Vous êtes sur la page 1sur 56

LES MÉTAMORPHOSES

DE LA SOCIÉTÉ
SALARIALE
DES MÊMES AUTEURS
chez le même éditeur

MICHEL AGLIETTA
Régulation et crises du capitalisme
L'expérience des Etats-Unis

ANTON BRENDER
Socialisme et cybernétique
MICHEL AGLIETTA
ANTON BRENDER

LES MÉTAMORPHOSES
DE LA SOCIÉTÉ
SALARIALE
L a F r a n c e en projet

CALMANN-LÉVY
Nos remerciements vont à J.-P. Betbeze, C. Blum, V. Kessler,
A. Orléan, J. Pisani-Ferry, C. Schmidt pour les remarques et sug-
gestions qu'ils nous ont faites, ainsi qu'à A. Haillard pour l'efficacité
avec laquelle elle a pris en charge notre manuscrit.

ISBN 2-7021-1230-7
© CALMANN-LÉVY, 1984
Imprimé en France
INTRODUCTION

La société salariale

La société salariale est notre avenir. Cette affirmation a de


quoi étonner : n'a-t-on pas l'habitude de dire que nous vivons
dans une société capitaliste? Mais dire d'une société qu'elle
est capitaliste n'enseigne pas comment on y vit. Nous pensons
que le capitalisme, s'il est une force dont l'histoire est loin
d'être achevée, n'est pas un principe de cohésion sociale.
La cohésion d'une société ne se trouve pas dans une loi
générale, abstraite et uniforme. Elle réside dans la singularité
de ses structures locales, dans la complexité des relations
nouées entre une diversité de comportements, de manières de
produire et de vivre; elle réside, fondamentalement, dans la
différenciation de ses membres. Le capitalisme peut donc être
le mouvement prépondérant de plusieurs types de sociétés qui
se succèdent dans le temps ou coexistent dans l'espace. Nom-
mer une société n'est d'ailleurs pas définir un concept, c'est
plutôt désigner une tonalité dominante fondée sur la nature
des différenciations principales auxquelles le capitalisme
applique son dynamisme. Nous appelons société salariale, celle
dans laquelle les différenciations principales se trouvent à
l'intérieur du salariat.
Soit dira-t-on, mais ne s'agit-il pas là de considérations qui
relèvent d'un point de vue surtout théorique? Bien sûr! Mais
n'est-il pas essentiel aujourd'hui de prendre du recul par
rapport aux évolutions sociales en cours et de s'interroger pour
savoir si nous pouvons, dans une certaine mesure, avoir prise
sur elles. Pouvons-nous accepter que la croissance soit finie
dans un monde où les progrès techniques paraissent démulti-
plier presque à l'infini la capacité productive des hommes?
Le changement politique survenu en France a-t-il reflété autre
chose qu'un désir de voir se poursuivre le progrès social et
l'intuition qu'il faut aujourd'hui pour y parvenir non pas
davantage de « laisser faire » mais des interventions et des
coopérations sociales mieux décidées? Notre analyse du fonc-
tionnement et de la crise de développement de la société
salariale voudrait contribuer à fournir des repères pour définir
ces actions.
Si l'après-guerre a été caractérisée par une expansion for-
midable des économies capitalistes, celle-ci s'est accompagnée
d'une érosion tout aussi formidable des doctrines politiques. A
force d'être ressassées, de se heurter les unes aux autres toujours
sous le même angle, les idées, loin de s'affiner se sont usées; le
débat politique, au lieu d'animer de plus en plus profondément
la vie sociale a pétrifié nos sociétés au point que la démocratie
apparaît à certains comme un luxe coûteux. La crise a trouvé
les idéologies fatiguées, elle les laisse épuisées.
L'usure qui les affecte laisse ainsi voir la trame commune
des deux doctrines opposées que sont le libéralisme et le
marxisme. Économie pure ou détermination en dernière ins-
tance par l'économie, réduire l'État au minimum ou le faire
dépérir, n'y a-t-il pas là une affinité certaine? Mais il y a plus
profond. Si l'on se réfère à la rationalité libérale, la violence
économique apparaît comme n'étant pas inhérente aux rela-
tions entre les hommes ; elle est le fruit de l'hostilité de la
nature non humaine à leur égard. Si la violence est reconnue
par le marxisme comme une relation humaine, elle est censée
engendrer sa propre abolition. Aussi, ces doctrines opposées
sont-elles sans nuances sur ce qui est notre avenir; elles
annoncent des sociétés transparentes, soumises au règne d'une
rationalité englobante. Elles offrent deux variétés d'une même
utopie enracinée dans la culture occidentale des deux derniers
siècles : le fantasme d'un univers homogène, où tout ce qui
est particulier est en même temps général, où l'individuel et
le collectif ne sont plus contradictoires, où la séparation entre
le privé et le social est abolie.
Nous ne nous réclamons pas de cette tradition. Clairement,
notre analyse du capitalisme doit beaucoup à Marx. Mais il
est impossible aujourd'hui de s'appuyer sur Marx sans s'inter-
roger sur les raisons de la dérive du messianisme marxien. Si
l'on se refuse à invoquer les ruses de l'histoire, les révolutions
trahies, le pouvoir corrupteur ou les cultes de personnalité, on
est conduit à l'expliquer par un a priori philosophique sur la
nature du lien social : le refus de la différence, le rejet des
rivalités qui en résultent comme force élémentaire de la cohé-
sion sociale * Si l'on remet en cause cet a priori, ce qu'il faut
comprendre, c'est comment, dans la société où nous vivons,
différenciations et rivalités peuvent engendrer non pas le chaos
mais bien une cohésion. Nous pensons que cette cohésion est
possible parce que les différenciations y sont non pas erratiques,
mais régies par un processus de normalisation, parce que le jeu
des rivalités y est non pas déchaîné mais canalisé selon des
structures d'organisation. Ce sont ces processus de normalisa-
tion, ces structures d'organisation, que n'implique pas la seule
dynamique du capital, qui sont caractéristiques de la société
salariale. Avant de présenter la façon dont nous allons aborder
l'examen de leur fonctionnement et de leur crise, nous voudrions
faire sentir au lecteur la spécificité du principe de la cohésion
sociale dans la société salariale en montrant combien sa tonalité
dominante s'oppose à celle des sociétés dans lesquelles le capi-
talisme est né et a commencé à se développer.

La société salariale en perspective


Les historiens de la longue durée ont eu le mérite de montrer
la continuité historique du capitalisme en tant que force de
développement. F. Braudel, notamment, a fait remarquer que
l'émergence du capitalisme remonte au début du XIIIe siècle.
Qu'ont en commun une époque où le salariat n'existe qu'à
l'état de trace et où le capital met en communication les
modes de production les plus variés, une époque de proléta-
risation forcenée où des salariés à la vie précaire s'épuisent à
produire des marchandises achetées en grande partie par
d'autres catégories sociales, et une époque où le salariat établit
son emprise sur la totalité du mouvement économique en
devenant le premier client de la production? Ce qu'elles ont
de commun c'est la transformation de monnaie en capital. Le
capitalisme émerge à partir du moment où la monnaie
commence à échapper au sceau du souverain. L'émergence
de l'égoïsme privé, la libération du désir de richesse qui en
découle, par conséquent l'accumulation du capital, prennent
leur essor lorsque la monnaie devient signature, reposant sur
* Voir annexe, p. 23.
la confiance entre agents économiques et qu'une dette privée
peut devenir moyen de paiement Le capital est d'abord une
forme de la monnaie qui établit un rapport nécessaire et pour-
tant contradictoire, donc ambivalent, entre un mode de commu-
nication sociale et un mode d'appropriation de la richesse. Le
capitalisme a eu dès lors un dynamisme sans précédent dans
l'histoire humaine parce qu'il établit une équivalence monétaire
entre toutes les formes particulières de la richesse et parce que
l'appropriation y a pour condition la circulation incessante des
objets et non pas l'enfouissement des trésors. Contrairement
aux dynamiques de la conquête militaire et de la capture des
grands empires du passé, le capitalisme établit un lien organique
entre production et appropriation.
Par-delà ce point commun toutefois, le contraste entre les
principes de la cohésion sociale dans la société d'ancien régime,
la société bourgeoise et la société salariale est s a i s i s s a n t :

1. La lettre de change a été historiquement la première forme de transfert


de fonds par signature. Elle était si bien liée au crédit qu'elle le recouvrait
et le dissimulait entièrement. Elle a permis aux marchands-banquiers de
contourner les réglementations draconiennes attachées à l'usage des monnaies
métalliques et de sauvegarder une certaine fluidité des échanges en dépit de
la fragmentation des espaces monétaires. Cependant cette monnaie scripturale
demeurait rattachée aux monnaies souveraines pour le règlement ultime des
soldes. C'est pourquoi la vie monétaire demeurait saccadée, la circulation des
lettres de change subissant les à-coups de la pénurie et de l'abondance des
métaux précieux ainsi que les effets des décisions discrétionnaires des monarques
de procéder à des mutations monétaires.
2. L'opposition entre ces trois types de sociétés est, bien sûr, extrêmement
schématique. D'ailleurs, toutes les parties de l'Europe n'ont pas connu les
mêmes rythmes de transformation. Ainsi la révolution bourgeoise s'est-elle
effectuée dans la seconde moitié du XVII siècle en Angleterre, alors que la
France l'a attendue jusqu'à la fin du XVIII siècle. En outre, les modulations
nationales pour exprimer un même type de société peuvent être grandes. Des
pays de l'Europe centrale comme l'Allemagne n ont guère retenu que le
nationalisme parmi les attributs de la société bourgeoise. La transition entre
la société d'ancien régime et la société salariale a été brève. Cette transition
a été marquée par une catastrophe après la Première Guerre mondiale. La
désagrégation sociale a provoqué l'apparition du nazisme qui était une société
de masse. Une telle société obéit à un tout autre dynamisme qu'une société
de classes. L'amour du chef charismatique et la fascination de la mort font
irruption directement dans les rapports sociaux en annihilant les facultés
critiques du moi individuel et en mobilisant les forces destructrices de la
massification jusqu'à l'anéantissement de la nation dans un vertige de la toute-
puissance monstrueusement retournée contre elle-même. Une société de classes,
au contraire, trouve sa fragile cohésion dans la multiplicité des conflits entre
des groupes différenciés, y trouvant à la fois l'énergie qui la régénère et les
limites qui font coexister les forces rivales.
La société d'ancien régime a pour tonalité dominante la
gloire du monarque. F. Braudel a bien montré que le capi-
talisme s'y heurtait à de fortes résistances provenant de modes
de cohésion sociale hétérogènes à son principe de libre cir-
culation. Ces résistances résidant aussi bien en deçà de la
circulation marchande, dans les profondeurs de la vie commu-
nautaire, qu'au-delà dans le rayonnement de la souveraineté
des monarques. C'est pourquoi les centres financiers, nœuds
dans les réseaux commerciaux, se trouvaient à cette époque
dans des villes bourgeoises, pratiquement sans territoire et
situées à l'extérieur des nations en formation, ou au sein de
l'Empire mais avec des franchises solennellement garanties.
La circulation marchande crée sa propre mesure du temps.
C'est le temps uniforme de la monnaie en mouvement. Cette
conception du temps commençait à s'imposer dans la pratique
à l'intérieur des villes bourgeoises en soumettant progressi-
vement à sa contrainte le travail manufacturier Mais cette
signification du temps était encore beaucoup plus dans l'ima-
ginaire des bourgeois que dans les rythmes de la vie sociale.
Dans les grandes nations territoriales, ils n'agitaient que la
surface de la société. Les structures du quotidien demeuraient
fidèles aux rythmes lents et répétitifs, aux coupures du temps
profane et du temps religieux, aux croyances immémoriales.
Les principes de la souveraineté demeuraient ceux d'un ordre
symbolique étranger à l'abstraction de la marchandise. Ils
fondaient une hiérarchie sociale totalement étrangère aux
hiérarchies fonctionnelles du capital. L'ordre aristocratique
regarde vers le passé, se légitime dans son ascendance, se
réclame des droits inaliénables du sang. L'ordre bourgeois
regarde vers l'avenir, se légitime dans sa descendance, reven-
dique un droit de propriété homogène et aliénable. Néanmoins
la coexistence du capitalisme et de la monarchie s'est accom-
plie; elle a affaibli décisivement l'aristocratie avant de mena-
cer la souveraineté monarchique elle-même.
La société bourgeoise a pour tonalité dominante l'enrichis-
sement personnel. Elle n'est pas issue de la société d'ancien
régime par évolution progressive parce que son principe de
souveraineté est radicalement différent. La transition a été le
fruit de révolutions politiques victorieuses. Alors que la sou-

1. J. ATTALI, Histoires du temps, Fayard, 1982, Temps rural et temps


urbain, pp. 123-134.
veraineté d'ancien régime est religieuse, la souveraineté bour-
geoise est politique. Son principe est l'homogénéité formelle,
fondée sur l'abstraction de la loi. Le sujet abstrait identifié
par la loi est le propriétaire. Le droit civil est la source
légitime qui unifie tous les domaines de la loi, à l'encontre de
la mosaïque des droits coutumiers ou octroyés par le monarque.
La loi est instituée sur le mode de la monnaie 1 Ce sont deux
formes indissociables de circulation de la propriété portant
l'une sur le sujet, l'autre sur l'objet.
Il est clair que la loi ne peut constituer en classe sociale
que l'ensemble des propriétaires. Ces derniers sont en même
temps concurrents et unis par des règles de conduite qui
émanent de leur identité de propriétaires juridiquement égaux.
En effet le pouvoir de l'argent est en même temps rivalité et
connaissance réciproque entre ceux qui peuvent le mobiliser.
L'assimilation de la richesse et du mérite personnel, la trans-
mission par héritage, les alliances entre familles, la fréquence
des contacts mélangeant les relations d'affaires et les mon-
danités, établissent la cohésion de la classe bourgeoise sous
l'égide de la propriété en dépit des rivalités qui la parcourent.
A contrario, ce principe de souveraineté n'identifie pas les
non-propriétaires. Les prolétaires « sans feu ni lieu » forment
une masse exclue de la société bourgeoise. Dans la première
moitié du XIX siècle, cette masse grandissante inquiéta la bour-
geoisie tout autant par son amoralité et ses poussées de violence
imprévisibles que par la propagation en son sein de doctrines
sociales prônant l'abolition de la propriété. Le danger pour les
bourgeois est la confusion des attitudes provoquée par le dénue-
ment extrême (surtout lorsque cette absence de règle de conduite
contamine les enfants des prolétaires). Cette contradiction fon-
damentale entre la loi des propriétaires et la massification des
non-propriétaires a suscité les linéaments d'une normalisation,
des éléments d'organisation qui visaient à intégrer le salariat
dans le capitalisme. Ils ont été décrits finement par M. Foucault
sous le nom d'enfermement L'ambivalence du rapport salarial
se manifeste alors par une série de contrastes : coexistence de
la discipline rigoureuse du travail industriel et de l'anarchie
dans la détermination individuelle des salaires, de l'enferme-

1. E. B. PASUKANIS, L a t h é o r i e g é n é r a l e d u d r o i t et le m a r x i s m e , E.D.I.,
1970. S u r t o u t le c h a p i t r e IV, m a r c h a n d i s e et sujet, pp. 99-121.
2. M. FOUCAULT, S u r v e i l l e r et p u n i r , N . R . F . , G a l l i m a r d , 1975.
ment dans les institutions panoptiques et du désordre dans
l'entassement urbain et la précarité du logement, de la pureté
des règles monétaires et des paniques récurrentes de la finance,
du sentiment de progrès continu dans les perspectives de l'ac-
cumulation et du désarroi périodique des crises cycliques. Tels
sont quelques-uns des traits de la société bourgeoise que l'on a
coutume d'identifier à l'époque du capitalisme triomphant.
La société salariale, dans laquelle nous vivons, se distingue
radicalement de la société bourgeoise : elle n'a ni les mêmes
différenciations sociales, ni la même organisation des liaisons
entre production et marché, ni les mêmes modalités d'appro-
priation des richesses. Elle est marquée par la socialisation
des manières de produire et de vivre. La demande sociale
porte l'empreinte des comportements des salariés. Les infra-
structures les plus coûteuses et les plus névralgiques font
fonctionner les agglomérations urbaines où vit la population
salariée. Les rythmes de vie s'imposent comme des puissances
collectives échappant à la volonté individuelle. Les rythmes
du travail salarié influencent décisivement l'emploi du temps
de toutes les catégories sociales, scandent les déplacements et
subordonnent les temps consacrés aux loisirs et aux obligations
familiales... Bref, la société salariale a submergé la société
bourgeoise : le XX siècle a vu les contraintes du salariat sortir
des usines et gagner tous les recoins de la vie sociale.
La société bourgeoise était fondée sur la loi; la société
salariale repose sur la normalisation. La loi est homogénéi-
sante; elle prononce des équivalences. La normalisation sépare,
définit des places, distribue des individus sur des fonctions,
stratifie des groupes et assigne des rôles 1
La normalisation est instrumentale. Elle se distingue tant
1. L'évolution du droit montre l'opposition entre ces deux types de sociétés.
Certes le droit est toujours formellement ancré sur l'universalité du code civil.
Mais des droits fonctionnels séparés débordent de toutes parts le droit du
propriétaire en épousant étroitement le processus de normalisation. Le droit
public est concerné par la diversification des interventions de l'Etat dans la
société, le droit du travail ne peut s'en tenir au formalisme du sujet individuel
et prend en considération des intérêts collectifs, les droits concernant l'usage
de l'espace restreignent la liberté du propriétaire et introduisent explicitement
les cas d'expropriation par la puissance publique, le droit des sociétés évolue
pour prendre en compte les participations collectives des salariés, les natio-
nalisations et les organismes mixtes créent de nouvelles entités juridiques. Au
lieu d'être la forme pure où la société se représente dans une homogénéité
idéale, le droit devient le serviteur d'un fonctionnalisme qui a guidé les
premiers pas de la société salariale.
de la loi que des coutumes, obligations et interdits, associés
aux règles symboliques émanant d'une souveraineté transcen-
dante. Ces distinctions se font sentir dans la division du travail.
La société salariale ne supporte ni la masse des prolétaires
interchangeables, ni la profession comme manière d'être et
raison de vivre, acquise par un lent apprentissage hérissé de
rites d'initiation. Opérant dans une économie marchande géné-
ralisée, la normalisation agit par l'abstraction. Les groupes
sociaux découpés par les normes sont abstraits. Ils n'ont rien
des communautés concrètes observables dans des sociétés à
dominante rurale. Ce sont des hiérarchies représentées par
des nomenclatures.
La normalisation a donc pour logique le classement. Mais
ce classement n'est pas donné par une référence transcendante.
Il est le produit d'une élaboration institutionnelle dont
P. Bourdieu a analysé le principe '. Car, dans la société sala-
riale, le classement est en perpétuelle transformation. Contrai-
rement à des castes ou des statuts procédant d'une hiérarchie
immuable parce que supra-humaine, les stratifications du
salariat sont mobiles parce que fonctionnelles 2
L'ambivalence irréductible des rapports sociaux se retrouve
dans la normalisation elle-même, dans son caractère institu-
tionnel. Le secret de la cohésion des sociétés salariales vient
de ce que ses normes s'imposent à ceux qui les subissent et
disciplinent la violence économique. Cependant elles sont
évolutives et périssables, ce qui autorise la mobilité sociale.
Les normes classent, c'est-à-dire établissent des différences
qualitatives, assignent des caractères distinctifs à des caté-
gories sociales, prononcent des discontinuités. Les catégories
sociales au sein du salariat doivent leur existence et leur
stabilité aux limites qui les séparent. Mais les limites sont
mobiles et perméables; leur position est contestée par les
groupes sociaux. Le fait que les normes établies soient contes-
tées appelle plus d'institutions et d'autres institutions. La

1. P. BOURDIEU, Les rites d ' i n s t i t u t i o n , A c t e s de la r e c h e r c h e en S c i e n c e s


sociales, vol. 43, j u i n 1982.
2. M. G u i l l a u m e insiste é g a l e m e n t s u r le p a r a d o x e d e l ' a c t e institutionnel
d a n s la société salariale. Les n o r m e s é m e r g e n t des conflits sociaux e t sont
p r o d u i t e s p a r l'institution qui s ' i n t e r p o s e d a n s ces conflits. L e s n o r m e s sont
banalisées, bien q u e l'institution se m e t t e à d i s t a n c e d e s rivalités q u o t i d i e n n e s
p o u r e x e r c e r sa fonction m é d i a t r i c e . Voir M. GUILLAUME, E l o g e d u d é s o r d r e ,
G a l l i m a r d , 1978. S u r t o u t le c h a p i t r e v c o n s a c r é à l'idéal de la norme.
normalisation fonctionnelle peut détruire ce qui est caduc et
légitimer la nouveauté. La continuité de la structure sociale
différenciée a pour condition l'évolution dans le temps des
critères de différenciation.
Le sens de la normalisation fonctionnelle apparaît préci-
sément. Elle transforme des antagonismes globaux et pola-
risés en luttes de classement disséminées. Les salariés ne
sont ni plongés dans une masse indifférenciée, ni assignés
une fois pour toutes à des cases prédéterminées. Contraints
fortement par leur case de départ, c'est-à-dire par les condi-
tions sociales de leur origine, ils peuvent néanmoins nourrir
des projets d'ascension sociale. Le compromis nécessaire
entre la progressivité et la stabilité de la stratification sociale
est réglé par le coût de franchissement des limites qui ne
doit être ni trop bas ni trop élevé. En effet les straté-
gies d'ascension sociale ne peuvent mobiliser les aspirations
que si elles sont tenues pour des paris possibles. L'éner-
gie ainsi déployée peut être captée par l'accumulation du
capital.
Ainsi la société salariale a-t-elle pour tonalité dominante
le progrès social. S'il est généralement reconnu que ce progrès
social résulte de l'intégration à titre viager du salariat dans
le capitalisme grâce à une institutionnalisation du rapport
salarial, il est beaucoup moins bien perçu toutefois que la
liberté de mouvement du capital est dès lors contrôlée par
des normes qui donnent aux institutions médiatrices des conflits
des pouvoirs pour orienter l'énergie sociale dont le capital
assure l'accumulation. La transformation du salariat en classe
différenciée a suscité des formes de régulation qui contraignent
le capital lui-même.

L'ambivalence des structures de la société salariale

La cohésion de la société salariale repose sur l'articulation


de régulations dont les effets se déploient dans deux tempo-
ralités différentes mais imbriquées. Les unes, qui viennent
d'être évoquées, agissent dans les temps plus longs de la vie
du salariat pour y établir et y entretenir les différenciations
qui le parcourent. Les pratiques de normalisation qui sont ici
à l'œuvre définissent des contraintes, portant sur les conditions
de travail, les rémunérations, la nature de la demande sociale...
dont la prise en compte va s'imposer au capital. Les autres
interviennent dans les temps courts des cycles élémentaires
du capital et permettent de maintenir la différenciation des
entreprises qu'il anime. C'est par ces entreprises, dont la
diversité des fonctionnements locaux s'agence en un système
productif de plus en plus complexe, qu'est satisfaite la demande
sociale en même temps qu'est rendue possible la poursuite de
l'accumulation du capital.
L'ambivalence des structures de la société salariale résulte
de ce que jamais toutefois n'est écarté le risque que ces deux
ordres de régulation cherchent à conjurer : la disparition des
différences. Que s'estompent les différenciations sur lesquelles
reposent les fonctionnements locaux du capital ou celles que
les pratiques de normalisation du salariat entretiennent et la
cohésion sociale est perdue! Or le capital comme le salariat
peuvent à tout moment céder à la corrosion qui tend à les
ramener à l'état homogène à partir duquel la cohésion sociale
cesse d'être possible : l'argent liquide pour le capital, la masse
indifférenciée pour le salariat. Dans la société salariale comme
dans toute société dont l'économie est mue par le capital, la
crise est première 1 L'ordre auquel nous sommes habitués
n'est pas pour la société un état de repos : il est le produit de
l'activité incessante et multiforme de structures de régulation
dont l'efficacité peut à tout moment se trouver remise en
cause, sans d'ailleurs que nous en prenions immédiatement
conscience.
La recherche de la liquidité, par exemple, dans une atmos-
phère d'incertitude est un comportement tout à fait légitime
d'un point de vue individuel. Il calme la crainte de chacun
que l'action imprévisible des autres menace sa propre existence
économique. Mais dès que ce comportement se propage par
contagion, la circulation des marchandises est paralysée, la
production et les revenus déprimés, et la pénurie de liquidités
1. Sur cette idée un courant de pensée dit « de la régulation » s'est constitué,
notamment en France, en réaction contre la réduction du marxisme au
structuralisme, son fétichisme de la reproduction et son idolâtrie des « lois
générales ». Les caractères épistémologiques de ce courant sont exposés par :
M. AGLIETTA, avant-propos et introduction in Régulation et crises du capi-
talisme, Calmann-Lévy, 1982, 2 éd.; A. LIPIETZ, introduction in Crise et
inflation, pourquoi?, Maspero, 1979.
accrue par la précaution de chacun pour s'en protéger Ce
genre de phénomène corrode les rapports sociaux parce qu'il
est une perte des différences qui font que certains investissent
pendant que d'autres épargnent, empruntent pendant que
d'autres prêtent. Le danger majeur pour l'ordre social c'est
l'indifférenciation qui est toujours latente dans la concurrence
capitaliste et qui peut devenir épidémique sans prévenir. Le
monde du commerce et de la finance est sans cesse menacé
d'une exacerbation des rivalités, d'un emballement contagieux
des circulations d'argent lorsque les concurrents ne sont plus
chacun que des doubles cherchant à accaparer la richesse le
plus vite possible de crainte que l'autre n'agisse avant lui!
Entre la continuité du commerce, réclamant la confiance et
la clarté des intérêts individuels, et le désir d'accaparer,
suscitant l'incertitude et la fascination indécise pour les aven-
tures spéculatives, comment le capitalisme peut-il maintenir
un ordre social viable? Notre réponse est claire : une société
animée par le capitalisme ne peut que se mouvoir dans
l'ambivalence pour ne pas tuer une force qui est à la fois son
énergie vitale et son poison. Elle maintient sa cohésion en
produisant des différenciations, c'est-à-dire en s'organisant2.
Dans la société salariale cette organisation se définit autour

1. C'est ce genre de comportement qui faisait tant redouter la spéculation


à Keynes et qui le rendait très pessimiste sur la capacité des marchés financiers
à orienter l'investissement dans une perspective de long terme. Plus l'incer-
titude est menaçante, plus les épargnants individuels se réfugient dans des
placements liquides ou des achats improductifs de marchandises censées
protéger la valeur d'un patrimoine. Mais la collectivité ne peut sortir de ce
genre de situation que si certains agents sont capables de promouvoir des
plans d'investissements à long terme et d'entraîner la confiance de la commu-
nauté financière. A défaut le financement de l'investissement doit être socialisé
par un système de crédit agissant selon des critères d'intérêt collectif.
2. J.-P. Dupuy et P. Dumouchel insistent sur le caractère socialisant de
l'échange marchand parce qu'il évite la polarisation des conflits sur des
objets singuliers, parce qu'il diffuse les contradictions en différenciant les
objets et particularisant ainsi les membres de la société. La rivalité mar-
chande est une forme de violence qui extériorise les sociétaires, alors que
la violence épidémique, lorsqu'elle se propage dans une société traditionnelle,
détruit toute barrière et précipite chacun contre tous les autres dans un
tourbillon d'agressions et de représailles. C'est pourquoi les sociétés orga-
nisées par la monnaie peuvent supporter une violence endémique, inhérente
à la concurrence, qui serait léthale pour l'ordre social dans des collectivités
à solidarité intense, fondée sur le don réciproque. Voir J.-P. DUPUY et
P. DUMOUCHEL, L'enfer des choses - René Girard et la logique de l'éco-
nomie, éd. du Seuil, 1979.
de deux rapports fondamentaux : la concurrence marchande
et le rapport salarial.
Les capitaux privés qui s'opposent dans la concurrence mar-
chande sont amenés à s'investir sans cesse dans une multitude
d'entreprises entre lesquelles s'établit le réseau des collabora-
tions nécessaires à la transformation par la société salariale de
son environnement, à la satisfaction des demandes qui s'y
forment. La violence sourde qui règne dans la circulation moné-
taire et la division précise des tâches qui s'établit dans la
production coexistent sans que jamais l'une puisse subordonner
l'autre. Dans le champ des forces que libère la recherche du
plus grand gain monétaire se déploie avec précision une myriade
d'activités imbriquées dans un dessin toujours plus complexe :
la continuité de la production n'est possible que par une orga-
nisation qui met à son service les rivalités pour l'appropriation
des richesses. C'est une analyse de cette organisation que nous
donnerons dans la première partie de cet essai. On y décrira
ce que sont, dans la société salariale, les fonctionnements locaux
du capital. Comment les activités quotidiennes des différentes
entreprises capitalistes s'agencent-elles les unes par rapport aux
autres, comment s'organise et se développe l'activité de chacune
d'elles? Telles sont les deux questions auxquelles nous tenterons
de répondre. Nous essaierons de montrer en quoi l'organisation
de la circulation marchande, comme celle de la production des
marchandises est aujourd'hui très différente de ce qu'elles
étaient dans la société bourgeoise et combien la théorie libérale
prend mal en compte cette réalité nouvelle des mécanismes de
l'économie de marché. Mais les unités capitalistes élémentaires
dont on décrit ainsi l'activité quotidienne ne sont pas seulement
reliées les unes aux autres par la circulation des marchandises
et des monnaies. Elles sont, plus intimement, des modalités
distinctes de différenciation d'un même rapport transversal : le
rapport salarial.
Il est incorrect de dire du rapport salarial qu'il sépare deux
classes opposées, chacune étant homogénéisée par son affron-
tement à l'autre. Pourtant cette homogénéité paraît évidente
en observant la forme monétaire du salaire. Mais le rapport
salarial n'est pas une relation marchande quelconque et le
salaire ne suffit pas à définir le rapport salarial. Si l'on
considère que l'ambivalence d'un rapport social s'exprime par
la coexistence de deux processus contradictoires, l'indifféren-
ciation et la différenciation, la forme monétaire du salaire
n'est que la première composante. Elle ne permet pas de
définir une classe, c'est-à-dire un groupe social doté d'une
cohérence interne, mais une masse indifférenciée. Dans une
société de masse, par opposition à une société de classes, les
salariés ne peuvent individuellement s'assurer des conditions
d'existence stables; les employeurs ne peuvent former des
équipes de travail solides dont les membres sont liés par une
coopération continue. Les phénomènes attachés à la massifi-
cation sont le brassage des populations, l'hypertrophie urbaine,
la dissolution des traditions communautaires, la soumission de
la politique aux engouements et aux phobies imprévisibles
d'une opinion publique. La massification entretient des dyna-
miques de contagion qui sont les manifestations concrètes de
l'indifférenciation sociale, les aspects pervers mais fatals de
la mobilité : imprévisibilité et volatilité des attitudes collec-
tives, croyances instables (« les masses brûlent ce qu'elles ont
adoré »), violences sporadiques, propagation des rumeurs
entretenues par le virus de la démagogie, enfin dans les
moments de crise le retour d'une peur refoulée, capable de
déclencher des paniques économiques et suscitée par le spectre
de l'insurrection et de la guerre civile 1 La massification est
donc à la fois le creuset social où le capitalisme puise son
énergie et la menace cachée et redoutable, la peur du bas-
culement de la société dans le gouffre de l'anomie, la crainte
de la perte des différences.
Déracinement fondamental inhérent au capitalisme indus-
triel, la massification suscite un processus de différenciation
sociale qui contrecarre ses tendances destructrices sur la
société salariale. Ce processus donne le sens des principes
d'organisation et plus généralement livre une interprétation
des transformations historiques du capitalisme. Lefil directeur
de l'organisation du salariat est la transformation toujours
en devenir de la masse indifférenciée en classe différenciée.
Dans la société salariale le principe organisateur qui surmonte
les tendances destructrices de la massification tout en laissant
s'exprimer ses forces de changement est la normalisation 2 La
1. Dans l'Age des foules, Fayard, 1981, S. MOSCOVICI reprend les analyses
de G. Le Bon et G. Tarde pour décrire les comportements étranges qui
caractérisent les phénomènes de masse.
2. M. FOUCAULT, La volonté de savoir, N.R.F., Gallimard, 1976. Dans
cet ouvrage consacré à la sexualité en tant que dispositif de normalisation
Foucault énonce théoriquement les principes de la normalisation.
normalisation institue des différences sociales au sein du
salariat. C'est une analyse des pratiques de normalisation à
l'œuvre aujourd'hui dans la société salariale que nous propo-
sons dans la deuxième partie de cet essai.
Nous venons d'évoquer les structures de régulation par
lesquelles est assurée la cohésion de la société salariale. Nous
avons souligné leur ambivalence; il reste à indiquer l'étroite
interdépendance qui existe entre les fonctionnements locaux
du capital et les pratiques de normalisation du salariat.
C'est dans l'entreprise que se définissent les linéaments de
la stratification du salariat. Plus profondément encore, c'est
aux fonctionnements locaux du capital que l'on doit le déve-
loppement de la technique qui devient la normalisation par
excellence. En effet elle sépare et différencie parce qu'elle est
une méthode de décomposition des interactions humaines et
de recomposition selon une séquence imposée à ceux qui la
mettent en œuvre. Elle façonne les comportements des exé-
cutants parce qu'elle interpose entre eux des objets qui incor-
porent un mouvement préformé et qu'elle canalise leurs rela-
tions dans des réseaux d'information qui échappent à leur
maîtrise. Mais elle assujettit aussi les concepteurs parce qu'elle
soumet les buts de l'action à des critères d'efficacite déjà
largement prédéterminés par l'énorme appareillage technique
accumulé. Aussi la technique est-elle l'interface entre la pro-
duction des objets et la normalisation des rapports sociaux.
En retour, l'efficacité des pratiques de normalisation est
décisive pour éviter la dévalorisation du capital. L'organisation
que définissent ses entreprises donne au capital des capacités
d'adaptation de plus en plus fines certes, mais toujours limitées.
Elles lui permettent de faire face sans risques exagérés, à une
variété de situations conformes à ces possibilités d'adaptation.
Le rôle des pratiques de normalisation est précisément de
maintenir les évolutions de la demande dans ces limites, faute
de quoi le capital se trouverait littéralement désorienté.

De la crise au projet

L'étroite imbrication des structures de régulation de la


société salariale est source de la cohésion puissante caracté-
ristique de certaines phases de son évolution. Mais l'armature
de cette société peut devenir son carcan. Les structures dont
la pérennité était gage d'efficacité deviennent facteurs de
sclérose, la répétition cède la place au bégaiement. C'est la
crise de développement que traverse actuellement la société
salariale que nous étudierons dans la troisième partie de cet
ouvrage. Car il s'agit bien pour nous d'une crise de dévelop-
pement et non pas d'une crise d'épuisement d'une société.
C'est une crise provoquée par le changement d'échelle et de
qualité de l'industrialisation, pas la crise résultant du rempla-
cement d'une société industrielle par une société post-indus-
trielle. C'est une crise entraînée par un changement de nature
des progrès de productivité, pas une crise de langueur du
progrès technique. C'est une crise dont l'enjeu est l'assimila-
tion d'une culture technique par toute la société, pas une crise
de saturation des objets de l'industrie. C'est une crise du
fonctionnalisme en tant que mode de régulation sociale, pas
une crise de rejet du capitalisme, en tant que mobilisateur de
l'énergie sociale, ni de son champ d'application : la révolution
industrielle ininterrompue.
Ce sont les conséquences pour la France de notre analyse
des métamorphoses de la société salariale que nous essaierons
de tirer dans la dernière partie de cet ouvrage. La crise ouvre
des promesses d'émancipation, mais fait planer des menaces
de régression. Donner à la société salariale toutes ses chances
de s'épanouir passe aujourd'hui par la poursuite d'un projet
collectif, c'est-à-dire par l'action politique. Les sources de
changement déjà présentes dans la société ne se développeront
que si la cohésion sociale adopte une voie étroite, marquée
par le double refus de la soumission au marché et de l'étouf-
fement par l'État de l'individu isolé. Ce double refus revient
à ne pas accepter la séparation destructrice de l'économique
et du social. Il se place dans la perspective d'un enrichissement
de la démocratie d'où sortira, on peut en faire le pari, une
rénovation des principes de la normalisation sociale. Rénover
ces principes veut dire instituer de nouveaux modes d'expres-
sion des intérêts collectifs pour surmonter le divorce entre
démocratie directe et démocratie représentative. De nouveaux
sujets collectifs doivent émerger qui accroissent la réceptivité
des organisations à l'innovation sans amoindrir leur capacité
de résistance aux perturbations provoquées par les rivalités
concurrentielles.
Faut-il souligner que notre ambition n'est pas ici de définir
un programme politique. Nous cherchons à montrer que la
crise de développement de la société salariale livre des ensei-
gnements qui aident à dégager des priorités. Nous souhaitons
montrer les dangers du volontarisme politique. Transformer
une société n'est pas ouvrir des chantiers partout, ni placer la
politique au poste de commandement. C'est infléchir les formes
de l'organisation existante par l'impulsion ou la suggestion en
des lieux névralgiques pour remettre en mouvement des riva-
lités sociales qui tendent à se figer sur des positions acquises.
Mais l'enrichissement de la démocratie ne concerne pas que
les structures. Il concerne au premier chef les individus.
Élargir le champ de la liberté individuelle, ce n'est pas refuser
la technique ou la considérer comme un mal nécessaire à
circonscrire pour se réfugier dans un ailleurs où régnerait une
convivialité foisonnante. C'est, au contraire, parvenir à une
appropriation des objets de l'industrie beaucoup plus variée
et plus chargée de communication sociale ambivalente qu'au-
jourd'hui. Le développement d'une individualité assumant de
façon pleinement consciente l'objectivation des relations sociales
est la seule manière de mener à son terme l'aventure technique
du capitalisme.
ANNEXE A L'INTRODUCTION

La désagrégation de l'ordre social par contagion des rivalités


engendrant une indifférenciation qui est la définition théorique de la
crise a été conceptualisée par R. Girard dans l'ensemble de son
œuvre. Cet auteur insiste sur l'ambivalence de l'ordre social en ce
que la formation des institutions provient de l'exacerbation des
rivalités elles-mêmes par polarisation, expulsion et sacralisation du
conflit, devenu généralisé, sur une victime arbitraire. (Voir les ouvrages
suivants de R. GIRARD : La violence et le sacré, Grasset, 1972; Des
choses cachées depuis la fondation du monde, Grasset, 1978; Le
bouc émissaire, Grasset, 1982.)
Les concepts girardiens ont été mis en œuvre en économie par
M. Aglietta et A. Orléan pour montrer que la monnaie est l'institution
fondamentale de toute société où le marché est une forme générale
de relation sociale. L'ordre monétaire médiatise la violence écono-
mique en instituant des différenciations qui imposent aux sujets privés
des contraintes et corrélativement leur fournissent des repères pour
se mouvoir dans l'incertitude et les libérer de l'obsession pour la
liquidité immédiate qui paralyse l'activité d'entreprise. A contrario,
une défiance généralisée à l'égard de la monnaie nationale ou en sens
inverse un désir contagieux pour la même forme de détention moné-
taire de la richesse (par exemple l'or) déclenchent une spéculation
polarisée qui désagrège les structures financières et anéantit les
horizons prospectifs. (M. AGLIETTA et A. ORLÉAN, La violence de
la monnaie, P.U.F., 1982.)
Des sociologues célèbres se sont intéressés à la précarité de la
cohésion des sociétés animées par le capitalisme. Leurs réponses ont
été diverses et nuancées.
Durkheim a insisté sur la désintégration des communautés tradi-
tionnelles par le marché. Mais il affirmait en même temps que la
division du travail peut remplacer la conscience collective des sociétés
plus anciennes comme mode de cohésion sociale. Pour lui la cohésion
n e v i e n t p a s d e la c i r c u l a t i o n m a r c h a n d e e n e l l e - m ê m e , m a i s d e la
p e r m a n e n c e d e s f o n c t i o n s c o m p l é m e n t a i r e s o c c u p é e s p a r les m e m b r e s
d e la société. D ' u n e solidarité inspirée p a r u n s y s t è m e d e c r o y a n c e s
c o m m u n e s , le c a p i t a l i s m e fait p a s s e r à u n e c o h é r e n c e f o n c t i o n n e l l e
q u i s ' i m p o s e o b j e c t i v e m e n t . (F. DURKHEIM, D e l a d i v i s i o n d u t r a v a i l
social, Alcan, 1902.)
D e son côté, S i m m e l souligne avec force l'ambivalence du capi-
talisme. L e désir d ' a r g e n t a des a s p e c t s d e s t r u c t e u r s . M a i s la c o n c u r -
r e n c e m a r c h a n d e n ' e s t p a s s e u l e m e n t u n e l u t t e i m p i t o y a b l e e n t r e les
vendeurs. Elle a pour troisième t e r m e l'acheteur. C e n'est pas seu-
l e m e n t la l u t t e d e t o u s c o n t r e t o u s ; c ' e s t a u s s i la l u t t e p o u r tous.
T a n t q u e la c o n c u r r e n c e ne d é g é n è r e pas en p u r désir d e liquidité
i m m é d i a t e , les m a r c h a n d s d o i v e n t s a n s c e s s e m o b i l i s e r l e u r v o l o n t é
e t l e u r i n t e l l i g e n c e p o u r d é c o u v r i r les d é s i r s p a r t i c u l i e r s d e s a c h e t e u r s
p o t e n t i e l s e t les t r a n s f o r m e r e n o b j e t s é c h a n g e a b l e s . L ' i n t é g r a t i o n
sociale se fait g r â c e à la diversité c r o i s s a n t e des m a r c h a n d i s e s , à
l'inertie des é c h a n g e s dans un m o n d e d'objets de plus en plus
c o m p l e x e s , a u d e g r é de confiance r e q u i s p a r le crédit. ( G . SIMMEL,
Conflict a n d the web o f g r o u p affiliations, T h e Free Press, 1955.)
L e s i d é e s d e S i m m e l s u r la m o n n a i e et la c o n c u r r e n c e o n t é t é
é g a l e m e n t a n a l y s é e s p a r H . FRANKEL, M o n e y - T w o p h i l o s o p h i e s :
the conflict o f t r u s t a n d a u t h o r i t y , Basil Blackwell, 1977.
M a i s les t h é o r i c i e n s d e l'école d e F r a n c f o r t , t o u t p a r t i c u l i è r e m e n t
H o r k h e i m e r , se sont i n t e r r o g é s s u r la solidité d ' u n e cohésion sociale
q u i n e s e r a i t q u e f o n c t i o n n e l l e . T o u t e s les f i n a l i t é s a u t r e s q u e le d é s i r
d ' a r g e n t d e v i e n n e n t insignifiantes. C e ne sont q u e des i n s t r u m e n t s
p o u r f a i r e d e l ' a r g e n t a v e c d e l ' a r g e n t . A i n s i le c a p i t a l i s m e t r i v i a l i s e
t o u t e s les r e l a t i o n s s o c i a l e s e n les s o u m e t t a n t à l ' a u n e d e la m e s u r e
m o n é t a i r e . O r les v a l e u r s f o n d a m e n t a l e s d ' u n e s o c i é t é q u i p r o v o q u e n t
des croyances solides et des a t t a c h e m e n t s indéfectibles p a r c e qu'ins-
p i r é s p a r le r e s p e c t e t la d é v o t i o n s o n t d e l ' o r d r e d e la s o u v e r a i n e t é .
Ces valeurs sont mises à part, à l'écart de toute mesure. Elles sont
c é l é b r é e s p a r les rites et e n t r e t e n u e s p a r la t r a d i t i o n . L e t a l o n
d'Achille d u c a p i t a l i s m e résulte de ce q u e son d y n a m i s m e m i n e tous
les p r i n c i p e s d e s o u v e r a i n e t é édifiés p a r les s o c i é t é s p o u r f a i r e b a r r i è r e
à l a v i o l e n c e . Il d é t r u i t l a t r a n s c e n d a n c e d e s v a l e u r s c o l l e c t i v e s , l e
r e m p a r t i n v e n t é p a r les h u m a i n s c o n t r e la p r o p a g a t i o n d e s r i v a l i t é s
destructrices. (Voir H . HORKHEIMER, E c l i p s e o f reason, O x f o r d ,
1947.)
C e s a r g u m e n t s o n t é t é d é v e l o p p é s p l u s r é c e m m e n t p a r F. H i r s c h .
Il c o n s i d è r e q u e le m a r c h é c o r r o m p t les v a l e u r s m o r a l e s q u i s o n t
p o u r t a n t essentielles à sa stabilité. L a r é g u l a t i o n des é c o n o m i e s
c a p i t a l i s t e s e n d e v i e n t d e p l u s e n p l u s d é l i c a t e . Il f a u t d e s p r o t h è s e s
institutionnelles p o u r pallier la déréliction des c o n d u i t e s m o r a l e s qui
p e u v e n t s e u l e s e n t r e t e n i r la c o n f i a n c e m u t u e l l e d a n s les c o n t r a t s . Il
s ' e n s u i t u n e s é p a r a t i o n d e p l u s e n p l u s g r a n d e e n t r e le c h o c d e s
intérêts privés et la définition d ' u n i n t é r ê t g é n é r a l qui se r é f u g i e d a n s
l ' É t a t seul r e s p o n s a b l e d e s biens collectifs et d e la r é g u l a t i o n d u
s y s t è m e . A u f u r e t à m e s u r e q u e le c a p i t a l i s m e d é v o r e les liens
s o c i a u x h é r i t é s d u p a s s é e t g é n é r a l i s e le s a l a r i a t , la p r o l i f é r a t i o n d e s
i n t e r v e n t i o n s é t a t i q u e s et la s é p a r a t i o n d e l ' é c o n o m i q u e et d u social
t é m o i g n e n t des difficultés d e la cohésion d a n s les sociétés industrielles.
(F. HIRSCH, S o c i a l l i m i t s to g r o w t h , H a r v a r d , 1976.)
PREMIÈRE PARTIE

FONCTIONNEMENTS
LOCAUX
Ce qui caractérise la transformation du système technique
dans les économies occidentales est l'intensité croissante des
inter-relations entre les différents stades de production. De
façon schématique on peut dire qu'un produit est conçu de
plus en plus en même temps que la façon de le produire et
de le distribuer. Cette interdépendance croissante entre les
différents stades d'une filière de production est d'ailleurs l'un
des moyens par lesquels peuvent être atteintes la flexibilité et
la diversité accrue de la consommation. Dans ces conditions
la possibilité d'établir des relations quotidiennes entre les
entreprises qui interviennent à ces différents stades peut être
un atout décisif pour la mise en œuvre des changements
techniques actuels. Cette possibilité suppose une étroite
« proximité » économique, culturelle, technique entre les dif-
férents intervenants 1 C'est, encore une fois ce qui est réalisé
au Japon grâce à l'organisation industrielle originale de cette
économie. Cette organisation y a permis d'articuler avec une
redoutable efficacité l'activité des secteurs en amont et en
aval : La percée japonaise sur la partie en amont de la filière
électronique a pu ainsi se faire, rappelons-le, après que ce
pays eut acquis une maîtrise solide du marché mondial pour
sa partie la plus en aval : l'électronique grand public 2 L a
d e m a n d e intérieure de biens d'équipements et de composants
a constitué un d é b o u c h é sûr pour des investissements dans
des industries en a m o n t qui, par leur ampleur, apparaissent
e x t r ê m e m e n t téméraires dans d'autres pays... D'où en retour
la possibilité aussi bien d'entretenir la compétitivité des pro-
ductions en aval que de prendre pied, au niveau mondial cette
fois, sur la partie en a m o n t de cette filière.
D a n s une telle perspective, la difficulté de la position fran-
çaise tient à un constat : l'émergence d'industries en a m o n t
c o m p é t i t i v e s e s t s o u v e n t d e v e n u e t r è s difficile. Il e n v a a i n s i d e
l'industrie d e s c o m p o s a n t s d a n s la filière é l e c t r o n i q u e . L e mon-
tant des efforts d e recherche, l'échelle des productions retenues
sont des critères déterminants de la réussite. S u r le plan
commercial, cette réussite est largement du type tout ou rien,
d'où un risque important de dévalorisation des capitaux investis

1. J. LORENZI, O. PASTRÉ e t J. TOLEDANO le soulignent en conclusion de


la crise d u X X siècle, op. cit.
2. C ' e s t ce q u e m o n t r e n t E. DOURILLE, M. FOUQUIN, L. DE MAUTORT et
A. DE SAINT-VAULRY, dans J a p o n : croissance, t r a n s f o r m a t i o n i n d u s t r i e l l e et
i n t e r n a t i o n a l i s a t i o n . É c o n o m i e Prospective I n t e r n a t i o n a l e , n° 15, 1983.
dans ces secteurs. En même temps les mises en capital néces-
saires pour jouer à ce jeu de go de la haute technologie deviennent
de plus en plus élevées. Nous pensons, comme d'autres que
c'est en collaboration avec celles de pays européens que nos
entreprises ont une chance de s'imposer dans ces industries,
l'objectif étant ici de faire de l'Europe, et non de la France
seule 2 un ensemble technologiquement autonome.
Entre les entreprises européennes, les conditions de proxi-
mité évoquées plus haut existent... tant du moins que le S.M.E.
y maintient une relative stabilité des taux de change. L'Europe
a la taille requise pour devenir ici un acteur dominant dans
le monde. L'exemple - malheureusement exceptionnel - de
l'Airbus a montré ce qu'un projet industriel européen pouvait
apporter à chacun des partenaires. D'autres grands projets
industriels européens permettraient de faire naître des colla-
borations et des spécialisations complémentaires. Tout en
respectant la hiérarchie des potentiels industriels et financiers
des entreprises participantes, ces projets n'en pourraient pas
moins permettre de bénéficier des effets positifs liés aux
rendements croissants comme à la mise en commun de res-
sources financières, humaines, technologiques... importantes.
La mise en œuvre d'une telle orientation pose toutefois un
problème épineux. Parmi les nations européennes la France est
aujourd'hui seule à la souhaiter! On peut donc douter que nous
parvenions rapidement à convaincre nos partenaires, l'Alle-
magne en particulier, de son bien-fondé. C'est, nous semble-
t-il, une raison supplémentaire de commencer par renforcer nos
positions là où nous pouvons le faire de façon autonome. Notre
pouvoir de négociation, voire notre capacité de mobilisation au
sein de l'Europe ne peuvent que s'en trouver accrus.

Activer le réseau des relations inter-entreprises


Si l'on se borne, par différents canaux, à exercer une pression
à la hausse des rémunérations, il y a peu de chances que
l'initiative des entreprises, laissée à elle-même, oriente l'éco-
1. Voir en particulier M. ALBERT, Un pari pour l'Europe, éd. du Seuil,
1983.
2. Comme le suggèrent les auteurs de L'industrie en France, sous la
direction de B. BELLON et J.M. CHEVALIER, Flammarion, 1983, sur bien
d'autres points toutefois nous partageons leur analyse.
nomie française dans la direction que nous venons de tracer.
La concurrence extérieure est telle que très vite le progrès
des rémunérations conduirait à l'effondrement des profits, et
donc de l'investissement, qu'il faut chercher à tout prix à
éviter. La mise en œuvre d'une politique qui accompagne
cette pression en faveur d'un emploi cher, en hâtant la trans-
formation de l'organisation de l'économie française, est aujour-
d'hui plus essentielle que jamais.
La consolidation, dans les secteurs de la consommation,
d'une organisation capable de servir de support aux entreprises
qui y interviennent est une condition décisive de la mise en
œuvre de la stratégie esquissée. Parmi les activités qui vont
se trouver demain au cœur du développement de la société
salariale et qui peuvent définir pour la France un point fort
de son insertion internationale, il n'est pas question de conce-
voir, dans le détail et a priori, les types de production qu'il
conviendra de réaliser. C'est à une multitude d'entreprises,
de tailles petites et moyennes le plus souvent, qu'il appartien-
dra en permanence de les définir et de les redéfinir. La capacité
d'adaptation et d'imagination de ces entreprises va donc être
cruciale. En dépendra en dernier ressort l'aptitude de nos
entreprises à vendre cher d'importantes quantités de travail
français aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur de notre pays.
Sur ces marchés en effet, la compétitivité repose de moins en
moins sur les prix seuls, mais aussi, sinon plus, sur les qualités
des produits et des services, leur capacité à s'inscrire dans les
nouvelles façons de consommer. L'écoute du marché devient
donc, dans ces activités, essentielle. La société salariale y entre
en communication avec ses entreprises et oriente finalement
leur production. Dorénavant, dans ces entreprises la gestion
de la qualité des produits, leur adéquation aux goûts des
consommateurs combinée avec la connaissance et la maîtrise
des techniques nouvelles vont tendre à s'imposer. Mais cette
observation du marché ne saurait, on y a insisté, être purement
passive. Ce n'est qu'à partir des produits et des services qu'on
leur propose que les consommateurs peuvent s'exprimer. La
capacité à imaginer et fabriquer de nouveaux produits, à
détecter rapidement ceux qui obtiennent un accueil favorable,
et à répondre à cet accueil à des prix qui restent concurrentiels
est ici la condition du succès. Ce changement qui s'esquisse
depuis la fin des années soixante a pris à contre-pied un grand
nombre d'entreprises françaises des secteurs de consommation.
Ainsi constate-t-on, pour celles qui appartiennent aux branches
« en difficulté », l'inexistence ou la faiblesse numérique de la
fonction commerciale par laquelle passe précisément cette
adaptation des produits au marché Il est clair, dès lors, que
ces entreprises ne pourront faire face aux contraintes aux-
quelles elles sont confrontées que si elles y sont aidées. Mais
l'aide dont il s'agit ne doit en aucune façon prendre systé-
matiquement la forme d'une subvention ou d'un allégement
de charges. Elle doit viser essentiellement à fortifier, direc-
tement et indirectement, l'imagination et le dynamisme de ces
entreprises.
L'évolution des réseaux d'intermédiation commerciale est,
bien sûr, ici essentielle. Par le canal de ces intermédiaires
s'établit la communication entre le marché et les producteurs.
Cette communication ne pourra donc jamais être dynamique
si les intermédiaires ne le sont pas eux-mêmes. Certaines
entreprises de l'industrie agro-alimentaire française sont
aujourd'hui en position de leader sur le marché mondial. Elles
le doivent en partie à la qualité des réseaux de distribution
dont elles ont pu disposer. Le grand commerce français est
parvenu à distribuer leurs produits très efficacement et avec
des marges relativement faibles, plus faibles, par exemple,
que celles des distributeurs allemands. Il a ainsi rendu possible
la gestion d'une gamme étendue et sans cesse renouvelée de
produits. Sans commerce moderne, il n'y a pas de possibilités
d'adaptation des produits au marché. Certes ce développement
d'un commerce alimentaire moderne n'a pas été sans poser
de problèmes aux producteurs des branches concernées qui
ont été amenés à réviser leurs stratégies et à transformer aussi
bien leurs modes de gestion que de production, certaines
entreprises de taille moyenne ou petite se trouvant d'ailleurs
incitées à se regrouper pour y parvenir plus sûrement. Au
total les deux parties en présence - commerce et industrie -
sont sorties renforcées par cette épreuve. C'est une évolution
bien différente qu'ont connue les secteurs de l'habillement ou
du meuble. Décrépitude des fabricants et archaïsme des réseaux
de distribution ont été ici de pair! Favoriser le développement
d'un commerce moderne, composé d'ailleurs aussi bien de
petites entreprises que de grandes chaînes, capable de distri-

1. Voir le rapport du groupe « services consommés par le secteur productif »,


Commissariat général du Plan 1983.
buer une gamme étendue de biens et services aux consom-
mateurs, voilà un premier axe de la politique structurelle qu'il
convient ici de mener.
Mais si le commerce est seul à se moderniser, les choses
risquent d'aller à l'exact opposé de ce que nous proposons.
Des commerçants dynamiques qui s'approvisionneraient essen-
tiellement à l'étranger ou qui bénéficieraient d'un rapport de
force par trop favorable vis-à-vis des fabricants français, peuvent
fort bien dériver leurs profits de leur seul pouvoir de marché.
Ils n'apporteraient pas alors aux industriels français ces « ser-
vices d'intermédiation » dont ils ont besoin et pour lesquels il
est légitime qu'ils paient. Pour que le commerçant moderne
fonctionne comme un canal de communication entre le marché
et l'industriel, il faut qu'il y soit forcé, qu'une partie importante
de ses profits dépende de la qualité du service qu'il rend au
producteur passant par son intermédiaire. Pour qu'il en aille
ainsi, il faut qu'une concurrence importante existe entre les
distributeurs et que le rapport de force entre intermédiaire et
industriel soit rééquilibré. Ce rééquilibrage implique deux
changements importants.
Il suppose tout d'abord que les petites et moyennes entre-
prises acquièrent peu à peu la capacité de prendre du recul
par rapport aux routines de production dont elles sont largement
prisonnières aujourd'hui. Or passer du métier de « fabricant »
à celui d'entrepreneur n'est pas chose facile. Dans la plupart
des cas il faut que le fabricant, prenant conscience de la
nécessité de faire évoluer son entreprise, puisse faire appel à
une capacité de réflexion extérieure. Le recours au conseil
externe est l'une des façons par lesquelles l'entreprise peut
aujourd'hui porter un jugement critique sur son activité et
développer une réflexion stratégique 1 De même convient-il
d'aider l'entreprise de taille petite ou moyenne à surmonter les
handicaps liés directement à sa taille. Les frais généraux repré-
sentent une part d'autant plus grande du chiffre d'affaires que
l'entreprise est petite 2 Le recours au service externe, se subs-
tituant aux fonctions assurées directement à grands frais, doit
1. Idem.
2. Ainsi, selon l'enquête C.E.G.O.S. sur les frais généraux des entreprises
françaises réalisée en 1980, la part de ces frais dans le chiffre d'affaires passe
de 28,2 % pour les entreprises de moins de 50 millions de francs de chiffre
d'affaires à 15,6 % pour les entreprises de plus de 500 millions de francs de
chiffre d'affaires.
permettre d'abaisser sensiblement les prix de revient des entre-
prises petites et moyennes. Pour que ces entreprises puissent
recourir ainsi à des prestataires externes - de faire ou de conseil
- il convient d'encourager, ou au moins de ne pas décourager,
le développement d'un secteur des services aux entreprises
tourné largement vers la satisfaction des besoins que nous
venons d'évoquer. C'est une priorité de la politique structurelle
proposée.
Il est une autre condition essentielle. Aucun des change-
ments évoqués ne peut avoir lieu sans investissements impor-
tants en réflexion, en hommes et en matériel, et aucun inves-
tissement important ne peut plus aujourd'hui être autofinancé
par des entreprises... dont bon nombre sont en difficulté chro-
nique. Il est donc essentiel que les conditions de financement
des petites et moyennes entreprises cessent d'être biaisées en
leur défaveur. Elles sont amenées, de façon systématique, à
emprunter à des taux sensiblement supérieurs à ceux des
grandes entreprises 1 En même temps il convient de faire que
l'investissement « immatériel » cesse de ne pouvoir bénéficier
de concours bancaires. Ce double biais rend en effet fort
difficile aussi bien la définition que la mise en œuvre d'une
stratégie d'adaptation par les P.M.E.
Nous ne proposons pas toutefois seulement un effort sur
l'aval; mais aussi une articulation entre cet effort et un
recentrage de nos secteurs plus en amont sur la satisfaction
des besoins du marché intérieur. Le rôle des entreprises
récemment nationalisées, dont les activités ont comme centre
de gravité des industries en amont, est évident. Nous voudrions
seulement dissiper une ambiguïté sur sa nature. On peut en
effet être tenté de voir dorénavant dans le secteur public
industriel le moteur de l'économie française. Par leur masse
même - l'investissement de ces entreprises représente 50 %
de l'investissement industriel, leur emploi est prédominant
dans certaines régions - elles peuvent infléchir de façon
sensible l'évolution de tel ou tel des agrégats qui sont dans la
mire gouvernementale. Mettre toutefois ce secteur public
industriel au service d'un volontarisme politique serait ne pas
voir qu'il peut jouer, d'une tout autre façon, un rôle plus
important pour l'économie française. Plus que leur poids

1. Aujourd'hui de l'ordre de 2 % à 3% d'après la monographie France,


O.C.D.E., 1983.
lorsqu'on les réunit, les entreprises représentent, chacune
prise séparément, un foyer d'organisation, une capacité à
mobiliser et faire circuler, largement au-delà des seules
limites du groupe, des techniques, des capitaux, des inno-
vations stratégiques. Elles constituent donc un atout précieux
pour la mise en place d'un nouveau système technique. Les
expériences étrangères montrent en effet que cette mise en
place exige le recours à des relations inter-entreprises qui
sortent du cadre des seules relations marchandes. Ainsi, le
Japon nous fournit-il, ici encore, les exemples les plus
convaincants. C'est par la collaboration entre trois sociétés
« de premier rang » du groupe Mitsubishi qu'ont pu être mis
au point de nouveaux biens d'équipement à fort contenu
électronique pour l'industrie automobile. C'est une recherche
en commun de quelques années, décidée par plusieurs sociétés
japonaises, appartenant cette fois à des groupes différents,
qui doit permettre de développer une nouvelle génération de
fibres synthétiques. Au terme de cette recherche, les parti-
cipants valoriseront, en concurrence cette fois, ses résultats...
De ce point de vue, l'existence du secteur nationalisé fournit
un ensemble de points d'ancrages pour constituer de tels
réseaux de relations inter-entreprises : entre et autour de
chacun de ces groupes l'établissement de cohérences stra-
tégiques se trouve facilité.

Des contraintes financières sélectives, une contrainte moné-


taire précise
Il ne suffit pas toutefois que l'organisation de notre économie
se transforme ainsi peu à peu de façon à permettre une
circulation plus continue et plus dense des informations, une
élaboration plus fluide et plus intégrée des stratégies, pour
que notre appareil productif s'adapte au développement à
venir de la société salariale, lui fournisse le support nécessaire.
En dernier ressort, en effet l'évolution industrielle est modelée
par le jeu de la contrainte financière. Cette contrainte pèse
sélectivement sur les différentes régions du système productif.
Elle traduit en des termes qui auront immédiatement prise
sur l'évolution de la production, les orientations qui, consciem-
ment ou non, sont privilégiées. Ainsi lit-on, dans les traits
actuels de notre appareil productif, la trace des biais qui ont
été imprimés par le passé à la circulation financière : les
petites entreprises, l'investissement immatériel par exemple y
ont été défavorisés au profit des marchés extérieurs et des
grandes entreprises. Traduire, dans l'organisation même de
notre système financier les orientations retenues, voilà sans
doute l'instrument le plus efficace aujourd'hui d'une politique
industrielle. La distribution sélective du crédit permet en effet
de combiner l'initiative décentralisées indispensable au dyna-
misme et à la pertinence des stratégies élémentaires mises en
œuvre par les entreprises, avec le respect d'un certain nombre
d'orientations stratégiques pour la nation. L'articulation des
initiatives décentralisées dans la réalisation de ces orientations
garantira qu'elles se confortent les unes les autres au lieu de
simplement se juxtaposer ou, pire même, se contredire.
Ainsi, tout d'abord, si l'on convient qu'une grande partie
de notre effort sur les secteurs en amont doit faire l'objet
d'une collaboration avec des entreprises européennes, faudra-
t-il traduire cette orientation dans les contraintes qu'impose
la circulation financière. On peut imaginer par exemple qu'un
fonds d'investissement finance, à des conditions privilégiées,
par rapport à celles pratiquées par chacun des systèmes
financiers nationaux, des collaborations entre entreprises de
ces secteurs. Un accord entre les pays européens conduirait
donc chacun d'entre eux à réduire progressivement les finan-
cements privilégiés qui peuvent être trouvés, auprès du sys-
tème financier national, pour des investissements dans ces
secteurs, en même temps que la communauté mettrait à leur
disposition des sources de financement privilégiées, par l'in-
termédiaire de la Banque européenne d'investissement par
exemple, mais uniquement pour des « joint-ventures ». Le
détail du mécanisme importe peu. L'essentiel est l'inscription
quelque part dans les systèmes financiers de la priorité d'une
collaboration européenne pour développer les secteurs en
amont Cela n'exclut bien sûr pas que telle entreprise se
lance dans un effort d'investissement ou dans une collaboration
extra-européenne; mais si elle le fait, ce sera avec un finan-
cement sur fonds propres ou par des emprunts aux conditions
du marché. L'incitation par des conditions financières privi-
légiées n'inhibe en rien les initiatives des entreprises; elle peut
seulement contribuer à les infléchir. En outre, si les ressources
1. M. ALBERT le souligne à juste titre dans l'ouvrage cité plus haut.
utilisées pour alimenter cet effort d'investissement étaient,
pour une part au moins, des ressources d'emprunt, il serait
possible, dans chaque pays européen, de concentrer sur l'aval
les ressources d'épargne nationale.
A l'aval, où devrait s'exercer dans un premier temps l'es-
sentiel de l'effort français, il est important aujourd'hui d'uti-
liser, comme pièce centrale du dispositif de gestion sélective
de la contrainte financière, les banques, intermédiaires actifs,
plutôt que les marchés financiers dont la myopie a été maintes
fois constatée. Cela va à l'exact opposé de la tendance dont
la loi Monory a établi les fondements. Nous voudrions montrer
que le dispositif mis en place par cette loi traduit en fait un
manque de confiance dans la contribution que peut apporter
l'intervention d'intermédiaires actifs au fonctionnement de
notre économie.
Les objectifs des mesures prises pour accroître le rôle en
France du marché financier étaient doubles : permettre aux
banques d'emprunter pour consolider leur passif, permettre
aux entreprises industrielles de capter une épargne longue à
des conditions de coûts favorables. Le premier objectif a été
atteint puisque les institutions financières, bancaires notam-
ment, ont été les principaux emprunteurs sur ce marché, avec
les administrations publiques. On peut s'interroger toutefois
sur le bien-fondé de cet objectif. Après tout la stabilisation
du passif des banques peut fort bien passer par une différen-
ciation accrue des placements proposés à leur clientèle sans
nécessiter ce détour, coûteux pour le budget de l'État qui
finance bien sûr l'ensemble des incitations qui le balisent. Le
rôle des banques en tant qu'intermédiaires actifs est de faire
un pari, aussi réfléchi que possible, sur l'évolution de leurs
ressources, pas de s'assurer. La « transformation » de l'épargne,
le fait de prêter à long terme des sommes qui sont prêtées
aux banques à court terme mais qui obéissent à des régularités
statistiques permettant d'en prévoir l'évolution, n'est pas une
pratique aux limites du frauduleux. C'est la raison d'être du
système bancaire! Ce n'est pas non plus, contrairement à ce
qu'on laisse souvent entendre, une pratique inflationniste...
pourvu qu'elle soit réglée par une gestion précise de la contrainte
monétaire que la banque centrale impose aux banques
commerciales. Quant au deuxième objectif, la transmission
directe d'une épargne longue des ménages aux entreprises, il
n'a été atteint que de façon très partielle et au prix d'un
renforcement du biais du système de crédit français à l'en-
contre des petites et moyennes entreprises qui n'ont pas accès
au marché financier.
Pour ces deux raisons, il nous semble que le système
bancaire devrait dorénavant jouer un rôle pivot dans la cir-
culation de l'épargne au sein de l'économie française. Il lui
incomberait notamment de gérer un ensemble de prêts à
conditions privilégiées destinés à soutenir le renouvellement
des secteurs reliés à la consommation. La modernisation des
P.M.E. mais aussi le développement de services aux entreprises
pourraient ainsi bénéficier des conditions réservées jusqu'ici à
l'exportation. L'investissement immatériel, quant à lui, est
aujourd'hui aussi indispensable à l'adaptation de notre appareil
productif que l'investissement matériel. La réflexion sur de
nouvelles stratégies, la recherche de nouveaux produits, la
mise en place de nouvelles approches du marché ou d'une
nouvelle organisation de l'entreprise doivent aller de pair avec
l'achat de nouvelles machines. Or l'investissement immatériel
ne peut que très difficilement bénéficier d'un concours ban-
caire, aucune garantie matérielle ne pouvant lui être associée.
Il est essentiel de supprimer ce biais qui est un frein à
l'adaptation de notre appareil productif Le risque que l'in-
vestissement immatériel fait courir pourrait être mutualisé ou
encore nationalisé, assuré par la puissance publique (comme
c'est le cas aujourd'hui, par l'intermédiaire de la C.O.F.A.C.E.,
pour les crédits à l'exportation). Là encore, le détail du
mécanisme importe peu, ce qui compte, c'est de redéployer,
en fonction d'orientations nouvelles, de coûteux dispositifs
d'incitations qui ont fait leur œuvre silencieusement mais avec
des effets dont le caractère pervers éclate aujourd'hui.
Notre appareil bancaire peut ainsi être amené à jouer un
rôle capital dans la mise en œuvre de ces orientations. Il n'est
pas certain qu'il y soit préparé 2 Comme les autres institutions
de la société salariale son activité résulte de la superposition
de réseaux de pratiques routinières qui règlent son activité
quotidienne. De ce point de vue, la nationalisation de la quasi-
totalité du système bancaire pourrait conduire à soumettre
1. Commissariat général du Plan, Rapport sur l'investissement non matériel
et la croissance industrielle, La Documentation française, 1982.
2. C. STOFFAES a insisté sur la responsabilité des inerties de notre appareil
bancaire dans les difficultés qu'a notre industrie à évoluer, La Grande Menace
industrielle, Calmann-Lévy, 1978, pp. 108-109.
ces pratiques à une critique visant à montrer comment les
banques peuvent soutenir mieux l'effort des entreprises indus-
trielles, en particulier petites et moyennes. Il ne s'agit pas
pour elles de financer les pertes de ces entreprises, il s'agit au
contraire d'utiliser les informations... et la capacité de réflexion
dont elles disposent pour aider leurs entreprises clientes à
porter un diagnostic sur leur situation. Les banques pourront
ainsi être réceptives à des occasions d'investissement qui se
manifesteraient ou, le cas échéant, donner l'alerte devant des
signes de dégradation que l'entrepreneur trop engagé sur le
terrain n'a pas encore perçus.
En un mot, aussi bien pour leurs emplois que pour leurs
ressources, les banques doivent avoir de plus en plus un
comportement d'intermédiaire actif.
La nécessité de réviser des préjugés et des routines ne se
limite pas aux banques commerciales. L'allocation de l'épargne
se trouve de plus en plus fréquemment déréglée en France
par l'encadrement du crédit. Figeant les situations, favorisant
des pratiques interbancaires bizarres, le recours prolongé à
l'encadrement du crédit est un handicap sérieux à une conduite
en souplesse de l'évolution de l'appareil productif par l'inter-
médiaire du système bancaire. L'encadrement résulte d'une
incapacité de la banque centrale à contrôler la distribution
du crédit et à régler l'intensité de la contrainte monétaire
avec les instruments dont elle dispose. Au premier rang des
raisons qui expliquent cette perte de contrôle figure la for-
midable expansion des prêts refinançables à des conditions
privilégiées, en particulier des crédits à l'exportation. Ces
crédits ont permis aux banques de disposer d'un important
« matelas » de papier pour contrecarrer les effets des politiques
monétaires restrictives sur leur liquidité
C'est par une approche intégrée de la politique monétaire

1. Il conviendrait de réviser certaines règles : compenser par des obligations


de réserves supplémentaires les possibilités de refinancement excédentaires
ouvertes par la mise en œuvre des dispositifs d'incitations utilisés de façon à
maintenir toujours les banques commerciales dans la dépendance de la banque
centrale. A chaque moment, en effet, une partie des tensions de trésorerie
des banques pour les périodes à venir est déjà déterminée, elle résulte des
transactions passées. Pour éviter d'être amenée ultérieurement à imposer
brutalement une restriction de la liquidité, la banque centrale devrait prendre
ces informations régulièrement en compte pour établir les conditions de
refinancement présentes. Elle assumerait ainsi de façon plus précise son
attribution de souveraineté monétaire.
et des incitations financières que l'on pourra éviter le conflit
entre les objectifs de la politique industrielle et les exigences
de la politique macroéconomique. Cette dernière cherche à
régler, non pas l'allocation sectorielle des crédits, mais l'état
de tension de la contrainte monétaire qui s'impose à l'ensemble
de l'économie Or, au cours des années à venir, il est impor-
tant de pouvoir régler en finesse la tension de cette contrainte.
La capacité de notre économie à tenir au mieux un cap macro-
économique difficile en dépend crucialement.

Agir sur la formation des revenus pour promouvoir le chan-


gement social
La défense d'un emploi cher et nombreux est l'objectif
central des orientations stratégiques que nous avons présentées.
Sans être suffisante, sa poursuite est nécessaire pour qu'à
terme une issue progressive soit trouvée à la crise que traverse
partout la société salariale. Mais nous avons souligné aussi la
difficulté de la route que l'économie française doit aujourd'hui
parcourir : rendre son dynamisme à la consommation tout en
dégageant des ressources pour l'investissement définit, en termes
d'équilibre macroéconomique, une voie très étroite. Nous ne
pourrons nous y maintenir que si la pression pour une valo-
risation accrue du travail français s'exerce toujours avec une
intensité réfléchie. Trop timide elle ne contribuerait pas à
faire évoluer notre appareil productif, trop forte elle compro-
mettrait sa rentabilité précipitant ensuite des évolutions régres-
sives. Gérer son intensité est donc, à proprement parler, un
acte de gouvernement qui suppose, au jour le jour, une
perception claire des tensions parcourant notre société et une
analyse des contraintes auxquelles va se trouver confronté
notre appareil productif.
Une chose est sûre toutefois : les conditions dans lesquelles
cette pression est exercée, les canaux par lesquels elle passe
1. Là ne se limite toutefois pas le rôle de la Banque de France. Elle assure
également une fonction éminemment microéconomique qui consiste, de façon
souveraine, à « écarter les signatures », à priver les effets tirés sur telle ou
telle entreprise de la possibilité d'être réescomptés auprès d'elle. Il faut
ajouter que la Société française d'assurance de crédit dispose de fait d'un
pouvoir identique : celui de priver une entreprise de crédit. Les conditions
dans lesquelles ce pouvoir est exercé sont extrêmement routinières et l'on
peut penser qu'elles gagneraient elles aussi à être remises en question.
auront une importance décisive. Si elle devait s'appliquer de
façon frontale à l'ensemble des revenus pris en bloc, l'échec
serait assuré. La clef du succès réside ici dans la reconquête
du plus grand nombre de degrés de liberté possibles pour que
cette pression à la hausse des rémunérations puisse être à
chaque fois modulée et exercée en une diversité de points.
L'issue de la crise de développement que traverse la société
salariale passe donc aujourd'hui par une remise en cause
consciente de pratiques, élaborées chacune avec un souci
donné et à un moment donné, qui se sont trouvées peu à peu
figées en normes. Modes de détermination et hiérarchie des
revenus, régimes et avantages fiscaux, charges et droits sociaux,
durée du travail... constituent les dispositifs élémentaires du
formidable « patchwork » qui règle la formation de nos revenus
et celle des coûts de nos entreprises. C'est la maîtrise de ce
processus qu'il nous faut retrouver aujourd'hui si nous voulons
améliorer notre prise sur les évolutions macroéconomiques.
Ainsi dans la formation du revenu national un fait, est
frappant : les transferts que les ménages reçoivent de l'État,
nets des impôts qu'ils lui versent, équivalent aujourd'hui au
tiers des revenus qu'ils tirent, en tant que salariés ou entre-
preneurs individuels, de leur participation à la production.
Contrairement à ce que pensent certains, ce n'est pas cette
proportion qui nous paraît inquiétante. Elle correspond à une
tendance spécifique de la société salariale, la socialisation
croissante du revenu. Ce qui pose toutefois un problème
épineux, c'est qu'à aucun moment on ne s'est interrogé sur
les conséquences de ce phénomène pour la formation des coûts
des entreprises. Un tiers des coûts du travail pèse aujourd'hui
sur elles selon des critères dont le caractère contingent a été
maintes fois dénoncé. Repenser le mode de financement du
budget social de la nation, définir une assiette des charges
sociales payées par les entreprises, permettant d'inscrire leur
évolution dans le cadre d'orientations stratégiques au lieu de
la laisser se déterminer arithmétiquement au gré de l'appa-
rition des besoins de financement - tel est, nous semble-t-il,
un premier degré de liberté à reconquérir si l'on veut pouvoir
régler l'effet sur les entreprises, de différentes tailles, appar-
tenant à des secteurs d'activité différents, de la valorisation
accrue du travail.
Si nous examinons maintenant la façon dont le revenu se
répartit au sein de la population, une observation s'impose :
de tous les pays industriels, la France est l'un de ceux - le
rang a fait, on le sait, l'objet d'une controverse - où la
distribution des revenus est la plus inégalitaire, le Japon étant
à l'opposé celui où les inégalités sont les moindres. Faire
progresser de façon homogène l'ensemble des rémunérations,
on n'y insiste pas assez, c'est surmonter un handicap au
développement en France de la société salariale. On peut en
effet montrer que la vitesse de diffusion de nouveaux biens de
consommation est d'autant plus rapide que la répartition du
revenu est moins inégalitaire au sein de la population 1 Ainsi,
pour les biens de consommation durables qui sont à l'origine
de la force industrielle actuelle du Japon, cette vitesse a été
deux fois plus rapide dans ce pays qu'en France. Il a fallu six
ans, contre douze en France, pour que 60 % de la population
ait un réfrigérateur; il en a été de même pour la machine à
laver. Pour la télévision les durées ont été de quatre ans au
J a p o n c o n t r e n e u f e n F r a n c e ! Il y a là u n f a c t e u r d é t e r m i n a n t
p o u r le d y n a m i s m e du m a r c h é intérieur qui constitue un atout
pour les producteurs nationaux. Ceux-ci peuvent acquérir au
Japon, b e a u c o u p plus rapidement qu'ailleurs, l'expérience et
atteindre l'échelle de production qui constitueront un avantage
décisif dans la concurrence internationale. A l'opposé, l'iné-
galité très forte des revenus caractéristique de la société
salariale française est aujourd'hui un obstacle à son dévelop-
pement. Si elle n'est pas sensiblement réduite au cours des
prochaines années, le pari que nous proposons en faveur des
activités tournées vers la c o n s o m m a t i o n n a q u e p e u d e c h a n c e s
d'être gagné. Pouvoir remettre en cause les inégalités de
revenus, voilà donc u n deuxième degré de liberté qu'il nous
faut reconquérir. Cela suppose que notre société prenne
conscience du caractère c a d u c d'un certain n o m b r e de pra-
tiques de normalisation à l'œuvre.
Ainsi conviendrait-il désormais de placer la hiérarchie des
revenus, et pas seulement leur progression, au c œ u r de la
négociation collective. Peut-on, p a r exemple, penser un instant
qu'une valorisation accrue du travail sera possible sans une
revalorisation du statut, et donc des rémunérations, de ceux
q u i o n t p o u r c h a r g e d ' é d u q u e r et d e f o r m e r les h o m m e s qui
fournissent ce travail. L a dévalorisation actuelle d u statut des

1. Cf. Y. BRESSON, op. cit.


2. Voir E. DOURILLE et ytpe="BWD" op. cit.
enseignants est un obstacle majeur aux transformations péda-
gogiques que nous avons appelées plus haut.
De même faudrait-il tirer les leçons de ce que, dans la
société salariale, les revenus de toutes les catégories de la
population - professions libérales, commerçants... inclus - se
définissent par référence aux revenus salariaux et englober en
conséquence l'évolution de ces derniers dans une discussion
nationale... A cette occasion, il s'agira également, prenant acte
de ce que la partie socialisée du revenu est appelée à voir son
poids maintenu, de s'interroger sur l'ensemble des critères qui
président à l'attribution des droits sociaux comme des avan-
tages fiscaux. Car là encore, ce qui est préoccupant n'est pas
l'ampleur du budget social de la nation, mais le fait que dans
bien des cas les principes qui règlent la distribution des
sommes en jeu ne répondent à aucun objectif d'ensemble clair,
l'obsession nataliste déjà évoquée mise à part... Il n'y a pas
d'issue à l'actuelle crise de développement de la société sala-
riale française qui puisse être trouvée si ne sont pas placées
au centre du débat social des pratiques dont le pouvoir
normalisateur est certes entier, mais qui n'en ont pas néces-
sairement pour autant le caractère intangible auquel chacun
feint encore de croire aujourd'hui. On voit ainsi combien la
gestion des équilibres macroéconomiques, la mise en œuvre
d'une stratégie industrielle et la transformation d'un ordre
social sont intimement liées. Et ce d'autant plus qu'il ne s'agit
pas seulement aujourd'hui d'étendre le champ de la négocia-
tion collective; il faut aussi lui donner une profondeur tem-
porelle qu'elle n'a plus.
Durée du travail, durée et continuité de la vie active, période
où le travail est effectué et moments où le revenu est perçu,
moments où le revenu est perçu et moment où il est utilisé...
Il y a là un ensemble de variables qui définissent la dimension
temporelle du processus par lequel se forme et se dépense le
revenu dans la société salariale 1 Lorsque celle-ci connaît un
régime de croissance établi, cette dimension temporelle tend
à être oubliée, à s'enfoncer dans notre inconscient collectif.
Ces variables ayant trouvé, à l'issue d'une crise sociale souvent
aiguë, des valeurs compatibles avec ce régime, l'efficacité des

1. Y. BAROU et D. RIGAUDIAT dans Les trente-cinq heures et l'emploi,


Documentation française, 1982, ont analysé en détail les implications macro-
économiques de diverses modalités de baisse de la durée du travail.
pratiques de normalisation est telle que très vite elles paraissent
avoir un caractère immémorial et devoir être éternelles. Une
quarantaine d'heures de travail par semaine, quelques semaines
de congés payés, la retraite après la soixantaine, voilà des
points de repère qui nous paraissent intangibles. Ils sont la
charpente des rythmes de la vie sociale, le noyau de la
normalisation des rapports sociaux. Variables phares du chan-
gement social, elles peuvent en être aussi bien le catalyseur
que le détonateur.
Car tel est bien ici l'enjeu. L'aménagement du temps de
travail peut n'être qu'une variable d'ajustement macroécono-
mique, l'instrument d'un « partage du travail » qui viserait à
réduire l'une des discriminations les plus criantes que connaisse
la société salariale, celle qui sépare ceux qui ont un emploi
de ceux qui n'en ont pas. De telles réductions du temps de
travail, compensées par des baisses de rémunération, peuvent
s'avérer nécessaires mais devraient n'avoir qu'un caractère
marginal. S'il en allait autrement, si le partage du travail
prenait de l'ampleur, il faudrait avoir clairement conscience
que le développement de la société salariale serait en train
d'avorter. Réduire aujourd'hui massivement le temps de travail
dans les sociétés industrielles, alors qu'un énorme effort d'in-
vestissement reste à fournir, c'est reconnaître que ces sociétés
sont incapables de s'organiser de façon à mettre en place le
nouveau système technique. On peut s'interroger sur les effets
sociaux d'un abaissement important de la durée du travail, et
des rémunérations, qui serait la sanction de cet échec, une
manière d'étaler plus également le chômage sur l'ensemble
de la population active.
L'ensemble des orientations stratégiques que nous avons
proposées et des changements organisationnels que nous avons
suggérés, visent, dans le cas de notre pays au moins, à trouver
une issue maîtrisée à la présente crise de développement de
la société salariale, en aidant le capital à supporter une
valorisation toujours accrue du travail. En dernière instance
c'est bien par une baisse de la durée du travail que cette
maîtrise se traduira, mais celle-ci sanctionnera les progrès
dans la productivité sociale rendus possibles par l'investisse-
ment intervenu. On comprend dans cette perspective que
l'effort d'investissement puisse être facilité si ses bénéficiaires
à terme - les salariés - y participent de façon désormais
explicite, en épargnant, par exemple sous la forme de fonds
salariaux, une partie des progrès de leur rémunération et en
acceptant que cette épargne soit rémunérée à terme par un
abaissement de la durée du travail. Il y a encore un degré de
liberté qui doit être utilisé si l'on veut moduler l'effet sur les
équilibres macroéconomiques de la pression à la valorisation
du travail.

Nous partons aujourd'hui à la découverte de la civilisation


industrielle. La voie que nous devons emprunter n'est tracée
sur aucune carte. Si nous voulons la parcourir, il nous appar-
tient d'en dresser le plan. L'exploration raisonnée de l'avenir
doit être au service d'une éthique collective ancrée dans un
projet éducatif qui guide le renouvellement des pratiques de
normalisation. Pour être au rendez-vous du futur, les femmes
et les hommes qui vivent dans la société salariale doivent
apprendre à reconnaître autrui comme une fin et non plus
seulement comme un moyen. Cette reconnaissance mutuelle
ne pourra se gagner, contre le désir hallucinatoire de puissance
et de richesse exacerbé par le capitalisme, que par un dur
apprentissage tourné vers une maîtrise culturelle de la tech-
nique. A ce prix, la société salariale, née en Occident, fera se
lever pour l'ensemble de l'humanité l'espoir que la violence
peut être tenue en laisse et que l'histoire peut devenir projet.
Puisse cet espoir ne pas être déçu.
TABLE DES MATIÈRES

INTRODUCTION : La société salariale 7


La société salariale en perspective 9
L'ambivalence des structures de la société sala-
riale 15
De la crise au projet 20

PREMIÈRE PARTIE
F O N C T I O N N E M E N T S LOCAUX

CHAPITRE PREMIER : Monnaie, marchands et ban-


quiers 31
Les marchands : intermédiaires actifs 33
...et pôle de concurrence 37
Les prix : mode de communication ou sanction d'un
rapport de force? 40
La contrainte monétaire, instrument de la cohésion
sociale 43
Les banques, horloge interne de la circulation mar-
chande 47
La banque centrale, gestionnaire de l'ambiva-
lence 50

CHAPITRE II : Entreprise et salariat 55


Temps et structures 56
Routines de gestion et activités d'entreprise ........... 59
Le défi des innovations majeures 62
Le capital devant le changement technique 65
Pouvoirs et positions sociales 67

DEUXIÈME PARTIE
P R A T I Q U E S DE NORMALISATION

CHAPITRE III : La dimension contractuelle 77


RÉGULER LES REVENUS 78
Le syndicalisme, charnière entre l'économique et
le social 78
La négociation collective, pivot de la normalisation
contractuelle 81
Régularité du salaire moyen 83
Progrès du salaire de base et stabilité de la hiérar-
chie des salaires 87
Renouvellement des normes et rivalités indivi-
duelles 92
SOLVABILISER ET DIFFÉRENCIER LA DEMANDE 97
Distinction et hiérarchies 97
Fonctionnalité des objets et inerties de la consom-
mation 102
De la famille totalitaire à la famille en éclats 106

CHAPITRE IV : La dimension étatique 111


SOCIALISER LE REVENU 114
L'ambiguïté des droits sociaux 115
Poids accru du revenu socialisé 118
FORMER ET DIFFÉRENCIER LES INDIVIDUS 122
Le leurre de l'égalité des chances 123
La réalité des divisions sociales 127
De la différenciation à la discrimination : les enchaî-
nements fatals ........................................................... 131
TROISIÈME PARTIE
C R I S E DE DÉVELOPPEMENT

CHAPITRE V : L'épanouissement de la civilisation


industrielle 139
La continuité du circuit macro-économique en ques-
tion 141
La discipline du capital, condition de l'intégration
de la production 145
La fin de la consommation de masse 149
L'imagination des individus, condition d'une culture
des objets 159
L'avenir de la normalisation et la présence de
l'État 164

CHAPITRE VI : Germes de changement ou sources


de tension? 169
Le point de vue des entrepreneurs : innovation
majeure et dévalorisation 170
Le point de vue des salariés : dégradation du climat
de travail, insécurité et, segmentation de l'emploi.. 173
Le point de vue de l'État : l'irrépressible montée
des coûts sociaux 179
Impuissance de la normalisation, remontée de
l'indifférenciation 184

CHAPITRE VII : Effervescence monétaire et impasse


sociale 189
Prolongations des routines et montée de l'endet-
tement 190
L'hégémonie des intermédiaires 194
La monétisation des tensions par l'indexation 197
Le retour de la contrainte monétaire, l'impasse
sociale ........................................................................ 202
Q U A T R I È M E PARTIE
LA FRANCE EN PROJET

CHAPITRE VIII : A la recherche d'une démocratie


directe 213
Fortifier la démocratie par une école nouvelle 215
Promouvoir l'initiative ouvrière par le dialogue
social 224
Rehausser le rôle social de l'entrepreneur 233

CHAPITRE IX : A la découverte d'une industrie


maîtrisée 239
Vouloir valoriser le travail français 240
Des stratégies d'adaptation au service d'une auto-
nomie stratégique 244
Investir dans la consommation 249
L'Europe, un pari pour la France 251
Activer le réseau des relations inter-entreprises 255
Des contraintes financières sélectives, une contrainte
monétaire précise 259
Agir sur la formation des revenus pour promouvoir
le changement social ................................................. 264
Collection PERSPECTIVES DE L'ÉCONOMIQUE
dirigée par Christian Schmidt

ÉCONOMIE CONTEMPORAINE

Problèmes monétaires internationaux


PASCAL SALIN L'unification monétaire européenne
M. FRIEDMAN, CH. P. KINDLEBERGER, E. M. BERNSTEIN,
A. K. SWOBODA et autres L'eurodollar
ROGER DEHEM De l'étalon-sterling à l'étalon-dollar
BERNARD SCHMITT L'or, le dollar et la monnaie supranatio-
nale
HENRI BOURGUINAT Marché des changes et crises des monnaies
PASCAL SALIN et autres L'unification monétaire européenne
La crise de l'économie mondiale
C. P. KINDLE-BERGER Les investissements des États-Unis dans
le monde
T H I E R R Y DE MONTBRIAL Le désordre économique mondial
WLADIMIR ANDREFF Profits et structures du capitalisme mon-
dial
M I C H E L AGLIETTA Régulation et crises du capitalisme
Congrès de Montréal par Paul A. SAMELSON
L'avenir des réunions économiques inter-
nationales
MICHEL COURCIER L'économie mondiale en trois dimensions

Économie industrielle
GÉRARD GARREAU L'agrobusiness
RAYMOND V E R N O N Les entreprises multinationales
FRANÇOIS MORIN La banque et les groupes industriels à
l'heure des nationalisations
La structure financière du capitalisme
français
SYLVAIN W I C K H A M L'espace industriel européen
M. DELAPIERRE
et C. A. M I C H A L E T Les implantations étrangères en France
J A C Q U E L I N E SIGVARD L'industrie du médicament
FRANÇOIS G U I N O T Les stratégies de l'industrie chimique
JEAN-MARIE C H E V A L I E R L'économie industrielle en question
Le nouvel enjeu pétrolier

Intervention et maîtrise économique


F R A N Ç O I S DAVID Le mythe de l'exportation
MILTON F R I E D M A N Inflation et systèmes monétaires
JEAN CHARPY La politique des prix
PIERRE DAUMARD Le prix de l'enseignement en France
F. FRANÇOIS-MARSAL Le dépérissement des entreprises publiques
ANTON BRENDER Socialisme et cybernétique
EDMOND MALINVAUD Réexamen de la théorie du chômage
Essais sur la théorie du chômage
Économie et société
SIMON KUZNETS Croissance et structure économiques
ROBERT ET NANCY
DORFMAN L'économie de l'environnement
YOLAND BRESSON Le capital-temps
JACQUES JUNG L'aménagement de l'espace rural, une
illusion économique
TIBOR SCITOVSKY L'économie sans joie
B. BOBE et P. LLAU Fiscalité et choix économiques
Économies étrangères
CHRISTIAN GOUX
et J.-F. LANDEAU Le péril américain
LIBERO LENTI Grandeur et servitude de l'économie ita-
lienne
MICHEL CHATELUS Stratégie pour le Moyen-Orient
GEORGES SOKOLOFF L'économie obéissante
CELSO FURTADO Les États-Unis et le sous-développement
de l'Amérique latine
JEAN PARENT Le modèle suédois
HUBERT BROCHIER Le miracle économique japonais
A. REVEL et C. RIBOUD Les États-Unis et la stratégie alimentaire
mondiale

CRITIQUE
KENNETH J. ARROW Choix collectif et préférences individuelles
MAURICE DOBB Économie du bien-être et économie socia-
liste
G. GRELLET et autres Nouvelle critique de l'économie politique
HENRI GUITTON De l'imperfection en économie
FRIEDRICH VON HAYEK Prix et production
WASSILY LEONTIEF Essai d'économique
GERARD MAAREK Introduction au Capital de Karl Marx
FRITZ MACHLUP Essais de sémantique économique
JOAN ROBINSON Hérésies économiques
LES FONDATEURS
AUGUSTIN COURNOT Recherche sur les principes mathéma-
tiques de la théorie des richesses
Préface de Henri Guitton
MALTHUS Principes d'économie politique
Préface de J.-F. Faure-Soulet
FRANÇOIS QUESNAY Tableau économique des physiocrates
Préface de Michel Lutfalla
DAVID RICARDO Les principes de l'économie politique et
de l'impôt
Préface de Christian Schmidt
JEAN-BAPTISTE SAY Traité d'économie politique
SISMONDI Nouveaux principes d'économie politique
Préface de Jean Weiler
TURGOT Écrits économiques
Préface de Bernard Cazes
CET OUVRAGE
A ÉTÉ COMPOSÉ
ET A C H E V É D ' I M P R I M E R
PAR L ' I M P R I M E R I E F L O C H À M A Y E N N E
LE 4 J A N V I E R 1 9 8 4

(21429)
POUR LE C O M P T E DES
É D I T I O N S C A L M A N N - L É V Y , 3, R U E A U B E R
PARIS-9 - N° 1 1 0 2 1
DÉPÔT LÉGAL : JANVIER 1 9 8 4
P E R S P E C T I V E S

DE L ' E C O N O M I Q U E

dirigée par CHRISTIAN SCHMIDT

Depuis plus de dix ans, on a usé et a b u s é du terme « crise » pour


désigner sans précaution les manifestations mal définies et sou-
vent contradictoires d e s d é r è g l e m e n t s é c o n o m i q u e s actuels. C'est
le contrepied de cette d é m a r c h e qu'ont choisi d'adopter Michel
Aglietta et Anton Brender, lorsqu'au terme d'une analyse historique
rigoureuse et approfondie, ils se trouvent conduits à préciser les
caractéristiques propres de la crise de « la société salariale ».
Après avoir identifié le rôle et la hiérarchie d e s principaux acteurs
sociaux (marchands, banquiers, entreprises et salariés) et d é g a g é
la dynamique des pratiques de normalisation (régulation d e s reve-
nus et discrimination des positions), ils diagnostiquent « une crise
de développement ». Les s y m p t ô m e s observés ne sont pas pour
eux le signe de la fin d'un type de société mais la m a r q u e de ses mé-
t a m o r p h o s e s , sous l'effet de la technique et des transformations
qualitatives qu'elle introduit d a n s la production industrielle.
Cette mutation inéluctable de la société salariale engendre-
t-elle n é c e s s a i r e m e n t des contradictions irréductibles entraînant à
plus ou moins longue é c h é a n c e la régression sociale? Tel n'est pas
l'avis des auteurs qui d é m o n t r e n t au contraire que, si l'évolution du
progrès technique constitue une t e n d a n c e lourde à laquelle il serait
vain de s'opposer, elle laisse c e p e n d a n t une m a r g e de m a n œ u v r e
aux r e s p o n s a b l e s politiques dans l'aménagement des conditions
concrètes d'assimilation sociale de cette nouvelle culture tech-
nique. C'est pourquoi l'horizon leur apparaît aussi riche de pro-
m e s s e s d'émancipations individuelles que de m e n a c e s sociales.
Appliquant leur grille d'analyse aux particularités de notre pays,
Aglietta et Brender d é g a g e n t en conclusion les grandes lignes
d'une France en projet, qui impliquent un renouvellement du systè-
me d'éducation et de formation et p a s s e n t par un infléchissement
volontaire des relations industrielles dans la direction d'une valori-
sation du travail. S a n s contenir de p r o g r a m m e politique au sens
étroit du terme, cet ouvrage rassemble un e n s e m b l e cohérent de
réflexions en forme de propositions pour maîtriser, selon le vœu
des auteurs, l'avenir de la société salariale.

Michel Aglietta, ancien administrateur de l'I.N.S.E.E., est profes-


seur agrégé de Sciences économiques à l'université de Paris X -
Nanterre et conseiller scientifique au C.E.P.I.I. (Centres d'études
prospectives et d'informations internationales).
Anton Brender est directeur adjoint du C.E.P.I.I. et chargé d'en-
s e i g n e m e n t à l'université de Paris IX - Dauphine.