle d’au moins quatre tours sur mon doigt. Je ne
m’en suis même pas aperçue. D’un geste brusque, je défais la bouclette et range
les cheveux derrière mon oreille.
Il désigne le fond du couloir.
— Taylor a affiché une note dans les vestiaires pour annoncer que tu rejoignais
l’équipe, et il est dit que tu arrives de Seattle.
— Oh, très bien !
Je me cale contre mon dossier et remonte mes lunettes pour étudier le papier
de Rex. En haut, je lis « Ataxia » en grosses lettres qui semblent goutter. Dessus
figurent des dates et des noms de bars.
— Je me suis dit que tu ne devais pas encore connaître trop de monde et que
j’allais te filer un flyer. Tu pourrais venir à notre prochain concert.
— C’est intéressant.
Sa gentillesse me réchauffe le cœur. Je n’ai aucun ami à Vegas et j’adore la
musique. En live, c’est encore meilleur. Je n’ai pas souvent assisté à des concerts,
mais j’ai toujours été curieuse.
— C’est quel genre de musique ?
— Du rock punk mélodique. Je ne sais pas si c’est ton truc, mais ça te ferait
une occasion de sortir, de rencontrer des gens.
— C’est vrai, dis-je avec un sourire. Merci.
Ce mec se fond dans cette métropole, mais il a le charme des habitants des
petites villes.
— Dimanche soir, on va au Blackout. Y a toujours du monde.
Je me racle la gorge.
— Depuis combien de temps tu fais de la musique ?
— J’ai joué pour des petits groupes pendant des années, répond-il en glissant
les mains dans les poches de son jean noir. Le combat passe en premier, et juste
après il y a la musique.
— Eh bien, merci, dis-je en montrant son flyer. J’essaierai vraiment de venir.
— Ça roule. (Il mordille son anneau de lèvre puis le laisse retomber.) J’te vois
demain, Layla.
— Bonne nuit.
Je le regarde s’éloigner, surprise mais très excitée par cette nouvelle chance.
Quoi de mieux pour apprivoiser une ville que d’y travailler et de s’y faire des
amis. La sensation réconfortante d’appartenir à une communauté me réchauffe la
poitrine. Je prends une profonde inspiration et laisse cette sensation se répandre
et combattre le sentiment glacé d’inutilité qui m’habite depuis des années.
Je suis bien décidée à ce que cette nouvelle vie soit la plus belle possible. Je
n’accepterai rien de moins. Pas encore une fois.
Chapitre 4

Blake

— Putain, j’peux plus rien avaler ! (Je me laisse aller contre mon dossier de
chaise et fais basculer la chaise sur ses pieds arrière.) C’était excellent, ma belle.
Raven regarde son mari, un sourcil levé.
— Tu vois ? Je t’avais dit que j’apprendrais à cuisiner.
Elle jette sa serviette sur lui, et il la rattrape au vol.
— Chérie, ce sont des spaghettis. J’ai appris à en faire dès mes treize ans,
réplique Jonah.
Son sourire taquin ne masque pas ses vrais sentiments. Il est fier de sa nana.
Elle se lève et ramasse mon assiette.
— Contente que ça t’ait plu, Blake.
— J’ai pas dit que j’n’aimais pas, proteste-t-il en l’attirant sur ses genoux pour
lui mordiller le cou. (Elle pousse un petit cri.) Ce sont les meilleurs spaghettis que
j’aie mangés de ma vie.
Je détourne le regard en levant les yeux au ciel.
Après quelques gloussements et des parodies de coups, elle se libère de son
étreinte. Elle prend son assiette, et il lui caresse le ventre. Quelque chose passe
entre eux, pas par les mots mais par leurs regards. Ils se mettent à sourire
comme des crétins.
C’est quoi, le problème des couples ?
Jonah l’attire pour un baiser de plus avant qu’elle s’éloigne vers la cuisine.
— Vous avez fini ou je dois vous laisser ? Toutes ces conneries sirupeuses me
filent mal au bide.
Je ne suis pas encore habitué à voir Jonah aussi attaché à une nana. C’était
mon copilote de drague depuis des années, mais maintenant c’est M. Raven.
Marié, comme « Mme Moorehead ». C’est ainsi que Taylor avait présenté la
petite Souris dans la salle de muscu. Pas « mademoiselle » : « madame ». Elle est
mariée, putain ! Je n’arrive pas à croire que je ne l’ai pas compris plus tôt. Mais
elle ne portait pas d’alliance, elle l’a sûrement oubliée sur la table près du lit
qu’elle partage avec M. Moorehead. Enfoiré de veinard !
Quand j’ai appris qu’elle était mariée, ça m’a fait chier. Mais je me demande
bien pourquoi. OK, elle est canon, mignonne, et elle a assez de caractère pour
donner envie de l’apprivoiser, mais j’avais décidé de ne pas déployer tout mon
arsenal de séducteur. Trop de boulot.
C’est vrai que je n’aime pas quand on me dit que quelque chose est interdit.
Savoir qu’elle est inaccessible en fait un petit plaisir interdit… Merde, si je…
— T’as entendu, ma couille ? (Jonah me jette un croûton à l’ail à la tête.)
Réveille-toi.
Je lui renvoie le bout de pain, mais il le dévie d’un geste nonchalant.
— Tu es prêt à prendre l’entraînement au sérieux ? Ton combat contre Wade ne
va pas tarder.
Je lui jette un regard noir et me penche. Un pincement me tord le bas du dos.
Je pose les avant-bras sur la table en espérant qu’il ne remarque rien.
— Très drôle, ducon. Tu sais que je prends toujours l’entraînement au sérieux.
Il étire les bras en l’air et croise les mains derrière sa nuque.
— Il va falloir t’y mettre encore plus que d’habitude. Il paraît que Wade regarde
les enregistrements de tes combats. Il les passe dans sa chambre, quand il
s’entraîne, quand il se réveille… Il mange, dort et vit en étudiant ton jeu.
Je hausse les épaules et me cale contre mon dossier. La douleur de mon dos se
réveille.
— Il perd son temps.
Je lutte pour prendre une profonde inspiration. Ah, merde !
— Ça va, mec ?
— J’me suis niqué le dos hier en levant des haltères.
Je cale les doigts contre la zone douloureuse.
— Tu vas consulter pour ce truc ?
Le spasme s’adoucit, et je respire mieux.
— Ouais. Je prendrai des anti-inflammatoires. Si ça va pas mieux après
quelques jours, j’irai voir le doc.
— Pourquoi ne pas y aller dès demain ? Prends la douleur à la racine. Je
voudrais pas que tu te foutes en l’air pour un motif aussi con que la fierté.
— La fierté ? Tu sais aussi bien que moi que je vais botter le cul de Wade, dos
niqué ou pas. Son jeu est digne d’un gamin comparé…
Mon téléphone vibre.
Jonah se met à rire.
— Ouais, aucune fierté à ce que je vois.
Je grimace face à son air satisfait et regarde l’écran de mon portable.
— Merde, c’est Brae ! Salut, mec, ça va ? Bonne année !
— Toi aussi, frangin. Comment est le désert ?
J’apprécie d’entendre la voix de mon petit frère. Je ne lui parle pas souvent,
mais quand j’en ai l’occasion, ça me rappelle à quel point je tiens à lui.
— Sec et net !
Je sors m’installer sur une chaise longue près de la piscine.
— Et toi, ça roule ? Comment ça se passe à la garnison ?
Il répond d’un rire bas.
— Pareil que d’habitude, le sud de Cali, ça change pas tellement. Le camp
Pendleton est calme. Papa me tient à l’œil.
Tu m’étonnes… Ce connard voulait faire de nous des hommes, de dignes
représentants de la nation. Mais, quand l’heure d’aller combattre est arrivée, il ne
nous a jamais laissés partir. J’avais d’abord cru qu’il ne voulait pas qu’on soit
blessés, mais ça impliquerait qu’il se préoccupe de nous. Non, avec mon père,
c’est toujours une histoire d’autorité. S’il ne se sépare pas de mon frangin, c’est
juste pour s’assurer de le contrôler.
— Tu vas venir me voir combattre ?
— J’essaierai. J’aimerais vraiment. Mais père le sait. Je l’ai entendu grommeler
et s’énerver. Il trouvera sûrement je ne sais quelle corvée à la con pour le week-
end.
Je ne comprends pas comment mon frère tolère notre enfoiré de père. Je me
suis barré dès que j’ai pu. Dès que j’ai pu lâcher le corps, j’ai filé à Vegas.
Inutile de discuter avec Brae. Il a décidé de faire les quatre volontés du
général.
— OK. Mais t’as vingt et un ans. Vegas serait un paradis. Si tu peux venir, je te
montrerai comment on vit quand on est libre.
— J’adorerais, répond-il. (J’entends son sourire.) J’avoue que je changerais bien
d’air.
Heureusement qu’on n’est pas face à face ou il me verrait grimacer. Je
soupçonne Braeden de ne rester que pour servir de bouclier à ma mère. Comme
je le faisais, jusqu’à ce qu’on m’emmène en pleine nuit pour m’enrôler dans une
école militaire.
— Comment va maman ?
Je veux savoir mais j’appréhende sa réponse.
Il pousse un long soupir.
— Comme d’hab.
— Ouais, je m’en doutais.
— Tu lui manques. Tu pourrais l’appeler un de ces quatre.
Mon estomac se noue à l’idée de parler à ma mère. Je suis passé de gamin
protecteur à adulte rancunier. J’ai à son égard des sentiments contradictoires qui
me rendent irritable, et… Merde !
— Ouais, un de ces quatre.
Ou jamais…
— Mais… heu… d’ici là, dis-lui que je vais bien, d’ac ? Dis-lui… que je suis
heureux.
C’est malsain de ne pas arriver à dire que je l’aime. Mais c’est si compliqué que
c’est plus simple de garder ça de côté, bien planqué avec le reste de mes secrets.
Ça m’épargne les regards curieux et le jugement des autres.
— OK, dit-il. (Il se racle la gorge.) Je dois filer.
Je me masse le front et repousse la vague de pensées compliquées qui me
tombe dessus.
— D’ac, frangin. Si tu veux t’échapper un jour, tu peux venir me retrouver à
Vegas. Tu seras toujours chez toi avec moi.
— Ouais, je sais.
Il semble s’être rembruni.
Le silence plane entre nous. Je me demande s’il pense, comme moi, à ce que
seraient nos vies si j’avais obéi à mon père naguère. Braeden me reproche-t-il ce
qu’il est devenu ? Condamné à obéir aux ordres dans une base militaire ?
— On se rappelle, Brae.
Fin de communication. Je regarde la nuit en pensant à mon enfance sinistre.
Renoncer à mes rêves, abandonner ce que j’aimais, oublier ce où j’excellais, tout
cela pour avoir la paix à la maison. Tout ça pour protéger ma mère et mon frère.
Quand on voit le bien que ça leur a valu…
J’ai entendu dire que les hommes devenaient comme leurs pères. Que ça leur
plaise ou non, c’est dans les gènes. Je déteste l’idée de le retrouver en moi, dans
la rage qui me pousse dans l’octogone, dans le besoin de contrôler ma vie, dans
mon refus de laisser quiconque influencer mes choix. Mais, contrairement à lui, je
ne soumettrai jamais un gamin ou une femme à ce genre de vie. Dieu sait que j’ai
vu ce que ça donnait.
Pas d’attaches. Pas de risque. Pas de souffrance.
Je colle les poings contre mes yeux. Parler à mon frère ramène toujours des
souvenirs qui me sapent les nuits.
Mon père croyait pouvoir m’exorciser de mes démons en m’envoyant loin de
chez moi. Il se trompait. Quand je rentre chez moi, la première chose que je fais
est de me réfugier dans ce qu’il voulait me voler. C’est tout ce qui m’apporte la
paix quand toute cette merde me prend la tête.
La fête est finie. Je dois me barrer et aller dans le seul endroit qui peut calmer
ces démons.
La « salle ».

Layla

— Un petit déj’ au dîner. Miam.


Rose repousse ses œufs au bacon au bord de son assiette et évite mon regard.
— J’aurai ma première paie dans deux semaines. D’ici là, il faut surveiller les
dépenses.
J’engloutis une fourchetée.
Bizarrement, ces œufs ont meilleur goût qu’avant. Je comprends ce
qu’apprécier les choses simples veut dire. Comme la nourriture…, la santé…, le
travail.
Dans ma vie d’avant, j’avais un gigantesque cellier plein de nourriture, mais
chaque bouchée avait le même goût fade. J’avais des analyses irréprochables,
mais je me sentais toujours malade. Quant au travail… Mon travail, c’était de
rester chez moi et d’entretenir la maison. C’était une superbe demeure, mais je
m’y sentais comme dans une prison.
— Tu lui as parlé ?
Rose me regarde, la tête inclinée, les sourcils froncés.
— À qui ?
Elle lève les yeux au ciel puis les replonge dans les miens.
— Papa. Tu pensais à lui, non ?
Comment l’a-t-elle su ?
— Tu as toujours cet air-là quand tu penses à lui, reprend-elle en me désignant
de sa fourchette. Complètement perdue, les yeux vides.
Je me concentre sur mon assiette en espérant qu’elle ne sente pas mon malaise
face à la pertinence de ses observations. Je me demande ce qu’elle a compris de
plus…
— Je ne pensais pas à lui. Mais je pensais à notre ancienne vie.
— Et… ça te manque ?
— Non. (Je secoue la tête.) Et toi ?
Elle embroche ses œufs et lâche sa fourchette.
— Ce qui ne me manque pas, c’est de vous entendre vous disputer.
Je laisse tomber la tête et ferme les yeux. Merde ! Un jour, je pourrai parler de
tout cela avec elle, mais pas maintenant. Chaque jour est un combat pour
maintenir l’illusion que je suis assez forte pour m’occuper de nous, sans aide. Si
j’abordais ce sujet, je laisserais voir ma faiblesse.
— J’imagine que tes amis te manquent. (Changer de sujet est ma seule carte à
jouer pour ne pas affronter ce sujet difficile.) Je sais que c’était difficile de changer
d’école en cours d’année.
Elle me lance un regard blasé.
— De quoi tu parles ? J’avais juste deux trois potes, et aucun ne m’a appelée
depuis les vacances de Noël.
Elle se prend la tête entre les mains et agrippe ses boucles.
Même si le passé est loin derrière nous, je revis mes erreurs en permanence. Ma
plus grande faute est d’avoir imposé à Rose de vivre avec des parents qui ne
s’aimaient pas, qui se parlaient à peine. Et, quand ils s’adressaient la parole, ce
n’étaient qu’insultes, ou indifférence méprisante. La culpabilité m’écrase le
sternum.
Je prends une profonde inspiration et prie pour qu’elle me soulage du poids des
regrets. Je me rappelle que j’ai toujours veillé à la protéger d’une chose. Celle qui
a finalement réussi à m’effrayer assez pour que je m’enfuie. Si seulement j’étais
partie plus tôt… je me serais épargné des années de…
— Maman ? demande-t-elle d’une voix tremblante.
Elle m’observe avec curiosité quand une goutte tiède glisse sur ma joue. Bon
sang !
— Je vais bien.
J’essuie la larme et m’oblige à sourire.
— Pourquoi est-ce que tu pleures ?
Il y a une note suppliante dans sa voix, mais je ne peux pas lui avouer à quel
point c’était terrible. Je dois garder le secret.
Je m’éponge la joue avec ma serviette.
— Je suis fatiguée, c’est tout. Je n’ai pas eu de vrai travail depuis que j’avais
quinze ans ! (Un rire faible glisse de mes lèvres.) C’était épuisant.
Elle me regarde encore attentivement puis frappe la table de ses paumes.
— Je vais me coucher.
Le son métallique de sa chaise contre le linoleum me blesse les oreilles. Elle sort
en trombe et claque la porte de sa chambre.
Je l’ai perdue. Je voudrais la retrouver, mais je ne sais pas comment faire.
« Tu es une mauvaise mère. »
Pour une fois, je ne peux contredire la voix dans ma tête. Alors je réponds,
d’abord en pensée, puis à voix haute.
— Je sais.

Déjà une semaine que je travaille au centre d’entraînement de l’UFL, et je me


suis mise dans le bain sans problème. M. Gibbs est impressionné par le nouveau
système de classement que j’ai imaginé, facile à utiliser, où tous les documents
trouvent leur place dans des tiroirs. Apparemment, Taylor n’avait pas vu cela
depuis dix ans.
Il s’est absenté toute la journée pour assister à des réunions. Je trouve une
liste de tâches à accomplir posée sur mon bureau. Je la prends, bien décidée à
finir la semaine en beauté, et m’attaque à la première.
Je dois distribuer de nouveaux tee-shirts promotionnels aux athlètes. Une
énorme boîte est posée à côté de mon bureau, il doit s’agir de cela. Je fouille
l’emballage et découvre des paquets de trois tee-shirts, chacun marqué des
initiales d’un combattant.
— Facile.
D’un coup de crayon assuré, je coche cette mission sur la liste.
Je la repose sur le bureau puis observe l’immense carton, contente qu’il soit sur
chariot. Ce sera plus simple de déplacer ma charge en talons hauts, tout en
restant digne ! Les tee-shirts sont à déposer dans les casiers, mais j’ignore où ils
se trouvent.
Je décroche le téléphone et j’appelle Vanessa, à la réception. Nos rapports se
sont un peu détendus, et elle ne fait plus la grimace quand je passe devant elle le
matin. Elle se contente de m’ignorer.
Le combiné coincé entre mon oreille et mon épaule, je relis la liste des tâches du
jour pour être sûre de n’avoir rien négligé. Non. Pas de mention de l’emplacement
des casiers.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Le ton de Vanessa confirme que le système d’appels multiples m’a dénoncée.
— Bonjour, Vanessa. Comment ça va ?
Un silence pesant me répond. Su-per.
— Je dois déposer des paquets dans les casiers des athlètes. Tu peux me dire
où ils sont ?
Elle soupire sans discrétion pour bien me faire sentir son agacement.
— Dans les vestiaires.
Non. Impossible. Il faudrait donc que j’aille dans la salle où les gars se douchent
et se changent, et…
Attendez une minute…
— Heu… écoute… je sais que tu es débordée, mais moi aussi. Si tu pouvais me
dire où sont les casiers…
— Vestiaires, j’ai dit.
« Clic. »
Est-ce qu’elle vient de me raccrocher au nez ?
— Allô ?
Pas de réponse. Je repose le combiné.
— Quelle garce !
Je regarde le tas de tee-shirts et me ronge les ongles en réfléchissant. Qu’est-ce
qui pourrait arriver, au pire ? Passer la tête dans les vestiaires pour vérifier que
la voie est libre ne peut pas me faire grand mal. Si elle ment, je demanderai à
quelqu’un d’autre. Sinon, je devrai des remerciements à Miss Pimbêche.
— Je dois faire mon travail.
Je grommelle puis manipule péniblement le chariot dans le couloir. Il est encore
tôt, je peux donc espérer entrer et sortir avant que les gars finissent
l’entraînement et aillent se doucher.
La salle d’entraînement est calme. Ah, peut-être qu’ils ont pris leur matinée ? Je
tente ma chance et me dirige vers les vestiaires. Dos contre la double porte, je
commence à pousser quand une pensée m’interrompt. Que doit faire une femme
quand elle entre dans des vestiaires pour hommes ? Même s’il n’y a qu’un athlète,
je devrais le prévenir. Y a-t-il un code ? Quelque chose à crier pour annoncer la
présence d’une femme ? Quoi, par exemple ? La belette est dans l’enclos ? Pouah,
non ! Je dois pouvoir trouver.
Intrusion d’œstrogène ? Oh, laisse tomber !
Je passe la porte et entraîne le carton avec moi. L’odeur d’épices et de
chaussettes sales a raison de mon bon sens.
— Explosion imminente !
Les mots m’échappent. Ridicule !
Un petit couloir mène à une grande pièce remplie de casiers. Et ma pire crainte
prend corps. Il y a trois combattants, deux torses nus, un couvert simplement
d’une serviette blanche.
J’essaie de détourner le regard, de cligner des paupières, de faire quelque
chose, n’importe quoi, mais je n’y arrive pas. Pathétique.
— Layla ! Comment ça va, la belle ? demande Owen en me souriant.
Je me concentre sur son visage, en espérant détourner mon attention de sa
poitrine impressionnante. Mes yeux trop faibles ne peuvent supporter la vue d’un
torse nu si magnifique, et ma bouche s’assèche sans que je parvienne à la
refermer. Alors c’est ça, d’être un mec ?
— Owen, salut. Je suis là… avec mon carton.
Caleb émet un rire bref, et je suis maintenant hypnotisée par son torse nu. Bon
sang ! Mais qu’est-ce qu’on leur donne à manger à ces colosses ? Détourne le
regard, Layla. Je baisse les yeux sur mes pieds.
Quelqu’un se racle la gorge.
— Un carton, hein ?
Eeeet… revoilà la poitrine de Caleb. Je hoche la tête en essayant de le regarder
en face. Globalement, j’y arrive.
— Eh bien, entre !
Owen se retourne et cherche dans son casier, probablement en quête d’un tee-
shirt. Je décide aussitôt de proposer une pétition à M. Gibbs pour rendre les
torses nus obligatoires.
— Tu viens au concert ce soir ?
Rex, l’athlète en serviette, baisse la tête, et j’en profite pour contempler les
œuvres d’art qui couvrent son corps. Pas son corps, les tatouages. Seulement les
tatouages. Juré…
Ses bras sont couverts de motifs du poignet au cou. Il a aussi des tatouages sur
la poitrine et les côtes, mais je ne prends pas le temps de les regarder. Je suis
distraite par l’éclat argenté de ses pectoraux impeccables. Il a les tétons percés.
Une exclamation étouffée m’échappe. Nos regards se croisent, et je sens mes
joues s’enflammer. Je détourne les yeux et me dirige à l’autre bout de la pièce en
poussant mon chariot.
Rex se met à rire.
— Je prends ça pour un oui.
Je passe la main sur mon crâne pour ranger quelques cheveux égarés dans ma
queue-de-cheval.
— Oui, je viendrai.
— Top.
J’entends le bruit métallique d’un casier qui s’ouvre.
Est-ce qu’il s’habille ? Regarde devant toi… Ne te retourne pas…
Je me concentre sur un mur de petites boîtes cubiques. Je tente d’ignorer les
conversations derrière moi pour revenir à ma mission. Je ne me retournerai pas !
Chaque case comporte une languette dorée avec le nom d’un combattant. Les
tee-shirts n’ont que des initiales. Il faut que je réveille un peu mon cerveau…
Concentre-toi.
Je lis les noms les uns après les autres et j’associe chaque fois le paquet de tee-
shirts correspondant. Les trois athlètes finissent par quitter la pièce en
m’adressant divers saluts, et je me retrouve enfin seule, sans distraction.
Parfois, la porte s’ouvre derrière moi, mais je ne me tourne pas pour éviter
toute conversation gênante sur ma présence dans ce lieu hautement masculin.
T. B. Je cherche la case de Trent Barker. Je dépose le paquet. Suivant.
J. S. pour Jonah Slade. Facile. Suivant.
Je distribue rapidement les tee-shirts et me détends en songeant que je pourrai
bientôt sortir. J’ai déjà fait la moitié et je prends le prochain paquet.
B. D. Je retiens un grognement.
Heureusement que je n’ai pas trop croisé Blake Daniels cette semaine. Je suis
restée à mon bureau et lui dans la salle d’entraînement. Les rares fois où je l’ai
vu, nous avons tous les deux fait de notre mieux pour nous ignorer.
B. D., B. D., B. D… Où est-il donc ? Je m’accroupis en serrant soigneusement
les genoux et me tourne de côté pour ne pas tirer sur ma jupe crayon. Je ne
trouve pas son nom. B. D. Je me relève, les cuisses tremblantes sous l’effort.
Lundi, je viendrai en pantalon !
— C’est moi, la Souris.
Je pousse un cri et sursaute. La voix profonde est tout près de mon oreille, et
son souffle chaud me chatouille la nuque.
Je me retourne.
— Vous m’avez fait peur, bon Dieu ! dis-je d’un ton furieux.
Il m’adresse un sourire en coin.
— Tiens, tu te remets à la langue de la rue ?
— La langue de quoi ?
Il pose les mains sur les hanches.
— Quand je t’ai rencontrée dans le hall, tu parlais normalement, mais devant
Taylor c’était langue de bois et compagnie. Je suis surpris de te retrouver au
naturel, la Souris, je pensais t’avoir perdue au profit d’une lèche-cul
prétentieuse.
Je hoquette, un peu trop fort.
— Je ne suis pas une lèche-cul !
— Mais bien sûr !
— Vous êtes…
— Quoi ?
Il s’approche et plonge ses yeux verts dans les miens.
Je repousse le moment d’étourdissement que me vaut sa proximité.
— Vulgaire.
Ses lèvres tressaillent.
— Vulgaire ?
Il plisse les yeux, incline la tête.
— Et toi, t’embrasses ton mari avec cette bouche de lèche-cul ?
Je ne réponds pas, mais je me ressaisis et lui adresse un regard noir.
— Je n’ai pas de mari, et d’ailleurs cela ne vous regarde pas.
Son expression s’adoucit.
— Pas de mari ?
Je ne compte pas me répéter.
Je plaque le sac de tee-shirts contre sa poitrine. Et je ne remarque pas qu’elle
est ferme comme un roc !
— Tenez, voilà pour vous, B. D.
Il maintient ma main contre sa poitrine, et le petit paquet est tout ce qui
m’empêche de poser la paume contre la chaleur de son corps. Mon estomac se
tortille et mon pouls s’emballe. Qu’est-ce qui me prend ? Il faut croire que j’attire
les connards prétentieux.
— Tu veux savoir ce que B. D. veut dire ?
Il regarde mes lèvres, mes joues, et de nouveau ma bouche. J’ai le visage en
feu.
— Je te rends nerveuse, la Souris ?
Son regard plonge dans le mien, et je n’arrive pas à détourner les yeux.
Je voudrais crier qu’il m’horripile, mais il semble m’avoir privée de toute voix.
— Pas de mari.
Il recule d’un pas et me libère.
Je cligne des yeux, saisie quand le lien se brise par l’éloignement mais aussi par
l’indifférence glacée de son regard.
Il incline la tête et m’adresse ce sourire de biais à tomber, qui lui donne un air
ravageur de bad boy.
— Bite Démesurée.
— Pardon ?
Ma voix éraillée résonne dans la pièce. Je tends un bras en arrière pour
m’appuyer contre le mur. Pourquoi est-ce que j’ai le vertige ?
— B. D., c’est ce que ça veut dire.
Il glousse, tourne les talons et sort du vestiaire, loin de ma vue.
Je reste immobile, le regard fixe. Qu’est-ce qui vient de se passer, au juste ?
J’ai la bouche sèche, la peau frémissante, le ventre noué.
Il m’a eue par surprise. Je n’ai pas eu le temps de dresser une barrière, de
passer mon armure d’assurance et mon masque de professionnelle. Il s’est
approché de moi. Ces yeux, ces lèvres charnues, ces pommettes hautes. Non, ce
connard ne m’attire pas.
Je remets le carton sur le chariot et décide de finir plus tard. Plutôt remettre ce
travail que de risquer de rencontrer encore un type que je ne supporte pas.
Quelle merde ! Je suis malade. J’ai vécu une histoire sordide si longtemps que
je ne sais même plus à quoi ressemble une attirance saine.
Je dois me faire de nouveaux amis, rencontrer des gens. Ce soir, je vais aller
voir le concert de Rex dans un bar. N’importe quel prétexte sera le bon pour ne
plus penser à Bite Démesurée.
Chapitre 5

Blake

Rapide et nerveuse, comme j’aime. Le rythme de la batterie redonne des forces


à mon esprit saturé. La pression de ma vue se dissout d’un seul accord puissant,
d’une double ligne à la basse. Je dissèque les sons, je classe chaque note dans sa
catégorie. Je mémorise sans effort. Il en a toujours été ainsi, c’est naturel.
— Eh, B., ça roule, mec ? demande Caleb en venant se caler contre moi malgré
la foule du bar. Putain, je suis à la bourre. Depuis combien de temps ils jouent ?
Il penche la tête vers la scène où Ataxia se déchaîne.
— Une trentaine de minutes.
J’avale une gorgée de bière, content qu’il interrompe mes pensées frénétiques.
— Merde ! Je pensais être là pour le début.
Il fait signe au barman et commande un verre.
Je suis fatigué. Après avoir parlé à mon frère, l’autre nuit, je n’ai pas fermé
l’œil.
— Un double Jack. Sec.
Quelques verres devraient me bercer comme il faut.
Le barman hoche la tête et s’empresse de préparer les boissons.
Je fais le tri dans mes pensées et mes sentiments, je déclare ma colère coupable
de ce bordel cérébral. Je suis furieux parce que mon père est un connard ;
exaspéré d’avoir dû abandonner des choses qui étaient importantes pour moi ;
rancunier parce que j’ai passé quinze ans à protéger une femme incapable de
garder un secret ; enragé que mon frère soit toujours prisonnier sous la coupe de
mon père.
J’avale d’un coup le reste de ma bière. Ataxia lâche une dernière note, et Rex
s’empare du micro pour expliquer qu’ils vont faire une pause mais reviendront
pour la dernière partie.
— Je croyais que tu devais t’entraîner, dit Caleb en désignant le nouveau verre
que le barman pose devant moi.
— Je m’entraîne. (Il se prend pour qui, mon chaperon, ce con ?) Qu’est-ce que
ça peut te foutre ?
— Tu devrais y aller mollo avant le combat. Wade s’entraîne comme un taré.
J’abats mon verre sur le bar et le regarde. D’abord Jonah, et maintenant Caleb
?
— Tu crois que je ne le sais pas ? Merde, tout le monde n’arrête pas de me le
rabâcher !
Mais il a raison. Entre les idées de merde qui m’encombrent la tête et la douleur
de mon dos, j’ai besoin de quelques antidouleurs liquides. Le nouveau doc me fait
boire des mixtures de protéines et m’a filé de la glucosamine en poudre
concentrée et des pilules d’ingrédients imprononçables, mais ça n’aide pas.
Je me prends la tête dans les mains. Il est temps de lui demander un vrai
traitement. Je déteste avouer une faiblesse. N’importe quel mec qui en a une
paire penserait comme moi. Mais Jonah n’a pas tort. Je ne peux pas risquer le
titre parce que je suis trop fier pour demander de l’aide. Je déteste quand il a
raison.
J’avale une autre gorgée, mais elle me paraît amère. Je roule ma serviette en
boule et la jette dans le verre, où elle s’imprègne du whisky.
Le combat, c’est ma vie. Je dois me reprendre. Rien n’est plus important, pas
même le petit numéro de pitié façon lopette que je me suis offert. Inutile de me
complaire dans une merde que je ne peux pas changer.
Je tourne le dos au bar et regarde la foule. Caleb respecte mon silence pendant
que je me demande si je dois me casser.
Mais je remarque quelqu’un de connu dans la salle. Assise, seule, à une table,
une nana souriante plaisante avec la serveuse. Pourquoi je la connais ? Elle a des
cheveux blonds lâchés en longues vagues sur les épaules. Une chemise noire à
manches longues épouse ses formes et fait ressortir ses boucles comme les feux
salvateurs d’un phare en pleine mer. Je plisse les yeux et étudie son visage
quand elle repousse quelques mèches en riant. Ah, putain !
J’incline la tête vers Caleb sans la quitter des yeux.
— Je reviens.
— OK, mec.
Je me dirige vers elle, terrifié à l’idée qu’elle ne disparaisse si je cligne des
paupières. Elle ne me remarque qu’une fois que je suis arrivé à sa table. Ses yeux
chocolat noir s’écarquillent et ses lèvres s’entrouvrent.
— On s’est déjà rencontrés, non ?
Elle ferme la bouche et redresse les épaules. Le coin de sa bouche se lève
légèrement et ses yeux pétillent.
— Oui, je travaille à la clinique, service des maladies vénériennes.
La serveuse tousse pour masquer son rire.
Layla. Cette nana est une énigme. Sauvage une seconde, timide celle d’après.
Réservée mais pleine d’assurance. Sacrément compliquée, mais elle travaille sa
défense comme une pro. Elle n’a pas compris qu’elle a affaire à un maître ?
— La Souris.
Elle se redresse. J’ai déjà remarqué cette habitude, sûrement pour tenter
d’avoir l’air impressionnante du haut de son petit mètre soixante.
— Le Serpent.
— Je n’ai jamais vu une fille répondre à une attaque de Blake, remarque Mac,
la serveuse, en riant.
Layla plisse les yeux.
— Vous vous connaissez ?
Mac sourit et hausse les épaules.
— Ouais. Tous les gars de l’UFL viennent ici quand Ataxia joue. (Elle me
regarde.) Je vais chercher le verre de Layla. Tu prends quelque chose ?
— Non, c’est bon.
— OK. Je reviens.
Elle récupère son plateau et s’éloigne.
Layla baisse la tête et fait tinter avec sa paille les glaçons au fond de son verre
vide.
— Pourquoi je suis surprise ? marmonne-t-elle.
— Surprise par quoi ?
Son regard plonge dans le mien.
Eh ouais, la Souris, je t’ai entendue.
Je tire la chaise près d’elle et remarque son jean moulant et ses chaussures
noires à talons, avant de m’asseoir. Bordel… Je donnerais cher pour la regarder
s’éloigner sapée comme ça…
— Oh, je t’en prie, prends donc un siège.
Elle se cale contre le dossier de chaise et croise les bras sous sa poitrine. Elle a
déjà fait cette erreur…
Mes yeux dérivent le long de ses cheveux jusqu’à ses seins bien ronds.
— Tu permets ? dit-elle en m’attrapant le menton pour le relever. Mes yeux
sont plus hauts, ici.
— Je ne te regardais pas dans les yeux.
— Sans rire ?
Son ton sarcastique me fait sourire. Je me mords la lèvre pour ne pas trop
montrer que le fait qu’elle joue les dures m’excite au plus haut point.
— Que voulez-vous, Blake ? Vous n’êtes certainement pas venu pour rien.
Merde, oui, pourquoi suis-je venu ? Ce genre de filles n’est pas ma cible
habituelle. C’est vrai qu’elle est chaude comme la braise, mais je sens qu’elle
trimballe un sacré vécu de merde. Je le lis dans son sourire insouciant qui
s’efface dès qu’un homme entre dans la salle. Je le sais parce que son visage
s’assombrit quand je flirte. On l’a blessée, et je devine que c’était du sérieux. La
dernière chose dont j’ai envie, c’est de récupérer les morceaux après le passage
d’un autre mec.
— Je me demandais ce que tu pensais du concert.
Elle cligne des yeux. De la surprise ?
— Oh, eh bien… Je les trouve vraiment doués. J’ai adoré cette harmonie à trois
voix dans la dernière chanson.
Une « harmonie à trois voix » ?
— Tu aimes la musique ?
Elle hausse les épaules.
— Ouais, ça va.
— Ton groupe préféré ?
Elle baisse les yeux puis se tourne vers la scène.
— J’aime le rock.
Je contemple sa main qui glisse sur ses boucles blondes. Ses doigts s’enfoncent
dans les vagues d’or et tirent une mèche. Elle l’enroule sur un rythme inaudible
autour de son index.
— Les vieux trucs.
Je suis hypnotisé par cette mèche qu’elle enroule et, pendant un moment, je me
demande l’effet que ça fait. J’imagine les vagues satinées qui effleurent mon
ventre et titillent ma peau en glissant jusqu’à…
— Metallica.
Quoi ?
— Tu déconnes ?
Ses lèvres à la courbe douce s’étirent en un sourire.
— Non. Le Black Album, c’est un classique. Leur meilleur, clairement.
Je n’arrive pas à croire qu’elle ait dit ça. Cette gamine court au massacre sans
même s’en apercevoir.
— N’importe quoi ! dis-je en secouant la tête. And Justice for All est leur
meilleur album, y a pas photo.
Elle plaque les mains contre la table.
— Conneries ! Tu ne vas pas nier que Enter Sandman est de la pure magie
musicale.
Est-ce qu’elle m’a tutoyé ?
— Les fans de metal à travers le monde viennent de tomber raides.
Elle écarquille davantage les yeux.
— Nothing Else Matters était une révolution pour le metal. Le Black Album, à
lui tout seul, a donné ses lettres de noblesse au metal.
— Lettres de noblesse ? C’est une putain de berceuse en comparaison de trucs
comme Blackened. Lars change de mesure au moins cinq fois. Ça, c’est la
perfection faite metal !
Je hausse les épaules, j’ai gagné le combat. Personne ne peut nier que Lars
Ulrich est un dieu de la percussion.
— Trois mots, Daniels, dit-elle en dressant trois doigts devant moi. Through the
Never.
Elle lève un sourcil et esquisse un sourire.
Bien vu. Cette nana s’y connaît en musique.
Je tourne ma chaise face à elle et me penche, prêt à porter le coup fatal.
— D’accord. Finis mes phrases, la Souris. Metallica est…
— Facile, dit-elle en s’accoudant à la table, m’enveloppant d’un délicat parfum
de vanille. James Hetfield.
Je cligne des paupières et me redresse sur ma chaise en me frottant les yeux.
— Non, tu te plantes. La batterie de Lars Ulrich assure toute la cohésion du
groupe.
Elle secoue la tête, et ses cheveux dansent sur ses épaules.
— Il faut être cinglé pour ne pas reconnaître que Hetfield est le cœur et l’âme
de Metallica. Sans lui, pas de And Justice for All, et tu le sais très bien !
— Évidemment, oui.
Mon sourire me tire les joues. Depuis combien de temps est-ce que je m’étais
ouvert aussi librement ?
Son rire léger s’enroule autour de moi. Cette nana est tarée. Drôle mais tarée !
— Et voilà, Layla, annonce Mac en posant un verre sur la table. Pas de regret,
Blake ?
— Non, ma belle.
Je suis pris dans la bulle délicieuse que Layla et moi avons créée autour de
notre amour réciproque pour Metallica et je ne remarque pas tout de suite que
son expression a changé. Ses yeux froids se sont assombris. Elle ne sourit plus,
les mâchoires tendues, le menton levé.
Qu’est-ce que… ? Je regarde autour de nous. Qu’est-ce que j’ai loupé ?
Elle boit une gorgée de son verre, et quand elle entoure la paille de ses lèvres je
remarque que la partie supérieure est plus charnue. Je me demande si sa bouche
est aussi délicieuse que son parfum. Est-ce qu’elle est aussi douce qu’elle en a
l’air ?
— Arrête, ordonne-t-elle en plongeant ses yeux sombres dans les miens. Je
n’aime pas quand tu fais ça.
Je suis encore sous le coup de son brusque changement d’humeur.
— Quand je fais quoi ?
— Quand tu me regardes comme ça.
— Comment ?
— Comme si tu voulais m’ajouter à ta liste de vagins disponibles.
Je vérifie à ma gauche et à ma droite.
— C’est bien à moi que tu parles ?
Je pointe le doigt vers moi en songeant que je n’aime pas du tout ces
accusations.
— Bien sûr que je…
— Je voulais juste m’assurer que tu parlais bien de moi. Parce que maintenant
que c’est confirmé je peux t’annoncer que tu es tarée.
Elle reste bouche bée puis serre les lèvres fermement.
— Oh, arrête, tu veux ? Je t’ai vu me mater les seins.
— Tu crois que si un mec te reluque les seins il veut te sauter ? Eh bien, tu te
trompes !
Dire que j’y ai pensé un instant… C’est exactement pour ça que je ne fréquente
pas les nanas à problèmes. Autant faire un footing sur un champ de mines. Un
pas de travers, et tout son vécu te retombe sur la gueule par ce genre de crise à
la con. Non, merci !
— C’est ça. Comme cette chère petite Mac, dit-elle en désignant la serveuse
d’un signe de tête. Je suis certaine qu’elle te trouvait charmant et beau mec.
Maintenant, elle n’est plus qu’une vieille capote dans ta poubelle. Les types canon
sont tous les mêmes. Vous allez de femme en femme, et rien ne vous importe à
part choisir dans laquelle vous allez taper ensuite.
— Merde, la Souris… (Je désigne son verre.) T’es bourrée ?
— Tu aimerais bien !
— Qu’est-ce qui te fait croire que j’ai couché avec Mac ?
— Tu vas peut-être essayer de me faire croire que tu ne l’as pas fait ?
— Ce ne sont pas tes affaires, mais non, en effet.
— Conneries !
Les flammes dans ses yeux brûlent mon regard.
Je n’ai pas à me justifier. J’ai décidé depuis longtemps de ne plus laisser
personne décider de qui j’étais. Ma vie m’appartient. Elle peut être à chier ou
déséquilibrée, mais c’est la mienne. Et si j’avais tiré Mac ? Et si je m’étais tapé
toutes les nanas du bar ? Qu’est-ce que ça peut lui faire ?
Pas question de perdre une seconde avec une fille du genre que j’ai juré
d’éviter.
Je me lève.
— Et c’est qui, le mec qui t’a foutue en l’air ?
Son visage blêmit et se creuse.
Pas de réponse cette fois, la Souris ?
— Heureusement qu’il s’est débarrassé de toi.
Elle tressaille. Son corps semble plus menu, et elle s’enfonce dans son siège, les
yeux humides, comme si j’avais mis à bas son armure d’assurance pour révéler la
femme blessée dissimulée derrière. J’ai déjà surpris cette expression sur le visage
de ma mère, trop de fois à mon goût.
Je ferme les yeux, pour ne plus contempler mon œuvre de destruction. Un poids
m’écrase la poitrine. Quand est-ce que je suis devenu… lui ?
Je me détourne et m’éloigne, avant de me jeter à ses pieds pour implorer son
pardon. Je ne sais pas pourquoi je me suis autant énervé. D’ordinaire, je cloue le
bec des autres avec une remarque salace. Mais là j’ai perdu le contrôle. Merde, je
me suis mis à parler comme mon père.
Ah, putain ! Le dégoût et la haine de moi-même me forcent à accélérer le pas.
J’ai agi comme mon enfoiré de père… contre une fille ? Une nana dont je ne veux
même pas. On s’est bien marrés, mais le fait que j’apprécie la compagnie d’une
femme qui n’a pas la tête entre mes cuisses prouve que je ne sais plus ce que je
fais.
Je sors du bar, dans le parking, et j’ignore la petite voix dans ma tête qui me dit
qu’elle a raison. Je n’ai pas couché avec Mac, mais je me suis tapé presque toutes
les serveuses du Blackout. Je passe d’une femme à l’autre, c’est vrai, mais
seulement quand elles sont d’accord.
Je monte dans ma Jeep et j’envoie rapidement un SMS pour dire à Rex que j’ai
dû y aller et que je le verrai plus tard. Je ne supporterais pas d’être dans la même
salle que Layla pour le moment. Rien à voir avec le fait que je l’ai fait pleurer
comme la dernière des têtes de nœud. Non. Je vais me répéter encore un peu que
ce n’est pas ça, et ça rentrera.

Layla

Je suis vraiment une garce.


Qu’est-ce qui m’a pris ? On s’éclatait à parler musique, et en un éclair je lui
sors mon numéro de psychopathe. J’abats les coudes sur la table et me saisis les
cheveux à la racine, des deux mains.
— Layla ? demande Mac près de moi. Tout va bien ?
Je ne l’ai rencontrée que depuis une heure ou deux, mais c’est déjà ma
meilleure amie. Pathétique, non ?
Je relève la tête et croise son regard d’une nuance caramel inimitable.
— Je peux te demander un truc personnel ?
Elle tire une chaise et s’assoit face à moi.
— Vas-y.
Je vide mon verre pour me donner du courage.
— Blake et toi, vous avez… heu… tu sais ?
Elle plisse le nez et fait la moue.
— Non. Pas moyen.
Elle secoue la tête et se tourne vers la scène.
Je suis son regard et vois Rex qui accorde sa guitare et ajuste l’ampli.
Elle secoue encore la tête quand elle me regarde.
— Je ne suis pas comme ça.
Merde ! Je l’ai vexée. Ma première copine à Vegas, et je gâche notre amitié en
une nuit. Tu parles d’un record…
— Désolée. Je ne voulais rien sous-entendre. Je n’aurais pas dû te demander
ça.
— C’est rien. Blake a sa petite réputation en ville. Normal que tu penses que
j’ai couché avec lui. Après tout, je suis une femme ! (Elle regarde de nouveau
Rex.) Mais Blake, c’est pas mon genre.
Le silence plane un instant.
Qu’est-ce qu’il y a entre eux ?
— Mais Rex, si.
Elle me regarde, bouche bée, les yeux écarquillés.
— Quoi ?
— Mac…, c’est tellement évident !
L’ombre d’un sourire gêné flotte sur ses lèvres.
— Il est cool. J’aime sa musique. (Elle plie une serviette avec trop de soin, en
carré.) Mais je suis sûre qu’il est déjà pris.
Je plisse les yeux vers la scène.
— Tu crois ? J’aurais dit qu’il était célibataire.
C’est idiot de dire ça, je ne connais rien de Rex. Mais ça ne colle pas avec ses
manières. Il n’a pas l’air d’un mec qui rentre tous les soirs chez la même fille.
— Merci d’être venus… (La voix profonde de Rex emplit la salle, suivie de
quelques accords habiles à la guitare électrique.) On est Ataxia, et on va vous
faire grimper les sens au rideau, ce soir !
La foule lance des cris enthousiastes. Les notes profondes d’un tom basse
rejoignent sa guitare, et la basse se greffe sur l’ensemble.
— Alors asseyez-vous confortablement… Et profitez des préliminaires.
Mac se penche vers moi.
— Je dois retourner bosser, lance-t-elle.
Elle adresse un dernier regard à Rex, puis vers moi. Il y a une douceur dans ses
yeux, de l’empathie ou de la tristesse peut-être, mais elle disparaît avant que j’aie
décidé. Elle articule : « On se voit plus tard. » Je hoche la tête et elle s’éloigne, ses
boucles noires dansant à chaque pas.
Le groupe se lance dans un morceau explosif. Les habitués se lèvent pour
hurler et chanter. La musique est géniale. L’énergie qu’elle dégage semble infuser
l’air ambiant au plus profond.
Pourtant, mon attention revient à la chaise vide près de moi.
Quand on parlait de Metallica, avec des sourires et un intérêt communs, il
n’était plus le connard prétentieux d’avant. Il semblait… plus réel. J’ai commis
l’erreur fatale d’abaisser ma garde. Je me suis autorisée à être moi-même, et j’ai
flippé. Ce n’est pas sa faute. C’est un dragueur, et il ne s’en cache pas avec de
fausses promesses. Il a appelé Mac « ma belle », et j’ai retrouvé le Blake d’avant.
Alors je l’ai chassé.
Je l’ai piégé avec des accusations. Mais il a répondu, il m’a percée à jour et mise
à nu, et il m’a rendue vulnérable. Puis il m’a achevée.
Il a sans doute raison. Je suis un peu cinglée, brisée, irrécupérable. Mais qui
ne le serait pas, après ce que j’ai vécu ?
« Ne fais pas comme si tu ne l’avais pas cherché ! »
Mon estomac se noue quand la voix se fraie un passage dans mes pensées. Je
me mords la joue pour essayer de la renvoyer dans le passé.
« Tu ne te débarrasseras jamais de moi. »
C’est peut-être vrai. Mais, bon Dieu, je compte essayer de toutes mes forces.
Je prends la paille entre mes lèvres et aspire le reste de ma double vodka-soda.
Boire à en perdre connaissance devrait faire taire ce connard. En tout cas, ça
suffira à me faire oublier. Même pour une seule nuit…
Chapitre 6

Blake

— Doc Z ?
Je passe la tête dans le petit bureau attenant aux vestiaires. Il ne vient que
quelques jours par semaine, et je veux le voir avant que ma douleur au dos
s’aggrave.
Il lève la tête et lisse une mèche de cheveux gras et grisonnants sur son front.
— Blake ! Entre.
Je serpente entre quelques cartons posés par terre. Avant, les murs étaient
couverts de diplômes de médecine ou de certifications en médecine du sport, mais
il les a laissés nus. Il n’a sûrement pas fini de déballer ses affaires. Il n’y a qu’un
ordinateur et quelques petits paquets de feuilles sur son bureau.
— Désolé de vous déranger, dis-je en m’asseyant face à lui, mais mon dos me
fait un mal de chien.
— Oui, les problèmes lombaires sont bien chiants. (Il tape sur son ordinateur.)
Les suppléments et les pilules n’aident pas ?
— Ouais, un peu, je crois. Mais je m’entraîne dur. J’ai besoin de plus fort que
ces trucs aux plantes que vous m’avez filés.
Il se gratte le menton.
— Bien sûr.
— Vous pouvez me remettre d’aplomb ?
Il rit.
— Ça prendra du temps, du temps que tu n’as pas. Mais je peux endormir la
douleur jusqu’au combat. Je vais te faire des piqûres de cortisone. Avec les
compléments…
— Je m’en fous, du moment que je peux m’entraîner.
— Sûr ? La cortisone t’empêchera de sentir la douleur, mais elle ne t’empêchera
pas de te blesser.
Je hausse les épaules.
— J’ai le choix ?
Il m’observe en plissant les yeux.
— C’est juste.
— Vous avez le temps de me faire les piqûres ? Le plus tôt sera le mieux.
Il tourne les pages de ce qui doit être un agenda et hoche la tête.
— Oui. Rejoins-moi à la salle de traitement dans une demi-heure.
— Merci, doc.

— Allez ! Frappe ! hurle Owen derrière le sac.


Il me balance ce genre de conneries depuis le début de l’entraînement.
— C’est quoi, ton problème ? Ma tante tape plus fort que ça !
Je laisse retomber mes mains gantées.
— Je frappe fort. Mets ta gueule devant, et tu pourras te rendre compte si je
fais semblant, tête de nœud.
Mon dos tire, mais c’est supportable après ma séance avec le doc. Il a dit qu’il
fallait deux jours pour que la cortisone agisse pleinement, mais que je devrais
ressentir un soulagement immédiat. Le pincement est là, mais je suis plus mobile.
— Mec, Wade a…
— Que Wade aille se faire foutre. Je le détruirai.
J’entends l’assurance dans ma voix, mais le doute pointe son nez, et je le
rembarre aussitôt. Dès que les piqûres auront eu raison de la douleur, je
m’entraînerai davantage, et tous ceux qui m’ont emmerdé sur ma motivation
n’auront plus qu’à m’envoyer une jolie lettre d’excuses.
— Alors montre-moi que tu vas le détruire, renchérit Owen en appuyant
l’épaule contre le sac pour le tenir. Allez !
Je rectifie ma posture, plus ouverte, et j’envoie tout mon poids derrière mes
coups, encore et encore, jusqu’à ce qu’Owen soit satisfait et retire le sac. Il me fait
travailler d’autres techniques. Coups de pied, balayages, enchaînements. La
souffrance a disparu, et j’ai envie d’en faire plus.
— Je veux… un combat, dis-je en reprenant mon souffle.
— Rex t’attend dans l’octogone. (Il sort son téléphone.) Merde, c’est Nikki, je dois
répondre ! Je vous retrouve là-bas.
Il s’éloigne vers les vestiaires, et je trotte vers l’octogone en tâchant de garder
ma souplesse et l’énergie qui active mon sang.
Rex est appuyé contre la chaîne qui entoure la cage.
— Où es-tu passé hier soir ?
Hier soir ? Merde ! Je n’avais pas pensé à Layla de la matinée. J’avais oublié
son regard meurtri quand je lui ai tourné le dos pour quitter le bar. Merci de me
le rappeler, connard.
— Je devais arriver tôt ce matin, et je ne voulais pas trop picoler.
Je renifle et passe une serviette sur mon front en nage.
Rex incline la tête et m’observe.
— Elle s’appelle comment ?
— De quoi tu parles ?
Il rit.
— De la nana qui t’a fait fuir hier soir. Talon a dit qu’il t’avait vu avec une
petite bombe.
Je secoue la tête. Je ne nie pas que c’est une bombe. Mais il n’a pas eu droit au
numéro de harpie digne d’un célibataire frustré sous Viagra.
— Elle ne m’a pas fait fuir.
Merde ! Je me suis fait peur tout seul.
Même énervée, surtout énervée d’ailleurs, cette fille est comme une drogue. J’ai
passé la moitié de la nuit à me demander ce qui lui était arrivé. J’ai imaginé que
je brisais chaque os du connard qui lui avait fait du mal. J’ai répété encore et
encore les excuses que je lui devais. Ce que j’ai dit, c’était un coup bas. J’ai mis
son passé au jour, alors qu’elle était blessée, et je m’en suis servi contre elle. J’ai
visé son point faible. Comme mon père. Putain !
— Comme tu voudras. (Il fait rouler sa tête.) T’es prêt à…
— Bonjoooour ? Quelqu’un sait où je peux trouver ma mère ?
Nos têtes se tournent d’un même mouvement vers la voix. Sa « mère » ?
Elle a dû prendre notre stupeur pour une invitation et se dirige vers nous.
— Salut. Je cherche ma mère. Vous pouvez me dire où elle bosse ? La fille de
l’accueil ne comprenait que dalle.
Je manque de m’étrangler en riant.
— Désolé, gamine. Tu dois te tromper d’endroit.
Aucune des nanas qui bossent ici n’a l’âge d’avoir une gamine, surtout pas une
ado comme elle.
Elle lève les yeux au ciel et se campe devant nous en se déhanchant.
— Non, c’est bien ici, je la conduis tous les matins et je la récupère chaque soir,
alors je sais ce que je dis.
Elle la dépose et la reprend chaque soir ? Ce n’est pas l’une des Cage Girls.
Elles ne viennent que quelques jours par semaine. Vanessa est célibataire, sans
enfants. Il ne reste que… Impossible !
J’attrape la chaîne et lui parle derrière la cage.
— Elle s’appelle comment, ta mère, gamine ?
— Lay…
— Rose ?
La voix de Layla semble paniquée, et elle se précipite vers l’adolescente.
— Maman !
Elle se retourne, et ses longs cheveux lisses, d’un noir profond, virevoltent sous
le mouvement.
— Notre putain de caisse est en rade. Tu imagines comme c’est gênant
d’essayer de démarrer ta bagnole sur un parking plein de connards qui se foutent
de toi ?
Layla rougit violemment.
— Surveille ton langage !
Elle désigne Rex et moi.
— Maman, c’est bon, ces types ont déjà dû entendre pire, ‘tain !
— Ce n’est pas ce que je veux dire. Tu as seize ans.
Elle essaie de parler à voix basse, mais je comprends chaque mot.
A-t-elle bien dit seize ans ? Impossible. Layla n’est pas assez âgée pour avoir
une ado.
— Mais t’as entendu ce que j’ai dit ? Notre seule et unique voiture est cramée.
Et toi, ce qui t’inquiète, c’est que je dise des gros mots devant tes putains de
combattants ultimes ?
— Axelle Rose, ça suffit.
Bordel de merde, c’est pas vrai ! Elle a donné à sa fille le nom du chanteur de
Guns N’ Roses. Je sens ma mâchoire s’affaisser.
— J’ai dû demander à un mec du lycée de me déposer. Heureusement, il est
super sympa, ou je serais déjà morte !
Les traits de Layla se crispent sous la désapprobation.
— Bon sang ! Tu aurais dû m’appeler de l’école, je t’aurais envoyé un taxi.
Tout ça n’a aucun sens. J’essaie de rassembler ce que je comprends. Une jeune
mère, détruite par un homme, qui vit seule avec sa fille adolescente. Je serre les
poings et les dents.
Avant de me rendre compte de ce que je fais, j’avance vers elles.
— Qui t’a amenée ?
Axelle désigne le hall de la tête.
— Un mec du lycée. Il a dit qu’il ne partirait pas avant d’être sûr que j’avais
trouvé ma mère.
— Et ta voiture ?
— Sur le parking du lycée.
Je me tourne vers Layla.
— Tu as une assistance auto ?
Elle baisse les yeux et secoue la tête.
— Bon. Donne-moi une seconde, je me change.
— Blake, tu n’as pas à…
Je la fais taire d’un regard.
— Arrête.
Je regarde Rex.
— J’en ai pour deux heures.
Il sourit et m’adresse un petit signe du menton. Enfoiré !
Je vais me changer dans les vestiaires et m’arrête en sentant une main sur
mon épaule. Je grommelle avec agacement et me retourne.
— Quoi ?
Layla retire la main face à ma réaction.
— Blake, je te dois des excuses. La nuit dernière… (Elle joue avec l’ourlet de sa
chemise.) j’avais tort. Je t’ai accusé, attaqué, et je suis désolée. Tu ne méritais
pas ça.
Je regarde ses cils noirs qui battent derrière ses lunettes de bibliothécaire. Elle
a les yeux gonflés, comme si elle manquait de sommeil, et ses cheveux sont tirés
en un vague chignon. Elle n’en est pas moins superbe, mais elle n’a pas sa
contenance habituelle. La honte me submerge. J’ai été violent avec elle, hier. Mes
paroles ont dû réveiller des choses qu’elle avait cherché à oublier. Ça a dû
l’empêcher de dormir, alors qu’elle doit déjà s’occuper de sa gamine.
Putain, je suis vraiment un connard !
Elle s’éclaircit la gorge, et ses yeux semblent fouiller les miens.
— Tu m’en veux encore. Je comprends.
Sa voix abattue n’a plus l’assurance de son mordant habituel.
— La Souris, hier soir, c’est moi qui ai merdé. Toutes ces conneries, le fait que
j’ai agi comme un enfoiré, c’était pas contre toi. C’est moi qui m’excuse.
— C’est rien. Je t’ai accusé d’avoir couché avec Mac. J’ai dépassé les bornes.
On pourrait passer la journée à s’excuser tour à tour, mais il faut que je
m’occupe de sa voiture et que je reprenne l’entraînement. Malgré mes
responsabilités ici, je ne peux pas me détacher d’elle. Mec, t’es faible.
— Alors on a abusé tous les deux. On est quittes.
Je supporterais mille fois ce qu’elle m’a balancé la nuit dernière pour garder ces
quelques instants à parler musique avec elle, cette conversation naturelle où son
sourire était enfin libéré. Elle n’affichait plus son armure de dure à cuire.
D’ailleurs, elle ne porte pas son masque aujourd’hui. Elle a un regard doux, cligne
des paupières et semble implorer mon pardon. Elle me laisse voir la femme fragile
qui se cache derrière les apparences.
— Allons régler ton problème de voiture.
Après ce que je lui ai balancé hier soir, c’est le moins que je puisse faire.
Elle fronce les sourcils, se mordille les lèvres et hoche la tête.
— Je vous retrouve dans le hall.
Elle part rejoindre sa fille, les bras serrés contre le corps, silhouette fluette et
vulnérable. Je revois mon enfance, mon père qui avait harcelé ma mère au point
qu’elle n’était plus que l’ombre de la femme qu’elle avait été. Si petite. Faible.
Victime. Les remords et le sens de la responsabilité m’envahissent le crâne,
sentiments familiers et détestés.
Je me change rapidement. Plus tôt j’aurai réglé cette histoire, plus tôt je
pourrai de nouveau me murer dans l’indifférence.
Dans le hall d’entrée, Layla et Axelle attendent avec un adolescent et… Jonah ?
— … tu passes de lundi à vendredi, après le lycée, et on trouvera de quoi
t’occuper.
Je remarque la fin de sa phrase.
— Génial ! Merci, l’Assassin.
Le gamin dégingandé lui serre la main.
— Qu’est-ce qui s’passe ?
Je m’adresse à Jonah, mais je regarde le gamin débraillé.
— Blake, voilà Killian. C’est un fan, et un pote de la fille de Layla. Je l’ai
rencontré l’an dernier, à l’aéroport. C’est le p’tit con… gars qui tient la rubrique
des arts martiaux mixtes sur Wikipédia.
Axelle sautille en battant des mains.
— L’Assassin a dit qu’il autoriserait Killian à s’entraîner ici s’il filait des coups
de main pour deux trois merdouilles.
— Axelle ! siffle Layla.
Axelle lève les yeux au ciel.
— Bonne idée ! (Je m’approche de Killian.) Merci d’avoir aidé, je vais prendre le
relais, maintenant.
— Bien sûr, le Serpent, répond-il en se tortillant. Je suis sûr que vous allez
écraser Wade l’Ombre Fuller. Il n’a pas de jeu. Quand il s’est battu contre
l’Éventreur en 2009, il ne gardait pas sa part d’octogone, alors que son adversaire
était dans un sale état. C’était pathétique.
Jonah lève un sourcil et regarde le gamin. Je hoche la tête.
— Merde, petit, je me souviens de ce combat. L’Ombre a baissé son froc.
Layla gémit en se frappant le front, et Axelle glousse.
Killian hausse les épaules et joue avec ses clés de voiture pour s’occuper les
mains.
— Ouais, il n’a aucune chance contre vos coups de grâce. Surtout cette prise en
triangle. C’est ce que j’ai vu de mieux de tous les AMM.
Jonah marmonne quelque chose sur ses propres coups de K.-O., qu’il juge
meilleurs.
— Merci. Tu connais ton sujet, gamin.
— Killian, vu ton poids, tu seras dans la même catégorie que Blake. Tu
apprendras beaucoup en le regardant.
— C’est dément ! Bon, je dois filer. (Il se tourne vers Axelle et sourit.) On se voit
demain, Rose.
Ils se saluent, et Jonah se retire pour répondre au téléphone.
— Allez, on s’y met. D’abord, on amène ta bagnole au garage.
Je prends mon téléphone, compose le numéro puis j’appelle. Deux sonneries
retentissent puis elle répond.
— Salut, Blake ! Quoi de neuf ?
— Salut, poulette ! J’ai un boulot pour toi.
Chapitre 7

Layla

« Poulette » ? Super. Il vient d’embaucher l’une de ses nombreuses conquêtes.


Je grogne et maudis mon manque de chance absolu.
Après une rapide conversation pour donner l’emplacement de ma voiture, la
marque et le modèle précis, il raccroche.
Axelle glapit comme une groupie quand elle découvre le Rubicon de Blake sur
le parking.
— On va voyager là-dedans !?
— Comment est-ce qu’on monte ?
Je parle à voix basse pour qu’il n’entende pas.
Le mastodonte est monté sur des roues presque aussi hautes que moi. Les
vitres teintées se fondent avec la peinture noir charbon. Il ouvre la portière du
côté passager.
Je monte plus facilement que je n’aurais pensé, mais, une fois à l’intérieur, je
suis submergée par le parfum boisé de son après-rasage. Après la nuit dernière,
j’ai décidé d’accepter son amitié, mais je ne peux pas laisser mon corps décider
pour ma tête quand il est près de moi. Enveloppée par l’odeur de pin et d’écorce
après la pluie, je me ratatine sur mon siège.
Il démarre et s’engage sur la route. La sono joue Silver and Cold, d’AFI, et je
chante en même temps… dans ma tête.
— AFI et Metallica ? dit-il en me regardant brièvement avant de se concentrer
sur la route.
— Heu… quoi ?
L’évocation de Metallica me rappelle notre conversation de la nuit dernière, et
le naturel avec lequel nous avons partagé un petit débat sur le metal. L’aisance,
aussi, avec laquelle j’ai oublié ma réserve et baissé ma garde.
Il désigne la chaîne stéréo.
— Tu aimes AFI.
Je regarde par la fenêtre en espérant éviter une conversation qui pourrait finir
comme la nuit dernière.
— Oh, pas vraiment, je…
— Tu fredonnais.
Mes épaules se raidissent et me remontent aux oreilles. Je fredonnais, sérieux ?
Difficile de nier mon intérêt.
— Ouais, c’est pas mal.
— Maman écoute AFI quand elle fait le ménage. Elle a au moins quatre de leurs
CD !
Merci de me balancer, Rose.
Le reste du trajet se déroule en silence. Blake ne parle plus de musique et
regarde devant lui. Je l’étudie du coin de l’œil. Il est calé contre son dossier de
siège, un bras tendu sur le volant, l’autre négligemment posé à la fenêtre ouverte.
Ses cuisses musclées sont ouvertes, détendues, et emplissent son jean à la
perfection.
C’est le genre de détail que j’avais juré de ne plus remarquer. Et pourtant…
Il faut vraiment faire un effort pour imaginer des défauts chez Blake, et avant
que j’en trouve il gare la voiture devant un établissement de customisation de
voitures. « Le garage de Guy », annonce l’enseigne de lettres bleues sur un
bâtiment de style industriel.
Nous descendons de sa voiture pour le suivre dans le garage.
Et là je la vois. Une jeune femme, apparemment à peine plus âgée qu’Axelle,
arrive devant le camion. Ses cheveux noirs sont remontés sur sa tête, d’une
manière qui semble négligée mais tient parfaitement. Son corps mince et fin
disparaît dans une salopette bleue de travail, ouverte devant sur un tee-shirt
jaune vif. Sans doute la « poulette ».
— Waouh ! commente Axelle par-dessus mon épaule.
Je reste bouche bée en découvrant la couleur de ses yeux, un mélange de bleu
et de vert incroyable. Une cicatrice pâle raille l’un de ses sourcils. Ce détail
nuirait à la beauté de la plupart des gens, mais chez elle cela ne fait que
renforcer sa personnalité. C’est le genre de nanas avec lequel j’imagine
parfaitement Blake, jeune et belle à tomber.
— Salut, poulette ! lance Blake en lui chuchotant à l’oreille.
Elle se met à rire. Sans doute une plaisanterie salace.
Ma poitrine se contracte sous l’effet de ce qui semble être de la jalousie, ce qui
serait, évidemment, stupide.
— Layla et Axelle, voici mon amie, Raven.
Son amie, ben tiens ! Son plan cul occasionnel, oui !
La jeune beauté s’approche et me tend une main, que je serre.
— Ravie de vous rencontrer, Raven.
— Oh, pas de vous entre nous ! Enchantée aussi, Layla. J’ai beaucoup entendu
parler de toi !
Je regarde Blake, puis la fille.
— Vraiment ?
— Et comment !
Elle sourit avec chaleur.
Mmm, bizarre ! Je ne pensais pas que la nouvelle assistante du P.-D.G. soit le
genre de choses dont on parle sur l’oreiller.
J’écoute, ou du moins je fais semblant, tandis que Blake raconte mon problème
à Raven.
— Il leur faut une voiture de prêt jusqu’à ce que la leur soit retapée.
Il conclut sur un haussement d’épaules et un sourire.
— Non, s’il te plaît.
J’ai les joues en feu. Les réparations auront raison de toutes mes économies. Je
ne peux pas me permettre de louer un véhicule. Je ne veux pas de son aide, et je
ne veux pas agacer sa copine en lui laissant croire qu’il négocie les prix pour moi.
— Je ne peux pas demander ça. Les réparations suffiront.
— La Souris, il te faut un véhicule. Il faut que tu ailles au boulot, et Axelle au
lycée. Les réparations pourraient prendre des jours. (Il regarde Raven.) Je me
trompe ?
— Du tout. (Ses yeux éclatants prennent une chaude nuance généreuse.) Blake
dit qu’il te faut une voiture, et on va t’en trouver une. Gratos !
Il arrive à séduire les filles et à les mettre dans son lit, et voilà qu’obtenir des
locations gratuites s’ajoute à la liste des talents de Blake.
J’aurais bien besoin de son aide, mais cela me semble… sale d’accepter.
— Blake, c’est gentil de m’aider, mais ça me gêne…
— Ne t’en fais pas, c’est juste un prêt de voiture, coupe-t-il d’un ton agacé.
— Non, c’est plus que ça.
J’essaie de lui faire comprendre d’un regard que je ne veux rien accepter de sa
petite copine, ou de sa copine de coucherie, ou je ne sais quoi.
— Non.
Il contracte les lèvres en une ligne droite.
Je redresse les épaules et le regarde droit dans les yeux.
— Si. Et je t’ai dit non, merci.
Je lève les sourcils et lui adresse un petit hochement de tête, en espérant qu’il
comprenne que je cherche à lui épargner une situation embarrassante avec sa
gamine.
Son visage est sans expression. Il m’observe. J’écarquille les yeux et souris. Il
plisse les yeux. Argh, les mecs sont nuls en communication non verbale !
Je laisse tomber la tête en arrière, renonçant au combat, et je me retiens de
lever les bras en hurlant.
— Raven, ton… hum… Blake est très gentil, mais je ne peux pas accepter…
— Viens.
Il me prend la main et m’entraîne à l’écart.
Deux gloussements retentissent, Axelle et Raven, et je les regarde par-dessus
mon épaule. Elles sourient. Qu’y a-t-il de si drôle ?
Il me conduit vers l’arrière de sa Jeep, où les autres ne peuvent pas nous voir.
— Lâche-moi.
Quand j’essaie de me libérer, il resserre son étreinte.
— Blake, sérieusement, tu es fou.
— Il faut qu’on parle.
Il me lâche le bras, mais il me saisit par les épaules et me repousse, les fesses
contre son pare-chocs. D’un geste du bras, il retire ses lunettes de soleil. Il les
accroche au col de son tee-shirt et croise les bras devant sa poitrine.
— Arrête tes conneries.
— Mes conneries ?
— Au centre d’entraînement, tu te répandais en excuses et tu étais toute
mignonne. Mais à peine arrivée ici, et tu commences à ruer dans les brancards,
comme la nuit dernière. (Il se rapproche d’un pas.) Alors dis-moi, la Souris, c’est
quoi, ce bordel ?
— Je ne rue pas dans les brancards, mais je n’ai pas les moyens…
— Non, non. Pas de ça. Ne détourne pas le problème en parlant d’argent. La
nuit dernière, tu m’as sauté à la gorge, et ça n’avait rien à voir avec le fric.
Je baisse les yeux sur mes chaussures. La nuit dernière c’était Mac, et cette
fois c’est Raven. Je ne peux pas expliquer pourquoi je suis aussi énervée quand je
l’imagine avec ces femmes. Je ne comprends pas tout. Je n’avais pas prévu de
place pour des hommes dans cette nouvelle vie. Surtout pas des hommes comme
Blake Daniels.
— Je ne sais pas.
C’est une réponse stupide, mais c’est la vérité. Je me concentre sur son épaule
pour ne pas me laisser distraire par ses yeux.
— Tu ne sais pas ?
Une tension silencieuse s’accumule entre nous. Il passe la main dans ses
cheveux courts, jusqu’à sa nuque.
— Blake, je ne peux pas payer une location.
— T’auras rien à payer.
Son ton agacé et sec ravive ma colère.
Je ne sais peut-être pas pourquoi je suis agacée qu’il ait couché avec la jolie
mécanicienne, mais je suis effectivement énervée.
— Je sais, Blake, crois-moi, je sais très bien comment elle va s’arranger avec toi
pour… payer.
Deux pas de plus, et nos visages se frôlent presque. La chaleur de sa voiture
envahit mon dos.
— Putain, mais c’est quoi, ton problème ?
— Mon problème ? C’est toi qui te sers de ta queue comme d’une carte de crédit
!
Il me regarde fixement, et ses yeux émeraude me transpercent, profondément.
— Mais qu’est-ce qu’il t’a fait ?
Je ravale un souffle rauque.
— T’as pas plus de trente ans et déjà une gamine de seize ans. Tu arrives seule
dans une nouvelle ville. Pas de mec pour s’occuper de ta bagnole en panne. (Il
murmure, comme s’il se parlait à lui-même.) Tu es toujours sur tes gardes,
comme si un mec pouvait te détruire d’un regard.
Ma poitrine se soulève, et je lutte pour respirer. Ses yeux fouillent les miens, et
je ne peux plus parler, prisonnière de son regard.
— Des ombres. Je les vois clairement danser… (Ses traits sont tirés, comme par
l’inquiétude.) Merde, la Souris ! Qu’est-ce qu’il t’a fait ?
Il pose la main contre la Jeep près de ma tête et se penche, son corps musclé
surplombant le mien. Je ne réponds pas, par peur que ma voix ne se brise et ne
lui révèle une faiblesse que je ne peux pas me permettre d’avouer.
Je me suis juré de rester à l’écart des types comme lui. C’est à cause de ma
fascination pour les mecs infréquentables que je me suis retrouvée mère si jeune.
Je ne changerais pas ce qui s’est passé cette nuit-là, mais tout ce qui a suivi, oui.
Parce que cette nuit a fait entrer Axelle dans ma vie, et cela, je ne le regretterai
jamais.

Blake

Je suis tellement proche de ses lèvres roses parfaites. Il suffirait que je me


penche, à peine, et nos bouches se toucheraient. Un vent léger m’apporte le
parfum de vanille de sa peau et m’éveille les sens. Mon sexe est tellement dur que
j’ai mal, et je brûle de me rapprocher d’elle. Avec la plupart des filles, je
n’hésiterais pas. Mais pas avec elle.
Elle a des responsabilités. La vie d’un autre être humain dépend d’elle. Et puis
il y a son passé. Un mariage raté ne laisse pas une femme sans blessures. Je ne
suis pas du genre à écouter une nana se lamenter et à lui faire un câlin jusqu’à
ce qu’elle se sente mieux. Je ne leur promets pas de redresser les torts d’un autre
mec. Alors pas d’exception.
Je ne vais pas me mentir, cette nana me fait quelque chose. Sa force et son
caractère parlent à mon corps. Parfois, elle oublie de jouer les dures et se révèle.
Et putain, dans ces rares instants, je brûle de la posséder et de devenir l’homme
dont elle a besoin.
Ses pupilles se dilatent sur le fond presque noir de ses yeux. Elle n’ignore pas
l’énergie électrique qui passe entre nous. Si proche, sans ses lunettes, je
distingue quelques taches de rousseur de gamine sur son nez, qui contredisent la
posture butée de ses épaules. Ses lèvres s’entrouvrent, pour dire quelque chose
ou pour mieux respirer. Mon cœur s’emballe. Si je pouvais m’approcher, et goûter
sa saveur…
Je me lèche les lèvres. Ses yeux s’enflamment. Tellement chaude…
— La Souris…
Le désir me donne une voix rauque. Toutes mes raisons pour ne pas coucher
avec des nanas qui ont des enfants semblent oubliées, et mon désir prend le
contrôle. Sa poitrine qui se gonfle et s’abaisse, le rouge de ses joues, ses yeux
écarquillés… Tous mes problèmes me paraissent soudain insignifiants.
Elle lève les mains, hésitante, ses paumes flottent à quelques centimètres de
mon torse. Ses yeux me posent la question. Oh oui, je t’en prie, touche-moi ! Sa
main se pose sur mes pectoraux. La chaleur de ce contact féminin me brûle la
peau, et je lutte contre le désir de prendre sa bouche…, et tant pis pour les
conséquences.
— Blake… (Mon nom glisse délicieusement de ses lèvres.) Tu ne veux pas faire
ça.
Bien sûr que si… Je ne sais pas quel est mon problème, mais à cet instant je
ressens un désir plus ardent qu’avec n’importe quelle fille. Mon sang ne semble
plus circuler normalement. Mes muscles se tendent, agités par mon impatience de
la toucher. Je retiens une pulsion de pousser les hanches contre les siennes pour
lui faire sentir l’effet qu’elle a sur moi.
— Ce que tu as dit, la nuit dernière… Tu avais raison… Je suis brisée. (Elle plie
les doigts et les crispe sur mon tee-shirt.) Tu ne peux que me faire du mal.
Je prends une profonde inspiration et ferme les yeux. J’ai terriblement envie de
la déshabiller, mais je ne peux pas me permettre d’être aussi égoïste. C’est une
mère, et apparemment sa fille ne peut compter que sur elle. Me la taper aurait
des conséquences que même un trou du cul comme moi ne peut ignorer.
Je recule d’un pas pour m’éclaircir les idées. Sa main retombe sur le côté, et
son contact me manque aussitôt. L’éloignement n’aide pas vraiment, mais tout de
même ; son parfum se fait plus discret, et je peux de nouveau penser avec
logique.
Je vais l’aider, cette fois seulement, et cela devrait suffire à calmer le bordel
dans ma tête. Mon instinct me pousse toujours à aider une femme faible. Quoi de
plus faible qu’une femme qui élève seule son enfant ? C’est tout. Mon passé
influence mes choix. J’ai refoulé cette merde pendant douze ans, et je pourrais le
refaire. Demain.
— Laisse-moi faire ça pour toi.
Je passe la main dans ses cheveux et j’essaie de trouver un moyen pour la
convaincre sans couvrir son cœur de mes lèvres. Qu’est-ce que je donnerais pour
pouvoir lui offrir la délicieuse torture du plaisir, jusqu’à ce qu’elle succombe…
Non, tu l’aides et tu passes à autre chose. Je grogne et me pince l’arête du nez.
— Tu as besoin d’aide, laisse-moi te l’apporter.
Elle m’observe, et j’espère que mon expression ne me trahit pas. Après quelques
secondes, elle hoche la tête.
— D’accord. C’est sympa.
Je souris lentement.
— C’est vrai ?
Elle acquiesce avec un sourire timide.
— Quand je suis venue ici, j’ai décidé de ne plus dépendre d’un homme. Alors
c’est juste pour cette fois, d’accord ? (Elle se concentre sur ses ongles.) Je dois
trouver comment m’en sortir seule. C’est important pour moi.
Sa voix baisse jusqu’à n’être qu’un murmure.
Je voudrais me rapprocher et la prendre dans mes bras, mais je sais que je ne
saurais pas me contenter de ça. Et qu’importe ce que je ressens, je dois lutter. Il
ne s’agit pas seulement d’épargner les sensibilités de deux adultes.
— Si je ne peux pas… Je… (Elle se replie sur elle-même.) je ne peux pas revenir
en arrière.
— Pourquoi ?
Merde ! J’ai enfreint ma première règle avec les femmes. Pas de questions perso
! J’ai beau me le répéter, je ne peux m’empêcher d’imaginer ce qui a pu arriver à
Axelle et à sa mère. La chaleur bouillonne dans ma poitrine.
Ses traits sont marqués par l’inquiétude et la peur.
— Il m’obligera…
— Maman !
Merde !
Axelle apparaît de derrière la Jeep.
— Le camion est là. Un mec nommé Leo a remorqué la voiture. Oh, et tu vas te
pisser dessus en voyant la voiture qu’ils nous prêtent !
Elle est surexcitée, bondit et bat des mains.
— Rose, ton langage, marmonne Layla.
Axelle rit sans se soucier de la remarque.
— Oh, ça va, détends-toi !
Un sentiment étrange, entre agacement et possessivité, m’envahit les veines
face à ce manque de respect dont fait preuve Axelle. Mais je ne peux pas
m’impliquer davantage. Je m’inquiète tout de même de leurs rapports. Cette
famille a besoin d’un homme. Un mec bien. Bah, n’importe quel mec d’aplomb
serait mieux que personne. Un gamin a besoin d’un père.
Le visage de mon père me revient, tordu par la fureur alors qu’il se répand en
insultes. Je repousse ce souvenir avant qu’il s’installe. Ce retour à la réalité suffit
à me rappeler à ma règle d’or. Je ne m’implique pas.
Pour ma sécurité, et pour la leur.
— Allons-y, je dois retourner à l’entraînement.
Je reviens vers le garage, sans les attendre. Jonah a passé le bras autour des
épaules de sa femme. J’entends l’exclamation étouffée de Layla derrière moi. Ah,
elle a enfin compris !
C’est la deuxième fois qu’elle m’accuse de me taper une nana, et elle s’est
plantée chaque fois. Je ferais mon malin si j’avais la tête plus claire.
La Camaro 69 gris métal de Jonah est garée devant le garage. Il sourit à Layla.
— Ma femme m’a dit qu’il te fallait une voiture de prêt.
— Oh oui !
Layla me regarde, et même du coin de l’œil j’arrive à la voir rougir de honte.
Qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’il ne faut jamais juger sur les apparences, sinon
on se sent comme le dernier des connards ? Quelque chose comme ça, oui.
— On a quelques voitures de rab à la maison. Je me suis dit que tu pourrais en
profiter.
Jonah désigne de la tête la Camaro derrière lui.
Il fait tinter les clés sous le nez de Layla. Axelle glapit, mais Layla joint les
mains dans son dos et secoue la tête.
— Je ne peux pas, je… heu… (Elle regarde les clés, puis la voiture, puis les clés
encore.) Elle est démente, mais…
Merde, je n’ai jamais croisé une nana aussi obstinée !
— La Souris, rappelle-toi ce qu’on a dit. Prends ces putains de clés.
Elle me regarde, et je hoche la tête.
— Prends-les.
Ah putain, ça y est ! Un large sourire, libéré, sans retenue, éclaire son beau
visage. La nuit dernière, au Blackout, en parlant de Metallica, j’en avais déjà eu
un aperçu. Bordel, c’est vraiment le truc le plus adorable que j’aie vu de ma vie !
— J’accepte. Merci, monsieur et madame…
— Oh, je t’en prie, pas de nom de famille ! interrompt Raven en se blottissant
contre son mari.
— Merci, les gars.
Jonah lui lance les clés.
— Super. Blake et moi, on doit retourner s’entraîner. Layla, Rose, profitez de la
voiture. Comme je connais ma p’tite femme, elle va remettre votre camionnette
d’aplomb en deux temps trois mouvements. Sauf si elle se lance dans des
modifications !
Raven ouvre de grands yeux.
— Oh, ça serait trop cool ! Je pourrais ajouter des pneus de quarante pouces et
repeindre la carrosserie ? (Elle regarde Layla et Axelle.) Des flammes, ça vous
botterait ?
— Les flammes, ça déchire ! s’exclame Axelle.
Elle commence à parler mélange de couleurs avec Raven.
Layla ne dit rien et semble ne pas entendre la discussion. Ses yeux sont perdus
dans le lointain, comme si son esprit était ailleurs. Qu’est-ce qui se passe dans sa
tête ? Je devrais peut-être la reconduire derrière la voiture et lui faire avouer ce
qu’elle n’a pas fini de dire sur son ex. Quelque chose la perturbe… Putain, mais
qu’est-ce que j’ai ?
Il faut que je me barre.
— T’es prêt ?
Jonah embrasse sa nana et adresse un signe au groupe. Alors que je rejoins ma
voiture, j’entends Axelle dire à sa mère qu’elle doit aller tôt au lycée demain, pour
des cours de rattrapage.
— Alors je ne pourrai pas t’emmener au travail.
— Ce n’est rien. Tu pourras me déposer avant d’y aller.
— Mais, maman, c’est une heure et demie avant ton heure.
— Et alors ? Dans la vie, il faut s’adapter et faire des sacrifices.
Non, mec, ne fais pas ça. Ne fais pas ça, putain.
— La Souris, je passerai te chercher à 8 heures.
Je l’ai fait.
— Oh non ! Pas besoin, je…
— Accepte mon aide, Layla. (Nos regards se croisent.) Sérieusement. C’est rien
du tout.
— D’accord, Blake.
Je me retourne et me rends à ma voiture. Je suis sur les nerfs. Jouer les
chauffeurs pour une nana avec une gamine et un passé de merde ?
Putain ! Je vais tellement le regretter…
Chapitre 8

Layla

Je suis de retour au travail après le passage au garage, et je ne peux pas


m’arrêter de sourire. C’est vrai, j’ai fait une entorse à mes principes en laissant
Blake négocier ma location. Mais, honnêtement, Jonah a tout organisé. Ça ne
devrait rien changer, et pourtant… Je me sens moins dépendante. En un sens, je
l’aide presque, ainsi que Raven, en utilisant une voiture qui prendrait la
poussière. Oui…, c’est parfaitement logique !
Ce qui est moins logique, c’est que pendant un bref instant, derrière la voiture
de Blake, je me suis laissée aller, et je me suis demandé comment ce serait s’il
m’embrassait. J’ai même cru qu’il allait le faire, mais je n’arrêtais pas de me dire
que Raven pourrait piquer une crise de jalousie et se venger en faisant quelque
chose de fou, comme de percer mon réservoir. Ce n’est que bien plus tard que j’ai
compris l’imbécile que j’avais été de croire qu’ils avaient des relations sexuelles,
alors qu’elle était la femme de Jonah. Mes joues s’enflamment à ce souvenir.
J’ai eu tellement honte d’accuser Blake d’avoir couché avec deux femmes, par
erreur, que j’ai accepté son aide. Mais ces quelques instants de faiblesse valaient
bien le plaisir euphorisant de conduire cette Camaro, les vitres baissées,
enveloppée de musique, avec le vrombissement du moteur qui fait frémir mes
organes. Dire que c’est une conduite revigorante serait bien en deçà de la réalité.
Je regarde l’horloge, pressée de retrouver ces sensations. Ce soir, je prends mon
temps pour rentrer.
Je range un peu mon bureau, prête à partir, quand le téléphone sonne.
— Bureau de Taylor Gibbs, je…
— Layla, c’est Xavier.
— Hé, Z. Comment allez-vous ?
— J’ai besoin de vous faire signer un ou deux papiers. Vous pouvez passer dans
mon bureau ou vous préférez que je vienne ?
Je regarde l’heure. Presque 17 heures.
— J’allais partir, je vais passer.
— Super.
Je prends mes affaires et descends dans son cabinet. Heureusement que la
pièce, dans les vestiaires, est à l’opposé des douches, ou je me sentirais très mal à
l’aise d’y aller. Je pousse la porte des vestiaires, les yeux baissés, et me dirige
directement vers le cabinet.
La porte est entrouverte, je frappe légèrement et j’entre.
Il est assis derrière son bureau.
— Layla, vous avez fait vite.
Quelques papiers frémissent quand il les glisse dans son tiroir.
— Oui, je suis pressée de rentrer.
Pas vraiment, en fait, plutôt pressée de reprendre cette incroyable bombe qui
m’attend dans le parking.
Il feuillette quelques documents, en sort quelques-uns et me les tend.
— Il me faut juste une signature sur ces feuilles de traitement. (Il hausse les
épaules.) C’est la routine.
Je prends un crayon sur le bureau et regarde brièvement les feuillets. Des
commandes de médicaments. J’ai déjà vu ce genre de papiers, je reconnais même
les logos des grands groupes pharmaceutiques qui évincent les plus petits. Dans
mon ancienne vie, j’ai souvent entendu parler de ce sujet. Cette idée me donne
des sueurs froides. Je signe rapidement et repose le stylo.
— C’est tout ?
Il vérifie les papiers.
— Impec. Merci.
Après un sourire et un salut amical, je quitte le cabinet et traverse de nouveau
le vestiaire, tête basse, me guidant grâce aux motifs du carrelage et à ce que je
distingue du coin de l’œil. J’ai fait la moitié du chemin quand je me heurte contre
un mur de brique. Je lève les mains contre un abdomen irréprochable couvert
d’un fin tee-shirt de coton. Dieu merci, il n’est pas nu !
— Désolée. Bon sang, désolée !
— Pourquoi ?
Je ravale une exclamation en reconnaissant cette voix : Blake.
— C’est moi qui me suis mis devant toi.
La basse rauque me fait lever les yeux.
Il a un regard sévère mais n’exprime rien.
Je recule d’un pas et laisse tomber les mains.
— Salut.
Il lève le menton en signe de salut.
— Écoute, je… heu… je ne t’ai pas remercié comme il se doit au garage. Tu as
raison : je dois apprendre à accepter de l’aide. Alors…
Alors quoi ? Comment le remercier ? Une poignée de main serait trop distante.
Le prendre dans mes bras ?
Il reste immobile face à moi, les sourcils dressés. J’ouvre maladroitement les
bras.
— Heu…
Je me dresse sur la pointe des pieds et m’apprête à le serrer contre moi.
Il se penche un peu, et, dans un moment de terreur, je me demande si,
finalement, ce n’était pas trop personnel. Trop tard !
Même sur la pointe des pieds, mes mains atteignent à peine son cou de
taureau. Je croise les doigts sur sa nuque et l’attire vers moi. Il se penche, et la
puissance de ses bras entoure ma taille et me presse contre lui. Mes pieds ne
touchent presque plus terre. Sa poitrine ferme est collée à la mienne, et la
chaleur de sa peau sous son sweat fin pénètre profondément au creux de mon
estomac.
Cette force apaisante, la chaleur de son contact, le parfum léger et épicé de sa
peau… N’importe quelle fille serait heureuse dans ce cocon. La joue pressée
contre son épaule, je me mords la lèvre pour ne pas gémir. Comment une
sensation aussi délicieuse peut-elle être une si mauvaise idée, je ne peux
l’expliquer.
Je m’écarte, et il me libère de son étreinte.
— Merci.
Ses yeux réalisent ce petit mouvement furtif, de mes lèvres à mes cheveux. On
croirait qu’il regarde un steak dans son assiette, sans savoir où mordre en
premier.
Un frisson me parcourt lentement la colonne.
— Chez toi.
Ces simples mots me mettent le feu aux joues.
Chez moi… Comme… Non, ce n’est pas ça, tout de même. Mais que faire s’il veut
vraiment dire ?
— Comment ?
— Ton adresse, dit-il sans détacher son regard du mien. Pour demain.
Je me mets à rire, mal à l’aise.
— Oui, bien sûr.
Je fouille mon sac en quête d’un bout de papier et d’un… Ah, un stylo !
— Un instant, je ne trouve pas sur quoi écrire.
Il émet ce qui semble être un soupir d’impatience. D’un geste sec, il attrape le
stylo et prend ma main dans la sienne.
— Envoie-la-moi par SMS.
Je suis un peu perdue, entre sa grande main qui enveloppe la mienne et ce
subtil parfum forestier que je commence à n’associer qu’à lui. Je hoche la tête
stupidement, et il note quelque chose sur ma paume.
Il me lâche la main et remet le stylo dans mon sac.
— À demain 8 heures.
— Heu… 8, c’est… super… Je vais… heu…
Je lutte pour trouver mes mots, mais il a déjà disparu derrière l’alignement de
casiers.
Merde, qu’est-ce qui vient de se passer ? Il me traite comme une amie et d’un
coup me regarde comme un boulet. Le fait qu’il m’ait presque embrassée derrière
la jeep est la cerise sur ce gâteau perturbant.
J’écarte de mon esprit cette conversation dérangeante. Qu’il se passe ou non
quelque chose entre nous, ça ne vaut pas la peine de me prendre la tête. Il a
prouvé son amitié par ses actes. Ça devrait me suffire.

Blake

Il est tard et je ne dors pas. Je relis le SMS reçu quelques heures plus tôt.
« 237 N. Tulum Dr. # 290. À demain, Layla. »
Peu après, j’ai ajouté son numéro à mes contacts, juste entre Lanette et Leah.
J’ai entré l’adresse sous MapQuest. Elle vit dans l’un des quartiers les plus
pourris de Vegas.
Si j’étais un mec bien, j’irais directement chez elle, je ferais ses cartons et je la
conduirais, avec sa fille, dans un hôtel, jusqu’à ce qu’elles trouvent un appart
dans un coin sûr. Je grogne en me massant le front. Mon esprit est un mélange
détonant de pression et d’agacement.
Quelque chose ne tourne pas rond. Je devrais pouvoir cesser de penser à cette
fille. J’ai déjà fait l’impasse sur des tas de nanas avant. Je n’ai qu’à décréter que
je m’en moque. Mais peu importe le nombre de fois où je prends cette décision,
Layla Moorehead ne cesse de resurgir dans ma tête malgré ma détermination.
Putain ! Je me lève de la chaise longue dans mon patio et rentre chez moi. Mon
dos est totalement endormi par les injections de cortisone du bon docteur, mais je
ne veux prendre aucun risque. J’attrape un Gatorade dans le frigo et l’agrémente
des merdouilles naturelles du doc.
Debout dans la cuisine, j’étudie l’appartement. Les lumières de Las Vegas
étincellent au loin. La baie vitrée en arche qui s’étale du sol au plafond n’apaise
pas la sensation d’être à l’étroit dans ma propre eau. Je suis agité, nerveux, au
bord de l’explosion.
Comme mon père. Furieux, irritable, prêt à broyer le monde entre mes poings.
C’est peut-être le combat imminent. Oui, sans doute. Je ne supporte pas l’autre
explication. Mais c’est une possibilité que je ne peux pas négliger totalement.
Je ne sais pas pourquoi, l’arrivée de Layla dans ma vie semble aggraver la
situation. Quand je l’ai tenue entre mes bras, son petit corps pressé contre ma
poitrine, les sens submergés par l’odeur épicée de vanille, j’ai failli tomber à
genoux. Merde ! J’étais à un rien de la pousser contre le mur pour savourer ses
lèvres.
Mes paroles de l’autre soir me reviennent.
« Heureusement qu’il s’est débarrassé de toi. »
Elle est trop fragile. Si brisée que des mecs comme moi sont de vrais répulsifs
pour ma Souris émotionnellement affaiblie.
Attaquer Layla en ciblant son point sensible, l’affaiblir pour mieux la frapper
dans le bide, c’est digne d’un type comme Duke Daniels. Même si j’essaie
désespérément de ne ressembler en rien à ce pauvre mec, je ne me contrôle pas.
Je suis furieux quand je vois avec quelle rapidité je deviens ce que je méprise le
plus.
Et je suis dévoré par l’amertume quand je pense que la personne qui aurait dû
me protéger ne l’a pas fait. Si seulement ma mère avait assumé son rôle de
parent, si elle l’avait laissé en plan pour nous protéger de sa violence verbale.
Mais non, c’était à moi de la protéger. Toujours. Elle était tellement faible.
Mon cœur bat la chamade. Cet apitoiement sur moi-même doit cesser. Je
traverse le salon vers le couloir. Je m’arrête devant la seule porte verrouillée et
prends la clé cachée au-dessus du chambranle.
J’ouvre la porte et pénètre dans la salle sombre. Elle n’a pas de fenêtres, et je
l’ai parfaitement isolée. Je n’allume pas, je sais où est chaque chose. Mon esprit a
tout enregistré. J’avance dans le noir et je laisse le parfum d’érable, de bois de
rose et d’acajou apaiser mes pensées enragées.
Pressé de purger mes veines de ce flux néfaste, je m’assois et laisse retomber la
tension.
Dans les ténèbres, caché de tous, y compris de moi-même, je me noie dans le
seul plaisir qui ne m’a jamais déçu.

Layla

— Ouch, merde !
Je glisse le doigt entre mes lèvres pour le refroidir. Je me suis brûlée dans le
grille-pain en essayant de récupérer mes tartines matinales. Ça m’apprendra à
être en retard.
Blake doit venir me chercher à 8 heures, et je veux absolument être prête. Il
fait des efforts pour m’aider, alors la moindre des choses est de ne pas le faire
attendre.
Vu son attitude dans les vestiaires hier, je ne serais pas surprise qu’il trouve
un prétexte pour revenir sur sa promesse. Un pneu crevé, une panne d’essence,
une compagne de nuit qu’il ne veut pas mettre dehors trop vite. La veinarde !
Cette idée me renvoie à notre discussion près de la Jeep, son corps
surplombant le mien. Le parfum de sa peau semblait exalter mes sens, à tel point
que j’avais conscience de la chaleur qui se dégageait de son corps bronzé, de ses
muscles bandés. Il était si proche, tellement, tellement proche… Je chasse les
images qui me viennent quand je me demande comment ce serait d’être avec lui.
Ce ne sera jamais le cas, même pas pour une nuit. Pourquoi un jeune homme
séduisant comme Blake voudrait-il d’une femme comme moi, alors qu’il peut
choisir parmi toutes les célibataires de Vegas ? Ce que j’ai pris pour de la
séduction n’était sans doute que son attitude de bad boy jouant les héros par
fierté. Peut-être qu’une bonne action de temps en temps, quand il tombe sur des
malchanceux, lui donne l’impression de racheter sa vie dissolue.
— Eh, les gars, regardez, je vais conduire cette pauvre mère célibataire au
travail, aujourd’hui.
Je l’imite avec excès en étalant du beurre de cacahouète sur mon toast à moitié
brûlé.
Peu importe la raison de son aide. C’est un immense service, et au lieu de
chercher de mauvaises intentions je devrais me contenter de le remercier.
Je traîne mes chaussettes sur le lino, vers ma chambre. Des cauchemars m’ont
empêchée de dormir presque toute la nuit, et le manque de sommeil me laisse
sans énergie. Si Rose n’était pas passée me dire au revoir avant de partir, je
dormirais encore.
Dans la chambre, je trouve un message sur mon téléphone.
« Je pars, à dans dix min. BD ; ) »
— BD et un clin d’œil. Revoilà Monsieur Le Rigolo.
Je pose le téléphone sur la tablette de la salle de bains en souriant de sa blague
de gamin quand le contenu du message me frappe soudain. Merde ! Dix minutes ?
Je me précipite dans ma chambre, je jette quelques vêtements sur le lit et
j’essaie de ne pas trembler en me maquillant. Je passe la brosse dans mes
cheveux à moitié secs, je sors des sous-vêtements de mon tiroir et les ajoute aux
vêtements sur le lit.
— Des chaussures.
Je me tourne vers le placard et… la sonnette retentit.
Merde ! Déjà dix minutes ?
Je ne suis plus en retard, mais je cours tout de même à la porte comme si on
venait me remettre un énorme chèque de loterie.
Non. Pas du tout. Je découvre encore mieux que ça : Blake.
Il porte un sweat noir et un jean usé qui souligne parfaitement ses cuisses
musclées.
— Bonjour, la Souris. (Il me tend une des deux tasses de carton qu’il tient.) Je
me suis dit que tu aimerais un café.
Je cligne des yeux. Puis mes bonnes manières me reviennent, et je recule en
tenant la porte.
— Merci. Entre.
Il me regarde les pieds, et je prends conscience qu’à force d’admirer ce qu’il
portait j’en ai oublié ce que moi, je portais. Merde !
Mon vieux tee-shirt usé et mon short en molleton me semblent brusquement
indécents. Mais ce n’est pas ce qu’il regarde. Il étudie mes pieds, ou plutôt mes
énormes chaussettes rose vif déformées.
— Qu’est-ce que t’as aux pieds, la Souris ? demande-t-il avec un sourire en
coin.
— Des chaussettes.
Je cache un pied derrière mon mollet.
— Ouais, je veux bien. Mais c’est Vegas, ici. Ces trucs sont plus adaptés pour
une tempête de neige.
— J’ai les pieds froids.
Je recule en tentant de les cacher derrière la porte.
Il lève les yeux vers les miens, et son sourire disparaît.
— Oh !
— Entre.
Il obéit, et son parfum s’engouffre dans l’appartement comme une vague
délicieuse.
Je prends une profonde inspiration de l’air du dehors puis ferme la porte et me
retrouve enfermée avec lui et son odeur irrésistible.
— Je reviens dans une minute. Je finis juste de m’habiller…
— La Souris, assieds-toi.
Je me retourne. Il est installé dans la cuisine et me fait signe de m’asseoir face
à lui.
— On devrait…
— On a le temps.
— D… d’accord.
Je prends la chaise face à lui. La cuisine semble deux fois plus petite avec un
athlète comme lui au milieu. Je prends le café qu’il a posé devant moi et bois une
gorgée. Mmm, délicieux ! Cela fait longtemps que je n’ai pas pu m’offrir un bon
café à emporter.
Blake s’appuie contre son dossier, la tête inclinée, et m’observe. Je bois
lentement, mais le silence oppressant me picote la peau.
— Alors c’est ici que tu vis.
Cette phrase nonchalante correspond bien à son côté détendu.
Je regarde autour de moi, un peu honteuse de cet appartement modeste.
— Oui, pour le moment. J’espère mettre de l’argent de côté pour trouver mieux.
Il regarde les murs, puis moi, avec une expression indéchiffrable.
— Dans combien de temps ?
— On pourra déménager ?
Il hoche la tête.
— Six mois ? Neuf ? Ça dépend.
Il tapote un rythme rapide sur la table.
— Ça dépend de quoi ?
— De ma paie.
Le martèlement s’accentue.
— Et le père d’Axelle ? Tu dois toucher une pension alimentaire ou…
Je secoue la tête pour le faire taire.
— Non. Je n’aurai rien de lui. C’était notre accord.
J’ai les épaules crispées, le dos raide, et je déploie des trésors d’assurance
forcée pour cacher mon malaise.
Il a perdu sa nonchalance et se penche, les bras sur la table.
— C’est quoi, cet accord ?
— Blake, tu ne vas pas rester là à m’écouter te raconter mes malheurs. (Je me
racle la gorge et j’essaie de m’inspirer de son ton si sûr de lui.) Tu dois deviner par
toi-même. Disons qu’Axelle et moi ne pouvons compter que sur nous-mêmes.
Exclusivement.
— Et tes parents ? Les grands-parents d’Axelle ? Ils ne…
— Non.
Mon doigt a déjà saisi une mèche et commence à se tordre autour.
— J’essaie juste de comprendre pourquoi, bordel de merde, ta gamine et toi
vous retrouvez ici toutes seules, alors que tout le monde s’en fout. Tu peux
m’expliquer ? J’aimerais bien. Parce que j’apprécierais de ne pas passer mes nuits
à me demander à cause de quoi tu es… toi.
Je m’affaisse sur ma chaise. Blake est un connard prétentieux, mais il semble
vraiment inquiet. Grâce à lui, ma voiture est au garage et ma fille conduit une
petite bombe américaine légendaire. Je pourrais peut-être m’ouvrir un peu.
Je passe le pouce le long du logo sur ma tasse de café.
— Mes parents avaient une quarantaine d’années quand ils m’ont eue. Leur
fille unique est tombée enceinte à seize ans, et ça ne les a pas franchement
détendus. Mon père a eu une crise cardiaque il y a cinq ans, et ils se sont
installés dans une maison de retraite de Floride. Je me suis juré de ne jamais
leur imposer mes problèmes. Ils méritent mieux.
Les muscles de ses mâchoires se contractent. Il croise les bras et coince ses
mains entre ses côtes et ses biceps.
— Ils pensent que Stewart et moi nous sommes séparés en bons termes et que
je suis venue à Vegas avec son accord. Je les ai appelés pour leur dire qu’on était
bien arrivées, et je n’ai plus eu de nouvelles depuis. (Je compte mentalement.
Cela fait trois semaines.) La vieillesse n’arrange pas leur mémoire. Ils doivent déjà
avoir oublié qu’ils ont une fille et une petite-fille.
Je ris, mais ce n’est pas drôle.
Blake baisse la tête sur sa poitrine, et un grondement roule dans sa gorge.
— Ce n’est rien, je suis contente de vivre ici, de bosser dur, de repartir de zéro.
Je veux offrir à Axelle la vie qu’elle mérite.
Il plonge son regard couleur de mousse dans le mien et je vois l’émotion qui y
brille. Il incline la tête.
— Tu es partie… pour elle ?
J’ai le souffle coupé par sa question, ce n’est plus de la simple curiosité, c’est
vraiment personnel. Mais son regard désespéré et ses sourcils froncés me fendent
le cœur, comme s’il avait un besoin vital d’avoir une réponse.
— Notre mariage était horrible, sans amour. C’était douloureux pour tout le
monde, mais les enfants en souffrent le pl…
— Tu es partie pour la protéger. Il t’a fait du mal ? souffle-t-il.
Je hoche lentement la tête, sans m’en apercevoir.
— Oui, mais rien que je ne puisse supporter.
— Mon cul !
Le juron sort en un sifflement féroce d’entre ses lèvres. Il laisse tomber la tête
dans ses mains et passe les paumes contre ses yeux.
Quelle réaction violente pour un homme que je connais à peine ! Il pense
probablement que Stewart nous battait.
— Il ne nous frappait pas.
Les abus de mon mari n’étaient pas de ceux qui laissent des traces.
Ses mains glissent derrière sa nuque.
— Va t’habiller, la Souris.
— Blake, je ne veux pas que tu croies…
— Vas-y, maintenant, répète-t-il.
Quelque chose me dit que c’est plus pour me protéger que parce que l’heure
tourne.
Ses yeux brillent d’une haine que je n’ai vue que dans le regard de mon mari.
Mais, cette fois, ce n’est pas effrayant. C’est réconfortant. Merde, je suis tordue !
Je file dans ma chambre.
— Layla !
Je m’arrête et le regarde.
— Détache-toi les cheveux.
On dirait un ordre. Je plisse les yeux. Les hommes n’ont pas d’ordres à me
donner. Plus maintenant. Plus jamais.
Je ne réponds pas, mais je vais dans la salle de bains et me coiffe de la queue-
de-cheval la plus stricte que je puisse faire.

Blake

J’ai survécu à pas mal de merdes, dans ma vie. Un enfoiré de père fou furieux.
L’une des écoles militaires les plus dures du pays, celle des marines. Mais rien
n’égale le combat que je mène actuellement. Mon corps frémit de pulsions
meurtrières.
Non seulement la petite confession de Layla m’envoie des images d’elle et de sa
gamine entre les mains d’un connard, mais en plus les raisons de son départ me
foutent en l’air. Protéger sa fille. Tout plaquer, vivre dans un trou à rats, sans un
sou, tout recommencer… Tout ça pour sa gamine.
Son histoire piétine mes préjugés sur les femmes. Elle ne montre aucune
faiblesse, mais une force incroyable. Elle n’a pas agi par égoïsme, mais elle a
renoncé au confort pour quelqu’un d’autre. C’est vrai, son mari était une enflure,
mais rester, c’est la solution de facilité. J’en ai été témoin. Layla a choisi de se
battre, de lutter, de se sacrifier.
Toutes les fois où j’ai supplié ma mère de nous emmener loin de la maison,
d’échapper au contrôle de notre trou du cul de père, elle n’a jamais agi pour offrir
une meilleure vie à ses fils, pour redresser les injustices… Merde ! Je dois me
ressaisir.
Je me lève et j’arpente le petit séjour, mais cela ne calme pas ma colère. Cela ne
fait que me rappeler que ces filles vivent dans un appartement naze, inadapté,
seules face aux combats du quotidien. Elles ont un canapé râpé, une petite télé
avec une antenne en oreille de lapin, des petits stores en plastique bon marché
et… Je passe la main le long du chambranle de la fenêtre. Pas de verrou. Peu de
risque que quelqu’un grimpe au troisième, mais si un tordu s’amenait avec une
échelle…
— Je suis prête.
Je me retourne en l’entendant. Je manque de perdre l’équilibre quand je la
vois. Un pull moulant rose pâle souligne ses formes, et le tissu fin me donne envie
d’y toucher. Sa jupe chocolat est plus courte que celle au genou qu’elle a portée
jusque-là. Celle-là effleure ses cuisses minces, gainées de collants à motifs. Je me
demande jusqu’où monte le nylon. Est-ce que ce sont des bas qui s’arrêtent à mi-
cuisse, retenus par un porte-jarretelles sexy ? Bon sang, cette nana est une
bombe. Son vieux tee-shirt et ses chaussettes roses m’avaient déjà valu une
érection d’acier trempé, mais cette fois c’est presque insupportable.
— Tes cheveux…
Je souris. Pas de vagues qui glissent librement sur ses épaules comme je le
voulais, mais une queue-de-cheval sévère. Bon Dieu, cette petite provocation me
fait encore plus bander !
Elle sourit et incline une hanche, provocante.
— On ne me donne pas d’ordres.
Je la regarde intensément et me dirige vers elle, tout proche. Elle vacille un peu
mais se reprend très vite. Ses yeux sombres étincelants se plantent dans les
miens, et elle redresse le menton. Ma petite Souris est une rebelle.
Je me mords la lèvre inférieure pour retenir mon grand sourire. Ses yeux
s’embrasent. Pour la première fois, il n’y a pas d’erreur possible : du désir.
— Tu en as des facettes, la Souris.
Maladroite et gênée, mais pleine d’assurance quand il le faut, mal à l’aise avec
son passé, nerveuse quand je m’approche. Et tous ces visages me plaisent, toutes
ces facettes plus sexy les unes que les autres. Mais l’attirance est une chose, la
concrétiser en est une autre. Si nous ne sortons pas très vite dans un lieu public,
je risque de balancer par la fenêtre mes principes sur les femmes avec des enfants
et un lourd passé.
— On y va.
Je l’escorte à la porte et la tiens ouverte pour elle.
Elle ne me suit pas aussitôt mais regarde le vieux plafond boursouflé avant de
sortir à ma suite.
Pas d’ordres, hein ? Je peux gérer ça. Il suffit de lui faire croire que je ne
commande pas, alors que c’est le cas. Mon esprit s’égare dans des tas de
situations sexy avant d’atteindre le Rubicon.
Elle prend mon range-CD et parcourt le contenu.
— Tu as bon goût en musique.
Elle incline la tête et lit les titres avant de passer au suivant.
— Pas de lunettes aujourd’hui ?
J’ai déjà remarqué qu’elle ne les porte pas toujours. Ça n’est pas un problème.
Bibliothécaire ou minette aux yeux de biche, je prends !
Elle referme la pochette, et nos regards se croisent. Puis elle hausse les épaules
et regarde par la fenêtre.
— En général, je les mets quand je lis ou quand je regarde un film.
Le silence est électrique. Je l’imagine en train de lire dans mon lit, ou regardant
un film enveloppée dans mes bras, avec ses lunettes pour seul vêtement. Je
bouge sur mon siège, soudain mal à l’aise. J’ai toujours été un putain d’obsédé,
mais, ces derniers temps, je chope la gaule au moindre souffle de vent. Ma libido
s’éveille avec rien. D’abord ses grosses chaussettes en peluche rose, et
maintenant l’idée qu’elle lise… Attends voir…
Quand est-ce que j’ai baisé pour la dernière fois ?
Voilà le problème. Je note dans un coin de ma tête d’y remédier rapidement.
Avec le stress d’un combat en approche, mon dos niqué la moitié du temps, mes
emmerdes de famille qui me poursuivent… J’aurais bien besoin de me détendre
un coup.
Me libérer de cette tension sexuelle devrait m’aider à être plus à l’aise avec
Layla.
Je me gare devant le centre d’entraînement et descends de la Jeep. J’active
l’alarme. Layla m’attend derrière la voiture.
Elle a les doigts entortillés dans une mèche de sa queue-de-cheval.
— Heu… je voulais te remercier, de nouveau, pour ton aide.
Elle regarde l’entrée du bâtiment puis se tourne vers moi.
— Je n’ai pas d’ami. Mais c’est le genre de trucs qu’un ami ferait, et je voulais te
dire… (Elle plonge son regard dans le mien.) Merci. C’est agréable d’avoir un ami.
C’est la première fois que j’ai droit au « je préfère qu’on reste juste amis ». J’ai
l’impression d’un coup de pied dans le bide, mais j’encaisse plutôt bien.
— Bien sûr, la Souris.
Un sourire doux passe sur son visage avant qu’elle s’éloigne. Je contemple le
roulement de ses hanches et ses fesses qui se balancent dans le sens inverse de
ses cheveux.
Ouais, il faut vraiment que je baise ce soir.
Chapitre 9

Layla

— Salut, m’man ! lance Rose depuis la cuisine.


— Oh, attends ! Je voudrais faire connaiss…
Le claquement de la porte m’interrompt.
— Ou pas…
Rose et une amie ont décidé de s’offrir une double séance de cinéma ce soir.
Cela tombe bien parce que je retourne au Blackout voir Mac. Elle m’a dit qu’elle
travaillait toujours les soirs où Ataxia jouait. D’après la brochure que Rex m’a
donnée, ce sera le cas ce soir. Blake est un bon copain, mais j’ai besoin d’une
amie, pour bavarder et partager des potins. Mac est la seule fille que je connaisse
avec laquelle je puisse envisager cette relation. Et puis boire un verre en
écoutant de la bonne musique ne gâche rien.
Je me décide pour une tenue relax, mon jean préféré, troué aux genoux.
J’aurais dû m’en séparer il y a des années, mais il est si confortable et si flatteur
pour mes fesses que je ne peux m’y résoudre. Je passe un haut à manches
longues bien chaud, à l’effigie d’un concert de Pantera, une ceinture noire et des
bottes de moto. Je suis prête.
Je m’assois en bas des marches et regarde la Camaro. Je salive à l’idée de
conduire cette merveille dans la ville, de nuit, mais je vais m’offrir quelques
verres. Ravager une voiture de légende prêtée par un homme surnommé
l’Assassin n’est pas franchement l’idée du siècle.
Un taxi blanc, le tarif des courses inscrit sur les portières, s’arrête devant la
porte. Pile à l’heure.
Il ne me faut pas longtemps pour arriver au Blackout. J’entre dans le club
assombri et repère aussitôt Mac. Elle est derrière le bar et sert des verres avec un
naturel incroyable. Je me fraie un chemin parmi les tables et les clients, puis me
juche sur un tabouret. Elle encaisse un client, et j’attends patiemment qu’elle me
voie. Le groupe s’installe déjà sur scène, apparemment prêt à commencer.
— Bonsoir, que puis-je… Oh, salut, Layla ! Comment ça va ?
Elle grimpe sur quelque chose pour se pencher au-dessus du bar et
m’étreindre.
— Super. Je pensais que tu serais là ce soir, alors je suis venue prendre un
verre.
Elle hausse une épaule sans cesser de préparer une boisson.
— Ce soir, je suis au bar. Je suis contente que tu sois là. Les mercredis sont
calmes, et en général je m’ennuie.
— Parfait, alors je te tiendrai compagnie.
Je commande une Corona et me réinstalle pendant qu’elle prépare la bière.
Le bar se remplit un peu, mais ce n’est pas la foule de mon précédent passage.
Des filles s’entassent autour de la scène, affublées de leurs vêtements les plus
voyants et dénudés.
— C’est dingue, non ?
Mac incline la tête vers le petit groupe de filles, visiblement passées maîtresses
dans l’art d’attirer le mâle en chasse.
— Ce serait un miracle de trouver une personne vierge dans cette ville. Je crois
qu’ils ont envisagé de la rebaptiser Sex Vegas.
— Ce serait une bonne idée. Je n’ai jamais vu autant de personnes séduisantes
réunies dans la même ville.
Séduisantes et jeunes.
Je bois une gorgée de bière. On ne verrait pas ce genre de choses à Seattle,
mais il faut au moins une chemise de flanelle et un jean pour ne pas geler.
— Bah, c’est une illusion d’optique causée par le soleil et une forte
concentration de silicone. (Elle plisse les yeux en voyant quelque chose derrière
moi et secoue la tête.) Ah, mais que serait une orgie sans le Serpent ?
Hein ? Une pierre me leste l’estomac. Je suis son regard amusé et manque de
m’étouffer. Blake se tient sur le côté de la scène… et il n’est pas seul. Il se penche
sur une grande blonde incroyablement belle, et elle lui a passé les mains autour
du cou.
J’essaie de détourner le regard, mais mes yeux semblent collés au couple. Il
bouge les lèvres. Il a incliné la tête, avec un sourire. Elle hoche la tête, la lèvre
entre les dents, comme si elle se retenait de l’embrasser. Clairement, il sort le
grand jeu pour l’amener dans son lit. Quoique… N’importe où fera probablement
l’affaire.
Il s’approche pour lui murmurer quelque chose à l’oreille. Elle répond, et il pose
la main sur ses cheveux. Il lui caresse la mâchoire du pouce et rapproche ses
lèvres. Oh, mon Dieu, il va l’embrasser !
J’essaie de nouveau de détourner les yeux. Je n’arrive pas à me détacher de ce
spectacle hypnotique, et je le vois, comme lors de ces ralentis de documentaires
animaliers, passer les doigts dans ses cheveux et l’attirer près de sa bouche. Elle
fond entre ses bras et il la serre contre lui. Tous les muscles de mon corps se
raidissent, et ma poitrine se contracte.
Je parcours la salle en quête de quelque chose, n’importe quoi, sur lequel
concentrer mon attention, mais mon regard revient toujours sur eux, comme des
missiles programmés pour détecter la chaleur. Et de la chaleur, il y en a. De quoi
fondre la peinture des murs ! Son corps massif se presse contre elle, scotché au
niveau des hanches. Ses mains courent sur son corps comme pour graver chaque
courbe dans sa mémoire.
Personne ne m’a jamais embrassée ainsi. Stewart ne m’embrassait jamais, à
moins qu’il ne soit entre mes jambes à grogner comme un porc. Mon cœur se
pince douloureusement.
— Layla ?
La voix de Mac me tire de mes pensées.
— Mmm ?
Je cligne des yeux et j’avale plusieurs gorgées de bière. Je ne suis plus face à
Blake et sa compagne, et je me demande où ils en sont. J’imagine que leurs mains
s’égarent déjà sous les chemises…
Mac m’observe de ses incroyables yeux fauves.
— Tu vas bien ?
Elle désigne son visage mais me montre d’un signe du menton.
— Tu es toute pâle.
Je lui adresse un signe de la main nonchalant et finis ma bière. Eh bien, je l’ai
descendue rapidement !
— Nan, je vais bien.
J’ai juste l’impression d’avoir le dos en feu, vu l’intensité de ce qui se passe
derrière moi. Mac regarde par-dessus mon épaule et grimace.
— Oh, mon Dieu ! Ces deux-là ont besoin d’une capote, d’urgence.
Je soupire lentement. Bon sang ! C’est quoi, mon problème ? Pourquoi est-ce
que ça me fait si mal ? On est juste amis, alors ma réaction quand je l’imagine
avec une fille est franchement malsaine. Et quand je vois cette version en direct,
qui vous brûle les yeux, j’ai l’impression qu’on m’arrache les tripes façon William
Wallace.
Mac pose une nouvelle bière devant moi, et j’engloutis le liquide ambré.
N’importe quoi pour m’occuper, pour ne pas me retourner. Ataxia entame la
première chanson, et, même si j’adorerais les regarder, je ne peux me résoudre au
spectacle que je risque de découvrir à côté de la scène.
— C’est bon, tu peux te retourner.
Je me mordille les lèvres en me demandant si je peux poser la question qui me
démange sans trop me trahir.
— Il est parti seul ?
Son expression s’adoucit, comme sous l’effet de la tristesse.
— Non.
Je hoche la tête, une fois, deux fois, trois fois… Oh non, je refais mes
hochements de cinglée en série ! Je fais toujours ça quand je suis au bord des
larmes. C’est ridicule. Pourquoi est-ce que je pleurerais ? On n’est pas ensemble.
Même s’il y avait une chance de rapprochement, ce serait une erreur colossale de
ma part. Je suis venue pour refaire ma vie, avec ma fille, et je dois me concentrer
sur ce projet. Je ne suis pas là pour aller baguenauder avec un mec, même s’il est
à tomber, et qui travaille avec moi, en plus. Il doit y avoir des règles strictes qui
interdisent ce genre de rapports entre collègues. Je ne peux pas courir le risque
de perdre mon poste.
Mais mes yeux me brûlent alors que je me demande ce que ça fait de recevoir
ce genre d’attention de Blake. Je n’ai pu constater qu’un aperçu de ce qu’il a
offert à cette fille et j’en avais déjà le vertige. C’est peut-être le problème. Pas
Blake en tant qu’homme, mais ce qu’il me fait ressentir. On ne m’a jamais
regardée comme lui : comme un plaisir interdit qu’on lui a refusé toute sa vie.
Et alors qu’est-ce que je dois faire ? Renoncer à mes projets d’avenir, à mon
envie de rebâtir une vie meilleure pour Rose, juste parce qu’un mec me donne
l’impression d’être désirée ? Je crispe les doigts dans mes cheveux. Argh, je suis
encore plus tordue que je ne le pensais !
— Mac, il me faut un shot de… (J’étudie les bouteilles disponibles.) Ce que tu
veux. Mais du fort.
Elle se mordille la langue et me regarde, pensive.
— J’ai ce qu’il faut.
Elle se tourne et choisit une bouteille.
En quelques minutes à peine, je vide trois shots de ce qui ressemble à une
tequila améliorée. J’ai la tête légère mais remplie de pensées lourdes comme des
poids morts. Merde !
Je cligne des yeux pour me concentrer, et soudain je suffoque dans ce bar
bondé. De l’air frais !
Je cherche de l’argent dans mon sac en maudissant mon impulsivité. Ces shots
ont dû me coûter une semaine de courses.
— Layla, non.
Mac secoue la tête en posant un grand verre devant mon voisin de comptoir,
couvert de piercings.
— C’est la maison qui offre, ajoute-t-elle.
Oh, Dieu merci !
— Tu es sûre ?
Elle sourit, mais ses yeux sont tristes. Super. Maintenant, elle est désolée pour
moi. Je dois sortir d’ici.
Je pose un billet de 20 sur le bar et lui souhaite une bonne nuit. En sortant,
j’adresse un signe à Rex, sur scène, et il m’offre en retour l’un de ses sourires
bordés d’anneaux.
Voilà un mec sympa. Je suis venue à deux de ses représentations, et je ne l’ai
jamais vu draguer une fille sans retenue. Comme quoi, il est possible d’avoir un
peu de self-control.
Contrairement à une certaine personne qui n’occupe absolument pas toutes
mes pensées !
Une fois sortie du club étouffant, je prends une profonde inspiration de l’air
frais et calme du désert. Frais est peut-être exagéré. Mais c’est l’hiver, et cela
suffit à m’éclaircir les idées. J’ai besoin de cuver un peu. Je repère un banc
derrière le parking et serpente entre les voitures pour…
Un gémissement de femme raidit mes muscles. Je regarde autour de moi, mais
je ne vois que le petit groupe de fumeurs à l’autre bout du bâtiment, dans la
direction opposée. J’observe le parking en retenant mon souffle pour mieux
entendre. Un autre gémissement retentit, et je suis le son. Je parcours la zone à
pas de loup, passant entre les rangées de voitures, le cœur battant.
— Oh, mon Dieu ! murmure encore la voix, un peu plus fort et plus proche.
Un grognement profond retentit dans un véhicule tout près de là. Je
m’accroupis et me faufile vers la voiture.
La femme hurle. Oh non ! La panique m’envahit. Des images défilent devant mes
yeux. La lutte. La peur. La souffrance d’être possédée contre mon gré.
J’arrive à la porte de la voiture, et ma main se dirige par instinct vers la
poignée.
J’entends encore la voix profonde d’un homme, puis un autre gémissement de
femme.
J’ouvre la portière et me penche vers la banquette.
— Non !
Les mots échappent de mes lèvres, propulsés par ma rage. La porte rebondit,
après que je l’ai ouverte avec colère, et elle me frappe la cuisse en me pinçant les
jambes.
— C’est quoi, ce bordel ?
Le rugissement du violeur résonne dans l’habitacle.
Je l’attrape par l’arrière du jean.
— Lâche-la, salaud !
Mes doigts me brûlent en s’accrochant à la toile tandis que je tire pour dégager
la femme.
— Espèce de connasse, dégage de là ! s’exclame la victime, non pas paniquée
mais furieuse.
Je cligne des yeux, et ils s’habituent à la lumière du plafonnier. Une jolie blonde
couvre fébrilement son corps nu et récupère son soutien-gorge en remontant sa
culotte. L’agresseur s’est redressé et boutonne son jean en rajustant son haut.
J’ai les yeux douloureusement écarquillés et fixés sur le regard vert familier.
Merde !
— Blake…
Son nom glisse de mes lèvres en un murmure.
— Qu’est-ce que tu fais ? s’énerve la fille, son beau visage déformé par la colère.
Casse-toi !
Je recule en vacillant. Je perds l’équilibre et heurte la voiture garée derrière.
Je viens d’interrompre le pelotage de Blake, comme une cinglée. Et il doit déjà me
croire folle. Je viens de lui donner raison. Oh, mon Dieu !
Son grand corps massif s’extrait de la voiture. Il resserre sa ceinture. Ils étaient
carrément en train de… Oh, mon Dieu !
— Je… je suis désolée, Blake… Je ne voulais pas…
Il s’approche de moi, les mâchoires crispées.
— C’est quoi, ton problème ?
Mon problème ? Où commencer… Je me mordille les lèvres en secouant la tête.
Je suis saisie par une envie de courir, de fuir ma honte, mais je ne peux plus
bouger. J’ai l’impression d’avoir les pieds coulés dans l’asphalte.
L’horreur de mon passé se mêle à cette humiliation absolue. J’ai les yeux qui
brûlent. Une rivière d’émotion coule sur mon visage. Je pourrais accuser l’alcool,
mais la stupeur m’a fait dessoûler d’un coup.
La blonde passe sa chemise par-dessus sa tête et se penche vers moi.
— T’es une putain de psychopathe !
— Je suis déso…
— Oh ! rugit Blake qui se retourne vers la fille, me la cachant totalement. Tu ne
lui parles pas comme ça. Tu ne la regardes même pas. T’as compris ?
Il prend ma défense ?
— Elle nous tombe dessus dans ma voiture, et toi, tu la défends ?
La voix suraiguë de la fille attire quelques personnes rassemblées devant
l’entrée du club.
Super ! Des spectateurs.
J’essaie de m’écarter sur mes jambes flageolantes, en ignorant la nausée qui
me tord l’estomac.
— Je m’occupe d’elle. Tu te rhabilles.
La voix de Blake est basse, il essaie visiblement de ne pas attirer davantage
l’attention.
— Elle nous a vus…
Elle parle tout bas pour que je n’entende pas, mais je capte l’essentiel.
— … en moi.
Merde ! Je le savais. Un spasme me secoue la poitrine si fort que je porte la
main à ma gorge. J’ai du mal à respirer. Il s’envoyait en l’air à l’arrière d’une
voiture.
Un sanglot me remonte dans la gorge. Il faut que je parte.
— Je suis vraiment désolée.
Je me retourne pour partir… n’importe où. Les yeux baissés sur l’asphalte,
j’ignore où je vais. Des larmes salées me brûlent le nez, et je suis contente que
personne ne me voie craquer. Qu’est-ce qui m’a pris ? La nausée menace de
rejeter les shots de tequila. Je respire par le nez et j’expire par la bouche pour
tenter de calmer mon estomac fébrile. J’ai pris ses cris de plaisir pour des
hurlements de douleur. Les souvenirs défilent dans ma tête, la brûlure de ses
mains serrées, son poids sur ma poitrine, encore horriblement fraîche dans ma
mémoire…
— La Souris.
Blake me prend le bras par-derrière, mais je me débats et me libère. Il grimace
et lève les mains. Son regard glisse sur mon cou, mes cheveux, les sourcils
froncés.
Je m’essuie les joues et tente de calmer mon cœur qui s’emballe.
— Je vais bien, je vais bien, Blake. Vraiment. Je suis désolée et… je vais bien.
— Arrête de dire ça, tu ne vas pas bien. (Il laisse ses mains retomber mais
s’approche de moi.) Bon Dieu, regarde-toi !
— Ça… (J’essaie encore de me sécher les joues.) n’a rien à voir avec toi.
— Alors, dis-moi. Qu’est-ce qui s’est passé là-bas ? demande-t-il en désignant
l’utilitaire de sa conquête, qui quitte le parking.
Comment pourrais-je lui confier la vérité ? Je me sens déjà tellement pathétique,
si pitoyable.
— Ce n’est rien.
— La Souris.
Il prononce mon surnom dans un grondement, et si j’en crois la détermination
dans ses yeux il ne compte pas renoncer.
Je soupire et baisse la tête. C’est humiliant. Mais qu’est-ce qui serait le pire :
lui confier mes problèmes ou le laisser penser que j’ai cassé son coup parce que je
suis totalement cinglée ? C’est peut-être mieux qu’il me prenne pour une fille. La
vérité est tellement pire que ses suppositions.
Je me racle la gorge et passe d’un pied sur l’autre.
— Je ne veux pas en parler.
— Je m’en fous.
— Blake, s’il te plaît ! Tu ne veux pas le savoir.
Il regarde les étoiles quelques secondes, puis moi.
— Mon cul. Tu viens d’ouvrir cette portière comme un dingue venu commettre
un meurtre. Tu avais les yeux qui brillaient tellement t’étais furax. Et ta crise de
larmes ? Je ne sais pas si je veux savoir, mais tu me dois une putain
d’explication.
Dis comme ça, évidemment…
Je passe mes doigts tremblants sur les pointes de mes cheveux et j’enroule les
mèches pour cacher ma nervosité.
— Je l’ai entendue crier.
Il incline la tête et se penche vers moi.
— Quoi ?
Je m’éclaircis la gorge.
— Elle hurlait.
Son regard noir s’adoucit.
— Non, la Souris. Pas du tout.
— Mais si. (Je me cale les cheveux derrière l’oreille et me force à affronter son
regard.) Je l’ai entendue.
Il m’observe, et ses yeux passent de mes joues à mes lèvres.
— Qu’est-ce qu’il t’a fait ?
Sa voix est si douce que j’entends à peine la question.
La blessure est si vive qu’elle se tord et tourbillonne sous mes côtes. Je
voudrais le dire, le hurler, dans l’espoir de me libérer de la prison de honte qui
m’entrave.
— Rien qu’il n’ait pas le droit de faire. Il était… mon mari, après tout.
Il recule d’un pas.
— Tu veux dire… (Il secoue la tête.) Non.
Ses paroles me perturbent, et je ne dis rien, de peur de balancer tout mon linge
sale, et même pourri et puant, à ses pieds.
— Il t’a violée.
Ces mots mettent mon déni à rude épreuve.
— C’est pas un viol quand on est mariés.
Chapitre 10

Blake

— Bien sûr que si, bordel de merde !


Enfoiré de bouffeur de nœuds ! Je vais le buter !
Je plonge les mains dans mes poches, en priant pour ne pas céder à l’envie de
démolir à coups de poing toutes les vitres de voitures sur ce putain de parking.
— Blake ?
L’inquiétude de sa voix douce m’arrache à mes projets destructeurs.
J’ai le souffle court, comme si je venais de me taper un round de quinze
minutes contre Wanderlei Silva. Mon cœur bat à tout rompre, et mon sang
bouillonne comme de la lave pour réchauffer mes muscles. Je cherche fébrilement
une cible, prêt à faire payer à quelqu’un le simple fait de respirer.
Mon contrôle m’échappe. Merde ! Qu’est-ce qui me prend ?
La sueur perle sur ma peau. Je passe la main sur ma tête et plie les doigts. Je
suis un flingue chargé et armé.
— Blake, reprend-elle d’une voix plus ferme, tu trembles.
Elle s’approche, les paupières baissées sur ses yeux sombres.
Je lève la main pour qu’elle reste à l’écart, à l’abri.
— Donne-moi une minute.
C’est la merde. Je ne pense plus d’aplomb.
Quelques inspirations profondes. Inspire… expire… inspire… expire… Mon calme
ne tient plus qu’à un cheveu, et je cherche une distraction. N’importe quoi pour
ne plus penser que Layla a été violée, sans doute plusieurs fois, par un pervers.
Sûrement un enfoiré qui prenait son pied à imposer son contrôle. Jusqu’à sa
femme, la mère de son enfant ? Merde !
Ma poitrine gronde, et un bruit rauque monte dans ma gorge. J’ai besoin de
quelque chose, n’importe quoi, qui interrompe mes pensées. Je regarde autour de
nous, les voitures, l’enseigne de néon, son tee-shirt. « Pantera ». Je murmure le
nom, avide d’un autre sujet pour me sauver.
Elle tire sur l’ourlet et regarde les lettres rouge vif sur sa poitrine.
— Ah oui ! Je ne suis pas allé au concert. Rose était encore un bébé quand ils
sont passés à Seattle. J’ai chargé un ami de m’acheter leur tee-shirt.
Je grogne, pour indiquer que je l’ai entendue.
Elle lisse le coton usé sur son ventre plat.
— Tu aimes Pantera ?
— Mmm mmm.
Merde, c’est mieux ! J’émets des bruits plus humains qu’animaux. On
progresse.
Elle passe un doigt sous ses yeux et hausse les épaules.
— Reinventing the Steel était vraiment leur meilleur album.
Quoi ?
— Pas du tout, dis-je en captant son regard étincelant. C’était leur pire échec.
Rien qu’un gros tas de merde pour les critiques de presse. Ce n’était même pas…
Qu’est-ce qui te fait rire ?
Bordel ! Malgré son visage marqué de larmes et ses yeux rouges, son grand
sourire éclatant m’arrache aussi un sourire.
— Tu as raison. Reinventing the Steel, c’est de la merde. (La lueur de ses yeux
danse et s’adoucit.) Je voulais m’assurer que tu allais bien.
J’arrive enfin à prendre une vraie inspiration et je sens mes épaules se
dénouer.
— Et c’est réussi ?
Elle pose la langue sur sa lèvre supérieure sans se départir vraiment de son
sourire et hoche la tête.
Je laisse son air réjoui m’apaiser et je m’appuie contre la voiture garée derrière
moi.
— Leur meilleur album, c’était…
— Vulgar Display of Power.
Elle renifle, comme si c’était naturel de m’avoir retiré ces mots de la bouche.
Je renonce à me retenir et j’esquisse un sourire.
— C’est clair.
Et, d’un coup, mon cœur bat normalement, mon esprit s’éclaire. Cette merde
avec son mari est ignoble, et j’ai toujours envie de me servir de sa gueule comme
d’un sac d’entraînement, mais au moins je ne risque plus d’attaquer un innocent.
Putain d’ADN ! J’ai toujours aimé me battre, sentir le pouvoir qui jaillit de mon
corps à chaque coup. C’est addictif. Mais ce genre de pulsion m’a chopé hors de
l’octogone un peu trop souvent à mon goût. C’est comme si un gène endormi de
cette enflure de général reprenait vie. Comme si ses saloperies passées ne
suffisaient pas à me foutre en l’air, sa cellule de cyborg s’active pour finir le
travail.
— Je dois appeler un taxi.
Sa voix me distrait de cette apocalypse biologique.
L’écran de son téléphone nimbe d’une lumière bleue son visage et ses cheveux.
Ses dents parfaites mordillent sa lèvre inférieure alors qu’elle parcourt son
répertoire.
Merde, qu’elle est belle !
— Ne pars pas.
Elle se crispe. Merde ! Je me passe la main sur le visage. J’ignore pourquoi je lui
demande de rester. L’idée de la voir partir me brûle la peau et les os.
Pour la première fois, ce n’est pas seulement du désir. Je ne serais pas un mâle
digne de ce nom si je n’avais pas pensé coucher avec elle une fois ou… douze.
Mais, cette fois, il y a autre chose. C’est comme vouloir répéter ma chanson
préférée, ou regarder encore dix minutes d’un bon porno. Je ne veux pas que ça
cesse.
— Où est Axelle ?
Elle tire une longue mèche sur son épaule et enroule l’extrémité autour de son
doigt.
— Double séance au Cinéplex.
— Allons quelque part. Toi et moi.
Elle écarquille les yeux et regarde l’emplacement où se trouvait la voiture de
ma conquête.
— Oh… heu…
— En tout bien tout honneur, dis-je en levant les mains, de mon air le plus
innocent.
Ouais, comme si j’avais un air innocent… Un rire meurt dans ma gorge.
— Franchement, tu as ma parole d’honneur.
Elle relève la tête et rit, un son qui roule et se dépose sur ma peau.
— Oh, c’est ça ! J’ai déjà vu ta parole d’honneur à l’œuvre, tout à l’heure.
— Je garderai mon honneur bien emprisonné sous mon jean, promis.
Bordel, pour la première fois depuis longtemps, je le pense vraiment ! La
déshabiller n’est pas ma priorité. L’horreur !
— Bon, d’accord. Où veux-tu aller ?
N’importe où. Du moment que j’y vais avec toi.

Layla

— Oh, mon Dieu, Blake, c’est… Waouh !


Je reste bouche bée en découvrant la maison de Blake. Ah, « maison » ? Le mot
est encore faible. L’espace ouvert permet de tout voir, de la cuisine à la salle à
manger, en passant par le salon en contrebas. Il manque visiblement une touche
féminine, car tout est en cuir noir lisse, granit et inox.
Mais le plus impressionnant, ce sont ces fenêtres, du sol au plafond, qui
surplombent la ville. Je laisse tomber mon sac sur le canapé en vrai cuir, je le
devine à son parfum, et j’avance dans la pièce. Je presse le visage contre la vitre,
et mon souffle transforme les lumières éclatantes de Las Vegas en une aquarelle
abstraite.
Le son du mur qui glisse me fait retirer mon visage.
— Le mur de verre s’ouvre ?
Je recule et regarde, fascinée, les panneaux translucides qui s’empilent et
annihilent la frontière entre intérieur et extérieur.
— La nuit est douce. Allons dans le patio.
Il sourit, sans besoin de répondre à ma question.
— Mais…
Je montre l’espace ouvert.
— Le mur était… Comme… Pouf ! Il a disparu.
J’entends l’excitation dans ma voix, mais quelle importance ? Je n’ai jamais rien
vu d’aussi cool.
Il incline la tête et me fait signe de le suivre vers de jolies chaises longues avec
d’énormes coussins d’un blanc immaculé. Chacun prend un siège. Pour ne pas
mettre de traces sur les coussins, je retire mes bottes. Il n’a pas besoin de s’en
soucier, car ses jambes sont si longues que ses pieds débordent.
— Tu mesures combien ?
La question me vient si naturellement que j’en oublie que je suis chez un
homme que je connais à peine.
— Un mètre quatre-vingt-huit.
Waouh ! C’est hyper grand. Trente centimètres de plus que moi.
Nous restons assis en silence, les yeux levés vers le ciel nocturne, enveloppés
par l’air calme et relaxant. Mon esprit dérive, libéré des merdes qui me
pourrissent la vie, d’ordinaire. Je laisse tomber la tête en arrière, et je me
demande depuis combien de temps je ne me suis pas sentie aussi à l’aise avec un
homme. Seule… Bon sang, des années ! Et même à l’époque, je…
— Je ne tiens pas à elle.
Les paroles de Blake sont distantes, mais directes.
Mes joues s’enflamment immédiatement en me souvenant de ce qui s’est passé
plus tôt cette nuit. Comment ai-je pu oublier ? Entre la crise de Blake sur le
parking et ce moment de paix dans le patio, j’avais oublié mon interruption
gênante. Pour me préserver, je fais semblant de n’avoir pas compris.
— À qui ?
— La fille que je… La blonde. Je ne tiens pas à elle. (Il évite mon regard et se
concentre sur les lumières éclatantes.) C’était un truc d’un soir, rien de plus.
J’aurai essayé…
— Pas besoin de t’expliquer. Je n’ai pas à savoir qui tu… enfin, tu vois.
C’est tellement gênant…
Il hoche la tête quelques fois puis la laisse retomber contre le coussin.
— Oui, je sais. Mais je tenais à te le dire.
— Pourquoi ?
J’ai à peine posé la question que je grimace. Je ne pensais pas que j’allais la
formuler à voix haute !
— J’en sais rien du tout.
Il en profite pour plonger le regard dans le mien, et même dans le noir,
seulement troublé par les étoiles et l’éclairage extérieur, je devine l’intensité de
ses yeux d’émeraude. Comme chaque fois qu’il fait cela, je suis incapable de
détourner le regard. La chaleur gagne tout mon corps. Mes joues, ma poitrine, et
plus bas encore, et tout semble se liquéfier sous son regard. Il penche la tête,
enfonçant la tempe contre le coussin.
Je fouille dans mon esprit pour retrouver son image à l’arrière de la voiture. Ce
serait parfait pour me ramener à la réalité, mais c’est comme un rêve dont je ne
me souviens pas. C’est bien là mais flou. En revanche, la flamme de son regard
alors qu’il se dressait devant moi sur le parking me revient clairement. Il n’avait
pas détourné les yeux, alors, et il ne le fait pas davantage maintenant. Je
m’humecte les lèvres pour refroidir ma peau en feu.
Il prend une profonde inspiration et regarde ailleurs.
— Alors… heu… parle-moi de lui. Du père d’Axelle.
Tu parles d’une douche froide… Je cligne des paupières et regarde les lumières
de la ville.
— Qu’est-ce que tu veux savoir ?
Après tout, je lui ai déjà confié le pire, et il n’est pas parti en hurlant, alors je
n’ai plus rien à cacher.
— Comment vous vous êtes rencontrés ?
C’est un début facile, mais les mots semblent passer difficilement entre ses
dents.
— Au lycée. C’était un mec populaire. Il faisait du football américain, organisait
des débats importants, bossait dans un conseil sponsorisé par l’État, tout ça…
— Mmm. Pas un fan de Pantera ou de Metallica ? On ne dirait pas ton genre
d’hommes.
— Exactement. Il n’est pas mon genre, et ne l’a jamais été. Je craquais pour les
bad boys, les marginaux, les toxicos… Je détestais les mecs comme Stewart. Ils
épataient la galerie en public, mais dans l’intimité…
Les souvenirs de ce qui se passait dans l’intimité attaquent mon mur de
protection mentale et le craquellent.
— Il s’appelle Stew ?
— Stewart, oui.
— Stew.
Je hoche la tête.
— Je fais le même bruit quand je crache !
Le sourire goguenard de Blake et sa façon de prononcer le nom détesté me
frappent au plus profond. Un gloussement incontrôlable monte de ma poitrine.
J’essaie de me retenir en collant une main sur mes lèvres, mais je finis par
renifler de rire et mets un certain temps à me reprendre.
Il ne rit pas avec moi, mais il sourit toujours.
— Mais si vous étiez si différents comment avez-vous fini par…
Avoir un enfant ? Je finis sa question dans ma tête.
— Je venais d’avoir seize ans. J’économisais depuis deux ans pour me payer
une voiture. Du baby-sitting, du ménage, du ramassage de cannettes… J’ai tout
fait. J’ai enfin eu assez pour m’offrir une pure Trans-Am de 78 !
Un sourire éclaire le beau visage de Blake. Je me redresse, les jambes croisées,
et lui fais face.
— Elle était bleu cobalt, tout droit sortie d’une vidéo de Mötley Crüe. Elle
ronronnait quand je mettais les gaz.
Il glousse.
— J’imagine.
— Il y avait une grande fête, et j’en pinçais pour Trip Miller, un petit rockeur
mal coiffé.
Je me penche, l’excitation me chatouillant l’estomac, comme cette nuit,
quelques heures avant que ma stupidité scelle mon destin.
— C’était un vrai bad boy. Tu sais, tee-shirts de métalleux délavés, des
tatouages faits avec une aiguille et de l’encre de Bic… (Je suis perdue dans mon
souvenir et ne prête plus attention à Blake.) J’y suis allée dans ma Trans-Am,
avec un jean moulant gris clair, mes Doc’s, et un tee-shirt de Whitesnake que
j’avais coupé et déchiré moi-même. (Je ris en me rappelant combien je me
trouvais sexy dans cette tenue.) Je savais que ce serait la nuit où je ferais ma
conquête de Trip.
Je n’oublierai jamais quand je suis arrivée et que j’ai vu Stewart et ses potes
complètement bourrés. J’aurais dû rentrer chez moi aussitôt. Mais, si j’avais fait
ce choix, je n’aurais pas eu Rose.
— Et ça a marché ? demande la voix rauque de Blake tandis que ses yeux
aimantent les miens.
— Non. J’ai picolé et dragué Trip. Mais si je me rappelle bien il jouait les
difficiles.
Mon esprit s’arrête sur la quantité d’alcool que j’avais ingurgitée pour lui
prouver que j’étais aussi rebelle que lui. Et à un moment donné, entre les bières
et les shots, mes souvenirs s’émoussent.
— Je ne me rappelle plus grand-chose. Seulement que je me suis réveillée nue,
une couverture jetée sur moi, près de Stewart, à l’arrière de sa 4Runner.
Il pivote ses grandes jambes, se tourne vers moi et se penche.
— C’est tordu, putain. Un mec sait quand une nana est trop bourrée pour être
vraiment consentante. Il aurait dû te laisser tranquille.
Je ne peux ignorer la colère dans sa voix. Je fais mon possible pour soutenir
son regard.
— Oui.
Ma voix n’est qu’un souffle. Il regarde par terre, les coudes sur les genoux, les
mains entre les jambes.
— Quelqu’un aurait dû lui péter la gueule.
— Ce n’est pas complètement sa faute. Je n’aurais pas dû boire autant.
Je ressens encore le froid qui m’envahissait le corps, et la douleur entre les
jambes. Le dégoût d’avoir perdu ma virginité sans en avoir le moindre souvenir.
— J’étais une idiote.
— Arrête, putain, gronde-t-il si rudement que je sursaute. Cette tête de nœud
savait exactement ce qu’il faisait. Tu as appelé les flics ?
Les flics ? Pourquoi ? Pour annoncer à la police de Seattle que j’étais déjà une
traînée à seize ans ?
— Non.
Il laisse tomber la tête entre ses mains.
— Bordel ! murmure-t-il.
Il passe ses larges paumes contre ses cheveux courts, plusieurs fois, en
regardant ailleurs. Puis il grogne et plante de nouveau son regard dans le mien.
— Et où était ton père ? Il a dû savoir que ce sac à merde avait abusé de ta
faiblesse.
— Quand j’ai découvert que j’étais enceinte, c’est mon père qui nous a
encouragés à nous marier. Il est d’une autre génération.
Je ne supporte pas la déception dans les yeux de Blake. Je me concentre
intensément sur les fils de mon jean déchiré.
— Il a dit que je devais réparer mon erreur.
— Réparer ton erreur ? Tu te fous de ma gueule ! (Il se lève et arpente le patio.)
C’est quoi, ce truc entre pères et filles ? D’abord Raven, maintenant toi… (Il
marmonne, comme pour lui-même.) Y en a pas un de correct, bordel ! Ils
devraient protéger leurs gamines, pas les balancer entre les bras de prédateurs.
Merde !
— Je ne regrette pas.
Il me regarde, les sourcils froncés.
— Cette nuit m’a offert Rose.
Une certaine tendresse s’empare de sa bouche et remonte le long de ses
mâchoires pour détendre son expression.
— Ouais…
— Oui.
Il revient vers sa chaise longue et s’assoit sur le bord. Ses épaules sont toujours
tendues, et il ne s’allonge pas.
— Pourquoi tu l’appelles Rose ?
— Après avoir compris que j’étais enceinte, mes parents ont flippé. Ils m’ont
traînée chez Stewart, dis-je en tortillant une mèche. C’était tellement gênant
d’écouter nos parents parler de… (Mes joues s’enflamment à ce souvenir, toujours
aussi vivace seize ans après.) Ils ont décidé qu’il fallait qu’on se marie. Pour
sauver les apparences, tout ça… Stewart allait hériter du laboratoire
pharmaceutique de son père. Il ne pouvait pas laisser les journaux à scandale
salir son nom à cause d’un enfant illégitime.
L’expression de Blake est dure et indéchiffrable.
— Je n’ai pas eu le choix. On ne me l’a pas laissé.
L’athlète colossal qui me fait face tressaille. Lui, un combattant de l’octogone, il
tressaille. Il se reprend vite et affiche un visage neutre.
— Le jour où Rose est née, j’ai su que je n’aurais plus jamais le choix.
Pourtant… (Je baisse les yeux mais le regarde par en dessous avec un sourire.) Il
me restait ce dernier choix. Son nom.
Il hoche la tête.
— L’appeler Axelle Rose était une putain de provocation !
Je glousse en me couvrant la bouche, un peu honteuse d’avoir utilisé ma fille
pour me venger de mes parents.
— Petite rebelle.
Ses lèvres frémissent, et je lis quelque chose dans son regard, comme de la
fierté.
— C’est super beau.
— Oui, c’est vrai. Et ça m’a fait du bien. Tu aurais dû voir leurs tronches quand
j’ai dit que ma fille s’appelait Axelle Rose !
Je me plie en deux quand une vague d’hystérie me frappe en plein ventre.
— La mère… de Stewart… (Je ne peux pas finir ma phrase tellement je ris, mais
je prends une profonde inspiration et retrouve mon calme.) Personne ne l’appelait
Axelle. Ils ont préféré Rose. C’est resté.
Il passe le pouce sur son front.
— Il t’en a fallu de la force, pour devenir mère au lycée.
Je hausse les épaules.
— Tu serais surpris par tout ce qu’on arrive à encaisser quand on n’a pas le
choix.
Pour le meilleur et pour le pire…
Il grommelle son assentiment, et le silence retombe. Nous restons assis comme
ça un moment, chacun perdu dans ses pensées. Ce n’est pas un silence gênant où
je cherche ce que je pourrais dire pour le briser, c’est plutôt un bon silence, après
la satisfaction de m’être délestée de ce tas de briques.
Je n’ai pas raconté cette histoire depuis… En fait, je ne l’avais jamais racontée.
Après quelques minutes, je regarde ma montre. Il est presque minuit.
— Je ferais mieux de rentrer.
Il récupère mes bottes et me les donne. Je les enfile, et il me tend la main pour
m’aider à me lever. Tout proche de moi, il ne me lâche pas. Je lève la tête vers lui.
Il ne sourit pas.

Blake

Frapper un truc. Dès que son joli derrière aura passé ma porte, il faut que je
frappe un truc. Il m’a fallu tout mon self-control pour ne pas réduire tous les
meubles en allumettes.
Seize ans. Bourrée. Complètement vulnérable, putain !
Je la regarde, devenue femme, l’innocence incarnée. Avec ses grands yeux
marron et ses lèvres boudeuses. Mais cette nana a vécu du sérieux. Le genre de
merdes qui change quelqu’un à jamais, qui bouleverse le grand projet de celle
qu’elle devait devenir. Tout ça pour qu’un ado en manque puisse tirer son coup à
une fête. Peut-être pour se vanter auprès des bites sur pattes qui lui servaient de
potes. Si Layla n’était que l’ébauche de la beauté qu’elle est devenue, ces mecs
devaient la suivre depuis des années en attendant de pouvoir la soûler assez
pour avoir une chance. Dès qu’il s’est aperçu qu’elle ne tenait plus debout, il a vu
une occasion, ce petit enfoiré de sa mè…
— Merci de comprendre… tu sais… tout ça. (Elle hésite et évite de me regarder.)
Désolée d’avoir gâché tes projets pour ce soir.
— Mes projets ?
Je cligne des paupières pour tenter de me débarrasser de l’image de la jeune
Layla, brisée et seule.
Ses joues rosissent.
— Sur le parking ? Merci de l’avoir si bien pris.
— C’est pas la première fois qu’une jolie femme détourne mon attention d’une
autre nana.
Je grommelle intérieurement. Je voulais faire de l’humour, mais j’ai juste l’air
d’un connard.
Je ne peux pas lui dire la vérité. Si j’avais dragué cette fille, c’est parce qu’elle
lui ressemblait un peu. Elle ne comprendrait pas que quand je suis près d’elle je
suis comme enfermé dans une cage, comme si je me griffais contre les barreaux
pour l’atteindre.
En m’interrompant, elle m’a rendu service. Cette nana avait peut-être un air de
Layla, mais elle n’avait pas ce parfum doux de vanille qui me fait saliver. Elle
n’avait aucune réplique à me balancer, rien de cette attitude particulière qui
m’excite tellement. Une fois seule avec elle, je n’avais qu’une envie, me
débarrasser d’elle.
— Bref, dit-elle en levant la main, je le répète, ce ne sont pas mes affaires.
Non, mais alors, putain, pourquoi est-ce que je voudrais que ça le soit ?
On rejoint la voiture en silence, et je la conduis chez elle. Seule la musique de
Lagwagon trouble le silence dans le Rubicon. Son immeuble est sombre,
beaucoup des lumières de sécurité ont besoin d’une nouvelle ampoule. Je serre
les dents en imaginant Axelle et elle traversant le parking jusqu’à l’escalier, de
nuit, dans l’obscurité. Seules.
Je gare le Rubicon et descends pour lui ouvrir. Elle est déjà descendue.
— Je vais me retrouver maintenant !
— Non, je t’accompagne.
Je plonge le regard dans le sien, la mettant au défi de discuter.
Elle passe son sac à son épaule et sourit.
— C’est très chevaleresque.
— Je suis chevaleresque.
Merde, pourquoi est-ce que j’ai l’air sur la défensive comme ça ?
Je n’ai jamais accordé d’importance à ce que les femmes pensaient de moi. Je
leur plais, elles me le montrent. Je ne plais pas ? Je m’en fous. Je n’ai jamais
manqué de nanas disponibles et prêtes pour une nuit sympa.
Mais, bizarrement, l’opinion de Layla m’importe. Elle sous-entend que je suis
sans honneur, que je ne suis pas un gentleman ? J’avoue que ce n’est pas loin
d’être vrai. Mais c’est la première fois que j’aimerais lui prouver qu’elle a tort.
Pourquoi ?
Elle lève un sourcil et penche la tête.
— Toi, chevaleresque ?
Le claquement de ses bottes sur les pavés bat la mesure des battements dans
ma poitrine. J’ai terriblement envie de lui prouver qu’elle a raison, de lui
confirmer que je suis un connard en savourant ses lèvres douces comme je brûle
de le faire depuis notre rencontre. Sans la laisser refuser… Pour transformer ses
protestations en gémissements avides.
Peut-être que si je l’embrasse avec assez de passion, elle oubliera ses préjugés
sur moi. Ou, alors, je ne changerai rien et je confirmerai ses doutes. De toute
façon, j’y gagnerais…
Je lève la tête vers l’escalier.
— Entrons, il est tard.
Je la guide d’une main au creux de ses reins, et elle m’adresse un sourire
timide qui me fait battre le cœur. Elle ouvre la porte et je la suis.
J’allume dans la cuisine-salle à manger.
— Axelle est rentrée ?
Elle regarde l’horloge du four.
— Il vaudrait mieux pour elle.
— Va vérifier, je t’attends.
Elle s’éloigne dans le couloir, et je fais le tour des fenêtres dans chaque pièce.
Tout semble en état et bien fermé.
— Oui, elle dort.
Son murmure se termine en bâillement.
Sa bouche grande ouverte sur sa petite langue rose et ses lèvres charnues
m’attirent près d’elle. Je plonge le regard dans le sien.
— Bien.
Elle m’observe avec curiosité.
— Heu… alors…
Je me lèche les lèvres pour rendre mes intentions très claires.
— Alors…
Un éclair de panique traverse son regard. Son corps se raidit, et elle se mord les
lèvres. Elle ne veut pas.
Je m’arrête net et regarde par terre. Je me sens minable.
— OK. Ferme bien la porte derrière moi.
Elle pousse un soupir et m’adresse un petit sourire. Est-ce que c’est… du
soulagement ? Putain !
— Je le ferai. Merci de m’avoir accompagnée.
Je ne peux que grogner en réponse. Si j’avais des couilles, je lui rugirais à la
figure que c’est injuste. Injuste qu’elle soit si irrésistible mais qu’elle représente
tout ce que j’ai juré de tenir à l’écart de ma vie. C’est un crime qu’une nana si
incroyablement parfaite, comme si elle incarnait tous les désirs masculins, soit en
plus marrante, intéressante, intelligente… Et si agréable que je préférerais passer
une soirée avec elle plutôt qu’avec n’importe lequel de mes meilleurs potes.
Je regagne ma voiture en me bottant mentalement le cul pour être si con.
Pendant tout ce temps, j’ai cru qu’on ressentait la même chose. Je l’ai vu
pourtant, je le sais. J’ai lu le désir dans ses yeux. J’ai regardé ses lèvres
s’entrouvrir alors que je me rapprochais. J’ai remarqué son sourire nerveux
quand je flirtais.
Merde ! C’est fini. Je ne dois plus penser à cette beauté imprévisible. À partir de
maintenant, je me concentre uniquement sur mon prochain combat.
C’est la seule constante à laquelle je peux me raccrocher.
Chapitre 11

Layla

Les week-ends, c’est le pire. Les gens comptent rarement les minutes qui
précèdent la reprise, mais moi, oui.
Avant, les week-ends étaient difficiles à cause de Stewart. Il rentrait et
s’époumonait sur la maison qui n’était pas bien nettoyée, ou parce que je n’avais
pas acheté sa marque favorite de je-ne-sais-quoi. En le quittant, je pensais me
lancer à l’aventure, une occasion pour Rose et moi de découvrir une nouvelle
ville. Mais, apparemment, mon ado de fille est plus douée que moi pour se faire
des amis. Elle est plus souvent sortie qu’à l’appartement.
Maintenant que les courses sont faites et le linge lavé et plié, je suis assise
dans le canapé devant la télé, le regard vide. Elle n’est même pas allumée. Je
laisse tomber la tête contre le coussin et maudis ce temps libre. Dans ces
moments-là, quand je ne suis pas prise par une activité, même routinière, je
pense à Blake.
Le week-end dernier, après notre discussion dans le patio, je pensais devenir
son amie. Il faisait preuve d’un intérêt sincère quand je racontais ma vie. Il était
même protecteur, en proposant de me raccompagner jusqu’à la porte, en entrant
pour allumer et chasser les ombres…
Et puis il a essayé de m’embrasser. Enfin, je crois. Il s’est approché avec un
regard qui semblait me prévenir que si je n’étais pas d’accord j’avais intérêt à fuir.
Je le voulais, mais pas comme ça. Quelques heures avant, ces lèvres délicieuses
se posaient sur celles d’une autre fille, et je ne parle pas des autres endroits qu’il
embrassait. J’ai paniqué, et tout a changé.
Au travail, il me regarde à peine, comme s’il me connaissait tout juste. Il change
de chemin et se précipite dans les vestiaires quand j’arrive ou que je négocie un
tournant imprévu si je l’approche.
Je déteste l’admettre, mais ça me manque. Pas vraiment sa façon de me
regarder, la tête inclinée et un sourire sur ses lèvres parfaites, ce regard qui me
donne l’impression qu’il me dévore… au bon sens du terme. Ni sa façon d’accourir
dès que j’ai besoin d’aide. Non. Il me manque, lui, tout simplement.
— Stupide et pathétique.
Je murmure dans le vide.
« Avec un corps comme le tien, on s’en fout que tu sois aussi conne. »
Je ferme les yeux, étroitement.
— Laisse-moi en paix.
La pièce est silencieuse, hormis mon souffle profond. Je me souviens de Blake, à
l’arrière de l’utilitaire, les yeux étincelant de rage et ses lèvres charnues pincées
en une ligne étroite. Je pose le bras devant mes yeux.
Vraiment, après ça, pourquoi m’éviterait-il ?
Oh !
Je sursaute quand mon téléphone vibre sur le faux bois de la table basse. Sans
doute Rose qui me dit de ne pas l’attendre. Non, c’est un numéro inconnu.
— Allô ?
— Eh, Layla ? demande une femme à la voix joyeuse.
— Oui, c’est moi.
— C’est Raven, du Garage de Guy… Hum… Raven Slade ?
— Oh, bien sûr ! Salut, Raven.
— J’appelle juste pour dire que ta Bronco est prête !
— Super. Je pensais que ça prendrait un temps fou de recevoir la pièce que tu
avais commandée.
— Nan, et je l’aurais finie plus tôt, mais Blake a insisté pour qu’on fasse un
check-up complet.
Je me redresse en entendant son nom.
— Il a aussi veillé à ce que toute l’équipe traite ta camionnette comme une
priorité. En fait, ce n’est pas juste que ton injecteur d’essence était foutu. On l’a
remplacé, et aussi l’arbre à cames. On a vérifié les pneus. Ils n’étaient pas mal,
mais j’ai préféré les renouveler. Tu pourras encore tenir plusieurs milliers de
kilomètres avant d’en avoir besoin de nouveaux. On a mis de nouveaux filtres à
huile et à air, et vidangé le réservoir. J’ai regardé la batterie. Elle n’était pas de
première jeunesse, alors j’ai pris les devants et je l’ai changée. Oh, et ton feu de
frein arrière gauche était fichu, on t’en a mis un nouveau.
Je suis bouche bée, le regard vide.
— Layla ? Tu es là ?
— Heu…
Oh, putain ! Je veux bien croire que Blake pensait me rendre service, mais je ne
pourrai jamais payer tout ça, et maintenant que les réparations sont faites
impossible de revenir en arrière.
— Je… heu… je ne sais pas quoi dire.
— Et si tu me disais que t’arrives dans dix minutes pour la récupérer ?
— Bien sûr, oui, dix minutes.
— Génial. Je te vois tout à l’heure.
Elle raccroche, et je reste pétrifiée sur le canapé, le téléphone toujours collé à
l’oreille. J’envisage d’appeler Blake pour lui demander ce que je dois faire. Il m’a
promis que je n’aurais pas à payer la voiture de location, mais, après ça, je me
sens encore plus mal à l’idée de débarquer au garage sans un sou. De toute
façon, vu son attitude de la semaine dernière, il ne répondra probablement pas.
Sans solution possible, je me lève et prends les clés de la Camaro. Il me reste
moins de 100 dollars pour tenir jusqu’à la paie et je n’ai rien sur mon compte. Il
va falloir les supplier de m’accorder un paiement en plusieurs fois. C’est tellement
humiliant.

— Vous ressemblez à Machine, là.


L’homme aux cheveux gris, qui s’est présenté comme le Guy du Garage de Guy,
claque des doigts en m’observant de ses yeux bleus brillants.
— La petite, dans la série Nashville. (Ses mains se crispent sur le comptoir, et il
laisse tomber la tête.) Bon sang, c’est quoi, le nom de cette gamine ?
Raven secoue la tête et lève au ciel ses yeux bleu-vert éblouissants.
— Ne t’occupe pas de lui. Il peut rester des heures à essayer de retrouver.
— Allez, Ray. Tu vois de qui je parle, non ? Elle a un nom de gars… Harlen…
heu… Haman, Hayden ! (Il agite devant moi son gros doigt couvert de cambouis.)
Hayden Panteen-tiere, ou un machin un peu français. Vous êtes toute menue,
comme elle.
Je finis par laisser s’épanouir le sourire que je retenais.
— Merci. On ne m’a jamais comparée à elle avant, mais ça me va.
— Une sacrée belle fille. Vous êtes comme elle, avec les yeux marron.
Son compliment un peu bougon me réchauffe les joues.
Raven secoue la tête et lui adresse un sourire chaleureux.
— Tu devrais arrêter les séries, la nuit, et te mettre aux documentaires.
Il abat les mains sur le comptoir, et je sursaute.
— Ne me dis pas que tu ne le vois pas, Ray.
Elle plisse les yeux et m’observe.
— Possible. C’est vrai, elle est blonde et menue.
— Ah ! Tu vois, j’avais raison.
Elle passe le bras autour du mien.
— Allons voir ta camionnette. Je suis sûre que tu as mieux à faire que de parler
de mauvaise télé avec Guy.
Ouais, j’aimerais bien… C’est triste à dire, mais c’est ma discussion la plus
distrayante depuis… Non. Je ne penserai pas à lui.
Elle me conduit vers un petit bureau, et une clochette retentit quand nous
entrons.
— Ravie de vous avoir rencontré, Guy !
Je lui adresse un petit signe de la main.
— Eh, vous savez parler avec un accent du sud ? demande-t-il, depuis l’autre
bout de la pièce.
Je secoue la tête et j’éclate de rire avec Raven avant qu’elle ferme la porte.
Le soleil éclatant de l’après-midi me fait plisser les yeux tandis que j’étudie le
parking. Je repère la Bronco, étincelante, plus pimpante que lorsque je l’ai
achetée, ce qui n’est pas difficile.
— Waouh, Raven, on dirait une autre voiture !
Elle hausse les épaules et détourne le regard.
— Ah ouais, on l’a fait laver et cirer.
Oh, nom de Dieu ! Encore une ligne sur la facture…
— Je suis désolée, mais… Écoute, j’apprécie tout le super boulot que vous avez
fait, mais je ne peux pas payer tout ça. Je sais que c’est votre travail et que vous
vouliez faire au mieux, mais… (Je secoue la tête.) Est-ce qu’on pourrait
s’entendre sur un paiement échelonné, ou peut-être…
— C’est réglé.
Je regarde la Bronco puis Raven. Tout ça a dû coûter une fortune.
— Mais par qui ?
Quelque chose me dit que je le sais déjà…
— Blake. Il a insisté pour qu’on te la rende en état impeccable, quel que soit le
prix.
Elle m’adresse un sourire chaleureux et un peu trop entendu.
Je tire une mèche et l’enroule autour de mon doigt.
— Tu ne plaisantes pas ?
Elle secoue la tête et agrandit son sourire.
— Non, je suis on ne peut plus sérieuse.
— Pourquoi est-ce qu’il ferait ça ?
D’accord, il a dû planifier tout ça avant de commencer à m’ignorer, mais ça n’en
est que plus ridicule. Qui prend en charge les réparations de la voiture d’une
femme qu’il ne connaît pas, à qui il parle à peine ?
Raven laisse échapper un rire bref.
— J’ai été aussi surprise que toi, crois-moi.
— Blake n’est pourtant pas un philanthrope.
Elle devient songeuse.
— Pas d’ordinaire, non. Mais si tu prends le temps de le connaître il pourrait te
surprendre.
Difficile de mieux connaître quelqu’un qui ne me parle pas. Qui ne me parle
plus.
Je remercie Raven et lui rends les clés de la Camaro.
Puis nous rions et discutons tranquillement de notre intérêt commun pour les
belles bagnoles de légende. Je crains qu’elle n’explose quand je mentionne ma
vieille Trans-Am.
— Je vais te laisser retourner au travail, dis-je enfin en montant dans la
Bronco. Merci encore, pour tout.
— On devrait prendre un verre un de ces quatre, propose-t-elle avant que je
ferme ma porte.
Ce serait une solution pour m’épargner un nouveau week-end de solitude…
— Bien sûr, ce serait super.
— Parfait. Pourquoi pas vendredi soir ? Je viendrai avec ma copine Eve. (Son
regard scintille à la mention de son amie.) Vous allez vous entendre, c’est sûr.
Être invitée à une soirée entre amies est un grand honneur. Comment refuser ?
— Excellent ! Vendredi, ça roule.
Je repars le cœur agréablement gonflé. Entre Raven qui m’offre son amitié et la
générosité de Blake (avant qu’il décide de me détester), je reprends confiance en
l’avenir. Je grommelle en comprenant ce que je devrais faire lundi. Je n’ai aucune
idée de tout ce que les réparations ont coûté, mais il va falloir pourchasser Blake
pour le remercier et, bien sûr, proposer de le rembourser. L’idée de lui parler de
nouveau me donne le tournis.
Pour une fois, je n’ai plus aussi hâte que le week-end se termine.
Blake

Torse nu, tête baissée, mon short et boxer bas sur les hanches, j’attends que
Doc Z m’administre une autre dose de cortisone. Je dois être immunisé, parce que
les piqûres ne m’accordent que quelques jours de répit.
— J’augmente la dose.
Un pincement puissant, et une brûlure me fait fermer les yeux. Je pense à elle.
Cela fait plus d’une semaine qu’elle est venue chez moi. Cinq jours au centre à
essayer de me tenir à l’écart, à l’éviter dès qu’elle arrive. Difficile quand elle est
partout où je pose les yeux.
Et c’est moi, ou il y a un arrivage massif de blondes à Vegas ? Merde, elles sont
partout. Je dois limiter mes risques en filant de l’entraînement à mon appart,
avec juste un entracte au Red Betty pour écouter Ataxia.
J’ai de la chance, Rex ne joue pas au Blackout ce week-end. Je me passerai
d’un face-à-face. Maintenant que Layla est pote avec Mac, j’évite ces concerts. Je
suis sûr qu’elle y sera, habillée comme une déesse du rock, canon sans effort,
comme aucune autre fille ne sait le faire.
Merde ! Je dois penser à autre chose pour éviter une grosseur gênante alors
que le bon docteur s’occupe de moi.
— Les doses, c’est un peu la devinette. Continue les pilules et les compléments.
Ils aideront.
Les conseils que murmure le docteur sont les mêmes que ces deux dernières
semaines. Au moins, ça m’évite de penser à elle.
— OK, compléments et pilules.
— J’ai fini.
Doc Z traverse la pièce et farfouille dans ses affaires, puis le claquement de ses
gants de latex m’indique que je peux y aller.
Je rajuste ma tenue et passe un tee-shirt.
— Merci d’être resté tard pour moi.
Les piqûres prennent du temps pour agir, mais je me sens déjà mieux. La
douleur au dos m’ennuie, mais mon entraînement se passe bien. Même après des
heures de combat, je respire bien et j’ai de l’énergie à revendre. Souvent, je passe
une heure sur le tapis de course avant de me fatiguer. Wade est un crétin s’il
pense pouvoir me vaincre. Je n’ai jamais été aussi en forme.
J’adresse un signe à Doc Z et me dirige vers les vestiaires. Il est 19 h 30. Tout
est désert. Je récupère mon iPod dans mon casier et décide de lever quelques
poids avant de rentrer dormir.
Je traverse la salle d’entraînement et regarde les posters aux murs. Des
combattants, passés et présents, qui ont marqué l’histoire de notre sport, qui ont
voué leur vie à faire évoluer les AMM. Quand je pense à tout le chemin parcouru,
des bagarres clandestines à des retransmissions par télé câblée…, et maintenant
c’est un sport comme un autre. Mais si Gibbs ne se calme pas on va finir déclinés
en poupées vendues comme ces répliques de boys band. Sérieux ?
La lumière est allumée dans la salle de muscu. Je pensais être seul. Cool,
j’aurai quelqu’un pour m’assurer.
Je pousse les portes et, bordel de merde, je tombe sur une vision à couper le
souffle.
Elle est sur le banc et me tourne le dos. En équilibre sur un pied, un genou et
une main levée, elle est cambrée, et son joli cul moulé de lycra noir est dressé
comme une invitation au sexe.
Le coude collé contre les hanches, elle lève et baisse un bras dans un exercice
parfait du triceps. Son débardeur ajusté dévoile les muscles minces de son bras à
chaque mouvement. De la sueur glisse sur sa peau crémeuse, et les petits
grognements qui s’échappent de ses lèvres boudeuses me font grossir sous mon
short.
Je suis tenu en haleine. Ce spectacle saisissant me donne le tournis. Ce que je
lui ferais si elle était à moi… Je la dévore des yeux. Je m’imagine me glisser
derrière elle, enfoncer les doigts dans ses hanches et me coller contre ses fesses
pour lui montrer exactement l’effet qu’elle produit sur moi. Ce serait si simple. Je
retirerais ce petit short pour atteindre ce qui se cache dessous. Il me suffirait
alors de la pencher en avant et…
— Oh, mon Dieu, Blake ! Tu m’as fait une peur bleue !
Elle me regarde dans les immenses miroirs face à elle, et nos regards se
croisent. Elle laisse retomber son haltère et se redresse, une main sur la poitrine.
Mon regard glisse de son visage stupéfait vers sa main, juste entre ses seins.
— Blake.
Elle prononce mon nom comme un reproche, mais je ne peux arracher mon
regard à sa poitrine, gonflée par son souffle court.
Son haut de sport a un col en V plongeant. Il doit y avoir un rembourrage de
soutien. Ses seins sont pressés et forment une vallée parfaite, où je rêve de
glisser la bouche.
— Tu te moques de moi ou quoi ?
Elle pose une main sur sa hanche.
Mes yeux remontent le long de la chair frémissante de son cou, jusqu’à ses
lèvres roses et charnues, puis ils croisent son regard assassin.
— Ah, te voilà ! (Elle sourit.) Tu as fini ?
— La Souris, ma belle, je n’ai même pas commencé.
Je passe les dents le long de ma lèvre inférieure en essayant de faire passer
mon désir ardent de la couvrir de mes mains et de mes lèvres.
Elle se détourne du miroir pour me regarder en face avec un visage de marbre.
Mais je remarque que sa poitrine se lève et s’abaisse plus vite que lorsque je suis
entré. Je reste concentré sur ses yeux, ce qui est une torture quand elle est si
peu habillée, et je m’avance. Son souffle s’accélère, à tel point que ses épaules
suivent le mouvement de ses seins.
Je me rapproche sans la toucher. Ses lèvres sont entrouvertes, elle halète et
semble m’aspirer avec l’air ambiant. La sueur qui fait briller sa peau intensifie
son parfum de vanille et m’excite au plus haut point. Si elle se penchait très
légèrement vers moi, elle le sentirait. Merde, j’adorerais…
— Ton entraînement ? Tu n’as pas commencé…
Elle lève la tête pour me regarder dans les yeux en balbutiant pour clarifier mes
paroles.
M’obliger à rester loin d’elle était une erreur. La fréquenter, c’était comme
m’imposer une petite dose de poison en espérant, lentement, m’immuniser. Au
lieu de me préserver, je n’ai fait que me rendre plus sensible à son influence.
Elle est irrésistible, d’une façon que je n’ai jamais connue auparavant.
L’attirance qu’elle exerce sur moi est si intense que je remarque chaque détail,
chacune de ses taches de rousseur, la courbe délicate de ses mâchoires, son
pouls qui fait frémir la peau tendre de sa gorge. Mon estomac se noue, et la
pression monte entre mes jambes.
— Blake ? murmure-t-elle d’une voix rauque.
La tension sexuelle entre nous est si dense qu’elle parfume l’air ambiant.
— Merde, dis-je en me léchant les lèvres, j’ai besoin de te goûter !
Je glisse une main derrière sa nuque et plonge les doigts dans ses cheveux,
sous sa queue-de-cheval défaite.
Le poids de sa tête se pose contre ma paume alors qu’elle s’abandonne. Mon
cœur bat à m’en ébranler les côtes, et je me penche en l’attirant vers moi.
— Juste un aperçu…
Je ne reconnais pas ma voix, déformée par cette supplique désespérée.
Je saisis ses cheveux. Ses yeux s’ouvrent d’un coup, leur brun si profond que je
distingue à peine l’iris de la pupille.
— Demande-moi.
Je me retiens de me perdre en elle, de me noyer dans ses yeux teintés de désir.
Ses grands cils épais papillonnent comme pour rester levés.
— Demander ?
— Je ne ferai rien sans ta permission, ma belle.
Quelque chose de pesant glisse dans son regard avant qu’elle le chasse.
— S’il te plaît…
Sa prière n’est qu’un gémissement.
Un frisson me remonte le long de la colonne. Elle me supplie, mais je dois
l’entendre clairement.
— S’il me plaît de quoi, la Souris ?
— Embrasse-moi.
Oh, avec plaisir !
Je me penche et pose les mains sur ses fesses, et un hoquet de surprise glisse
de ses lèvres. Elle pose les paumes contre ma poitrine et referme les doigts sur
mon tee-shirt. Je l’attire contre moi et glisse une cuisse entre ses jambes. Je colle
les hanches contre son corps chaud. Délicieusement torride.
Je prends sa bouche en lentes caresses, et ses lèvres douces enflamment mon
désir. Je tire doucement sur ses cheveux, et elle penche la tête en me laissant
prendre le contrôle de notre baiser. Je brûle de posséder sa bouche, de la
dominer, je me force à garder le contrôle. Je glisse la langue dans la vallée de ses
lèvres, comme une requête silencieuse mais parfaitement claire. Un gémissement
monte de sa gorge, et elle écarte les lèvres.
Enfin, je peux la goûter. Et sa saveur est renversante.
Sa bouche humide et la douceur de sa langue me font exploser les tripes. Je
serre les doigts sur ses fesses et l’attire contre ma cuisse. Je sais que je vais loin,
mais je ne peux pas me retenir. Bon Dieu, elle frotte contre moi son petit corps
avide, me caressant la poitrine de ses seins, et l’intérieur de sa cuisse contre la
mienne. Je suce sa langue, profondément, pour boire toute la douceur de sa chair
tendre comme l’homme affamé que j’étais.
Ce n’est pas assez. Il m’en faut plus.
Nos bouches bougent ensemble, parfaitement synchronisées. Submergé, je lui
mordille la lèvre, je la tire entre mes dents puis la soulage d’une caresse de la
langue. Ses mains glissent sous mon tee-shirt. La peau douce de ses paumes
parcourt mes abdos, laissant un sillage de chair de poule. Peau contre peau, sans
barrière, elle doit sentir le martèlement de mon cœur.
Mon corps gronde d’envie de la prendre. La pénétrer et me perdre en elle. Mais
je lui ai promis de juste goûter… J’adorerais passer les prochains jours à
satisfaire son corps, à lui prouver que je suis capable de sentiments, mais je ne
veux pas profiter d’elle.
Je ralentis notre baiser, suçant ses lèvres avant de passer à la ligne de ses
mâchoires. Le parfum de sa peau, plus concentré sous son oreille, fait monter un
grognement de ma poitrine. Elle penche la tête, s’offrant à moi. Sa peau douce et
la saveur salée de sa sueur me donnent envie de savourer tout son corps. Je
passe doucement contre sa clavicule, vers son oreille, laissant le bout de ma
langue sentir son pouls.
Je ne peux m’empêcher de saisir son lobe entre les dents.
— Bordel, la Souris, tu vas me tuer.
Je soupire et pose le front contre le sien.
La salle est silencieuse, et je n’entends que nos souffles courts. Je la serre
contre moi, je ne veux pas la laisser partir, conscient que c’est ma seule chance
de la tenir ainsi. Je ferme les yeux et j’absorbe la sensation de son corps entre
mes bras. Elle est si fragile et vulnérable. Je suis submergé par le besoin de la
protéger. Mais ce n’est pas mon rôle. Elle ne m’appartient pas, elle ne
m’appartiendra jamais.
— Pourquoi maintenant ?
Sa question me ramène à la réalité, et je la regarde.
— Tu m’évitais. Alors, pourquoi maintenant ?
Elle mérite une réponse. Une putain de bonne réponse. Mais la vérité, c’est que
je me suis dégonflé comme une fiotte.
Je retire la main de ses cheveux pour entourer sa nuque.
— Je te désire. Mais je ne suis pas un mec pour toi.
Elle hoche la tête plusieurs fois.
— J’avais cru qu’après la nuit dernière, quand j’ai partagé tous ces trucs…,
j’avais cru t’avoir fait peur.
— Non. Mais ce que j’ai ressenti en t’écoutant, ce n’était pas normal.
Comment lui expliquer cette attirance malsaine ? Cette femme seule au monde,
avec une gamine, fait resurgir un besoin primitif de la protéger. C’est un sale
reste de mon passé. Après des années à protéger ma mère et mon petit frère, à
faire bouclier entre eux et le général, je suis devenu un esclave. Je ne suis le
jouet de personne.
— Axelle et toi, vous méritez un mec stable. Je ne serai jamais ce mec.
— Mais… ce baiser…
Elle regarde ses mains, disparues sous mon tee-shirt. Elle fronce les sourcils
comme si elle me voyait pour la première fois, et ce qu’elle voit ne lui plaît pas.
— Ce baiser était chaud, la Souris.
Le baiser le plus brûlant que j’aie connu, mais inutile de le préciser.
Elle laisse retomber les mains et s’écarte de mon étreinte.
— Laisse-moi partir.
— Impossible, ma belle.
Je resserre les doigts contre son cou et ses hanches.
— Blake, dit-elle avec un regard noir où je vois un orage gonfler, laisse-moi
partir.
Je devrais, je le ferai… après un moment. Mais c’est la dernière fois que je la
tiendrai si proche, que je sentirai sa peau douce sous ma main. Je compte profiter
de chaque seconde.
— Je voulais juste te goûter. Je ne me doutais pas que ce serait si délicieux.
Elle recule avec un grognement, mais je la maintiens contre moi. Après une
seconde de résistance, elle s’affaisse entre mes bras.
— Blake…
Son murmure de refus meurt sur ses lèvres, et elle cesse la lutte. Elle se
penche vers moi, et ses mains se referment sur mon tee-shirt.
Je ferme les yeux, et je suis partagé entre la stupéfaction et l’émerveillement.
La tenir ainsi, la sentir s’abandonner à moi comme avant ce baiser… Merde ! Si je
laisse mes sentiments enfouis remonter, je ne pourrai jamais la lâcher. Jamais.
Je me penche et j’enfouis le nez dans ses cheveux, mon pouce glissant en
cercles sur la peau nue au bas de son dos. Si douce, si tendre, si… Ouch !
Une douleur intense explose entre mes jambes. Je me plie en deux en me
tenant les couilles et je tombe à genoux. Meeerde !
— La prochaine fois qu’une femme te dit de la lâcher, lâche-la.
Ses Nike violet et noir qui s’éloignent sont tout ce que je vois d’elle depuis ma
position fœtale sur le sol. Je ferme les yeux en grognant et roule sur le côté alors
que la douleur me remonte dans le ventre. Putain de merde ! Je déglutis et
j’empêche mon estomac de tout laisser remonter. Mes poumons me brûlent, et je
lutte pour respirer par le nez en serrant les dents.
Je me ramasse en boule et me prépare aux dix minutes d’enfer que je vais
endurer avant de pouvoir la poursuivre. Quoique… Putain, à ce stade, je ferais
mieux de laisser tomber !
Chapitre 12

Layla

Imbécile, imbécile, imbécile !


Je l’ai laissé m’embrasser. Il ne me regarde pas pendant toute une semaine, et
je le laisse m’embrasser. Pire encore : je l’ai supplié de le faire. Il ne lui a fallu que
dix secondes pour faire de moi ce qu’il voulait. Dix secondes avant qu’il
transforme mon univers, m’emporte glisser sur des arcs-en-ciel et voir des étoiles,
tout ça pour me laisser tomber après.
Axelle et toi, vous méritez un mec stable ? Je ne serai jamais ce mec ?
Et, bon sang, où sont les céréales ?
Je claque la porte du placard de la cuisine, mais cela ne me soulage pas
vraiment. Pas autant que de voir Blake ramper sur le sol de la salle de muscu
comme un animal à l’agonie. Espèce de connard !
Je traverse le couloir en trombe jusqu’à la chambre de Rose.
— Rose, c’est toi qui as mangé tous les…
Sa chambre est vide.
— Rose ?
Il est presque 21 heures et elle a cours demain. Je me retourne la tête, encore
engourdie par ce baiser que je ressens encore dans tout mon corps. Killian devait
la ramener. Est-ce qu’elle m’a parlé de projets après le lycée, que j’aurais oubliés
? Elle est peut-être allée voir un film ou devait participer à un groupe d’études
tardif. Non, je me rappelle bien, elle a dit qu’elle rentrerait. Si elle avait changé
d’idée, elle m’aurait appelée.
Je sors mon téléphone de mon sweat. Pas d’appel, pas de SMS. Je cherche son
numéro dans le répertoire mais tombe sur son répondeur. Merde !
— Rose, c’est maman. Où es-tu ? Rappelle-moi dès que tu auras mon message.
Le cœur battant, les mains tremblantes, je prends mes clés sur le comptoir de la
cuisine. J’ai déjà descendu la moitié de l’escalier quand je prends conscience que
je ne sais pas où la chercher. Je ne sais pas où vit Killian. Je n’ai même pas son
numéro.
Je me laisse tomber sur les marches, la tête dans les mains. Respire
profondément…
« Heureusement que tu es stérile. Tu n’es même pas capable de t’occuper de la
gamine qu’on a. »
— Non, je t’en prie, pas maintenant.
À genoux, je ne supporte plus cette agression mentale. Je pensais y arriver. Je
pensais pouvoir m’occuper de nous deux. Mais les placards sont vides, je dois
aller demander de l’aide aux associations, et maintenant je ne sais pas où est ma
fille. Je plonge les mains dans mes cheveux et serre. Mes ongles s’enfoncent dans
mon crâne, et la douleur me ramène à la réalité. Où peut-elle être ?
Je lève les yeux et j’essaie de m’éclaircir les idées. Jonah pourrait me dire où
joindre Killian. Mais comment contacter Jonah ? Je prends mon téléphone et
cherche le numéro de Raven. Je vais l’appeler quand le grondement d’un moteur
attire mon attention.
Est-ce elle ? Je me lève et descends les marches, prête à la serrer contre moi à
l’étouffer, puis à la tuer sur place.
Oh non !
Les phares du Rubicon noir s’éteignent, et la porte du conducteur s’ouvre.
Blake. Et comme chaque fois que je le vois je suis réduite au silence. Son regard
étréci, ses mâchoires crispées, son corps massif sont tournés vers moi. Il
s’approche. La férocité de sa démarche me force à reculer de quelques pas. Je
heurte la dernière marche et tends le bras pour ne pas tomber.
Oh, mon Dieu ! Il est furieux. Ses yeux verts transpercent les miens alors que sa
silhouette massive se rapproche.
Je recule d’une marche après l’autre jusqu’à être à hauteur de son regard.
Il me rejoint et s’arrête.
— La Souris.
Il regarde mes cheveux, mes joues, et quand son regard croise le mien il s’est
adouci.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demande-t-il, dénué de la rage qu’il dégageait un instant
plus tôt. Tu vas bien ?
Je cligne des yeux, surprise par son inquiétude, stupéfaite qu’il ne me tombe
pas dessus pour lui avoir fracassé les bourses.
— Non.
Il pose les mains de chaque côté de mon cou et lève mon visage vers le sien. Il
passe le pouce le long de mes pommettes.
— Raconte-moi.
— Rose. Elle n’est pas rentrée. Je ne sais pas où elle est.
Des flammes éclatent derrière ses yeux verts.
— D’habitude, elle est rentrée à cette heure-ci ?
Je hoche la tête.
— Tu lui as parlé après son retour de l’école ?
— Non. Killian la ramène, en général, et parfois, ils mangent un morceau ou
vont réviser, mais elle me prévient toujours dans ce cas.
— Et ce soir ?
— Pas d’appel. Rien.
— Viens.
Il pose les mains sur mes hanches et me fait remonter les marches.
Je me précipite dans l’appartement, et il me suit.
Avant même qu’il soit entré, il a sorti son téléphone.
— Eh, mec, tu as le téléphone du Tueur ?
Je prends un papier et un crayon dans un tiroir fourre-tout et les lui tends.
— C’est pour Layla. Elle cherche Axelle. (Il écrit sur le papier.) Non. On s’en
occupe. Mais je te tiens au courant.
Il me sourit d’une manière qui se veut certainement rassurante, mais le reste
de fureur dans ses yeux me met mal à l’aise.
— À plus.
Il regarde son portable et compose le numéro.
— Killian, c’est Blake. Est-ce que tu as raccompagné Axelle chez elle
aujourd’hui.
Je me rapproche et tends l’oreille. Blake m’entoure les épaules du bras et
m’attire contre lui. Bon sang, c’est tellement agréable ! Je me blottis contre lui et
renonce à m’inquiéter de ce qu’il en déduira, pour me laisser envahir par ce
confort.
La voix de Killian est étouffée au bout du fil, et je ne comprends rien. Je regarde
Blake.
— Qu’est-ce qu’il dit ? Je n’entends pas.
La panique me comprime les côtes.
— Tu es sûr ? (Il me serre davantage contre lui et hoche la tête.) D’accord.
Merci, mec.
Il raccroche et range son téléphone dans sa poche.
— Quoi ? (Je m’écarte et croise les bras devant mon ventre, soudain glacée.) Il
l’a ramenée ?
— Viens t’asseoir.
Il m’escorte dans le salon et s’installe dans le canapé.
— Je ne veux pas m’asseoir, Blake.
Pourquoi dois-je m’asseoir ? J’ai la tête qui tourne et mes dents
s’entrechoquent.
— C’est grave ? Tu crois que je vais m’évanouir ? Dis-moi vite, je flippe !
— Viens.
Il tend la main, mais je ne bouge pas.
— Tout va bien, viens, je te dis.
Je m’approche, j’accepte sa main, et il m’attire sur ses genoux.
L’idée de m’asseoir sur les genoux de Blake dans mon salon me fait frémir les
sens, mais je panique trop pour y prêter attention.
— Voilà. Maintenant, dis-moi ce qui se passe.
Il repousse mes cheveux derrière mes épaules et laisse sa main contre mon dos.
— Killian ne l’a pas raccompagnée aujourd’hui.
— Quoi !
Je me redresse, mais il me saisit les hanches et me maintient en place.
— Du calme, ma belle. Tu n’aides pas ta gamine en paniquant comme ça.
— Bon, très bien. Dis-moi où elle est.
— Il a dit qu’elle traînait avec d’autres jeunes, ces derniers temps.
« D’autres jeunes » ?
— Apparemment, elle laisse Killian en plan pour rentrer avec une fille nommée
Brooklyn.
— Brooklyn. Je ne l’ai jamais entendue parler d’elle.
Elle parle d’un groupe de filles qu’elle fréquente, mais elles vont voir des films
ou manger des glaces.
— Alors elle doit être avec elle. Killian t’a donné son numéro ?
Il grimace légèrement.
— Le truc, c’est que Killian ne traîne pas avec eux. Il dit que ce sont des
fauteurs de troubles.
Mon visage s’affaisse comme si ma mâchoire se décrochait. J’ai l’estomac aigre,
retourné.
— Oh non !
— Elle va bien, la Souris.
Il a l’air si sûr de lui. Comment peut-il savoir ?
— Mais on dirait que ta gamine a besoin d’une bonne discussion mère-fille.
Je secoue la tête.
— Elle ne m’écoute pas. Elle me déteste.
— Impossible.
— Non, je suis sérieuse. (Je grogne et ferme les yeux.) C’est trop tard. Je l’ai
perdue.
Il me relève le menton et me force à le regarder.
— Il n’est jamais trop tard.
— Tu ne comprends pas…
— Si. Mon père est un enfoiré de la pire espèce. Il a toujours été un connard.
Toujours. Toi, tu aimes ta gamine, et elle doit le savoir. Elle est à cran. Mais elle
s’en remettra. Elle a besoin de toi. Ne renonce pas.
J’observe son beau visage, buvant ses paroles prononcées avec une telle
conviction que je ne peux que le croire.
— Je ne sais pas quoi faire.
Il me passe la main dans le dos.
— Tu trouveras.
— Elle est si rebelle. Elle fait les mauvais choix. Je ne veux pas qu’elle finisse…
(Je soupire et lutte contre la honte qui m’envahit.) comme moi.
— Il y a bien pire que de finir comme toi, la Souris. Je suis sûr que si tu lui
parles tu…
« Clic. »
Le son de la porte nous met debout tous les deux. Je me précipite dans la
cuisine et je vois Rose entrer.
Elle vacille et s’affaire sur la poignée.
— Putain de clé de meeeerde !
L’inquiétude et le soulagement ravivent ma colère. Je me précipite vers elle.
— Tu as bu ?
Elle fait volte-face si vite qu’elle tombe contre le mur. Ses yeux injectés de sang,
soulignés à l’excès à l’eye-liner, s’écarquillent quand elle regarde par-dessus mon
épaule. Je sens la chaleur de Blake, et son soutien me donne la force de tenir
bon. Il est littéralement derrière moi.
— Réponds.
Ses yeux vitreux se tournent vers moi.
— Oh, ça va, détends-toi, m’man !
— Oh, putain ! murmure-t-il, assez bas pour que moi seule entende.
Oh putain, en effet !
— Il est 21 heures, tu as cours demain.
Je voudrais ajouter tant de choses, mais je lutte pour tirer une seule pensée
cohérente de mon esprit confus.
— Tu prends des risques, Axelle. Tu es une ado et pourtant tu es ivre. Je te
faisais confiance.
Elle me lance un regard noir et se détache du mur.
— Ouais, et moi aussi, je te faisais confiance.
Ça n’a aucun sens. C’est l’alcool qui parle.
— Va te coucher. Tu racontes n’importe quoi.
Elle fait rouler la tête sur ses épaules.
— Ah, vraiment ? Et toi qui restes plantée sur ton cul, à rien faire, c’est pas
n’importe quoi ?
— De quoi parles-tu ? (Je désigne l’appartement.) Je me démène autant que je
peux.
Elle s’avance pour se planter tout près de moi.
— Eh ben, p’têt’ que tu devrais bosser un peu plus.
Je cligne des yeux sous le parfum agressif de l’alcool dans son souffle et je sens
le biceps de Blake contre mon épaule.
Merde, il entend tout ! Il faut qu’il parte. Je dois conclure.
— Va dormir et cuver, Axelle. Je ne comprends rien à ce que tu racontes.
Pendant un instant, son regard s’éclaircit et me lance un éclair bleu intense.
— Sérieux ? (Elle crache un rire.) Je n’suis plus un bébé, m’man. Toutes ces
années… tu as cru que je ne savais pas ? (Elle me regarde les chevilles puis
revient à mon visage.) T’es pathétique.
— Assez, gronde Blake en se plaçant entre nous. Au lit. Maintenant.
Il l’attrape par le bras et l’entraîne dans l’étroit couloir.
Elle se dégage.
— C’est bon, Macho Man. J’y allais de toute façon.
Elle se dirige vers sa chambre en titubant, ricochant d’un mur à l’autre. Elle
claque la porte en étouffant un juron.
Je suis pétrifiée de l’avoir entendue exprimer ses sentiments. Je le
soupçonnais, mais ce n’est pas facile à entendre pour autant. D’autant que ces
mots venaient souvent dans la bouche de Stewart, fréquemment devant elle.
Malgré mes efforts pour la protéger des horreurs de notre vie, elle a quand même
été témoin du plus moche, en direct.
Blake me tourne le dos. Il a les mains sur les hanches, le visage baissé. Je suis
remplie de honte et de colère. Si je ne détestais pas déjà profondément Stewart, je
le haïrais désormais.
J’étais persuadée que partir réglerait mes problèmes. Mais la distance
géographique n’a aucun effet si le poison est si profondément inoculé qu’il fait
partie de nous. La destruction qu’il a semée a brisé non seulement nos liens, mais
aussi notre avenir.
— Désolée que tu aies dû assister à ça.
Je dois pouvoir dire autre chose de plus profond, mais je ne trouve rien.
« L’éloquence, c’est pas ton fort, hein ? »
Va chier, Stewart.
Blake me regarde avec une tendresse douloureuse à supporter.
— Elle est ivre. Je suis certain qu’elle ne pensait pas…
— Je l’ai mérité.
— Non, la Souris.
Mon dégoût enfle. Mes propres pensées destructrices attaquent le peu d’estime
de moi-même que j’avais réussi à rassembler.
— Tu ne me connais pas.
Il se rapproche.
— Je veux te connaître. Dis-moi.
Il n’a pas conscience de ce qu’il demande. Briser les cadenas et les chaînes du
coffre-fort qui abrite toute mon humiliation reviendrait à la revivre. Je n’en ai pas
la force.
— Je ne veux pas jouer à ça. Pas avec toi. Pas maintenant.
Je me précipite dans le couloir et dans ma chambre. Mes yeux brûlent, mais
moins de tristesse que de frustration. Je donnerais tout pour libérer mon âme des
terribles secrets que je cache. Je ferme la porte d’un coup de pied, puis je me
retourne car elle ne claque pas. J’aurais dû m’en douter : le corps massif de Blake
occupe l’embrasure.
— Si, tu le veux.
Je me penche vers lui et tends un doigt accusateur vers son visage.
— Ne me dis pas ce que je dois faire.
— Non, c’est vrai. Tu n’as pas à le faire parce que je te le demande. Tu devrais
le faire parce que ça t’aiderait.
— Va-t’en.
Je m’oblige à prendre un ton sec.
Ses lèvres frémissent, et il plante le regard dans le mien. Il entre et referme la
porte derrière lui.
— Tu ne me fais pas peur, ma belle. N’oublie pas que j’ai vu tes techniques de
combat tout à l’heure ! Je ne me ferai pas avoir une seconde fois. Alors hurle,
défoule-toi sur moi, je m’en fous. Mais quand tu auras fini il faudra me parler. Tu
me suis ?

Blake

Elle me regarde sans ciller. Les longues vagues épaisses de ses cheveux
encadrent son visage. Pas de maquillage, les yeux fatigués, mais toujours cette
beauté saisissante…
Je suis mal, franchement ! Je devrais partir, monter en voiture, rentrer chez
moi, et ne jamais regarder en arrière. Mais si je suis sûr d’une chose, plus que de
mon propre nom, c’est qu’en cet instant rien ne pourrait me faire bouger.
— Si tu savais ce que je lui ai fait endurer…
Elle murmure, la tête basse.
— Je ne sais pas grand-chose, ma belle, mais d’après ce que tu m’as dit sur…
(Merde, je ne peux pas prononcer le nom de ce trou du cul…) lui… quoi que tu aies
fait, c’était pour survivre.
Elle lève la tête, et nos regards se croisent.
— Si un mec tue quelqu’un pour le plaisir, c’est un homicide, et c’est passible
de peine de mort. S’il doit tuer pour protéger sa famille, c’est la justice,
recommandable. Le même crime, mais selon les circonstances il devient ignoble
ou juste.
J’attends que ces mots pénètrent bien.
Les épaules basses, elle s’assoit au bord de son lit. Je regarde la petite pièce.
Tapis marron, murs beiges, la seule couleur est sa couette rouge vif et les
oreillers orange et jaune.
Je l’appuie contre son armoire en veillant à garder mes distances. Si je
m’approche trop, je ne pourrai pas résister à la prendre dans mes bras. Un silence
de plomb règne dans la chambre, mais elle réfléchit intensément. Elle glisse les
doigts dans ses cheveux et regarde autour d’elle avec fébrilité.
J’attends.
— J’ai accepté de vivre l’enfer parce que je pensais faire ce qu’il fallait pour
Rose. Pendant des années, j’ai tenu ma langue et souri, pour qu’elle pense vivre
une belle vie. (Elle tire sur ses mèches.) Bon Dieu, je me trompais tellement !
Je voudrais la réconforter, lui dire que tout le monde fait des erreurs, mais la
culpabilité et la souffrance qu’elle ressent semblent trop profondes pour les
soigner par de simples mots.
— Je n’ai jamais été d’accord, dit-elle la tête baissée, d’une voix si fluette que je
l’entends à peine. Pas une fois. Pas la première fois, pas la dernière, aucune de
toutes les autres.
Je serre les dents et les poings. Je dois me calmer. C’est ce que j’ai demandé. Ne
gâche pas tout en pétant un câble.
— Il me maintenait allongée, me couvrait le visage d’une main ou d’un oreiller.
(Elle fait glisser une main le long de son cou.) Je n’arrivais plus à respirer. C’était
terrible, et j’étais terrifiée, et c’est ce que je me rappelle le plus. Sa poitrine se
pressait contre mes côtes ou contre mon dos alors qu’il me possédait, encore et
encore…
Un grondement féroce retentit. Elle écarquille les yeux et me regarde. Merde !
— Désolé, dis-je en me raclant la gorge. Continue.
Bordel, on aurait dit une menace, pas un encouragement !
Elle hoche la tête mais ne baisse pas les yeux.
— Il me disait que si je faisais le moindre bruit Rose entendrait. Cet
étouffement était horrible, mais je l’acceptais. J’ai souvent manqué de perdre
connaissance, mais c’était pour la protéger. (Elle détourne le regard.) J’ai fait
tellement d’erreurs. Je faisais toujours mes choix en pensant agir au mieux pour
elle. Mais en vérité… Oh !
Elle se passe une main sur le visage en secouant la tête.
C’est assez de confessions pour ce soir. Je ne supporterai pas un mot de plus.
Des années d’abus sexuels par un type qui était censé la protéger, la soutenir, le
mec dont le rôle était de s’assurer de protéger sa femme contre le reste du monde.
Je m’essuie les yeux d’un geste appuyé, je respire profondément et compte
jusqu’à dix.
… neuf… dix.
— La Souris, Axelle et toi avez vécu de sacrées merdes. Vous les avez fuies,
mais tu les ressens encore, et c’est clair qu’elle aussi en garde des traces.
Elle prend une grande inspiration.
Je me rapproche et m’agenouille devant elle.
— Je connais un endroit. C’est juste pour les femmes, et je crois que vous
pourriez… je ne sais pas… parler à quelqu’un.
— Comme une psychothérapie ?
— Ouais, un peu dans ce genre-là.
Elle secoue la tête.
— Mon assurance ne sera valable que dans deux mois, et je ne peux pas
payer…
— Ça ne te coûtera…
— Non, Blake, je ne peux pas accepter encore ta charité. Tu as déjà fait assez
avec la voiture.
Merde, Raven ! C’était un secret. Les filles ne se cachent vraiment rien…
— Je crois qu’il va falloir parler du sens du mot « secret » avec Mme Slade.
— Je voulais te remercier mais tu m’évitais. Et quand je t’ai croisé dans la salle
de muscu, eh bien…
Ses joues et sa gorge s’enflamment.
— Eh bien, tu m’as écrasé les burnes de ton genou assassin !
Son petit gloussement emplit la pièce et ma poitrine, et me réchauffe le cœur.
— Tu méritais une leçon.
Je ris aussi.
— Tu parles, la Souris. La prochaine fois, donne-moi du « je compte jusqu’à trois
» ou « dernier avertissement », ce genre de trucs.
Nos rires nous entourent, et dans un moment d’égarement je me dis qu’on
rigole bien tous les deux.
Je pose la main sur son genou d’un geste réconfortant.
— Raven est passée par une sacrée épreuve l’an dernier. Elle a fondé un truc
non lucratif, le Nid de Raven. On y propose ce genre de services, pour les femmes
et les enfants qui ont vécu les mêmes emmerdes. C’est gratuit.
Ses cils épais papillonnent devant ses yeux étincelants, et elle hoche la tête.
— Je pourrais téléphoner.
— Je vais le faire, répond-elle rapidement, comme si elle s’était décidée depuis
longtemps. Raven et moi sortons ce week-end. Je lui parlerai.
Elles sortent toutes les deux ? Génial.
— D’accord.
Je me lève et m’écarte. Quand je suis si proche d’elle, assis sur son lit, dans sa
chambre, mon corps est sens dessus dessous. J’aimerais rester, me glisser entre
ses draps et la tenir dans mes bras pendant qu’elle dort, mais je dois filer. Je dois
me barrer avant de dire ou de faire quelque chose que je ne pourrais plus retirer.
— Ça va ?
Elle se lève, rassemble ses cheveux et les tire en une seule grande vague sur
une épaule.
— Oui, ça va aller. Rose va faire sa nuit ; ça, je n’en doute pas. Et demain matin
elle devra affronter sa gueule de bois et moi.
Je plonge les mains dans mes poches pour me retenir de l’attirer contre moi, ou
d’approcher sa bouche de la mienne, et je me dirige vers la porte.
— Tu as mon numéro. Appelle-moi si tu as besoin de quoi que ce soit. Peu
importe l’heure.
Nous regagnons la porte d’entrée, et l’air semble crépiter d’impatience. Je ne
l’embrasserai pas, je ne l’embrasserai pas.
J’ouvre la porte et je sors.
— Bonne nuit.
Elle reste dans l’encadrement, les mains dans les poches de son sweat.
— Bonne nuit, Blake. Merci encore. Je ne sais pas ce que j’aurais fait ce soir si
tu n’étais pas venu.
— C’est fait pour quoi, les amis ? (Quelle réplique de merde !) On se voit
demain.
Je me tourne vers ma voiture avant qu’elle referme la porte. Si je reste une
seconde de plus, je ne pourrai pas être tenu pour responsable de la nudité qui
pourrait suivre…
Elle a un passé dégueulasse, une ado difficile et un gros problème de Yoyo
émotionnel. Toute cette situation hurle de se tenir à distance, car elle ne peut
apporter que problèmes, tracas et perte de temps.
Mais tout ce que j’entends, c’est : ne la laisse pas s’enfuir.
Chapitre 13

Blake

— Tu déchires, mec. Tu n’as jamais été aussi rapide. (Rex se pose près de moi
dans les vestiaires.) On s’entraîne depuis combien, sept ans ? Je ne t’ai jamais vu
aussi en forme.
Je hausse les épaules comme si ce n’était pas grand-chose, mais intérieurement
je jubile. J’ai tout donné pour être en forme à ce combat. Vaincre Wade me fait
entrer en lice pour le titre. Je ne me contenterai que d’une victoire.
— Oublie ces putains de trois semaines restantes, si tu affrontais Wade ce soir,
tu le mettrais KO au premier round.
— Merci, mec. Et désolé pour…
Je désigne le bleu sur ses côtes, qui prend une vilaine teinte rouge.
Ce con baisse les yeux et passe la main sur sa blessure avant d’appuyer en
grimaçant.
— Nan, c’était un crochet parfait. J’ai kiffé.
Il sourit comme s’il le pensait vraiment.
Je secoue la tête en souriant.
— T’es un putain de grand malade.
Je m’habille, saturé d’endorphines, et je me mets à penser à Layla. Avec
l’arrivée du combat, tout devient un peu dingue, et Gibbs est au taquet des
conneries promotionnelles. Il arrive que je ne la voie pas de la journée, mais je
pensais qu’elle serait là aujourd’hui.
J’espère vraiment qu’Axelle et elle ont bien parlé ce matin. J’ai dû me faire
violence pour ne pas aller chez elle, me cacher et guetter les bruits de verre brisé
ou de cris aigus.
Je l’aurais fait si je n’avais pas passé la nuit à chercher des raisons de ne pas
m’impliquer. Ses histoires n’ont rien à voir avec moi, et la nuit dernière je me suis
mêlé de la situation plus que je n’aurais dû. Je suis sûrement allé un peu trop
loin en traînant Axelle dans le couloir quand elle a manqué de respect à sa mère.
Mais, putain, je n’allais pas rester en plan pendant qu’elle balançait à ma nana
qu’elle la trouvait pathétique !
Ma nana ? Mon amie, pas ma nana !
Le manque de sommeil me met l’esprit en vrac. Je sors et vérifie l’heure sur le
mur du centre d’entraînement. Il est presque 17 heures, et je ne l’ai toujours pas
vue. Je change de direction pour me tourner vers le couloir des bureaux.
J’accélère à l’idée de la revoir, et me frappe mentalement pour me calmer.
Ne t’implique pas. Demande-lui simplement comment ça s’est passé ce matin.
C’est une question raisonnable. Une question d’« ami ».
Je tourne vers son bureau, mais il est vide. Je regarde les messages posés
dessus, j’en vois d’hier et d’aujourd’hui.
Je frappe rapidement et j’entre dans le bureau de Taylor. Il est calé contre son
dossier, les pieds sur son bureau, croisés aux chevilles, téléphone à l’oreille. Il
sourit, se redresse et me fait signe de patienter d’un signe de doigt.
— OK, Z, j’ai compris. Je dois y aller.
Il raccroche.
— Comment ça va, Blake ?
J’avance de quelques pas et je pointe du doigt en me retournant.
— Layla est dans le coin ?
— Non, elle a appelé ce matin, elle est malade. (Il regarde une liasse de papiers
sur son bureau.) Elle avait l’air d’avoir avalé des lames de rasoir.
Mon estomac se tord.
— Elle est malade ?
Il hoche la tête sans lever les yeux du chaos qui couvre son bureau.
— Oui. Elle a dit qu’il lui faudra deux ou trois jours.
Je le remercie et me retourne.
— Attends, assieds-toi.
Le fait qu’elle soit malade me fait paniquer. Je me demande si c’est vrai ou si
elle a eu une sale nuit avec Axelle, qui s’est transformée en une matinée encore
pire. Je n’ai aucune envie de m’asseoir.
— Samedi, l’UFL organise une fête au Flesh. Je voudrais que tu te montres.
— OK, tu me diras l’heure.
— De midi à 17 heures. Il y aura des petites célébrités. J’essaie d’obtenir
quelques nanas de Playboy.
Il fait jouer ses sourcils et se lèche les lèvres comme un lion affamé prêt à se
repaître de chair fraîche.
— Y a de la pub à se faire.
Ce type vendrait sa bite contre un passage à la télé régionale ou un titre dans
les journaux à scandale.
Je lève les yeux au ciel.
— Des nanas de Playboy ? Tu crois que c’est vraiment nécessaire ?
— Célébrités égale médias aux aguets, Blake. On a besoin de toute l’attention
qu’on peut grappiller.
— Pas vraiment.
Il plisse les yeux.
— Si, évidemment. (Il incline la tête.) T’es devenu un expert en gestion d’une
organisation d’AMM ?
— Non. Mais tu te concentres plus sur la pub que sur le sport.
J’ai l’adrénaline qui déborde. Je m’inquiète pour Layla et visiblement je
transfère ma frustration contre mon boss, ce qui n’est pas malin.
— La pub est utile pour le sport. N’importe quelle attention est bonne à capter.
(Il hausse les épaules et se cale contre son dossier.) Regarde ce que la mort de
Dominick Morretti a apporté à l’UFL. On a vendu des tickets de saison…
— La femme de Jonah a dû buter son propre père, et tout ce que tu vois, c’est
que ça te remplit les poches ?
Mes bras se crispent, et je me lève, prêt à me jeter par-dessus le bureau pour
arracher la gorge de Taylor.
— J’ai capitalisé sur une tragédie pour le bien du sport.
J’avance vers son bureau, et il se lève.
— Ne joue pas à ça ! Ne fais pas comme si ça avait le moindre rapport avec le
sport.
Il lève les mains dans un geste d’abandon.
— Bon, Blake, tu bosses pour moi, tu as accepté mes conditions, ma manière de
diriger cette organisation. Si ça ne te plaît pas, on peut mettre fin à ton contrat
après le combat.
J’y avais songé avant qu’il mentionne le combat. Il savait qu’il toucherait un
point sensible en évoquant ma chance pour le titre. Je vais jouer selon ses
putains de règles, mais ça ne veut pas dire que je cautionne.
— Flesh, samedi, midi.
Il m’adresse un sourire satisfait.
— OK, et si tu trouves la force d’accorder un peu d’attention à ces nanas ça ne
fera pas de mal.
Va chier ! Je ne vais pas lancer ce débat. Je dois me casser d’ici.
— Compris…, boss.
— Génial.
Il rabaisse la tête vers son bureau pour signifier que je peux partir.
Sans un au revoir, je file directement à ma Jeep, ma destination bien en tête.
Je me répète que je vais m’assurer qu’elle va bien, parce qu’elle est malade. Pas
parce que je m’inquiète pour sa fille et elle. Ni parce que j’ai simplement envie de
la voir. Eh ouais, putain, ça a tout à voir avec le fait que j’ai presque pété la
gueule de mon chef et perdu mon boulot, mais respirer le même air qu’elle me
calme.
Non. Pas du tout !

Layla

J’ouvre les yeux. Il fait sombre. J’attrape un oreiller, le pose contre ma poitrine
et me roule contre lui. J’ai la gorge en feu, et une douleur lancinante me bat dans
la tête. Ma couette ne suffit pas à réchauffer mon corps fiévreux. J’aimerais
prendre un cachet pour apaiser la fièvre, mais je n’ai pas la force de me lever pour
le préparer.
Mes yeux se ferment quand j’entends des voix qui chuchotent. Je regarde vers
ma porte fermée et me dis que j’hallucine.
Je n’ai quitté la chambre qu’une fois dans la journée, pour utiliser la salle de
bains. Je ne sais même pas si Rose est allée au lycée. Je suis probablement en
lice pour l’Award de la mère de l’année… Je me frotte les yeux quand une voix
masculine profonde filtre du mur. Après les événements de la veille, elle n’aurait
tout de même pas l’insolence d’inviter un ami… Elle est interdite de sorties à vie.
Le tube d’Advil et le verre d’eau près de mon lit sont vides. Je reste allongée
une minute pour rassembler la force de rouler hors du lit et de traverser les trois
mètres qui me séparent de la cuisine. Après ce qui ressemble à une heure
d’efforts, je me lève. Je serre ma robe de chambre en éponge autour de mon corps
voûté et douloureux. J’ai froid aux pieds, mais je n’ai pas la force de chercher mes
chaussettes.
J’avance dans le couloir, les voix et les rires se font plus intelligibles. Je suis
prête à foutre dehors le lycéen importun, mais, quand je découvre qui est en fait
dans la cuisine, je m’arrête, stupéfaite.
— Eh, maman ! Comment tu te sens ?
La voix inquiète de Rose ne fait rien à mon corps gelé.
— Blake et moi, on préparait le dîner. Tu as faim ?
Elle se retourne vers la cuisinière pour remuer ce qu’elle prépare.
Blake pose les yeux sur moi. Difficile de me faire une idée du spectacle qu’il
découvre. Je me suis débattue dans mon lit toute la nuit et visiblement encore
toute la journée, avec une fièvre infernale. Mes cheveux doivent être dans un état
déplorable, je dois être pâle et les yeux rouges. Je suis probablement horrible.
J’essaie d’aplatir mes mèches.
— Je n’ai pas…
Aïe ! Je pose la main contre ma gorge.
— La Souris, bon Dieu, dit-il en s’approchant de moi, file te recoucher ! Je
t’apporte un put… petit médoc pour la gorge.
Il m’attrape par les épaules de ses grandes mains, me tourne vers le couloir et
me repousse vers ma chambre.
— Blake, je…
Je secoue la tête. Bon sang, c’est tellement douloureux de parler !
— Oui, je sais. Tu vas bien, tu peux prendre soin de toi toute seule, et toutes
tes conneries habituelles. Ça ne prendra pas avec moi.
Il repousse ma couette, et je rampe dans le lit.
— Ta robe de chambre, dit-il en tendant la main. Tu as de la fièvre. Tu vas
bouillir dans cette merde.
Je dénoue la ceinture et retire le vêtement, puis je lève les hanches pour la
faire glisser sous moi. Il ne l’attrape pourtant pas. Je regarde et comprends
pourquoi.
Il a les yeux happés par mes hanches. Dans ma hâte de retirer la robe d’éponge,
j’ai oublié que je ne portais qu’un débardeur blanc et une culotte de coton blanc.
Je lui tends la robe de chambre, mais il ne détourne pas le regard.
— Hé !
Le son éraillé de ma voix lui fait lever les yeux. Je tends le doigt vers lui et le
secoue d’avant en arrière.
Un sourire rusé passe sur ses lèvres, et finit par me faire sourire à mon tour. Il
n’a jamais caché quand il se rinçait l’œil et il n’en a jamais eu honte. Je sais que
je devrais être fâchée, mais personne ne me regarde comme lui, et ça me plaît.
Sans doute plus que de raison.
— Désolé, la Souris, reprend-il en caressant mon corps du regard. Je ne peux
pas m’empêcher de regarder quand c’est offert aussi spontanément devant moi.
Je laisse tomber la tête sur l’oreiller, vidée de mes forces. Il écarte la robe de
chambre et me recouvre du drap fin, jusqu’au cou, comme pour m’emmailloter.
Il passe la main sur mon front, écarte les cheveux de mon visage et évalue ma
température.
— De la fièvre. Je reviens.
Il se penche et pose un baiser sur le sommet de mon crâne.
Mes yeux se ferment, et je me laisse envelopper par le confort qui irradie de
cette preuve d’affection pleine de tendresse. Depuis mes dix-sept ans, c’est moi
qui prends tout en charge. Ça fait tellement longtemps que personne ne s’est
occupé de moi… Je tiens à prouver que je suis forte, mais je n’en peux plus, et je
n’ai pas l’énergie pour résister à sa gentillesse.
Je ne suis peut-être pas aussi folle que je le pensais. Je souris légèrement.
C’est vrai, quel esprit équilibré refuserait que Blake Daniels lui serve d’infirmière
?

Blake

Une idée me jette littéralement dehors : sors de cette chambre avant de faire
quelque chose de stupide.
Comment une femme peut-elle être aussi malade et rester d’un charme
surnaturel ? Les cheveux lâchés et ébouriffés, exactement comme après une
partie de jambes en l’air débridée. Ses joues roses de fièvre, ses lèvres gonflées,
ses yeux humides et brillants… Putain !
Et depuis quand les culottes de coton sont-elles sexy ? Cette façon de pendre
un peu bas sur ses hanches étroites, tirée entre ses jambes, comme pour inviter
mes lèvres à longer la couture. Son débardeur a dévoilé son nombril quand elle a
retiré sa robe de chambre. Comme elle était glacée de fièvre, ses tétons pointaient
sous le tissu trop fin pour cacher grand-chose. Roses et parfaits.
Ma bite frémit sous ma braguette. Il faut être pervers pour avoir envie d’une
nana aussi malade que Layla. Allez, mec, reprends-toi !
— Je crois que c’est prêt, annonce Axelle. Mmm, ça sent rudement bon.
— Et ça l’est. (Je prépare deux bols.) Recette de famille.
Je verse de la soupe de pâtes maison dans les bols et lui en tends un.
— Tiens. C’est extra pour les gueules de bois.
Elle écarquille les yeux.
— Je n’ai pas…
— On n’apprend pas à un vieux singe à faire des grimaces… Avale ça.
Elle regarde la soupe, la remue, puis va s’installer à table pour la manger.
Je prends la brique neuve de jus d’orange dans le frigo et remplis un petit
verre. Advil et NyQuil en main, je me dirige vers le couloir.
— Elle m’en veut ?
La question d’Axelle, posée d’une voix douce, m’interrompt, et je me retourne.
— Tu sais, pour hier ?
— Non, elle est inquiète.
Elle hoche la tête, les yeux dans sa soupe.
— Elle ne comprend pas.
Si quelqu’un peut comprendre la nature rebelle d’une gamine de seize ans, c’est
pourtant bien Layla. Son histoire sur la naissance d’Axelle le prouve.
— Et alors ? Explique-lui. Fais en sorte qu’elle comprenne.
Elle hoche de nouveau la tête, et je retourne dans la chambre de Layla. J’ignore
ce qu’elle lui a raconté de la nuit où elle est tombée enceinte, mais je crains que
sa fille ne connaisse le même genre de drame si elles ne rompent pas rapidement
le silence. Ce ne sont pas mes affaires, mais, si j’étais le mec dans cette famille, je
les obligerais à se poser dans une pièce, puis je monterais la garde à la porte pour
m’assurer qu’elles règlent leurs problèmes.
Je m’approche du lit et la regarde dormir. Elle est roulée en boule, et le drap fin
ne masque pas grand-chose de la courbe douce de ses hanches. Des mèches
passent sur son visage, elle a les yeux clos et les lèvres entrouvertes.
Superbe.
Je pose la soupe et le jus d’orange sur sa table de chevet, puis m’assois au bord
du lit.
— La Souris ?
Ses paupières papillonnent et s’ouvrent.
— Tu peux t’asseoir ?
Elle hoche la tête et se redresse. Je cale des oreillers à la tête du lit, et elle
s’appuie contre eux.
Elle pose le bol sur ses genoux et le prend à deux mains.
— C’est de la soupe de nouilles. Mange.
Elle lève une cuillère et souffle dessus avant de la glisser entre ses lèvres.
Arrête d’avoir des idées de pervers, connard.
— Mmm, c’est super bon, commente-t-elle avec un faible sourire.
— Ouais, et ça marche. Ma mère ne jure que par ça.
Elle lève les yeux de son bol, vers moi, et arque les sourcils.
— Elle nous en cuisinait quand on était gamins. Mon frangin et moi, on faisait
semblant d’être malades juste pour en avoir.
Ses yeux tendres sont posés sur moi, et elle écoute. D’un signe de tête, je
l’invite à manger encore, et elle avale une autre cuillère.
— Mon père était dingue de voir ses fils gémir comme à l’agonie juste pour
attirer l’attention de leur mère. Elle savait qu’on faisait semblant, mais elle nous
accordait toujours ce qu’on voulait. On s’installait devant la télé avec des oreillers
et des couvertures, et elle nous servait sa soupe comme à de grands blessés.
Une impression de chaleur m’envahit la poitrine.
— Elle a l’air cool.
Mon sourire disparaît, et mes pensées agréables tournent à l’amertume.
— Ouais. (Je sors des médicaments de leurs compartiments, en évitant son
regard.) Elle essayait, mais quand mon père en a eu assez qu’elle nous traite
comme des gonzesses il l’a remise à sa place…
Je serre les dents, et mes mâchoires tressaillent. Pendant toutes ces années,
j’ai été témoin, impuissant, des humiliations qu’il lui infligeait parce qu’elle se
comportait comme une mère avec ses fils. Je faisais n’importe quoi pour qu’il
retourne sa colère contre moi au lieu d’elle. Je pensais qu’on était de la même
équipe, qu’on se serrait les coudes contre mon père. Mais à la fin elle a cédé sous
son poing de fer et a balancé son plus grand secret.
— Blake ? Tout va bien ?
Sa voix faible me tire de mes pensées. Je hoche la tête et pose les cachets près
de son jus d’orange.
— Ouais, ça va.
Elle m’observe, les yeux plissés, comme si elle réfléchissait à une question, mais
elle se contente de boire une autre gorgée.
— Alors, c’est toi qui as cuisiné ça pour moi ?
— Ouais. C’est bon, et puis… eh bien… tu es malade.
Je hausse une épaule, un peu inquiet à l’idée que ma cuisine ait un côté
désespéré et pathétique.
— J’imagine qu’Axelle et toi n’avez pas parlé depuis la nuit dernière.
Elle laisse échapper la cuillère dans le bol et secoue la tête.
Je lui rapporte mon bref échange avec sa fille dans la cuisine.
— C’est une gentille gamine. Ne sois pas trop dure avec elle.
Je pose le bol vide sur sa table de chevet et lui donne le jus d’orange.
— C’est une super gamine.
Ses yeux brillent davantage que tout à l’heure. Elle s’essuie les joues.
— Je veux juste qu’elle aille bien.
— Je sais. Et elle s’en sortira.
Je supporte à peine la vulnérabilité de son regard. Je passe le pouce le long de
sa joue.
— Mais d’abord il faut que tu te remettes. (Je prends les médicaments sur la
table et lui tends.) Ouvre en grand !
Elle se lèche les lèvres et les écarte légèrement. Sa langue contre sa lèvre
inférieure, je dois lutter contre l’envie de me pencher pour m’en emparer d’un
baiser. Je cille pour chasser mes idées mal placées et laisse tomber les
médicaments, qu’elle avale. Tout cela me rappelle les sensations quand j’ai passé
les lèvres contre son cou. Si doux, si sucré…
— J’espère que tu ne vas pas l’attraper, dit-elle en m’arrachant à mes
souvenirs.
— Hein ?
Merde ! J’ai l’air d’un con.
— Mon rhume. On s’est… hum… embrassés, hier, tu te rappelles ?
Si je me rappelle ? Et comment !
Je passe une main sur mon visage en grognant. Ce baiser !
— Ne t’en fais pas, Blake, je suis une grande fille. Ne va pas craindre que je
m’accroche ou que je me fasse des idées. (Elle s’affaisse contre les oreillers et
remonte sa couette jusqu’au menton.) C’était juste une erreur.
Comment ça ? Ce n’est pas ce qui m’inquiétait. Je crois que ça ne me gênerait
pas qu’elle se fasse des idées, je veux bien qu’elle imagine des trucs, même. Alors,
une erreur ? Elle regrette.
Mon estomac se noue, et la douleur naît derrière mes côtes.
— Doc Z m’a filé toutes les décoctions de plantes qui existent. Je crois que je
suis blindé.
C’est tout ce que je trouve à dire ? Pourquoi ne pas protester que non, ce n’était
pas une erreur ? Que j’aimerais que ça se reproduise… très vite ?
Je ne connais pas ce sentiment. C’est nouveau, étranger. Est-ce… du rejet ?
Bordel ! Que m’importe si elle regrette notre baiser ? Ce n’était rien d’autre que
de l’attirance et un petit flirt innocent ? J’ai l’impression que ma tête va exploser.
Il faut que je me barre d’ici. Je m’occupe en rassemblant la vaisselle.
Elle s’enfonce dans le lit.
— Blake ?
— Mmm ?
Remets-toi, tu es faible !
— J’ai une dette envers toi, une sacrée dette.
— OK, la Souris. Je te ferai signe quand ce sera le moment de régler la note.
Elle sourit doucement.
— Merci.
Ses yeux se ferment, et elle se pelotonne sous la couette.
J’éteins la lumière et sors à toute allure. Axelle est dans le salon et regarde la
télé. Je remets rapidement de l’ordre, les bols et couverts dans le lave-vaisselle, le
reste de soupe dans le frigo. Je me retiens de retourner voir Layla et j’attrape mes
clés.
— J’y vais, gamine. Tu vas t’en tirer ?
Elle hoche la tête deux ou trois fois, et m’adresse un salut de la main. Pas de
gueule de bois, mon cul !
— Ferme à clé derrière moi.
Elle acquiesce encore. Merde, c’est quoi le problème des ados avec le contact
visuel ?
— Axelle !
Elle se tourne vers moi
— Ferme à clé.
— Je vais le faire, réplique-t-elle sans bouger.
— Maintenant. Debout.
Elle grommelle et s’extrait du canapé.
Foutus ados. Comment Layla tient-elle le coup ?
— T’es une bonne petite.
Après avoir quitté l’appartement, je reste derrière la porte jusqu’à entendre le
verrou claquer. Je secoue la tête et me dirige vers ma voiture en me demandant
pour la millième fois, depuis que j’ai commencé à déconner, ce qui ne tourne pas
rond chez moi.
Chapitre 14

Layla

— Maman ?
La voix de Rose me tire du sommeil.
Je m’assois et déglutis, soulagée que la brûlure douloureuse de ma gorge ait
disparu.
— Eh, il est quelle heure ?
— Sept heures et quart.
Elle est parée pour le lycée, avec son sac sur le dos.
— Je pars, je venais juste te dire à tout à l’heure.
— Tu as une minute ?
Je tapote l’espace près de moi en lissant les draps fripés.
Elle s’installe, et à sa tête baissée je devine qu’elle sait ce qui l’attend.
— Rose, je suis désolée.
Ses yeux écarquillés jaillissent vers les miens.
— Les choses n’ont pas été faciles pour toi, je le sais. J’aimerais pouvoir réparer
tout ça.
Elle baisse les yeux.
— Tu sais, quand j’avais ton âge, je me soûlais aux fêtes.
— Sérieux ?
Je déteste confesser que j’étais une mauvaise graine. Mais prétendre que je
suis quelqu’un d’autre est exactement ce qui m’a conduite où j’en suis.
— Oui. Je voulais me démarquer, être différente, obéir à mes propres règles. (Je
hausse les épaules.) Mais boire ne m’a jamais rien apporté de tout ça. J’ai juste
fait des choix lamentables et j’ai fait du mal à mes parents et à moi.
Elle hoche la tête derrière le rideau épais de ses cheveux, mais rien de plus.
— Tu te rappelles Raven, du garage ?
Elle penche la tête en arrière et me regarde.
— Ouais.
— Elle a ouvert un endroit où on pourrait aller. On parlerait à des gens qui
pourraient nous aider.
— C’est ça, ma punition ? grogne-t-elle avec une grimace qui tire ses jolis traits.
Tu m’envoies voir un psy ?
— Non, pas toi. Nous, ensemble. Et ce n’est pas une punition.
Je sais d’expérience que si les parents tirent sur les rênes l’ado ne fait que
renâcler davantage.
— Je me dis que ça pourrait aider.
Je veux qu’elle soit d’accord, alors je joue ma dernière carte pour la décider.
— Blake a dit que ça pourrait servir.
— Ah ouais ? répond-elle avec un enthousiasme qui me fait sourire. Il a dit ça ?
— Oui.
Elle se mordille la lèvre.
Je passe les doigts dans ses cheveux, et pendant une seconde elle a cinq ans, et
c’est de nouveau mon bébé.
— Ça ne coûte rien d’essayer.
— OK, je veux bien le tenter.
Je pousse un long soupir, et le soulagement me détend les épaules.
— Génial. On parlera encore ce soir, après manger. Je ferai ces pâtes que tu
adores.
Elle se lève et rajuste son sac d’un geste des épaules.
— D’accord, mais on devrait d’abord manger les trucs dans le frigo, tu sais,
avant que ça périme.
— Quels trucs du frigo ?
— Blake l’a rempli. (Pour la première fois depuis qu’elle est entrée, je distingue
l’ombre d’un sourire.) Il a même apporté de la glace. Il est sympa, comme mec.
— Oui, sympa.
La voiture, la soupe, des provisions… Et, cerise sur le gâteau, il l’a
indirectement fait sourire.
Une vague d’excitation s’empare de mon ventre. Blake est si différent de ce que
j’avais cru. Derrière le beau mec avec ses airs de dur blasé de tout, il y a un
homme attentionné qui achète de la glace et prépare la soupe que faisait sa mère.
La nuit dernière, quand il a parlé de son père, je me suis souvenue de Stew. Les
provocations, les insultes, la soif de contrôle. Un poids me tombe sur la poitrine.
Peut-être que Blake et moi ne sommes pas si différents après tout, mais unis par
une même lutte, comme les deux expressions d’une même destruction.
Ou alors je cherche désespérément à donner un sens aux sentiments
dangereux qui remontent juste sous la surface quand il est près de moi.
Pour citer Ozzy Osbourne, « je déraille dans un train fou ». Mais la folie n’a
jamais paru si agréable.

Blake

Il n’y a jamais rien de bien fantastique le jeudi au centre d’entraînement. La


plupart de mes journées démarrent par l’échauffement, puis un combat amical,
parfois une réunion. Mais ce jeudi, c’est différent.
Je souris comme un crétin en sortant des vêtements propres de mon sac de
gym. J’ai le dos engourdi, et mon combat d’entraînement contre Jonah est l’un
des meilleurs que j’aie connus depuis longtemps. Mais ce n’est pas ce qui en fait
un bon jour.
C’est Layla. Elle est revenue.
Après trois jours sans la voir, je suis impatient d’un simple regard. Après mon
départ de chez elle la nuit où j’ai déposé quelques courses et où je lui ai fait de la
soupe, je me suis mentalement adressé une bonne claque. Je me suis tenu à
distance ensuite, mais Killian m’a informé de son état, et cela a alimenté mon
obsession malsaine. Je compte toujours rester à l’écart, mais ça ne m’interdit pas
de la regarder à bonne distance…
Merde, je vais finir comme un pervers avec des jumelles ! Le dégoût me tord les
tripes.
— T’es prêt pour la réunion ?
Jonah sort de la douche et passe son tee-shirt.
Je bourre mes vêtements mouillés de sueur dans mon sac et le jette dans mon
casier.
— Prêt.
— L’équipe de Wade arrivera dans une semaine. Tu crois que tu pourras te
tenir jusqu’au combat ?
Il referme son casier et s’appuie contre la porte.
— Du moment que ce connard reste hors de mon chemin, aucun souci.
Nous rejoignons la salle de conférence. Rex et Owen y sont déjà. Mon estomac
fait des bonds alors que j’observe la pièce en quête du visage familier qui n’a
cessé de s’inviter dans mes rêves les plus cochons. Elle n’est pas encore arrivée.
Chacun s’installe autour de la table. Après quelques minutes de discussions
sans importance, Gibbs entre, et derrière lui, sexy comme jamais, Layla. Je
penche la tête pour mieux la voir, et elle m’adresse un sourire timide.
Elle a opté pour un pantalon de tailleur noir et une chemise de soie rouge. Ce
petit haut est une torture, déboutonné juste ce qu’il faut pour me provoquer et
mettre ma queue en alerte. Professionnel et désirable. Je bouge sur mon siège et
me retiens de me lever pour la serrer dans mes bras. Mon regard ne cesse de
revenir à ses cheveux. Elle les a laissés détachés aujourd’hui, juste comme j’aime.
Gibbs commence par l’emploi du temps des combats de la semaine. Layla se
mordille la lèvre en prenant des notes sur son agenda. Rien qu’à la regarder, je
sens un sourire m’étirer les lèvres et… Ouch !
Je me masse le mollet qu’Owen a frappé sous la table. Je lis sur ses lèvres : «
Sois attentif. » Je lui jette un regard noir puis me tourne vers Gibbs, et j’essaie de
me concentrer sur ce qu’il raconte.
— On a de la promo qui arrive, déclare-t-il en prenant un papier à Layla. J’ai
besoin que vous fassiez de votre mieux pour attirer un maximum d’attention, les
gars. Vous voyez ce que je veux dire ?
Jonah, Rex et Caleb grommellent leurs réponses.
Plutôt que d’écouter Gibbs nous demander de nous ridiculiser un maximum en
public pour finir dans les pages d’un journal à scandale, je regarde de nouveau
Layla.
Elle était ravissante, malade et alitée, mais maintenant qu’elle a retrouvé la
santé elle est encore plus éblouissante. Après être rentré de chez elle, il m’avait
fallu quarante-cinq minutes dans la « salle » pour apaiser mon imagination
vicieuse. D’ordinaire, un petit tour aux Agapes de Zeus règle le problème, mais
l’idée d’aller avec une autre fille ne me semblait pas honnête. Pas envers Layla.
Ce serait comme me tromper moi-même. Comme d’avaler des miettes quand je
meurs de faim. C’est ridicule, mais c’est comme ça.
Je dois trouver comment régler mon problème d’attirance pour cette femme.
Peut-être que je ne me la sors pas de la tête parce qu’elle ne se jette pas sur moi.
Ce serait aussi simple que ça, un problème de chat et de souris ? De serpent et de
souris, plutôt… Ouais, ça me parle. Tout le monde sait qui gagne ce genre de
jeu…
— … mais Layla sera là en mon absence…
— Quoi ?
Entendre son nom prononcé par un autre homme suffit à me rendre dingue. Je
me racle la gorge et tente de ne pas montrer que je n’ai rien écouté de ce que
Gibbs a bavé pendant Dieu sait combien de temps.
— Il parle de Flesh, explique Rex, en face de moi.
Il est avachi sur sa chaise, bien calé sur les accoudoirs, avec un sourire de trou
du cul agaçant.
Je le fusille du regard et me tourne vers Gibbs.
— Quel rapport entre Layla et Flesh ?
— Je ne serai pas en ville ce week-end, et cette fête de promo doit se passer au
mieux. J’ai demandé à Layla d’y aller pour s’assurer que ça roule, explique-t-il
d’un ton détaché, comme s’il ne venait pas de me taser méchamment les glandes
surrénales.
— On ne peut pas envoyer Layla au Flesh.
Je suis déterminé. J’ai beau jouer cent scénarios différents dans ma tête,
impossible qu’elle ait sa place là-bas.
— Blake, je suis contente d’y aller. Ce n’est rien du tout.
Il y a une note de doute dans sa voix légère.
Je me penche vers elle, les bras contre la table.
— Tu as la moindre idée de ce qui se passe dans des clubs comme Flesh ?
Ses paupières battent rapidement, elle est prise de court mais ne répond pas.
— C’est une piscine pour adultes. En maillot. Mais les nanas ne portent pas le
haut.
Elle se raidit mais se reprend très vite, et se penche vers moi.
— Tu crois que je ne peux pas affronter quelques nibards à l’air ? Ça me paraît
évident, Blake, mais je te rappelle que j’en vois tous les jours.
Les mecs ne cherchent même pas à retenir leurs rires. Les bâtards.
Jonah hausse les épaules en retenant un sourire.
— Elle marque un point, Blake.
Je lui envoie un regard noir.
— Alors viens avec Raven.
Il se rembrunit, et ses mâchoires se crispent.
— Pas question, putain !
Alors, qui se marre maintenant ?
Je me cale contre mon dossier, persuadé d’avoir été convaincant, et j’observe
Layla. Elle me fusille du regard, les lèvres serrées, comme si elle retenait une
réplique assassine.
— Mec, c’est pas la même chose d’envoyer la femme de quelqu’un au Flesh ou
de déléguer une employée de l’UFL. (Caleb secoue la tête.) Rien à voir.
Putain de merde, j’ai comparé Layla à Raven ! Qu’est-ce que ça prouve ?
— J’apprécie ton inquiétude envers mon assistante, mais elle a un travail à
faire, et il implique d’aller au Flesh. Bon, j’ai une téléconférence dans… (Il
regarde sa montre.) merde dans trois minutes.
Il rassemble ses affaires et marmonne quelque chose à Layla.
— Prenez un emploi du temps en sortant.
Il se précipite hors de la salle.
Layla abat une pile de feuillets au centre de la table, et chacun en prend un,
sauf moi. Je la regarde toujours.
L’idée qu’elle aille au bord de cette piscine, entourée de nanas seins nus et de
mecs en rut alors que l’alcool coule à flots… Tu parles d’un scénario d’orgie. Layla
est une petite bombe qui irradie d’une innocence qui donne des idées aux
connards. Nan, pas moyen que ça se fasse.
— Tu n’iras pas.
Les paroles s’échappent de mes lèvres et suspendent tous les mouvements dans
la pièce.
— Pardon ?
Elle se lève et pose les mains sur la table en se penchant. Je pourrais balancer
un commentaire sur le décolleté parfait qu’elle m’offre à cette occasion, mais je
suis trop furieux pour les vannes.
Je prends moi aussi une pose guerrière, comme pour l’enjoindre de me défier.
— Tu m’as entendu.
Ses yeux s’enflamment de fureur.
— Ne me donne pas d’ordres, Blake. C’est mon boulot.
— Je m’en branle, tu n’iras pas.
Elle frappe une paume contre la table.
— Pourquoi est-ce que tu discutes pour ça ?
Je n’en sais rien. Je ne peux pas lui dire la vérité, qu’Axelle et elle réveillent
mon instinct basique de mâle protecteur. Même dans ma tête, c’est tordu. C’est
pour ça que j’évite les nanas qui ont des enfants. Je dois garder caché ce
complexe de super-héros et éviter la sensation de trahison quand mes efforts ne
me valent rien en retour. Comme avec ma mère, la nuit où elle m’a balancé.
Merde, je ne vais pas me lancer dans ces conneries !
— Très bien, dis-je en redressant la tête. J’abandonne. Tu verras par toi-même.
(Je me redresse, un sourire goguenard sur les lèvres.) Mais ne viens pas pleurer
si tu te fais emmerder par des connards qui veulent tirer un coup vite fait.
Son hoquet de stupeur est la dernière chose que j’entends avant de quitter la
salle en trombe.
Je traverse le couloir et tout le centre, au pas de charge, bousculant les gens
sur mon passage. J’aperçois les vestiaires comme un havre de paix qui m’invite.
J’ouvre la porte et me dirige vers les douches. C’est l’endroit le plus sûr pour me
calmer, car il n’y a rien à péter.
Encore habillé, j’envisage pourtant de m’asperger d’eau glacée pour calmer mon
agitation. C’était quoi, ce délire ? Je suis tout sourires et pensées positives, et
d’un coup je deviens hyper agressif. Je me rappelle que mon père réagissait
comme ça. Il pétait un câble pour une connerie, comme une mauvaise note ou un
lit laissé défait.
Les pulsations meurtrières de mon sang résonnent dans ma tête. Je pose le
front contre les carreaux froids des murs et me demande si je me calmerais en me
frappant la tête contre la paroi.
— J’ai compris.
Je me tourne vers Jonah. Appuyé contre un mur, il a croisé les bras devant sa
poitrine. Je me colle dos contre les carreaux et glisse pour m’asseoir par terre.
Il ne comprend rien. Son père a été un putain de Ward Cleaver exemplaire
jusqu’à la fin de sa vie.
— Non, tu ne comprends pas.
Je me prends la tête entre les mains.
— Elle te branche.
Je soupire lourdement et j’enfonce les poings contre mes orbites. Si elle me
branche ? Évidemment, putain !
— Je péterais un câble à l’idée que Raven se pointe au Flesh. (Je l’entends
s’approcher de moi.) Mais c’est le boulot de Layla, mec. Elle a une gamine à
nourrir. Mais la bonne nouvelle, c’est qu’elle ne sera pas seule. On sera tous de la
partie. On pourra veiller que personne ne l’emmerde.
Je hoche la tête, toujours dans mes mains, et sens mon cœur se calmer.
— Mais B., tu dois des excuses à la pauvre fille. Elle a dû être terriblement
gênée que tu te montes contre elle devant tout le monde.
— Merde, je sais ! (Je voudrais qu’il me mette KO d’un coup de poing. Je le
ferais moi-même si je pouvais.) Quelque chose ne tourne pas rond. Je suis tout le
temps à bloc.
Il s’accroupit devant moi.
— Mec, admets-le. Tu tombes amoureux d’une nana.
— Va te faire foutre.
Il rit en secouant la tête.
— Comme tu veux. Elle est canon et vraiment cool. Nie l’évidence si tu veux,
mais tu passes à côté de tout ça.
Je n’apprécie pas de l’entendre dire que ma nana est canon et je grimace.
— Tu crois que tu m’apprends quelque chose ? Je ne veux pas être un connard
avec elle. Mais… ça se produit quand même. Je suis tordu.
Il hausse les épaules et secoue la tête.
— Tu essaies de dompter un monstre en retenant tes sentiments comme ça.
N’importe quel mec deviendrait dingue.
Il a peut-être raison. C’est peut-être le déni qui fait que je me comporte comme
un enfoiré. Mais m’autoriser des sentiments que j’ai toujours enfouis au plus
profond… Merde, je suis paumé ! Je sais juste qu’entrer dans la vie de Layla et
d’Axelle entraîne des responsabilités. Je ne veux pas penser à ce qui se passerait
si je ne m’impliquais pas assez. Et puis je dois gérer mon passé. La colère, le
contrôle, mon secret. Et si elles fuyaient ? Pourrais-je le supporter ? Je dois
répondre à toutes ces questions.
Je lève les yeux de la boule de honte que je suis.
— Tu sais où elle est ?
Il regarde derrière lui.
— La dernière fois que je l’ai vue, elle était dehors avec Rex et Caleb.
— Bordel ! dis-je en me levant. Je vais régler ça.
Il me donne une tape sur l’épaule au passage.
— Bien. Et réfléchis à ce que je t’ai dit.
Ouais, ouais…
Je quitte les vestiaires comme si je suivais le couloir de la mort. L’idée que
Layla m’en veuille me rend malade. Mais l’idée qu’elle ne me pardonne pas est
trop douloureuse pour y penser.
Je la vois, assise devant les vestiaires. Rex et Caleb ne sont pas avec elle, et elle
ne semble pas avoir pleuré. Dieu merci !
Elle se lève et s’avance vers moi, son beau visage marqué par l’inquiétude.
— Blake, qu’est-ce qui t’est arrivé tout à l’heure ?
Je reste un peu en retrait pour ne pas être tenté de l’attirer contre moi avant
d’être certain qu’on est quittes.
— Je suis vraiment désolé, la Souris. Je n’ai pas d’excuse, à part que je suis un
connard.
Elle fronce les sourcils et bat des cils.
— J’ai ces pulsions qui me poussent à protéger Axelle et toi.
Je passe la main sur ma tête, et j’espère qu’elle ne me trouve pas aussi
pathétique que j’en ai l’air.
— Je ne dis pas que c’est normal, mais c’est pour que tu comprennes.
Elle hoche la tête, encore et encore. Elle a les yeux écarquillés et me regarde,
ou peut-être qu’elle regarde à travers moi. Elle ne dit rien. Est-ce que je lui ai fait
peur ? Elle continue à acquiescer.
— La Souris ?
Ses yeux se reposent sur moi, humides.
— Ah, merde, je suis désolé !
Je l’attire contre moi, et mes tripes bondissent de surprise quand elle m’entoure
la poitrine des bras pour me serrer elle aussi. Je pose la main sur sa tête, contre
ma poitrine, et profite du parfum de ses cheveux.
— Ne pleure pas, ma belle.
Comme si l’univers avait décidé de se foutre de ma gueule, Jonah sort des
vestiaires à cet instant. Il ne prend qu’une seconde pour observer notre posture,
et un sourire éclaire son air sérieux. Je le fusille du regard, mais je ne peux pas
retenir un petit sourire.
Putain, je déteste quand il a raison !
Il secoue la tête et s’éloigne.
— Je voudrais t’emmener quelque part, ce soir, dis-je dans ses cheveux.
— Je ne peux pas, répond-elle en se dégageant un peu, mes bras toujours
autour d’elle. J’ai déjà un truc.
— Un truc ?
Ce mot me fait vibrer la poitrine. L’adrénaline rugit de nouveau dans mes
veines.
Elle pose les mains sur ma poitrine et lève la tête vers moi.
— Je te l’ai dit, l’autre jour. Je sors avec Raven.
Oh, putain, merci !
— Où est-ce que vous allez ?
— On pensait manger un morceau, peut-être aller voir Ataxia. On ne sortira
pas tard, vu que je bosse samedi pour… heu… tu sais.
Une nuance rosée colore ses joues.
La fête publicitaire au Flesh. Comme si j’allais oublier.
— D’accord, la Souris.
Je dépose un baiser sur sa tête et la lâche enfin.
— Une autre fois, alors.
Je lis de la déception sur ses traits. Je résiste à l’envie de sourire comme un
gamin.
Elle joue avec le logo de mon tee-shirt.
— Je te vois demain ? Pour le…
— Oui, j’y serai.
Je veillerai sur toi en regrettant de ne pas pouvoir t’emprisonner pour ta propre
sécurité.
— Après, on pourrait peut-être manger un morceau ?
J’abandonne la bataille et souris.
— Tu m’invites à un rencard ?
Elle me frappe la poitrine, et son rire résonne comme une clochette qui me
remue le ventre.
— Tu as dit que tu voulais aller quelque part !
J’aplatis sa main contre ma poitrine et la maintiens contre moi.
— Oh, mais oui…
Je prends son menton dans ma main et passe le pouce le long de sa lèvre
inférieure. Si charnue, appelant un baiser… Merde, je la mordrais si je pouvais !
— Je te fais marcher, la Souris.
Elle regarde de côté, comme pour vérifier qui peut nous voir.
— Blake…
— Ne t’inquiète pas, je ne t’embrasserai plus, à moins que tu ne le demandes.
Je surprends encore de la déception, et cette fois elle s’installe. La satisfaction
envahit ma poitrine. Elle le veut !
Je serais un putain de menteur si je prétendais que je n’en crève pas d’envie
aussi…
Chapitre 15

Layla

— Il a fait quoi ?! s’exclame Raven en abattant son verre au point de faire jaillir
le jus de canneberge. Devant Taylor ?
Je regarde rapidement autour de nous dans le restaurant où nous mangeons,
buvons et papotons depuis une heure. J’adresse un sourire d’excuse au couple
d’à côté et bois une gorgée de vin.
— Non, il était déjà parti. Mais Jonah et les mecs étaient présents.
— Oh, il va m’entendre ! promet-elle en sortant son téléphone.
Je couvre son clavier de la main.
— Non, on en a déjà parlé.
Ses yeux aigue-marine s’étrécissent.
— De grâce, dis-moi qu’il s’est excusé.
— Oui. (Je souris au souvenir de ses explications. Je ne l’ai jamais vu aussi
vulnérable.) C’était adorable.
Son air pincé s’adoucit.
— Il a de bonnes intentions. Ces mecs n’ont pas l’habitude de ressentir autre
chose que du désir pour une femme.
Je glisse le doigt sur le bord de mon verre.
— Tu crois que Blake ressent quelque chose pour moi ?
Elle émet un bruit de dérision et me regarde comme si j’avais demandé si le ciel
était bleu.
— Tu déconnes ? C’est pas le genre à déranger ses habitudes pour la première
venue.
Des souvenirs affluent de la nuit où Rose est rentrée ivre. Son soutien,
silencieux, quand il parlait de mon mariage, ses conseils sur la façon de faire avec
Axelle. Ce qui me fait penser…
— J’espère que ça ne t’ennuie pas, mais Blake m’a parlé de ton truc, le Nid de
Raven ?
Elle hoche la tête.
Nous avons déjà discuté de ce qui m’amenait à Vegas, et je lui ai servi une
version abrégée de mon ancienne vie.
— Tu imagines bien qu’après le déménagement et le divorce Rose a du mal à
s’adapter. Blake a suggéré qu’on passe te voir, pour éventuellement recevoir
quelques conseils.
Elle ne dit rien, et ma nervosité me pousse à remplir le silence.
— J’ai tellement peur : si je ne me dépêche pas de chercher de l’aide, il risque
d’être trop tard. C’est peut-être déjà trop tard, mais je dois essayer.
Elle m’observe sans bouger pendant plusieurs secondes, puis cligne des yeux.
— C’est une bonne idée. On a de bons psys dans l’équipe. (Son téléphone à la
main, elle tapote l’écran.) Voilà. Je t’ai envoyé les infos et contacts. Demande
Milena. C’est ma mère.
Sa « mère » ?
— Super, merci. Je sais que c’est probablement bizarre de te demander
tellement d’aide, d’abord ma voiture, et maintenant cela, mais…
— Non, coupe-t-elle en secouant la tête. Je suis contente de le faire. J’apprécie
de voir une mère qui se soucie suffisamment de ses rapports avec sa fille pour
lutter comme ça. (La tristesse dans son regard me fait mal.) Je comprends, Layla.
Les choses n’ont pas toujours été faciles entre ma mère et moi, mais on travaille
dur pour cicatriser nos vieilles blessures.
— Tu es sûre que c’est possible ? Certaines plaies sont profondes. Et si le mal
est trop grand ?
Elle regarde par la fenêtre, et son doigt caresse d’un air absent son sourcil
marqué. J’ai entendu des rumeurs sur elle, au travail, comme quoi son père
l’aurait enlevée jusqu’à ce qu’elle soit contrainte de le tuer. C’est incroyable de
regarder cette jeune femme aujourd’hui. Malgré tout ce qu’elle a vécu, elle est là.
Elle rit, sourit, vit sa vie. Elle va de l’avant.
Elle secoue la tête et se tourne vers moi. Elle sourit et boit une gorgée.
— Tu sais, je crois qu’on peut pardonner même les pires offenses. Sinon, à quoi
ça rimerait ? Toutes choses participent à te construire, à déterminer quelle
femme sera ta fille. Même le mal peut servir le bien, au final.
— J’espère que tu as raison, vraiment.
— J’en suis persuadée, je l’ai vécu moi-même. (Elle penche la tête pour plonger
ses yeux dans les miens, et je lis la foi dans son regard.) Tout s’est arrangé pour le
mieux. N’abandonne pas avant.
Je me penche vers mon vin et réfléchis à ses paroles. Je pourrais en rester là,
mais la curiosité finit par avoir raison de moi.
— Que s’est-il passé entre toi et…
Mais, avant que j’aie demandé d’autres détails, une superbe blonde avec une
frange épaisse s’approche et s’affale sur la banquette à côté de Raven.
— Enfin, bordel ! Désolée, je suis en retard. (Elle laisse tomber la tête contre le
dossier.) J’ai cru que mon boulot ne finirait jamais.
Raven lui sourit. Je ne vois plus les ombres qui hantaient ses yeux pendant
notre précédente discussion.
— Oh, n’exagère pas ! dit-elle en la poussant de l’épaule. Eve, voici mon amie
Layla. Layla, ma copine qui en fait trop, Eve.
Eve fait rouler sa tête, et nos regards se croisent.
— Eh… waouh ! Elle est super belle !
Mes joues s’enflamment, et je souris à cette nouvelle venue pleine d’audace.
— Merci. Contente de te rencontrer enfin.
Elle cale la tête sur une main et se penche.
— Tu es célibataire ?
— Eve ! la sermonne Raven, bouche bée et les yeux écarquillés.
— Quoi ? demande Eve en nous regardant tour à tour. Alors, oui ou non ?
Raven secoue la tête et grogne.
— Elle est avec Blake.
Quoi ?
— Non, je…
— C’est vrai ?
Eve est aussi surprise que moi par cette déclaration.
— Oui. Elle doit encore clarifier les choses, mais oui.
Je secoue la tête, mais tout le reste de mon corps semble hurler son accord.
Eve hausse les épaules et s’affaisse contre la banquette.
— Merde, toutes les belles nanas sont prises !
Raven lève les yeux au ciel.
— Elle a été salement échaudée, et elle a juré de renoncer aux hommes à
jamais. (Elle se tourne face à son amie.) Eve, tu n’es pas gay. Tu aimes les
hommes.
— J’ai besoin d’un verre. (Elle se penche pour inspecter le verre de Raven.)
Qu’est-ce que tu bois ? (Elle renifle le liquide rouge.) Une vodka-canneberge sans
vodka ?
Raven rougit et s’agite sur son siège.
— Ouais. Je dois conduire.
— Pas du tout. On rentre en taxi.
Un silence gêné plane entre les deux amies, et pendant une seconde j’aimerais
me dissoudre sur mon siège et disparaître.
Eve se tourne totalement pour observer Raven de pied en cap.
— Tu mens. Je le sens. Tu fais ton truc… (Elle plie les mains et agite les doigts
dans le vide.) Tes petits tortillements agités !
Raven fait rouler sa paille entre ses doigts.
— Je ne mens pas, je…
— Putain de merde ! Putain de bordel de merde, tu es enceinte !
Eve se dresse comme un ressort et se met à sautiller sur place.
— Ne me mens pas, sale morue ! s’exclame-t-elle en pointant du doigt son amie.
T’es enceinte !
Raven se prend la tête dans les mains, les épaules agitées par le rire… À moins
qu’elle ne pleure ?
— Eh, ça va ?
J’ignore le flot de jurons enthousiastes que déverse Eve pour me concentrer sur
Raven. Elle lève la tête… tout sourires.
Oh, ouf !
— Elle est tarée, commente-t-elle.
Elle sourit toujours et, maintenant que je la regarde mieux, elle dégage cet
éclat si particulier… Je suis surprise de ne pas l’avoir remarqué plus tôt. Il n’y a
qu’une seule chose qui donne cette aura particulière à une femme.
— Alors c’est vrai.
Sa joie contagieuse me déride aussi.
— Assieds-toi et arrête de faire ton cirque ! intervient Raven en forçant Eve à se
rasseoir.
— Crache le morceau, Rave.
Eve croise les bras, comme pour souligner qu’elle ne tolérera plus aucun
mensonge.
Raven nous regarde, et nous nous penchons, suspendues à ses lèvres.
Elle se mordille la joue, les yeux brillants.
— Je ne suis pas certaine.
Eve lève les bras d’un geste théâtral.
— Comment ça : t’es pas certaine ?
— As-tu du retard ? dis-je doucement, pour ne pas être entendue des autres
tables mais couvrir néanmoins le chahut de notre acolyte surexcitée.
— Oui, mais seulement de quelques jours.
Je prends mon sac et me glisse hors de ma banquette.
— Viens. On va t’acheter un test de grossesse.
— Oh, putain ! Je savais que cette nana allait me plaire !
Eve sort à ma suite, puis vient Raven qui glousse derrière nous.

Après une heure et une visite très instructive dans les toilettes d’une
pharmacie, nous avons rejoint le Blackout. Mac nous apporte nos commandes et
reste pour échanger quelques mots. Nous sommes réunies autour d’une petite
table haute, les yeux complices, et nous buvons lentement.
Je souris contre ma paille et tâche de garder le regard sur la scène où joue
Ataxia. Eve sourit également, et elle hoche la tête avec incrédulité.
Quelqu’un doit rompre le silence ! Nous n’avons pas dit un mot depuis que nous
avons pris le taxi en sortant de la pharmacie.
— Vous êtes top, les filles, déclare un type à une table adjacente.
Les mecs n’ont pas caché leurs regards intéressés, mais ce qui était d’abord des
coups d’œil flatteurs se transforme en drague lourdingue. Pénible.
— Vous les connaissez ?
C’est moi qui brise le silence.
Raven et Eve se tournent d’un même mouvement, puis me regardent et
secouent la tête.
Les mecs sourient, et l’un d’eux lève son verre à notre intention.
— Dites-nous si vous vous sentez seules. On se fera une joie d’aller s’occuper
de trois jolies…
Il regarde quelque chose au-dessus de nous et blêmit.
Quoi ?
Alors, je le sens. L’air s’est chargé d’électricité. Du genre qui encourage les filles
à se redresser et les mecs à se tasser sur leurs sièges comme si un prédateur
était en approche. La tension est palpable, et tous les yeux convergent derrière
nous. Je me retourne et… évidemment.
Le groupe de combattants de l’UFL s’approche comme s’il possédait le club, et
même l’air que respirent ses clients. Jonah et Blake ouvrent la marche, suivis par
Caleb et Mason. Ils ont une telle démarche que même Eve, lesbienne par dépit,
redresse la poitrine. Qu’y a-t-il chez les beaux mecs qui semble donner une vie
propre aux seins d’une femme ?
Ils s’approchent nonchalamment. Jonah contemple Raven, Blake me contemple.
J’avale le reste de mon verre dans les quelques secondes qui lui suffisent à nous
rejoindre, et il est accueilli par le gargouillis de ma paille.
— Eh, la Souris. On peut s’incruster dans votre soirée entre filles ?
Il passe le bras autour de mon épaule et me serre contre lui. Son parfum de
pluie et de sous-bois me fait tourner la tête.
Je lève les yeux vers son beau visage parfait.
— Faut voir. Tu te sens de parler menstruations ?
— Non ! (Il désigne Jonah d’un signe de tête.) Mais cette petite fiotte, sûrement.
Je suis sûr que son cycle est synchro avec celui de Raven.
— Encore un mot sur mon cycle menstruel, et je te recycle la gueule à coups de
poing, gronde-t-il, debout derrière sa femme.
Blake rit de ce jeu de provocations.
— Des mecs qui déboulent en pleine soirée filles, génial.
Le sarcasme d’Eve attire notre attention. Blake lui sourit.
— Arrête ton cirque, tu veux ? Si tu viens au Blackout, tu dois te douter qu’on
sera là. La prochaine fois, réserve un club de drag-queens. Tu n’risques pas de
voir le bout d’nos queues par là.
— Enfin, bref, conclut-elle en désignant Mason de sa paille, c’est qui, le
nouveau ?
Il profite de l’invitation inavouée pour se glisser près d’elle, ses dents parfaites
brillant autant que ses yeux.
— Malibu, voilà Eve, présente Blake avec un signe de tête. Eve, Malibu.
— Mason, en fait, corrige-t-il avant de lui serrer la main. Tu n’as pas eu trop
mal ?
Elle se rapproche et incline la tête.
— Pardon ?
Mason adresse un clin d’œil à Blake avant de revenir à la jolie blonde.
— Ce n’était pas trop douloureux ? Quand tu es tombée du ciel ?
— Oh, putain ! marmonne Blake, secoué par un rire silencieux contre mon
épaule.
— T’existes pour de vrai ? demande Eve avec un sourire, loin d’être vexée.
Si vous voulez mon avis, elle n’est pas aussi dégoûtée des hommes qu’elle
voudrait l’être…
— Ouais, mon ange. Pour de vrai… et vraiment chanceux de ne pas être
aveugle.
Il recule pour l’observer de la tête aux pieds.
Elle glousse, oui, vraiment, elle glousse !
Caleb frappe la table de la main.
— Je commande à boire. Je vous ressers, les filles ?
Je détourne le regard du couple.
— Oui, Mac sait ce qu’on boit.
Il hoche la tête et s’éloigne.
— Tu t’amuses, la Souris ? murmure Blake contre mon oreille.
Un frisson me parcourt l’échine.
— Mmm mmm.
— Vous vous bourrez la gueule ce soir ou quoi, les filles ? demande Jonah en
prenant la place de Raven qu’il installe sur ses genoux. J’aime bien quand tu es
un peu éméchée.
Elle lui tape le bras par jeu.
— Non, on ne se « bourre » pas « la gueule ».
Eve lève la main.
— Moi si, à fond.
— Qu’est-ce que tu n’as pas compris dans l’idée de « soirée entre filles » ?
demande Raven à son mari.
— Eh, on voulait voir jouer Rex. Si tu veux, on peut dégager de l’autre côté du
bar.
Jonah passe les bras autour de sa taille, contredisant sa proposition.
Elle l’embrasse sur une joue puis l’autre.
— Pas question.
— Raven, pourquoi ne pas raconter à Jonah ce qu’on a fait après dîner ?
Le sourire provocateur de la jeune fille est accueilli par une grimace de
l’intéressée.
Blake se colle contre moi.
— Qu’est-ce que vous avez fait ?
— Hein ? (Je lève les yeux vers lui et reconnais son petit sourire sexy.) Oh…
heu…
Je me tourne vers Raven pour implorer son aide. Elle me regarde à son tour, les
yeux comme des soucoupes.
— Vodka-soda pour Layla, cosmo pour Eve, jus de canneberge pour Raven,
annonce Caleb en posant les verres devant nous.
Une serveuse le suit avec quatre bières pour les hommes.
— Mon cœur, je pensais que tu serais déjà pompette…, soupire Jonah en
glissant les doigts dans ses cheveux. Du jus de canneberge ? Prends un verre, je
conduirai.
Oh non ! Avec la remarque d’Eve, ce jus de canneberge est un baiser de la
mort…
— Ouais, Rave. Prends un verre. Jonah pourra… Oh, attends ! (Eve se frappe le
front.) Tu ne peux pas.
Elle ricane.
— Eve, la ferme !
La réprimande de Raven a peu d’effet sur son amie.
— Qu’est-ce qui se passe, ma belle ? Tu es malade ?
Jonah semble vraiment inquiet.
— Non, je ne suis pas malade.
Raven pose la main sur sa joue et longe son sourcil du pouce.
Les yeux du combattant s’assombrissent et plongent dans ceux de sa femme.
Blake m’attire contre lui, et sa main glisse dans mes cheveux. La tension
enveloppe la tablée, et je me demande combien de temps nous allons tenir sans
lâcher le morceau. Mieux vaut ne pas tarder, parce que vu la tension des
mâchoires de Jonah il va craquer…
— Je voulais te le dire une fois qu’on serait seuls, mais puisqu’une certaine
personne ne sait pas tenir sa grande gueule…
Tout le monde se penche. Même si je sais ce qu’elle va annoncer, j’ai
l’impression d’attendre une surprise.
Elle lui entoure le visage des mains. Elle l’embrasse sur la bouche puis lui
chuchote quelques mots à l’oreille.
Blake pose les lèvres près de mes tempes.
— Qu’est-ce qui se pa…
— Chut !
Je le fais taire et me penche vers le couple.
Tout le monde se tait et observe.
Elle s’écarte et lève les sourcils. Il la regarde puis pose le front contre sa
poitrine. Elle le tient contre elle, les doigts dans ses cheveux en lui murmurant
quelques paroles. Il acquiesce plusieurs fois, apparemment pour exprimer son
accord. Il pousse la tête contre elle, et elle l’accueille en le soutenant comme leur
futur bébé.
Au cœur de ce beau moment entre deux personnes dévouées l’une à l’autre,
unies par un amour réciproque, je suis accablée de tristesse. Je suis témoin de
cet instant qui changera leurs vies à jamais, et je ne peux m’empêcher de les
envier. J’envie un amour si profond qu’on ne sait plus différencier le tu du nous…
J’envie la joie à l’idée d’une nouvelle vie, d’une manifestation physique, vivante,
animée de souffle, qui incarne l’amour que l’on ressent… J’envie le soutien d’une
âme sœur qui vous protège, qui garantit votre sécurité et votre santé, et celles de
l’enfant à naître, jusqu’à son dernier souffle.
— Layla.
Eve me tend une serviette et désigne son visage.
Merde ! J’essuie les quelques larmes qui coulent sur mes joues et souris pour
éloigner mes sombres pensées.
— Tout va bien, la Souris ?
Blake m’embrasse le haut du crâne, et je hoche la tête.
— Oui. C’est juste super mignon.
— Qu’est-ce qui est mignon ? Je ne comprends rien à ce qui se passe, là.
Je ris et lève les yeux vers son visage souriant.
— Demande-leur.
— Eh, c’est quoi ce bordel ? lance-t-il, brisant l’instant romantique.
Je lui frappe la poitrine.
— La ferme !
Jonah embrasse sa femme et nous regarde. Il arbore le sourire le plus éclatant
que j’aie vu chez un homme.
— On va avoir un bébé.

Blake

Eh ben, putain ! Je savais qu’ils étaient pressés, mais je ne m’attendais pas à ce


que ça aille si vite. Je ne comprends pas. Pourquoi ce besoin urgent de fonder une
famille ? Si je me marie un jour, je ne pense pas que je serai prêt à partager tout
de suite ma femme avec un gamin. Attends, attends… Ma femme ? Un gamin ?
Qu’est-ce qui me prend, putain !
— Félicitations, mec, dis-je en serrant la main de Jonah. Je suis heureux pour
vous.
Layla se laisse aller contre moi et glisse un bras autour de ma taille. Je lève les
yeux au ciel sans qu’elle le remarque. C’est quoi, ce truc, avec les femmes et les
bébés ? On dirait une espèce de virus qui se transmet instantanément et fait
pleurer toutes les nanas.
La simple idée d’être père, d’avoir de telles responsabilités vis-à-vis d’un autre
être humain… Merde, j’ai déjà du mal à m’occuper de moi-même ! Il y a un gros
risque que je ne sois un père à chier. Le genre qui contrôle tout, qui a des
attentes d’une ambition ridicule, qui domine les autres en gueulant le plus fort…
Je ne suis pas taillé pour la paternité.
Mais Jonah ne l’était pas non plus, jusqu’à ce qu’il rencontre Raven.
Quand elle est entrée dans sa vie, il s’est mis à voir le monde différemment. Sur
le coup, je l’ai pris pour un imbécile, mais maintenant que je l’ai vu avec elle je
comprends. Pour la première fois, je comprends l’attrait d’une relation sérieuse.
Avoir quelqu’un avec qui manger, dormir et rire, chaque jour. Quelqu’un qui te
demande comment était ta journée et se soucie vraiment de ta réponse. Comme
une meilleure amie avec qui partager mes secrets sans craindre son jugement.
Je regarde Layla qui discute bébé et trucs de filles avec Raven. Elle est drôle,
détendue, avec juste ce qu’il faut de provocation. Et elle est si belle que sa vue me
fait battre le cœur encore plus fort que la queue. C’est une putain de révélation.
Merde ! Malgré tout son passé et ses blessures, je tombe amoureux de cette
fille.
— Je ne veux pas faire ma rabat-joie, les gars, mais je dois bosser demain.
La voix de Layla me ramène à la réalité.
— Ah oui, la fête de promo au Flesh !
Raven regarde Layla, puis moi, comme si elle s’attendait à ce que j’explose et
que je me mette à renverser les tables.
Mais j’ai d’autres projets.
— Je te reconduis.
Je l’aide à se lever puis j’attends qu’elle ait souhaité bonsoir à tout le monde, à
grand renfort d’embrassades.
Les têtes de nœud de la table d’à côté dévorent de leurs yeux d’affamés son
petit corps. Je leur balance un regard de tueur, mais je me rends très vite compte
qu’ils ne sont pas les seuls à la regarder. Trois autres mecs au bar la reluquent
aussi. Comme l’étoile du Nord, elle peut se déplacer, leurs compas à tête de bite la
suivent aussitôt. Fait chier.
J’ai hâte de la sortir d’ici et je tends le bras vers sa main. Elle serre Caleb dans
ses bras, et je ravale un grognement quand je surprends Mason à lui mater le cul.
Il me sourit mais se rembrunit très vite. Ouais, connard. Elle n’est pas pour toi.
Une voix, au plus profond de mon esprit, me hurle qu’elle n’est pas à moi non
plus.
Mais ce soir ça va changer.
Je lui prends la main avec impatience et l’entraîne sur le parking du club.
— Blake, appelle-t-elle en peinant à tenir le rythme sur ses talons hauts,
ralentis.
Impossible. Je dois faire quelque chose. Rien ne m’arrêtera si ce n’est un mur
de brique dressé entre nous. Même pas ça, d’ailleurs.
Alors que ma voiture est à quelques pas, je déverrouille les portières.
J’ai l’impression de devoir encore parcourir des kilomètres, et l’impatience me
propulse en avant. Une fois arrivé, je nous entraîne près de la portière du côté
conducteur.
— Que se passe-t-il ? Tu vas bien ?
J’ouvre la portière pour qu’elle nous donne un peu d’intimité, puis je me tourne
vers elle. Je la pousse dos contre le fauteuil et passe les mains dans ses cheveux
soyeux dénoués.
— Demande-moi.
Mon grognement la fait sursauter.
— Blake je ne comprends p…
Je pose le front contre le sien et me concentre pour garder le contrôle.
— Quelle torture !… Être si proche…, te sentir, avec la saveur de ton baiser
toujours sur ma langue… Rester là pendant que des connards te matent… Savoir
qu’ils rêvent de ce que je sais être plus délicieux que leurs fantasmes les plus
développés… Merde, ça me tue !
Elle bat des cils, le souffle court.
— Oh, mon Dieu !
— La Souris, je ne ferai rien avant que tu me le demandes. Ton passé t’a
durement marquée. Je le vois bien. Mais, bon Dieu, je vais mourir. (Je serre les
poings dans ses cheveux et j’incline sa tête en arrière. Mes lèvres flottent au-
dessus des siennes, et je bois son souffle chaud.) Dis-moi que ça te va.
— Oui.
Sa bouche est si proche que ses lèvres effleurent les miennes quand elle
répond.
— Oui quoi ? (Je glisse mes lèvres entrouvertes le long des siennes.) Que veux-
tu ?
— Je t’en prie, Blake. Embrasse-moi.
Chapitre 16

Blake

Dieu merci ! Je couvre sa bouche de la mienne. Elle gémit contre ma langue. Un


grondement de satisfaction monte de ma gorge. Je suce sa lèvre inférieure, et la
saveur sucrée me retourne les sens. Sa bouche humide et la caresse veloutée de
sa langue me saisissent aux tripes.
Mes muscles abdominaux se contractent, et je la bascule davantage contre le
siège conducteur. Elle saisit mon tee-shirt à la taille et s’y accroche tandis que je
presse mon corps contre elle. Tout est petit et délicat en elle, mais ce baiser est
brûlant, et elle me répond comme un miroir. Elle cambre le dos et colle les seins
contre mes côtes. Une impatience sauvage embrase ma peau. Toucher, goûter,
ressentir chaque parcelle de son corps…
Je glisse la main de ses cheveux à son cou, sans cesser de déguster sa bouche
délicieuse. Ma main me démange de caresser ses tétons dressés. Je laisse
descendre la paume contre elle, m’arrête au-dessus de sa poitrine, mais je refuse
d’aller plus loin sans qu’elle me donne son accord. Elle se tortille sous moi, son
corps avide de ce que je me refuse. Parfaite, bon Dieu !
Je retiens ma frénésie et trouve la force de briser notre baiser. Ses yeux
semblent presque noirs dans l’ombre tandis qu’ils interrogent les miens.
Impatient, je mordille sa lèvre inférieure.
— Demande.
Elle cligne des yeux et regarde mes doigts, à l’ébauche de son décolleté.
— Touche-moi.
Cette simple demande s’envole en gémissement. Je souris contre ses lèvres.
— Brave petite.
Ma bouche dévore la sienne pour la remercier. Elle s’accroche à la ceinture de
mon boxer, et ses petits doigts brûlent ma peau comme des flammes. Le parfum
de vanille tentateur m’emplit le nez et aiguise mon appétit pour encore plus.
Je recule un instant pour la regarder. Elle a les joues rouges, les lèvres
gonflées, les yeux clos. J’aimerais glisser les mains… (merde, la tête, même !) dans
sa chemise, mais j’ai besoin de savoir si elle le veut vraiment. Si je vais trop vite,
je risque de la perdre.
— Regarde-moi.
Un désir brûlant colore le bronze profond de ses yeux.
Je passe la main à la naissance de ses seins. Elle hoquette, mais je ne lis que de
l’envie dans ses yeux. Je m’aventure plus bas et sens la pointe ferme de son sein
contre ma paume. Le mince tissu ne me cache rien de la chaleur de sa peau et de
son excitation. Mes abdos se contractent sous l’envie incontrôlable de m’enfouir
en elle. Je n’ai jamais eu autant de mal à me retenir, et il n’a jamais été plus
important d’y arriver.
Je scrute les profondeurs de son regard, sous ses paupières alourdies de désir.
Je tourne doucement les pouces sur ses tétons, et elle les tend vers moi.
— Ouvre, dis-je dans un souffle.
Elle se mord la lèvre, et ses yeux brillent de passion. Je ne peux retenir un
sourire. On ne lui donne pas d’ordres, hein ?
Après quelques caresses légères, je presse doucement ses seins et fais rouler
les pointes entre mes doigts. Convaincu qu’elle est partante, je reprends. Sa
bouche s’ouvre aussitôt sous la mienne, et je penche la tête, affamé, pour me
plonger en elle, explorer chaque contour de ses lèvres avec avidité. Sa langue
roule contre la mienne. Tellement délicieuse !
Le temps passe, des minutes, des heures, des années, et nous restons perdus
dans notre baiser. Mon corps est animé, vibrant de mon besoin sauvage de la
posséder. Je pose une jambe entre les siennes et ravale un grognement de
satisfaction en sentant le feu contre ma cuisse. Ses hanches roulent contre moi,
en quête de la satisfaction que je voudrais lui offrir si je pouvais. Mais pas ici, pas
comme ça.
Je passe sur sa gorge et me repais de son pouls frénétique contre ma langue.
— Je te veux.
— Mmm…
Elle incline la tête pour que je poursuive mon exploration.
— Où est Axelle ?
— À la maison.
Impossible, donc. Chez moi, plutôt.
— Tu dois rentrer quand ?
— À 23 heures.
C’est une torture, mais je retire la main de ses seins et sors mon téléphone pour
vérifier l’heure : 21 h 45.
— Je te ramènerai pour l’heure. Grimpe !
Je désigne le siège passager.
Elle se mord les lèvres, l’air tendue. Merde ! Elle a peur. Ce n’est pas un coup
d’un soir que j’ai dragué au bar. Elle a besoin de douceur, et je dois me calmer un
peu.
— La Souris. (Je m’écarte un peu pour lui laisser de l’espace.) Tu choisis. Je ne
le prendrai pas mal.
Les bras croisés sur le ventre, elle m’observe en plissant les yeux. Je lève les
mains et recule d’un pas. Je sais que son passé la hante, la fait douter sur mes
intentions. La dernière chose que je veux risquer est de l’effrayer.
Gérer une femme si fragile est plus difficile que je ne l’aurais cru. Mais avec elle
je n’ai pas l’impression de me forcer. C’est comme d’entrouvrir les pétales d’une
fleur. Quoi ? Je grimace et songe que la prochaine fois que je pense un truc
pareil, je supplierai Layla de me latter les couilles à coups de genou. Merde !
— Je sais. (Elle m’adresse un sourire timide, mais ses bras m’entourent
toujours comme une protection.) Du moment que je rentre pour 23 heures.
Je prends sa main et, quand elle saisit la mienne, je me détends un peu. Je
l’accompagne du côté passager et lui ouvre la porte avant de l’aider à monter. Son
corps tentant est souligné par son jean serré et sa chemise courte, qui dévoile ses
courbes parfaites. Bon Dieu !
En route vers chez moi, je me récite toutes les raisons de ne pas coucher avec
elle. Elles semblaient évidentes il y a quelques minutes seulement, mais elles
deviennent de moins en moins pertinentes à mesure que le trajet avance. Une fois
devant ma porte, elles ne sont plus qu’une idée floue, et quand elle s’installe sur
mon canapé… Pourquoi ne pourrais-je pas coucher avec elle ?
— Tu veux boire quelque chose ?
Dans la cuisine, je prends une bouteille d’eau pour moi.
— Non, heu… Non, merci.
Elle tire ses cheveux devant une épaule et joue avec une longue mèche. Elle
observe la pièce mais ne me regarde pas.
Je lui prends aussi une bouteille et l’apporte. Quand je pose les boissons sur la
table de verre, elle sursaute. A-t-elle changé d’avis ?
Je m’installe près d’elle et pose les pieds sur la table basse.
— Tu veux qu’on en parle ?
Elle me regarde, les yeux écarquillés.
— De quoi ?
— De tout ça, dis-je en nous désignant. Ça t’aiderait à te détendre.
— Je ne sais pas. Je…
Elle baisse les yeux.
— Je commence. Tu me plais. Mais tu as déjà dû t’en rendre compte.
Elle m’observe sous ses longs cils.
— Je ne vais pas mentir, je donnerais tout pour t’avoir, nue, dans mon lit.
Elle rougit et se mord les lèvres. Au moins, elle ne fuit pas en hurlant.
— Je ne crois pas que tu sois prête, continué-je en m’accoudant et en posant la
tête dans ma main. Merde, je ne suis même pas sûr d’être prêt pour ça ! Mais tu
connais mes intentions. Je t’ai dans la peau. Je ne demande pas tout, tout de
suite. Je veux que tu me fasses confiance, et j’attendrai aussi longtemps que
nécessaire.
Quand je prononce ces mots, mon esprit lutte pour s’accorder. C’était
sacrément profond. Mais j’en pensais chaque syllabe. Je n’ai pas l’habitude de
dire ça aux femmes. D’ordinaire, je leur sers mon couplet « pas d’attaches, pas de
fausses idées ». C’est nouveau.
Elle s’éclaircit la gorge et se tourne vers moi.
— J’apprécie que tu prennes ton temps, mais je ne suis pas aussi fragile que tu
penses. Je ne garantis rien, mais j’aimerais voir… jusqu’où ça va.
Je lui prends la main, surpris qu’elle noue nos doigts contre ses genoux.
— C’est un bon début, je crois.
Je m’imprègne du lien entre nous et je souris en mesurant ma main énorme
autour de ses petits doigts. Le souvenir de ses mains parfaites sur moi, tout à
l’heure, contre mon boxer, me réchauffe le sang.
— Viens, la Souris.
Je l’attire sur mes genoux. Elle s’installe pour me chevaucher. Pour la première
fois, je suis nerveux. Mes limites ne sont pas claires, je suis comme aveugle avec
elle. Mais je dois bientôt la reconduire chez elle, et je compte profiter de chaque
minute.
Je commence par ses genoux et passe les mains sur ses cuisses, sa taille et
sous sa chemise. La peau nue de son dos sous mes doigts m’arrache un
grognement. Bon sang, si elle est déjà si douce, qu’est-ce que ce sera quand je la
caresserai partout ?
Ses petites mains sont posées sur mes biceps et montent se nouer derrière ma
nuque.
— Blake, je n’ai pas vraiment l’habitude…
— Non, ne parle pas du passé. Pas quand on est comme ça…
Je glisse les mains sur ses côtes, son soutien-gorge, puis redescends.
— Juste toi et moi, la Souris. Personne de ton passé. Quand on est comme ça,
c’est entre nous. Il n’y a que nous.
Elle hoche la tête et se penche en avant, les lèvres toutes proches des miennes.
— Embrasse-moi.
Sur ces simples mots, nous reprenons où nous en étions. Nos lèvres bougent de
concert comme si le temps s’était arrêté. Je lui saisis la taille, en résistant à
l’envie de la coller contre mon sexe durci. Elle glisse les doigts contre mon crâne,
l’effleurant de ses ongles, et si je n’y prends pas garde je pourrais exploser. Je lui
mordille la lèvre inférieure, puis le menton, et le cou, et je suce sa chair tendre.
Elle gémit et roule des hanches, se penchant légèrement pour que je sente la
chaleur de sa peau juste là où j’en ai envie.
— Merde, il faut que je te touche !
Je passe les mains sur ses côtes et j’attends son invitation.
Elle se cambre et tangue contre ma queue.
— Touche-moi.
Je lui caresse les seins et retire le satin de son soutien-gorge pour savourer sa
poitrine nue. Elle est lourde, douce comme de la soie, chaude et satinée.
— Bon sang, ma belle, ce que tu es douce !
Je suis perdu dans un océan de sensations : sa langue dans ma bouche, ses
doigts plantés dans mes bras, sa chaleur contre mes genoux, alors qu’elle se
déhanche comme pour m’inviter.
— Touche-moi, Blake, gémit-elle, le souffle court, alors que je lui masse les
seins.
— Je te touche, bébé.
— Non, Blake, corrige-t-elle en se collant contre moi et en m’arrachant un
grognement satisfait. Plus bas.
Oh, bordel, oui !

Layla

— Lève-toi.
Blake me pousse sur le dos, sur le canapé. Ses mains ont tôt fait de
déboutonner mon jean.
J’ai le corps en feu, je bous de l’intérieur. Pourtant, j’ai encore envie de chaleur.
Je devrais être nerveuse ou effrayée. Mais je crains que s’il ne se dépêche pas je
meure. Il descend la toile sur mes jambes, et je soulève les hanches pour l’aider.
Je deviens hypersensible, chaque fibre qui me frôle la peau augmente mon
excitation. Débarrassée du pantalon, il me remonte sur ses genoux. Je regarde
mes cuisses ouvertes sur ses hanches. La seule étoffe qui me couvre le bas est un
petit morceau de satin noir.
Il me caresse les cuisses, et son regard plonge dans le mien.
— Tu n’as pas idée d’à quel point tu es canon comme ça.
Je passe les doigts le long de ses lèvres. Il les entrouvre nonchalamment, sa
langue humecte la partie inférieure, et je suis hypnotisée. La chaleur humide de
sa bouche envoie des ondes de choc de plaisir entre mes jambes. Il suce le bout de
mon majeur et le mordille avant de le relâcher. Je veux le goûter sur ma peau et
glisse le doigt dans ma bouche.
— Putain, c’est chaud !
Il enfonce les doigts dans mes hanches nues.
Je savoure nos parfums mélangés qui projettent une autre vague d’excitation
en moi.
— Mets les mains sur moi, Blake.
C’est une impression étrange que de demander ce que je désire, mais je me
laisse porter par le désir et l’instinct. Avec un déhanchement, j’appelle ses mains.
— Bon Dieu, la Souris. Quand tu parles comme ça, que tu bouges comme ça…
Tu vas me détruire.
Il grogne et s’empare de ma bouche en un baiser brutal.
Comme chaque fois, mes pensées se brouillent. Chaque caresse de sa langue,
chaque tiraillement entre ses dents me pousse à m’abandonner à lui, servante de
ce maître du désir.
Ses doigts courent le long de ma culotte et avivent la flamme de mon excitation.
Je l’embrasse plus intensément, inclinant la tête pour un baiser profond, le
suppliant en silence. Encore, plus. Il continue ses provocations, ne m’accordant
qu’un aperçu de son contact. Une vague dévastatrice monte en moi, puissante,
mais je la retiens. La tension me rend folle.
Je brise notre baiser sur un gémissement.
— J’ai besoin de tes doigts, le Serpent. S’il te plaît.
Il s’écarte, et je lis une fragilité dans son regard, qui me coupe le souffle.
— Appelle-moi encore comme ça.
Son expression est tendre et me serre le cœur.
— Le Serpent.
— Merde ! J’adore quand tu le dis.
Il plonge deux doigts sous le tissu de satin noir et les presse contre moi.
— Oui.
Ma tête tombe en arrière, et je roule des hanches.
Je n’ai jamais rien ressenti de tel. La liberté de demander ce que je veux…
L’assurance de pouvoir m’abandonner en savourant mon plaisir… La confiance
parce qu’il va prendre soin de moi sans en demander trop.
Et même s’il s’y risquait il me reste le pouvoir de dire non.
Mes hanches vont et viennent au rythme de ses doigts. Ses yeux avides
plongent dans les miens, et il me contemple, sans se pencher pour m’embrasser.
Submergée par les sensations, par ses doigts et le frottement de son jean entre
mes cuisses, je pose les mains contre sa poitrine et me mords la lèvre pour retenir
mes cris de plaisir.
Sa main libre caresse ma hanche et remonte sur ma poitrine, jusqu’à
envelopper ma nuque.
— Ne te retiens pas, la Souris.
Il tire un peu sur mon menton pour libérer ma lèvre, et je hoquette.
Il me récompense en appuyant davantage les doigts, mais même si je sais qu’il
veut entendre mes réactions je me retiens encore. Je suis trop mal à l’aise, la
honte est trop lourde. Il ne sait pas ce qu’il me demande.
« Allez, Layla, je veux t’entendre. »
L’orgasme qui montait en moi décline. Non. Je lutte contre la voix surgie du
passé. Je ne laisserai pas son souvenir tout gâcher.
Ses doigts ralentissent et menacent de se retirer.
— Tu vas bien ou…
— Je vais bien.
Je hoche la tête et détends les mâchoires. Je n’ai plus à être cette femme. Je
suis maîtresse de moi-même.
Je fais mine de retrouver la liberté de nos débuts et fais courir la main sur son
abdomen musclé, jusqu’à son entrejambe. Son érection pousse contre la
fermeture. Je prends son sexe fermement en main, et il tend les hanches vers
moi. Mon estomac se contracte face à l’effet que je lui procure.
Nos mains s’activent de concert dans la chaleur du moment, et je me penche
pour me repaître de sa bouche. Il me rejoint et me dévore les lèvres, avec
tellement de passion que je dois me tenir à son épaule pour ne pas basculer.
Frénétiques, au bord de la jouissance, nos intentions se font plus intenses, plus
rapides, ensemble.
Il tire sur mon décolleté en V pour découvrir mes seins.
— La Souris.
Il prononce mon nom avec impatience et enflamme mon délire extatique.
— Prends-les.
Je fais tomber les coques de satin et expose ma poitrine nue.
— Bon Dieu !
Il ferme la bouche sur l’un des tétons pendant que ses doigts jouent avec
l’autre. Son fredonnement de délices vibre contre ma peau sensible.
— Blake, je…
Submergé par les sensations, mon corps est agité de spasmes. Désespérée à
l’idée de me libérer de cette tension, terrifiée à l’idée de m’écrouler en morceaux
dans ses bras, je retiens la vague qui menace de me détruire.
« Allez, jouis pour moi, salope ! »
— Non…
Je secoue la tête et la laisse tomber sur son épaule. Les ombres terrifiantes de
mon passé glissent contre mon dos et me saisissent à la gorge.
— J’ai peur.
Il enfouit son visage contre mon cou.
— Laisse venir, ma belle. Je suis là, je te protège. (Il presse les doigts plus
étroitement.) Laisse-toi aller.
« Tu ne veux pas de moi, mais ton petit corps de pute ne sait pas dire non. »
Ces mots resurgis dans mon esprit m’étouffent et contredisent les sensations
qui emplissent mon corps. Mon ventre se noue, faisant refluer mon orgasme, mais
je lutte. Il continue ses efforts, se concentrant sur ce point sensible qui me coupe
le souffle. Mais un voile sombre tombe entre mon corps et mon esprit, brisant mon
élan.
L’instinct prend le dessus et me dissocie de la force, pourtant immense, de mon
plaisir à son comble.
— Je… je ne peux pas.
Il me redresse doucement et m’embrasse le long du cou.
— Si, tu peux.
Il aspire mon téton entre ses lèvres.
Le pincement et la succion sont trop familiers et me rappellent ce que mon
corps a vécu.
« Je ne laisserai personne te prendre comme je le fais, jamais ! »
— La ferme !
Je repousse la poitrine de Blake et me retire de ses genoux.
Il lève les mains mais ne me retient pas.
— Merde, qu’est-ce que j’ai fait ? Je t’ai fait mal ?
Il m’observe soigneusement pour s’assurer que je vais bien, mais il ne fait pas
un geste pour me toucher.
Je secoue la tête et rajuste ma poitrine sous ma chemise. Mon cœur bat à tout
rompre et je halète.
— Parle-moi. Tu vas bien ?
Je hoche la tête, encore et encore, en attendant que ma peur s’apaise. Blake
n’est pas un monstre. Il ne me fera pas de mal. Il ne ferait jamais ça. Respire.
— Merde, Layla, parle-moi ! (Il s’approche de moi, mais je recule hors de portée.)
Je suis désolé, je…
— Non, je vais bien, je…
La honte et l’horreur de ce que j’ai fait pèsent sur mes épaules.
— Je devrais y aller.
Je cherche mon jean sur le sol, m’essuie le front, échauffée et humiliée par
cette crise. Je ne suis pourtant pas naïve au point de croire que ce sera différent
avec un autre homme… Où est mon jean ?
— Non, tu ne partiras pas. Pas comme ça ! (Il s’empare de mon pantalon.) Parle-
moi.
Mes joues s’enflamment, et je suis prise d’une suée.
— Je vais bien.
Bon sang, ma voix flanche !
— Je ne te toucherai pas. J’ai envie de te prendre dans mes bras, mais si tu
n’es pas d’accord je te laisse tranquille. Mais tu dois me laisser partager. Est-ce
que j’ai fait quelque chose de mal ?
Ce qu’il fait chaud ici. Je tire mes cheveux en arrière et les noue étroitement.
Blake me plaît. Il a été si gentil, il m’a acceptée, avec mes cicatrices invisibles et
tout le reste. Mais ce retour de mon passé pourrait bien avoir détruit tout espoir
que nos rapports deviennent plus qu’amicaux… Il connaît le pire mais ça…, c’est
humiliant. Il demande, supplie pratiquement. Mais est-ce que je peux lui faire
confiance ?
Ses yeux verts étudient mon visage, cherchent, supplient.
Je pousse un profond soupir et m’affale sur le canapé près de lui, les yeux
baissés sur mes genoux. J’ai déjà sacrifié ma fierté. Qu’ai-je encore à perdre ?
Après tout, autant lui faire peur tout de suite plutôt que d’attendre que de vrais
sentiments se développent.
— Je pensais que cette fois serait différente.
— Comment ça, différente ?
Il y a comme un grognement dans sa voix. Je me concentre sur mon souffle
pour ne pas faire d’hyperventilation.
— Il me…
L’humiliation noie ma confession.
Blake attend patiemment. Il est tendu mais il garde un air doux.
— Je ne peux pas avoir d’orgasme. (Je penche le menton pour me cacher sous
la barrière protectrice de mes cheveux.) Je sais que ça paraît stupide, et ça en dit
sans doute long sur mon état de ruine psychologique.
— C’est impossible. Tout le monde peut avoir un orgasme.
Je secoue la tête.
— Non. Pas moi. J’ai essayé, mais comme je n’y arrivais pas il le prenait comme
une insulte personnelle. Il me punissait. (Je hoquette un rire.) Ridicule, non ?
Même sous la menace de sa punition, je n’y arrivais pas. Et crois-moi : j’ai
vraiment essayé.
Je jette un coup d’œil entre les mèches pour surveiller sa réaction.
— Quelle punition ?
Ses yeux flamboient, et son air doux se déforme de façon terrifiante.
— Tu ne veux pas…
— Si. Putain, raconte-moi !
Je me laisse convaincre par sa façon de le dire, comme si sa vie dépendait de
ma réponse, et je décide de tout lui révéler.
— Il me prenait, n’importe comment, selon son envie. (Je prends une grande
inspiration déformée par un sanglot.) Violemment. (Ma vision se brouille, et mon
souffle sort en sifflant.) Je croyais que ce serait différent maintenant. Je veux
dire, avec toi, ça n’a rien à voir. C’est juste que…
Je regarde vers le mur de verre les lumières clignotantes au loin, pour me
soulager de la fureur brûlante que je lis dans ses yeux.
— Il m’a brisée.
Blake se lève si vite que je sens le souffle de son mouvement. Il se dirige à
grands pas vers la cuisine et il fait claquer quelques tiroirs. J’en profite pour
remettre mon pantalon et mes chaussures. Il est certainement prêt à me
reconduire chez moi. Un mec comme lui n’a ni le temps ni la patience de gérer
une cinglée comme moi. Pas lui qui a tant d’admiratrices dévouées qui
l’attendent.
Argh ! Il faut que je sorte d’ici.
— Tu sais, tu peux m’appeler un taxi si tu veux. (Je cherche mon sac sous la
lumière tamisée.) Je suis sûre que tu dois…
— Tiens.
Je glapis et sursaute quand son mot enflammé résonne juste derrière moi.
— Bon sang, Blake ! Tu as des coussinets de chat ou quoi ?
Je pose la main sur mon cœur, que je sens battre la chamade.
Il me tend un carnet et un crayon.
— Tiens, prends.
— D’accord…
J’obéis.
— Écris tout. Adresse, numéro de téléphone, numéro de Sécu, tout ce que tu
sais. (Il tapote les feuilles.) Je veux tout savoir.
Je regarde le carnet et le crayon, puis me tourne vers lui.
— Je ne comprends pas.
— Balance tout, Layla. Je ne déconne pas. Je veux son adresse, son numéro,
son groupe sanguin, le putain de café qu’il préfère. Note tout.
— Blake…
D’un pas, il me fait face. Il prend mon menton entre ses doigts et soutient mon
regard.
— Je ne veux pas t’effrayer, ma belle, mais ces conneries doivent cesser
maintenant. Il y a des mecs qui méritent une putain de leçon. Ton ex en fait
partie. Et c’est moi qui vais lui apprendre. Écris tout.
C’est un combattant, né pour défendre les faibles et redresser les torts à coups
de poing. Il a grandi en frappant ses ennemis jusqu’à l’abandon. C’est lui,
puissant et dévoué, poétique dans un sens, qui me crispe la poitrine. Je pose la
main sur ses mâchoires crispées.
— Le Serpent, tu…
— Non. (Il tressaille et grimace.) Ne m’appelle pas comme ça quand je suis
énervé. Ça me fait bander, et ma colère retombe. (Il hausse une épaule.) Enfin,
presque.
— Attends… Alors tu ne renonces pas à moi ?
— Renoncer ? demande-t-il en se rembrunissant. La Souris, tu es folle si tu
crois qu’un truc comme ça me ferait fuir. (Il pousse le bloc et le crayon contre
moi.) Tiens, prends ça.
— Tu serais prêt à rester avec une fille qui ne peut pas… enfin qui n’a jamais…
Sa bouche se détend, et il m’entoure le cou de ses mains avant de passer le
pouce sous mon oreille.
— J’aime les défis, ma belle. Tu en es capable, c’est juste que tu n’as pas connu
le bon partenaire. Ce que j’ai vu ce soir ? Merde, quand tu t’enflammes comme ça,
bébé, je suis convaincu que tu peux ! Le moment venu, si tu me le permets, ce
sera un putain de privilège de te le prouver.
Je m’efforce de sourire. Un sentiment chaud et réconfortant m’envahit la
poitrine, et le soulagement me saisit. Je hoche la tête.
— Bien sûr. Euh… oui, s’il te plaît.
J’ai l’air d’une idiote, mais les images mentales éveillées par ses mots me
troublent.
— Bien. Maintenant, écris les infos sur ce connard.
— Je ne veux pas que tu t’occupes de Stewart ? C’est une enflure. Il ne se bat
pas à la loyale.
Un sourire démoniaque éclaire son beau visage.
— Moins c’est loyal, plus j’aime.
— Je n’écrirai rien.
— Je finirai par trouver.
— Comment ?
— J’ai mes sources.
Il passe les doigts contre ma clavicule, et un frisson descend le long de ma
colonne vertébrale.
— Si je te le dis, je serai obligé de t’embrasser.
Des « sources » ? On est à Las Vegas, je ne serais pas surprise qu’un type
comme lui ait des liens avec la mafia. Il ne manquerait plus que ça.
Je me lèche les lèvres et me dresse sur la pointe des pieds. Il se penche, et nos
bouches se touchent doucement, une simple caresse.
— Voilà. Maintenant, parle.
— Internet !
Nous sourions, les lèvres jointes. Apparemment, il faudrait me calmer sur les
redifs des Soprano.
— Malgré ce qui s’est passé ce soir, c’était hyper chaud, reprend-il alors que nos
visages sont si proches que je sens son souffle quand il parle. Je sais qu’il va
falloir affronter de sacrés obstacles, mais avec moi tu ne dois pas te retenir. Tu
seras toujours en sécurité entre mes bras.
Je hoche la tête contre lui.
— Je te crois. Vraiment. Mais les vieilles habitudes ont la vie dure.
Elles meurent lentement… Et c’est douloureux.
— J’ai tout mon temps. (Il regarde quelque chose derrière lui puis se tourne
vers moi.) Maintenant, je vais te ramener à Axelle avant que tu sois en retard et
qu’elle te prive de sorties.
Je grogne et laisse tomber le front contre sa poitrine.
— Je passerai te chercher demain matin. On ira ensemble au Flesh, annonce-t-
il dans mes cheveux.
Je respire son parfum intensément une dernière fois puis me redresse.
— Bonne idée. Rose aura la voiture.
— Tu as parlé à Raven ?
Inutile d’en dire plus, je sais de quoi il s’agit.
— Oui.
— Bonne petite.
Sa main glisse depuis mon épaule sur mon bras, et nos doigts se nouent.
Mon corps entier frémit à son contact. Tout ce que le simple fait de se tenir la
main éveille en moi me donne le tournis.
Sécurité. Loyauté. Espoir.
Son attitude contredit tout ce que je sais sur ce genre de mâles. Leur ego trop
énorme pour se soucier des autres… Les pires sont les mecs qui ont l’allure et le
talent pour justifier cette fierté… comme Blake.
Est-ce que je me trompe sur son compte ? J’essaie de m’en convaincre, mais je
n’y arrive pas. J’essaie de combattre mes sentiments pour me forcer à croire le
pire, même s’il m’a prouvé maintes fois qu’il n’était pas comme ça.
Blake Daniels est un mec bien. Vraiment bien. Et ce mec exceptionnel, avec en
prime l’allure d’un parfait bad boy, m’aime bien.
Serait-il possible que la chance tourne enfin ?
Bon Dieu, on dirait bien !
Chapitre 17

Blake

Les couilles bleues, c’est l’enfer ! La nuit dernière, avec Layla, mon corps était
blindé d’énergie bestiale en attente de libération. Même si j’ai relâché le plus gros
de la tension dans la « salle », à frapper jusqu’à ce que mes jambes se dérobent,
j’ai encore mal aux testicules.
Pourtant, la douleur n’est rien, en comparaison de la crampe qui m’a serré la
poitrine quand elle a craqué sur mon canapé et qu’elle m’a révélé encore un pan
de son passé. J’ai cru mourir, assis sans rien dire, à la regarder baisser le
menton, les joues rouges, alors qu’elle avouait que ce connard l’avait brisée.
Comme si elle n’était qu’une machine d’électroménager, inutile parce qu’elle ne
fonctionne plus. C’était écœurant. Inadmissible.
Impossible, après ce que j’ai vu la nuit dernière. Elle n’était pas comme elle le
pensait. Ni timide ni réservée, mais entreprenante et sûre d’elle, prête à
demander ce qu’elle voulait. Elle se déhanchait sur moi en gémissant pour en
demander plus alors que j’avais déjà les doigts en elle. Nos jeux étaient sacrément
chauds, et même si elle n’a pas réussi à se laisser aller, c’était quand même l’une
des expériences les plus sexy de ma vie. Si je n’avais pas été si inquiet d’aller trop
loin, j’aurais explosé et me serais couvert de honte…
Mais quand elle se tendait entre mes bras comme ça, en gémissant contre mon
cou comme si elle se débattait entre un plaisir intense et une douleur horrible…
Merde ! Comment un même truc peut-il être aussi magnifique et vous briser le
cœur ? J’ai juré à cet instant que si je me retrouvais un jour… Non, quand je me
retrouverai face à Stew Moorehead ce connard sera un homme mort.
Je suis déjà remonté par ma haine pour cette ordure, et maintenant il faut en
prime me taper la fête au Flesh. Les mecs vont forcément la mater, et ma patience
a des putains de limites.
Je me gare devant chez Layla et refoule ces pensées vengeresses. Je me suis
préparé toute la matinée, en me répétant qu’elle ne faisait que son travail. Mais
toutes ces conneries s’envolent en fumée quand je la découvre. Je grogne.
— Oh, bordel, ça va être une journée de merde !
Je secoue la tête, descends et me dirige vers la superbe blonde adossée au mur.
Layla porte un pull-filet qui découvre une épaule. Les mailles ouvertes laissent
deviner les triangles blancs de son bikini. Son pantalon droit taille basse accentue
la finesse de sa silhouette. Il émane d’elle un mélange incroyable de style à l’état
pur et de sexualité brûlante.
— Qu’est-ce que tu fais dehors ?
Je m’approche et repousse ses cheveux derrière son épaule nue, en veillant à
passer les doigts contre sa peau chaude.
— Je serais monté te chercher.
Ses yeux sombres croisent les miens, et elle m’adresse un sourire éclatant.
— Eh !
Elle noue les mains derrière ma nuque et m’attire vers ses lèvres.
Notre baiser est doux, une fois, deux fois, puis je glisse la langue contre sa lèvre
inférieure. Elle ouvre la bouche sous mes assauts, et mes sens sont noyés par le
parfum de menthe et de vanille. Je lui entoure les fesses de mes mains et l’attire
contre moi. Brûlante, délicieuse, toute à moi.
J’interromps le baiser et lui mordille les lèvres.
— Bonjour, la Souris.
Je passe la main le long de ses cheveux, savourant le contact des mèches
soyeuses sous mes doigts.
— Tu es sexy. Tu n’as pas trouvé de vieux pantalon de jogging trop large et de
col roulé vert moche ?
Elle grimace.
— Je doute qu’ils laissent les filles entrer dans un club comme Flesh si elles
portent ce genre de trucs. (Elle rit et pose les mains sur ma poitrine, mais elle se
rembrunit.) Je suis un peu nerveuse.
Incapable de résister à la tentation de sa peau si proche de mes lèvres, je lui
embrasse l’épaule. Elle penche la tête pour que je remonte à son cou.
— Y a pas de raison, ma belle. Pas tant que je suis là.
Elle frissonne et hoche la tête.
— J’ai enfin une occasion de prouver à Taylor que je peux gérer plus de
responsabilités. Je ne veux pas gâcher ma chance.
— Aucun risque. Ces trucs se passent tout seuls. (Je prends ses mains et les
embrasse.) Viens, tu verras.
Je suis pressé d’en finir avec cette promo et cette journée. J’ai déjà le sang
enflammé à l’idée de ramener Layla entre mes bras. J’avais mal aux couilles
avant, mais maintenant elles frémissent d’impatience. Et ma nana en petite tenue
tout droit sortie du numéro spécial « Maillots de bain » de Sports Illustrated ne
m’aide pas à me calmer.
Si elle ne tenait pas tellement à prouver ce qu’elle sait faire à Taylor, je
déploierai tous mes charmes pour la convaincre de se faire porter pâle pour
passer la journée avec moi. Il n’y a pas de raison que Jonah ne sache pas se
débrouiller tout seul. Mais OK, il faut bien faire la promo de notre sport. On ira à
cette fête à la con, puis on rentrera dîner chez moi, et c’est seulement là que
j’aurai envie de voir une belle blonde topless…

Encore une heure et dix-sept minutes avant que ce merdier prenne fin, et je
pourrai jeter Layla sur mon épaule et l’emmener loin de ce trou à pervers. Je me
doutais que je n’allais pas aimer, mais là, c’est une torture pire que ce que je
pensais.
La piscine étroite, entourée de cascades, est bondée de mecs et de nanas, torses
nus. Une DJ en Bikini et talons aiguilles passe des morceaux rythmés qui
électrisent l’atmosphère. Les radiateurs extérieurs entretiennent une
température idéale de vingt-sept degrés, et des femmes de toutes sortes, mais
toujours minces, se pavanent, quasi nues. L’air est lourd du parfum de l’alcool,
du chlore et de lotion autobronzante. Des mecs aux poitrines gonflées gaspillent
leurs économies dans des cocktails à 30 dollars pour essayer de faire tomber le
haut à quelques bimbos peu farouches.
Malgré l’abondance de filles seins nus pour se rincer l’œil, je ne quitte pas Layla
des yeux, comme je l’ai fait depuis déjà deux heures et quarante minutes. Elle est
hyper classe, très pro, et elle se démène pour adresser un mot à toutes les petites
célébrités, flatter le propriétaire du lieu et organiser quelques séances de photos.
J’ai dû recourir à quelques menaces physiques auprès d’une poignée de têtes de
nœud pour faire circuler l’idée qu’elle n’était pas disponible. Et pourtant ils
continuent à la reluquer. Trous du cul !
— Eh, le Serpent.
Une petite brune vient s’accouder au bar près de moi d’un air guilleret.
Ah, merde ! Pas encore. J’ai dû décliner les propositions de nanas depuis mon
arrivée. Je commence à avoir du mal à rester poli.
Comme la plupart des femmes, elle est seins nus. Je lui adresse un petit signe
de tête mais reviens à Layla. Elle a retiré son pull ajouré et ne porte plus que son
pantalon de lin et son petit haut de Bikini. Bordel ! J’aurais dû affirmer ma
propriété de ces seins magnifiques avec la marque de ma bouche pendant que
j’en avais l’occasion. Elle serait restée couverte.
— J’adore ton tatouage.
Je grimace en entendant la voix aiguë de la nana près de moi. Elle passe le
doigt le long du dessin sur ma peau.
Je lui lance un regard noir derrière mes lunettes de soleil et retire sa main de
ma poitrine.
— Arrête.
Elle hausse les épaules et me colle ses seins démesurés sous le nez.
— T’es sacrément sexy, déclare-t-elle en se léchant les lèvres.
Il y a quelque temps, j’aurais apprécié ses avances. Elle est mignonne et
visiblement partante sans hésitation. Sa façon de parler, son regard… Elle ne
cache pas qu’elle est prête pour s’amuser un bon coup. Elle m’aurait fait cette
offre il y a quelques semaines, j’aurais sauté sur l’occasion, et sur elle, mais plus
maintenant. Là, son insistance est carrément pénible.
— Viens nager.
Elle presse son corps chaud contre mon bras.
Je regarde durement l’endroit où sa poitrine nue me touche et m’éloigne d’un
pas.
— Non, merci.
Je me retourne vers Layla… Merde ! Où est-elle passée ? Je cherche ma jolie
blonde dans la foule. Bordel !
La brunette me raconte un truc, mais je n’écoute pas. Je vois Jonah et les
autres se diriger vers moi. Ils savent peut-être où est Layla.
Ne panique pas. Elle doit être aux toilettes.
— Eh, B., tu as de la compagnie ?
Rex sourit largement à la brune collante, et je résiste à l’envie de lui botter le
cul pour le balancer dans la piscine.
Jonah lui donne un coup de coude et secoue la tête en souriant.
— Vous avez vu Layla ? Je l’ai perdue de vue.
Ils se retournent puis me regardent de nouveau.
— Ouais, je crois qu’elle passe de la crème à un mec là-bas, annonce Jonah.
— Nan, c’était pas elle, corrige Rex qui se tourne vers l’autre bout de la piscine.
— Elle est là et joue au Twister avec ces étudiants.
Ils éclatent de rire.
— Connards !
Je passe entre mes enfoirés de potes et me lance à sa recherche, ignorant les
gloussements moqueurs de mes acolytes et le grognement vexé de la brunette.
Je zigzague parmi la foule et me dirige vers la piscine. Mes yeux se posent sur
chaque personne, et chaque fois que je ne la reconnais pas mon cœur accélère un
peu. Pourquoi ai-je détourné le regard ? Merde !
Elle n’est pas dans le Jacuzzi, pas au bar, pas vers la DJ. Il y a trop de monde.
Près de l’escalier de la piscine, je perçois des cheveux blonds brillants. J’allonge le
pas vers elle. Elle tourne la tête vers moi et sourit. Au même moment, une petite
main chaude se glisse dans la mienne et referme ses doigts dessus. Qu’est-ce que
c’est que ça ?
Layla baisse le regard vers ma main, et je sais que, malgré ses lunettes noires,
elle voit exactement ce que je sens. La brunette seins nus est près de moi et me
tient la main. Ah, fait chier !
Je me dégage de la petite sangsue.
— Layla…
Elle sourit, mais son expression n’est ni chaleureuse ni amicale. C’est un défi.
Elle lève un sourcil au-dessus de ses lunettes et incline la tête. Mon estomac se
noue. Comme dans un film au ralenti, elle glisse les mains dans son dos et
dénoue les ficelles de son Bikini.
Oh, bordel, pas de ça !

Layla

Cette brunette colle au train de Blake depuis une demi-heure. Derrière mes
lunettes, j’ai pu la surveiller sans le montrer. Elle gonflait les seins et se frottait
contre mon… mec… heu… petit copain… Bref ! Contre mon Blake.
Mais ce n’est même pas ce qui m’a le plus agacée. Je ne suis pas née d’hier. Je
comprends son attirance. Merde, même moi je me retiens tout juste de tirer la
langue comme un chien affamé devant son corps de rêve. Ses épaules larges sont
si parfaitement taillées qu’on les croirait sculptées par un artiste de renom. Sa
poitrine puissante se fond à un abdomen ciselé, et je sais d’expérience qu’il est
aussi ferme que doux. Un V parfait qui plonge jusqu’à son bermuda noir et blanc.
Il y a largement de quoi attirer les mains d’une femme…
Mais ce qui me fait bouillir, c’est qu’elle a touché son tatouage. J’ai déjà vu
Blake s’entraîner, mais il avait toujours un tee-shirt ou un débardeur. Même sa
photo de promo est prise sous un angle qui cache le tatouage sur son biceps. Je
ne savais même pas qu’il en avait un, et voilà que cette jeune bimbo canon le
touche ? Avant moi ?
Quand elle s’est glissée près de lui pour lui prendre la main, il l’a repoussée
comme je m’y attendais, mais rien de tout ça ne m’a plu.
Elle presse encore son corps contre le sien.
L’heure est venue de faire un coup d’éclat, un acte marquant.
Je défais les liens de mon haut de Bikini. Blake retire ses lunettes de soleil, et
ses yeux verts s’embrasent. Mademoiselle Gros Nibards est pressée contre lui. Il
ne la repousse pas, il ne la remarque même pas. Son regard assassin me
transperce. Je lâche les ficelles et les laisse tomber sur le côté en regardant avec
fascination sa poitrine qui se lève et s’abaisse de plus en plus vite.
Il est furieux. Des papillons m’emplissent le ventre. Il incline la tête, signe que
je franchis la limite de sa patience. Défier un homme comme lui est dangereux.
C’est immature, mais si excitant que je ne peux plus m’arrêter.
Je lève les mains vers les deux triangles blancs qui protègent ma nudité de
deux cents regards d’étrangers et j’adresse un sourire provocateur à Blake.
— Non, ordonne-t-il d’une voix dont la tonalité est si basse qu’elle me résonne
entre les jambes.
Quand apprendra-t-il ? On ne me donne pas d’ordres.
Je laisse tomber le haut. Avant même que je sente l’air ambiant sur ma peau
nue, la chaleur de sa poitrine se presse contre moi. Il m’entoure la taille de ses
bras et me fait reculer contre le mur tout proche.
Il enfouit la tête contre ma nuque.
— Merde, la Souris, tu essaies de me tuer, c’est ça ?
— Elle t’a touché.
Je grogne avec une telle férocité que je suis la première choquée.
Nous sommes entourés de gens, perdus dans une foule qui paraît étrangement
intime. Il me lèche le cou, et ses mains glissent sur ma peau. Je gémis sous ses
caresses impatientes et je perds de mon contrôle, comme lui. Je m’accroche à ses
épaules, comme pour l’encourager.
— Je ne veux être touchée par personne d’autre que toi.
Son corps massif empêche les autres de me voir, et il prend mes seins entre ses
mains. Je hoquette quand il m’en caresse les pointes. Mes genoux se resserrent
autour de sa jambe, et il se colle contre moi.
— Emmène-moi loin d’ici, Blake.
Ma voix se brise après cette supplique, à bout de souffle.
— Oh, merde, enfin, je pensais que tu ne demanderais jamais !
Il tend les mains pour renouer mon Bikini dans mon dos. Je souris tandis qu’il
arrange les petits triangles avec une intense concentration, pour couvrir le
maximum de peau.
Sans un mot, il passe un bras autour de ma taille et m’escorte dehors en
ignorant ceux qui essaient de lui parler quand il les croise.
— Blake, attends. Mon pull.
— On s’en fout. Je t’en offrirai un autre.
J’éclate de rire et je calque ses longues enjambées pour m’éloigner de la piscine,
traverser le casino et arriver enfin à sa voiture.
Il ouvre la portière du côté passager.
— Grimpe.
Je monte, et ma tête tourne en pensant à ce que nous allons faire. J’ai le corps
en feu, avide de ses mains et de sa bouche. Bon sang, j’espère ne pas reproduire
l’erreur de la nuit précédente !
Il monte derrière le volant et démarre. Je me penche et pose de petits baisers
sur son cou et son épaule. Le parfum de sa peau bronzée m’incite à passer
brièvement la langue pour le goûter. Mmm, délicieux.
— La Souris.
Il prend ma main et la guide sur ses genoux pour la presser entre ses jambes.
— Je ne vais pas tenir longtemps, ma belle. Pas si tu poses ta bouche si douce
sur moi. Je vais te demander d’arrêter, et, bon Dieu, il faut que tu obéisses.
J’adore ton attitude de rebelle, mais… (Je le caresse entre les jambes, et il grogne
avant de pouvoir finir sa phrase.) Je ne veux pas qu’on fasse l’amour dans une
voiture.
J’interromps mes baisers, et le feu me monte aux joues. Un homme comme
Blake ne retient pas ses pulsions pour ménager les blessures d’une femme. Non,
les hommes comme lui sont égoïstes. Ils se moquent des autres. Pourtant, encore
et encore, il fait passer mon intérêt avant le sien. Je ne sais pas quoi en penser,
mais ça me plaît… Beaucoup !
— D’accord, Blake. (Je lui embrasse le cou une dernière fois et me rassois.)
J’attendrai.
Il grimace, comme si la simple idée de patienter était douloureuse, puis il
enclenche la première. Les minutes passent, et mon impatience augmente.
Incapable de rester sans le toucher une seconde de plus, je pose une main sur sa
cuisse.
Un petit sourire étire ses lèvres, et il couvre ma main de la sienne.
Je n’arrive pas à croire ce que je fais. Je n’ai jamais été excitée par le sexe.
Même après mon mariage, j’ai essayé d’y prendre goût, mais j’aurais toujours
voulu être ailleurs. Avec quelqu’un d’autre… Rester seule aurait encore été
préférable.
Mais cette fois j’en ai envie. C’est merveilleux de me sentir libre de mon choix.
Bonne ou mauvaise, erreur ou non, c’est ma décision.
Même s’il me brise le cœur.
Mais je crois que ce n’est plus possible. Ce qui me reste de dévouement, je le
consacre à ma fille. Elle est toute ma vie, emplit mon cœur. Il reste un peu de
place pour m’amuser, glisser quelques sentiments comme ceux que je ressens
pour le puissant combattant près de moi. Mais de l’amour ? De toute façon, je ne
sais pas à quoi il ressemble, ce qu’il fait ressentir.
Alors je vais me contenter de ce que j’ai. Cette relation simple est agréable. Et si
elle tourne mal on redeviendra amis et on ira de l’avant. Ce sera peut-être
douloureux, peut-être que je souffrirai quelques jours, même, mais ça ne sera
jamais aussi terrible que ce que j’ai connu avant. Jamais.
Pas même si je dois vivre sans Blake.
Je me pince l’arête du nez et j’enfouis ces pensées sur la fin de notre histoire au
plus profond de mon esprit. J’y arrive, et ma tête s’éclaircit.
— Tu vas bien ? demande-t-il, son beau visage inquiet.
— Oui. Je… heu… je me demandais juste ce que représentait ton tatouage.
J’observe le dessin sur son pectoral gauche, qui descend sur ses côtes. C’est un
insigne militaire, mais je ne le reconnais pas.
— C’est un tatouage de l’armée ?
Il rit sèchement.
— Nan, pas l’armée, les marines.
Les marines ? Blake a été marine ? Bon sang, moi qui pensais qu’il ne pouvait
pas être plus sexy…
— Combien de temps as-tu été marine ?
— Pas longtemps. L’école militaire pendant quatre ans, le corps pendant deux
ans.
Je n’y connais rien, mais ça me paraît un passage très bref.
— Que s’est-il passé ?
Il me regarde, et, malgré ses lunettes, je vois les ombres de son passé tordre ses
traits, sur la défensive.
— Qu’est-ce qui te fait croire qu’il s’est passé quelque chose ?
— Oh, désolée, je ne voulais pas jouer les curieuses !
Il secoue la tête et regarde devant lui. Le silence dure quelques secondes, et je
renonce à obtenir une réponse.
— Mon père était colonel. Il voulait que ses fils suivent ses pas. On a obéi. Ça a
marché avec mon petit frère, mais moins bien avec moi.
Il hausse les épaules.
— Je ne savais pas que tu avais un petit frère.
J’espère soulager la tension ambiante en changeant de sujet.
— Oui.
Il sourit. Dieu merci !
— Braeden. Il vient d’avoir vingt et un ans. J’essaie de le faire venir pour mon
combat. Tu le rencontreras peut-être.
— Est-ce qu’il est aussi beau mec que toi ?
Je souris en constatant la rougeur qui monte à ses joues. J’ai fait rougir Blake !
— Nan. Je suis beaucoup plus beau.
Nous rions ensemble et nous tenons la main en silence pendant le reste du
trajet. Je me jure de reparler de son passé militaire caché si l’occasion se
représente. Mais, pour le moment, motus. Avec ce qui va peut-être arriver une
fois chez lui, j’ai bien plus important à penser. La première priorité est de ne pas
répéter ma scène de la nuit dernière.
Je consacre les dernières minutes dans la voiture à effacer Stew Moorehead de
mes pensées. J’étouffe son souvenir et le remplace par les belles choses que j’ai
vécues avec Blake.
Il est temps que je le bannisse de mon esprit pour de bon. Rien de tel pour cela
qu’une première expérience avec un autre homme.
Chapitre 18

Layla

Devant chez Blake, il gare le Rubicon à la place réservée. Des voisins passent
pour promener leurs chiens et rapporter des sacs de courses, d’autres sont assis
dans leurs patios, comme cela se fait par un beau samedi après-midi. Nous
gagnons sa porte en riant, main dans la main. Je me sens libre malgré un parfum
d’interdit, comme si nous étions un couple d’ados qui sèchent les cours pour aller
se bécoter en cachette.
Il ouvre rapidement et me presse contre le mur, ses hanches collées contre moi,
alors que la porte se referme derrière nous.
Il ne m’embrasse pas comme je pensais qu’il le ferait. Il pose les mains de part
et d’autre de moi, m’emprisonnant de ses bras.
— La Souris.
— Le Serpent.
Je sais ce qu’il attend. Ma permission. C’est adorable, mais il va devoir arrêter
de me traiter comme une petite chose fragile. Je souris et j’incline la tête.
Un grognement sourd remonte de sa poitrine.
— Je ne veux pas ma rebelle. Pas quand j’ai tellement envie de toi. Je veux ma
Souris.
Sa Souris. J’aime quand il dit ça.
Il se penche, les lèvres toutes proches des miennes.
— J’ai trop attendu cette bouche, ma belle. Ce trajet était d’une longueur
ridicule.
— Oui, j’avoue. (Je ris et lui agrippe la nuque sous mes doigts.) Maintenant, le
Serpent, je vais te mordre.
— Ah oui ? J’aime quand tu mords.
Je ravale un souffle court. Comment arrive-t-il à me séduire de quelques mots
seulement ?
— Embrasse-moi, Blake. Touche-moi.
Un gémissement déchirant, qui ressemble plus à du soulagement qu’à de la
douleur, s’échappe de ses lèvres lorsqu’elles frôlent les miennes.
— Merde, est-ce que je rêve ou je suis réveillé ?
Je penche la tête et j’entrouvre les lèvres, lui offrant ma bouche en guise de
réponse, le laissant plonger en moi. Ses doigts s’accrochent à mes cheveux, et il
me serre contre lui. Nos langues glissent l’une sur l’autre en une danse
parfaitement rythmée. Pas de dérapage malvenu ou de problème de coordination,
nous sommes faits l’un pour l’autre. Mon ventre se noue d’une délicieuse
impatience.
Il me saisit les cheveux à pleines mains, et la douleur délicieuse me descend
droit dans les seins et l’entrejambe. Je me cambre et presse la poitrine contre la
sienne en quête de la sensation de friction dont j’ai besoin. Sa main quitte mes
cheveux et coule contre mon dos. Il dénoue la ficelle de mon Bikini d’un simple
geste, et ses doigts remontent pour défaire le nœud sur ma nuque. Le soutien-
gorge tombe entre nous, et nos corps se rapprochent, peau contre peau. La
chaleur de sa poitrine irradie dans la mienne. Je sens ses muscles jouer contre
mes tétons, et une vague de plaisir me saisit.
Il m’entoure de son bras puissant et me saisit les fesses. Il me hisse vers lui, et
j’entoure sa taille de mes jambes pour qu’il me porte dans le couloir. Sans cesser
de l’embrasser, je lâche un cri de surprise en me sentant flotter avant d’atterrir
dos sur son lit.
Sur le bord, il dévore mon corps, seins nus, puis défait la ceinture de son
bermuda. Il baisse les yeux vers mon ventre et s’arrête à la taille de mon pantalon
de lin.
— Faut retirer ça. Les chaussures aussi.
Je suis allongée sur le dos, et un combattant accompli, de deux fois ma taille, se
tient au-dessus de moi. Pourtant, c’est moi qui commande. Blake a prouvé que
mes sentiments étaient sa priorité. Et la faim dans son regard, en plus de son
corps qui répond très visiblement à mes charmes, me donne l’impression d’être
sexy et dominatrice.
Je tends un pied vers lui.
— Non, non, tu le fais.
Il sourit de biais et se mord la lèvre. Je l’observe avec envie, rêvant de plonger
moi aussi les dents dans cette chair rebondie. Je me lèche les lèvres en savourant
le parfum de sa langue qui s’attarde sur la mienne.
Son bermuda est dangereusement bas sur ses hanches. Quelques boucles
châtain clair sous son nombril disparaissent sous la ceinture. Je regarde ses
muscles jouer quand il retire une sandale compensée puis l’autre. Je le dévore
des yeux avec une satisfaction gloutonne et j’observe son tatouage.
Il représente le monde percé d’une ancre et paraît dessiné en trois dimensions.
Les ombres détaillées contiennent tellement de nuances de gris qu’elles semblent
réalisées en couleurs. Incroyable. Un aigle se dresse au sommet du monde et
déploie fièrement les ailes. Au-dessus, en lettres capitales, je lis « Semper Fidelis
». J’en connais le sens, « toujours loyal ». Mais sous le motif, sur ses côtes, je
déchiffre une autre locution en lettres élégantes : « Si vis pacem, para bellum ».
Qu’est-ce que cela signifie. Il doit y avoir une histoire cachée sous cela, et je
compte bien… Ooooh !
Les mains puissantes de Blake décrivent des cercles sous mes pieds. Je laisse
tomber la tête contre le matelas.
— Mmm, c’est bon.
Il rit avec une fierté un peu arrogante.
— T’as rien vu, la Souris. Tu n’as pas fini de trouver ça bon.
Mon ventre se contracte. Je sais qu’il s’est mis au défi de changer mon
incapacité à jouir, mais j’espère qu’il ne sera pas trop déçu quand il verra que
c’est impossible.
— Hum… N’en attends pas trop. On parle quand même de seize années de
mauvaises habitudes.
— N’oublie jamais, la Souris. On n’ira pas plus loin que ce que tu es prête à
faire. Tu peux me faire confiance.
C’est tout. C’est comme ça, avec Blake. Je peux lui faire confiance. C’est
absurde de me fier à un mec comme lui, mais je le fais pourtant. Quand il me dit
que je suis en sécurité, que je peux lui faire confiance… je le crois. Au plus
profond de mon âme, je le crois.
Il pose un genou entre mes jambes sur le lit et se penche vers moi. Son corps
massif me recouvre, et je m’enfonce dans le matelas. Prisonnière. J’ai la bouche
sèche et je lutte pour respirer.
Il fronce les sourcils comme s’il lisait ma panique.
— Merde !
Il roule sur le côté et sur le dos, puis m’attire sur lui.
— Je ne suis pas lui.
Je prends une respiration hachée.
— Je sais.
Bon Dieu, je le sais !
Mon cœur s’apaise, et je l’enlace. La chaleur de nos peaux éveille mon envie de
le goûter. Je fais glisser les lèvres contre sa peau bronzée. Ce n’est pas normal
qu’un homme si puissant et intimidant soit aussi doux. Je descends et me
concentre sur son tatouage en lui embrassant les côtes. Il grogne et roule des
hanches sous moi.
Je souris de son impatience.
— C’est très beau.
Je le regarde sous mes cils baissés et m’aperçois qu’il m’observe.
Ses yeux verts, éclatants, brillent d’envie.
— Pas autant que ce que je regarde.
Ce compliment me tord le ventre. Je plonge les lèvres contre son torse.
— Cette phrase, qu’est-ce qu’elle veut dire ?
Je retiens mon souffle en couvrant le tatouage de baisers, espérant qu’il soit
assez détendu pour me révéler un peu de son passé. Je redresse le menton et je
vois qu’il me contemple toujours.
— « Si tu veux la paix, prépare la guerre. »
Il affiche un air sérieux et je me demande quelle est son histoire.
— Ce qui veut dire ?
— Ça veut dire « bats-toi ». Bats-toi pour avoir tout ce que cette vie peut t’offrir
de bon. Ne cesse de te battre que lorsque tu l’as obtenu.
Oui. Exactement. Où était-il, il y a dix-sept ans, quand tout le monde me
répétait de « faire ce qu’il fallait » ? J’avais des projets, des rêves. Je n’aurais
jamais renoncé à Rose, mais j’avais d’autres choix. J’aurais pu me battre
davantage pour ce que je voulais, au lieu de me plier à ce que tous les autres
avaient décidé pour moi. Ses mots me rappellent qu’il n’est pas trop tard. Il n’est
jamais trop tard pour se battre pour son avenir, se battre pour avoir la paix.
Une vague de satisfaction m’envahit. Ma bouche entrouverte parcourt ses côtes
jusqu’à son nombril, et je pointe la langue pour savourer le parfum un peu salé
en chemin. Il ferme les mains sur mes cheveux, et je sens entre mes seins la
preuve de l’effet que lui font mes petites attentions.
Une faim sauvage s’empare violemment de moi. Ce désir dévorant déferle en
moi, me poussant à me repaître de lui jusqu’à la satiété.
Je continue à descendre en le regardant toujours dans les yeux.
— Blake, je veux te goûter.
— Tu décides, ma belle.
Son sourire tendu confirme l’inquiétude dans ses yeux.
Perplexe face aux signaux contradictoires qu’il m’envoie, je me redresse en
frottant ma poitrine nue contre lui.
— Arrête de t’en faire pour moi. Je suis une grande fille. Je sais ce que je veux.
(Je dépose un tendre baiser sur sa bouche pour le rassurer.) C’est toi que je veux.
Il ferme les yeux un moment puis plonge le regard dans le mien.
— Promets-moi que ça ne gâchera rien entre nous. Si tu n’es pas prête ou si…
— Promis.
Je prends son menton carré dans ma main et glisse un doigt contre le duvet dru
de sa joue. Tellement beau…
— Et maintenant je peux ?
— Je ne te dirai jamais non, la Souris, murmure-t-il. Jamais.
Il m’entoure la tête des mains pour m’attirer dans un baiser passionné.
Nos langues s’emmêlent, et le désir rapproche nos corps étroitement. Nos
hanches roulent, nos mains s’égarent, des gémissements et des hoquets haletants
emplissent la chambre. Il s’assoit et m’attire contre lui pour que je le chevauche.
Il se penche pour sucer un téton, profondément. Je me déhanche en signe
d’approbation. Mon corps s’échauffe, et j’ai l’impression que je vais m’enflammer
sous l’effet de cette bouche experte.
— Blake…
— Il faut enlever ça.
Il tire sur la ceinture de mon pantalon. Heureusement, ce sont de simples
ficelles, et je les dénoue rapidement pour qu’il puisse glisser la main dans
l’ouverture.
Lorsque ses doigts passent sous la culotte de mon maillot, je laisse tomber la
tête en arrière en ronronnant.
— Que tu es belle ! (Il glisse deux doigts en moi, et j’en ai le souffle coupé.) Tout
en toi est tellement parfait.
La main toujours entre mes jambes, il se laisse tomber sur le lit. Je regarde son
bras posé sur son abdomen impressionnant. Ses muscles roulent alors qu’il bouge
les doigts, et mon ventre se comprime encore, me propulsant à la limite de la folie.
Il me prend par la nuque et m’attire vers lui. J’ai la tête qui tourne. Avide, je
redresse les jambes et, aidée de sa main libre, je retire mon pantalon et le bas du
Bikini.
Je suis totalement nue, exposée, mais je ne me sens ni vulnérable ni honteuse.
Je me sens désirée, adorée, choyée.
Ses doigts bougent en gestes tendres et sensuels.
— Bon sang, regarde-toi !
Il contemple mon visage. Je suis surprise qu’avec toute cette chair exposée il
choisisse cet endroit-là…
— Tes yeux…, ils sont tellement sexy !
Je suis complètement dénudée devant lui, mais c’est ce détail ordinaire qu’il
remarque. J’essaie de sourire mais échoue. J’ai les nerfs à vif, la peau
frémissante, et mon besoin de lui me pousse toujours plus loin.
Je saisis son sexe sous son bermuda et me retiens de reculer en constatant sa
taille. Je raffermis ma prise, comme sur de l’acier chauffé. Un sifflement de plaisir
jaillit de ses lèvres. Je le caresse et me penche sur sa bouche pour aspirer le
grondement profond qui monte de sa gorge.
Ses abdominaux se tendent et se relâchent au rythme de mes caresses. Je
m’écarte pour le regarder, mais il poursuit mes lèvres et me retient près de lui.
Son baiser se fait plus pressé, comme si rien de ce que je lui donne ne pouvait le
rassasier.
— Je n’en peux plus.
Il me prend par les hanches pour m’attirer sur lui.
Il glisse sous moi et me guide vers la tête de lit. Ses lèvres descendent entre
mes seins, contre mes côtes, sur mon nombril, excitant au passage toutes les
zones érogènes possibles. Oh, waouh !
Cette nouvelle position libère un million de papillons dans mon ventre, qui
colonisent tout mon corps. Je m’empare de la tête de lit et me redresse tandis
qu’il continue à descendre.
Je suis perdue dans un océan de sensations, vibrant sous son contact et le
suppliant de m’en donner davantage.
La caresse tendre de ses lèvres est comme un murmure sur ma peau, juste au-
dessus de mon entrejambe. Je sens les mouvements de sa bouche et ses petits
coups de nez. Je suis perdue, dans un tourbillon d’extase.
Je sens ses doigts se refermer sur mes fesses.
— C’est quoi, cette merde ?
Mes muscles se tendent brusquement quand je comprends ce qu’il a vu. Oh,
bordel !

Blake

Elle essaie de s’échapper, mais je plaque les mains sur ses hanches pour la
maintenir en place. La cicatrice dentelée, bien en dessous de son nombril, capte
mon regard. Je connais ce genre de marques, elles sont habituelles dans la vie
d’un combattant professionnel. Mais une cicatrice à cet endroit, si proche de… Cet
enfoiré ! La fureur, brûlante et spontanée, afflue dans mes veines.
— Que s’est-il passé ?
J’aboie ma question comme une accusation, pas une interrogation.
Elle essaie encore de se défiler, mais je la bascule sur le dos, mes épaules entre
ses jambes. Je ne lui lâche pas les hanches.
— Blake !
Je remarque le ton de mise en garde dans sa voix.
— La Souris, ne t’inquiète pas. Je te lâcherai. (Je pose un baiser délicat sur sa
cicatrice.) Je suis juste curieux.
Elle donne une ruade puis pose un bras sur ses yeux.
— Je me suis laissé prendre par l’action et j’ai oublié. Bon sang !
Je glisse le doigt le long de la marque argentée et j’embrasse la peau autour.
Qu’est-ce que ça peut être ? Trop grand pour une marque de couteau, bâclé pour
une marque de chirurgie.
— Ne me cache rien. Que s’est-il passé ?
Ses muscles crispés se détendent un peu à ce murmure. Je continue à caresser
la peau tendre sous mes lèvres pour la calmer, la suppliant en silence de me faire
confiance.
Je ne bouge plus, ne cherche pas à la toucher plus bas, prêt à rester entre ses
jambes le temps qu’il faudra pour qu’elle se confie. Si Stew lui a fait ça, je le
traquerai comme un porc et l’éviscérerai sans hésiter. Je ne lui dis rien de cela,
conscient que ce genre de coup de colère ne peut que la faire fuir.
— Cicatrice de césarienne, finit-elle par murmurer.
Oh, merci mon Dieu !
Mon souffle s’apaise, et j’observe sa peau. On pourrait croire que l’opération a
été réalisée au cutter… La ligne n’est pas droite, la peau est boursouflée, comme
si elle avait mal cicatrisé à certains endroits.
— Pourquoi ?
C’est une question stupide, mais je ne connais rien aux histoires
d’accouchement.
Elle s’éclaircit la gorge.
— Je suis petite. Alors à seize ans j’étais encore plus fine. Axelle faisait presque
quatre kilos et demi.
— Bon Dieu de merde, la Souris !
Je n’y connais rien en bébés, mais les poids, c’est mon rayon. Un gamin de
quatre kilos et demi sortant de ce corps fluet ? Je reprends mes baisers en
espérant dissimuler ma grimace, et je passe les lèvres le long de la ligne.
— Est-ce que ça fait mal ?
— Non. C’est difficile à expliquer, comme un engourdissement. (Elle émet un
rire sec.) Je suppose que c’est la première fois que tu te retrouves nu avec une
mère. (Elle pose les mains sur son visage et grogne.) C’est embarrassant.
Elle a raison, je n’ai jamais été avec une mère. Je m’abstiens de préciser que j’ai
toujours refusé les moindres rapports avec les femmes qui avaient des enfants.
J’ai pu, à l’occasion, draguer une nana avec un gamin sans le deviner, mais je
n’avais jamais vu de cicatrice pareille. Je m’en serai souvenu.
Je remonte contre son corps et retire ses mains. Elle me regarde, mal à l’aise.
— Non, je n’ai jamais couché avec une mère.
Elle lève les yeux au ciel, et je lui prends les bras pour éviter qu’elle ne se
couvre de nouveau.
— Les cicatrices ne sont pas laides, Layla.
Elle sursaute, et le son de son nom dans ma bouche semble retenir son
attention. Mais je veux qu’elle sache que je suis vraiment sérieux concernant ce
que je m’apprête à dire.
— Ce sont des marqueurs. Ils rappellent les expériences que nous avons
traversées, suffisamment importantes pour laisser une empreinte à vie.
Je contemple son corps nu et parfait, et je fais glisser mon doigt directement de
sa gorge à la cicatrice.
— C’est un rappel de ce que tu as et de ce que tu as traversé pour en arriver là.
Il n’y a rien de laid là-dedans.
Ses yeux brillent, et elle passe la main dans mes cheveux, puis contre ma
nuque.
— Oui, ça me plaît.
— Moi aussi, ça me plaît, dis-je avec un soupir avant de glisser la main plus
bas.
— Je suis soulagée que… Oh, mon Dieu !
Elle laisse échapper un souffle que j’attrape du bout des lèvres.
Tout ce que j’apprends sur elle, le bon et le mauvais, ne fait que la rendre plus
attirante. Je me suis juré de rester à l’écart des nanas avec enfants pour
tellement de raisons… Mais je m’aperçois que ses qualités les plus sexy viennent
de sa maternité. Sa patience et sa détermination pour redresser ses torts envers
sa fille. Son inquiétude pour la stabilité d’Axelle. Sa capacité à aimer. Je n’ai
jamais rencontré quelqu’un de si complexe, et pourtant d’une beauté si simple.
Je la veux, elle, tout entière.
Je couvre son corps de baisers, et elle gémit quand je repose les lèvres sur sa
cicatrice. Cette fois, je ne m’arrête pas. J’ouvre ses cuisses et me glisse entre ses
jambes pour en passer une sur mon épaule.
Et là je m’abandonne.
Je plonge en elle, la bouche ouverte. Mmm. Un pur délice, si doux. Elle prend
une inspiration brève, se crispe, puis se détend quand je me régale d’elle.
Incapable de détacher mes yeux de son regard tordu de plaisir, je l’observe sans
me cacher. Elle ferme les poings sur les draps, et ses gémissements
m’encouragent à aller plus profondément. J’enfonce les doigts dans ses fesses
pour incliner ses hanches. Plus fort, plus profond, encore.
Elle est à bout de souffle, et sa poitrine souple se soulève et s’abaisse de plus en
plus vite.
— Serpent…
Ma queue frémit quand elle souffle mon surnom comme ça. Je n’ai jamais
autant désiré pénétrer une femme de ma vie. La peau me tire, et la vague qui
monte sous la surface menace de se libérer dans une explosion. Je retire une
main de ses fesses et glisse mes doigts en elle. Elle hoquette une sorte de
geignement. Elle roule des hanches, se presse contre ma main, et ma langue se
fait plus insistante. Je me concentre sur les signes que m’envoie son corps. Elle
est si proche, mais, contrairement à la nuit dernière, elle ne se retient pas. Encore
deux secondes, et ma nana va s’enflammer.
Je me retire. Je ne veux pas arrêter, mais je suis impatient de sentir sa chaleur
m’engloutir. Elle se redresse, et je monte sur elle. Elle prend ma tête et
m’embrasse. Je l’allonge sur le dos et m’installe sur le côté, puis je roule en
l’entraînant pour qu’elle se retrouve au-dessus de moi. Elle suce ma langue et
grogne. Son parfum emplit nos bouches.
J’ouvre le tiroir de ma table de chevet et en un temps record je retire mon
bermuda et passe un préservatif.
— Ma belle ? dis-je entre mes baisers.
Je n’irai pas plus loin tant qu’elle ne m’implorera pas.
— Demande-moi.
— Je t’en prie, souffle-t-elle en enfouissant la tête dans mon cou.
— Dis-le, ma Souris. (Je glisse la main entre ses jambes.) J’ai besoin de
l’entendre.
Elle se balance contre mes doigts.
— Oui, je te veux en moi.
— Je le veux aussi.
Je lui saisis les hanches et la place au-dessus de moi.
— Demande-moi encore.
— Je suis vide sans toi, murmure-t-elle en me mordillant le lobe de l’oreille.
Blake, s’il te plaît.
Elle se redresse et plonge le regard dans le mien. Elle me chevauche, se dresse
sur les genoux, puis descend lentement, me prenant doucement. Elle se mord les
lèvres et fronce les sourcils.
Je la tiens par les hanches pour la soutenir.
— Parle-moi.
— Je vais bien. Mais il est très gros.
— Tu essaies de m’avoir avec tes compliments, la Souris ? (Je ris et l’attire vers
moi pour un long baiser humide.) C’est bon quand tu m’enveloppes si étroitement.
Elle se redresse, contrôlant la pénétration jusqu’à ce que nos corps soient
totalement connectés. J’attends qu’elle s’ajuste, et je profite de ce temps pour la
caresser et l’embrasser. Elle passe les mains sur mes épaules, mes bras, ma
poitrine. Après quelques minutes, elle commence à bouger. Les roulements lents
de ses hanches alternent avec de longs mouvements de haut en bas.
Ma poitrine se serre, quelque chose d’intense roulant au plus profond. Ce n’est
pas juste un couple d’adultes consentants qui passent du bon temps dans une
chambre. Entre nous, je sens un lien, permanent. C’est dans la façon dont nos
yeux ne se quittent pas. La stimulation visuelle de ce corps menu qui possède le
mien est plus que je ne peux supporter. Ses hanches étroites sont écartées sur
les miennes. Sa silhouette délicate est arc-boutée sur moi et bouge au rythme de
mes coups de reins.
Elle accélère, et de petits bruits glissent de ses lèvres pour me transpercer
directement les tripes. Mon ventre se raidit, et la libération que je retiens avec
peine resurgit, au bord de l’explosion.
Je m’empare fermement de ses hanches et lutte contre l’envie de l’attirer
violemment contre moi pour l’empaler encore et encore, jusqu’à ce qu’elle crie
mon nom. Je serre les dents. C’en est trop. Ce qui se passe sous ma taille est
submergé par ce qui se trame plus haut…
— La Souris, bébé…
— Plus fort.
Oh oui ! Je m’assois et j’active les hanches, manquant de la faire tomber. Elle se
tient à mes épaules, et je prends les commandes. Chaque déhanchement menace
d’avoir raison de ma volonté et de déclencher mon orgasme.
Elle laisse tomber la tête en avant et se cache le visage contre mon cou.
— Tu es en sécurité avec moi, toujours. (Je lui mordille l’épaule.) Ne te cache
pas, ma belle. (Je sens son corps se contracter contre le mien.) Montre-moi.
Elle se redresse et me regarde.
— Blake, je…
— Laisse-toi aller.
Elle hurle mon nom en un hoquet qui tient du grognement. Ce son fait exploser
mon orgasme, mais je le retiens de justesse. Son corps se convulse contre moi.
Elle me possède au plus profond et tombe entre mes bras. Ses doigts se plantent
dans mes biceps pour me tenir aussi étroitement que je la tiens. Je me penche un
peu en arrière et j’embrasse ses lèvres entrouvertes alors qu’elle est submergée
par la jouissance. Les lèvres rouges, les yeux clos, elle roule contre moi et laisse
tomber la tête sur le côté en gémissant.
Magnifiquement satisfaite et détendue, ma nana, forte et extraordinaire, qui a
traîné des blessures sexuelles depuis ses seize ans, vient de s’abandonner dans
mes bras. Ma poitrine semble trop étroite pour contenir toute la fierté qui
m’envahit. Je la fais tourner, sur le dos, ce que je m’étais promis de ne pas faire et
me place au-dessus d’elle.
— Tu as réussi, bébé. Et, bon Dieu, c’était incroyablement chaud. Tu n’es pas
brisée, tu es parfaite.
Je dois tout de même m’assurer que de se sentir en dessous ne réveille pas de
mauvais souvenirs.
— Ça va ?
Elle m’adresse un sourire languissant et me caresse les épaules et le cou.
— Oui.
Je me replace et la pénètre.
— Bien, parce que je n’en ai pas tout à fait fini avec toi.
Elle gémit et se cambre. Incapable de me passer de ses lèvres, je me penche sur
un coude et dévore sa bouche.
Nos corps bougent de concert, de plus en plus vite. Ses jambes m’entourent
étroitement les hanches. Nos mains et nos lèvres caressent et explorent nos corps
en une totale perte de contrôle. Elle rompt notre baiser et pousse un gémissement
si profond que je le sens jusque dans ma bite.
Et c’est à mon tour.
Je plonge le regard dans le sien, le souffle rauque, et je la prends encore au
rythme de mon orgasme. La tension quitte mes muscles, et le monde entier
semble disparaître en même temps. Les inquiétudes et les peurs concernant ce
qui se passe entre nous n’existent plus. La seule chose importante est qu’elle soit
là, allongée sous moi, les yeux fermés, un sourire doux sur les lèvres. Elle est
toute à moi.
— La Souris, je suis…
Je suis quoi ? Dingue de toi ? Accro à toi ? Amo… Non. Pas vrai ?
— Waouh, maintenant, je comprends pourquoi tu es si populaire auprès des
femmes !
Pardon ? Comment est-ce qu’elle peut m’imaginer avec d’autres après ce qu’on
vient de faire ?
Je roule sur le côté en espérant qu’elle ne le pensait pas. Je passe les jambes
sur le bord du lit, je lui tourne le dos et je jette le préservatif dans la corbeille
près de mon lit.
— Je n’arrive pas à croire que j’ai eu un orgasme, glousse-t-elle derrière moi.
Monsieur Daniels, laissez-moi vous féliciter pour votre immense talent !
Je n’aime pas le ton insouciant de sa voix. Cette seule expérience sexuelle a
ébranlé les fondations d’absolument tout ce que je pensais savoir. Et la voilà qui
rit, comme si ce n’était rien de plus qu’un orgasme ?
Je récupère mon bermuda sur le sol et l’enfile.
— Ouais, c’était cool.
C’est tout ce que je trouve à dire ?
— Cool ? C’était incroyable !
J’entends un froissement de draps, elle doit se lever en quête de ses vêtements,
mais je ne peux pas me résoudre à la regarder.
— Je n’ai jamais rien ressenti de pareil. Maintenant, je comprends pourquoi les
femmes se jettent sur toi.
Merde, mais qu’est-ce qui se passe, là ?
Je secoue la tête et me pince l’arête du nez en essayant de retrouver mes
repères.
— Tu vas bien ? Tu as mal à la tête ?
J’entends sa voix anxieuse tout près de moi.
J’ouvre les yeux. Elle a remis son pantalon et cache sa poitrine de ses mains.
— Mal de tête, oui, sûrement le soleil.
Conneries ! Mais peu importe.
— Quelle heure est-il ? Je devrais sans doute rentrer.
Je n’arrive pas à croire ce qui se passe, putain de merde !
Je me lève, passe un tee-shirt, puis j’enfile mes chaussures.
— OK, je te reconduis.
— Tu es sûr que tu vas bien ?
Non, je ne suis pas sûr que je vais bien, bordel !
— Super. Tu es prête ?
Elle hoche la tête et s’éloigne. Je ne la suis pas tout de suite et regarde le lit. Il
y a quelques minutes à peine, cet endroit était tellement plein de promesses, de
possibilités d’avenir. De quoi bousculer ma putain de vie. Mais maintenant le lit
est vide, couvert de draps tordus, reflet de ce que je ressens au fond de moi.
Elle minimise notre expérience et me relègue au rang de connard de base, où
elle m’avait rangé lors de notre rencontre. Elle se rabaisse au simple rôle de coup
d’un soir sans conséquence, dont il ne restera rien sinon, comme elle le disait elle-
même, une vieille capote dans ma poubelle.
Chapitre 19

Layla

Je n’arrive pas à croire que c’est arrivé. C’est enfin arrivé ! Avec un homme, un
bel homme, pour la toute première fois.
Je flotte dans l’extase post-orgasmique, saisie d’une sensation de pouvoir. Pour
parfaire mon séjour au nirvana, je n’ai pas entendu une seule fois Stewart dans
ma tête. Les mots pleins d’assurance de Blake ont noyé les tentatives d’attaques
internes. Est-ce que ce pourrait être une révolution dans mon processus de
guérison ?
Tout est si nouveau. Une relation sexuelle selon mes désirs. Pas parce que c’est
mon devoir, mon obligation, mais par choix. Je prends une profonde inspiration,
sourire aux lèvres. Je ne m’en suis pas départie depuis… Soupir…
Mon corps fredonne encore ! Le souvenir de ce qu’il a fait avec ses mains, sa
bouche, son… Waouh ! Une vague d’excitation s’empare de moi. Une fois que tout
a été fini, je n’avais pas les idées claires. Sinon, j’aurais demandé à recommencer !
J’imagine que c’est pour le mieux, cependant. Il est resté silencieux sur le
chemin du retour, et nous n’avons pas discuté à la porte, comme d’habitude. Il a
dit qu’il avait mal à la tête, mais quelque chose me dit que c’est autre chose. Prise
par mon succès sensuel, je n’avais pas réfléchi aux conséquences que pourrait
avoir, pour lui, le fait de coucher avec l’assistante de son patron. Ou alors ma
cicatrice de césarienne l’a fait paniquer ? Oh non ! Et s’il m’avait trouvée horrible
au lit ? L’incertitude m’assaille. Et s’il regrettait d’avoir couché avec moi ?
— Je sors, lance Rose en entrant dans la cuisine, où je mange du beurre de
cacahouète directement dans le pot.
Je remballe mes pensées frénétiques pour me concentrer sur ma fille.
— Non, pas question.
Je lèche ma cuillère et me ressers.
Elle s’assoit en face de moi. Je remarque qu’elle n’a plus tout ce maquillage
sombre dont elle se fardait et qu’elle porte une chemise qui la couvre presque
entièrement.
— Maman, je sais que j’ai merdé dans les grandes largeurs, et tu dois penser
que je ne suis pas capable de faire de bons choix.
Je hoche la tête. Là, elle a bon.
— Je traîne avec une nouvelle fille au lycée. C’est une amie de Killian. Son
numéro est sur le frigo, précise-t-elle en désignant un Post-it rose. Elle s’appelle
Cara, et sa mère Suzanne. J’ai rajouté le portable de sa mère.
Je regarde le papier puis ma fille.
— Comment savoir que tu ne mens pas ?
Elle se cale contre le dossier.
— Appelle-la. Ou sa mère. Elles te diront.
Je plisse les yeux et la menace de ma cuillère à beurre de cacahouète.
— Si tu dis vrai, alors raconte-moi tes projets de sortie. J’appellerai Suzanne et
vérifierai ton histoire en la comparant à la sienne. Si tout concorde, tu pourras y
aller.
— On va voir une pièce du lycée, et on ira manger une pizza avec des potes du
groupe de théâtre. Killian sera là. Et, si tu es d’accord, Cara m’a proposé de
dormir chez elle.
Je vais composer le numéro de Suzanne. Après une conversation très agréable
avec la mère de Cara, je décide qu’Axelle me dit la vérité.
— D’accord, ton histoire tient la route. Tu peux y aller, mais promets-moi de
m’appeler avant d’aller te coucher.
Elle frappe des mains et se lève d’un bond.
— Promis, je t’appelle.
Elle se précipite pour me serrer fort dans ses bras.
Je l’enlace et fais mon possible pour lui communiquer combien je l’aime et
combien je suis fière qu’elle ait été honnête.
— Je t’aime, Axelle Rose.
Elle s’écarte et m’observe, les sourcils froncés.
— Tu ne m’appelles jamais comme ça, sauf quand tu es furieuse.
Je hausse les épaules et fais tourner une mèche de cheveux soyeux entre mes
doigts.
— Je sais, mais c’est ton nom. Je devrais l’utiliser plus souvent.
Elle passe son sac à son épaule et m’embrasse encore. Cara arrive quelques
minutes plus tard pour la chercher. Elle a l’air d’une gentille gamine, correcte,
pas du genre rebelle. J’adresse un signe aux deux amies et je vais dans ma
chambre passer des grosses chaussettes qui me montent aux genoux, un shorty
confortable, et un tee-shirt à manches longues. Je me rends dans le salon pour
m’affaler dans le canapé avec la télécommande.
Samedi soir, 19 heures, et je fais du zapping… toute seule. Fabuleux.
Après quelques épisodes désolants de télé-réalité, je suis bien réveillée et je
regarde l’horloge murale. Que peut faire une fille seule un samedi soir ? Je
regarde de nouveau l’heure. Je pourrais passer voir si Mac est au Blackout, mais
je n’ai pas le courage de m’habiller.
Ou aloooors… Un sourire en coin naît sur mon visage. Je pourrais aller chez
Blake et lui faire une surprise, pour voir s’il se sent mieux. Je pourrais lui
préparer à manger. Mon ventre fait des bonds à l’idée d’un bon câlin avec Blake,
sa tête sur mes genoux devant la télé.
Je me dépêche avant de changer d’avis. Je passe des chaussures et me
précipite dehors. Je saute dans la Bronco, en plein vertige, et me rends chez lui.
C’est impulsif mais c’est mon désir. J’allume une station de radio qui passe des
classiques du rock et savoure Hotel California par The Eagles. J’arrive rapidement
et me gare avant de monter à toutes jambes les marches de son pavillon.
Je frappe et sonne, souriante, trépignant d’impatience. J’entends de la
musique, étouffée mais assez forte pour que je la perçoive derrière le panneau de
bois massif. Il ne peut pas m’entendre frapper.
Je colle l’oreille au panneau et j’attends la fin de la chanson. Un solo de batterie
résonne, et j’essaie de l’identifier. Lorsque les vibrations de la basse s’éteignent, je
sonne de nouveau, plus fort et plus longtemps. J’écoute de nouveau à la porte. La
musique s’arrête. Des papillons m’emplissent le ventre. Je me lèche les lèvres,
excitée à l’idée de le voir et de lui sauter dans les bras.
Lorsque le loquet cliquette, je glapis pratiquement d’impatience. La porte
s’ouvre et… mon sourire disparaît avec mon enthousiasme.
Blake est devant moi, l’air peu aimable. Son torse nu brille de sueur, et le
premier bouton de son jean est ouvert.
Il est pieds nus. Merde, qu’est-ce que je viens d’interrompre ?
Son regard étréci détaille mes chaussettes tubes, mes jambes, mon ventre, mes
yeux. Je secoue la tête, comme pour exprimer par le corps ce que mes lèvres
n’arrivent pas à formuler. Non.
Je recule et, pour la première fois, je remarque une flamme dans ses yeux, que
je ne peux identifier.
— La Souris ? Qu’est-ce que tu fais ici ?
— Tu es… heu… occupé. (Je n’arrive pas à détourner le regard du bouton
dégrafé.) Je vais m’en aller.
Mais je n’arrive pas à bouger.
Comment peut-il me faire ça ? Il a couché avec moi cet après-midi et il est déjà
avec quelqu’un d’autre ? Une petite voix me murmure que j’aurais dû m’en
douter depuis le début. Elle hurle que j’aurais dû le prévoir quand il ne m’a pas
raccompagnée à ma porte. C’est ce que font les bad boys, c’est naïf d’attendre
autre chose de leur part. Cette voix me rappelle qu’il ne reste plus rien de mon
cœur à briser. C’est impossible. Alors, bon sang, pourquoi ai-je tout de même
cette impression ?
« Comporte-toi comme une pute, je te traiterai comme une pute. »
La ferme !
« Ce que tu peux offrir de mieux, c’est ce que tu as entre les cuisses. »
— Arrête.
Je me bouche les oreilles et prie pour que cela fasse taire le souvenir de ses
insultes.
Je me tourne pour fuir, mais je me sens poussée contre le mur près de la porte
de Blake.
— Qu’est-ce qui se trame dans ta tête ? grogne-t-il contre mon cou.
Son corps massif, en sueur, pressé si près du mien, me donne le tournis.
— Rien. Je comprends. Je te laisse tranquille.
— Merde !
Il pose les mains sur mes hanches, ma taille, et me caresse les fesses.
— Qui a dit que je voulais que tu me laisses tranquille ?
Mon traître de corps répond à son contact, et je me penche contre lui.
— Je ne suis pas très fine, mais pas complètement stupide non plus.
J’ai peine à croire qu’il pense pouvoir me toucher comme ça alors qu’il a une
autre femme dans son lit. Quel enfoiré !
Il me bloque sous ses hanches et me prend le visage entre les mains.
— Tu es très fine, tu entends ?
— Blake, une fille t’attend dans ta chambre et toi, tu viens me raconter que…
Il recule brusquement, et je vacille. Heureusement que j’ai le dos contre le mur
pour m’empêcher de tomber.
Ses yeux deviennent deux fentes scintillantes.
— Qu’est-ce que tu as dit ?
— Je ne suis pas née d’hier. (Je désigne la porte ouverte.) Il y a une femme avec
toi.
Il regarde autour de nous puis tourne ses yeux perçants comme des poignards
dans ma direction.
— Tu crois que j’ai une nana dans mon lit ? s’indigne-t-il en posant les mains
bas sur ses hanches avant de laisser tomber sa tête. Incroyable, putain !
Je m’écarte du mur.
— Que veux-tu que je crois, Blake ? J’arrive sans prévenir, et tu es… (Je
désigne d’un geste la zone entre sa braguette et son visage.) Tu es tout en sueur,
torse nu, avec cette aura de sexe intense et d’orgasmes sauvages.
Ses yeux écarquillés croisent les miens.
— Sexe et orgasmes ?
Je redresse les épaules et le menton.
— Tu m’as comprise.
Ses lèvres frémissent et ses yeux étincellent, assombris, hypnotiques, et je dois
m’appuyer contre le mur.
— Viens là, la Souris.
— Ha ! Pas question !
Mes pieds me démangent pourtant de courir dans ses bras.
Il tend une main, incline la tête et m’adresse toujours ce regard irrésistible.
— Viens.
Maudit soit-il ! Je secoue la tête, je ne dois pas me fier à sa voix.
— Rebelle, marmonne-t-il en laissant retomber sa main. Tu t’amènes chez moi,
toute sexy dans tes chaussettes montantes, ton short qui laisse voir tes petites
fesses de rêve, et même pas de soutif’…
Merde ! J’ai oublié d’en mettre un. Je croise les bras devant ma poitrine.
— Je veux bien faire un effort, ma belle. Mais vu ton attitude après qu’on a
couché ensemble j’ai besoin que tu en fasses un aussi.
— Mon attitude, à moi ? (Je repense à l’après-midi.) C’est toi qui as paniqué,
probablement effrayé que ton numéro deux se pointe en avance et me découvre
entre tes draps.
— Et c’est reparti. (Il secoue la tête, prend une profonde inspiration et expire
puissamment.) Chaque fois que j’essaie de te prouver que tu as tort sur mon
compte, tu passes ton armure et me balances ce cliché de merde en pleine gueule.
Il a raison. C’est exactement ce que je fais. Mais pourquoi ?
— Ne me dis pas que tu ne l’as pas senti, reprend-il en faisant un pas vers moi.
Cet après-midi, on n’a pas seulement couché ensemble, la Souris. (Il se
rapproche.) J’ai eu mon lot de sexe dans la vie, mais rien qui ait créé des liens
irrésistibles. Pourtant, te revoilà.
Oui, me revoilà.
— Pourquoi es-tu revenue ?
Il y a de l’espoir contenu dans sa voix.
— Je ne sais pas, je…
— Réponds, la Souris. Pourquoi tu es là ?
— Je… je voulais te demander si tu regarderais la télé avec moi.
Il me répond d’un sourire spectaculaire qui me leste le cœur. Je déglutis avec
peine en contemplant l’éclat de ses yeux.
— Bonne réponse, ajoute-t-il en finissant de se coller à moi. Tu as gagné.
Il glisse les doigts dans mes cheveux et observe mon visage.
Je cale les mains derrière sa nuque. Il se penche et approche les lèvres des
miennes, mais il me manque une réponse et je me détourne.
Il grogne et laisse tomber le front contre mon épaule.
— Merde, quoi encore ?
— Pourquoi es-tu à demi nu et en sueur ?
Il s’écarte un peu mais évite mon regard.
— Et pourquoi ton jean est-il déboutonné ?
Une grimace tord son visage, et je vois de la honte.
Il n’a jamais vraiment dit qu’il n’y avait pas de femme dans la maison. La
nausée me retourne l’estomac.
— Est-ce qu’il y a une femme chez toi ?
Il roule la tête en arrière, regarde le ciel, puis plonge les yeux dans les miens.
— Tu ne comprends pas.
Mon cœur bat la chamade, et j’entends mon sang gronder dans mes oreilles.
— Je ne comprends pas ? Alors explique-moi, Blake.
Je crie, et j’attire probablement l’attention des voisins, mais je m’en moque.
— Tu fais comme si je ne t’avais pas bien traité cet après-midi, mais combien de
temps as-tu mis avant de regarnir ton lit ? Une heure ? Deux ?
— La Souris…
— Arrête.
Je me détourne et me dirige vers ma voiture. Il ne me retient pas. Pas quand je
passe les murs du pavillon, pas quand j’arrive aux marches du parking, pas
quand je suis presque à ma voiture. Mes yeux se mettent à brûler. Qu’est-ce qui
s’est passé ? Je croyais qu’il voulait de moi, mais… Je ferme les yeux pour ne pas
laisser couler mes larmes.
Perturbée et tremblante, je cherche mes clés près de la Bronco. Elles me
glissent des doigts.
— Bordel !
Je me penche pour les ramasser et vais pour ouvrir la portière quand deux bras
puissants m’entourent la taille par-derrière.
— Merde !
Il enfouit le visage dans mes cheveux.
— Ne pars pas, je t’en prie, ma belle. (Il me serre contre lui, comme si sa vie
dépendait de ma réponse.) Je te dirai tout. Mais je t’en prie…, reste.
Mon cœur se serre en entendant son ton sans défense. Je passe la main contre
ses bras, pour qu’il me libère de son étreinte.
— Je resterai, Blake.
— Ce n’est pas une femme. Promis. Je ne te ferais jamais ça. Tu dois me croire.
Il parle précipitamment. Son désespoir lui donne des airs de gamin et non du
combattant, de l’homme que je connais.
— Je te crois. Entrons, pour parler.
Il hoche la tête et me lâche. Il me prend la main pour me conduire chez lui et
une fois à l’intérieur il m’arrête dans l’entrée. Il regarde autour de lui. Pourquoi
est-il aussi nerveux ?
— Blake, tu me fais peur. Que se passe-t-il ?
— Je dois te montrer quelque chose. Je ne l’ai jamais montré à personne et…
Il regarde derrière lui, dans le couloir.
Je glisse mes mains moites sous mes bras, et l’adrénaline monte en flèche. Que
peut-il bien me cacher ?
— Est-ce que ça a un rapport avec ce que tu faisais quand je t’ai interrompu ?
— Oui. C’est ça. Ce que je faisais quand tu es arrivée.
Quelque chose qu’il n’a jamais partagé avec quelqu’un d’autre ? Mon esprit est
mon pire ennemi, et j’imagine déjà ce qu’il pourrait dissimuler…
— Je suis né avec… (Il passe la main dans ses cheveux courts.) D’aussi loin que
je m’en souvienne…
Il regarde encore derrière lui puis m’observe.
Je voudrais le toucher, pour lui prouver que je suis bien là, mais ses muscles
sont tendus, sa silhouette rigide, et je comprends qu’il faudra se contenter de
mots.
— Tout va bien. Tu peux me faire confiance.
Il me dévisage, les yeux plissés, pendant une éternité.
— J’ai partagé avec toi des choses très intimes sur mon passé, Blake. Je sais ce
que c’est que de vouloir cacher des choses sur soi. Tu ne risques rien avec moi.
Il passe les dents sur sa lèvre inférieure plusieurs fois puis me prend la main et
m’entraîne dans le couloir. Mon estomac fait un bond quand il s’arrête devant la
porte fermée face à sa chambre. Il me place devant, son corps massif pressé
contre mon dos ? Je tourne la tête pour l’observer. Il regarde droit devant lui. Ce
qui se cache là est très important pour lui. J’espère seulement tenir le choc…
— Ouvre la porte, souffle-t-il à mon oreille.
Je hoche la tête et saisis la poignée entre mes doigts tremblants. Je calme ma
respiration, tourne et pousse. La lumière est douce, mais elle suffit à me révéler
le contenu de la « salle ». Son corps se crispe derrière moi.
Sainte Marie mère de Dieu…

Blake

Respire, mec.
Pour la première fois depuis que j’ai rempli cette pièce, je laisse quelqu’un
d’autre y entrer. J’ai l’estomac retourné et j’attends la réaction de Layla. Je
retiens mon souffle alors qu’elle entre prudemment.
— Oh, mon Dieu, Blake ! souffle-t-elle en observant l’espace.
L’émerveillement dans sa voix apaise mon cœur battant. Elle parcourt la « salle
» avec la grâce d’un ange et, comme le soleil illuminant un coin sombre pour la
première fois, sa présence chasse les ombres.
— Tu sais jouer de tous ?
— Oui, de tous.
Sa bouche s’arrondit sur une exclamation admirative. Elle s’approche du piano,
dans un coin.
— Même de ça ?
Je hausse les épaules et m’appuie contre le chambranle.
— Surtout de ça.
— Incroyable !
Elle laisse glisser la main sur les contours noirs laqués et s’approche du mur de
guitares.
— Et celles-ci ?
Je hoche la tête, et elle reste bouche bée.
— Je peux jouer de tous ces instruments.
Elle secoue la tête, visiblement incrédule, et je fais un pas dans la pièce. Elle
regarde la batterie et l’étudie un moment, puis elle se tourne vers moi, sourcils
froncés.
— Ouais, ça aussi j’en joue.
— Blake, c’est… (Elle tourne la tête, lentement, faisant le tour de la pièce.)
incroyable.
Elle prononce ce dernier mot en un soupir, et je respire plus librement.
Je ne sais pas ce que je craignais. La honte que je traîne depuis l’enfance, parce
que je joue de la musique, est insensée. Mais c’est quelque chose que je n’ai
jamais eu besoin de partager avec quelqu’un d’autre. Je ressens cette peur,
viscérale, que si je confie mon secret à quelqu’un il va encore falloir renoncer à ce
plaisir, comme quand j’étais enfant.
— Quand… heu… comment… ?
Ses mots restent en suspens pendant qu’elle gratte négligemment les cordes
d’une Fender Stratocaster suspendue au mur.
— Tout a commencé quand j’avais deux ans, avec le piano de ma grand-mère.
J’avais entendu une chanson, j’étais monté sur le banc et je l’avais rejouée. (Cela
paraît si simple, et ça l’était vraiment.) Ma mère disait que mon cerveau
fonctionnait à l’envers. Je ne prenais pas des notes pour les assembler en
musique, mais j’entendais les chansons achevées et les décomposais en notes.
— Pourquoi ne pas jouer dans un groupe ?
Je m’avance dans la salle et m’assois sur le canapé, le seul meuble de la pièce.
Les coudes sur les genoux, penché en avant, je rassemble mes forces pour lui
avouer toute la vérité. Merde, j’en suis là ! Je prends une profonde inspiration et
la regarde. Ses grands yeux marron fouillent les miens, emplis d’un mélange
d’admiration innocente et de curiosité. Bon Dieu, je suis prêt à tout lui dire
quand elle me regarde comme ça !
— J’ai joué du piano jusqu’à ce que mon père me fasse enlever et enrôler dans
une école militaire. Ma mère aimait l’idée que je joue. Elle appelait ça un « don ».
(Je regarde le tapis, incapable de soutenir son regard.) Mon père m’a interdit de
continuer. Il m’a traité de fiotte, de tapette, parce que je faisais ce que j’aimais. Il
ne lâchait pas ma mère parce qu’elle m’encourageait. Après des années à le
regarder la maltraiter verbalement, je l’ai suppliée d’arrêter de prendre ma
défense. J’avais onze ans. J’ai essayé d’arrêter de jouer, mais, bordel… (Rien ne
me calmait comme la musique, et je revis ces instants où j’essayais en vain
d’étouffer ma passion.) Pendant un bon moment, j’ai pu jouer en cachette, puis
ma mère m’a balancé. (Je hausse les épaules.) Il m’a emmené dans cet endroit,
sans instruments, où on pratiquait les punitions corporelles.
Elle s’approche du canapé mais reste debout.
— Quel enfoiré !
Sa petite silhouette, adorable avec ses grandes chaussettes et son petit short,
se penche vers moi. Elle écarte les bras et désigne la « salle ».
— Il t’a arraché à ta mère et envoyé à l’école militaire parce que tu avais un
don ? (Elle lève un doigt devant moi.) J’espère bien ne jamais rencontrer ce type,
parce que sinon je vais… je le…
Elle serre le poing et frappe sa paume.
Je ne peux pas me retenir de la toucher alors qu’elle est rouge de colère et
qu’elle prend ma défense. Je l’attire sur mes genoux.
— Sacrée menace, la Souris. Je m’assurerai qu’il ne te croise jamais dans une
ruelle sombre.
Elle m’embrasse sur la joue.
— Je suis sérieuse, Blake. Je lui botterais le cul.
J’éclate de rire, si fort et nerveusement que cela me libère.
— Nan, c’est pas nécessaire. (Mon rire meurt en petit gloussement.) L’école
militaire m’a fait du bien. J’ai pu m’entraîner à me battre. C’est là-bas que j’ai
tout appris.
Elle se détend un peu contre moi, elle grogne et croise les bras devant sa
poitrine. Pendant quelques secondes de silence, nous regardons la pièce. Bordel,
que c’est bon de l’avoir près de moi ici !
— Pourquoi le cacher ? Je veux dire, maintenant tu n’es plus sous ses ordres,
tu es libre.
— C’est un peu comme tu l’as dit. Les vieilles habitudes ont la vie dure. J’ai
gardé ça pour moi pour… je ne sais pas… être sûr que personne ne vienne tout
gâcher.
C’est idiot, mais je n’arrive pas à le décrire autrement.
— Je comprends. (Elle m’adresse un sourire doux.) Tu composes ?
— Non. J’y arrive pas. Mon esprit ne fonctionne que dans un sens. Composer
serait prendre les choses à l’envers.
— Tu peux me jouer quelque chose ?
Il y a tellement d’espoir dans sa voix que je ne peux pas refuser. Pourtant, si
j’accepte, je vais devoir jouer devant elle. Ce sera la première personne à me voir
faire depuis plus de quinze ans.
Mon cœur bat brusquement deux fois plus vite.
— Maintenant ? Oh… heu…
— Si tu n’es pas prêt, ce n’est pas grave.
— Non, enfin, tu as vu la « salle », alors autant aller jusqu’au bout.
Je la soulève de mes genoux et l’installe sur le canapé.
Je vais m’asseoir au piano. J’ai le souffle court, les mains moites, et je les essuie
sur mon jean. Merde, il ne manquerait plus que je vomisse !
— Hum…
Qu’est-ce que je pourrais bien jouer ? Je l’observe, et ses yeux chocolat
m’expriment son indulgence et son soutien. Elle a posé les mains sur les genoux,
et elle est assise au bord du canapé, où elle attend.
— Très bien, on va voir si tu reconnais ça…
Mes doigts flottent sur les touches comme si c’était une seconde nature, et la
musique emplit la pièce. Je m’offre quelques mesures avant de vérifier sa
réaction.
Elle sourit, de cet air libéré que j’adore, et bat du pied la mesure en riant.
— Brown-Eyed Girl !
J’interromps la chanson de Van Morrison et je souris.
— C’est ça.
Elle applaudit et se lève d’un bond pour venir près du piano. Je m’écarte et
tapote la place libre sur le tabouret.
— Viens.
— Une autre, demande-t-elle en s’installant et en gigotant d’excitation.
— Une autre. Humm…
J’ai un million de chansons en tête, le problème, c’est de choisir la bonne, pour
elle, pour cet instant de confession et de libération.
Elle me regarde avec impatience, et je m’émerveille de sa beauté, sous la
lumière qui fait ressortir les taches de rousseur sur son nez, ses lèvres
naturellement roses et ses longs cheveux ondulés. J’ai l’impression que chaque
jour passé avec elle me permet de découvrir quelque chose de nouveau, qui la
rend plus attirante…, qui me fait l’aimer davantage.
Alors je trouve la chanson qu’il lui faut.
Mes doigts caressent les touches, et j’y mets toute mon âme. J’ai l’impression
que ma poitrine va exploser, et je commence à chanter. Je ne peux pas la
regarder, alors je m’abstiens. Sinon, je risque de tout gâcher.
Je me concentre, la chanson défile dans ma tête, et je reproduis notes et tempo.
Je ne la regarde pas, mais je sais qu’elle est immobile. Elle est comme hypnotisée.
Je ferme les yeux et me laisse emporter par la musique, comme quand je suis
seul. Je balance toute mon âme dans le chant. Je m’épuise émotionnellement
tandis que mes doigts volent sur les touches et que mes pieds gèrent les pédales.
J’ai des papillons dans le ventre, et les paroles glissent de mes lèvres. J’entame
le refrain et je me perds dans ce que je chante. Révéler cette partie de moi, de ma
vie, et espérer que la seule femme qui compte pour moi ne me rejette pas, c’est
une expérience vertigineuse. Je prie pour que ce ne soit pas un rêve, pour qu’elle
soit toujours près de moi quand j’ouvrirai les yeux.
Et si elle n’y est plus ?
Mon père se trompait. Je ne suis pas une fiotte, je suis un combattant.
Si elle s’en va maintenant, aucune bataille ne me découragera de la
reconquérir.
Chapitre 20

Layla

Cette chanson est pour moi. J’en suis certaine.


Ce sont peut-être les paroles d’un autre, mais, quand Blake les chante, elles lui
appartiennent.
Même assise, je sens mes jambes se dérober. Mon cœur se serre sous la chaleur
de ses mots. Je n’ai jamais rien entendu d’aussi beau.
Ses grandes mains caressent les touches avec une grâce inattendue. Il a fermé
les yeux, et je le contemple sans réserve tandis que les paroles glissent
directement de ses lèvres à mon cœur. Comme si ce n’était pas assez émouvant, il
a une voix à couper le souffle. Elle n’est pas angélique et douce, mais sombre, un
peu rauque, et elle excite chacun de mes nerfs comme une caresse sensuelle.
Penché sur le clavier, il se balance avec la musique, comme s’il ne faisait qu’un
avec le piano. Mon estomac bondit, et je déglutis. L’élégance de l’instrument
devient sexy et incroyablement virile, avec lui.
La chanson ralentit sur les dernières mesures, et quand la dernière note
retentit il laisse tomber les mains sur ses genoux en la laissant rebondir entre les
murs.
Je reste silencieuse, déçue que cet instant soit déjà fini.
J’observe son profil, ses yeux baissés. Ses mâchoires carrées se contractent,
puis il prend une profonde inspiration et se tourne vers moi. Il hausse une épaule
et évite de croiser mon regard.
Mon cœur se serre.
— Blake, c’était époustouflant ! Je veux dire… waouh, tu sais chanter ! Enfin,
tu chantes vraiment bien.
Je n’avais jamais vu ce sourire timide, et je le préfère à son petit air supérieur.
Enfin il le suit de peu…
— Ouais, pas vraiment.
— Si, franchement. Je… ne trouve pas mes mots. (Je me lèche les lèvres
nerveusement avant de poser enfin ma question.) C’était quelle chanson ?
— Fall for You, de Secondhand Serenade… (Il passe les doigts sur les touches.)
c’est pas For Whom the Bell Tolls de Metallica.
Il laisse échapper un rire nerveux.
— Je préfère celle que tu as jouée.
Il croise enfin mon regard, l’air sérieux.
— Vraiment ?
— Oui, de beaucoup.
Une lueur sauvage et possessive scintille dans ses yeux. Il me tourne vers lui et
passe une jambe par-dessus le banc pour que nous nous fassions totalement
face. Il me prend les genoux et m’attire jusqu’à ce que mes cuisses touchent les
siennes.
— Je le pensais. Cette chanson…, je l’ai chantée pour toi, et je le pensais. (Son
regard plonge dans le mien comme s’il cherchait quelque chose.) Je suis en train
de tomber amoureux, la Souris.
Je prends son visage entre mes mains et j’attire ses lèvres contre les miennes.
Comme le disait la chanson, les paroles sont inutiles, et au lieu de perdre mon
temps en phrases pathétiques je vais lui montrer.
Moi, je suis déjà amoureuse.
Nous nous rencontrons en un baiser très doux, le contact entre deux âmes,
brisées mais pas irréparables. Sa main glisse dans mes cheveux, et il me tient
contre lui avec une passion tendre qui me picote délicieusement la peau. Chacun
savoure les lèvres de l’autre, nous prenons le temps de profiter de cette saveur,
en caresses lentes de nos langues.
— Le Serpent.
Je murmure contre sa bouche.
Les mains toujours entre mes boucles, il pose le front contre le mien et soupire
près de mes lèvres.
— Oui, la Souris ?
— Ça veut dire qu’on est ensemble ? Je veux dire : un couple sérieux ?
Il recule, et son regard me coupe le souffle.
— Je ne sais pas faire ça…, être un petit ami.
— Oh !
Je retiens ma lèvre tremblante entre mes dents. Pourquoi tout est-il si
compliqué ?
Il me prend le menton et me lève la tête vers lui.
— Mais, si tu crois que je chanterais pour une nana sans être hyper sérieux
envers elle, tu es dingue. (Il sourit d’un air provocateur.) Je ne sais pas trop
comment gérer les étiquettes, mais je te veux, toi et personne d’autre. Si tu veux
voir d’autres mecs, ça finira mal pour eux. Mais c’est toi qui décides.
Je fais semblant de réfléchir, en plissant le nez et en me tapotant le menton du
doigt.
— Mal, à quel point ?
— On parle d’os brisés, de cris, de sang.
Il hausse les épaules et tente de réprimer son sourire.
— Hmm. (Je lève un sourcil.) On dirait bien que tu me demandes de me ranger,
le Serpent.
— Appelle ça comme tu veux, ma belle. (Il passe le pouce contre ma lèvre
inférieure, très sérieux cette fois.) Promets-moi simplement de nous laisser une
chance.
— Oui, je peux faire ça.
Ses lèvres couvrent les miennes. Il me prend les fesses pour m’attirer tout
contre lui. Je lui entoure la taille des jambes et lui tiens la tête en inclinant la
mienne. Il émet un grognement de gorge, et je cambre les hanches en réponse. Je
n’aurais jamais cru qu’on puisse s’enflammer si profondément pour quelqu’un. Il
ne semble pas assez immense pour rassasier mon envie de lui.
— La Souris…
Il gronde contre mes lèvres et m’embrasse le cou. Ses doigts glissent sous mon
tee-shirt pour remonter contre ma poitrine nue.
— Merde !
Je laisse tomber la tête sur le côté. Il me caresse les pointes et torture ma peau
sensible de sa bouche, juste sous l’oreille, éveillant mon excitation.
Je serre les jambes autour de sa taille et me colle contre lui en espérant qu’il
sente que je suis prête malgré son jean.
— Oh, merde !
Il rompt notre baiser et regarde entre nous.
— C’est quoi ça ?
Hein ? Je suis perplexe. Il tire sur l’élastique de mon short, et le cliquetis de
mes clés de voiture me ramène à la réalité.
— Oh, désolée, mes clés !
Il incline la tête.
— Tu les ranges dans ta culotte ?
Je hausse les épaules.
— Ce short n’a pas de poches.
— Tu caches autre chose, là-dedans ? demande-t-il d’une voix pleine d’envie.
— Tout dépend de ce que tu cherches.
— Oh, je crois que tu sais ce que je cherche !
Je frissonne. Et comment…
Il me caresse la clavicule.
— On a combien de temps ? Je ne veux rien commencer que je n’aie pas le
temps de finir.
Sa façon de le dire me laisse penser qu’il se repaîtrait de moi toute la nuit s’il le
pouvait. Cette idée me fait bouillir les sangs et frémir les nerfs. D’ailleurs, il peut.
— On a toute la nuit.

Blake

C’est la meilleure réponse possible.


Mais je m’aventure en terre inconnue, après lui avoir révélé mon secret et mis
au jour une partie de moi que personne ne connaît. Je ne sais pas où aller
maintenant.
C’était risqué de lui confesser mes sentiments dans une chanson. Mais c’est
aussi ça, l’effet qu’elle me fait. Elle me déshabille l’âme, retire mes couches de
protection et me laisse complètement à nu. Je suis désarmé pendant ces secondes
suspendues où j’attends qu’elle me dise si elle partage mes sentiments.
Et c’est le cas.
Mon cœur s’emballe, et je sens la chaleur dans ma poitrine, une sensation que
j’associe maintenant à sa présence. La femme entre mes bras représente plus
pour moi que tout ce que j’aurais cru possible. Et elle me dit qu’elle peut m’offrir
toute une nuit. Mon pantalon se resserre rien qu’à l’idée de toutes les possibilités
pour la soirée. La tenir, la toucher, lui faire découvrir tout ce que je peux pour la
faire gémir. Mais nous avons le temps, et d’abord je veux lui donner ce qu’elle est
venue chercher.
Je passe les mains sous ses fesses et la soulève du banc. Ses jambes
m’entourent la taille comme si nous avions déjà fait cela un million de fois. Sans
effort…
Elle passe les mains autour de mon cou.
— Où va-t-on ?
— Tu es venue regarder la télé. Ma nana a droit à ce qu’elle demande !
Je sors de la salle de musique, traverse le couloir et me fige alors que j’avance
vers le salon.
Je n’ai pas fermé et verrouillé la porte.
— Tout va bien ?
Mon estomac se tord. Laisser cette porte ouverte me donne l’impression de
baisser ma garde. Comme si je présentais mon dos à un ennemi en approche.
Mais il est temps d’enterrer le passé et d’aller de l’avant. Laisser cette porte
ouverte est la première étape.
— Tout est parfait, la Souris.
Je ris et reprends mon chemin.
— Oh, attends, mon téléphone !
Elle le cherche en se tâtant les hanches.
— Axelle doit m’appeler quand elle sera rentrée chez sa copine pour la nuit.
J’étais tellement excitée quand je suis arrivée que je l’ai oublié dans la voiture.
Elle essaie de s’échapper de mon étreinte, mais je la tiens fermement.
— Je m’en charge.
Je la dépose sur le canapé avec la télécommande mais elle se relève.
— Non, c’est bon, j’y vais.
Elle file vers la porte.
Tête de mule !
Je l’attrape par la taille et gronde à son oreille.
— Pas question de te laisser aller toute seule à ta voiture de nuit. (Je
l’embrasse sur la tête et me régale du parfum de ses cheveux soyeux.) Compris ?
Elle m’attrape la nuque.
— Cinq sur cinq, le Serpent.
Je la lâche en lui donnant une claque sur les fesses, et elle sursaute avec un
petit glapissement.
Elle s’installe sur le canapé et allume la télé. J’attrape mon tee-shirt sur le
tabouret de bar et me dirige vers sa voiture.
L’air frais de la nuit n’apaise pas mon esprit ivre… d’amour. D’amour, non,
mais… c’est intense. Mais d’après mon expérience, quand quelque chose semble
trop beau pour être vrai, c’est le cas. La présence de Layla, chez moi, qui se met à
l’aise sur mon canapé, la porte de la salle de musique grande ouverte, moi qui
vais chercher son téléphone pour elle, tout cela semble sacrément trop beau.
Le portable en main, je remarque trois appels en absence. Je me retiens de
regarder. Je n’ai jamais eu d’histoire sérieuse, mais j’en sais assez sur les femmes
pour me douter qu’elles ne veulent pas qu’on fouine dans leurs affaires. Je glisse
l’appareil dans ma poche et reviens vers les marches quand quelque chose attire
mon attention. Je repère au bout du parking une berline argentée, tous feux
éteints mais moteur allumé.
Je regarde autour de moi pour voir si quelqu’un se dirige vers ce véhicule
étrange. Rien, pas un chat. Je ne distingue pas le conducteur, mais je le fusille du
regard. Je t’ai à l’œil, petite pute.
La voiture a reculé dans une place, les vitres tournées vers mes fenêtres. Est-ce
qu’on nous espionne ?
Mon sang se met à bouillir, et mon cœur bat furieusement dans ma poitrine.
Des picotements horripilants sur la peau, mes muscles tressaillent par réflexe. Je
repousse mes pensées rationnelles et me dirige vers le véhicule. J’ai bien
l’intuition que ma réaction est exagérée, mais elle est soufflée par mon besoin
d’agir en protecteur.
Avec mon combat dans quelques semaines, ce pourrait être la voiture de
paparazzis. D’habitude, ils ne traquent que les champions. Je n’ai jamais eu ce
problème. De toute façon, je dois protéger Layla et notre intimité, quoi qu’il en
coûte.
Je traverse le parking sans quitter des yeux la vitre du côté conducteur. Je
m’approche, quand soudain le moteur rugit brusquement. J’accélère. La voiture
démarre en trombe, manque de me renverser et quitte le parking.
Je le savais, bordel, je le savais.
Ils nous espionnaient, se sont fait choper et se sont barrés dans la panique. Les
feux arrière rouges laissent une traînée quand la voiture disparaît à l’angle de la
rue principale. Merde, tout s’est passé si vite que je n’ai pas noté le numéro !
J’observe les voitures du parking et m’assure que notre visiteur était bien seul.
Tout a l’air calme, mais j’ai encore l’impression d’être observé. Ma nuque frémit
comme si des espions étaient dissimulés partout autour de moi.
Je retourne chez moi et verrouille la porte. Mal à l’aise, j’éteins les lumières de
la salle de musique et je ferme. C’est donc l’un des effets d’être avec une femme ?
On devient dingue ?
Je prends une profonde inspiration, puis je regagne le salon. Je me laisse
tomber sur le canapé, près de Layla, l’attire contre moi et lui donne son
téléphone. Elle me remercie rapidement, appuie sur quelques touches et porte
l’appareil à ses oreilles.
Je regarde les baies vitrées qui occupent toute la longueur du pavillon. Je n’ai
jamais cherché à cacher qui était avec moi. Certaines de mes invitées
appréciaient même les fenêtres et se permettaient une petite provocation
exhibitionniste. Mais maintenant, avec ma Souris, Je m’imagine déjà installer des
rideaux tombant du plafond au sol.
— … d’accord, chérie, je t’aime.
Les mots que murmure Layla me ramènent à la réalité.
— Bonne nuit.
Elle raccroche et pose l’appareil sur la table basse.
— Tout va bien avec Axelle ?
Je passe les doigts dans ses cheveux.
Elle zappe deux fois, puis encore une troisième.
— Oui, elle s’amuse bien. La nouvelle copine qu’elle s’est trouvée semble avoir
une bonne influence sur elle.
Elle continue à changer de chaînes jusqu’à ce que Julia Roberts apparaisse à
l’écran. Layla se raidit.
Qu’est-ce qui se passe ?
L’actrice court dans une vieille maison, poursuivie par un détraqué.
— Je déteste ce film, lance-t-elle en changeant de chaîne.
— C’était quoi ?
— Les Nuits avec mon ennemi, répond-elle d’une voix creuse. Ça parle d’une
femme qui fait croire à sa mort pour échapper à son mari violent. (Elle rit sans
humour.) L’art qui tente d’imiter la vraie vie…
Je suis terriblement curieux, mais je ne me sens pas assez à l’aise pour parler
de son passé. C’est pourtant ce qu’un petit ami doit faire. Quand sa nana souffre,
il questionne, écoute et résout le problème. Pas vrai ?
— Tu es partie depuis combien de temps ?
C’est un bon début.
Elle pose la tête sur ma cuisse et roule sur le dos, puis elle me regarde.
— Difficile à dire. Mentalement, je l’ai quitté il y a près de douze ans.
Physiquement, ça ne fait que quarante-sept jours.
Je me penche et j’étends les bras contre le dossier, pour occuper mes muscles
rendus impatients par la simple mention de son passé.
— Comment est-ce que tu t’y es pris ? J’imagine que tu n’as pas fait croire à ta
mort, ou…
Elle sourit tendrement.
— Non, je n’ai pas eu à aller si loin. (Les ombres habituelles désertent son
regard.) Mais je l’aurais fait s’il avait fallu.
— Que s’est-il passé ?
Je veux qu’elle continue parce que je sais que c’est bon pour elle, mais je suis
terrifié à l’idée de ma réaction face à ses confidences. J’ai déjà du mal à ne pas
détruire la table basse d’un coup de poing.
— J’ai arrêté de… ressentir. (Elle tire sur les pointes de ses cheveux et en
tourne une autour d’un doigt.) Il était furieux contre moi à cause de je ne sais
quelle histoire stupide. Il pleuvait. Il m’a tirée de ma chambre, en pyjama, et m’a
jetée dans la cour. Il m’a enfermée dehors. Je me rappelle être restée là, trempée,
les dents qui s’entrechoquaient, mes jambes nues qui tremblaient, et pourtant je
ne ressentais rien.
Je contrôle mon expression pour qu’elle ne devine pas la rage qui bouillonne
sous la surface. Je serre les poings en me réjouissant de la brûlure de mes
articulations sous la pression.
Elle hausse les épaules.
— Alors j’ai compris qu’il fallait que je parte. Si j’étais si anesthésiée, il ne
faudrait pas longtemps avant qu’Axelle soit prise par la même apathie. (Elle
soupire longuement.) J’ai postulé en ligne sur un site de recrutement dès le
lendemain, en me jurant d’accepter le premier boulot qu’on me proposerait.
Taylor m’a appelée trois jours plus tard et il m’a employée quelques semaines
après.
— Hmm.
Je hoche la tête en espérant bien tenir mon rôle de confident.
Merde, merde, merde !
— J’économisais de l’argent depuis des années, en espérant pouvoir offrir une
nouvelle vie à ma fille, dans un coin ensoleillé. Quelque part où il ne pleuvrait
jamais. (Elle se tait, mais son silence est lourd de réflexion.) J’ai rempli une
demande de divorce, annoncé à Stewart que nous partions, et tu sais quoi ? (Elle
grimace un peu.) Il n’était pas aussi énervé que je ne l’avais craint. Il avait dû
comprendre que j’avais atteint mes limites. Il nous a laissées partir sans poser de
questions.
Ma curiosité dépasse ma fureur. Il me semble avoir renoncé un peu trop
facilement. Un connard comme lui, qui fait tout pour se garder une nana qui ne
veut pas de lui, et un matin il la libère, comme ça ? C’est louche.
Elle roule sur le côté, la joue contre ma cuisse, et se remet à zapper.
— Oh, j’adore cette série. Dog le chasseur de primes. Duane Chapman est
tellement badass !
« Badass » ? Elle est trop mignonne. Je me détends et me réconforte en songeant
qu’elle est en sécurité, sous mon toit, entre mes bras.
Je ne sais pas ce qui a décidé Stew à laisser partir femme et gamine, peut-être
une crise de conscience, ou alors une petite salope qu’il n’avait pas à forcer pour
baiser. J’en sais rien, je m’en tape. Mais j’aimerais presque remercier cette tête de
bite de m’avoir permis de rencontrer ces deux nanas extra.
Évidemment, ce serait après lui avoir pété sa sale gueule.
Chapitre 21

Layla

J’ai bien chaud, enveloppée étroitement, mais sans étouffer. Je suis bien.
À quand remonte la dernière fois où je me suis sentie aussi à l’aise ?
C’est peut-être un rêve. Je me régale de ce confort en songeant que je vais me
réveiller et que toute cette paix disparaîtra avec le retour à la réalité. Encore
quelques minutes… Un gémissement rauque vibre contre mon dos, et je change
de position, plus à l’étroit.
Je cligne des paupières et j’ouvre les yeux. Où suis-je ? Les murs bleu sombre
et les meubles d’acajou sont tellement masculins. Autant que les bras puissants
qui m’entourent par-derrière.
Je souris. Blake.
Je me souviens d’avoir regardé la télé, la tête sur ses genoux, pendant qu’il me
caressait les cheveux. C’était si doux, si agréable. J’ai eu envie de fermer les
yeux, juste une seconde… On dirait que cette seconde a duré plus que prévu !
La lumière du matin emplit la pièce d’un éclat jaune. Le son de sa respiration
près de mon oreille est comme une symphonie apaisante qui fait retomber mes
paupières.
Sa main parcourt mon corps, et il émerge du sommeil.
— Bonjour, la Souris.
Sa voix rauque est tellement sexy ! Il me fait me retourner sur le dos et se place
au-dessus de moi, entre mes jambes. Oh, mon Dieu ! Il a dû faire un rêve sympa…
Il enfouit la tête dans mon cou et m’embrasse la gorge.
— Oui, un bon jour, en effet.
J’écarte les jambes pour qu’il puisse encore se rapprocher de moi. La chaleur de
son érection matinale se presse contre ma culotte. Je ne vois plus le short que je
portais la nuit dernière. J’agite les orteils. Pas de chaussettes non plus.
— Est-ce que tu m’as portée hors du canapé et déshabillée, hier ?
— Je plaide coupable. (Il se redresse sur le coude, la tête dans la main.) Ne
t’inquiète pas. Je n’ai rien fait de déplacé. (Il sourit d’un air malicieux.) Sauf si tu
trouves déplacé de t’avoir un petit peu pelotée…
Je me redresse sur les coudes.
— Tu n’oserais pas !
— Oh, ma belle, je n’hésiterais pas, tu veux dire !
Son sourire gentiment provocateur confirme ce que je sais déjà. Même dans
mon sommeil, je suis en sécurité avec Blake.
Il glisse mes cheveux derrière l’épaule et pousse un grand soupir exagéré.
— J’avais des projets de fou avec toi, dans ce lit, hier. Mais ils sont passés à la
trappe quand tu t’es endormie. Pourtant… (Il m’embrasse sur le bout du nez.) te
tenir dans mes bras toute la nuit s’est révélé tout aussi bon.
Le rouge me monte aux joues.
— J’ai mieux dormi que depuis des années, mais j’aurais bien aimé… (Je
hausse les épaules, embarrassée par mon honnêteté crue.) Tu sais.
Il se mord la lèvre, son sourire disparaît, et il colle son entrejambe contre mes
hanches.
— Non, la Souris, je ne sais pas… Explique-moi.
Des papillons s’envolent de mon ventre à ma gorge. Sa voix rauque, la preuve
de son désir collée contre mes cuisses… Il a envie de moi, intensément. Tout
comme j’ai envie de lui.
— Le soleil vient tout juste de se lever. Il n’est pas trop tard. (Je passe la main
sur sa poitrine et la pose contre sa nuque.) Il nous reste quelques heures avant…
Il glisse les doigts dans ma culotte, et mes paroles se transforment en hoquet de
plaisir. Je me laisse retomber dans le lit tandis que sa main décrit des caresses
lentes. La chaleur monte dans mon entrejambe, et je cambre le dos.
Il me mordille les lèvres.
— Dis-moi si ça va, ma belle.
— Oui, c’est… c’est mieux que ça !
J’ai le souffle coupé quand il me pénètre de deux doigts.
— Layla…
Le son de mon nom entre ses lèvres, prononcé avec tant de respect, aiguillonne
mon désir.
Je m’empare de son sexe en érection, ferme et chaud. Le rythme de nos
caresses se synchronise, et mon excitation augmente encore. Nos yeux se
croisent, et nous nous regardons tandis que le plaisir nous envahit, jusqu’à la
limite de l’orgasme. Les lèvres entrouvertes, les yeux brûlants, nous laissons nos
hanches rouler et se balancer, et notre plaisir monte rapidement vers son apogée.
Il se penche et me mordille la lèvre, son impatience semblable à la mienne. Il
attend ma permission.
— Oui, je le veux… Je veux que tu…
Ce n’est pas faire l’amour, ce n’est pas juste baiser… Qu’est-ce que c’est ?
— J’ai besoin de toi.
Il enlève la main de mes cuisses et cherche dans sa table de chevet. Je retire
ma culotte tandis qu’il enfile un préservatif. Il me soulève pour que je le
chevauche et saisit l’ourlet de mon tee-shirt pour me le retirer. Je suis totalement
nue et exposée devant lui, et il s’allonge et contemple mon corps, comme une
caresse visuelle. Il passe doucement les mains sur mes cuisses pour les écarter. Il
regarde entre mes jambes. Je rougis mais m’oblige à ne pas détourner les yeux de
lui.
— Tu es tellement canon. Tout est magnifique.
Il me saisit les hanches et me soulève.
— Accroche-toi, bébé.
Il me guide pour enfouir son sexe en moi.
Je pousse un cri pendant cette délicieuse intrusion de mon intimité. Poussée
par l’assurance, je me déhanche, lentement, régulièrement. Il me maintient les
hanches pour contrôler mes mouvements, mais je définis le rythme.
Je joue des différents mouvements que je peux offrir et j’observe Blake comme
un test vivant, en notant les subtiles réactions de son corps. Je me cambre et
roule contre lui en vagues lentes.
Il ferme les yeux.
— Merde, la Souris, tu vas me rendre dingue.
Mon orgasme point en moi, et le souvenir de cette extase m’incite à accueillir
Blake plus profondément.
— Oh ouais, vas-y !
Il enfonce les doigts dans mes hanches et colle les siennes contre moi.
Mon cœur bat la chamade. Les muscles de mon ventre se nouent, mes genoux
se resserrent autour de lui. Je me calque sur son rythme, coup de reins pour
coup de reins, jusqu’à ce que je n’en puisse plus.
Il guide mon corps contre le sien, et je n’ai pas la force de l’empêcher. Mon
ventre se noue, et un mauvais pressentiment s’empare de mes nerfs.
Je ferme les yeux et respire profondément en me répétant que j’aime cet aspect
de Blake. Cette perte de contrôle devrait être sexy, pas effrayante. C’est ça. Je
n’ai pas peur. Je n’ai pas peur.
Il donne un nouveau coup de hanches. Il me tient d’une main et glisse l’autre
vers ma poitrine. Il pétrit la chair tendre, et je me détends un peu. Mes épaules se
relâchent et mon orgasme réapparaît.
Nouveau coup de reins. Les ombres de mon passé s’amoncellent au fond de mon
esprit, prêtes à resurgir. C’est moi qui contrôle. Je le répète, encore et encore,
espérant que l’idée va pénétrer le cuir coriace de ma terreur.
Mon corps tangue, et il me fait tomber sur le dos. Ses bras puissants
m’enferment sur le lit, le poids de son corps me maintient contre le matelas, et il
me pénètre en coups brutaux.
Je retiens mon souffle. Ma gorge se contracte. Je n’arrive plus à déglutir.
Il passe le pouce sur mon téton et pince. Ouch ! Un sifflement de douleur
m’échappe. Ses yeux sont fermés, et il pince et tire sur ma poitrine douloureuse.
Je serre les dents pour ne pas crier, mais un gémissement glisse de ma gorge.
Ses yeux rencontrent les miens. Il cligne plusieurs fois, et la flamme d’excitation
s’apaise. Il fronce les sourcils.
— La Souris ? Merde !
Il se retire vivement de moi et se réfugie à l’autre bout du lit.
— Qu’est-ce qui me prend, putain ? (Il se passe les mains dans les cheveux,
encore et encore.) Je suis désolé. J’ai perdu le contrôle un instant, mais… (Un
grondement misérable ronfle dans sa poitrine.) Je ne te ferai jamais de mal. Tu le
sais, hein ? (Il lève la tête pour me regarder.) La Souris ? Parle-moi. Dis-moi que
tu vas bien.
Je hoche la tête et prends une inspiration pénible.
— Je vais bien.
— C’est vrai ? Parce que tu avais l’air terrifiée.
Il baisse la tête, comme si la honte de ce qui venait de se passer était trop
lourde à porter.
— Oh, hum… Oui, mais ce n’est pas toi, c’est moi. Je dois…
— Non, pas de ça. Ce n’est pas ta faute. C’est entièrement la mienne. Quelque
chose… quelque chose s’est brisé, et c’était comme si je n’en avais jamais assez.
(Il grimace.) Je perds la tête, bordel, marmonne-t-il entre ses mains.
Mon estomac se noue face aux regrets sincères que je lis sur ses traits et que
j’entends dans sa voix. Il a dû sortir avec des filles qui aimaient le sexe agressif.
Ce n’est pas que j’ai détesté sa perte de contrôle ou la puissance derrière ses
hanches. Je veux qu’il se laisse aller avec moi, qu’il ressente la même liberté que
moi quand on est ensemble. Mais pour ça il faut une confiance parfaite. La vraie
question est donc de savoir si je peux me fier totalement à lui. Est-ce que j’estime
qu’il peut se laisser aller selon ses envies, sans me faire de mal ?
— Je ne veux pas que tu ne sois pas toi-même avec moi, Blake. Tu es un
combattant. Tu es agressif dans l’octogone et en dehors. Cela inclut ce qui se
passe au lit. Il me faudra un peu de temps, mais je m’adapterai. Mais je t’en
prie… (Comment continuer sans avoir l’air complètement désespérée ?) Ne me
laisse pas tomber.
Il a les yeux écarquillés, comme s’il découvrait mes différents visages et devait
digérer cette nouveauté.
— Ne me laisse pas tomber non plus.
J’ouvre les bras, et il s’y jette. C’était une discussion intense, mais il ne m’a pas
rejetée. Je commence à associer Blake à ce côté désintéressé. Il s’inquiète
toujours de ce qui est le mieux pour moi. Mais lui, que désire-t-il ? Je dois
multiplier les efforts pour être la femme qu’il mérite, pas une pleurnicharde qui
ne peut se remettre de ses erreurs passées.
Tout commence par quelques baisers et mon pardon. Je pose doucement les
lèvres contre son cou et ses mâchoires. Je respire son parfum boisé qui me détend
et réveille mes sens et mon désir.
Il glisse les mains de mes fesses à mes épaules, délicatement, avec respect. Il
embrasse mes lèvres comme si elles étaient fragiles, posant sa bouche comme un
papillon. Il est prudent et me laisse décider sans m’influencer ou me forcer. Le feu
s’embrase au fond de moi, et l’envie d’abandonner tout contrôle me submerge. Je
plonge la langue dans sa bouche et gémis en sentant la chaleur humide et
accueillante. Ses mains se plient contre mes hanches tandis que j’ondule
sensuellement. Le plaisir me parcourt par décharges, à chaque caresse lente.
Je prends soudain conscience que ce qu’a dit Blake la nuit dernière était vrai.
Ce n’est pas juste sexuel, c’est bien davantage.
Il me fait rouler sur le côté et lève ma jambe contre sa hanche.
— Je te promets d’aller doucement.
Je lui réponds par un baiser. J’ai confiance en lui.
Il me pénètre lentement, sensuellement. Des gestes lents succèdent à un
déhanchement maîtrisé, et chaque mouvement confirme sa promesse. Il ne
m’abandonnera pas.
Intense et continu, mon orgasme monte en moi. Je plonge les ongles dans les
muscles fermes de son dos pour le presser contre moi, toujours plus affamée de
lui. Il rompt notre baiser, haletant, les traits tirés. Je lui tire la lèvre avec mes
dents. Je t’en prie. Il grogne, la poitrine couverte d’un peu de sueur. Il se retient,
et c’est un effort surhumain, je le sens.
— Tout va bien.
Mes hanches bougent toutes seules, comme pour conquérir ce qu’il refuse de
leur donner.
Il secoue la tête, le souffle toujours plus court, les doigts serrés sur mes
cuisses.
— Je t’en prie, j’en ai envie.
Il a un geste de recul, puis grimace et secoue la tête.
Que dois-je dire pour qu’il comprenne ?
— Blake… (Je prends ses mâchoires entre mes doigts et plonge le regard dans
ses yeux d’émeraude, torturés.) J’ai confiance en toi.
Il s’immobilise et étudie mon visage. Il bouscule le matelas et me met sur le dos.
Ses hanches me plaquent contre le lit, ses épaules larges me recouvrent de leur
ombre, ses bras m’emprisonnent. Mon cœur est saisi de souvenirs fugitifs qui se
dissolvent avant de se matérialiser.
Blake ne me fera jamais de mal.
Il cambre les hanches et grogne.
— Tu vas bien ?
Sa voix se brise sous le poids de l’émotion.
— Mmm, c’est bon.
Je l’attrape par le bas du dos pour l’attirer contre moi.
Il se recule puis me pénètre avec un peu plus de force. Des picotements de
plaisir me remontent le long de l’échine. Je gémis et me soulève pour l’accueillir
plus profondément. Il bouge en moi, attentif à ma réaction. Je l’entoure de mes
jambes et croise les chevilles derrière ses cuisses massives. Ses mouvements se
font plus puissants, son corps musclé relâchant ce qu’il retenait lors de nos ébats
trop lents.
Il se penche et me mordille la bouche. Je me redresse et suce une lèvre, puis
l’autre. Il se laisse tomber sur moi et m’embrasse avec passion. Je réponds aux
sollicitations brusques de sa langue avec la mienne. Un grondement monte de sa
gorge, et il me semble l’avaler pendant notre baiser intense.
— Bon Dieu, c’est le paradis !
Ses mouvements sont plus déterminés.
— Blake…
— Je sais.
Il m’embrasse encore, puissant et possessif.
Parfait.
Submergée par les sensations que me procure son corps puissant en
commandant au mien, par la patience qu’il déploie pour préserver mes
sentiments, je rejette mes inhibitions et renonce à toute précaution. Je soulève
les hanches et suis ses mouvements avec la même passion.
— Bon Dieu, oui, comme ça !
Son souffle lourd réchauffe mes lèvres. Il ne se détourne pas de mon regard et
choisit son rythme.
Je me mords la lèvre.
— Je… C’est… Oh !
Une déferlante immense, telle que je n’en ai jamais connu, soulève mon corps
du lit. Un grand cri explose de mes lèvres, et les murs me renvoient ce son
d’extase. L’euphorie qui éclate en moi se répand dans tous mes membres.
Ses muscles se tendent, et il s’enfouit en moi en grondant contre mon cou. Je
passe les doigts dans ses cheveux courts et le tiens étroitement. Je sens une
douce succion sur la peau sensible en dessous de mon oreille. J’en ai la chair de
poule. Je m’affaisse, sans force, les jambes écartées, et il retombe sur moi.
J’ai du mal à reprendre vraiment mon souffle, mais je m’en moque.
Niché entre mes jambes, il me presse contre le lit par son poids sur moi. Nos
corps sont encore liés, et je ne me suis jamais sentie aussi bien protégée.
Je flotte, et le poids de mes ombres intérieures disparaît pour laisser place à
l’espoir.
Il roule sur le côté, trop vite à mon goût, et je peux respirer pleinement.
— Bon Dieu de merde ! murmure-t-il, le souffle court.
Incapable de bouger mes membres amorphes, je tourne la tête vers lui.
— Ouais…
Il me regarde.
— Putain, regarde-toi ! souffle-t-il. C’est encore mieux que ce que je pensais.
— Qu’est-ce que tu pensais ?
— Que tu es magnifique. Mais quand je crois que tu ne peux pas être encore
plus sexy tu y arrives tout de même. (Il me caresse la joue.) Tellement belle.
Je ravale la boule dans ma gorge.
— Toi aussi.
J’ai tellement plus de sentiments que cela, tellement, mais les mots me
manquent.
Il m’embrasse sur la joue, me regarde un instant, puis se détourne. Je reste
immobile et silencieuse pendant qu’il retire le préservatif. Il se rallonge dans le lit
et m’attire contre lui, mon corps nu réchauffé par le sien.
— Parle-moi. Je suis sûr que tu réfléchis trop.
Je glousse.
— En fait, non. (Pour la première fois depuis longtemps.) Mais je pensais au
travail. Ce sera impossible de ne pas te toucher quand je te verrai là-bas demain.
Comment allons-nous faire pour ne pas être démasqués ?
Je trace des huit sur ses abdos parfaits et souris quand la chair de poule naît
sous mon doigt.
— Démasqués ? relève-t-il en riant. On n’a plus douze ans, ma belle.
— J’ai lu dans mon contrat un truc sur les relations entre collègues. Je n’y ai
pas prêté grande attention, mais je me rappelle que ce n’était pas bien vu.
— Merde, si Gibbs devait faire appliquer ça, il aurait déjà dû se virer dix fois.
Je me redresse et pose le menton sur sa poitrine.
— C’est pas vrai. Avec qui ?
— La plupart des Cage Girls, quelques-unes des athlètes, et son assistante
précédente.
J’écarquille les yeux, sans ciller.
— Ce n’est pas éthique.
— C’est pas nos affaires. Mais ne t’inquiète pas, personne ne fera d’histoires. De
toute façon, impossible que je ne te touche pas au travail. Merde ! Je ne pourrai
pas contrôler mes mains !
Je frémis et tourne la tête, la joue contre sa peau.
C’est fait. Il a avoué ses sentiments, et moi aussi. On a fait l’amour deux fois
sans crise majeure… de ma part. On a fait le plus dur. Je dois en parler avec
Rose, mais elle adore Blake. Du moment qu’elle marche, plus rien ne m’arrêtera.
J’aurai un petit ami, dans le cadre d’une relation saine et adulte.
Et pour la première fois cela ne me fait pas peur.

Blake

Rien n’a jamais semblé si simple. Sa tête contre ma poitrine, son corps nu
pressé contre moi, son doigt glissant sur ma peau… Tout est si nouveau, et
étrangement familier, comme de respirer. Je suis à l’aise avec elle comme je ne l’ai
jamais été avec quiconque.
Nous restons étendus en silence, l’un contre l’autre, le sang battant toujours
dans nos poitrines. Bon Dieu, je ne veux pas bouger ! Rester exactement dans
cette position, c’est tout ce que je demande. Son estomac gargouille. Visiblement,
la biologie en a décidé autrement.
— Tu as faim ? demandé-je en passant le doigt de haut en bas de son dos.
— Oui, et je mangerais bien des pancakes.
Je souris en entendant l’envie dans sa voix.
— Il y a une petite boutique pas loin, les meilleurs pancakes de la ville.
— Mmm, c’est tentant. Mais je n’ai pas de soutien-gorge, tu te rappelles ?
— Merde ! Comment ai-je pu oublier ?
Je la serre contre moi en me souvenant de ses seins lourds entre mes mains
quelques minutes auparavant.
— Je dois avoir de quoi déjeuner ici. Et si je nous préparais un petit repas ?
— Je suis partante.
Je la lâche à regret pour qu’elle puisse passer ses vêtements. Je ne bouge pas
et profite du spectacle de son corps, la peau encore rouge après l’amour. Sexy.
Elle cherche quelque chose par terre. Elle me regarde.
— Où sont mes chaussettes ?
— Pas besoin, la Souris. C’est hyper chaud, ici.
Et je ne parle pas que de la météo.
— J’ai les pieds froids.
Elle reprend ses recherches.
Le souvenir de ma première visite dans son appartement, alors qu’elle portait
ses bon sang de chaussettes roses, me revient d’un coup. C’est quoi, cette histoire
de pieds froids.
— Tes pieds mais pas tes jambes ?
Elle hausse les épaules et rougit davantage.
— Oui, je sais, c’est bizarre.
Je rejette les draps et me dirige vers ma penderie. Je prends un pantalon de
jogging pour moi, le passe, puis j’ouvre le premier tiroir.
— Tiens.
Je lui passe l’une de mes paires de chaussettes préférées, roulée en boule.
Elle pose les mains sur son ventre et regarde le vêtement comme si c’était
quelque chose de vivant.
Je ris et lui tends.
— Ce sont des chaussettes. Prends-les.
— Oh, je ne vais pas prendre tes chaussettes, alors que je peux retrouver les
miennes ! Tu ne te souviens pas…
— Je veux que tu portes un truc à moi.
Waouh, d’où ça sort, ça ? Mais… oui. C’est vrai. Si ma nana a les pieds froids, je
veux m’assurer qu’elle ait chaud.
Elle entrouvre les lèvres, les yeux écarquillés. Elle ne dit rien.
— Tu comptes jouer les statues ou mettre ces chaussettes que je puisse aller
faire le petit déj’ ?
Je lui tends de nouveau les chaussettes.
Elle prend le rouleau de coton et sourit, lentement.
— Je vais les mettre.
— Bon choix.
Je me penche pour poser un baiser sur le bout de son nez.
Elle enfile les chaussettes qui lui montent aux genoux.
— Mmm, elles sont super douillettes !
Je lui prends la main, avide de sentir sa peau contre la mienne, et je l’escorte
dans le couloir.
Dans la cuisine, elle ne s’installe pas au bar pendant que je cuisine. Elle vient
près de moi, regarde ici et là, pendant que nous discutons et rions. Je me charge
du café pendant qu’elle prépare le gril. Elle est aussi mignonne dans cette tenue
que la nuit dernière quand elle est arrivée chez moi sans prévenir. C’est même un
peu plus agréable maintenant qu’elle porte mes chaussettes. J’ai toujours cru
qu’une fille était au mieux quand elle portait des fringues choisies et un
maquillage soigné. J’avais tort.
Nos regards se croisent, et un petit sourire passe sur ses lèvres : elle sait ce que
je pense et ça lui plaît. Je ne pourrai pas m’empêcher de la déshabiller encore
une fois avant qu’elle parte !
Je prends mes compléments alimentaires et mélange ma décoction du matin.
Elle fait sauter quatre pancakes et me regarde. Elle observe la myriade de pots
et flacons sur le comptoir.
— C’est quoi, tout ça ?
Je lève mon verre de shaker.
— Une boisson énergisante prescrite par le doc.
— Une prescription de boisson ?
Elle prend un flacon de gouttes, qu’elle approche de son nez, et grimace.
— Tu sais ce qu’il y a dans tous ces trucs ? (Elle fronce les sourcils en essayant
de lire l’étiquette.) Théobromine ? Nicotinamide Adénine Din… Je ne peux même
pas prononcer ce truc !
J’avale une gorgée.
— J’en sais rien, peu importe. Le doc a dit que ça empêcherait mon dos de
s’enflammer, et ça a l’air de marcher.
Elle se tourne vers un pot de poudre.
— Et dans celui-là, tu sais ce qu’il y a ?
Je hausse les épaules.
— Non. Mais on dirait de la merde de chien au vinaigre.
Elle esquisse un sourire et rejette ses cheveux contre une épaule.
— Je suis un peu dégoûtée que tu connaisses la saveur des merdes de chien.
(Elle plisse le nez et frissonne, puis elle sourit.) Bon, je suis un peu ta petite amie
maintenant et je suis aussi une mère, alors j’ai un peu d’expérience dans le
domaine.
Elle lève les sourcils, et je lui fais signe de continuer. Les mains sur les
hanches, elle redresse le menton.
— Tu ne devrais rien prendre, même prescrit par un docteur, si tu ne sais pas
exactement ce que c’est.
Trop mignonne. Je la regarde quelques secondes en essayant de réprimer mon
rire, et je déglutis dans une ultime tentative. Raté. J’éclate de rire et rejette la
tête en arrière.
— Quoi ? dit-elle dans une sorte de glapissement qui augmente mon hilarité.
Ce n’est pas drôle.
Je ricane encore quand je l’attire entre mes bras.
— La Souris, l’UFL est une organisation sportive respectée. La sécurité des
combattants est au cœur de ses priorités.
Elle me prend par la taille et lève les yeux vers moi, la tête inclinée.
— Je ne sais pas. Je serais nerveuse d’avoir dans le corps quelque chose que je
ne peux pas prononcer.
— Ah oui ? Et Blake le Serpent, tu arrives à le prononcer ?
Elle m’embrasse la poitrine en gloussant.
— Et la langue de Blake ? Le doigt de Blake ?…
— D’accord, d’accord. Mais ne viens pas te plaindre s’il te pousse des plumes et
que tu ponds des œufs.
Elle s’échappe de mes bras et tourne les talons. Mais quelque chose retient son
regard, et elle opère un tour complet.
— Des pilules, en plus ?
— Du calme, ma belle. Même combat, sous forme de pilules. Pas de quoi
s’énerver. Je t’ai déjà dit que le doc me filait toutes les conneries aux plantes
possibles.
J’avale le reste de mon mélange dégoûtant et grimace. Pouah !
— Je vais te dire, il va me sortir des racines du cul avant des œufs.
Je l’observe qui lit les ingrédients sur le flacon.
— Blake, il y a des tas de trucs là-dedans.
— Des herbes ?
— Je suppose, mais je ne…
— Alors je m’en fous. (Je rince mon verre.) J’ai un combat dans trois semaines.
Je compte bien être à cent pour cent de mes forces.
Elle se tourne vers le gril négligé et remue les pancakes dans une poêle en se
mordillant la lèvre.
Je me poste derrière elle et l’attire contre moi.
— La Souris, tu paniques pour rien. Je foutrai tout à la benne après le combat,
promis.
Elle se laisse aller contre moi, et sa tête tombe sur le côté.
— Je sais que tu as raison, que ce ne sont que des plantes. Ne fais pas
attention. J’ai dû voir trop d’émissions sur les risques médicaux.
J’aime qu’elle se soucie de ce que j’ingurgite. Merde, si les rôles étaient
inversés, je balancerais tout à la poubelle dès qu’elle tournerait le dos, pour
m’assurer de sa sécurité. Mais je n’ai plus mal, et mon corps n’a jamais aussi bien
répondu, alors je garde ma recette de vainqueur.
Autrement dit, celle de Doc Z.
Chapitre 22

Layla

Je suis prise dans les embouteillages du lundi matin, et ce n’est pas là que
j’avais rêvé d’avoir cette conversation. Mais l’heure avec la thérapeute est
devenue deux heures, et on ne s’est pas encore regardées droit dans les yeux. J’ai
l’estomac noué. Je n’avais pas conscience de tout ce qu’elle savait. Je pensais lui
avoir caché le pire. Je me trompais.
Je me racle la gorge.
— Je suis désolée. Je ne savais pas.
Sur le siège du côté passager, elle continue à regarder fixement par la fenêtre
et ne répond pas.
— Tout ça a dû être…
Difficile ? Atroce ? Terrifiant ? Je serre les mains sur le volant, les articulations
blanches de colère. Il me promettait qu’elle n’entendrait rien. Maintenant, je sais
qu’elle est furieuse que je ne sois pas partie des années plus tôt, pour lui
épargner cette épreuve. Et, pendant tout ce temps, je pensais faire ce qui était le
mieux pour elle, alors qu’en restant je faisais le pire des choix.
La camionnette avance de quelques pas. Je regarde l’heure.
— Tu vas avoir presque quarante-cinq minutes de retard. Il faut que je signe
quelque chose ?
— Non.
Elle regarde par la vitre avant.
Je prends une profonde inspiration. Il n’y a pas grand-chose à dire, il reste peu
à confesser, alors par quoi commencer ?
— Je suis navrée d’avoir laissé traîner tout ça tellement longtemps.
Elle me regarde quelques secondes avant de revenir au pare-brise.
— Si j’avais su que tu… que tu… entendais… heu… ça…
— Papa en train de te violer.
Je hoquette douloureusement en l’entendant marmonner ces mots répugnants
d’un ton éteint.
— Je ne dirais pas ça, enfin… On pourrait dire ça entre étrangers, mais…
— Oh, nom de Dieu, maman ! explose-t-elle en me regardant. Dis-le. Il te
violait.
Je déglutis péniblement et secoue la tête.
Elle plaque les mains dans ses cheveux.
— Voilà de quoi je parle. Comment veux-tu progresser si tu n’admets même pas
ce qui s’est passé ?
— Je n’en peux plus du passé. Si j’avais su alors…
— C’est fini. Tout ça est fini. Mais tu ne pourras jamais avancer si tu n’arrives
pas à admettre ce qui s’est passé.
— Je déteste savoir qu’on t’a fait vivre ça.
— Je le déteste, lui. Je l’ai toujours détesté, d’aussi loin que je m’en souvienne.
Toutes ces fois où tu m’as demandé si j’étais triste de partir, je voulais hurler que
je n’avais jamais été aussi soulagée. Je haïssais notre vie à Seattle.
— Alors, moi qui pensais que tu étais furieuse qu’on soit parties, en fait…
Elle pose ses yeux bleu cristallin sur moi.
— J’étais furieuse qu’on ne parle pas du pourquoi de ce départ. C’était comme
quitter une vie de mensonges pour en commencer une nouvelle, tout aussi
fausse.
Je prends le temps de digérer ce qu’elle vient de dire. Elle a raison. Accepter ce
qui se passait vraiment est une chose, mais lui en parler semblait une mauvaise
idée, sur tellement d’aspects. C’était avant de découvrir qu’elle était au courant.
Je lui prends la main pour la serrer entre mes doigts.
— Tu es vraiment mature. À partir de maintenant, plus de secrets, d’accord ?
On se dit tout, on discute de tout. On ne juge pas.
Elle me serre la main.
— Ça me va.
J’entends le sourire dans sa voix.
Je sens un pont entre nous, et ma poitrine se dénoue. Elle a presque dix-sept
ans, mais avec son expérience elle semble beaucoup plus âgée. J’ai toujours
voulu la protéger comme une enfant. Mais clairement elle a grandi, et c’est déjà
une femme.
— De quoi est-ce que tu voulais me parler ? reprend-elle sans me lâcher la
main.
Je repense à la matinée et à l’après-midi précédents. Nous avons passé le
dimanche à nettoyer l’appartement, à faire les courses, à laver le linge de la
semaine. Je l’ai prévenue que je devais lui parler de quelque chose. Ou plutôt de
quelqu’un.
— Oui, je… heu… Qu’est-ce que tu penses de Blake ?
J’essaie de garder un ton détaché.
— Je l’aime bien. Il est super cool, drôle, et il cuisine bien. (Elle hausse les
épaules.) Il est canon. Je veux dire, y a rien à jeter.
— Et que penserais-tu si je te disais que je suis d’accord ?
— Je dirais que tu as raison, parce que, sinon, je te trouverais drôlement
bizarre.
Elle glousse.
— Bon, et que dirais-tu si j’ajoutais que je l’aime bien. Beaucoup, même. Et…
qu’il m’aime bien aussi ?
Elle lève un sourcil et sourit.
— Je dirais : « Sans déconner, Sherlock ! » Bienvenue dans le monde réel.
— Quoi ?
— Arrête, maman. C’est tellement évident. Vous vous faites les yeux doux
quand vous êtes ensemble.
— C’est faux !
— C’est grave vrai.
Je ris en songeant que c’est la plus longue conversation qu’on ait eue depuis
longtemps.
— On peut dire qu’on…
— Sort ensemble ?
Elle sourit largement, les yeux brillants.
— Oui, heu… si ça ne te gêne pas.
— Tu sors avec Blake Daniels le Serpent, et tu te demandes si ça me gêne ?
glapit-elle si fort que sa voix résonne dans l’habitacle.
— Alors c’est un oui ? dis-je en riant.
— Et comment, que c’est un oui ! Killian va halluciner quand je lui raconterai !
Je secoue la tête en luttant contre un sourire.
Qui aurait dit qu’un peu d’honnêteté et de communication pourrait changer
nos projets d’avenir ? Bien sûr, tout n’est pas résolu. Mais la guérison est en
marche, car je viens de faire un pas dans cette direction.
Blake

— Tu peux te le faire !
— Chope-lui la jambe, qu’il tombe !
— Vas-y, par terre, par terre !
Les encouragements criés par mon camp me motivent. Rex essaie de m’attraper
les jambes. Je suis en demi-garde, mais je le tiens. S’il veut renverser la situation,
bon courage !
Je referme les jambes et frappe son casque du coude.
— Déclare forfait, couillon.
Il éclate de rire.
— Dans tes rêves.
Il essaie de me donner un coup dans la tête.
Je resserre mon étreinte.
— Si je rêvais, tu serais plus sexy, avec de gros nibards.
Il pousse contre le tapis pour m’écarter le bras. Je rue vers l’arrière, m’abats
contre lui et passe en garde. Ma force m’étonne moi-même. Mes muscles sont
puissants, vibrant d’énergie à brûler. Mon combat contre l’Ombre sera le plus
beau de ma carrière. Je n’ai jamais été aussi prêt. Je suis paré mentalement et
physiquement. Et savoir que Layla va m’encourager devrait me pousser au-delà
de l’excellence.
— Allez, les mecs, on se relève. On va bosser les mises au sol, lance Owen à
l’autre bout de l’octogone.
On se remet sur pied et on se frappe amicalement le poing avant de prendre
position. Jonah et Caleb se remettent à crier derrière les chaînes. Je me
concentre sur Rex et j’attends qu’il tente une percée ou qu’il essaie de me balayer
les jambes.
Le combat est ma partie préférée de l’entraînement. Je peux enfin entrer dans
l’octogone et utiliser concrètement tout le reste. J’utilise mes différentes
techniques, comme une arme intelligente. La rencontre approche, et des
affrontements comme celui-ci sont des répétitions générales.
Je repère une ouverture et m’élance. Mon épaule lui frappe la cuisse, et il se
plie. Il tombe à genoux, et je l’abats sur le dos en garde.
— Bien vu, Blake !
La voix de femme qui m’encourage détourne mon attention. Je me retourne et
vois Layla, près des mecs, les doigts serrés autour de la grille, et qui me sourit
largement. Merde, ça m’avait vraiment manqu…
Ma tête part sur le côté. Mon crâne résonne comme une cloche sous le coup
puissant contre mon casque. Putain !
— Alors, t’as la tête ailleurs, joli cœur ?
Rex me bascule sur le dos en souriant.
— Ah, ah, trouduc ! Maintenant, lâche-moi.
Je le repousse, et il se redresse en une roulade. J’enlève mon casque et me
dirige vers ma petite amie au regard devenu inquiet.
Ma petite amie.
Owen lève les bras.
— On dirait que Blake demande une pause. Cinq minutes, et on s’y remet.
Je l’ignore. Je n’ai pas vu ma Souris depuis samedi matin quand elle est partie
après le petit déjeuner suivi d’une petite vaisselle en duo particulièrement
chaude, avec nous deux entièrement nus. Pas question de me presser. Je
traverse l’octogone, et elle agrippe la grille avec impatience.
— La Souris.
Je referme les doigts sur les siens.
— Salut, murmure-t-elle avec un sourire.
— Comment était ton rendez-vous au…
Je sens la peau me picoter sous les regards de mes comparses. Ils sont réunis
autour de nous et regardent nos mains serrées avec de grands yeux et des
putains de sourires entendus.
— Vous permettez, les gars ?
— Mais je t’en prie, continue, invite Rex avec un geste de sa main gantée.
Je me tourne vers Layla qui a rougi. Elle baisse la tête et glousse.
— Pire que des femmes, dis-je, récompensé par un regard assassin de Jonah. Je
prends une pause. Je veux que tu me racontes ta matinée.
Je m’écarte de la grille et quitte l’octogone.
— Je reviens dans un quart d’heure.
Les autres grommellent quelque chose qui doit sous-entendre que je me laisse
dominer. Je m’en fous complètement.
Je lui prends la main et l’emmène vers une salle de conférences vide. Je
referme derrière elle et l’attire contre moi.
— Tu m’as manqué.
Je brûle de la prendre dans mes bras, mais après trois heures d’entraînement
je suis en sueur. Je me penche et dépose un baiser sur ses lèvres en attendant
son autorisation.
— Oui.
Son doux consentement est suivi par la pression de sa bouche sur la mienne.
Elle passe la langue le long de mes lèvres et glisse les mains sous mon tee-shirt.
— Mmm, ça me plaît, ma Souris, mais je suis en sueur.
Elle sourit contre moi.
— J’aime quand tu es en sueur.
Sa bouche humide éteint mon grognement de réponse, et je me plonge dans son
baiser. Vanille et sucre, doux et tentant, m’envahissent les sens. La grande table
de réunion, à quelques pas de là, semble m’appeler. Mais on n’est pas là pour ça,
bon Dieu !
— Parle-moi de ton rendez-vous.
Je lui tiens toujours la main. Je lui présente une chaise et m’appuie contre la
table.
Elle ne donne pas de détails mais explique qu’elle a eu du mal à exposer les
horreurs du passé, à parler des vieilles blessures, à en découvrir de nouvelles.
Mais elles avancent, ensemble, et cela les rendra plus fortes. Ma poitrine se
réchauffe de fierté. Quand je pense aux obstacles insurmontables que cette
femme a affrontés, elle qui trouve encore la force de tenir le coup, de dépasser ses
peurs, elle qui triomphe au final et ressort de ses épreuves intacte.
— En rentrant, dans la voiture, j’ai parlé de nous à Axelle.
Son expression est figée, indéchiffrable.
— Ah oui ? Comment ça s’est passé ?
J’ai l’estomac noué et je crispe la jambe pour que mon genou cesse de
tressauter.
Je dois être accepté par Axelle si je veux fréquenter régulièrement Layla. Je
n’ai pas l’habitude de dépendre du jugement de quelqu’un d’autre.
Elle retire une poussière invisible sur son tee-shirt et me regarde par-dessous
ses cils.
— Elle est OK.
Une cascade de soulagement me douche les épaules.
— Sans déc’ ?
Ses yeux brillent, et elle sourit.
— Sans déc’.
Elle bondit dans mes bras.
Je tends une main pour ne pas m’écrouler sur la table.
— Doucement la Souris. Je suis en sueur, je t’ai dit.
— Je m’en moque.
Elle m’entoure la taille de ses bras et se colle contre moi.
Le son de sa respiration profonde contre mon cou semble guider mes doigts
directement sur ses fesses.
— Que des bonnes nouvelles, ma belle ! Je suis content pour vous. (Je palpe la
chair de son joli derrière.) Comment on s’organise ? Je ne veux pas te faire fuir,
mais je ne suis pas prêt à accepter de dormir sans toi dans mon lit.
Elle recule et plonge son regard empli de désir dans le mien.
— Et si c’est toi dans mon lit ?
— Un lit est un lit, la Souris. Du moment que tu es dedans aussi, ça me va.
Ce n’est pas la première fois que je me prends la réalité en pleine gueule. Je
sors avec une femme. Elle a une gamine, et un passé qui pèse des tonnes.
Mais pour moi ce n’est rien.
— Blake ? Je voudrais…
— Layla, heureusement que vous êtes là ! lance Gibbs en poussant la porte. On
doit revoir les diagrammes de l’UFL 94.
Il feuillette des papiers, en sort quelques-uns et pose les autres de côté. Nous
sommes enlacés, seuls dans une pièce vide, mas il ne semble pas le remarquer,
ou s’en soucier.
— Oh, et il faut aussi qu’on reparle… (Il consulte encore quelques feuilles.) de
la fête de promo au Flesh. Ça s’est bien passé, et on dirait bien que vous avez
réussi à créer quelques rumeurs juteuses.
Il finit par lever les yeux et prend conscience de ce qui se passe. Il nous observe
un moment, puis un sourire apparaît sur ses lèvres.
— Oui, c’est bien, dit-il en nous désignant. C’est vraiment génial.
Le fait que Gibbs trouve génial qu’on soit ensemble est clairement une
mauvaise nouvelle. Mon instinct protecteur se réveille aussitôt et me met en
alerte. Je descends de la table et attire Layla derrière moi.
Gibbs glousse et s’approche pour jeter un dossier sur la table.
— Je voulais justement vous parler à tous les deux. Pourquoi pas maintenant ?
Il sort une liasse de papiers du dossier et la parcourt avec un sourire
goguenard.
— Tu peux te grouiller ? Je dois aller m’entraîner pour justifier mon salaire.
Gibbs jette quelques impressions de pages Internet sur la table.
— Voilà les rumeurs du moment.
— C’est quoi, ce truc ? s’exclame Layla en parcourant les pages avant de me les
passer.
Les photos viennent de Flesh. Elles ont été prises à divers moments, mais
toutes me montrent avec la brunette pulpeuse à divers stades de notre brève
rencontre. Les titres se demandent si nous sommes en couple. C’est chiant, mais
rien de nouveau. Faire une histoire sur rien, pour vendre leur merde, c’est leur
boulot.
— Oh, mon Dieu !
Layla pâlit, et le papier tremble dans sa main. Je regarde par-dessus son
épaule et lis le titre.
« Une groupie désespérée tente de charmer le Serpent avec autre chose qu’une
flûte. »
Je lui arrache le feuillet des mains, le regard fixé sur la photo. Elle montre
Layla et moi lors de notre petite confrontation, juste avant qu’elle… Oh, merde !
Je ne sais pas comment, mais un connard a pris une photo inespérée, à la
seconde exacte où Layla retirait son maillot. Ils ont pixélisé sa poitrine nue, mais
tout de même…
— Quelle merde ! grondé-je avant de froisser le papier dans mon poing serré.
— Monsieur Gibbs…, Taylor…, Je suis désolée, intervient-elle d’une voix
tremblante d’émotion. Je ne voulais pas…
— Désolée ? Vous plaisantez ? Une pub pareille, ça vaut de l’or. (Il éclate de rire
et désigne une photo identique sur une autre page.) On n’achète pas ce genre de
buzz. Je me suis assuré que ces photos aient une diffusion virale…
— T’as fait quoi ?
Même Layla sursaute quand j’aboie ma question.
— C’est bon pour le business. Ça va faire un sacré bruit autour de ton combat.
Il applaudit lentement, toujours souriant, et mes mains me démangent de
l’étrangler.
— Est-ce légal ? Je veux dire : peuvent-ils diffuser une photo de moi sans ma
permission ?
La panique de Layla augmente à chaque mot, tout comme ma colère.
Gibbs se laisse tomber sur une chaise et pose les pieds sur la table.
— Lieu public. Dès que vous êtes entrés là-bas, vous avez donné le droit à ce
qu’on vous prenne en photo.
Je ravale un rugissement qui me bloque la gorge.
— Mets les avocats sur le coup. Que la photo de Layla soit retirée. Elle a une
gamine au lycée. Les photos de moi devraient suffire.
Je serre les dents à les faire grincer.
— Pas question. Ce sont ces seins pixellisés qui font tomber le fric.
Je serre les poings et le fusille du regard. Le sang bat dans mes tempes.
— Taylor…
Une main chaude se pose sur mon bras.
— Blake, ce n’est pas grave. Je parlerai à Axelle. Elle comprendra.
Elle me caresse le bras et me force à desserrer la main. Elle glisse les doigts
entre les miens.
— Détends-toi. Elle n’en saura rien. Peut-être que les lycéens ne lisent pas ce
genre de magazines racoleurs.
Gibbs pouffe. Il pense comme moi. N’importe quel lycéen se régalerait de ce
genre de ragot. Merde !
— C’est celle-là ma préférée.
Gibbs lance une feuille vers nous.
Elle est tirée du site people In the Loop. On me voit qui m’écarte de la brunette
seins nus en lui lâchant la main. Je lis le titre. « Le Serpent plaque sa copine
enceinte. »
Et c’est ça, sa préférée ?
— Y a pas moyen. (J’ai les narines dilatées et j’avale de grandes goulées d’air.)
Je n’ai jamais vu cette nana avant.
— Quelle importance ? Sur cette photo, vous avez l’air de vous connaître.
— C’est mal, c’est vraiment grave, marmonne Layla. Elle a donné une interview
où elle prétend porter ton enfant. (Elle me regarde.) Qui inventerait une histoire
pareille ?
— Une nana désespérée.
Je crache le dernier mot entre mes dents. La salope !
— C’est du lourd. Je ne vois pas pourquoi vous êtes si énervés. Dès que le
combat sera passé, les rumeurs disparaîtront. Mais d’ici là il faut qu’on bosse sur
l’UFL 94.
Il me donne une tape sur l’épaule, mais je m’écarte de lui.
Il ne réagit pas à mon hostilité et quitte la pièce comme s’il venait d’être nommé
maître du monde.
Layla se tourne vers moi, les yeux écarquillés.
Je la prends dans mes bras, pour la rassurer, et aussi pour éviter qu’elle ne
voie la violence qui se déchaîne au fond de mes yeux.
— Ça ira. Je vais m’en occuper.
Quel putain de menteur ! Je ne sais absolument pas comment me dépêtrer de
tout ce bordel. J’ai juste envie de botter le cul de Taylor, mais ça n’arrangera rien,
et on y perdrait tous les deux nos boulots.
Je ferme les yeux et repousse ma fureur pour tenter de penser clairement.
Réfléchis, bordel ! Ma tête est emplie de visions floues, de coups de poing et de
gerbes de sang, de la satisfaction de faire rendre son dernier souffle à ce mange-
merde de Gibbs. J’essaie de me débarrasser de ces pulsions. Tout mon squelette
est brûlant, embrasant mes veines, alimentant ma rage.
— Blake, tu me… Je ne respire plus !
— Merde ! (Je relâche mon étreinte compulsive.) Désolé.
Putain ! Je dois apprendre à me maîtriser. Je devrais contrôler cet acide que
génèrent mes pensées pour garder l’esprit clair et comprendre ce qui se passe.
— On se voit plus tard. Je dois retourner m’entraîner. (J’ai pitié du pauvre type
qui sera en face.) À ce soir. On en discutera. Je vais… heu… (J’ai la tête pleine
d’absurdités.) chez toi.
Je l’embrasse sur le front et quitte la pièce avant de jeter des chaises contre les
murs et de dégonder les portes. Je retourne à l’octogone et je passe devant un
groupe que je ne prends pas le temps d’identifier. Je reconnais mon équipe
attroupée autour des gros sacs.
Je me rapproche sans y penser. Ils interrompent leur discussion et me
regardent.
Jonah vient se poster entre eux et moi.
— Bordel, mec, tout va bien ?
— J’ai besoin de me battre.
— Merde, Blake ! On dirait que tu es prêt à dégommer le premier venu.
Je hoche la tête. Il a raison.
Il plisse les yeux et observe mon visage et mes poings.
— Merde !
— Bouge.
— Merde ! (Il pose les mains sur les hanches.) OK. Équipe-toi, et je te retrouve
sur l’octogone.
— Pas toi. Rex. Il n’a pas de gamin en route.
Je sais ce qui va se passer, et je ne veux pas faire de mal à Jonah. Rex aime
souffrir.
— Pas question, mec. Je t’en dois une.
Nos regards remplacent les mots. Il parle du chalet.
Je secoue la tête.
— Ne m’oblige pas à le dire.
Il croit que, parce que j’ai laissé Raven retourner dans le chalet, je lui ai sauvé
la vie. Peu importe combien de fois je répète que c’est Raven l’héroïne, que je n’ai
rien à y voir, il ne lâche pas l’affaire.
Pour la première fois depuis les révélations de Gibbs, mon cœur s’apaise un
peu. Il veut me retourner la faveur. Mais il ne me doit rien. C’est vrai qu’à sa
place j’agirais certainement pareil.
— Bon, en piste.
Je me dirige vers l’octogone, en me répétant que Layla et Axelle sont ma
priorité.
Les blessures de Jonah guériront, mais les cicatrices de mes nanas ne
disparaîtront jamais. Et cette histoire de journaux à scandale est un scalpel
rouillé qui laisse des coupures profondes.
Elles ne peuvent plus encaisser davantage. Je ferai tout ce qui est en mon
pouvoir pour m’assurer qu’elles n’aient pas à le faire.

Cinq minutes plus tard, Jonah et moi nous faisons face dans l’octogone.
Casque, protège-dents, gants en place, nous nous frappons les poings. C’est parti.
Ce n’est plus un entraînement. J’ai juste besoin de brûler cette énergie
enragée. Rex se tient tout proche, je devine qu’il est prêt à bondir entre nous si
les choses vont trop loin. Et, vu mon état, aucun doute : ça va partir en couille.
Je regarde fixement Jonah, et mes poings me démangent de frapper. À cet
instant, ce n’est plus un pote. C’est un défouloir pour tenter de trouver un peu de
paix.
Nous bougeons en cercles face à face, il attend que je fasse le premier pas. Les
muscles tendus, je repense à ce qui s’est passé dans la salle de réunion. Les
projets de l’UFL de se faire du pognon grâce à sa honte.
Je frappe du poing gauche. Il esquive. Je cherche mon meilleur équilibre. Des
images de Layla me viennent, ses grands yeux sombres humides de larmes. Jonah
attaque. Il m’entoure la taille, et je tombe dos contre le tapis. Je pousse sur mes
jambes, la rage électrise mon corps.
Il se place pour me bloquer par les épaules.
— Putain de merde, mec !
Son grognement est comme étouffé par la puissance de mon étreinte.
Je ne vois plus qu’un homme sans visage qui abuse de Layla.
Je le fais basculer. Il tombe. Je suis en garde et fais pleuvoir mes poings contre
son casque. Une petite voix me souffle que c’est dangereux, que Jonah ne sait
plus se retenir quand on le pousse trop loin. Et c’est exactement ce que je
cherche.
Je me représente Layla à seize ans. Effrayée. Enceinte. Abandonnée.
La colère, la frustration et l’impuissance font rage dans ma poitrine. Je frappe
des poings, des jambes, je bloque. Nos mouvements se fondent en un
enchaînement flou. Rien n’est cohérent, il n’y a que le son de nos grognements
douloureux et le silence.
Quelqu’un m’appelle. J’ignore cette interruption et je puise au plus profond de
mes forces. Plus de coups. Un meilleur blocage. Un hurlement. Mes poings volent.
La puissance infuse mes cellules. Je suis perdu dans un brouillard délicieux.
Gauche, droite, gauche, droite.
Je suis déchaîné. Je suis en transe et loin d’en avoir terminé. La violence s’est
emparée de mon corps, et je ne suis qu’une machine à châtiment. Plus personne
ne la fera chier, plus jamais !
Je suis à bout de souffle, la gorge nouée. Une voix crie, dans le lointain. Mes
bras ne bougent plus. Je suis plaqué au sol. Je me débats pour me libérer.
Puis mes pensées changent.
J’ai de nouveau quinze ans. Je suis arraché à mon lit et enlevé. On me couvre
les yeux, on me jette dans une voiture. Tout cela avec la bénédiction de la
personne censée me protéger.
La terreur est si réelle. Un grondement guttural jaillit de ma gorge. Je jette mon
corps en avant et je me libère en frappant au large.
Encore une voix. La ferme, putain ! Je frappe du poing. Encore. Je heurte le sol,
face contre le tapis. Mes jambes, mes bras, mon cou, mon ventre… Plus rien ne
bouge.
— Dégagez !
Je rue contre mes ravisseurs.
La voix se fraie un chemin dans mon esprit, et mes mots finissent par percer le
brouillard.
— Respire, mec, respire.
Je pousse et me cambre. Une rage inconnue se déchaîne et cherche à
s’évacuer.
— On est dans la merde, Jonah, lance Rex, tout proche et pourtant d’une voix
étouffée.
— Ferme-la, laisse-lui le temps.
Mes muscles tressautent et tremblent. Je prends une profonde inspiration. Je
cligne des yeux et me rappelle où je suis.
Il se passe quoi, là ?
Je suis sur le ventre. Jonah s’est allongé contre mes épaules et me maintient
les mains dans le dos. D’après ce que je comprends, c’est ce connard de Rex qui
me tient les jambes.
Je grogne et essaie de dégager mes bras.
— Du calme, mec. Je te lâcherai quand tu te seras calmé.
La voix de Jonah trahit un rien de menace. Il ne déconne pas.
Je prends quelques profondes inspirations pour ralentir les battements de mon
cœur, et mes muscles se détendent. Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Je vais bien. (Je ravale une inspiration hachée.) Je vais bien.
— Bon, Rex… À trois…
Jonah compte, et ils se redressent.
Je roule sur le dos, un genou levé, une main sur ma poitrine, qui monte et
descend frénétiquement. Jonah et Rex, à quelques pas de là, m’observent, aux
aguets et prêts à intervenir. Sérieusement, il s’est passé quoi ?
Je m’assois et retire mon casque et mon protège-dents.
— Dites, les connards, pourquoi vous m’avez… Oh, putain !
L’œil gauche de Rex est fermé et gonflé, et souligné d’une grosse coupure.
Jonah n’a plus son casque. Il s’approche, les sourcils froncés.
— Tu ne te rappelles pas ?
— Me rappeler quoi ? On se battait, dis-je avec un geste entre nous. Pourquoi
vous vous êtes mis à deux sur moi ?
Jonah baisse les yeux et secoue la tête. Je regarde Rex.
— Quoi ?
— T’es devenu cinglé, mec. Tu t’es déchaîné sur Jonah. J’ai dû m’en mêler,
t’arracher à lui, et là, tu t’en es pris à moi.
Sans déconner ? Sans déconner !
Je me masse les tempes. Ça ne peut pas être vrai. Comment ai-je pu me
déchaîner sur mes potes et n’en garder aucun souvenir ? J’étais perdu dans le
brouillard, et je frappais à l’aveuglette. Rex ne portait pas de protection. Merde !
J’aurais pu le tuer.
Je me sens pâlir. J’ai la tête qui tourne et j’essaie de mettre de l’ordre dans mes
pensées désordonnées.
— J’ai fait ça ?
— Oh, putain, ouais ! C’était carrément flippant. On aurait dit que t’étais
ailleurs, résume Rex.
— Blake, mec, qu’est-ce qui t’arrive en ce moment ?
Jonah n’est pas furieux, il est inquiet.
Je déglutis péniblement, la bouche sèche.
— Je te l’ai dit. Quelque chose m’a foutu de travers. (Je hausse les épaules.) Je
ne peux pas me contrôler.
Exactement comme mon père…
Jonah me tend la main et me remet sur pied. Je m’approche de Rex, mais j’ai du
mal à le regarder en face. Je n’arrive pas à croire que je lui ai fait ça.
Je lève ma main, encore gantée.
— Désolé, mec. (Impossible de trouver des mots suffisants.) J’ai l’impression
d’être une merde.
Il secoue la main.
— T’excuse pas, mec. (Il lèche le filet de sang qui glisse vers sa bouche.) Tu sais
que j’aime ça.
Jonah ricane près de moi.
— Putain de détraqué !
— Quand même tu devrais aller voir Doc Z. Tu as peut-être besoin d’un point.
Il s’essuie les yeux.
— Nan, un peu de glace et c’est parti. Vous allez bien, les gars ?
Jonah et moi hochons la tête.
— L’Ombre ne va pas se remettre de ce combat. J’ai rien d’autre à dire.
Rex s’éloigne en secouant la tête.
Moi, je sais ce que je devrais dire. Je devrais expliquer pourquoi j’ai perdu la
tête comme ça.
— C’est de pire en pire.
— Quoi ?
— Mes sautes d’humeur. J’ai l’impression de devenir mon père.
La nausée me retourne l’estomac.
— Tu ne peux pas devenir quelqu’un que tu ne veux pas être.
C’est clair, je n’ai aucune envie de devenir comme mon vieux, mais c’est de plus
en plus clair, et je n’ai aucun contrôle sur cette évolution. Maintenant, je
comprends ce que Jonah ressent.
— Comment on enferme ce genre de pulsions ? Comment on les empêche de
resurgir ?
— Avant Raven je n’y arrivais pas. Mais maintenant c’est facile. Je pense à elle,
à notre bébé. J’ai trop à perdre pour devenir cinglé pour une connerie. (Il sourit
d’un air malin.) C’est ce qui m’a empêché de te buter tout à l’heure.
J’ai bien une femme, mais, quand je pense à elle, cela ne fait qu’enrager la bête
en moi au lieu de l’apaiser. C’est trop tordu, mec.
— Ouais tu as raison. Je vais essayer ça. (Ma voix sonne bizarrement à mes
oreilles, comme étrangère.) Je dois y aller.
J’attrape mes affaires et file vers les vestiaires. Avant que j’aie fait un mètre,
Jonah me rappelle. Je me retourne. Il tient la chaîne de l’octogone.
— On est quittes, maintenant.
J’esquisse un sourire.
— On a toujours été quittes.
Il m’adresse un signe du menton, et je le lui renvoie. Puis je m’en vais, en quête
de paix. Je dois trouver un truc qui me stabilise pour affronter la tornade dans
ma tête. Je vais passer chez moi avant d’aller chez Layla.
Une séance de musique, seul dans ma salle, devrait faire l’affaire.
Sinon, je suis vraiment dans la merde.
Chapitre 23

Layla

— Hé, maman ? lance Axelle derrière moi alors qu’elle sort de sa chambre et se
dirige vers la cuisine. Est-ce que tu serais d’accord pour… Waouh ! Tu cuisines ?
Elle regarde par-dessus mon épaule la planche à découper, où je prépare du
chou chinois.
— Oui, ne prends pas cet air surpris. (Je lui adresse un sourire provocateur.)
J’ai été payée et je me suis dit que pour le dîner je pourrais nous faire… un vrai
dîner.
Je hausse les épaules et j’attends sa réaction avant d’aborder la question de
l’invité du soir.
— Cool.
Elle s’assoit.
— Heu… dans deux semaines, il y a une soirée avec de la danse… Un truc où
les filles invitent les mecs. Je crois que je sais qui je veux inviter, mais je ne sais
pas si je devrais.
Deux choses m’interpellent d’un coup. D’abord, ma fille me demande mon avis.
Ensuite, elle se confie à propos d’un garçon. Ces deux nouveautés font naître un
sourire que je cache comme je peux.
Je veille à prendre un air neutre et me tourne vers elle, attentive mais
détendue.
— Pourquoi pas ?
— Je ne sais pas, répond-elle en se mordillant la lèvre. Je crois que j’ai peur
que ça ne change les choses entre nous.
— Il t’aime bien ?
— Ouais, comme amie. (Elle rougit légèrement.) Mais plus qu’une amie ? Je n’en
sais rien.
— Mais toi, tu l’aimes bien. (Mon sourire revient.) C’est plus qu’un ami ?
— Difficile à dire, comment le savoir ? J’aime bien traîner avec lui, mais je ne
suis pas sûre. Je suis perdue. (Elle laisse tomber la tête sur la table.) Argh !
Je m’installe face à elle.
— Dis-lui. Explique-lui comme tu me l’as expliqué, que tu veux y aller avec lui,
mais que tu tiens à votre amitié et que tu ne veux pas la gâcher. Tu verras ce
qu’il dira. Si tu veux mon avis, Killian sera très flatté…
— Maman !
Elle écarquille les yeux, les joues rouges.
— Quoi ? Tu pensais que je ne devinerais rien ?
Elle sourit et secoue la tête.
— Alors tu crois que je devrais l’inviter ?
— Absolument. Dis-lui simplement que tu veux y aller entre amis.
Elle pousse un profond soupir et hoche la tête.
— Tu as raison.
— J’ai invité Blake à dîner. (J’avais opté pour un ton détaché, mais les mots se
pressent en un marmonnement affolé. Je m’éclaircis la gorge.) Il ne devrait pas
tarder.
— Ah, alors c’est pour ça que tu cuisines ! Tu essaies d’impressionner ton petit
copain.
J’ai mérité une petite moquerie, et je rougis. Je reprends mes préparatifs pour
cacher cette réaction immature.
— Oui et non.
— Qu’est-ce que tu prépares ?
— Wok de poulet aux légumes.
Elle reste près de moi pendant que je découpe les légumes en lamelles, et nous
parlons du lycée, en riant pendant qu’elle partage les détails de sa vie avec moi.
J’ai la poitrine compressée par l’émotion, par ce rapprochement qui prouve que
les choses vont mieux entre nous.
Une fois les ingrédients prêts, je place le wok sur le feu et m’attaque à la sauce.
On frappe à la porte.
— J’y vais, pépie Axelle qui file ouvrir à Blake.
— Eh, gamine !
Sa voix profonde propulse un frisson sur ma peau. Il ébouriffe les cheveux
d’Axelle en passant et entre dans la cuisine. Son regard brûlant me réchauffe
aussitôt.
— La Souris.
— Salut.
Je m’approche pour le prendre dans mes bras.
Il m’entoure la taille et me dresse sur la pointe des pieds.
— Qu’est-ce que tu prépares ? Ça a l’air délicieux.
Je souris et m’écarte, mais je garde les mains autour de son cou.
— Je prépare le dîner.
Son expression s’adoucit et fait frémir toutes mes zones sensibles.
— Vraiment ?
— Oui.
Il est tout près, et je remarque des cernes sous ses yeux, qui n’y étaient pas
avant. Je passe le pouce le long de sa joue.
— Tu vas bien ?
Il baisse les yeux.
— Super.
Pourquoi ai-je l’impression qu’il ment ?
— Il s’est passé quelque chose avec Taylor après mon départ ?
— Non. Je vais bien, vraiment. (Il redresse la tête et sourit.) Eh, Axelle ?
Elle se tourne vers nous avec un sourire malin.
— T’es pas contre l’idée que je sorte avec ta mère ? demande-t-il sans me
quitter des yeux.
Elle glousse.
— Ouais, pas de souci.
— Fantastique.
Il se penche pour poser un baiser léger comme une plume sur mes lèvres.
— Merci d’avoir cuisiné pour moi, ma belle, reprend-il avec un baiser sur mon
front avant de s’écarter. Je suis affamé.
J’ai les jambes en coton, comme toujours quand il est près de moi et me parle
tendrement. Il laisse les mains sur mes hanches jusqu’à ce que je retrouve des
forces et avance dans la petite cuisine.
Nous discutons tous les trois pendant que je prépare le sauté de poulet et que
j’ajoute les dernières finitions au plat. Bientôt, nous sommes rassemblés autour
de la petite table pour manger en riant.
— Ton Killian apprend vite. Je lui ai montré une prise compliquée avec les
jambes aujourd’hui. Il a capté tout de suite, sans problème.
Blake enfourne une bouchée de mon plat. Axelle baisse la tête et joue avec sa
nourriture.
— C’est pas « mon Killian ».
Blake nous regarde tour à tour. Il sait, je le lis dans ses yeux. J’avale une
énorme fourchette de poulet et de brocolis pour ne pas la trahir.
— C’est pas ton mec…
Il laisse traîner ce constat en observant sa réaction.
Elle regarde intensément son assiette, comme si mon plat la passionnait.
— Hum…
Il pose sa fourchette et se cale contre son dossier.
— C’est quoi, le truc entre toi et le Tueur ?
Il a retenu son attention. Elle le regarde, les yeux écarquillés.
— Quoi ? Rien… heu… Quoi ?
Il sourit, très lentement, d’un air incroyablement sexy.
— Bon Dieu…
— Axelle et Killian sont amis, Blake.
J’avale encore une grosse portion de nourriture. Si je mâche, je me retiendrai
de sourire.
— Des amis. (Il plisse les yeux en regardant Axelle.) Dommage ! Le gamin est
dingue de toi.
Les coudes sur la table, tout le corps de ma fille se tend en avant.
— C’est vrai ?
— Je lui ai demandé comment vous vous entendiez pendant l’entraînement,
l’autre jour. Il a bafouillé et laissé tomber un haltère. Il a failli se casser le pied.
Je m’installe confortablement pour regarder le duel Blake-Axelle. Elle est si mal
à l’aise ! Dans notre ancienne vie, elle ne se confiait pas comme ça. Surtout pas
avec Stewart.
— Je pensais l’inviter au bal de la Saint-Valentin.
Blake se rembrunit.
— La Saint-Valentin ? C’est quand ?
Elle rit et regarde Blake et moi.
— Le 14 février.
Je m’occupe en débarrassant la table. Je ne veux pas que Blake se sente obligé
de se plier à une stupide tradition inventée par les fabricants de cartes postales
et de chocolats. Après tout, nous sommes adultes. La Saint-Valentin, c’est pour
les jeunes amoureux romantiques. Un pincement déçu me tire sur la poitrine.
Pour Stewart, fêter ce genre d’événements signifiait obtenir ce qu’il voulait de
moi. Je me demande ce que ça peut être de le célébrer avec quelqu’un que j’aime
vraiment. Porter une jolie robe, sortir pour un dîner romantique, partager des
bouchées d’une friandise très chère et chocolatée…
Je suis tirée de mes pensées quand des mains puissantes m’attrapent les
hanches par-derrière et qu’un souffle chaud me caresse l’oreille.
— C’était délicieux, la Souris. Elle est dans sa chambre.
Ses lèvres taquinent fiévreusement la peau sous mon oreille et le long de mon
cou.
— Merde, tu es si délicieuse !
J’incline la tête, et il continue à sucer et à lécher mon épaule.
— Quand est-ce qu’elle éteint ? demande-t-il en passant sa langue chaude sur
ma peau. J’ai très envie de passer au dessert…
— Je… heu…
Le contact de sa bouche et le grondement de ses mots contre ma peau chaude
me font frissonner, et je ne trouve plus les mots.
— Oui, toi aussi, tu en as envie…
Il me mordille et suce ma peau profondément avant de la relâcher.
— Ma Souris a faim…
Un gémissement s’échappe de mes lèvres entrouvertes.
— Oui.
La porte d’Axelle s’ouvre, et Blake s’écarte. Mon dos se contracte sans sa
chaleur. Je saisis le bord du plan de travail pour reprendre mon souffle. L’eau
coule toujours dans l’évier. Je chasse les brumes de l’excitation quand Rose entre
dans la cuisine.
— Je reviens dans une heure ou deux, déclare-t-elle en prenant les clés de
voiture et son sac. Je vais prendre un café avec Killian. Je vais l’inviter.
Blake, négligemment appuyé contre le frigo, la regarde. Comment peut-il être si
détendu alors que je me sens comme l’incarnation vivante de la frustration
sexuelle. Nos regards se croisent, et l’éclat d’émeraude le trahit. Je suis rassurée
!
— Pas de souci, et… bonne chance.
Je lui adresse un clin d’œil et reprends la vaisselle.
— À plus, Blake.
— À plus, gamine.
La porte s’est à peine refermée que je me retourne et vois Blake s’approcher de
moi. Nous nous collons l’un contre l’autre. Ses lèvres s’activent contre les
miennes, et il me saisit le bas du dos. Je bondis pour l’envelopper de mon corps,
les bras autour de son cou, les jambes enlaçant sa taille, et je presse les hanches
contre la bosse ferme de son pantalon. Il gronde et m’entraîne dans le couloir,
vers ma chambre. Nos langues s’entre-dévorent, avides, impatientes et affamées.
Il ne me jette pas sur le lit. Il pose un genou et monte avec moi, de sorte que nos
corps restent enlacés. Je romps notre baiser pour reprendre mon souffle.
— Tout va bien ? demande-t-il, la poitrine se soulevant contre la mienne.
— Enlève ça.
Je lui retire son tee-shirt.
Je détache le bouton de son pantalon et le baisse avec son boxer. Je suis folle
d’impatience de sentir la chaleur de sa peau et son poids contre moi.
— Lève les bras.
Son ordre résonne dans mon esprit saturé de luxure, et j’obéis.
Il jette mon tee-shirt sur le sol, puis mon soutien-gorge. Mon legging et mon
string les rejoignent bientôt. Nos jambes s’emmêlent. Ses mains saisissent mes
cheveux, et il m’embrasse, profondément. Oui. J’enfonce les doigts dans ses biceps
pour l’attirer contre moi, pressée de me repaître de lui, de l’avoir tout entier.
— Blake…
— Putain, oui !
Il me pénètre d’un coup puissant.
Je me cambre sur le lit, et un gémissement jaillit de ma gorge. Je n’ai rien
connu d’aussi bon.
Il ressort presque complètement puis se glisse encore plus profondément.
— La Souris, ça te va ?
— Oui, mais… encore plus…
Mes mots se terminent en grognement, et il pénètre plus encore.
Il se met à genoux et saisit ma taille pour me redresser. Nos visages sont tout
proches, il incline le menton et m’observe avec un désir de prédateur. Mon ventre
se comprime d’avidité. Il prend l’un de mes tétons dans sa bouche. Sous les
caresses de sa langue veloutée, mon orgasme monte et menace de me submerger.
Je m’agrippe à ses biceps, me penche en arrière et roule des hanches, le faisant
entrer et sortir tandis qu’il s’occupe de ma poitrine. Mon estomac se raidit. Une
tension exquise monte en spirale tandis qu’il me pousse vers l’apogée du plaisir. Il
me saisit les fesses et cambre les hanches sur une ultime poussée.
Je pousse un cri et rejette la tête en arrière tandis qu’il me maintient en place.
Mon corps se convulse autour du sien, et mes muscles frémissent pour supporter
l’orgasme fabuleux qui les embrase. Ses bras puissants m’entourent, et je
m’effondre dans son étreinte. Des ondes de choc agitent mon corps, et mes bras
retombent, sans force.
Il me relâche.
— Bon Dieu, je n’ai jamais rien vu d’aussi beau !
— Je ne peux plus bouger.
J’affiche un sourire comblé.
— Ne t’en fais pas, reprend-il avec un doux baiser. Je vais m’en charger.
Il me prend sous les genoux et lève mes jambes par-dessus ses épaules.
— Oh, bordel !
Il accélère la cadence. Je me concentre sur les mouvements de son abdomen
lors de ses va-et-vient. Ses doigts puissants s’enfoncent dans mes hanches. Ses
pectoraux se contractent pour accentuer son mouvement. Je contemple son
corps, puis nos regards se croisent. Ses yeux d’émeraude ne me quittent pas, et je
suis hypnotisée par ce que j’y lis, l’admiration, l’émotion, la tendresse, qui font
briller ses prunelles avec une honnêteté brute.
Un grand rugissement se répète dans la pièce, et il s’enfonce en moi. Il raffermit
sa prise sur ma taille, et son corps se rigidifie. Ses tendons saillent de ses bras et
de son cou. Son corps massif au-dessus de moi se détend, et il reprend son
souffle. Il laisse retomber mes jambes et caresse leurs muscles endormis.
— La Souris, bébé, grogne-t-il avant de s’effondrer sur moi. C’était surréaliste.
Je souris autant qu’il est possible alors que je me sens aussi active qu’un
dessert en gelée.
— Ouais, vraiment.
Il continue quelques mouvements, d’avant en arrière, puis se fige.
— Oh, merde ! Putain de merde !
Dans mon état second, je prends soudain conscience qu’il s’est levé du lit. Je
me redresse sur les coudes et reste sonnée par la vision de son corps, dans sa
nudité glorieuse, son sexe encore dur et sans préservatif. Sans préservatif.
Je comprends son coup de panique.
— Merde, la Souris ! (Il passe la main sur sa tête et la cale contre sa nuque.)
Comment ai-je pu être aussi con ?
— Blake…
— J’aurais dû m’en douter. C’était tellement bon. (Il arpente la petite chambre.)
Je suis vraiment trop con.
Je sais, par mon travail à l’UFL, que les athlètes ont des prises de sang
régulières pour traquer les maladies. Il pourrait s’inquiéter que je ne lui aie
passé quelque chose, mais je n’ai été qu’avec Stewart. Et je me faisais tester à
chaque examen médical, juste au cas où je n’aurais pas été la seule femme à
subir ses assauts. Pouah !
— Si tu t’inquiètes à propos de moi, je suis OK. Et tu es testé tous les six mois
comme les autres combattants.
— Oui, oui, je suis OK aussi, dit-il sans se calmer.
Je suis OK, lui aussi ; il ne reste plus que le risque de grossesse. Mais c’est
impossible. Je comptais lui en parler, mais je décide de profiter d’abord du
spectacle incroyable de son corps parfaitement sculpté et entièrement nu, qui
passe et repasse devant moi.
— Merde, la Souris. (Il s’arrête au bout du lit et se tourne vers moi, grand,
bronzé, à croquer.) Et si je t’ai mise enceinte ?
— Hein ?
Je cligne des paupières et j’essaie de me concentrer sur ses yeux, mais, bon
Dieu, il y a tant à regarder…
— Hein ? La Souris, tu m’as entendu ? J’ai joui en toi, sans protection.
Je me relève à quatre pattes et rampe vers lui en ondulant des hanches. Il
écarquille les yeux, et son sexe bondit. Je l’escalade de mes mains et noue mes
doigts autour de son cou. Son visage trahit son inquiétude, mais ses mains se
referment sur mes hanches et m’attirent contre lui.
— Je ne peux pas tomber enceinte. Je suis stérile.
Il fronce les sourcils et m’observe.
— Merde, ma belle !
— Ce n’est rien, j’ai accepté. Et puis j’ai pu avoir Axelle, et je vois déjà à quel
point j’ai foiré son éducation.
J’évite son regard et ris, pour apaiser la tension qui s’est créée dans la pièce.
Il glisse la main dans mes cheveux.
— Je suis désolé. Je ne savais pas, murmure-t-il en scrutant mes traits. Mais
j’aurais dû être plus prudent et m’assurer que j’avais mis une capote. Que tu sois
stérile ou pas, c’était une saloperie de ma part.
Je passe le pouce entre ses sourcils pour apaiser ses plis d’inquiétude.
— Arrête. La passion a pris le dessus. Ce qui est fait est fait. Je ne le regrette
pas une seconde.
Il hoche la tête et pose ma joue au creux de son cou. Il me maintient contre lui,
la main posée contre mes cheveux.
— Tu as raison. Alors… heu… si on est… comment dire… partenaires exclusifs,
ça veut dire qu’on peut se passer de capotes ?
Je souris en entendant la note d’espoir dans sa voix.
— Ça me va du moment que ça te va aussi. Quoique… (Je recule et plonge le
regard dans le sien.) Si chaque fois que tu oublies ton préservatif j’ai le droit de te
mater en train d’arpenter la pièce totalement nu, je vais peut-être opter pour ça.
Il m’adresse son éternel sourire de biais et me repousse sur le lit avec un
grognement.
— Si tu veux me voir à poil, bébé, tu n’as qu’à demander !
Nous nous tenons enlacés sur le lit, étroitement collés. Pas de vêtements, pas
de secrets, juste l’euphorie du soulagement.

Blake

Je suis allongé, ma nana dans les bras. Sa tête sur mes pecs, ses boucles,
brillantes comme le soleil, étalées sur mon épaule. Je compte nos soupirs, qui
adoptent le même rythme. Trois expirations, trois inspirations. Dans son lit, je
regarde le plafond, et ma tête tente vainement de faire le tri de mes pensées.
Stérile.
Je n’en demandais pas tant. Je ne veux pas savoir comment et pourquoi elle ne
peut plus avoir d’enfant. Mon estomac se contracte à l’idée que Dieu refuse à une
femme comme elle le pouvoir de porter de nouveau la vie. Je ravale la boule qui
menace de me bloquer la gorge. Putain, comment se fait-il que j’ai l’impression
d’avoir perdu quelque chose que je n’ai jamais eu ?
— On devrait s’habiller. Je ne voudrais pas qu’Axelle nous découvre comme ça
dès la première nuit où je dors chez vous.
Elle m’embrasse la poitrine puis passe le nez le long de ma peau en inspirant
profondément.
Mon cœur bat un peu plus vite, et mon sang se réchauffe à son contact.
J’apaise mes pensées et passe la main sur son dos et dans ses cheveux. J’attire sa
bouche contre la mienne. Je tire sur ses lèvres jusqu’à ce qu’elle les entrouvre
pour moi. Nos langues dansent ensemble comme une promesse sensuelle. Nous
avons encore des tas d’idées ensemble, mais ce n’est pas le bon moment.
Je lui mordille la lèvre inférieure puis mets fin au baiser. On s’habille, elle
passe un bas de jogging qu’elle roule deux fois à la taille et un débardeur côtelé.
J’enfile mon pantalon et mon tee-shirt chaud. Elle va fouiller dans le tiroir de sa
commode et sort une boule de coton rose pelucheux.
Je me mords la lèvre pour ne pas sourire. Les chaussettes.
— Ma nana et ses pieds froids…
Le souvenir de l’effet de ces chaussettes la première fois que je les ai vues me
fait saliver. Elle s’assoit sur le lit et les passe soigneusement. Et, une fois de plus,
je suis à l’étroit dans mon boxer. C’est quoi, le pouvoir bizarre de ces chaussettes
?
Je lui tends la main et l’attire entre mes bras pour l’embrasser sur le sommet
de la tête.
— Tu veux zapper ?
— Parfait.
Peu après que nous sommes installés dans le canapé devant la télé, la serrure
de la porte cliquette. Axelle entre et lance ses affaires sur la table de la cuisine.
— Comment ça s’est passé ? demande Layla, roulée en boule contre moi.
Axelle s’arrête dans le couloir, les yeux baissés.
Layla se redresse et se tourne vers sa fille.
— Axelle ? Tout va bien ? demande-t-elle, la voix tremblante d’inquiétude.
Je me lève et m’approche d’Axelle, mais je reste à distance. Mes épaules se
crispent. Quelque chose ne va pas. J’entends un petit reniflement. Elle pleure.
— Qu’est-ce qu’il y a, gamine ?
Ce n’est pas le plus habile, mais je n’ai aucune expérience dans ce genre de
situation. Mais la fille de ma nana est triste, ce qui va attrister ma nana. Il faut
que je remette ça d’aplomb.
Layla se précipite vers Axelle et la prend dans ses bras.
— Oh, mon cœur ! Il a dit non ?
Dire non ? Le Tueur ? Impossible. Ce type est presque un génie, et il faudrait
être le roi des cons pour refuser l’invitation d’une gamine comme Axelle.
— Il a dit oui, murmure-t-elle contre l’épaule de sa mère.
Layla recule et lui adresse un sourire ému.
— Eh bien, c’est génial ! dit-elle en retirant quelques cheveux de son visage.
Pourquoi tu pleures ?
— Il y avait… Oh, qu’ils sont cons ! (Elle s’essuie les yeux et repousse ses
cheveux derrière les oreilles.) Il y avait des mecs du lycée au café. Ils avaient…
des photos… imprimées sur le Net, sur un site à la noix.
— Merde !
Mon grondement fait écho au hoquet de Layla.
Elle écarquille les yeux, et son regard paniqué croise le mien.
Axelle renifle.
— Ils se passaient les photos. Ils disaient qu’ils allaient les montrer aux profs et
au principal demain. Ils faisaient des blagues sur…
Elle secoue la tête.
Quelle bande de petits trous du cul ! Je donnerais cher pour aller dans ce café à
leur rencontre, histoire qu’ils se chient dessus.
— Qu’a fait Le Tueur ?
Ce petit merdeux a intérêt à avoir réagi, ou alors il va falloir qu’il en réponde
devant moi et il ne va pas aimer ce que j’aurai à lui dire.
Elle renifle encore en plissant le nez.
— Il leur a dit de la fermer. Ils ont commencé à le bousculer, et…
Elle se couvre le visage et pleure.
— Il va bien ?
Merde, ces têtes de nœud s’en prennent à Axelle et maintenant à mon protégé ?
— Ils l’ont frappé une fois, mais il a fait un truc de dingue avec ses bras et a
chopé le type en cravate. Il l’a étranglé jusqu’à ce qu’il tombe dans les pommes, et
les autres connards se sont tirés.
La prise du sommeil. Je vois que le gamin fait bon usage de ce que je lui
apprends.
Layla prend le visage de sa fille entre ses mains et l’oblige à la regarder dans les
yeux.
— Je suis désolée que ça vous soit arrivé, les jeunes. Je comptais te parler de
ces photos, mais je ne pensais pas qu’elles se diffuseraient aussi vite. Ce ne sont
que des ragots.
— Maman, c’est une vraie photo. La photo n’est pas une rumeur. Tu as
vraiment retiré ton maillot ? Devant tous ces gens ?
Sa voix est lourde de frustration, et peut-être de honte.
Layla me glisse un regard puis revient à sa gamine.
— Non. Pas comme ça. C’était une… blague, entre Blake et moi. La photo a été
prise au pire moment possible, et je… je…
— Ta mère est une femme bien, petite. Tu le sais. Moi, je le sais. Qu’est-ce qu’on
a à foutre de ce que pensent les autres ? Les lycéens sont cruels, mal dans leur
peau et jaloux à mort. Tu es une gentille fille, tu es intelligente, tu es belle à
tomber. Ils feraient n’importe quoi pour faire chier une fille comme toi.
Ses yeux bleus, brillants de larmes, plongent dans les miens. Elle ne dit rien
mais me regarde comme si je parlais une langue inconnue qu’elle rêverait de
comprendre.
— Je sais que tu dois affronter des choses d’adulte, qu’une fille de presque dix-
sept ans ne devrait pas avoir à gérer. Mais c’est la vie, parfois elle est moche. Ta
mère t’aime. Ensemble, vous pouvez venir à bout de n’importe quoi. Y compris de
je ne sais quelle merd… heu… quelle fichue rumeur. Tu me suis ?
Elle cligne des yeux, sonnée, puis hoche lentement la tête. Layla ne cherche pas
à cacher ses larmes. D’instinct, je vais les prendre toutes les deux dans mes bras.
Elles se collent contre moi et passent chacune un bras autour de mon cou.
J’embrasse Layla sur la tête.
— Avec mon combat qui approche, les choses vont devenir plus compliquées,
puis elles vont s’arranger. Si vous vous sentez de relever le défi, on s’en sortira.
Ensemble.
Elles ne relâchent pas l’étreinte, silencieuses.
— Qu’est-ce que vous en dites ?
Je m’écarte et j’attends leur réponse.
Layla regarde sa fille. Elles ont l’un de ces échanges sans paroles qu’adorent
avoir les nanas et elles sourient.
Axelle se redresse, arrange ses cheveux dans son dos et s’essuie les yeux.
— Ouais, on peut gérer ça.
Je souris.
— Super. Alors, qui est partant pour une soirée de télé abrutissante ?
— Oh, moi. Rencontres fatales passe à 21 heures. (Axelle se dirige vers sa
chambre.) J’enfile vite fait mon pyjama.
Je regarde Layla. Elle a les lèvres entrouvertes et une main sur le cœur. Je
hausse les épaules.
— Quoi ?
Elle se tourne lentement vers moi, le visage très doux.
— C’était parfait. Je veux dire… Merci.
— C’est rien, la Souris. J’ai juste dit ce que je pensais. C’est une gamine futée.
Pas besoin de prendre des pincettes. (Je m’appuie contre le mur.) Mais je dois
dire, j’ai du mal à me retenir d’aller dans ce café pour donner une bonne leçon à
ces petits cons. Quand on fait chier mes nanas, on a affaire à moi. Et ça…
Oumf !
Elle se jette contre ma poitrine, et je dois lutter pour reprendre mon souffle. Elle
m’entoure de ses bras.
— Je…
— Quoi, ma belle ?
Impossible de deviner, mais à sa façon de laisser traîner la phrase j’ai
l’impression qu’elle allait dire qu’elle m’aimait.
— Je… suis d’humeur à me taper une glace !
Je m’affaisse contre le mur, le corps lesté par ses mots. Est-ce que je voudrais
vraiment qu’elle m’aime ? Alors que je ne peux pas en dire autant ? Je l’aime
beaucoup, c’est sûr, et ça me fait carrément mal d’être loin d’elle une seule
seconde.
Mais de l’amour ? Non. Pas du tout.
L’amour, ça grandit avec le temps. C’est pas un sentiment soudain qu’on
balance négligemment et qu’on repousse quand on en a marre.
Une poussée d’adrénaline me monte dans les veines. Qu’est-ce que j’ai fait ?
J’étais shooté par le sexe du tonnerre et endormi par la guimauve de mes
sentiments. Je n’ai pas pris le temps de réfléchir à tout ça. Maintenant, je suis
responsable de la protection d’une gamine de presque dix-sept ans parce que je
ressens quelque chose pour sa mère. Il me semble que la pièce se referme autour
de moi. Et si ça ne marche pas ? Tôt ou tard, ça finira, à moins qu’on ne se marie.
Moi ? Marié ?
C’était pas prévu. Tous mes problèmes avec mon père et mon attitude de
connard ne font pas un bon mari. Ni un beau-père convenable.
Ouais, c’est décidé. Elle ne peut pas m’aimer. Si on aime, c’est qu’on espère des
trucs, et on ne peut qu’être déçu. Et cette déception, c’est la mort du mariage.
Heureusement qu’elle ne m’aime pas.
C’est une putain de bonne nouvelle.
Alors pourquoi est-ce que j’ai l’impression qu’on m’a foutu un direct dans
l’estomac ?
Chapitre 24

Blake

Cela fait une semaine que j’ai pété les plombs avec Jonah et Rex, et je suis
encore sur les nerfs. Rien ne m’aide. La musique n’apaise plus cette putain
d’agressivité. Je me sens bien avec Layla, mais à la moindre évocation de son
passé… Putain !
J’étais persuadé que c’était génétique, mais, si c’était le cas, ça m’aurait pris il
y a longtemps, pas depuis quelques semaines. J’avais mis ça sur le compte de
mon côté protecteur, maintenant que l’arrivée de Layla dans ma vie a fait surgir
une possessivité que je ne me connaissais pas. Mais tout ça n’explique pas la
paranoïa et la rage qui serpentent toujours, juste sous la surface.
Il est temps de demander de l’aide.
En dernier recours, je me traîne chez Doc Z. Avouer une faiblesse fait partie de
mes interdictions personnelles strictes. Mais je n’ai plus d’autre choix et il me faut
des réponses.
Je frappe deux fois et j’entrouvre la porte.
— Eh, doc, vous avez une minute ?
— Oh, bien sûr ! répond-il en glissant vivement des papiers dans son tiroir de
bureau. Quoi de neuf ?
J’entre dans le petit bureau, et l’odeur des antiseptiques et des bandages
m’assaille. Je referme pour que personne ne puisse entendre. Je m’assois sur
l’invitation du doc.
— C’est ton dos ? Il te faut une nouvelle tournée de cortisone ?
— Non, il va bien. Mais il m’en faudra peut-être avant le combat.
— C’est dans deux semaines. Il faudra t’y prendre à l’avance pour que la
douleur ne gêne pas ton entraînement.
— Bien sûr, heu… Oui.
OK, on s’en fout, je ne suis pas là pour ça. Balance, Daniels.
— Je voulais parler de mes compléments.
Il se redresse puis se penche sur son bureau.
— Bon, qu’est-ce qui t’arrive ?
Il bouscule une agrafeuse qui tombe sur le sol et il se penche pour la remettre
en place. Est-ce que j’ai vu sa main trembler ?
Je plisse les yeux. Il a l’air mal à l’aise.
— Tout va bien ?
— Évidemment, dit-il avec un sourire gêné. Continue.
Je bats un rythme nerveux sur ma cuisse.
— C’est mon humeur. Je ne sais pas m’expliquer, disons que je suis plus…
intense que d’habitude.
Doc Z hoche la tête d’un air compréhensif, comme un bon petit psy.
— Je réfléchissais l’autre jour et… je me dis que ça pourrait être mes
compléments.
Les conseils de Layla me reviennent, me recommandant de me méfier de ce que
j’avale.
— Enfin, ce que je me demande, c’est si ces trucs à base de plantes peuvent
avoir des effets secondaires ? Heu… comme provoquer des sautes d’humeur ?
Putain, quelle lopette !
— Oui, absolument, répond le doc en se calant contre son dossier.
Je le regarde.
— Vraiment ?
— Oui, bien sûr. Beaucoup vont augmenter ton taux naturel de testostérone, et
tu vas te sentir plus énervé.
Merde, c’est le moins qu’on puisse dire, disons plutôt enragé !
— Les principes actifs qui visent à soigner rapidement les muscles ont un effet
sur les hormones naturelles. Comme une femme avant son cycle, un combattant
qui prend des compléments peut avoir des sautes d’humeur. C’est parfaitement
normal.
Je grimace.
— Tu veux dire que j’ai un syndrome prémenstruel ?
Il glousse et essuie des gouttes de sueur sur son front.
— En quelque sorte. La bonne nouvelle, c’est que, comme pour les femmes, ça
va passer. Quand tu ne prendras plus tes compléments, tu te sentiras mieux.
Pour le moment, profite de cette agressivité supplémentaire pour t’entraîner dur !
Ça se tient. Pourquoi n’y ai-je pas pensé ?
Pendant tout ce temps, j’ai craint d’avoir hérité des gènes de mon connard de
père. Une dynamite à la mèche trop courte qui fait fuir son entourage. Cette
simple idée suffisait à me rendre dingue… encore plus dingue.
Mais non, j’ai juste un syndrome hormonal version mec.
Ah, merde ! Je me sens vraiment comme une fillette, maintenant.
Je me lève et lui adresse un signe de tête.
— Je vais faire ça, doc.
Je sors et gagne les vestiaires, où je prends une inspiration pour m’apaiser. Il a
raison. Je vais concentrer mon agressivité pour m’entraîner. Une petite voix me
prévient que je ne saurai pas la contrôler, mais je l’ignore. Je ferai plus d’efforts.
Je me rappelle la promesse que je me suis faite la nuit où j’ai quitté les marines
pour devenir un combattant.
Rien ni personne ne contrôlera ma vie.
Ce problème ne fera pas exception.

Layla

Je tape sur l’ordinateur en surveillant la pendule, impatiente que la pause de


midi arrive. Blake vient me chercher pour déjeuner tous les jours à la même
heure depuis une semaine. C’est le point fort de ma journée, juste après le
regarder entrer chez moi quand il vient passer la nuit.
Mais, aujourd’hui, je suis encore plus impatiente de le voir. Il est parti tôt après
que j’ai reçu un appel de mes parents. Je n’en suis pas certaine, mais il semblait
énervé en partant. J’ai repassé notre conversation dans ma tête un million de
fois, mais je n’arrive pas à trouver ce qui l’a poussé à partir si soudainement, ni
ce qui explique qu’il ait claqué la porte derrière lui.
Ce genre de choses s’est produit souvent ces derniers temps. Si je parle avec
l’un des combattants au travail, si je mentionne ma vie passée à Seattle, Blake se
tend, les mâchoires serrées, les poings fermés. Parfois, il me semble même
l’entendre grincer des dents.
Une partie de moi s’inquiète d’avoir séduit un homme avec des problèmes
d’irritabilité. Un mec qui est toujours à cran, au bord de l’explosion. Mon estomac
s’agite et je ferme les yeux. Mais il est si adorable. Il prend soin de moi comme
personne auparavant. L’opposé parfait de Stewart.
— Excuse-moi.
Une voix de femme agacée retentit derrière moi et me tire de mes pensées.
Je me retourne et découvre une belle blonde en tenue de sport très légère,
debout devant moi.
— Quoi ? Heu… je peux vous aider ?
Elle gonfle les joues sur un soupir exagéré. Elle laisse tomber son sac de gym
sur mon bureau et fait frémir mon pot à crayons.
— Heu, j’espère, ouais. Taylor a dit que j’aurais le même casier que la dernière
fois. J’ai essayé la combinaison et ça ne marche pas.
— Oh !
Qui est cette femme ? Ce n’est pas une Cage Girl. Elles sont belles à mourir,
mais cette nana-là a un corps de tueuse. Ses muscles sont ciselés comme ceux
d’un homme, mais plus modestement. Elle a relevé ses cheveux blonds en queue-
de-cheval, et les longues mèches descendent jusque sous ses épaules. Elle a des
yeux bleus étincelants et des lèvres pulpeuses. Elle pourrait être jolie sans la
grimace de mépris qui déforme ses traits.
— T’es qui ? Où est Heidi ?
Elle grimace toujours.
— Elle ne travaille plus ici. Je suis Layla. (Je me lève et lui tends la main.) Et
vous êtes ?
Je ne pensais pas que ce soit possible, mais elle plisse encore davantage son
regard mauvais.
— Qui je suis ? (Un éclat de rire sans humour jaillit de ses lèvres.) T’y connais
vraiment rien, gamine.
Gamine ? Elle m’a traitée de gamine ? Je n’ai pas l’âge d’être sa mère, mais je
suis clairement plus âgée que cette idiote.
Je baisse la main, redresse les épaules et lui adresse un sourire confiant. Même
derrière le bureau, je peux évaluer qu’elle mesure sûrement une vingtaine de
centimètres de plus que moi.
— Je vais vous dire ce que je sais. Je sais qu’il vous faut un casier. C’est moi
qui les attribue. Si vous me dites qui vous êtes, je pourrai vous aider. Sinon, vous
pouvez attendre M. Gibbs.
Je lui désigne la chaise sur le côté.
Elle me dévisage d’une façon qui ferait frémir de plus timides. Mais je soutiens
son regard démoniaque, les sourcils levés, attendant sa décision.
— Appelle-le maintenant, et…
La porte de M. Gibbs s’ouvre, et sa voix colérique met fin à notre affrontement
de regards assassins.
— … quel point c’était risqué ? gronde-t-il avant de s’apercevoir qu’il n’est pas
seul. Z, attends.
Il regarde la pétasse blonde. Ses joues perdent leur teinte rouge colérique, et
ses lèvres minces se détendent en ce qui pourrait être un sourire.
— Camille, tu es venue !
— Ouais, et il me faut un casier.
Elle lève son sac de gym en manquant de peu le cadre avec la photo d’Axelle.
— Tu avais dit que j’aurais…
— Layla va s’occuper de ça, dit-il en me désignant d’un signe de tête. J’ai un
coup de fil important à passer. (Il passe à côté d’elle et lance un dernier salut
avant de partir.) Content que tu sois revenue. On se parle plus tard.
Il recolle le portable à son oreille et aboie quelque chose que je ne comprends
pas.
Je regarde sa silhouette qui s’éloigne puis le tas fulminant de muscles et de
maquillage qui me fait face.
— Mon casier.
Elle crache ce mot en montrant bien que ce n’est pas une demande mais une
exigence.
— Votre nom ?
Je lui renvoie la balle en mode adolescente en crise. Merci pour l’exemple,
Axelle.
— Camille.
— Ouais, j’avais compris. Vous avez un nom de famille qui va avec ou juste un
prénom, comme les chiens ?
Ses yeux lancent des éclairs, et les muscles de ses mâchoires tressautent.
— T’as pas osé dire ça.
J’incline la tête en lui offrant mon plus charmant sourire.
— Oh que si.
— Oh, merde !
C’est la voix de Blake qui gronde et rompt mon attitude de dure. Mon sourire
faux se fond en un autre, plus authentique.
— Eh, le Serpent…
Je m’arrête en constatant que je ne suis plus la cible de Camille. Ses prunelles
à tête chercheuse sont pointées sur mon petit copain.
— Ça alors, qui l’aurait cru ? Mon étalon de l’ascenseur fait son grand retour.
La déclaration de la pétasse blonde ne laisse aucun doute sur leur passé.
Je reste bouche bée, les côtes contractées, et j’ai du mal à respirer. Je les
observe tour à tour, attendant que Blake la contredise, mais rien ne vient.
Je sais que Blake a connu des tas de femmes, je pense que la plupart des Cage
Girls ont déjà vu sa chambre. C’est l’une de ses facettes, et je l’ai accepté. Mais
ces filles sont des proies pour des mecs comme lui. Les victimes innocentes de son
charme de demi-dieu et de ses belles paroles.
Cette femme est différente. C’est un prédateur. Son égale. Un sentiment
possessif et instinctif s’éveille en moi et précède de peu ma jalousie.
Je cligne des yeux et m’éclaircis la gorge.
— Je vois que les présentations sont superflues.
Je suis pressée de me débarrasser d’elle. Je me tourne vers mon ordinateur et
j’ouvre le dossier d’attribution des casiers.
— Qu’est-ce que tu fais là, Camille ? demande Blake d’une voix basse et
rocailleuse.
Bien sûr, lui connaît son nom. Je me demande comment il lui a fait dire. Argh,
non, ne t’engage pas sur cette pente glissante.
— Je suis à Vegas pour des trucs promotionnels, dit-elle sans la moindre
hostilité, cette fois.
Quelle pute !
Je note le premier numéro que je trouve et les trois chiffres du code. Je leur
tourne le dos, mais j’ai les oreilles aux aguets.
— Contente de te voir, le Serpent. (Ses pieds effleurent le tapis.) J’ai pensé à toi.
Je suis en ville pendant un moment, on pourrait…
— Tenez.
J’arrache le Post-it de son bloc et je me tourne brusquement. Blake me regarde,
les yeux réconfortants.
Elle me regarde aussi, absolument furieuse.
J’agite vers elle le doigt sur lequel j’ai collé le Post-it.
— Tenez. Votre casier. Prenez ça.
Et va bien te faire foutre.
Je regarde Blake. Il se mord la lèvre pour ne pas rire. Quand il semble sur le
point de succomber, il baisse le menton.
Il rigole ? Vraiment ?
Camille finit par prendre le papier.
— Tu permets ? Je discute avec un vieil ami.
Blake l’ignore pour aller derrière mon bureau. Il a encore les yeux rieurs quand
il passe la main contre ma nuque et m’entoure la taille de l’autre. Avant que
j’ouvre la bouche pour parler, il la couvre de la sienne.
Mes jambes flageolent un instant, puis il m’attire tout contre lui, en me collant
à lui des hanches à la poitrine. J’agrippe ses biceps pour me retenir tandis que sa
silhouette massive se penche sur moi… et me possède… Ce goût, celui de Blake
avec un peu de Gatorade, emplit ma bouche. Un gémissement gronde dans ma
poitrine, et j’incline la tête pour le laisser prendre le contrôle. Le désir s’épanouit
dans mon ventre à chaque caresse de sa langue. Il se retire trop vite à mon goût
en me mordillant la lèvre inférieure.
— Tu peux y aller, Camille. Tu as ce que tu étais venue chercher, et j’ai besoin
d’intimité avec ma nana.
Il lui parle sans me quitter des yeux.
— Ta nana ? répète-t-elle d’un ton dégoûté. Tu déconnes, j’espère ? Elle est…
super vieille.
Les muscles de Blake se tendent, et ses mains se resserrent sur moi. Son
commentaire me frappe comme une brique dans le ventre, et mon corps brûle
d’humiliation.
Blake lutte visiblement pour ne pas perdre patience.
— Blake, c’est…
— Surveille ce que tu baves, Camille, gronde-t-il entre ses dents serrées.
— J’y crois pas, putain !
Je ne la regarde pas, mais j’entends ses pas s’éloigner dans le couloir après un
soupir vexé. C’est passé près.
Mes mains glissent sur ses bras et ses épaules, et se nouent derrière son cou.
Je masse ses muscles tendus jusqu’à ce qu’ils se relâchent. Je chasse ma gêne et
m’efforce de retrouver ma bonne humeur.
— Tu l’as fait exprès.
Il prend une inspiration pénible, et la colère déserte ses yeux.
— Quoi donc, la Souris ?
— Je préparais un discours bien senti sur les dangers de se taper ce genre
d’amazone version pétasse cinglée, mais tu m’as embrassée et j’ai oublié.
— Je ne me suis jamais tapé cette pétasse…
— Amazone version pétasse cinglée.
Il esquisse un sourire et me serre contre lui.
— Oui. Mais on n’a pas baisé. On a fricoté il y a six mois, une nuit, mais ce
n’était que…
Je le bâillonne d’une main.
— Comment tes lèvres peuvent-elles m’envoyer au nirvana d’un baiser et
proférer des horreurs à vomir une seconde après ?
Il m’embrasse la main, et des frissons me remontent dans le bras. Je la retire et
il sourit.
— La Souris, je voulais être honnête.
— Oui, bon, c’est assez d’infos. J’ai déjà la tête pleine de ton honnêteté sur ce
qui s’est passé entre vous. (Je grogne et laisse tomber le menton contre sa
poitrine.) Mais elle a raison. Je suis plus âgée que toi.
— Moi, ça me plaît. Les nanas de mon âge sont aussi ingérables que des
nourrissons sous hélium. Elles sont insupportables. Tu n’as pas compris, après le
numéro que t’a servi cette connasse ?
Je pose les mains sur ma poitrine et le regarde.
— Connasse ? Ce n’est pas très gentil.
Il lève les sourcils.
— Oh, alors toi, tu peux la traiter d’amazone version pétasse cinglée, mais si je
dis que c’est une connasse, c’est mal ?
— Eh bien… c’est une pute, d’accord, mais inutile de la mépriser parce que
vous avez fricoté. Dans l’absolu, si c’est une connasse parce qu’elle t’a chopé,
alors tu es un connard pour être sorti avec elle.
Il reste stoïque un instant puis laisse tomber la tête et éclate de rire. Ses yeux
pétillent d’humour et se plissent sous le rire qui révèle ses dents parfaites entre
ses lèvres délicieuses. Mon cœur bondit devant ce spectacle.
— Ma belle, c’était marrant, dit-il en m’embrassant le front tout en gloussant
encore en silence.
— Tu sais ce qui est nul quand même ?
— Non, mais j’ai hâte de l’entendre.
— Elle est super jolie.
Je ne suis pas laide, certains me trouvent belle, mais je suis du genre maman
âgée. Elle, elle a tout, mis à part son caractère de chienne.
Il m’enveloppe le menton de ses mains et lève mon regard vers le sien.
— Elle est loin d’être aussi magnifique que toi.
— Ce sont de belles paroles, mais elle, elle est du genre mannequin. Et elle est
dingue de toi.
Je baisse les yeux et passe les doigts dans mes cheveux pour enrouler une
mèche autour de mon index.
— C’est ça qui t’inquiète ? Moi et…
— Blablabla ! Ne le dis pas, s’il te plaît.
Je grimace en essayant de ne pas visualiser. Moi et Camille. Pouah !
Je sens son regard sur moi.
— Écoute-moi, la Souris. (Il me lève la tête vers lui en caressant ma lèvre
inférieure.) Je préfère me couper la bite plutôt que de m’en servir avec quelqu’un
d’autre. Je ne déconne pas.
Oh, mon Dieu ! La chaleur envahit ma poitrine. Je n’arrive pas à croire ce qu’il
vient de dire.
— Blake ?
— Hmm ?
— C’est la déclaration la plus romantique qu’on m’ait faite.
— Eh ouais, j’suis un expert en romance !
Je glousse et me hausse sur la pointe des pieds pour embrasser ses lèvres
souriantes.
— Tu es un sacré numéro, Blake Daniels le Serpent. Il y a toujours une
surprise avec toi.
— Ah ? Et t’aimes ça, les surprises ?
Il m’attrape les fesses des deux mains.
Je pousse un glapissement.
— Gardes-en pour ce soir ! Pour le moment, j’ai faim. Nourris-moi !
— Oh, je vais te nourrir, ma belle !
Son baryton rauque, ses mots, son sourire sexy, tout cela fait vibrer mon ventre
d’un désir qui surpasse ma faim.
Le repas promet d’être délicieux…
Chapitre 25

Blake

Il est tôt. J’ai vu la nuit prendre une teinte violette puis bleue derrière les
lamelles du store en plastique. Autour du violet, ma nana a roulé sur moi. Ses
lèvres douces ont brossé mon pectoral et sont descendues. Ensuite, j’étais
parfaitement réveillé, et en tout point.
Après ce délicieux réveil, je lui ai retourné la faveur… deux fois.
Nos jambes emmêlées, sa tête sur ma poitrine et son bras sur mon ventre, je
passe lentement les doigts dans ses cheveux. Il est presque l’heure de me lever,
mais quitter son lit m’accable d’un poids insoulevable. Chaque pas vers la porte
me donne l’impression de traîner un sac de briques.
— Le Serpent ?
Mon surnom entre ses lèvres est aussi doux que du miel.
— Hmm ?
Elle glisse les doigts autour du tatouage sur mes côtes.
— Je voulais te demander quelque chose, mais je ne sais pas si tu es à l’aise
pour en parler. Sinon, pas de souci, je suis juste curieuse.
— Tu peux tout me demander, la Souris. Je n’ai rien à te cacher.
— Pourquoi n’être resté que deux ans chez les marines ?
Tout, sauf ça… D’une seule question, elle balance aux oubliettes mon bonheur
post-coïtal.
Je ne veux pas de secret entre nous, mais je n’aime pas l’idée de tout balancer
non plus. Il y a des histoires qui donnent l’impression qu’on est un connard.
Comme celle-là.
J’expire lentement, soigneusement, pour me calmer.
— Tu promets de tout écouter ?
Elle me regarde, les sourcils froncés.
— Bien sûr.
— Je n’ai jamais voulu être militaire. Mon père a posé son putain de veto sur
ma passion pour la musique, m’a envoyé en école militaire, et je n’ai pas eu le
choix. J’aimais l’entraînement au combat et j’ai tout fait pour devenir le meilleur.
J’avais hâte d’utiliser ce que j’avais appris, pour me battre et protéger mon pays.
Mais les ordres ne sont jamais venus. J’en ai parlé à mon père, et je lui ai
demandé pourquoi tout le monde allait se battre sauf moi. Il a admis que je ne
verrais jamais un champ de bataille.
— Je le comprends. Tu sais, je serais littéralement malade si je devais envoyer
Axelle à la guerre !
Il rit et secoue la tête.
— Ouais, parce que tu l’aimes. Mais avec mon père c’était toujours une histoire
de contrôle. Son truc, c’était de me regarder souffrir. Me priver de musique,
m’entraîner pour un combat que je ne pourrais pas gagner, pas même mener.
Elle laisse tomber la joue sur ma poitrine et recommence à suivre le dessin.
— Les mecs que je connaissais depuis l’école militaire partaient outre-mer.
Beaucoup ne revenaient pas. Je me sentais inutile, impuissant. Un jour, je me
suis réveillé et j’ai compris d’un coup que j’avais laissé mon père contrôler ma vie.
J’étais un adulte, et j’avais renoncé à tant de désirs. J’ai décidé que ce jour-là
c’était fini. Quoi qu’il en coûte.
— Comment as-tu fait ?
— J’ai mis en place un club de combat clandestin. Après plusieurs
avertissements, j’ai enfin obtenu ce que je voulais.
— C’est-à-dire ?
— Renvoyé, pour insubordination.
Les mots sont amers. Je veux qu’elle me voie comme un mec honorable, pas
comme un gamin en rébellion contre son père. J’attends qu’elle digère l’info et
j’espère que ça ne changera rien à ses sentiments envers moi.
Elle ne dit rien, mais elle ne s’enfuit pas du lit d’un air dégoûté.
— Je suis surprise que ton père ne se soit pas battu pour te garder.
— Si, quelque temps, et puis il a compris que j’avais fini par le vaincre à son
propre jeu. Il préférait que je parte plutôt que de me laisser le couvrir de honte
pendant toute ma carrière militaire. (Je passe la main dans ses cheveux, tirant
du réconfort de ses mèches soyeuses.) Tu sais ce qui est le plus tordu ? Je ne me
suis même pas senti bien après ma victoire. Je me sentais comme un lâche. Et
c’était exactement ce qu’il voulait. Même sorti de son piège, j’avais encore perdu.
Je me passe la main sur les yeux.
C’est encore douloureux de revivre le jour de mon renvoi, quand j’ai lu la
déception dans les yeux de mon père, quand j’ai compris que rien ne serait jamais
assez bien pour lui. Quand est-ce que j’apprendrais à m’en battre les couilles ?
Elle se colle contre moi, sur le côté, et réfléchit en silence.
— Tu sais, ce n’est pas parce que quelqu’un te donne le sentiment d’être un
perdant que tu l’es vraiment. Regarde ta carrière. Selon moi, tu es sacrément
gagnant. Dans moins de deux semaines, tu affronteras l’Ombre et tu prouveras
une fois de plus que tu es le meilleur.
Ses mots d’espoir remplissent le vide sinistre sous mes côtes, et je me sens
mieux aussitôt. Je l’embrasse sur la tête, incapable d’exprimer combien j’apprécie
sa compréhension. J’ai hâte de changer de sujet et je rebondis sur le combat à
venir.
— Deux semaines. Je suis impatient.
Je suis hyper préparé, et je ne suis même pas un peu nerveux. Ou alors c’est
que je suis trop anesthésié par notre conversation.
— D’ailleurs, ça me rappelle, je voulais te parler de quelque chose.
Mon estomac se serre.
Que penser d’un mec capable de monter dans l’octogone face à un combattant
professionnel sans flancher, mais qui ne sait plus où se mettre quand il s’agit
d’inviter sa nana ?
Elle se rapproche contre moi.
— Quoi ?
Je suis content qu’elle ne lève pas la tête pour me regarder. J’ai déjà bien assez
la pression. Je prends une profonde inspiration, et je me lance.
— Dans cinq jours, j’aimerais bien te sortir.
Son cou se raidit un instant, puis elle redresse la tête et pose le menton sur ma
poitrine.
— Un rendez-vous galant ?
— Pas seulement.
Elle fronce encore les sourcils, puis elle détourne les yeux avant de revenir à
moi.
— Je ne comprends pas.
— C’est pourtant simple, la Souris. Je te demande si tu veux être ma compagne
de Saint-Valentin.
Un sourire hésitant étire ses lèvres, séduisant, sexy même.
— Ah oui ?
— C’est une question ou ta réponse, ma belle ?
— Les deux. (Elle baisse les yeux, et malgré la lumière douce je vois qu’elle
rougit légèrement.) Je n’ai jamais fêté la Saint-Valentin.
Une femme mariée depuis seize ans et qui n’a jamais fêté la Saint-Valentin ?
Chaque fois que j’apprends une nouvelle tare de son ex, la brûlure familière se
réveille dans ma poitrine. Je compte jusqu’à dix, prends de profondes aspirations
et m’efforce de garder une voix calme.
— Pas de problème, la Souris ! Moi aussi, je suis puceau de la Saint-Valentin.
Elle glousse et laisse tomber la joue contre ma poitrine. Dès qu’elle ne me
regarde plus, j’efface mon sourire factice. Mon cœur bat la chamade. Elle doit
l’entendre dans cette position.
— Qu’est-ce qu’on va faire ?
Je tente toujours de me calmer et détends mes mâchoires.
— Sois prête à 19 heures, je m’occupe du reste.
— Je suis tout excitée, roucoule-t-elle en se collant contre moi. Merci.
— Ne me remercie pas encore. Je ne suis pas tellement créatif. Quoique… Je
suis sûr que je pourrais nous dégotter une table privée aux Agapes de Zeus. Les
stripteaseuses nous offriraient peut-être même une ou deux lap-dances pour
fêter ça.
Je me tiens prêt pour une tape sur la poitrine en punition de ma blague.
— Je ne suis jamais allée dans un club de striptease, remarque-t-elle en
retirant sa main de ma peau pour se mâchouiller les ongles. Ce serait
intéressant.
Je suis trop con, des fois.
— La Souris, hors de question que je t’emmène dans un club de striptease pour
la Saint-Valentin. Je suis un peu salaud, mais pas une raclure totale non plus.
Elle se détend.
— Il n’y a pas beaucoup de différence.
— Si tu veux aller dans un club, je t’inviterai une autre fois.
Ça promet… Je lui fournirai un gros tas de billets pour s’amuser. Je l’imagine
déjà glisser 1 dollar dans le string d’une nana. La jalousie me tord le ventre à
cette pensée. Impossible que ma nana mette les mains sur les dessous de
quelqu’un d’autre, mec ou nana ! Et les visiteurs du club baveraient sur elle à
s’étouffer. Non, pas question, putain !
— Ou jamais.
Il n’y a pas si longtemps, l’idée de deux nanas canon en train de se toucher
m’aurait filé la gaule. Avant de rencontrer Layla, j’avais du mal à me contenter
d’une seule nana. Maintenant, je suis content de m’être enchaîné à une seule.
Une seule.
Incroyable comme la bonne nana peut changer un mec. J’ai vu ça chez
d’autres, mais je ne pensais pas que ça m’arriverait. Et pourtant c’est fait.
Rendez-vous de Saint-Valentin, personne dans le lit à part elle et moi, à part
nous, et assez de boulets du passé pour nous charger tous les deux.
Merde, je n’ai jamais été aussi heureux !
Dehors, le jour est plus brillant, et je sais qu’il faut vraiment que je file.
— Je dois y aller. Axelle ne va pas tarder à se réveiller.
Je l’embrasse sur le front et roule loin de sa chaleur.
Elle me retient entre ses jambes.
— Ne pars pas.
Je me retourne, elle sourit. Ses cheveux sont étalés sur l’oreiller et encadrent
son visage et son cou. Tellement belle, putain, elle me coupe le souffle !
Elle hausse une épaule.
— On pourrait lui dire que tu es venu tôt pour boire un café et me conduire au
boulot. Elle serait ravie de prendre la Bronco. Elle ne saura pas que tu es resté
toute la nuit.
Ça pourrait marcher. J’ai des vêtements dans mon sac d’entraînement, et je
pourrais me doucher au centre. Je me penche pour poser un baiser très doux sur
ses lèvres.
— Ça me branche. Je vais préparer le café et le petit déjeuner pendant que tu
te douches.
Ses bras glissent contre son corps nu et au-dessus de sa tête. Même sous le
drap fin, je vois qu’elle a les tétons dressés à cause du froid de la pièce. Elle gémit
et s’étire lentement, cambrant le dos et ressortant les seins sous l’étoffe. Putain de
moi !
Elle ferme les yeux, et j’en profite. Ma bouche couvre une petite pointe rose, et
j’aspire. Elle sursaute de surprise, puis gémit et m’entoure la tête de ses bras
pour me maintenir contre elle. Son corps ondule contre le mien. Je donnerais
n’importe quoi pour la pénétrer et rester en elle jusqu’à demain.
Je me retire avec un dernier coup de dents.
— Le temps file, ma belle. Il faudra attendre.
Son gémissement de protestation me fait sourire contre sa peau chaude. Je
glisse le nez entre ses seins pour m’emplir les poumons de son parfum de vanille.
Ma main trouve son petit cul sous les draps, et je lui donne une tape
suffisamment prononcée pour attirer son attention.
— À la douche.
Elle plisse les yeux.
— On dirait un ordre.
Je me mords la lèvre pour ne pas sourire. Je secoue la tête et me détache d’elle
pour aller chercher mes vêtements, jetés sur une chaise en face du lit la nuit
dernière. Je passe mon boxer et mon jean, et je réfléchis à mon programme
d’entraînement de la semaine, en espérant apaiser ma trique de compétition.
Les draps bruissent, et je boutonne ma braguette pour ne pas regarder. Si je la
vois passer nue dans la lumière tamisée, je ne pourrai pas me retenir. J’entends
ses petits pieds en chaussettes parcourir le tapis. Elle me claque le derrière en
passant avec un petit gloussement. Merde, ma bite est de nouveau d’attaque !
Je reste dans la chambre quelques minutes le temps de me reprendre. Je n’ai
jamais eu autant de mal à contenir mes élans sexuels. Avec elle, je ne me contrôle
plus. C’est la cocaïne de mon humeur et de ma libido.
Je suis dans la cuisine, occupé à faire le café, quand Axelle ouvre la porte de sa
chambre. Je ne regarde pas, pour ne pas la surprendre en petite tenue, mais elle
doit savoir que je suis là.
— Bonjour, gamine ! dis-je en direction du petit couloir.
— Oh, salut !
Elle entre dans la cuisine, et je la distingue du coin de l’œil, en pyjama de
flanelle rose bonbon.
— Café ? dis-je en lui tendant une tasse.
— Um… Ouais, ce serait cool.
Je bouge pour qu’elle puisse prendre le mug.
Elle agrémente son café d’une quantité indécente de crème et de sucre puis me
regarde. Elle boit une gorgée et me dévisage de la tête aux pieds.
— Tu as passé la nuit ici ?
Layla voulait que je lui dise que j’étais arrivé ce matin, et ce n’est sans doute
pas une bonne idée d’aller contre ses choix. Mais Axelle est une gamine futée. Lui
mentir n’aidera pas à ce qu’elle me fasse confiance. La dernière chose dont elle a
besoin est d’un nouveau mec qui lui mente.
— Ouais.
Je repose ma tasse et m’appuie contre le comptoir, les chevilles croisées.
— Je ne vais pas t’en raconter, Axelle. Je suis dingue de ta mère. Ça craint de
passer une nuit sans elle. Mais si ça te fout mal à l’aise j’arrête.
Je le pense. Ce serait douloureux, mais je le ferai si c’est ce qu’il faut pour
gagner la confiance d’Axelle.
Elle boit une longue gorgée de café, puis une autre. Ses yeux bleu ciel plongent
dans les miens, et je sens qu’elle réfléchit.
— Tu es amoureux d’elle ?
Chapitre 26

Blake

Ma gorge se noue. Je tousse et m’éclaircis la voix. Comment je suis censé


répondre à ça ? Est-ce que je l’aime ? Vraiment ? Je me tapote la poitrine et
regarde ailleurs.
— Tu vas bien ?
Layla arrive du couloir en robe de chambre, une serviette autour de la tête.
Dieu merci !
— Bien, dis-je en toussant. Ouais, bien.
Merde, tu parles d’un coup vicieux ! D’où est sortie cette foutue question ?
Layla sermonne Axelle parce qu’elle boit du café, mais d’un ton de provocation
amusée. Elles parlent, mais je ne sais pas de quoi. Je suis resté bloqué sur la
question d’Axelle. Si on me foutait un flingue sur la tempe en m’ordonnant de
répondre, je suis certain que je me prendrais une bastos. Un mec comme moi ne
sait même pas ce que c’est que l’amour.
Jonah et Owen prétendent qu’ils sont amoureux. Ils sont protecteurs,
possessifs et vendraient leurs couilles pour rendre leurs nanas heureuses.
J’imagine que je ressens la même chose pour Layla. Mais en suis-je sûr ? Et pour
aimer quelqu’un ne faut-il pas être aimé en retour ? Mon cœur bat violemment
alors que ces pensées m’emplissent la tête de confusion et de questions sans
réponses.
Si je réfléchis assez, je peux me souvenir d’une époque où ma mère aimait mon
père. Il l’avait toujours traitée comme un être inférieur, mais elle prenait soin de
lui. Elle lui préparait du café et son petit déjeuner chaque matin, et elle
l’accueillait chaque soir avec un bon repas chaud. Elle s’occupait de lui quand il
était malade et s’assurait qu’il ne manque de rien. Comme j’essaie de le faire avec
Layla.
Mais de l’amour ? Il faudrait une réciproque pour que ce soit vrai. Je me frotte
le visage. Je ne reconnaîtrais pas l’amour s’il me foutait une droite. Je ne connais
que la manipulation émotionnelle et le contrôle. Après seize ans de pratique,
Layla sait montrer une affection de façade, mais elle est aussi paumée que moi.
Entre mon père et son ex, deux lavages de cerveaux, on est mal en point.
Et si on le ressentait vraiment est-ce qu’on pourrait s’y fier ?
— … Blake me l’a dit.
Je regarde les filles en entendant Axelle prononcer mon nom.
— Hein ?
Layla cambre une hanche sexy et pose la main dessus.
— Tu lui as dit.
— Quoi ?
Merde, j’ai l’air d’un con !
Ma nana sourit et secoue lentement la tête.
— Ne fais pas celui qui ne comprend pas.
Axelle glousse dans sa tasse.
— C’est rien, Blake. Tu n’as pas à t’inquiéter. Maman et moi avons décidé de ne
plus garder de secrets. Je me moque que tu aies passé la nuit ici. J’aime bien
qu’on ait un mec à la maison, tu sais, pour tuer les insectes et sortir la poubelle.
Merde, s’il faut ça pour qu’elle m’accepte, je veux bien traquer la moindre
bestiole dans l’appart et sortir les sacs d’ordures en marchant sur les mains. C’est
de l’amour, ça ?
— Je dois me préparer pour les cours.
Axelle sourit et disparaît dans sa chambre.
Layla regarde là où elle se trouvait, et plusieurs secondes passent sans qu’elle
bouge.
— La Souris ? (Je m’approche et lui redresse le menton pour croiser son
regard.) Tu vas bien ?
Elle cille, les yeux scintillants.
— Super, je rêvassais.
— Tu rêvassais ? (Je lui embrasse le bout du nez puis les lèvres.) Mais tu ne
dors pas.
Elle sourit timidement.
— Oui, c’est ça le plus beau.

Layla

— Tu es certaine que je n’ai pas l’air d’une étudiante un peu cochonne ?


J’interroge Axelle puis écarte les bras, en tournant sur moi-même. Elle rit et
ajoute une touche finale de gloss.
— Voilà, génial ! Tu as l’air d’une étudiante un peu cochonne. Le Serpent va
adorer.
Je laisse retomber les bras et lui lance un regard noir. Il nous a fallu deux jours
complets à faire les boutiques pour trouver les robes parfaites. J’aimais bien une
robe très simple mais très courte, noire, avec de fines bretelles. Mais d’après
Axelle, pour la Saint-Valentin, je devais porter du rouge. Heureusement, le rouge
me va à merveille.
Je vérifie mon décolleté pour la troisième fois et me penche devant le miroir
pour m’assurer que le tissu élastique tient le coup. Je rajuste le nœud de satin
rouge qui m’entoure les hanches et s’épanouit dans le dos. J’ai l’air d’un paquet
cadeau. Axelle a raison. Blake va adorer.
— On avait opté pour quelles chaussures ?
Je décide l’alignement de paires que nous essayons depuis une heure.
Axelle ramasse des escarpins noirs ouverts au bout et à semelle plate-forme,
puis elle me lance une paire en daim rouge à semelle plate-forme avec une fine
lanière de cheville.
— Mets ça, ce sera parfait.
Je les passe et fais quelques allers et retours dans le couloir pour vérifier leur
confort. Bah, de qui je me moque ? Il faut forcément souffrir pour avoir l’air sexy !
Mais ça en vaut le coup.
— Tu sais où Killian va t’emmener ce soir ?
Je contemple ma fille, ravissante et si mature, qui passe les chaussures noires.
— Non, il a dit que ce serait une surprise. Peu importe, je suis déjà contente
qu’il ne m’ait pas obligée à tout organiser. Ces bals où les filles invitent les
garçons sont toujours si stressants… Ce n’est pas marrant de jouer le rôle du
mec. (Elle se redresse et lisse sa robe.) Mais il a dit que Blake avait prévu de
t’emmener dans un lieu super romantique.
La nervosité me noue le ventre, et je me demande si je ne devrais pas m’offrir
un verre de vin avant qu’il vienne me chercher. Je vacille sur mes talons hauts.
Ah, peut-être que non, en fait !
— Oh, il faut que je prenne une photo !
Je me précipite hors de sa chambre, vers la mienne.
— Maman, ne me fais pas honte !
— Quoi ? Je veux juste une photo pour commémorer cette nuit historique !
C’est notre première Saint-Valentin, après tout.
C’est ça, juste « une » photo. Je ris en imaginant les airs bougons d’Axelle et de
Blake quand je nous mitraillerai !
Je trouve le petit appareil numérique et le glisse dans ma pochette rouge. Cette
nuit va être parfaite. Axelle et Killian retrouvent Cara et son petit ami pour aller
dîner, puis ma fille ira dormir chez sa copine. Suzanne, la mère de Cara, a garanti
qu’elles seraient rentrées pour minuit sonnant. Elle a même promis de m’appeler
à leur arrivée. J’ai donc toute la nuit avec Blake, que je passerai chez lui.
Je regarde le petit sac que j’ai préparé pour l’occasion, et où j’ai glissé de la
lingerie osée. Une excitation stimulante bouillonne dans ma poitrine. La soirée va
être mémorable !
La sonnette retentit, et mon estomac bondit. Ils sont là. Du moins, l’un d’eux.
Axelle me lance qu’elle va ouvrir, et je me hâte de vérifier devant le miroir que
mon maquillage est sans défaut. Je passe les doigts dans mes cheveux. Ils sont
détachés, comme Blake aime. Le rouge à lèvres ne déborde pas, il n’y a rien sur
mes dents. Je prends une profonde inspiration et sors de ma chambre. J’entends
une voix profonde, et je me pétrifie dans le couloir. Je connais cette voix.
Familière, terrifiante.
Une peur glacée se déverse dans mes veines. Mon estomac se noue, et la
nausée me monte aux lèvres. Des tremblements m’agitent les jambes, et je me
retiens contre le mur. Non. Impossible.
Je m’approche de la cuisine sans lâcher le mur qui me soutient. J’ai les jambes
engourdies et le cœur qui bat à tout rompre. Je regarde au tournant du couloir,
et je croise le regard noir de mon pire cauchemar.
— Joyeuse Saint-Valentin, Layla.

Blake

Ça y est. C’est mon premier rendez-vous galant officiel avec ma nana régulière.
En tout cas, c’est la première fois que je suis aussi excité par un rendez-vous. J’ai
accompagné des filles à des fêtes un peu classes, j’en ai même traîné quelques-
unes à ces conneries qu’on doit organiser pour l’UFL, mais je bâcle toujours le
rendez-vous pour arriver à la partie de jambes en l’air qui suit.
Ce soir, c’est différent.
Ouais, je suis impatient de profiter du corps magnifique de ma nana comme
d’un festival de plaisirs sexuels jusqu’au matin ou jusqu’à ce qu’elle s’évanouisse,
épuisée et comblée. Mais je suis aussi super fier de l’avoir à mon bras, de
m’asseoir face à elle pour dîner, parler de rien et rire de tout. Je veux lui offrir
une Saint-Valentin qui rattrape toutes celles qu’elle n’a pas fêtées.
La boîte dans ma poche de pantalon me réchauffe la cuisse. Il m’a fallu trois
jours pour prévoir ces quelques heures de sortie. J’ai choisi le restau le plus chic
de Vegas, et pourtant il y en a un paquet, et j’ai décidé de lui offrir un cadeau. Je
veux qu’elle ait un souvenir de cette nuit. J’ai appelé Jonah, et, quand il a eu fini
de se foutre de ma gueule et de jouer les fiers parce qu’il me l’avait bien dit, il m’a
affirmé que le mieux était un bijou. Heureusement que j’ai demandé, sinon elle se
serait retrouvée avec une jolie culotte fendue.
Raven m’a rejoint au centre commercial et m’a traîné chez Tiffany pour m’aider
à choisir un bracelet, une simple chaîne d’argent avec un petit cœur accroché.
C’est tout fin et délicat, comme ma Layla.
Après la bijouterie, elle m’a escorté dans les boutiques pour hommes. Je lui ai
répété que j’avais plein de costards, mais elle a répliqué que pour une première
fois il fallait quelque chose de nouveau. Encore une connerie de nanas, à mon
avis. J’ai grommelé quand elle m’a refilé une cravate rose, mais finalement je suis
content d’avoir cédé. Elle déchire carrément avec mon costume et ma chemise
noirs.
Après de nouvelles injections de cortisone cet après-midi, je me sens au top.
Mon dos est comme rembourré de coton. Pas de crampes, pas une trace de
douleur. Je prépare mes compléments et j’avale le mélange liquide pour faire
passer les pilules. Je ne compte pas m’encombrer de ce genre de détails en
rentrant ce soir, je serai surtout pressé de me déshabiller avec ma nana. Je
regarde l’heure et me félicite pour mon efficacité.
Quelques minutes plus tard, je suis dans le Rubicon et j’écoute de la musique,
en route vers l’appart de Layla. Je me gare. Il n’y a pas encore la voiture de
Killian. Je sais que Layla ne veut pas partir avant qu’il soit passé prendre Axelle.
Je retire le paquet bleu clair de ma poche et le glisse dans la boîte à gants. Ma
petite gourmande a les mains baladeuses, et je ne voudrais pas qu’elle trouve
trop vite sa surprise.
J’attrape ma veste de costume et je prends le temps de l’enfiler en rajustant la
cravate. Je me précipite vers la porte au pas de charge. Mais, une fois arrivé,
quelque chose retient mon attention sur le parking.
La berline argentée.
Cette fois, elle est arrêtée et vide. Mon sang ne fait qu’un tour. J’observe les
lieux en quête de paparazzis. Tout a l’air calme, mais ces petits bâtards savent se
faufiler dans des putains de cachettes introuvables.
Je prends une profonde inspiration. Il faisait sombre la première fois que j’ai vu
la voiture. C’est peut-être une autre berline. J’ouvre et je ferme les poings pour
me libérer de la tension qui les embrase. Pas la peine de me pointer à la porte de
Layla avec l’air d’un taureau enragé.
Ce soir, il faudra ouvrir l’œil. Du moment que ma Souris ne retire pas le haut
en public, quelques photos de nous ne pourront pas faire grand mal, de toute
façon.
Je m’approche de la porte, sonne puis j’attends.
Tiens, elles n’ont peut-être pas entendu ? Je sonne encore et frappe.
Le loquet cliquette, et je déglutis nerveusement. La porte s’entrouvre sur
Axelle.
Je ravale un souffle d’admiration.
— Waouh, gamine, tu as l’air d’une princesse !
C’est un véritable ange, avec une robe rouge qui souligne sa taille puis s’évase
jusqu’aux genoux. Ses longues boucles noisette frisées tombent sur ses épaules.
Un petit machin avec des brillants écarte une mèche sur le côté de son visage.
Ses grands yeux bleus sont… Est-ce qu’elle pleure ?
— Axelle, qu’est-ce qui t’arrive ? Tu es… (Mon sang s’épaissit sous la colère qui
monte en moi.) Est-ce que Killian t’a posé un lapin ? Je te jure que si ce petit
enf…
— Non, non, c’est pas ça. Il est sans doute en chemin. (Son regard glisse, comme
si elle allait se retourner, mais elle se reprend et me fait face.) Heu… je suis
désolée, Blake, mais… heu… maman ne se sent pas bien, et donc…
Attends, attends ! Quoi ?
— Ta mère est malade ? (J’essaie de regarder derrière elle.) C’est grave ? Elle
avait l’air d’aller bien quand je lui ai parlé tout à l’heure.
Elle se colle dans l’embrasure étroite pour que la porte ne laisse rien voir
derrière elle.
— Ouais, ça lui est tombé dessus, tu vois, genre d’un coup, et elle… Enfin, elle
ne peut pas sortir ce soir. Elle a dit qu’elle t’appellerait quand elle se sentirait
mieux.
Ses yeux sont agités, et elle évite mon regard.
Merde, elle me ment !
— Axelle.
Ses yeux croisent brusquement les miens, et je vois passer un éclair de peur.
Elle sait que je l’ai percée à jour.
— Je croyais qu’on devait être honnêtes. Pas de mensonges, tu te rappelles ?
Elle déglutit péniblement et se mord la lèvre. Mon cœur bat fébrilement. Tous
mes muscles sont tendus.
Son regard se perd dans le vague, derrière moi.
— Elle est malade.
Putain, mais pourquoi elle ment ?
Ça ne servirait à rien de défoncer cette foutue porte pour me ruer à l’intérieur,
et si Layla est vraiment malade j’aurais l’air d’un connard dominateur. Je change
de tactique.
— Laisse-moi entrer en coup de vent. Je m’assure qu’elle n’a besoin de rien et je
file.
Je suis impressionné par le ton convaincant que j’arrive à lui servir.
Elle secoue la tête, un peu trop vite.
— Non, je ne peux pas. J’ai promis. Elle m’a fait jurer de ne pas te laisser entrer
parce qu’elle n’arrête pas de vomir et tout, et… heu… c’est gênant.
Putain, cette gamine ne sait pas mentir !
— Axelle, laisse-moi…
— Va-t’en, Blake. Elle t’appellera. Je te le promets. Mais tu dois partir.
Maintenant.
Elle recule pour fermer la porte, et je tends la main pour l’arrêter.
— Gamine, c’est quoi ce bordel ? Tu crois que je ne vois pas que tu me
promènes, là ? Je veux la voir. Je veux juste m’assurer qu’elle va bien. Si elle me
dit de partir, j’obéirai.
Ses yeux scintillent de larmes. Mon cœur se serre et adoucit un tout petit peu
la rage qui bouillonne en moi.
— Attends, souffle-t-elle avant de refermer la porte.
Je reste là à m’imaginer des bébés animaux tout mignons pour ne pas me la
jouer Hulk sur le panneau de la porte.
Layla n’est pas assez naïve pour croire que je vais partir juste parce qu’Axelle
me l’a demandé. Je ne comprends pas ce qui se passe. Peut-être qu’elle est
effectivement malade. Mais une chose est sûre : je ne bouge pas d’un pouce tant
que je ne l’ai pas entendu de ses lèvres.
Impatient, je tourne la poignée. Verrouillée ? Je sors mes clés quand la porte
s’entrouvre enfin.
Mon cœur sursaute si fort que je recule d’un pas. Layla porte une robe rouge
feu qui lui va comme une seconde peau. Sa poitrine couleur miel est soutenue et
largement dévoilée, et la jupe descend quelques centimètres seulement sous ses
fesses de rêve. Et, pour couronner le tout, elle est enveloppée d’un gros nœud
rouge. Je sens mes mains s’écarter sur ma poitrine, je ne m’étais pas rendu
compte qu’elles étaient là.
— Tu… tu es…
Je pousse un profond soupir et cligne des yeux pour m’assurer que je n’ai pas
des visions.
— Blake, je suis navrée, mais je ne me sens pas bien.
Ces mots me ramènent à la réalité. Je la regarde fixement, et, si son joli corps
enveloppé de cette robe m’a tué, son visage et ses cheveux achèvent de
m’enterrer.
— La Souris, tu as l’air d’un ange.
Elle ne rougit pas, elle ne sourit pas, pas même un frémissement de lèvres. Ce
n’est pas ma Layla.
— Je suis malade, Blake. On… heu… Ce n’est que partie remise, d’accord ?
Je me frotte le visage et tire sur tous les cheveux que j’arrive à attraper entre
mes doigts.
— Je ne comprends pas ce qui se passe. Axelle me ment, et à ton tour tu me
racontes des conneries. Pourquoi vous ne me dites pas simplement la vérité ?
Attends, pourquoi elles ne me laissent pas entrer ? Une rage dévastatrice
explose dans ma poitrine. Ma vision se brouille, et je recule.
— Qui est là, Layla ?
Ces mots grondés avec colère me valent enfin une réaction.
Elle écarquille les yeux, bouche bée.
— Pourquoi tu dis ça ? demande-t-elle d’une voix plus aiguë que d’habitude.
— Écarte-toi de la porte.
— Blake, non…
— Qui est là, putain ?
Ça suffit, les conneries ! J’ouvre la porte d’un coup violent et entre dans la
petite cuisine.
— Blake, non !
Elle m’attrape le bras, mais je me débarrasse d’elle sans effort.
La cuisine est vide. Je vais dans le salon, où Axelle est prostrée, les coudes
contre elle, les mains serrées l’une contre l’autre. Qu’est-ce que c’est que ce
foutoir ?
Un mouvement dans le couloir me prend par surprise. Je me retourne d’un
bond.
Un homme s’approche de moi avec autant d’assurance que si c’était le roi du
monde.
— Tu es perdu, gamin ?
Chapitre 27

Blake

J’agis vite, sans réfléchir, purement par instinct, et je me colle à quelques


centimètres de sa petite gueule.
— Qui est-ce que t’appelles comme ça ?
Je crache ces mots entre mes dents serrées.
— Blake, non, répète Layla depuis la cuisine.
Un sanglot pathétique échappe à Axelle dans le salon.
— Ne t’inquiète pas, Rose. Le joujou de ta mère allait nous quitter. (Il regarde
Axelle puis moi.) Pas vrai, gamin ?
Sa façon d’appeler Axelle, Rose. C’est Stew, la tête de nœud qui a brisé la vie de
ma nana. Celui qui l’a humiliée, couverte de honte et abusée contre son gré. La
rage, brûlante et bienvenue, me coule dans les veines. J’ai tellement attendu ce
jour. Je serre les poings sans y penser, et mon cœur s’emballe à la perspective du
premier coup. Il est temps que Stew reçoive une bonne leçon.
C’est un homme mort.
Mon nez touche presque le sien, ce qui n’est pas difficile étant donné que cette
raclure fait ma taille et presque mon poids.
— J’te donne une chance de sortir avec moi. Une seule. Profite, ou je te sors
moi-même par la peau du cul. On va régler ça d’homme à homme, que ça te plaise
ou non.
Il sourit et ricane.
— Oh, qu’il est drôle ! Laylay, tu ne m’avais pas raconté que ton petit
bonhomme était si amusant.
Il se tourne vers elle et tend le bras. Elle se raidit. Je rugis.
— La touche pas, enflure.
Il lève les sourcils.
— Excuse-moi. Si je veux toucher ma femme, je le ferai si l’envie m’en prend.
— C’est pas ta femme, plus maintenant.
— Navré de te contredire. J’ai contesté sa demande de divorce. Nous sommes
toujours mariés. (Il attrape Layla par les épaules et l’attire contre lui.) Je l’ai
laissée partir quelques mois pour qu’elle se remette les idées en place. Mais, à
présent, j’ai décidé que le temps de réflexion était révolu. (Il glisse les doigts dans
ses cheveux, et elle tressaille.) C’est la Saint-Valentin, après tout. La fête des
amoureux.
Ma tête résonne des battements de mon cœur, et j’ai le vertige tellement j’ai
envie de le frapper. Je le réduirais bien en miettes, mais je ne peux pas. Pas
devant Axelle. Merde ! Killian ne devrait pas tarder. Il pourra l’emmener. Je dois
pouvoir me retenir jusque-là.
— Si tu permets, ma femme et moi sommes en pleines retrouvailles.
Face au sourire lascif sur ses lèvres, mes muscles se crispent sous l’envie de lui
tomber dessus.
— Je ne bouge pas d’ici. Il faudra me buter avant que je te laisse seul avec elle.
Layla s’écarte de lui, mais il la retient fermement.
— Blake, je t’en prie…
— Regarde-toi, avec tes menaces de caïd.
Il fait glisser un doigt sur le bras nu de Layla, mais elle ne se dégage pas.
— À mon tour : tu t’en vas immédiatement ou j’appelle la police.
J’aboie un rire sec.
— Appelle-les, tête de cul. C’est toi qu’ils foutront dehors avec les menottes. Les
flics de Las Vegas ne sont pas tendres avec les prédateurs sexuels.
— Je suis son mari. C’est toi, le dangereux intrus.
— Blake, je t’en prie, va-t’en.
La voix suppliante de Layla attire mon attention. Elle a les lèvres serrées et les
épaules rejetées en arrière.
— Je ne te laisse pas avec lui.
— Je vais bien, mais toi, il faut que tu partes, reprend-elle avec fermeté.
Elle a perdu la tête, bordel !
— Je ne t’abandonne pas avec ce type.
— Je veux que tu partes.
Je secoue la tête. Elle n’est pas sérieuse, j’espère.
— Non.
— C’est fini, Blake.
Ses yeux si chauds sont devenus durs et froids.
— Mon cul !
La nausée me retourne le ventre.
Elle se penche vers moi, mais pas assez pour échapper à l’étreinte de l’autre
enfoiré.
— Tu ne comprends pas. Je ne veux plus te voir. Pas aujourd’hui, plus jamais.
Tu étais un divertissement. Rien d’autre.
Je tressaille et recule d’un pas.
— Tu ne le penses pas vraiment.
Elle se penche contre Stew une seconde.
— Oh si, je le pense ! Je suis mariée, Blake. Tu croyais vraiment qu’on avait un
avenir ensemble ?
J’incline la tête et je lance un regard noir à cette femme dont je partageais le lit
il y a quelques heures, et qui semble devenue une étrangère.
— Pourquoi est-ce que tu…
— Si tu ne pars pas, c’est moi qui appellerai la police.
Axelle sanglote dans le salon.
— Maman.
Un milliard d’aiguilles douloureuses s’enfoncent dans ma poitrine, et j’ai
l’impression d’être poignardé à l’infini, sans jamais mourir enfin.
— La Souris ?
— Dégage !
Sa poitrine se soulève rageusement, et ses joues sont enflammées.
Cet ordre me pénètre sans pitié et détruit tout ce qu’il trouve à l’intérieur,
même ma colère, pour ne plus rien laisser.
Que du vide.
Stew s’approche de la porte et l’ouvre en m’adressant un sourire de requin.
— Tu as entendu la dame, gamin. Dégage.
Je n’arrive pas à le croire. Elle le préfère à moi. Toutes mes raisons de ne pas
fréquenter les femmes avec un passé difficile me reviennent. Ce genre de merde
est trop tenace, impossible d’être heureux avec quelqu’un d’autre. Elle vient de
me le prouver. Personne ne pourra la tirer de cette situation. C’est elle qui
l’empêche. Si elle veut rester mener sa vie merdique avec son tordu de mari…
qu’elle aille se faire foutre.
— Quel ramassis de conneries !
Je m’approche de Layla, et elle redresse les épaules avec une expression
résolue.
Avant, je trouvais ses petits airs adorables. Maintenant, je vois clair dans son
jeu. Une assurance de façade. Un putain de bon gros mensonge. Comme ma mère
avec toutes ses conneries. Layla n’est pas différente. Elle n’est pas la femme forte
que je croyais. C’est une femme qui manque de confiance et qui se plie sous le
joug de son connard de mari. Le pire, c’est que sa gamine assiste à ce spectacle.
Quel genre de tarée, consciente des conséquences de ce bordel, consciente du
poison redoutable qu’il représente, persisterait dans ses erreurs ?
Non, ce n’est pas la femme dont je suis tombé a… Merde !
Je souris, un putain de vrai sourire, et je ris. Je n’aurais jamais craqué pour
une nana aussi conne. Je ne sais pas quelle filtre elle m’a foutu devant les yeux,
mais maintenant j’ai vu la lumière et je retourne vers la réalité, loin de ce foutoir.
Je regarde les yeux couleur chocolat glacé de la femme qui m’a manipulé
comme une putain de marionnettiste.
— Bien joué. Je te l’accorde. Tu m’as bien eu. (J’observe Stew puis Layla.)
Ouais, vous allez bien ensemble. (J’adresse un signe du menton à Axelle.) C’est
un coup dur, gamine, mais on ne choisit pas ses parents.
Je quitte l’appartement sans me retourner, renonçant à l’homme que j’ai été ce
dernier mois et demi. Une vie de coups d’un soir, de plans à trois et de clubs de
striptease m’ira largement mieux que de me laisser passer le cœur au hachoir.
Ouais, finalement, Les Agapes de Zeus m’ont l’air parfaites pour la Saint-
Valentin.
J’ai pas raison ? Le meilleur moyen de se remettre d’une fille est encore de se
taper autant de nanas qu’il est humainement possible en une nuit. En tout cas,
l’idée me plaît.
N’importe quoi, du moment que ça met fin à la douleur insoutenable qui me
ravage la poitrine.

Layla

Je ne ressens plus rien.


Encore.
J’en suis revenue au même point qu’au jour de mon départ.
L’épuisement est la seule sensation qui perce mon hébétude.
Même si je ne ressens rien, je sais que quelque chose m’a été arraché. Ou,
plutôt, je sais que j’ai sacrifié une partie de moi.
L’expression de Blake avant de partir tourne dans mon esprit et me brûle. Le
vide de ses yeux verts qui m’ont comme traversée. Le dégoût sur ses traits juste
avant de se détourner, comme s’il ne pouvait s’éloigner assez vite de moi. Je ferme
les yeux, cligne des paupières, me masse les tempes, mais rien n’efface ce
souvenir.
Je l’ai mérité.
Les mots sont sortis tout seuls. Je savais qu’il ne partirait que si je l’y obligeais.
Quand je l’ai mis en garde contre les méthodes de Stewart, je ne plaisantais pas.
Il a fait renvoyer des gens pour des broutilles, comme lui avoir apporté la
mauvaise boisson. Qui sait comment il se vengerait de Blake, l’homme qui a
couché avec sa femme ? Je devais faire en sorte qu’il me croie. Il devait se dire
que je n’étais pas digne de lui, que je m’étais servie de lui pour des raisons
égoïstes. Pour le protéger, je devais le blesser.
— Rose, ton rendez-vous est là, lance Stewart à ma fille, allongée sur le canapé,
la tête sur mes genoux. Tu préfères que je lui parle ?
Killian est là ? Je n’ai même pas entendu la porte. Est-ce qu’il guettait son
arrivée ?
Axelle se redresse, l’air aussi désabusée et anesthésiée que moi.
— J’y vais.
Le téléphone de Stewart sonne.
— N’oublie pas ce qu’on a dit, Rose. Fais vite. (Il porte le combiné à son oreille.)
Parlez !
Il aboie cet ordre à l’interlocuteur puis s’éloigne dans une chambre, sans doute
pour être tranquille.
Axelle le regarde disparaître puis file vers la table basse pour écrire quelque
chose sur un papier près du téléphone fixe. J’ignore ce qu’elle a noté, et d’ailleurs
je m’en moque.
Je reste assise dans le salon pendant qu’elle sert une bonne dose de mensonges
à Killian pour s’en débarrasser. Il n’insiste pas autant que Blake, et il ne faut que
quelques minutes pour qu’elle revienne blottir sa tête sur mes genoux. Mes doigts
glissent dans ses cheveux, déroulant les boucles que nous avons passé l’après-
midi à sculpter. Toute l’histoire de ma vie…
J’ai déployé tant d’efforts pour en arriver là. J’étais redevenue la fille de
naguère, petit à petit. J’ai modelé et ciselé chaque détail, et j’ai tout remis à sa
place à la force de mes bras. J’arrivais enfin à voir renaître celle que j’étais avant
que Stewart s’impose dans ma vie, à seize ans. Tout ce travail réduit à néant en
quelques minutes.
Une partie de moi se demande si je n’aurais pas dû laisser Blake et Stewart se
battre. Si j’avais laissé faire, je serais peut-être entre les bras réconfortants de
Blake. Bien à l’abri, dans sa maison, loin des souvenirs de ceux que nous étions
avant.
En ruine. Brisée. Irréparable.
Blake ne me pardonnera jamais.
C’est fini.

Blake

La musique résonne dans mon corps endolori. Après une poussée d’adrénaline,
la chute est dure à encaisser. Heureusement, quelques shots de whisky et des
bières pour faire passer permettent de mieux négocier cette épreuve.
Une blonde appelée Trix ondule des hanches sur scène. Elle ressemble à une
fille que je connais. Ses cheveux ont la même teinte solaire, et son corps est tout
aussi fin et tentant. Mais elle a de bien plus gros seins, et je parie qu’elle n’a pas
une vilaine cicatrice sur le bas-ventre qui date de sa césarienne. Mais, cela mis à
part, elle ressemble à cette nana. Même ses yeux sombres ressemblent aux siens
depuis ma place. J’imagine un instant qu’elle est cette fille. C’est un jeu tordu,
mais ça me fait du bien. Payer pour les attentions d’une femme est bien plus
simple que de les mériter.
Moins de bordel, moins de souffrance.
Ma petite star fantasmée se penche très bas, les seins près de mon visage.
— T’aimes ce que tu vois ?
Elle a les tétons plus sombres que ceux de cette fille, mais ils sont quand même
sacrément bien. Je suis certain qu’ils ne sentent pas la vanille, mais un parfum
plus amer, comme celui qui m’arrive par vagues de la stripteaseuse. Mais je peux
faire semblant.
— Ouais, j’adore.
Je glisse les doigts dans ses cheveux et les fais descendre le long d’une mèche.
Pas aussi soyeux, mais ça passe.
— Cinquante pour une lap-dance.
Elle se penche, et je sens son souffle contre mon oreille. J’incline la tête et
imagine qu’elle me demande ce dont elle a envie, qu’elle me supplie de la toucher.
Comme cette fille.
— Cent, si tu veux un truc plus privé.
Elle se redresse et tourne sur elle-même, comme pour me laisser examiner les
détails de son offre.
— Privé comment ?
Je finis ma bière. La serveuse a déposé un autre shot devant moi. Je le
descends aussi.
— C’est la Saint-Valentin. Ce sera aussi privé que tu veux, mon beau.
Vendu.
— Je te suis.
Elle glousse.
— Je vais libérer une chambre. Je reviens.
Je regarde son petit cul en string s’éloigner puis je tourne un regard vide droit
devant moi. Je ne vois rien, je ne sens rien, je ne suis rien. C’est une bien
meilleure vie. Je suis navré pour tous les crétins qui s’encombrent de sentiments
ce soir. Ils partagent des choses avec d’autres gens qui pourraient se barrer,
libres, et qui finiront de toute façon par les larguer. Partir, en emportant un petit
peu de leur âme. Je ris. Plus personne ne me rendra aussi faible.
— Drôle d’endroit pour passer la Saint-Valentin, Blake, remarque une femme
près de moi.
Je sursaute en la reconnaissant.
— Et toi, alors ? Qu’est-ce que tu fous là ?
— C’est moi qui l’ai amenée, grogne Jonah, de l’autre côté.
Je regarde tour à tour Raven qui sourit et son mari qui me lance un regard
noir.
— Mec, t’as emmené ta femme enceinte dans un club de striptease pour la
Saint-Valentin ?
Je ricane et pense qu’il y a quelques jours j’avais imaginé puis exclu d’y
emmener cette fille aussi.
— Putain, le romantisme est bien mort.
— C’est donc ça ? Je ne sais pas, je pensais que ce serait plus lumineux,
déclare Raven en observant les lieux. Et puis un peu moins… (Elle claque des
doigts.) Tu sais… Cliché… Moins l’esprit gros porno, quoi. (Elle fouille dans sa
poche.) Bon, comment ça marche ?
— Bébé, je t’interdis de sortir un seul dollar. Dans un quart d’heure, on sera
barrés d’ici. Tu as promis, grogne Jonah alors que Raven lève les yeux au ciel.
— Attends, c’est toi qui as voulu venir ici ? Pour la Saint-Valentin ? (Je me plie
en deux de rire.) C’est à se pisser dessus !
Bon Dieu, ça fait du bien de se marrer un peu ! Je ricane encore quand
l’expression compatissante de Raven douche mon enthousiasme.
— Quoi ?
Elle se plante face à moi.
— Le Tueur a appelé. Il nous a raconté pour Stewart.
Je hausse les épaules.
— Et donc ?
Elle se penche.
— Il nous a dit que Layla et Axelle avaient annulé vos rendez-vous.
Le son du nom de cette fille me tord l’estomac. Je prends ma bière. Vide. Merde
! C’est donc pour ça qu’ils sont là.
— Attends, comment tu as su où me trouver ?
— Un putain de coup de bol, répond Jonah d’un air goguenard.
Je le fusille du regard.
— Le Tueur a dit qu’Axelle était toute retournée.
Elle ne lâche pas l’affaire. Je me retiens de foutre les tables en l’air et me
concentre sur une danseuse avec des cheveux rose vif qui retire le haut sur un
air des Sex Pistols.
— Elle lui a glissé un papier, Blake, reprend Raven un peu plus fort.
Je continue à regarder la scène et fais mon possible pour ne pas écouter.
— Elle a écrit qu’elle ne voulait pas abandonner sa mère.
Je la regarde, mais juste une seconde.
— C’est plus mon problème, tout ça.
Jonah se penche.
— Le Tueur pense qu’elles ne voulaient pas annuler, mais qu’il les a obligées.
— Eh bien, il se plante ! C’est juste un petit merdeux gavé au romantisme qui
n’y connaît rien. Il croit que les nanas sont toutes douces et toutes en sucre, que
ce ne sont pas des putes manipulatrices qui jouent les loyales et les dévouées
jusqu’à ce qu’elles soient obligées de choisir. Elles font semblant d’être fortes,
elles trompent leur monde jusqu’à ce que l’on se croie à l’abri… et aimé. Et
ensuite elles nous tournent le dos. Elles me trahissent et me bottent mon cul de
lopette.
Je balance ma bouteille de bière vide à travers la pièce, et elle explose contre
un mur.
La stripteaseuse sur scène sursaute et un videur se dirige vers nous, mais
Jonah le congédie d’un geste.
Raven me saisit le bras.
— Parfois, les apparences sont trompeuses, Blake.
Je me dégage.
— Blake, mec, insiste Jonah en se rapprochant sans me toucher. Calme-toi,
putain !
— Je ne dis pas qu’elle a bien agi, reprend Raven. Mais ne serait-il pas possible
qu’elle t’ait chassé justement parce qu’elle t’aime ?
C’est ça, et ma mère m’a balancé par amour, aussi ? J’émets un rire sans joie.
— Ça tient pas la route, ton truc, et tu le sais.
— Tu ne comprends donc pas ? Elle se sacrifie pour toi.
— Tu n’la connais pas.
— Je n’ai pas besoin de la connaître. Je sais ce que c’est que l’amour. Et,
parfois, on accepte de souffrir si ça permet de protéger la personne qu’on aime.
Je me tortille pour me placer bien face à elle.
— Me protéger ? Je suis un combattant ceinture noire de jiu-jitsu d’un mètre
quatre-vingt-huit. Tu crois que j’ai besoin d’un bout de minette pour me protéger
? J’ai jamais rien entendu d’aussi stupide.
— Blake ! me met en garde Jonah.
Je m’affaisse contre ma chaise en songeant que ce jour prend vraiment une
tournure à chier. Bizarre comme j’ai pu me réveiller avec des projets pour passer
la meilleure journée de ma vie pour finalement me retrouver à écouter ces
conneries alors que je veux juste qu’ils me foutent la paix pendant qu’une nana
tortille du cul contre mes hanches. Putain !
— Alors, c’est tout ? Tu abandonnes déjà ?
Raven a l’air furieuse.
— Ouaip.
Je n’ai pas envie d’abandonner, mais ai-je le choix ? Elle m’a foutu dehors en
menaçant d’appeler les flics.
— Bon, reprend-elle en haussant les épaules. Fais comme tu veux. (Elle regarde
Jonah.) Allons voir si elles vont bien.
Je lève la tête vers eux sans pouvoir me retenir.
— Si qui va bien ?
Jonah se redresse.
— Layla et Axelle. Le Tueur doit nous retrouver là-bas. Il est salement inquiet.
Je crois que le père d’Axelle est un vrai salaud.
Merde, merde, merde !
— OK, dis-je en m’affalant de nouveau pour me tourner vers la stripteaseuse.
Amusez-vous bien.
Raven fronce les sourcils.
— On se voit plus tard, Blake. Et… joyeuse Saint-Valentin.
Je leur adresse un petit signe du menton, et ils s’éloignent. Les paroles de
Raven sur l’amour tournent dans ma tête.
— Conneries, marmonné-je dans le vide. Que des conneries.
J’ai la gorge sèche et je peine à déglutir, enroué par le sentiment d’échec. Je lui
avais promis de la protéger, mais comment faire si elle ne me le permet pas ? Je
ne peux pas m’imposer dans sa vie pour monter la garde à sa porte comme un
putain de psychopathe. Non, j’ai laissé trop de place à cette nana dans ma tête. Et
c’est elle qui m’a foutu dehors. Elle m’a laissé partir. Jonah s’assurera qu’elle va
bien.
Les longues jambes bronzées de la stripteaseuse glissent contre mes hanches,
et elle me chevauche les cuisses.
— Tout est prêt, le Serpent.
Le feu m’embrase le sternum.
— M’appelle pas comme ça.
Elle tressaille.
— Comment préfères-tu que je t’appelle ?
Sa main court sur mon bras et se cale contre ma nuque.
Mes mains bougent d’instinct contre ses cuisses, jusqu’à ses hanches.
— Et si on ne disait rien du tout ?
Un sourire doux étire ses lèvres, et elle se penche pour les poser sur les
miennes. Je ne lui rends pas son baiser, mais je laisse la douce chair féminine de
sa bouche et de ses seins dressés se lover contre mon corps. Ce n’est pas si
terrible. Ses hanches roulent et me cherchent.
Elle se retire avec un gémissement soufflé et me prend la main. Je la suis dans
une salle privée, à l’écart. J’espère pouvoir oublier l’homme que j’étais devenu et
fêter le retour de celui que j’étais avant.
Chapitre 28

Layla

Axelle et moi avons quitté nos robes et talons hauts sans les accrocher,
simplement jetés en tas sur le sol. Tout le temps consacré à ce soir, tout l’argent
investi, tous nos efforts réduits à ceci : deux amas d’étoffes négligées.
Nous regardons la télévision pendant que Stewart téléphone. Il a aboyé dans
l’appareil, s’est mis à rire, a eu l’air furieux de nouveau, d’humeur changeante
pendant toute la soirée.
Il a annoncé qu’on irait à l’hôtel demain pour que les déménageurs puissent
récupérer toutes nos affaires ici et nous ramener à Seattle. Depuis, j’essaie de
trouver comment nous sortir de là, mais il me faut un plan, et je n’ai rien en tête.
J’aimerais appeler Blake, lui dire à quel point je suis désolée, lui expliquer
pourquoi je devais le chasser comme je l’ai fait. Stewart n’est pas un salaud
ordinaire, c’est le genre de psychopathe qui détruit ton nom et ta vie, et
empoisonne ton chien pour faire bonne mesure. Je ne supporte pas l’idée qu’il
s’en prenne à Blake.
J’espère encore qu’un jour, quand j’aurai enfin réussi à me débarrasser de
Stewart, je pourrai le retrouver. Peut-être qu’il acceptera de m’écouter… Qui sait,
il pourrait même me pardonner la façon dont je l’ai traité. Je garde l’esprit
concentré sur cette idée, mais je sais que Blake n’est pas du genre à se livrer
facilement, alors lui demander de m’accorder sa confiance une nouvelle fois est
un pari fou.
— Prépare ton sac. On va à l’hôtel, lance Stewart qui a fini par raccrocher.
— Tu avais parlé de demain.
La tête d’Axelle est sur mes genoux, et je sens les muscles de son cou se crisper
contre mes cuisses. Je passe la main dans ses cheveux d’un geste plus appuyé. Je
ne veux pas qu’elle pense que je suis redevenue la femme faible que j’étais. Cette
fois, je tiendrai tête, pour nous.
Il plisse les yeux.
— Prépare ton sac, répète-t-il en détachant chaque mot.
Je lui retourne son regard noir.
— Non.
— Depuis quand es-tu si rebelle ? Tu es à Vegas depuis quoi ? Trois mois ? Et
maintenant tu joues la petite Madame Indépendante ? (Une lueur sinistre
scintille dans ses yeux.) On dirait qu’il était temps que j’arrive.
Je murmure à l’oreille d’Axelle d’aller dans sa chambre, mais elle s’agrippe à ma
taille.
— S’il te plaît, mon ange. (Ma voix est sûre, calme, l’opposé parfait de ce que je
ressens.) Tout ira bien.
Elle me tient encore quelques secondes, puis me lâche et va dans sa chambre,
les yeux baissés. J’écoute ses pas décroître et sa porte qui se ferme, puis je le
fusille d’un regard.
— Qu’est-ce que tu fais ici, Stewart ? Pourquoi ne pas avoir signé les papiers du
divorce ? Tu as dit que tu comprenais. Tu nous as laissées partir.
Il m’adresse une parodie de moue.
— Ma pauvre et stupide épouse ! Tu pensais vraiment que je te laisserais filer
comme ça ? Je t’ai donné un peu d’espace, mais je savais que tu foirerais ta vie ici
comme tu le fais pour tout. Je pensais que tu appellerais il y a deux semaines
quand tes photos de petite salope avec ton gamin au bord de la piscine ont envahi
Internet.
Mon estomac se retourne, mais pas à cause de ses attaques répugnantes. Est-
ce qu’il nous a suivis ?
— Comment as-tu appris ça ?
— Merde, tout le monde est au courant ! déclare-t-il avec assurance, mais en
baissant les yeux.
— Tu m’espionnais ?
— Tu es ma femme.
J’en suis bouche bée.
— Depuis combien de temps ?
— Peu importe depuis…
— Combien de temps ?
Je hausse le ton.
— Tu traînes avec un mec plus proche de l’âge de Rose que du tien.
Je n’arrive pas à le croire. Le bon sens me dit que j’aurais dû m’en douter
quand il nous a laissées partir si facilement. Comment n’ai-je rien vu venir ?
— Tu nous as filés, Blake et moi.
Je parle dans un souffle en digérant l’information.
— Nous sommes mariés. Tu as fait honte à ta fille, à moi, à toi-même. (Il se
rapproche, et la rougeur de ses joues accentue la blondeur de ses sourcils.)
Maintenant, bouge ton petit cul et va préparer ton putain de sac. Je ne passerai
pas une nuit dans ce trou à rats.
Mon cœur bondit de panique, mais quand il insulte notre appartement ses
battements s’apaisent. Je me suis démenée pour venir ici. Axelle et moi avons fait
de cet endroit notre foyer, et nous y avons construit nos nouvelles vies. Il peut
bien faire ce qui lui chante, m’insulter, me rabaisser, abuser de mon corps… J’ai
déjà vécu cet enfer. Mais je refuse de renoncer à la vie que j’ai bâtie ici. Quand j’ai
quitté Seattle, j’ai juré de ne plus obéir à un seul de ses ordres. Il est temps de
tenir cette promesse à moi-même.
Je me rappelle l’histoire de Blake, le matin où il a décidé de ne plus accepter de
vivre sous le joug de son père. Son tatouage passe devant mes yeux.
Si vis pacem para bellum.
« Si tu veux la paix, prépare la guerre. »
Par ces mots, une idée prend forme. Si je l’horripile assez, l’enrage au-delà de
tout contrôle, je déclencherai la guerre. Je le pousserai à la violence. La police
viendra, il recevra une injonction d’éloignement, et les papiers du divorce seront
enfin signés. Je peux y arriver. Ça paraît dingue, mais je crois que la folie est
notre ultime porte de sortie.
Je vois les mecs du centre d’entraînement recevoir des coups de poing à
longueur de journée. Bien sûr, ça fera mal, mais ça me servira. Je lutterai pour la
vie que j’ai construite ici. Pour la vie qu’Axelle s’est bâtie. L’espoir entraîne
l’espoir, je pourrai même sauver l’avenir que j’avais avec Blake.
Oui, ça va marcher. Il le faut.
Je prends une profonde inspiration et redresse les épaules.
— Va te faire foutre, Stew.
Il écarquille les yeux, et son regard sombre me transperce sans ciller.
— Qu’est-ce que tu as dit ?
Ses narines frémissent à chaque souffle, et sa poitrine se soulève
dangereusement.
— Tu as très bien entendu. Je veux que tu partes.
J’ai la voix tremblante d’excitation, mais j’espère qu’il interprétera ça comme de
la peur.
— Tu as perdu la tête pour me parler comme ça ?
Un coup sourd ébranle la porte, toute proche.
— Layla ? C’est moi, Raven.
Stewart regarde le panneau.
— Je venais voir ce que donnait ta robe, finalement ! ajoute-t-elle.
Elle frappe encore.
— Je sais que tu es là, ma nénette !
Elle a un ton léger et joyeux, comme si elle venait vraiment me voir pour
discuter un peu.
Mais je ne suis pas si naïve…
— J’arrive.
Je vais pour lui ouvrir, mais Stewart me saisit le bras.
— Débarrasse-toi d’elle, articule-t-il en silence.
Pour la première fois, je le sens inquiet. Il ne contrôle plus la situation. Pas
dans ma maison.
— Salut, entre.
J’ouvre largement pour qu’elle voie Stewart.
Elle lève les sourcils.
— Oh, désolée, je ne savais pas que tu avais de la compagnie !
J’essaie de ne pas rire face à ce mensonge éhonté.
— Oui, tu n’es pas la seule surprise. Il est venu sans prévenir. C’est mon ex.
Celui dont je t’ai parlé. Stewart, voici ma copine Raven.
Ils se serrent la main avec maladresse, Stewart m’adresse un regard assassin,
puis un silence gêné s’installe.
— Axelle est sortie pour la nuit ? demande Raven.
Je lis sur ses traits qu’elle sait très exactement ce qui se passe.
Qui le lui a dit ? Blake ? Peut-être qu’il a compris que je jouais la comédie et
envoyé Raven à mon secours. Impossible. Un mec comme Blake n’enverrait pas
une femme faire le sale boulot à sa place. Mon cœur sombre dans ma poitrine. Il
ne viendra pas me sauver, pas cette fois.
— Non, elle est là. Elle a annulé sa sortie avec Killian après que son père est
venu perturber nos projets de soirée. (Je remarque qu’elle porte un jean et un
tee-shirt avec des baskets.) Et toi ? Où est Jonah ? Rien de prévu pour la Saint-
Valentin ?
— Oh non ! (Elle fait un signe négligent de la main mais m’adresse discrètement
un regard en direction de la fenêtre.) Il n’aime pas fêter ce genre de trucs.
— Dommage. Tu veux entrer un moment ? Axelle et moi avions prévu de
regarder Nuits blanches à Seattle et commander des pizzas. Si tu veux te
joindre…
— Non, non, pas ce soir.
Stewart arbore l’une de ses meilleures mimiques de vendeur professionnel. Le
masque qu’il affectionne quand il s’apprête à commettre quelque chose
d’impardonnable.
— Désolé, Raven. J’emmène les filles au Bellagio pour quelques nuits. (Il lui
pose la main dans le dos pour la guider vers la porte.) C’est gentil d’être passée,
mais on a besoin d’un peu de temps en famille.
Raven se dégage.
— Oh, tant pis ! Mais avant que je parte je peux reprendre les chaussures que
tu m’avais empruntées ?
Elle a le regard suppliant… ou est-ce une mise en garde ? Elle gagne du temps.
Mais pourquoi ?
— Pas de souci, je vais les chercher, dis-je en me tournant vers le couloir.
— Je viens avec toi. Je doute que tu puisses porter les cinq boîtes toute seule !
Stewart grogne, mais il ne la retient pas.
— Faites vite. On doit partir.
Nous filons dans la chambre d’Axelle et fermons précipitamment, puis Raven
verrouille la porte. Axelle bondit de son lit, les yeux écarquillés, stupéfaite par
cette entrée hâtive.
— Bon, les filles, on n’a pas beaucoup de temps. Jonah est dehors avec Killian.
On va sortir ensemble. Si on n’est pas dehors dans cinq minutes, Killian et Jonah
entreront. Et je peux vous assurer que ça va mal se passer si on en arrive là !
— Non, je ne veux pas vous mêler à ça. (J’arrive à crier en chuchotant.) Stewart
ne se bat pas à la loyale. Je ne serais même pas surprise s’il avait une arme. (Je
lui prends les épaules pour m’assurer qu’elle écoute et secoue la tête.) S’il devait
arriver quelque chose à toi ou à ton enfant, je ne me le pardonnerais jamais. J’ai
chassé Blake pour les mêmes raisons. C’est mon combat, pas le vôtre.
Elle sourit, une réaction étrange vu les circonstances. Pas un air mal à l’aise et
ému par mon geste, mais un vrai sourire qui dévoile toutes ses dents et fait briller
ses yeux.
— Je le savais. Il a dit que non, mais je le savais.
— Qui a dit quoi ?
— Blake.
Mon estomac se retourne et frissonne, tout comme ma lèvre inférieure.
— Tu lui as parlé ? Attends, c’est lui qui t’envoie ?
Elle se rembrunit.
— Oui, je lui ai parlé. Mais non, il ne m’envoie pas. C’est Killian qui nous a
prévenus.
Pas besoin d’en dire plus. Blake a baissé les bras. Il n’a pas vu la vérité derrière
mon jeu dangereux. Il a cru mes mensonges.
— Quand lui as-tu parlé ? Est-ce qu’il va bien ?
Je murmure, mais la tristesse me brûle le nez et les yeux.
— On n’a pas le temps. Prends tes affaires, juste le strict nécessaire.
— Raven, s’il te plaît.
Elle soupire et m’adresse un sourire triste.
— Non, Layla. Il ne va pas bien. Loin de là.
Mon cœur se convulse frénétiquement. Je réprime mon envie de m’affaler par
terre pour hurler.
— Oh, je ne peux pas lui en vouloir ! J’ai été odieuse avec lui.
— Où est ma femme, trou du cul ? gronde une voix d’homme qui résonne
jusqu’à nous.
Raven regarde dans cette direction puis se tourne vers nous.
— On dirait bien que le temps est écoulé.
Je prends la main d’Axelle et suis Raven dans le couloir. Dans la cuisine, Jonah
et Stewart se dressent face à face, tous proches. Ils s’affrontent du regard, les
épaules tendues, les poings serrés.
— Eh, bébé, on est prêtes, annonce Raven à son mari, sans un frémissement
dans la voix.
— Va au camion avec les filles, le Tueur vous attend.
Je remarque que dans son ordre il utilise le surnom de Killian. Bien vu. Stewart
pourrait croire qu’un autre poids lourd de l’UFL se trouve en bas des marches.
Main dans la main, nous traversons la cuisine vers la porte. J’ai le cœur qui bat
la chamade, les oreilles aux aguets, et je l’entends bouger avant même de le
sentir. Mais il est trop tard.
Stewart attire Axelle et moi vers lui et nous serre étroitement entre ses bras.
— Elles n’iront nulle part.
Jonah s’avance, tête baissée, sourcils froncés, irradiant de fureur. Stewart nous
étreint plus fort. Axelle laisse échapper un cri, mais il ne lâche pas.
Jonah fait encore un pas. S’ils devaient se battre, Axelle serait juste au milieu
de la mêlée.
— Jonah, arrête. Emmène Axelle, je vais rester, pas de problème.
Il se fige et incline la tête.
— Tu vas rester ?
— Prends Axelle avec toi. D’accord, Stewart ? Axelle peut partir. Moi, je reste.
On ira à l’hôtel, toi et moi. D’accord ?
Je suis frénétique. Mes paroles se bousculent, motivées par la nervosité et la
détermination.
Il réfléchit certainement à ma proposition, car son étreinte se relâche un peu.
Je le supplie du regard. Je t’en prie, laisse-la partir.
Après le départ des autres, je pourrai m’en tenir à mon projet d’origine : le
rendre assez furieux pour qu’il en vienne à me frapper. Il suffira d’une fois pour le
faire arrêter. C’est un bon plan, qui va marcher.
— Si vous prenez ma gamine, j’appelle la police pour déclarer qu’elle a été
enlevée.
Il recule avec nous, vers les chambres.
Merde ! Il ne compte pas la libérer.
— Stewart, juste une nuit. Laisse-lui une nuit, et demain on décidera quoi
faire.
— Y a rien à décider. Je vous ramène à Seattle.
— Dans tes rêves, trou du cul. Tu n’amèneras ma nana nulle part.
Blake.
Toutes les têtes se tournent vers la porte. J’esquisse un sourire tremblant
tandis que le choc de sa présence me submerge. Toujours habillé de son pantalon
de costume, il a retiré chemise et manteau. Un débardeur épouse sa poitrine
large et son abdomen musclé. Un véritable chevalier des temps modernes.
Stewart aussi est surpris. Il relâche son étreinte, et Axelle se précipite vers
Blake pour se jeter dans ses bras. Il la serre contre lui et lui embrasse le dessus
de la tête, sans quitter Stewart des yeux.
— Salut, gamine. File sur le parking, le Tueur se fait un sang d’encre.
Elle sort en hâte, et Raven la suit sur un signe de Jonah. Maintenant que je
sais qu’elles sont à l’abri, loin de tout ce qui pourrait se passer, j’arrive enfin à
respirer.
La tension rend l’air électrique. Blake et Jonah bloquent la seule sortie, et la
pièce semble plus étroite.
— Maintenant, reprend Blake en avançant d’un pas, enlève tes sales pattes de
bouffeur de nœuds de ma nana.
— C’est ma femme.
Blake ricane et fait encore un pas.
— Il a dit sa « femme » ? demande-t-il à Jonah.
— C’est ce que j’ai entendu, répond son comparse d’une voix basse et
effrayante.
— Oh !… (Blake se frotte le menton en adressant un regard sceptique à
Stewart.) Elle ne veut pas te voir, et pourtant tu es là. Elle veut divorcer, mais
vous êtes toujours mariés. (Son expression se fait terriblement dangereuse.) Elle
ne veut pas coucher avec toi, mais tu la baises quand même. (Ses muscles se
tendent.) J’ai l’impression que t’as des putains de graves problèmes de
compréhension.
Je sens un léger frisson parcourir Stewart.
— Tu ne la connais pas.
— Oh, je crois que si ! réplique Blake avec un sourire carnassier. Je sais qu’elle
a un parfum de vanille entre les cuisses quand elle les ouvre pour moi,
volontairement. Je sais qu’elle gémit si fort quand elle s’effondre entre mes bras
après l’orgasme que ça me secoue jusqu’à la queue quand je suis en elle, parce
qu’elle s’est donnée à moi. Je sais qu’elle aime quand je retombe sur elle après
avoir joui en elle, les bras et les jambes noués si étroitement autour de moi que
j’ai l’impression qu’elle va me briser les os.
Stewart a les yeux exorbités et les narines frémissantes.
Blake s’approche encore ; visiblement, il n’a pas fini.
— Mais, plus que tout, je sais qu’elle est prête à se sacrifier pour protéger les
gens qu’elle aime. Elle l’a fait toute sa vie. Elle s’est jetée devant eux comme un
bouclier. (Nos regards se croisent.) Il est temps que quelqu’un lui rende la
pareille.
Mes larmes coulent quand ces mots libèrent enfin l’émotion que je refoulais. Il a
compris que j’ai voulu le préserver.
Il sait que je l’aime.
— Blake…
— Ah ! Tu es encore plus con que tu n’en as l’air, gamin ! Elle t’a bien roulé.
(Stewart m’effleure l’oreille des lèvres.) Pas vrai, ma salope ?
Je frémis sous ces mots et ce souffle hideux.
— Elle vient avec nous, déclare Jonah en me rappelant sa présence.
— Elle reste avec moi, insiste Stewart en m’attirant dans le salon.
— Faux. Tu vas la lâcher, reprend Blake, ou je te pète les deux bras.
— Tu crois que c’est une espèce de trophée à gagner ?
Stewart a haussé le ton, sans doute inquiet de voir disparaître ses possibilités
d’action.
— J’imagine qu’elle ne t’a pas raconté quelle parfaite salope elle était au lycée.
Il ment. J’étais vierge avant lui, et il le sait. Il essaie de convaincre Blake que je
n’en vaux pas la peine.
— Elle t’a raconté ? Est-ce que cette petite pute t’a raconté…
Deux mains puissantes se referment sur sa gorge. Il me lâche pour saisir les
poignets de Blake. Je chancelle et traverse la pièce.
— Si tu sous-entends encore que ma nana est autre chose que parfaite, je te
brise ta petite nuque de connard.
Jonah se rapproche mais ne fait rien pour les séparer.
— Dis que t’as compris, enfoiré.
Stewart hoche la tête, et Blake le repousse en libérant son cou. Stewart porte
les doigts à sa gorge en reprenant son souffle.
— Elle… t’a… bien… trompé.
— Ah, ouais, comment ça ? demande Blake d’un ton moqueur.
Killian, Axelle et Raven apparaissent dans l’embrasure de la porte. Ils se
précipitent à l’intérieur, mais Jonah leur bloque le passage pour qu’ils ne
prennent pas de risque en se rapprochant.
Stewart, remis de sa tentative de strangulation, se redresse de toute sa
hauteur.
— Est-ce qu’elle t’a dit avec combien de mecs elle avait baisé la nuit où Rose a
été conçue ?
— Menteur ! (Mon cri résonne dans la pièce.) Pourquoi est-ce que tu mens ?
— Oh, c’est vrai, j’ai menti ! reprend-il en riant. Mais pas maintenant, il y a
seize ans.
Il m’a menti…, il y a seize ans ? Menti sur quoi ?
— Oh, je t’en prie ! Regarde-moi, insiste-t-il en se désignant le visage. Elle ne
me ressemble absolument pas.
Tout le monde se fige, et j’ai la tête qui tourne. Oh, mon Dieu ! Je regarde Axelle
que Raven enveloppe de ses bras. Elle est devenue blême.
— Ouais, on y arrive… Réfléchis deux secondes, salope…
— Ferme ta gueule ! interrompt Blake en repoussant Stewart de quelques pas.
Ne dis plus un mot !
Une lueur de manipulation passe sur le visage de Stewart. Il regarde Blake et
moi, puis sourit.
— On s’est bien marrés, les potes et moi, cette nuit-là… La nana la plus canon
du lycée, complètement bourrée à une fête…
La bile me remonte dans la gorge. Je chancelle en reculant et m’affale contre la
bibliothèque. Je ne veux pas l’écouter, mais j’ai désespérément besoin d’entendre
ce qu’il a à dire.
Blake est agité de tremblements de rage, les muscles crispés, il est prêt à
frapper.
— Je t’ai prévenu. Plus un mot.
— Il n’en a pas fallu beaucoup pour la soûler à s’en évanouir. Merde, elle ne
devait pas peser plus de quarante-cinq kilos !
Stewart rit, provocateur. Il parle de moi mais s’adresse à Blake.
— Je t’ai dit de fermer ta…
— Blake, non. Laisse-le parler. Je veux savoir.
Que s’est-il passé cette nuit-là ? Je me souviens d’avoir trop bu, puis je me suis
réveillée près de Stewart. Mais entre-temps… Est-ce qu’il dit la vérité ?
— La Souris, ma belle…
Je secoue la tête.
— S’il te plaît !
— Putain ! marmonne Jonah.
— Oh, alors tu veux la vérité, maintenant ? reprend Stewart en passant la main
dans ses cheveux. Tu n’avais pas l’air très intéressée par la connaître quand tes
parents m’ont supplié de t’épouser.
Supplié ?
— Ils s’inquiétaient tellement de ta petite réputation. Ils ne se doutaient pas
que la moitié de l’équipe de football américain t’était passée dessus cette nuit-là.
Je pose la main sur ma poitrine et laisse mes doigts glisser vers ma gorge. Non.
Je m’en souviendrais. Pas vrai ?
— On s’est amusés avec toi, chacun à son tour t’a tout balancé.
Il ne me regarde pas vraiment, comme s’il revivait ce souvenir et y prenait
plaisir.
— Tu en as entendu assez, la Souris, grogne Blake d’une voix tremblante de
rage. Faites sortir Axelle.
Mais elle se dégage quand Killian essaie de l’entraîner dehors. Nos regards se
croisent. Elle a besoin d’entendre la vérité autant que moi.
— Non. Dis-moi tout.
Je dois savoir, car je sais que je risque de ne jamais connaître la vérité si
Stewart ne raconte pas tout maintenant.
Il me jette un regard de glace.
— Tout ? Tu veux aussi savoir que tu m’as pourri la vie, avec ta sale bâtarde ?
La nausée me monte dans la gorge. Ses paroles sont terribles à entendre, mais
il doit continuer. Mon âme réclame des réponses.
— Pourquoi n’as-tu rien dit ? Je t’ai épousé parce que tu étais le père d’Axelle.
Si tu ne l’étais pas, pourquoi n’avoir rien dit ?
Il lève les bras et les laisse retomber.
— Tu es vraiment trop conne ! Qu’est-ce que tu voulais que je fasse ? Admettre
que j’avais fait boire la plus jolie nana du lycée pour que mes potes et moi nous
offrions un petit gang bang avec elle ? J’aurais fini en prison.
— Assez !
L’explosion de plâtre retentit dans la pièce. Blake dégage le poing du mur qu’il
vient de percer d’un trou de trente centimètres de largeur.
— J’en ai ma claque de ces conneries.
Il a les mâchoires serrées, les lèvres pincées, les poings crispés. Ses épaules
semblent plus larges, gonflées, dressées, prêtes au combat.
— Dis-lui que tu en as entendu assez.
Stewart l’observe de ses yeux plissés. Je lis sur ses traits qu’il prépare quelque
chose.
— Tu n’as pas écouté, trou du cul ? Tu ne veux pas cette garce. Elle ne vaut
plus rien. Même au lycée, personne n’est intervenu. Aucun des mecs n’a voulu
reconnaître la gamine. Personne ne voulait de ces boulets.
« Crac ! »
Le son répugnant d’un os brisé retentit, et Stewart s’écroule. Le sang coule de
son nez, sur son menton, sur le tapis.
— Moi, je les veux. Elles sont à moi.
Blake hurle ces mots, puis le chaos envahit la pièce.
La table basse se brise contre le mur. Stewart se lève et le frappe, sans effet.
Blake le jette à terre, s’assoit sur lui et fait pleuvoir les coups de poing sur sa
tête. Le son mou de ses coups contre la chair et l’os emplit le silence.
Des bras puissants m’arrachent de l’endroit où je suis statufiée. Axelle et Raven
me parlent, mais je ne comprends rien à leurs paroles. Ils ne surmontent pas les
mots qui battent dans ma tête et m’ébranlent au plus profond.
« Moi, je les veux. Elles sont à moi. »
Chapitre 29

Blake

Je suis perdu dans un brouillard de sang et de rage. Cotonneux, incohérent, où


l’instinct prime sur le raisonnement. Mes bras vont et viennent, l’un après l’autre,
et mes muscles brûlent. Je suis emporté par le mouvement. Cette libération me
donne le tournis. Mes coups s’abattent sans pitié, encore et encore.
Tiré par l’arrière, je frappe du coude pour me dégager et touche quelque chose.
Mes poings sont humides. Ma cible ne bouge plus. Mais je n’arrête pas de porter
coup après coup, j’exerce enfin mon châtiment. On me tire encore par-derrière.
Des voix filtrent dans le brouillard. Elles crient.
Encore, il m’en faut encore. Mes bras se font plus brusques. L’objet de ma haine
n’offre aucune résistance. Je rugis comme une bête en manque de bataille.
Les voix hurlent plus fort. Arrête, arrête !
Impossible. Vengeance. Protection. Devoir. Tout me pousse à le punir encore.
Un mur s’abat contre mon côté. Je suis en apesanteur, puis la douleur explose
dans mon épaule. Je me débats pour me remettre sur pied. Je rampe contre le
poids qui me cloue au sol. Je lutte, je frappe et me démène, j’accueille la violence
qui frémit dans mes veines.
Les voix crient mon nom. L’une est familière, une voix de femme. Elle a besoin
de moi.
Je repousse la résistance qui m’empêche de me redresser et me relève. Des
visions frappent mon esprit. Des visages en larmes. Des yeux écarquillés par la
panique et l’inquiétude.
Je fouille le brouillard des yeux. Où est-elle ? Mon corps est prêt pour une
nouvelle bataille. Elle m’appelle, elle crie. Je l’entends, mais où est-elle ?
L’adrénaline me sature les veines.
On m’agrippe le bras pour me tirer en arrière. Non. Ils ne peuvent pas
m’arracher à elle. Je me tourne vers mon assaillant. Mes mains entourent un cou.
Je serre, soulève et maintiens mon adversaire en l’air par la gorge.
Les voix s’accentuent. Je serre plus fort en grognant, prêt à voir la mort envahir
le regard de cet enfoiré.
Ces yeux, agrandis de peur et de douleur…
Ils roulent dans leurs orbites, et des larmes s’échappent des iris chocolat.
Mes doigts tremblent.
Layla.

Layla

Oh, mon Dieu, non ! Pas Blake. Il a promis de ne jamais me faire de mal.
Je plante les ongles dans son bras. Les larmes me montent aux yeux, et une
douleur intense éclate dans ma gorge. Il ne reste que son visage révulsé de rage,
le reste n’est qu’une brume noire. J’essaie de parler, mais l’air ne passe plus.
Blake, par pitié ! C’est moi, tu dois me voir.
Il cligne des yeux fébrilement.
Je lutte pour rester consciente.
Jonah abat le bras contre le cou de Blake.
— Qu’est-ce que tu fous, bordel ? Arrête ça ! Arrête, mec, putain !
L’étreinte sur ma gorge se desserre, et je m’effondre sur le sol en aspirant de
grandes goulées d’air. Jonah lutte contre Blake déchaîné, sur le canapé ? Il le
projette la tête contre les coussins et lui cale un genou contre le dos.
Il s’en est pris à moi. Je n’ai fait que lui toucher le bras, et il s’en est pris à moi.
Mais ce n’était pas mon Blake, je l’ai vu dans ses yeux.
Axelle et Raven m’aident à me relever, en me demandant si je suis blessée.
— Je vais bien, dis-je en toussant et en déglutissant malgré la brûlure dans ma
trachée. Je vais bien.
— Maman, qu’est-ce qui lui prend ? sanglote Axelle avec inquiétude.
— Je ne sais pas. Il a pété les plombs.
Je ne sais pas expliquer autrement ce qui s’est passé. J’étais suspendu aux
révélations de Stewart quand soudain… le chaos s’est déchaîné.
Le corps de Stew gît sur le sol, immobile, le visage couvert de sang. J’essaie de
ressentir quelque chose pour lui, au moins un peu de pitié, mais je ne ressens
que de la satisfaction. Il l’a bien mérité. Il a presque supplié qu’on le punisse en
révélant ces horreurs sur mon passé alors que Blake lui demandait de se taire.
Stewart a poussé Blake à frapper le premier. Mais pourquoi ? Pour qu’il puisse
sortir une arme et plaider la légitime défense ? Mais il n’a pas d’arme.
Blake est toujours sur le canapé, et Jonah lui parle à l’oreille. Je ne l’entends
pas, mais je me doute que ce n’est pas agréable.
Je prends Axelle par les épaules.
— Viens. Allons dans la cuisine.
Killian regarde par la fenêtre.
— Voilà la police.
Axelle, Raven et moi sommes rassemblées autour de la petite table, et Killian
ouvre la porte.
Les policiers entrent en trombe, en posture défensive basse, leurs armes levées.
— Que personne ne bouge, les mains en l’air.
Ils disparaissent dans le salon.
— Rangez vos armes. Il va bien, lance Jonah dans le salon. Baissez vos armes.
Je me ratatine en craignant un coup de feu qui n’éclate finalement pas.
Raven bouge une chaise pour se placer en face de moi.
— Tu es sûre que ça va ? Tu as mal quelque part ?
Elle observe mes épaules, mon menton.
— Je vais bien, dis-je en massant ma gorge encore sensible. J’ai eu la trouille,
mais je n’ai rien.
— Maman, tu es sûre ? Il y a une ambulance dehors. Ils pourraient vérifier…
— Chut, non !
Je secoue la tête, consciente de ce qui se passera si la police découvre ce que
Blake m’a fait.
— On ne doit rien dire aux policiers.
— Layla…
— Raven, s’il te plaît. Je ne sais pas ce qui se passe, mais quelque chose n’est
pas normal, dis-je en désignant le salon. Ce n’était pas le Blake que je connais. Je
l’ai vu dans ses yeux. Il était… absent.
Elle me regarde, les yeux brillants, et fait la moue. Je reprends.
— Tu connais Blake depuis combien de temps ? Il n’a jamais eu ce genre
d’attitude violente avant ? Surtout envers les femmes ?
Elle se mordille la lèvre et secoue la tête.
— Non. Ce n’est pas du tout son genre.
Je hoche la tête.
— Laisse-moi quelques jours pour réfléchir. Il y a un problème et je dois… Il
était un peu parano, ces derniers temps… J’ai besoin de temps, pour réfléchir. Je
ne peux pas le dénoncer à la police tant que je ne suis pas certaine de ce qui lui
arrive.
— Je suis de l’avis de maman, me soutient Axelle. Blake aura déjà assez
d’ennuis avec ce qu’il a fait à pa… Stewart.
— D’accord, Layla, c’est toi qui décides, concède Raven.
— On se tait tant que je n’ai pas plus d’infos. Et alors…
— Madame Moorehead ?
Un jeune agent au sourire amical sort du salon.
— Layla, vous pouvez m’appeler Layla.
J’ai la voix rauque et confuse.
— Layla, je suis le lieutenant Hodgeson. Puis-je vous poser quelques questions
?
Il me demande ma version des faits. Je lui raconte tout par le menu, sauf
l’épisode où Blake s’est retourné contre moi. Il prend des notes sur un carnet,
tourne une page et continue à écrire.
— Est-ce qu’il vous a dit quelque chose ? Du premier coup de poing au dernier,
était-il cohérent, communiquait-il ?
« Moi, je les veux. Elles sont à moi. »
Je ressens brusquement le besoin de le protéger.
— Non, pas vraiment. Il a marmonné quelque chose après le premier coup, mais
après il n’a plus rien dit.
Le lieutenant Hodgeson note encore quelques informations puis range carnet et
crayon dans sa poche de chemise.
— Nous allons emmener votre petit ami au poste. Il est accusé de coups et
blessures.
Merde !
— Mais c’était pour nous protéger. C’est Stewart qu’il faudrait arrêter. Il s’est
imposé dans la maison pour nous menacer. Blake voulait nous protéger. Rien
d’autre.
Je parle de plus en plus fort et aigu, car mon inquiétude pour l’avenir de Blake
fait monter mon adrénaline.
Je ne peux pas le laisser tomber après ça. La chaleur me monte au cou. Je
passe la main dessus pour apaiser ma peau.
Le regard du lieutenant est rempli de compassion.
— J’ai encore une question. Avez-vous vu M. Daniels prendre des substances,
des drogues ?
— Des drogues ? Non, c’est un athlète. Il ne prendrait pas un tel risque pour sa
santé. Il travaille dur et… (Ces mots me rappellent notre conversation concernant
ses compléments alimentaires.) Attendez… Il prenait des mélanges prescrits par
le médecin.
Le lieutenant rajoute quelques notes.
— Savez-vous de quels médicaments il s’agissait ?
— Hum, non, mais lui non plus. Ce sont des décoctions d’herbes, pour l’aider à
l’entraînement.
Il regarde l’autre agent près de lui, qui hoche la tête.
— Madame… hum… Layla, nous soupçonnons M. Daniels d’être sous l’influence
d’une drogue qui causerait des crises de colère. Avez-vous remarqué des sautes
d’humeur ou des pertes de contrôle, dernièrement ?
— Oui…
— Ouais.
Jonah s’avance. Lui aussi l’a remarqué ?
— Il a agi de façon similaire dans l’octogone il y a deux semaines. Et avant ça…
Merde ! (Il se passe les mains dans les cheveux.) Il m’a dit qu’il y avait un
problème. Il a dit qu’il avait l’impression d’être au bord de l’explosion, mais il ne
comprenait pas pourquoi.
Mon estomac se noue. J’en ai la chair de poule. Cela dure depuis des semaines.
Pendant tout ce temps où il s’est enfermé, où il quittait l’appartement comme un
enragé, où il fermait les portes frénétiquement. Comment ai-je pu ne pas le voir ?
Le lieutenant reprend des notes et secoue la tête.
— Avez-vous le nom du médecin qui traite M. Daniels ?
Jonah fronce le nez.
Je me tourne face au policier.
— Oui. Xavier. Le docteur Michael Xavier.
Chapitre 30

Blake

Je suis à l’étroit à l’arrière de la voiture de police. Mes poignets brûlent sous


l’acier des menottes. Mais je suis exactement à ma place. Je l’ai mérité.
J’ai pété les plombs.
Je lui avais promis qu’elle serait en sécurité avec moi.
J’ai trahi cette promesse.
Et si Jonah n’avait pas été là pour m’arrêter ? Combien de temps sa nuque fine
aurait-elle tenu sous la pression de mes mains ? Ce cou que j’ai goûté de ma
langue, contre lequel j’ai enfoui la tête pour m’enivrer de son parfum… Cette
chair tendre contre laquelle j’ai murmuré des mots d’encouragement, pour qu’elle
se détende et se laisse aller.
Je grogne et baisse la tête. Ouais, je mérite qu’on m’enferme. Pas pour ce que
j’ai fait à son ex… heu… son mari. Peu importe. Merde, après toutes les saloperies
qu’il a dites, je recommencerais sans problème, et avec le sourire ! Aucune
punition n’est assez brutale pour ce qu’il lui a fait endurer. Le souvenir de son
regard, sombre, sauvage, terrifié, me hante l’esprit. C’est ma faute si elle me voit
comme une menace, comme si j’étais comme Stew. Mon estomac se noue, et je
ravale de la bile. J’aurais pu la tuer.
Et si je l’ai tué, lui ?
Quand les flics m’ont emmené, il ne bougeait plus.
Putain !
Je vais coopérer et accepter la peine que je mérite. Il n’y a que l’enfermement
en cellule qui pourra me tenir à l’écart de Layla et d’Axelle. Je me tiens le ventre,
car mes tripes se nouent de révulsion. Je suis comme Stew. J’ai voulu une femme
que je ne mérite pas. Je suis mauvais pour elle, à tous points de vue. Violent,
autoritariste. Elles peuvent trouver mieux. Elles ont droit à une chance de vivre
une vie sans terreur.
La portière arrière de la voiture s’ouvre, et un policier se penche vers moi.
— Monsieur Daniels, je viens de parler à votre petite amie.
Ma petite amie. Le feu s’allume dans mon ventre et me remonte dans la gorge.
J’ai du mal à déglutir. Je ne le corrige pas, j’aime trop le son de ces mots.
— Elle nous a donné sa version des faits.
Je baisse les yeux. Sa version doit être terrifiante. Un putain de gorille sauvage
qui défonce la tronche d’un type dans son salon, avant de s’en prendre à elle. Elle
ne me pardonnera jamais.
La radio fixée à sa chemise résonne d’une voix monotone. Il éteint.
— Heureusement que vous êtes passés ce soir, tous. Vous avez sauvé ces filles
d’un sacré tordu, d’après ce que j’ai compris.
Je le regarde. Attends, il est de mon côté ? Il a l’air hyper sérieux, je vois même
un peu de fierté. Elle ne lui a pas dit. Après tout ce que je lui ai fait, elle continue
à me protéger. Je me demande si ça fait d’elle une maso ou une sainte.
Il prend une inspiration, les dents serrées.
— Mais c’est la loi, je dois vous embarquer. M. Moorehead est en route pour
l’hôpital avec des blessures sacrément sérieuses, et une commotion cérébrale. Ce
sont des coups et blessures.
Je regarde de nouveau mes genoux et j’adresse une petite prière de
remerciements quand j’apprends que cette raclure est vivante.
— Je voulais vous poser quelques questions, mais vous avez le droit de garder
le silence et…
— On m’a déjà sorti le topo. Je répondrai à toutes vos questions. Je n’ai rien à
cacher.
— Suivez-vous un traitement médical que nous devrions connaître ?
— Un traitement médical ? (Je secoue la tête.) Non.
— Rien du tout ? Des médicaments prescrits par un médecin ? Ce genre de
choses ?
Je secoue la tête puis pense à mes compléments.
— Des compléments à base de plantes, pour mon entraînement. (Je hausse les
épaules.) Ah oui, des piqûres de cortisone dans les lombaires, aussi.
Je ne vois pas le rapport avec ce soir. Une foule de curieux sortis de chez eux
commence à s’assembler et à sortir des portables pour prendre des photos.
— Est-ce qu’on pourrait finir au poste ? Je ne voudrais pas que des paparazzis
se pointent. Layla et Axelle méritent qu’on respecte leur intimité.
L’agent lève la tête et réfléchit.
— Très bien. On parlera en chemin.
Je garde la tête baissée tant que nous sommes encore sur le parking. Dès que
je les relève, je croise ceux du policier dans le rétroviseur.
— Au fait, je suis le lieutenant Hodgeson. Vous pouvez m’appeler Dave.
Je hoche la tête.
— Blake.
— Oui, je vous connais. Je suis fan.
Bon point. Ça limite les risques que le lieutenant Dave me prenne pour Rodney
King.
Il pianote sur le volant.
— Je faisais de la lutte au lycée. J’ai gagné les épreuves nationales et j’ai reçu
une bourse pour aller à Oklahoma. Et, après avoir décroché mon diplôme, j’ai
décidé de devenir policier.
— Cool.
Que veut-il que je réponde à ça ? Ma vie pourrait basculer d’un coup, et il me
raconte la sienne.
— Y a des tentations, quand on lutte en fac. J’ai vu des athlètes super qui ont
tout perdu parce qu’ils ont fait le mauvais choix.
Il me regarde dans le rétroviseur, derrière les barres de métal qui nous
séparent.
Je lance un regard impatient. Est-ce qu’il essaie de demander quelque chose ?
— J’imagine que c’est encore plus difficile de résister au niveau professionnel.
(Il regarde de nouveau la route.) Surtout avec un combat si proche.
— Vous voulez dire quelque chose ou vous aimez le son de votre voix ?
Ce n’est pas dans mon intérêt de lui répondre comme ça, mais, s’il sous-entend
ce que je crois, qu’il aille se faire foutre.
— D’après les témoins oculaires, vous avez craqué ce soir. Vous alliez bien et
boum ! vous êtes devenu fou.
Le bruit du clignotant est le seul son audible et il résonne au rythme de mon
cœur.
— D’après mon expérience, les drogues causent souvent ce genre de réaction.
Vous êtes un combattant professionnel, vous vous entraînez dur, alors vous ne
devez pas fumer du PCP ou sniffer de la coke.
Je le fusille du regard pour le défier de cracher le morceau.
— Vous avez déjà vu des types touchés par la roid rage, Blake ?
Je le savais, putain ! Je baisse la tête et ris.
Si j’ai vu des mecs péter un câble à cause de l’abus de stéroïdes ? J’ai vécu au
milieu des mecs les plus durs du monde depuis mon enfance. Des militaires et des
combattants professionnels.
— Je ne prends pas de stéroïdes. Cette merde, c’est pour les faibles.
— Oui, c’est ce que votre ami Jonah a dit. Mais je sais que la pression peut
pousser un mec à faire des choix qu’il n’aurait pas faits normalement.
— Vous ne me croyez pas ? Testez-moi. Prélevez du sang, de la pisse, ce que
vous voudrez. Je ne me dope pas. Je n’l’ai jamais fait, je ne le ferai jamais. (Je me
penche pour poser le visage juste contre les barres de division.) Je suis le meilleur
poids moyen de l’UFL. J’ai mérité ma place. Je me bats pour la ligue la plus
respectée du monde. Et ça, elle l’a mérité aussi. Je ne vais pas tout foutre en l’air
pour un seul putain de combat.
Dave sourit et hoche la tête.
— Je respecte tout ça.
Il tourne sur un parking et je lis le panneau éclairé « Las Vegas Metropolitan
Police Department ».
— Toutefois, je vais suivre la procédure et vous faire passer des tests.
— Très bien. Je vous l’ai dit, je n’ai rien à cacher.
Comment lui expliquer que le problème ne vient pas de la drogue mais de mes
gènes ? Le sang de mon père bouillonne dans mes veines, et les provocations de
Stewart ont déclenché l’explosion. C’est tout.
La procédure prend des heures, mais je ne suis attendu nulle part. Après les
photos réglementaires, la prise d’empreintes et un prélèvement d’urine, je me
retrouve dans une petite cellule d’isolement, la tête dans les mains en attendant
les ordres.
Je lève les yeux quand le verrou vrombit et s’ouvre. Dave se tient face à moi.
— Votre avocat arrive, dit-il avant d’entrer pour s’appuyer contre le mur. J’ai
appelé la commission de contrôle des jeux du Nevada. Ils ont accepté de venir
vous tester.
Ils vont chercher des stéroïdes ? La colère m’échauffe, puis la chaleur retombe.
Qu’est-ce que ça change ? De toute façon, ma carrière est finie, du moins jusqu’à
ce que j’aie purgé ma peine. Ensuite, il me faudra des années pour retrouver le
respect et la confiance de mes fans.
— Qu’ils viennent, ils ne trouveront rien.
— Prenez vos aises, Blake. La nuit risque d’être longue.
Il tourne les talons et m’abandonne à mes pensées.
Layla. Est-ce qu’elle dort la lumière allumée, avec des visions de mes poings
ensanglantés ? Ai-je remplacé Stew dans ses cauchemars ? Et Axelle. Elle a
appris que l’homme qui l’a élevée n’est pas son père mais juste l’un des enfoirés
qui ont violé sa mère en réunion. Est-ce qu’elle est blottie dans les bras de Layla
pour pleurer ? Ma poitrine se serre.
Bon Dieu, je donnerais tout pour être avec elles dans ce genre de moment !
Les coudes sur les genoux, je noue les doigts derrière ma nuque. Je prends une
profonde inspiration pour calmer la nausée qui me retourne l’estomac. L’émotion
me noue la gorge. J’ai les yeux qui brûlent.
J’essayais de les protéger. Comment la situation a-t-elle pu déraper autant ?
Un poids immense s’abat sur mes épaules.
Quelque chose me dit que ce n’est que le début des ennuis.

Je ne sais pas depuis combien de temps je suis là. Je pourrais compter les jours
selon le nombre de repas ingurgités, mais je n’arrive pas à avaler une miette. Je
pourrais me baser sur mes nuits de sommeil, mais je suis incapable de dormir
malgré mon épuisement.
Je regarde fixement les murs gris de ma cellule, et le temps semble figé. Des
voix et des murmures me proviennent des cellules alentour et me rappellent que
je ne suis pas seul. En fait, si. Je n’ai que ma colère et mes remords comme
compagnie.
Et la confusion. J’ai été accusé de coups et blessures pour ce que j’ai fait à
Stew, mais personne n’a parlé de l’étranglement de Layla. Je me frotte les yeux
jusqu’à en avoir mal. Pourquoi n’a-t-elle pas dit ce que je lui avais fait ?
J’ai répété mon histoire aux enquêteurs, au moins trois fois, en détaillant tout
ce que je me rappelais. Je ne me suis pas plaint de devoir redire la même chose
encore et encore, dès qu’une nouvelle tête se pointait. J’ai donné du sang, pissé
dans un flacon et attendu. J’ai attendu des réponses.
Et elles sont arrivées.
Positif.
Deca-Durabolin et Winstrol V. Des stéroïdes anabolisants illégaux.
Ce putain de doc m’a drogué. Je n’ai pas d’autre explication. Tout le monde me
regarde comme si j’étais taré. Un connard qui essaie de faire porter le chapeau à
un autre. Même mon avocat cache mal que je lui fais pitié.
Je connais la vérité. Je ne prendrai jamais volontairement des stéroïdes. J’ai
trop de respect pour le sport. J’ai bossé trop dur pour en arriver où j’en suis pour
tout foutre en l’air en prenant des saloperies. Mais je n’ai pas de preuve. À moins
que Doc Z ne vienne tout balancer, un simple « non » de sa part suffira à me
réserver la balle dans cette roulette russe où se joue ma carrière.
— Daniels, de la visite, lance le garde juste avant de débloquer ma porte de
cellule.
Je me soulève lourdement du lit et me dirige vers l’ouverture pour qu’il
m’escorte dans la salle des visites.
Une énergie nerveuse filtre à travers les brumes de ma déprime. Serait-ce Layla
? Non, elle ne doit plus vouloir entendre parler de moi. Si elle a un peu de
cervelle, elle doit déjà avoir fui à l’autre bout du pays.
Le garde s’arrête devant une porte et attend qu’on la lui débloque. Il me guide
le long de petites cabines équipées d’un bureau et d’un téléphone fixé à la paroi,
une vitre séparant le prisonnier du visiteur.
— Tu es au numéro sept.
Il me fait signe et me quitte.
J’ai le cœur qui bat en m’approchant. Cinq, six. Je m’arrête et prends une
profonde inspiration. Si c’est elle… Oh, bon Dieu, j’espère que c’est elle !
Encore un pas et je me retrouve face à… Putain, je rêve ?
— Mon général ?
Il a une expression figée, les lèvres serrées, et il m’observe. Je me laisse tomber
sur la chaise et prends le téléphone. Je le porte à mon oreille et évite son regard.
Il me fait mariner puis décroche son combiné.
— Mon fils ! En un sens, je me doutais que je te retrouverais ici un jour. Tu
étais fait pour cet uniforme-là, pas l’autre. L’orange des malfrats te correspond
tellement mieux que le bleu des marines.
Bien sûr, il est venu remuer le couteau dans la plaie, me rappeler combien je
l’ai déçu. Mais j’ai déjà tant perdu que ses mots ne me touchent plus. Je plante le
regard dans le sien.
— Qu’est-ce que tu veux, p’pa.
Il rit sans une trace d’humour.
— Ce que je veux ? Je voudrais que mon fils cesse de se comporter comme un
foutu gamin. Je voudrais que tu fasses honneur à ta famille…
— Faire honneur à ma famille ? Sans déconner, tu crois savoir ce que c’est
qu’une famille ?
Il tressaille si légèrement que je le remarque tout juste.
— J’imagine que tu vas essayer de me rendre responsable de tes erreurs. Te
faire expulser des marines, finir en prison… (Il secoue la tête, et le dégoût se
peint sur ses traits.) Tu dois prendre tes responsabilités pour ce que tu as…
— Toi d’abord.
Je grince des dents et ravale les paroles que je brûle de lui cracher au visage.
— Moi ? Que diable t’ai-je fait, si ce n’est essayer de faire de toi un citoyen
productif de notre société ?
— Tu te fous de ma gueule ? (La fureur m’emplit la poitrine, bouillonnante.) Tu
m’as tout arraché. Ma mère, ma musique…
— Non, je t’ai protégé de ce qui te rendait faible. Ta mère te choyait trop, et
cette musique… (Il secoue la tête.) Un homme, un vrai, ne joue pas du piano.
Je n’arrive pas à le croire. Après douze ans, il n’a absolument pas changé.
— Alors c’est ça ? Tu ne m’as jamais vu comme l’homme que je suis devenu, tu
ne sais rien de ce que j’ai accompli. J’ai toujours été le symbole de ton pire échec.
Tu n’as pas réussi à faire de moi un clone qui te suivrait comme un bon chien-
chien, calquant tes actes jusqu’à devenir le même connard manipulateur et faible
que tu as toujours été.
— Moi, je suis faible ? C’est toi qui te dopes aux stéroïdes et tu as le culot de
m’accuser d’être faible ? Je savais que tu étais irresponsable et immature, mais
un tricheur ? (Il regarde ma chemise orange et me dévisage jusqu’à la racine des
cheveux.) Je supporte à peine ta vision.
Je hausse les épaules. Ce n’est pas le seul. Moi aussi, je supporte à peine de me
regarder. Inutile de plaider que je n’aurais jamais pris de stéroïdes. J’ai déjà
perdu mon temps à expliquer que j’accusais le médecin de l’UFL de m’avoir
empoisonné. Merde, ça a déjà l’air con dans ma tête ! Ce genre d’argument ne fera
que lui donner d’autres munitions pour m’en foutre plein la gueule.
— J’en ai assez. Bonne chance avec cette vie que tu as choisie, Blake.
J’abandonne.
Il raccroche brutalement le téléphone, et sa silhouette écrasante se retire de
derrière la paroi. Je murmure.
— T’as laissé tomber y a déjà un moment.
Je raccroche et me lève.
— Encore une visite, lance mon gardien depuis la porte. Assis.
Un autre visiteur ? Je ne veux plus voir personne, mais je me réinstalle et
j’attends. Je lève les yeux vers un regard qui me ressemble.
Putain de merde ! Je décroche fébrilement. Mon frère, Braeden, s’assoit et porte
le combiné à son oreille.
— Brae, mon gars, salut !
Il a les cheveux plus sombres que les miens, coupés court à la militaire. Il est
immense. Il est deux fois plus massif que la dernière fois que je l’ai vu. On dirait
bien qu’il a fréquenté assidûment la salle de gym. J’imagine que ça lui a permis
d’évacuer tous les sentiments qui se bousculaient en lui, parce qu’il était le fils de
Duke Daniels.
— Salut, frangin, répond-il avec un sourire sincère mais un regard inquiet. Ils
te traitent bien ?
— Ouais. Comment ça va ?
Pour la première fois depuis je ne sais combien de temps, j’esquisse un sourire.
— J’irais mieux si on se tapait une bonne bière au bar au lieu de se parler
derrière cette vitre. (Je me rembrunis et hoche la tête.) Désolé que tu aies à me
voir comme ça. J’ai merdé.
— C’est pas ce qu’on m’a raconté.
— Non ? Alors tu devrais mieux choisir tes informateurs.
— J’ai parlé à Jonah et à Raven. Ils m’ont tout dit.
Il ne peut pas être plus précis.
— Oh, d’accord !
— J’ai juste une question, dit-il en se penchant sur un coude, tout près de la
paroi. Dis-moi que tu n’as pas baisé une stripteaseuse le jour de la Saint-Valentin
alors que ta nana était séquestrée par son ex.
Ses yeux verts pétillent d’humour, et un sourire illumine son visage.
— C’est ça, la question que tu veux me poser ? Vraiment ? (Merde, mon petit
frère me manque !) Eh bien, non ! Il m’a fallu environ huit secondes dans cette
pièce sombre et retirée pour comprendre que j’allais tout foutre en l’air.
— Je le savais. Jonah me doit un billet de 100.
Content de voir que quelqu’un me fait encore confiance…
On discute un moment, des banalités sur son quotidien, et on ne mentionne
plus ma situation merdique. Le garde m’interpelle quand le temps est écoulé.
— Je dois y aller. (Je désigne l’homme d’un signe de tête.) Super Dictateur
s’énerve si je ne bondis pas dès qu’il appelle.
— Très bien.
— Tu vas bientôt quitter la ville ou… ?
Je ne sais pas quoi dire. Il ne va quand même pas passer la semaine à Vegas
juste pour aller rendre visite à son grand frère en taule.
— Ouais, je reste quelques jours.
— Oh, c’est vrai ? Alors je…
— On se voit ce soir.
— Quoi ?
— Oh, j’ai oublié de te le dire ? (Il se gratte la tête en regardant autour de lui de
façon clairement calculée.) Ah, cette mémoire ! (Il sourit de toutes ses dents.)
Jonah a payé ta caution.
J’en suis bouche bée. La caution s’élevait à 50 000 dollars.
Il tapote la paroi.
— Tiens le coup, frangin. On se voit plus tard.
Chapitre 31

Blake

Il est plus de 21 heures quand je suis enfin libéré. Après une procédure
impliquant un entretien avec mon avocat et des tas de papiers à signer, je quitte
la prison et débouche sur le parking sombre. Un pick-up noir familier m’attend.
Je devrais être fou de joie de voir la camionnette de Jonah, mais la déception
douche mon bonheur.
C’était une erreur d’espérer sortir et voir la Bronco de Layla. J’avais rêvé
qu’Axelle et elle courraient vers moi et que je les serrerais dans mes bras. Ce
n’était pas malin.
Je me secoue pour chasser ces hallucinations délirantes, et ma poitrine vide
semble résonner de ce qui aurait pu la remplir. Je regrette déjà ce beau rêve.
— Alors, c’était comment là-dedans ? demande Jonah par la fenêtre ouverte.
Je hausse les épaules, j’ouvre la portière et je monte.
— Nul.
Mais quelque chose me dit que c’était quand même mieux que ce qui m’attend
dehors.
Il démarre et manœuvre pour quitter le petit parking. Le silence règne entre
nous, comme s’il attendait que je pose la question et qu’il me laissait le temps de
la formuler.
Je m’éclaircis la gorge en tentant de cacher l’émotion qui affleure.
— Comment elles vont ?
Il secoue la tête.
— Aucune idée. Aux dernières nouvelles, pas terrible.
Je regarde le paysage qui défile.
— Merde ! Elle doit me détester.
— Mec, elle ne te déteste pas. Sinon, elle aurait raconté à la police ce qui s’est
passé cette nuit-là. Elle t’a défendu, jusqu’à la dernière seconde.
Bordel ! Pourquoi est-ce que c’est encore plus dur maintenant qu’il m’a dit ça ?
Je devrais être content qu’elle m’ait couvert. C’est ce que j’ai toujours voulu, non
? Je trimballe mon ressentiment depuis la moitié de ma vie juste parce que ma
mère n’a pas su me protéger en préservant mon secret.
Assis en taule ces derniers jours, seul, sans autre occupation que de réfléchir,
j’ai envisagé toutes les raisons qu’avait Layla de ne pas révéler mon agression.
Elle n’avait rien à gagner en me protégeant, et recevoir ce cadeau d’une femme
qui a été obligée de masquer sa souffrance toute sa vie me donne envie de
retourner me cadenasser dans une cellule.
Je me masse les tempes. Mes tripes brûlent sous tous ces sentiments
contradictoires.
— Elle ne répond plus au téléphone, reprend Jonah. Elle n’ouvre pas la porte.
Killian m’a dit qu’il n’avait pas de nouvelles d’Axelle non plus. J’ai juste entendu
dire que Gibbs lui avait accordé quelques jours de repos, le temps qu’elle remette
sa vie en ordre. (Il soupire lourdement.) Mais c’est une autre histoire.
Obsédé par mon histoire avec Layla, je n’ai pas beaucoup pensé à Gibbs ou à la
façon dont je ferais tomber cet enfoiré de docteur.
— Raconte-moi.
— Ton histoire est dans les journaux nationaux. Gibbs se régale comme un porc
qui se roule dans la merde, avec toute cette attention pour l’UFL. Et maintenant
que Doc Z s’est barré, il…
Mon estomac s’alourdit subitement.
— Barré ? Barré où ?
— Disparu, mec. Comme un putain de fantôme. Le lendemain de toute cette
affaire, son bureau était vidé, son appartement débarrassé. Pouf !
Un picotement me court sur la peau. Ma dernière chance de laver ma
réputation a disparu. Pouf ? Je passe les doigts dans mes cheveux.
— Jonah, tu sais que je ne prendrais jamais de stéroïdes, pas vrai ? Ce putain
d’enfoiré m’a drogué, dans les piqûres ou ces foutues pilules que je gobais. Merde,
mec, le fait qu’il se soit barré si vite le prouve !
Il ne détache pas le regard de la route, et ses mâchoires tressaillent.
— Ne me dis pas que tu penses que j’en ai pris volontairement.
Que mon connard de père ne me croie pas, j’admets. Que Layla ne me fasse
plus confiance, c’était à prévoir après ce que je lui ai fait. Mais après tout ce que
j’ai vécu avec Jonah, s’il ne me soutient pas, c’est que je suis vraiment foutu.
— C’est dur à avaler, mec, marmonne-t-il.
La rage m’enflamme les tripes.
— Je n’y crois pas, putain !
Je frappe le tableau de bord, et une fissure apparaît sur le plastique.
— Putain, mec, calme-toi ! Je suis convaincu. Je dis juste que ce sera difficile à
prouver. (Il regarde la cassure.) Tu sais ce que ta démonstration de force va me
coûter ? Raven va en profiter pour refaire tout l’intérieur. (Il grogne et abat la
main sur le volant.) Merde ! Je te jure que si je me retrouve avec des sièges rose
vif je te botterai le cul.
Je le regarde quelques secondes puis j’éclate de rire. C’était drôle… et très vrai.
J’aurais pu péter son tableau de bord il y a des semaines, juste pour voir
jusqu’où irait sa nana. Mais je suis soulagé qu’il me croie et je me sens plus léger.
— Content que ça te fasse rire, ducon.
Il me lance un regard noir pendant que je reprends mon souffle.
Devant chez moi, je reste enfoncé dans le siège passager. J’appréhende de
descendre. Comment rentrer alors que tout va me faire penser à elle, à ce que
j’avais ? La seule pièce qu’elle n’ait pas visitée est la chambre d’amis. Je décide
d’y passer tout mon temps… Jusqu’à ce que je déménage. Je note de mettre la
maison en vente dès le lendemain matin.
— Oh, Braeden a demandé que tu l’appelles ! Il a dit que ton portable envoyait
directement sur messagerie.
— Oui, il faut que je le recharge. Merci pour la caution et la course.
J’ouvre la porte.
— Tu ferais pareil pour moi.
— J’ai hâte qu’on n’ait plus besoin de se sortir de ce genre de merdier, tous les
deux.
Il glousse.
— Va dormir. On trouvera comment prouver ton innocence demain.
Je traverse le parking vers les marches. Chaque pas qui me rapproche de la
porte engendre un souvenir qui m’agresse avec une puissance vicieuse. Je mets
la clé dans la serrure et ferme les yeux pour repousser la vision de Layla en
chaussettes montantes, un grand sourire aux lèvres. J’entre en hâte et j’espère
chasser rapidement cet écho du passé qui menace de me mettre à genoux.
— Putain, t’es vraiment une fiotte !
Je laisse tomber mes affaires par terre dans l’entrée, et mon regard caresse le
mur contre lequel j’ai pressé son corps la première fois que nous avons… fait
l’amour. Ma gorge se serre, et pendant un instant je n’arrive pas à détourner le
regard.
Je m’oblige à bouger et me dirige vers la cuisine. Je dois me concentrer sur mon
problème direct. Je l’ai perdue, mais je peux encore sauver ma carrière. Je sors
les bouteilles et les poudres du placard, et je détaille les étiquettes. Le souvenir
de Layla faisant de même tente de s’imposer à moi. Je le repousse au fond de mon
esprit et me recentre.
— Sans déconner…
Il n’y a pas un seul indice sur les flacons du docteur prescripteur.
Qu’est-ce qu’il cherchait à faire en me dopant aux stéroïdes ? Est-ce que Gibbs
doutait de ma capacité à remporter le combat et a décidé de me donner un
avantage en me droguant ? Je m’essuie le visage. C’est insensé. Gibbs en tirera
des bénéfices quel que soit le vainqueur. Et puis la commission des jeux contrôle
les combattants avant chaque affrontement, et ils m’auraient chopé. Cela exclut
aussi que Doc Z ait parié gros sur le combat avant de me doper pour être sûr de
toucher le pactole.
Mon cœur bat la chamade, et je commence à avoir mal à la tête. Jonah a raison.
Je n’ai pas dormi depuis longtemps et j’ai besoin d’avoir l’esprit clair pour
réfléchir. Je récupère mon chargeur de téléphone dans le tiroir de la cuisine et me
dirige vers la chambre d’amis. Je ferme les yeux en passant devant la salle de
musique, et une crampe insoutenable m’étreint la poitrine.
La chambre d’amis n’a pas servi depuis des années. L’odeur de renfermé, de
poussière et d’abandon se marie parfaitement avec mon humeur. Je branche mon
portable et j’envoie un SMS rapide à Braeden pour le prévenir que je vais me
coucher. Je me déshabille, j’éteins et je me glisse entre les draps. J’ai l’esprit
embrumé, et l’épuisement m’empêche d’avoir un raisonnement cohérent.
Mais son souvenir hante encore mes pensées. Le parfum de ses cheveux, leur
contact soyeux quand je passais les doigts dans ses mèches. Ses gémissements et
grognements de plaisir quand j’étais en elle. La douceur de sa peau quand mes
lèvres couraient sur sa joue et le long de son cou.
Son cou.
Ma poitrine se vide. Une absence assommante s’abat sur moi en vagues
dévastatrices. Je ferme les yeux en suppliant le sommeil de me libérer… et en
priant pour ne pas rêver.

Layla

Il m’a fallu trois jours. La décision n’a pas été facile à prendre, mais après une
longue réflexion j’ai compris que c’était la seule solution.
J’ai laissé la batterie de mon portable se décharger pour ne plus être tentée de
répondre aux appels de proches inquiets. Je savais que si je ne décrochais qu’une
fois je demanderais des nouvelles de Blake. La simple évocation de son nom me
brûle les yeux.
Je dois me reprendre.
Je ne peux plus rester assise dans l’appartement avec Axelle, à ressasser les
possibilités. Nous avons fini par décider ensemble que le meilleur choix était aussi
le plus compliqué.
Mais il faut savoir payer le prix pour obtenir quelque chose.
Nous ne voulons pas vivre dans la peur de ce qui pourrait nous tomber dessus.
Je ne veux pas vieillir et la voir grandir avec une liste de regrets qui nous
entrave. Alors nous avons pris notre décision.
Il est temps de découvrir s’il serait prêt à nous laisser revenir.
Ma main tremble sur la poignée, et j’ouvre la porte de l’hôpital. Des machines
sonnent en rythme, comme pour cadencer mes pas. Stewart tourne la tête vers
moi lorsque j’entre.
— Salut.
Je suis hésitante, nerveuse à l’idée de sa réaction en me voyant.
Il y a eu beaucoup de révélations le soir où il a fini ici. Il y a tant de choses dont
nous devrions parler. J’espère juste qu’il me laissera l’occasion de dire ce que j’ai
à dire et qu’il ne me rejettera pas.
— Qu’est-ce que tu fous là ?
Il parle avec difficulté, affublé d’une dizaine de points et d’un nez brisé.
Je ne m’approche pas.
— J’espérais qu’on pourrait parler.
— J’ai dit tout c’que j’avais à dire, marmonne-t-il en se détournant.
Je ravale ma nervosité et m’avance.
— Alors, je peux parler, moi ?
Il ne dit rien.
— Je suis désolé pour ce qui t’est arrivé. J’ai essayé de faire partir Blake,
mais… (La tristesse m’interrompt, mais ma détermination me pousse à avancer
vers le lit.) Il a pas mal d’ennuis. Une histoire de stéroïdes, sa carrière est finie, et
il va rester un moment en prison.
Stewart me regarde brusquement.
— C’est sa place, crache-t-il entre ses lèvres enflées.
— Oui.
Je ne peux rien dire de plus, le cœur coincé dans ma gorge.
— Alors tu n’es pas amoureuse de lui ?
Je suis immobilisée par son regard sombre.
— Il semblait croire que vous viviez quelque chose de spécial.
Je secoue la tête.
— Je veux rentrer à la maison. (Mon estomac se rebelle et se tord de déception.)
Je veux retourner à Seattle avec Rose.
Ses yeux s’agrandissent au point de tirer sur ses lèvres gonflées.
— C’est une surprise. Dans ton appartement, tu as dit…
— Oublie ce que j’ai dit. Le fait est que tu as pris soin de moi quand personne
d’autre n’était là pour moi. J’étais seule, enceinte et… tu nous as acceptées.
— Je pensais que je t’aimais à l’époque, dit-il en haussant les épaules. Tu étais
la nana la plus canon du bahut.
Ce n’est pas ça, l’amour. La colère me fait bouillir les veines, mais j’apaise ses
flammes et me concentre sur mon objectif final.
— Je pensais que si tu me donnais une deuxième chance je pourrais apprendre
à t’aimer. (Je croise les mains dans le dos pour qu’elles ne tremblent pas.) Je te
dois la vie.
— Tu veux revenir ? souffle-t-il.
— Si tu veux de nous.
Il tend la main vers moi, et je retiens mon souffle avant de la prendre. Il m’attire
près de lui.
— Tu ne seras jamais débarrassée de moi, Lay. J’ai travaillé trop dur pour que
tu sois mienne.
— Alors c’était juste un test ? Quand tu m’as laissée partir de Seattle, tu
comptais nous ramener après un moment ?
Je dois faire attention, ma voix trahit ma colère.
Il se détourne encore de moi, mais j’ai besoin qu’il me dise la vérité.
— Stewart. (J’apaise la rage qui bat dans ma tête.) Je veux que les choses
fonctionnent entre nous. Mais il faut être honnête avec moi. Je te dirai tout ce
que tu veux savoir, alors s’il te plaît permets-moi de comprendre. (Je lui caresse
le bras jusqu’à ce qu’il me regarde enfin.) Je t’en prie.
— J’ai vu que tu cherchais un boulot. J’ai passé un coup de fil. C’est tout.
Mon cœur tressaute sous cette révélation. Je m’étais demandé comment j’avais
réussi à être embauchée si vite sans la moindre expérience professionnelle.
— C’est donc grâce à toi que j’ai eu cet emploi à l’UFL.
Il hausse une épaule.
Je lui adresse un sourire que j’espère séducteur et je pose sa main sur mes
genoux.
— C’est tout ce que je te dois ?
Il sourit puis siffle de douleur.
— Oh, attention !
Je passe le bout des doigts sur ses lèvres, le ventre retourné.
Malgré ses blessures violacées, je reconnais l’éclair de désir dans son regard.
— Tu es vraiment à moi ?
Je hoche la tête plusieurs fois, car je crains que ma voix ne me trahisse.
— Viens par là, gronde-t-il, la voix lourde de lascivité.
Je rassemble mes forces, pense à tous les sacrifices que je fais puis refrène
cette idée. Je me penche en avant. Ses doigts s’accrochent dans mes cheveux, et il
porte les lèvres à mon oreille.
— Il faut qu’on quitte la ville.
— Mmm, oui. C’est ce que je veux.
— Il pourrait y avoir des retombées, je dois rentrer rapidement pour m’assurer
que ta petite escapade ne me coûte pas ma licence.
Mon estomac se noue, et un frisson me parcourt.
— Comment cela ?
J’ai l’air détachée, mais mon cœur est lourd comme une pierre.
Il s’écarte assez pour que je distingue son regard mais me garde tout près de
lui.
— Gibbs et moi avions un accord. Il t’embauchait, et je lui envoyais un petit
bonus publicitaire emballé et servi par un médecin véreux et quelques drogues
bien spécifiques.
— Quel rapport avec nous ?
— Rien qui te concerne. Disons juste que Gibbs a obtenu toute l’attention qu’il
désirait.
Il m’attire pour m’embrasser, mais pour ne pas blesser ses lèvres gonflées il se
sert de sa langue et de ses dents, me relâchant en me mordant.
Je ravale mon envie de vomir puis lèche le parfum métallique de son sang sur
ma bouche en faisant mine d’être excitée par cet acte de possession. Je glisse la
main sur son torse, et ses hanches se cambrent en réponse.
— J’ai tellement envie de te baiser, tout de suite, grogne-t-il en collant ma main
sur son érection.
Le dégoût me donne le vertige, et je dois rassembler toute ma volonté pour
obtenir plus d’informations.
— Comment as-tu trouvé un médecin prêt à sacrifier sa réputation.
Je lui saisis fermement le sexe et le caresse, comme une promesse de
récompense s’il répond à ma question.
— Ouais, ça t’a manqué, hein, Laylay ?
Je relâche mon étreinte et fais mine de cesser. Il presse ma main contre lui et
roule des hanches. Parle, Stew.
— Il avait déjà été accusé pour vente d’OxyContin. Il s’est avéré qu’il avait
aussi l’habitude de se filmer avec les patientes après les avoir endormies…
Je recule, incapable de ne pas réagir. Dire que je suis restée seule dans la
même pièce que ce sale pervers…
— Je l’ai contacté, et je lui ai expliqué que j’avais besoin d’un médecin qui
n’avait rien à perdre. S’il acceptait, je lui offrais un faux passeport et assez
d’argent pour quitter le pays. Il a sauté sur l’occasion.
— Je ne comprends pas. Tu as fait tout cela juste pour m’obtenir un travail ?
Il a au moins la décence de paraître mal à l’aise.
— Pas exactement.
— Stewart, je suis ta femme.
Je suis surprise que les mots coulent de façon si naturelle. Des années
d’entraînement ont fait de moi une menteuse hors pair.
— Tu peux me faire confiance.
Ces mots, je les ai servis à Blake pour qu’il se confie à moi, et une vague amère
m’accable de honte.
— Il a dopé ce combattant pour qu’il soit inculpé pour usage de stéroïdes.
Quelques-unes de tes signatures prouvent que tu permettais au doc d’utiliser ces
médocs. Je savais que quand tout ça péterait, tu aurais besoin que je te sorte du
pétrin. J’aurais réglé l’embrouille et je t’aurais ramenée chez nous, à ta place. (Un
rire glauque gargouille dans sa gorge.) Mais le meilleur est un accident : le
combattant qu’on droguait était celui qui se tapait ma femme. (Un sourire
satisfait étire ses ecchymoses.) Je gagne sur toute la ligne.
Quel sale enfoiré ! Je lui attrape fermement le sexe et le tords de toutes mes
forces. Il hurle de douleur, et du sang perle à ses lèvres recousues.
— Pas cette fois, Stew. (Je m’écarte du lit, m’échappant de justesse quand il
tente de m’agripper par les cheveux.) Cette fois, c’est moi qui gagne.
La porte s’ouvre derrière moi, et je n’ai pas à regarder pour savoir que cinq
policiers armés sont entrés.
Stew se rembrunit, les yeux brillants de haine.
— Vous avez tout ce qu’il vous fallait ? dis-je sans me retourner.
Le lieutenant Hodgeson se place près de moi.
— Clair et net. Beau boulot. (Il fusille Stewart du regard.) La liste des
accusations contre vous s’allonge, monsieur Moorehead, y compris une plainte
pour viol. Je pense que vous aurez besoin d’un bon avocat.
— Sale petite pute ! écume-t-il en gesticulant et en tirant sur ses fils et tubes.
Je vais te buter !
Trois agents s’approchent et le menottent au lit.
— Monsieur, vous venez d’ajouter une accusation pour avoir menacé cette
femme. Je vous suggère de garder le silence jusqu’à l’arrivée de votre avocat.
Je retire mon micro caché, les fils et la boîte sous mes vêtements.
— Je peux y aller ?
— Absolument, répond le lieutenant en me souriant. Oh, et pour information,
M. Daniels a été relâché sur caution la nuit dernière.
— Oh… heu… (Il est libre.) C’est une bonne nouvelle.
Il hoche la tête et se tourne vers ses agents, qui tentent toujours de maîtriser
Stewart.
Les genoux tremblants, j’ordonne à mes jambes de me porter hors de la
chambre. Que pense Blake de moi en ce moment ? C’est ma faute s’il a un casier
judiciaire. C’est moi qui ai condamné sa carrière, détruit sa réputation. Il ne me
pardonnera jamais.
Je voudrais courir chez lui, me jeter à ses pieds et sangloter jusqu’à ce qu’il
prenne pitié de moi, mais je suis sans doute la dernière personne qu’il a envie de
voir.
Après cette victoire, la défaite m’assomme. Après tout, quelle joie puis-je
trouver dans ma liberté si je ne peux pas la partager avec les gens que j’aime ? Je
me rappelle qu’Axelle est avec moi, qu’elle est ma priorité. Elle me suffira
toujours.
Même si mon cœur me crie qu’il manque autre chose.
Chapitre 32

Blake

J’ai déjà passé neuf heures comme ça. Assis devant mon ordinateur à écumer
tous les moteurs de recherche possible, sans rien trouver. Pas de trace du
docteur Michael Xavier. Nulle part.
J’ai fait une pause dans ma chasse à l’homme pour faire des recherches sur les
drogues trouvées dans mon corps. Elles pouvaient être ingérées et injectées. Rien
de plus simple que de les inoculer sans que le patient s’en doute.
Cet enfoiré m’a bien niqué. Et maintenant il a disparu.
Je referme mon portable d’un coup sec et le jette sur le lit près de moi. Mon
estomac gargouille pour me rappeler que je devrais quitter ma retraite dans la
chambre d’amis ou me laisser mourir de faim. La dernière option a un certain
attrait, mais je ne peux pas me permettre de mourir déjà. Pas avant d’avoir
dégotté l’enflure qui m’a pourri la vie et l’avoir fait payer pour ses actes.
J’enfonce les poings contre mes yeux.
— T’iras nulle part en chialant sur ton sort, concentre-toi !
J’attrape mon téléphone. J’ai des appels manqués. Deux de mon frère, un du
lieutenant Hodgeson. Rien de Layla.
Hors de question de l’appeler. Et si elle m’envoie chier ? Je parcours le
répertoire jusqu’à son numéro, et mon pouce effleure la case verte d’appel.
J’essaie d’ignorer la petite voix qui me défie de l’appeler. J’ai répété ce petit
manège une dizaine de fois depuis ce matin.
— Et merde !
J’appuie sur la touche.
La sonnerie retentit, et je retiens mon souffle en attendant d’entendre sa voix.
Merde, qu’est-ce que je fous ? Elle m’aurait appelé si elle voulait parler. Un
répondeur automatique retentit et me propose de laisser un message. Je
grommelle. On me refuse même le plaisir d’un message enregistré, avec sa vraie
voix. Ça aurait déjà été quelque chose.
Une sonnerie stridente retentit, et je me pétrifie. Dois-je laisser un message ?
Que faut-il dire ? J’ai la gorge sèche. J’ouvre la bouche mais je n’y arrive pas. Je
raccroche.
Je me passe la main sur la tête. Un million de notions m’encombrent l’esprit, et
je ne peux les empêcher de tourner à toute allure. Layla a mieux à faire pour le
moment. Elle m’appellera quand elle sera prête… ou jamais. Merde !
Cette prise de tête me distrait. J’ai à faire et je dois m’en charger. Je dois
consacrer mon énergie à prouver mon innocence. J’appelle le lieutenant
Hodgeson.
— Monsieur Daniels ?
— Salut, Dave. Vous vouliez me prévenir que j’avais oublié ma brosse à dents
en prison ? Si c’est le cas, vous pouvez la garder.
Il rit.
— Non, rien de tel. Avez-vous du temps pour passer au poste aujourd’hui ? Je
dois vous parler.
Je laisse tomber la tête sur l’oreiller et grogne.
— Je ne sais pas, la dernière fois qu’on a parlé au poste, j’ai fini derrière les
barreaux.
— C’est juste. Et si on allait boire une bière ?
— Ah, là, ça me parle.
— Super. On se retrouve au Tatou à 17 heures.
— À plus tard.

Je passe les portes du Tatou à l’heure convenue. C’est un petit bar pour les
gens du coin, qui se vante de servir la bière la plus fraîche de la ville. C’est le
genre d’endroits où il faut dix minutes pour ajuster son regard en quittant la rue
ensoleillée pour sa salle sombre. Le son des boules de billard qui se heurtent et la
musique country médiocre sont réconfortants. C’est une distraction bienvenue
face au chaos qui m’agite le crâne.
Je traverse la salle vers le comptoir, et les habitués me suivent des yeux. Les
billes de billard s’immobilisent et les conversations se changent en murmures. Je
baisse la tête et me masse le front en une tentative pathétique pour me cacher.
J’aurais dû m’attendre à ce genre de malaise en sortant en public. Après tout, ces
gens me prennent pour un tricheur qui a sali la réputation du sport le plus
rentable de Las Vegas. J’aurais peut-être dû opter pour le rendez-vous au poste.
Dave est assis au bout du bar, une bière à la main. Il me fait signe.
Je me glisse entre deux motards qui ne font rien pour m’aider et j’atteins les
tabourets avec soulagement.
— Vous êtes en avance, dis-je en montrant la pinte à demi vidée du lieutenant.
— J’ai eu une journée de dingue. (Il fait signe au barman de lui en resservir
une.) Qu’est-ce que vous buvez ?
Je commande une Sierra Nevada et remarque que l’activité de la salle est
redevenue normale.
— Alors, qu’est-ce qu’il y a ?
Inutile de finasser. Il a quelque chose à me dire, et je ne veux pas traîner ici
plus longtemps que nécessaire.
— Nous avons avancé sur votre affaire.
Le barman nous apporte les boissons, et Dave le remercie d’un signe de tête.
— Bonne nouvelle. Vous avez chopé l’enfoiré de médecin qui m’a dopé ?
J’agrippe ma bouteille de bière si fort que je m’engourdis les doigts.
— Non.
— Merde !
Mes biceps tressautent, et j’aimerais jeter ma bière à travers la pièce, mais sans
les drogues qui m’aveuglent je contrôle facilement cette pulsion sauvage.
— Mais il y a du nouveau. Quelque chose a été porté à notre attention par un
témoin oculaire…
— Dave, mec, abrégez. J’ai tout perdu. Ma carrière, ma nana, sa gamine. Si
vous avez de bonnes nouvelles, balancez.
— Très bien. (Il tourne son tabouret face à moi.) Stewart Moorehead a tendu un
piège à sa femme. C’est lui qui a causé ce qui vous est arrivé. Mais il n’a pas agi
seul. Il avait un complice pour tout organiser. (Il se penche.) Taylor Gibbs.
Je me lève d’un bond, et les battements de mon cœur résonnent à mes oreilles.
Mes muscles se contractent sous le besoin de briser quelque chose.
— Vous vous foutez de moi ?
Il secoue la tête et m’explique comment Stew a obtenu un poste pour Layla à
l’UFL en promettant à Gibbs le coup de pub dont il rêvait.
Je n’arrive pas à me rasseoir et je prends le temps de digérer cette nouvelle. Je
ne suis pas surpris que Stew ait manigancé toute cette histoire rien que pour
nuire à Layla. Elle-même disait qu’il l’avait laissée partir trop facilement.
Mais Gibbs ! Je savais qu’il aurait vendu son âme pour apparaître dans les
médias, mais aller jusqu’à discréditer notre sport pour faire les gros titres d’un
journal de merde ? Je ne peux pas croire qu’il ait sacrifié l’un de ses combattants.
Il n’a pas seulement détruit ma carrière, il a sali le nom de l’UFL. Autant chier
directement sur les arts martiaux mixtes en nous faisant un gros doigt.
— Nous avons arrêté M. Moorehead et nous sommes après Gibbs. C’est là que
vous entrez en scène. La police de Vegas a besoin de votre aide pour obtenir ses
aveux. Sinon, ce sera sa parole contre celle de Stewart.
— Je suis partant. Je ferai le nécessaire, du moment que ça permet de le faire
tomber.
— J’espérais que vous diriez cela. (Il désigne mon tabouret.) Asseyez-vous.
Je suis tellement remonté par l’adrénaline que j’ai du mal à rester en place,
mais je me reprends pour l’écouter attentivement. Il m’explique son plan, et pour
la première fois depuis un moment je reprends espoir.
— Vous pensez que ça va marcher ? Que je pourrai enregistrer sa confession ?
J’avale une longue gorgée de bière.
— Aujourd’hui, cela a fonctionné à merveille.
Il essaie de dissimuler son sourire en toussotant.
— De quoi parlez-vous ? Pourquoi vous souriez comme une gamine ?
— Comment croyez-vous que nous ayons obtenu cette information de Stewart ?
Nous avons équipé Layla d’un micro et l’avons envoyée lui parler.
Une pierre me tombe dans l’estomac à l’évocation de Layla et de Stew dans la
même phrase, et la peau me démange. Mais cet agacement n’est rien en
comparaison de ma colère.
— Pourquoi avez-vous fait ça ? Vous avez joué sur les sentiments de Layla pour
qu’elle retourne affronter l’homme qui l’a violée en réunion ? Celui qui lui avait
menti en prétendant être le père de…
— Du calme, Blake, coupe-t-il en levant les mains. C’est elle qui est venue nous
trouver, c’était son idée.
— Son idée ?
— Elle avait des doutes sur le docteur Xavier. Vos tests sanguins positifs l’ont
décidée, et elle a souhaité prouver sa théorie. Elle est venue me soumettre son
idée en affirmant pouvoir obtenir des aveux.
J’ai la tête qui tourne. Je me retiens contre le bar et pose la tête dans mes
mains.
Elle a fait tout ça ? Pour moi ?
Moi, le type qui a failli l’étrangler dans son salon ? Devant sa gamine ?
Je ravale la boule qui se forme dans ma gorge.
— Elle a vraiment fait ça ?
Il a la décence de regarder ailleurs pendant que je digère ce qu’il vient de dire.
— Elle était très déterminée.
C’est une mère célibataire, avec une bouche à nourrir. Son travail est la clé de
son émancipation de Stewart. Pourtant, elle a mis tout ça en danger pour sauver
ma réputation. Après tout ce que je lui ai fait, elle essaie encore de me protéger ?
Car c’est bien ça, forcément. Je brûle de poser une question. Si elle tient tant à
moi, pourquoi ne pas m’avoir donné de nouvelles ? Où était-elle pendant que
j’étais en prison, pourquoi ne pas avoir répondu à mon appel ? C’était peut-être
son cadeau d’adieu. Sa façon de me remercier pour les bons moments, comme
pour dire qu’elle était navrée que ça n’ait pas marché entre nous.
Je grogne et me masse les tempes. C’est tellement perturbant. Une chose à la
fois. D’abord, Gibbs.
— J’obtiendrai les aveux de Gibbs. Dites-moi où et quand. Je suis partant.
Même si Dave a fini son service et passé des vêtements de civil, je ne partage
pas mon projet de péter le nez de Gibbs pour avoir comploté avec Stewart contre
Layla. J’attendrai qu’il ait tout balancé, mais je le ferai.
— Rendez-vous au poste à 6 heures du matin. On ira ensemble.
Je repose ma bière et me lève.
— Merci pour le verre.
Mon esprit est déjà parti avant mon corps. J’imagine ma confrontation avec
Taylor, je peaufine déjà mon discours.
C’est le dernier obstacle pour retrouver mon ancienne vie. Je pourrai sauver
ma carrière, c’est un bonus mais pas le but premier.
Je veux récupérer ma nana. Et Gibbs va m’y aider. Je ne veux pas de lot de
consolation.

Entrer dans le centre d’entraînement me met aussi à l’aise que si j’arpentais


Las Vegas Boulevard à poil, avec une hélice accrochée à la bite. Et ça n’a rien à
voir avec le micro collé à ma poitrine. Tout le monde me regarde, employés de
bureau et combattants confondus. Et ces regards n’ont rien d’amicaux, ils me
fusillent des yeux et murmurent d’un air sinistre. Je ne peux pas leur en vouloir.
Ils sont persuadés que j’ai couvert de honte l’UFL. J’agirais pareil à leur place.
Je baisse la tête et joue mon rôle. Ce sera plus simple s’ils pensent que je suis
coupable.
J’approche de la salle de combat quand j’entends appeler mon nom. Je presse le
pas.
— Attends, mec.
Rex accourt, et, à moins de m’enfuir comme un lâche, il faut bien m’arrêter.
— Quoi de neuf ? dis-je avec un regard vers le couloir des bureaux. Je suis un
peu pressé.
Le souffle court, il retire ses gants.
— On m’a raconté ce qui s’est passé. J’ai essayé de t’appeler plusieurs fois, mais
je suis tombé sur ton répondeur. Tu vas bien ?
— Ouais. On se parlera plus tard. Je dois parler d’un truc avec Gibbs.
Je tourne les talons.
— Blake, mec.
Sa voix est inquiète, et je le regarde par-dessus mon épaule.
— Je sais que tu ne l’as pas fait. J’ai combattu des années avec toi, et…
Il se mord la lèvre inférieure, comme pour chercher ce foutu anneau qu’il ne
porte jamais quand il s’entraîne. Il abandonne et hausse les épaules.
— Je voulais juste que tu le saches.
— Merci, mec, j’apprécie.
Je me dirige vers le couloir, conscient que si je reste une minute de plus à
parler de mon innocence je vais trop m’enflammer pour faire ce que je dois faire.
Je m’arrête juste devant le passage qui mène au bureau de Taylor et je prends
une profonde inspiration. J’appréhende moins de lui tirer les vers du nez que de
passer devant le poste de Layla. Jonah m’a dit qu’elle avait pris quelques jours,
mais il n’a pas précisé combien. Qu’est-ce que je vais faire si elle est revenue ?
Je n’ai pas le temps d’y penser, et j’avance. Personne, Dieu merci ! Je regarde le
bureau, resté en l’état, avec la photo d’Axelle qui sourit paisiblement, juste au
milieu du reste. J’accueille la douleur qui me tord la poitrine et m’en sers pour
me motiver.
La porte de Taylor est ouverte. Il est assis et lève les yeux de son ordinateur
sans rien dire.
J’adopte ma démarche la plus pathétique et entre en refermant la porte.
— Tu as une minute ?
— Tu n’es pas censé être là. Tu es en conditionnelle.
Il a l’air presque satisfait, et maintenant je comprends pourquoi.
— Je ne suis pas venu m’entraîner.
Il me désigne une chaise.
— Assieds-toi.
J’obéis et je baisse les yeux, pour deux raisons. D’une part, ça me donne l’air
désespéré ; de l’autre, si je vois sa sale gueule, j’aurai trop envie de le démolir.
— Je n’suis pas du genre à faire des manières, alors je vais aller droit au but.
Je sais que tu as passé un accord avec Stewart Moorehead. Il a avoué t’avoir
envoyé Doc Z si tu engageais Layla.
Taylor me regarde avec intensité, les lèvres serrées.
— Layla est retournée avec son mari. Il a eu ce qu’il voulait, mais moi, je me
suis fait baiser dans la manœuvre.
— Je ne vois pas de quoi tu parles.
— Taylor, j’ai tout perdu. Ma nana, ma carrière, ma réputation. Le combat, c’est
tout ce que j’ai. Alors je suis venu te faire une proposition.
Il ne dit pas oui, mais il ne se barre pas en courant non plus.
— Je vais admettre que j’ai pris des stéroïdes. Je vais reconnaître que j’ai cédé
à la pression du combat contre l’Ombre. Je vais supplier mes fans de me
pardonner. Ça fera une super pub pour l’UFL.
Son regard s’éclaire. Quelle enflure !
— J’irai dans les émissions, je donnerai des interviews, ce que tu voudras. Je te
demande juste de me garder parmi tes combattants, en me soutenant pendant
cette confession. Montre au public que tu me pardonnes et que tu m’accordes une
seconde chance.
— C’est tout ? Je n’aurai qu’à montrer mon soutien ?
— Ouais, rien d’autre. Je dois avouer, c’était malin. Je n’ai jamais vu les médias
parler autant de l’UFL. Tu as négocié votre coup comme un chef. (Je me gratte le
menton et souris.) Mais j’ai quand même une question. Le choix des stéroïdes,
c’était risqué. Ça aurait pu discréditer le sport et tu aurais perdu. (Je me penche
et murmure, assez fort cependant pour que le micro enregistre.) Comment tu as
su que ça marcherait ?
— Je ne sais pas de quoi tu…
— Arrête ton char, Gibbs. Si on doit bosser ensemble, on devrait renoncer à se
mentir. Je t’offre un truc énorme. Les flics cesseront d’enquêter sur l’UFL, sur Doc
Z, mais il faut que je te fasse confiance. Alors, dis-moi. Comment tu as su ?
Il regarde la pièce comme pour réfléchir à mes mots.
— Comment je sais que tu ne vas pas tout faire foirer ?
Je lève les mains.
— C’est toi qui commandes. La parole du dirigeant de l’UFL contre celle de son
combattant tout juste sorti de taule ! Personne ne me croira contre toi.
Il pousse un profond soupir et hausse les épaules.
— C’était un accord d’affaires, rien de personnel.
C’était personnel pour moi, fils de pute !
— Ouais, les affaires, je comprends.
— Lance Armstrong a fait parler partout de cyclisme avec son scandale. Il m’a
semblé que je pourrais faire pareil.
Ma rage menace d’avoir raison de mon contrôle. Mais, si j’explose maintenant, je
pourrai retourner chercher sur Internet un médecin qui n’existe pas. Je ravale
ma colère.
— Mais le dopage sanguin et les stéroïdes, ça fait de la mauvaise pub.
Il m’adresse un sourire démoniaque.
— Il n’y a pas de mauvaise pub.
Il me faut toutes mes forces pour afficher un faux sourire. Il glousse, et je pense
avoir été convaincant. Mais il m’en faut plus.
— C’était pas personnel, OK, mais pourquoi moi ?
— Mauvais endroit, mauvais moment. On aurait pu opter pour d’autres
combattants et les doper par voie orale, mais tu avais besoin de cortisone. C’était
pratique. J’aurais pu attendre une opportunité vraiment parfaite, mais ton
combat était tout proche, alors… (Il hausse les épaules.) J’ai accepté d’attendre
que tu sois testé avant le combat. C’était l’idée de Stewart de te provoquer à le
frapper chez Layla. Avec la dose que tu avais déjà reçue, il était sûr de provoquer
un accès de rage dû aux stéroïdes. Doc Z lui avait confié que tu étais déjà tout
près d’une roid rage. Il a décidé de te pousser un peu. Tu sais, je n’étais pas
d’accord sur ce point. Je pensais que les stéroïdes suffisaient, mais il voulait que
tu paies le prix fort pour t’être tapé sa femme.
— Merci d’être honnête, Gibbs.
Je me lève, incapable de supporter un mot de plus de ce putain de traître. Mon
organisme a évacué les stéroïdes, et je ne ressens plus l’envie d’arracher les
membres des gens. Ça ne veut pas dire non plus que je ne brûle pas de lui
exploser la gueule.
Il se lève aussi et contourne son bureau.
— Je suis content que tu sois venu me trouver, Blake. Maintenant que tout est
clair, je crois qu’on va pouvoir retourner la situation à notre avantage, dans
l’intérêt de l’UFL.
Il me tend une main que je serre en souriant.
— Je suis d’accord.
Je tire sur son bras et l’attrape derrière la tête pour lui abattre la face contre le
coin de son bureau.
Il grogne et se prend le visage dans les mains. Son nez pisse le sang.
— Retourne toujours cette situation-là, connard !
Je fais volte-face et me dirige vers la porte, qui s’ouvre justement.
Des agents en civil envahissent la pièce et ordonnent à Taylor de coopérer. Le
lieutenant Hodgeson attend dehors, appuyé contre le bureau de Layla. Il retire
son écouteur.
— Plutôt facile, non ?
Je retire le micro de ma poitrine et lui tends l’équipement.
— Ouais. Mais faites gaffe, dis-je avec un geste du pouce vers le bureau de
Taylor. Le sol doit être bancal ou je ne sais quoi, Gibbs a trébuché et s’est blessé
au visage.
Il lève les sourcils mais n’ajoute rien.
— Je regarderai où je mets les pieds. (Il se décale et remarque la photo d’Axelle
qu’il regarde.) Elle est mignonne.
— Ouais… Comme sa mère.
— Eh bien, je crois qu’on a tout fini ici. Je suis sûr que votre avocat vous
informera des détails. (Il me rend le cadre.) On dirait bien que vous avez retrouvé
votre vie, le Serpent.
Ma vie, en effet.
Mais pas mon cœur.
Chapitre 33

Layla

Je respire de nouveau. Une fois la confession de Stewart obtenue, je suis


rentrée et j’ai dormi quinze heures d’affilée. Piéger mon ex comme un agent
double de la police était épuisant. Mais à présent il est enfermé et va payer pour
ce qu’il m’a fait, pour ce qu’il a fait à Blake, et cette idée m’aide à me détendre.
Il est 15 heures, et j’entre dans la cuisine pour manger un morceau. Axelle est
sortie avec Cara, et je n’ai plus que le silence pour compagnon. Je suis consciente
que ce retour à la vie sociale ne veut pas dire qu’elle est guérie, qu’il faudra du
temps, et je ne sais même pas si elle y parviendra.
Elle a appris que l’homme qu’elle avait toujours considéré comme son père était
un menteur et un violeur, et ce n’est pas le genre de découverte que l’on digère
facilement. J’ai proposé de chercher son père biologique, de faire passer des tests
sanguins, mais elle a refusé. Je ne veux pas la brusquer et je lui ai laissé la
liberté nécessaire, le temps de gérer ces révélations. Peut-être que dans quelques
années, même si elle jure qu’elle ne veut pas savoir, elle changera d’avis.
Personnellement, je commence seulement à prendre conscience de la manière
dont elle a été conçue. La colère, la trahison, la confusion se disputent la maîtrise
de mes sentiments. Mais la honte les submerge tous. Je regrette de ne pas avoir
vu clair dans les intentions de Stewart avant de lui offrir ma vie, j’ai honte de ne
pas avoir protégé Axelle des conséquences de mes déplorables décisions. Je crois
qu’il nous faudra des années de thérapie, mais ce n’est pas décourageant. C’est
même réconfortant. Cela veut dire que dans notre avenir il n’y aura plus de
Stewart, seulement nous.
Seulement nous.
Je prends une profonde inspiration pour repousser la tristesse dévorante qui ne
m’a plus quittée. Blake me manque. Je m’inquiète de ce qu’il devient. Il a perdu
sa réputation, sa carrière, tout ce qu’il a construit et pour lequel il s’est battu.
Tout ça à cause de moi.
Je fouille les placards et repense à cette nuit dans sa salle de musique. Ce
regard déprimé qu’il avait en m’expliquant pourquoi il avait dû cacher son don. Il
y avait été contraint pour se protéger. Même une fois adulte, il dissimulait sa
musique à ses amis, parce qu’il craignait qu’à tout moment quelque chose ne
surgisse pour lui voler encore ce jardin secret.
Et je suis arrivée, et c’est exactement ce que j’ai fait. Je lui ai volé ce qu’il
aimait le plus dans sa vie.
Sa carrière de combattant.
Je n’ai plus faim et je referme les placards. J’ai la tête lourde et j’envisage de
retourner me coucher pour les jours prochains. Je m’assois à la table de cuisine
et me masse les tempes.
— Il va me falloir un nouveau boulot.
Je vais certainement être renvoyée quand la maison mère de l’UFL apprendra
mon implication dans l’arrestation de Gibbs. Je ne peux pas me permettre de
rester plus d’une semaine sans ressources, et ce serait déjà beaucoup. Mais,
heureusement, Vegas propose beaucoup d’occasions de travailler. Une recherche
Internet devrait m’occuper l’esprit pour la semaine… « Toc, toc. »
Je regarde la porte. Qui peut bien passer ? J’ai enfin chargé mon téléphone,
mais je n’ai pas regardé mes appels manqués depuis que je me suis réveillée.
— Qui est-ce ?
Je ne me lève pas. Si c’est un démarcheur, pas la peine de me fatiguer.
— Ouvre la porte, ma morue ! lance la voix reconnaissable entre mille d’Eve, qui
passe par la fenêtre de la cuisine. Tu peux fuir mais pas te cacher !
— Tu vas lui faire peur, la sermonne Raven en sifflant, ce qui me fait sourire.
Layla, c’est nous ! On voulait juste prendre des nouvelles, voir si tu allais bien.
— Ne mens pas, Rave, reprend Eve qui se révèle incapable de chuchoter. On est
venues te sortir de ton trou. Laissenous entrer. Tous ces cintres me niquent les
doigts.
— Eve, ne sois pas si insistante, s’énerve Raven.
Je me couvre la bouche, mais je ris à gorge déployée. Ces deux-là ne partiront
pas, et, si j’ai bien cerné Eve, elle en viendra même à des mesures extrêmes si je
n’obéis pas.
— T’as encore rien vu. Si elle n’ouvre pas dans les trois prochaines secondes, je
vais exploser cette…
Je me lève en hâte et j’ouvre la porte.
— Non, arrête ! Je suis là et…
Oumf !
Raven se jette dans mes bras si passionnément que je manque de basculer.
— Oh, Layla, pourquoi ne répondais-tu pas au téléphone ? (Elle s’écarte et me
prend par les épaules pour m’étudier des pieds à la tête.) Tu vas bien ? Tu as l’air
un peu fatiguée mais correcte.
Eve referme la porte d’un coup de pied et passe dans le couloir, les bras
suffisamment chargés de vêtements pour remplir un dressing.
— Je vais bien. Désolée, pour le téléphone. Il était à plat, et je viens seulement
de recharger la batterie.
Elle continue à m’observer de ses incroyables yeux bleu-vert.
— Je crois que tu as besoin de sortir.
Elle me prend la main et m’entraîne dans ma chambre, où Eve a disposé des tas
de vêtements encore sur leurs cintres, sur mon lit défait.
— Non, je ne suis pas d’humeur à sortir.
Je m’adosse à ma commode en regardant les robes et ensembles épatants
qu’elles ont apportés. Je croise les bras, en espérant qu’elles l’interprètent comme
un signe de résistance. En vérité, j’ai surtout envie de me jeter sur ces fringues
du tonnerre pour fouiller comme une fiancée pendant les soldes d’une boutique
de mariées…
— Nan, nan… J’me suis pas fait une tendinite à porter toutes ces merdes ici
pour que tu te défiles comme ça. (Eve se masse l’épaule en grimaçant.) Alors file
te doucher qu’on te choisisse une tenue.
Raven s’assoit au bord du lit avec un regard suppliant.
— Allez, Layla ! Ça te fera du bien. Une soirée entre filles, à boire des coups et à
rigoler de rien… Qu’est-ce que t’en dis ?
C’est vrai que c’est tentant. Un verre ou deux ne me feraient pas de mal. Après
ma longue sieste, je n’ai plus sommeil.
Je hausse les épaules.
— Ouais, ça pourrait être sympa.
— Elle est partante ! s’exclame Eve en me tournant en direction de la douche.
Va te laver et on te trouvera un truc à mettre. Y a du choix ; ça, tu ne peux pas le
nier.
— Merci, les filles.
J’abandonne Eve à la porte de la salle de bains. Je la pousse pour plus
d’intimité, mais sans la fermer vraiment pour pouvoir encore discuter. Je tourne
le robinet d’eau chaude et me déshabille.
— Où est-ce qu’on va ? J’ai entendu parler d’un bar à vin sympa, le
Cosmopolitan.
— Oh… heu… on pensait opter pour un truc plus détendu, répond Raven.
Détendu, ça me va.
— Crache le morceau, balance Eve juste assez fort pour que j’entende.
Là, ça me va un peu moins…
Je m’entoure d’une serviette et je reviens dans la pièce. Elles sont tout près et
discutent en chuchotant fébrilement.
— Cracher quel morceau ? dis-je en inclinant une hanche d’un air de défi.
— Hein ?
Raven joue les innocentes, mais ça ne prend pas.
— J’ai élevé une ado, je suis devenue un détecteur de mensonge sur pattes. (Je
leur adresse des regards noirs à l’une et à l’autre.) Où avez-vous prévu d’aller ?
Raven s’éclaircit la gorge.
— C’est une surprise.
— Je déteste les surprises.
Eve s’avance en souriant.
— On va au Blackout. Il y a un tournoi musical entre groupes.
— Non, pas question. Je n’irai pas. Je ne peux pas.
Je tourne les talons vers la salle de bains pour remettre mes vêtements.
Elles me suivent.
— Layla !
— Je ne suis pas prête. (Je secoue la tête.) Je ne peux pas.
— Il ne sera pas là. Jonah a vérifié. Son frère est arrivé en ville hier soir, et ils
vont aller jouer au casino, me rassure Raven.
— Comment être sûre qu’ils ne viendront pas faire un tour ? Je vais être sur le
qui-vive toute la soirée à me demander s’il ne risque pas de passer la porte.
Je resserre ma serviette pour l’empêcher de glisser.
— Il ne débarquera pas comme ça, répond Raven d’un air triste.
— Tu n’en sais rien.
Elle échange un regard avec Eve.
— Si, je le sais. Il s’est retiré quelque temps. Pas juste des combats mais de
tout. Il a dit à Jonah qu’il avait besoin d’être seul quelques semaines.
— Oh !
Évidemment… Il pleure la perte de sa carrière et de sa réputation. Même le
plus loyal de ses fans a maintenant des raisons de douter de lui. Les athlètes ne
se remettent jamais vraiment d’un scandale lié aux stéroïdes.
Tout est ma faute. Si je ne l’avais jamais croisé, si j’étais restée à Seattle… Je
ferme les yeux et refoule cette pensée douloureuse.
Brusquement, l’idée de me soûler me semble irrésistible. La brûlure de l’alcool
devrait calmer la douleur dans ma poitrine. Je vais laisser Raven et Eve
m’habiller comme elles le décident et me traîner où il leur plaira. Du moment
qu’une bouteille m’aide à oublier, ne serait-ce que pour une nuit…
Je regarde tour à tour leurs regards inquiets.
— C’est bon, donnez-moi un quart d’heure.
Ma voix fait écho à mon état d’esprit. Distante, comme robotisée.
Elles hochent la tête et me laissent reprendre ma douche. La honte s’insinue en
moi avec la soif de vengeance, et cette vague fait couler mes larmes amères. Les
sillons brûlants se dissolvent dans le jet chaud comme s’ils n’avaient jamais
existé. Si seulement cette méthode pouvait me permettre de faire disparaître mon
passé en fumée…

— Layla, tu devrais y aller plus doucement ! me crie Raven par-dessus la


musique puissante.
J’avale un autre shot baptisé « Boule de feu », dont Mac m’a révélé qu’il
s’agissait de whisky à la cannelle. Quoi qu’il en soit, c’est rudement bon, et la
chaleur intense me descend dans l’estomac.
— T’inquiète.
Je hoche la tête au rythme de la guitare du groupe métal Zombie Diet, qui joue
sa dernière chanson.
Nous avons déjà entendu trois groupes, et ils sont de mieux en mieux. Cela dit,
mon sens critique est peut-être influencé par la multiplication des Boules de
feu…
La musique s’étend, et la foule éclate en applaudissements tonitruants. Je
glisse les doigts dans la bouche pour siffler, mais je ne fais que projeter un nuage
de bave parfumée à la cannelle. Je glousse de ma maladresse et remarque du
coin de l’œil que Raven dit quelque chose à Eve. Pas besoin d’être sobre pour
deviner de quoi elles parlent.
Ouais, je suis bourrée.
Nan, j’en ai rien à foutre.
Et, ouais, c’est parce que j’ai un putain de cœur brisé.
Je n’ai pas la force de prendre ma défense, et je reste dans mon petit monde
d’apitoiement et de picole. You hou…
Le Blackout est bondé. Même si Blake se pointait, j’aurais du mal à le repérer
dans une foule pareille. Je le vois pourtant partout où je regarde. Son souvenir
est partout dans le club. De la table où nous avons parlé de Metallica à ce mur
contre lequel il a embrassé une fille si passionnément que je l’ai ressenti à l’autre
bout du bar. Ma poitrine se serre. Mmm, pas encore assez ivre !
— Mac, un autre, s’il te plaît. Heu… non, deux, plutôt.
Je dresse deux doigts et de l’autre main désigne mon shot vide.
Eve me colle dans la main un grand verre rempli d’un liquide transparent et de
glaçons.
— Tiens, bois ça.
Je le lève sous mon nez et renifle.
— C’est quoi ?
— De l’eau. Bois.
Pouah ! Je grimace et le lui redonne, en répandant quelques éclaboussures.
Oups.
— Non merci.
— Tu vas gerber ou tomber dans les pommes, ou les deux. Bois ça.
Eve a un ton de parent autoritaire. Ça ne me plaît pas.
Je me tourne vers elle, chancelant sur mes talons hauts léopard qui font des
merveilles sur l’allure de mes jambes et de mon derrière, mais ne valent rien pour
mon équilibre.
— Arrête de me dire ce que je dois faire. (Je plonge un doigt dans ma poitrine.)
J’suis une grande fille.
Je tape du pied.
— Eve s’en fait pour toi, c’est tout, comme moi, explique Raven.
Je leur jette un regard assassin.
— J’ai pas besoin de votre inquiétude. Je peux m’occuper de mo…
Ma cheville se tord, et Eve me rattrape.
— Je vois, je vois. Viens te poser là, « grande fille ».
Elle m’aide à m’installer sur un tabouret.
Merde, j’ai dû picoler plus que je ne le pensais ! J’attrape le verre d’eau et avale
quelques gorgées, mais j’envoie un regard terrible à Eve pour ne pas non plus
admettre qu’elle a gagné. Je fais ce que je veux, quand je le veux. Et c’est pas
parce que quelqu’un me dit qu’il faut ou que… Argh… On s’en fiche.
— Arrête de sourire. T’as pas gagné, dis-je en avalant les dernières gouttes.
— Je sais, la dure, dit-elle sans perdre son air réjoui.
Je prends un autre shot pour prouver que c’est moi qui décide, mais je me
demande si elle n’a pas raison. Si je n’arrête pas, je vais passer la nuit la tête
dans la cuvette jusqu’à m’endormir sur le carrelage…
— Frappe des mains, Las Vegas ! lance une voix dans les enceintes pour attirer
l’attention des spectateurs. Et accueille le groupe Ataxia !
Les cris enthousiastes se mêlent à une seule guitare électrique.
Nous avons des places parfaites, suffisamment proches de la scène mais un peu
sur le côté, pour ne pas être prises dans le pogo de la foule dans la fosse. Le son
de la guitare électrique continue dans le noir, et chaque note résonne de plus en
plus fort dans la pièce. L’énergie des spectateurs est contagieuse, et nous nous
mettons à hurler comme les dernières des groupies.
— Bienvenue au tournoi ! lance la voix rauque et profonde de Rex dans les
haut-parleurs.
Le groupe est toujours invisible, mais l’annonce vient de la scène.
— Merci de venir soutenir votre scène musicale locale !
Le guitariste continue son air complexe et mélodique. J’ai la chair de poule et le
cœur qui bat.
— On a un petit cadeau spécial pour vous, ce soir. (La foule s’enflamme.)
Content de voir que vous êtes chauds ! (Rex glousse, et la foule fait encore plus de
bruit.) Avant de jouer nos chansons, un invité spécial a quelque chose à dire.
Eve et Raven me regardent, aussi perplexes que moi. Un « invité spécial » ?
Le solo de guitare entonne l’introduction d’une chanson que j’ai écoutée un
million de fois et que je connais par cœur. Je me mets à sourire de toutes mes
dents et bondis sur mon tabouret.
— Oh, mon Dieu ! Bon Jovi ! J’adore cette chanson !
Je suis tout excitée et j’ai hâte de chanter avec le groupe. Je lève les bras et
hurle en libérant mon côté fan hystérique.
Les lumières de la scène ne sont pas encore allumées quand Rex commence à
chanter. Je lance les paroles que j’ai répétées tant de fois, comme une choriste
plutôt acceptable à… Une petite minute…
Ce n’est pas la voix de Rex.
Les haut-parleurs renvoient une voix rocailleuse qui apaise mon âme et
enflamme mon sang. Après les sept premiers mots, les lumières éclatent,
aveuglantes.
Mes yeux mettent une seconde à s’adapter et… Putain de merde !
Blake se tient en avant-scène. Une vague de vertige me saisit, et je me retiens à
la table. Je cligne des yeux pour dissiper cette hallucination, sans doute due à
l’alcool, mais mes battements de paupières n’y changent rien. C’est bien lui. Il
tient sa guitare bas sur les hanches, maintenue par une lanière passée à
l’épaule, et ses doigts dansent sur les cordes. Et cette voix, de terre et de soie,
coule dans le micro et me transperce le cœur.
I’ll Be There for You n’a jamais été aussi parfaite.
Mon cœur me remonte dans la gorge, et j’essaie de ravaler la boule d’émotion
qui m’étouffe déjà. Blake enchaîne les paroles comme un dieu du rock dans toute
sa gloire, et les applaudissements explosent. Il maîtrise son instrument avec
toute la grâce d’un musicien rompu au classique, mais avec le magnétisme
sensuel d’un pro du heavy metal.
Ma poitrine se gonfle de fierté, et mon cœur bat un peu moins fébrilement. Il l’a
fait. Il est monté sur scène, devant tous ces gens, et s’est affirmé en public. Il a
enterré son passé en révélant son talent. C’était son dernier secret. La tristesse
s’invite au sein de ma fierté, mais je l’envoie se faire voir, puis je me perds dans la
musique.
La musique s’enroule au-dessus de nos têtes, et Rex accompagne le chant,
choriste parfait à côté de Blake. Je récite les paroles en silence tandis que la foule
les scande à haute voix. Et soudain, comme si je l’avais appelé par la pensée, son
regard croise le mien, malgré la foule. Ma main se pose d’instinct sur ma gorge. Ne
pleure pas, ne pleure pas.
Il change légèrement de posture pour me regarder en face. Ses yeux
transpercent les miens, et il chante deux vers simples, une dizaine de mots écrits
il y a plus de vingt ans et qui parlent directement à mon cœur.
Et voilà, aussi simplement que cela, je sais. J’en suis plus certaine que s’il était
descendu de scène pour me le dire. C’est pour moi. Il est venu chanter sur scène,
révéler son secret, pour moi.
Mes larmes coulent abondamment, brûlantes. Je me soulève de mon tabouret.
Il me regarde toujours, comme s’il n’y avait que nous au monde. Des picotements
me courent sur la peau, et pour la première fois j’aimerais que cette chanson
adorée prenne fin. Les jambes me démangent de courir vers lui, mes bras se
crispent de l’envie de l’enlacer.
Enfin, la mélodie ralentit. Je bondis de ma place et fends la foule. Malgré mes
talons, je suis encore trop petite pour dépasser les têtes qui m’entourent et
distinguer la scène, mais je continue. La chanson prend fin, et la foule lance des
acclamations. Et s’il retournait en coulisses avant que j’aie le temps de le voir ?
Je joue des mains et des coudes pour écarter les gens. Plus je me rapproche,
plus la foule devient houleuse. Les adeptes de pogo agitent les bras et se rentrent
les uns dans les autres. Un mec me frappe de côté et m’envoie voler contre un
autre. Je tangue, et la combinaison de nervosité et d’alcool me déséquilibre.
— Eh, si un autre d’entre vous touche ma nana, il aura affaire à moi, gronde
Blake dans le micro.
La foule s’écarte d’un pas et m’ouvre un chemin.
Sa nana…
Je reprends mon équilibre et me dirige vers la scène. Il est là. Un tee-shirt
Black Sabbath s’étire sur sa large poitrine, son jean noir est à tomber, et sa
guitare pend à son côté. Je serre les poings pour réprimer l’envie de lui caresser
le torse et les cheveux. Il bondit de scène et s’avance de deux pas vers moi, puis il
s’arrête.
Je n’arrive plus à faire un pas. Sa présence immobilise mes jambes.
— La Souris ?
Je ravale un souffle et fais rouler ma lèvre tremblotante entre mes dents. Je
n’aurais jamais cru qu’il m’appellerait de nouveau ainsi.
Il tend la main vers moi.
— Viens.
Je recule. Il fronce les sourcils, interrogateur. Il fait encore un pas, mais pas
davantage. Il regarde la salle, puis moi, comme s’il avait peur que je ne m’enfuie.
Il a raison.
Je me penche pour retirer une chaussure à talon et la laisser tomber sur le sol.
Il incline la tête, les lèvres serrées. Je lâche la seconde chaussure, et ses épaules
s’affaissent. Perdu.
Alors…
Je cours.
Poussée par toute mon inquiétude, mon angoisse, des jours de déprime, je
m’affale contre sa poitrine solide. Il m’absorbe aussitôt, m’engloutis entre ses bras
puissants noués autour de ma taille, et il me soulève du sol. Il enfouit le visage
dans mon cou, et je m’accroche à lui de toutes mes forces.
— Oh, merde, la Souris, tu m’as manqué !
La foule siffle et crie. Un sanglot m’échappe, et il me serre plus fort.
— Non, ma belle, ne pleure pas.
— J’ai cru… t’avoir… perdu.
— Jamais.
Il me repose, mais je ne le lâche pas. Il me caresse doucement le dos pour
m’encourager à défaire mon étreinte.
— Tout va bien, je suis là.
Je m’écarte juste assez pour contempler son visage. Ses yeux brillent, et il se
racle la gorge.
— La Souris…, je t’aime. Je n’ai jamais aimé de toute ma vie. Puis tu es arrivée,
et… Ma musique, mes combats…, tout ça n’était rien comparé à toi. Ma vie n’a
aucun sens sans toi.
Je bondis, et il m’enveloppe de nouveau de ses bras.
— Ne m’abandonne jamais, Blake. Je t’en prie, ne m’abandonne jamais.
— Promis.
— Je t’aime, Blake.
Tout son corps se détend sous ce murmure.
— J’ai du mal à croire que tu es vraiment là, comme ça… J’ai eu peur de ne
plus jamais te tenir contre moi.
Ataxia commence son spectacle, et notre espace dans la foule se réduit à
mesure que les corps des fans s’agitent.
Ils deviennent frénétiques quand les premières mesures d’une chanson
résonnent dans les haut-parleurs. Ils nous poussent, et Blake me repose. Il me
prend par la main et me guide en me protégeant de son corps massif, fendant la
foule jusqu’au côté de la scène.
Je regarde derrière moi et vois Eve et Raven sourire. Elles ont été rejointes par
Jonah, Mason et Caleb. Eve m’adresse un pouce levé et un sourire entendu.
Elles m’ont piégée ! Mais j’adore l’idée qu’elles aient joué un rôle dans cette
histoire.
Chapitre 34

Blake

Je n’arrive pas à croire que ça a marché. J’avais peur qu’elle ne s’enfuie en me


voyant. J’avais au moins espéré un sourire poli, peut-être une occasion de parler.
Mais elle m’a offert tellement plus…
Elle s’est offerte à moi.
Je souris et serre sa petite main dans la mienne. Nous traversons la foule du
club jusqu’au côté de la scène. Un videur surveille l’entrée des coulisses. Avant
d’aller plus loin, il faut qu’on parle, et c’est le coin le plus proche et tranquille qui
me vienne en tête.
— Salut, la Brique.
Je serre la main de l’homme taillé comme un bloc de béton.
— Salut, Blake. Quoi de neuf ?
— Il me faut un coin tranquille. Juste pour quelques minutes.
— T’es pas dans un hôtel, mec. (Il regarde Layla puis moi.) Ah, c’est elle, la
fameuse ? (Il l’observe, de ses cheveux blonds éclatants à ses pieds nus.) Bon,
d’accord, vous aurez une chambre, mais un canon pareil mérite plus que
quelques minutes.
Layla se serre contre moi, les joues rosées sous le regard insistant de la Brique.
Je la glisse derrière moi pour la préserver du regard vicieux du videur.
— Garde tes yeux dans ta poche, mec.
Il rit et s’écarte pour nous laisser passer.
— Si t’as besoin d’un coup de main, le Serpent, t’as qu’à m’appeler.
— Va chier !
Je lui adresse un doigt tout en m’éloignant.
— Passe tes quelques minutes avec lui, bébé. Ensuite, reviens me voir, j’aurai
des heures à te consacrer.
Nous sommes déjà à la moitié du couloir, et il continue ses vannes de merde.
— C’est bon, tête de nœud !
Layla rit encore quand je l’entraîne dans une pièce. Elle sent le tabac froid et
l’alcool. J’allume la lumière et je découvre un canapé marron élimé, un miroir en
pied et des murs peints en noir. Ce n’est pas l’idéal, mais ça fera l’affaire.
— Waouh, je ne suis jamais allé dans les coulisses d’une salle de concerts !
Elle se dirige vers le canapé.
— Heu… à ta place je ne m’assiérais pas. On doit trouver un paquet
d’échantillons d’ADN sur ce truc.
Elle grimace et pose les mains sur son ventre.
— C’est dégueu. (Elle esquisse un sourire.) Merci de m’avoir prévenue.
Tout paraissait naturel il y a quelques minutes dans le bar bondé, mais
maintenant que je suis seul face à elle je ne sais plus par où commencer. Nous
restons face à face, et l’air devient électrique.
Elle est fabuleuse. Son petit corps est souligné par une robe noire moulante,
suffisamment échancrée pour révéler le sillon entre ses seins parfaits. Le tissu est
près du corps jusqu’à la taille puis s’évase sur les hanches, coupé bien au-dessus
des genoux. Elle passe d’un pied sur l’autre, et je me rappelle qu’elle n’a plus de
chaussures. Ses ongles peints en rose s’enroulent contre le sol de béton sale.
— Tes pieds… Tu as froid ?
Nos regards se croisent, et elle sourit.
— Ça va.
— Tu veux mes chaussettes ?
— Non, vraiment, ça va.
— Tu es magnifique.
Elle tire sur l’ourlet de sa robe.
— Merci, mais je n’ai aucun mérite. C’est la robe d’Eve. Elle m’a prise en
embuscade avec Raven, chez moi, mais… (Elle incline la tête et regarde le mur en
face d’elle.) Quelque chose me dit que tu le savais déjà.
Merde, elle est fâchée ? Je hausse une épaule et regarde par terre.
— Ouais. Je leur ai demandé de te faire venir.
Je lève les yeux pour juger de sa réaction. Elle passe les dents sur sa lèvre
maquillée en rose. Alors, fâchée ou pas ?
— J’avais tellement de choses à te dire, mais je suis nul pour ça, et avec tout ce
qui s’est passé… (Je passe la main sur ma tête.) Je n’étais pas certain que tu
m’écouterais.
Elle sourit, et je ravale une boule d’espoir.
— J’ai aimé ce que tu avais à dire et j’ai adoré ta façon de le faire. Aucune fille
ne dirait non à Bon Jovi. (Elle se rapproche un peu.) Fini la musique au fond du
placard. Tu as révélé ton secret. Comment tu t’es senti, tu sais, sur scène ?
Je hoche la tête, l’esprit bloqué sur cet instant. J’avais presque oublié que j’ai
joué devant des centaines d’étrangers et une poignée d’amis.
— Je l’ai fait pour toi. Je savais qu’en allant là pour jouer tu comprendrais que
je ne plaisantais pas. Je devais te le prouver.
— Tu en fais ce que tu veux, mais je suis fière de toi.
La sincérité de ses paroles me gonfle la poitrine. Mais, malgré cette fierté, je n’ai
pas encore de réponse à la question qui me tient éveillé et me tord le ventre.
— Est-ce que tu crois qu’avec le temps tu pourras trouver la force de me
pardonner ?
Je demande l’impossible, je le sais, mais je dois me battre, s’il y a une chance de
rester près d’elle.
Elle incline la tête et plisse les yeux.
— Te pardonner quoi ?
— Pour… Je vais le dire, si c’est ce qu’il faut.
Je ne veux pas prononcer ces mots « pour t’avoir étranglée ». Je ravale la bile
qui m’emplit la gorge.
— C’est ce que tu veux, Layla, que je le dise ?
Elle fait quelques pas vers moi.
— Blake, tu n’as pas de raisons de t’excuser. C’est moi qui te dois des excuses.
Si tu ne m’avais pas rencontrée, Stewart n’aurait pas… C’est ma faute si tu as fini
en prison.
— Non, c’est n’importe quoi. J’ai…
Merde, pourquoi est-ce que je n’arrive pas à le dire.
— Tu étais sous l’influence des stéroïdes, Blake. Il t’a piégé.
— J’aurais pu te tuer.
Son souffle sec résonne dans le silence.
— Je ne le crois pas, souffle-t-elle. Je sais que tu aurais arrêté à temps.
Elle n’en sait rien. J’avais perdu la tête, saisi par la folie de ma crise.
— Layla, ce que j’ai fait est impardonnable. Et Axelle a tout vu, putain !
Je me frotte les yeux. En parler avec elle est aussi difficile que de le vivre.
— Tu nous as protégées. Tu es venu à notre secours. Voilà ce qu’Axelle a vu. Le
reste, ce ne sont que des conséquences indirectes, et elle le comprend.
— La Souris… (Ma voix se brise sous le poids de mes sentiments.) Je t’ai fait du
mal.
Elle finit de se rapprocher. Je la prends par la taille et l’attire contre moi,
craignant de la perdre quand elle comprendra que je ne suis pas digne qu’elle me
touche. Ses doigts glissent sur mes biceps, mes épaules, puis se nouent derrière
ma nuque. Je baisse le front contre le sien et ferme les yeux, savourant ce
contact réconfortant.
— Non, c’est à toi qu’on a fait du mal. Ce qu’ils t’ont dit, ce que tu as dû
ressentir… Je ne me pardonnerai jamais de ne pas avoir compris plus tôt.
Je cligne des paupières et rouvre les yeux. Elle me regarde.
— Mais si. Tu m’as mis en garde contre mes compléments, et j’ai été trop
arrogant pour t’écouter. J’aurais dû faire attention à tes conseils.
— Blake, on pourrait passer la nuit à ce petit jeu. Mais la honte ? Elle est si
épaisse qu’on ne peut en faire le tour. Autant nous pardonner et aller de l’avant.
— Je ne te mérite pas, ni ton pardon.
— Conneries ! On était destinés à vivre cet instant, Blake. Nos vies nous ont
menés ici, maintenant, et c’est ce qui nous a forgés. Je te pardonne. Mais toi, est-
ce que tu peux te pardonner toi-même ?
— Je le voudrais. Je suis las de rester prisonnier du passé. (Je frotte le nez
contre le sien.) Où est-ce qu’on va aller, maintenant, la Souris ?
Elle ferme doucement les yeux.
— En avant. Un jour après l’autre.
— Ensemble ?
— Toujours.
Ses lèvres s’entrouvrent.
— La Souris, je peux t’embrasser ?
— J’aimerais vraiment.
Nos bouches se touchent lentement. Je brûle d’ajouter ma langue et mes dents
à ce jeu, pour savourer pleinement la saveur de sa bouche, mais je me retiens.
Mes lèvres caressent les siennes lentement. Elle laisse tomber la tête sur le côté
et ouvre la bouche pour m’accueillir. Je gémis sous la douce saveur de cannelle
qui excite mes sens et je m’adapte à son baiser.
Je passe la main contre son dos et la presse contre moi jusqu’à ce que sa
poitrine opulente se fonde contre la mienne. Mon cœur bat à tout rompre. Je
cambre les hanches, et le frottement de mon jean crée un contraste étonnant
contre la douceur de son corps.
Elle s’agrippe à mes biceps et se soulève sur la pointe des pieds, collant son
petit corps mince et doux contre mes muscles. Oh, ouais, putain !
Je n’ai jamais rien vécu de si bon et naturel.
Ce n’est pas ce que j’avais prévu, mais mon corps, mon âme même ne peuvent
plus attendre. Je la fais reculer jusqu’au mur. Elle gémit contre ma bouche et
passe une jambe autour de ma cuisse.
Je prends ses fesses entre mes mains, et mes paumes savourent sa peau nue.
J’effleure d’un doigt le contour de son string.
— J’ai besoin de toi.
Je la soulève plus haut. La chaleur entre ses cuisses filtre sous l’étoffe de mon
jean.
Elle bouge, impatiente, et colle les hanches contre les miennes, comme une
prière. Tellement sexy…
— Je ne peux pas attendre.
Elle se redresse, et je la soutiens quand elle m’entoure de ses jambes en
repoussant le tissu moulant de sa robe jusqu’à sa taille.
Le visage enfoui dans son cou, je promène le nez et les lèvres contre sa gorge
pour goûter et respirer la peau délicate que je craignais d’avoir perdue. Mon cœur
bat sous l’impatience de pénétrer en elle. Elle cambre les hanches, une fois, deux
fois…
Il n’y a que mon jean et une fine couche de dentelle qui me retiennent de la
prendre.
— La Souris, j’ai envie de toi, mais ici ?
Elle enfonce les talons dans le bas de mon dos et gémit.
— Oui, ici, maintenant.
Je recule pour croiser son regard. Il est intense et sûr. Le brun profond brûle
mes yeux et me supplie de ne pas l’abandonner.
— Je ferais tout pour toi.
Elle laisse tomber la tête en arrière, m’invitant à savourer les tendres contours
de son cou. Si mince et fragile.
Un frisson de honte me traverse le corps. Je me penche et caresse doucement la
peau avec mes lèvres en espérant trouver la rédemption si je sais apaiser
suffisamment cet endroit que j’ai blessé.
— Je suis désolé.
Je murmure contre son cou puis l’embrasse en remontant vers ses lèvres.
— Assez d’excuses, répond-elle en me prenant la tête entre les mains pour
l’attirer vers elle. Embrasse-moi.
Nos bouches se heurtent, ses ongles s’enfoncent dans mes épaules, et elle
m’attire contre elle. Je referme le poing sur ses cheveux, incapable de retenir ce
signe sauvage de possession. Elle se cambre contre le mur en frottant son corps
mince contre la bosse dans mon pantalon. Je n’ai jamais eu de mal à retenir une
éjaculation, mais elle va avoir raison de moi.
Je fais glisser une bretelle de sa robe, et la chaleur de ses seins nus envahit ma
main. Pas de soutien-gorge.
— Bon Dieu, ma belle !
Je me penche et me régale de son téton rose, profondément, jusqu’à la sentir se
tortiller entre mes bras.
Elle se frotte contre moi, prenant son plaisir. Elle est si différente de la femme
qui avait peur de se laisser aller il y a seulement un mois. La fierté me réchauffe
la poitrine.
Je déboutonne ma braguette et sors mon sexe pour le presser contre la chaleur
humide de sa culotte.
— Blake, oh…
Elle a le souffle coupé en me sentant contre elle.
— Qu’y a-t-il, la Souris ?
Je fais tomber l’autre bretelle et prends le sein négligé dans ma bouche en
aspirant la pointe entre mes dents.
— Encore.
Elle grogne et glisse ses ongles contre ma peau.
La chair de poule me recouvre de la tête aux pieds et enflamme mon envie
d’elle. Je glisse les doigts sous sa culotte. Bon Dieu ! Je me mords la lèvre, mais je
ne peux étouffer le grondement qui me monte dans la gorge. Elle est prête.
Je veux m’enfouir en elle si profondément que rien ne pourra plus jamais se
dresser entre nous. Je veux me perdre en elle pour que nos erreurs disparaissent
et qu’il ne reste que nous.
— Tu es sûre ?
Elle recule, les joues rouges, les lèvres entrouvertes, et elle me regarde sous ses
longs cils.
— Pour la première fois de ma vie, je suis sûre. Je t’aime, Blake.
Ses mots explosent en moi comme une vague d’adrénaline.
— Je t’aime, ma Souris.
Je la pénètre d’un seul coup.
— Oui !
Elle crie contre mes lèvres, et ses ongles s’enfoncent dans mes épaules.
Je la soutiens par les fesses et j’attends qu’elle trouve sa position. Elle se
tortille contre mes doigts.
— Du calme, ma belle, j’ai tellement attendu, je veux prendre mon temps.
Elle pousse de petits cris et roule des hanches.
— Seulement cinq jours.
— Qui m’ont paru une éternité.
Je me retire lentement puis la pénètre encore. Je lui embrasse la clavicule.
— Blake, je t’en prie.
— Chut. (J’enfonce les doigts dans la chair souple de ses fesses.) Tiens-toi bien.
Ses bras se referment autour de mes épaules. Je comprends enfin que c’est tout
ce qui importe pour moi, d’être ainsi enveloppé par ma nana. La musique, le
combat…, rien ne vaut ce délice.
Je la soulève contre le mur, et elle suit mes coups de reins. Sans peur, assurée,
elle est absolument parfaite.
Je passe la main contre la courbe douce de sa hanche jusqu’à ses seins. Je fais
rouler son téton entre le pouce et l’index.
— Blake, oui…
Je n’imaginais pas que faire l’amour puisse ressembler à ça. Inutile d’être lent
et sensuel, dans un lit éclairé de bougies. Faire l’amour ne dépend pas du lieu et
de la manière, mais des sentiments. Même dans les coulisses douteuses d’un
club, contre un mur, c’est encore faire l’amour.
Je sens l’orgasme monter. Les gémissements doux qui glissaient de ses lèvres
sont devenus un souffle saccadé. Je change de posture pour trouver un meilleur
angle. Ses mains me lâchent et se posent contre le mur, au-dessus de sa tête.
Mes hanches la calent contre le mur, et son dos se tend. Je regarde, fasciné,
nos corps qui bougent ensemble, en rythme. Ses seins sont rosés après le passage
de ma bouche et dansent sous mes yeux à chaque coup de reins. Ma tête explose
sous ce déluge de stimulation. Le spectacle de son corps, sa façon de s’agripper à
moi avidement… Des visions de notre avenir me viennent, où nous faisons
l’amour tous les soirs et où je m’endors, enveloppé de son corps nu. Mon ventre se
contracte, et des éclairs d’euphorie affluent vers ma queue. Par instinct, je prends
sa lèvre inférieure entre les dents et mordille. Et, au même instant, nos corps
s’enflamment.
La chaleur explose en moi, dans tous mes membres. Je gronde, sa lèvre dans
ma bouche, et je sens son cri de plaisir dans ma gorge. Ses jambes tressaillent
autour de mes hanches, se resserrent étroitement, puis tout son corps se détend.
Je lui suce les lèvres en espérant ne pas lui avoir fait mal avec mes dents.
— Bordel, la Souris, ça m’a résonné jusque dans la poitrine.
Nos corps palpitent à cette union et se remettent lentement de nos orgasmes
simultanés.
Haletant, je respire profondément le parfum de ses cheveux et de sa peau
couverte de sueur.
— Putain, ce qu’on est bons tous les deux !
Elle rit, mais sans conviction car elle n’a pas encore repris son souffle.
— Merde, je voudrais te reposer mais je ne peux plus bouger !
Elle resserre ses membres autour de moi.
— Non, ne me repose pas, j’aime comme je suis.
Je hoche la tête et me penche pour l’emprisonner entre le mur et moi. Mieux
soutenue, elle se détend contre moi. Je murmure près de son épaule.
— Je vais te ramener à la maison.
— Laquelle ?
Je recule et la regarde dans les yeux.
— La nôtre.
Elle écarquille les yeux et lève les sourcils. Elle pose la main contre ma poitrine.
— Blake, je…
— Je parle de vivre ensemble. Je sais que c’est précipité, et que tu es en
procédure de divorce, mais…
Elle déroule les jambes. Je m’écarte, et la chaleur de son corps me manque
déjà. Je la serre contre moi et lui laisse le temps de retrouver son équilibre.
— Je ne sais pas quoi dire… Enfin, tu es sûr d’être prêt ?
Je hausse les épaules et souris.
— Je n’ai jamais été aussi prêt. Après avoir vécu ces cinq derniers jours sans
Axelle et toi, je ne peux plus le supporter un jour de plus. Je t’en prie, ne me
prive pas de mes nanas.
Elle cligne des yeux.
— Cette nuit où tu as dit que tu voulais d’Axelle, qu’elle était à toi…, tu voulais
dire…
— Exactement. Je sais que je ne suis pas son père biologique, mais n’est-il pas
possible, en un sens, que j’aie tout de même été destiné à l’être ?
Elle baisse les yeux. Je ne lui en veux pas de ne pas me croire.
— Écoute, je sais que mes promesses ne valent plus grand-chose, mais je ferai
tout pour mériter ton…
Elle lève les yeux pour les plonger dans les miens.
— Tes promesses valent tout pour moi.
Je prends son menton entre mes doigts et lui lève la tête, découvrant les larmes
qui font briller ses yeux.
— Je veux saisir ma chance de te rendre heureuse. D’assurer ta sécurité. Je
peux être l’homme qu’il te faut. Laisse-moi une chance de le prouver.
Elle ravale un souffle tremblant.
— À une condition, précise-t-elle avec l’ombre d’un sourire. Tu me permets de te
promettre la même chose.
— Pas sûr que j’aie besoin qu’on me protège, dis-je en lui embrassant le bout
du nez.
— Je sais que ça a l’air idiot, mais tout le monde a besoin d’un allié sur qui
compter, Blake. Je me suis toujours battue seule, et toi aussi. Tu as gagné mon
cœur et tout le reste.
Mes yeux brûlent sous le pouvoir de ces mots. Je les ferme étroitement en
repoussant la vague d’émotion qui m’empêche de respirer. Je cligne des yeux
pour la chasser. J’ai gagné son cœur…, et personne n’a jamais possédé le mien
comme elle.
Je sors de ma poche le petit paquet cadeau que je trimballe depuis la Saint-
Valentin. Je défais maladroitement le nœud et j’en sors la chaînette.
— Donne-moi ta main.
Elle entrouvre les lèvres et sourit.
— Est-ce…
— C’est ton cadeau de Saint-Valentin. Je n’ai pas eu l’occasion de te l’offrir.
J’attache le bracelet, où pend un petit cœur, à son poignet délicat.
— Mon cœur t’appartient, la Souris. Il t’appartenait déjà bien avant que je sois
capable de l’admettre.
Elle fait tourner doucement son poignet et admire l’argent qui brille contre sa
peau, puis elle effleure le cœur.
— C’est ravissant, Blake. Je l’adore.
Elle me regarde dans les yeux et m’entoure la taille de ses bras.
— Je t’aime.
Je l’embrasse sur la tête.
— Moi aussi je t’aime, bébé.
— Rentrons à la maison.
— Oui, mais… heu… Attends-moi ici pendant que je vais chercher tes
chaussures. Je sais que tu as les pieds froids.
Elle secoue la tête et se cale contre ma poitrine.
— Pas besoin. Maintenant, j’ai bien chaud.
Épilogue

Trois mois plus tard…

Layla

Dix-sept ans. Mon bébé a dix-sept ans.


Le soleil s’est couché derrière les montagnes de Vegas, et Ataxia s’accorde sur
la scène extérieure improvisée.
C’est Blake qui a suggéré de lui organiser une fête rock’n roll près de la piscine.
Il a insisté pour que je m’assoie et profite au lieu de m’occuper d’un troupeau
d’ados et de combattants professionnels affamés, et il a engagé des traiteurs. Il a
même déposé un mot chez tous ses voisins pour les informer qu’ils étaient invités.
« Rien n’est trop beau pour mes nanas. »
Axelle et moi sommes habituées à cette phrase. Depuis notre emménagement,
nous sommes pourries gâtées ! Cette fête ne fait pas exception.
— Alors, tu sais ce que c’est ? demande Eve en se penchant sur la table.
Blake voulait un cadeau mémorable pour Axelle, mais je lui ai dit que la fête
suffisait. Il a refusé.
— Oui, il va lui chanter une chanson.
Je bois une gorgée d’eau pétillante en espérant calmer mon estomac noué.
— Oh, c’est trop mignon ! commente Raven, les yeux scintillants.
Jonah l’attire contre lui avec un sourire complice.
— Il n’a pas intérêt à abandonner les combats pour la musique. Il a eu un
dérapage, mais son match retour contre Wade approche et il doit rester
concentré.
Il regarde la scène.
— Il n’abandonnera jamais le combat. Il ne parle que de ça. Maintenant que
cette histoire de stéroïde est finie, il a hâte de se remettre au boulot.
Le son d’une guitare électrique éclate dans le haut-parleur et met fin à la
conversation. La petite foule d’invités se rassemble autour des musiciens. Blake
et Rex se tiennent en avant, chacun avec une guitare. Mon estomac frémit
d’excitation.
Je n’ai pas revu Blake sur scène depuis la fameuse nuit au Blackout. La salle
de musique est maintenant ouverte en permanence, et il a même réinstallé le
piano dans le salon. Il joue constamment. En général, je l’écoute allongée sur le
canapé ou assise sur le tabouret à ses côtés. Axelle a montré de l’intérêt pour la
guitare, et Blake lui a appris les différents accords. Il a laissé entendre qu’il avait
une surprise pour elle ce soir, et je devine qu’il va lui offrir son propre
instrument.
— Salut, tout le monde ! Merci d’être passé faire la fête avec nous ce soir.
La voix profonde de Blake résonne dans les amplis, et la foule de garçons et de
filles scande le nom d’Axelle.
— Gamine, viens par là. J’ai quelque chose à te dire.
Rex commence à jouer, et les plus âgés de l’assistance glapissent d’excitation en
reconnaissant l’air.
— Oh, mon Dieu ! souffle Raven tandis que je regarde Blake, stupéfaite.
— Ce mec en est un sacré, commente Eve avant de pousser un sifflement aigu.
Les larmes me montent aux yeux.
— C’est parfait.
Blake s’avance vers le micro et rejoint la guitare de Rex sur l’air des Guns N’
Roses. Sweet Child of Mine. « Ma chère enfant »…
Les ados rassemblés autour de la scène ne savent sûrement pas qui sont les
GNR, ni qu’Axelle doit son nom à leur chanteur. Seules quelques-unes des
personnes présentes comprennent ce que veut vraiment dire cette chanson. Et
quelque chose me dit que seul Blake sait pourquoi il a choisi de lui chanter
spécialement cet air, aujourd’hui.
Blake et Rex s’accordent, baissent d’une octave et entonnent les paroles d’une
voix encore plus profonde qu’Axel Rose n’en aurait été capable. Mon cœur bat à
tout rompre. Je me penche à gauche, à droite, mais je ne vois pas Axelle. Je dois
deviner ce qu’elle pense, mais pour cela il faut que je voie son visage.
Je me dirige vers la table près de la piscine et souris en entendant mes amis me
crier des encouragements. Je contourne la foule d’ados et de quelques adultes, et
je vois Axelle juste devant, parfaitement au centre. J’ai le souffle coupé et je me
mords les lèvres pour ne pas sangloter. Elle a incliné la tête en arrière, ses yeux
brillants posés sur Blake qui lui adresse ces paroles pleines de sens. Elle ondule
sous la musique. Killian, à ses côtés, la regarde aussi intensément que moi.
Le fameux solo de guitare retentit, et je ne peux plus détourner le regard de
Blake tandis que ses doigts dansent sur les cordes. Tête baissée, ses longues
jambes légèrement ouvertes, les genoux pliés, il se mord la lèvre sous la
concentration pour nous offrir ce morceau qui rendrait jaloux Slash et enflamme
l’enthousiasme des spectateurs.
Ma rock star personnelle…
Je détourne le regard. Rex le contemple en secouant la tête, sans doute
stupéfait par le talent naturel de son ami. C’est incroyable et terriblement
dommage qu’il l’ait gardé secret si longtemps.
Je regarde la scène et Axelle, fascinée, jusqu’à ce que la musique ralentisse et
prenne fin. Les applaudissements se déchaînent, et Rex dit quelque chose à
Blake, visiblement très excité.
— Joyeux dix-sept ans, gamine, lance Blake dans le micro. C’était une partie de
mon cadeau. (Il sort une enveloppe de sa poche arrière de jean.) Voilà la
deuxième partie.
— Quoi ?
Je m’approche de la scène, curieuse. Il avait annoncé qu’il jouerait une
chanson, mais il n’avait pas parlé d’enveloppe. Est-ce de l’argent ?
Axelle la lui prend des mains. Je regarde l’air nerveux de Blake et l’expression
curieuse d’Axelle quand elle ouvre la lettre. Elle lit rapidement ce qu’il y a
dedans, et sa lèvre inférieure se met à trembler. Oh, mon Dieu ! Pourquoi pleure-
t-elle ? Qu’est-ce qu’il lui a donné ?
Je me précipite vers elle tandis qu’elle porte la main à ses lèvres.
— Axelle, que t’arrive-t-il ?
J’essaie de lire le papier par-dessus son épaule.
Comme si je n’existais pas, elle écrase le feuillet contre sa poitrine en secouant
la tête et regarde Blake.
Il s’accroupit pour être à hauteur de ses yeux.
— Qu’en dis-tu ? M’accorderas-tu l’honneur d’être ton père ?
Oh, mon Dieu !
Elle gémit et prend une profonde inspiration, dégageant enfin sa bouche.
— Mais… j’aurai dix-huit ans dans un an. Ce sera seulement pour une année,
et… (Elle incline la tête et plisse les yeux.) Tu es sûr ?
— Je me moque que tu aies dix-sept ou soixante-dix ans. Si je pouvais choisir
une fille, je te choisirais toi, toujours.
Il descend de scène et la prend dans ses bras, elle fond en larmes.
— Je t’aime, Axelle Rose. On a une putain de chance qui se présente. On peut
choisir notre famille. Je choisis ta mère et toi. C’est ta vie, et je serai toujours là
pour toi quoi que tu décides. C’est ton choix.
Il doit m’avoir entendue pleurer parce qu’il me regarde et me fait signe. Je me
jette contre lui et enveloppe de mes bras les deux personnes que j’aime le plus au
monde en remerciant Dieu de chaque petite chose, les bonheurs, les erreurs, tout
ce qui m’a amenée où je suis à cet instant.
Axelle hoche la tête contre sa poitrine.
— Oui, Blake, c’est oui. (Elle resserre les bras autour de sa taille.) Je te choisis
aussi.

Blake

Je peux dire sans erreur possible que cette nuit n’aurait pas pu être meilleure.
Ataxia joue depuis une heure, les ga