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UNIVERSITE DE CERGY-PONTOISE U.F.R LETTRE ET SCIENCES HUMAINES

THÈSE DE DOCTORAT EN HISTOIRE CONTEMPORAINE

Par Kim Yoo-Joung

Titre

IDENTITÉ ET CONSCIENCE EUROPÉENNES À TRAVERS LES RELATIONS DE JEAN MONNET ET DE L’ÉLITE AMÉRICAINE 1938-1963

Directeur de Thèse

Professeur Gérard Bossuat

(Université de Cergy-Pontoise, chaire Jean Monnet ad personam, Histoire de

l‘unité européenne)

REMERCIEMENTS

Ce travail n‘existerait pas sans le soutien de nombreuses personnes qui m‘ont conseillé, corrigée et dirigée dans mon travail. Qu‘ils soient tous ici remerciés :

Mes remerciements vont avant tout à mon directeur, Monsieur Gérard Bossuat, qui tout au long de cette thèse, n‘a jamais compté ni son temps, ni ses efforts, ni son soutien à mon égard. Sans le professeur Bossuat, sans sa confiance, ses précieux conseils, ses encouragements et son indulgence, ce travail n‘aurait jamais existé. Aussi, ces mots en préambule vous sont directement adressés Monsieur. Je vous remercie autant pour l‘aspect méthodologique, l‘extraordinaire érudition sur l‘intégration européenne que vous me fîtes entrevoir, que pour les leçons de vie, le positivisme qui faut toujours garder au cours de cette longue et difficile entreprise qu‘est la thèse : Ne jamais abandonner, tenir et conserver l‘espoir dans ses recherches et ses convictions à l‘instar de Jean Monnet pour l‘Europe.

Je tiens aussi à remercier le professeur Wilfred Loth, qui en m‘invitant à visiter l‘université d‘Essen, m‘a accordé un précieux entretien et d‘inestimables conseils pour mes recherches. J‘étais heureuse de pouvoir bénéficier de ses lumières, de sa très grande expérience et de ses doctes idées. Je tiens également à remercier le professeur Myung-Whan Noh de l‘université de Hankuk Foreign Studies, à Séoul, qui m‘a toujours soutenue à chacune de ses visites à Paris ou à distance par e-mails.

La quatrième personne que je souhaiterais remercier est Thierry Parain. Son aide, ses conseils, ses patientes relectures, ses corrections rédactionnelles et sa rigueur dans le travail ont été essentiels à la bonne réalisation de ce manuscrit de thèse. Je tiens à témoigner ma sincère et profonde gratitude pour son aide.

Par ailleurs, ce travail n‘aurait pu être mené à bien sans le très large accès aux archives de la Fondation Jean Monnet pour l‘Europe (FJME), à Lausanne. Aussi, je remercie chaleureusement, Monsieur Patrick Piffaretti, directeur de la Fondation, ainsi que ses collaborateurs, et particulièrement Madame Françoise Nicod : leurs merveilleux accueils, leurs constantes disponibilités et leurs chaleureux encouragements à chacune des visites réalisées à Lausanne, ont été d‘incroyables soutiens dans la poursuite de cette thèse. Merci à eux.

Enfin, je souhaite exprimer un très grand remerciement à Jenny Raflik et Danielle Gérard qui ont accepté avec gentillesse et patience de relire les rédactions de cette thèse. Leurs efforts et leurs conseils m‘ont beaucoup renforcée dans mes recherches.

Enfin, cette étude n‘existerait pas, non plus, sans le soutien de mes parents et de ma famille et sans les encouragements et le réconfort de mes amis.

C‘est la générosité, la bonté, la patience et les précieux conseils de toutes les personnes citées qui ont rendu possible cette présente étude. Merci sincèrement à tous.

Sommaire

AVANT PROPOS

8

INTRODUCTION GÉNÉRALE

10

PROBLÉMATIQUE ET HYPOTHÈSE

22

NATURE DES SOURCES

34

Première partie:Identité et conscience européennes face aux blocs occidental et

soviétique durant la première étape de la construction européenne (1938-1949)

38

Chapitre 1 : L'émergence d‘une idée d‘identité européenne, à travers la rencontre de Jean

39

Monnet et de ses amis américains (1938-1943)

« L‘Europe de demain » chez Jean Monnet et les élites politiques américaines et les élites

européennes, durant la

 

41

Achat

d‘avions

de

combat

américains :

Prémices

d‘une

coopération

franco-anglo-

américaine (1938-1939)

 

44

Jean Monnet et l‘administration Roosevelt : Entre Arbitrage et Neutralité. Quel doit être le

52

rôle des États Unis dans le conflit européen ?

Les amis « rooseveltiens » de Jean Monnet, leurs points de vue et leurs positions durant la

56

seconde guerre

Une identité européenne naît de la rencontre de deux grands hommes : Jean Monnet et

62

Clarence K. Streit, deux visions de l‘Unité Atlantique (1939)

Charte Atlantique et vision de John F. Dulles sur l‘avenir de l‘Europe, après la guerre

(1941)

65

L‘Europe d‘après-guerre selon Jean Monnet : Réflexions d‘ Alger (1943)

68

Chapitre 2 : De l‘union rêvée à l‘union nécessaire : l‘Europe occidentale (1945-1946)

76

L‘Europe : Un chemin pour la paix occidentale ou un chemin pour un bloc occidental ?

77

L‘idée de la solidarité économique : les trois composants, ―Paix, Europe, France-

80

Allemagne‖, selon Jean Monnet

L‘idée de « la dépendance consentie » avec l‘aide américaine entre la France et l‘Amérique

85

(1945-1946)

Jean Monnet et Robert Nathan: l‘influence de l‘Amérique sur le plan de modernisation

français (1946)

90

Chapitre3 : Les premiers conflits en Europe dus au Plan Marshall (1947)

95

Le changement de la politique étrangère de Truman et l‘unification

97

De quoi rêvent les hauts fonctionnaires américains à propos de l‘Europe au lendemain de la

guerre ?

100

Dialogue entre Jean Monnet et les élites américaines durant le Plan Marshall

106

La relation de Jean Monnet avec ses interlocuteurs américains pour le plan Marshall

114

Chapitre4 :Une vision structurelle de la triade Allemagne-Europe-France d‘après Jean Monnet

et les élites politiques américaines (1948-1949)

120

La perception du danger allemand pour Jean Monnet, les États-Unis et l‘unité de l‘Europe

Ouest (1947-1948)

121

L‘idée de fédération occidentale : les points de vue de Jean Monnet et des responsables

américains (1948)

129

Le refus britannique de l‘Europe et le leadership de la France en

 

138

Deuxième Partie :

Identité

et

conscience

européennes

à

travers

les

institutions

européennes (1950-1954)

 

149

Chapitre 5 : L‘influence et le rôle des États-Unis dans le plan

150

Le cercle des « lawyers » américains associés à Monnet et le plan

152

Les journalistes américains de l‘Europe fédérale et Jean Monnet

166

Chapitre 6 : La CECA et les États-Unis (1950-1952)

175

Les idées communes de Jean Monnet et des États-Unis sur la

181

La contribution des Américains au succès des négociations pour la

191

La collaboration Tomlinson-Monnet pour les institutions européennes (1950-1954)

200

Chapitre 7 : La Défense européenne et les États-Unis (1952-1954)

209

La divergence entre Monnet et les États-Unis quant au réarmement allemand, en écho à la

guerre de Corée (de juin à septembre 1950)

211

Vers une convergence pour l‘armée européenne (d‘octobre 1950 à juillet 1951)

221

L‘utilisation des Américains par Monnet pour la CED : le chemin pour l‘intégration

européenne par l‘association atlantique? (1952-1954)

233

Troisième Partie :Identité et conscience européennes pour ou contre la Communauté

Atlantique (1954-1963)

243

Chapitre 8 : La solution atlantique : les coopérations atlantiques (1954-1955)

245

L‘Atlantisme comme alternative à l‘échec de la

246

L‘Atlantisme pour l‘intégration européenne, selon Monnet

254

L‘Atlantisme peut-il sauver la construction européenne ?

261

Chapitre 9 : L‘Atlantisme dans les institutions européennes (1956-1958)

271

La coopération atlantique pour la recherche atomique : collaboration entre Jean Monnet,

272

Max Isenberg et Robert

Divergence et convergence entre Monnet et les élites américaines sur l‘intégration

284

économique européenne : le Marché

Chapitre 10 : « Un seul lit pour deux rêves » : l‘Atlantisme générateur de conflit (1959-1963)

295

Deux conceptions conflictuelles de la coopération économique : la petite Europe du

296

Marché commun et la Grande Zone de libre-échange

Une identité européenne conflictuelle : « l‘Europe continentale » des Gaullistes face à

« l‘Europe atlantique » de

306

Kennedy et Monnet contre De Gaulle : conflit autour de l‘entrée de la Grande-Bretagne à

la CEE

321

Les

conceptions de Monnet et des élites américaines vis-à-vis de la Communauté

 

331

CONCLUSION GÉNÉRALE

344

CHRONOLOGIE

349

BIBLIOGRAPHIE

355

SOURCES

369

SIGLES

408

ANNEXES

409

INDEX DES NOMS PROPRES

432

AVANT PROPOS

Les motivations de mes recherches concernent la possibilité de dégager un modèle de compréhension de la construction et de l‘unification européenne, ceci, afin de servir de pattern de développement à la stabilité voire, éventuellement, à l‘unification des pays d‘Asie orientale.

Depuis plusieurs années, le développement des pays asiatiques a généré un enrichissement global de cette zone et provoqué une modification des rapports de forces entre ses membres. Malheureusement, parallèlement au progrès et à la croissance un renforcement du sentiment d‘identité nationale, déjà bien marquée dans cette région semble émerger. Les succès économiques répétés n‘ont fait qu‘exacerber un nationalisme dangereux pour l‘équilibre de cette région. Equilibre, ô combien fragile puisque déjà malmené par la progression de ce même nationalisme durant la période de l‘après-guerre froide. En effet, en dépit de certaines crises économiques et financières à la fin des années quatre-vingt dix, tous les pays asiatiques, sans exception, se sont empressés d‘acheter des armes dans le but de renforcer leurs capacités militaires. Cette course à l‘armement avait pour objectif premier de maintenir une paix durable. Paradoxalement, elle n‘a abouti qu‘à renforcer le sentiment d‘insécurité. La Corée en est l‘exemple parfait car elle est toujours confrontée au douloureux problème de la séparation, et ce, depuis la guerre froide. La Corée est toujours enlisée dans un statu quo, un armistice de façade qui ne laisse envisager aucune paix concrète à court terme, bien au contraire, eu égard aux récents incidents politiques et militaires de la part des nord-coréens.

Dans l‘échiquier politique et militaire asiatique, seule, la présence américaine assure une relative sécurité. Une quiétude fragile car au fur et à mesure que les conflits politiques s‘intensifient, l‘arbitrage américain est de plus en plus contesté, ceci, particulièrement depuis l‘émergence de la Chine. L‘intervention des États-Unis n‘apparaît plus comme l‘unique solution face à la crise que rencontrent les pays d‘Asie orientale. Plusieurs voix s‘élèvent, ici et là, pour enjoindre les nations asiatiques à reprendre leur destin en main. Mais quelle solution adopter pour une stabilité permanente ?

Un courant de pensée traverse ce projet, peut être utopique, d‘une unification continentale à la manière européenne. C‘est dans cette perspective que s‘inscrit ma recherche : développer un modèle de stabilité asiatique fondée sur la construction et l‘unification l‘européenne d‘après-guerre. L‘Europe d‘après-guerre et l‘Asie Est-Nord contemporaine se ressemblent sur bien des points : une culture et des valeurs communes, de fortes rivalités, un nationalisme exacerbé, des ressentiments dus à la guerre, l‘humiliation de la défaite, une relation Corée- Japon conflictuelle mêlée de haine et d‘admiration, une croissance forte, en somme, un nombre non négligeables de similitudes.

Les Asiatiques n‘ont, jusqu‘à présent, jamais eu l‘occasion d‘organiser leur paix propre. C‘est sur ce chemin qu‘il faut chercher une forme de coexistence et de coopération asiatique tout comme l‘Europe l‘a réalisée après la seconde guerre mondiale. C‘est pour cette raison que l‘idée d‘unification européenne et en particulier celle de Jean Monnet est capitale. Bien entendu, il ne s‘agit pas de transposer mécaniquement et intégralement un modèle européen théorique, en écartant tout particularisme asiatique, mais plutôt de reprendre l‘esprit et les idées du modèle ainsi que la démarche (voire la méthodologie) adoptée lors de sa construction. Les Asiatiques doivent apprendre à se réconcilier, se comprendre, travailler ensemble pour trouver une solution commune mais surtout, à pouvoir se projeter dans un avenir commun, soutenu par des institutions économiques, politiques et de défense commune, à l‘instar du projet de Jean Monnet pour l‘Europe, pendant la période de 1939 à 1963. Car il fut l‘une des sources de projets politiques les plus fertiles du XXème siècle : il a exercé une influence observable partout, tant dans l‘esprit que dans les préceptes de l‘unification de l‘Europe, ou encore dans la stratégie et la tactique d‘intégration des diverses communautés, particulièrement entre 1945 et 1963 (plan Monnet, plan Schuman, CECA, projet d‘armée européenne, Euratom, le partenariat transatlantique…). L‘engagement de Jean Monnet tout au long de sa vie a été fondamental pour la construction européenne. Apprendre des idées de Monnet est la voie à suivre pour l‘intégration asiatique. Toutefois, si le résultat d‘aujourd‘hui, l‘Europe communautaire ne correspond pas exactement au dessein de Jean Monnet, l‘esprit et la méthode d‘action demeurent plus qu‘encourageants pour une éventuelle intégration asiatique nécessaire pour la paix dans le pacifique, et par extension pour la stabilité à venir du monde.

INTRODUCTION GÉNÉRALE

« Drawing from my own experience, I think that one of the reasons of the success of this European unity and Common Market is that we have always dealt with the problems of the day with an eye on the future, but never allowed ourselves to make propositions on purely hypothetical situations. What are the real problems of to-day? »

1

La construction européenne a souvent été en proie aux doutes, à la peur et à l‘inquiétude. Son histoire est jalonnée de crises qui, pourtant, sauront être surmontées ; crises, qui par ailleurs, confirmeront la nécessité de forger une Europe forte et unie comme le dit René Girault : « On a souvent demandé à l‘Histoire d‘expliquer le Présent, voire de préfigurer l‘Avenir, Il est assuré que le Passé fonde le Présent. Or le présent de l‘Europe est fait de doutes sur les possibilités de construire une union politique, sur les capacités économiques, et particulièrement de créer un ensemble multinational, alors que la vague nationaliste semble s‘imposer» 2 .

Jean Monnet parle de « nécessité » pour faire l‘Europe alors que René Girault introduit la notion de « doute » pour pousser les pays européens à se rassembler. Mais, l‘Europe du présent n‘est-elle pas plutôt le résultat de la « peur » dans cette histoire contemporaine ? Pour comprendre l‘enjeu et le processus de construction européenne, ainsi que le mécanisme qui la renforce, faut-il nécessairement tenir compte des innombrables peurs : celles liées à la seconde guerre mondiale, puis celles liées au contexte de la guerre froide ? Plus récemment, d‘autres peurs ont assombri l‘avenir de l‘Europe comme l‘élargissement à 27 États-membres et la peur du « gigantisme », la candidature de la Turquie et la peur d‘une dissolution de la culture occidentale ; ou encore, la peur de la disparition des identités nationales à travers

1 Fondation Jean Monnet pour l‘Europe(FJME) AMK C 23/1/145: Lettre de Jean Monnet à George Ball,

(17.11.61)

2 René Girault (dir.), Identité et Conscience européennes au XXe siècle, Paris, Hachette, 1994, p.13.

l‘établissement d‘une constitution européenne, qui fut pourtant stoppée par le double refus franco-néerlandais.

Nombre de freins à la construction européenne relèvent des peurs qui se matérialisent autour de question d‘identité et de conscience européennes. Il semble que ces notions soient souvent employées sans jamais être rigoureusement définis. Pire, le sentiment européen qui leur est rattaché, parait souvent fragile, contribuant malheureusement à construire une Europe de moins en moins européenne.

La constitution européenne est-elle véritablement un danger pour l‘identité nationale des pays membres ? Est-ce pour cette raison qu‘elle fut rejetée ? L‘adhésion de la Turquie pose-t- elle un réel problème d‘identité pour les pays déjà membres ? Peut-on vraiment parler d‘une crise identitaire en Europe ? A-t-on le droit de dire cela ?

Récemment, beaucoup de questions posent le problème du lien entre l‘élargissement et l‘approfondissement de la construction européenne. Or ces concepts sont nécessairement paradoxaux. Dans cette contribution, nous espérons répondre à la question du déficit d‘imaginaire et de la faiblesse relative du « sentiment européen », qui contrastent avec la puissance du processus d‘intégration européenne observée depuis plus de cinquante ans.

La première partie des travaux de René Girault (1989), sur Identité et conscience européennes au XXe siècle, a permis de développer une réflexion historique sur « les diverses notions d‘identité », de conscience et « de sentiments européens », à travers l‘analyse de milieux sociaux différents (monde des affaires, monde politique, milieu intellectuel, les immigrés et les réfugiés, les anciens combattants et résistants, les pacifistes et enfin les antifascistes). Cette analyse de strates a dévoilé l‘existence de valeurs spécifiques aux différents milieux qui ont renforcé le processus d‘identification européenne au cours du XXe siècle (croissance économique, sentiment démocratique, traits communs et spécificités des sociétés européennes, cultures des masses, sociabilité au sein d‘organisations européennes, créations d‘institutions supranationales de la SDN à la CEE).

Ces travaux ont abouti au colloque de Paris (1993), sur l’identité et de la conscience européenne : vers une identité et une conscience européenne au XXe siècle. Par la suite, une seconde vague de travaux pour les années 1995 à 1999 a été lancé malgré l‘«europessimisme » apparu dans les années 1990. Cette seconde partie de travaux devait élargir la problématique initiale (les identités européennes) et l‘articuler dans une thématique

de « réseau européen » pour sa construction. Cette nouvelle vague de travaux fut réalisée sous la coordination générale conjointe des Professeurs Robert Frank et Gérard Bossuat 3 , sous le titre de double orientation de l‘enquête sur les identités européennes de 1995 à 1999.

En premier lieu, le nouveau programme s‘attacha à prendre en compte l‘articulation entre les différentes identités en Europe : les rapports entre identité européenne et identités nationales mais aussi entre identité européenne et identité « occidentale » qui inclut le sentiment complémentaire et concurrent d‘appartenance à un monde plus large, comprenant également l‘Amérique du Nord. L‘objectif a été d‘analyser, à travers chaque lieu, milieu ou vecteur précis, ces éléments d‘identités afin d‘en dégager l‘ambivalence des différentes parties (i.e. les différents éléments d‘identité pouvaient parfois s‘opposer entre eux bien que regroupés dans une même catégorie identité : e.g. sentiment et conscience ne renvoyant pas à la partie d‘identité), la dialectique de la diversité et des convergences, non seulement dans la diachronie mais aussi dans la synchronie des phénomènes. Au cours de cette deuxième étape, une des questions centrales a été de savoir si la ligne de clivage dans le processus d‘identification en Europe entre les « élites » et les « masses » était effective, car les premières étaient réputées plus « européennes » que les secondes, et les secondes davantage « nationalistes » que les premières.

En second lieu, il y avait des recherches étendues aux opinions, représentations, images et pratiques. Ces recherches ont englobé aussi l‘étude des comportements conscients et des actions, et se sont attachées, sans complexe, à isoler les « solidarités européennes » et la façon dont elles entrent ou non en concurrence avec les solidarités nationales 4 .

La présente recherche part du double constat : celui de la nécessité d‘abandonner l‘antithèse entre l‘identité européenne et l‘identité nationale. Ensuite, de la possibilité que des intérêts nationaux puissent servir à la construction des identités.

L‘unification européenne a 50 ans. Au cours de cette période, la notion « d‘État nation » a bien évolué. Par ailleurs, ce concept n‘a jamais été contraire à la construction européenne : par exemple, Alan S. Milward 5 , explique que le processus d‘unification européenne s‘est construit en parallèle des nations, et que celle-ci a même permis le développement et la sauvegarde de ces mêmes États-nations. Aussi, pour cet auteur, l‘identité nationale et l‘identité européenne

3 Robert Frank (sous la dir.), Les identités européennes au XXe siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 2004.

4 Robert Frank (sous la dir.), ibid., pp.10-11.

5 Alan S. Milward, The European rescue of the Nation-State, London, Routledge, 1992.

ne sont pas opposées mais complémentaires. Cette assertion est d‘autant plus vraie qu‘aux yeux de l‘histoire, les État-nations se sont développés conjointement à l‘édification européenne. Par ailleurs, la politique étrangère ne peut être séparée des activités nationales. Les environnements nationaux et internationaux sont engagés dans un processus d‘interaction constante, et, ni les événements politiques, ni le rôle des élites dans ces événements ne peuvent être expliqués de manière satisfaisante en avantageant l‘importance de l‘une ou de l‘autre partie (l‘Europe ou les États-nation). Gérard Bossuat, spécialiste de la politique de construction européenne, renforce et commente cette relation de la manière suivante :

« l‘essentiel de la politique de construction européenne de la France, n‘était pas la formation de l‘unité. La première raison de faire l‘Europe était de donner à la France, de l‘influence dans les affaires européennes et mondiales, par un relèvement économique. La seconde raison était d‘assurer sa sécurité militaire et économique par rapport à l‘ennemi allemand » 6 .

Alors, cette étude se propose de préciser l‘histoire de la construction européenne à travers les notions d‘identité et de conscience européennes, et ce, en corrélation avec l‘action des « Pères fondateurs » de l‘Europe dans une continuité historique. C‘est-à-dire, se demander si une recherche historique en termes d‘identité et de conscience européennes, peut oui ou non appréhender le processus de l‘unification européenne, sans pour autant reproduire les faiblesses des travaux théoriques sur l‘intégration européenne en sciences politiques. Car, fréquemment, les théories de la construction européenne s‘affranchissent de questions approfondies sur les notions de conscience, sentiments, d‘identités européennes : pour exemple, Ernst Haas, suppose que le « spill-over » n‘est pas suffisant pour expliquer les obstacles à l‘unification politique de l‘Europe d‘aujourd‗hui, car contrairement à l‘idée reçue, la croissance économique ne peut à elle seule développer une conscience européenne. Fait que Jean Monnet avait déjà relevé en 1963 : « Nous savons que la réalisation d‘une association sur un pied d‘égalité dans le domaine économique ne conduira pas automatiquement à une association de partenaires égaux en matière de défense. En Europe aussi, le Marché commun à lui seul, ne suffira pas à créer l‘unité politique. Mais sans le Marché commun, la question de l‘unité politique ne serait jamais devenue une question actuelle» 7 . En conséquence, une union économique n‘entraîne pas nécessairement une conscience européenne ou une Union politique, bien que la conscience européenne de l‘époque, accentuait la volonté de se défendre

6 Gérard Bossuat, l’Europe des Français 1943-1959, Paris, Publication de la Sorbonne, 1996, p.436. 7 Jean Monnet, Europe-Amérique : Relations de partenaire nécessaires à la paix, Fondation Jean Monnet pour l‘Europe, Lausanne, 1963, p.12.

de la menace soviétique tout en augmentant le désir de croissance. Malheureusement, ces arguments n‘ont pas garanti son apparition.

Réflexion théorique sur les notions d’identité et de conscience européenne.

Parle-t-on d‘une identité ou de plusieurs identités européennes ? Dans l‘éventualité qu‘il y en ait plusieurs, quelles sont-elles ? En outre, identité et conscience est-ce bien la même chose ?

Comment appréhender le concept d‘identité en sciences humaines ? Avant de commencer, il semble nécessaire d‘expliquer les différences d‘approche de l‘identité européenne sur un plan historique (issue de l‘Antiquité), puis sur un plan de la philosophique des sciences et de la conscience de soi, en particulier sur l‘aspect ontologique de la construction européenne. On se souvient du « connais-toi toi-même » inscrit sur le fronton de Delphes dont Socrate fit sa devise, et Platon en transcenda l‘héritage : ce questionnement existentiel traverse précisément toute l‘histoire de la philosophie. Alors qu‘à l‘époque moderne, on songe au doute vertigineux

de Montaigne « que suis-je ? Je doute même de moi qui doute »(les Essais, livre , 1595), au

cogito de Descartes (Discours de la méthode, 1637), qui place l‘acte de raison du sujet au cœur de la vérité, à la philosophie du sujet avec Kant qui propose un sujet de la connaissance autonome qui forme et est formé (Critique de la raison pure, 1781) et jusqu‘à Hegel, qui définit le caractère social de l‘identité comme la résultante d‘une reconnaissance (mutuellement) réciproque : pour une grande partie de l‘histoire de la pensée, la question de l‘identité a été co-substantielle à la création de la connaissance, et par extension à l‘histoire :

« Connaissance de ce que l‘identité du moi n‘est possible que grâce à l‘identité de l‘autre qui me reconnaît, identité dépendant elle-même de ma propre connaissance […] le moi comme identité de l‘universel et du singulier » 8 .

Le psychologue William James, dans « la conscience de soi », renforce cette hypothèse de l‘identité construite par le collectif, en expliquant que « le soi » ne serait pas tant une entité essentielle fondant sa réalité dans le cogito mais serait plutôt un « courant de pensée », généré dans la relation avec l‘autre. Autrement dit, si l‘identité se situe au point de rencontre entre la

8 Philosophie de l‘esprit d‘Iéna, 1805, p.176.

connaissance de soi par soi-même et par autrui, elle est essentiellement construite à travers l‘autre. Alors, nous proposons d‘avoir une réflexion sur une identité réciproque et l‘identité comme « courant de pensée » établie à travers la relation avec l‘autre : une identité européenne construite sur la réciprocité (l‘identité européenne vue ou construite, en interactions avec les perceptions et les actions d‘autrui, ici s‘agissant des États-Unis) des relations entre l‘Europe et les États-Unis dans l‘histoire contemporaine, et particulièrement entre Jean Monnet et l‘élite politique américaine.

La

d’analyse.

recherche

de

l'identité

européenne

catégorisée

selon

trois

niveaux

hiérarchiques

L'identité « idéologico-culturelle », c‘est la base idéologique et culturelle, qui puise ses racines, au plus profond de l‘héritage historique commun à un peuple entier. En ce qui nous concerne, pour la construction européenne, il s‘agit d‘éléments tels que l‘héritage gréco- romain, le Christianisme, la renaissance italienne, la philosophie des Lumières, ou encore la révolution industrielle. De fait, la prise en compte des enjeux culturels est aujourd‘hui décisive pour une union européenne, rendue à ses dimensions continentales, et consciente de son appartenance solidaire au reste du monde. Et ceci, en étant convoqué plus souvent qu‘à son tour comme source de citoyenneté, de solidarité et de cohésion sociale. L‘identité, c‘est la place donnée à la culture et à l‘éducation afin de contribuer à mettre en échec, le seul paradigme d‘européanisation, c‘est-à-dire la domination financière et la constitution d‘oligopoles dangereux pour la diversité culturelle 9 . Cependant, l‘essentiel des études académiques a tendance, pour ce type d'identité européenne très abstraite et générale de marginaliser l‘identité dans le processus d‘intégration communautaire.

L‘identité selon « la relation à un groupe ». Comme nous l‘avions mentionné

précédemment, la notion d'identité est aussi indissociable au processus par lequel un groupe d'individus développe un sentiment d'appartenance à une structure particulière ou à un groupe, (e.g. Europe) et pour lequel, les individus partagent « quelque chose » (valeurs, idées,

Nous concernant en histoire

préceptes religieux, traits culturels similaires, etc

).

9 Anne-Marie Autissier, L’Europe de la Culture : Histoire(s) et Enjeux, Proche, Internationale de l‘imaginaire, Babel, Paris, 2005, p.23.

contemporaine, il s‘agira de la « citoyenneté européenne ». Ce qui est nouveau depuis 1945, c‘est le fait que les idées européistes de quelques individus aient été désormais repris de façon collective par des groupes qui entendent bien concrétiser leurs projets 10 .

L'identité « institutionnelle ». En effet, la notion d‘identité ne saurait être uniquement définie, comme une réification érudite ou un phénomène de masse dont la nature est plus

« conséquentielle » que causale car elle s'exprime également dans le contexte très restreint des sphères politiques. Aussi, prenant conscience d'une convergence de leurs intérêts ou de leurs valeurs, des États souverains peuvent juger souhaitable de fusionner, plus ou moins étroitement, certains de leurs domaines de compétence (défense, politique étrangère, politique

monétaire, politique commerciale, agriculture

« politico-institutionnelles », plus ou moins cohésives dans l'océan des relations

faisant ainsi émerger de nouvelles identités

),

internationales 11 .

Ces trois types d‘identité 12 ne sont pas segmentales mais constituent un tout. D‘ailleurs, même les experts chargés de la construction européenne n‘effectuent pas cette distinction d‘analyse, bien au contraire, car dans la perception que les commissaires ont de la dynamique d'intégration, ces trois « états » de l'identité européenne, apparaissent souvent superposés, voire confondus en un tout. Pourtant, la construction de l‘identité s‘effectue bel et bien à plusieurs niveaux.

À travers les différentes recherches sur l‘identité, nous pouvons nous poser des questions essentielles et profondes sur l‘histoire de l‘Unification européenne et sur le plan pragmatique, tels que les motivations à la base des politiques européennes, ou les besoins et les intérêts spécifiques de l‘Europe, ou encore la question des frontières de l‘Europe (physiques ou mentales) pour nécessiter la construction d‘une véritable identité.

Avant tout chose, il nous semble indispensable de définir précisément l‘élément fondamental de notre recherche : le concept d‘identité que nous avons choisi, celle de Robert Frank : «l‘identité européenne », c‘est le sentiment d‘appartenance à l‘Europe ou d‘être européen. Elle est en priorité une dimension socioculturelle. Elle est à la fois le résultat d‘un héritage qui s‘ancre profondément dans le passé, dans le long terme pluriséculaire, mais elle

10 Anne-Marie Autissier, ibid., p.52.

11 Bertand Rochard, L’Europe des commissaires : réflexions sur l’identité européenne des traités de Rome au traité d’Amsterdam, Bruxelles, Établissements Émile Bruylant, 2003, pp.2-3.

12 Bertand Rochard, ibid.

est également, une projection dans l‘avenir grâce à la perception claire ou confuse d‘une « communauté de destins ». 13

Cependant, cette identité européenne, un sentiment d‘appartenance à une culture commune, reste difficile à saisir, car profondément abstraite et générale, (i.e. Bertrand Rochard). Aussi, il nous semble pertinent de distinguer les notions d‘identités, de conscience et de sentiment européen pour rendre opérationnel l‘étude de l‘identité européenne.

La recherche historique a tendance à n‘expliquer que deux éléments de l‘identité européenne : l‘identité culturelle et l‘identité politique. Avant 1945, l‘identité européenne était fréquemment expliquée, comme un concept philosophique abstrait. Après 1945, l‘identité européenne se révèle, au contraire, comme le ressort des politiques et des structures décisionnelles qui en sont l‘expression concrète. Alors, d‘un côté, nous avions une Europe qui se posait comme un héritage culturel ; et de l‘autre, nous avions une Europe, au sortir de la seconde guerre mondiale jusqu‘à la chute du mur de Berlin, une Europe de la CECA à l‘Euroland, une Europe qui se construisait, s‘élargissait et se renforçait dans un mouvement historique institutionnel, et ce, à travers la dynamique de certaines élites.

Ainsi, la construction européenne du XX siècle était-elle moins le produit d‘une idée ancestrale que le résultat de l‘action patiente et un brin obstiné de grands hommes concernés par l‘unification européenne. Et c‘est ce particularisme précis que nous souhaitons analyser, au-delà de l‘Europe des idées et des envolées lyriques 14 . C‘est pourquoi, traiter l‘identité européenne, c‘est avant tout étudier l‘histoire communautaire après 1945.

La notion de « conscience européenne », quant à elle, relève d‘une dimension morale et politique. Elle a été ainsi un phénomène plus récent que l‘identité culturelle européenne, car n‘apparue qu‘au début du XXe siècle comme la volonté de paix après les carnages de la guerre. Mais elle est aussi vécue comme une protection contre la menace soviétique ou la hantise d‘un déclin face au formidable essor des États-Unis. Le désir de prospérité, ainsi que le besoin de sécurité face au nouveau bloc soviétique, après le chaos laissé par la guerre, sont autant d‘éléments qui structurent la notion de conscience européenne.

L‘aspect politique de la conscience européenne, elle, s‘appuie sur la volonté américaine, d‘après-guerre, de contenir l‘expansionnisme structurel du communisme : le “containment

13 Robert Frank (sous la dir.), op.cit., p.9 14 François Saint-Ouen, Les grandes figures de la construction européenne, Paris, George, 1997, p.8.

de Dean Acheson appelant à des « situations de force ». Pour cela l‘Europe devait être forte et unie. Cette pensée était très largement partagée en France particulièrement par Jean Monnet, permettant ainsi, la création de liens étroits entre l‘élite politique américaine et ce dernier.

Les autres éléments de l‘aspect politique de la conscience européenne furent l‘impérieuse nécessité de résoudre le problème allemand, la gestion du « Plan Marshall » (1947), ou encore la fondation du Pacte atlantique de 1949 : le fameux « partnership atlantique » chèr au Président Kennedy mais resté inapplicable en raison de la politique de De Gaulle. Ainsi, la conscience européenne naît de l‘obligation politique d‘une Europe unie et non uniquement de la culture.

L‘idée d‘Europe est ancienne : de Podiebrad, roi de Bohême au XVe aux romantiques du XlXe comme Giuseppe Mazzini ou Victor Hugo, en passant par un Sully, un Charles-Irénée de Saint-Pierre, ou encore des Jean-Jacques Rousseau et Emmanuel Kant. Nombreux ont été les projets d‘unité ou de confédération européenne dont l‘objectif était une paix durable. Mais cette grande idée d‘Europe était le fait d‘individus, de rêveurs, de prophètes ou de philosophes. Au XX ème siècle, cette idée s‘ancre davantage dans les sociétés européennes, et de cette socialisation de l‘idée d‘Europe apparait la conscience européenne. Toutefois, celle-ci se distingue farouchement de l‘identité culturelle, bien qu‘elle y soit intimement liée : car le processus de « conscientisation » n‘est aucunement un processus « d‘identification » 15

Enfin, « le sentiment européen » désigne, quant à lui, le degré d‘adhésion « affective » à la construction de l‘Europe ; en acceptant non seulement les droits qui en découlent mais aussi, les devoirs qu‘implique une telle construction. Le sentiment européen naît au XX ème siècle mais il se confine souvent dans les cercles militants et il est bien plus faible que les sentiments nationaux. 16

Ayant réfléchi sur les diverses notions d‘identités, de conscience et de sentiment européen, et ayant établi une distinction entre ces différents concepts, nous devons, nous semble-t-il, nous interroger pour savoir à quelle partie de la population doit être attribué chacun de ces concepts, car chacun de ces éléments (identités, conscience et sentiments) diffèrent selon leurs finalités : l‘identité européenne est une dimension socioculturelle propre à tous ; la conscience européenne s‘impose plutôt à la politique et aux élites, alors que le sentiment européen pourra être attribué à l‘ensemble des Européens, variant selon les individus. Cependant, ce dernier

15 Robert Frank, op.cit., p.9.

16 Robert Frank, ibid., pp.9-10.

élément est capital pour que l‘Europe vive au cœur des Nations, à travers les peuples. Aussi, peut-on s‘interroger sur l‘appartenance du sentiment européen plutôt du côté identitaire (culturel et définition de soi) ou plutôt du côté de la conscience politique et de l‘action ?

L’Europe des élites, l’Europe des peuples, où se situe la véritable identité européenne ?

Dès 1814, le comte de Saint-Simon posait-il, le lien existant entre l‘action des élites, en vue de la construction européenne, et la « volonté commune » de l‘opinion. Cette problématique est devenue un enjeu crucial pour l‘avenir de l‘intégration européenne depuis le traité de Maastricht 17 : jusqu‘au referendum du 20 septembre 1992, qui a confronté pour la première fois l‘unification européenne à l‘adhésion ou au rejet démocratique, le soutien de l‘opinion publique n‘avait que peu de valeur, pour les élites. La ratification sur le fil du traité de Maastricht en France a accéléré une double prise de conscience: d‘abord, le décalage les sondages et l‘état réel du sentiment européen pour la population, ensuite, la quasi-absence du choix des peuples dans le processus communautaire, bien que parfois consultés par voie électorale 18 , pour la portion congrue. Aussi, il est intéressant d‘observer les places respectives de la population et des élites dans la construction européenne. Quel rôle doivent jouer les élites ? Quelles sont les conséquences de leurs actions sur l‘intégration européenne ? Quels types de relations entretiennent-elles avec les institutions nationales et internationales, avec le peuple ? Y-a-t-il dans cette articulation entre la population et les élites, une relation spécifique ? Ce sont autant de questions essentielles pour comprendre et déterminer clairement le construit européen.

En premier lieu, définissons ce qu‘est « l‘élite ». Comment appréhender ce concept? S‘agissait-il de créateurs ou de producteurs d‘idées destinées à un public ? Conformément à Gramsci, « C‘est l‘élite qui donne leur propre fonction à différents groupes sociaux». Or la question n‘est pas neuve puisqu‘elle est au centre de nombreuses études de sociologie

17 Anne Dulphy & Christine Manigand(eds.), Les opinions publiques face à l’Europe communautaire : entre opinion and europe, Bruxelles, Bern, Berlin, Frankfurt /M, New-York, Oxford, Wien, PIE, Peter Lang, 2004.

p.9.

18 Anne Dulphy & christine Manigand, ibid., p.23.

politique, dès l‘entre-deux-guerres où paraissent les œuvres bien connues de Vilfredo Pareto et Gaetano Mosca 19 .

Selon la théorie classique des élites, rappelée par Renata Dwan 20 , le pouvoir dans la plupart des sociétés est concentré entre les mains de minorités, qui exercent leur monopole pour influencer de façon décisive les activités des sociétés. Quant à l‘étude de Wright Mills, postérieure à la Seconde Guerre, elle souligne également les fondements institutionnels du processus de formation des élites : selon lui, les individus concernés, tirent leur pouvoir des positions dominantes qu‘ils tiennent dans les structures institutionnelles d‘une société, qu‘elles soient organisations politiques, militaires ou économiques ; agissant en synergie, les acteurs influents, au sein des ces trois secteurs, forment l‘élite du pouvoir conscient, cohérent et cohésif 21 .

D‘après, Gérard Bossuat, l‘élite administrative est constituée « de hauts fonctionnaires » des grands corps de l‘État, et particulièrement des ministères des Affaires étrangères, des finances et de la Défense (la politique extérieure, l‘économie et l‘armée). Et leurs objectifs (des élites) seraient de trouver des solutions partielles, successives et pratiques, de sorte à être capables de répondre à trois impératifs supérieurs : la sécurité, le rang et l‘idéal. 22

Nous pouvons citer, l‘exemple de solutions « européennes » : afin d‘assurer la sécurité contre l‘Allemagne ou encore contre la Russie, les hauts fonctionnaires jouèrent « d‘une forme d‘unité européenne tout en servant la grandeur de leur pays et sa prospérité économique » (Clauses de sauvegarde pour la France, dans les discussions sur le marché commun. 23 Des études plus récentes ont réévalué le processus d‘identification des élites décisionnelles. Elles font, en effet, apparaître le rôle d‘experts, de réseaux politiques 24 et des groupes d‘intérêts privés.

19 Vilfredo Pareto, The Mind and Society, New York, Dover Press, 1935 ; Gaetano MOSCA, The Ruling Class, New York, McCraw Hill, 1939. 20 Renata Dwan, « Un outil puissant : les théories de l‘élite et l‘étude de la construction européenne », in Elisabeth du Réau, (dir.), Europe des Elites? Europe des peoples? : La construction de l’espace européen 1945- 1960, Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 1998, p.32.

21 C. Wright Mills, The Power Elite, New York, Oxford University Press,1956, cité par Renata Dwan, « Un outil puissant : les théories de l‘élite et l‘étude de la construction européenne », in Elisabeth du Réau, (dir.), ibid.,

p.29.

22 Gérard Bossuat, op.cit., p.436.

23 Gérard Bossuat, ibid.

24 Lorsque le concept de « réseaux politiques » fut introduit dans les années soixante-dix, l‘attention se tourna de nouveau vers d‘identification des élites. Un réseau politique comprend plus que les acteurs institutionnels pertinents politiques, militaires et économiques : il comprend des individus possédant de l‘expertise et/ou des connaissances techniques ayant un rapport à la question, ainsi que des individus et/ou des groupes avec un intérêt

L‘étude du rôle joué par les élites dans le processus de construction européen est plus que pertinente pour nous, car elle montre toute l‘ambivalence des élites dans la construction européenne, tant par la constitution de réseaux favorables à des initiatives de coopération, que par la création de groupes d‘opposition, constituant de véritables freins à la mise en œuvre des projets européens 25 .

Les travaux de Robert Keohane et Joseph Nye illustrent parfaitement cette ambivalence. Ces auteurs expliquent, notamment, comment la révolution des communications et de la technologie, la globalisation économique croissante, ont contribué à promouvoir le développement de coordination consciente entre les officiels d‘institutions nationales et internationales, créant ainsi, d‘authentiques « réseaux trans-gouvernementaux d‘élite » liés par des « intérêts communs, des orientations professionnelles ou des amitiés personnelles » 26. Des études de liens transnationaux montrent que le processus n‘est pas limité aux officiels gouvernementaux mais peut, aussi, englober un grand nombre d‘acteurs privés et publics.

Cette focalisation sur les élites est une analyse de « micro-niveau » pour expliquer les résultats de certaines élites ou groupes d‘influence sur la politique étrangère des nations et l‘attention croissante qu‘elles suscitent. Dans l‘étude de l‘intégration européenne, le concept « d‘élite » est capital car ce concept implique l‘idée d‘un groupement de membres, les plus puissants de la société, qui dans une certaine mesure, éprouve un sentiment de cohésion important et une forte conscience de son existence 27 , souvent au-delà des frontières nationales. L‘élite a un poids important dans les décisions politiques, aussi, l‘étude de leur impact sur l‘intégration européenne, nous semple des plus pertinentes.

particulier sur une question, qui ne sont pas des participants permanents dans les processus décisionnels politiques d‘un État. En résumé, c‘est une politique spécifique de l‘État et sa considération qui mènent à la formation d‘un group d‘intérêts communs et, en tant que telle, l‘existence de ce groupe dépend de la politique de l‘État. Renata Dwan, « Un outil puissant : les théories de l‘élite et l‘étude de la construction européenne », in Elisabeth du Réau, (dir.), op.cit., p.32.

25 Robert Presthus, Elites in the Policy Process, Cambridge, Cambridge University Press, 1974.

26 Robert Keohane et Joseph Nye, ―Transgovernmental Politics and International Organizations‖, World Politics, t. 27, 1974. 27 Renata Dwan, « Un outil puissant : les théories de l‘élite et l‘étude de la construction européenne », in Elisabeth du Réau, (dir.), op.cit., p.27.

PROBLÉMATIQUE ET HYPOTHÈSE

La relation entretenue par Jean Monnet avec l‘élite politique américaine pour l‘intégration européenne est un thème fondamental dans l‘étude de la construction européenne. Car pour bien comprendre l‘enjeu et le processus de la construction européenne, il est obligatoire de tenir compte de l‘influence des États-Unis : sans les États-Unis point de construction européenne ! Aussi, doit-on, dans cette perspective, considérer les relations d‘amitié entre Jean Monnet et l‘élite politique américaine de1938 à 1963.

De toutes les questions, la première porte sur l‘importance de Monnet, son omniprésence dans les accords européens, alors même qu‘il n‘a jamais réellement eu de fonction d‘État. En effet, il est étrange qu‘il n‘ait jamais été ministre (tout juste chargé de mission diplomatique en 1945), ni appartenu à un quelconque parti politique de pouvoirs, durant la seconde guerre mondiale. Mais, fait étonnant, il demeure incontournable dans l‘ensemble du processus de construction de l‘Europe. Cette place privilégiée s‘explique par ses rapports de confiance, étroits et intimes avec les gouvernants et les puissants, qui exercèrent une influence décisive sur la politique américaine : parmi lesquels, nous pouvons compter Dean Acheson, John Mac Cloy, Georges Ball et John Foster Dulles, Walt et Jene Rostow, Mc George Bundy, Robert Bowie, Robert Schaetzel ou encore David Bruce. Et ces liens privilégiés avec les États-Unis confèrent à Jean Monnet, une stature d‘homme d‘État ou d‘élite occidentale. Aussi, dès lors que l‘on travaille sur l‘intégration européenne, ces relations occupent, une place prépondérante dans la littérature scientifique sur Jean Monnet et sur l‘Europe.

Un bilan historiographique : Comment la question de la relation entre Monnet et les élites américaines s’est-elle posée dans l’étude de l’unification européenne ?

La relation entre Jean Monnet et les hommes américains à l‘égard de l‘intégration européenne est bien connue, notamment de l‘époque de l‘aide américaine d‘après-guerre

jusqu‘au milieu des années cinquante. En posant la question : Pourquoi l‘Amérique a-t-elle

défendu les plans de Monnet concernant l‘intégration de l‘Europe depuis la seconde guerre mondiale? Y-avait-il des influences américaines à travers cette relation ? C‘est lever le voile sur la construction européenne et l‘importance de l‘influence des États-Unis dans cette unification, comme le soulignent beaucoup d‘auteurs :

L‘un des ouvrages généraux mais le plus spécialisé est celui de Pierre Mélandri, Les États- Unis face à l’unification européenne, 1945-1954 28 . Dans cet ouvrage, Mélandri est très précis sur le rôle joué par les États-Unis dans l‘unification européenne. Il qualifie de tournant historique, la position américaine par rapport à l‘Europe d‘alors, notamment à travers les débats internes entre l‘administration fédérale et le Congrès sur le sujet. Et dans ces débats, la relation entretenue par Jean Monnet avec les élites politiques américaines apparait systématiquement. L‘historiographie du plan Marshall et les motifs de la politique américaine en est l‘illustration parfaite, car au cœur de la seconde guerre mondiale, Jean Monnet avait participé à la réflexion du changement de la politique étrangère américaine : c‘est-à-dire l‘abandon de la politique traditionnelle d‘isolationnisme des États-Unis, pour devenir une politique d‘engagement international actif dont le Plan Marshall sera le premier pas.

Philippe Mioche, dans Le plan Monnet, genèse et élaboration, 1941-1947 29 aborde la question de la modernisation de la France par rapport au plan Monnet. L‘auteur explore les rapports franco-américains avant le plan Marshall. Et l‘une de ses réflexions principales porte sur la place du Plan Monnet dans les relations franco-américaines, à travers les liens privilégiés de Jean Monnet, avec les milieux politiques et économiques américains, dont la contribution de Robert Nathan au Plan Monnet. Aussi, cette réflexion nous entraîne-t-elle au cœur de notre thématique : le rôle et la contribution des amitiés américaines de Jean Monnet quant aux idées et aux projets de Monnet pour l‘Europe : « Chez Monnet, l‘idée de faire un plan pour mettre de l‘ordre dans les programmes d‘importation naît dans la foulée des négociations économiques et financières avec les États-Unis ; elle lui est soufflée par ses amis démocrates de l‘Administration du Président Roosevelt ».

Egalement, Gérard Bossuat, dans Les aides américaines économiques et militaires à la France, 1938-1960 30 , explicite l‘importance de la relation de Monnet avec les responsables américains : relation qui fut déterminante dès les débuts pour les échanges franco-américains,

28 Lille, Université de Lille III, 1979.

29 Paris, Publication de la Sorbonne, 1987.

30 Paris, Comité pour l‘Histoire Économique et Financière de la France, 2001.

du dossier de l‘achat des avions de guerre en 1938 à la dernière aide financière importante accordée par les États-Unis à la France en 1958, et réglée par les accords Monnet-Dillon ; Monnet a toujours été le trait-union entre les responsables américains, anglais et français. Ce qui fait dire à Gérard Bossuat, que (Monnet et les Américains) « Sans eux, le destin de la France n‘aurait pas été le même ».

Hungdah Su, à travers sa thèse, Jean Monnet face à la politique européenne du général de Gaulle de 1958 à 1969 31 , fait le parallèle entre Monnet et De Gaulle, et relève, lui aussi, l‘importance de la relation entre Monnet et les États-Unis dans l‘intégration européenne. Et fait intéressant, cet auteur souligne la plus profonde divergence (voire l‘opposition consommée) entre De Gaulle et Monnet quant à leurs conceptions, engagements et positions par rapport aux États-Unis, les relations de ces derniers avec l‘Europe occidentale et les perspectives de partenariats atlantiques. Car quand De Gaulle parle de construction européenne, il fait référence à une Europe continentale sous influence française, alors que Monnet cherche une intégration occidentale de l‘Europe.

À cette question, René Girault répond clairement, dans l‘article, « Interrogations,

réflexions d‘un historien sur Jean Monnet, l‘Europe et les chemins de la Paix », paru en

1999 32 que pour les Gaullistes, Monnet puise directement ses idées chez ses amis américains,

ce qui suffisait à le classer parmi les suspects ou les adversaires de la nation française et que de son côté, Monnet soutient les orientations du président Kennedy, de « grand dessein » pour des relations atlantiques fortes.

Aussi, cette séparation définitive de corps et d‘idées entre ces deux personnages de l‘histoire, rendra la relation entre Jean Monnet et les États-Unis compliquée et le partenariat franco-américain difficile.

Toutefois, qu‘elle que soit l‘orientation de l‘histoire, un nombre important d‘auteurs s‘accordent sur le rôle fondamental des relations entre Jean Monnet et les élites américaines dans la construction européenne, tant sur le plan politique, institutionnel qu‘idéologique.

31 Paris, Université de Paris-Sorbonne (Paris ), juin, 1998.

32 Gérard Bossuat et d‘Andreas Wilkens, (sous la dir.), Jean Monnet, l’Europe et les chemins de la Paix, Paris, Publication de la Sorbonne, 1999.

Pourquoi l’Amérique a-t-elle décidé de favoriser l’intégration de l’Europe ainsi que le concept de supranationalité de Monnet ?

Selon Pierre Mélandri, la volonté américaine d‘après-guerre concernant l‘intégration de l‘Europe est souvent présentée dans un contexte d‘expansionnisme structurel du communisme : l‘endiguement ―containment”, ce que Dean Acheson appelait des « situations de force ». Pour cette raison impérieuse, l‘Europe devait être forte. Sentiment, très largement partagé en France par Jean Monnet, ce qui assurait des liens étroits entre ce dernier et l‘élite politique américaine. Ainsi pour faire face au problème allemand, la gestion du « Plan Marshall » (1947), ou encore la fondation du Pacte atlantique de 1949 ; le fameux « partnership atlantique », l‘Europe devrait être unie.

Concernant les mobiles stratégiques et politiques inspirés et menés par le gouvernement américain pour établir son hégémonie sur l‘Europe occidentale, l‘un des principaux partisans de cette thèse est Alan Milward. Cet auteur critique vertement la conception d‘une coopération atlantique équilibrée, et considère l‘aide américaine comme une politique « impérialiste » dont l‘unique objectif aurait été le maintien de l‘hégémonie des États-Unis sur l‘Europe occidentale. Dans son ouvrage, The reconstruction of Western Europe, 1945-1951 33 , Milward réfute la thèse habituelle du sauvetage de l‘économie européenne grâce à une aide américaine, car, d‘après cet auteur, la production industrielle européenne aurait pu retrouver rapidement son niveau d‘avant guerre, sans aide extérieure. Selon lui, l‘offre faite par Marshall à l‘Europe s‘inscrivait dans une manœuvre tactique destinée à rejeter la responsabilité du partage de l‘Europe sur l‘Union soviétique.

L‘autre ouvrage généralement lié à cette question, est celui de Murielle Delaporte, La politique étrangère américaine depuis 1945 : l’Amérique à la croisée de l’Histoire 34 . Dans cet ouvrage, Delaporte explique que le succès de la stratégie de l‘endiguement dépendait de trois conditions : les dirigeants des États-Unis devaient avoir la volonté de continuer à prendre en charge une politique anti-communiste ; l‘économie américaine devait être aussi capable de soutenir cette ambition ; enfin, la stratégie de dissuasion nucléaire, de part le coût insupportable de l‘escalade des armements conventionnels, nécessitait pour son déploiement, une coopération des alliés, et particulièrement des Européens.

33 Berkelely, University of California Press; 1984.

34 Paris, Complexe, 1996.

Nicolas Vaicbourdt, dans son article, « Les ambitions américaines pour l‘Europe, 1945- 1960 » 35 , retient la même approche et défend la thèse d‘un soutien américain à l‘intégration européenne co-substantiel à l‘émergence de la Guerre froide. Selon lui, pour les Américains, le développement d‘une supranationalité en Europe apparaissait nécessaire pour réaliser les trois objectifs américains concernant l‘Europe : premièrement, dans une perspective à long terme, les Américains cherchaient à favoriser une évolution de l‘Europe qui aille dans le sens de leurs valeurs ; deuxièmement, dans une perspective à court terme, dans le cadre de la Guerre froide, assurer une position de force favorable aux Occidentaux ; enfin, le dernier objectif était de pacifier définitivement l‘Europe occidentale, en réintroduisant l‘Allemagne dans la communauté européenne. Aussi, pour ces trois raisons, une Europe unie politiquement était souhaitable.

Enfin, le dernier apport scientifique défendant le choix de la supranationalité par les Américains, est l‘article de Klaus Schwabe, « L‘influence américaine et la structure supranationale du plan Schuman » 36 . Dans cet article, Schwabe explique que la supranationalité était une cause américaine ancienne et impérieuse pour régler le problème allemand : en créant la République fédérale allemande en 1949, les Américains visaient la stabilité européenne, à travers, d‘une part, la reconstruction d‘une Allemagne économiquement forte et politiquement stable ; et d‘autre part, sous la tutelle conjointe des alliés, empêcher la nouvelle Allemagne de redevenir une puissance dominatrice en Europe. Aussi, dans cette perspective, selon Schwabe, Washington accueillit très favorablement la proposition de Monnet-Schuman de construire une institution supranationale partageant les ressources énergétiques de la Ruhr (CECA).

L’intégration européenne n’a-t-elle été qu’un enjeu de la politique des blocs dans un contexte de guerre froide ?

La volonté des dirigeants américains à endiguer le communisme, était incontestable. Cependant, il semble qu‘ils aient par ailleurs, eu à cœur sincèrement, de favoriser la

35 Gérard Bossuat et de Nicolas Vaicbourdt, (ed.), États-Unis, Europe et Union Européenne, Histoire et avenir d’un partenariat difficile (1945-1999), Bruxelles, Bern, Berlin, Frankfurt /M, New-York, Oxford, Wien, P.I.E.- Peter Lang, 2001.

36 Marie-Thérèse Bitsch, (dir.), Le couple France-Allemagne et les institutions européennes : une postérité pour le plan Schuman ? Bruxelles, Établissements Émile Bruyant, 2001.

construction européenne, conformément au témoignage de Monnet : « Bruce et Mac Cloy qui étaient, eux, d‘ardents partisans de l‘intégration européenne. Leur raisonnement n‘était pas différent du mien, car notre préoccupation commune était la paix: il n‘y avait pas, quoi qu‘en aient dit les esprits compliqués, une manière américaine, une manière allemande ou française de renforcer la paix, et toutes les spéculations sur les arrière-pensées de ceux qui travaillaient à la même œuvre en Europe me paraissaient futiles » 37 .

Gérard Bossuat, dans la France, l’aide américaine et la construction européenne, 1944- 1954, 38 précise et soutient cette hypothèse. Pour cet auteur, les amitiés américaines de Monnet ont permis de lever un certain nombre d‘obstacles, notamment dans les négociations houleuses de la CECA, entre l‘éloignement de la Grande-Bretagne, le conflit entre les différents intérêts nationaux et les réserves d‘Adenauer au projet. Le rôle et les contributions de Monnet et des États-Unis furent déterminants. Aussi, explique-t-il que pour parvenir à convaincre tous les opposants (et ils étaient nombreux), Monnet et ses amis américains devaient obligatoirement faire front ensemble, et pour cela, ils devaient communier dans un même esprit de consensus sur la construction européenne, et particulièrement concernant la question de l‘intégration des industries lourdes européennes : Bien que « le projet du plan Schuman n‘était pas venu des États-Unis. Il en résultait des réflexions communes entre Monnet, Georges Ball ou Mac Cloy […] ».

Ainsi, la preuve est faite que les États-Unis avaient à cœur de construire l‘Europe, au-delà des considérations d‘endiguement du communisme. Aussi, si le soutien sincère à l‘intégration européenne n‘est pas remis en question, on peut, toutefois, s‘intéresser à la nature des relations souhaitées par ces derniers. Devaient-ils être plutôt européistes (pour l‘Europe elle- même indépendamment des autres considérations, vision idéaliste de la construction européenne) ou atlantistes et pragmatiques ?

À cette question, bien que cruciale, il est difficile de répondre, pour preuve, la lettre de John Foster Dulles adressée à son frère Allen, datant du 19 janvier 1950 : « À mon avis, entre les deux idées (européenne et atlantique), le conflit n‘est pas nécessaire. J‘estime que quelque forme d‘union est indispensable pour permettre la solution du problème allemand, mais que les pays d‘Europe occidentale pourraient renoncer, par peur, à apporter un traitement

37 Jean Monnet, Mémoires, p.523.

38 Paris, Comité pour l‘Histoire Economique et Financière de la France, 1997.

audacieux et efficace à ce problème, à moins de jouir de la protection qui peut être accordée, le plus efficacement, par quelque forme d‘union atlantique incluant les États-Unis » 39.

Concernant la pensée politique européenne de Jean Monnet, il est ardu de l‘appréhender séparément de sa relation avec les élites américaines car dissocier le pragmatisme de Monnet de l‘unification européenne idéalisée et souhaitée, séparer l‘action publique de son action privée est impossible : pour exemple, il n‘est pas possible d‘expliquer l‘opposition entre Jean Monnet et De Gaulle, quant à la politique de l‘union européenne, sans une réflexion profonde sur les liens d‘amitié entre Monnet et les États-Unis (et de l‘agacement de De Gaulle pour cet état de faits), ce que des travaux récents intègrent dans l‘étude de la pensée de Jean Monnet en croissant études thématiques (personnalités et réseaux transatlantiques) et recherches sectorielles (les politiques communes européennes).

Par exemple, l‘ouvrage collectif, Monnet and the Americans. The father of a United Europe and U.S. Supporters 40 , paru en 1995 sous la direction de Clifford P. Hacket et la contribution de François Duchêne, Jean Monnet, The First Statesman of Interdependence 41 , traitent justement de cette question du statut « européiste » ou « atlantiste » des Américains, et attestent de l‘importance de la question dans la compréhension historique des liens entre Monnet et les élites américaines. Les Américains étaient-ils influencés par Monnet et/ou Monnet partageait-il de manière exhaustive les conceptions américaines ?

Nous pouvons également citer deux études, Eisenhower, Kennedy, and the United States of Europe de Pascaline Winand 42 , et Americans visions of Europe : Franklin D. Roosevelt, Joseph F. Kennan and Dean Acheson 43 de John Lamberton Harper, qui traitent du rôle des Hommes clefs de la construction européenne, afin de mettre en relief le rôle exact de Jean Monnet dans la construction européenne : Pascaline Winand se focalise sur le caractère « visionnaire » de l‘élite américaine dans la construction européenne. L‘étude de l‘action de cette « intelligentsia transatlantique » repose sur le dépouillement des archives publiques et privées du personnel de l‘administration américaine ainsi que sur plusieurs dizaines d‘interviews. Alors, Pascaline Winand s‘est intéressée en priorité à l‘émergence et à la dynamique d‘un réseau pro-intégrationniste aux États-Unis. De son côté, John Lamberton

39 « J. Foster Dulles to Allen W. Dulles », January 19, 1950, Dulles Papers, 1971, cité par Pierre Mélandri, op.cit., p.186.

40 Washington, 1995.

41 New York, Norton Company, 1994.

42 London, Macmillan, 1993.

43 Cambridge, Cambridge University Press, 1996.

Harper éclaire les caractéristiques de la politique européenne des États-Unis par une analyse de la philosophie politique de trois grands architectes de la politique étrangère que sont :

Roosevelt, Kennan et Acheson, qui auraient incarné (chacun) une vision singulière de l‘Europe. Nous constatons que la question du sens de l‘influence dans les relations d‘amitiés entre Jean Monnet et les élites américaines est complexe mais déterminante dans la compréhension de l‘évolution de l‘intégration européenne, de ses débuts idéalistes à sa réalisation pragmatique.

Monnet était-il l’homme de l’Amérique ?

Son biographe, François Duchêne, considère ses amitiés comme des éléments déterminants (« central fact ») de la carrière et de la pensée politique de Jean Monnet, même il relève dans l‘articulation de la pensée politique de Jean Monnet, des éléments typiquement français. Pascaline Winand estime que pour Monnet, il n‘était pas question pour l‘Europe de se rapprocher des États-Unis jusqu‘à perdre son identité, de se noyer dans une sorte de « soupe atlantique » alors qu‘il lui restait encore à conquérir son unité politique 44 . Éric Roussel, autre biographe de Monnet, accentue plutôt, l‘indépendance de Monnet par rapport aux États-Unis 45 . C‘est dire l‘extrême difficulté de définir catégoriquement le sens de l‘influence dans ces relations d‘amitiés entre Jean Monnet et les États-Unis. Gérard Bossuat, dit d‘ailleurs à ce sujet, que Monnet était un « Euroatlantiste convaincu, autant dans l‘attitude que dans les actes ». Il ajoute que Monnet exprima tout au long de sa vie, une familiarité peu commune avec les États-Unis et leurs dirigeants, qui du reste, influenceront profondément ses choix professionnels et politiques, qui seront sources d‘admiration pour leur efficacité et leurs savoir-faire politiques 46 .

44 Pascaline Winand, « De l‘usage de l‘Amérique par Jean Monnet », in Gérard Bossuat et Andreas Wilkens (sous la dir.), op.cit., p.225.

45 Éric Roussel, Jean Monnet, Paris, Fayard, 1996, p.741.

46 Gérard Bossuat, ―Jean Monnet ou l‘anti-utopie‖, Europa Utopia-Europa Realidade, Estudos do Século XX, n 2-2002, pp. 85-86. Monnet est entré en contact avec le monde anglais et américain à partir de 16 ans par son travail professionnel au service de la maison paternelle de Cognac. Il découvre l‘Amérique du Nord, le Canada, tout en vendant du cognac. Il admire l‘organisation de la City de Londres et l‘ampleur de l‘organisation commerciale du monde anglo-saxon. Il prend la mesure des ambitions financières mondiales du monde des affaires américain. Il se fait des amis et des relations d‘affaires. Ibid.

L‘article de Gérard Bossuat, « Jean Monnet, le Département d‘État et l‘intégration européenne (1952-1959 ) » 47 , développe cette problématique en précisant l‘action de Monnet et l‘attitude des responsables américains du Département d‘État et de l‘Ambassade américaine en France, dans la création des institutions communautaires européennes, particulièrement concernant Euratom. D‘après lui, le débat sur la supranationalité se posait à travers la notion ambiguë de l‘intégration européenne constamment utilisée par la diplomatie américaine. Monnet aussi l‘utilise, mais est-ce dans le même dessein ? Il conclut enfin que Monnet et Dulles se sont rencontrés pour défendre l‘intégration européenne supranationale. Mais il y avait des différences entre les conceptions des deux hommes. Dulles voulait essentiellement mobiliser l‘Europe occidentale contre le monde communiste au nom de l‘idée européenne. Quand à Monnet, il poursuivait un objectif plus large, celui de conduire les Européens et les citoyens du monde atlantique à s‘unir. Cette problématique nous engage à identifier et comparer les intentions fondamentales de Monnet et des élites américaines quant à l‘unification européenne. De même, l‘article de Klaus Schwabe, « Jean Monnet, les États- Unis et le rôle de l‘Europe au sein de la Communauté atlantique » 48 , renforce cette thèse. Il insiste sur les désaccords éventuels entre les Américains et Monnet, notamment quand les États-Unis s‘écartaient, dans leurs actions, de leur conception singulière du partenariat atlantique.

C‘est sur toutes ces différences que la présente étude s‘appuie pour faire le distinguo entre avoir une « influence réciproque » et « être sous influence » des États-Unis. Car si Monnet était influencé par ses amis américains, il n‘était pas pour autant « l‘homme de l‘Amérique », au sens de l‘homme défendant les intérêts de l‘Amérique au détriment de l‘Europe, comme aiment à le nommer les souverainistes gaullistes. Mais simplement avait-il compris l‘importance des États-Unis, leur force, leurs désirs de démocratie et de liberté, qu‘il partageait pleinement pour le bien de l‘Europe. La seule chose évidente était son pragmatisme. Réaliste, Jean Monnet, comme il l‘avouait dans ses Mémoires : « J‘ai quelques idées générales sur l‘Amérique et les Américains, elles se sont formées au cours de dizaines d‘années de contacts familiers, mais pour l‘action je me fie à mon jugement du moment » 49 . Par ailleurs, n‘oublions pas que l‘influence était réciproque, notamment quand Monnet

47 René Girault et Gérard Bossuat, (dir.), Europe brisée Europe retrouvée : Nouvelles réflexions sur l’unité

européenne au

48 Gérard Bossuat et Andreas Wilkens (sous la dir.), op.cit., 1999.

49 Jean Monnet, Mémoires, p.391.

siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 1994.

influence la politique étrangère des États-Unis relative à la question de l‘intégration européenne, pour le bien de la France. Une lettre d‘Eisenhower destinée à Monnet l‘atteste :

« I have long been cheering for you in the effort to bring about European Union; in my own way I have been working for the same thing. Aside from the many presentations I have made behind closed doors to the European governments, you will recall in early July of 1951 I made this the subject of a talk I gave in Britain. I don‘t recall exactly, but I think you were probably the one to encourage me to speak out on the matter. At the time, of course, I was a soldier only and had to talk about the subject from the standpoint of security and political union, but the purpose was the same » 50 .

Nombre d‘études font état de la relation entre Jean Monnet et les élites politiques américaines concernant les thématiques sur la modernisation de l‘économie européenne d‘après-guerre, ainsi que sur la défense européenne (Particulièrement pendant l‘époque 1945- 1954). Mais rares sont les études qui font directement le lien entre les réseaux politiques américains et l‘unification européenne, à travers l‘amitié entre Monnet et les États-Unis. Car la question de la périodisation de la politique américaine, à l‘égard de l‘intégration européenne est indissociable de la relation d‘ordre amical et privé entre Jean Monnet avec les élites politiques américaines. Aussi, pouvons-nous constater que cette relation d‘amitié a été à l‘origine des projets politiques les plus fertiles entre 1938 et 1963. Ce que nous décrypterons au cours de cette thèse.

Un bilan pour une problématique : l’influence réciproque entre Jean Monnet et les élites américaines pour l’intégration européenne.

Pour conclure sur notre problématique, nous présentons une vision globale de la segmentation en trois parties de notre présente étude. Notre objectif principal est de savoir si Jean Monnet et l‘élite politique américaine avaient une vision commune de l‘unification européenne : en déterminant, d‘une part, l‘existence éventuelle des réseaux américains d‘intellectuels et de diplomates, amis de Jean Monnet, associés à la construction européenne, et d‘autre part, au travers de leurs échanges respectifs, de savoir si Monnet avait une vision européo-occidentale ou plutôt une plus large vision atlantiste américaine.

50 FJME AMK C/23/3/302 : Lettre de D. Eisenhower à Jean Monnet, (23.03.62)

Aussi, l‘essentiel de notre travail consistera à établir les niveaux de dialogues entre Jean Monnet et l‘élite politique américaine, concernant l‘Europe et les échanges atlantiques, à l‘heure de la construction européenne et de l‘ouverture des frontières communautaires, en pleine guerre froide.

À cet effet, nous proposons de comparer les idées respectives de Jean Monnet et de l‘élite politique américaine quant à la construction et l‘intégration européenne, à travers les similitudes mais aussi, à travers les divergences, cela afin d‘évaluer la véritable contribution de Jean Monnet à l‘intégration de l‘Europe.

En outre, notre problématique sera structurée autour du rôle des élites politiques, pour comprendre les processus de décisions politiques concernant la construction de l‘Europe, en lien avec les motivations des décideurs nationaux.

Par ailleurs, nous souhaitons analyser les éléments structurants du concept d‘identité européenne à travers la relation privilégiée entre Jean Monnet et les élites américaines.

Notre période de recherche se situera entre 1938 et 1963. Durant cette période, nous étudierons, sur la base d‘archives, l‘origine de la politique européenne des États-Unis, leurs motivations profondes et leurs intérêts spécifiques pour l‘Europe, ainsi que des questions relatives aux frontières physiques de l‘Europe, cela à travers les échanges et les nombreuses correspondances entre Jean Monnet et ses amis américains.

Eu égard à la régularité des liens d‘amitiés entre Monnet et les élites politiques américaines de 1938 à 1963, concernant la réflexion sur l‘Unification européenne, nous décomposons la période d‘analyse en trois périodes chronologiques, qui correspondent, selon nous à trois formes d‘identités européennes distinctes :

De 1938 à 1949, l‘identité occidentale : Cette identité est construite contre les Soviétiques, dans le contexte de la guerre froide, et avec l‘aide américaine pour rétablir l‘Europe. Jean Monnet pensait que l‘aide américaine permettrait de reconstruire l‘Europe d‘après-guerre, et particulièrement la France. C‘est l‘époque des genèses concomitantes : celle de la guerre froide et celle de la construction européenne.

De 1950 à 1954, l‘identité institutionnelle : C‘est la période de construction des institutions européennes : De la CECA à l‘échec de la CED. Cette époque est l‘ère de la naissance des institutions européennes. Et l‘identité européenne est construite à travers le

déploiement physique des institutions. Elle marque l‘avènement d‘une véritable identité européenne dont le souhait était la résolution des grands maux européens : le problème de l‘Allemagne, le rétablissement de l‘économie européenne et la sécurité européenne face à la montée du communisme.

De 1955 à 1963, l‘identité Euro-atlantique : Les problèmes militaires, le réarmement de l‘Allemagne (face à la montée de l‘URSS), le conflit à propos de l‘entrée de la Grande- Bretagne dans le Marché commun, sont autant d‘obstacles majeurs à la poursuite harmonieuse de la construction européenne. En outre, cette période marque la volonté affichée des Américains, de se rapprocher de l‘Europe. Ce qui n‘est aucunement évident eu égard à la politique européenne menée par De Gaulle, en France : c‘est la période des discordes.

NATURE DES SOURCES

L‘accès direct aux sources premières nous aura permis de relancer la réflexion et les perspectives concernant la problématique de notre sujet (Monnet avait-il une vision européocentriste ou s‘inscrivait-il plutôt dans une vision plus largement atlantiste, englobant les positions américaines ?). Car à travers ces dernières, nous découvrons une certaine réciprocité entre les idées de Jean Monnet et de ses amis américains, notamment autour des concepts de « paix », d‘« institutions » et de « partenariat » (« partnership ») entre l‘Europe et l‘Amérique. Et ce sont ces concepts notamment qui donneront naissance à l‘intégration européenne, et cela à chaque étape de sa construction. Ainsi, à chaque évolution des idées de Monnet par rapport à l‘unification européenne (de l‘idéal à la matérialité institutionnelle, pour peut-être aboutir à l‘élargissement Atlantique) les idées des élites politiques américaines font écho et inversement afin de mettre en évidence une influence mutuelle entre Monnet et ses amis américains.

Par ailleurs, le fort enthousiasme américain concernant l‘unification européenne s‘exprime à travers trois types de sources :

Le premier type de source concerne l‘étude de l‘opinion américaine, à travers le Congrès américain. Courroie de transmission privilégiée entre l‘administration et le peuple américain, le Congrès produit une multitude de documents. Chargé de l‘expression structurée de l‘opinion et des divers groupes d‘intérêt de la nation, mais également partenaire de l‘administration dans l‘élaboration de la politique étrangère, le dépouillement de ses publications introduit naturellement à l‘étude des positions de l‘administration. Donc, ils ne peuvent être négligés. Concernant toujours l‘étude de l‘opinion américaine, il faut également noter l‘importance des pressions de la presse américaine sur la politique gouvernementale en faveur de l‘unification européenne (Parmi lesquels le Washington Post, le New York Times ou encore le Herald Tribune). Les journaux sont remarquablement bien informés au sujet de l‘intégration européenne. Ils sont le miroir des principaux débats suscités dans l‘opinion

publique. Ils permettent souvent de reconstituer la trame de la politique européenne des États- Unis.

Le second type de source concerne l‘évolution de la fonction présidentielle, de l‘organisation de l‘administration et du processus administratif de la politique économique internationale américaine : Les articles, les biographies et les Mémoires présidentielles concernant la politique étrangère américaine menée sous les différents mandats Aussi résumer l‘action diplomatique et politique des Administrations américaines successives, c‘est tenir compte des cercles d‘études et de publications tel que le : « Council on Foreign Relation ». 51

Enfin, le dernier type de source est la correspondance étroite entre Jean Monnet et ses contacts américains. Son réseau social était une véritable coterie d‘amis où l‘action publique et les relations privées étaient largement entremêlées, lui permettant la résolution informelle de problèmes politiques ou/et techniques. Malheureusement, cette proximité avec le pouvoir était une médaille à deux faces dont le revers était parfois un éloignement par rapport à la réalité, eu égard au caractère élitiste et fermé de ce cercle d‘amitiés.

Bien que singulière, notre argumentation sera essentiellement basée sur cette dernière catégorie de sources : L‘accès à la consultation d'archives d‘articles, concernant Jean Monnet, situées à la Fondation Jean Monnet pour l‘Europe (FJME) à Lausanne nous aura permis d‘éclairer d‘un jour nouveau l‘étude de l‘Unification européenne. Ceci, à travers la relation entre Jean Monnet et les Américains.

51 Il a été fondé dans les années 1920. Ce groupe avait pour objectif, de par ses conférences, cercles d‘études et publications, d‘influencer la politique étrangère des EU, à tel point que l‘on l‘a comparé à un « gouvernement invisible ». Il était constitué, il est vrai, de personnalités issues de la classe politique mais aussi de la finance, du commerce, de l‘industrie, de l‘université, des médias. Un certain nombre de ses projets furent financés par la fondation Rockefeller et son recrutement était assez élitiste. Ses principaux présidents furent Paul M. Varburg, créateur du « Federal Reserve System », R. C. Leffingwell, associé de la banque Morgan, John Jay Mac Cloy (haut commissaire en Allemagne 1949 à 1952) ou encore David Rockefeller (1970 à 1985). Déterminant des objectifs et des principes d‘action à long terme, le « Council on Foreign Relation » réussit à assurer une certaine continuité dans les décisions concernant la politique internationale des États-Unis, au-delà des changements d‘équipes gouvernementales et de l‘alternance entre les deux grands partis américains. Notamment grâce à une « pénétration » du Council on Foreign Relation au sein du Département d‘Etat, du conseil national de sécurité et du Pentagone. Ses principes se résument essentiellement à la recherche de l‘unité économique, commerciale et financière de parties ou régions du monde les plus étendues possibles, pour lesquelles il préconise des groupements politiques régionaux, voire continentaux, favorisant cette intégration générale; et, logiquement, selon lui, le blocage principal à la recherche, par ce biais, de la prospérité et de la paix, réside dans l‘indépendance ou l‘autonomie des politiques des différentes Nations issues du concept de souveraineté nationale, d‘Etat-Nations. Christophe Réveillard, Les premières tentatives de construction d’une Europe fédérale: des projets de la Résistance au traité de C.E.D.(1940-1954), Paris, François-Xavier de Guibert, 2001,

p.143.

Orientation des sources

Notre argumentation est basée sur la consultation d'archives concernant Jean Monnet. Nous avons recherché des sources selon trois directions à la Fondation Jean Monnet pour l‘Europe : Les archives américaines, les entretiens et les correspondances.

Le Fond des archives américaines:

Aux archives de la Fondation Jean Monnet, il a été possible de consulter des articles d‘élites politiques américaines considérables telles que Dean Acheson, John Mac Cloy, Georges Ball, John F. Dulles, Walt et Gene Rostow, McGeorge Bundy, Robert Bowie, Robert Schaetzel ou encore David Bruce

Le Fond des archives américaines : Les données principales sont les archives américaines à la Fondation Jean Monnet pour l‘Europe(FJME) de Lausanne. Le projet de recherche d‘archives, conjointement mené avec l‘Institut universitaire de Florence, a été placé, sous la direction du professeur Sherill Wells, du Département d‘histoire de George Washington University, à Washington D.C. Elle a rassemblé un groupe de chercheurs pour visiter les institutions et récolter les archives liées à Jean Monnet aux États-Unis (bibliothèques et Archives publiques, bibliothèque présidentielle et bibliothèques universitaires). À ce corpus, nous avons ajouté les articles de Robert R. Nathan (51 pièces) que nous avons consulté dans les archives de Jean Monnet à FJME

Depuis février 1994, les archives de la Fondation Jean Monnet ont été complétées par huit envois successifs, totalisant 771 pièces sous forme de photocopies et de microfilms américains. Aussi, à l‘heure actuelle, la FJME de Lausanne est l‘institution regroupant le plus important catalogue de sources concernant Jean Monnet. Par conséquent, nous avons pu avoir un accès aisé à la plus riche base de données d‘archives américaines associées à Jean Monnet (sous forme d‘articles, d‘interviews, de discours, de correspondances, de dialogues téléphoniques et de dossiers américains officiels.

Les interviews

Les entretiens sont plutôt détaillés (enregistrés et dactylographiés) et ont été réalisés dans les années quatre-vingt (pour l‘essentiel). L‘apport essentiel de ces entretiens est leur capacité à rendre compte de la nature et de la qualité du lien entretenu par Jean Monnet avec les élites politiques américaines. Ces entretiens permettent également d‘apporter des éléments sur la perception des interlocuteurs (particulièrement celle de Jean Monnet) par rapport à la politique américaine menée. Il existe deux types d‘entretiens concernant les élites américaines politiques associées à Jean Monnet et à l‘unification européenne : les premières ont été réalisé pour le compte de la Fondation Jean Monnet pour l‘Europe à Lausanne par des journalistes ; les secondes ont été réalisées aux États-Unis et récoltées par la Fondation Jean Monnet pour l‘Europe de Lausanne.

Les correspondances

Une attention toute particulière a été portée aux correspondances entre Jean Monnet et ses amis américains car elles témoignent d‘actions méconnues voire inconnues du grand public, mais celles-ci ont souvent été déterminantes dans l‘intégration européenne. L‘échange des idées entre Jean Monnet et les élites américaines par la correspondance est en effet un corps documentaire non négligeable qui nous a permis de saisir la position assumée à l‘égard de la construction européenne, par l‘ensemble des relations de Jean Monnet du monde politique, économique, diplomatique et intellectuel des États-Unis.

Si riches que soient les correspondances, nous n‘avons jamais perdu de vue qu‘elles étaient, bien évidemment, un accès direct et privilégié aux idées (intimes) de Jean Monnet pour la construction européenne. Aussi, prudence gardée, nous avions conscience que de ces correspondances, pouvait ressortir une vision « nécessairement » biaisée et subjective de l‘attitude des responsable américains à l‘égard des efforts de Monnet pour mener à bien l‘intégration européenne.

Première partie

Identité et conscience européennes face aux blocs occidental et soviétique durant la première étape de la construction européenne

(1938-1949)

Au début de la guerre froide, la construction européenne concernait uniquement l‘Europe occidentale, qui cherchait à s‘unifier contre la menace communiste. L‘Europe qui se dessinait alors de 1945 jusqu‘à la fin des années quarante, était un nouvel espace remodelé et fracturé. L‘idée d‘une Europe rêvant d‘une paix durable s‘estompa rapidement au sortir de la guerre pour faire place à d‘impérieuses nécessités politiques.

L‘Europe d‘après-guerre dut faire face à la crainte d‘un danger soviétique et à la perception du problème allemand. Les deux perceptions se rejoignirent pour créer la nouvelle Europe nécessaire, c‘est-à-dire, l‘Europe occidentale face à des nouvelles peurs. Or elle différait sur la définition idéologique et la limite géopolitique de la conception fasciste d‘ « Europe nouvelle » et de celle rêvée pendant la guerre.

Rapidement, l‘Europe occidentale dut prendre en compte les problématiques posées pendant les années 1947-1949 : le lancement du relèvement économique de l‘Allemagne ; la fusion des trois zones d‘occupation occidentales ; les débuts de la construction européenne, et le réarmement allemand. En bref, la disparition de la grande alliance qui s‘était formée contre le Reich nazi et la formation d‘un nouvel équilibre européen et mondial, pour lequel, l‘entrée de la plus grande partie de l‘Allemagne dans le monde occidental allait rapidement devenir un élément décisif.

Chapitre 1 : L'émergence d’une idée d’identité européenne, à travers la rencontre de Jean Monnet et de ses amis américains

(1938-1943)

« La frontière des États-Unis se trouve sur le Rhin ». (Franklin D. Roosevelt, en 1940) 52

La construction de l‘Europe apparaît comme un processus relativement récent puisqu‘elle ne démarre qu‘au lendemain de la seconde guerre mondiale avec la prise de conscience, dun nécessaire rapprochement européen. Toutefois, l‘idée d‘une identité européenne était présente depuis fort longtemps. Mais c‘est à partir de la seconde guerre mondiale que cette idée commença à se développer chez certains intellectuels et certains politiques, face à l‘angoisse que représentait l‘avenir en Europe.

L‘émergence de l‘idée d‘une identité européenne chez Jean Monnet et ses amis américains, est liée à la prise de conscience d‘un continent européen au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale : une Europe tant dans ses différences que dans le regard qu‘elle porte sur l‘extérieur.

Nous proposerons d‘examiner dans ce chapitre la genèse de la vision de Jean Monnet : une Europe démocratique unie qui se dresse tel un rempart contre la menace nazie durant les années 1938-1943. Une vision débattue, promue et construite à travers les relations de Jean Monnet et l‘élite intellectuelle et politique américaine.

En effet, c‘est durant la période entre 1938 à 1943 que l‘avenir européen selon Jean Monnet prend corps dans ses réflexions avec ses amis américains. C‘est pourquoi, nous proposons d‘apporter quelques éclairages nouveaux dans l‘amitié atlantique de Jean Monnet et de ses amis américains, qui, selon nous, permettront de mieux comprendre les enjeux ainsi que les motivations à l‘origine de l‘idée de la construction européenne.

52 André Kaspi, Franklin D. Roosevelt, Paris, Fayard, 1988, p.384.

Cette théorie de la genèse de la construction européenne s‘appuie particulièrement, sur les archives du « projet de coopération de franco-anglo-américaine » de 1938 à 1940 ; ainsi que sur les notes personnelles et les réflexions de Jean Monnet sur l‘Europe d‘après-guerre, pendant son séjour à Alger, en 1943. Cette genèse établit clairement une articulation entre deux périodes distinctes : les prémisses de l‘idée d‘unification européenne, à travers le travail d‘union franco-anglaise, de 1938 à 1940 ; et la période de réflexions pragmatiques sur l‘avenir de l‘Europe et de la France après d‘après guerre, de 1943 à 1944.

Nos travaux permettront quelques éclaircissements, remises en cause et observations sur le sujet ; observations, qui n‘en pas douter, appelleront d‘autres problématiques : notamment, celle d‘une Europe européano-centriste ou/et atlantiste et américaine. Nous pourrons également, nous poser la question d‘une vision partagée de l‘Europe entre Monnet et les Américains, ainsi que l‘incidence de leurs influences mutuelles sur l‘intégration européenne.

« L’Europe de demain » chez Jean Monnet et les élites politiques américaines et les élites européennes, durant la guerre.

En pleine guerre, il n‘était question que de l‘après-guerre ; de la paix à venir et de l‘Europe à organiser. C‘était non seulement le résultat des erreurs des accords de Versailles et du dogme de la souveraineté absolue, mais aussi l‘occasion unique de penser aux moyens de pacifier définitivement le continent. Comme le rappelle Jean-Baptiste Duroselle, l‘idée était dans l‘air depuis un certain temps 53 . Des Résistants, des intellectuels, et des hommes politiques s‘affirmaient à réorganiser « l‘Europe de demain en Paix », comme une impérieuse nécessité. Ainsi, l‘identité européenne était une invocation obligatoire pour construire « l‘Europe de demain » 54 .

L‘Europe de la Résistance est apparue en réaction à l‘Europe de la propagande nazie. Propagande nazie, qui, d‘ailleurs, prétendait organiser « l‘Europe nouvelle » autour d‘un État directeur, l‘Allemagne du « Nationalsozialistische deutsche Arbeiterpartei », et cimenter ce « nouvel ordre » par une idéologie inspirée des principes du fascisme. Par opposition à la vision hégémonique du nazisme, la Résistance met l‘accent sur le caractère démocratique de la future Europe unie. Parmi les nombreux textes pro-européens écrits dans la Résistance et connus grâce à la recension magistrale faite par Walter Lipgens 55 , le Manifeste de Ventotene, intitulé « Pour une Europe libre et unie », écrit par Altiero Spinelli, antifasciste en rupture avec le parti communiste italien, relégué sur l‘île de Ventotene, marque le point de départ de cette renaissance de l‘idée européenne dans la résistance 56 : « Le problème qu‘il faut résoudre tout d‘abord- sous peine de rendre vain tout autre progrès éventuel- c‘est celui de l‘abolition de la division de l‘Europe en États nationaux souverains. […] Les esprits sont déjà beaucoup mieux disposés que dans le passé à l‘égard d‘une réorganisation de type fédéral de l‘Europe. […] On a désormais démontré l‘inutilité et même la nuisance d‘organismes du type de celui

53 Jean-Baptiste Duroselle, L’Abîme, Paris, Seuil, p.228.

54 Marie-Thérèse Bitsch, Histoire de la construction européenne, Paris, Editions Complexe, 1999. P.24. 55 Walter Lipgens, Documents on the History of European Integration 1939-1945, Berlin, New York, de Gruyter, 1986.

56 Marie-Thérèse Bitsch, op.cit.

de la Société des Nations lequel prétendait garantir le droit international sans une force internationale capable d‘imposer ses décisions et en respectant, en outre, la souveraineté absolue des États-membres» 57 .

Par ailleurs, les intellectuels et les politiques ne sont pas en reste. Puisqu‘à l‘automne 1939 et les premiers mois de 1940, ils s‘activent énergiquement à travers la mobilisation pour une future « Fédération européenne ». Mouvement, qui était jusque là sans précédent : Dans une conférence tenue à Paris le 17 mai 1939 sur le thème de « l‘Europe de demain », Coudenhove-Kalergi avait ainsi présenté la question de la forme de l‘Union européenne comme devant résulter de la lutte prochaine entre les formules rivales du bolchevisme, du racisme et du démo-libéralisme paneuropéen 58 .

On pourrait se demander si Monnet eut vent des idées de ce grand mouvement européen ? Car l‘avenir de l‘Europe pour Jean Monnet s‘accordait jusqu‘à s‘opposer à l‘idée même de souveraineté nationale : « Les buts à atteindre sont : le rétablissement ou l‘établissement en Europe du régime démocratique, et l‘organisation économique et politique d‘une ―entité européenne‖. Ces deux conditions sont essentielles à l‘établissement de conditions qui fassent de la paix en Europe un état normal. […] Il n‘y aura pas de paix en Europe si les États se reconstituent sur une base de souveraineté nationale avec ce que cela entraîne de politique de prestige et de protection économique. Si les pays d‘Europe se protègent à nouveau les uns contre les autres, la constitution de vastes armées sera à nouveau nécessaire. Certains pays, de par le traité de paix futur, le pourront; à d‘autres, cela sera interdit. Nous avons fait l‘expérience de cette méthode en 1919 et nous en connaissons les conséquences» 59 .

Le point de vue de Jean Monnet est assez semblable à celui de Altiero Spinelli et à celui de Coudenhove-Kalergi. En dépit d‘une grande différence de style et d‘une grande différence de carrière politique, les trois textes se rencontrent sur des thèmes essentiels : Tous les trois sont convaincus de la nécessité de limiter la souveraineté des États nationaux en vue de pouvoir garantir la paix, la démocratie et la réforme de la société. C‘est-à-dire, pour eux, l‘idée d‘unité de l‘Europe est étroitement associée à celle du maintien de la paix. Construire l‘Europe, revient à tisser des liens entre États européens et prévenir la résurgence des nationalismes. On pourrait résumer cette volonté d‘identité européenne commune, durant la

57 Bernard Bruneteau, Histoire de l’idée européenne au premier e siècle à travers les textes, Paris, Armand colin, 2006, p.192.

58 Bernard Bruneteau, ibid., p.146.

59 FJME AME 33/1/1 : Notes de réflexion de Jean Monnet, (05.08.43)

guerre, par trois mots : Paix, démocratie et fédéralisme afin de limiter les souverainetés nationales génératrices de conflits.

Alors que les responsables américains consacrèrent, au cœur même du conflit, une partie de leur temps à définir la future politique étrangère des États-Unis ; la guerre ne manquait pas de créer une situation de table rase des relations internationales. Dès le 12 décembre 1939, Hamilton Fish Armstrong, le rédacteur en chef de la revue Foreign Affairs (publication trimestrielle de l‘éminent Council on Foreign Relations) offrait au département d‘État, la collaboration de ses mandants. Cette dernière fut acceptée immédiatement. Le titre même donné à l‘ensemble du projet, « Les intérêts américains dans la Guerre et dans la Paix », ne laisse aucun doute sur l‘orientation générale des recherches qui y furent menées. 60

Au cours de la même année, le secrétaire d‘État, Cordell Hull avait, lui aussi, nommé un de ses hommes de confiance, Léo Pasvolsky, au rang d‘assistant spécial, chargé des problèmes de la paix. Bientôt il établissait au sein de son ministère, un « Committee on problems of Peace and Reconstruction » qui devenait le 8 janvier 1940, « l’Advisory Committee on Problems of Foreign Relations ». Hull proposa, le 22 décembre 1941, d‘adjoindre une institution beaucoup plus ouverte et représentative des forces économiques, intellectuelles et politiques de la nation, « l’Advisory Committee on Post War Foreign Policy ». Six jours plus tard, Roosevelt en approuva avec enthousiasme la création. 61

C‘est en Amérique que semble débuter, et ceci dès 1940, des réflexions sur le thème de l‘avenir de l‘Europe conformément à une lettre de Tommy à Monnet date du 12 septembre 1940 : « Like every other nation under the sun they appear to think they should have their own specialists which are difficult to fetch at the moment but if you can find some suitable stuff in the U.S.A. it would be helpful» 62 . À Washington, le thème semblait une priorité au Département d‘État, qui en discutait avec ardeur dans la perspective de l‘après-guerre. Plusieurs thèses étaient en concurrence : Cordell Hull souhaitait la mise en œuvre d‘un ordre universel et d‘une économie internationale où les États-Unis, seraient appelés à jouer le rôle prépondérant. Sumner Welles, le sous-secrétaire, se faisait au contraire l‘avocat d‘une organisation régionale, et donc, par voie de conséquence, d‘une fédération de l‘Europe

60 Pierre Mélandri, op.cit., p.17.

61 Jean-Baptiste Duroselle, De Wilson à Roosevelt, La Politique étrangère des États-Unis, 1913-1945, Paris, Armand Colin, 1960, p.380.

62 FJME AME 11/5/6 : Lettre de Tommy à Jean Monnet, (12.09.40) [L‘auteur de cette lettre, Tommy n‘est pas identifié]

continentale, perspective également défendue par John Foster Dulles et George Kennan, un haut fonctionnaire qui sera appelé à jouer un grand rôle au sein du plan Marshall. Il nota que l‘on pouvait attendre des « avantages économiques » et « politiques » évidents d‘éventuels regroupements sur le vieux continent 63 . Soucieux de ne pas se mettre à dos l‘Union soviétique, Roosevelt finit par donner raison à Cordell Hull et cautionna son projet d‘organisation des Nations unies, mais le débat ne fut pas clos pour autant 64 .

En dépit de l‘extrême confusion entre les points de vue et les ambitions de ses divers partisans, le thème de l‘unité européenne commença à partir du second semestre 1942, à susciter un intérêt accru dans les cercles des dirigeants américains. Un certain nombre d‘études furent alors conduites par le département d‘État, sur la possibilité d‘une organisation économique commune en Europe centrale et en Europe occidentale respectivement, puis dans l‘Europe entière prise dans sa globalité 65 . Le même souci de peser les avantages et les inconvénients d‘une plus grande coopération économique, anima l‘équipe « économique et financière » du Council on Foreign Relations. Elle consacra alors une partie de son temps à l‘étude des répercussions, d‘une éventuelle union douanière européenne sur l‘économie américaine 66 . Les deux groupes avaient un accord sur la nécessité d‘englober étroitement un tel ensemble, dans le cadre plus large d‘une organisation mondiale.

Achat d’avions de combat américains : Prémices d’une coopération franco-anglo-américaine (1938-1939)

63 DS : postwar Foreign Policy Preparation, 1939-1945, Washington, D.C. 1959, p. 158-460, cité par Mélandri, op.cit., p.18. 64 Éric Roussel, Jean Monnet, p.378. Le 4 mars 1933, le nouveau président démocrate, Franklin Delano Roosevelt, prêta serment et prit le pouvoir. Il choisit comme secrétaire d‘Etat un politicien connu, longtemps membre du Congrès, né en 1871, dans le Tennessee, Cordell Hull, et le garda comme collaborateur jusqu‘en novembre 1944. Hull fut assisté par un sous-secrétaire d‘Etat. Roosevelt nomma à ce poste en 1937 Sumner Welles, qui y resta jusqu‘en septembre 1943. Roosevelt se sentait plus proche de lui que de Hull. Mais il comptait beaucoup sur l‘influence considérable de ce dernier auprès des sénateurs. Jean-Baptiste Duroselle, Histoire diplomatique de 1919 à nos jours, Paris, Dalloz, 1990. p.317.

65 DS : Postwar Foreign Policy Preparation, p. 137-138, cité par Mélandri, op.cit., p.21.

66 Council on Foreign Relations, ―economic and Financial Group‖: étude E-B56, September 14, 1942.

La première rencontre entre Roosevelt et Monnet initiée par Edouard Daladier 67 , au début de 1938, chez des amis communs où l‘avait conduit Pierre Comert. Monnet décrit Daladier dans ses Mémoires, comme « un homme très estimable, humain, pour lequel j‘avais de l‘amitié. […] À partir de janvier 1938, je fus témoin de ses efforts désespérés pour rattraper notre infériorité aérienne, aidé en cela par Guy La Chambre, son jeune ministre de l‘Air, discret et non moins obstiné » 68 .

Daladier, le Président du Conseil français, avait pressenti Jean Monnet pour lui confier une mission confidentielle auprès du Président Roosevelt. L‘ambassadeur des États-Unis, William Bullitt, ami et confident d‘Edouard Daladier, devait l‘introduire à Washington. Il dit au chef de la Maison-Blanche : « La situation est si grave que je dois vous la décrire de vive voix. L‘homme qualifié pour traiter cette question d‘avions est Jean Monnet, un ami intime de longue date, en qui j‘ai confiance comme en un frère » 69 . Grâce à l‘intervention de Bullitt, le 19 octobre, Jean Monnet put enfin rencontrer le Président Roosevelt, qui le reçut chez lui, à Hyde Park, près de New York. La première étape de la mission Jean Monnet était d‘établir des contacts au plus haut niveau à Washington, avec le consentement d‘Édouard Daladier.

Cette visite confidentielle permit un premier échange de point de vue. Roosevelt confia sa vive inquiétude devant la montée en puissance de l‘Allemagne. Jean Monnet consigna dans ses Mémoires, cette confidence comme suit : « Roosevelt voyait les États-Unis par rapport au monde et, à ses yeux, les périls qui s‘accumulaient sur l‘Europe mettaient en danger la démocratie dans le nouveau comme dans l‘ancien contient. C‘est pourquoi il accueillait un Français dont il savait peu de choses, mais la seule qui lui importait, […] Hitler n‘était pas encore l‘adversaire déclaré du peuple américain mais déjà Roosevelt le considérait comme le pire ennemi de la liberté, donc des États-Unis» 70 .

67 Édouard Daladier, ministre de la Défense nationale, avait succédé à Léon Blum, à la Présidence du Conseil. Dès le 12 avril 1938, il avait présenté à la Chambre des Députés son programme ; son discours très structuré et prononcé sur un ton vigoureux préconisait une véritable relance du réarmement. Il escomptait également pour réussir son plan de relance l‘appui de partenaires étrangers. Dès la fin du mois d‘avril, il se rendait à Londres avec Georges Bonnet, ministre des Affaires étrangères qui avait occupé précédemment le poste de ministre des Finances et devait prendre de discrets contacts avec les milieux financiers britanniques afin de préparer dans les meilleures conditions une nouvelle dévaluation. Élisabeth du Réau, « Jean Monnet, le Comité de coordination économique franco-britannique et le projet d‘Union franco-britannique: les moyens de vaincre le nazisme (septembre 1939-juin 1940) », in Gérard Bossuat et Andreas Wilkens (sous la dir.), op.cit., pp.78-79.

68 Jean Monnet, Mémoires, p.165.

69 Jean Monnet, Mémoires, p.166.

70 Jean Monnet, Mémoires, p.167.

À ce moment là, Monnet était vraiment loin d‘être utopique et était conscient qu‘une action unilatérale de la France contre l‘Allemagne était vouée à l‘échec. Monnet trouva un Président décidé à soutenir les démocraties 71 . Il expliquait que la défense des démocraties passait par une action commune franco-anglo-américaine. Il proposait, dès 1939, que le fournisseur de l‘arsenal industriel de la France soit les États-Unis, pour des raisons stratégiques. Il suggéra aussi que fut crée comme en 1917, un conseil franco-britannique de l‘aviation, puis des approvisionnements de guerre. 72 Quelques jours plus tard, William Bullitt écrivit à Edouard Daladier pour lui indiquer que la mission s‘était engagée sous de bons auspices : « Les conversations ont été caractérisées de la part du Président et du secrétaire d‘État aux Finances par une franchise et une confiance exceptionnelles » 73 .

Le 5 décembre, Édouard Daladier, qui avait souligné « l‘infériorité tragique » de l‘aviation française, concluait : « L‘achat des avions américains est possible et il doit être effectué » 74 . Dès le 9 décembre, Jean Monnet était chargé d‘engager des négociations avec des constructeurs américains. La mission qu‘il devait diriger impliquait la constitution d‘une équipe : celle-ci fut rapidement formée, elle comprenait, le lieutenant-colonel Jacquin, chef de la délégation militaire envoyée par l‘armée de l‘Air, accompagné du capitaine Chemidlin et Henri Hoppenot, sous-directeur d‘Europe du quai d‘Orsay 75 .

Le résultat de la première mission de Monnet fut mitigé mais prometteur. En effet, s‘il avait rencontré des difficultés et laissait en suspens plusieurs questions importantes ; les premiers contacts avaient été fructueux, et aboutirent à des relations dynamiques encourageant un authentique dialogue. Comme Roosevelt écrivait à Bullitt : « I had a nice talk with M. And since then he has seen Morgenthau twice. The gist of it is that we are all agreed that a somewhat elastic formula holds out some hope in the future but that the present time is

72 Gérard Bossuat, ―Jean Monnet ou l‘anti-utopie‖, op.cit., p.87.

73 FNSP-AN, Fonds Daladier, Lettre W. Bullitt, 25 octobre 1948, cité par Élisabeth du Réau, « Jean Monnet, le Comité de coordination économique franco-britannique et le projet d‘Union franco-britannique: les moyens de vaincre le nazisme (septembre 1939-juin 1940) », in Gérard Bossuat et Andreas Wilkens (sous la dir.), op.cit.,

p.80.

74 SHAT, CSDN, le section, Coopération franco-britannique, 5 N 579, dr.2, cité par Élisabeth du Réau, « Jean Monnet, le Comité de coordination économique franco-britannique et le projet d‘Union franco-britannique: les moyens de vaincre le nazisme (septembre 1939-juin 1940) », in Gérard Bossuat et Andreas Wilkens (sous la dir.), ibid., p.81. 75 Élisabeth du Réau, « Jean Monnet, le Comité de coordination économique franco-britannique et le projet d‘Union franco-britannique: les moyens de vaincre le nazisme (septembre 1939-juin 1940) », in Gérard Bossuat et Andreas Wilkens (sous la dir.), ibid.

inopportune. I told him frankly that I thought it would be a mistake for his government to deplete a bettering cash condition for a little while» 76 .

À ce moment-là, l‘idée de Monnet n‘était pas encore opportune. Son expérience diplomatique datant de la Première Guerre 77 et les récentes missions qui venaient de lui être confiées, le désignaient bel et bien comme l‘impulsion nécessaire à ce grand projet européen. Édouard Daladier lui manifestait sa confiance totale. Bullitt l‘expliqua à Roosevelt :

« He[Daladier] believed that on one was so well qualified as Jean Monnet to handle this matter and he would send Monnet a personal telegram today asking him to return to Paris from New York for a few days to discuss the matter and to return immediately to America. Daladier added that on Monnet‘s arrival in Paris he would wish to have a discussion with Monnet and myself. If you have any ideas that you think I ought to have in mind during such a discussion, you might transmit them to me by letter in the confidential pouch immediately» 78 .

Alors, dès septembre 1939, Jean Monnet exposait à Edouard Daladier ses vues sur la nécessaire coopération franco-britannique. Quelques semaines plus tard, se mettait en place le triangle atlantique Paris-Londres-Washington 79 . C‘était un tournant décisif dans les relations entre les Alliés et les États-Unis.

Le 3 septembre 1939, la Grande-Bretagne et la France déclaraient la guerre à l‘Allemagne. Les deux gouvernements désormais alliés devaient se concerter au sein du Conseil suprême franco-britannique. Dans la perspective d‘une guerre longue, hypothèse retenue par les deux alliées, l‘organisation, dès les premiers temps du conflit, prit la forme d‘une véritable coopération. L‘initiative restait cependant à Jean Monnet : «In the main, the ideas and organization I have discussed with you and the various British Ministries to whom you were good enough to introduce me, are nothing else than the very ideas and organization which

76 FDR 28, Franklin Delano Roosevelt Library, Presidential Secretary‘s File, Box 30, France : Bullitt 1939, Letter (Franklin Delano Roosevelt to William Bullitt), (16.05.39)

77 En 1916, entrant au Cabinet de Clémentel, il convainc les Britanniques et les Français de réquisitionner les flottes marchandes des deux côtés de la Manche et de les placer sous une direction unique opérationnelle. Un pool maritime entre en action, des commissions d‘achat franco-anglaises se constituent pour procéder à une répartition commune des ressources. En 1917, les États-Unis entrent dans ces organisations et Jean Monnet y rencontre les plus hauts responsables américains. Pascal Fontaine, Jean Monnet et la construction de l’Europe, 1971, p.4.

78 FDR 24, Franklin Delano Roosevelt Library, Presidential Secretary‘s File, Box 30, France : Bullitt 1939, letter (W.C. Bullitt to Secrétaire de State, Washington), (23.03.39)

79 Élisabeth du Réau, « Jean Monnet, le Comité de coordination économique franco-britannique et le projet d‘Union franco-britannique: les moyens de vaincre le nazisme (septembre 1939-juin 1940) », in Gérard Bossuat et Andreas Wilkens (sous la dir.), op.cit., p.82.

finally, after three years of conflict, the Allies had to recognize as essential, and were

Such an organization should necessarily be in close touch with the

Economic Warfare organization, as it is clear that the programs of purchases of the Executive

Committee will be very often influenced by the necessities of Economic Warfare, while the existence of the Committees and of their joint purchasing organizations will in many cases assist the action of the Economic Warfare » 80 .

successfully tested. [

]

Lors du 1 er octobre 1939, Monnet envoya une lettre à Sir Edward Bridges, le secrétaire du Cabinet anglais de la guerre, qui s‘employait à préparer la venue de Jean Monnet. Le thème de cette lettre était « l‘organisation de la coordination économique anglo-française ». Elle commençait par un rappel de l‘expérience de la précédente guerre : « I am attempting only to cover the various points which we discussed and to outline suggestions for the solution of some of the problems which will face our two countries; some of these problems have been met during the last war and were solved by the organization which was created at the end of 1917, while some others are new and might require original solutions» 81 .

Les propositions sont inspirées par les idées de Jean Monnet. Ces idées de coordination, en particulier, de l‘effort de guerre, se retrouvent dans le « Victory Pogram » américain de 1941, initié en partie par Monnet. Et cette idée d‘organiser la production et la distribution se retrouva dans le Plan français de 1945, et dans le Plan Schuman de 1950 82 . L‘organisation de la coordination économique reposait sur la mise en place de comités exécutifs permanents spécialisés dans divers domaines : ravitaillement, armements et matières premières, pétrole, aéronautique, production et achats, transports maritimes : « As regards the organization, there should be established for each main category of needs an Anglo-French Council and corresponding Permanent Executive Committee. The following Councils and Committees could be immediately created:

Anglo-French Council of Armaments-Permanent Executive Committee of Armaments;

Anglo-French Council of Aviation-Permanent Executive Committee of Aviation;

Anglo-French Council of Food-Permanent Executive Committee of Food;

80 FDR 17, Franklin Delano Roosevelt Library, White House Official File, Box 2, W.C. Bullitt, letter (Jean Monnet to Edward Bridges), (01.10.39)

81 FDR 17, Franklin Delano Roosevelt Library, White House Official File, Box 2, W.C. Bullitt, Letter (Jean Monnet to Edward Bridges), (01.10.39)

82 François Saint-Ouen, op.cit., p.84.

Anglo-French Council of Maritime Transports-Permanent Executive Committee of Sea Transports.

The requirements of certain raw materials, such as : coal, oil, timber, are likely to be so important that is might with these products. Also certain groups of supplies, such as for example wheat, sugar, etc., which are grouped under the handing of Food may require special Executives such as wheat, sugar, etc. This can be worked out as and when necessary » 83 .

Par conséquent, la contribution financière franco-britannique devait favoriser une importante relance des investissements, au profit de la modernisation de l‘appareil productif américain. Monnet insista sur ce point dans sa missive, selon la lettre pour Edward Bridges, datée du 1 er octobre 1939 : « As to finance, the difficulty is going to be the limited resources of gold and foreign exchange of our two countries. Indeed the problem of financing foreign imports will be an important one which never existed to a similar extent in 1914-1918, because we could draw on the financial resources of the U.S.A. both before 1917 and after. This question is evidently much more complex than any of the others which the allied organization will be called upon to deal with. I will take advantage of my visit to Paris to take up this matter with Mr. Paul Peynaud, but already: I suggest you give thought to the possibility of the two Governments asking the two Treasuries to consider the best methods of securing also in the financial field the coordination of efforts to the two countries in a manner which will permit the working of the Allied organization in relation to finance. I will inform Mr. Daladier of the various conversations that I have had with you and the various British Ministries of generally our common understanding of the problems» 84 .

À travers cette lettre, il expliqua le besoin de la prochaine union franco-britannique entendue, comme noyau structurant, d‘une future entente européenne. Car la contribution financière franco-britannique favorisant la modernisation de l‘appareil productif américain, devenait un pilier de la coopération franco-britannique. Monnet le savait et adressait à Paul Reynaud ainsi qu‘à Churchill une note importante dans ce sens, présentée et commentée par Éric Roussel : «Le potentiel de capacité de production des États-Unis est presque illimité. Il dépasse les possibilités dont l‘Allemagne dispose et est beaucoup plus considérable que les capacités réunies de la France et du Royaume-Uni, surtout depuis que ces deux pays sont

83 FDR 17, Franklin Delano Roosevelt Library, White House Official File, Box 2, W.C. Bullitt, Lettre de Jean Monnet à Edward Bridges, (01.10.39)

84 FDR 17, Franklin Delano Roosevelt Library, White House Official File, Box 2, W.C. Bullitt, Lettre de Jean Monnet à Edward Bridges, (01.10.39)

exposés aux bombardements ennemis. […] Dans les circonstances nouvelles de la guerre, les États-Unis peuvent devenir la source principale de ravitaillement des Alliés, et l‘expansion de leur production, constituer un facteur décisif pour l‘issue du conflit » 85 .

Pour Monnet, il était donc essentiel que la France continue à être un belligérant dans le conflit mondial ; que ses ressources soient sauvegardées afin de continuer la lutte armée ; que les États-Unis interviennent également comme belligérants ; et enfin, que les nazis soient empêchés d‘envahir les îles britanniques 86 . Pour lui, il était évidemment, plus facile, de régler les problèmes en additionnant des forces plutôt qu‘en les soustrayant. S‘ajoute à cela une ancienne arrière-pensée, celle de savoir, déjà, que les États-Unis disposeront, à l‘avenir, d‘une réserve de puissance décisive pour la victoire finale. Et par la même occasion, qu‘ils seront (les États-Unis) d‘autant plus disposés à aider des pays unis, plutôt que des nations agissant en ordre dispersé.

Même si la coopération franco-anglo-américaine ne devait pas donner tous les résultats escomptés, et ce, même si l‘idée d‘une Union franco-britannique n‘était pas un objectif immédiat, (ce qui sera particulièrement vrai dans l‘histoire de l‘Europe d‘après-guerre) ; ce plan permettait, toutefois, dans un avenir proche, un engagement américain. Comme l‘auteur britannique, Avi Shlaim, le souligne dans une intéressante contribution sur la genèse du projet vue de Londres : l‘idée d‘une Union franco-britannique n‘était pas un objectif immédiat, mais plutôt un idéal lointain pour l‘après-guerre 87 .

Cependant, cette fameuse missive de Jean Monnet pour Sir Edward fut adressée à Roosevelt, par l‘entremise de Bullitt, trois jours après : « I enclose herewith three documents that will interest you. The long one beginning, ―Dear Sir Edward‖ is the communication on behalf of the French Government, written by Jean Monnet, to the British Government, in the person of Sir Edward Bridges, Secretary of the War Cabinet, concerning the organization for practical collaboration between the French and British Governments. You will note that it follows the lines established in 1918. It is entirely sensible, I think; and I plead guilty to

85 Éric Roussel, Jean Monnet, pp.225-228. 86 Jean Monnet, Mémoires, p.19. 87 Avi Shlaim, ―Prelude to Downfall. The British Offer of Union to france, June 1940‖, in Journal of Contemporary History 9, 1974, p.30, cité par Élisabeth du Réau, « Jean Monnet, le Comité de coordination économique franco-britannique et le projet d‘Union franco-britannique: les moyens de vaincre le nazisme (septembre 1939-juin 1940) », in Gérard Bossuat et Andreas Wilkens (sous la dir.), op.cit., p. 91.

getting the idea started and to getting Daladier to put the matter in Monnet‘s hands» 88 . Cette lettre modifiait-elle la perception des enjeux internationaux de Roosevelt ?

Lorsqu‘à compter du 16 janvier, 1939, Roosevelt estima que ce moment était arrivé, il communiqua ses ordres écrits au général Arnold qui obtempéra. Les isolationnistes l‘apprirent et tempêtèrent au Sénat et dans le pays. Roosevelt dut s‘expliquer auprès du Congrès et devant la presse. Il avait choisi sa ligne de défense : « Oui, nous vendons des avions aux Français. C‘est une excellente affaire pour notre industrie aéronautique qui est en sommeil et qui sera stimulée par ces commandes» 89 . Jean Monnet écrivit dans ses Mémoires, à propos de la défense de Roosevelt : « il donnait là une des raisons essentielles de l‘intérêt qu‘il portrait à l‘objet de ma mission. Au-delà de l‘aide immédiate que le gouvernement américain consentait à des démocraties menacées en première ligne, seules les commandes européennes pouvaient remettre en route une production militaire américaine difficile à réveiller dans le climat de fausse sécurité entretenu par les isolationnistes » 90 .

En conclusion, Jean Monnet et le Président Roosevelt partageaient la même vision quant aux obstacles qui empêchaient l‘entrée en guerre des États-Unis depuis longtemps. Décidé à réarmer, le Président Roosevelt, était cependant conscient du poids des contraintes intérieures. « Il devait tenir grand compte du courant isolationniste aux États-Unis et, en cas de conflit, le « Neutrality Act » 91 gênerait sérieusement sa décision de fournir des avions à la France et à l‘Angleterre. » 92 Jean Monnet en était conscient. Selon le témoignage de Robert Nathan, ancien conseiller du président Roosevelt et vice-président de l‘Office de mobilisation de guerre ; Jean Monnet ne parlait pas de participation active des États-Unis dans la guerre. Au cours de ses longues et fréquentes conversations, toute son attention se portait sur les moyens de réaliser un net accroissement de la production américaine d‘avions, de munitions, de canons et d‘autre matériel afin de les mettre en mains britanniques. 93 Monnet était conscient que Roosevelt avait d‘abord à surmonter, au Sénat l‘obstacle du « Neutrality Act ».

88 FDR 16, Franklin Delano Roosevelt Library, White House Official File, Box 2, W. C. Bullitt, Lettre de W.C. Bullitt à Franklin Delano Roosevelt, (04.10.39)

89 Jean Monnet, Mémoires, p.172.

90 Jean Monnet, Mémoires, p.172.

91 Ensemble des lois américaines prises entre août 1935 et mai 1937 mettant l‘embargo sur les envois d‘armes à destination de tout pays en état de guerre. Jean Monnet, Mémoires, p.167.

92 Jean Monnet, Mémoires, p.173.

93 Robert Nathan, « Jean Monnet » in Témoignages à la mémoire de Jean Monnet, Lausanne, Fondation Jean Monnet, 1989, p.365.

Et en novembre 1939 la mission d‘achat franco-britannique établie à New-York enfin annonça la commande faramineuse de 10 000 avions à livrer fin 1941. Dans un environnement nouveau, la loi américaine cash and carry remplaça les lois de Neutralité sur le commerce des armes. À travers la proposition française pour l‘achat d‘avions américaines, les États-Unis débutèrent la réflexion sur l‘avenir de l‘Europe avec l‘aide américaine. Cette aide ouvrit la voie aux suivantes après la guerre.

Jean Monnet et l’administration Roosevelt : Entre Arbitrage et Neutralité. Quel doit être le rôle des États Unis dans le conflit européen ?

La question du rôle des États-Unis dans le conflit européen, est largement liée à un débat entre les grands courants de pensé politiques des États-Unis d‘alors, vis-à-vis de leur politique étrangère : c‘est-à-dire un conflit permanent entre internationalisme économique et isolationnisme géopolitique. Pour bien comprendre le processus d‘arbitrage des États-Unis en guerre, il est nécessaire de tenir compte, tout d‘abord, de ce point essentiel. Plusieurs grands débats firent rage au cours de l‘histoire américaine :

Le premier grand débat s‘est tenu entre les deux premiers partis politiques des États-Unis, le parti fédéraliste dont Alexander Hamilton était la figure de proue, et le parti républicain- démocrate, dont le premier leader était Thomas Jefferson. Hamilton avait été l‘un des maîtres d‘œuvre de la Constitution et à l‘origine des institutions qui allaient permettre aux États-Unis « d‘étendre leurs relations commerciales » avec les autres États. En somme, Hamilton cherchait à maximiser la puissance de son pays sans se soucier, outre mesure, des considérations de démocratie interne.

À l‘opposé, Jefferson accordait la priorité au credo de la souveraineté populaire promue par la Déclaration d‘indépendance qu‘il avait lui-même rédigée. Il se faisait le défenseur de la décentralisation et de l‘autonomie, des États dans la fédération. Une fois devenu président, il a mené une politique étrangère prudente, centrée sur le maintien de la souveraineté américaine et le respect des autres. Il entendait surtout que les États-Unis demeurent à l‘écart et protègent leur propre système.

C‘est cette profonde divergence que George Washington chercha à réconcilier en prônant, simultanément un isolationnisme géopolitique et un internationalisme économique. Pour autant, le débat entre les hamiltoniens et les jeffersoniens perdure toujours aujourd‘hui sous des formes nouvelles. On peut toujours percevoir deux approches antagonistes de la politique étrangère, l‘une visant avant tout à assurer l‘hégémonie de la superpuissance, alors que l‘autre recherche davantage la coopération, l‘expansion de la démocratie et le respect des droits.

En résumé, on peut dire que de Washington à Truman, les courants de pensée politiques vont se décliner sur une gamme allant de l‘isolationnisme à l‘engagement effectif des États- Unis dans le monde. Woodrow Wilson se fait élire à la présidence en 1912, en promettant de demeurer à l‘écart de la politique internationale. En 1917, ce même Wilson fait volte-face et adopte une approche idéaliste, orientée vers la formation d‘un nouvel ordre international, fondé sur le respect des souverainetés. L‘intransigeance de Wilson se heurte alors à une vision républicaine, centrée sur les intérêts strictement nationaux des États-Unis, accompagnée d‘une méfiance croissante à l‘égard d‘un engagement en Europe. Le courant isolationniste revint alors en force après cette période.

En 1933, Franklin D. Roosevelt tente de réhabiliter l‘internationalisme sous une forme moins idéaliste que celle de Wilson. Avec lui, se dessine le grand courant contemporain de l‘internationalisme libéral, fondé sur des liens plus étroits, avec des partenaires européens, sur des institutions internationales et sur une présence active des États-Unis dans le monde, conformément à leur nouveau rôle de grande puissance. Politique, qu‘Harry Truman poursuivit indéniablement vers un internationaliste total à compter de 1947, alors que s‘amorce la guerre froide 94 .

La politique étrangère de Roosevelt fut souvent accusée d'incohérence et de confusion. Une grande partie du doute découle certainement de l'impression que Roosevelt était prisonnier de l'opinion isolationniste 95 . Roosevelt cherchait une base d'harmonie et de synthèse dans l'exemple de Thomas Jefferson. Comme Jefferson, Roosevelt fonda sa politique étrangère sur une croyance en la vertu et une destinée spéciale pour Amérique, dont le

94 David Charles-Philippe, Louis Balthazar, Justin Vaïsse, La politique étrangère des États-Unis : Fondements, acteurs, formulation, Presses de Sciences PO., 2003, pp.73-78.

95 Les sondages d‘opinion qu‘entreprend l‘Institut Gallup et que Roosevelt suit avec beaucoup d‘intérêt en apportent la preuve : Une majorité (60%) croit que l‘accord de Munich augmente les risques d‘une guerre; 77% estiment que la demande du Reich d‘annexer les districts allemands des Sudètes n‘était pas justifiée, mais 59% reconnaissent que la France et la Grande-Bretagne ont agi pour le mieux en cédant à Allemagne. Si la guerre éclate, les États-Unis pourront-ils rester en dehors du conflit? 57% le croient à la fin de septembre 1938, 43% en février 1939, 24% seulement en août. André Kaspi, Franklin D. Roosevelt, p.385.

comportement serait « un exemple que le monde chrétien devrait respecter et imiter ». En définitive, Roosevelt s‘orientait vers un internationalisme partiel, à l‘instar de Jefferson 96 .

L‘internationalisme de l‘Administration Roosevelt débuta par la question de l‘arbitrage par rapport à la guerre en Europe. À notre avis, les questions de commandes d‘avions passées par Jean Monnet, interpellèrent suffisamment l‘Administration Roosevelt, pour l‘obliger à méditer sur l‘avenir de l‘Europe. Mais, cette occasion-ci n‘était pas encore opportune; étant donné que l‘administration Roosevelt devait d‘abord se confronter à l‘autre obstacle majeur, l‘opinion du pays par rapport à la commande française d‘avions de guerre. Bullit l‘expliqua dans une lettre pour Roosevelt : «The French Air-Ministry, and Daladier as well, have great confidence in Colonel Jacquin who is now in Washington; but business on the scale contemplatedwhich will probably amount to a billion dollarswill probably be placed in the hands of Monnet. Nothing of course will be done until the embargo provisions of the Neutrality Act shall have been eliminated» 97 . D‘autant que la perspective de la prochaine élection présidentielle, pour laquelle Roosevelt était pour la troisième fois candidat, bloquait toute décision importante. Monnet savait parfaitement que le moment n‘était pas encore venu pour Roosevelt d‘agir.

Et l‘opinion était divisée entre deux idées totalement différentes, celle de Jean Monnet et celle de Charles Lindbergh, par exemple. Les tensions et les conflits pour Monnet, en Amérique, surgit avec la famille Lindbergh, le héros américain de la trans-atlantique de 1927. L‘épouse de Lindbergh, Anne Morrow, était la fille de Dwight Morrow, un proche ami de Monnet, qui avait travaillé avec Monnet à Londres pendant la Première Guerre mondiale. Lindbergh était aussi une connaissance de l‘ambassadeur Bullitt qui avait présenté Monnet à Lindbergh, à plusieurs reprises, à Paris au début de 1939. Contrairement à Monnet, Lindbergh le héros, était hostile à l‘idée d‘un réarmement de la France 98 . De même, Lindbergh repoussa l‘idée de l‘entrée en guerre des États-Unis en Europe : « When history is written, the responsibility for the downfall of the democracies of Europe will rest squarely upon the shoulders of the interventionists who led their nations into war uninformed and unprepared.

96 John Lamberton Harper, op.cit., pp.63-64.

97 FDR 16, Franklin Delano Roosevelt Library, White House Official File, Box 2, W. C. Bullitt, lettre de W. C. Bullitt à Franklin Delano Roosevelt, (04.10.39)

98 Pour l‘opinion de Charles Lindbergh, voir FJME AME 15/2/1 : Address by Charles A. Lindbergh, (23.04.41); FJME AME 15/2/2 : Address by Charles A. Lindbergh, (10.05.41); FJME AME 15/2/3 : ―Did you hear‖ speak by Charles A. Lindbergh, (29.08.41); FJME AME 15/2/5 : ―Did you hear‖ speak by Charles A. Lindbergh,

(03.10.41)

With their shouts of defeatism, and their disdain of reality, they have already sent countless thousands of young men to death in Europe. […] Yet these are the people who are calling us defeatists in America today. And they have led this country, too; to the verge of war » 99 .

Mais, au début de l‘année 1940, le problème immédiat demeure celui des avions. Aux États-Unis, en dépit de la résolution de Franklin Roosevelt et de l‘appui de Morgenthau, secrétaire au Trésor, subsistent de nombreux obstacles 100 à cette commande. L‘opinion publique restait isolationniste. Et Roosevelt, s‘en rendit compte, une fois de plus lorsque le 31 janvier 1940, recevant la commission sénatoriale de la Défense pour cette affaire d‘avions, il prononça la fameuse phrase : « Les frontières des États-Unis sont sur le Rhin » 101 . Et au cours de l‘année, il déclara : « Nous devons faire face à la tâche qui est devant nous en abandonnant immédiatement et irrémédiablement l‘illusion que nous pouvons nous isoler de nouveau du reste du monde» 102 . Il affirma que les États-Unis étaient concernés par le conflit européen jusqu‘à la frontière du Rhin. Par conséquent, n‘ouvrait-il pas une nouvelle période d‘engagement international, pour les États-Unis, longtemps entravés par le lobbying isolationniste?

Roosevelt ouvrait alors une nouvelle ère d‘engagement international qui ne s‘est pas interrompue depuis lors, comme nous l‘avons bien observé avant. En outre, elle se poursuivit dans cette veine internationaliste par Harry Truman, surtout à compter de 1947. Ce qui nous frappe dans cette histoire associée à la relation entre l‘Administration Roosevelt et Monnet, c‘est surtout qu‘avec Roosevelt, Monnet participa à la réflexion de l‘administration américaine sur la fin de l‘isolationnisme, l‘abaissement des frontières entre les États-Unis et l‘Europe, un développement du libre-échange rendu possible par une intégration des Nations d‘Europe censée éliminer leurs divisions. De tout cela, peut-on dire ce que Jean Monnet inspira directement à Roosevelt ? L‘évidence, c‘est que son projet relève d‘une réflexion collective. Robert Nathan en témoigne: « Ce furent les efforts incessants et efficaces de Jean Monnet pour parvenir à des objectifs bien plus élevés qui conduisirent à la prise de conscience, dans les plus hautes sphères du gouvernement, qu‘on ne pourrait pas répondre à de telles exigences sans l‘hypothèse de la participation active des États-Unis à la

99 FJME AME 15/2/1 : Address by Charles A. Lindbergh, (23.04.41)

100 Éric Roussel, Jean Monnet, p.220.

101 André Kaspi, Franklin D. Roosevelt, p.384.

102 13 décembre 1940, John M. Blum et al., The National Experience :A History of the United States, New York, Harcourt, Brace & World, 1963, p. 699, cité par David Charles-Philippe, Balthazar Louis, Vaïsse Justin, op.cit.,

p.78.

guerre» 103 . Monnet était convaincu que l‘union des démocraties face à l‘Axe était inéluctable, tôt ou tard l‘Amérique sortirait de sa neutralité.

Ainsi, pour l‘administration Roosevelt, cette question, « l‘avenir de l‘Europe » se posait essentiellement avec les commandes d‘avion par la France. Jean Monnet était au centre de cette question des États-Unis. À travers cette négociation, Monnet pouvait contacter au plus haut niveau du pouvoir des États-Unis et aboutit à avoir tout confiance de Roosevelt.

Les amis « rooseveltiens » de Jean Monnet, leurs points de vue et leurs positions durant la seconde guerre mondiale.

Les amis politiques américains de Jean Monnet, l‘historien allemand Klaus Schwabe, les désigne comme les «responsables de la politique extérieure » des États-Unis de l‘époque. Clifford P. Hackett, historien américain, reste plus modéré et les décrit comme « un groupe d‘étude » (studying group) confidentiel et composé par des pro-interventionnistes. Enfin, Éric Roussel les qualifie de « rooseveltiens ». Pour notre part, nous partageons l‘assertion d‘Éric Roussel, et choisissons de définir le terme de « rooseveltiens », comme membres de l‘élite politique de 1939 à 1945 appartements à l‘entourage du Président Roosevelt. À vrai dire, l‘équipe Roosevelt qui travaille aux côtés du président s‘est considérablement étoffée : les textes de lois, par exemple, ce ne sont pas les législateurs qui les préparent ; la plupart d‘entre eux ont des idées, mais manquent d‘expérience. Les conseillers du président sont les principaux rouages du mécanisme.

À ce titre, Jean Monnet essayait de maintenir ses contacts au plus haut niveau de la politique américaine avec ses amis. Ces liens privilégiés et privés avec les élites politiques américaines sont, bien évidemment, considérables pour comprendre non seulement ses actions aux États-Unis, mais aussi ses idées dans le projet de construction européenne d‘après- guerre 104 . Parce que les relations amicale contribuent à aider Monnet à convaincre le

103 Robert Nathan, « Jean Monnet », in Témoignages à la mémoire de Jean Monnet, p.368.

104 En ce qui concerne les contacts entre Jean Monnet et les amis «rooseveltiens », voir les correspondances, FJME AME 20/1/119: Lettre de Félix Frankfurter à Jean Monnet,(01.04.41) ; FJME AME 40/1/35 : Lettre de Félix Frankfurter à Jean Monnet,(04.06.43) ;FJME AME 20/1/160 : Lettre de Jean Monnet à Harry

gouvernement des États-Unis. C‘est dans un cercle très proche du pouvoir suprême que certaines de ses idées sont reprises par les responsables. Comme Félix Frankfurter le dit : « He brings the great advantage of enjoying the friendship and confidence of Americans who happen to be in the key places.[…]» 105 .

Il travailla en étroite collaboration avec ses amis américains, avant et particulièrement, pendant la guerre. On peut compter parmi eux, Robert Nathan et George Ball, les personnes archétypes de la reconstruction européenne d‘après-guerre, dont la collaboration fut étroite avec Jean Monnet. C‘est-à-dire qu‘ils sont avocats et présents avant la guerre, tout comme Henry Stimson, Jack Mac Cloy ou encore Dean Acheson. Tous ont été rencontrés par l‘entremise de Roosevelt, à la suite de la mission de Jean Monnet, d‘achat d‘avions de guerre américains, pour la France (1938 à 1939). Et ces amitiés, Jean Monnet, ne cessera de les renforcer, tout au long de la guerre, en vue de préparer le rétablissement de la France, ainsi que la construction d‘une Europe unie après la guerre.

Jean Monnet avait des liens profonds avec ce groupe, au point de jouer, de plus en plus, le rôle d‘inspirateur de la politique européenne des États-Unis. Ce groupe était composé de juristes, de financiers et de diplomates : une seule et même personne pouvant réunir plusieurs de ses fonctions 106 .

Pendant la guerre, le groupe s‘organisa autour du Pentagone et du ministre de la guerre Henry Stimson, qui jouissait alors d‘un très grand crédit. Plus tard, le groupe eut comme centre de gravité, le Département d‘État. C‘est-à-dire les services diplomatiques des institutions, auxquelles le président Harry S. Truman, mais aussi son successeur, Dwight D. Eisenhower, accordaient un rôle extraordinairement influent 107 .

Hopkins,(14.01.42) ; FJME AME 20/1/161 : Lettre de Harry Hopkins à Jean Monnet,(15.01.42) ; FJME AME 20 /1/162 : Lettre de Jean Monnet à Harry Hopkins,(31.08.42) ; FJME AME 20/1/163 : Lettre de Jean Monnet à Harry Hopkins, (24/12/42) ; FJME AME 20/1/165 : Lettre de Jean Monnet à Harry Hopkins,(27.12.42) ; FJME AME 20/1/166 : Lettre de Jean Monnet à Harry Hopkins,(04.02.43) ; FJME AME 20/1/234: Lettre de Jean Monnet à J.J.Mac Cloy,(30.04.41) ; FJME AME 20/1/235 : Lettre de Jean Monnet à J.J. Mac Cloy, (29.10.41) ; FJME AME 20/1/236 : Lettre de Jean Monnet à J.J.Mac Cloy,(22.03.42) ; FJME AME 20/1/237 : Lettre de Jean Monnet à J.J.Mac Cloy,(01.04.42) ; FJME AME 20/1/282 : Lettre de Jean Monnet à Robert Nathan, (22.03.42)

105 LC/FF 3, US Library of congress, Félix Frankfurter Papers, Monnet, Jean 1940-1958, lettre de Félix Frankfurter à Lord Halifax, (14.11.41) 106 Klaus Schwabe, « Jean Monnet, les États-Unis et le rôle de l‘Europe au sein de la Communauté atlantique, in Gérard Bossuat et Andreas Wilkens (sous la dir.), op.cit., p.274.

107 Klaus Schwabe, « Jean Monnet, les États-Unis et le rôle de l‘Europe au sein de la Communauté atlantique», Gérard Bossuat et Andreas Wilkens (sous la dir.), ibid.

C‘est à ses relations privées et aux activités officielles que Monnet devait avoir des rapports de confiance extrêmement étroites, avec certains représentants majeurs de cette élite, tels Dean Acheson, John Mac Cloy, Georges Ball et John F. Dulles, auxquels vinrent s‘ajouter, après la guerre, Walt et Jene Rostow, Mac George Bundy, Robert Bowie, Robert Schaetzel et David Bruce. Comme Félix Frankfurter le dit : « I might add that everyone to whom I have spoken who has worked on close and intimate terms with Monnet has absolute confidence in him and in his trustworthiness, discretion and single-minded devotion to the cause he is serving. May I add also a purely personal or for I have seen much of him, and have long known him intimately, I know no one on when I should rely more securely that he would never be deflected from his loyalty and his duty by any personal consideration» 108 .

En 1940, lors de son arrivée à Washington, pour les affaires financières avec le crédit du vice-président du « British Supply Council », Jean Monnet était cependant en pays connu. Non seulement, il avait longtemps vécu aux États-Unis, mais il était proche de l‘administration Roosevelt. Bientôt sa maison de Foxhall Road à Washington devint l‘un des points de ralliement des fidèles du président et le cercle de ses amis « rooseveltiens » ne cessait de s‘étendre. Monnet parle de la relation avec ses amis dans ses Mémoires qu‘«entre ces hommes, circulait un incessant courant d‘information et d‘idées. nous dînions ensemble, souvent dans la maison de Foxhall Road, nous nous téléphonions, échangions des notes à tout moment de jour et de nuit» 109 .

Au premier rang d‘entre eux, il y avait Félix Frankfurter, né en Autriche, et juge à la Cour suprême des États-Unis. À la différence d‘un Dulles ou un Mac Cloy qui étaient avant tout des hommes d‘action. Comme Frankfurter le dit de lui-même : « I am, of course, wholly outside the administration of our defense activities » 110 . Il était plutôt un théoricien intraitable sur un certain nombre de grands principes, tels que les droits de la personne humaine. Il participait à un groupe composé d‘avocats, d‘hommes d'affaires, de religieux, et de journalistes. Les membres de ce réseau étaient, certes moins organisés que le groupe du secrétariat d‘État, mais ils étaient en étroite connexion avec l‘élite politique anglaise, de part l'éducation, les familles, ou encore des intérêts personnels propres. Certains comme Lewis

108 LC/FF 3, US Library of congress, Félix Frankfurter Papers, Monnet, Jean 1940-1958, lettre de Félix Frankfurter à Lord Halifax, (14.11.41), voir document annexe 1. 109 Jean Monnet, Mémoires, p.223.

110 LC/FF 3, US Library of congress, Félix Frankfurter Papers, Monnet, Jean 1940-1958, lettre de Félix Frankfurter à Lord Halifax, (14.11.41)

Douglas, le futur ambassadeur en Grande Bretagne, comme William Clayton (fondateur d'Anderson, Clayton et Co., le plus grand exportateur coton), avaient soutenu la politique commerciale de Hull. Donc Frankfurter était en contact régulier avec la Maison Blanche. Au début 1941, Frankfurter avait aidé à la rédaction du « Lend and Lease » et placé son protégé Ben Cohen comme adjoint du nouvel ambassadeur de Grande Bretagne, John Winant. 111 Jean Monnet, qui avait fait sa connaissance à cette occasion, se lia spontanément avec Frankfurter dont l‘influence, comme nous l‘avons remarqué, était grande. Et Frankfurter, le renforça encore dans l‘idée que le droit était le garant de la démocratie, et il ne cessa d‘être pour Monnet, une référence morale et de probité : « Souvent, dans le passé, en période de difficultés ou au moment de succès, dit-il, trente ans plus tard, j‘ai été encouragé et inspiré par mon ami Félix Frankfurter, par sa fermeté, son optimisme profond, son bon sens tranchant » 112 .

D‘autre part, Frankfurter, très lié à Roosevelt, était aussi pour Jean Monnet un intermédiaire précieux pouvant joindre directement le président. « John Mac Cloy racontait que Monnet et Frankfurter aimaient d‘ailleurs tous deux être proches des sources du pouvoir. Ils avaient là, en quelque sorte, un objectif commun. Ils étaient si intimes qu‘ils se réunissaient à toute heure soit chez l‘un, soit chez l‘autre » 113 . Alors, Frankfurter était toujours dans l‘entourage des grands hommes. Par l‘intermédiaire de celui-ci, Monnet réussit à nouer le contact avec le milieu dirigeant de la capitale fédérale, dans son intégralité : «Nous le voyions aussi assez souvent, à l‘occasion de dîners qui réunissaient un petit cercle d‘amis. Il y avait là les Frankfurter bien sûr, les Dean Acheson, les Henri Bonnet, les Francis Biddle. Ce qui unissait les membres de ce groupe c‘était qu‘ils connaissaient tous très bien les problèmes mondiaux. Avec le recul du temps, je me dis d‘ailleurs que l‘état d‘esprit qui régnait était très particulier, très lié à l‘époque que nous venions de vivre. C‘était la fin du New Deal. Nous étions tous, naturellement, pour Roosevelt et libéraux; spontanément, nous pensions en termes d‘intérêt public. Et, dans ce groupe, il est certain que Jean a eu, tout de suite, une aura. Mon mari le comparait à Benjamin Franklin. C‘était d‘autant plus frappant qu‘au départ il ne connaissait en définitive qu‘un petit nombre de gens et que ses seuls atouts étaient la puissance de son intelligence et sa compétence» 114 .

111 John Lamberton Harper, op.cit., pp.70-71.

112 Éric Roussel, Jean Monnet, p.255.

113 FJME Fonds d‘Histoire orale, témoignage de John J. Mac Cloy par Leonard Tennyson, (15.07.81)

114 FJME Fonds d‘Histoire orale, témoignage de Mme Katherine par Leonard Tennyson, (28.07.81)

À Washington, Jean Monnet retrouve aussi Henry Stimson qui a beaucoup évoqué ces relations établies avant le conflit et approfondies entre 1940 et 1943. Au même titre que Frankfurter, Stimson reste une figure respectée de la vie politique américaine, au cours de la première moitié du XXe siècle. Diplômé de Yale et de Harvard, il est entré en politique dès 1910, en briguant le poste de gouverneur de l‘État de New York, mais c‘est sous la présidence de Taft, en 1919, qu‘il est devenu ministre de la Guerre, poste clé qu‘il quitta en 1913. Pendant la Grande Guerre, il a combattu aux côté de Pershing en France. Gouverneur général des Philippines de 1927-1929, il a acquis dans ces fonctions une réputation de libéral. Il la confirma quand il devint secrétaire d‘État, en 1931, sous la présidence d‘Herbert Hoover. Antimunichois, animateur du Comité pour la défense de l‘Amérique par l‘aide aux Alliés, il attira l‘attention de Roosevelt. Le 9 juillet 1940, son vœu a été exaucé : en dépit de son appartenance au Parti républicain, Roosevelt l‘a nommé ministre à la Guerre. Le 18 juin, sur les antennes de NBC, il avait déclaré sans détours: « Nous vaincrons l‘Allemagne, comme en 1918 ». Détenir la confiance d‘Henry Stimson est donc pour Jean Monnet à son arrivée à Washington un atout précieux. 115

Lors d‘un dîner chez Félix Frankfurter, Jean Monnet put multiplier les contacts, et faire une rencontre capitale avec Harry Hopkin. Le secret de son étonnante fortune auprès du président, c‘était d‘abord son anticonformisme et sa connaissance de la psychologie de celui qu‘il s‘appelle « the boss ». Roosevelt détestait travailler seul ; à l‘étude patiente des dossiers il préférait les échanges d‘idées, les discussions. Certains de ses conseillers ne le comprendront jamais. Hopkins, au contraire, avait parfaitement assimilé cette donnée de base. Secrétaire au Commerce depuis 1938, après avoir assuré la mise en œuvre du New Deal, il dut renoncer à ses fonctions en août 1940, mais ne quitta pas pour autant le cercle du pouvoir. En tout cas, Jean Monnet comprit d‘emblée que, auprès du président, Harry Hopkins était l‘homme clé, bien davantage que Frankfurter, pourtant proche de Roosevelt.

La première rencontre avec Harry Hopkins arriva au début de 1941. Ce fut la période où Hopkins devint l‘assistant particulier de Roosevelt pour gagner la guerre 116 . Il était le confident le plus proche de Roosevelt et son éminence grise. Ainsi, grâce à Hopkins, Monnet avait un contact encore plus direct avec la Maison-Blanche. C‘est pour cette raison qu‘il put joindre sans limite Roosevelt.

115 Éric Roussel, Jean Monnet, p.256. 116 Clifford P. Hackett, « Jean Monnet and the Roosevelt Administration », in Clifford P. Hackett (ed.), op.cit.,

p.46.

Hopkins et Monnet avaient en commun d‘être d‘exceptionnels optimistes. Ce fut l‘une des raisons pour lesquelles, ils apprirent facilement à travailler ensemble. Chacun d‘eux croyait dans ses capacités respectives de réussite et dans l‘utilité de sa mission 117 . Laissant de côté les détails, ils se sont concentrés sur les concepts les plus larges. Et chacun fut stupéfait par la conviction de l‘autre : Monnet et Hopkins étaient dans une même équipe, partageant les mêmes objectifs pour cause de guerre 118 .

Alors dès le 26 mai 1941, Roosevelt décréta l‘état d‘urgence illimité, notamment grâce à cette fructueuse collaboration. Pour Jean Monnet, comme pour le vice-président du « British supply Council », dont l‘obsession était l‘entrée en guerre des États-Unis en Europe. Autrement dit, la voie était libre pour mettre en marche un grand programme en vue de la victoire. Dès le 28 mai, avec John Mac Cloy, qui allait devenir le coordinateur de cet immense effort d‘armement en tant qu‘assistant de Stimson, Monnet prépara les instructions que le Département de la Guerre lança dans tous les services, dans la perspective de l‘établissement d‘un bilan anglo-américain complet. Et ce bilan réclamé par Stimson, le fut sur les conseils de Monnet 119 .

Jean Monnet fut-il influencé par cette rencontre privée ? ou Jean Monnet a-t-il influencé la politique étrangère des États-Unis? George Ball, futur secrétaire d‘État de Kennedy et de Lyndon Johnson, témoigne de son côté : « Jean, à cette époque, avait déjà une petite légende à Washington. Son passé était bien connu, du moins dans le petit cercle de gens qui comptaient dans le processus de décision. […] Son rôle est difficile à évaluer, mais il a été de toute façon considérable, ne serait-ce que par la pression qu‘il n‘a cessé d‘exercer sur le président Roosevelt » 120 .

Conformément à une lettre, datant du 14 Novembre 1941, de Félix Frankfurter à Lord Halifax, devenu ambassadeur de Grande-Bretagne à Washington, Jean Monnet est décrit comme « le maître à penser de l‘administration Américaine de la Défense. : « […] I have heard no higher praise of any official entrusted with British interests than what has been accorded Monnet by men charged with ultimate responsibility. I have heard Harry Hopkins, Secretary Stimson, the two Assistant Secretaries of War, Mac Cloy and Lovett, leading men

117 FJME AME 20/1/160 : Lettre de Jean Monnet à Harry L. Hopkins (Conseiller du Président US) (14.01.42) ; FJME AME 20/1/161 : Lettre de Harry L. Hopkins à Jean Monnet (15.01.42)

118 Clifford P. Hackett, « Jean Monnet and the Roosevelt Administration », in Clifford P. Hackett (ed.), op.cit.,

p.48.

119 Éric Roussel, Jean Monnet, p.270.

120 FJME Fonds d‘Histoire orale, témoignage de George W. Ball par Leonard Tennyson, (15.07.81)

in the Army, in the Lend lease Administration, and in OPM, speak of Monnet in terms of the highest esteem and admiration. He has been a creative and energizing force in the development of our defense program. As one important official put it to me, ―Monnet has really been a teacher to our defense administration […] » 121 .

Paul-Henri Spaak, ministre des Affaires étrangères du gouvernement belge en exil, relatera sa rencontre à Washington en 1941, avec Jean Monnet, en ces termes : « Nous parlâmes de l‘après-guerre, de la façon dont il faudrait assurer la paix et l‘avenir de l‘Europe. Il m‘exposa la philosophie et les grandes lignes de ce qui devait être un jour le plan Schuman » 122 . Au cours de cette entrevue, les deux hommes développèrent les grands axes d‘un plan, dont des variantes resurgiront, ensuite, à intervalles réguliers, pour déboucher finalement sur la création de la Communauté Européenne du Charbon et de l‘Acier (CECA), en 1951.

À l‘évidence, les débats autour des questions relatives à l‘Europe, dont l‘Inspirateur Monnet, avait été témoin, l‘ont profondément marqué. D‘ailleurs, en 1982, son ami John Mac Cloy, en recevant à Lausanne le prix Jean Monnet, déclarera : « Je suis convaincu, que Monnet forgea en grande partie son idée d‘une communauté européenne, au cours de son séjour aux États-Unis, à partir des considérations, que lui inspirèrent l‘étendue et la profondeur continentale, de l‘économie américaine et de ses marchés » 123 .

Alors, quelles que soient les visées des États-Unis et leurs intérêts pour l‘avenir d‘Europe :

l‘idée consentie entre Jean Monnet et les responsables politiques américains à propos de la situation de l‘Européenne au lendemain de la guerre, est clairement établie : Un vœu de Paix. Mais aussi, une certaine idée commune.

Une identité européenne naît de la rencontre de deux grands hommes :

Jean Monnet et Clarence K. Streit, deux visions de l’Unité Atlantique (1939)

121 LC/FF 3, US Library of congress, Félix Frankfurter Papers, Monnet, Jean 1940-1958, Lettre de Félix Frankfurter à Lord Halifax, (14.11.41)

122 Paul-Henri Spaak, Combats inachevés, tome 2: De l‘espoir aux déceptions, p. 38, cité par Éric Roussel, Jean Monnet, p.379.

123 FJME Fonds d‘Histoire orale, témoignage de John Mac Cloy par Leonard Tennyson, (15.07.81)

Au cours de l‘année 1939, les théoriciens du fédéralisme, Lord Lothian, Lionel Robbins ou Clarence Streit, tous anglo-saxons et pratiquement inconnus en Europe continentale, réfléchissaient à l‘avenir du Vieux Continent. L‘américain, Clarence Streit, président d‘« Union Now », anti-isolationniste, proposait de grandes fédérations pour les démocraties. :« Le moyen est « Union Now » des démocraties que l'Atlantique Nord et les peuples dans une grande république fédérale construit. C‘est la raison pour laquelle ils partagent leur commune principe démocratique pour la liberté individuelle» 124 . Elles devaient, à ses yeux, obligatoirement « s‘unir ou périr », les citoyens devaient choisir entre « union ou chaos » 125 .

Streit né dans le Missouri, volontaire durant la Première Guerre mondiale, membre de la délégation américaine à la conférence de Versailles, étudiant au Rhodes Collège à Oxford en 1920, est marié à Paris avec une française, Jeanne De France, en 1921. Streit fit ensuite une longue carrière de reporter à travers le monde. En 1929, devenu correspondant du New York Times auprès de la Société Nations, il connait bien les défaillances de cette jeune institution, dont la lente crise ne pouvais qu‘être inexorable.

Ancien membre de la délégation américaine à Versailles et fort de son expérience internationale de correspondant du New York Times, dès le milieu des années 1930, il savait ne plus rien attendre de la SDN, dont l‘échec devait, selon lui, être mis à profit pour définir une organisation de sécurité collective plus fiable. Concrètement, il allait plus loin encore dans les voies du fédéralisme, et proposait une grande fédération « atlantique », décrite dans son ouvrage « Union ou chaos ? Proposition américaine en vue de réaliser une fédération des grandes démocraties ». Etant donné que, la fédération en tant que forme de gouvernement démocratique des relations internationales, suppose la démocratie et la responsabilité historique de promouvoir la création d‘un gouvernement mondial, dont les responsabilités reviennent aux États démocratiques : « Ces quelques démocraties suffiraient à constituer l‘embryon d‘un gouvernement universel, qui serait étayé par la puissance financière, monétaire, économique et politique indispensable, à la fois pour assurer la paix du simple fait d‘une supériorité et d‘une invulnérabilité évidentes et pour mettre fin à l‘instabilité monétaire et à la guerre économique qui ravagent le monde entier » 126 .

124 Clarence Streit, Union Now, New York, 1939.

125 Bernard Bruneteau, op.cit., p.146.

126 Clarence Streit, op.cit.

Ainsi il proposait une union fédérale entre les États-Unis, la Grande-Bretagne et si possible toutes les autres démocraties. C‘est-à-dire quinze démocraties au total : « Passant du théorique au concret, nous examinerons l‘embryon que pourraient constituer les quinze démocraties suivantes : l‘Union américaine, le Royaume-Uni, la France, l‘Australie, la Belgique, le Canada, le Danemark, la Finlande, la Hollande, l‘Irlande, la Nouvelle-Zélande, la Norvège, la Suède et l‘Union sud-africaine. Ayant étudié les possibilités offertes par ce groupe, nous serons mieux à même de décider s‘il faut créer notre gouvernement avec un groupe plus restreint ou plus nombreux de participants.[…] Pourtant, la Méditerranée n‘était pas alors, il s‘en faut de beaucoup, aussi rapidement et aussi commodément traversée que l‘est aujourd‘hui l‘Atlantique […] » 127 .

Jean Monnet, évidemment, n‘était pas resté extérieur à cette discussion. À plusieurs reprises, il avait abordé Clarence Streit sur ce sujet. Et les deux hommes se rencontrèrent sur une idée principale : La nécessité de fédérer tous les pays démocratiques, et particulièrement les États-Unis et la Grande-Bretagne aux autres démocraties. Mais ce qui différenciait Jean Monnet de Clarence Streit, c‘était le réel concret de sa vision. Et ceci, notamment à travers, sa première mission à Washington : l‘achat d‘avions de combat, qui devait exprimer la véritable solidarité entre la Grande-Bretagne, les États-Unis et la France 128 , face au danger allemand. Avec John Foster Dulles et en liaison avec Clarence Streit, il échafauda, ainsi, un projet d‘union des démocraties, autour de l‘axe franco-britannique.

« Here is the first suggestion which I made to Streit. Perhaps it does not go far enough, but it illustrates an alternative approach. I exclude the recitals and article 1, dealing with the invitation to from the Union » 129 .

La relation entre Monnet et Streit se développa et se prolongea jusqu‘aux années de la création des institutions au delà de l‘océan Atlantique. L‘une en tant que supporteur de l‘idée d‘une unité de l‘Europe, tandis que l‘autre en tant que réalisateur dans la création d‘une

127 Clarence Streit, ibid. Les idées de Clarence Streit, en 1939, esquissaient déjà les perspectives de l‘atlantisme de l‘après-guerre. William Clayton, l‘un des constructeur de l‘ordre atlantique, du Plan Marshall et de l‘ « European Recovery Plan», ne cacha jamais s‘être inspiré de l‘enseignement de Streit. En 1949, avec William Clayton et Owen Roberts, Streit fonda « l‘Union now » et « l‘Atlantic Union Committee», dont l‘objectif était de réformer l‘Alliance atlantique, selon les principes de la démocratie et du fédéralisme. Bernard Bruneteau, op.cit.,

p.151.

128 Clifford P. Hackett, Clifford P. Hackett, « Jean Monnet and the Roosevelt Administration », in Clifford P. Hackett(ed.), op.cit., p.38

129 P-SML9, Princeton-Seeley Mudd Library, John foster Dulles Papers (Correspondence.-JM) 1940-box 19, report (John Foster Dulles à Jean Monnet), (14.11.40)

Europe unie. En 1950, Clarence Streit écrivait à Monnet pour donner son soutien par rapport à l‘idée du plan Schuman : « Hearty, if belated, congratulations on your Franco-German Plan. It has had, as you doubtless know, a very favorable reception generally here. Last you missed it in the rush; I enclose my own editorial on the subject. […] Remembering a conversation about the Germans I had once with you at a dinner in your home during the war, I appreciate more than most the magnanimity as well as statesmanship you are showing » 130 . Dans la même année, lors de la déclaration pour le comité « Freedom and Union » Monnet ajouta :

« voici plus de vingt ans que je suis les efforts de Clarence A. Streit, et je l‘ai toujours encouragé à persévérer » 131 .

Charte Atlantique et vision de John F. Dulles sur l’avenir de l’Europe, après la guerre (1941)

Malgré l‘isolationnisme de l‘opinion publique américaine et du Congrès dans sa grande majorité, le Président des États-Unis se montrait de plus en plus disposé à aider les alliées par des fournitures d‘armements. En outre, il avait réussi à faire réviser le « Neutrality Act » du 4 novembre 1939 par le « lend and lease Act » du 11 mars 1941. Cela donna, en conséquence, au Président des pouvoirs de « prêt et bail » d‘agir par des fournitures de tout matériel pour la défense des États-Unis selon son appréciation et ses conditions. Étant donné que la victoire semblait à la portée de la main d‘Hitler 132 , il était urgent de se tourner vers le « cousin d‘Amérique ». Alors, la Charte de l‘Atlantique fut proclamée le 14 août 1941, à l‘issue de la rencontre historique du Président Roosevelt et du Premier ministre Churchill au large de Terre-Neuve. En Bref, la Charte de l‘Atlantique avait pour but de démontrer l‘unité des intérêts et des valeurs des puissances anglo-saxonnes dans le conflit qui les opposait à l‘Allemagne national-socialiste.

Ce n‘est qu‘au cours de la période précédent immédiatement leur engagement dans la Seconde Guerre mondiale, qu‘on se mit à parler publiquement d‘une unité du monde

130 FJME AMG 5/6/15 : Lettre de C. Streit à Jean Monnet, (03.07.50)

131 FJME AMG 5/6/16 : Déclaration pour Freedom and Union, par Jean Monnet, en 1950.

132 Philippe Drakidis, La Charte de l’Atlantique, Paris, CRIPES, 1989, p.16.

atlantique. L‘un des principaux porte-parole de ce mouvement fut Clarence Streit, qui dans son ouvrage « Union Now », appelait ses compatriotes à faire acte de solidarité avec les puissances occidentales du continent européen 133 .

Monnet entra en contact avec lui, à Washington, en 1941 134 . Les opinions de Streit étaient partagées par Jean Monnet et bien évidemment par John Foster Dulles. John Foster Dulles, aussi, constata que les trois grandes démocraties, l‘anglaise, l‘américaine et la française, auxquelles l‘histoire avait confié le soin d‘orienter la politique mondiale vers la paix, avaient échoué dans leur tâche et qu‘une menace de guerre plus grave encore qu‘en 1914, pesait. Il suggéra alors pour régler le conflit, non pas de déplacer les frontières, mais de les faire oublier. En assurant la liberté au commerce international, c‘est-à-dire, pour lui, les frontières n‘apparaissant plus comme une entrave à la prospérité et à l‘activité des citoyens des divers États, alors la guerre reculerait d‘elle-même puisque certains des plus grands problèmes qu‘elle devait trancher auraient disparu 135 .

Pour John Foster Dulles, il devenait de plus en plus évident, que la réalisation de la guerre en Europe demanderait la collaboration active de presque tous les civils, les arrachant à leurs occupations de paix et les soumettant tous à des risques personnels ainsi qu‘à des pertes matérielles 136 . Dès le début de la guerre, Monnet savait l‘influence que l‘Amérique devrait avoir sur l‘avenir de l‘Europe et du monde. Il partageait alors les mêmes convictions que John Foster Dulles. Il était au courant des travaux menés par la « Commission to study the bases of a Just and Durable Peace » créée par le Conseil fédéral des Eglises du Christ. Et dont le président était l‘ami de Dulles 137 .

Dans un article de septembre 1941, « Long Range Peace objectives », Dulles commente les 8 points de la Charte de l‘Atlantique et propose de faire de l‘Europe continentale, une communauté fédérée « federated commonwealth », au point de dire que le rétablissement de la pleine et entière souveraineté des États européens, serait « a political folly » 138 . En janvier

133 Klaus Schwabe, « Jean Monnet, les États-Unis et le rôle de l‘Europe au sein de la Communauté atlantique», in Gérard Bossuat et Andreas Wilkens (sous la dir.), op.cit., p.275.

134 Éric Roussel, Jean Monnet, p.265.

135 John Foster Dulles, Condition de la Paix : (War, Peace and Change), traduit de l‘anglais par A.M. Petitjean, Paris, 1939. pp.2-3.

136 John Foster Dulles, ibid., p.12

137 FJME AME 66/20/10 : ―A just and Durable Peace. Data Material and discussion question.‖ Publié par la Commission to Study the Basis of a Just and Durable Peace of the Federal Council of the Churches of Christ in America.

138 FJME AME 66/20/12 : ―Long Range Peace Objectives. Including an Analysis of the Roosevelt-Churchill Eight Point Declaration‖, de John Foster Dulles,(18.09.41).

1942, il écrit. : « […], tout programme de paix américain se doit de rechercher une fédération pour l‘Europe continentale » 139 .

La première rencontre de Monnet avec le futur Secrétaire d‘État, John Foster Dulles, date de la conférence de la Paix de Versailles en 1919. Il participait aux côtés de son oncle M. Lansing, secrétaire d‘État du Président Wilson, à toutes les discussions du traité de Versailles. Il a été mêlé depuis, à de nombreuses négociations financières et politiques, en Europe comme aux États-Unis. Visiblement, M. Dulles s‘est rendu compte, dès le début, que les lourdes erreurs du traité de Versailles ne promettaient pas à celui-ci une longue vie. Il ne pouvait pas prévoir que la manière dont le traité serait appliqué contribuerait encore à réduire son efficacité.: « Malgré la Société des Nations et le Pacte de Paris, l‘institution de la guerre prévaut encore et tous les peuples vivent sous sa menace. Nous avons certes encore la conviction que le caractère de la guerre s‘est tellement modifié qu‘on ne devrait plus la tolérer » 140 .

Dulles s‘était efforcé de dissuader ses interlocuteurs d‘exiger de l‘Allemagne des indemnitiés surpassant ses capacités : elle serait encouragée, pour détruire un traité de paix inique, à recourir une fois de plus au conflit. L‘éclatement, en 1939, de la seconde guerre mondiale le renforça dans sa conviction que, telle quelle, l‘Europe serait toujours le « pire foyer d‘incendies du monde ».

À la différence de Coudenhove-Kalergi et de ses partisans qui voulaient faire de l‘Europe orientale comme occidentale un bastion anti-bolchevik, Dulles était tout préoccupé par le problème allemand. En cela, il était en harmonie avec la pensée de Monnet qui avait un grand prestige dans les cercles dirigeants américains 141 .

Tout au long des années vingt et trente, Monnet rencontra John Mac Cloy, sous-secrétaire d‘État à la guerre de Roosevelt, et le journaliste Walter Lippmann. Mais c‘est pendant la Seconde Guerre mondiale, seulement, qu‘il retrouva John Foster Dulles. Dulles était alors conseiller juridique du « British supply Council » 142 . Il est un vieil associé et ami de Monnet.

139 John Foster Dulles, « Peace Without Platitudes » in Fortune, XXV, n 1, January 1942, p.87, cité par Pierre Mélandri, op.cit., p.27.

140 Pierre Mélandri, ibid., p.14.

141 Pierre Mélandri, ibid., pp.27-28.

142 Pascaline Winand, « De l‘usage de l‘Amérique par Jean Monnet pour la construction européenne », in Gérard Bossuat et Andreas Wilkens (sous la dir.), op.cit., p.257.

Avec tous ces hommes, Monnet partage une vision du monde : celle de financiers internationaux naturellement enclins à donner à leurs opérations une échelle débordant largement le cadre des frontières nationales ; celle, aussi, de pragmatistes, aisément convaincus que les cadres politiques qui leur font obstacle ne sont que les vestiges, parfois dangereux, et toujours néfastes, d‘un passé désuet. Unir des communautés séparées pour faciliter l‘épanouissement d‘une économie plus riche et plus moderne, c‘est, pour eux, travailler à la paix en même temps que promouvoir leurs intérêts. Durant la guerre, ces hommes ont aidé Hull à imposer ses idées. Pourtant, dès ces années, Monnet usa de son influence pour préparer leur conversion à ses propres conceptions. 143

En conclusion, la relation entre Monnet et Dulles fut très importante pour la poursuite de l‘unité européenne, après la Seconde guerre Mondiale. Surtout dans la politique ― new lookoù il joua un rôle essentiel, autour des concepts de dissuasion et de représailles massives dus au facteur nucléaire. Dans un tel contexte, il apparaissait donc évident que les Américains avaient une perception aiguë de la géopolitique mondiale, autant en fonction de leurs intérêts propres que ceux du camp occidental, dont ils assumaient aussi résolument la direction (leadership). Alors, l‘histoire de la construction européenne d‘après-guerre est profondément, liée aux perceptions et la politique des États-Unis vis-à-vis de l‘Europe, et de sa sécurité nationale. mais qui regroupe trop d‘influences diverses : la question de la CED, le rôle de l‘Allemagne en Europe, la perception américaine des efforts pour la construction européenne.

L’Europe d’après-guerre selon Jean Monnet : Réflexions d’ Alger (1943)

En 1943, à Alger, Jean Monnet s‘efforça de rapprocher les Français de Londres des Français d‘Afrique, avec comme obsession, la question de l‘équipement des troupes françaises en Afrique du Nord. C‘était une question capitale pour toutes les parties : du général Giraud aux Américains en passant par le gouvernement britannique. Alors, le 22 février 1943, Jean Monnet reçut, officiellement, une lettre envoyée par Harry Hopkins : « This is a question of the greatest importance to all portion-General Giraud, the United States and the British Government and in which their interest is common. […] It is through it that the

143 Pierre Mélandri, op.cit., p.29.

detailed allocations of armaments have been made as between the Allied Nations for over a year and, as you know, the French requirements submitted by General Giraud for North Africa have for some time been reviewed here in this way. On General Eisenhower‘s recommendation and at the President‘s request this is being done with the firm intention of taking promptly the steps intended to most them in all possible measure.

As General Giraud has asked you to come to Algiers to see him, and in view of the importance to him and all concerned of the equipment of the French troops, I am asking you, with the approval of the President and of the British Government, to go the North Africa on behalf of the combined Munitions Assignments Board on a special mission. You will acquaint General Giraud with the situation here, review this matter with General Eisenhower and General Giraud and generally give through appropriate channels every assistance to the solution of question arising in connection with the rearmament of French forces » 144 .

Roosevelt avait toute confiance en Jean Monnet, et souhaitait lui confier une mission

confidentielle à Alger. Monnet était, à ce moment-là, probablement, le Français le plus influent et le plus apprécié des milieux américains. Roosevelt écrivit à Eisenhower pour

témoigner de son entière confiance en Jean Monnet : « [

Allied Chairman of the Anglo-French Co-ordinating Committee until the French Armistice. He then volunteered to serve the British Government in the war. He has since been a member of the British Supply Council in Washington while closely associated with the work of the Combined Production and Resources Board. He is familiar with the question of military supplies and with the method of assignment of equipment among the Allied Nations. The President and the British Government consider that in the present circumstances he can be of real service in helping us all to deal with this important question of equipping the French troops in North Africa» 145 .

As you may know Monnet was the

]

Le mardi 23 février, Jean Monnet quitta Washington, où il avait vécu, presque sans interruption depuis 1940. Le samedi soir suivant, il arriva à Alger. Son ami John Mac Cloy l‘attendait. Car Eisenhower avait demandé, depuis le début de janvier 1943, que l‘adjointe

144 FDR 97, Franklin Delano Roosevelt Library, Harry Hopkins Book 330, Bk 7 Post-Casablanc N. Afr., Letter (H. Hopkins to Jean Monnet), (22.02.43)

145 FDR 100, Franklin Delano Roosevelt Library, Harry Hopkins Book 330, Bk 7 Post-Casablanca N. Afr., Telegram (Franklin Delano Roosevelt to Dwight D. Eisenhower), (02.22.43)

d‘Henri Stimson vienne à Alger, afin de prendre en charge les affaires politiques. Avec l‘accord du général Marshall, Mac Cloy, bien informé de la situation, avait accouru 146 .

Washington, semble-t-il, préférer travailler avec Jean Monnet. Car Jean Monnet avait compris l‘importance des États-Unis, leur force, leur envie de démocratie et de liberté 147 .

Alors Monnet concluait de sa visite aux deux grands généraux français par le fait que, Giraud était sans grand intérêt, et que De Gaulle avait des manières messianiques fâcheuses. Et ses missives relayaient malheureusement l‘opinion très négative sur les deux Généraux à Washington 148 . Robert Murphy 149 rapportait ainsi dans sa correspondance avec Washington :

«GIRAUD [] I sincerely hope that General Giraud‘s visit is not a headache for you. He was determined to proceed at this time and I felt that from the local point of view there was every reason in favor of his going. His presence or absence will not make the slightest difference in de De Gaulle‘s campaign to improve and strengthen his personal position. Giraud‘s weakness, as you know, is an indifference to, if not contempt of, politics, and, I am sorry to say, a lack of understanding of the value of political action to support a military position. This weakness has badgered both his administration and our position here for many months, but as it was counterbalanced by an honesty of purpose, and loyal cooperation in the military field, I considered it just one of those things which had to be accepted in the bargain. It has, however, left us open to a number of attacks on the part of the press and the de Gaulle organization, which could well have been avoided. However, the military results achieved provide a definite compensation.

Giraud‘s future is hard to discern. It is difficult to visualize Giraud and de Gaulle working together as a team. De Gaulle refers to it derisively as ―half and half unity‖, implying that the solution is one imposed by the Allied contrary to the better judgment of the French people. It may be that one or the other, or both, will be eliminated. Catroux, for examples, I know has definite ambitions to replace them both and in this be has the support of people like Monnet as well as some of our British friends. Catroux might not be an unhappy solution as he is an intelligent and able person who is well disposed and reasonable. Catroux, according to his

146 Éric Roussel, Jean Monnet, p.292.

147 Éric Roussel, Jean Monnet, p.91.

148 François Saint-Ouen, op.cit., p. 91. 149 L‘Afrique française intéresse beaucoup le président des États-Unis. Dès la fin de l‘année 1940, son représentant personnel, Robert Murphy, fait une grande tournée à Alger, à Dakar, au Soudan, en Tunisie, au Maroc. Il a beaucoup vu et entendu. Il a noué des liens avec le général Weygand, délégué général de Vichy depuis le 9 septembre 1940. Murphy envoie à Washington un rapport dont Roosevelt fait une lecture attentive. André Kaspi, Franklin D. Roosevelt, p.508.

statements to me, considers de Gaulle a menace for elimination at the first appropriate moment. Adjustment between Catroux and Giraud would be simple. They understand each other and Catroux is conscious of Giraud‘s lack of political ambition.

De Gaulle, as you know, is another cup of tea. He suspects Catroux and has no intention of permitting Catroux to supersede him. I doubt seriously that Catroux will be able to overcome de Gaulle‘s energy, ambition, and his intention to appeal for popular support by using every trick dear to the heart of a demagogue who believes in his own publicity.

Jean Monnet, arrived with a definite objective-to sell French unity. He succeeded. Some of his critics describe the result as a confirmation of disunity. Monnet respects the United States and Britain and, I am sure, will avoid giving offense to us, but he is definitely out to gain every advantage for the French he possibly can. He knows our methods so well that he will profit by every opportunity we offer him to seize advantage» 150 .

Ainsi, aux yeux des Américains, l‘avenir de Giraud est difficile à discerner. Car il manque d‘ambition politique. Alors que De Gaulle représente une véritable menace, devant être éliminée à la première occasion favorable. Et pour couronner le tout, il est impossible d‘imaginer Giraud et De Gaulle travaillant de concert. Or, « Jean Monnet n‘est loyal ni envers Giraud ni envers De Gaulle, mais il est loyal envers la France et envers Monnet » 151 . De ce fait, il respectait les États-Unis et la Grande-Bretagne et espérait beaucoup des méthodes américaines pour préparer un avenir à l‘Europe. Pour se faire, il comptait sur l‘appui de Jack Mac Cloy et de Félix Frankfurter.

Monnet passait beaucoup de temps, à Alger, avec Murphy et Macmillan, le représentant de la politique de Churchill 152 . Robert Murphy d‘origine irlandaise, et né en 1894 dans un milieu modeste, connaît très bien la France. Il comptait d‘ailleurs parmi ses amis français, nombre de politiques, surtout de droite, car, contrairement à William Bullitt, il était sans conteste conservateur. C‘est assez naturellement, qu‘il s‘est retrouvé, alors, chargé d‘affaire à Vichy, s‘est vu rapidement confier des missions importantes et confidentielles. Conseiller politique

150 FDR 111, Franklin Delano Roosevelt Library, Harry Hopkins Book 330, Bk 7 Post-Casablanca N. Afr., Cable (Robert Murphy to Franklin D. Roosevelt), (06.07.43)

151 FDR 111, Franklin Delano Roosevelt Library, Harry Hopkins Book 330, Bk 7 Post-Casablanca N. Afr., Cable (Robert Murphy to Franklin D. Roosevelt), (06.07.43), En version d‘anglais : «Monnet is loyal neither to Giraud nor de Gaulle, but he is loyal to France and to Monnet ».

152 Clifford P. Hackett, « Jean Monnet and the Roosevelt Administration », in Clifford P. Hackett(ed.), op.cit.,

p.59.

d‘Eisenhower, fidèle exécutant de la ligne du Département d‘État, Robert Murphy au demeurant détestait de Gaulle 153 .

Du côté britannique, l‘interlocuteur de Jean Monnet était Harold Macmillan, Membre de la Chambre des communes depuis 1924. À la fin de 1942, sa carrière décolle quand le Premier ministre, lui confie le poste de représentant britannique, en Afrique du Nord.

Après avoir longuement réfléchi le 2 juillet 1943, Monnet fit connaître son point de vue à Roosevelt. N‘étant plus officiellement le chargé de mission de Roosevelt, Monnet chargea Félix Morand, un collaborateur de John Mac Cloy (recommandé auprès de lui par le président d‘IBM, M. Watson) de l‘expédition du message, après précautions de sécurité 154 .

Monnet s‘activa à réconcilier les deux généraux français Henri Giraud et Charles de Gaulle, mission dont l‘avaient chargé les États-Unis. Cependant, il devait aussi réfléchir à l‘Europe d‘après-guerre. De 1938 à 1939, il médita la création d‘une union franco- britannique, comme noyau européen, d‘une hypothétique union atlantique, telle que la préconisait Clarence Streit dans son pamphlet « Union now ». À Alger, dès l‘été 1943, il semble avoir posé les questions, fort éloignées de la politique politicienne, afin de se focaliser sur les réelles perspectives d‘une Europe d‘après-guerre 155 . C‘est surtout à reconstruire l‘économie française qu‘il consacre par la suite l‘essentiel de son énergie. Car sans une France forte et sure d‘elle-même, l‘Europe ne sera qu‘un rêve utopique ou qu‘une anarchie : « De la manière dont la France, dès sa libération, rétablira sa vie nationale dans l‘ordre, dépendront la stabilité européenne et la possibilité de faire une paix constructive et durable. Sans contribution française à la conception de la Paix et de la reconstruction de l‘Europe, il n‘y aura qu‘anarchie » 156 .

153 Éric Roussel, Jean Monnet, p.294.

154 Éric Roussel, Jean Monnet, pp. 371-372. Le message destiné au président des États-Unis sera mis dans deux enveloppes, la première adressée à Mac Cloy, la seconde à Harry Hopkins. Pour plus de sûreté, il est même décidé qu‘Hopkins remettra à Washington la lettre envoyée au chef de l‘Exécutif à Silvia Monnet qui, munie de ce document, le donnera en mains propres à l‘illustre destinataire qui le lui rendra après lecture ; .Éric Roussel, Jean Monnet, pp.371-372.

155 Pendant tout l‘entre-deux-guerres, on l‘a constaté, il n‘a pris aucune part active aux premières tentatives d‘unification européenne. Rien n‘indique qu‘il ait rencontré avant la Seconde Guerre mondiale le comte Richard de Coudenhove-Kalergi, créateur dès 1923 du Mouvement paneuropéen auquel il a su associer des personnalités telles que Edouard Herriot, Joseph Caillaux, Léon Blum, Edvard Benès, Venizélos, Francesco Nitti, Paul Claudel, Paul Valéry ou Miguel de Unamuno. Sans doute a-t-il suivi avec sympathie les efforts d‘Aristide Briand visant à l‘émergence d‘une fédération européenne, mais rien n‘indique qu‘il soit allé plus loin. Éric Roussel, Jean Monnet, pp.377-378.

156 FJME AME 33/1/3 : Notes de réflexion de Jean Monnet, (05.08.43)

À Alger, la réflexion sur l‘avenir du Vieux Continent arrivait à maturité 157 . Il a rédigé une

note destinée à nourrir sa propre réflexion. Dans sa note de réflexion rédigée à Tipaza le 5 août 1943 158 , concernant la réconciliation et l‘unité de l‘Europe après la fin des hostilités, il manifeste sa volonté d‘anticiper l‘action concrète. Le premier élément, c‘est que Jean Monnet n‘a jamais eu pour dessein une simple alliance européenne, mais une véritable fédération, une entité européenne opérationnelle : « les buts à atteindre sont : Le rétablissement ou l‘établissement en Europe du régime démocratique, et l‘organisation économique et politique

d‘une entité européenne [ ]