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Les séminaires

de Félix Guattari 06.02.1984


Félix Guattari
La Machine – Discussion
M - Par rapport à un mécanisme cartésien classique, la machine de Turing, c’est exactement la
même chose, si ce n’est que la transmission du mouvement qui existe chez la première est trans-
formée en transmission des instructions dans la seconde. Sinon c’est une machine dans laquelle,
finalement, il n’y a aucune intervention extérieure, sauf la construction par son créateur et l’im-
pulsion, le moteur, en l’occurrence le fait d’appuyer sur une touche, de donner une instruction ini-
tiale pour mettre en marche la machine. Apparemment, la machine n’a pas de temps propre dans
la mesure où son arrêt ou son non-arrêt est en quelque sorte programmé dès le départ et où il pour-
rait y avoir transmission dans le temps immédiat des instructions. Le problème du temps n’appa-
raît que lorsqu’on définit une machine de Turing comme pouvant déterminer si un problème peut
être résolu en un temps fini ou un temps infini. Le temps que l’on connaît n’intervient pas du tout
là-dedans.

C - Tu veux dire qu’il y a en quelque sorte un observateur idéal qui est là, à la sortie de la machi-
ne de Turing et qui attend. Et il attend jusqu’à ce que quelque chose tombe dans le panier des
résultats. Supposons que le problème en question soit de déterminer si quelque chose a une pro-
priété P. ou une propriété non-P. Deux paniers sont là, à la sortie : l’un recueille les P., l’autre les
non-P.
Le problème est décidable si, en attendant un temps fini – suffisamment longtemps – il y a
quelque chose qui tombe dans l’un des deux paniers.
Le problème est semi-décidable si en attendant suffisamment longtemps il y a quelque chose dans
le panier, mais qu’en revanche il pourrait très bien se faire que si rien ne tombe dans le panier,
c’est qu’on n’a pas attendu assez longtemps. On appelle cela une semi-décision parce qu’on ne
peut décider que dans un cas (si on a une réponse de type positif).

S - Pas décidable du tout, c’est quoi alors ?

C - C’est qu’on peut montrer (par des artifices purement formels en fait) qu’au bout d’un temps
fini on n’aura pas de résultat.

S - Si je comprends bien, une machine de Turing, tu attends que ça tombe. Alors, de deux choses
l’une : ou bien ça tombe et c’est décidé, et donc décidable. Ou bien tu attends et cela ne tombe
pas. Mais tu ne pourras jamais être sûr, rien qu’en attendant, que si tu n’attendais pas dix minutes
de plus, ça tomberait ! Je veux dire qu’une seule machine ne pourra jamais dire que semi-déci-
dable au pire, et non pas décidable.

C - Non, il y a des résultats qui sont des résultats d’indécidabilité. Tout à l’heure nous étions com-
plètement dans la métaphore en fait j’ai parlé de la machine de Turing comme si c’était une vraie
machine qui donnait des résultats. Mais en réalité ce n’est pas cela du tout. On n’attend pas devant
la sortie de la machine, pas du tout. Les résultats d’indécidabilité que l’on a se ramènent tous pra-
tiquement au théorème de Gödel, d’une manière plus ou moins évidente

S - C’est-à-dire qu’on calcule pour soi et hors de la machine que c’est indécidable et là, si on le
met dans la machine, on sait…

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C - Oui, c’est cela. Turing a montré qu’il n’existe pas de machine de Turing qui, pour n’importe
quelle machine de Turing donnée, pourra dire en un temps fini, si elle s’arrête ou non. Et cela c’est
directement ramenable au théorème de Gödel, enfin disons à la preuve du théorème de Gödel : on
code un certain nombre d’énoncés par des nombres de Gödel et, en particulier par des procédés
de diagonalisation assez complexes et abstraits, on montre que ce problème est indécidable au
sens – vraiment très formel – où dans un certain système mathématique parfaitement défini – un
système formel – on ne peut pas montrer la démontrabilité d’un certain type d’énoncé. Évidem-
ment, dès qu’on projette cela en dehors de ce cadre parfaitement défini, on est amené à dire des
choses telles que : on peut toujours poireauter devant la machine, on n’aura rien.

L - Cela me fait penser à ce que raconte Godard dans l’Histoire du Cinéma : l’ordinateur employé
par la police allemande pour dire si la machine pouvait savoir où est-ce que Schleyer était empri-
sonné par la bande à Baader a répondu oui, mais deux mois après que Schleyer ait été exécuté.

C - Les systèmes experts en intelligence artificielle sont des outils d’aide à la décision. Dans La
Recherche, du mois dernier il y a tout un article là-dessus. C’est très utilisé dans le domaine médi-
cal. Par exemple, les gens qui examinent au microscope les cellules essayent de déterminer sur
l’allure qu’elles ont si c’est tel type de maladie ou tel autre type et il y a une quantité de para-
mètres énorme. Disons que le paramètre A5, le paramètre B8 et le paramètre C132 diront que
c’est telle maladie et puis tels autres paramètres vont donner telle autre maladie. Et en fait les êtres
humains ont beaucoup de mal à gérer cela donc il y a des systèmes experts qui sont des aides à la
décision. On interroge l’ordinateur et on lui dit : voilà, je me trouve en présence de telle chose,
j’ai là une cellule qui a une forme irrégulière et puis elle a une drôle de petite tâche là, et puis elle
a telle chose ; la machine a des arborescences dans sa mémoire, elle les remonte et dit : si on a la
conjonction de tel et tel et tel phénomènes, ça pourrait être cela, et à ce moment-là elle pose une
question à l’utilisateur et c’est cela qui est intéressant : est-ce que par hasard vous n’auriez pas en
plus tel phénomène, ce qui permet de faire éventuellement des examens complémentaires. De
plus, les systèmes experts produisent des diagnostics avec des taux d’erreur.

X - C’est Sherlock Holmes !

S - Mais chez Sherlock Holmes, l’arborescence n’existe pas, elle est inventée en marchant.

C - Là elle est complètement préexistante et les systèmes experts sont faits par des experts. Ce qui
est très intéressant là-dedans, c’est que pour faire un système expert, la façon dont on rentre les
données dans le système est assez complexe.

F - Il n’y a pas de système expert qui invente le diagnostic ?

C - Non, les ordinateurs n’inventent rien. Les systèmes experts sont aussi utilisés pour la détec-
tion des gisements pétroliers. Ce ne sont pas les avions renifleurs mais ça marche beaucoup
mieux. Effectivement il y a un gisement qui a été trouvé par un système expert et qui était un gise-
ment non connu à ce jour. Mais ce ne sont pas du tout des machines. C’est totalement abstrait en
fait. C’est aussi très utilisé pour la classification par les zoologistes, les botanistes, etc. Et aussi
une des contraintes absolues lorsqu’on écrit un système expert, c’est qu’il puisse être modifié à
tout instant. Cela non plus, ce n’est pas très facile. Et la police, en particulier, c’est une certaine
forme de système expert.

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S - Pour le diagnostic les médecins parlaient toujours de leur flair, de leur intuition, de leur art.
Cet « art » est touché deux fois : on a explicité l’incorporation d’un savoir qui auparavant était
intuitif, et d’autre part les médecins sont en train de perdre à toute vitesse le cher art. L’art du dia-
gnostic se perd, la médecine est de plus en plus chère (analyses)…

C - Ils ont encore la ressource de devenir experts ! Chaque expert humain n’est qu’une toute peti-
te portion de connaissance de l’ensemble.

F - Dans les hôpitaux ils gardent les gens en supplément, avec tous les problèmes de prix de jour-
née que cela pose, pour pouvoir faire toutes les analyses. Finalement cela revient à la constitution
d’un système expert en cours de fabrication : le malade devient adjacent au système expert en
train de se constituer. Michel ? Que veux tu dire ? Le temps ?

M - Tu prends un mécanisme avec des rouages. En principe lorsque tu actionnes un rouage en un


temps instantané l’autre rouage devrait se mettre en mouvement. Et dans la machine de Turing,
c’est la même chose qui joue. C’est un temps impalpable qui joue.

C - Absolument. Dans la machine de Turing, ce n’est que la succession des opérations. Alors que
dans un ordinateur il y a un temps réel : il y a une horloge dans un ordinateur. Des opérations se
mesurent par un terme particulier pour dire que l’on passe d’un moment à un autre, d’un temps à
un autre, qui est le temps de la machine, qui est un temps physique.

F - Je voudrais vous interpeller sur une position peut-être paradoxale qui s’est imposée à moi
depuis longtemps concernant la machine. Il m’est apparu comme une évidence que quelque soient
les façons dont on pouvait décrire les machines en engageant des systèmes réversibles, reproduc-
tibles, falsifiables, etc., ce qui me paraissait caractériser spécifiquement l’ordre de la machine,
c’était un certain type de rapport d’irréversibilité dans le temps, et sur un plan phylogénétique.
Quelque soient les caractères de réversibilité qui peuvent exister ontogénétiquement dans une
machine, il n’est de machine que dans un phylum machinique. Une machine, un temps est tou-
jours marqué par une certaine position dans un phylum historico-logicotechnico-scientifique. À
un certain moment, à un temps donné T., une machine apparaît, compte tenu de ce qu’elle vient
après toute une série de systèmes machiniques et qu’elle peut potentiellement déboucher sur des
retombées machiniques ou une évolution machinique.
Cela me paraît permettre de repenser un certain nombre de notions telles celle du désir, d’où les
expressions sur les machines désirantes et un certain nombre de catégories telles celle des temps
machiniques – temps de l’irréversibilité, temps des phylums machiniques.
Cette position est une source de malentendus et en tous cas assez inconfortable, mais elle amène
notamment une distinction entre les structures mécaniques et les systèmes machiniques.
Ce qui caractérise les systèmes machiniques, c’est qu’ils ne peuvent jamais être totalement cir-
conscrits dans des coordonnées spatio-temporelles, dans des territoires et c’est seulement une
vision réductrice de la machine, notamment de la machine technique, d’un système clos, qui per-
met cela. En réalité il n’existe pas de systèmes machiniques en dehors des processus phylogéné-
tiques engageant un certain nombre de dimensions – dimensions de déterritorrialisation : il n’y a
pas coïncidence entre l’existence de rapports systémiques et un ensemble circonscrit dans un ter-
ritoire donné comme les structures données ; d’autre part, ces différents systèmes peuvent s’en-
trecroiser les uns par rapport aux autres sans interaction : un système machinique dans l’ordre
physique peut s’entrecroiser avec un système d’ordre mathématique, logique, éthologique. Les
systèmes machiniques ont cette capacité d’avoir des rapports transversaux sans que ce soit des
rapports d’interaction engageant des coordonnées énergético-spatio-temporelles. Et leur dimen-

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sion d’irréversibilité engage des temps qui sont hétérogènes, peuvent engager des modes de tem-
poralité historique, logique, ce qui va de soi, mais aussi peuvent inventer leur propre temps, déve-
lopper leurs propres dimensions temporelles.
Ce qui caractérise les ordres machiniques, c’est de produire des façons de battre le temps, soit :
les axiomatiser entre un temps donné et un autre temps donné, puis ouvrir un autre temps
possible.
En fait, pour dire le fond de la chose, ces différentes fonctions machiniques produisent des uni-
vers – univers d’altérité. En effet, les machines, bien qu’étant en acte dans certaines structures aux
coordonnées historiques datées dans le temps, l’espace, etc., dans une certaine position-carrefour
d’arborescence des différents phylums, n’en sont pas moins concernées par le fait qu’elles mar-
quent des coupures irréversibles comme cristallisation d’un nouveau type d’univers (univers de
valeur, univers d’altérité, etc.). D’où à ce moment-là la problématique du désir comme renvoyant
non pas à des systèmes pulsionnels, mais au système le plus détérritorialisé des machines qui ne
sont pas pour autant des universaux abstraits, qui sont des phylums machiniques effectivement
datés dans un certain type d’entrecroisement.
J’aimerais bien savoir, étant donné que vous avez amené cette problématique de la machine à ces
deux niveaux : la sémiotisation la plus abstraite avec le temps le plus déterritorialisé, et les phy-
lums, comment vous articulez ou non ce type de préoccupation.
Les systèmes machiniques excèdent tous les modes de territoire, de territorialisation, même
quand ils sont pris en acte dans une certaine mécanosphère, une certaine éthologie machinique et
qu’en même temps ils sont historiques, au comble de l’histoire puisqu’ils introduisent des dimen-
sions d’historicité multiples, diverses.

S - Ce que tu dis marche bien pour certaines machines, mais je ne suis pas sûre que cela marche
pour le levier par exemple, ou des outils pareils. Tu peux être d’un avis contraire.

F - Mais si ! Le levier et les machines de ce genre sont inséparables de l’invention de la main


comme machine et tout le dégagement d’un certain type de cerveau qui s’organise, avec toutes
les machines abstraites corrélatives. Comment y a t-il effectivement une déterritorialisation des
phylums machiniques ? Les machines en effet tendent à faire que le rapport s’inverse et que ce
soient les ensembles humains qui deviennent adjacents aux processus machiniques et c’est tout le
processus d’accélération dans lequel on est plongé et qui implique de repenser précisément les
agencements, les ensembles humains comme finalement étant en prise sur ces phylums machi-
niques. Ce qui me paraît très passionnant – et j’aimerais qu’on en parle – c’est de voir à quel point
la complexité des systèmes biologiques, des systèmes cérébraux, en tant que machine, représen-
te des exploits technologiques jusqu’à nouvel ordre infiniment plus riches et complexes que les
machines les plus complexes auxquelles on a à faire.

P - Ma question sera un peu teilhardienne : il s’agit de savoir si la machine du système nerveux


central, du cerveau, n’est pas justement une espèce de machine ultime, qui horizonne absolument
toutes les autres. Toutes les autres seraient comprises, ou limitées à l’extérieur par les possibilités
de fonctionnement de celle-là…

F - Mais comment peux-tu séparer celle-là de l’ensemble du système machinique constitué par
les systèmes de… bactéries, tout le contexte éthico…

P - On peut quand même donner un modèle de fonctionnement de celle-là, la formaliser sans faire
appel à…

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F - Sans faire appel au reste !

P - Oui. De même que…

F - Au bombardement des rayons cosmiques, aux mutations à dieu sait quoi !

C - Cella dépend dans quel milieu tu veux formaliser. Si tu veux formaliser au milieu du raison-
nement, par exemple, à ce moment-là, tu peux le faire…

P - Le formaliser comme ordinateur, par exemple, comme machine capable de résoudre des pro-
blèmes que la machine de Turing peut résoudre. Alors, au moins comme ça de façon instantanée,
tu peux te passer de tout cet environnement-là.

S - Tu peux ou tu ne peux pas. Tout le problème est de se demander si l’intelligence artificielle


est en train de remplir son programme, de mimer effectivement de manière fidèle ce cerveau, ou
bien, et il n’est pas tellement question de limites, ce qui m’intéresse c’est que maintenant on fait
des ordinateurs qui réussissent à gagner aux échecs contre des maîtres et l’on se rend compte que
plus on les rend de taille à rentrer en compétition avec eux, moins ils leur ressemblent. Ils jouent
tout à fait différemment, donc ce n’est pas une limite, c’est une divergence. Ce qui pose la ques-
tion : comment peut-on faire une machine, un cerveau – séparé du corps ?

F - Michel, maintenant tu es obligé d’intervenir !

M - Oui, dans la discussion de tout à l’heure, il y a une chose que je n’ai pas comprise : une machi-
ne et un instrument, ce sont des choses parfaitement différentes. J’ai l’impression que vous avez
tout identifié.

S - Mais non ! Quand je posais la question de la différence entre l’outil et la machine, c’est qu’ef-
fectivement on a maintenant une série de machines par rapport auxquelles on est adjacent. Elles
transforment toutes seules et, effectivement, pour concevoir machiniquement l’outil, il faut
concevoir la main, il faut concevoir un agencement machinique auquel les gens ne sont pas adja-
cents, mais complètement impliqués. Et à ce moment-là, à nouveau, la catégorie se réapplique.

M - Tout à fait d’accord. Mais la machine a un temps propre, ce qui n’est pas du tout le cas de
l’outil.

S - L’outil plus la main, oui.

M - L’outil plus utilisateur. Un outil a un usage. La différence entre une lessiveuse et une machi-
ne à laver, c’est que la lessiveuse on l’utilise pour faire la lessive, mais une machine à laver, on
la caractérise d’abord en tant que machine, c’est-à-dire qu’elle fait tout, elle a un temps propre.

L - On voit que tu n’as jamais fait trois machines par semaine ! Ça ne remplace pas la femme. Il
faut la remplir, il faut sortir le linge, il faut lui parler…

C - Oui, mais par rapport à une lessiveuse, ça remplace autrement plus !

L - Mais il y a des opérations humaines que tu ne peux pas remplacer, même avec la machine à
laver.

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M - La métaphore n’est pas faite pour être filée.

S - Tu as employé un mot un peu dangereux, c’est : utilisateur. Comme si, par rapport à un outil,
tous les utilisateurs étaient abstraits et interchangeables. Or, apprendre qu’une main manipule un
marteau, ce n’est pas simplement un rapport d’utilisation. Il faut apprendre un temps, qui n’est
pas le temps du marteau, il n’a pas de temps à lui, mais il faut apprendre un temps qui est dans la
main et le marteau, et tel clou et pas tel autre, d’ailleurs…

M - Cela dépend de quelles machines on parle. Là on parle métaphoriquement de machines qui


sont plutôt biologiques…

F - Non ! Je ne parle pas métaphoriquement du tout.

M - Non mais quand on parle de machines métaphoriquement, c’est celles-là qu’on entend en fait
ici, je pense, et ce sont des machines qui ont une finalité propre. Finalité que n’a pas un outil. Et
c’est pour cela que tout à l’heure je posais le problème du temps, en pensant à la machine de
Turing. Les machines de Turing sont des instruments. Elles n’ont pas de finalité sauf celle de l’uti-
lisateur qui veut résoudre un problème et qui demande à la machine de le poser. En cybernétique
V. Invente des machines qui font des boucles. Elles sont ouvertes sur l’extérieur d’abord (à la dif-
férence de la machine de Turing), reçoivent des informations, sont donc dans un égal équilibre
qui peut être remis en cause à chaque instant et ces machines cybernétiques ont, à un état de la
boucle, un moment de contrôle pendant lequel elles peuvent comparer leur état présent avec une
sorte d’état idéal qui est, en quelque sorte, le but à atteindre. Le thermostat, par exemple. Il y a
donc une sorte d’étalon interne qui permet de comparer son état avec l’état idéal qu’il cherche à
atteindre. Ce sont des machines qui ne sont pas réglées par le simple jeu de cause à effet, où l’on
part d’un problème et où l’on s’arrête sur la résolution du problème mais où au contraire l’effet a
une rétroaction sur la cause et où ces machines, en quelque sorte, plongées dans un monde où l’on
reçoit des informations qui peuvent être aléatoires, qui peuvent être extrêmement diverses, corri-
gent par des effets correctifs qui supposent évidemment une relation assez linéaire entre la cause
et les effets, ces fluctuations pour arriver à un état optimal. Donc ces machines sont très
différentes.

F - C’est très différent car effectivement, si tu prends un réveil, tu le prends dans sa totalité, dans
l’usage qu’on fait d’un réveil : il a une certaine façon de fonctionner, d’être remonté, d’être utili-
sé, de s’arrêter. Cela fait un certain volume, un certain ensemble. Par contre, si tu coupes le réveil
en deux, si tu prends une seule pièce, il n’y a pas le même type de comportement. Ce que je dis
c’est que ce que tu décris est pour moi l’équivalent d’un rouage de réveil en dehors du réveil dans
son contexte d’écologie machinique. Et l’on n’a toujours pas compris à ce moment-là pourquoi il
existe des systèmes électroniques et autres. Quel est le phénomène de rareté qui fait que d’un seul
coup, plutôt que du sable, des cailloux ou de la neige, voilà des roues dentées ou des micro-pro-
cesseurs. Bien entendu, ce genre de cristaux apparaît dans une certaine évolution phylo-génético-
machinique. La question est de savoir alors : quel est le statut des agencements sociaux, humains,
logiques, etc., par rapport à cet engendrement ?
L’attitude que tu décris tendrait à dire : il y a deux concepts fondamentaux : la machine d’un côté
(ce que j’appelle les mécaniques) et puis les utilisateurs. Et alors dualité totale. Des dei ex machi-
na sont devant des machines qui sont comme des esclaves, des robots. Mais ce n’est pas du tout
comme cela que ça se passe puisque précisément les agencements d’énonciation de ces machines
sont eux-mêmes dans un rapport comme celui que tu décris de feed-back constant considéré sur
une grande échelle de temps et il est impossible de séparer un agencement utilisateur d’un

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système mécanique objet, un agencement sujet et un objet machinique, puisque précisément,
l’histoire même, technico-scientifique, montre à terme que ces agencements humains tendent à
être pris dans une sorte de diminution tendancielle de taux de profit machinique, c’est-à-dire que
d’une certaine façon, il y a plus-value machinique appartenant de plus en plus aux phylums non
humains. Les agencements humains eux-mêmes réotractivement apparaissent comme lié à une
certaine formule généralisée des phylums machiniques, à savoir précisément les phylums que l’on
peut considérer être mis en œuvre dès lors que l’on conçoit la machine essentiellement comme un
phylum de machine abstraite et que les carrefours machiniques concrets sont différentes stases
machiniques à un moment ou à un autre. Autrement dit, dans cette conception-là on voit bien que
les machines abstraites des Walpiri, par exemple, sont traversées par des sortes d’explorations
collectives, et contribuent aux phylums machiniques au même titre que les agencements scienti-
fiques qui vont apparaître à la Renaissance, au XVIe siècle, au XIXe siècle, etc. Mais à quelles condi-
tions vont pouvoir se déterritorialiser des strates de phylums machiniques ? Quel type de nou-
velles constellations d’univers vont-elles pouvoir produire ? Là on peut dire que le travail sur les
machines abstraites que font les Walpiri n’est pas du tout de même nature que celui qui va se pas-
ser dans les empires asiatiques ou dans la Grèce d’Aristote. Et cela devient le problème. Ce n’est
plus du tout l’idée que d’un seul coup un objet machinique technique va être le modèle, le para-
digme de l’ensemble des opérations technico-scientifiques. On revient à la problématique que tu
évoquais tout à l’heure sur la chimie : sur les conceptions du temps contrôlées par hégémonique-
ment par les physiciens et puis finalement le temps des phylums industriels produisant des objets
chimiques qui débordent toute possibilité de totalisation de la part des chimistes. Et il y a toujours
des théories ayant l’idée qu’on pourrait ramener toute cette diversité à un atome standard, à un
corpuscule standard. Il y a toujours des gens qui sont là pour axiomatiser n’importe quelle
diversité.

S - Une singularité dans les machines de Turing donne à penser du point de vue du phantasme
qui les a accompagnées – puisque ce sont des machines phantasmatiques et des machines à par-
tir desquelles on a pensé deux problèmes qui ont à faire avec les phylums : c’est que la machine
puisse se reproduire elle-même c’est-à-dire que l’homme puisse être complètement expulsé, en
quoi est le défi : prouvez-moi que le cerveau n’est pas une machine de Turing ! C’est deux fois
l’homme écarté complètement. Les machines de Turing, c’est vraiment la mise en œuvre au
niveau du défi de : en quoi l’homme est-il encore utile dès lors que la machine de Turing peut être
produite ?

C - D’ailleurs c’est un problème qui a été posé par Turing lui-même en 1950 dans son article :
« Pensée et machine ». Il demande très clairement quelle est la différence entre une machine de
Turing et un homme et il imagine un jeu de simulation où il y a trois individus, le jeu bien connu
de la devinette où l’un des trois individus ne voit pas les deux autres et doit deviner lequel est un
homme et lequel est une femme en posant des questions. Bien entendu les autres sont libres de
chercher à le tromper par tous les moyens possibles. Turing a l’air de se référer à ce jeu comme
étant très connu et il dit : on pourrait imaginer la même chose en remplaçant l’homme par une
machine. On pourrait poser les mêmes questions et, en fait, la machine pourrait fort bien comme
l’homme donner des indications tendant à induire celui qui doit deviner la chose en erreur. À par-
tir de ce jeu, dit-il, on voit qu’il n’est pas possible de distinguer l’homme de la machine de Turing.
Et après il donne toute une série d’arguments de différents types (c’est assez long) et se fait lui-
même l’avocat du diable. Au fond, il a tendance à affirmer, qu’il n’y a pas de différence entre
l’homme et la machine de Turing, même si tout le monde sait bien que ce n’est pas la même
chose. Je vais revenir là dessus parce que Turing et les autres (cela fait partie d’un recueil

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d’articles qui se répondent les uns aux autres) se situent dans une tradition philosophique qui est
celle de Wittgenstein, c’est-à-dire des jeux de langage. Tout le monde sait bien qu’à la question :
les ordinateurs peuvent-ils penser, la réponse est connue, la réponse est non. Donc il ne s’agit pas
de cela. Il s’agit plutôt de : qu’est-ce qui se passe quand on joue avec cette question et qu’est-ce
que ça met en branle à ce moment-là ? C’est cela qui m’intéresse.

S - J’ai l’impression que la question a été réellement posée, et encore maintenant.

C - Moi j’ai l’impression que c’est un débat qui est un peu vieux. Les années 50-60. En tous les
cas, on ne poserait plus la question comme ça.

P - La question de la ressemblance.

C - Non, beaucoup plus la question de la différence.

P - Ce qui me semblerait intéressant, c’est la question de la réverbération, de l’effet en retour (pas


forcément de feed-back) mais de l’interaction entre par exemples des « machines » de type bio-
logique avec de relatives constantes, des « machines » instinctuelles ou pulsionnelles et puis des
machines technologiques produites à l’extérieur, type les machines audiovisuelles, médiatiques,
etc. Quel serait l’effet de retour, relativement rapide, peut-être même sur une génération, de tel ou
de tel type de machine mass-médiatique (image, son, etc.). J’avais envie de prendre un exemple :
dans le premier tome de La Recherche du Temps Perdu, il y a une tentative de décrire un nénu-
phar entraîné par un courant d’eau et qui ne se détache pas, donc qui est à la fois poussé par le
courant et qui revient… Et à un moment donné, la métaphore qui s’inscrit pour faire que cette
description soit visible, c’est une métaphore complètement psychologique. Il prend le contre-pied
de la méthode classique : je me sentais comme un nénuphar à contre-courant. Là il fait exacte-
ment le contraire et il imagine une problématique d’obstination, de contrainte pour arriver à
rendre compte de ce mouvement. On a l’impression qu’il touche aux limites mêmes de la possi-
bilité de passer d’une sémiologie langagière à une sémiologie de type analogique et que cela jus-
tement c’est ce dont le cinéma est capable de façon immédiate, sans autre intermédiaire. Ce sont
des types d’effets que l’on n’a pas besoin de décrire, d’expliquer, pour lesquels il n’y a pas besoin
de grandes phrases. En une image, accompagnée d’un son, on les transmet de façon immédiate et
tacite – inconsciente, non nécessairement codable. Comment ce type d’effets pourrait-il modifier
le temps et l’espace de systèmes pulsionnels considérés jusque là comme des espèces d’univer-
saux ? En somme est-ce qu’il y aurait une historicité de l’inconscient qui pourrait s’écrire en fonc-
tion de la modification permanente des informations ?

F - Non seulement les machines s’autoproduisent dans un phylum machinique où les agence-
ments humains sont adjacents, mais ce n’est pas seulement un problème concernant la machine
en tant que forme machinante, mais c’est l’objet lui-même qui produit. Les physiciens commen-
cent maintenant peut-être à admettre que les quark sont produits par les agencements technico…
Pour produire de nouvelles bactéries ou des quarks, il faut peut-être qu’il y ait eu Proust précisé-
ment. Il faut peut-être qu’il y ait eu tout in dégagement de l’imaginaire collectif pour permettre
tel ou tel type de processus de machines abstraites qui permette d’envisager telle ou telle articu-
lation, sinon d’une façon strictement probabilitaire. Il n’y avait peut-être aucune chance qu’il y
ait production de telle particule qui dure un milliardième de seconde.
Là le cercle est absolument complet. Il n’est pas seulement celui de l’agencement des machines,
mais de l’objet même des flux traités à l’intérieur de ces machines. Le phylum évolutif lui-même
est concerné par le phylum même des objets ontologiques traités à l’occasion de ces phylum.

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M - Je pense que la question que posait P. est intéressante mais en même temps je ne pense pas
que l’on puisse répondre directement en terme de machines, de phylum. Je vais parler directement
d’animaux, cela évitera les confusions de langage, puisque quand on parle de machines, on pense
à un système qui peut être totalement asservi ou totalement contrôlé ou en rapport avec un milieu
extérieur qui est totalement étranger à la machine en question.
En ce qui concerne les animaux, c’est une position traditionnelle de penser comme cela. Un ani-
mal se trouve, on ne sait pourquoi, dans un environnement, cet environnement lui pose des ques-
tions, des problèmes ? L’animal les résoud et tout cela – par le mécanisme de la sélection natu-
relle – qui à l’origine était décrit de manière extrêmement mécaniste (Darwin comparaît la sélec-
tion naturelle à un régulateur à boules de machine à vapeur) – transformerait l’animal et le mène-
rait, pour utiliser ton langage, à transformer ses agencements machiniques.
Or ce n’est pas du tout ainsi que les choses se passent : un organisme vivant comme un animal
construit son environnement, il va le chercher : un castor va fabriquer son environnement,
construire des barrages, modifier les cours d’eau.
Quand je dis qu’une machine a un temps propre et qu’en fonction d’une espèce de schéma per-
sonnel, elle va répondre aux modifications de l’environnement pour se reconstruire elle-même,
pour se perpétuer elle-même, pour se reproduire elle-même, il faut bien voir que ce n’est pas un
environnement par rapport auquel l’organisme est passif, non il est actif. Donc c’est un peu une
machine au second niveau. C’est pour cela que les machines qu’on a à l’esprit lorsqu’on parle ce
sont des métaphores…

F - Cette discontinuité des territoires des individus et des territoires des espèces est marquée par
le fait, en particulier, si j’ai bien compris, qu’il n’y a pas de continuité entre les espèces, mais de
grandes ruptures qui font que l’évolution ne se poursuit pas de façon linéaire mais par d’im-
menses paliers, des mises en suspend. Je pense que cette problématique de la discontinuité des
territoires existentiels, soit individuels, soit des « territoires d’espèces » (dans une espèce donnée,
il y a l’utilisation maximale des différentes possibilités de l’axiomatique machinique portée par
cette espèce jusqu’au point où quelque chose doit se produire qui peut changer radicalement l’es-
pèce, ou permettre à une autre de recoloniser l’ensemble des interactions éthologiques) n’est pas
tenable – en effet, je crois que tu as raison de le souligner – seulement en restant à ce niveau.
C’est pour cela que je propose cette idée que les véritables ruptures ne se passent pas à ce niveau
territorialisé, pris dans les coordonnées d’une part énergético-spatio-temporelles, et d’autre part
des territoires existentiels (non discursifs puisqu’ils sont eux-mêmes le lieu où la discursivité
s’opère), mais ne sont articulables qu’au niveau machinique, l’autre niveau, à savoir celui où les
phylums machiniques rencontrent leur discontinuité qui est une discontinuité d’univers ou alors
peut-être discontinuité d’état. Pour moi la notion d’univers serait une généralisation des discon-
tinuités d’état.
Il y aurait trois notions autour desquelles j’aimerais qu’on jongle, qu’on brode ou qu’on délire :
la notion d’altérité (d’individu, d’espèce, d’état, d’univers), l’idée que l’altérité n’est jamais don-
née comme une catégorie a priori mais que l’altérité est toujours en œuvre dans un certain nombre
de dimensions, et pas seulement dans des dimensions d’interactions repérables dans des coor-
données énergético-spatio-temporelles, mais repérables dans des constellations d’univers qui
marquent l’irréversibilité des phylums machiniques. Dans le cadre d’une intégrale d’une constel-
lation d’univers, il y a N champs de possibilités qui sont ouverts et puis il y a un moment où, sauf
surgissement d’un nouveau type de constellation d’univers, rien d’autre ne se produira. Il y aura
circularité, impasse totale et même éventuellement disparition.
Pour en revenir à la question : est-ce que les machines pensent ? il est évident que les ordina-
teurs ne pensent pas mais l’ensemble des phylums machiniques sont de la pensée. Tout ce qui
est de l’ordre de la position de reconnaissance sémiotique d’une altérité, qui n’est pas pure

Les séminaires de Félix Guattari / p. 9


reconnaissance, qui est en même temps fabrication de cette altérité (car il n’y a pas d’un côté un
processus sémiotique qui va explorer l’altérité déjà là, mais il y a un processus comme celui de
l’intentionnalité qui à la fois construit et déchiffre son objet et le construit en le déchiffrant et le
déchiffre en le construisant). Dans le cadre d’un certain nombre d’équivalents de territoires mais
au niveau précisément déterritorialisé. Ce type d’évolutionnisme, on le voit dans un rapport
complètement lesté par les dimensions biologiques, géologiques, etc., mais c’est le même type
de problématique qui se pose dans l’évolution des arts, des sciences, etc.

S - Est-ce que tu crois qu’un autre univers ne peut se produire que parce que l’autre a atteint ses
limites ?

F - Ah non ! Il reste comme pure potentialité. Soit qu’il reste en acte, soit qu’il reste en pure
potentialité mais ce n’est pas un paradigme qui chasse l’autre. C’est bien ce qui se passe : des
espèces continuent à vivoter dans le fond des roches.

S - Du point de vue des paradigmes, c’est à mon avis une limite de la notion de paradigme qui
est grave, mais qui, en tant que telle, est fidèle à ce qui se passe et effectivement dans la politique
de la gestion de la science à l’heure actuelle est ce que dit K. : il va y avoir une révolution scien-
tifique dans la douleur. C’est dans la mesure où un paradigme a rencontré ses limites, ou un obs-
tacle, ou une anomalie, qu’il va essayer de continuer à se maintenir mais il y aura toujours bien à
ce moment-là l’un ou l’autre chercheur qui, dans cette douleur, trouvera une autre issue et fonce-
ra et donc, c’est dans cette douleur que se jouera le destin des deux paradigmes.

F - Il dit cependant qu’un ancien paradigme peut réapparaître.

S - Jamais le même.

C - Quand tu dis qu’il faut qu’il crève, c’est d’ailleurs tout à fait cela parce qu’il dit aussi que la
plupart du temps les paradigmes meurent car ce sont les vieux qui représentent l’ancien paradig-
me qui meurent, et les jeunes scientifiques prenant leur place n’embrayent pas forcément sur les
mêmes paradigmes.

S - J’aurais, pour ma part, beaucoup d’hésitation à penser cela abstraitement, hors des circons-
tances qui font que notre science moderne est notre science moderne, et que l’on n’a aucune chan-
ce de produire un univers nouveau si l’on ne s’embranche pas sur la douleur d’un univers exis-
tant et si l’on ne promet pas de résoudre cette douleur. Mais cela peut aussi se produire sans que
l’autre ait déjà montré ses failles, juste parce que c’était possible, parce que ça marche comme çà
(circuit d’univers).

F - Oui parce qu’une des caractéristiques du paradigme, c’est qu’il doit donner des problèmes à
résoudre et c’est comme si au fond ces problèmes sont les mêmes, transposables d’un paradigme
à l’autre. Si on en revient à l’exemple de la musique, on ne peut pas dire que les problèmes à
résoudre à partir du moment où Bach fait du clavecin bien tempéré, dans un certain type d’hy-
perrationnalisation de l’écriture musicale, sont du même type que ceux de la musique des
troubadours.

S - Je ne sais pas ce qu’il en est de l’histoire de la musique vécue comme histoire par les musi-
ciens eux-mêmes, mais en ce qui concerne la science moderne depuis le xviie siècle, une des

Les séminaires de Félix Guattari / p. 10


contraintes pour qu’un univers ait sa chance, c’est qu’il puisse reconstituer une histoire plausible
qui l’accrédite et qui produise une continuité. Donc c’est vrai que les problèmes changent, sim-
plement il faut que l’on puisse reproduire une continuité où ce qui est occulté devient illégitime
ou invisible, et où on reconstruit tout, mais c’est une contrainte jusqu’ici.

M - Justement chez K. il y a cette nécessité de la crise parce que, au moins au niveau primitif, il
tient compte de la dimension sociologique de la science. Il admet qu’à partir du moment où un
paradigme est dominant, il devient la science normale ; une caste scientifique qui détient la véri-
té se forme ; elle réécrit l’histoire, elle décide ce qu’il faut oublier, ce qu’il fait rappeler, et dans
de telles circonstances tout nouveau paradigme qui émergerait, serait marginalisé par rapport au
corps principal.

S - C’est pourquoi je disais qu’il ne faut pas alourdir le concept d’univers de dimensions socio-
logiques du paradigme.

F - Le problème serait de savoir ce qui effectivement constitue la rupture. Et c’est peut-être en


effet une rupture a-signifiante : l’inversion du vecteur qui va des territoires, des univers existants
vers une discursivité qui exploite l’ensemble des possibles, et puis d’un seul coup, c’est cet espè-
ce de point aveugle qui fait qu’on ne voit plus la même chose, qu’on n’entend plus la même
chose. Il y a un autre affect, un autre territoire s’est constitué, on ne s’en est pas aperçu : on est
dans un autre univers. Et je vais prendre un exemple : Barbara m’a emmené il y a trois mois voir
les danses des Walpiri. C’était l’hiver et eux n’étaient pas couverts, ils n’avaient pas chaud mani-
festement et le public là dedans était encore moins chaud. Tout à coup, c’était idiot, voyant que
les gens n’applaudissaient pas, on se met à applaudir tous les deux et on n’est pas du tout suivis.
On applaudissait à chaque danse. Et la deuxième fois qu’on a applaudi, les gens commençaient à
nous huer parce qu’on empêchait le spectacle. Une gêne terrible ! Finalement plus personne n’ap-
plaudissait au moment où normalement tout le monde aurait dû applaudir. Après nous avons
essayé de réfléchir au type de malentendu généralisé qui s’était créé à la venue de ces danseurs
aborigènes. On peut énumérer les malentendus dans la presse, chez les ethnologues, chez Lévi-
Strauss, enfin tout le monde. Il est évident que là on ne peut pas rendre compte de cette affaire
sans voir qu’on n’est pas dans le même type d’univers, de constellation d’univers.
Qu’est-ce qu’ils viennent faire là, quelle est cette démarche ? C’est incompréhensible parce que
l’affect ne correspond pas du tout. Or, si je prends cet exemple là, c’est que précisément, est-ce
que ce n’est as ce type de rupture qu’on verra jouer par exemple dans l’histoire du jazz ? Ou qu’on
vit actuellement dans le dégoût, la confusion complète, du moins chez un certain nombre de mes
amis peintres, avec tout le courant actuel des jeunes peintres qui font une peinture dégueulasse…
Alors d’un seul coup quelque chose, un succès commercial est complètement rejeté. On dit cela
c’est vraiment une opération de marchands de tableaux ! Mais on se dit : mais il faut faire atten-
tion, qu’est-ce qui se passe ? Est-ce que précisément il n’y a pas, presque par définition, cet espè-
ce de passage à vide, point aveugle, quand il y a un phénomène de changent de référent ? On est
un certain nombre ici à se rappeler le passage à vide de février-mars 68. Qui parle ? Qui dit quoi ?
Cette question de la rupture a-signifiante est radicale parce qu’elle n’est pas dans le prolongement
des dispositifs de discursivation, de rationnalisation. Ce n’est pas une rupture à la Bachelard, mais
elle est dans le fait que, à un certain moment, c’est un autre agencement d’énonciation qui se met
en place. Et cet autre agencement, par définition, il est impossible de le circonscrire, ni dans ce
que sont ses agencements technico-expérimentaux, ni dans ses univers d’affect. Quand il y a un
nouvel agencement technique, par exemple un nouvel avion, c’est une sorte de paradigme dans
l’aéronautique. Ou quand il y a un nouveau créneau dans l’histoire de la peinture, c’est précisé-
ment le jeu de stratégie qui est en cause. Il est par définition impossible d’en saisir les éléments

Les séminaires de Félix Guattari / p. 11


dans l’ensemble des paramètres qui sont présentés dans l’équation. Par définition, on peut dire
qu’il y a un certain nombre de retombées, d’interactions, d’éléments qui vont rentrer dans l’éco-
logie machinique du système ; au moment où on peut déjà en articuler quelque chose, rediscursi-
ver quelque chose, on est déjà passé dans l’autre univers, paradigme, etc. Donc c’est bien la ce
point de rupture a-signifiant qui se pose comme articulation fondamentale de la dimension de
l’agencement d’énonciation.
Je voudrais faire juste une remarque : quand on parle de l’énonciation, on peut soit la considérer
du point de vue des pragmaticiens comme des catégories générales linguistiques, sémiotiques et
donc considérer qu’on a affaire à des universaux.
On peut la considérer dans la tradition phénoménologique (Merleau-Ponty, Husserl)- mais on est
là encore dans une conception universaliste de l’énonciation : on cherche des traits généraux de
la subjectivité tel que l’intentionnalité…
L’énonciation dont je parle ici n’a rien à voir avec celle des pragmaticiens ou des phénoméno-
logues puisqu’elle est foncièrement marquée par son caractère de rupture phylo-génétique dans
l’ordre des phylums machiniques. Elle est que d’un seul coup, ça se met à parler dans un certain
type d’agencement, de territoire, de machine, de procédure logique, de capital de savoir, d’affects
et ça se met à faire cristalliser des lignes de potentialité, à partir des constellations d’univers, là
où il n’en avait jamais été question avant.

Les séminaires de Félix Guattari / p. 12


Les séminaires
de Félix Guattari 10.02.1981
Félix Guattari
La pulsion, le trou noir
F : Les premières topiques de Freud étaient, vraiment, tout à fait scientistes, neurophysiologiques ;
puis, en cours de route, ces modèles sont devenus quasiment anthropomorphiques ; la deuxième
topique – le moi qui se bat avec le ça et le personnage grimaçant du surmoi… – se présente, d’une
certaine façon, comme une description que pourrait faire un délirant. Quant aux prolongements
kleiniens, et autres, sur la mauvaise mère, l’inconscient y est peuplé de tout un théâtre manichéen,
et ça ne marchait pas plus mal ; je crois que ça marchait plutôt mieux…
Le courant des gens « sérieux » – l’école française de psychanalyse – a nettoyé cet aspect anthro-
pomorphique, délirant en apparence, et les descriptions de l’inconscient aboutissent dans les
mathèmes et la structure. C’est devenu plus sérieux !
Moi, j’aurais plutôt tendance à prendre des plants dans les premiers semis, pour proposer un
modèle d’inconscient qui serait celui d’un curandero du Mexique ou d’un bororo, partant de l’idée
que les esprits peuplent les choses, les paysages, les groupes ; qu’il y a toutes sortes de devenirs,
d’heccéités qui traînent un peu partout, et donc, une sorte de subjectivité objective, si l’on peut
dire, qui se trouve ramassée, éclatée, remaniée, au gré des agencements. Le meilleur exposé en
serait, évidemment, dans la pensée archaïque.
Il me paraît, finalement, très légitime d’essayer de modéliser notre représentation à partir de cette
phénoménologie des puissances de l’inconscient, en particulier de celles qui ont été décrites dans
des sociétés archaïques précapitalistiques. Essayer d’échapper, quelque part, à l’inconscient
monothéiste triangulé, l’inconscient de la Sainte Trinité et de toute une série de dualismes essen-
tiels. Reprendre les conceptions freudiennes (première et seconde topiques pour voir, non pas ce
qu’on peut en garder, mais quelle sorte de translation est possible dans une autre conception,
disons, beaucoup plus panthéistique ; voir ce qu’on peut essayer de capitaliser de l’apport freu-
dien (effort louable, parce que, pendant une longue période, on avait plutôt tendance à vouloir tout
jeter par dessus bord).

Comment faire une translation de l’apport freudien (première et deuxième topiques) dans une
théorie des agencements.

Dans les conceptions freudiennes, on part de quatre dimensions de la pulsion :


– La poussée a un caractère quantitatif, suivant une topique qui est de mise en réserve quelque
part, par exemple mise en réserve dans le moi. Cette poussée – catégorie métapsychologique de
la libido – reste extrêmement difficile, en fait, à déterminer : qu’advient-il de la poussée, du
moment où l’on est en présence de deux pulsions fondamentales, Éros et Thanatos ? Problème
théorique : Thanatos, est-ce vraiment une seconde pulsion ? C’est peut-être une dé-compensation,
une décompression de l’Éros : une sorte de désunion qui travaille la pulsion, en tant que facteur
d’intrication ou d’union. Le dualisme pulsionnel chez Freud est, d’avance, assez complexe…
Mais ce n’est pas tellement là-dessus que je veux m’attarder.
– La source qui pouvait être, selon les conceptions, de différentes natures. (D’autres difficultés
se poseront entre la source et les objets car, souvent, ce sont des catégories qui se chevauchent ;
mais ici, on peut, de toute façon, les garder telles qu’elles ont été apportées dans le vocabulaire
freudien). La source – où il y a toutes les zones érogènes, mais dont certaines sont prévalentes –
implique aussi la notion d’étayage, qui concerne des objets complets (moi, objet parental). Nous
avons donc la poussée, et la source d’où vient la poussée. Comment la poussée s’incarne-t-elle ?

Les séminaires de Félix Guattari / p. 1


– L’objet : c’est le moyen par lequel se réalise cette poussée qui passe à travers cette source.
– Objets complets. L’objet complet peut être un étayage parental, ce qui va nous renvoyer à toute
la virgulation œdipienne, ou ce peut être l’objet complet du moi (problématique du narcissisme).
– Objets partiels. Ils nous renvoient à la problématique des zones érogènes, puis de toute l’éco-
nomie pré-œdipienne, chez Mélanie Klein, etc..
– Le but. Freud a toujours beaucoup insisté pour distinguer cette notion de but de la notion d’ob-
jet. C’est important car cela va nous permettre de séparer la notion de pulsion de la notion d’ins-
tinct, par exemple. Le but représente une sorte de finalité, de « destin de la pulsion ». De l’objet,
on peut dire que c’est un moyen, tandis que le but est une direction ; ce que, moi, je préférerais
appeler : un mode de valorisation (qu’est-ce que ça vaut, la pulsion ?). La pulsion est, donc, por-
teuse de valeurs.
Et c’est là qu’on trouvera la problématique des différents systèmes pulsionnels : suivant une
topique on aura une opposition entre la réalité et le plaisir, entre les pulsions du maintien de la vie
et de l’Éros. Puis, dans un autre système, ce sera une opposition plus fondamentale d’Éros et
Thanatos, Éros englobant les autres systèmes d’oppositions pulsionnelles. Finalement, ce sont des
modulations du but pulsionnel, ou des modes de valorisation pulsionnelle.
Reste un problème que je ne fais qu’évoquer : quel est le statut de la représentation dans cette
affaire ? Il est évident, globalement, qu’il y a opposition entre une infrastructure biologique dans
la pulsion et un système de représentation : en tant que poussée – en tant que source, en tous cas,
au minimum – la pulsion a besoin d’envoyer des représentants, de déléguer des députés, d’où
cette expression très complexe qui a été traduite sous forme de représentant de la représentation.
Or, il est très délicat de savoir si c’est toute la pulsion avec ses quatre dimensions qui délègue une
représentation, sous forme de deux choses qui sont :
– le représentant de la représentation ou, comme je préfère dire, la représentation déléguée.
– l’affect qui se délivre sous forme quantique (quantum d’affect).
Telle est la représentation. Mais, la poussée et la source sont-elles cette base infrastructurelle bio-
logique de la pulsion, s’exprimant à travers cela ? Ou bien est-ce tout, l’objet et le but ? Il y a une
certaine ambiguïté. Si vous avez une clarification là-dessus…

Quoiqu’il en soit, il est bien net que l’inconscient freudien – en tant qu’il véhicule des fantasmes,
des scénarios, des phrases complexes – ne concerne que la représentation. L’inconscient freudien
ne conserve pas la poussée, la source, la libido, en tant que telles.
Il importe de bien distinguer. Il n’est d’inconscient freudien que dans un espace de représentation.
Si l’on n’accède pas à cet espace, – par la performance linguistique, langagière, l’association
libre, toute la technique… – ce n est pas l’inconscient freudien.

Dans les quatre dimensions que j’ai essayé d’exposer, j’ai proposé un système où l’inconscient
(ou peu importe comment on l’appelle) ne serait pas foncièrement lié à un système représentatif
et notamment au fait qu’on ait à en parler avec du langage, des représentations de mots, d’objets.
C est aussi, comme je le disais au début, un inconscient qui traîne partout. On attrape de l’in-
conscient comme la grippe. On attrape de l’inconscient dans un paysage, dans une visagéité, dans
une animalité… et puis, on en fait quelque chose, ou on n’en fait rien, on se fait bouffer par…
Il n’y a pas de spécificité du fait d’avoir à le métaboliser dans une représentation. Alors, du même
coup, ce qui caractérisera ces « formations de l’inconscient » (maintenant, mieux vaut substituer
directement le mot et dire : agencements), c’est que les agencement ne sont pas des pulsions ; cela
peut être des pulsions, mais cela peut ne pas en être. En tous cas, ce n’est pas un système pul-
sionnel qui tombe dans la dichotomie de l’étayage des objets, des systèmes de zones érogènes, de
poussée, etc.. Il peut se faire, bien entendu, qu’un agencement s’accroche à des objets partiels,

Les séminaires de Félix Guattari / p. 2


prenne l’allure de poussées compulsionnelles, ou des choses de ce genre, mais c’est une variante
comme une autre.

L’expression

Donc, au lieu de mettre à la base (avec toujours l’idée base opposition, base infrastructure et
superstructure représentative) la poussée, je mettrai, au contraire, le système de valorisation au
premier rang, qui sera l’expression. En rattachant ainsi toutes ces catégories (expression, but…),
les systèmes de représentation plutôt que d’être portés au sommet d’un système d’infrastructure,
passent au premier rang sous forme d’expression, et non sous forme de représentation.
L’expression étant : un certain type de composantes qui en retiennent un rapport d’expression
avec différentes composantes de contenu, mais sans aucune nécessité intrinsèque, puisqu’il peut
y avoir – selon l’expression de (inaudible) – un relativisme du rapport d’expression au contenu
(par exemple, une composante somatique : aujourd’hui, ce qui s’exprime, c’est mon mal à l’es-
tomac, qui représente tout le système…). Toujours est-il qu’il y a bien un niveau particulier d’ex-
pression qui noue l’ensemble des composantes de contenu. C’est donc l’expression qui devient le
mode de valorisation, et l’expression-valorisation qui devient première dans le système. Alors,
plutôt que de parler de libido, on parlera, cette fois, de désir ; en ce sens que cette expression a
ceci de caractéristique : sur la base de ce qu’elle engage comme exprimé, comme territoire et
comme déterritorialisation, elle produit quelque chose qui est l’équivalent de ce que (inaudible)
et (inaudible) décrivent comme formation loin de l’équilibre. L’expression met à jour, rend pos-
sible l’attribution d’heccéités, de devenirs, de toutes sortes de choses de l’inconscient objectif,
elle ramasse des esprits, des « rabs » (un vieux souvenir entre nous !), et fabrique avec, une sémio-
tisation loin de l’équilibre des strates. Le but, la finalité de ce qui n’est plus la pulsion libidinale,
mais de ce qui est la formation désirante, c’est une sémiotisation loin de l’équilibre. Dans un cas,
ça fait de la névrose, dans l’autre ça fait de la poésie, dans un autre cas un système comporte-
mental dans un milieu social donné, etc.. Cela fait autant de systèmes de valorisation qui, quelque
part, font tenir ensemble, agencent des formations déterritorialisées, et puis toutes sortes de flux,
idéologiques, économiques, etc..

Le contenu

Je disais la dernière fois que le contenu peut, lui aussi, parallèlement à la sémiotique dominante,
travailler à son compte. Certaines dimensions de contenu le font, et c’est ce qui nous faisait com-
parer la potentialité, dans cette deuxième dimension du contenu, d’un inconscient schizo, par
opposition à un inconscient névrotique ou normal. En effet, là, il engage des substances hétéro-
gènes, des modes de valorisation dissidents, contradictoires, antagonistes, ambivalents, pervers-
polymorphes, etc.. C’est aussi la dimension qui recèlera ce qu’on pourra appeler les singularités
extra-systémiques ou transystémiques… La dimension de contenu qui met en jeu des substances
hétérogènes (évidemment, à chaque fois faudrait articuler ce que sont les substances et ce que sont
les formes et les matières qui émettent des singularités échappant au rapport substance/forme)
correspond quelque part à la notion de source chez Freud ; en ce sens que ces substances hétéro-
gènes, ce peut être, par exemple, l’économie orale ou l’économie anale, l’économie du regard ou
de l’écoute – qui avait été ajoutée dans la liste des objets a par Lacan. Il avait fait, il y a déjà très
longtemps, à propos des objets a, une topologie d’enchaînement, avec le phallus au sommet, l’ob-
jet oral, le regard, etc.. À ce moment là, j’avais dit – et il en était un peu sidéré : « Mais, il y a

Les séminaires de Félix Guattari / p. 3


aussi les objets transitionnels de Winnicott, et puis aussi les objets institutionnels… » J’avais fait
une catégorisation des objets a, b, c, n. C’est, finalement la même idée.
Le cas particulier d’une réification – ou plus exactement d’un rapport trou noir – avec le sein, avec
la merde, avec le regard ou l’écoute, est possible – c’est ce qui fait la texture même de la cli-
nique – au même titre que les autres substances possibles, qui sont des substances : par exemple,
des sémiotiques économiques, éthologiques (on les mettra, peut-être, plutôt dans la dimension
suivante), ou toute autre composante pouvant rentrer dans ce type d’agencement, soit pour y être
prise dans une expression spécifique d’une certaine valorisation désirante, soit pour y faire un tra-
vail de dissidence, d’autovalorisation, un système d’ambivalence, d’ambiguïté, etc..
Donc, cette notion de contenu est bien l’extension – comme d’un rapport d’intégrale à une déri-
vée – de la notion de source.

Le territoire

Je disais, la dernière fois, que la notion de territoire était la troisième dimension. Au Mexique,
j’ai rencontré un monsieur, psychanalyste : « Enfin ! – me dit-il – vous avez réintroduit la validi-
té de toutes les recherches psychanalytiques sur le moi ! Parce que vous avez l’inconscient névro-
tique, l’inconscient psychotique, et puis toute l’exploration du moi en tant que système incons-
cient, les recherches d’Anna Freud, etc..
— Oui, si vous voulez, ça ne me dérange pas ! À la seule condition de considérer que ces terri-
toires peuvent être, en effet, le moi ; peuvent être tous les moi partiels à la Mélanie, donc des moi
trou noir, des moi d’abolition ; mais ils peuvent être la personne, les groupes, tous les modes de
territorialisation, la famille, tout ce qui se rapporte au socius, tout ce qui engage des systèmes de
traits de visagéité, de ritournelles, toutes les écritures possibles qui font des territoires. »
Vous voyez que l’on sort des difficultés majeures du Freudisme pour composer du socius à partir
des identifications du moi – notamment, dans Totem et Tabou et toutes les spéculations sur la psy-
chologie collective –, on y aboutissait à des choses complètement aberrantes, on perdait toute la
spécificité des modes de territorialisation du socius, ou des modes de territorialisation familiaux,
etc..
Tandis que là, le moi ou la famille – le triangle œdipien ou une famille plus large – sont des cas
particuliers de territorialisation, c’est même des cas très spécifiquement liés à l’hégémonie des
flux capitalistiques. Dans ce cas, on en est bien réduit à avoir du moi. Alors que, dans des socié-
tés primitives archaïques, les relations transitivistes sont telles que la problématique du moi ne se
pose qu’exceptionnellement : dans cet article de Clastres par exemple, au moment où le chanteur,
dans la nuit, va chanter tout seul, pour lui-même. C’est alors un rapport qui est, purement et sim-
plement, de face à face avec la mort, et où il est renvoyé à une sorte d’excommunication.
De toute façon, ces territoires du moi – comme on l’a dit et répété avec Deleuze – ne sont pas des
territoires qu’il faut considérer de façon réifiée : ce sont des territoires qui impliquent toujours une
certaine potentialité de dérerritorialisation catastrophique, qu’on a appelé trou noir. Ceci, évi-
demment, nous aidera considérablement, quand nous essayerons de réfléchir à ce qu’est cette
fameuse intuition de la pulsion de mort chez Freud ; à ce qu’est un certain rapport de la mort au
narcissisme ; à ce que sont les compulsions de répétition. En effet, un certain type de perte de per-
sistance amène inexorablement un trou noir : les différents agencements entrent en résonance les
uns par rapport aux autres dans leur décompensation. C’est une déterritorialisation où ils se pren-
nent dans un phénomène de résonance et d’écho. (cf. tableau : consistance de l’expression des
différentes substances de contenu, des différentes persistances de territoire ; ces catégories – objet
et territoire – sont en correspondance.)

Les séminaires de Félix Guattari / p. 4


La dimension machinique

Il s’agit essentiellement d’un machinisme abstrait. En même temps que la dimension de déterri-
torialisation, c’est celle qui, précisément, me faisait dire au début que là, vraiment, il y a tout, les
esprits, les « rabs », tout ce qui peut hanter les paysages, tous les autres agencements non-
humains, tous les devenir non-humains : pris, là, dans ce mode de valorisation.
Cette dimension machinique se rapporte à la transistance, puisqu’à chaque fois, il y a l’équiva-
lent d’un trou noir possible, au niveau de la consistance, de la substance, de la persistance et de
la transistance. C’est, précisément, ce qui fait cette opération d’attribution – d’idéalité objective –
de tout ce qui traîne comme devenirs, comme esprits : toutes les idéalités magiques possessives,
mais aussi toutes les idéalités mathématiques (un mathématicien qui ramasse une idéalité mathé-
matique et l’attribue à un agencement expérimental, fait bien le même type d’opération expressi-
ve.), esthétiques, sociales, etc..
Cette dimension machinique ne relève pas d’une économie générale ; elle met en jeu des singu-
larités, des devenirs ; fait monter des singularités des différentes matières d’expression.
Et c’est précisément ce qui vient au lieu et place de la poussée libidinale.

Voilà. Au départ, on avait l’idée d’un inconscient fondé sur une quantité générale abstraite, qui, à
travers une source, un objet, des buts, donnait des représentants de la pulsion : soit des délégués
représentatifs ; soit des affects, quelque part, comme trop-plein, comme incapacité de faire pas-
ser dans la représentation. Cela impliquait une décharge, un certain type d’économie pulsionnelle.
Là, on n’a pas du tout d’économie générale de poussée, donc pas de thermo-dynamique. Mais,
bien plutôt ce que j’ai appelé : une sémiotique loin de l’équilibre, capable de travailler directe-
ment avec les incorporels, par définition inquantifiables, puisque ce sont, en tant que tels, des sin-
gularités. Il n’est pas question de quantifier des esprits ni des idéalités mathématiques : ce sont là
de pures singularités qui, cependant, rentrent dans une certaine économie d’expression, pour
fabriquer, non pas des poussées libidinales, mais une certaine valorisation de désir. (Ceci n’est pas
du tout à assimiler aux interprétations analogiques, comme celles de (inaudible), ou à des arché-
types jungiens.)
Cette perspective ôte le rapport du désir à la représentation. Le désir n’est pas fantasmatique. Il
procède d’un mode de sémiotisation loin de l’équilibre. Les sources sont multiples, hétérogènes ;
les objets différentiés à l’infini. Il n’est pas question de parler de relation d’objet : il peut exister
une prévalence des relations d’objet, ou d’économie intra-familiale, mais il s’agit de cas particu-
liers d’une économie des différents modes de territorialisation des agencements entre eux. Il n’est
pas question, non plus d’une psychogénèse dans les rapports d’objet.

Les séminaires de Félix Guattari / p. 5


— POUSSEE (LIBIDO) — EXPRESSION

(CONSISTANCE)
– quantitative – valorisation
– en réservé dans le moi – désir
– sémiotique loin de l’équilibre

— SOURCE — CONTENU

– zones érogènes prévalentes substance hétérogènes


– étayage singularités

— OBJET — TERRITOIRE

(PERSISTANCE)
(TROU NOIR)
– objet complet – moi
– moi (narcissime) – personne
– parental (Œdipe) – groupe
- objets partiels

— BUT — MACHINIQUE

réalité
– direction plaisir
– valorisation
(CONSTANCE) Eros
Thanatos
(TRANSISTANCE)
REPRENSATION

– représentation déléguée
– affect quantique
M : Je comprends que tu veuilles comparer les agencements aux première et deuxième topiques,
mais cela me semble rabattre beaucoup trop tôt ce que tu dis par ailleurs.

F : C’était l’objet ! Le système de conclusion sur les quatre dimensions de l’agencement dans
Mille Plateaux peut être appliqué à n’importe quoi : les machines de guerre, etc.. Le problème
était, ici, d’essayer de voir si ce type de modèle peut nous servir pour développer une conception,
finalement très pratique, de cette question : « Que recherche-t-on dans l’analyse ou la thérapie,
qu’elle soit familiale, individuelle, ou autre ? »
Dans la ligne de ces quatre catégories freudiennes – qui, si l’on y réfléchit bien, se retrouvent par-
tout, dans toutes les dissidences : on pourrait refaire un autre modèle, lacanien –la clef, c’est l’idée
qu’il y ait quelque part un inconscient représentatif (que tu l’appelles « inconscient signifiant »
ou autre, peu importe !) Et c’est ce qui permet d’attribuer toutes les fantaisies, les rêves, les actes
manqués, tout ce qui procède du processus primaire à une subjectivité individuelle dont tu ne sor-
tiras plus jamais : tu ne vois pas du tout comment un inconscient communique avec un incons-
cient, à travers le transfert, la suggestion, l’hypnose, les identifications… Tu n’en sortiras jamais !
Ou alors, tu n’en sortiras qu’à la condition, justement, d’éjecter toutes les singularités. Prenons
l’exemple dont tu me parlais tout à l’heure, en rentrant : cet homme qui était depuis huit ans en
analyse…?

M : Il a 33 ans, vit avec sa mère depuis l’âge de 3 ans, seul ; son analyste me l’a envoyé, effecti-
vement, après huit ans d’analyse. C’est quelqu’un qui a ce qu’on appelle classiquement une
névrose obsessionnelle : extrêmement scrupuleux, à tel point qu’il ne peut exercer le travail de
psychologue, il est réduit à faire pion. Et même là, dans le dortoir des élèves, il fait un travail
invraisemblable, vérifiant par exemple s’il traîne deux ou trois « moutons » par terre, il se deman-
de à partir de quel diamètre du « mouton » il va devoir engueuler les étudiants. Alors, c’est le gros
problème : il faut mesurer le diamètre de ces petites accumulations de poussière avec un instru-
ment spécial pour les cylindres. Le matin, quand il se lève, il réfléchit pour savoir ce qu’il va
mettre comme habits : quel est le coefficient étant donné qu’un tricot de peau, c’est 1/4, une
chemise 1/2… ?

F : Quelle est l’unité ?

M : Pour lui, c’est une sorte d’unité théorique par rapport au coefficient de réchauffement. Par
exemple, un jour il se dit « Ah ! ce matin, c’est 2.3/4 ! », alors, il s’habille à 2.3/4 (tricot de peau
= 1/4, etc.). À la radio, le matin, il écoute la météo : « Ah ! Ah ! mais hier soir ? La météo était
de combien ? Je ne sais plus les chiffres d’hier au soir ! » et il panique complètement. Il faut, abso-
lument, qu’il sache les chiffres de la veille au soir pour se repérer par rapport à ceux du matin,
qu’il sache si c’est monté, descendu, etc.. Ce type a une vie incroyable !
Il veut aller à la messe. Problème : il va communier mais, donc, il faut qu’il aille se confesser
avant de communier et qu’il n’ait pas de sales idées dans l’intervalle. Alors, il va raconter au
confesseur qu’il a caressé le ventre de son chien, et dans quelle mesure n’aurait-il pas approché
la place du pénis, inconsciemment, pour que le pénis du chien se dresse ?… La confession se ter-
mine : il ne doit penser à rien jusqu’au moment de la communion. C’est malheureux, il a une vie
comme ça ! (rires)
Pour s’habiller, il met jusqu’à une heure et demie de temps pour choisir : il y a le coefficient, mais
après, quoi mettre ? Il faut choisir.

Alors, en fin de compte, j’ai commencé avec lui un travail de type systémique classique, en
employant d’abord ce que tu appelles l’aspect stratifié d’agencement. J’ai reçu sa mère et je l’ai

Les séminaires de Félix Guattari / p. 7


reçu, lui. La mère a répondu très clairement quand je lui posais des questions. Elle ne peut pas se
passer de lui financièrement : comme femme assez âgée, elle touche une somme très limitée ; elle
dépend de lui affectivement : non seulement comme centre d’intérêt, sans lui, elle ne peut pas s’en
tirer, mais en plus elle ne peut pas imaginer qu’il la quitte.

Première séance. Je proclame ce qu’il fait : il est un bon garçon, un garçon qui aide sa maman,
en lui permettant d’avoir, financièrement un équilibre ; en lui permettant d’avoir quelqu’un qui
est proche, affectivement, d’elle, et qui est centre d’intérêt. Donc, il ne faut rien changer.

Le mois suivant, j’apprends que, au cours de ce mois, il a voulu sucer les seins de sa mère et aussi
coucher avec elle. Il l’a emmenée au cinéma voir un film qui raconte une histoire d’inceste, lui a
pris la main…

(Fin d’une bande)…

La mère : Vous avez voulu qu’il soit un bon garçon, mais il a même voulu être un bon mari…
Lui : Mais qu’est-ce qui se passe ?
M. : Pourquoi ?
Lui : C’est pas normal qu’à 33 ans je vive avec ma mère comme ça !
M. : Pourquoi pas ? Depuis quand n’est-il plus normal de vivre seul avec une femme, et sa mère
toute seule ?
Lui : Mais c’est pas normal !
M. : C’est quoi, la normalité ?
Lui : Mais je vais chez vous pour que vous me changiez !!!
M. : Je n’ai rien à voir de très particulier avec ça. Excusez-moi. Faut qu’il reste comme il est.

Il retourne alors chez son analyste.


Lui : L’autre type, c’est un fumiste ! Il se moque de moi ! Vous vous rendez compte : il me dit
qu’il ne faut pas changer !
Analyste : Écoutez, moi je ne veux pas me mêler de ces machins.

Il revient avec sa mère.


Lui : Je sais ! C’est un truc que vous me faites, comme ça, vous me dites : « Ne changez pas ! »
pour que je change. La preuve, c’est que je ne vais plus à la messe ! Alors ? Je vais à la messe,
maintenant, ou pas ?
M. : Pas changer.
Lui : Pas changer ! Mais je ne sais pas, moi ! Comme je ne suis pas allé à la messe, est-ce que…
si je vais à la messe je vais… changer ou pas changer ?
M. : Mais c’est très bien ! Restez hésitant comme ça. Ne changez pas !
Lui : Mais mais mais mais mais !!!!!!
M. : Mais c’est très bien ! Félicitations ! Bravo ! C’est exactement ça !
La mère : En fin de compte, c’est très bien, parce que, avant vous, parmi les gens qui l’ont vu, un
psychanalyste lui avait dit qu’il ne fallait pas que ça change pour le moment, et qu’après, il chan-
gerait. Et vous, vous lui dites : “ Faut pas que ça change jamais ! » très très bien. (rires)

Donc là, c’était l’aspect stratifié d’agencement, ce que nous appelons : la partie contre-paradoxe,
qui empêche le type d’être contraire à ce qu’il fait. Et, au milieu de ce type de travail que j’ai fait
avec lui, on se met à bavarder ensemble : on parle de météorologie, brouillard, température ; moi,
de brouillard, de phare tout seul ; lui, de phare et de brouillard. Puis, nous parlons de clarté,

Les séminaires de Félix Guattari / p. 8


d’obscurité, de choses qui se repèrent et de choses qui ne se repèrent pas. Pour lui, c’est la confu-
sion de la vie quotidienne et la clarté des chiffres ; les chiffres, quelque chose qui apporte réelle-
ment la concision.
Brusquement, il me dit que ses chiffres (coefficients, etc.) sont ce qui introduit une clarté et un
phare dans la vie quotidienne, une vie de brouillard affectif. Et, à ce moment, cela change radi-
calement la séance : brusquement, il s’est assis différemment, pour me décrire son monde de
coefficients, de 1/4, etc., comme quelque chose qui était fondamental. Et plus j’écoutais, plus il
m’expliquait.
Lui : Vous comprenez, c’est comme un phare antibrouillard, dans un monde où tout est foutu, où
tout est mélangé, là je me repère : pan ! pan ! pan ! Mais seulement, quand un chiffre me manque,
c’est la panique !
M. : Marquez les chiffres.
Lui : Ah ! C’est une bonne idée ! Vous voulez dire : prendre en notes ce que dit la météo à la
radio ?
M. : Oui. Pourquoi pas ?
Alors, il s’est senti plus à l’aise, d’une part reconnu dans toute sa singularité à propos des chiffres,
d’autre part encouragé même, à prendre note de ces chiffres, pour pouvoir faire sa carte.

La séance suivante, il était parti pour la première fois, de lui-même, (et sans sa mère) en vacances
avec des copains ; et pour la première fois, il est allé tout seul danser :
Lui : Les filles m’ont refusé et je ne me suis pas senti rejeté ; après tout, elles ont le droit de refu-
ser aussi !
Il ne prend plus de médicaments, a arrêté tous les antidépresseurs et dort sans problèmes. Alors
moi, évidemment, je me suis arraché les cheveux :
M. : Bon dieu ! N’allez pas trop vite… Il faut absolument sauver ce qui est bon du passé et les
choses négatives que vous aviez…
Et ce fut l’humour et Woody Allen : il était un peu (inaudible) à son avis. Le (inaudible) , c’est
celui qui est malheureux parce qu’il fait tout tomber, qu’il est gauche et mal foutu des deux
mains ; celui qui n’a pas de chance : le jour où il achète des bougies, le soleil ne se couche plus
(c’est un malheureux poète du Moyen Âge qui a dit cela). Celui qui n’a plus de chance, il a beau
faire, ce n’est pas le problème.
Lui : Je sais ce qu’il faut faire !
M. : Ah ! Quoi ?
Lui : Je vais raconter mes histoires, avec humour ! Ne vous inquiétez pas, la prochaine fois, vous
allez voir ça !

La prochaine fois, il est venu avec un texte ! Sa mère et moi, nous croulions de rire durant toute
la séance. Il racontait ses paniques, ses problèmes d’angoisse, il riait.
En discutant, on a proposé qu’il en fasse un montage, comme Woody Allen un film. Tout fut chan-
gé : la camera se rapproche, on voit des visages, le sien, et comment tout ceci se passe.
Commentaires, voix off : on se marrait absolument.
Lui : Maintenant, je sais ce que je vais faire : je vais aller draguer une fille, en sachant qu’elle ne
voudra pas de moi (rires). Tout de même, je ne la choisirai pas trop belle, parce que je ne veux
pas gaspiller mes chances… avec les belles. Je préviens les copains ou je ne les préviens pas ?
S’ils le savent, ils risquent de se moquer de cette fille, ce n’est pas juste ! Moi, ce n’est pas pour
me moquer d’elle, rien que pour me renforcer un peu… dans mon histoire.

Bien sûr, il y a là des éléments de contre-paradoxe, ou des aspects stratifiés d’agencements, on


fait la carte des redondances, mais il y a aussi des éléments purement singuliers à ce garçon-là.

Les séminaires de Félix Guattari / p. 9


Un autre cas, beaucoup plus beau, c’est celui d’une fille qui est devenue extrêmement suicidaire
et boulimique…

F : Il vaudrait peut-être mieux discuter d’abord du premier cas, parce que le second, tu t’en rap-
pelleras, non ?

M : O.K. Mais le second, ça vaut le coup ! Boris Vian, L’écume des jours et Carolyn Carlson ! Et
ça a fait complètement changer le niveau ! Je m’en rappellerai ! Mais parlons du premier cas, si
vous voulez.

F : Ce qui me frappe tout de suite, c’est ceci : les analystes qui ont vu ce garçon-là ont – sous une
forme ou sous une autre – nécessairement mis l’accent sur son rapport au sein, à la mère, à la
situation répressive, à la forclusion du père, etc.. C’est évident ! Considérant que, quelque part
dans cette dimension territoriale, il y avait une économie de trou noir, narcissique, soit de nature
œdipienne, soit… Peu importe !
Des choses – que, d’ailleurs, tu n’as pas expliquées – me semblent être la phase inductrice d’un
autre agencement. Tu fais rentrer la mise en œuvre d’un certain nombre de composantes de conte-
nu : je crois comprendre que la mère est présente, donc un flux d’expression, de présence…, un
flux d’une autre nature complexifie le système. D’autre part, il y a toi-même qui t’efforce de com-
plexifier ce que tu es par rapport à ce qu’il attend que tu sois. En outre, la composante d’argent
est un autre élément – « Après tout, moi j’ai besoin qu’il soit malade ! ». C’est sans doute une
denrée classique dans votre cuisine de thérapie familiale, mais enfin ! (rires) Cela joue, de fait,
comme complexification du modèle, du point de vue des composantes d’expression mises en jeu.
Évidemment, l’essentiel est ailleurs ! Le véritable phénomène de décompensation (trou noir ?) au
niveau d’un appauvrissement général des composantes se trouve au niveau positif de l’investisse-
ment d’une composante d’expression qui semble obsessive : une jouissance, une passion mons-
trueuse d’exprimer quelque chose avec une certaine rigueur, toutes ces choses extraordinaires que
tu as décrites avec la mesure. Là, une composante de valorisation te propulse à la limite de l’ab-
surde, à la limite de l’abolition. Mais l’abolition de quoi ? L’abolition de tout le reste des autres
composantes d’expression, sauf celle-là. Mais le désir est vraiment là, il est positivement là, alors
que dans cette économie, il serait négativement pris dans une relation de manque : manque de la
mère, manque du sein maternel, manque de l’étayage pulsionnel, manque de la relation d’objet,
etc..
Quant à la reconnaissance, elle n’est rien d’autre que : « Je m’en fous ! Que tu fasses ceci ou que
tu fasses autre chose… » C’est cela, la démarche bêtico-politique : reconnaître l’autre, c’est se
foutre profondément de ce qu’il fait ou de ce qu’il ne fait pas ; ni d’être pour, ni d’être contre. Ce
que tu ne peux attester qu’en te manifestant, toi, dans ton économie d’expression de désir, ton
envie de déconner avec tes trucs authentiques, qui ne te viennent pas de codes universitaires. D’où
le scandale, quelque part : « Oh ben ! celui-là alors ! Qu’est-ce que c’est que cet agencement d’ex-
pression ou les gens s’exprimeraient vraiment selon leur économie de désir, et non pas selon ce
pour quoi ils sont payés dans une relation contractuelle économique ? Mais alors, où allons-nous !
Psychanalyse sauvage ! Scandale ! À la limite, appeler l’ordre des médecins ! Cet homme est, soit
pervers, soit complètement fou : de toute façon, cet homme est dangereux ! »

Dans un troisième temps, il y a un agencement d’une complexité telle que ne pourrait la saisir
aucune analyse lacano-freudienne. Il faudrait un travail énorme pour explorer la possibilité de
faire un agencement d’énonciation dans lequel s’insèrent : vos différents modes d’expression
+ celui de la maman + la vidéo – ici, c’est un des éléments machiniques essentiel – + l’église
– qui, du même coup, nous renvoie à une quatrième dimension machinique…

Les séminaires de Félix Guattari / p. 10


Comment des machines abstraites – et non pas un quanta de libido sublimée dans des investisse-
ments religieux – peuvent, effectivement, intervenir dans un certain type d’agencement d’infor-
mation pour lui donner une consistance d’agencement collectif d’énonciation, avec les trois per-
sonnages, la vidéo et dieu sait qui ! Ce qui me fait penser ça, c’est (inaudible), des histoires de
juiverie ou de je-ne-sais-quoi qui manifestent bien qu’il y a eu là transformation : qu’est-ce qu’ils
ont été raconter là, tiré du Talmud ou d’ailleurs, qui, d’un seul coup, fait que le phénomène de
transistance transforme la consistance d’expression. Et c’est cela – ce n’est pas une quantité de
transfert de libido qui va s’investir sur la personne de l’analyste – quelque part, coup de chance
ou de génie ou de connerie, je n’en sais rien, le fait de trouver une sorte de vitamine machinique,
de mettre le (inaudible) dans cet agencement là, qui lui donne une consistance d’expression, le
fait fonctionner, justement, comme une chapelle, un petit machin, comme mon curandero.
Cela métabolise des dimensions machiniques inconscientes qui, en tout état de cause, n’avaient
aucune chance d’être métabolisées dans une prestation… À la limite, effectivement, pour ce gar-
çon-là, ça aurait peut-être pu s’arranger en faisant des exercices de Zen ou en allant à Lourdes
– non ! pas à Lourdes ! Certainement pas, justement ! (rires)

M : En réalité, le (inaudible) and C° travaillait à travers Woody Allen, qui a servi de pont entre les
deux églises ; et c’est à partir du cinéma et d’un texte cinématographique avec voix off et toute
une série de mouvements que ce garçon-là a commencé à jubiler dans une distance par rapport à
sa situation et qu’il m’a dit, pour la première fois, avoir du plaisir ouvertement sans en souffrir.
La mère : Je suis tellement contente ! Vous allez enfin lui permettre d’être heureux, comme il est
et sans que rien ne change ! (rires)
Lui : Mais enfin…
La mère : On verra bien ! Pour le moment, je suis contente !

F : Ce que tu es en train de dire, c’est que le but chez Freud, dans les différentes topiques, est ce
qu’on peut appeler : un principe de constance. Cela varie suivant les topiques – notamment avec
l’introduction de la pulsion de mort – mais finalement, cela revient, en quelque sorte, à une éco-
nomie thermo-dynamique de retour à l’état initial, qu’il s’agisse du principe de plaisir et du prin-
cipe de réalité, ou qu’il s’agisse du rapport économique entre Éros et Thanatos.
Tandis que là, ce n’est pas le principe de constance, c’est le « que rien ne change ». Mais quoi ?
Une consistance de l’agencement d’énonciation. On voit bien que le « que rien ne change » est
de l’ordre de la répétition, c’est-à-dire de ce que j’appelle une économie de valorisation loin de
l’équilibre : que rien ne change dans cette structure de changement qui a intégré ses éléments de
singularité. Que ça tienne ! Exactement comme, quand tu fais une poésie, une musique ou un ryth-
me, tu cherches à faire tenir là, loin de l’équilibre du langage ordinaire, des choses extrêmement
singulières, qui ne tiendraient absolument pas ailleurs.

M : La mère, elle, a une lecture plutôt au niveau du territoire. Elle comprend cela ainsi : c’est un
bon médecin qui maintient mon fils dans la famille. Mais, pour le moment, il se passe ceci : l’ex-
traordinaire mouvement dans lequel il est, fait éclater complètement sa relation à elle, telle qu’el-
le s’attendait à ce qu’elle continue d’exister, mais sans du tout être quelque chose qui a un sens
forcément à ce niveau-là : ça passe par ailleurs.

F : Je ne sais pas du tout si cela a un intérêt de chercher à décrire avec ce type de modèle, finale-
ment, ton comportement et ce que tu fais, comment tu te débrouilles quand tu agences tes inter-
ventions et tes énoncés. Je ne sais pas ! À mon avis, cela devrait simplement avoir l’intérêt de don-
ner peut-être plus d’assurance et plus d’audace pour se détacher d’introjection de représentations
qu’on a attrapées avec des conceptions psychologisantes.

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D : J’ai l’impression, M., que, lorsque tu dis : « Il faut que rien ne change », cela te permet de
dériver complètement avec ce garçon-là, sur ses propre singularités à lui, et les tiennes aussi,
n’est-ce pas ? Parce que finalement, tu es un groupe à toi tout seul, donc tu arrives à décoller sur
ces registres et ça te rassure complètement. Je ne sais pas pourquoi. Je n’ai jamais compris pour-
quoi. Ce que tu as pu en expliquer ne me satisfait pas. Bon ! je vois que ça marche, alors j’adhè-
re ! Moi, jamais je n’ai compris cela autrement qu’en te voyant le faire, mais j’ai l’impression que,
tout cela te permet de décoller avec les gens que tu vois et d’exploiter à fond la valorisation d’une
puissance d’expression.

M : F. aussi m’a beaucoup aidé là-dedans. En réalité, pendant longtemps je travaillais d’une
manière telle que je me censurais constamment, c’est-à-dire : je travaillais… moi. (rires)

D : Et tu y arrivais ?

M : Peu. Pendant longtemps, je travaillais en essayant de suivre mes cartes. Un jour, F. a vu une
bande, comme ça, de moi, et il m’a dit : « Mais M., ce qui se passe, ce n’est pas ce que tu racontes,
c’est autre chose ! » Il m’a raconté aussi une histoire de valise que je n’avais absolument pas vue :
« Dans quelle mesure cette histoire d’ouvrir ta valise et de la fermer et de parler de ta valise avec
ce type… ? » C’était vrai. Puis, j’ai arrêté ma censure, qui s’exerçait peu de toutes manières,
parce que je ne suis pas capable de me censurer beaucoup. Ce qui fait que mes succès thérapeu-
tiques étaient en dehors de ma volonté thérapeutique : ils étaient liés au fait que je me laissais
aller, et non pas au fait que j’essayais d’être un bon thérapeute. Et maintenant, c’est ce que je fais :
je me laisse aller, effectivement, à ce que tu appelles : délirer ; et je vois que des choses se pas-
sent, mais qui me laissent complètement éberlué.
La seconde histoire est celle d’une fille qui, lorsqu’elle arrive, est boulimique et…

D : que tu ne peux pas abandonner ! (rires)

F : Attends ! Certains ont peut-être d’autres questions à poser. Je crois que ça vaut le coup de voir
ce que ça fait dans la tête de tout le monde, l’histoire de ce garçon-là. Non ? Pas de commentaires ?

M : C’est l’histoire d’une fille qui est boulimique, elle fait de la danse et c’est vraiment un gros
problème. Elle vient avec sa maman et sa sœur. Dès le début, elle prend la parole avec une remar-
quable clarté, une remarquable chaleur dans la relation et, peut-être quelque chose, en réalité,
entre elle et moi se constitue à ce moment-là.
Très sommairement, c’est une famille qui a une carte classique : le père a quitté la mère qui n’est
pas arrivée à le croire et s’imagine qu’il va revenir. L’une des filles – celle qui était boulimique –
était partie, sa sœur était restée avec la mère. Puis, voici que maintenant, il apparaît très claire-
ment que le père ne va plus revenir : la mère va devoir déménager bientôt, et ça va moins bien.
L’aînée revient et devient boulimique. (en aparté à D. : il se peut que tu les connaisses mais tu
gardes ça pour toi, hein !) C’est à ce moment-là qu’elle vient chez moi : je regarde alors en quoi
cette fille – qui est une fille remarquable – est venue détourner sur elle l’attention, pour permettre
à la mère et à la sœur de respirer.
Seconde séance : Elle se présente comme extrêmement bien, très-très clairement bien. Mais je ne
la crois absolument pas. Je ne sais pas pourquoi. Et je lui dis qu’elle ne doit pas aller bien parce
qu’elle sait pertinemment ce qui va arriver à sa sœur si elle va bien et part ; sa sœur en sera com-
plètement déglinguée, et davantage. Or, en deux séances, la boulimie est tombée, plus de bouli-
mie ! Et elle a commencé à quitter la maison. Je lui demande : « Que va-t-il arriver à votre
sœur ? » Elle : « Effectivement ce sera la panique le jour où je m’en irai. »

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Troisième séance : la sœur est partie de la maison. Arrive, toute mince, l’ex-boulimique : « Vous
aviez raison quand vous m’avez dit que, mon histoire, dès le début vous n’y croyiez pas. C’est
vrai, je passe mon temps à rouler les gens et moi-même, en disant que je vais bien, alors qu’en
fin de compte, depuis l’âge de quatorze ans, je ne pense qu’à me flinguer. Et c’est vrai qu’en réa-
lité, même dans les moments où je dis que je vais bien, je ne vais pas bien. Alors, quand vous
m’avez dit ça, je me suis demandé, ce n’est pas possible ! Comment le sait-il ?
Je lui demande de me parler, puis de me dire tout ce qu’elle aime : Boris Vian ; je parle de
Boris Vian moi aussi, de L’écume des jours, de choses que j’aime, de danse, de Carolyn Carlson.
Elle l’aime beaucoup ; moi, j’ai une amie à Genève qui aime beaucoup Carolyn Carlson : alors je
lui ai parlé de ce que mon amie m’avait raconté.
Et j’ai vu cette fille – extrêmement déprimée au début de la séance – se mettre à fonctionner tout
à fait différemment et me dire des choses et des choses au sujet de la danse, de la musique, des
mouvements du corps. Elle m’a raconté… Qu’est-ce qu’elle m’a raconté ? Que le corps était le
cerveau de la tête, des choses de ce style-là. Et alors, ça se développait de plus en plus comme
cela, à un point vraiment exponentiel. Puis elle m’a dit : « C’est extraordinaire comme je me sens
bien ! » Puis elle est partie.

Un mois plus tard (je la vois tous les mois), je l’ai revue. « Je ne sais pas ce qui s’est passé à la
dernière séance, me dit-elle, mais je ne me sens plus la même : je me sens beaucoup plus sûre de
moi ; je ne fais plus face aux choses de la même manière. Je commence aussi à vivre cela par rap-
port à la danse et toute une série de choses qui m’appartiennent vraiment. Jusqu’alors, ce dont je
vous ai parlé, c’étaient des choses sur lesquelles je glissais je n’avais pas prise. Maintenant, je ne
sais pas, ça fait partie de moi. »
Moi, je ne sais pas très bien ce qui s’est passé. Mais très visiblement, peut-être est-ce le fait
d’avoir moi-même parlé de Carolyn Carlson, et elle aussi : c’est une danseuse ; d’avoir parlé de
Boris Vian, de Charlie Parker, de beaucoup de sujets de ce style, à bâtons rompus, comme ça, avec
la mère qui ne dit rien ? Est-ce quelque chose, aussi, au niveau de ce que tu appelles toi, matière
d’expression, qui a fait…? En tous cas, le fait est que maintenant, moi, je continue – c’est ma carte
habituelle – de dire que je ne vois pas pourquoi elle changerait – ce qui me mettait dans une situa-
tion un peu difficile au début. Par exemple, dans un cas comme celui-là, il y a eu au cours de la
séance un changement ultra-visible, et en fin de compte, ce qui s’est passé simplement, c’est
– apparemment – parler de ce qu’on aime, c’est tout.

F : À priori, en raison même de tout ce que tu as raconté, je serai sceptique sur ce genre de… Il
s’est passé quelque chose, mais est-ce que ça se résume dans le « parler de ce qu’on aime »?
C’est justement là ce qu’il faudrait savoir. Je ne pense pas.

D : Elle n’est pas tombée amoureuse de toi ?

M : Je ne pense pas. Je ne crois pas que ce soit à ce niveau là. Je crois que réellement autre chose
s’est passé : quelque chose, visiblement, où elle s’est sentie elle-même dans ce qu’elle vivait et
dont elle ne parlait pas, en fin de compte. C’est comme si d’être acceptée comme une fille qui
veut se tuer depuis l’âge de quatorze ans (au lieu de m’en inquiéter, j’accepte ça, et ne veux pas
le changer) et de parler de ce qu’elle aime et de ce qu’elle n’aime pas… Au début, je parlais de
cette histoire de vouloir se tuer et surtout de ça, c’est progressivement qu’elle m’a amené, elle-
même, à ce qu’elle aimait…

D : Cela me fait penser un peu au travail que je fais en face à face : tu es là, bon, tu as des trucs
en commun, et puis ça marche… C’est ce qu’on appelle le transfert, et ce n’est ni plus ni moins ;

Les séminaires de Félix Guattari / p. 13


cela me semble moins intéressant que le premier cas, où il y avait un grand nombre d’éléments
plus hétérogènes, plus différenciés.

M : C’est peut-être moins intéressant. Malgré tout, il y a ce changement dans la séance.

F : J’avais commencé à dire que ce qui m’intéressait dans la comparaison des deux modèles,
c’était, éventuellement, de pouvoir récupérer des mécanismes au modèle freudien, qui ne les a pas
inventés, qui ne les a pas sortis de son chapeau, mais qui les a trouvés : il s’agit seulement de les
situer dans un système d’intégrale. Précisément, il semble bien, dans ce que tu dis, qu’il y ait en
jeu, au moins deux mécanismes-pièges classiques : tu as déjoué le premier piège, mais il ne t’était
tendu que pour que tu le déjoues de façon à te faire tomber dans un autre piège. C’est un piège
de piège : « Ah ! comme tu es fort ! Tu as déjoué ce piège ! » (rires). En le déjouant, tu t’es pris
le pied dans un second piège, qui est – effectivement – un piège de transfert. En effet, si on t’écou-
te comme – je crois – tout le monde t’a écouté ici, il est bien évident que tu t’es mis à parler de
Carolyn Carlson comme avec la fille à qui – si j’ai bien compris – tu es très attaché, ton amie en
Suisse. En plus, quand tu l’as raconté, il y a eu un transfert sur D. : « Je te le dis pour que tu ne
la reconnaisses pas, mais – te le disant – je suis sûr qu’aussitôt tu la reconnaîtras puisque… » ; tu
as reproduit le double mécanisme (rires). Là, on est vraiment – me semble-t-il – dans la catégo-
rie des identifications, des relations amoureuses. Elle tombe amoureuse de toi : donc, tope là ! On
peut faire l’amour avec toutes sortes de choses, on peut faire l’amour avec des paroles où il est
question de danse, de corps…

X : Devant la mère.

F : En plus ! oui. Si c’est vrai, on comprendrait, évidemment, très bien pourquoi tu es emmerdé
et pourquoi tu dis non : parce qu’il y a la mort derrière, et qu’il y a aussi toute une série d’enga-
gements et d’intérêts narcissiques. Alors là, vraiment, dans cet autre type d’économie, il y a inté-
rêt à ne pas… C’est un petit peu le procès que tu avais fait à P. la dernière fois, en lui disant :
« Mais enfin ! Dans quoi tu t’es embranché ! Pourquoi en es-tu venu à cette situation où tu étais
paniqué à l’idée… ‹ téléphonez-moi au moment de passer par la fenêtre ›, quoi ! » Finalement,
peut-être. On peut être conduit à une interrogation comme celle-là. Pourquoi, par principe, sur la
simple hypothèse – purement théorique, comme un axiome – qu’il ne saurait se passer quelque
chose de l’ordre de la transistance (changement de persistance, de consistance), si l’on a affaire à
une composante unique, non-hétérogène.
L’intérêt de ton premier exposé est que là, on avait une multiplicité, une complexité de compo-
santes : la vidéo, le machin, l’église, la mère, etc.. Mais ici, on a une mère muette et un pur exer-
cice de parole signifiant, qui pourrait nous permettre d’interpréter ton affaire en termes lacano-
freudiens. Donc, ce n’est pas ça. C’est tout simple : il faut chercher autre chose.

M : ... C’est ça aussi.

F : C’est dangereusement ça ! C’est vraiment le piège à cons ! Parce que, si on en vient à l’idée
qu’il a suffi qu’on parle de Carolyn Carlson pour que tout soit bien, bon ! D’accord. Arrêtons
tout !

X : Je ne crois pas que ce soit ça. Je crois qu’il y a une autre question qui est : « Qu’est-ce que
l’intuition ? » Et en fait, si cette fille a commencé à parler, c’est parce que, quand elle a dit : « Je
vais très bien », M. lui a rétorqué : « Il y a quelque chose qui ne va pas. » Alors, qu’est-ce que
c’est que ça ?

Les séminaires de Félix Guattari / p. 14


D : Ça, c’est un coup de drague !

F : Oui, c’est ça !

X : Mais pour lui, où se situe…?

M : À la vérité, ce n’est pas un coup de drague. Comme je l’ai vécu, moi, il y avait quelque chose
d’un peu trop beau. Pas possible ! Cette femme est tellement heureuse quand elle arrive, que je
me suis dit : « Ce n’est pas possible ! » Là, ce n’était pas purement systémique, c’est vrai que je
n’y croyais pas. Félix et moi d’ailleurs, on fait ça souvent entre nous deux, sans que ce soit for-
cément le coup de drague : « Tu me racontes des histoires ! » On sent quelque chose et, pour
l’autre, au bout d’un quart d’heure, ce n’est pas si clair que ça… Là, je crois effectivement qu’il
s’est passé quelque chose, non pas du type coup de drague, mais plutôt du type trop beau.

F : Arnaque. Imaginaire.

M : Absolument. Mais moi, je ne suis pas convaincu… Ensuite, ce qui m’a accroché à propos de
Carolyn Carlson, c’est que, en réalité, moi j’en sais extrêmement peu, mais cela évoquait chez
moi ce que mon amie m’avait raconté. C’est effectivement important, mais…

F : C’est elle qui t’a arnaqué ! C’est elle qui a saisi un truc à toi !

M : Absolument. Mais moi, je ne suis pas convaincu que ces éléments n’existent pas aussi : ce
n’est pas aussi pur que ça, on n’est pas uniquement les fauteurs d’expression. Je crois que cela se
passe à différents niveaux.

F : Rappelles-toi ce que tu as expliqué à P. qui, lui, a vécu comme cela le Parnasse, jusqu’au
moment où il s’est aperçu que toutes les dimensions d’agencements étaient complètement rétré-
cies. Ah ! Tout va bien ! tout va bien ! Et il n’y avait plus de prise…

M : Sauf que… c’est différent.

F : parce qu’il n’y avait pas de possibilité de prolifération des substances de contenu dans de nou-
veaux agencements. Ton agencement d’expression dans le premier cas : on voit bien ce garçon-là
s’emmancher dans un groupe de théâtre, de vidéo ou autre et aller draguer la copine avec machin,
etc.. On voit bien que ça peut partir dans toutes les directions. Mais dans ce que tu viens de nous
exposer, c’est une telle relation de transfert quasi-religieux sur toi ! Ça va déboucher sur quoi,
cette histoire-là ? Tu vas continuer comment ? Au bout de quinze séances, tu vas arrêter ? Tu n’ar-
rêteras pas, tu ne pourras pas ! À un moment, tu risqueras d’être piégé.
Il y a bien un destin – non pas le destin des pulsions de Freud – mais un destin machinique : si tu
commences à gagner – c’est comme au casino, si tu joues avec très peu de fric – eh bien ! tu es
sûr de perdre ! C’est sûr parce que tu ne pourras pas continuer à jouer au moment où tu com-
menceras à perdre. Donc, l’intérêt est d’être capable de perdre pendant un certain temps : c’est le
principe élémentaire de toutes les montantes. Mais toi, tu t’es mis à tellement gagner dès le début
que c’est là qu’il faut te dire : « Ah bon ! Alors là ! Je vais me ramasser à terme, de toute façon. »

M : C’est là que notre outil est intéressant. Je lui ai dit : « Vous allez beaucoup trop vite, je n’ai
pas confiance en ce qui se passe. Il faut revenir au passé pour retrouver ce qu’il y avait de positif
dedans… » Au fond, là nous disposons d’un outil qui nous sauve (rires) parce qu’il ne s’intègre

Les séminaires de Félix Guattari / p. 15


pas dans cette carte. C’est, par ailleurs, un outil très au niveau du code dominant, mais notre chan-
ce est que ces codes ne se recouvrent pas complètement, ce qui, parfois, nous tire d’affaire mal-
gré nous, dans quelque chose dont on ne se rend pas compte et même, je crois, affectivement.
Lorsque j’ai raconté cette histoire à Félix, ma première phrase a été : « Quelque chose s’est passé
entre elle et moi et nos deux réalités ». D’emblée, j’ai envoyé le message au niveau de elle et moi.
Donc effectivement, il y avait quelque chose de l’ordre de l’identification ; et c’est vrai qu’il y a
tout un aspect d’elle auquel je suis extrêmement sensible : son intelligence, sa sensibilité et beau-
coup d’autres choses qui font que ton analyse n’est pas fausse du tout.

F : Et la sœur, qu’est-elle devenue ?

M : Elle a foutu le camp !

F : Mais tu ne l’as pas convoquée ?

M : Non. J’analyse le fait qu’elle soit partie comme extrêmement positif, parce qu’elle était com-
plètement mangée par la mère.

F : Oui mais, qu’elle soit mangée par la mère, c’est une chose ; mais que toi, tu la voies, avec ou
sans la mère…

M : Pour moi, tant qu’elle s’en tire et qu’elle est dans quelque chose à elle, il n’y a pas lieu for-
cément de la voir.

F : Oui, d’accord.

M : Parce qu’autrement, je refamilialise quelque chose…

F : Ce n’est pas sûr : familialiser ne veut pas dire recevoir la famille.

Y : Mais, elle est quand même partie au moment où l’autre est revenue, ou un peu après ?

M : Non. L’autre est revenue. La mère devait déménager et voulait déménager avec sa petite. Elle,
celle de vingt ans. Celle-ci a dit : « Non. Je vais ailleurs. »

Y : Mais l’autre était revenue ?

M:
L’autre : Tu as peur !
La sœur : Oui, j’ai peur d’aller chez M. parce qu’il fait apparaître quelque chose en moi dont j’ai
peur.
L’autre : C’est bien que tu ne sois pas revenue. M. m’a dit de te dire que, ainsi, tu aides la famil-
le à ne pas avoir à affronter une série de choses. (rires)

« Écoutez, vous allez bien trop vite, votre machin je ne le comprends pas et je ne vous suis plus »,
c’est mon diapason !

F : Ça, c’est très important !

Les séminaires de Félix Guattari / p. 16


M : Ce qui fait qu’en réalité, même quand il se passe des choses qui pourraient me piéger, comme
de toutes manières, je refuse aux gens le changement, comme je leur refuse l’histoire du but, je
remaintiens.

F : Non mais, tu vois, quand même, on pourrait essayer de penser à ces histoires de transfert, de
contre-transfert et tout ça. On peut dire : par principe, quand il y a transfert, contre-transfert, c’est
qu’on est dans la résistance, c’est qu’on est dans la merde. Justement, ce qui me semblait formi-
dable dans l’autre exemple, c’est de dire : « Écoutes mon vieux, fais ce que tu veux, je m’en
fous ! » Ce n’est pas le transfert, c’est le degré zéro du transfert.
— Vous vous en foutez vraiment ? Oh !
— La preuve ! c’est que moi, voilà comment je fais !
Alors, quand tu as ce degré zéro, cela veut dire qu’effectivement, tu peux agencer quelque chose
sur une sorte de tabula rasa de l’intersubjectivité : « Ah bon, comme tu veux ! Tu viens, tu ne
viens pas ; tu baises, tu ne baises pas : tout va bien ! »
Tandis qu’ici, dans le deuxième cas, tu vois tout de même bien les bénéfices, puisque tout le
monde l’a senti ici – Ah ! Carolyn Carlson ! – Attention ! Qu’est-ce que tu es en train de prendre
comme profit, comme plus-value libidinale là-dedans ? Que ce soit une plus-value positive ou
négative, peu importe ! C’est autant, bien entendu, qui risque, exprimé comme phénomène de trou
noir, de répétition, de bloquer dieu sait quel autre type d’agencement. Je disais, la sœur, mais cela
peut être quelque chose d’autre, parce que l’idéal là-dedans, c’est justement que ça ne s’agence
pas du point de vue de l’énonciation avec toi : « Allez vous agencer ailleurs ! Et moins j’en enten-
drai parler, mieux je m’en porterai, parce que je pourrai enfin me consacrer à ma petite amie de
Suisse ou dieu sait quoi, à la mienne de Carolyn Carlson, mais pas à la tienne ! » Et c’est peu pro-
bable alors, vraiment, que l’on tombe sur la même !

M : Autre chose ; à propos de l’heure et de l’argent, il se passe fréquemment ceci :


Les gens : C’est déjà fini !
M. : Mais bien sûr !
Les gens : Mais ça a duré seulement cinq minutes !
M. : Oui, j’ai besoin de gagner un maximum d’argent dans un minimum de temps ; vous com-
prenez bien que, dans ces conditions, il faut que ça aille vite.
Les gens : (regards fous, ils n’en reviennent pas)

F : C’était aussi l’attitude de Freud vis-à-vis de l’argent.

M : Dans ce cas-là, je joue sur le fait que je m’en fous !

F : Ce n’est pas pour ça que ça marche à tous les coups !

M : Non non ! Je joue sur le fait que je travaille à la pièce comme un tailleur et que je ne peux pas
me payer le luxe de garder les gens cinq heures. L’autre jour, quelqu’un – qui est dans le textile –
me répond qu’il est prêt à payer un prix de gros ! Mais je lui dis : « Il faut que je me distraie, vous
comprenez, au bout de 45 minutes, j’en ai réellement ras-le-bol ! Alors vraiment, je ne peux pas
continuer avec les mêmes deux séances de suite, il faut que je me distraie. » Je joue de cet élé-
ment : mon plaisir, ce qui compte le plus, ou mon profit. Je le retraduis.

F : Moi, je n’en suis pas sûr, parce que c’est encore le traiter en termes de système quantitatif :
quantité de plaisir, quantité d’argent. Cela fait partie des contenus. Je préférerais, pour ma part,
une formulation beaucoup plus fonctionnaliste, c’est-à-dire de la quatrième dimension : quand ça

Les séminaires de Félix Guattari / p. 17


marche, ça marche ; mais quand ça ne marche plus ou quand ça ne marche pas au-delà, il vaut
mieux s’arrêter. « Si ça marche, continuons ; si vous préférez vous en aller, je m’en fous. »

M : Ceci dit, pour moi, le problème n’est pas : beaucoup d’argent, mais la manière dont je l’utili-
se. En réalité, avec l’argent, on joue, on module selon les situations. Par exemple, aujourd’hui, on
a reçu une famille où le père, conseiller financier d’une grande banque, est extrêmement riche, en
plus très méprisant : « Qui êtes-vous ? Êtes-vous médecin ? Qui est le directeur ? » Cela a duré
deux heures, c’était insupportable à la fin !
Le père : Combien je vous dois ?
M. : 1 Franc.
Le père : Vraiment ! 1 Franc ! Il cherche une pièce de 1 Franc, nous la tend comme si c’était une
pierre précieuse, finit par la poser sur la table et partir. (rires) 2 heures = 1 Franc ! Voilà qui a dû
faire un chamboulement intéressant dans sa tête !

X : Vous auriez dû lui demander de payer en pièces de vingt centimes, ou de faire un chèque !
1 Franc ! (rires)

F : Son argent ne vaut pas un clou ! C’est ramener toute son économie mentale à néant ! C’est
comme si tu demandais à un musicien dans un concert : « Tu me fais une note ? »

M : Ce que tu as dit pour le second cas m’a beaucoup intéressé : je crois qu’effectivement, il
s’agissait là d’éviter le premier piège pour tomber dans l’autre. Si ce n’est qu’il semble que je
m’en soit tiré, sans le faire exprès, avec mon refrain : « Vous allez trop vite, ça m’a l’air un peu
louche, il faudrait revenir au passé. »

F : Il y a aussi un problème – que je ne veux pas introduire, parce que ce serait trop théorique –,
c’est l’idée de destin, Szondi et C°. C’est une conception de l’inconscient qui doit calculer, non
pas sur les fixations antérieures, mais sur ce qui va se passer à la… (FIN)

Les séminaires de Félix Guattari / p. 18


Les séminaires
de Félix Guattari 13.01.1981
Félix Guattari
Les quatre inconscients
F : Je suis toujours un peu pris par la pression de M. qui demande, aussi fréquemment que pos-
sible, des exemples. D’un autre côté, mon souci serait plutôt d’essayer d’approfondir un certain
nombre de thèmes théoriques. Je vais essayer de conjuguer les choses : partir d’un point d’appli-
cation de catégorisation que je propose sur les agencements, pour, ensuite, lire un texte déjà écrit
qui sera une petite introduction ; puis commenter, et peut-être proposer d’autres exemples.

On pourrait, à partir des quatre dimensions (1) des agencements, simplement évoquées la dernière
fois, avoir comme perspective la délimitation de quatre types d’inconscients (2) :
– l’inconscient subjectif
– l’inconscient matériel
– l’inconscient territorial
– l’inconscient machinique.

L’inconscient subjectif

C’est celui du sujet personnel de l’individuation de l’agencement d’énonciation (ou éventuelle-


ment, d’un agencement collectif sujet d’énonciation). Dans le type de catégorisation que je pro-
poserai, on verra que, à chacune de ces dimensions, il y a plusieurs éventualités, plusieurs types
de projections machiniques : une éventualité trou noir, éventualité d’abolition, de collapsus
sémiotique ; des éventualités diagrammatiques, c’est-à-dire de modes de fonctionnement, de com-
posantes de passage ; puis, un autre statut qu’on définira après.
L’inconscient subjectif peut basculer dans un type de trou noir névrotique, œdipien, etc., mais
plus spécifiquement, on en trouvera une illustration avec la névrose obsessionnelle comme for-
mation de reterritorialisation, en réponse à une perte de consistance d’expression.
Dans cette première dimension des agencements appliquée au champ de l’inconscient, au niveau
de la composante d’expression, on aura un système de territorialisation des signes qui, éventuel-
lement, pourrait aussi déboucher sur les névroses hystériques, comme autre mode de rabat de ces
trous noirs d’expression sur des champs territorialisés. Le premier rabat serait sur un certain type
de structure linguistique – structure de fonctionnement de la langue en tant que telle ; et dans
l’autre cas, ce serait plutôt l’établissement, non pas d’un métalangage, mais de ce qu’il faudrait
appeler un protolangage, incluant des éléments de toute nature, à la fois somatiques mais aussi
situationnels, transférentiels, d’image, de rapports familiaux, etc..
Cette première dimension d’expression de l’agencement dans le champ inconscient peut, donc,
passer dans un registre de trou noir, mais peut aussi passer dans un registre diagrammatique : il y
a possibilité de le modifier en tant que tel, c’est-à-dire de modifier le mode de sémiotisation par-
ticulier de l’agencement, ou le mode de codage (ou de ce qui en est l’équivalent). Et c’est là qu’on
peut avoir un certain travail de l’agencement au niveau de sa composante d’expression. Je prends
un exemple qui m’est le plus familier, celui de Kafka, avec ses techniques d’éloignement ou de
grossissement sémiotique, d’accélération ou de ralentissement, de corporéisation, d’incarnation,
d’entrée dans des devenirs, en particulier dans des devenir-animaux : toute une politique de pos-
sibilisation des agencements.

Les séminaires de Félix Guattari / p. 1


Dans cette dimension de l’inconscient, soit subjectif, soit engagé dans ces devenirs de modes de
subjectivation différents, il y a, sur un versant, une potentialité d’entrer dans des systèmes névro-
tiques, des systèmes de trou noir ; sur un autre versant, des possibilités de créationnisme au niveau
de la composante d’expression (qu’on trouvera, évidemment, dans la création littéraire, artistique,
etc.) qui, tout naturellement, auront un certain rapport avec les formations psychopathologiques,
névrotiques. Elles pourront coexister. Ce n’est pas tout ou rien. On peut très bien avoir un pro-
cessus diagrammatique dans un processus névrotique, et vice-versa.

L’inconscient matériel

La deuxième dimension de l’agencement projetée sur une théorie de l’inconscient, c’est l’in-
conscient matériel. Il engage différentes composantes, susceptibles de proliférer en tant que telles,
de prendre leur autonomie ou d’engendrer des alliances inédites. On se rapproche beaucoup, cette
fois, d’une possibilité de lecture de l’inconscient psychotique, en ce sens que, tout simplement,
certaines composantes (n’étant plus, ici, dans la situation de la composante d’expression en tant
que clef de l’agencement qui métabolise l’ensemble des autres composantes) se mettent à tra-
vailler à leur propre compte. Dans ce registre, on peut tout imaginer, qu’il s’agisse de compo-
santes d’élaboration fantasmatique ou de composantes perceptives, qui se mettent à proliférer en
tant que telles (3).
Là, on a affaire à une sorte d’inconscient processuel schizo par rapport à l’inconscient représen-
tatif, qui était celui de l’inconscient subjectif, au moins dans sa tangente, dans son option trou
noir.

L’inconscient territorial (ou corporel)

C’est celui de la corporéisation des champs, des territoires, des ritournelles, des paysages, des
constellations micro-sociales, intra-familiales, des réseaux…
Sur le versant des entités trou noir, il bascule du côté, suivant le domaine de références considé-
ré, par exemple, des objets partiels. Et là, on retrouve une série d’intuitions autour desquelles
Lacan a longtemps tourné : le Phallus est en même temps un trou noir, le regard autre est un trou
noir, pour le narcissisme, etc.. On pourrait donc indexer tous les systèmes d’objets partiels de
cette perspective de trou noir, considérer que toute la théorie de l’objet a de Lacan – comme ten-
tative de dépassement des objets partiels – tend vers quelque chose qui est point d’abolition ; mais
point d’abolition de quoi ?
Justement, d’une certaine dimension d’un agencement. Cela impliquerait de se détacher complè-
tement des théories de l’étayage. L’objet partiel n’est pas partiel par rapport à une totalité qui
serait celle du corps, ou celle de toute une topique libidinale, mais il est objet partiel d’une dimen-
sion d’un agencement qui comprend toutes les autres, et déjà pour commencer, celles que j’ai énu-
mérées précédemment (4).
Donc, mise au premier plan d’un certain type de problématique, par exemple celle des objets par-
tiels, qui ne destitue en rien le fonctionnement des autres dimensions de l’inconscient ; indexer, à
chaque fois, voir en quoi un objet partiel implique toujours une certaine décompensation, une cer-
taine politique de collapsus sémiotique. Il ne fonctionne jamais en tant que tel, en tant qu’objet
total ou partiel, mais en tant qu’il indique une cessation d’un processus. Et si on était amenés à
refaire une phénoménologie des objets partiels avec ces critères de territorialité, et sans doute
aussi avec des critères éthologiques (ce serait absolument nécessaire), on n’arriverait certaine-
ment pas à une ordination psychogénétique des objets partiels, telle celle avancée par Freud. En

Les séminaires de Félix Guattari / p. 2


particulier, sur un problème précis : le sein, pour être beaucoup plus éloigné d’un machinisme trou
noir, apparaîtrait comme objet partiel beaucoup moins « régressif » que le Phallus. L’objet anal,
sans doute aussi, serait dans une position « beaucoup moins régressive », si on prenait strictement
des critères de territorialité, puisque, précisément, la restitution, soit comme substitut, soit dans
une situation réelle, d’une territorialité à partir d’une fixation au sein maternel est, certainement,
d’une tout autre nature – du point de vue de cette politique de l’effondrement des territoires, des
phénomènes de trou noir, ou de catastrophe, territoriaux – que ce qui peut se passer dans une fixa-
tion anale, ou dans une fixation de castration phallique.
À mon avis, c’est une indication à suivre, parce que, en particulier, pour en revenir à la question
de la névrose obsessionnelle et de l’hystérie, cela nous amènerait très certainement à considérer
que la névrose obsessionnelle est, par définition, beaucoup plus proche d’un processus psycho-
tique, donc des dimensions de l’inconscient que j’évoquais précédemment, celui du contenu.
Alors qu’une névrose hystérique est peut-être d’une nature radicalement différente. Il faudrait
faire, peut-être, une carte des différentes névroses ; il faudrait reprendre tout, les phobies, etc., et
même en inventer d’autres, pour essayer de se libérer de cette espèce d’arrière-pensée psychogé-
nétique néo-freudienne, qui tend à nous donner une datation (comme on va dater le Carbone
14…) des objets partiels.

J’ai parlé des objets partiels, mais j’aurais pu parler des ritournelles, des traits de visagéité, des
traits de paysage, etc., qui sont, aussi, susceptibles de connaître des phénomènes de trou noir. Et,
puisqu’on évoquait tout à l’heure le cas de Francis Bacon ou de Turner, voilà des peintures où le
trou noir n’est pas à chercher, il est tout de suite là : chez Francis Bacon, il est dans le support
même de toutes ses peintures, support-trou noir sur lequel, toujours, les personnages sont plantés,
sans qu’on sache comment ils surnagent dans le tableau ; et dans les tableaux de Turner, toujours
cette fente centrale où s’engouffrent, non seulement le contenu du tableau, mais aussi toute l’ex-
pression : à certains moments, le tableau fuit, littéralement, de l’intérieur…

4 / L’inconscient machinique

Ce serait celui des champs possibilistes, celui des micro-politiques moléculaires, et aussi – puis-
qu’on ne se gêne pas, ici dans les formules à l’emporte-pièce – l’inconscient loin des équilibres
stratifiés. Ce en quoi il diffère des autres : le premier inconscient, lié aux structures d’expression,
cherche un certain type d’équilibre, d’expression, de mode de sémiotisation, d’où ses affinités
avec les structures névrotiques ; le deuxième inconscient, tourné plutôt vers les dimensions de
contenu, et de composantes hétérogènes que j’ai baptisées de psychotiques, est, quelque part, en
contre-dépendance de l’inconscient névrotique ; l’inconscient territorial, celui de la famille, des
champs territoriaux, des corps, des objets partiels, des rapports systémiques de famille, etc., est
aussi, quelque part, à la recherche d’une pseudo-identité, même si cette identité est déterritoriali-
sée à bien des égards, ne serait-ce que dans son fonctionnement systémique.
Tandis que l’inconscient machinique n’a pas de clef sémiotique en tant que telle ; il n’est pas
hanté non plus par une sorte de paradis perdu, qui serait celui de l’inconscient psychotique, ni par
des territoires. Il est fait de l’ensemble des possibles qui peuvent habiter toutes les dimensions de
l’agencement.
Si vous voulez, par exemple, pour ceux qui ont lu l’Anti-Œdipe ce serait une dissociation de la
notion d’inconscient schizo. Avec Gilles, on s’est débattu pendant des années, pour dissiper des
malentendus terribles : « Quand on parle d’une entité schizophrénirque ou d’un schizophrène
d’hôpital, c’est différent du processus schizo », répétions-nous. On nous disait : « Ouais, vous
avez découvert une nouvelle race de révolutionnaires, les schizophrènes d’hôpital, vous nous

Les séminaires de Félix Guattari / p. 3


faites bien rigoler, ce sont des gens qui sont malheureux comme les pierres ! ». Nous disions :
« Oui, oui, on sait bien », mais ça tournait toujours assez mal.
L’inconscient psychotique est celui du deuxième niveau dont j’ai parlé, celui de la dimension de
contenu des agencements.
Tandis que le quatrième, l’inconscient machinique, est l’inconscient schizo, en tant qu’incons-
cient processuel.

Il y a la même possibilité, là aussi, d’une politique trou noir. Par exemple, on pourra trouver un
certain type d’inconscient machinique, ayant un possible de trou noir d’une portée quasiment infi-
nie. L’inconscient machinique du Christianisme primitif porte un trou noir qui s’appelle le
Capitalisme ; c’est la possibilité de cumuler tous les phénomènes de trou noir dans les domaines
les plus hétérogènes. Il y a certaines clefs comme ça, certaines problématiques possibilistes qui
se nouent dans des registres les plus différents qui soient.
À mon avis, cette quatrième dimension de l’inconscient est absolument nécessaire si, précisé-
ment, on ne veut pas que cette théorie des agencements inconscients se referme sur une nouvelle
problématique systémique dans le cas de l’inconscient territorial sur une nouvelle problématique
revue et corrigée par madame Pankow ou je-ne-sais-qui, et puis une schizoanalyse de rechange
pour l’inconscient névrotique !
Il n’y a aucune sorte de priorité : il s’agit de quatre dimensions (5) des agencements qui, de toutes
façons, sont toujours, en tant que dimensions, articulées les unes aux autres. Mais, effectivement,
dans une cartographie donnée, c’est tel type de dimension, tel type de trou noir dans telle dimen-
sion, qui mènera la danse, qui prendra le contrôle de la politique de l’agencement (6) ; à l’inverse
donc, d’un trou noir de type religieux, politique ou social, car il n’y a pas que cette dimension
sociale dans l’inconscient machinique, il y a aussi, justement, tout ce qui relève des sémiotiques
machiniques, des sémiotiques a-signifiantes (qu’il s’agisse de la musique, de la religion, des
mathématiques, des sciences, etc.), et qui est porteur de dimensions de l’inconscient ; qui peut
donc s’appliquer à n’importe quel autre type d’agencement.
En opposition à ce type de trou noir, des dimensions comme celles de nomadisme, d’embranche-
ment, de créativité, de rhizome machiniques, peuvent apporter des retournements de situations,
en particulier dans celles que nous connaissons, ayant affaire à des névroses, à des problèmes
familiaux, et autres… On voit bien que les gens n’avaient plus la même névrose, ni familiale, ni
individuelle, en mai 68, par exemple, ou pendant la révolution d’octobre. Et là, c’est bien l’inci-
dence de l’inconscient machinique qui intervient comme telle, ce n’est pas parce que l’on a fait
un transfert sur papa-Lénine ou sur Jésus-Christ-D. Cohn-Bendit, sûrement pas ! Ce n’est pas une
identification, ni rien de cette nature.
Après ce point d’application, je vais maintenant en venir à la notion générale d’agencement, et
reprendre ces différentes catégories, non plus en les appliquant à l’inconscient, mais en en don-
nant une formule qui nous servira aussi bien à des problèmes très différents, des problèmes
économiques…

(Fin d’une bande)…

…Un exemple économique, c’est celui de mon départ au Mexique, voilà, pour prendre des choses
très différentes, voir si ce genre de notions peut servir comme instruments d’exploration.

Comment est-ce que je me représente, explicitement ou implicitement, les agencements ? Cela


correspond-il à la réalité des choses ? Y a-t-il un parallélisme des « tableaux » (7) ? Comme lors-
qu’on contrôle sur un écran vidéo les opérations de téléguidage ? Par exemple, quand on fait des
manipulations génétiques avec un appareillage téléguidé, et qu’on en contrôle sur un écran vidéo

Les séminaires de Félix Guattari / p. 4


les opérations, il y a un certain type de projection diagrammatique – une expression d’un certain
agencement. Peut-on parler de parallélisme ? Je laisse la question en suspens… En tous cas, il y
a un rapport entre ce qui se passe sur l’écran vidéo et ce qui se passe dans la manipulation géné-
tique. Mais quel est ce type de rapport ?
Cela dit, même dans ce cas là, il faut bien qu’il y ait quelque part une sorte de prise directe, un
passage : il faut bien que quelque chose passe. Et ce que je mets en cause, c’est l’indépendance
dans la linguistique classique, du registre d’expression linguistique et du référent. La linguistique
Saussurienne la plus élémentaire, c’est que : si je dis le mot T.A.B.L.E. ou les deux phonèmes
TA-BLE, cela n’a rien à voir avec la table ; il y a donc une coupure, il y a un mur. Oui.
Mais, ce que j’opère sur mon écran de lecture vidéo, ce n’est pas du tout comme le mot TA-BLE
et la table : il faut bien qu’il y ait quelque chose qui soit en interaction, d’une façon ou d’une autre,
avec l’opération qui se fait effectivement à tripatouiller les gènes d’une souris (ou de je-ne-sais-
pas-trop-qui, maintenant !).
Ce passage s’effectue nécessairement entre des niveaux hétérogènes, cela va de soi. Alors, que
peuvent être des niveaux hétérogènes ? Dans mon exemple, une surface de représentation for-
melle ou formalisée, un processus mécanique ou électro-mécanique, et ce qui se passe au niveau
d’un objet particulier.
Il y a quelque chose qui passe. Il y a quelque chose qui se passe entre ce niveau de la représenta-
tion diagrammatique et le référent lui-même (ou : la chose elle-même).C’est le fait que quelque
chose se passe entre ces niveaux hétérogènes, que j’appellerai : la matrice machinique.
La matrice machinique implique que quelque chose de cette matrice appartienne à chacun des
niveaux hétérogènes considérés ; ceux-ci ne sont pas, d’ailleurs, en rapports d’opposition, ou dis-
tinctifs (contenu/expression), parce que, là, dans l’exemple que j’ai pris, il y a au moins quatre ou
cinq niveaux (il y a aussi ce qui se passe dans la tête de l’opérateur…). La matrice machinique
implique que ces niveaux, justement, soient hétérogène, parce que, sinon, ce que je raconte n’a
aucun sens.

X : Sinon, c’est un dictionnaire !

F : Sinon, c’est un codage, un décodage, du type phénomène dictionnaire ! L’idée d’hétérogénéi-


té est corrélative de l’idée de composante de passage ou de matrice machinique. Si on veut être
tout à fait vicieux, on voit qu’on a des niveaux hétérogènes ; on a quelque chose qui traverse ces
niveaux hétérogènes, qui est, disons, un mécanisme d’expression. Maintenant, je vais l’appeler
ainsi : la composante d’expression, c’est la première composante dont j’ai parlé précédemment,
dans mon application. La deuxième, c’est l’existence d’éléments componants : ce sera un incons-
cient componentiel.
C’est l’existence de composantes hétérogènes et qui, quelque part, sont hétérogénéisées par
l’existence de la composante d’expression – car, en tant que telles, elles ne sont ni hétérogènes ni
rien du tout : elles ne sont rien du tout.
Et il y a l’incidence de cette opération d’hétérogénéisation sur chaque composante elle-même.
C’est-à-dire que ce n’est pas en vain que les différentes composantes sont prises dans une matri-
ce machinique.
On a déjà, là, trois degrés de déterritorialisation : la déterritorialisation entre l’expression et le
contenu ; quelque chose qui constitue des composantes comme contenu ; le degré de déterrito-
rialisation qui est le rapport entre ce contenu et chacune de ces composantes.
On a déjà deux couples de déterritorialisation : un couple expressif comme phénomène de liaison
entre les composantes substantielles ; et un couple machinique comme phénomène de promotion
d’entité machinique d’une autre nature que celle des composantes discursivables.

Les séminaires de Félix Guattari / p. 5


En effet, l’existence d’une composante d’expression, rapportant les unes aux autres les compo-
santes substantielles, implique celle d’un fait de passage, ou entité de passage (8).
Cette expression passage délimite un champ spécifique d’efficience : ce rabat-là détermine une
sorte de clivage à l’intérieur de chaque composante, puisqu’il n’y a qu’une partie de chaque com-
posante qui est composée par ce fait de passage. Pour reprendre l’exemple précédent, ce n’est pas
tout l’opérateur qui est pris dans le processus de matrice machinique, mais seulement un certain
nombre de neurones, de montages perceptifs, dieu sait quoi ! Par ailleurs, il peut rêvasser, penser
à autre chose, faire ce qu’il veut. Une partie de la composante n’est pas prise dans la matrice
machinique. Il me vient à l’esprit que c’est la même chose pour les chaînes d’A.D.N. : les cher-
cheurs ont découvert, récemment (cf. article du Monde) que seulement une partie de la chaîne
fonctionne pour le codage. Quant à l’autre partie, ils s’arrachent les cheveux : à quoi sert-elle ?
Et ils sont en train de faire l’hypothèse la plus fantastique, la plus audacieuse ! Peut-être, cela ne
sert à rien. Ce n’est pas une découverte, c’est une révolution !

Donc, une sous-ensemblisation délimite une déterritorialisation particulière, qui va déboucher sur
des coordonnées spatio-temporelles intrinsèques, comme territorialités (des territorialités de
toutes natures) :
Qu’est-ce qui, dans le visage, fonctionnera comme trait de visagéité ? Évidemment, pas tout le
visage. Certains traits de visagéité seront pris dans la composante matricielle (par exemple : dans
un agencement névrotique, ou autre). Il y a donc un rapport de déterritorialisation qui se rabat sur
le visage : je constitue certains de tes traits de visagéité, malgré toi, par-devers toi, dans cette opé-
ration matricielle. Avant que tu ne me rencontres, tu n’avais pas ce trait de visagéité ; mais, depuis
que nous avons fait un agencement transférentiel, eh bien ! que tu le veuilles non, je t’ai collé des
traits de visagéité, je t’ai arraché des traits de visagéité, et depuis, ni toi ni rien ne pourra faire
qu’il n’y ait pas eu cette extraction ! C’est ce que j’appelle une territorialité qui est, en fin de
compte, une déterritorialisation (9). Cette extraction des traits de visagéité crée une nouvelle terri-
torialité. Jusqu’à quel point tes traits de visagéité vont fonctionner dans ce champ d’une autre ter-
ritorialité d’agencement ?
Si jamais je prends ta photo, puis que j’écarte trop loin tes sourcils, peut-être cela ne fonctionne-
ra plus ? Il y a des seuils. Là, ça va encore. Je pourrai changer le grain de la photo et puis ça ira
encore mieux ; et puis, à un moment, ça n’ira plus du tout. À un moment, il y aura un phénomè-
ne de trou noir et la territorialité s’effondrera (là, on peut renvoyer à Proust, Un amour de Swann
en particulier à ce que j’ai essayé de trouver sur ces rapports de visagéité et de ritournelle).
La territorialité de l’agencement – le fait que ce soit applicable dans un territoire donné, jusque
là, et pas au-delà, ou suivant tel rythme ou telle ritournelle – est liée aux autres composantes.
C’est, peut-on dire, le champ d’efficience inter-agencements. C’est ce que j’appelle déterritoria-
lisation d’inter-action, et on retrouvera cela quand on prendra des exemples de thérapie familia-
le, ou des choses de ce genre. Les inter-actions de la thérapie familiale (j’avais déjà attiré l’atten-
tion de M. là-dessus), là il faut faire très attention : ce n’est pas le fait qu’il y a le père et la mère
– ce qui n’a, littéralement, aucun sens – mais certains types de traits de singularité de sous-
ensembles de ce qu’on appelle, par ailleurs, le père, la mère, et puis peut-être d’autres choses…
(ce peut être le rictus du patron qui s’est collé sur le visage du père, en quelque sorte) qui inter-
viennent dans une inter-action systémique. Et ne jamais croire que c’est la personne en tant que
telle, qui intervient dans les inter-actions, ou l’agressivité de la personne en tant que telle.
Justement, la question est de savoir : qu’est-ce qui intervient quand, effectivement, quelque chose
se passe ? Il s’agit des phénomènes de champs, des phénomènes d’inter-action. Cet inconscient
on pourrait, donc, le dire : inconscient inter-action, car les autres dimensions ne fonctionnent pas
sur le registre de l’inter-action.

Les séminaires de Félix Guattari / p. 6


Parallèlement à cette déterritorialisation actuelle de l’agencement, le territoire, la ritournelle, le
champ d’inter-action doit considérer une déterritorialisation virtuelle.
Les trois déterritorialisations précédentes peuvent être dites onto-génétiques. C’est comme si elles
nous donnaient trois dimensions d’existence de l’agencement :
– ce qui permet de le sémiotiser (10), de dire : il y a sémiotisation spécifique, ou codage, ou quelque
chose qui fait qu’on peut parler d’un agencement.
– des composantes sont prises là-dedans, avec des choses qui échappent de ces composantes, avec
des résidus de singularité qui pourraient (re-)passer le bout du nez et psychotiser l’agencement,
avec le fait que l’hétérogénéité peut perdre plus ou moins de substance.
– un certain champ d’application : les agencements, c’est comme tout, ça dure le temps que ça
dure, et puis après c’est mort, ou avant ce n’est pas né ; et cela marche dans un espace donné, au-
delà cela ne marche pas.
Ce sont les trois catégories onto-génétiques des agencements.

La quatrième catégorie, elle, peut être dite phylogénétique : elle pose la question des phylum
machiniques, des phylum possibilistes, en rapport avec l’agencement considéré ; du champ des
possibles passés et futurs, à savoir qu’il peut y avoir un lissage rétroactif et prospectif des temps.
L’agencement Christianisme primitif, quelque part, modifie toutes les religions antérieures, il
reprend le problème autrement. Ce mode de mutation d’agencement n’est pas pris dans un temps
discursif : il a ses propres ritournelles, ses propres temps. Mais le jour où l’on découvre une nou-
velle formule mathématique pour rendre compte de la surface du cercle, ce sont tous les cercles
antérieurs qui se trouvent, d’un seul coup, avoir « attrapé » la formule π R2 (11), tout ce qu’il y a pu
avoir comme cercles et cerclages dans l’humanité avant la formule de Pythagore, s’en trouve
affecté. La formule déterritorialisée se colle, surgit : il y a un lissage rétroactif de la formule
sémiotique.
Le champ des possibilités actuelles, des déterminations en acte est « doublé ».On a, ainsi, une
causalité qui est près de l’équilibre des différentes dimensions onto-génétiques et opposée à une
causalité loin de l’équilibre, c’est-à-dire loin des stratifications. C’est que (12), une découverte, un
agent technologique nouveau, modifie le champ actuel des possibilités technologiques de son
phylum (par exemple, un microprocesseur). On n’aura pas les mêmes types d’instruments, cela
va faire une révolution, là, dans un temps immédiatement calculable. Mais, cela fera aussi une
révolution dans l’ensemble des possibles à venir, c’est-à-dire des choses qui ne sont pas en acte,
dont on ne peut pas avoir une représentation immédiate. C’est un arbre d’implications possibi-
listes virtuelles sur le futur, mais aussi sur le passé : des formules antérieures de sémiotisation
d’autres agencements sont aussi remises en question.

Cette déterritorialisation phylogénétique, ou machinique, implique, elle aussi, d’être prise en


compte par les entités machiniques nouées au sein des machines abstraites : en effet, ce qui relie
ces quatre dimensions de l’agencement – d’expression, de contenu, de territoire, de déterritoria-
lisation –, c’est le même système machinique. Un certain type de machine abstraite est porteur
des quatre dimensions de l’agencement, sous toutes ses modalités, aussi bien ses modalités trou
noir que ses modalités diagrammatique. Bien entendu, je le répète : il s’agit de quatre dimensions,
il ne s’agit pas de quatre agencements séparés.
Quel est le statut de ces entités machiniques abstraites qui, au sein du noyau abstrait de l’agence-
ment, « doublent » ces dimensions concrètes ? Justement, pas celui du double : les machinismes
abstraits ne constituent nullement des mondes parallèles aux agencements concrets. Il n’existe pas
de co-rres-pon-dance d’inter-action entre les abstraits machiniques et les concrets manifestes. On
parlera plutôt, ici, de système de projection.

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Divers types de projections vont être distingués (13) :
– des projections machiniques
– des projections diagrammatiques
– des projections représentatives.

Les projections ne sont pas à sens unique, elles peuvent aller dans le sens de l’incarnation d’un
machinisme abstrait vers des agencements concrets, ou dans le sens de la déterritorialisation pos-
sibiliste des agencements concrets vers les machinismes abstraits. Ce ne sont pas des entités plan-
tées dans le ciel des idées, comme les idées platoniciennes.

X : C’est dialectique.

F : On verra que ce n’est dialectique que dans un cas particulier, justement !… Mais c’est que l’on
travaille ces machinismes abstraits comme on travaille des composantes, comme on travaille telle
ou telle dimension d’agencement. Les machines abstraites, ce n’est pas un mystère du Saint-
Esprit, hein ! C’est un instrument comme un autre.
Les projections représentatives et les projections diagrammatiques introduisent des niveaux inter-
médiaires, des media, entre les machines abstraites et les agencements contingents. Ce qui diffé-
rencie les projections représentatives des projections diagrammatiques, c’est que les premières
engagent des media signifiants passifs (par exemple, des icônes, ou des systèmes de redondance
renvoyant à des paradigmes abstraits non-machiniques, des systèmes de signes iconiques, digi-
taux…) et les secondes (projections diagrammatiques), des media a-signifiants actifs : opposition,
donc, media signifiants passifs/media a-signifiants actifs (du type informatique, par exemple, ou
écran vidéo de téléguidage ; l’ordinateur est un media en tant qu’ordinateur – directement – en
tant que machine de signes incarnés, mais un media a-signifiant actif.)

Les projections machiniques procèdent par une mise en acte directe, sans recours à un media, des
quanta machiniques abstraits inscrits sur le plan de consistance, au sein des dimensions de l’agen-
cement. C’est le troisième type de projections. Donc – on le verra – certaines de ces dimensions-
là sont issues d’un machinisme abstrait, à partir de différents types de projections – projection
étant opposée à inter-action ; en effet, dès qu’il y a inter-action, il y a opposition de l’un, du mul-
tiple, du sujet, de l’autre, etc. ; il y a une discursivité, du temps, de l’espace, toutes sortes de caté-
gories. Le machinisme abstrait est immanent aux différentes dimensions de l’agencement – ce qui
ne veut pas dire que, par ailleurs, il n’y ait pas un accès transcendant à ces différentes dimensions :
un accès dialectique, représentatif.
Des machinismes abstraits s’incarnent dans des dimensions de l’agencement, ou inversement, des
agencements transforment des machinismes abstraits, les font muter : cela marche dans les deux
sens. Cela donne :
– La mise en œuvre des faits intensifs propres aux composantes (faits intensifs : donc, dans le
registre des composantes de contenu).
– La mise en œuvre d’articulations machiniques inter-composantes et de calculs systémiques rela-
tifs à la dimension d’expression.
– Des effets de champs, de territorialités, d’interactions entre les agencements (dimension de ter-
ritoire).
– Une prospective possibiliste.

En fait, les trois systèmes de projections sont étayés les uns sur les autres. Les projections repré-
sentatives, pour autant qu’elles peuvent avoir des incidences pragmatiques, impliquent l’existence

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des projections diagrammatiques ; elles-mêmes impliquent la mise en œuvre des projections
machiniques.
Les projections représentatives et les projections diagrammatiques sont des variantes, animales,
humaines, de systèmes d’agencements vivants beaucoup plus larges : le fait qu’il y ait représen-
tativité, expression, système passif de signes, c’est une variante de systèmes d’expression qui peu-
vent fonctionner par des modes sémiotiques, des modes diagrammatiques, sans le détachement de
systèmes de signes – qui. représentent un alourdissement considérable (cf. l’Inconscient machi-
nique) ; mais qui peuvent, aussi, représenter des possibilités de déterritorialisation, de lancement
de systèmes de signes d’une autre nature.
Le fait qu’elles conduisent à des agencements d’énonciation – donc, une sorte de stérilisation,
quelque part, du diagrammatisme – a pour conséquence…

(Fin d’une bande)…

Y : ... et une autre territorialité, œdipianisée depuis toujours, où quelque chose est, aussi, analy-
tique. Je me demande comment ça passe de l’une à l’autre, avec, en plus, un effet thymique déplo-
rable, conduisant à la seule hypothèse de pouvoir, elle-même, en terminer avec elle-même, si la
place que toi, tu occupes pour elle, n’est pas plus déterminée que cela : quand tu as pris la place
de tous les éléments qui s’additionnaient les uns aux autres, quelque chose aboutit à une impasse
pour elle.

Z : Ah oui ! Absolument.

Y : Et je me demandais, surtout, comment tous les agencements étaient-ils reliés entre eux, pour
qu’au bout d’un certain temps…(inaudible) En fait ce ne sont pas les agencements eux-mêmes qui
sont foutus, mais comment ils s’articulent dans le discours qu’elle te rapporte ; comment ils sont
reliés entre eux et qui fait que quelque chose, ne passe plus, est complètement éculé. C’est sa per-
ception à elle en fait, qui est éculée, et qui vient se rapporter, là, sur le divan ; à mon avis, c’est
lié, probablement, au fait qu’on ne comprend pas du tout pourquoi elle passait de l’un à l’autre,
ni comment ça pouvait marcher comme ça. C’est peut-être là que les grilles de Félix pourraient
enrichir ta question d’analyse qui est…

F : en somme, définir des critères de productivité.

Y : Sinon, cela fait un rabattement analytique classique, quasiment névrotique, où elle rêve de son
analyste, et tu vas être embringué dans cette analyse de rêve, de production œdipienne, qui, appa-
remment, marche moins bien dans ce que tu as envie de faire avec elle.

M : ... Au fond, il serait intéressant de prendre une situation qui, brusquement, fonctionne ; et
ensuite, parallèlement, une situation de thérapie rituelle – d’analyse ou de thérapie familiale – au
moment même où les choses bougent, étudier : qu’est-ce qui fait proliférer ?
Dans nos réunions de staff, c’est la même chose : on se fait chier, on parle on parle, on tourne en
rond, on craque, on crame, et puis… Paf ! quelque chose démarre ! Qu’est-ce qui l’a fait démar-
rer ? Qu’est-ce qu’étaient ces croisements multiples ?

F : Mais ce n’est pas le « qu’est-ce que » ! À mon avis, il faudrait formuler autrement le critère
de productivité. On peut le formuler ici, pour nous-mêmes, maintenant : on ne se réunit que pour
autant – tous, à un degré ou à un autre – qu’on est engagés dans une productivité ; de quoi ? Là,
justement, il y a toutes sortes de registres de productivité : ce peut être une productivité de

Les séminaires de Félix Guattari / p. 9


plaisir… pourquoi pas ? une productivité intellectuelle (moi, la dernière fois, cela m’a stimulé à
réfléchir dans l’intervalle), X registres sont possibles.
La règle (analytique) serait qu’il y ait des signaux, des clignotants pour dire : « Non, là, ça ne pro-
duit pas. » À ce moment, on serait, alors, renvoyés à la constitution du noyau d’agencement
d’énonciation : « mais je m’excuse, il n’y a rien, ce que vous dites, je vois bien que c’est très inté-
ressant, enfin je suis cultivé, je sais bien ces choses là, c’est très passionnant, mais C’EST RIEN.
Alors qu’est-ce qu’on fait ? il faut voir : peut-être est-ce au-delà, il faut peut-être que vous discu-
tiez avec quelqu’un d’autre qu’avec moi… je n’en sais rien » ; ou : « moi, je préférerais parler de
tel sujet, mais je sens bien que vous, ça ne vous paraît pas important de parler de ça… alors ? ».
Mettre sur le tapis l’instrument de production comme tel, avec la possibilité toujours, soit d’un
remaniement, soit d’une cessation, etc.. Sinon, on crée, effectivement, une situation qui est une
moulinette à fromage, les choses intéressantes deviennent con, et puis les choses non-intéres-
santes, on fait comme si elles étaient intéressantes, c’est affreux…

Y : Cela m’évoque complètement ce qui s’est passé hier, avec la réunion du Collectif de Patients,
où il y a eu une situation de ce genre. On préparait… ça avance un peu concrètement… il y a un
local ; il fallait faire une réunion pour en causer un peu. Cette réunion, moi en tous cas, j’en atten-
dais beaucoup. Avec D. on en avait parlé, on s’était même dit que, pour la première fois, il fau-
drait, pour que ça marche, tel type de personnes et pas tel autre. Et hier, on s’aperçoit qu’on n’a
pas du tout maîtrisé ça : en fait, tous les gens, dont nous pensions que ça ne serait pas tellement
bien qu’ils soient là, sont venus. Du coup ! On ne sait pas par où ; depuis hier soir, on se deman-
de : mais comment sont-ils venus ? (rires) On avait essayé d’être moins de dix, en se disant que
davantage, on n’y arriverait jamais. En fait, ils devaient être vingt. Effectivement, au bout du
compte, on a assisté passivement à un truc, mais qui a foiré. Donner des informations qui per-
mettent que les gens soient au courant, après tout, on peut leur téléphoner pour faire ça pas besoin
de se faire chier trois heures à vingt ! C’était vraiment une perte totale de… Eh bien ! On n’a tou-
jours pas découvert l’élément qui permette de ne pas se retrouver, à chaque réunion future, dans
ce piège à fromage – comme tu disais – avec vingt personnes autour. On n’a même pas pu méta-
boliser, non plus, au sein de ce groupe de gens qui venaient pour la même chose, qui venaient tous
avec un intérêt là-dessus, un truc qui fasse avancer, y comprendre quelque chose, qu’on va tra-
vailler ! Et puis, on se retrouve là…

Z : Je suis moins pessimiste que toi, moi je l’ai perçu autrement… Je m’excuse, on fait référence
à quelque chose…

F : Non, j’ai connu cette cuisine avec toi, au moment du Grand Groupe, il y avait le même type
de problèmes, quel cocktail on avait monté !

Z : Exactement ! Hier, j’ai eu l’impression que c’était très réussi, d’un certain point de vue, cette
réunion : il y avait des gens qui avaient envie de tenir la place, tout de suite, là, des psychiatrisés,
des patients, des usagers, et de commencer, tout de suite à fonctionner. Untel, nommément, est
arrivé, a fait son numéro hyperparano, associatif, interprétatif, provocatoire… et a réussi, plus ou
moins, à paralyser, à relancer, etc.. Mais c’était ça, on était dans le boulot, ça commençait. À mon
avis, c’était cela qu’il voulait, avec son biais : « Mais commençons tout de suite, quoi ! » Une
espèce d’avidité de nous faire manger avec lui, d’amener sa femme, son gosse, et puis d’être « le
premier cas ». Alors, je n’ai pas trouvé ça tellement négatif, car j’ai l’impression, en plus (rires),
que les réunions qu’on va se payer… vont être tout à fait comme ça !

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Y : La conclusion qu’on en a tiré, c’est que : c’était la première réunion du Collectif de Patients.
On est d’accord ?

Z : Absolument. C’est parti, là !

Y : De ce côté là, c’est vrai, peut-être faut-il dire que c’était bien, mais n’empêche qu’on n’avait
pas du tout prévu de faire cela au départ !

Z : Je crois que ce qui est très important, c’est l’éclectisme ; ce que tu disais sur le choix, le repé-
rage… bon ! Qu’est-ce que veut dire analyser dans le vrai ? À la « Fatras », si tu veux…

M : ... Ce gars qui a présenté sa femme et son gosse, et offert toute une série d’axes dans lesquels
il estimait qu’il était légitime de vous accrocher, crée en fin de compte une sorte de méthodolo-
gie implicite… travailler avec lui… Ce n’est pas si simple que ça ! Vous proposez quelque chose,
et puis les gens proposent des choses qui recoupent certaines de leurs attentes… Et la difficulté,
c’est d’arriver à voir comment travailler avec des cultures différentes.
Golo et Franck sont des gens qui font des bandes dessinées remarquables dans Charlie mensuel.
Dans le numéro de ce mois-ci, c’est l’histoire d’un Nord-Africain saoul qui est dans un bus blo-
qué par un embouteillage. Et le Nord-Africain se promène dans le bus, en disant qu’il est fran-
çais, en montrant sa carte, et comme il est rond, il s’écroule sur une femme enceinte… Il y a aussi
une vieille bouchère, il veut acheter sa vie pour 500 Francs « Ta vie ! Ta vie ! », elle le renvoie,
alors il lui dit qu’après tout, elle n’est qu’une esclave depuis que le monde est monde !
Ce gars est, apparemment, complètement délirant, mais il y a toute une série de pouvoirs extrê-
mement clairs, sur lesquels il offre la définition d’une relation avec lui, et de ce que cette relation
peut devenir.
Jusqu’au moment où le conducteur du bus en a assez et lui dit : « Mais foutez le camp d’ici ! ».
L’autre, d’une petite voix aiguë lui répond : « Mais nous ne sommes pas à l’arrêt » ; l’arrêt est à
trois pas et s’il descend ici, en cas d’accident (rires), la Sécurité Sociale ne remboursera rien. Le
conducteur de l’autobus est fou de rage qu’il y ait cet embouteillage : attendre 1/4 d’heure pour
arriver à l’arrêt qui est à trois pas, et pendant ce temps là…
L’intérêt de cette bande dessinée, ce sont les lignes que propose le Nord-Africain saoul : lignes
qui, toutes, et dans tous les sens, font proliférer des machines mortifères. À un point tel que,
même Golo et Franck n’ont rien pu trouver qui puisse les tirer vers autre chose ! Tous les fan-
tasmes de viol, d’assassinat, de mort et d’explosion…
C’est comme de proposer un duel ? Ce n’est pas faux, sans doute. Je pense, effectivement, en
termes de cycles et de courbes où les gens te proposent des voies autres. Et très fréquemment, les
voies qu’on propose dans les deux sens sont du même type de groupe épistémologique. Elles
coincent et l’un et l’autre. C’est là où, très fréquemment, le début d’une relation avec un contex-
te qui puisse être un contexte qui fonctionne et qui produit, c’est de changer vraiment et radica-
lement tout le cadre et les codes de référence. Évidemment, ceci nous fait perdre la richesse des
différentes possibilités, des différents niveaux et strates, qu’on propose. Mais dans un second
temps, après tout ce ménage, cela fonctionne.

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Notes

1. Par rapport au texte antérieur, j’ai inversé l’ordre (qui a peut-être, malgré tout, son importance) des deux pre-
mières dimensions.

2. Évidemment, je fais toutes les réserves possibles et imaginables sur la notion d’Inconscient, mais cela impor-
te peu : finalement, c’est une sorte de mot, comme ça, global, qui a l’intérêt de cerner à peu près dans quel champ
on se situe. Étant donné que, par ailleurs j’essayerai de proposer des points d’application de cette théorie des
agencements sur le domaine économique, quand je parlerai, par exemple, de la notion d’agencement économique,
de marché ou des villes, je ne définirai pas plus ce que sont les marchés ou la ville. Mais, en tous cas, il suffira
de le dire pour voir qu’on parle d’autre chose ! Cela n’a pas d’autre prétention.

3. Cela impliquerait, d’ailleurs, une définition extrêmement large de la psychose, en ce sens que des phénomènes
comme ceux auxquels on a affaire dans une manie sont de ce type. Alors, doit-on rattacher la manie à une psy-
chose ? Peut-être… Mais je ne rentre pas du tout dans ce type de débat !

4. Voir aussi, dans ces dimensions, le mode d’abolition fécal.

5. Je dis : de quatre inconscients, mais l’inconscient… ça n’existe pas ! (cf. J. Prévert, N.D.L.C.)

6. Ou deux, ou trois : c’est justement là que le problème de la cartographie se pose.

7. Notion de tableau, en référence à Wittgenstein.

8. Introduire, peut-être, ici le face à face aristotélicien entre la substance et ses accidents – sauf qu’ici, la sub-
stance n’a pas de priorité sur les accidents.

9. Là, il y a une petite difficulté : il faudra inventer d’autres termes.

10. Et pas du tout à partir des catégories kantiennes universelles et a-priori.

11. De même pour ce que je disais sur le visage.

12. On le verra peut-être plus spécialement dans le domaine économique.

13. Au niveau de ce texte, j’en distingue trois, mais ultérieurement, je les regrouperai en deux catégories.

Les séminaires de Félix Guattari / p. 12


Les séminaires 17.03.1987
de Félix Guattari
Annexes :
Suite des discussions portant sur le séminaire
« Processus initiatiques » par Michaël Houseman
F. Guattari : … C’est à la condition de casser un certain type d’usage des chaînons sémiotiques dans
leurs références ordinaires qu’on pourra cercler et faire fonctionner un certain type de constellation
des éléments pour qu’il cristallise dans un autre champ, dans une autre scène d’énonciation. Ce cas-
sage de cerclage, on le perçoit très bien dans ce que sont les fonctions de rupture des chaînons sémio-
tiques, par ex. dans le théâtre où il ne suffit pas de dire que ce sont des conventions, parce que ce ne
sont pas des conventions. C’est qu’il y a une certaine façon de briser les espaces, de changer les traits
de visage, d’articuler, d’inventer un autre type de langue qui font qu’à un certain moment l’univers
de référence du théâtre aura sa consistance. C’est la même chose qui arrive au cinéma : il peut adve-
nir que, si vraiment on est dans un film complètement horrible, on ne soit pas au cinéma, qu’on
regarde l’écran et qu’on s’emmerde et sorte, que ça ne marche pas.

Mais, s’il y a un minimum de prise de consistance de l’agencement existentiel d’énonciation d’être


en train de regarder un film, eh ! bien ! il y a une série de mutations du rapport énonciatif au film
qui fait qu’on est dans un autre type de références existentielles qui ne joue pas seulement sur le
mode de la convention, à savoir de dire : mais je n’ai pas besoin d’avoir peur parce que je suis au
cinéma. Ce n’est pas ce genre de signification. Mais, c’est qu’effectivement on est dans une pro-
duction de subjectivité complètement différente, aussi différente que d’être dans un rapport à la
drogue ou au rêve simplement. On a constitué, cristallisé un autre mode d’énonciation. Ce type de
procédure est en quelque sorte œuvré, travaillé par des techniques d’initiation, du secret, par ces
usages particuliers des différents chaînons ordinaires du langage ou des pratiques ordinaires.

C’est à la condition qu’il y ait cette cassure sur un certain nombre de repérages ordinaires et réorga-
nisation, pour faire une prise de consistance d’agencements subjectifs qu’il y a en effet un nouveau
recadrage et que les anciennes significations se trouvent reposer par rapport à une autre subjectivi-
té. Or, la question, c’est qu’il y a une toute une série de caractéristiques, que ca n’est pas donné. On
pourrait prendre tous les traits que Houseman avait commencé à énumérer, ça n’est pas donné, c’est
quelque chose d’irréversible qui crée un événement, en même temps complètement différentiel par
rapport aux situations antérieures, et aussi d’un point de vue synchronique par rapport aux autres,
par rapport à l’altérité sociale. C’est quelque chose qui fait que l’ensemble des autres systèmes
d’agencements antérieurs – s’il y a antériorité – sera complètement réinterprété et recadré. À ce
moment-là, le franchissement du seuil, le fait qu’à un certain moment il y a un corpus existentiel, un
nouveau corpus qui se trouve constitué, à ce moment-là peut-être, la problématique du mythe va en
effet se retrouver posée sur un autre statut. À ce moment-là, quand il y a effectivement production
d’un nouveau type d’agencement d’énonciation, quand on a obtenu un certain type de résultat, par
exemple quand on a réussi à inventer l’opéra mozartien, c’est définitivement l’opéra qui est changé
une fois pour toute, pour l’avenir et pour le passé. Encore faut-il avoir atteint ce type de mutation.

Le mythe peut être l’expression de ce changement mutationnel d’une constellation de références,


alors qu’on peut dire qu’il y aurait une phase, en deçà du mythe qui consisterait à avoir une certai-
ne plasticité des éléments, puisque ce qui est visé, c’est la discernabilisation du deuxième temps,
c’est-à-dire d’obtenir un certain type d’effet d’ordre rituel, un certain type de repérage, de discerna-
bilisation, ce que sont les agencements en question, à travers lesquels on passe. Il peut advenir qu’un
mythe, par contre, cristallise en tant que tel une nouvelle figure d’agencement d’énonciation qui va

Les séminaires de Félix Guattari / p. 1


se situer à un niveau beaucoup plus général, c’est-à-dire que, en un sens, dans le deuxième temps,
on est dans un système de modélisation rituelle, tandis que le mythe représente une métamodélisa-
tion qui va ouvrir une autre problématique. Un mythe réussi, un mythe qui va cristalliser un nouveau
mode de subjectivation, peut créer des dimensions historiques complètement originales, complète-
ment sui generis, qui va en effet réouvrir des dimensions historiques qui ne se posaient absolument
pas au niveau antérieur. Alors, il faudrait repenser à ce que sont les mythes du cargo qui, d’un seul
coup, vont marquer qu’il y a une articulation entre le monde blanc et les anciens mythes locaux, et
à ce moment-là, il y a une sorte de consistance propre. Au contraire, d’une certaine façon, ce sont
les rituels antérieurs qui entretiennent à présent une certaine dépendance, qui sont en quelque sorte
surcodés par cette mutation. Mais, ce n’est pas du tout quelque chose qui va de soi, c’est quelque
chose qui implique un franchissement de seuil et la production d’un nouveau type de subjectivité,
quelque chose qui peut se détruire, s’oublier, qui peut être renvoyé à quelque chose à laquelle on fera
une référence venant des origines. C’est quelque chose qui peut entraîner et s’inscrire sur un phylum
spécifique, sur un phylum mythique spécifique, c’est-à-dire qu’on voit bien qu’il y a une certaine
cristallisation mythique, par exemple dans les grandes révolutions mythiques qui ont eu lieu en
Égypte, dans tous les pays de Mésopotamie, etc. qui, ayant fait cette cristallisation, ont ensuite entre-
tenu, les uns par rapport aux autres, une évolution transmythique qui va reconditionner, surcoder
l’ensemble des autres systèmes, et qui va en effet rentrer dans un phylum historique tout à fait spé-
cifique. Voilà ce que je voulais dire.

M. Houseman : Il y a quelque chose sur laquelle je voudrais revenir. Il me semble que tu insistes
beaucoup sur la possibilité d’aboutir à de nouvelles énonciations, à de nouvelles subjectivités.
Seulement, ce que je vois là, c’est la nouvelle énonciation à laquelle on arrive, complètement vide.
Elle est vide ou elle contient tout, ça revient au même, c’est-à-dire que ça aboutit à des positions
d’énonciation pour des individus qui n’en disposaient pas auparavant, c’est-à-dire que quand ils sont
initiés, ce qu’ils ont, et cela rejoint ce que Félix disait avant, ils acquièrent une situation où les choses
ne sont pas telles qu’elles sont. Ceci dit, du coup, le problème est qu’ils n’acquièrent aucun savoir,
ils ne peuvent rien dire, sauf, tout ce qu’ils peuvent faire, c’est d’initier d’autres individus.

X. : Je ne crois pas que ça soit étranger au débat, c’est à propos de l’intervention de Félix. Je l’ai cru
entendre décrire la thérapie, le processus de la thérapie. À bien des égards, moi, je l’entends un peu
comme l’irruption, la rupture d’une séquence, qu’elle soit logique, comportementale, affective, etc.
La rupture d’une séquence (c’est un petit peu emprunté à l’exposé d’Isabelle Stengers sur
Whitehead), tirer un élément d’une séquence, le sortir comme insolite avec effet de surprise et le
replacer dans une autre séquence : ça me paraît être le processus même de la thérapie, ça me paraît
être l’espèce de divine surprise du thérapeute, en particulier en thérapie familiale quand on parle de
recadrage, cette sortie et cette rentrée. Alors, les caractéristiques de ces deux lignes séquentielles,
c’est qu’elles ne sont pas alternatives, c’est que la deuxième n’est pas alternative à la première, elle
n’est pas une réponse qui serait plus vraie que la première, elle ne s’offre pas en alternative ; et ce
qui est joué ici, c’est une juxtaposition vertigineuse entre deux systèmes logiques dont le deuxième
n’est pas à adopter plus que le premier, et la coexistence, au cours de l’initiation ou de la thérapie,
de l’univers précédent.

Dans l’espace métaphorique de la séance de thérapie, il y a aussi présence continuelle et sous-jacen-


te de l’autre réalité, et c’est cette espèce de jeu, non pas d’alternative, mais d’incompatibilité jouée,
vécue qui, semble-t-il, se joue là. Alors, ça me paraît se rapprocher de ce qu’on pourra appeler la dis-
tinction problème/problématique. Le problème étant ce qui peut se passer dans un village ou dans la
vie courante et la problématique étant ce qui est sans solution. Qu’est-ce qui est sans solution ? C’est
l’incompatibilité des logiciels de lecture du monde, c’est effectivement le jeu d’échec avec la mort,

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dans le Septième sceau de Bergmann. Ce sont des choses qui n’auront pas de solution, qui ne sont
pas de l’ordre du problème, mais qui sont de l’ordre de ce qu’on joue. C’est ce jeu vertigineux, de
va-et-vient entre des facettes de la réalité, peut-être sur lequel on débouche dans la thérapie et, alors
là, je ne peux pas le dire, peut-être dans l’initiation…

F. Guattari :… Mais aussi dans la constitution du mythe, du mythe comme métamodélisation, c’est-
à-dire qui n’aura pas à rendre comte de ce que seront les modules de rituels de base qui, d’une cer-
taine façon, sont presque de l’ordre de l’éthologie : on ne peut pas faire autrement, comme, lorsqu’on
part de chez soi, on se dit que je sais très bien que j’ai fermé le gaz, mais il faut que je retourne pour
vérifier, pour ainsi dire il n’y a rien à faire.

X. : Le mythe serait le surgelé de la problématique qu’on pourra dégeler pour, effectivement, le


rejouer autrement.

F. Guattari : Le mythe serait la possibilité que d’autres types d’univers déterritorialisés s’instaurent,
mais pas pour les surplomber, pour trôner dessus, comme un ordinateur primaire donnerait toutes les
réponses et recadrerait toutes les situations, mais au contraire pour créer, d’un seul coup, quelque
chose qui peut être totalement mutationnel, par exemple, quand le visage du Christ s’impose comme
mutation de traits de visagéité qui, jusque-là, n’était jamais apparu. Il y a un certain type de visage,
de position où on retrouve notamment les traits de la douleur, une position sacrificielle qu’on ne
connaissait pas, à savoir que c’est un sacrificateur qui sacrifie. Alors, évidemment, ça crée une situa-
tion très nouvelle. Quand cela apparaît, du coup, ça ouvre la possibilité immense, qu’une histoire
rend à partir de là, que quelque chose advienne dans cette lignée, qui va entièrement rééclairer autre-
ment les autres situations, qu’elles connaissent directement cette acculturation ou qu’elles ne la
connaissent pas ; elles ne pourront pas faire d’être confrontées avec ce type de révolution.

Prenons, par exemple, d’autres domaines. Quand Pollock fait son « dripping », il crée une situation
qui, dans l’ordre de la peinture, est un événement parce que, jusque-là, ça ne pouvait pas être de la
peinture de faire cela, en admettant que ce soit lui qui soit cette coupure – je ne suis pas sûr, mais
prenons cela par hypothèse. Du coup, ca implique une relecture de ce qui s’est fait antérieurement
comme peinture, de tout ce qui pourra se faire, et même en dehors de la peinture, ça implique une
mutation d’univers esthétiques qui vont travailler aussi à leur propre compte et qui vont là, non pas
recadrer, mais créer, engendrer des univers de références qui seront opérationnels directement et qui
auront cette interaction. Je crois donc qu’il est tout à fait légitime de prendre la position que tu prends
pour relativiser les mythes et surtout pour ne pas s’embarrasser avec ces lectures structuralistes for-
cenées qui voudraient finalement nous faire sortir les mythes comme d’un ordinateur, ce qui est com-
plètement absurde. Donc, relativité du mythe par rapport au rituel, mais dans un deuxième temps,
les mythes étant reçus comme systèmes de métamodélisation dont justement tout est fait pour qu’ils
soient aussi distants que possible, aussi altérifiés et même altérés relativement aux faits dont ils
auraient à rendre compte. À partir de là, les mythes créent la possibilité qu’il y ait d’autres systèmes
de lecture, et pas seulement un système de lecture, mais un phylum de systèmes de lecture, tout un
entrecroisement, toute une ouverture d’autres mutations. Ce qu’on dit dans les mythes, ce qu’on dit
dans l’art, on pourrait le dire aussi dans le domaine scientifique.

Mony Elkaïm : Puisqu’on parle vocabulaire, j’ai un problème avec le terme « métamodélisation ».
Quel est mon problème ? C’est le terme « méta ». Une des plaies dont nous a affublés Whitehead et
Russel, et puis Bateson, c’était l’idée des mariotchka, l’idée d’un univers avec une poupée dans une
poupée et puis dans une autre poupée, avec une histoire à deux niveaux logiques différents, mais de
position « méta » par rapport à la position précédente. Une des choses intéressantes dans l’aspect

Les séminaires de Félix Guattari / p. 3


autoréférentiel, c’est que, si singularité il y a, elle est toujours autoréférenciée. C’est l’importance de
cet aspect d’autoréférence qui fait qu’on n’en sort pas, mais où il n’y a pas quelque part une posi-
tion « méta » par rapport à une autre, il n’y a pas un aspect du problème qui est « méta » par rapport
à un autre, mais c’est dans une situation de renvoi constant qui fait qu’on ne s’en tire pas et qu’on
vit avec ça. Comme on est des fous de vocabulaire, Félix et moi. D’ailleurs, je suis un fou que tu as
engagé à devenir fou, parce qu’avant je n’étais pas fou comme ça, mais enfin tu m’as mis là-dedans,
je n’en sors plus, moi non plus je n’arrive pas à faire « méta », du coup, ça devient important pour
moi cette référence-là. Maintenant, j’essaie de faire un retour aux assemblages assez rapide.
D’abord, je n’ai pas fait croire qu’assemblage et double contrainte viennent de moi. Quand on
reprend l’histoire de double contrainte, cela a commencé en 1956. Cette année, il y avait un premier
texte où on parlait de la mère qui piégeait – il y avait le terme « qui piégeait » et il y avait la victi-
me. La victime était l’enfant qui était piégé par une mère qui envoyait deux messages contradic-
toires, un oral et un non-verbal. Deux années plus tard, G. Hilly, du groupe de Palo Alto, qui avait
créé ce concept de double contrainte, écrit un second article s’intitulant « La double contrainte redis-
cutée » où il dit que ce qu’on découvre, quand une mère dit à son enfant : « Mon chéri, viens sur
mes genoux » et qu’elle se raidit quand il se met sur ses genoux, donc, elle envoie un message ver-
bal contredit par un message non-verbal, c’est que l’enfant va dire : « Oh ! Maman ! Quel beau truc
noir tu as là ! Comme c’est joli, ce truc de tes lunettes ! », et la mère ne sait plus si l’enfant vient
pour elle ou pour ce « truc », ce fil qui attache ses lunettes. La mère est dans une situation où elle ne
sait pas ce que répond cet enfant. Qu’est-ce qu’il dit là ? Il dit quelque chose d’intéressant. Il dit en
fin de compte : il n’y a pas un qui envoie un message qui coince un autre, il y a une situation qui les
prend tous les deux dans une sorte de bain où ils font des choses ensemble. Cette histoire est fonda-
mentale, parce que, déjà, le groupe de Palo Alto commençait à sentir la difficulté de limiter un indi-
vidu à une relation entre deux individus, quelque chose de l’ordre de « je te coince, tu me coinces
par la bartichette… » Ça ne tenait pas, le groupe de Palo Alto n’est pas allé loin là-dedans, il a arrê-
té là, mais c’est extrêmement passionnant comme idée de se dire comment faire, d’autant plus que
Bateson a eu des intuitions superbes, il a passé son temps à dire : on ne peut pas réduire un indivi-
du à sa peau, c’est ridicule. Comment va-t-on parler d’un bûcheron ? Est-ce que le bûcheron s’arrê-
te à sa main, à sa cognée, à l’arbre qu’il abat ? Bateson a toujours eu des problèmes sur « comment
intervient le sujet… » Les gens, comme Bateson, ont été pris constamment dans ce genre d’histoi-
re ; c’est drôle que cette interrogation soit restée complètement avortée. On n’a pas osé pousser plus
loin. La politesse me pousse à parler d’agencement, mais, d’un autre côté, j’ai créée le terme
« assemblage » pour des raisons qui me sont propres. Dans une histoire comme celle-là, on se rend
compte que, à partir du moment où le groupe de Palo Alto continuait sur cette voie, il débouchait sur
une histoire qui en finissait avec les relations, avec la théorie de l’information, avec la communica-
tion et ouvrait vraiment un sac de Pandore. C’est une histoire invraisemblable où il faudrait puiser
d’autres outils, un autre vocabulaire, une autre manière de voir le monde. Et alors, pour des raisons
pragmatiques, le groupe de Palo Alto s’est arrêté là, je crois essentiellement.

Mais, dans toute une série de choses pratiques qui rejoint ce que dit Félix sur l’importance d’une
expérience non réductible en termes de sens, mais de fonction, ce qui est fascinant, c’est que, aussi
bien chez Félix que dans toute une série de pratiques de ces braves gens de la thérapie familiale, on
retrouve l’aspect complètement limité du sens, de la structure et de la fonction même si des écoles
se sont développées autour. Mais, il y a eu cet arrêt-là, on n’osait pas aller au-delà du sens, de la
structure et de la fonction. Dès qu’on touchait à une série hétérogène, c’était la panique totale. Et ce
qui reste à développer maintenant, c’est une histoire où on accepte que ce qui limite l’histoire d’un
système d’individus, c’est un concept d’individu monolithique ramené dans une peau, régi par des
règles grossières de relations hors de l’individu. Mais, depuis quand l’individu est de l’individu ?
Quand tu réfléchis un petit peu, peut-on réduire un échange de personnes uniquement en Michaël

Les séminaires de Félix Guattari / p. 4


Houseman et Mony ? Il y a toute une série de choses : ta figure et ma figure, ce qui fait qu’on s’est
rencontré dans un contexte particulier. C’est une singularité à moi que ce besoin de résonance
constante.

Prenons par exemple le cas de la thérapie familiale. Si je vais dire à quelqu’un que ce qu’il fait sans
se rendre compte, il protège sa famille en créant une situation de trouble de l’attention, c’est un lap-
sus que je commets parce que je manque d’autres pistes évidemment, ce n’est écoutable que dans
une culture judéo-chrétienne où le sacrifice est bon, la protection est bonne. Mais, si tu sors de cette
culture judéo-chrétienne, ça ne donne plus rien, tu parles alors un discours creux qui n’accroche rien
du tout. Les histoires d’assonance, ça marche. L’assonance intervient lorsque tu as deux termes qui
sonnent « pareil », ça marche dans un contexte particulier où il y a une règle sur le fait que « Ah !
ça marche ! c’est l’assonance. » Mais, dans un autre contexte, ça ne vaut rien du tout. C’est un jeu
de mots, c’est tout. Ça ne veut rien dire. Ce que je veux dire, c’est que, dans ces histoires se passant
entre deux personnes, il y a (si relation il y a) des relations pas entre toi et moi, mais des relations
entre des éléments liés à moi au niveau de ma culture, de mon histoire, au niveau de toute une série
de choses liées à moi et non réductibles à moi, et de choses liées à toi et non réductibles à toi. Et,
dans cette histoire, c’est comme dans les histoires où il y a des intersections à différents niveaux, en
différentes facettes de toi et de moi, et si interaction il y a, ce n’est pas entre toi et moi, mais entre
ces éléments liés à nous et non réductibles à nous.

M. Houseman : Tant qu’on restait simpliste avec des relations entre des individus, on arrivait à for-
maliser, à décrire avec précision ces relations. Mais, lorsqu’on a les assemblages, est-ce qu’on ne
perd pas l’aptitude à pouvoir les décrire ?

X. : (S’adressant à F. Guattari) Ce qui m’amusait beaucoup, c’est quand tu parlais des mythes. Il me
semblait effectivement que tu avais une perspective individualiste, d’ailleurs tu te référais toujours
à des individus : Pollock, Mozart. Or, il me semble qu’on est dans une perspective qui crée l’histoi-
re, on est dans l’attente d’individus spéciaux qui vont nous apporter, qui vont créer des modifica-
tions. Maintenant, en ce qui concerne justement les aborigènes, l’attente est légèrement différente.
Mais, en ce qui concerne les récits dont parle Barbara, ce n’est pas du tout du mythe. Moi, les
mythes, je ne les ai jamais rencontrés. Je les ai rencontrés dans les textes de Lévi-Strauss qui rend
mythes les récits en les structurant d’une certaine façon. Ce qui se passe chez les aborigènes – c’est
en tout cas mon interprétation du rêve – est qu’on a toujours interprété le rêve aborigène en rapport
avec un présupposé. Disons qu’on avait quelque chose du genre : les primitifs valorisent le passé par
rapport au présent. D’ailleurs, c’est bien pour cela qu’ils rendent compte de leurs pratiques par
conformité avec ce qui était avant. C’est pour cela, aussi, qu’ils n’avancent pas au niveau de la tech-
nologie. Du coup, les aborigènes, étant plus primitifs que les autres, valorisent le passé par rapport
au présent. Du coup, ce concept qui a valeur de concept, chez les aborigènes, est réduit à ces fameux
temps primordiaux hypervalorisés qu’on répète tout le temps. Moi, je pars de quelque chose dont on
n’a pas parlé, c’est l’objet cultuel. Je travaille à partir d’un objet cultuel. Et là, je suis face à une opa-
cité qui ne le cède en rien. Ce n’est pas une forme, ça ne représente rien. Sinon que c’est quelque
chose qui est couru sur le paysage, qui a valeur de paysage, mobile par rapport au paysage qui, lui,
est fixe, donc déplaçable et qui porte sur lui des trajets et bouge effectivement en fonction des gens…
Et, à ce moment-là, je me rends compte de tout ce qui va se passer : la référence qui crée et donne
au concept du rêve la notion d’éternité sur laquelle le temps est posé. Ce n’est pas du tout une réfé-
rence à un temps au sens historique. C’est une temporalité, au sens de mouvement qui s’autogénère
lui-même, sans origine d’ailleurs. La référence qui va nous importer est la référence à l’espace. C’est
l’espace qui est considéré comme permanent, mais où il y a des possibilités permanentes de bouger

Les séminaires de Félix Guattari / p. 5


à l’intérieur, ceci est constamment recréé au moment du rite. On raconte des récits qui, comme par
hasard, renvoient à des êtres qui ne sont pas du tout des ancêtres, qui sont support comme les objets
qu’ils sont censés avoir, qui sont support de la représentation de quelque chose qui n’est justement
pas représentable, qui est justement ce mouvement autoperpétuel, mais qui n’est pas historisé. Je
veux dire que l’historiser, c’est-à-dire à la limite le figer dans ces représentations, on rate complète-
ment le sens que leur donnent les aborigènes.

F. Guattari : Ce qu’on peut légitimement essayer d’exploiter, pour le sortir de son expérience d’ori-
gine, appelée pompeusement l’expérience analytique, c’est, au fond, au niveau le plus irréductible,
l’idée qu’il y a quelque chose d’actif dans la rupture, dans la rupture de sens, dans la rupture symp-
tomatique. La rupture n’est pas quelque chose de forcément uniquement déficitaire. Elle n’est pas
seulement à interpréter en termes d’échec, mais, d’une certaine façon, elle peut être une façon, non
de représenter, mais d’existentialiser un point de processualité, de singularisation, un point à partir
duquel quelque chose peut advenir dans le mouvement et dans l’espace. Au bout du compte, il y a
du possible qui se crée là où tout cela était ritualisé et balisé.

Comment adviennent ces points de rupture ? Ils peuvent advenir dans la catastrophe, ils peuvent ne
pas être saisis. Toute la question est de savoir qu’on peut faire une culture de ces points de rupture,
mais dans les deux sens du mot culture. On peut en faire une culture, mais on peut les cultiver, c’est-
à-dire que ça se travaille, c’est quelque chose qu’on ne va pas maîtriser comme un exploit à la maniè-
re d’un acrobate, mais quelque chose qu’on peut, non pas cadrer dans des procédures pseudo-scien-
tifiques, mais qu’on peut cerner et saisir comme affect, comme effet-affect qui fait que, d’un seul
coup, on aura bien un franchissement de seuil. Ce franchissement est que ce qui était là, dans ce
contexte plus ou moins proximal, se met à être non pas là devant, mais c’est moi-même, c’est le moi
qui se fait exproprier. Je ne suis plus, moi, là mais je suis là où ça se passe là. Prenons l’exemple du
mouvement « Arc-en-ciel » : il y a le projet de faire ce mouvement vers l’alternative – un accou-
chement non sans douleur qui dure depuis deux ou trois ans. Des gens se réunissent, « essayent »,
s’engueulent, puis se posent la question : est-ce qu’on y est ou pas ? Est-ce que va avoir lieu cette
mutation qui fait que, d’un seul coup, ça va effectivement exister et ça sera vérifiable. On vérifiera
dans l’immédiat, puis on en parlera. Mais ça sera aussi vérifiable dans la mesure où un certain
nombre de gens seront « Arc-en-ciel », pourtant ils le seront au niveau onirique, ils le seront en eux-
mêmes, ils ne seront pas les mêmes. C’est une mutation subjective qu’on vit, c’est-à-dire : est-ce
qu’on pourra, nous en France, faire exister quelque chose de l’ordre de ce qui existe en Allemagne
Fédérale avec les Verts. Ce genre de « truc », c’est un objet, un objet social, un objet de travail. C’est
un objet exactement de l’ordre de celui qui le vit : on est en train de faire un coup d’initiation pour
peut-être essayer de faire ce « truc » de mutation.

Je voudrais revenir juste au problème du contexte pour tenir le contrat du vocabulaire. Le contexte
implique par définition quelque chose de central. Il y a dénotation et connotation Le contexte per-
mettra d’interpréter, de faire retour sur quelque chose. Il y a l’idée d’une proximité opérationnelle,
puis au-delà de cette continuité, si on va trop loin il n’y a pas de contexte. Finalement, ce n’est pas
le contexte, puis ça rentre dans le contexte, puis ça n’est plus dans le contexte. À la place de ce carac-
tère trop territorialisé du contexte, je crois qu’il faudrait essayer de réfléchir sur ce qu’est la réfé-
rence. Celle-ci n’est pas contextuelle. Quand il y a du contexte, il y a un cadre qui va définir des
contraintes intra-extra-contextuelles. Quand il y a une référence, elle s’impose, d’un seul coup, sans
limite. Par exemple, je pense à cette émission de Michel Polac, avec des types qui tordent des four-
chettes en mettant la main dessus… Alors, ça marche ou ça ne marche pas. Là, c’est un effet bien
circonscrit. Mais, lorsqu’on passe dans une référence de type religieux, ça n’a aucune importance de
savoir si le miracle marche ou ne marche pas ; ce n’est pas le problème, puisque c’est quelque chose

Les séminaires de Félix Guattari / p. 6


qui change complètement l’ensemble des dimensions d’univers. Il y a là, absolument, un renverse-
ment. Cela signifie qu’il n’y a plus de problème de proximité, de rapports presque spatialisés, de rap-
ports gestaltistes entre un sens, un syntagme et son contexte. En fait, l’ensemble de la position du
problème redonnera ensuite une position possible à tel élément et un sens au rapport contexte/objet
à contextualiser. Dans l’univers de référence, il y a l’idée d’une déterritorialisation par rapport aux
différents territoires contextualisés. Quand un univers de références mathématiques se développe sur
la peau, pour ainsi dire, d’opérations de calculs concrets, on sort alors d’un contexte de pratiques
arithmétiques locales pour développer un univers mathématique qui travaille actuellement à son
propre compte. L’univers de références mathématiques n’est pas la sommation de différents algo-
rithmes des différents objets mathématiques. C’est un univers englobant toutes les possibilités pour
que puisse advenir tel ou tel concept, telle ou telle opération. Il y a alors cette rupture, c’est-à-dire
qu’on passe à un niveau d’incorporels impliquant une rupture tout à fait totale. Les incorporels,
d’une certaine façon, on les travaille, on les produit ou on les engendre. Et tandis qu’une fois qu’ils
sont engendrés et produits, on n’y a pas alors accès. C’est toujours ce paradoxe-là qui surgit. La
question est de savoir alors si on fonctionne sur un système dual (ou dualiste) et si on admet qu’il y
a là les univers, les régions de la contingence et puis une référence générale abstraite que j’appelle
capitalistique. C’est-à-dire comme s’il y avait une seule catégorie de l’équivalence et de la référen-
ce, une sorte de forme de contextualisation de toutes les opérations dont on peut rendre compte avec
des schèmes discursifs, binarisables, etc. Donc, on peut se demander si une interprétation de type
logiciel et informatique s’applique à tous les univers de référence incorporels ou si, au contraire, il
n’y a pas des univers de référence. C’est un peu autour de cela qu’on tourne, quand on donne ce mot
d’ordre du retour aux compréhensions animistes du monde, à savoir qu’il n’y a pas un monothéisme
de l’univers de référence, qu’il n’y a pas une âme en général, une âme essentielle de type aristotéli-
cien qui traverserait finalement toutes les entités existantes. Mais, est-ce qu’il n’y a pas des âmes et
des univers ? Est-ce que ces univers de référence ne sont pas marqués par des singularisations, par
des processus historiques, par des pratiques, par des ruptures, par des avancées, par des reculs, etc. ?
Ne faut-il pas réenchanter les univers de référence ? Je dis cela, parce que la façon de les réenchan-
ter était de parler de contexte.

M. Houseman : À propos de monothéisme et d’univers de référence, l’action ne fournit-elle pas


quelque chose de ce genre ? Ne fournit-elle pas sa propre référence de façon à ce que les jeux ou les
assonances interviennent beaucoup plus difficilement ? On arrive là à un degré zéro où l’action four-
nit sa propre référence, même si ça n’a pas de sens. Il suffit alors d’avoir les techniques de désigna-
tion de l’action. Pour moi, il ne peut s’agir que de contextes relationnels pour désigner des actions.
Je ne vois pas comment on peut faire d’autre. Mais, du coup, je suis très embarrassé parce que, dans
le schéma où les individus entretiennent des relations, j’arrive à imaginer un schéma de désignation
d’actions.

Carlo Severi : J’ai l’impression, en suivant le débat, qu’il manque un chaînon. C’est-à-dire que les
choses dont vous parlez sont des choses qui ont un univers d’existence là où on définit ce qu’est la
subjectivation. Cet univers de subjectivation est un univers de différence qui, en quelque sorte, se
réplique. Donc, on a ce jeu de renvoi qui n’est pas un jeu de méta ; le problème est de savoir ce qui
se passe là. Les choses dont vous parlez s’appliquent à des changements. Mozart arrive : il reformule
une tradition et constitue un unicum qui devient exemplum pour tout le reste. Mais, ici, on n’est pas
dans ce cas-là. Il y a un changement dans la chose, mais, ça, on va le questionner après. D’abord, la
chose elle-même (le rituel) reste toujours la même. On n’est pas en présence d’une modification
d’une tradition, mais bien de la tradition. On est donc en face de quelque chose où on donne un
modèle fictif et traditionnel d’une expérience individuelle. Les gens qui sont là, toi (s’adressant à

Les séminaires de Félix Guattari / p. 7


Michaël Houseman), tu dis qu’ils font des actions, mais je me demande si des actions obligées sont
des actions. Il y a peut-être un chaînon : il est possible qu’il y ait des contextualisations ou des ter-
ritoires d’existentialité par rapport à cette expérience-là, mais, en tout cas, ils ne coïncident pas avec
cette expérience-là. Pour ainsi dire, je voyais comme un problème anthropologique le fait de croire
à ce que dit la société, c’est-à-dire que c’est ainsi qu’on devient adulte. Mais, ce n’est pas du tout
comme cela que ca se passe. Je pense qu’il y a, de l’autre côté, un problème jumeau et psycholo-
gique, d’une naïveté terrible, dans le fait de penser que les garçons deviennent des adultes à la fin.
Pas du tout ! Ce n’est pas ainsi qu’on devient un adulte. C’est beaucoup plus compliqué que cela.
C’est vrai que ces exemples résonnent, non pas avec vos propres expériences thérapeutiques, mais
avec une certaine idéologie de la thérapie. C’est-à-dire qu’on prend des gens qui sont perdus et puis
on les remet plus ou moins en place, mais ça coûte cher et il faut souffrir. Dans le cas de rituels, ça
coûte cher, il faut souffrir et puis on les remet en place. Mais, il suffit d’aller dans une société comme
celle-là pour bien voir que le garçon (a) – avant le rituel – et le garçon (b) – après le rituel – sont
bien le même garçon. Je veux dire que ce n’est pas pour cela qu’il est devenu adulte. Ce n’est pas
parce qu’il a eu peur et qu’il a tremblé comme un fou, à travers une expérience incontrôlable, qu’il
est devenu, pour cette raison, adulte. Si on veut résister au réflexe fonctionnel – que nous, anthro-
pologues, appelons fonctionnaliste – de prétendre que les instructions de la société transforment
vraiment les gens, ce qui est une grande blague à mon avis, eh bien ! ce qu’on a en réalité là-dedans,
c’est quelque chose qui ressemble, de façon fictive, à la représentation d’un état indécidable de l’ex-
périence, en quelque sorte. On ne s’y retrouve plus, ce n’est pas une alternative. Alors, ça se
bifurque. D’un côté, on construit un monde par la négative, donc un monde de l’incertitude, au-
dehors en quelque sorte. Aux garçons à initier, on leur dit que l’arbre à fourmis est l’arbre à cola,
puis, d’un autre côté… bon. Pour cela, je n’ai pas d’explication, mais il se trouve que dans nombre
de situations évoquées, là où les cultures élaborent la souffrance, on a une situation d’affects incon-
trôlables d’une part, et des demandes définies par la négative d’autre part. En fait, que font ces gens ?
Ils ne font pas devenir les garçons adultes. Ça, je ne le pense pas. Ils mettent, en quelque sorte, chez
les gens un point, une espèce de cicatrice sur une expérience…

F. Guattari : Pitié ! C’est comme tu disais : c’est facile de jouer du piano, comme s’il suffisait de
mettre les doigts sur les touches pour savoir jouer… Par ailleurs, ça ne veut rien dire « devenir adul-
te » ; tu transbahute un concept d’adulte. Peut-être qu’ils deviennent enfants plutôt qu’adultes. En
tout cas, comme les gens à initier restent les mêmes, pèsent le même poids après le rituel, ils ont pour
ainsi dire une greffe de virtualité, bien plus une greffe de possible qui les a changés totalement…

M. Houseman : Ce qui est étonnant, lorsqu’on questionne les gens qui ont passé l’initiation, c’est
qu’ils n’arrivent à rien dire. Ils disent seulement : « Ah ! que c’était dur ! »

F. Guattari : Ce n’est pas parce qu’ils n’arrivent à rien dire qu’ils ne sont pas changés pour autant.

M. Houseman : Changer, pour eux, revient seulement à avoir un repère par rapport auquel ils se
situent vis-à-vis des autres.

Marika Moissefff : Pour rejoindre les deux points de vue, celui de Félix et de l’anthropologue, il me
semble que le problème est le suivant : (à Félix) quand tu parles des mathématiques, tu prétends qu’il
y a un univers de référence qui est extérieur, puis les gens cherchent à trouver l’univers de référen-
ce. Pour ma part, je ne le pense pas. Selon moi, la référence qui donne un sens à l’extérieur c’est
l’action de chercher. Dans le rituel, la référence est l’acte qui donne sens à quelque chose à l’exté-
rieur. Nous, nous avons toujours un processus, c’est-à-dire que nous écrivons un raisonnement qui

Les séminaires de Félix Guattari / p. 8


s’est effectué, par exemple, en mathématiques, en disant : c’est ça la référence. Mais, pas du tout !
la référence, c’est ce que tu fais dans l’action, quand tu cherches. Je crois que c’est là qu’il y a une
différence de point de vue.

M. Elkaïm : (à M. Houseman) Dans ta problématique où il y a les initiateurs, les initiés et les non
initiés, que faire de cette trilogie ? Et comment lier tout cela ? Puisqu’on parle de monothéisme, cela
m’a rappelé une chanson de mon enfance sur le sacrifice d’Isaac (ou Ismaël) par Abraham. Dans cet
événement, il y a, disons le sacrificateur, celui qui a failli être sacrifié, mais le troisième terme est
l’autel où allait se dérouler le sacrifice. C’est amusant que Michaël pense aux non initiés et que, dans
la chanson, on pense à Isaac (ou Ismaël) avec une histoire d’autel entre eux et Abraham. Moi, ce qui
me fascine, ce n’est pas le troisième terme, c’est bien au contraire l’assemblage qui fait les termes.
La question est de savoir qui fait les termes, notamment celui constitué par l’autel qui est comme
une sorte de trait entre un numérateur et un dénominateur, dans une histoire de tiers et dans deux
mondes d’initiés. Qu’est-ce qui fait que c’est ça qu’on choisit comme éléments à lier, et quel est cet
assemblage auquel on est pris et qui fait que ça s’impose ainsi ? Évidemment, le piège, là-dedans,
est la double contrainte ; parce que si on pense en double contrainte on a les deux termes initia-
teurs/et initiés pris en double contrainte, et les autres : où sont-ils ? Sauf avec eux, ils sont là, en l’air,
ils flottent. Mais, si tu repenses autrement cela, non en termes d’initiateurs et d’initiés, mais en
termes d’un assemblage où sont engagées différentes choses à la fois dans cette histoire, alors
d’autres possibilités peuvent surgir.

X. : La société va garder ce qu’elle fait toujours. Elle ne va pas rénover et faire casser. Je ne com-
prends pas l’idée de créativité dans cette histoire, quand il s’agit, dans cet agencement, de garder ça,
comme cela, pour que ça puisse se répéter l’année suivante…

M. Jolivet : C’est peut-être complètement à côté, ce que je veux dire, mais c’est Mony qui m’y a fait
penser. Au fond, Dieu dit à Abraham : il ne faut pas tuer le fils, il faut tuer l’agneau. Il me semble
que la peinture fonctionne un peu comme cela. C’est-à-dire que c’est complètement fait d’illusions,
complètement métaphorique et dérisoire. Dérisoire, mais en même temps difficile. Comme disent les
initiés, au retour de leur parcours initiatique : c’est difficile et c’était dur. Pour les peintres, on conti-
nue à faire fonctionner cette illusion, cette chose dérisoire qui est la peinture et qui marque une dis-
tance justement par rapport à cette métaphore : tu ne tueras pas ton fils, tu vas tuer un agneau sym-
boliquement. Mais la chose reste présente : il s’agit bien du fils.

F. Guattari : Quand on dit que la référence est au niveau du processus mis en œuvre, n’y a-t-il pas le
risque d’en faire, à ce moment-là, une sorte de mini deus ex machina, de mini opérateur dans le sujet
de mutation qui s’ouvre ainsi à des procédures possibles ? Alors que précisément cette charge de pro-
cessualité – je pense, par exemple, à des opérations mathématiques, rituelles ou musicales – est évi-
demment liée à une initiation, à un indécidable. On a créé un indécidable, là où normalement tout
était décidé, téléguidé. Il y a, pour ainsi dire, un coefficient de liberté, un jeu, une façon de dis-poser
tel ou tel type d’élément. Mais, alors, ne faut-il pas justement des éléments disposés en dehors de
l’individu ? Ne faut-il pas une scène, et même un oubli actif des anciennes scènes, pour pouvoir faire
que, d’un seul coup, ce nouveau mode de subjectivation soit porté par ça ? Il y a, bien sûr, une sorte
de fonction d’oubli, même du processus productionnel mis en œuvre. On voit, bien là, que les élé-
ments de mise en place de cette nouvelle scène mettent en conjonction, en disposition les dimensions
totalement hétérogènes par rapport à la représentation qu’on a ordinairement de la subjectivité. C’est
à mon avis, là, qu’il faut, d’une certaine manière, revisiter l’animisme. Ce qui peut faire office de
charge d’indécidable, de noyau catalytique de cette processualité, c’est quelque chose qui peut être
simplement de voir un tronc d’arbre mort à tel endroit, quelque chose de l’ordre du satori et du zen.

Les séminaires de Félix Guattari / p. 9


La mémoire existentielle qui va faire que tout va changer, ce n’est pas forcément quelque chose qui
est intériorisé comme processus dont on pourrait tenir un discours : depuis que je suis allé voir ce
film, je ne pense plus la même chose du cinéma. Mais, ce n’est pas ça, parce que, là, tu peux tenir
au moins un discours sur ce qui est advenu. C’est plutôt quelque chose à cristalliser, comme dans
une expérience psychotique : et quand j’ai vu, je n’ai rien à en dire, mais en tout cas plus rien n’est
pareil, le monde n’a plus la même couleur, n’est plus porteur des mêmes possibilités, il n’est plus
dans les mêmes champs de virtualité. Donc, on voit que l’opérateur de subjectivation peut advenir,
à ce moment là et absolument, dans des agencements, dans des ensembles qui sont extra…

M. Moisseeff : Je crois que nous sommes relativement d’accord. Dans l’exemple pris, typiquement
celui du rêve australien, avec la référence à l’arbre, quand on voit l’arbre et on en fait quelque chose,
il s’est passé quelque chose, il y a eu naissance d’un enfant. C’est à ce moment-là que ça prend sens.
Quelque chose s’est effectivement réalisé qui à nouveau va donner sens à quelque chose…

F. Guattari : Je veux bien admettre que vos différents agencements a (le village), b (espace intermé-
diaire, sorte de sas social) et c (la forêt) tournent en rond. Ça ne me dérange pas du tout qu’ils soient
pris dans un circuit qui ne soit pas créationniste. Le problème est qu’ils sont discernabilisés. Il est
possible qu’il y ait d’autres systèmes d’agencements qui soient plus ouverts et plus créatifs.
Autrement dit, qu’il soient refermés sur le cycle des naissances et sur la recomposition sociale, pour
moi, ce n’est pas une objection, parce qu’effectivement c’est un cycle d’historicité courte, et dans
d’autres configurations, les agencements s’ouvriront sur une historicité ouverte avec de grands phy-
lums historiques Très bien, je vous l’accorde. La question est de savoir ce qui est producteur de sub-
jectivité, ce qui rentre comme composante de production de subjectivité au sein de chacun de ces
agencements. C’est beaucoup mieux visibilisé, là, que dans nos sociétés où il y a un dualisme tel
qu’on ne voit plus du tout ce qui engendre la subjectivité.

X. : D’après l’exemple développé par Michaël, l’initiation vise à faire passer les garçons (êtres de
sexe masculin) à l’état d’homme. C’est cela qui se passe aux termes de l’initiation.

M. Houseman : Ça les habilite à faire ce que font les autres : se marier…

X. : Ce processus de changement a des significations complexes qui se jouent dans ce rite d’initia-
tion, c’est-à-dire qu’il y a un garçon qui meurt et puis il y a un état d’homme qui naît. Cet état d
homme a un sens qui n’est probablement pas réductible au synonyme « devenir adulte ». Ça veut
peut-être dire être humanisé par rapport au cosmos, aux animaux etc. C’est dans tous les éléments
signifiés par l’état d’homme dans cette société que l’initiation intervient dans le processus où les
états antérieurs meurent et où, symboliquement et à travers ces épreuves, cet état nouveau se joue.
Je pense que cet état n’a peut-être pas le même sens que devenir adulte ou autonome dans la théra-
pie ou ailleurs.

X. : Il me semble qu’on retrouve les quatre éléments. Restant toujours dans le modèle thérapeutique,
il y a d’abord la surprise, tout à fait essentielle, puis le secret, ensuite l’irréversible, à savoir qu’après
avoir traversé cette existence, plus jamais comme dans la gestaltpsychologie, on ne peut voir le vase
qu’on avait vu, sans revoir le visage. Le vase et le visage : ça c’est irréversible. On ne peut plus
jamais ne revoir que le vase. Et, enfin, il y a le point de risque, c’est-à-dire qu’il y a toujours – au
contraire des fusillades où il n’y a qu’un fusil vide – onze fusils vides, mais le douzième est chargé.
Il y a cela aussi, mais ce n’est pas la répétition, parce que la répétition serait que personne ne meure.
Il n’y a pas de répétition, parce qu’effectivement il y a risque, comme en thérapie où on peut laisser

Les séminaires de Félix Guattari / p. 10


aussi sa peau. Je pense que ces quatre éléments sont indispensables : la surprise, le secret, l’irréver-
sible de la perception qui est de la création – la création irréversible de la possibilité de ne voir
qu’une chose –, et puis cette dernière chose qui est quand même le risque : il y a une chance sur n
d’y rester. C’est possible d’y rester. Là, on est dans quelque chose qui est décidé et non répétitif, c’est
une chance sûre d’y rester. Je ne suis pas certain qu’on ira au bout, ni en thérapie ni ailleurs.

C. Severi : En effet, c’est une bonne objection de dire qu’une représentation, donnée comme tradi-
tionnelle et artificielle, est en fait un point réel, un épisode réel. Ceci dit, il y a comme un piège,
comme une épreuve offerte à l’univers vécu des personnes, par une procédure autour de laquelle il
y a en quelque sorte, des stipulations et des contrats. Or le point de vue selon lequel le type peut y
rester, que ça puisse en réalité passer dans la chair, c’est comme si on intensifiait au maximum la
menace. On peut dire que la menace est, elle, traditionnelle, alors que le risque ne l’est peut-être pas.
Il me semble qu’adulte ou enfant sont des mots-valise. Du point de vue simplement formel, il me
semble que, dans le discours qu’on est tenté de faire – et qui n’est peut-être pas celui qu’on fait – il
y a le risque de déplacer le point de vue, c’est-à-dire que, lorsqu’on décrit les épines, l’arbre à cola,
en un mot les épreuves elles-mêmes, on est en train de parler des points de vue de l’initiant et de
l’initiateur. On parle de ce qui se passe dans leurs contextes, dans leurs territoires, etc. Quand on dit
que la transformation est arrivée et réalisée, on glisse en fait dans le discours de la société sur elle-
même. Personnellement, je n’ai pas une théorie de la cicatrice. Pour ainsi dire, je n’ai aucune idée
de ce que ça peut donner.

Les séminaires de Félix Guattari / p. 11


PHILIPPE ADRIEN

L’improvisation

« C’est bien, je fais grand cas du génie et de l’art, usez-en,


mais laissez quelque chose au hasard. »
(Goethe)

F ÉLIX GUATTARI M’A DEMANDÉ DE TRAITER de l’improvisa-


tion, alors que j’avais envisagé de parler d’un acteur qui
récemment jouait une pièce de Witkiewicz que j’ai mise en
scène. Mais je comprends que l’improvisation soit un sujet
qui paraisse plus attrayant. On pourrait se demander comment
aborder ce thème-là, c’est-à-dire en lisant un exposé ou jus-
tement en tâchant d’en parler en improvisant ; soit à peu près
la question qui se pose à l’acteur : va-t-il interpréter un texte,
ou bien se livrer à une improvisation ?
Je serais tenté, pour ma part, d’essayer de parler. Il me semble
qu’ainsi j’aurai plus de chances de toucher à l’essentiel de ce
qu’est improviser et jouer, improviser ou jouer, ce que c’est :
jouer. La formule de Goethe est évidemment parfaite. L’art
et le hasard… L’art ne suffit pas. Tout artiste est menacé de
sombrer dans l’académisme, s’il n’y prend garde, s’il perd le
goût du risque. Mais sans doute, à l’origine de cette pratique,
il y a une passion commune : le désir d’explorer, de s’aven-
turer… L’improvisation, c’est l’appel de l’inconnu. On y
court bien sûr le risque du faux pas, de ce qu’on appelle « le
trou », mais c’est peut-être là ce qui fascine. Quand on
improvise on se déplace au bord d’un gouffre. Je dois dire

CHIMERES 1
PHILIPPE ADRIEN

cependant que ce moment, où le comédien a un trou et sort


du rôle, est généralement exemplaire d’une vérité plus grande.
Je m’attache toujours à faire repérer ce phénomène aux gens
avec lesquels je suis amené à travailler, et spécialement à ceux
qui essayent de se former à cet acte de jouer la comédie. Au
moment où ils se trompent, où ils oublient le texte, où ils ne
savent plus la suite, il y a quelque chose, là, qui est plus vrai.
Cette sorte de tâche dans le jeu appliqué d’un comédien débu-
tant vaut mieux que tous ses efforts pour bien faire…
Je serai probablement amené à essayer de distinguer l’impro-
visation théâtrale et le psychodrame. Mais il y a bien sûr
quelque chose de commun entre les deux qui tient au fond à
notre condition. Nous sommes à la base des improvisateurs
et nous ne cessons d’avoir à inventer la suite. Ce qui du reste
nous met assez souvent dans l’embarras. Dans la pratique
théâtrale, évidemment, c’est pareil. Il y a comme de juste des
gens pour dire le contraire et soutenir un point de vue magis-
tral sur la mise en scène ou le travail de l’acteur. Il n’empêche
que c’est bien par tâtonnement, soit en « laissant quelque
chose au hasard » que l’acte théâtral singulier parvient à s’éla-
borer. L’improvisation est la base du travail de théâtre.
Cependant, c’est aussi autre chose : une sorte d’impossible
qui consisterait dans une représentation qui, justement, au lieu
d’avoir été élaborée puis apprise, serait produite immédiate-
ment. Ce soir on improvise…
Diderot, qui pourtant avait sur le jeu de l’acteur un point de
vue qu’on pourrait qualifier de froid, préférait « l’ivresse du
jeu à l’italienne au raide, au pesant et à l’empesé du théâtre
francais ». Du bon comédien italien, un certain Gérardy écri-
vait que c’est « un homme qui a du fond, qui joue plus d’ima-
gination que de mémoire, qui compose en jouant tout ce qu’il
dit, qui sait seconder celui avec lequel il se trouve sur le théâtre,
c’est-à-dire qui marie si bien ses paroles et ses actions avec
celles de son camarade, qu’il sait entrer sur-le-champ dans tout
le jeu et dans tous les mouvements que l’autre lui demande ».
Évidemment, ce qui s’improvisait, dans ce cas de la comédie
italienne, c’était non seulement le jeu, mais aussi le texte, le
dialogue. Nous y reviendrons : ce qui caractérise l’improvisa-
tion dramatique par rapport à toute autre forme de travail théâ-
tral improvisé, ce qui l’autorise aussi, c’est l’interlocution.

CHIMERES 2
L’improvisation

Il n’y a pas d’époque qui ne voie revenir cette question de


l’improvisation. Et même quand elle est abandonnée comme
fin en soi, il faut encore expliquer pourquoi.
Au XXe siècle il y a eu deux grandes flambées. La première,
dans les années 1910-1920-1930, avec Copeau, Dullin et
Jouvet. Il y a une correspondance entre Jouvet et Copeau tout
à fait intéressante à ce sujet-là. Soit dit en passant, ces
hommes étaient animés par une passion qui, aujourd’hui, ne
se rencontre pas souvent, au moins sur ce mode de l’épan-
chement épistolaire. Jouvet écrit qu’il a enfin compris ce que
Copeau veut faire, avec ce qu’il appelle « la nouvelle comé-
die » (c’est-à-dire une commedia dell’arte moderne) et il
manifeste un intérêt passionné pour cette recherche qui va
consister, selon lui, dans la découverte et l’étude de tous les
types possibles de personnages… Pour Copeau, l’objectif est
clair : « sortir de la littérature, raviver la commedia dell’arte,
mais avec des types nouveaux… » À la sortie du répertoire
doit s’ajouter « la création d’un nouveau style de jeu. L’habi-
tude de l’improvisation rendra au comédien la souplesse,
l’élasticité, la vraie vie spontanée de la parole et du geste, le
vrai sentiment du mouvement, le vrai contact avec le public,
l’inspiration, la fougue, l’audace du farceur, et quel ensei-
gnement pour nos poètes ! » Remarquons que le terme de
« vrai » revient à plusieurs reprises. Ainsi, pour Dullin, il
s’agissait de « développer l’instinct dramatique, non pas cher-
cher des types de personnages, des modèles de comportement,
mais un état créatif ». Ce n’est déjà plus tout à fait la pers-
pective d’un théâtre improvisé. Il y aurait ainsi deux ten-
dances opposées, et une oscillation entre les deux : soit on
définirait des modèles de dramatisation qui seraient ensuite
exploités de manière immédiate, soit on chercherait un
accord, une vérité plus grande, une sorte de plénitude. Un peu
ce que Cézanne appelait un « écho parfait ». Peter Brook est
encore plus radical, puisque, traitant de l’improvisation, il a
évoqué une « rencontre avec le vide ». Ce que nous avions
jadis avec Jean-Claude Fall cerné à la fois comme moyen et
comme fin en reprenant les termes du sorcier de Castaneda :
« le ne pas faire. » À frôler cette zone où le théâtre se trouve
sur le point de disparaître, l’acteur atteindrait à ce que son art
comporte de proprement ineffable !

CHIMERES 3
PHILIPPE ADRIEN

La seconde flambée d’improvisation date d’une vingtaine


d’années – Mai 1968. Mais en fait, pour le théâtre, elle com-
mence avant. Dès 1965, tout le monde est averti que quelque
chose se passe. Il y a de nouvelles révélations et quelques
prophètes.
Pour ma part, quand j’ai commencé à faire du théâtre, ce qui
m’a frappé, en fait, ce n’est pas l’improvisation, c’est plutôt
le contraire. C’est l’aspect de « maîtrise » qui a cours aussi
dans la pratique théâtrale. « Maîtrise » équivoque, bien sûr,
avec « mettre en scène »… Ce qui rappelle autrement le
caractère démiurgique de la pratique en question. Ce qui m’a
frappé d’abord, c’est l’ordre de la mise en scène, cette possi-
bilité qu’a le metteur en scène d’ordonner ce qui va se trou-
ver constituer la représentation.
Tout ce que j’ai pu faire, par la suite, a consisté à renoncer à
l’illusion qui s’ensuit : celle de tout contrôler. La première
fois où j’ai mis en scène, j’indiquais tout, non seulement les
actions physiques et les déplacements, mais les inflexions et
les intensités des voix. Le contraire de l’improvisation. Mais
c’était ce point de vue-là qui gouvernait le théâtre. Si l’impro-
visation se manifestait, c’était comme particularité, voire
comme travers de certains tempéraments artistes. Je pense en
particulier à Jean-Marie Serreau. Ce qui frappait chez lui,
c’était son talent d’improvisateur et l’embarras où cela le met-
tait dans la profession. On disait qu’il eût gagné à être plus
ordonné. En tant que producteur, c’est possible en effet. Dans
ces années 60, on voit donc réapparaître ce qui avait cours
chez des gens comme Copeau et Dullin, c’est-à-dire une sorte
d’entraînement quotidien qu’à ce moment-là on a appelé
« training ». En fait, cela nous venait autant de l’Est que de
l’Ouest. De l’Est par Grotowski et de l’Ouest par le Living
Theatre et ses différents épigones. Mais Grotowski et le
Living Theatre représentent deux tendances différentes
concernant le travail théâtral partant de l’improvisation. Chez
Grotowski, elle était destinée à mener une « partition » com-
plexe, voire savante ; au Living elle avait pour fonction de
préparer à un acte en quelque sorte incontournable. À l’arri-
vée, dans un cas comme dans l’autre, les spectacles étaient
assez fixés. Ce n’est pas mon propos, mais il faudrait sans
doute examiner de plus près la fonction exacte de l’improvi-

CHIMERES 4
L’improvisation

sation dans la pratique de cette avant-garde des années 60.


Plus généralement, que se passe-t-il lorsqu’on improvise plu-
sieurs fois sur le même thème ? Quelle est la nature de
l’objectif poursuivi ? Veut-on découvrir, inventer d’autres
choses ? Ou bien faire tomber – à l’usure – ce qui dépasse ?
Canaliser, enfermer ce qui déborde ? Ces questions sont
importantes pour ce qui concerne la création de spectacles de
théâtre par improvisations successives, sans aucune forme de
procès. Et puis voilà mai 68 dont on a dit que ce fut une
magnifique improvisation, ou encore un gigantesque psycho-
drame. La fête ou la chienlit. Avec l’improvisation on a tou-
jours affaire à cette espèce de battement positif/négatif.
En 1969, j’ai eu la veine de découvrir le travail d’un metteur
en scène suisse, Alain Knapp, aujourd’hui directeur de l’École
Nationale de Strasbourg et qui alors pratiquait l’improvisa-
tion avec sa compagnie le Théâtre-Création de Lausanne.
Sans cette rencontre, il est possible que l’improvisation ne
m’eût jamais concerné que de façon accessoire. Dans le mou-
vement où allait le monde à ce moment-là, cette équipe a joué
un peu partout… Ils pratiquaient l’improvisation en public.
Les comédiens étaient entraînés, formés pour cela. Pas du tout
sur le mode où ils se seraient livrés à une sorte de happening,
ce qu’on avait vu depuis le début des années 60… Non, ce
qu’ils faisaient consistait à présenter, à réaliser en public,
immédiatement, des actions dramatiques structurées, c’est-à-
dire des sortes de pièces de théâtre improvisées. Cela suppo-
sait évidemment une formation tout à fait particulière, une
pratique et un entraînement quotidiens. J’ai d’ailleurs, à ce
moment-là, pris le risque de vouloir pousser des gens avec
lesquels je me trouvais travailler dans cette démarche et ça
s’est très mal passé, probablement parce que j’avais mal pré-
senté les choses, parce qu’ils n’avaient pas choisi de venir
avec moi pour ce motif-là, mais sans doute aussi à cause des
difficultés intrinsèques de ce travail. Le groupe s’est dissous
et j’ai laissé tout cela de côté quelque temps pour faire de la
mise en scène. En fait, c’est au moment où nous nous sommes
rencontrés, avec Félix Guattari, que ces questions sont reve-
nues me préoccuper directement. Il y a quatre ans. Certes, de
l’improvisation au théâtre, je le répète, on ne cesse d’en faire
et on ne cesse d’en découvrir la nécessité. En effet, ce qui est

CHIMERES 5
PHILIPPE ADRIEN

important pour un acteur, ce n’est pas ce qu’il sait. C’est, bien


sûr, non seulement ce qu’il ne sait pas, mais ce qui va lui
échapper tout à coup. Donc, dans la position du metteur en
scène, on a tout avantage à créer des conditions de travail qui
fassent que les acteurs s’abandonnent, se laissent aller à
improviser. Mais disons que pendant un certain temps je n’ai
pas mené de recherche ou de travail particulier concernant
l’improvisation.
Il est probable que cette affaire m’est revenue, pour la raison
que, dans mon travail de metteur en scène, j’étais amené à
faire valoir de manière récurrente un point de vue qui
consiste, en gros, à dire aux gens qui sont ainsi embringués
dans la représentation : « Et si c’était un rêve… » C’est-à-
dire, en fait, à recentrer l’action dramatique, qui peut être plus
ou moins diffuse, sur un personnage. Il y a des pièces qui s’y
prêtent particulièrement bien et qui sont assez exemplaires de
ce type de dispositif. Je pense, par exemple, à la comédie de
Molière intitulée Georges Dandin. La preuve que Dandin
rêve, c’est que dans l’action même de la pièce, il va se trou-
ver égaré dans la nuit, confondant qui avec qui, à la porte de
sa maison, littéralement hors de lui. Il ne peut rien contre ce
qui lui arrive et presque jusqu’à la fin, il est trimballé, et sans
défense. Au lieu d’agir, il est agi.
Il serait bien sûr tout à fait abusif de réduire toute la drama-
turgie à ce point de vue-là. Mais, à tout moment à propos
d’une action dramatique, on peut dire à un acteur : « Et si ton
personnage, au lieu de pouvoir exercer une quelconque maî-
trise sur ce qui se passe, en était strictement incapable, si
c’était un rêve, si tu te trouvais là, à la fois dedans et dehors,
plutôt agi qu’acteur de cette histoire… » Ce point de vue a
poussé dans mon travail sans que j’y puisse rien, moi aussi.
Il y avait quelque chose par quoi il fallait que je passe si bien
qu’en 1977, au Conservatoire, j’ai fait une première recherche
sur le traitement scénique du rêve. Les difficultés que j’ai ren-
contrées alors tenaient, en grande partie me semble-t-il
aujourd’hui, à ce que ce n’est pas si intéressant que ça, pour
un acteur, de se dire qu’il est le personnage d’un rêve, je dirais
pour un acteur moderne. Comme de juste, il y a un rapport
entre la position de l’acteur moderne et un certain type de
revendication égotique du pékin citadin contemporain : savoir

CHIMERES 6
L’improvisation

où on en est, savoir ce qu’on fait du temps qui passe, savoir


ce qu’on fait de sa vie, et vouloir tenir tout ça en main. Or,
précisément, ce dont il s’agit dans un rêve, c’est de s’aban-
donner à une action dont la raison, la plupart du temps, vous
échappe. J’ai longtemps buté sur les mêmes difficultés qui,
pour une part, tenaient au peu d’intérêt que cette démarche
suscitait. Ça a changé le jour où j’ai eu l’idée de proposer aux
acteurs de travailler sur leurs propres rêves. À partir de ce
moment-là, ils ont vu les choses autrement. Attelés à leurs
propres affaires, ils se sont trouvés, les uns après les autres,
passer par une position particulière qui a été qualifiée de
« position du rêveur », c’est-à-dire justement de celui qui,
comme Georges Dandin tel que je le décrivais tout à l’heure,
est à la fois spectateur, acteur, metteur en scène, auteur – c’est
tout de même assez complexe –, mais à qui en plus tout
échappe. Ce travail évidemment donne lieu à des improvisa-
tions d’un genre très particulier dont la limite technique tient
au fait qu’il s’agit – en principe – de coller au récit du rêve.
Partant de là nous nous sommes avisés, avec Dominique
Boissel qui depuis quatre ans partage avec moi la responsa-
bilité de ce travail, qu’il y avait une analogie entre cette
« position du rêveur » et ce qu’on pourrait dire la « position
du poète ». Le poète et le rêveur ont en commun d’être
comme des aveugles : ils avancent à tâtons [n.d.l.r. Ph. Adrien
a mis en scène Les Aveugles d’après le roman d’Hervé
Guibert]. Il nous a semblé qu’il y avait là quelque chose qui
coïncidait et cela nous a justifiés de partir du rêve pour aller
plus loin. Essayer de progresser sur le plan de la capacité des
acteurs, ensemble, à créer quelque chose qui ne soit pas for-
cément un rêve ou la reproduction ou l’illustration ou la repré-
sentation d’un rêve. C’est à ce moment-là aussi que je me suis
mis à collaborer avec quelques écrivains. Nous animions avec
Enzo Corman un atelier d’écriture dramatique à Belfort, avec
de jeunes écrivains qui venaient un peu de partout. Je me suis
spécialement bien accordé avec deux d’entre eux, Olivier
Lorelle et Jean-Daniel Magnin que j’ai associés à différents
ateliers sur cette question de l’improvisation. L’idée étant bien
sûr d’opérer une sorte de va-et-vient entre l’écriture et le jeu,
entre les écrivains et les acteurs. Pour ce qui est de l’écriture :
réécriture d’improvisations, ou composition de canevas

CHIMERES 7
PHILIPPE ADRIEN

destinés à être ensuite improvisés. Pour ce qui est de l’impro-


visation, travaux au canevas plus ou moins préparés et aussi
travaux sur les textes résultant de ces différents processus.
Entendons-nous, ce dont je parle à l’instant comme objectif,
c’est bien de ce que j’ai appelé précédemment l’improvisa-
tion dramatique, ou encore la création immédiate d’actions
dramatiques structurées. C’est pourrait-on dire l’improvisa-
tion au sens strict qui se distingue de tout ce qui a cours
comme improvisation – tous les modes de répétition-à-peu-
près, mais aussi les pantomimes, les style « grommelo » ou
« chants du monde », faire l’arbre, le tigre, la porte ou
l’avion… – dans le travail théâtral en général. À mes yeux,
celui qui de nos jours a le mieux cerné le problème tant théo-
riquement que pratiquement, c’est Alain Knapp. Il m’a sem-
blé aller de soi de faire appel à lui au moment de m’engager
dans cette voie. Je ne saurais exposer sa méthode, mais je puis
essayer d’en présenter les aspects qui me paraissent les plus
caractéristiques.
Tout part de l’hypothèse – assez folle – selon laquelle il serait
possible, sans s’être concertés, de se lancer à plusieurs dans une
improvisation et de parvenir ensemble à théâtraliser une fiction
dramatique avec un début et une fin – soit le rêve de faire « un »,
même s’il s’agit de mettre en scène des conflits, à plusieurs ;
« un » c’est-à-dire l’auteur dont l’existence est ici virtuelle.
Mais, pour une part, cette approche méthodique de l’impro-
visation se fonde sur un repérage correct du dispositif conven-
tionnel qui fait fonctionner le théâtre. Ainsi de la fonction du
dialogue dramatique ou encore de l’interlocution. Il en sera
de même en improvisant. En parlant, en se parlant, les acteurs
constituent et révèlent l’identité des personnages, ainsi que
les enjeux qui les animent.
De fait, on est loin de la Commedia dell’arte qui met en scène
des types, des masques. Avec Arlequin, Pantalone,
Matamore, Polichinelle on est en quelque sorte prévenu,
même si le jeu consiste à créer malgré tout la surprise. Je dis
bien « malgré tout » dans la mesure où cette improvisation de
la Commedia a eu tendance à se figer peu à peu dans ce qu’on
appelle « des traditions ». Non, ici, ce dont il s’agirait, c’est
d’un théâtre improvisé au point de complexité et de précarité
atteint par la dramaturgie écrite du XXe siècle.

CHIMERES 8
L’improvisation

Évidemment on songe à Ionesco et Beckett dont il a été assez


dit, au point que c’est devenu une tarte à la crème – voilà une
tradition – qu’ils traitaient de l’incommunicabilité. Or, ici en
improvisation il faut d’abord : s’entendre – ce qui ne va pas
de soi – ou s’exercer en se contraignant à s’écouter – ce qui
a pour conséquence de responsabiliser celui qui parle :
« Puisqu’il parle, c’est qu’il a quelque chose à me dire, je
l’écoute. »
« Je t’écoute. Tu vas me dire non seulement qui tu es, mais
aussi ce que je suis pour Toi. » Aussi étrange que cela puisse
paraître, le plus diffıcile est bien d’écouter, car dans l’igno-
rance où sont alors les deux protagonistes de ce qui est la rai-
son de leur rencontre, de ce qui les unit et aussi bien les
oppose, la pente naturelle, où ils glisseraient, s’ils n’étaient
armés des rudiments de cette méthode, serait bien évidem-
ment de se précipiter à prendre la parole pour s’en débarras-
ser aussitôt par une question, à peu de chose près : « Peux-tu
me dire ce que je fais là ? » Il faut d’emblée viser l’inverse,
soit fournir des réponses, constituer une situation, faire appa-
raître des personnages, s’engager dans une action.
Chacun est responsable de son écoute et de sa parole. Toute
information doit être impérativement prise en compte autant
par celui qui la reçoit que par celui qui la donne, de façon à
éviter la faute ou refus de proposition, sous forme d’infor-
mation contradictoire qui ferait capoter la situation.
L’angoisse suscitée par l’improvisation est légitime. L’acteur
craint d’avoir une mauvaise idée et que son jeu en pâtisse…
Il faut l’amener à se situer autrement, à se dégager de ce souci
de la « bonne idée », lui faire admettre qu’il n’y en a pas de
mauvaise et que toutes nos « idées » nous viennent par asso-
ciation. Il faut donc se saisir rapidement et sans réticence du
matériau qui se trouve là, devant soi à portée de main.
Concrètement, nombre d’exercices consistent à préparer à
plusieurs en un temps très bref des improvisations qui doivent
mettre en jeu un petit stock d’informations réunies de façon
plus ou moins automatique.
Après s’être ainsi exercé pendant quelque temps, et en obser-
vant avec soin les consignes de base, on parvient à des résul-
tats intéressants. Le danger est toujours là, mais on est entré
dans un processus qui consiste à faire avec : un jeu.

CHIMERES 9
PHILIPPE ADRIEN

Cet aspect de jeu n’est pas forcément ce qu’il y a de mieux,


même si le « ludique » a fait fureur sur nos scènes au cours
des vingt dernières années… Manœuvres de séduction et
complaisance de la mise en scène à l’égard de l’Université
qui, elle, y retrouve ses petits, ses petits enfants. Non, au
théâtre, nous avons plutôt le goût de ce jeu sérieux, serré et
exigeant qui consiste à mentir en vérité, à « mentir-vrai »
(Aragon), je dirais même à mentir-toujours-plus-vrai.
En fait, il y aurait probablement, dans le cadre scolaire et uni-
versitaire justement, quantité d’applications productives de
cette pratique de l’improvisation ou jeu dramatique sans que
le côté thérapeutique soit au premier plan comme dans les
psychodrames et autres sociodrames… Le problème est dif-
férent pour des artistes de théâtre qui, s’étant initiés aux rudi-
ments d’une telle méthode, ne peuvent manquer de se
demander comment réintroduire dans cette perspective de
l’improvisation un projet et une exigence esthétiques, com-
ment progresser, par quels moyens et dans quelle direction.
On va retrouver ici le clivage que faisaient apparaître les
options respectives de Dullin et de Copeau, ou mieux encore
de Brook et de Jouvet…
D’un côté bien sûr, comme toujours, la mystique des valeurs
essentielles que l’impro permettrait de redécouvrir, et de
l’autre une curieuse tentation encyclopédique-scientiste-struc-
turaliste qui, il faut l’avouer, ne manque pas de séduction
intellectuelle.
Le raisonnement est le suivant : puisque, pour parvenir à
improviser, les acteurs ont été conduits à intérioriser et à assu-
mer ensemble le dispositif conventionnel de la création dra-
matique, il y a tout lieu de supposer qu’ils gagneraient à se
préoccuper de repérer, puis d’expérimenter et d’intégrer les
figures, les modèles, les structures qui opèrent dans le réper-
toire de la dramaturgie – c’est délirant, et cependant l’idée
n’est pas tout à fait neuve. A la fin du XIXe siècle, un certain
Polti, provoqué par une réflexion de Goethe – encore lui ! –,
s’était attelé à démontrer qu’il n’y avait pas plus de 36 situa-
tions fondamentales dans toute la littérature dramatique.
Pour en faire la preuve, il avait tout de même compilé
quelques douze cents tragédies, comédies et drames… Tout
récemment, un psychanalyste, songeant à Lacan qui un temps

CHIMERES 10
L’improvisation

fut, paraît-il, en quête d’un fantasme inédit, s’est amusé à


reprendre ouvertement les 36 numéros de Polti en les quali-
fiant de « fantasmes ». Ce qui n’est pas étonnant. En effet, ce
point de vue sur la création dramatique qui serait ainsi réduc-
tible à une certaine quantité de figures n’est pas sans rapport
avec le projet de la psychanalyse, lorsqu’elle introduit des
repères considérés comme obligatoires. Œdipe, c’est bien sûr
une situation fondamentale. Et comment ! ? Trente-six, on se
dit qu’il y aurait moyen de s’y coller et du reste nous avons
commencé. Hélas ! Polti n’est pas à la hauteur de son projet,
et puis il y a un autre ouvrage paru plus récemment intitulé
Les Cent mille situations dramatiques…
Par-dessus tout, il faut ici écouter un peu les principaux inté-
ressés : les acteurs.
Pour la plupart, ils se situeraient plutôt de l’autre côté. C’est-
à-dire que même s’ils sont engagés dans une recherche por-
tant spécifiquement sur cet aspect de création dramatique
immédiate, ils en attendent d’abord un supplément d’être. Ils
se refusent à devenir des spécialistes de l’improvisation, se
méfient des « trucs », et au fond de toute technique qui ris-
querait de les éloigner de cette quête de l’acteur moderne
d’une authenticité toujours plus grande. Le paradoxe tient
bien sûr au fait qu’on ait le sentiment de pouvoir aller plus
loin dans ce sens en jouant Molière, Shakespeare, ou
Tennessee Williams qu’en inventant soi-même son rôle. Mais
c’est probablement que l’acteur manifeste de manière émi-
nente à quel point l’être et le paraître sont pour tout un cha-
cun intriqués.
C’est ce rapport entre, disons « ce qui est de l’âme », et la pré-
sence concrète, qui se met au point avec chaque acteur, et
entre les différents acteurs d’une distribution pendant les répé-
titions d’une pièce : dialectique complexe de l’intérieur et de
l’extérieur. Le metteur en scène ayant tendance – selon les
acteurs – à se préoccuper surtout de cette dernière part, tan-
dis qu’eux-mêmes se targuent de privilégier l’aspect d’inté-
riorité qui les concerne. Il faut néanmoins les entendre si la
robe ou le costume ne leur convient pas. Mais c’est clair : le
vêtement incriminé empêche tout simplement que s’effectue
de manière adéquate cette rencontre entre l’extérieur et l’inté-
rieur, le paraître et l’être. Nous sommes devenus à cet égard

CHIMERES 11
PHILIPPE ADRIEN

très exigeants. Le cinéma et tout ce qui s’ensuit n’y sont pas


pour rien. Nous avons aujourd’hui le goût extraordinairement
« vériste », ce qui serait risible si une certaine qualité d’émo-
tion ne semblait dépendre en effet de cet accord sur lequel la
représentation moderne ne cesse de raffiner.
Néanmoins, est-ce là le problème sur lequel butent les acteurs
en ce qui concerne l’improvisailon ? Ils disent que non. Que
les moyens de la représentation improvisée soient sommaires
leur est bien égal – ce serait plutôt en effet une problématique
de metteur en scène. Ce qui les gêne peut-être en improvisa-
tion, c’est de devoir sans arrêt réajuster leur jeu à une fiction
qui, du fait qu’elle s’invente en route, ne cesse de se dérober,
de fuir devant soi… L’improvisation provoque un déséqui-
libre, un porte-à-faux qui la rend suspecte aux acteurs.
En revanche, il semblerait bien que le public, pour les mêmes
raisons, prenne à la représentation improvisée un plaisir par-
ticulier, du fait que ce ne soit ni perdu ni gagné d’avance, et
qu’une performance soit en cours. Il y a toujours eu un peu
de cirque et de sport dans le théâtre et c’est ce que les
Québécois du théâtre expérimental de Montréal ont parfaite-
ment compris lorsqu’ils ont fondé, en se référant au hockey
sur glace, la première ligue d’improvisation. Le succès popu-
laire et l’ambiance de ces joutes de théâtre improvisé nous
font mesurer à quel point notre théâtre, lui, se fonde d’une
séparation toujours plus accentuée entre la scène et la salle,
entre ce qui est représenté et le public. Il n’est pas sûr que ce
soit mal, ni que tout ce qui se joue dans le cadre des ligues
d’improvisation soit de grande qualité, loin de là !… Je pense
même que d’avoir ainsi encadré cette pratique artistique est
une erreur, mais certains acteurs, certaines actrices qui prati-
quent l’impro comme sport avec la ligue française sont aussi
préoccupés de voir les choses autrement.
Pour ma part, dans le travail que j’ai engagé avec un petit
groupe de comédiens, j’ai voulu après une phase intensive
d’initiation, réduire autant que possible la « pression » que
par définition suscite l’improvisation. On dit parfois qu’il ne
faut pas chercher le résultat. En l’occurrence, il vaut peut-être
mieux ne pas vouloir à tout prix réussir l’impro. Au reste,
pour qui la réussir, puisque nous sommes, toute cette année,
restés entre nous ?

CHIMERES 12
L’improvisation

La vraie question porte évidemment sur le vrai et le faux,


c’est-à-dire le sentiment que c’est vrai ou bien cette abomi-
nable impression de fausseté. C’est Marie de l’Incarnation,
Marie Guyard, une mystique du XVIIe qui parlait d’un « cen-
seur impitoyable » et Marcel Bozonnet qui avait incarné ce
personnage me disait qu’il fallait selon lui, pour parvenir à
bien jouer, faire taire cette instance. Je crois que pour impro-
viser avec bonheur, c’est pareil.
Mais c’était prévisible, cette manière de faire un peu relâchée,
que j’ai voulue, a provoqué peu à peu une sorte de torpeur…
Si bien qu’il va falloir à un moment ou un autre réintroduire
de l’urgence, de l’exigence, soit tout ce qui empêche l’acteur
en improvisation d’être exactement dans son « assiette »,
comme on dit dans la cavalerie. Or, c’est cela l’objectif-clef
pour l’acteur moderne, cette « assiette », soit la meilleure den-
sité de présence. Il est clair qu’elle n’est pas sans rapport avec
une certaine tranquillité tant de l’esprit que du corps dont des
disciplines orientales, comme l’Aïkido, donnent aussi une
idée.
C’est donc paradoxal, mais à mon sens, parmi les bénéfices
qu’on est en droit d’attendre d’une pratique systématique de
l’improvisation, il y a précisément ce qui touche à cette
« assiette », cette « présence » de l’acteur qui, pour avoir été
d’abord en déséquilibre, acquiert ensuite un placement plus
assuré. Débarrassé de son vertige, il trouvera dans l’improvi-
sation le lieu par excellence d’émergence de son être dans le
jeu.
Il faut ici revenir sur la différence entre jouer le personnage
d’une pièce, et jouer en improvisation.
Le personnage de la pièce préexiste à la représentation. Le
texte déjà laisse deviner son existence. Puis, lorsque la pièce
a été répétée, tout se passe comme s’il attendait dans un pla-
card dont l’acteur le sort une heure avant de jouer. En
s’habillant, en se maquillant, il révise sa relation avec lui, et
au moment d’entrer en scène, si l’on peut dire, « ça colle »,
oui, comme la moustache postiche, ou la perruque.
En revanche, lorsqu’une improvisation s’engage, tout se passe
comme si l’acteur était nu, non pas sur la scène, mais au
milieu d’un vestiaire, d’un magasin ou d’une réserve de cos-
tumes. Il a alors deux possibilités : ou bien il file du côté des

CHIMERES 13
PHILIPPE ADRIEN

masques, il en enfile un et ne le quitte plus, mais il court alors


le risque d’un jeu stéréotypé ; ou bien alors il avoue sa per-
plexité et commence à procéder à des essais. Hélas ! c’est trop
tard, l’improvisation est commencée, et nous avons, sur la
scène, un acteur, éventuellement plusieurs – et c’est pire,
lorsque l’intersubjectivité s’en mêle – qui se racontent confu-
sément des bribes d’histoires correspondant aux personnages
qu’ils croisent en essayant des bouts de costumes…
C’est évidemment quelque chose de cet ordre qui le plus sou-
vent se produit en psychodrame. Mais les incertitudes, les
ratés, les contradictions, sont la matière même de ce qui sera
ensuite analysé. Ils ont autant de valeur que l’assomption d’un
rôle préalablement choisi par tel ou tel sujet engagé dans le
jeu.
En psychodrame, on définit un thème ou une situation, on
joue et pour finir on parle de ce qui s’est passé, c’est-à-dire
de ce qui a été vécu « en réalité » durant la fiction. Le pro-
cessus est censé révéler de l’inconscient. Ce dont il tient sa
valeur thérapeutique.
Dans l’improvisation dramatique, seul compte le temps du
jeu, et tout se passe au fond – si l’on tient à cette hypothèse
de l’inconscient – comme si les acteurs avaient en charge,
dans l’urgence de l’improvisation, de tirer de l’inconscient,
de cette matière brute, le meilleur parti, de le rentabiliser. Ce
qui se produit de temps à autre de manière aussi éblouissante
qu’imprévisible… Alors, comme par enchantement, chacun
est à sa place, le jeu se développe de telle manière que les his-
toires les plus compliquées paraissent limpides, tandis que les
plus simples touchent au cœur ; les paroles et les silences tom-
bent juste, « c’est comme si la pièce était écrite, une écriture
au milieu des êtres, une musique, un rythme ; on adhère à la
fiction, elle s’incarne, la parole cesse d’être indispensable ;
on a un sentiment de plénitude »… Ainsi s’exprimaient hier
les acteurs avec lesquels je travaille et que j’ai interrogés sur
ce qu’ils ressentent.
La ligue française d’improvisation est bien le seul théâtre
improvisé qui fonctionne dans ce pays. Aucune école
publique, nationale ou régionale, n’enseigne l’improvisation.
Pourtant, il y a là quelque chose qui continue de fasciner – les
raisons tiennent probablement au rapport originel du théâtre

CHIMERES 14
L’improvisation

et du sacré, de l’acteur et du possédé… Notre théâtre se veut


profane. La coupure m’a toujours semblé se situer au XVIIe
siècle à cause de Tartuffe et de l’affaire des possédées de
Loudun. Urbain Grandier est brûlé vif, mais Molière s’en tire
et Tartuffe est démasqué. Alors, tout paraît simple : les nonnes
de Loudun étaient des simulatrices, Grandier n’était pas un
sorcier, Molière était un honnête homme et Tartuffe un hypo-
crite. C’est vrai, sauf pour l’acteur, puisqu’il va devoir dès
lors assumer les choses – ce qu’il y a à jouer – dans leur com-
plexité réelle, soit à la fois le point de vue de Mme Pernelle
pour qui Tartuffe a Dieu sur lui, et celui de Dorine qui le
considère comme une crapule, jusqu’au point où il sera
conduit aujourd’hui, jouant Tartuffe, à nous le faire éprouver
comme un menteur-de-bonne-foi, c’est-à-dire un être possédé
de quelque folie…
Outre qu’elle constitue l’antidote indispensable à l’acadé-
misme et à la lourdeur de la production théâtrale de
l’Institution culturelle, l’improvisation dramatique met à vif
ces questions.

CHIMERES 15
Les séminaires
de Félix Guattari 13.12.1983
Trois figures du temps
Eric Alliez
Le temps. C’est un thème qui revient souvent ici. Aujourd’hui je voudrais vous présenter trois
figures du temps à travers trois philosophes qui sont Aristote, Plotin et Saint-Augustin. Je n’ai pas
du tout la prétention de faire un exposé exhaustif sur chacune de ces trois figures. Mon point de
départ est de dire que dessiner le montage de l’univers capitalistique a quelque chose à voir avec
essayer de faire l’histoire de la conquête du temps. Il y aurait donc un lien entre temporalisation
et capitalisation.

Je partirai d’Aristote où l’on trouve cette fameuse définition canonique, à savoir : le temps est le
nombre du mouvement selon l’antérieur et le postérieur ; avec toute la critique qu’en a fait
Bergson, disant : oui mais en fait on parle toujours de l’espace, on ne parle jamais du temps et la
grande inconnue c’est le temps. Or Aristote apparemment ne l’ignorait pas puisque le Livre IV de
la Physique s’ouvre sur un certain nombre d’apories avec cet objet, ce concept aveuglant qui est
le temps.
Dans l’Éthique à Nicomaque on se trouve confronté à un tout autre objet, la monnaie, et apparaît
cette autre définition : la monnaie est le nombre du besoin. On se trouve donc avec deux objets,
on ne voit pas du tout a priori ce qui peut les unir : le temps, la monnaie. Or là où l’histoire s’ac-
célère un peu chez Aristote, c’est quand il parle de la chrématistique qui a le pedigree du fameux
univers capitalistique. On est dans l’âge où la propriété commence à être complètement décodée,
l’argent circule, la dette, l’obligation, c’est l’affaissement de la polis grecque ; or il réfère mysté-
rieusement cette chrématistique et l’usure à une toute autre figure du temps c’est-à-dire non plus
une figure du temps-mouvement avec un certain type de présent, mais un temps cette fois-ci abs-
trait, qui n’est plus cardinal, mais qui est un temps ordinal, un temps de la série, un temps qui s’af-
fole, un temps qui s’emballe, un temps qui n’est plus nombré et que ne nombre plus le mouve-
ment des corps, que ces corps soient des marchandises ou que ces corps soient de bons citoyens,
les fameux citoyens de la polis, de la cité grecque. Donc là il y a manifestement chez Aristote un
lien entre la capitalisation (qu’il appelle la chrématistique) et les processus de temporalité.
Donc, d’un côté un temps-mouvement qui est ce temps physique et d’un autre côté un temps abs-
trait qui aurait immédiatement quelque chose à faire avec le socius.
Ce qui est intéressant, c’est que cette émergence de la figure du temps abstrait est synonyme
d’une nouvelle figure du temps que j’appelle un temps-puissance c’est-à-dire une certaine puis-
sance machinique du temps qu’Aristote réfère au phénomène de l’usure, c’est-à-dire, pour parler
moderne, au phénomène du crédit.
Je ne veux pas du tout dire que le crédit moderne soit la même chose que l’usure dans le monde
antique, ce serait complètement absurde, ni même que le monde antique révélerait les formes les
plus modernes de l’économie fiduciaire.
Trois figures du temps donc : temps-mouvement, temps abstrait, temps-puissance.
Temps cardinal : le temps est, d’une certaine manière, subordonné au mouvement, est un attribut
du mouvement. Avec tout de suite d’ailleurs un problème que pose Aristote : quand on dit le
temps est le nombre du mouvement, c’est que quelqu’un nombre ce mouvement ; donc quelle est
à ce moment-là la place de l’observateur ? du sujet nombrant le temps ? S’agit-il du nombre nom-
brant ou du nombre nombré ? Cette représentation physique du temps pose d’autres problèmes et
c’est là qu’il faut revoir la vieille opposition que l’on trouve dans tous les manuels de philo, à

Les séminaires de Félix Guattari / p. 1


savoir : le temps grec serait un temps cyclique, le temps chrétien serait un temps linéaire, recti-
ligne, irréversible. Or, il s’agit bien là aussi d’un temps linéaire même s’il est référable à ce
qu’Aristote appelle : la sphère des fixes (donc un mouvement circulaire).
C’est donc si vous voulez une ligne : passé, présent, avenir. Le temps coule, le temps passe et
l’observateur se borne à enregistrer ce passage objectif, d’où le fait qu’on puisse effectivement
parler d’un temps physique et l’on sait l’importance qu’accordait Aristote à la physique.
Ce type de mouvement (et c’est là qu’il y a aussi un autre type de conjonction, on n’est pas sim-
plement dans l’histoire des sciences) est bien sûr un mouvement naturel et c’est un mouvement
uniforme. Ce n’est surtout pas un mouvement artificiel ou un mouvement convulsif.
Si l’on essaye de comprendre ce qui se passe entre le temps-mouvement et le temps abstrait, c’est
bien sûr l’irruption d’un certain type de mouvement convulsif qui est le mouvement même du
socius, c’est-à-dire l’accélération de l’histoire, l’histoire d’un certain type d’organicité qui est
l’organicité politique grecque ; c’est un mouvement convulsif qui implique l’émergence d’un
temps abstrait où le temps abstrait se dégage du mouvement et va même pouvoir le gouverner, à
savoir que par le phénomène de l’usure, je vais effectivement gouverner, agencer le mouvement
des marchandises à la surface de la cité.
Il est relativement clair que cette continuité linéaire du temps venu du passé, allant vers l’avenir,
n’est bien sûr qu’une image de la continuité cyclique, dont je crois que le rapport n’est pas du tout
d’opposition mais de complémentarité.
Le mouvement et le temps, on les retrouve au niveau de l’Éthique puisque le présent est déter-
miné par ce qui se passe entre l’émergence du besoin et sa satisfaction, étant dit qu’il n’y a pas
du tout émergence de nouveauté. Il y a une stabilité, une clôture, et cela aussi Bergson l’avait très
bien vu en étudiant la physique aristotélicienne.
J’avais conclu, il y a quelques mois en disant que la chrématistique vide donc la cité de sa pré-
sence à elle-même, en affranchissant le signe monétaire de tout rapport à son référent naturel, à
savoir le besoin et la répétition du besoin qui marquait les limites du présent et condensait la
mémoire collective de la communauté, qui exprimait le temps propre de la polis, donc le temps
politique.
Donc ce temps physique, ce temps-mouvement, c’est proprement le temps politique grec.
Il est évident qu’il y a un mouvement d’anticipation et de conjuration (pour reprendre un concept
qui appartient à Deleuze et à Félix) dans ce rapport entre temps abstrait, temps-mouvement et
temps-puissance. Pourquoi l’émergence de ce temps-puissance au niveau de la chrématistique ?
Sinon parce que l’usure, le crédit ne sont autre que le futur s’escomptant en valeur actuelle.
D’une certaine manière le mouvement est inversé : la marche du temps vient du futur pour aller
vers le passé, en passant par le présent qui, à ce moment-là, n’est plus que le médiateur du futur.

Passons à Plotin. J’explique un peu pourquoi je pose cette ligne : selon moi, l’émergence de l’uni-
vers capitalistique passe effectivement par l’histoire de la conquête du temps. Mais quel est le
grand moment de cette conquête ? C’est le processus de subjectivation temporelle, c’est-à-dire
que le temps n’est plus un attribut du mouvement, mais s’autonomise et rentre dans un étroit rap-
port avec l’émergence de la subjectivité. Et il n’est pas indifférent, bien évidemment que la sub-
jectivation du temps coïncide avec les grands penseurs chrétiens, en particulier Grégoire de
Niepce et Saint-Augustin, et que ce soient ceux-là même qui posent le problème d’un temps sub-
jectif.
Si on essaye de trouver une composante de passage entre Aristote et Augustin en tant que (comme
dit Klossowski) l’une des premières figures ou la première figure de la conscience moderne,
immédiatement on rencontre Plotin.

Les séminaires de Félix Guattari / p. 2


Sur le problème spécifique du temps, ce qui est intéressant c’est que pour Plotin le temps ne se
réfère plus au mouvement, c’est un temps dérivé qui n’a pas grand intérêt, mais par contre, com-
prendre la nature du temps c’est rentrer en rapport étroit avec la nature de l’âme du monde. Il ne
s’agit pas encore de l’âme impersonnelle, de l’âme subjective.
Et ce rapport est un rapport d’écart. Le temps est véritablement pour Plotin un écart qui se traduit
par une aspiration perpétuelle et un désir infini. Donc le mouvement pour lui, la kinésis grecque
devient le mouvement du désir de l’âme du monde qui s’écarte de la contemplation de l’Un, de
l’intelligible, régi évidemment par l’Éternité, pour aller vers le sensible et créer dans ce mouve-
ment même d’écart et de détournement de l’univers sensible.
Là aussi il y a véritablement une chute. Il y a les trois premières hypostases chez Plotin, qui sont
l’un, le nous (l’intellect) et l’âme du monde. C’est évidemment la troisième qui est la plus impor-
tante, parce qu’elle implique véritablement création et génération, alors que dans les deux pre-
mières, ce sont toujours des mouvements réflexifs, des mouvements circulaires, des mouvements
qui sont auto-centrés. Plotin introduit donc cette notion irrationnelle de chute pour justifier l’exis-
tence du temps.
(Plotin c’est le néo-platonisme. Très précisément sur le problème du temps il faut faire un peu
attention parce que pour Platon le temps était, suivant cette fameuse définition du Timée, l’image
mobile de l’éternité, alors que Plotin a besoin d’une déchéance par rapport à l’éternité pour intro-
duire le temps.)
Je vais vous lire un passage de Plotin que je trouve très beau sur la chute et expliquant le problè-
me de la création du temps.
« De quelle chute est donc né le temps ? On ne peut sans doute le dire pour invoquer les Muses
puisqu’elles n’existaient pas encore. Sans doute on le pourrait si elles existaient à ce moment.
Peut-être peut-on demander au temps lui-même comment il est apparu et comment il est né. Et
voici ce qu’il nous dirait de lui-même : avant d’avoir engendré l’antériorité et de lui avoir lié la
postérité qu’elle réclame, il reposait dans l’Être, il n’était pas le Temps, il gardait sa complète
immobilité dans l’Être. Mais la nature curieuse d’Action qui voulait être maîtresse d’elle-même,
et être à elle-même, choisit le parti de rechercher mieux que son état présent. Alors elle bougea et
lui aussi se mit en mouvement. Ils se dirigèrent vers un avenir toujours nouveau, un état non pas
identique à leur état précédent mais différent et sans cesse changeant. Et après avoir cheminé
quelque peu, ils firent le temps qui et une image de l’éternité. Il y avait en effet dans l’âme une
puissance agitée qui voulait toujours faire passer ailleurs les objets qu’elle voyait dans le monde
intelligible. Mais l’âme se refusait à ce que tout l’être intelligible lui fut présent d’un coup. Elle
fait comme la raison spermatique qui sort d’un germe immobile, se développe en évoluant peu à
peu, semble-t-il, vers la pluralité et manifeste sa pluralité en se divisant. Au lieu de garder son
unité interne, elle la prodigue à l’extérieur et perd sa force dans ce progrès même. De même,
l’âme fit le monde sensible à l’image du monde intelligible et elle le fit mobile, non pas du mou-
vement intelligible, mais du mouvement semblable à celui-ci et qui aspire à en être l’image.
D’abord elle se rendit elle-même temporelle, en produisant le temps à la place de l’éternité. Puis
elle soumit au temps le monde engendré par elle et le mit tout entier dans le temps où elle ren-
ferma tout son développement. En effet, comme le monde se meut dans l’âme, il se meut aussi
dans le temps qui appartient à cette âme. L’âme produit ses actes l’un après l’autre dans une suc-
cession toujours variée. Avec un nouvel acte, elle engendre ce qui suit. Et en même temps qu’un
autre acte de pensée suit le précédent, se produit au jour un événement qui n’existait pas aupara-
vant. C’est que ni sa pensée n’est en acte, ni sa vie actuelle n’est semblable celle précédente. Et
en même temps et par là même c’est une vie différente, elle occupe un temps différent. La partie
de cette vie qui avance occupe à chaque instant un temps nouveau. Sa vie passée occupe le temps
passé. Dire que le temps est la vie de l’âme, consistant dans le mouvement par lequel l’âme passe
d’un état de vie à un autre état de vie, ne serait-ce pas dire quelque chose ? »

Les séminaires de Félix Guattari / p. 3


Donc si on veut résumer ce texte assez dense, il y a évidemment un processus de subjectivation.
Encore une fois ce n’est pas l’âme personnelle, c’est l’âme du monde et il y a surtout cet indice
de l’importance de l’avenir qui, finalement, marque le décrochage de l’éternité. Deuxième chose :
le mouvement même de l’âme, se détournant de la contemplation de l’intelligible, de l’éternité,
est défini en tant que dissociation. C’est la fameuse diastasis plotinienne, c’est-à-dire l’écart, le
délai, l’ouverture, la différence, la béance. Or on sait et là on comprend tout de suite ce qui se
passe entre Plotin et le christianisme, ce qui fait que parmi les pères de l’Église on n’arrête pas
de lire et de relire Plotin, c’est que évidemment pour le christianisme, en fait, le temps c’est une
éternité différée, et cette différence c’est une béance où l’homme est d’une certaine manière pensé
par le temps.

En fait, dans le christianisme, si on prend Augustin, il y a un double mouvement. Le premier mou-


vement c’est de dire : le temps appartient à Dieu. Clair, net, précis. Pourquoi ? Parce que le temps
est créé par Dieu en même temps que le monde. Le temps comme tout créature est par essence
bon. Jusque là pas de problème. Effectivement, si on prend le Livre IX des Confessions
d’Augustin, qui est véritablement le centre des Confessions et pas du tout une sorte d’étrange
appendice comme on l’a souvent lu, tout le début est marqué par cette comparaison entre le temps
et l’éternité, où l’on essaye de ne pas avoir une vision trop manichéenne du temps. Le temps est
bon, il a été créé par Dieu en même temps que le jour et la nuit, etc. Sur ce, ce temps bon par
excellence a été déchu par la Chute, le Péché. Et là intervient une définition du temps en tant que
distension. Distensio en latin, et il est évident que le rapport entre ce que Plotin appelle la disso-
ciation de l’âme et ce qu’Augustin appelle distension est très étroit.
Tout le problème d’Augustin c’est de transformer une doctrine éminentiste (des hypostases) en
une doctrine de type créationniste, puisque pour Plotin Dieu n’a pas créé le monde.
Avec le temps créature de Dieu, avec ce temps de la déchéance, ce qui est étrange c’est qu’il y ait
comme un sujet pour le temps, au lieu que ce soit l’inverse. C’est-à-dire que le sujet dans sa prio-
rité symbolique, est en quelque sorte forcé, c’est-à-dire qu’il est temporalisé par la distension. Et
la distension de l’âme, puisque c’est la définition même du temps pour Augustin, prend la place
du support cosmologique qui était présent chez Aristote : le temps comme nombre du mouve-
ment, le temps-mouvement. Et en fait, ce sujet schizé, ce sujet d’après la chute, d’après le péché
originel, devient chez Augustin une sorte d’inégal en soi qui est lui-même comme un savoir anti-
nomique du temps, donc comme distension, écart et délai. Avec ce sujet déterritorialisé, schizé,
que va faire Augustin ? Il va insister sur le rôle de la mémoire, en disant que la mémoire est la
butée fondamentale de Dieu en l’homme. Thème de la memoria Dei.
Sur le thème de l’irréversibilité et de proche en loin de l’équilibre, visiblement chez Augustin, il
y a une double temporalité. La première est une temporalité cosmique, physique en quelque sorte,
c’est le temps immédiatement après la création qui, bien sûr, est un temps irréversible.
Simplement ce temps est aussi un temps proche de l’équilibre puisque c’est le temps, disons, de
la béatitude fondamentale d’Adam, sans événement, dans histoire, un temps non historique. Par
contre, après la Chute, ce temps est toujours un temps irréversible mais c’est un temps loin de
l’équilibre. Et ce qui est intéressant également, c’est qu’il y a une double figure du futur chez
Augustin. Une première figure du futur serait un futur, disons, eschatologique, c’est le fameux
thème du christianisme en tant que religion de l’espérance ; c’est un futur qui se borne à boucler
le cercle du temps, c’est-à-dire qu’on va retrouver d’une certaine manière la béatitude première.
Le deuxième futur, qu’en fait il faudrait appeler avenir, même si c’est une catégorie qui émerge
beaucoup plus tard, rythme de manière très inquiétante ce Livre XI des Confessions. En effet, une
boucle est crée par Augustin. Pour lui, en fait, face au temps il y a deux possibilités. Soit l’ex-
pectatio futurorum, c’est-à-dire l’attente de l’anticipation perpétuelle du futur et là on pense tout

Les séminaires de Félix Guattari / p. 4


à coup à nouveau au temps puissance aristotélicien. C’est cela la dispersion, c’est le fait non pas
d’user des choses terrestres mais d’en jouir, la grande opposition entre fruti et uti ; et d’un autre
côté ce qu’il appelle l’extensio ad superiora, c’est-à-dire le fait d’aller vers l’Éternel, donc dans
un sens non plus horizontal mais vertical. Ce qui est important c’est le terme extensio : retrouver
une figure de l’espace, fermer le mauvais cercle du temps, conjurer les puissances machiniques
du temps et retrouver la co-éternité, retrouver l’espace.
Pour ce passage entre temps cosmologique et temps historique chez Augustin, on a envie de dire :
c’est le temps de l’entropie (cf. Pascal : dès que je nais, je commence à mourir). Simplement la
manière dont il fait jouer la catégorie du futur dans son Traité du temps tendrait à montrer que
c’est infiniment moins simple que cela.
En particulier il va parler de l’usurier comme d’un magicien, comme de celui qui joue avec les
puissances magiques du temps. Rappelons aussi qu’au niveau de toute la théorie de la prohibition
de l’usure qui parcourt le Moyen-Âge, la première chose est : vous n’avez pas le droit de jouer
avec le temps car le temps n’appartient qu’à Dieu. Or au XIIIe siècle, avec l’émergence de la ville
et des puissances capitalistiques en première personne, ce sont précisément des augustiniens qui
vont avoir une position particulièrement latitudinaire par rapport à l’usure, d’acceptation tacite,
en faisant jouer en fait Augustin contre Augustin. En disant : d’accord, le temps n’appartient qu’à
Dieu. Simplement il y a un temps propre à l’homme et qui est la définition même du sujet.

Félix Guattari

Pour éviter toute cette histoire de temps répétitif, de pulsion de mort, de retour à l’état initial – je
crois d’ailleurs que c’est ce qu’Éric amorce – pour faire éclater coûte que coûte la notion du temps
(on le voit bien dans la description précédente : les catégories de temps physique coexistent avec
le temps historique, le temps subjectif, catégories qui, phénoménologiquement, n’ont rien à faire
les unes avec les autres), une première remarque déjà : il n’y a de temps que dans la mesure où il
y a sémiotisation. C’est à la fois 1°/ un principe et 2°/ une constatation : 1°/ il n’y a de temps que
dans la mesure où il y a un énonciateur qui est hanté par le temps ; 2°/ on voit bien que dans toutes
sortes d’expériences, en particulier l’expérience du rêve, du sommeil, soit une suspension du
temps, soit une inflexion, une modification profonde. Donc, il existe bien des dimensions
qualitatives.

On peut proposer 4 dimensions du temps :


Reprenons les catégories d’axe de discursivité et d’axe de déterritorialisation. Dans l’axe de
déterritorialisation, il peut y avoir des différences entre ordre et succession, mais cela ne veut pas
dire qu’il y a une successivité. On peut discernabiliser des choses sans pour autant discursiver ?
Cela veut dire que l’on fait des opérations de différence qui ne vont pas s’inscrire dans un mou-
vement, c’est-à-dire dans le débit d’une quantité d’énergie.
La première dimension du temps qui paraît la plus proche, la plus simple sera donc celle qui va
du niveau unaire (deux parties : unaire et pluriel), dimension qui articulera du discursif, du plu-
riel à partir de l’unaire.
On pourrait distinguer deux dimensions, suivant qu’on se situe dans une discursivité et dans
l’ordre des coordonnées énergético-spatio-temporelles ; avec le fait qu’ici sur ce secteur unaire
qui bat le temps physique, il faut quelque chose qui marque l’inscription, la dimension minimale
unaire par rapport à la discursivité. Et là on a le fait que le temps est un complexe discursif par
rapport à quelque chose.
Sur l’autre axe, on aura une discursivité qui n’est plus dans l’ordre des notions physiques, mais
qui est celle que je mets dans les dimensions déterritorialisées (par exemple la discursivité qui

Les séminaires de Félix Guattari / p. 5


peut exister en musique, en mathématiques, dans les intelligibles, dans n’importe quel autre type
d’univers). On a toujours les quatre catégories : univers, phylum, flux, territoires existentiels.
Là on voit bien qu’il y a une discursivité qui sans doute va s’incarner matériellement avec des
signes qui sont bien inscrits quelque part et qui implique bien des transferts d’énergie, mais ce qui
compte à ce moment-là n’est pas le fait qu’ils soient inscrits sur une bande magnétique ou sur un
discours avec des mots, des mâchoires et de la parole, c’est le fait qu’il y a bien une discursivité
parallèle à celle-là, mais à un niveau déterritorialisé.
On a donc :
- un temps physique territorialisé
- un temps machinique déterritorialisé
Une fois que l’on a dit cela, on va retourner à la situation : pour qu’il y ait une articulation entre
ces deux types de temps, il faut qu’il y ait un articulant. Donc il y a bien un autre type de temps
qui va dans l’autre sens et qui est le fait que ce même type de discursivation implique une repri-
se, une capitalisation.
C’est-à-dire que cette fois, au lieu de capitaliser du divers (ce premier temps on va l’appeler I)
cela peut être capitaliser de l’énergie ou de l’information, et là (III) on va capitaliser du sujet.
Ce n’est pas du tout la même chose.
Je suis frappé de voir à quel point il y a des choses très intelligentes dans les toutes premières
démarches de Freud (Traumdeutung). Au niveau du processus primaire, il y a des phrases très
intéressantes de Freud quand il dit : dans les pensées du rêve, ce n’est jamais la vérité du rêve.
D’une part, elles sont prises dans des surdéterminations, des condensations, des déplacements.
D’autre part, plus fondamentalement, même quand le rêve se sert d’un discours constitué, il ne
s’en sert pas du tout afin de donner un message, il s’en sert comme des objets, c’est-à-dire qu’il
se sert des mots et des significations elles-mêmes pour un autre usage.
Dans cette approche complètement novatrice, Freud distingue très bien le fait qu’il y a d’abord la
discursivité pour la discursivité, pour la capitalisation mais que, à travers ce même mouvement-
là, il peut y avoir quelque chose de tout à fait différent qui s’opère.
Par exemple, sans parler de la paranoïa, ni même du délire, une scène de jalousie : où étais-tu ?
Donne-moi des informations ! La capitalisation de l’information dans la jalousie, ce n’est pas
pour en savoir plus, parce qu’à la limite plus tu m’en diras et moins cela me satisfera, car la ques-
tion n’est pas de multiplier soit les informations du temps machinique, soit les données spatio-
temporelles, elle est précisément à l’inverse d’avoir une ressaisie subjective : qui es-tu ? qui suis-
je ? à travers cela. Et plus je vais demander des informations dans le sens de cette discursivité et
plus je vais approfondir au contraire un certain type d’appropriation unaire, qui est l’impuissan-
ce même de cette appropriation. C’est-à-dire plus je vais travailler dans ce sens-là, plus en fait je
vais travailler dans cet autre qui sera le fait d’une saisie unaire qui est totalement instable, totale-
ment insaisissable.
Dans ce tableau, je pourrais faire la même remarque pour ce qui est appropriation d’un univers :
dis-moi ce qu’est l’essence de la musique de Debussy ? Je pourrais décrire toutes les composantes
machiniques de cette musique mais évidemment jamais je ne pourrais saisir ce qu’est dans son
unarité la constellation « musique de Debussy ».
Là on serait amené à distinguer :
- d’une part des catégories dans ce régime-là qui seraient les parties de temporalisation qui relè-
vent de processus loin de l’équilibre.
- d’autre part celles qui sont à l’équilibre.
Ils sont loin de l’équilibre ici car ils introduisent une discontinuité absolument radicale. C’est-à-
dire qu’une nouvelle constellation d’univers c’est quelque chose qui ne s’inscrit pas dans les sys-
tèmes déjà existants.

Les séminaires de Félix Guattari / p. 6


Il y a un phénomène de rupture quand on veut saisir le caractère d’unarité de l’existence à travers
la jalousie. On n’a jamais l’équilibre. C’est un temps à un seul temps et qui pourtant ne garantit
absolument pas que ce temps soit acquis. Et comme en plus c’est un temps mortel et de naissan-
ce, on a tous les paradoxes d’un déséquilibre foncier de cette façon de battre le temps existentiel
territorialisé.
Il en va de même avec la temporalité des incorporels. Ils sont à la fois évidents, à savoir qu’on en
a un rapport d’affect de vérité incontournable, et pourtant on a rien à en dire du tout puisqu’ils
n’ont pas d’affirmation, on ne peut pas les coordonner, les saisir. Jamais on ne pourra saisir ce que
c’est que l’essence de la rose, de la folie, de la musique, etc. Ils sont donc dans un rapport de désé-
quilibre total et c’est même ce déséquilibre qui permet de faire qu’ensuite il y a rediscursivation
pour renvoi, production de processus loin de l’équilibre. Et il y a toujours cette coupure, cette
fêlure totale dans ce rapport loin de l’équilibre.
Reprenons les catégories de réversibilité et d’irréversibilité – réversibilité dans le carré des rap-
ports énergético-spatio-temporels, cela va de soi, à savoir qu’il y a des systèmes de réversibilité
relative dans le temps, à savoir que précisément on peut les enregistrer sur une ligne de temps, on
peut les calculer, les mémoriser, et on peut, du moins théoriquement, faire passer la bande à
l’envers.
Ceci dit, dans les processus machiniques, dans toute la physique non-linéaire, on voit que cette
réversibilité de notre représentation ne correspond pas à une série de processus machiniques qui
impliquent des mutations d’irréversibilité.
Mais alors ce qui est intéressant, c’est de ne pas faire coïncider (comme Stengers et Prigogine le
font) la réversibilité avec l’équilibre et l’irréversibilité avec loin de l’équilibre.
Ils nous semblait amusant, jusqu’à plus ample réflexion, de décoller les notions et de considérer
qu’il y a là en effet un carré de flux qui sont régis par des rapports d’équilibre dans la discursivi-
té et de réversibilité dans la territorialisation. Par ailleurs, on a aussi bien un carré qui est à la fois
irréversible et loin de l’équilibre. Donc on retrouverait les catégories classiques. Seulement on les
découpe en faisant apparaître une catégorie qui est à la fois en équilibre et en irréversibilité, qui
serait précisément tous les exemples physiques de le Nouvelle Alliance et qui nous montrerait que
ces exemples dans les phylum scientifiques ne sont pas du tout assimilables à ceux qui existent
dans les problématiques des incorporels. Car le risque à mon avis dans le systémisme prigogy-
nien, c’est d’assimiler ces deux dimensions et de considérer que les processus incorporels et tous
les engendrements de valeurs, d’univers soient assimilables à des processus loin de l’équilibre.
Donc, cela permettrait de faire éclater la dimension avec toujours le malaise de rabat un eu
scientiste.
Voilà : on aurait une dimension existentielle loin de l’équilibre et réversible. C’est le processus
que je disais : c’est réversible en ce sens que c’est l’éternel retour du temps battu pour soi-même,
mais celui que l’on ne peut pas mémoriser. Je suis toujours mon présent tel que je l’articule. Il
vient sans arrêt dans une réversibilité complète et pourtant il est en déséquilibre total donc je ne
peux pas l’inscrire, je ne peux même pas avoir une mémoire de mon existence, je peux avoir la
mémoire de mes souvenirs, de ce qui s’est inscrit dans toutes sortes de coordonnées, mais la
mémoire de mon existence, non.
Capitalisation du futur : capitalisation de la puissance potentielle de la répétition même, s’empa-
rer du processus mutationnel. C’est l’affirmation de la mutation en tant que telle, avant même
qu’elle soit articulée.

E - Et cela rejoint la différence donc entre plus-value de code et plus-value d’ordination.


Capitalisation du passé et capitalisation du futur.

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F - Exactement. Là on pourrait dire un capital d’existence qui est vide ; qui est à la fois complè-
tement désarmant et en même temps capital de coupures possibles, de processus loin de l’équi-
libre. C’est pour autant qu’il sera retourné dans l’autre sens qu’il sera processualisé.
Tous ces schémas-là ne sont, pour mémoire, que le bout de mes 4 triangles sémiotiques entre les
flux, les territoires sensibles, objets partiels ou contenu sémantique matériel et puis les dia-
grammes. Le schéma marche toujours avec un premier tenseur d’expression et un deuxième ten-
seur sémiotique. Un effet de représentation. Là on a donc cette ligne de temps qui se joue entre
une sorte de circonscription existentielle de flux qui va se discursiviser dans des schèmes.
Inversement, ici, on aura un territoire existentiel qui va dans un premier tenseur d’expression
emprunter des faits de code (de discursivité) mais il s’en fout parce que son objectif n’est pas d’en
arriver à cette discursivité pour elle-même et de la compléter sous une forme d’effet, mais il la
rabat immédiatement sur une territorialité sensible qui lui sert de représentation de son existant.
Par exemple, l’objet transitionnel de Winnicot. Vous avez un territoire existentiel qui va accro-
cher une discursivité, un bout de discours, un bout de tissu, quelque chose qui s’inscrit effective-
ment dans des systèmes signalétiques, mais pas pour leur finalité en tant que telle, peu importe
(comme dans le délire de jalousie) ce que tu m’en dis, ce qui compte, c’est que je puisse moi en
faire usage d’objet partiel ou d’objet transitionnel et que ce rapport, à ce moment-là, à un objet
paranoïaque transitionnel ou autre me représente mon existence en tant que territoire existentiel.
On pourrait continuer les 4 triangles pour voir que ces 4 axes de temporalisation sont en rapport
avec ces 4 types d’articulation de ces notions de flux, de territoires, etc.
Autrement dit, si l’opération marchait, on aurait fait éclater littéralement la notion de temps par
rapport à ces catégories de déterritorialisation et de discursivité. Et donc finalement, complète-
ment éclater les dimensions du temps physique et du temps subjectif puisqu’on aurait des sub-
jectivités relatives (et non pas une subjectivité molaire globale) qui s’inscrivent à ce moment-là
dans une certaine économie des flux, de territorialisation existentielle, avec tous les passages, les
inversions, les glissements possibles.

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Les séminaires
de Félix Guattari
Eric Alliez
L’or de B. Cendrars
Il s’agit d’essayer d’animer – littéralement – le schéma qu’a représenté Félix, à partir d’un livre
de Cendrars qui s’appelle L’Or. C’est vraiment plus un scénario qu’un livre, le scénario, disons,
d’un néo-western. Je vais donc distinguer – assez arbitrairement – un certain nombre de temps et
de plans, un peu comme si l’on était dans une salle de projections et que, à un moment donné, on
arrêtait la machine.

C’est une histoire, et c’est l’histoire du dénommé Johann August Suter, un général. Le sous-titre
en est :
« La merveilleuse histoire du général Johann August Suter » et je vais vous lire la dédicace :
« San Francisco
C’est là que tu lisais l’histoire du général Suter qui
a conquis la Californie aux États-Unis
et qui, milliardaire, a été ruiné par la découverte de
mines d’or sur ses terres
Tu as longtemps chassé dans la vallée du Sacramento
où j’ai travaillé au défrichement du sol. »

1/ Le premier temps de l’histoire (étant dit que comme dans toutes les bonnes histoires, le pre-
mier et le dernier temps appartiennent à un ordre différent) s’ouvre sur un homme dont on ne sait
pas très bien ce qu’il fait mais qui fuit… On ne sait pas très bien non plus ce qu’il fuit mais il
n’arrête pas de traverser. Il commence par traverser un petit village suisse, ensuite il traverse la
France où il va jusqu’au Havre.
Il va surtout traverser l’Atlantique pour aller, bien sûr, aux États-Unis, à New York. Cendrars note
très brièvement qu’il est issu d’une grande famille, une dynastie de papetiers, les Suter. C’est le
petit-fils et l’on ne comprend pas d’ailleurs pourquoi tout naturellement il ne s’inscrit pas dans
cette lignée capitalistique (échanges avec les villes d’Allemagne, du Sud, etc.). Mais lui, d’em-
blée, est absolument déterritorialisé par rapport à cette tradition, à ce phylum.
Dans ce premier temps on est vraiment au niveau de l’axe de persistance pure, c’est la redondan-
ce absolument vide, flux, territoire, la Suisse. Fuite, déterritorialisation, il n’y a littéralement rien.
Voici la seule et très brève présentation du personnage que fait, dans ce premier temps, Cendrars :
« À bord, il y a Johann August Suter, banqueroutier, fuyard, rôdeur, vagabond, voleur, escroc. »
Il fuit donc sans que l’on sache vraiment quoi : fuir, une aspiration comme ça, il n’y a rien, aucun
univers. Quand il traverse ce petit village suisse pour obtenir un passeport (que d’ailleurs il n’ob-
tiendra pas), tout le monde le regarde véritablement comme l’étranger, l’intrus, comme l’incon-
nu, celui qui est sans racines.
Donc, un premier temps dont il n’y a vraiment pas grand-chose à dire, si ce n’est que l’on est au
premier niveau : axe de persistance, flux, territoires. Il s’embarque et arrive à New York.

2/ Le deuxième temps est cette phase initiatique qui aboutit au point fort, la constitution de pola-
rités, d’objets : l’Ouest dans toute sa mythologie, la Californie.
Suter va faire 10 000 métiers dans la pure tradition des émigrants qui arrivent sans un sou… et
l’on est à nouveau sur un flux de déterritorialisation mais un peu différent parce que c’est immé-
diatement le voyage vers l’Ouest qui commence à l’intérieur même de la ville de New York : du

Les séminaires de Félix Guattari / p. 1


port il va s’enfoncer progressivement dans la ville elle-même, en allant d’un petit métier à un
autre : « comme toute la civilisation américaine, il se déplace lentement vers l’Ouest. » Puis com-
mence à apparaître cet objet mythique, l’Ouest. On ne sait pas encore très bien ce que c’est, si ce
n’est que c’est vraiment l’Eldorado, la Terre Promise et l’on sait, à ce niveau de l’histoire, qu’il
va falloir traverser des déserts.
Et là que fait Suter ? - Il passe son temps à écouter les gens ; il passe son temps à écouter des his-
toires sur l’Ouest et très lentement se constitue cet objet. Là on est au niveau des boucles sémio-
tiques. Cendrars insiste beaucoup sur le fait que ces gens racontent tous la même histoire, mais
avec des intonations différentes. Dans la partie droite du tableau – les incorporels – on est au
niveau des boucles sémiologiques, et puis bien sûr : matière signalétique à tous les niveaux pos-
sibles et imaginables, ne serait-ce qu’au niveau des « métiers » qu’il fait. C’est donc le triangle
de la syntagmatique existentielle, étant dit – et c’est tout l’objet de cet exposé – qu’il faut prendre
ce tableau de manière absolument non statique ; ce qui est important, c’est que la ligne hylémor-
phique n’est pas fixe. Le point où elle rencontre les machines concrètes et les idéalités est abso-
lument mouvant, et l’on voit bien qu’à ce premier niveau la ligne hylémorphique est au niveau
des points-signes, et là au niveau du signifiant – signifiant qui commence à se former comme tel :
l’Ouest, un flux de déterritorialisation. Alors, Cendrars écrit :
« Enfin il en sait le nom
La Californie
…………………………
Il est hanté. »

Dans cette phase initiatique, petit à petit, les boucles sémiologiques vont devenir redondances
sémantiques, et au niveau de la matière signalétique une répétition intensive commence à appa-
raître. Il s’agit de collecter un certain nombre de renseignements, pour y arriver, savoir que faire
là-bas, quels contacts prendre, quels types de machines commerciales créer pour se lancer dans
un ranch ; c’est vraiment le Far-West, c’est vraiment le Western !
Les boucles se retrouvent à un autre niveau car pour aller de New York à la Californie le trajet
n’est pas linéaire du tout : il va falloir passer par la Nouvelle Orléans, par le Missouri, remonter,
redescendre… donc, les boucles se retrouvent du côté des énergétiques.

3/ Le troisième temps, c’est le temps de la constitution d’une communauté primitive, avec là aussi
une hyperbole, à savoir le branchement sur des flux capitalistiques, mais à un niveau très élevé
puisqu’il s’agit, ni plus ni moins, de l’économie mondiale : lettres de crédit sur des banques en
Europe, branchement sur le commerce des esclaves et sur un certain type d’importation et d’ex-
portation de matières premières. C’est vraiment le délire capitalistique dans toute son actualisa-
tion. Et c’est aussi la loi de l’Ouest : la constitution d’une communauté, d’une totalité. « Six
semaines plus tard, la vallée offre un spectacle hallucinant. Le feu est passé là, le feu qui a couvé
sous la fumée âcre et basse des fougères et des arbrisseaux. Puis le feu a jailli comme une torche,
haute, droite, implacable, d’un seul coup. De tous les côtés se dressent maintenant des moignons
fumants, l’écorce tordue, les branches éclatées. Les grands solitaires sont encore debout, fendus,
roussis par la flamme.
Et l’on travaille. Les bœufs vont et viennent. Les mulets sont à la charrue. Les semences volent.
On n’a même pas le temps d’arracher les souches noircies et les sillons les contournent. Les bêtes
à cornes pataugent déjà dans les prairies marécageuses, les moutons sont sur les collines, les che-
vaux paissent dans un enclos entouré d’épines. - Au confluent des deux rivières on élève des ter-
rassements et le ranch s’édifie. Des arbres à peine équarris, des planches de six pouces d’épais-
seur entrent dans sa construction. Tout est solide, grand, vaste, conçu pour l’avenir. Les bâtiments
s’alignent, granges, magasins, réserves. Les ateliers sont au bord de l’eau ; le village canaque dans
une ravine. » (p. 61-62)
Les séminaires de Félix Guattari / p. 2
Il faut préciser que toute l’économie du ranch repose sur l’esclavage ; ce qu’a combiné Suter à
New York, c’est d’envoyer des esclaves canaques en Californie. Quand il arrive là, la Californie
n’est pas une terre sans histoire, au contraire, mais déjà une terre qui, au niveau de son agence-
ment, est en pleine décomposition : le Mexique est en train de s’effondrer, on y lutte pour le pou-
voir au sommet de l’appareil d’état. Et des communautés religieuses faisaient travailler (jésuites,
puis franciscaines) essentiellement des Indiens mais ces grandes propriétés tombent en décaden-
ce. C’est à ce moment-là qu’intervient Suter et il va pouvoir jouer sur ses rapports avec
Mexicains, Indiens, desperados et bandes rivales. C’est l’Ouest dans toute sa splendeur !
« Suter s’occupe de tout, dirige tout, surveille l’exécution des travaux jusque dans leurs moindres
détails, il est sur tous les chantiers à la fois et n’hésite pas à donner personnellement un coup de
main quand un homme fait défaut dans telle ou telle équipe. Des ponts sont jetés, des pistes tra-
cées, des marais desséchés, des étangs creusés, un puits, des abreuvoirs, des canalisations d’eau.
Une première palissade protège déjà la ferme ; un fortin est prévu. Des émissaires parcourent les
villages indiens, et 250 anciens protégés des Missions sont occupés dans les différents travaux
avec leurs femmes et leurs enfants. Tous les trois mois arrivent de nouveaux convois de Canaques
et les terres cultivées s’étendent à perte de vue. Une trentaine de Blancs établis dans le pays sont
venus se mettre à son service. Ce sont des Mormons. Suter les paie trois piastres par jour.
Et la prospérité ne tarde pas.
4 000 bœufs, 1 200 vaches, 1 500 chevaux et mulets, 12 000 moutons s’égaillent autour de la
Nouvelle-Helvétie, à quelques journées de marche à la ronde. Les moissons rapportent du 530 %
et les greniers sont pleins à crever.
Dès la fin de la deuxième année, Suter achète aux Russes qui se retirent les belles fermes sur la
côte, près de Fort Bodega. Il les paie 40 000 dollars comptant. Il se propose d’y faire de l’éleva-
ge en grand et, particulièrement, d’y améliorer la race bovine. » (pp. 62-63).
Là un certain nombre de machines concrètes sont montrées et se machinent. Des idéalités com-
mencent à apparaître, ne serait-ce que la manière dont il va dénommer ce ranch, la Nouvelle-
Helvétie, et déjà un principe d’ordre tout à fait phalanstérien est là.
Donc, évidemment on passe à un autre triangle. La ligne hylémorphique cela veut dire littérale-
ment : la ligne d’information de la matière. Donc, une tension diagrammatique se fait et l’on voit
bien cette connexion avec les flux capitalistiques et avec tout ce que ça implique.
Deux types de consistances se mettent en place : résonance signifiante de la Nouvelle-Helvétie,
mais aussi bien sûr, un certain type de consistance axiomatique, parce que tout cela marche, fonc-
tionne et un certain principe d’organisation « axiomatique » se met en place.
De l’autre côté, il est évident que cela implique un certain type de consistance pragmatique : des
contacts, des agencements, des transformations de matière, etc. Mais aussi, bien sûr, un certain
type de consistance machinique qui va former le triangle diagrammatique dont Félix a parlé tout
à l’heure.
Voyons un peu le principe d’ordre et d’organisation qui se met en place :
« Malgré les luttes, les batailles, les complications politiques, l’état de révolution latente, les
assassinats, les incendies, Johann August Suter réalisait son plan méthodiquement.
La Nouvelle-Helvétie prenait tournure.
Les maisons d’habitation, la ferme, les principaux bâtiments, les réserves de grain, les dépôts
étaient maintenant entourés d’un mur de cinq pieds d’épaisseur et de douze pieds de haut. À
chaque angle s’élevait un bastion rectangulaire muni de trois canons. Six autres pièces défen-
daient l’entrée principale. La garnison permanente était de 100 hommes. En outre, des patrouilles
et des rondes parcouraient toute l’année l’immense domaine. Les hommes de troupe, racolés dans
les bars d’Honolulu, étaient mariés à des femmes californiennes qui les accompagnaient dans tous
leurs déplacements, portant le bagage, pilant le maïs et fabriquant les balles et les cartouches. En
cas de danger tout le monde se rabattait sur le fortin et venait renforcer la garnison. Deux petits

Les séminaires de Félix Guattari / p. 3


bateaux armés de canons étaient à l’ancre devant le fort, prêts à remonter soit le Rio de los
Americanos, soit le Sacramento.
Les directeurs des moulins, des scieries où se débitaient les arbres géants du pays, des innom-
brables ateliers, étaient pour la plupart des charpentiers de bord, des timoniers ou des maîtres
d’équipage que l’on faisait déserter des voiliers en escale sur la côte en leur promettant une solde
de cinq piastres par jour. » (pp. 66-67).

Voyons un peu le genre de trafic auquel se livre Suter : « Des chevaux, des peaux, du talc, du fro-
ment, de la farine, du maıs, de la viande séchée, du fromage, du beurre, des planches, du saumon
fumé étaient journellement embarqués. Suter expédiait ses produits à Van Couver, à Sitka, aux
îles Sandwich, et dans tous les ports mexicains et sud-américains ; mais il approvisionnait surtout
les nombreux navires qui venaient maintenant jeter l’ancre dans la baie. C’est dans cet état de
prospérité et d’activité que le capitaine Frémont trouva la Nouvelle-Helvétie quand il descendit
des montagnes après sa mémorable traversée de la Sierra Nevada. Suter s’était porté à sa ren-
contre avec une escorte de 25 hommes splendidement équipés. Les bêtes étaient des étalons.
L’uniforme des cavaliers, d’un drap vert sombre relevé d’un passepoil jaune. Le chapeau incliné
sur l’oreille, les gars avaient l’allure martiale. Ils étaient tous jeunes, vigoureux, bien disciplinés.
D’innombrables troupeaux paissaient dans les grasses prairies, des bêtes de choix. Les vergers
regorgeaient de fruits. Dans les potagers, les légumes du vieux monde voisinaient avec ceux des
contrées tropicales. Partout des fontaines et des canaux. Les villages canaques étaient propres.
Tout le monde était à son travail. Il régnait partout le plus bel ordre. Des allées de magnolias, de
palmiers, de bananiers, de camphriers, d’orangers, de citronniers, de poivriers, traversaient les
vastes cultures pour converger vers la ferme. Les murs de l’hacienda disparaissaient sous les bou-
gainvillers, les roses grimpantes, les géraniums charnus. Un rideau de jasmin tombait devant la
porte du maître. » (pp. 67-68).

Suter finit par présider un immense banquet, entouré de ses collaborateurs et, ajoute Cendrars
« parmi les convives était le gouverneur Alvarado » (p. 69).
Tout va trop bien, on le sent, c’est la logique de l’accumulation dans toute sa splendeur ; Suter est
en passe de devenir l’homme le plus riche du monde. Son état est plus grand que la France, car
pour loyaux services, les Mexicains lui donnent sans arrêt des terres nouvelles. Est-ce une spira-
le sans fin ?

4/ Le quatrième temps ne peut être qu’un tremblement de terre et ce tremblement de terre, c’est
l’or ! Une toute autre composante, donc, intervient. La ligne hylémorphique va se coller au niveau
de la ligne de transistance (univers et phylum) et évidemment, à ce point il y a éclatement abso-
lu de l’ancienne configuration territoriale. La déterritorialisation s’accélère au maximum. Des
devenirs machiniques fuient de partout et l’on passe d’une logique de l’accumulation à une
logique de pillage. Là nous ne sommes plus au niveau d’un triangle diagrammatique équilibré
mais il y a littéralement un court-circuit diagrammatique :
« Johann August Suter, je ne dirai pas le premier milliardaire américain, mais le premier multi-
millionnaire des États-Unis, est ruiné par un coup de pioche. » (p. 80).
« Il a quarante-cinq ans.
Et après avoir tout bravé, tout risqué, tout osé et s’être fait “une vie”, il est ruiné par la découverte
des mines d’or sur ses terres.
Les plus riches mines du monde.
Les plus grosses pépites.
C’est le filon. » (p. 81)

Les séminaires de Félix Guattari / p. 4


Alors là on a envie de dire : c’est vraiment le phylum ! Il n’y a aucune ambiguïté possible et l’on
va voir quels types de télescopages vont s’opérer. À la suite du fameux coup de pioche des cen-
taines de milliers d’émigrés déferlent sur ses terres californiennes, et même si les 2/3 crèvent en
route, il en reste quand même beaucoup. Ce merveilleux ranch de la Nouvelle-Helvétie est alors
complètement détruit, déstructuré, ravagé, il n’en reste rien, il y a des toiles de tentes partout, plus
rien ne fonctionne, les ouvriers, les esclaves s’en vont parce que, évidemment, ils ne vont pas
continuer à travailler pour cinq piastres par jour. C’est la désorganisation totale, et la belle logique
de l’accumulation progressive, telle que pouvait nous en parler Max Weber, est détruite ; et l’hy-
perbole de ce quatrième temps, c’est l’apparition d’une espèce humaine un peu spéciale, diffé-
rente de ce qu’on avait vu jusqu’à présent dans l’Ouest : ce sont les hommes de loi, c’est-à-dire
aussi les hommes de l’Est que Suter déteste : « Johann August Suter s’est retiré dans son ermita-
ge. Il a ramené ce qu’il a pu de ses troupeaux. Malgré les événements, la première récolte lui rap-
porte encore 40 000 boisseaux. Ses vignobles, ses vergers semblent bénis. Il pourrait encore
exploiter tout cela, car il y a dans la contrée disette de vivres, l’importation ne va pas de pair avec
l’immigration folle, et la nuée des chercheurs d’or est plus d’une fois menacée de famine. »
(p. 100). Donc, au niveau d’une économie capitalistique, on pourrait tout à fait imaginer une
conversion de Suter, mais on va voir que, au niveau des idéalités qui l’habitaient, ce n’était pas
exactement ça :
« … Il n’y a plus de bras pour les cultures, il n’y a pas un seul berger.
Il pourrait encore refaire fortune, spéculer, profiter de la hausse vertigineuse des denrées alimen-
taires ; mais à quoi bon ?
Il voit maintenant tomber ses réserves de grains et bientôt la fin de ses provisions.
D’autres feront fortune.
Il laisse faire.
Il ne fait rien.
Il ne fait rien.
Il assiste impassible à la prise en possession et au partage de ses terres. On établit des titres de
propriété. Un nouveau cadastre s’enregistre. Les derniers arrivants sont accompagnés d’hommes
de loi. » (p. 101).
La Californie, cet espèce de territoire sauvage, subit les rigueurs du cadastre, des hommes de loi
qui arrivent de Washington. Un autre univers apparaît, d’autres phylums et il y a court-circuit dia-
grammatique.
Parallèlement à l’effondrement de l’horizon et du plan qu’il a créé pour lui, ce temps est celui de
la remontée de la ligne hylémorphique.
« En septembre 1850, la Californie entre régulièrement dans la confédération des États-Unis.
C’est un État enfin doté de fonctionnaires et de magistrats, un corps constitutionnellement au
grand complet.
Alors commence une série de procès prodigieux, coûteux, inutiles.
La Loi.
La Loi impuissante.
Les hommes de loi que Johann August Suter méprise. » (p. 103).
Que fait alors Suter ? Il va se lancer dans un procès perdu d’avance parce qu’on ne voit pas très
bien quelle est sa force, quelle est sa puissance face à ce nouvel univers et aux phylums qui se
mettent en place.
De nouveau il y aura un grand banquet avec tous les représentants, le gouverneur et Suter y sera
fêté comme le héros national, l’homme qui a découvert la Californie, celui qui a lancé la prospé-
rité sur ses terres, etc. Et là on est vraiment à droite du tableau au niveau du triangle sémiotique.
Fêté, il entend des discours, il ne comprend pas du tout ce qui se passe. C’est vraiment au niveau

Les séminaires de Félix Guattari / p. 5


du triangle sémiotique la consécration totale et c’est intéressant parce qu’on voit donc l’affaisse-
ment de cet univers qui n’empêche absolument pas qu’au niveau sémiotique. ça tienne.
Sur ce, il se lance dans ce procès fou parce qu’alors cela veut dire qu’il est le propriétaire légal
de cinq villes, dont San Francisco, des 9/10 des mines d’or puisqu’il se trouve que c’est sur sa
propriété qu’est le plus gros filon. Il a des prétentions qui peuvent paraître folles mais dans une
logique américaine et plus particulièrement de droit de propriété, l’affaire est justifiable et
logique. Mais on se doute bien que cela pose quand même quelques problèmes au niveau de la
consistance générale du nouvel agencement qui vient de se mettre en place.
Le feu, dans ce nouvel agencement, prendra une toute autre signification. On se rappelle que
lorsque Suter est arrivé, le feu participait quelque part de cette logique d’accumulation : c’était
bien, ça servait à faire brûler la terre, à la rendre fertile, etc. Maintenant, au contraire, le feu
devient une machine de guerre contre lui, tuant concrètement son fils (il faut dire que, entre-
temps, la famille est arrivée pour assister à l’effondrement de l’univers-Suter, sa femme est déjà
morte en arrivant). Deux jours après le banquet (sémiotiquement triomphal), Suter pour son pro-
cès trouve un homme de loi fou qui prend les choses à la lettre, au niveau du triangle sémiotique.
Sans comprendre qu’il était passé ailleurs, il lui donne raison.
Suter saute de joie, enfourche son cheval et arrive dans le ranch du juge qui lui a donné raison.
Celui-ci lui dit « heureusement que vous arrivez parce qu’il y a des lueurs étranges à l’horizon,
j’avais peur que vous soyez pris là-dedans » : c’est la Nouvelle-Helvétie qui est en train de flam-
ber ! Suter se précipite pour trouver un tas de ruines fumantes… Le diagrammatisme a changé de
registre, il n’y a plus rien, pour Suter c’est l’effondrement.
Alors là on se dit : il va revenir comme au début, ça va être le retour à l’axe de persistance, à la
redondance, mais on va voir que pas du tout. Suter va se brancher sur un autre univers et se mettre
à délirer, comme par hasard, sur l’Apocalypse.
« Johann August Suter ne peut oublier le coup qui l’a frappé. Il est en proie à une sombre terreur.
Il s’éloigne de plus en plus des travaux de la ferme et cette nouvelle mise en train n’absorbe plus
comme autrefois toutes ses facultés (l’économie de la terre au niveau de l’imaginaire ne fonc-
tionne plus du tout). Tout cela ne l’intéresse plus guère et ses enfants peuvent très bien y suffire
et réussir en suivant ses indications. Lui se plonge dans la lecture de l’Apocalypse. Il se pose des
tas de questions auxquelles il ne sait comment répondre. Il croit avoir été toute sa vie un instru-
ment entre les mains du Tout-Puissant. Il cherche à deviner dans quel but, pour quelle raison. Et
il a peur. Lui, l’homme d’action par excellence, lui qui n’a jamais hésité, hésite maintenant. Il
devient renfermé, méfiant, sournois, avare. Il est plein de scrupules. La découverte des mines d’or
l’a blanchi barbe et cheveux ; aujourd’hui, l’inquiétude secrète qui le ronge courbe et ploie sa
grande taille de chef. Il va vêtu d’une longue robe de haine et porte un petit bonnet en peau de
lapin. Sa parole devient trébuchante. Ses yeux fuyants. La nuit, il ne dort pas.
L’Or.
L’Or l’a ruiné
Il ne comprend pas. L’or, tout cet or extrait depuis quatre ans et tout l’or qu’on extraira encore lui
appartient. On l’a volé. Il cherche d’en estimer mentalement la valeur, de formuler un chiffre.
100 millions de dollars, un milliard ? Dieu, la tête lui tourne à la pensée qu’il n’en aura jamais un
sou. C’est une injustice. À qui s’adresser, Seigneur ? Et tous ces hommes qui sont venus détrui-
re ma vie, pourquoi ? Ils ont incendié mes moulins, pillé et dévasté mes plantations, volé et abat-
tu mes troupeaux, ruiné mon immense labeur, est-ce juste ? Et maintenant, après s’être assassinés
entre eux, ils fondent des familles, des villages, des villes et s’organisent sur mes terres, à l’abri
de la Loi. Si c’est dans l’ordre des choses, Seigneur, pourquoi ne puis-je moi aussi en profiter et
pourquoi ai-je mérité un si total malheur ? Toutes ces villes, toutes ces villes m’appartiennent
après tout, et les villages, et les familles, et les gens, leur travail, leurs bestiaux, leur bonheur. Mon

Les séminaires de Félix Guattari / p. 6


Dieu, que faire ? Tout s’est fracassé entre mes mains, biens, fortune, honneur, la Nouvelle-
Helvétie et Anna, cette pauvre femme. Est-ce possible et pourquoi Suter cherche une aide, un
conseil, un appui autour de lui ; mais tout se dérobe au point qu’il croit par moments ses maux
imaginaires. Alors, par un étrange retour sur lui-même, il songe avec honte à son enfance, à la
religion, à sa mère, à son père, à ce milieu d’honneur et de travail, et surtout à son grand-père, à
cet homme intègre, à cet homme d’ordre et de justice.
Il est victime d’un mirage.
Il se retourne de plus en plus vers sa lointaine petite patrie ; il songe à ce coin paisible de la vieille
Europe où tout est calme réglé, à sa place. Tout y est bien ordonné, les ponts, les canaux, les
routes. Les maisons sont debout depuis toujours. La vie des habitants est sans histoire : on y tra-
vaille, on y est heureux. Il revoit Rünenterg comme sur une image. Il pense à la fontaine dans
laquelle il a craché en partant. Il voudrait y retourner et mourir. » (pp. 119-121).
Ce qui est important ici, c’est cette petite chose : « la vie des habitants est sans histoire », parce
qu’évidemment, ce qui apparaît dans ce court-circuit diagrammatique, c’est véritablement l’ir-
ruption de l’histoire et l’irruption du temps de l’histoire : jusque là on était dans un temps
mythique, éthéré, dans un temps de Terre Promise.

5/ Cinquième temps. On est passé dans un monde tout à fait kafkaïen, le monde de la loi, le monde
de l’Est ; l’État est partout et l’on se ré-envoie ce pauvre Suter d’un bureau à un autre, on se
moque de lui, il devient un clochard, un certain nombre d’escrocs se sont greffés sur lui pour sou-
tirer une pension qu’avait réussi à lui faire obtenir le petit juge qui lui avait donné raison au début.
Dans son délire apocalyptique, Suter va enfin se brancher sur une secte adamite tout à fait capi-
talistique, avec trafic en grand ; cette secte, elle, a vraiment bien compris la mutation, c’est
Moon…

F - Ce qui me semble intéressant dans cette approche, c’est que, effectivement, on a une compo-
sante pathologique : un type fout le camp comme ça et, au lieu d’aller à l’asile, il traverse
l’Atlantique. Là il tombe dans un treillis d’anciens bagnards, de cinglés et là il est bien adapté.
Là-dessus il attrape au passage (et je crois qu’Eric l’a très bien montré) les mythes locaux, qui
sont fragiles et peu consistants. Et il attrape le mythe qui monte, qui prend une consistance para-
digmatique, le mythe de l’Ouest. En même temps il accumule des technologies (argent, voyages,
déplacements) très précises, car c’est extrêmement complexe de franchir les Rocheuses, etc. et de
survivre dans ce type de pays. Il attrape les technologies politiques – que les communautés reli-
gieuses n’avaient pas et il trouve le moyen d’associer une force militaire, une force politique,
d’importer un nouveau type d’esclavage (ce qui semble un coup de génie). Donc, il stabilise un
territoire, il stabilise un agencement – mais qui fait quoi ? C’est là qu’il faut tout à fait changer
de registre : puisque là on a un inconscient psychotique, là on a l’inconscient névrotique ou l’in-
conscient normal, les bip qui fonctionnent ça va, ça va pas, ça va à peu près… Là, on a toutes les
machines concrètes et ce qui se passe là, c’est une montée irrésistible du miracle économique.
Que représente ce fonctionnement ? Ce miracle avait existé un petit peu du temps des commu-
nautés franciscaines, avant les Mexicains qui avaient dévasté toutes les territorialités existantes
(alcool, esclavage, maladies, etc.). Lui a trouvé une formule institutionnelle concrète et mythique
– et aussi axiomatique comme tu le soulignais un mode de fonctionnement permettant que ça
marche.
Mais alors ! là je crois qu’il faut le souligner d’une autre façon, il y a un autre élément. C’est que,
si vous mettez ça dans ce schéma, tout est parfait, ça peut croître indéfiniment selon les perspec-
tives de Max Weber (logique de multiplication). Mais une seule chose manque dans ce schéma :
c’est le triangle machinique abstrait de la situation – à savoir qu’il y a des phylum de toutes
natures, des univers qui se profilent là, avec leur consistance machinique qui cristallise à ce
moment-là.
Les séminaires de Félix Guattari / p. 7
Il y a le problème des phylum d’or et le problème – objectivement – des flux d’or qui sont requis
au niveau de l’économie du marché mondial à ce moment-là : il y a une demande d’or. Il y a le
fait que la Californie est d’ores et déjà, du point de vue géopolitique, un carrefour stratégique
considérable (d’après une chronique, des gens qui viennent de Chine passent maintenant par la
Californie ou le Mexique) et déjà des implantations économiques, des flux s’instituent. Déjà le
terme de l’Ouest prend sa consistance objective, indépendamment du fait que les gens en aient
conscience, et que concrètement il y a déjà des voyageurs, des machines.
Donc lui, que fait-il avec son agencement là ? La seule chose qui ne va pas dans son truc, c’est
que cela marche trop bien ! C’est qu’il percute un univers capitalistique mutant à très grande
échelle (flux démographiques, économiques, flux d’or, etc.). C’est à ce moment-là qu’il y a ce
court-circuit. Son agencement a cette brusque mutation qui le conduit, lui, à zéro, à redevenir pour
de bon psychotique, pour de bon cinglé, mais il fait un point d’attraction, un grand Autre de désir
incroyable, à savoir que ce sont des milliers de gens du monde entier qui sont polarisés vers la
Californie, vers Suter, vers le miracle. Il est identifié à ça. Maintenant encore la Californie reste
un domaine moteur…
Cette dimension du triangle machinique abstrait est une dimension fondamentale de l’inconscient
de cette situation puisque c’est elle qui lui donne sa consistance (sinon, il y aurait très bien pu
avoir une nouvelle Nouvelle-Helvétie…).

P - De l’or, il y en avait dans bien d’autres endroits qu’en Californie, mais il a bien fallu donc
ce… « capitalisme de vauriens » (F.)… Il fallait que ça vienne nécessairement se greffer sur
quelque chose de préexistant qui en fournissait une image mythique. Pourquoi sont-ils venus don-
ner leurs coups de pioche là, alors qu’il y avait beaucoup plus d’or au Canada, en Alaska, etc ?
Parce que là, il y avait de la prospérité déjà, des formes sociales…

F - Il y avait déjà les consistances incorporelles et les consistances machiniques réelles et elles
ont créé une sorte de « terrain » (terrain à la fois dans les incorporels et dans les flux énergétiques,
sémiotiques, etc.) qui mettait la situation en état de surfusion. Lui est venu s’y prendre les pieds.
Il y avait vraiment trop de connexions comme disait A. Il a fait vraiment ce qu’il fallait pour
déclencher tout le système qui a totalement basculé sous ses pieds.

P - Autre chose m’a frappé dans cette histoire : il est parti de Suisse pour fuir, finalement, un sys-
tème bancaire et financier. Là-bas il construit quelque chose qui est probablement antérieur, qui
est de l’ordre de ses parents, grands-parents ou arrière grands-parents, et il se retrouve brutale-
ment confronté à un retour en force fantastique de ce qu’il a voulu fuir.

A - Tout à fait ! Moi je dis que, dans la psychose, il y a un décalage de générations.

E - Ce qui est important, c’est que le triangle du haut, quelque part, est là depuis le début. Je
prends par exemple une ambivalence dans le terme or qui est tout à fait centrale. Quand cet objet
commence à se former pour lui – la Californie, l’Ouest – c’est essentiellement « des fruits d’or et
d’argent qui poussent partout ». Donc, c’est effectivement là depuis le début, en état de surfusion
de potentialité.
Il faut aussi encore insister sur l’autonomisation possible et vraiment jusqu’à l’antagonisme des
deux parties du tableau (d’un côté logique de type énergétique, de l’autre de type incorporel).
- Et donc maintenant, dernières phrases du scénario : « Par un chaud après-midi de juin, le géné-
ral est assis sur la dernière marche de l’escalier monumental qui mène au palais du Congrès. Sa
tête est vide comme celle de beaucoup de vieillards, c’est un rare moment de bien-être, il ne fait
que chauffer sa vieille carcasse au soleil.

Les séminaires de Félix Guattari / p. 8


— Je suis le général. Oui. Je suis le général, ral.
Tout à coup un môme de sept ans dévale quatre à quatre le grand escalier de marbre, c’est Dick
Price, le petit marchand d’allumettes, le préféré du général.
— Général ! général ! crie-t-il à Suter en lui sautant au cou, général ! tu as gagné ! Le Congrès
vient de se prononcer ! Il te donne 100 millions de dollars !
— C’est bien vrai ? c’est bien vrai ? tu en es sûr ? lui demande Suter tenant l’enfant étroitement
embrassé.
— Mais oui, général, même que Jim et Bob sont partis, il paraît que c’est déjà dans les journaux.
Ils vont en vendre ! et moi aussi je vais en faire des journaux ce soir, des tas !
Suter ne remarque pas 7 petits voyous qui se tordent comme des gnomes sous le haut portique du
Congrès et qui rigolent et font des signes à leur petit copain. Il s’est dressé tout raide, n’a dit qu’un
mot : « Merci ! » puis il a battu l’air des bras et est tombé tout d’une pièce.
Le général Johann August Suter est mort le 17 juin 1880, à 3 heures de l’après-midi.
Le Congrès n’avait même pas siégé ce jour-là.

Les gamins se sont sauvés.

L’heure sonne dans l’immense place déserte et comme le soleil tourne, l’ombre gigantesque du
palais du Congrès recouvre bientôt le cadavre du général. »

Les séminaires de Félix Guattari / p. 9


GILLES CHATELET

L’enchantement du virtuel

J E VAIS VOUS PARLER UN PEU DU VIRTUEL et de ce que j’ai


appelé « l’enchantement du virtuel », formule provocatrice.
C’est beaucoup plus ambigu que cela ne paraît. Ce n’est pas
du tout « enchanteur ». Je vais essayer simplement de déga-
ger comment la virtualité permet d’intervenir dans la
construction des concepts physico-mathématiques. Je me res-
treins à ce domaine (qui est déjà considérable !), avec
quelques exemples seulement. Pourquoi la virtualité est-elle Ce texte a été rédigé
liée à la physique mathématique ? Je vais expliquer très briè- d’après l’exposé du
3 juin 1986 au Collège
vement comment j’en suis venu là. International de
Rappelons que la métaphysique d’Aristote distingue deux Philosophie.
types d’êtres : les êtres mathématiques qui sont dans l’éter-
nité et qui n’ont pas d’existence par eux-mêmes (1) ; à 1. Ils ne sont pas
« séparés ».
l’extrême opposé, les êtres physiques qui, eux, ont une exis-
tence séparée, mais ne sont pas éternels. Donc on a deux
natures qui s’affrontent, une nature mathématique et une
nature physique. Et pourtant la physique mathématique a été
construite, elle est possible, et de plus elle fonctionne, et
même très bien. Avec Aristote, il y avait la théologie : les
natures mathématiques étaient là, les natures physiques étaient
là et vous aviez des êtres au-dessus, d’un ordre supérieur, qui
permettaient d’assurer la cohésion des deux choses. Sinon
c’est le chaos. Seule, il faut bien le dire, la civilisation occi-
dentale a compris qu’on peut maîtriser ce chaos qui résulte de
la confrontation des êtres physiques et des êtres mathéma-
tiques. En tout cas, il faut voir là un enjeu métaphysique tout

CHIMERES 1
GILLES CHATELET

à fait fondamental ; en quoi cela intéresse-t-il la virtualité, je 2. Le véritable


vais le dire tout de suite. scandale galiléen :
Géométrie et Physique
Je vais centrer la chose. Un tout petit concept comme la vir- sont homologues.
tualité engage tous les rapports entre la physique et les Bien plus important
mathématiques. que la terre qui
Il y a bien sûr cette « épistémologie » qui rôde, qui voit les tourne !
mathématiques comme étant « abstraites ». Quand j’entends
cela, ça me fait bondir au plafond, les mathématiques « abs-
traites » ! Ce que ce terme peut avoir l’air odieux. Abstrait !
La physique, elle, serait concrète, étant censée s’appliquer,
être dans la nature, dans le réel. Je résume un peu les banali-
tés que les gens racontent sur ce domaine.
En fait si on regarde comment se construisent les grands
concepts de la physico-mathématique, on voit que ce n’est pas
du tout comme cela que ça fonctionne. Effectivement, si on
regarde constamment deux êtres l’un en face de l’autre : des
êtres qui relèveraient de l’esprit, qui seraient les êtres mathé-
matiques, construits avec la seule intelligence ; d’autre part
les êtres physiques qui seraient complètement transcendants,
déjà complètement immergés dans l’actuel, il y a nécessaire-
ment un paradoxe. C’est consternant ! on est pris dans un
dilemme.
Pour Aristote l’espace abstrait n’existait pas, c’était simple-
ment l’espace « entre » les choses. À partir du moment où une
théologie était possible, qui groupait les deux ordres d’êtres,
l’espace n’avait pas à être un espace abstrait, tel que nous le
connaissons. C’était simplement immergé entre les choses,
déjà actualisé. Donc pour arriver à faire une physique mathé-
matique, il fallait d’abord construire un espace abstrait, homo-
gène, dans lequel pouvaient ensuite s’immerger les choses.
La physique mathématique implique déjà l’obligation de
construire un espace abstrait pour arriver à dire quelque
chose. Que les êtres physiques ne soient pas complètement
transcendants et que déjà la géométrie « apprivoise » (2) les
êtres physiques, ça c’est la grande idée de Galilée. Et ce n’est
pas du tout une hypothèse au sens d’une « hypothèse de tra-
vail », c’est un coup d’audace, (il dit cela sur un ton extrê-
mement violent) il a raison car c’est un coup d’état. Il dit, je
le transcris en termes modernes : de toutes façons, s’il y a un
espoir, si on veut garder l’intelligibilité en disloquant la méta-

CHIMERES 2
L’enchantement du virtuel

physique d’Aristote, il faut qu’il y ait une espèce de rapport


entre la genèse des concepts mathématiques et celle des
concepts physiques.
Alors comment s’inscrit la virtualité là-dedans ? Je vais aller
très vite en passant à Leibnitz, car je crois que c’est Leibnitz
qui a compris tout l’enjeu de cette virtualité. Où en était-on à
ce moment-là ? Il y avait les « Cartésiens », mais subsistait
encore une sorte de domination de la « géométrie », prise dans
son mauvais sens, au sens des figures, des choses fixes
comme points dans l’espace. (Même si à l’époque de
Descartes c’était un progrès considérable !) Mais en tous cas
Leibnitz dit « ça ne va pas parce que les sphères ne brûlent
pas » ; ça paraît idiot mais c’est génial. Effectivement les
sphères ne brûlent pas. Les points, ça ne pèse rien ! Leibnitz
considère que le cercle ce n’est pas une chose qui est immer-
gée dans un espace, ce n’est pas un ensemble de points
comme on le définit dans les manuels. Il dit qu’au fond les
points, ce sont déjà des sources de choses. Il faut les com-
prendre, mathématiquement même, comme des créateurs de
« possibilités ». Je préfère le terme de virtuel. Un point, pour
Leibnitz c’est l’intersection de droites. Il avait déjà tout à fait
l’idée du dualisme projectif. Il veut faire vivre ces points ! :
les sphères commenceront à brûler ou les points commence-
ront à peser si on sait les capter correctement, non comme des
« figures géométriques », mais bien comme des puissances
d’explosion. C’est ainsi qu’il faut comprendre le calcul diffé-
rentiel. Pour Leibnitz et pour les géomètres algébriques
modernes, une figure, je prends une courbe par exemple
(quelqu’un qui ne connaît pas les maths voit ça comme un
dessin), on y voit tout de suite un croisement et une possibi-
lité d’organiser la structure à partir de ce croisement. Les

points ne sont plus des points en tant qu’ils sont le résultat


d’une désignation une manière de pointer une chose ; la dési-
gnation assassine toute virtualité… au moment même où j’ai
désigné la chose ; ce qui est très drôle dans la désignation

CHIMERES 3
GILLES CHATELET

c’est qu’effectivement il y a un côté sensible, quelque chose


d’extrêmement riche et en même temps d’extrêmement
pauvre : à partir du moment où j’ai désigné un point, tout est
dit. « J’en ai trop dit ! » Il doit y avoir une théorie du texte
assez proche… Il y a un roman de la géométrie à écrire.
Le point ce n’est pas effectivement seulement une manière de
désigner, pour un géomètre algébriste (et cela va expliquer
après comment la physico-mathématique est possible), c’est
un quotient de polynome… etc. Systématiquement comme le
comprend Leibnitz c’est une manière de voir cela (la géomé-
trie) comme des puissances de mouvement, des puissances
d’explosion. Les points sont des puissances d’explosion de
droites, des intersections de droites, et d’un point de vue
moderne dans la géométrie algébrique, ces points-là sont des
intersections de courbes.
J’ai l’air de dévier si je parle d’Abel mais c’est lié à cette his-
toire de points de Leibnitz. Abel a démontré un grand théo-
rème, (les mathématiciens disent que c’est génial). Si on
regarde profondément la démonstration, on voit que c’est tout
à fait lié à ce genre d’idées.
Pour Abel, il s’agit d’une courbe quelconque et pour étudier
un certain nombre d’intégrales (les relations entre des inté-
grales prises sur la même courbe), je ne vais pas rentrer dans
le détail, c’est quelque chose de compliqué, il ne considère
plus la courbe comme étant fixée, (on disait « proposée »,
c’est prodigieux !), il ne voit plus la courbe comme proposée
mais comme puissance à recevoir des intersections, ce qu’on
appelle des faisceaux de courbes (tout le monde connaît les
faisceaux de cercles, je ne vais pas revenir là-dessus !). Mais
cela n’est jamais enseigné dans les manuels au lycée. Moi je
me rappelle très bien, en « taupe », on dit : vous avez un
cercle, des figures, des ensembles de points, c’est la façon
dont c’est enseigné maintenant même, des ensembles de
points dans le plan, etc. Eh bien là, il y a des quantités de
choses qui sont justes et en même temps qui déforment
l’esprit. On voit cela comme un ensemble, quelque chose qui
a un côté amorphe et abstrait (effectivement j’ai été très
méchant avec le mot « abstrait », ici c’est « abstrait » au sens
où on a littéralement soutiré la détermination, ce qui par
conséquent laisse une espèce de cadavre !). Cette courbe, le

CHIMERES 4
L’enchantement du virtuel

mathématicien en sortira telle équation mais n’en sortira pas


le théorème d’Abel qui, lui, voit cette courbe comme une pos-
sibilité de faire passer des faisceaux de courbes à travers eux.

Je ne donne pas du tout la raison des choses, mais en tous cas


retenez cette idée extraordinaire de provoquer, de démanger
la courbe. La courbe « proposée », c’est celle-là et voilà la
courbe « adjointe » ou le faisceau de courbes adjointes.
Démanger les courbes, il y a vraiment provocation, provoca-
tion rationnelle. En quoi cela m’intéresse particulièrement,
c’est que j’essaie de couvrir comme Bachelard, le rationa-
lisme qui accompagne la physique mathématique, et je crois
que c’est un des secrets de la chose, effectivement cette
manière qu’a la mathématique, de façon complètement expé-
rimentale, de gratter certains points, qu’on appelle des sin-
gularités. Il faut vraiment comprendre comment les objets
naissent de cette démangeaison. Et je crois que c’est là.
Cette manière de démanger les êtres les plus abstraits est en
fait une espèce de schème expérimental « physique ». Par
conséquent, dans ce cas, la physique mathématique est pos-
sible puisqu’effectivement c’est la même démangeaison. Il ne
s’agit pas de dire que la mathématique, « c’est abstrait » et
que la physique on peut la comprendre ensuite a posteriori.
Pas du tout ! Ce que je prétends, c’est qu’effectivement, il y
a une manière de démanger le réel mathématique avec les sin-
gularités, comme je l’ai expliqué là systématiquement, en
considérant telle courbe comme une puissance de choses à
croiser (des tas de courbes qui se déforment et un certain
nombre d’invariants qui peuvent subsister, par exemple).
L’idée directrice de ma recherche est la suivante : essayer de
montrer qu’il y a une homologie rationnelle entre la

CHIMERES 5
GILLES CHATELET

démangeaison, la provocation du « réel » mathématique et


puis la provocation « expérimentale » de la physique. En effet
que fait la physique ? La physique des particules, par
exemple, prend des particules, frappe, fait des collisions et
provoque des apparitions, des émergences, des fulgurations.
Puisqu’effectivement on ne peut pas espérer faire une phy-
sique mathématique avec des choses « réelles », des choses
qui sont déjà là. Tout le sens commun a une vision a poste-
riori, actualisée des choses. C’est comme cela effectivement
qu’on apprend la physique et la mathématique dans les classes
et c’est comme cela que les enseignants retransmettent ce
pathos, mais les gens qui cherchent ou les gens qui essayent
de penser la physique mathématique, ce n’est pas du tout
comme cela qu’ils procèdent, sinon on aurait constamment
deux êtres qui se regarderaient comme des sphinx, comme des
chiens en faïence, et là Aristote nous attend toujours au coin
du tournant : pas de théologie, vous êtes foutus !
Effectivement, d’une part vous avez le réel en face et puis
vous avez vous qui pensez dans votre coin ! C’est bloqué !
Alors pour faire peser les points et brûler les sphères ou pour
faire des symphonies avec les courbes, il faut effectivement
ne plus considérer les points comme étant dans le plan, mais
étant déjà des puissances algébriques en quelque sorte. Je ne
vais pas donner de détails, mais, en tout cas, c’est cela que
feront certains plus tard qui considèrent le point ici, ce n’est
plus un point x = 1 ou je ne sais quoi, justement ce n’est plus
un x =, et voilà donc un point du cercle ! Quand j’ai dit cela,
je n’ai plus qu’à aller me coucher. Quel intérêt d’avoir mis un
x = ! J’ai un point « abstrait » du cercle, ça n’a strictement
aucun intérêt. J’aurai dit vraiment des choses sur le cercle
quand j’aurai construit des fonctions sur le cercle ou par
exemple mis des sinus, quand je pourrai par exemple enrou-
ler une droite sur un cercle avec le sinus, un point de vue
constamment dynamique dans la mathématique, et par consé-
quent comme il y a cette dynamique, je dis, et cela c’est le
coup d’audace de Galilée, que cette dynamique est en cor-
respondance rationnelle avec la dynamique expérimentale de
la physique, et là je crois avoir trouvé un levier pour com-
prendre la physique mathématique moderne.

CHIMERES 6
L’enchantement du virtuel

Donc la virtualité… ce n’est pas le possible ! Dans le possible 3. La virtualité permet


il y a encore un côté « abstrait » de considération « exté- de contourner la
critique de
rieure », de gestion de l’« étant » mathématique (3). Quand Heidegger : la science
Abel fait sa démonstration, il ne se pose pas la question de moderne réduit l’Être
savoir si telle courbe croise telle autre, si c’est possible ou pas. à l’« étant ».
De toutes façons il n’hésitera pas, quand il y a deux cercles
4. L’innocence
qui sont disjoints, à dire qu’ils se coupent dans des points ima- « efficace » du
ginaires. De toutes façons, quand ça ne se coupe pas, quand virtuel !
ce n’est pas possible, on crée le possible. Le mathématicien
ne va pas se gêner avec le possible ou l’impossible, et
d’ailleurs à la limite le physicien non plus. On le verra tout à
l’heure. J’entends déjà les cris, « la physique c’est du réel »,
« Vous ne pouvez pas faire ce que vous voulez ». C’est l’argu-
ment du réalisme odieux, l’argument réactionnaire par excel-
lence : « Vous n’êtes pas dans le réel, vous ignorez le
réalisme. » Effectivement, il se trouve que tout ce qu’on a
découvert jusqu’à présent, depuis la découverte du feu
jusqu’au théorème d’Abel, à chaque fois c’est quelqu’un qui
a eu l’idée de mettre en rapport deux choses et ce n’était pas
dans le réel ! C’est cela qui est extrêmement difficile parce
que les conservateurs vont me répondre tout de suite : dans
ce cas-là vous vous fichez du réel, vous n’y êtes pas ! Non, il
y a justement cette espèce de chose intermédiaire qui est uti-
lisée en art ou dans la pensée, et dans la « vrai » politique et
qui s’appelle le virtuel, et c’est une chose qui ne tient sa
consistance que de lui-même, quelque chose d’extrêmement
fragile, c’est une fragilité absolue, et c’est pour cela que c’est
difficile à expliquer, difficile à comprendre, et en même temps
c’est quelque chose d’implacable. Cette impression extraor-
dinaire que ça laisse une trace et qu’on ne peut plus revenir
après ; beaucoup plus que le réel ou le possible ; le réel, on a
l’impression que ça change tout le temps, les hommes poli-
tiques, ça change tout le temps (les hommes politiques, c’est
le réel typique !), il y a Giscard, il y a machin, effectivement
c’est du réel, mais en même temps on a l’impression que ce
n’est rien du tout. Mais dans le théorème d’Abel, cette courbe-
là, depuis 1826, on ne peut plus la voir de cette manière. C’est
irréversible ! il y a une puissance irréversible dans le vir-
tuel (4), alors que le possible laisse toujours un sorte de côté

CHIMERES 7
GILLES CHATELET

réversible, il y a ambiguïté dans le possible. On a l’impres-


sion que le réel est irréversible, et en fait c’est la chose la plus
réversible qui soit, il y a des choses qui, effectivement, étaient
pensées comme réelles à un moment donné et qui sont deve-
nues complètement irréalistes ; alors que le virtuel avec son
côté fragile, est une des choses les plus décisives, les plus
implacables qui soient. Et c’est parce qu’il n’a pas peur des
choses et il les fait exploser.
C’est Leibnitz qui a vu tout l’enjeu métaphysique, physique
des mathématiques, puisqu’il a médité Aristote et qu’il a dit :
oui, il faudrait quelque chose qui soit entre l’acte et la puis-
sance. Là c’est une allusion directe aux cartésiens, puisque
Descartes disait : qu’est-ce que c’est donc que cette phrase de
ce pauvre Aristote : « le mouvement est l’acte en puissance
en tant qu’il est (encore) en puissance » et Descartes dit : moi
je n’y comprends rien, ce n’est pas « clair » ! La clarté de
Descartes peut être odieuse et Leibnitz avait très bien com-
pris ce que voulait dire Aristote. Il a médité cette histoire de
premier moteur, qui peut se comprendre comme une pensée
de la virtualité. Le premier moteur est quelque chose qui est
complètement immobile et qui, en même temps, est l’essence
même de la motricité. C’est une chose qui est avant toute dis-
sipation de puissance, toute actualisation, qui peut mouvoir
tout précisément parce qu’il ne se meut pas, parce qu’il ne se
déplace pas. Il y a une espèce de perfection de la sagesse dans
le premier moteur (qui est probablement le concept central
d’Aristote) qui est à la fois un concept éthique, métaphysique
et physique et Leibnitz a pris cela très au sérieux et n’a pas
du tout dit que c’était du délire de vieux Grec. La notion de
calcul différentiel est un instrument typique de premier
moteur. Effectivement. Le premier moteur n’est pas une
chose qui se déplace, il faut saisir cette espèce de nouveau
caractère ; quand un concept métaphysique s’inscrit dans une
grande révolution scientifique, on peut dire que ça correspond
toujours à une précipitation de la métaphysique et non pas
contre la métaphysique. En effet le calcul différentiel n’a pas
été inventé contre les choses mais au contraire comme une
appréhension opératoire du Premier Moteur. Il faut dire que
chez Leibnitz il y avait non seulement possibilité de calculer,
mais par-dessus le marché il y avait toute une théorie méta-

CHIMERES 8
L’enchantement du virtuel

physique très cohérente. La virtualité ce n’était pas quelque 5. Cf. Hegel : Science
de la logique (Théorie
chose comme ça en l’air ! de la Quantité).
Pourquoi cette histoire de premier moteur est-elle liée au cal-
cul différentiel ? Pour Leibnitz, ce triangle, par exemple, ce
n’est plus ça, il veut le voir comme quelque chose qui peut se
déplacer infiniment peu. Mais justement, c’est là toute l’ambi-
guïté. C’est là où l’on voit comme les théories du réel et du
possible sont absurdes, parce que d’abord un triangle qui se
déplace infiniment peu ce n’est pas possible, ce n’est certai-
nement pas réel non plus, et pourtant Leibnitz ne voit pas ce

triangle comme étant fixe mais il le voit comme bougeant


« un peu ». Mais attention, c’est là l’erreur classique qu’on
fait dans l’enseignement, en général, « pour faire com-
prendre » soi-disant ! D’ailleurs c’est extrêmement curieux à
quel point cette notion de virtualité est massacrée dans
l’enseignement, cela consiste à rabattre un concept extrême-
ment subtil comme la virtualité sur des catégories d’actuali-
sation, de réel et de possible : on dit toujours, oui il faut voir
ça comme un accroissement petit. C’est la pire erreur qui
soit ! Il faut dire exactement le contraire : il faut dire que le
triangle n’existe qu’en tant qu’il y a des triangles virtuels
autour de lui. Le triangle n’existe pas en tant que figure rigide
comme signe perché dans l’espace mais il existe en tant que
mobile. Ce n’est pas une position, ce n’est pas un x = 1, il
n’existe qu’en tant qu’il y a des triangles infiniment proches
et c’est toute la génération des concepts de la géométrie dif-
férentielle, comme par exemple pour la courbure. À ce
moment-là il y a une floraison de choses qui correspondent à
cette inscription de la catégorie métaphysique du virtuel. Les
cercles infiniment voisins… Il faut attendre le début du XIXe
siècle pour que les infiniment petits soient maîtrisés en méta-
physique (c’est exaspérant cette situation d’une chose qui est
sans être et qui existe par son évanouissement) (5). L’élément

CHIMERES 9
GILLES CHATELET

différentiel n’existe qu’en tant qu’il s’évanouit. Donc ce n’est


plus une différence xl - x2 posée, c’est une chose qui est com-
plètement différente du possible et du réel, qui est du virtuel,
le Dx. Dans un certain sens, il y a ce paradoxe qui veut que
le virtuel soit ce X, il y a bien quelque chose de profondément
interne au point, mais justement en tant que c’est interne, ce
n’est pas un point pris comme x = 1, mais comme une petite
flèche qui est là, qui jaillit du point : c’est une fulguration.

Et c’est en quoi la théorie des monades a un rapport direct


avec le calcul différentiel. Effectivement, pour Leibnitz, les
monades ne sont pas des points ou des atomes, il les appelle
des « points métaphysiques », ce qui est prodigieux. Ce ne
sont pas des entités en elles-mêmes, mais elles existent
comme des intersections de points de vue et il y a quelque
chose de profondément vivant dans la monade.
Quand je prends un point x = 1 par exemple, il y a une science
en mathématiques qui s’appelle l’analyse fonctionnelle. Les
mathématiques, ce n’est pas du tout la théorie des ensembles,
je définis 1, je pose ça, c’est terminé, je n’ai plus qu’à crever !
Par contre, le monsieur qui fait de l’analyse fonctionnelle,
dira : ce point-là n’est rien en tant que tel, ce qui m’intéresse
1
c’est x-1 . C’est le point comme pôle. Je ne triche pas du tout.
Vous allez me dire qu’il ne s’est rien passé du tout alors que
tout s’est passé là. Pourquoi ? Parce que je ne dis plus x = 1,
mais je forme ici, je condense l’impossibilité d’un problème.
1
Effectivement x-1 quand x = 1, ce n’est pas défini, mais c’est
ce qui fait vivre le point. Pratiquement, je crois que ma confé-
rence tient là-dedans en fait. Elle tient au fait qu’un point n’est
rien en soi, comme ça, pris extérieurement, mais que
construire des mathématiques, c’est construire, en quelque
sorte, une manière de faire « fleurir les points » ; de diffé-

CHIMERES 10
L’enchantement du virtuel

rentes façons, on peut avoir une botanique de topologie algé-


brique ou une botanique d’analyse fonctionnelle. D’une cer-
taine manière c’est une botanique où l’on peut faire des
implants. (…) Mais il ne faut pas voir cela comme une espèce
d’équivalence plate : quand on dit qu’à l’ensemble des points
de la droite correspond l’ensemble des fonctions qui s’annu-
lent en un point donné, ce n’est pas comme cela qu’il faut
voir, il faut voir cela comme une nouvelle façon de prendre
la virtualité de ce point, de prendre les virtualités et de les faire
exploser. Et c’est ainsi qu’opèrent les mathématiciens (Abel).
On dira que c’est un miracle… Comment ça se fait que ça
s’incarne ? Mais quand on pense un peu à la chose, c’est bien
évident, puisqu’effectivement quand je fais une expérience
sur le réel, qu’est-ce que je fais ? Il faut que je m’intéresse à
ce point. Mais je m’y intéresse vraiment. Je ne dis pas seule-
ment que x = 1. Il faut que j’aie tout un processus expéri-
mental qui détecte ce point. Le point n’est rien que l’ensemble
des détections. L’objet qu’on a en face de soi, ce n’est jamais
un objet « physique », ce n’est jamais un objet mathématique,
c’est toujours un objet physico-mathématique. Et faire de la
physico-mathématique c’est trouver une forme d’adéquation
entre les virtualités mathématiques de la chose et les com-
plexes expérimentaux avec lesquels je peux faire exploser ce
point.

Prenons un autre exemple : je prends un point dans le plan.


Ce point-là c’est rien, c’est vraiment rien en soi. Comment a
fait Cauchy pour lui donner de l’importance ? Il a décidé que
c’était important ce point-là. Eh bien, tout de suite il fait ça,
il fait un circuit comme ça, et puis il imagine qu’on a enlevé
le point, et puis il tire, ça va se resserrer, c’est ce qu’on appelle

CHIMERES 11
GILLES CHATELET

la théorie des lacets, des résidus. Le point est un résidu.


Effectivement le résidu c’est ça : c’est une manière de résis-
ter, le point n’est plus un point dans l’espace, c’est une cer-
taine manière d’empêcher des lacets de se refermer. Ce n’est
plus vu comme des positivités béates, mais au contraire
comme des résistances.

Ma manière de radoter, qui est la seule façon de poser le truc,


c’est savoir, quand j’ai un concept mathématique, qu’est-ce
que j’ai provoqué pour le faire surgir. Les mathématiques,
technique de surgissement de la virtualité. Pour Heidegger,
mathemata, c’est une position fondamentale envers les
choses. Effectivement la chose n’est rien et n’existe qu’en tant
que je la provoque, que je l’exaspère, que je la rends exubé-
rante. Un grand mathématicien en général ne s’arrête pas aux
« objets », il sait les provoquer, les manipuler, les faire explo-
ser. Il ne fait que ça d’ailleurs ! (C’est déjà beaucoup !). Il ne
faut pas croire qu’en mathématique « on trouve des choses »,
qu’on « établit des vérités », ce n’est pas vrai. On fait surgir
des virtualités. Et c’est pourquoi la physique mathématique
est possible.
Quelques années après, que font messieurs Oerstod et
Ampère ? Ils considèrent un fil dans l’espace et font tourner
l’aiguille autour du fil ! Je crois que tout le monde a compris !
Le fil, si je le retire, si j’ai un autre lacet qui est là, en tirant
je ne pourrais pas l’enlever. Autrement dit Ampère et Oersted
pensent qu’il y a des théorèmes de résidus « électriques ». Ce
n’est jamais dit comme ça dans les manuels, je reconnais. La
théorie des circuits électromagnétiques d’Ampère, c’est vrai-

CHIMERES 12
L’enchantement du virtuel

ment cela, il y a des tubes et des choses qui tournent autour


de tubes, mais évidemment ce n’est pas un hasard si avant il
y avait la théorie de Cauchy sur les résidus. Toutes les théo-
ries électromagnétiques du XIXe siècle et une partie des
études géométriques, toutes ces théories où effectivement
vous avez des trous, toute cette théorie des trous avait été pré-
vue par Leibnitz.

Les deux points de Leibniz.

Pour Leibnitz, un point, ce n’est pas seulement une intersec-


tion de droites. Quand il voit deux points, tout de suite il dit :
ça c’est une virtualité. Pour lui, deux points, ça n’existe pas
comme ça. Ce n’est pas donné béatement, non, tout de suite
c’est la possibilité (je dis bien la possibilité car du coup c’est
du domaine de l’actuel) de remplir ça avec un objet comme
ça. (Intervalle)

Alors maintenant, on comprend pourquoi les particules ce ne


sont plus des petites masses comme ça, mais effectivement ce
sont des résidus. Les particules de la physique mathématique
maintenant sont des résidus de choses, des explosions topo-
logiques. Mais ce n’est pas par je ne sais trop quelle fantas-
magorie. Le problème de l’épistémologie vulgaire, c’est
qu’effectivement on dira : c’est très compliqué parce qu’il y
a le calcul algébrique et que paradoxalement les théories les
plus arbitraires « semblent s’appliquer aux particules » ! On
ne comprend pas le calcul algébrique comme étant une
manière de poser des problèmes de trous, on le voit simple-
ment comme quelque chose de donné et on voit les particules
comme des petits points matériels, on a des images complè-
tement fausses, des représentations de sens commun, qui cher-
chent toujours à tirer vers le bas, une régression épouvantable,
à ramener dans le « faire comprendre » qui engendre une débi-
lité profonde. J’ai entendu des profs de fac dire que le spin
c’est l’électron qui tourne sur lui-même. Pas du tout. (…)

CHIMERES 13
GILLES CHATELET

Vous savez qu’il y a un théorème de Gauss qui dit que (élec-


trostatique) le potentiel de ce point est déterminé par ce qui
se passe sur la surface. Vous avez un potentiel ∆U = O, en
fait, la valeur ici ne dépend que de la valeur sur la surface. Le
grand miracle, et c’est valable aussi pour une courbe dans le
plan, si on a des fonctions telles que ∆U = 0, eh bien la valeur
en ce point-là est complètement déterminée par la valeur de
la fonction. Et comment on démontre ça ? Le point que je
choisis là, c’est moi arbitrairement qui l’ai choisi. Il n’est rien
que par moi. C’est moi qui décide de son existence comme ça
donc, effectivement je pourrais rester des siècles en face de
ce point, ça ne ferait rien. Et l’idée géniale de Poisson, c’est
de le faire vivre, ce point. Il a fait sa petite greffe. Il trace un
cercle autour du point et puis il retire. Qu’est-ce qui se passe
quand on retire ? Eh bien précisément après il y a un calcul
très simple parce que quand on a retiré ça a fait un trou. Cette
méthode – qu’on appelle la chirurgie – consiste à littéralement
démanger, faire des effets de prurit, de virtualité.

Alors évidemment la physique ! La nature fait apparaître les


objets comme ça. Et je crois que c’est comme ça qu’il faut
voir la physique mathématique. Puisque les objets physiques,
c’est pareil, ils sont construits, ils sont provoqués. Si effecti-
vement (dans le cas de Cauchy et d’Ampère je pense l’avoir
montré de façon claire) les provocations sont en double cor-
respondance homologique, eh bien on a une provocation phy-
sico-mathématique et ça donnera un très grand théorème. À
chaque fois ça marche. Tout le monde commence à percevoir
cette puissance du virtuel. Le virtuel c’est une certaine
manière de capter la négativité mais d’une façon complète-
ment créatrice. Il n’y a pas de côté destructeur de la négati-

CHIMERES 14
L’enchantement du virtuel

vité, ce côté « empêcheur-de-tourner-en-rond », il y a juste-


ment au contraire cette puissance de provocation. En tout cas,
manifestement, dans le cas de la physique mathématique, j’ai
bien pris soin de prendre des exemples relativement simples
et extrêmement précis, je n’ai pas du tout fait de la « méta-
physique » mais j’ai pris des objets et j’ai montré que ces
objets ne sont pas donnés comme ça (même certains mathé-
maticiens seraient réticents à comprendre cela), quand je
prends le point x = 1, je peux rester des siècles devant x = 1,
mais l’analyse fonctionnelle commence au moment où je dis
que le point n’existe qu’en tant qu’il est pôle de. Évidemment
c’est une vérité de La Palice ! Mais tout commence là et tout
n’est que là. Cela montre aussi que la virtualité n’est pas du
domaine de la déduction logique mais il n’empêche que j’ai
l’impression de conditions profondes quand dans un certain
sens j’ai plus ou moins fait exploser toute la virtualité que je
soupçonnais là.
Je ne vais par parler des particules virtuelles parce que je n’ai
pas encore établi clairement comment elles sont traitées phy-
sico-mathématiquement. C’est extrêmement difficile.
Ce que j’ai horreur de faire, c’est donner une « prestation
informative », une prestation scientifique pour « faire com-
prendre ». Je trouve beaucoup plus important que l’on com-
prenne cela, puisqu’effectivement vraiment la question c’est
de savoir comment se fait-il que la physique, que les « mou-
vements réels » viennent toujours de principes virtuels. Et je
dis que le physicien mathématicien c’est celui qui précisé-
ment parvient à déceler un certain type d’homologie, qui non
seulement décèle mais force la situation pour voir que la pro-
vocation rationnelle mathématique est exactement identique,
d’une certaine manière (et c’est ce « d’une certaine manière »
qui est important) à la « provocation expérimentale ».
Par exemple le microscope, c’est extraordinaire, l’image est
virtuelle. Vous savez comment ça fonctionne : il y a deux len-
tilles, il y a un objet, il ne faut pas croire qu’on a un objet réel
quelque part qui est plus gros, pas du tout ! Il y a simplement
un œil qui est là qui reçoit… C’est le fameux « tout se passe
comme si ». Mais il se passe quelque chose. C’est très mau-
vais de dire « tout se passe comme si » parce que précisément
ça ne fait pas comprendre le phénomène. Ça se passe comme

CHIMERES 15
GILLES CHATELET

si mais dieu merci ça ne se passe pas comme si non plus parce


que si ça se passait comme ça, on n’aurait rien ! C’est un
théâtre, une révélation, proche du romanesque. On a l’impres-
sion qu’il ne s’est pas vraiment passé quelque chose, ce point-
là est toujours là mais pourtant il est apte à faire changer
quelque chose et d’une certaine manière il y a déjà quelque
chose.

Prenons un autre exemple. Ici j’ai un champ magnétique B,


des choses très concrètes, un aimant par exemple ; et ici
j’envoie des faisceaux d’électrons ayant la même phase.
Grossièrement disons que les phases sont des espèces de pen-
dules, des petites flèches attachées là, ce ne sont pas des
choses réelles, c’est une méthode de pensée, ça. Pour le
mathématicien classique de la réalité, il fait passer quelque
chose par ici, il fait passer quelque chose par là. Je vais vous
montrer comment le virtuel est extrêmement puissant, vous
allez voir pourquoi. D’un point de vue, comme on dit, géo-
métrique (géométrie classique) rien n’est distinct. Si je suis
en 1890 par exemple, avant l’invention de la topologie par
Poincaré, si je fais ça, la vision canonique de la chose d’un
point de vue géométrique (voyez à quel point la physique
mathématique disloque les concepts, il n’y a pas de géomé-
trie pure), je n’aurai rien, il ne se passera rien, il n’y aura pas
d’événement. La physique c’est pareil ; si je vois ça comme
des particules au sens de points matériels, il y aura des chocs
ici, mais il n’y aura rien, il y aura une parfaite symétrie entre
les choses. Et ce qui se passe réellement, si on fait l’expé-
rience, ce qui se passe ce sont les interférences. C’est-à-dire
que d’une certaine manière il y a eu dislocation des deux caté-
gories, qu’on ne peut pas interpréter comme étant les catégo-

CHIMERES 16
L’enchantement du virtuel

ries du possible et du réel puisqu’elles ne donneraient rien et


qu’il n’y a pas d’événement dans ce cas-là. Par contre, si
maintenant on comprend cela d’une façon virtuelle, il y a un
événement. Effectivement, virtuellement, si j’imagine que je
déforme (il faut tout de suite commencer à balayer les
choses), cela, ce n’est pas possible. Mais ce n’est pas une caté-
gorie géométrique au sens classique, c’est une catégorie de
calcul algébrique par rapport aux situations. Ce n’est pas un
rapport de figures (…). N’empêche que jusqu’en 1957 on ne
savait absolument pas si (et cela c’est typique d’un concept
important), il y a une chose qui s’appelle en physique le
potentiel, et les physiciens disent alors B = Rot A ; pour les
gens qui ne savent pas ce que c’est que Rot, disons que j’ai
un vecteur ici qui s’obtient à partir de tripotages différentiels,
ce n’est pas important, ce qui importe c’est qu’il y a une rela-
tion comme ça, une relation, comme disent les physiciens
« purement mathématique ». Ce qu’ils croyaient ! Et pourtant
ça les tracassait car les grands physiciens soupçonnent tou-
jours l’enjeu des soi-disant astuces de calcul. Ils disent par-
fois : oui, j’ai introduit cela à des fins « purement
mathématiques », c’est là qu’il commence à y avoir des polé-
miques. Ampère avait vu l’enjeu mathématique du potentiel.
En tout cas on savait que si ça tournait autour d’un fil, il se
passait quelque chose ! Mais on voulait savoir, c’était peu
clair, si le potentiel avait un sens physique. Et il se trouve que
la question est ni oui ni non. La notion de tourner autour ?
Mais quand je parle de « tourner autour », quand je parle de
déformation, ce ne sont plus des points, ce ne sont plus des
séquences de points pris isolément, ce sont déjà des chemins,
des cohésions, des trajectoires (des expériences de pensée).
L’espace ici n’est plus un espace géométrique mais un espace
qui est virtuellement rempli par les trajectoires. C’est tout à
fait différent. Ce ne sont plus des points matériels comme ça
pris en séquences discontinues ou point par point, où par un
pur fantasme je déciderais effectivement que ce sont des
points qui se balladent à l’instant T ou T’. Mais il s’agit de
penser cela désormais comme un chemin virtuel ou comme
des déformations virtuelles et à ce moment-là le concept de
potentiel est un concept physico-géométrique et ce n’est pas
un concept physique au sens où il aurait telle ou telle valeur.

CHIMERES 17
GILLES CHATELET

Il n’existe pas par ses valeurs, il n’existe que par ses diffé- 6. Cf. La critique
rences. La différence bien comprise n’est pas la différence au hégelienne comme
« pure manifestation »
sens de la virtualité. Ce qui est extraordinaire c’est qu’à
chaque niveau de virtualité, cela se dégrade en un possible et
un réel, mais il y a toujours un écart à un moment donné, il y
a un concept métastable qui crée une nouvelle zone de vir-
tualité qui elle-même s’incarne. C’est là que se développe
toute une dialectique de la virtualité.
Les particules virtuelles… Je peux quand même expliquer
l’enjeu de la chose.

Alors ça c’est un neutron, ça c’est un proton, je suis en train


d’écrire ce que l’on appelle le diagramme de Feynmann, une
transformation de deux particules. Disons que je vais donner
une information style « Science et vie », je n’aime pas telle-
ment faire ça mais c’est vous qui me le demandez ! J’ai un
neutron, il y a un proton, alors là vraiment je fais de la phy-
sique comme on fait en Taupe, et on interprète en disant que
le neutron a émis un pion et l’on s’aperçoit évidemment que
c’est fait de façon à respecter la charge ici. On dit que – c’est
important pour en revenir à la virtualité – N et P sont des par-
ticules réelles, réelles au sens où elles sont bien là, effective-
ment on les a construites, elles sont massives, on ne peut pas
les toucher mais en tout cas on peut les détecter et elles sont
rentrées en interaction avec un autre système de particules,
aussi N et P. Alors ce que je voudrais dire c’est qu’avant on
disait il y a quelque chose qui se produit, il y a une force (6).
Et Leibnitz n’aimait pas cette conception de la force même si
Newton l’employait. Cela a effectivement un côté occulte : il
se passe des choses parce qu’il y a de la force. Si les théories
fascistes s’appuient sur des théories de force, ce n’est pas un

CHIMERES 18
L’enchantement du virtuel

hasard. Pour le fascisme, la virtualité c’est le scandale, ce 7. Par définition du


n’est pas « tangible » ; le fascisme ne comprend rien à la vir- fascisme comme
prestation volontariste.
tualité (7), donc pour lui l’événement est nié ; or il y a une
impatience d’événement dans le fascisme, il faut qu’il se
passe quelque chose à tout prix, c’est la théorie de la volonté.
Donc il faut qu’il y ait une force qui soit incrustée quelque
part. Paradoxalement on peut dire (ça restera entre nous) que
la conception de la force de Newton implique une sorte de
volontarisme d’implantation dans la matière. Il n’y a pas une
compréhension de la matière par une tendresse virtuelle mais
comme une implantation occulte. Et c’est très clairement dit
par Leibnitz et Hegel (et ils avaient raison !). C’est très intel-
ligent ce qu’ils racontent là-dessus et la critique que fera
Einstein sur la conception de Newton est calquée sur ce que
disent ces deux métaphysiciens. Puisqu’effectivement on a
l’impression qu’on a, une fois de plus, écarté physique et
mathématique entre deux transcendances hostiles et puis
qu’on a implanté cette chose qui s’appelle la force et que ça
marche très bien. Pour les classes, les « taupes » et la pratique
habituelle, ça marche très bien, la force est bien commode.
Seulement quand on regarde la mécanique, ça ne s’est pas du
tout passé comme ça. En fait les grands théorèmes méca-
niques ne parlent jamais de la force mais ils parlent de vitesse
virtuelle. Lagrange qui s’inspirait directement de Leibnitz, a
très bien compris que le secret de la matière, ce n’était ni dans
la « force », ni dans la « réalité », bref dans les « forces
réelles » (on ne les connaît jamais), mais par contre on peut
toujours énoncer ce qu’on appelle le principe des vitesses vir-
tuelles : et à ce moment-là le miracle c’est qu’une chose
pleure de bruit et de fureur (la force c’est bien cela, c’est bien
la fureur prisonnière des choses déchaînées), se transforme :
le principe des vitesses virtuelles permet au contraire de thé-
matiser la physique mathématique ou la mécanique sous
forme d’un équilibre entre les travaux d’inertie et les travaux
des forces extérieures. L’enchantement du virtuel est un
enchantement qui contourne la magie. La force, c’était
comme si les objets possédaient encore de par eux-mêmes
toute une puissance occulte, un être qui se manifestait, alors
que le virtuel évite ça. Effectivement, si on essaye de penser
d’une façon purement métaphysique, quand on disloque

CHIMERES 19
GILLES CHATELET

Aristote, quand il n’y a pas de théologie, on retourne à la


magie, les objets sont mûs par quelque chose de terrifiant.
Ainsi s’explique l’hostilité à Galilée. Car si l’univers n’est pas
mathématisable, il ne peut être que magique ou théologique.
Il n’y a pas tellement de choix. On ne dit jamais cela, mais
c’est ce qui est important. Là quelque chose a basculé, qui est
gigantesque.

CHIMERES 20
ENZO CORMANN

Sous une jupe de velours noir


(des dessous du théâtre)

F ÉLIX GUATTARI M’A DEMANDÉ DE DÉCRIRE ce qui fondait pour moi l’activité théâ-
trale. En quoi cette activité s’entendait pour mon propre compte comme la mise
en rituel d’une certaine sujectivité. Comme processus de singularisation. Quels me
semblaient en être les moteurs, les enjeux. D’évoquer en somme ce qu’il nomme les
« agencements d’énonciation » singuliers où s’origine selon moi la pratique théâtrale.
Je préciserai d’emblée qu’il m’a été demandé de m’exprimer ici « avec mon cœur »,
bien davantage que sous couvert d’un affublement conceptuel dont vous ne tarde-
riez pas à sentir les limites dans la bouche de quelqu’un dont la seule ambition est
somme toute de faire une honnête carrière de ravi du village. J’ai écrit à ce jour une
douzaine de pièces de théâtre. La plupart d’entre elles ont été jouées, traduites.
J’effectue actuellement ma deuxième mise en scène. C’est là tout mon bagage. Les
quelques opinions qui vont suivre se fondent d’une rêverie sur cette pratique. Elle
n’ont pas d’autres prétentions que celles d’un envoyé spécial de l’autre côté du qua-
trième mur. À vous de me dire par la suite ce qu’il faut entendre à tout ce fatras. Et
si même on peut y entendre quelque chose.

Du mieux vivant théâtral

Que le théâtre fut un plus à vivre, j’ai senti ça à l’âge de dix ans. Des circonstances
scolaires (j’étais alors en classe de sixième) m’amenèrent la première fois sur la
scène pour y interpréter Monsieur de Pourceaugnac dans la pièce du même nom.
Je n’ai pour ainsi dire aucun souvenir des six longs mois de répétition, ni même du
texte, que je n’ai pas relu depuis. Une simple anecdote : le metteur en scène — dont
je garde l’image, mais dont j’ai oublié le nom —, soixante-dix ans, blanche crinière,
lavallière, était un ancien pensionnaire du Français, où il ne fit jamais que des uti-
lités. Il avait, en la circonstance, poussé l’audace jusqu’à faire sortir Pouceaugnac

CHIMERES 1
ENZO CORMANN

de la cage de scène lors de sa poursuite par la ribambelle d’apothicaires armés de


clystères. Et c’est d’ailleurs le seul souvenir que je conserve des trois représenta-
tions que nous avons données (le vendredi à 20 h. pour les internes, le samedi à
18 h. et le dimanche à 19 h. pour les parents) : moi, perruqué, vêtu de satin pourpre,
brodequins aux pieds, courant autour de la salle en braillant, suivi de près par une
douzaine de marmots dangereusement outillés et revenant à la scène pour plonger
dans les dessous — comme convenu — par une trappe des coulisses, dans le but de
ressurgir au proscenium par la cage du souffleur… Las, on avait oublié d’éclairer
les dits dessous de scène, et nous voilà soufflant, suant, progressant à l’aveuglette
dans la poussière et les croisillons de bois… et finalement nous égarant dans la
direction opposée à l’avant-scène, quelque part à l’arrière-jardin, criant qu’on nous
éclaire.
Durant quelques minutes, la scène est restée vide, à l’instant même où chacun, parmi
les spectateurs, s’attendait légitimement à ce qu’elle fût le plus remplie.
Interminable panne, sympathiquement ponctuée de rires et d’applaudissements, tan-
dis que sous les planches une terreur panique s’emparait de moi. La panique que
connaît tout acteur confronté à un dérèglement majeur de la représentation, à la
panne de théâtre. Et cependant, s’il pouvait, l’instant de cette panne, en prendre la
mesure relative, ce même acteur hausserait simplement les épaules. Car, la panne
de théâtre n’est qu’apnée, déraillement mineur dans cette façon de musique
d’accompagnement du réel, les gens n’étant somme toute assis face à la cage de
scène que pour se distraire un peu du monde. Seulement l’acteur, en cela même qui
le fait acteur, ne saurait prendre la mesure relative des enjeux de la représentation.
Cérémoniaire possédé, il est totalement engagé dans le rituel de mise en présence
du monde et de sa représentation. Il est dans la terreur où se trouvait jadis l’enfant
de chœur lors de la communion de laisser une hostie tomber au sol de quelque
bouche maladroite — aussi leur fourre-t-il sa patène sur la gorge comme le bra-
queur d’impasses avec sa lame. Des gens sont venus regarder des gens représenter
des gens. La panne révèle l’imposture. L’acteur est saisi dans le ridicule de l’office,
à l’instar du prêtre qui perdrait sa soutane en pleine messe. Ici, le sacrilège consiste
à dévoiler au public l’extrême crédulité que suppose d’assister avec quelque inté-
rêt au spectacle d’eux-mêmes. Aussi, le ridicule qui saisit l’officiant à l’instant de
la panne n’est-il sans doute que l’extrême ridicule du principe même de la repré-
sentation vivante (jouée par des acteurs en chair et en os, et non mécaniquement
reproduite).
Et cela, le jeune Pourceaugnac gueulant dans les dessous est en train de l’éprouver
furieusement. S’il ne remonte pas sur scène à l’instant, le monde va s’arrêter d’être
monde. D’ailleurs, le vieux metteur en scène — qui en a pourtant vu bien d’autres
en quarante ans de métier — ne s’arrache-t-il pas les cheveux, le visage empour-
pré, les bajoues tremblantes, quand Pourceaugnac, ayant rebroussé chemin, ressort

CHIMERES 2
Sous une jupe de velours noir (des dessous du théâtre)

dans les coulisses tout couvert de poussière et de toiles d’araignées ? C’est qu’au
théâtre l’enfant de dix ans peut être le partenaire d’un adulte, d’une organisation
adulte. Et cela, le petit Pourceaugnac le ressent avec quelques battements de cœur
mêlés de honte, avant de se ruer sur scène où l’attendent — délicieuse surprise —
les applaudissements bon enfant des adultes, l’encourageant dans son travail de bon
adulte. Je venais de sauver le monde, je n’étais plus le prêtre, j’étais Dieu (ou Zorro,
ou pompier). Non content de sauver le monde, je le vengeais de l’affront. Je me
déchaînais avec ostentation, cabotinant près de la rampe avec quelques outrances
de vieux briscard ; l’acteur en moi exultait, négligeant tout le reste — à commen-
cer par son personnage. Je jouais l’acteur jouant Molière jouant Pourceaugnac.
Dans mon ivresse bravache, je n’étais plus ni le fils de mon père, ni l’enfant, ni
l’élève, j’étais autre. J’étais plus. Et je décidai in petto, entre deux répliques, de
m’octroyer à vie ce plus à vivre en me faisant dès que possible acteur. Puis, le rideau
tomba sur la scène finale, et avec lui le diagnostic du vieux metteur en scène :
« C’était nul. Si tu continues comme ça, tu finiras au guignol. »

D’une overdose de réel

J’ai fait l’acteur jusqu’à l’âge de 21 ans. À 22 ans, je suis un peu journaliste. À
25 ans, beaucoup. Le chômage, l’urbanisme, mais aussi le tout venant, correspon-
dant à Grenoble ou à Lyon pour un quotidien du matin en perpétuelle restructura-
tion. Les conseils municipaux, les projets de ZAC, les dossiers de ZI, les bavures
policières, les squatters, les crimes passionnels, les stars de passage, les problèmes
de MJC, Creys-Malville, les violeurs aux Assises, les quatre cents coups de la Cité
Paul Mistral, la nouvelle scène rock, le ghetto italien. J’ai cru un temps que le
monde ne serait plus pour moi que ce tourniquet tapageur, cette machine à décer-
veler dont je serais le croc à merdre. J’ai bouffé, dégueulé du réel avec une passion
de l’exactitude, un souci de coller à l’état des choses qui n’avaient d’égal que mon
dégoût croissant pour ce fatras tout à la fois rétif et fonctionnaliste qu’était devenu
pour moi le langage : avec mon paquet de mots censés au jour le jour raisonner une
indicible folie factuelle, je participais, à ma mesure, dans mon petit coin de vie, à
la vociférante superproduction de la prose du monde.
Il me semblait que j’y prenais goût. Mes dents poussaient. Et puis, un jour, presque
sans y penser, j’ai commencé à mentir. Ça a démarré insensiblement : une citation
(j’allais dire : une réplique) un peu améliorée ; un témoignage plus supputé que for-
mellement recueilli ; des figures jamaıs vues, cependant évoquées ; mes propres
sentiments, trop longtemps bâillonnés, qu’exposaient d’imaginaires interviewés,
jusqu’à des témoignages entiers, des rencontres, des péripéties, inventés… Du
reportage-fiction, en somme, du mensonge vrai ; et plus que vrai, me semblait-il :
du réel nouveau-né, comme vierge, sans plus aucun non-dit, puisque tout né du dire.

CHIMERES 3
ENZO CORMANN

De l’inédit, enfin, du jamais-vu ! Fort d’un ultime papier dans un journal local que
je titrais : « Inouï ! Aujourd’hui tout se passera comme d’habitude. » Je me dépê-
chais de me ranger des chats écrasés avant d’être démasqué comme écraseur, et
j’entrepris d’écrire ma première pièce avec la sensation grisante d’être passé de la
prose du monde à la poésie du cœur, renouant avec la jubilation infantile du collé-
gien Pourceaugnac s’emparant en une façon de putsch des rênes du cérémonial.
Non plus servir le réel, mais le chahuter. Et encore ce chahut-ci avait-il quelque
chose d’infiniment respectable. Infiniment marginal (auteur inconnu, gribouillant
dans un coin du monde), mais infiniment intégré (un jour, des gens paieraient pour
venir s’asseoir à une table et lire, comme au-dessus de mon épaule, ces lignes
hachées de biffures, ce mot à mot d’un rêve inventé, ce pieux, ce Saint mensonge
dont seraient un jour faites de grandes messes populaires)… Anachorète narcis-
sisme dont je palliais mon inexpérience.
Fou d’un art déifié, j’étais Saint Siméon stylite sur ma colonne de faits divers à
replacer dedans mes chairs les vers tombés de mes plaies infectées, quand d’autres
couraient à confesse sur des divans plus ou moins orthodoxes. Je me ruais en alchi-
miste sur la page pour muer toute douleur en douleur d’autres pour, piquant dans
une cuirasse à coups furieux de bic, mettre à bas sur la page les spectres fous qui
me hantaient. Le premier de ces spectres s’appelait Gretl Schüler.

Du comment je suis devenu femme

Ici prend fin l’aveu en quelque sorte scénarisé constituant jusqu’à présent mon inter-
vention. En premier lieu parce que — nombreux sont parmi vous ceux qui l’ont
sans doute éprouvé — le travail à la table n’est guère producteur de péripéties ; de
ces péripéties qui font le sel, la crédibilité-même, de tout aveu. Pour convaincre ses
exorcistes, Mère Jeanne des Anges n’a-t-elle pas dû fournir le nom des sept démons
qui la turlupinaient ? En second lieu, mes textes sont imprimés. Ils ont, sont et
(j’espère) continueront d’être joués. Comme le disait Faulkner : « Si ce que
quelqu’un a pensé, espéré, tenté et manqué n’est pas suffisant, si cela doit être expli-
qué, excusé par ce qu’il a éprouvé, fait ou souffert (…) alors lui et celui qui le juge
ont tous deux échoué dans leur entreprise. »
En dernier lieu, parce que je m’aperçois, alors même que j’écris ces lignes, qu’une
certaine linéarisation (et donc fictionnalisation) de mon expérience réduit celle-ci
à une série anecdotique de voies de conséquence, quand j’éprouve si fort qu’elle
fut bien davantage un monstrueux embrouillamini de contingences et de nécessi-
tés, mais aussi d’actes manqués, de connexions inaperçues, de décervelantes équa-
tions, dont quelque récit, en eût-il le sincère projet, ne saurait être à même
d’accoucher.
C’est pourquoi la tentative de narration cède ici même le pas au bavardage incon-
séquent, à ma protéiforme logorrhée, au fil de laquelle j’espère qu’il vous sera loi-

CHIMERES 4
Sous une jupe de velours noir (des dessous du théâtre)

sible de piquer quelque manne — à tout le moins quelques indices.


Gretl Schüler a 20 ans en 1933. Je la rencontre aux débuts des années 70, dans un
cours de Jean-Michel Palmier sur l’expressionnisme allemand, entre un volume de
Georg Trakl et quelques vers de Else Lasker-Schüler. Je ne lis ni ne parle l’alle-
mand. Quelques jours à Berlin, à la recherche de la rue de la Belle Alliance,
aujourd’hui perdue. Autoportrait de Grosz au deuxième étage du Musée de la Ville
regardant avec force par la haute fenêtre le terrain vague hérissé de décombres.
Petite punk frôleuse au bar de 1’XS. Tour de la ville et visite guidée du mur enneigé,
une nuit de l’hiver 79, par un taxi dealant de l’herbe turque et du speed-ball en dé
à sniffer. Gretl Schüler la toute naïve aux prises avec l’événement du nazisme, aime
Nelle la Berlinoise, rompt, compagnon en exil, trouve refuge auprès d’un négociant
en vins membre des SA, nuit des longs couteaux, accouche sept mois plus tard
d’une fille, retrouve Nelle, fin de la guerre, dénazification, vit dans une cave avec
sa fille et son amante, recluse par le souvenir indicible d’un crime commis sous la
contrainte. Une guerre est passée par là et je me coule dans l’imaginaire d’une
femme imaginaire, aimant une femme imaginaire, et mère d’une femme imaginaire,
en sorte que je suis trois femmes et que ces trois femmes sont aussi l’image de la
guerre dans un pays étranger.
La pièce finie, je cours la lire à un ami comédien — cela se passe le soir des élec-
tions présidentielles de 81. Ivre de mots, la voix défaite après trois heures de lec-
ture, je vais à la patinoire municipale, mon manuscrit de cent vingt pages dans une
petite valise, voir la fête quasi spontanée qui s’y donne. Près de vingt mille per-
sonnes s’y bousculent. Ma valise s’ouvre, les feuillets s’éparpillent, une farandole
les piétine en cadence, aux cris de « on a ga-gné ! On a ga-gné ! » Parano. Je sauve
in extremis six mois de travail.
Bilan provisoire : Un : je suis trois femmes. Deux : on a ga-gné. Trois : l’une de ces
femmes a commis un meurtre. Quatre : l’orgueilleuse jubilation a cédé le pas à la
sourde inquiétude. Cinq : laquelle suis-je, de ces trois femmes ? En réponse à cette
question : Credo. Trente pages de monologue de femme, expliquant le meurtre d’un
mari qu’elle n’a jamais eu. Françoise Bette sur la scène de l’Athénée, éperdue, aveu-
glante. Un plus elle égale moi. Ce qui suppose : Un moins elle égale deux. Deux
bouts de moi inassemblés que l’absurde rituel me paraît seul à même de cadrer
ensemble. Me cadrer en tant que moi, et non plus céder à la langueur de l’être, de
l’être étale à la surface du monde ; cadrer ce qui paraît valable pour moi, trancher
dans le vif. En quoi faire théâtre semble bien constituer d’abord, en un cadrage sub-
jectif de la perception, le choix d’une focale singulière pour l’être. Focale me ren-
voie à photo. À quel moment, pour moi, l’instantané du théâtre, la seconde de la
sensation vraie ?
À la table ? Aux répétitions ? Quand le noir se fait dans la salle ? À la première
réplique ? Quelque part au milieu de la représentation ? Au noir final ? Au salut ?
Aux discussions qui suivent ? Je dois avouer que la représentation m’est un

CHIMERES 5
ENZO CORMANN

supplice. Aussi la plupart du temps je n’assiste aux premières de mes pièces


qu’abruti d’alcool. Totalement crispé aux suivantes, désespéré à la dernière. Petits
plaisir par-ci par-là : quelques rires, une certaine qualité d’écoute, une réflexion
entendue dans le flot des spectateurs sortant de la salle. Travail préparatoire, répé-
titions : c’est l’agrément du faire. Manière d’étourdissement à base de rendez-vous,
de problèmes concrets ou de dossiers à concocter, de comédiens à rassurer, de
débats parfois difficiles. Me voici ramené à la table. Car je soupçonne que c’est
peut-être là, en définitive, que je jouis du théâtre. Comme si le théâtre n’était qu’une
disposition particulière de l’âme, un simple jeu mental, constitué de règles
aujourd’hui assez vagues, néanmoins explicites (un lieu scénique, des acteurs) de
contraintes et d’aléatoires liées à l’interprétation et d’un cérémonial précis. Cadre
donné dans lequel on tracera d’autres cadres. Spécialisation du rêve, comme déjà
un partenaire. Nul doute que le théâtre soit physiquement présent à la table et là
encore image mentale. Je veux dire incertain, pile et face, élastique, revu et corrigé.
Boîte mobile où vient s’étendre le rêve, par strates. Voilà, je sais : une terrine d’être.
Constituée par couches de sédimentation successives (écriture), puis décapée trans-
versalement (répétitions) avant recollage approximatif (mise en scène achevée).
Comment faire d’une terrine un canard aux olives ? — Problème du metteur en
scène.
J’ai de l’ironie toute prête sur le sujet. Mais je sens bien que le problème n’est pas
tant le malentendu qui fonde nécessairement la relation auteur-metteur en scène,
que justement la suspicion que tout a déjà été joué (joué !) dans ce qui la précède :
quand le théâtre n’était qu’une péripétie nouvelle dans un phantasme récurrent. Je
veux dire cette activité privative, largement indicible, qui consiste à convoquer
autour d’une table les acteurs d’un rituel ancestral et à les diriger selon ses vœux,
comme le libertin dirige l’action. En quoi cela importe-t-il ? En ceci que le
« théâtre », tout à la fois catégorie de la littérature, architecture, pratique singulière,
technique, usage, coutume, axe de la culture universelle, etc., mais aussi théâtre des
opérations, du crime, toute géographie de faits spécifiables, le théâtre serait, avant
le premier mot jeté sur la première page, organisation particulière, réseau décliné
de connexions, machine spéciale, trieuse, filtreuse, dispatcheuse, usine de retraite-
ment. Matière première : le rêve. On pourrait dire, le théâtre c’est un rêve trans-
formé en songe. Un rêve éveillé, pour ainsi dire délibéré. Rêve dirigé, mastiqué puis
recraché entre deux couches des technique, architecture, organisation, stylisation,
etc., idoines : à chacun sa terrine. Et justement, j’étais une femme, donc.

Notre fiche cuisine

Incidemment, je me suis dépêché de redevenir un homme. Et cela sans doute à cause


d’un malentendu général sur la nature de la parole théâtrale. Voilà qu’on me par-

CHIMERES 6
Sous une jupe de velours noir (des dessous du théâtre)

lait de « parole de femme ». Des femmes vantaient la qualité de ma parole de


femme. Comme si j’avais voulu tenir un certain propos de LA femme. Dire son
oppression mais sa force, sa solitude mais son universalité, sa nature de femme mais
son humanité. En sorte qu’on m’entendait tenir un discours quand je ne produisais,
moi, que de l’aventure psychique. Le délibéré de l’écriture, elles me le faisaient
marcher sur la tête ! Je ne tenais pas un discours délibéré sur LA femme. J’en était
délibérément UNE. Elle auraient pu me trouver fière, ou gentille, moche, ou conne.
Mais non : elles me trouvaient super-représentative ! Aussi ai-je pris délibérément
la route, avec mes nippes de bidasse et mes tatouages, armé d’un cran et d’un fau-
con, en quête de nouvelles sensations. Je m’appelais Jo, profession : rôdeur. Les
Éditions de Minuit ont rassemblé les deux textes en un même ying-yang volume.
Jean-Paul Wenzel fut Le Rôdeur, une année durant. C’est-à-dire moi. Lequel des
deux était l’autre — le rêve machiné de l’autre ? Singulière sensation que de mode-
ler à coups de mots la vie d’un autre. Pendant un an, les cheveux teints, les favoris,
une barbe de huit jours, des centaines d’heures à raconter meurtres, faucon, flicaille,
baises. Pendant un an à se faire interpeller à la sortie des théâtres pour délit de sale
gueule ; à trimballer avec soi un faucon baptisé Demain par son propriétaire, du
nom de l’oiseau de la pièce ; à porter partout ces mots d’homme seul, ces peut-être
mensonges et donc vivre une année sur cette incertitude : Jo a-t-il ou n’a-t-il pas
commis les meurtres dont il se dit l’auteur ? Sans doute le rêve était-il là en défini-
tive : moins dans la représentation que dans cette diffusion des effets. Dans la façon
qu’a le théâtre d’engager durablement le corps de l’acteur — et spécialement du
double, dans la toute relative dichotomie : rêveur/rêvant.
Sans doute frôle-t-on la complétude dans l’événement de cette géographie péri-
phérique du drame. Dans cette socialisation du rêve, sa mise en voix, en œuvre, en
route, en vente, en critique, en souvenirs. Tout m’apparaît comme si la seule concré-
tude du théâtre lui était en effet périphérique, comme si la représentation elle-même,
procédait d’un degré tel de ritualisation qu’elle confinerait à l’abstraction. Qu’elle
adviendrait elle-même comme un rêve, comme un retour obscur — vaguement
menaçant à la matrice du rêve. Comme si elle n’était elle-même qu’un songe, qui
placerait l’auteur-rêveur dans la position d’un rêvant-secondaire se voyant en
rêvant-principal paraissant ignorer qu’il agit son rêve en public. Raison pour
laquelle la part de rêvant de l’auteur dans la salle éprouve un sentiment mêlé de
fierté et de honte, mais de fierté honteuse d’elle-même puisqu’aussi bien il assiste
impuissant aux frasques de son double, donc de son imposteur. Et donc il sent
confusément que sa fierté n’est alors qu’une défense. Mais cette schize-là n’est
encore qu’une vue générale, quelque chose comme la photo aérienne de l’instant
théâtral. Il y manque justement une géographie. Une géologie, peut-être. Une
archéologie. On voit bien ce que pourrait être une archéologie du drame. On devine
de quelle nature seraient ses scènes primitives. Rituels, totémisme, usage du

CHIMERES 7
ENZO CORMANN

masque, fêtes, cérémonies jusqu’à la spécialisation des cultes spectaculaires de


l’antiquité classique en tragédies. Et cela s’ordonnant tant par glissements que par
ruptures, se spécifiant ici en Nô, ailleurs en boulevard, etc. On voit moins bien ce
que ferait une géologie théâtrale. Ce qui la distinguerait de l’étude pour ainsi dire
ordinaire de l’inconscient ; (back ground du texte et de l’image. Back ground de
l’acteur, mimesis, et puis quoi ? La situation particulière du spectacle ? Vague reste
de rituels religieux, cadrage social d’une scène psychique, petit sujet de thèse.) À
évoquer tant bien que mal tout à l’heure l’organisation singulière de cette machine
à rêves du point de vue de l’auteur dans la salle, je me prends à frémir du dédale
susceptible de configurer à son tour la position de l’acteur. Le paradoxe évoqué par
Diderot a servi de base à toutes les méditations sur la réalité de l’acteur. Qu’il ne
croit pas réel ce qu’il joue n’enlève rien à sa sincérité. Suggère tout au contraire un
engagement de corps qui double de l’adhésion au personnage l’ordinaire passivité
de l’être. L’acteur est bel et bien requis d’imiter. L’artiste en lui de conscientiser,
de repérer, de fixer, d’orienter cette imitation, de la rendre reproductible par lui, de
l’investir de lui. Il y a là un flux constant, peuplé d’une infinité d’informations dis-
parates, entre le subjectif et le spectaculaire. Et ce flux, nous pourrions lui donner
la forme d’un regard. La présence du double, tout acteur la ressent. Totalement
engagé dans son rôle, il n’en est pas moins le juge, l’appréciateur froid.
Secondairement, la réalité même de l’organisation spectaculaire le requiert à son
tour de « garder la tête froide ». Il est à la fois dans l’abandon et le calcul. Ne lui
faudra-t-il pas prendre telle place à telle réplique ? Il devra se souvenir d’emporter
tel accessoire ou d’attendre tel signal, ou de prendre garde au faisceau de tel pro-
jecteur, etc. Mais bien sûr l’acteur est aussi engagé comme individu dans les caté-
gories de l’être. Il se voit faire l’acteur. Mais aussi être « acté ». Ce que je veux dire
en déployant au petit bonheur tous ces regards-gigognes, c’est que l’acteur aussi
est saisi dans l’architectonique du rêve. Il produit des images qui ne produiront pas
seulement des effets sur la salle mais d’abord sur lui-même. Il est moins dans la
transe que dans le songe, en ce que le songe serait un effort de conscience sur le
rêve. Il est tout à la fois dans le songe de l’auteur, (ce rêveur que paralyse le spec-
tacle de son double rêvant en public), et dans son propre songe consistant dans le
spectacle plus ou moins confus d’un incessant transfert d’affects entre un lui-jouant
et un lui-étant. Il me semble qu’ici le rêveur constitue l’instance froide, sa subjec-
tivité étant entièrement capitalisée par le jeu en cours. Et ce serait peut-être cette
instance froide du jeu qui disparcherait les flux en provenance de l’auteur et de la
mise en scène (texte, indications de jeux, etc.). Un corps froid relierait donc ces
deux points chauds. Dispositif auquel s’agglomère encore — et principalement
puisqu’il en est le destinataire naturel — le public. J’arrête là ce très intuitif défri-
chage, faute d’outils plus synthétiques, en tout cas plus dynamiques en ce qu’ils
permettraient de colliger toutes les couches de la terrine, au lieu de les exploser à

CHIMERES 8
Sous une jupe de velours noir (des dessous du théâtre)

mesure et de farfouiller piteusement dans leurs éclaboussures comme je m’échine


à le faire.
Il reste qu’on aura certainement compris qu’il y a là selon moi ce que Félix Guattari
nomme un « agencement d’énonciation » singulier, pour ainsi dire autonome et dont
une première exploration dit assez fort qu’il serait une manière de concrétion et de
socialisation du rêve.

De ce que j’écris à défaut de peindre et de tout ce qui traîne

Car en effet j’écris à défaut de peindre. Et sans doute je n’écris spécialement du


théâtre qu’à défaut de peindre des bonshommes. J’ai parlé de mes trois premières
pièces. Je n’ai nullement l’intention de gloser sur celles qui ont suivi. Peut-être ne
parlerai-je justement pas de mes préférées. Peut-être n’ai-je pas de préférée, je veux
dire : d’expérience principale. Plus principale que les autres. Il convient de dire que
je ne suis absolument pas à la recherche du magnum opus, quelque part, là-haut,
dans les nuages. Le théâtre, s’il est mon chevalet, est aussi bien mon saxophone.
Compositions lentement mûries sur le papier, et/ou : faire le bœuf (écorché sur
option) avec quelques autres instrumentistes. Je crois sincèrement que l’art est à
l’heure du mouvement. Ou l’inverse : l’heure est à l’art du mouvement. Ou encore
le mouvement est à l’heure de l’art. Je veux dire que ce qu’on croit discerner dans
la configuration générale d’un art doit également structurer la pratique de l’artiste,
en constituer l’éthique. Aussi je ne crois pas trop à la valeur éthique des œuvres
bien menées ; à l’économie de l’œuvre, en ce qu’elle consisterait à penser par
avance le voyage, à lui donner une forme, quand on ne sait encore rien des décou-
vertes qui viendront le ponctuer. Et cela je l’ai spécialement éprouvé lors justement
d’un travail théâtral sur les rêves, et tout particulièrement les rêves de Franz Kafka.
Produire du rêve donné comme tel, dans une machine à rêve qui ne veut pas, elle,
dire son nom, voilà Une circonstance singulière. Je ne m’étendrai pas tant sur la
question du traitement scénique des rêves qui a structuré tout le travail accompli en
la circonstance avec Philippe Adrien et quatorze comédiens durant près de six mois
que sur la nature même de ce travail, participant principalement de ce que
Witkiewicz nommait « la logique interne du devenir scénique ». Il s’agit là tout
bonnement de prendre le théâtre à la lettre. De se comporter avec lui, à l’intérieur
de lui, comme dans un xième et singulier rapport au réel développant de façon auto-
nome ses effets aussi bien que ses causes. Considérer par exemple que la place
d’une chaise à l’issue d’une scène est un élément constitutif majeur au même titre
qu’un élément du texte. Et que ce que l’emplacement de cette chaise est susceptible
de générer comme possible ou contrainte pour la suite, vaut toutes les bonnes rai-
sons qu’on se donnerait sans elle de poursuivre l’action de telle autre manière. Aussi
la logique interne du devenir scénique procède-t-elle de proche en proche, de corps

CHIMERES 9
ENZO CORMANN

en corps, par association libre, pourrait-on dire, et imite en cela la dynamique du


rêve. Et cela, c’est à la fois très excitant et très effrayant. Jouer ce jeu, c’est dénier
toute borne culturelle, cultureuse au théâtre, c’est se défier du bon goût, raisonneur
en diable, rallier même le mauvais goût, tant il est vrai que l’Autre scène est rare-
ment exempte de salissures. Il me paraît qu’il y a là dans ce travail d’improvisa-
tion, d’écoute, d’écriture, de montage, de tâtonnement, de tripatouillage, dans cet
assemblage incertain des errances singulières, le corps même du théâtre, mère tout
à la fois gracieuse et monstrueuse tant accoucheuse que dévoreuse, et dont les jupes
de velours noir dissimulent aux regards étrangers les facéties de sa progéniture. Et
cette mère tonitruante c’est à la fois le groupe et l’autre. La conscience autre du
groupe. Grand Autre, si l’on veut, aussi bien ogre que nourrice et dont le public
n’est somme toute qu’une… représentation. Une représentation, oui, conventuelle,
qui est comme le songe collectif des faiseurs de théâtre. Ainsi qu’on le dit parfois
plaisamment : le spectacle est dans la salle. D’un certain point de vue, on ne croit
pas si bien dire ! Le spectacle est tellement dans la salle que le groupe vit la repré-
sentation, le temps de la représentation, dans la fiction de la salle, dans cet effet de
retour dont parlent si souvent les acteurs, cet « écho ou pas », cette densité ou cette
absence, qui selon leur propre aveu modifie au fil des soirs si sensiblement le spec-
tacle, l’infléchit, le rature. Et quid de la peinture dans tout ca ? Simplement qu’elle
est un arrêt sur image, tandis que le théâtre va. Et s’en va, même. Ne cesse de se
faire comme de se défaire. Peut à tout instant prendre force, pâlir, se décadrer. Les
couleurs peuvent se mettre à couler, les carrés s’arrondir, les ronds se hérisser. Et
voici donc que mon amour du théâtre dit tout crûment son paradoxe : tout le vif en
lui que j’adore est aussi ce que je hais le plus. Rien à faire : c’est rétif, ça se cabre.
C’est fragile. Ça meurt. Et dans le même temps, ca n’arrête pas de naître, ça pal-
pite, c’est ici et maintenant. Ça ne se binarise donc pas, ça ne se digitalise pas, ça
ne se synthétise pas, ça ne se laisse même pas filmer (au sens qu’un filmage de pièce
est comme une fiction particulière, la fiction seconde d’un spectacle), ca ne se
stocke pas, etc. Disons le mot : c’est archaïque. Et peut-être est-ce dans son
archaïsme même que le théâtre trouve sa nécessité, son urgence et, paradoxalement,
sa modernité. Il trouve sa nécessité dans son archaïsme en ce qu’il constitue une
poche de résistance au tout machinique. Il y trouve son urgence en ce qu’il est le
dire-là, tout de suite. Qu’il est de ce fait le presque seul art spectaculaire à pouvoir
être produit par ce que Robert Fripp appelait lors de la dissolution du groupe mam-
mouth King Crimson « de petites unités, mobiles, indépendantes et intelligentes ».
Il trouve enfin sa modernité en son archaïsme par une mise en rapport tout à fait
singulière du sémiotique et du subjectif, outil comme on l’a vu pétri de subjectivité
et produisant du sens, il n’est pas moins spectacle de sens produisant par sa nature
vive et fugitive de principaux effets subjectifs. Ne dit-on pas d’ailleurs couramment
du théâtre qu’il est d’une consommation moins passive que tout autre spectacle ?

CHIMERES 10
Sous une jupe de velours noir (des dessous du théâtre)

(À commencer naturellement par les spectacles liés à la reproduction mécanique.)


Eh bien, il me semble que cette moindre passivité tient à ce que le théâtre peut jus-
tement être considéré comme le rituel de transversalité par excellence entre la
machine abstraite et les territoires existentiels.
Tirant à la méditation par ses racines religieuses, à l’émotion partagée, à l’inouï
même, en tant qu’il est rêve éveillé (littéralement il met les consciences en éveil),
il est une pensée singulière.

Séminaire du 7 avril 1987.

Enzo Cormann est l’auteur d’une quinzaine de pièces de théâtre, dont Credo, Le Rôdeur, Noises,
Rêves de Kafka, publiées tant aux éditions de Minuit, qu’aux éditions Autrement, Edilig,
Papiers/Actes Sud, Théâtre Ouvert.

CHIMERES 11
Les séminaires
de Félix Guattari 07.12.1982
Marie-Odile Suppligeau et Gisèle Donnard
Les rêves
Gisèle et moi allons vous parler du rêve. Nous avions pris des engagements un peu inconsidérés
et nous nous sommes retrouvées toutes les deux : par quel bout commencer ? Nous avons évoqué
nos expériences de rêves réciproques en se demandant par quelle méthode les prendre, avec l’idée
de ne pas faire de la psychanalyse, de l’interprétation.
Notre échantillonnage allait des rêves gris, rêves quelconques, banaux, un peu ennuyeux et ordi-
naires du genre : rêver que l’on boit si on a soif ; ou rêver que l’on fait une tâche ennuyeuse pré-
vue pour le lendemain matin ; ou s’offrir en rêve un plaisir que la veille avait exclu.
L’autre versant de cet échantillonnage de rêves que l’on commençait à partager, on l’a appelé :
les grands rêves. C’est surtout Gisèle qui en parlera. Ce mot de grand avait surtout une connota-
tion très subjective : des rêves qui ont un impact violent, qui demeurent, qui mobilisent, des rêves
qui font quelque chose. Et en bavardant d’une manière informelle, on s’est aperçu que l’on était
déjà en train d’opérer une sélection de nos expériences et dans nos récits ; de dire : on va parler
de tel rêve parce que. On va parler de tel rêve en raison de. Et l’on finissait toujours par trouver
que le rêve, c’était politique, infiniment politique. Alors nous avons essayé de le dire autrement
et faute de trouver d’autres mots, j’ai tenté, pour ma part, une démonstration.
Ce premier décalage, cette opération sélective (les rêves gris-les grands rêves) vectorisait quelque
chose par rapport à l’orthodoxie freudienne. Et cela m’apportait beaucoup parce qu’on introdui-
sait une sorte de restriction à la libre association qui, à mon avis, n’a de libre que le temps ou
l’espace où elle n’achoppe pas encore sur un corpus théorique ou idéologique. Mais il vous fau-
dra faire preuve de tolérance car, malgré nos bonnes intentions, nous avons quand même beau-
coup utilisé la libre association.
Nous cessions donc de référer exclusivement le rêve au rêveur et le rêve au sujet. Et nous avons
un petit peu forcé là-dessus par la suite. Nous nous sommes dit : nous allons faire du hors sujet.
Gisèle, donc, va parler de grands rêves et moi de rêves qui seraient plutôt à l’autre bout de l’éven-
tail, rêves gris. Je n’ai pas seulement retenu pour critère de sélection la banalité du rêve. Mais
d’une part ce sera une série de rêves, six ou sept. Et d’autre part, ce seront des rêves circonstan-
ciés (non par rapport à la rêveuse, mais ce seront des rêves de circonstances).
Donc ces trois décalages que je viens de signaler par rapport à l’abord habituel des rêves sont des
décalages minimum que nous avons juste esquissés parce que perçus dans la foulée du travail qui
était déjà engagé. Ils mériteraient à mon avis d’être cultivés, forcés, approfondis à l’avenir. On
pourrait imaginer de collectionner des rêves hors sujet, des rêves résolutifs, de femmes, de
voyages, des cauchemars, des rêves politiques. Un jour, au groupe du 125, on s’était dit : les rêves
du 10 mai 81 ? La liste reste ouverte aux goûts et aux vices de chacun.
Aux trois décalages qui étaient pour rappel : la substitution de sélection et de vectorisation volon-
taires à l’association libre et l’abandon de la référence exclusive au sujet, j’ajouterai que l’on pro-
pose la formule « il y a du rêve » à la place de « j’ai rêvé que » ou « j’ai rêvé à ».
Mon hypothèse de départ quand, il y a plus d’un an, j’avais dit « je voudrais bien qu’on parle du
rêve », c’est cette interrogation initiale : « Mais quelle peut bien être l’utilité du rêve ? », on pour-
rait peut-être dire sa valeur d’usage si le terme n’était pas déjà connoté par ailleurs. À quoi ça peut
servir ? Quelle est sa fonction. Quelle est sa positivité ? Un questionnement d’opposition, en
quelque sorte, au champ et aux principes psychanalytiques qui affirment que le rêve ça veut dire,
que le rêve ça représente, ça signifie, ça cache ou ça révèle et c’est quelque chose qui s’interprète.

Les séminaires de Félix Guattari / p. 1


Donc je vais m’attaquer non pas tant à l’interprétation même s’il faut traverser cette zone-là et ce
champ-là qu’aux effets du rêve. Je proposerai deux entrées : la première va être l’étude d’un de
ces effets (il y en a de multiples !) que je peux formuler ainsi : « le rêve sert à rêver. » Et la deuxiè-
me touche plus au comment de ces effets du rêve : « comment un rêve est-il efficient ? » Je vais
appeler cela de manière un peu indéterminée pour le moment des seuils de pertinence, soit des
seuils d’efficience ou des seuils d’effectuation, ce n’est pas tout à fait la même chose, mais je ne
vais pas détailler ce soir.
D’autres thèmes m’apparaîtraient intéressants à traiter mais je n’ai pas eu le temps du tout de les
aborder et je les dis pour mémoire il faudrait reparler un jour du temps dans le processus du rêve
et réévaluer la notion de transfert qui, dans l’état actuel, me paraît un concept à usage très occlu-
sif, voire concentrationnaire.

Donc j’affirmais : le rêve sert à rêver. Lorsque avec Gisèle on a commencé à se demander : le
rêve, ça sert à quoi, ça a fusé, l’on s’est dit des dizaines de choses. Des gens disent : le rêve, ça
réveille. Freud disait : le rêve, ça sert à maintenir le sommeil. C’est très contesté aujourd’hui. Il
y a des effets de mémoire, on se réveille en disant : j’ai rêvé de et l’on peut faire un récit du rêve.
Et il y a l’inverse, l’oubli : je suis sûre que j’ai rêvé mais je suis incapable de dire de quoi. Il y a
des effets que j’ai appelés de « comme si » : c’est l’impression que le scénario du rêve, que les
images, les personnages ont réellement été vécus. On se réveille, on ne sait plus très bien où on
en est, si ça s’est passé, si ça ne s’est pas passé ; on est angoissé, réjoui, on est imprégné d’émo-
tions, d’images, de sensations, etc. Ou à l’inverse, l’impression de certitude que c’était vraiment
un rêve, un autre monde, une autre scène.
Gisèle était partie, elle, dans la direction : le rêve sert à créer. Elle en parlera un peu différemment
et plus longuement tout a l’heure : créer, communiquer, c’était son impression première.
L’usage privilégié que je fais, moi, des rêves, c’est un usage de déresponsabilisation. Je trouve
que quand on a rêvé, ce n’est pas de notre faute. Cela me donne un certain culot, un peu d’auda-
ce : entre autres, cela m’a donné l’audace d’engager un travail d’écriture sur le rêve qui me per-
met de vous parler ce soir.
J’ai donc choisi de développer un constat qui s’est imposé à moi pendant ce travail. D’effets sta-
tistiques à force de répétitions et de hasards étranges. J’avais à travailler une masse de rêves (une
centaine) de huit mois environ, rêves circonstanciés de la période de ma première grossesse. Et
quand j’ai relu ces rêves qui étaient vieux de 5, 6 ans, j’ai eu l’impression qu’il y avait une ligne
tout à fait cohérente, logique qui se dégageait des récits que j’avais notés. Et cette ligne, je me
suis dit : c’est autour de la paternité. J’ai très vite déchanté d’ailleurs mais c’est un peu cela qui
m’a retenue à une relecture. C’était évidemment faux, parce que c’était un thème qui me préoc-
cupait à l’époque, alors… Mon projet était de ne pas faire de psychanalyse, d’interprétation, et
j’ai eu comme recours, ou comme échappatoire, une espèce d’arbitraire : écrire à partir de ce qui
me fait plaisir ou plutôt de ce qui est possible. C’est un peu différent de l’association libre. D’où
un développement tout à fait justifié, tout à fait cancéreux de certaines données de ces rêves, en
laissant complètement tomber les autres qui avaient autant de mérite.
Puis, après beaucoup d’hésitations méthodologiques, je me suis décidée à travailler non plus sur
le récit du rêve mais sur les inductions que j’avais notées – le récit du rêve – et ce que j’appelle-
rai le suivi, c’est-à-dire les associations premières qui viennent comme cela au réveil. Non pas les
associations analytiques, mais les premières idées, qui quand on sait qu’on a rêvé, vous tournent
dans la tête.
Le constat qui s’est imposé à moi quand j’ai commencé à écrire, c’est d’abord que cela n’avait
rien à voir avec mon idée première, avec la paternité, en tout cas pas au sens sociologique, histo-
rique, psychanalytique ou idéologique. À ce moment-là j’employais le vocable « paterniser ».
C’était la paternité peut-être au sens très politique du terme, mais pas au sens où on l’emploie

Les séminaires de Félix Guattari / p. 2


habituellement. Cela, n’est pas très important pour nous. Ce qui est plus important, c’est le
deuxième constat : si l’on se met à travailler ainsi sur des rêves en série et non plus sur des rêves
isolés – c’est là que j’ai fait retour aux inductions – on peut affirmer et j’espère que je vais pou-
voir en faire la démonstration, que le rêve sert à rêver. C’est-à-dire que cet espèce de bloc, cette
induction – rêve – et suivi immédiat, ou une part quelconque de ce bloc, un morceau d’induction,
une image du rêve ou une idée qui a suivi immédiatement après, conditionne, sélectionne, induit
les inductions qui vont provoquer les figurations des rêves à venir.
Donc j’ai six rêves à vous proposer. Je vais vous en donner le récit. À part le premier rêve que je
vais conter et qui est un rêve ayant un impact affectif important (il m’avait émotionnellement
beaucoup bouleversée au réveil, une sensation qui m’est restée pendant des mois), tous les autres
sont des rêves extrêmement banaux, dont je n’avais rien à dire. Pour les situer, parce que cela va
courir sur 10-15 jours un peu tout au long de ces rêves, c’était la fin du mois d’août, en pleines
vacances, je rentrais à Paris, j’allais reprendre le travail, j’étais enceinte de quatre mois environ.

Premier rêve :

Je m’aperçois que je souffre d’une écharde de bois implantée dans le gros orteil gauche. Je m’ap-
prête à la retirer avec une pince à épiler et découvre qu’il s’agit en fait d’un cœur de coquelicot
desséché dans mon doigt de pied. Je perçois très bien les alvéoles vides qui ont contenu les
graines. Je retire ce corps étranger de l’orteil mais c’est la moitié de l’orteil qui part avec en lais-
sant une cavité creuse qui est due à l’infection qui a détruit tout l’intérieur et l’intérieur du gros
orteil est tapissé d’écailles de conifères que je reconnais comme du cèdre du Liban. Je suis sur
une espèce de pont métallique très haut, genre tour Eiffel, et je dois aller prendre un bain de pied
pour me soigner dans un petit bol en grès qui contient de l’eau. Mais j’en suis sans cesse empê-
chée à de multiples reprises. Je réussis enfin à me tremper le pied dans l’eau. L’eau du bol se
trouble et ça m’inquiète énormément.

Deuxième rêve :

Je suis dans la rue avec un achat que je viens de faire, qui est très encombrant : c’est un service
à verres, verres-pichet en gros verre avec des bulles d’air dedans, qui est posé sur un chariot de
fer forgé comme dans les halls de gare les chariots métalliques. L’achat est enveloppé dans un
papier kraft de façon très sommaire. Par l’ouverture je m’aperçois que le service comprend un
verre jaune et que je n’ai pas voulu du tout acheter cela. J’en suis très mécontente. Je retourne au
magasin. Je me plains de l’erreur par rapport à ma commande initiale. Je demandais paraît-il dans
le rêve des verres bleu, vert et brun. Et je parle avec beaucoup d’assurance, beaucoup de véhé-
mence car, soit l’attente qui m’a été imposée, soit l’importance de ma commande, j’estime que
j’ai le droit d’être exigeante et d’exiger un échange.

Troisième rêve :

Je suis dans le village où j’ai été élevée étant petite fille. Je suis assise sur une marche de la mai-
son de ma grand-mère pour remplir un dossier de sécurité sociale. C’est un peu ennuyeux et je
parle toute seule en disant : « l’administration c’est compliqué » et ma grand mère me demande
un peu comme pour m’aider « quel âge avais-tu quand ta mère a rempli ton dossier de bourse pour
rentrer au lycée ? ». Et à ces mots, mon père qui était là aussi dans le rêve entre dans une colère
effroyable, hurle, frappe sur la table, fait les cent pas dans la cour, en répétant sans arrêt avec une
grande violence une espèce de phrase qui est : « il faut bien que je me défende ! » Il y a dans mon
rêve parmi les dossiers à remplir une série de ronds de carton dur, de la taille à peu près d’un pion
de jeu de dames. C’est cela qui constitue le dossier de sécurité sociale.
Les séminaires de Félix Guattari / p. 3
Quatrième rêve :

(Il correspondra à la fin des vacances, à mon entrée au travail). Je suis en classe à l’école primaire
de mon village. Il y a un problème de nourriture avec une jeune élève qui est la plus jeune fille
de Mr. Dupont (c’est un monsieur dont je vous reparlerai). Je ne sais plus dans le rêve si elle a
refusé de manger son repas à la cantine ou chez elle, toujours est-il que la famille au grand com-
plet arrive pour conter à l’institutrice l’insolence de la gamine, l’installe sur une table avec son
repas froid et la maîtresse est chargée de la forcer à manger et elle se prête à ce jeu, etc. Je suis
scandalisée par la scène : cette fille qui pleure devant la nourriture froide et qu’on force à man-
ger sous la contrainte.

Cinquième rêve

Je l’ai pratiquement oublié. Il me reste au réveil une image de deux barques sur un très large fleu-
ve, avec accroché à l’arrière des barques un sac de nylon contenant des poissons argentés, et dans
l’eau des bars, des daurades, tout plein de poissons. Tout est en reflets métallisé argent, les reflets
de l’eau, etc. Les barques se mettent à tourner sur elles-mêmes à une vitesse vertigineuse et ce
mouvement dans le rêve est un symbole de jouissance et de victoire.

Sixième rêve :

La scène se passe à l’entrée de l’appartement de mes parents, mon appartement d’enfance donc.
Cela c’est ce que je sais dans le rêve mais les images que je vois sont celles de la sortie d’un hôpi-
tal de jour où je travaillais à l’époque, au Nord de Paris, un hôpital de jour pour enfants. Il fait
très beau, l’humeur est très joyeuse, tout le monde est content. La plupart des gens, adultes et
enfants sont arrêtés là, bloquent un peu la porte. Conversations, plaisanteries, on bavarde. Il y a
eu visite dans cet hôpital d’une ancienne directrice qui est partie quelques mois ou années avant,
elle est venue comme ça pour nous dire bonjour et entre autres choses il est question de ma gros-
sesse. Je me tourne donc vers elle que je n’ai pas vue depuis des mois et je lui dis « vous êtes au
courant ? », elle me dis oui d’un air entendu et j’estime qu’il n’y a pas à en dire plus, et à ce
moment-là deux enfants se mettent à agresser une collègue, crachent sur sa jupe, tapent, et elle ne
réagit pas du tout. Je m’étonne de son calme et je me dis que je n’en supporterais pas le dixième.
L’agressivité des enfants redouble. Un petit garçon qui s’appelle Barthélémy prend une baguette
de bois, se met à frapper tout le monde, les adultes essayent de s’interposer. Il saisit une collègue
aux poignets et s’ensuit une extraordinaire bagarre : trente personnes en train de se battre dans la
cour. Une collègue qu’on appellera Judith est tombée au sol et paraît souffrir énormément des poi-
gnets. Ils sont blancs comme si le sang ne circulait plus. Elle reste de longues minutes plaquée la
face contre terre et semble souffrir beaucoup, puis un sanglot la secoue. Un éducateur intervient.
Appelons le Constant. Il dit d’un ton impératif « Ne pleurez pas ! » J’approuve son intervention
et le Barthélémy continue à s’exciter beaucoup en disant « je fais ce que je veux, on n’a rien à me
dire. »

Dernier rêve :

Je suis sur une route qui mène de l’endroit où j habitais étant enfant, du bourg à un village des
environs et je suis avec un groupe d’enfants et un adulte. Ce n’est pas très précis. C’est un peu
genre promenade d’enfants comme on peut en faire dans les établissements d’enfants. Les enfants
marchent sur une petite murette avec un grillage devant un jardin, devant un pavillon, et moi je
bavarde avec l’adulte qui m’accompagne (il reste complètement non-identifié) et notre conversa-
tion se déroule sur le thème « se faire élire maire ».
Les séminaires de Félix Guattari / p. 4
Je voudrais reprendre ces rêves un par un, et voir à partir des récits, que je vous ai faits, des induc-
tions que je vais vous rapporter, et des premières associations qui vont suivre, comment tout cela
s’enchaîne.

Premier rêve : c’est le rêve de l’orteil malade. Je vais vous raconter un peu dans les jours précé-
dents les éléments qui ont pu composer ce rêve. J’avais dîné la veille avec un copain, A. qui ren-
trait du Chili. A. c’est aussi le prénom d’un de mes grands oncles, ce qui va fonctionner. Ce grand
oncle était conseiller municipal et avait fait la guerre quelque part dans notre empire colonial, en
Cochinchine ou au Tonkin. C’est donc un des éléments inducteurs.
Le mal aux orteils. Je partageais à l’époque mon appartement avec un copain qui avait réellement
mal aux orteils, un petit mal blanc qui commençait à se dessiner au coin de l’ongle, et je l’avais
menacé, s’il ne se soignait pas, en lui disant que cela allait s’infecter, qu’on allait lui couper l’or-
teil, le pied, la jambe. Je pense que c’est aussi un des éléments qui a induit le rêve.
J’étais enceinte de quatre mois, l’enfant commença à bouger les jours précédents et j’avais lu la
veille dans Le Monde des spectacles un article sur Pinocchio qui sortait à Paris et, à la lecture de
cet article je m’étais dit : Tiens, à la rentrée, j’ai envie de reprendre un atelier que j’avais fait avec
des enfants et qui m’avait beaucoup intéressée. C’était un atelier histoires et avec Pinocchio, pen-
sais-je, cette marionnette qui s’anime, ce serait une bonne manière de reprendre cet atelier.
Et puis je rentrais d’Angleterre. J’étais allée quelques jours à Londres pour retrouver une amie
qui était en stage de thérapie familiale. Un week-end, nous avions pique-niqué dans un parc où il
y avait beaucoup de cèdres du Liban. Avec A. j’avais entre autres évoqué ces arbres.
Là dessus le rêve arrive pendant la nuit. Maintenant les associations. Le cèdre du Liban me ren-
voie à un cèdre du Liban qui se trouvait au musée des beaux-arts de Tours. C’est un des plus
beaux arbres que l’on possède en France, un des buts de promenade des touristes. Et dans ce
musée j’avais deux autres intérêts : un éléphant empaillé. C’est un éléphant qui, il y a très long-
temps, est devenu fou. Il y avait un cirque à Tours et puis l’éléphant est devenu fou, il a com-
mencé à tout casser, on a été obligé de l’abattre, il est maintenant dans un vieux hangar et les
petits enfants aiment bien le dimanche aller voir l’éléphant empaillé. Et moi j’ai un autre éléphant
dans ma vie qui est celui que le grand oncle A. a ramené des colonies, un petit éléphant en ébène
qui traîne dans un fond de tiroir.
Le plus important, c’est l’atelier histoires que j’avais envie de reprendre à partir de Pinocchio.
Alors je vais vous raconter l’histoire de l’atelier histoires, son avant et son après. Il faut imaginer
un petit hôpital de jour pour enfants psychotiques à Paris, à petits effectifs, cinq à sept éducateurs
et trente gosses et cela se passe tout à fait au début de mon travail. Là j’avais en charge avec une
autre éducatrice douze enfants et puis est arrivé un stagiaire, très dynamique, barbu, gauchiste.
Très vite au bout de deux, trois jours il nous dit : Ah j’ai bien compris, les enfants veulent savoir
comment on fait les enfants, ils me l’ont demandé et puis si l’on interprète un peu… Il faut faire
des ateliers pédagogiques, on va leur expliquer comment on fait les enfants. Moi, je n’étais pas
très d’accord, mais c’était un garçon très sympa, on avait des alliances compliquées passées
ensemble et je dis : oui, oui, tu as raison. Il organise tout. On fait une réunion pour dire aux
enfants que l’on va les diviser en trois groupes, en prendre chacun quatre… mais il y a quatre
bambins qui disent : nous on ne veut pas ! Ça m’arrangeait bien, je dis : bon, moi je prends ce
groupe-là. Cela c’est très vieux, ça remonte à 6 ans avant le rêve. Nous manquions de locaux, je
me mets dans un couloir avec une table et quatre chaises et je demande aux enfants ce qu’ils veu-
lent faire. Nous avions deux mois devant nous. Nous commençons à discuter et un gamin dit qu’il
veut savoir quand on plante des graines, ce que ça fait ! Très bien ! on va faire du jardinage, de
la culture et tout. On a donc planté des haricots, découpé de catalogues de grainetiers, planté des
lentilles, puis on a regardé comment ça poussait. On a parlé de l’eau, du soleil, du ciel, du jour et

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de la nuit, et cet atelier est devenu un véritable atelier de philosophie. Les enfants se sont mis à
demander comment la terre tournait, qu’est-ce que c’était que la vie, la mort. Pendant deux mois,
c’était une sorte de discussion autour du cosmos, de la naissance, de la mort, des animaux, des
végétaux, de comment l’homme était apparu sur la terre. J’en ai gardé un souvenir ébloui.
Alors Pinocchio, on peut l’utiliser avec la question : comment on fait les enfants ?
L’année suivante, quand on a commencé à faire un programme et dire chacun ce que l’on avait
envie de faire, j’ai voulu reprendre et j’ai fait deux choses : un atelier histoires et un atelier d’ap-
prentissage du temps. J’étais fascinée par la manière dont les enfants s’intéressaient à la lune, au
soleil… et j’ai donc fait un atelier pédagogique pour travailler le temps avec les enfants. Cet ate-
lier marche pendant un an et la psychologue de l’établissement me dit un jour : Vous ne voudriez
pas faire un atelier temps mais avec des enfants non scolarisés ? Je suis O.K. et l’on commence
à voir comment cela pouvait se faire et la formule qu’on retient, c’est un atelier-circonstances (ou
atelier qu’est-ce qui t’arrive ? ou atelier événement) où je vais travailler avec les enfants sur les
événements qui leur arrivent et qui leur font quelque chose. C’est un atelier qui a fonctionné pen-
dant un an officiellement, quelques semaines en réalité. L’hôpital évoluant entre temps, c’est un
atelier qui avait une entrée libre, c’est-à-dire ne venaient que les enfants qui avaient quelque chose
à raconter. Il t’est arrivé quoi ? Tu viens le dire, en parler et puis on va voir ce qu’on va en faire.
C’était presque un groupe de parole.
Et puis cet atelier, au bout de quelques semaines, ça a été un vrai cauchemar : les enfants qui sont
venus ont commencé à raconter leurs expériences sexuelles, à apporter le portefeuille qu’ils
avaient piqué à l’éducateur d’à côté pour ne pas qu’on le trouve, à demander d’où venait l’argent
de l’hôpital, pourquoi ils n’avaient pas les clefs du portail, pourquoi ils étaient là parce que l’autre
était plus fou et pas eux. Ils ne voulaient pas aller à des ateliers, alors je convoquais les éduca-
teurs en disant « elle ne va pas aller à ton atelier ». – « t’es pas un juge de paix ! » Enfin ça a très
mal tourné au bout de quelques semaines, je ne savais plus par quel bout prendre les choses. On
approchait de Noël, j’ai tout arrêté, j’ai dit : on prépare la fête de Noël. Je ne pouvais vraiment
plus faire face à ce qui arrivait là. On s’est donc mis à préparer la fête de Noël et puis on a fini
l’année en fêtant les anniversaires, les départs de stagiaires. J’ai fait des charlottes au chocolat,
des tartes aux pommes, plus question de l’atelier circonstances mais de l’atelier fête. J’étais très
malheureuse là.
L’année suivante, toujours dans cette lignée-là, je reprends l’atelier histoires et plus ou moins
intéressée par le temps, la formule que je propose, mais cette fois d’autorité, sans en parler aux
enfants ni aux adultes, c’est un atelier à partir de l’histoire d’Alice au pays des merveilles, qui me
semble recouvrir beaucoup de ce qui s’était passé là. Il faut quand même dire le plus rapidement
possible et avec beaucoup de pudeur qu’Alice au pays des merveilles avait à voir avec une gran-
de histoire d’amour pour moi. Une histoire dont je vais vous raconter simplement un rêve qui l’a
sanctionné : dans ce rêve j’étais une bouteille, la tête en bas, les pieds en haut comme quand on
fait le poirier, les jambes en forme de goulot, et le monsieur pour qui battait mon cœur était un
verre à liqueur plein d’eau-de-vie qui me remplissait. Voilà. On peut dire que là ça s’est terminé
et qu’Alice renvoie à un rêve d’eau-de-vie. L’eau-de-vie ayant elle-même à voir avec d’autres his-
toires, entre autres, devenir analyste, et dans ma propre psychanalyse à un phantasme de « com-
ment on fait les enfants ». Je ne vais pas tout vous détailler mais juste vous montrer comment
c’était une plaque tournante. J’ai raconté en analyse qu’on faisait les enfants en mettant des
cerises à l’eau-de-vie puisque ma grand mère faisait des cerises et mon père de l’eau-de-vie…
L’eau-de-vie fonctionne dans deux autres directions : devenir analyste et les fleurs de pécher.
Toujours dans cet hôpital, j’avais une collègue qui un jour où je partais en week-end me dit : Tu
vas en Touraine, rapporte moi donc des feuilles de pécher parce que j’en fais de la liqueur. Je lui
réponds : O.K., je te rapporte des feuilles de pécher mais tu me donnes la recette. Puis, en ren-
trant, sur cette foulée-là, je rêve que je suis dans une vigne en Touraine et que je fauche avec une

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grande faux comme on en avait autrefois, les pêchers, tous les pêchers ! Alors j’ai commencé à
accuser mon analyste de me faucher, j’ai beaucoup parlé sur les pêchers, et puis je me suis dit :
l’analyse a pris un virage, D’accord ! vous continuez à me faucher mais vous me donnez la recet-
te. C’est en cela que je dis que les feuilles de pécher ont à voir avec mon devenir analyste. On
peut s’arrêter là pour ce rêve.

Deuxième rêve : Le rêve suivant, c’est le rêve cul de sac. Je ne vais rien vous en dire. À mon
avis, il est une impasse sur la bouteille, l’eau-de-vie, le verre, etc.

Troisième rêve : C’est le rêve de dossier de sécurité sociale. dossier de bourse, colère de mon
père.
Les éléments inducteurs, c’est que dans la réalité j’avais à refaire toute ma déclaration de gros-
sesse, parce que on l’avait fait au nom du père de l’enfant et comme on ne cohabitait pas ensemble
l’administration n’en voulait pas, il fallait tout recommencer à mon nom, je me retrouvais mère
célibataire.
Quand même il y a un petit rapport avec A. Quand je l’avais vu trois jours avant, on avait parlé
un peu de tout et je lui avais dit que j’allais déménager, habiter le XXe toute seule et il m’avait
dit : ce n’est pas sérieux d’habiter toute seule, tu vas accoucher, tu ne vas pas avoir le téléphone,
je viens mettre ma tente devant ta porte parce qu’il faut qu’il y ait quelqu’un qui veille sur toi !
Déjà là avec la sécurité et la non-cohabitation, on peut dire qu’un élément inducteur est venu
d’autres éléments inducteurs ou qu’ils se sont conjugués.
Avec cette histoire de sécurité sociale, je me retrouvais donc mère célibataire, quelque chose qui
a à voir avec les régimes spéciaux et dans mon enfance, étant fille de vigneron, on avait aussi des
régimes spéciaux, c’est-à-dire que ce n’était pas la sécurité sociale du régime général, pas les allo-
cations familiales du régime général ni les allocations prénatales, rien ne marchait comme pour
les autres – ce qui mettait ma mère en général fort en colère. Un jour, elle demande à l’institutri-
ce si je ne pouvais pas avoir un dossier de bourse pour entrer en sixième. On lui répond : Mais
madame, les filles d’agriculteurs, ça ne peut pas avoir une bourse. Et puis comme ça en bavar-
dant avec des voisins, en prenant des renseignements, elle s’aperçoit que tous les enfants des envi-
rons qui sont au lycée ont une bourse pour faire leurs études. Donc elle retourne voir l’institutri-
ce qui lui explique qu’elle ne peut pas perdre toutes ses bonnes élèves parce que sinon qui va-t-
elle présenter au Certificat d’études ! Là-dessus on fait un dossier de bourse et je finis par entrer
en internat, un petit peu tard, au lycée du coin. L’internat ayant à voir avec une expérience plus
ancienne qui est les colonies de vacances, pas les mêmes que celles du grand oncle, mais les colo-
nies. Pour ce rêve, on s’arrête là, les colonies vont être reprises plus tard.

Quatrième rêve : directement induit par les bourses et l’internat, c’est le rêve (de rentrée à l’hô-
pital) où on force une enfant à manger. Ce qui s’était passé c’est que nous avions repris le travail
à l’hôpital mais seulement le personnel, les enfants étant encore en vacances, et on avait plusieurs
réunions pour faire le programme de l’année et on avait décidé de prendre notre repas ensemble
à la salle à manger des enfants pour gagner du temps. C’est l’internat qui fonctionne. En juillet
j’avais été en congé maladie, la moitié des gens ne savait pas que j’étais enceinte. À midi, j’étais
à table avec 4, 5 collègues et l’une d’elles (appelons-la Judith) me dit : « Alors, Robert et vous,
vous préférez une fille ou un garçon ? » Tous les autres s’étranglent à côté, car presque personne
ne me savais enceinte, et le Robert en question, médecin à l’hôpital, n’était pas du tout un père
supposé possible, personne ne savait qu’on couchait ensemble, enfin ça a fait floc au milieu du
repas. Moi j’ai eu un nœud à l’estomac, je n’ai plus pu rien avaler, j’ai annoncé la grossesse
comme ça à tout le monde.

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Dans le rêve, c’est Mlle Dupont qu’on force à manger. C’est la deuxième fille de Mr. et Mme
Dupont, des voisins que j’avais complètement oubliés. C’est une fille qui est née très tardivement,
elle a une grande sœur qui est un petit peu plus âgée que moi, et tout le monde attendait un gar-
çon, le père, la mère, le village, la grande sœur, tout le monde attendait un garçon qui devait s’ap-
peler Pierre et là-dessus est arrivée une fille qu’on a appelée Pierrette. C’est elle qui dans le rêve
est martyrisée par l’institutrice. Une autre chose que j’ai oublié de vous raconter, c’est que quand
j’ai dit au repas aux collègues de travail : et bien oui, je suis enceinte ! une des réflexions que l’on
m’a faite c’est : Oh ! comment ! tu es enceinte de quatre mois, mais tu n’es pas grosse ! Reprends
donc à manger ! Et l’on m’a repassé le plat et cela est revenu dans le rêve sous forme de : on mal-
traite les enfants, on les force à manger.
Les Dupont sont des voisins qui étaient agriculteurs et qui eux dans la crise d’après-guerre, des
années 55-60, lors de l’exode rural, se sont bien débrouillés. Le monsieur est devenu transporteur
grossiste. Il a continué à cultiver un peu sa terre et le soir il allait ramasser les légumes et les fruits
et il partait les vendre aux Halles le matin. C’est-à-dire qu’il n’a pas quitté son milieu contraire-
ment à d’autres.
Je pense que l’image du transporteur grossiste est une équivalence de l’internat, c’est-à-dire une
manière de sortir du milieu rural. Moi je m’en vais en internat, lui devient transporteur grossiste.
C’est en même temps une image de la maternité. Donc à la question : comment on fait les enfants,
on voit qu’il y a toute une série de possibilités : on les fait en faisant des cerises à l’eau-de-vie,
on les fait en entrant en internat, on les fait en devenant transporteur grossiste. Après cela va réfé-
rer complètement à autre chose.
Et puis nous enfants on avait à voir avec ce monsieur transporteur grossiste une fois par an au
mois de mai pour la fête des mères. C’était une fête très importante, il fallait faire un beau cadeau
et c’est par lui qu’on avait de l’argent. On allait cueillir des bouquets de fleurs ou des cerises, il
nous les vendait au marché, il nous ramenait l’argent et l’on se faisait ainsi un gros pécule pour
la fête des mères.
Des choses comme devenir transporteur grossiste au lieu d’être paysan ou entrer en internat ont
à voir avec la même instance – ici économique : la crise des campagnes.

Cinquième rêve : c’est le rêve des barques, un rêve tout argenté (l’argent !). Beaucoup d’éléments
inducteurs pour une toute petite image qui reste.
- Dans la revue Elle que j’avais feuilletée, il y avait un procédé de décoration à partir d’algues
marines qui donnait comme conseil : conservez les algues dans un sac en plastique avec de l’eau
de mer.
- Je lisais un livre de Fourdaine qui disait que les nominations de la folie pouvaient se faire sur
un tout autre registre que le registre médical.
- J’avais lu dans Le monde des livres un commentaire sur le dernier livre de Régis Debray.
- Et puis j’avais reçu une lettre d’un copain Marcello de Barcelone, un catalan qui m’informait
d’un congrès de psychothérapie institutionnelle à Barcelone dans 3 à 4 mois et me demandait de
venir. En fait toutes ces inductions fonctionnent autour de cette lettre parce que je pensais de
toutes façons ne pas pouvoir aller à Barcelone dans quelques mois, car je serais alors trop prête à
accoucher. Je pense écrire à Marcello en lui faisant part de ma grossesse. Faire part. Ce copain a
à voir avec plein de choses : travailler avec T. (psychothérapie institutionnelle). Congrès de
Barcelone. Voyages antérieurs et quinze jours après un précédent voyage la famille de ce garçon
vient à Paris pour le salon du prêt à porter. Une dizaine de catalans débarquent à la maison pour
manger, dormir, aller voir ce salon (ils travaillent dans la couture) et, entre autres, on va voir avec
eux avant qu’ils ne repartent le film : Aguirre ou la colère de Dieu. Le rêve reprend complète-
ment les dernières images du film. Et j’avais lu dans une critique de cinéma que c’était un

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symbole de folie. Quand la famille catalane part de Paris pour regagner Barcelone, ils me fau-
chent tous mes numéros de Elle pour leur atelier de couture, je leur donne pour mon copain plu-
sieurs livres de Foucault, les Cahiers pour la Folie, les papiers du Réseau, enfin ils repartent avec
tout cela dans leur voiture, plus une bouteille d’eau-de-vie. J’avais raconté au copain que mon
père avait le privilège de bouilleur de cru et que ça s’éteindrait à sa mort.
Autre chose aussi : lors de mon premier séjour à Barcelone (cela fait suite aux images de la mater-
nité) un jour dans un restaurant, Marcello me fait goûter de petites anguilles du coin, transparentes
et très argentées une fois cuites. Je lui dis : qu’est-ce que c’est que ça, Et le copain qui avait déjà
bien bu me répond : tu as déjà vu des spermatozoïdes, c’est pareil ! C’est donc en rapport avec :
comment on fait les enfants. Aguirre a à voir avec l’empire colonial, donc avec les colonies pré-
cédentes et avec un rêve qui n’est pas dans cette série-là, mais j’étais avec Félix à Barcelone au
congrès de psychothérapie institutionnelle au bord de la mer dans mon rêve en train de bavarder
et au cours de la conversation je m’aperçois que j’ai connu ses enfants en colonie de vacances. Je
pense que les colonies aussi ont à voir avec ça.

Sixième rêve : c’est le rêve de la bagarre à l’hôpital. Inductions : J’avais entendu la veille au
cours d’un jeu télévisé une question sur les massacres de la Saint Barthélémy. Et j’avais à l’hô-
pital un conflit avec un instituteur à propos de ce Barthélémy qu’il voulait faire entrer dans notre
atelier d’imprimerie. Moi je ne voulais pas que cet enfant y vienne. Je ne pouvais pas le suppor-
ter. On avait aussi un conflit à propos du contenu et de la nomination de cet atelier que je voulais
appeler : technique de reproduction et lui atelier impression. Donc on a Barthélémy et son entrée
ou non à l’atelier technique de reproduction qui fait suite, à mon avis, aux spermatozoïdes, au
transporteur grossiste, etc.
Autre chose qui m’arrive dans la journée, c’est la scène du faire part que j’attribue dans le rêve à
une directrice qui avait quitté l’établissement et qui a eu lieu en réalité avec un médecin de l’éta-
blissement à qui je dis à une sortie de synthèse : Tu es au courant ? - Oui. Quant à ce médecin il
y a beaucoup de choses à en dire. J’avais fait avec lui, un ou deux ans auparavant, un groupe de
parents qui avait été une chose très compliquée dans l’institution parce que moi j’y étais comme
éducatrice et les éducatrices n’avaient pas le droit de voir les parents. C’était réservé aux méde-
cins et aux assistantes sociales. Alors ça avait été le moment où notre bagarre sur la division du
travail en psychiatrie avait achoppé au niveau de l’administration. Beaucoup de choses avaient
été tolérées avant, et quand on a voulu faire ce groupe de parents, plus possible, blocage, convo-
cations au bureau du directeur, etc. J’ai fini par faire ce groupe de parents avec ce médecin qui se
nomme Jean-Claude à condition que ce soit lui le responsable, à condition que ce soit sur mes
temps libres. Bon. J’avais accepté un certain nombre de choses comme cela. Mais ce groupe de
parents, c’était déjà une technique de reproduction parce que je voulais reprendre une chose que
j’avais déjà fait autrefois dans un autre établissement et qui m’avait beaucoup intéressée avec les
parents.
Ce médecin Jean-Claude était toujours habillé en noir, systématiquement comme l’instituteur de
Barthélémy. Ce sont deux personnes qui étaient en pantalons et pulls noirs 365 jours par an. Et il
était en plus (c’est un élément qui va revenir dans le rêve suivant) petit-fils d’un de nos anciens
présidents de la République. Un jour, je l’avais rencontré en dehors du travail à l’enterrement de
Pierre Overney. Comme d’habitude je ne savais pas où me mettre dans le cortège, j’étais avec
quelques copains, on est rentrés dans les rangs des anars. Tout à coup on me tape sur l’épaule et
c’était lui qui était derrière. Moi je n’avais aucune idée sur ses appartenances politiques.
Je pense que le noir fonctionne là aussi.
Enfin l’éducateur, appelons le Constant cela lui va bien, qui intervient dans la bagarre en disant :
Ne pleurez pas ! est un éducateur qui venait de perdre son père, donc quelqu’un qui était en deuil,
c’était un pied noir. C’était quelqu’un que je n’aimais pas beaucoup dans mon travail mais il était

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un allié intéressant. Avec lui à l’hôpital j’ai fait un journal et j’ai pu mettre un peu d’argent en cir-
culation au niveau d’une caisse pour enfants. Quelques jours avant le rêve, je surveillais une
récréation avec lui et il me dit : « tu sais je vais me présenter aux élections. » Je lui réponds : « Ah
bon ! sur quelle liste ? » - « le C.E.R.E.S. » J’ai failli m’évanouir, ayant toujours pensé que c’était
un type d’extrême droite, qui avait un frère C.R.S. en plus ! et j’étais complètement malade qu’il
y ait des gens comme ça au C.E.R.E.S. Donc il m’annonce qu’il va devenir conseiller municipal.
Et le rêve suivant, c’est la conversation : se faire élire maire.

Dernier rêve : Là je vais vous parler d’une chose que j’ai complètement négligée dans les rêves
précédents : l’espace. La scène de ce rêve se passe dans une petite rue devant un pavillon où habi-
tait une dame que je connaissais vaguement et qui était nourrice de la D.D.A.S.S. et un jour un
gamin a traversé la rue et est allé jouer sur un tas de bois qui s’est écroulé sur lui : il est mort tué
par les bûches. Et ça a été un grand enterrement (délégation d’école, etc.). Donc on retombe sur
un enterrement et une mère d’élection (nourrice).
On était à quelques semaines des municipales et j’avais entendu à la radio, rapportés par un jour-
naliste, des propos de François Mitterand et je m’étais dit : mais il se trompe complètement ! Il
n’y a que Marchais qui ait pu dire ça ! En fait c’était Mitterand qui tenait des discours très com-
munisants. Donc j’ai attribué au journaliste un lapsus qu’il n’a pas fait sur Marchais-Mitterand et
l’union de la gauche. À propos, le discours portait sur l’importance des collectivités locales.

À travers tout ce décorticage que je vous ai imposé, j’espère que l’on a touché, cerné, que l’on a
une première perception de ce que j’avais appelé la dimension politique du rêve, dont je pourrai
dégager deux axes :
1/ Les outils, les machines, les formations de l’inconscient prennent des options sur les événe-
ments, les couleurs, les sons, les perceptions, les situations, les personnages. Et l’on peut émettre
l’hypothèse d’un chantier de l’inconscient, d’un état des travaux. Actualité inconsciente. Voire
même mots d’ordre. Le rêve lui-même n’étant qu’une modalité de ce travail-là, une modalité
toute particulière de ce processus, une singularité qui opérerait :
- le rêve, par changement de régime
- les inductions, par greffes de morceaux pris dans la réalité et sélecteurs.
- et ce que d’habitude on appelle associations et que moi je préfère appeler des effets (parce que
ce n’est pas uniquement au niveau verbal) du rêve, procédant par relais, c’est-à-dire par distance
et propulsion. On verra dans le travail de Gisèle que la distance y est extrêmement grande, alors
que dans le mien ce sont des petites choses qui se touchent. Des relais donc qui fonctionneraient
pour combler une distance entre rêve – inductions – et les choses à venir.
Si je propose ainsi d’autres termes, c’est que l’on pourrait peut-être sortir du débat ancestral de
savoir si le rêve continue le travail de la veille ou s’il s’en détourne. Je pense que l’on peut
répondre oui aux deux propositions et qu’il faut prendre cela par un autre bout.

2/ Deuxième axe pour affirmer que le rêve est politique. C’est que ses composantes ne sont pas
exclusivement référables au sujet rêveur. Dans ce que j’ai fait là, j’ai beaucoup référé à moi. Mais
on va voir comment on pourra dégager d’autres côtés. Il faut que toutes ces composantes (les
récits des rêves, les inductions et le suivi) puissent être référées à leurs conditions d’émergence
et à leurs conditions d’existence et pas uniquement au niveau de la personne, de l’individu qui a
rêvé.
Je pense à un rêve de Freud qu’il rapporte dans l’Interprétation des rêves qui est induit par un
livre de botanique qu’il voit chez un libraire. On peut dire : Freud a à voir avec les plantes. C’était

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un livre sur les cyclamens qui étaient la fleur préférée de sa femme. Il avait rencontré la femme
d’un collègue à qui il avait dit : vous avez une mine florissante, madame. On peut dire tout cela,
on peut complètement référer son rêve à ses données personnelles et individuelles.
- Mais on peut dire aussi qu’il faut que Gutenterg soit passé par là, que l’imprimerie existe, qu’il
y ait eu un éditeur intéressé, un auteur, des circuits de distribution, des lecteurs potentiels. Ainsi
moi, dans mon rêve de l’institutrice qui force à manger encore faudrait-il que l’Éducation
Nationale existe, que Jules Ferry soit passé par là, les lois sur la scolarité, les bourses d’études,
etc. Et l’on peut tout prendre comme ça.
On peut donc penser négliger assez sérieusement les replis habituels sur le sujet, sur l’individuel,
sur les structures personnelles pour privilégier un vecteur d’ouverture systématique à des
ensembles plus larges, plus denses, plus abstraits.
En pratiquant comme j’ai pratiqué avec vous, je suis tombée sur des strates réfractaires au sens,
des temps où l’interprétation faisait figure de dérisoire, où la signification s’avérait tourner à vide.
Un moment donné, c’est signifiant. Puis à un autre moment, il y a une espèce de mur où ce n’est
plus par ce bout là qu’on peut le prendre.
Ces ensembles complexes, ces lignées que j’ai plus ou moins bien fléchées sont comme des
plaques d’embrayage où l’extérieur, le contexte vient buter, vient se greffer, vient relayer, vient
s’effectuer et c’est cela que je vais évoquer par la notion de seuils d’effectuation ou seuils de
pertinence.
Pour conclure ce premier point (cf. schéma I) on pourrait dire que l’on peut nommer politiques
les strates réfractaires qui vont référer aux conditions d’émergence d’un donné (donné du rêve,
des inductions ou du suivi), qu’on peut nommer politique l’espace qui est balayé ou qui est
embrassé par ce chantier de l’inconscient, par ces actualités inconscientes, par ces préoccupa-
tions. Si on schématise à partir d’un récit de rêve quelconque, ce rêve a des inductions. C’est là
où je voulais parler du temps dans le rêve parce que les inductions on n’en a connaissance
qu’après. Elles ont eu lieu avant. Donc un rêve et ses inductions et puis on va avoir un certain
nombre soit de points soit d’espaces qui vont venir immédiatement au niveau du rêve : les asso-
ciations, ce que moi j’appelle le suivi ou les effets. Et moi j’appelle politique le champ qui est
embrassé là à partir du moment où ca prend un tout petit peu sens.
Le premier axe que j’ai appelé politique, je dis : ça il faut que ça existe. Il faut qu’il y ait l’Édu-
cation Nationale, Gutenterg et l’imprimerie pour que ces rêves soient possibles.
C’est déjà un état économique, idéologique et politique de la société qui doit exister pour que les
éléments du rêve soient possibles. Je ne sais pas si le donné/donnant dont Félix a parlé la derniè-
re fois a à voir avec cela. Peut-être.
Deuxième axe Politique : le terrain conquis, l’espace conquis par l’enchaînement inductions,
rêve, effets qui vont autour et surtout les propulsions qui vont se faire dans les rêves suivants.
Ce que j’ai essayé de démontrer, c’est que soit les inductions directement, soit des images du rêve,
soit des associations vont entrer en jeu pour sélectionner les inductions suivantes.
Dans le champ signifiant à un moment donné on rencontre une strate réfractaire, à un moment
donné ça ne passe plus. On va voir comment elle va bouger, pas bouger, comment le passage peut
se faire.

Je vais essayer de définir la ligne des seuils d’effectuation en quatre points :

- D’abord par la négative : on peut appeler seuil d’effectuation ce qui met fin au sens, le moment
où en toute bonne foi ça ne peut plus signifier ou ce serait de l’abus de pouvoir. Et c’est à diffé-
rencier de ce que la psychanalyse appelle les résistances auxquelles c’est souvent amalgamé.
C’est la fin des déplacements, des substitutions, des métaphores, des métonymies. On fabrique-
rait en insistant – et la psychanalyse en général insiste – du sens inutilisable, une espèce de sur-
plus qui pollue tout. Ce serait de l’exploitation frauduleuse, voire du colonialisme.
Les séminaires de Félix Guattari / p. 11
- Les seuils d’effectuation jouent indifféremment sur les trois rouages (inductions, rêve, suivi)
d’une manière complètement ; indifférenciée. Je dirai même plus : ils les indifférencie. Alors que
dans la première partie de cet exposé j’avais dit : il y a des inductions, il y a un rêve, il y a des
effets, même si c’est beaucoup plus perméable, beaucoup plus interpénétré, polyvalent qu’on ne
le pense d’habitude, j’ai dit il y a trois temps, trois composantes avec des particularismes plus ou
moins accentués, les seuils de pertinence ou d’effectuation ne tiennent absolument pas compte de
ça, c’est indifférencié. Le rêve n’a plus aucune spécificité à ce moment-là. La première partie de
mon exposé exaspérait les différences, permettait d’isoler le rêve non plus en tant qu’expérience
où on se réveille en disant « j’ai rêvé » mais en tant que passage, épreuve d’un autre régime, d’un
autre état, transmutation avec ses effets de rupture, composantes de passage, résultantes. Je ne
parlerai plus du tout maintenant du rêve comme un événement. L’indifférenciation est complète.

- Contrairement au sens dont on a bien du mal à enrayer les glissades et les engrenages une fois
qu’on est parti dedans, les effets du rêve ont eux une limite précise, une positivité. Cette limite
est mobile, elle peut se déplacer dans un sens ou dans un autre.
À un moment donné, les effets du rêve vont stagner sur une ligne, vont cumuler, vont s’affaisser,
vont composer cette ligne et c’est cela que j’appelle seuil d’effectuation. Cela introduit une troi-
sième dimension, un volume.
Le premier point est linéaire (inductions, rêve, suivi), et là on arrive à conquérir un plan à travers
le sens. Avec ces seuils d’effectuation, on y gagne un plan : sorte de coupure disant : le sens n’ira
pas plus loin, ou alors il faut des conditions pour passer.
Zone de rencontres, partage, échanges, transformation avec le contexte, l’histoire et avec du hors
individu, du hors sujet qui va entrer en relation avec le rêveur, avec des éléments, des sélecteurs
qui vont faire la percée.
Pour la deuxième fois, on approche, on touche, on cerne cette intuition initiale que le rêve est poli-
tique, que le seuil d’effectuation est la forme, l’incarnation, les circonstances selon lesquelles une
extériorité (le hors sujet) va s’imposer au sujet, va s’opposer à lui, va le composer.
Comment, à travers quoi va se faire le passage ? Comment vont se faire les traversées, les échap-
pées par lesquelles l’individuel va accéder au collectif, va participer à l’histoire se conjuguer à un
contexte ?
Le caractère de mobilité de ce seuil a une double origine :
- À force de travailler les effets du sens, les interprétations sauvages vont faire bouger cette ligne,
la repousser par exemple ou inversement vont faire un effet de blocage.
- Mais cela peut aussi se faire par des modifications des données extérieures, qu’il s’agisse de
micro-politique ou de macro-politique, qui vont bousculer, déranger, modifier les territoires, les
sélecteurs, les thèmes d’actualité. Une image, une impression, un personnage, un scénario qui sert
à quelque chose à un moment donné, le lendemain ou trois mois après ne va plus servir à rien ou
il va servir à autre chose. Il va encombrer, il va être repris pour un usage plus intensif, plus exten-
sif, pour un usage rénové ou perverti.
Le rêve peut aussi devenir tardivement pertinent ou il peut avoir une efficience foudroyante mais
éphémère.

- À l’opposé du sens qui comme son nom l’indique n’est vectorisé que d’un seul côté, le seuil
d’efficience est vectorisé des deux côtés. C’est un élément paradoxal qui travaille avec deux sens
à la fois. C’est un élément dissociatif et non plus du tout associatif. Un élément placentaire.
Comme on pourrait dire que le placenta est l’élément qui fabrique d’un côté de la mère, de l’autre
côté de l’enfant, le seuil d’efficience travaille en poussant des deux côtés, en différenciant au
maximum.

Les séminaires de Félix Guattari / p. 12


C’est donc ce travail de poussée (que l’on a bien vu sur les rêves que j’ai exposés) qui fait la
mobilité des seuils quand cèdent des résistances personnelles (en analyse, par exemple). Mais il
bouge aussi quand à l’extérieur se passent des choses. Reprendre avec les outils de Félix ce qui
s’est passé en 68. À ce moment-là les données extérieures ont complètement fait bouger les pos-
sibles individuels, qu’ils soient oniriques ou quotidiens.
Donc ce seuil peut bouger par rapport à des éléments individuels : on déménage, on se marie, on
prend un métier, on se casse la jambe, on interprète un rêve… Mais cela peut aussi bouger par
rapport à des données extérieures. Des pans vont s’effondrer, s’élaborer ou glisser : les conditions
de travail, la maladie, l’évolution des techniques. L’écographie dans la maternité est une tech-
nique extérieure qui fait complètement bouger ça.
Donc, la définition principale du seuil d’effectuation, c’est le paradoxe.
Les sélecteurs qui vont aider à faire le passage de ce seuil et le faire éventuellement bouger, fonc-
tionnent comme des moyens d’accès privilégiés, comme des percées, comme des passerelles,
comme des échappées, comme des mots de passe peut-être, vers du plus systématique, du plus
abstrait, vers du plus politique, vers des concepts. Gisèle disait : c’est les univers de Félix. Moi
je ne sais pas. Donc cela fonctionne en captant des morceaux de réalité, en les incorporant, en les
greffant.

Gisèle Donnard

« Le travail du rêve n’est jamais créateur. Il n’imagine rien qui lui soit propre qu’il ne juge, qu’il
ne conclue pas. Son action consiste à condenser, déplacer et remanier en vue d’une représentation
sensorielle tous les matériaux du rêve. Il s’y ajoute en dernier lieu le travail accessoire d’ordon-
nance que nous venons d’indiquer. »
Sigmund Freud

Malgré Freud nous avons pensé parler de rêves créateurs tout en étant quand même obligé de dire
que l’on n’avait pas d’autres critères pour les définir que l’impression qu’on a en se réveillant.
L’impression qu’il s’est passé quelque chose, que quelque chose a changé, qu’on a compris
quelque chose, découvert quelque chose et que souvent c’est quand même un certain nombre de
rêves que l’on garde dans la tête la plus grande partie de sa vie et auxquels finalement on fait réfé-
rence comme ça, même si comme disait Marie-Odile, à des périodes différentes on y voit surgir
d’autres possibilités d’effectuation. Et aussi on ne peut pas affirmer comme ça que l’on ait décou-
vert des effets probants ou immédiats. Ce n’est pas racontable comme cela : après avoir fait tel
rêve, tiens ! je suis devenue ci, ou je suis devenue ça. Ce n’est pas comme cela que ça se passe.
Plus que d’autres, pour moi, ces rêves semblaient opérer à la manière plutôt d’une peinture, d’une
musique ou d’un film, en particulier par la rapidité, par l’immédiateté des connexions percutantes.
On a l’impression que des composantes circulent tout à coup différemment, provoquent des
connexions qui ne s’étaient pas faites avant, introduisent un ou des désordres, des entrechocs, des
ruptures et qu’il y a apparition d’inattendu, et d’un inattendu qui laisse trace.
Et c’est ce laisse trace qui fait dire au réveil qu’on a vraiment l’impression qu’il s’est passé
quelque chose. On pourrait dire aussi qu’il semble que ces rêves portent en eux une force de
déplacement qu’on a connecté tout de suite à ce qu’on a appel le politique dont on avait cerné (je
crois que c’est assez net dans les deux exemples que j’ai choisis) que les composantes historiques
y ont un rôle extrêmement important. Et des rêves ne sont pas possibles en dehors d’un certain

Les séminaires de Félix Guattari / p. 13


contexte historique, politique. À ce sujet nous avions pensé au rôle que, inversement, les rêves
avaient dans l’histoire. Là on essaye de voir surtout l’impact des composantes extérieures sur le
rêve mais on peut penser aussi à l’inverse, c’est-à-dire au rôle qu’avaient les rêves dans l’histoi-
re, en particulier au niveau de la prise de décision (par exemple, le rêve de Constantin).
J’ai choisi deux rêves qui ont été faits à plusieurs années d’intervalle et qui, malgré tout, entrent
complètement en résonance parce que c’est très évident : par exemple, quand je me suis réveillée
du second rêve, immédiatement c’est le premier qui m’est revenu en tête.

Premier rêve : le rêve de la machinerie fasciste-machiste.


Je fais une promenade avec une amie très proche dans un ensemble d’immeubles et de jardins et
notre promenade n’est pas sans but, on cherche à traverser les immeubles, donc on passe dans les
jardins, on franchit différents appartements, et on cherche à parvenir sur le devant de l’immeuble.
Mais ce qui est très curieux, c’est que chaque fois que l’on progresse, en faisant d’ailleurs toutes
sortes de circonvolutions assez compliquées, on n’arrive pas à trouver un appartement vide. On
ne trouve que des appartements où déjà les hommes sont installés. Et on n’arrive pas à trouver sur
la façade un espace libre pour nous. Voilà le premier tableau du rêve.
Le rêve se poursuit et à ce moment-là je me trouve dans une sorte de salle de classe ou de réunion,
pas très éclairée, ou on pourrait plutôt dire que l’on a du mal à voir clair. Et dans cette salle, je
me trouve face à des adolescents, ou des jeunes gens, ou des élèves, ou des participants à une
réunion (ce n’est pas très clair). En tous cas, ce sont tous des hommes et ils sont extrêmement
agressifs, désagréables, très blessants, je me sens complètement agressée.
Et puis tout à coup ces mêmes personnes sont dehors, devant la façade de la salle, en train de faire
une espèce de manifestation Ils ont des drapeaux et sur ces drapeaux il y a une croix gammée.
Alors je suis très rassurée, je me dis c’est très clair, finalement c’étaient des fascistes.
Troisième tableau du rêve : Le décor change complètement. Les couleurs sont assez lumineuses.
C’est une sorte de pont. Ciel très bleu. Et sur ce pont, il y a un gigantesque échafaudage métal-
lique avec des parties qui tournent et qui avancent. Cela pourrait ressembler à un énorme tourni-
quet de métro, cette espèce de machine infernale qu’ils ont mis là pour que les gens ne puissent
pas passer sans payer.
Alors je me trouve prise dans ce mécanisme. Je suis enserrée dans des espèces de machins de
tourniquet qui me forcent complètement. Je suis obligée d’avancer sous peine d’être broyée. Mon
corps est complètement tordu dans ce mécanisme. Je suis courbée, enserrée, tordue, etc. C’est un
supplice absolument épouvantable que d’avancer et en même temps je ne peux pas ne pas avan-
cer sinon je vais être broyée. Je ne peux ni m’arrêter ni supporter l’idée de continuer. Et à ce
moment-là s’inscrit une espèce de phrase dans ma tête, une phrase très claire : c’est cela le
fascisme.
Immédiatement après ressurgit cette amie qui se promenait avec moi au début du rêve. Elle
revient et elle est à côté de moi. Et elle me dit : il faut casser tout ça. Je lui dis : ce n’est pas pos-
sible, j’ai essayé, je n’y arrive pas. Et elle me répond très assurée : mais si c’est possible, c’est
dans les coins que ça casse.
Alors j’ai une espèce de confiance soudaine qui surgit. Effectivement je suis entourée d’échafau-
dages métalliques autour de moi. Je repère scrupuleusement un angle. Je prends les deux mon-
tants et, miracle, ça casse absolument comme du verre, et à partir de ce moment-là je continue et
des pans entiers de l’échafaudage s’écroulent complètement. Des pans entiers chavirent avec une
jouissance absolument extraordinaire.
Et une dernière phrase me traverse la tête avant que je me réveille, c’est : il ne faut quand même
pas que ça tombe sur les enfants.

Les séminaires de Félix Guattari / p. 14


J’ai essayé de voir un peu comment ça fonctionnait à travers ce rêve. Bien évidemment je n’ai fait
aucune interprétation psychanalytique.
Au début, ça me parait une histoire assez simple, mais pas si simple que ça quand même, pas ano-
dine : deux femmes, malgré beaucoup de circonvolutions, et beaucoup de bonne volonté n’arri-
vent pas à trouver un cheminement sur la façade de ces immeubles, à trouver un espace qui ne
soit pas déjà occupé par des hommes. C’est une vision d’un parcours compliqué, tordu. Cela peut
plus ou moins dessiner un univers féministe, d’autant plus que cette femme était une amie très
proche qui était dans le même groupe M.L.F. que moi.
Alors tout à coup s’accroche la composante fasciste, au milieu du deuxième tableau, au moment
où se dévoile en quelque sorte l’agressivité des hommes que j’avais en face de moi. Cette com-
posante fasciste me paraît extrêmement importante, elle me paraît surtout extrêmement peuplée
– à la fois de personnages, de formes, de couleurs, drapeaux, croix gammée, la fameuse machi-
nerie infernale et les phrases écrites noir sur blanc.
Je me suis demandé comment les choses étaient arrivé à s’accrocher pour fonctionner, pour arri-
ver à produire une rupture qui me semblait ouvrir des choses à la fin. Alors comment ça s’ac-
croche, qu’est-ce qui fait fonctionner ces composantes et qui a mis en circulation ces mots, ces
formes, ces personnages, qu’est-ce qui a amené cette connexion jusqu’à rupture ?
Il m’a semblé que ce pourrait être : corps ou espace tordu. Un corps, un espace féminin tordu, une
torsion, une contrainte, une déformation insupportable. Il me semblait que c’était cela qui faisait
fonctionner le rêve en s’accrochant aux deux grandes composantes que je trouvais. Et c’est
quelque chose qui me faisait immédiatement penser par exemple aux pieds bandés des chinoises
ou aux femmes des tableaux de Léonor Eini. Et cela me rappelait aussi une phrase qui m’était res-
tée dans la tête d’un ouvrage féministe américain : « dans la vie les femmes sont toujours obli-
gées de se présenter de biais, elles ne peuvent pas vivre de face. »
Donc en fait il me semblait que le mot fascisme se greffait, s’accrochait à cette espèce d’image
d’espace, de corps tordu, ça circulait comme ça. Et cela finissait par faire apparaître la scène de
l’échafaudage, engrenage monstrueux, et à son tour cette connexion faisait apparaître la rupture.
La phrase un peu magique, avec l’extraordinaire surprise que c’est opérant, que ça marche « c’est
dans les coins que ça casse » fait à la fois une rupture et un déplacement parce que ça ne se rompt
pas comme cela d’emblée, il faut trouver le truc.
J’avais l’impression d’un jeu dans l’espace entre les coins, les façades, l’être de face, l’être de
biais et que ce jeu arrivait à faire exploser tout ça.
Il y avait aussi une phrase d’Artaud « une chose peut être opérante à condition qu’elle opère de
biais ».
Une autre composante extérieure : quand j’avais été aux États-Unis, cette histoire de biais, de
face, je l’avais reprise aussi. J’avais l’impression que dans certains lieux, grâce aux mouvements
de femmes, il y avait des possibilités qui n’existaient pas ailleurs, en Europe, de vivre de face.
Pour que ce rêve ait eu lieu, il faut que le fascisme ait existé, qu’il ait une certaine réalité pour
chacun, chacune d’entre nous, il faut que les mouvements de femmes aient existé. Cela permet
aussi à ce rêve de dégager cette énergie de rupture, d’idée d’un possible à la fin.

Deuxième rêve : le rêve de la sorcière japonaise.


Ce sont toujours des scènes assez collectives. Au début, une assemblée assez indéfinissable se
tient dans une très grande salle. Il y a beaucoup de monde. Au centre de la salle il y a un combat :
deux hommes s’affrontent. L’un est très caricatural, il ressemble à un personnage de mauvais film
de karaté, il est extrêmement menaçant et il a le visage éclairé par les sunlights. L’autre se bat en
tenant par la main un enfant qui est un petit garçon. Et le combat consiste en fait à ce que le pre-
mier essaye de faire tournoyer le second très vite et lui faire lâcher prise pour le jeter par terre.
Dans ce rêve je n’ai pas une existence individuelle très claire : à la fois je vois le combat et à un

Les séminaires de Félix Guattari / p. 15


certain moment je suis aussi ce personnage qui se bat avec l’enfant à la main, pour la simple rai-
son que je me souviens de sentir la main de l’enfant dans la mienne.
Et puis l’enfant devient une petite fille avec un visage aux joues très larges, des pommettes trans-
lucides et roses et la petite fille se met à parler et alors le personnage de karaté est très irrité et il
répond sur un ton encore plus menaçant.
Dans la salle une femme se dresse. Une femme qui a commencé à se maquiller avec des couleurs
vives, beaucoup de rose, beaucoup de vert et elle parle, elle dit qu’elle n’est pas d’accord. Je ne
me souviens absolument pas des phrases et puis je crois même qu’on ne les distingue pas très
bien. Et à ce moment-là le personnage de karaté fait une réponse extrêmement menaçante, écra-
sante et définitive. Une tension extrême règne sur toute la salle.
Et tout à coup l’obscurité se répand avec une telle soudaineté qu’elle dissout toute menace. Il est
évident que le personnage de karaté a perdu la partie.
Alors avec une intensité extraordinaire un son absolument suraigu s’élève. Dans un éclair surgit
un visage très grand, un visage de sorcière japonaise, puis la voix devient très grave et l’intensi-
té est telle que cela provoque le réveil.

Dès le réveil j’avais pensé au rêve précédent… En fait ce deuxième rêve commence par un affron-
tement classique, une logique de combat très binaire. On se bat, il y aura un vainqueur et un vain-
cu. Et il semble bien que ce soit ce personnage de film de karaté qui impose en quelque sorte cette
logique par la force, par les menaces qu’il profère. Est-ce aussi la logique des sunlights, ça je ne
sais pas très bien.
Ce qui m’a paru important, c’est que dans ce combat, l’autre camp se mettait tout d’un coup à
proliférer, à se multiplier, et finalement commençait à échapper un peu à cette logique binaire. Il
y a un homme et un enfant et non pas une seule personne. Cet homme peut aussi devenir une
femme parce qu’à un moment j’ai l’impression que c’est moi qui me bats. Le petit garçon devient
une petite fille. Et interviennent dans cet affrontement les couleurs, les maquillages, mais aussi la
nuit et puis les voix, et puis les sons et finalement la sorcière. Cette prolifération arrive à produi-
re le déplacement. Comment cela s’accroche-t-il ? Il me semble que dans ce rêve il y a aussi une
composante qui est accrochée au passage et qui fait fonctionner la dynamique des connexions :
un Japon qui émerge à chaque instant…
On peut même dire que ce rêve fonctionne comme un jeu de théâtre.
L’on saisit dans ce rêve la charge croissante d’intensité des éléments.
Et là aussi il faut des composantes extérieures pour que le rêve existe : le Japon, sa connaissan-
ce, un contexte féministe.
Dans les deux rêves, il y a des jeux d’intensité qui arrivent à faire surgir une intensité nouvelle
qui laisse trace. Il y a une composante collective et à chaque fois ouverture sur un possible qui
sort d’une logique qui a été figée au début (binarité) et cette ouverture sur un possible ne surgit
pas sous la forme d’un discours.

Les séminaires de Félix Guattari / p. 16


Les séminaires
de Félix Guattari 01.10.1985
Mony Elkaïm
Whitehead et Russel

Je veux dire deux ou trois mots seulement sur cette histoire de Whitehead et Russel. Je raconte
cette histoire là dans la perspective du champ dit systémique. Pour les gens qui s’intéressent un
peu aux thérapies dites systémiques, un leitmotiv revient constamment à travers les travaux de
Bateson aussi bien qu’à travers les travaux de ce groupe de Palo Alto, avec Watzlawick,
Weakland, Jackson et autres. Ce leitmotiv c’est la théorie des types logiques. C’est quoi, cette his-
toire ? Il semble qu’à un moment donné, quand Russel a essayé de penser une sorte de mathé-
matique logique, il a eu d’énormes problèmes avec les paradoxes ; et un des paradoxes que vous
connaissez tous, par exemple, c’est : celui qui dit, « je mens ». Est-ce que quand il dit qu’il ment,
il dit la vérité ? S’il dit la vérité, il ment et s’il ment, il dit la vérité.
Un autre type de paradoxe sur lequel avaient beaucoup insisté à l’époque des gens comme
Watzlawick, en reprenant les travaux qu’avait faits Russel, c’est le paradoxe suivant : imaginons
qu’on divise le monde entre la classe des chats et la classe des non-chats. Passons au niveau supé-
rieur : imaginons qu’on a la classe des concepts et puis la classe des chats, par exemple ou la clas-
se des concepts et ce qui n’est pas un concept . Passons au niveau supérieur : imaginons la clas-
se des concepts qui appartiennent à eux-mêmes et la classe des concepts qui sont différents d’eux-
mêmes. A partir de ce moment là, si on appartient à la classe des concepts qui ne s’appartiennent
pas, on s’appartient. Et si on s’appartient, on ne s’appartient pas. Cette histoire présente un aspect
rigolo, paradoxal, etc. En réalité, ce problème est assez enquiquinant, parce qu’à partir du
moment où il y a des paradoxes pareils, il faut arriver à trouver une solution. Ce qu’on a trouvé a
été une solution qui a consisté à mettre les paradoxes au zoo. On a fait comme si c’étaient des
sortes de créatures exotiques qui n’avaient rien à faire avec le monde sérieux des gens normaux.
Alors on a exhibé ces paradoxes dans une sorte de foire.

D’une certaine manière, je dirai que les paradoxes créent le même problème à ces braves
Whitehead et Russel que la folie crée pour une bourgeoisie insistant sur l’aire du contrat. De la
même manière qu’un type comme Castel peut insister sur l’animisme comme issu d’une
recherche d’un statut particulier donné à des personnes qui, par leur être même, ne sont pas des
gens qu’on peut plier au contrat, on peut dire que cette « solution » qu’a trouvé Russel au pro-
blème des paradoxes était une sorte de solution du même type : il fallait éviter que les paradoxes
fichent la merde. Alors qu’est-ce qu’on a inventé ? On a inventé cela : une classe est différente au
niveau logique de ses propres membres et l’erreur consistait à penser comme si le membre et la
classe étaient la même chose. A partir de ce moment là, ces braves gens ont dit : et bien, voici ce
qui arrive au schizophrène. Les schizophrènes reçoivent deux messages contradictoires. Par
exemple, au niveau verbal, le message qui est : « viens sur mes genoux, mon chéri ». Et parallè-
lement, le corps de la mère se raidit – message non verbal qui dit : « ne m’approche pas ». Et le
malheureux schizophrène, déchiré entre deux messages contradictoires, l’un par exemple appar-
tenant à la classe, l’autre à un membre de cette classe, incapable de différencier la classe et les
membres de la classe, est dans une situation où il est complètement paumé, complètement confus.

A partir de ce moment là, ils ont systématiquement essayé d’utiliser cette théorie des types
logiques pour trouver une solution à tout problème, en changeant de niveau. Il y a dix ans, Mr
Varela, qui est un biologiste chilien, élève de Maturana, a fait un travail mathématique, à partir

Les séminaires de Félix Guattari / p. 1


des travaux de Spencer Brown, et en utilisant l’algèbre pour essayer de donner un statut aux para-
doxes qui ne soit pas réductible en termes de : je mens/je dis la vérité par exemple, mais qui soit
un statut spécifique, différent des deux autres termes et qui intègre toute une série d’aspects
contradictoires à la fois.

Et ce qui est intéressant, c’est que ce travail progressivement se met à devenir quelque chose de
très-très pressant dans le domaine systémique. Pourquoi ? Parce qu’au début, dans ce domaine,
ce qui s’est passé, c’est que les gens disaient il y a des règles, des règles valables pour des sys-
tèmes ouverts – systèmes ouverts à l’équilibre ou systèmes ouverts à l’écart de l’équilibre ; on
peut considérer les systèmes humains comme s’ils obéissaient aux mêmes lois ou aux mêmes
règles que ces systèmes physico-chimiques, logiques ou autres ; et nous allons essayer de créer
un type d’approche où l’on pensera en termes, par exemple, de fonction d’un symptôme ou en
termes de s’aider (N.D.L.C. Mony déforme le mot en le prononçant et dit sur l’enregistrement :
« sadiser un système » !) d’un système quand on voit une famille.
Effectivement, les résultats thérapeutiques ont été extrêmement intéressants mais ce qu’on avait
fait, cela avait été de faire l’impasse sur le paradoxe autoréférentiel ; faire l’impasse sur le fait
qu’on avait quelqu’un, en l’occurence le thérapeute, qui décrivait une réalité qu’il construisait en
même temps. On a fait l’impasse sur ce qui faisait comme si quelqu’un pouvait dessiner une carte
d’un territoire dans lequel il existe à la fois.
Comme ce Korsinsky, le premier à avoir fait la référence à la carte et au territoire quand il parlait
du langage. Il parlait du langage comme une carte qui ne correspond pas à un territoire et qui donc
fausse ce dont on parle, mais désigne bien à l’époque déjà que la seule carte idéale est une carte
qui ne se réfère qu’à elle-même. Ce qu’il y aura à développer maintenant est une situation – dans
l’approche dite systémique – où les gens commencent à se rendre compte qu’on ne peut plus
maintenir la question du paradoxe – la situation du paradoxe auto-référentiel aux marches du
royaume, à l’extérieur, par une sorte d’exil forcé et que le psychothérapeute veut se situer au cœur
de cette question du paradoxe, sans pour autant retomber dans des histoires de contre-transfert,
chères à la psychanalyse, etc.

Alors ce qui n’est pas inintéressant effectivement, c’est ce mouvement où il n’y a plus de vérité
du sujet ni de vérité du système (…).
C’est quelque chose qui fera un assez grand changement parce qu’on abandonne toutes sortes de
critères scientifiques. Parce qu’après tout, un type comme Bateson, de la même manière qu’un
type comme Freud, est à la recherche d’une sorte d’archéologie qui allait faire apparaitre quelque
chose qui était sous-jacent, caché, qu’on allait mettre à jour, qui expliquait enfin ce qui se passait.
Bateson est à la recherche d’une carte qui rendrait mieux compte du territoire.
Voici que maintenant on ne parle plus du tout de carte et de territoire mais on parle d’intersection
entre des cartes. Ce qui fait que quelque chose change ne veut pas forcément dire qu’on a fait
quelque chose qui était lié à une quelconque vérité, mais simplement à une sorte d’intersection, à
une sorte d’assemblage, à une sorte de rencontre de différentes manières de construire le réel ou
ce qu’on s’imagine du réel. Cette histoire me semblait intéressante parce que, pendant des années
et des années, cette histoire de théorie des types logiques a été assénée constamment comme solu-
tion à tout type de problèmes, en disant aux gens : vous tombez dans un paradoxe qui n’est pas
un vrai paradoxe. Le paradoxe n’existe que si vous confondez la classe et ses membres. Et je crois
qu’aujourd’hui ce qui est très important dans cette situation, c’est que l’on se dise : comment pou-
voir tenir un discours à partir d’une situation où l’on sait qu’on construit ce qu’on décrit à la fois.
Voilà. C’était une sorte de résumé extrêmement rapide.

Les séminaires de Félix Guattari / p. 2


Les séminaires 10.12.1985
de Félix Guattari
Mony Elkaïm
Lois générales, règles intrinsèques,
singularités et construction du réel

Intervention faite aux « Troisièmes Journées de Thérapie Familiale Systémique » organisées par
le « Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Approche Systémique », Grenoble, juin 1985.

Bonjour. Je propose de travailler avec vous ce matin à partir d’un échange autour d’une famille
simulée.
Je parlerai du thème général de ces journées : la créativité à partir de celle qui surgira ici… Je vais
vous demander non tant d’écouter que de regarder et d’observer ce qui se passe… Ce qui se passe
au niveau non verbal est extrêmement important en thérapie familiale.
Certaines danses non verbales peuvent avoir pour un thérapeute systémique la même importance
qu’un lapsus pour un thérapeute d’inspiration analytique.
Je citerai comme exemple un extrait de bande vidéo d’une thérapie de famille.
Il y avait de gauche à droite, le thérapeute, la fille, la mère, la grand-mère et le père. L’observateur
pouvait remarquer un comportement qui se produisait plusieurs fois en une quinzaine de minutes.
La mère adoptait une position corporelle apparemment séductrice en regardant le thérapeute puis,
brusquement, croisait les bras, baissait la tête et semblait se désintéresser de ce qui se passait.
Quand on voyait la bande à nouveau, on remarquait que chaque fois que la mère adoptait la posi-
tion apparemment séductrice, la fille et la grand-mère croisaient les jambes devant elle et ce n’est
qu’alors que la mère croisait les bras et baissait la tête.
Lors d’un nouvel examen, il apparaissait qu’entre le moment où la mère se montrait comme
séductrice et le moment où la fille et la grand-mère croisaient les jambes, le thérapeute avait rajus-
té son noeud de cravate.
Puis on découvrait que le père bougeait le pied entre le moment ou son épouse regardait le théra-
peute et le moment où celui-ci était aux prises avec son noeud de cravate.
On avait ainsi la séquence suivante : la mère regarde le thérapeute en manifestant un comporte-
ment apparemment séducteur, le mari bouge le pied, le thérapeute touche sa cravate, la fille et la
grand-mère croisent leurs jambes devant la mère. Celle-ci croise les bras et d’un air apparemment
renfrogné baisse la tête.
Il est bien sûr possible de partir d’une autre ponctuation. Mais ce qui est intéressant, ce sont les
aspects redondants d’une séquence qui apparaît régulièrement.
Nous avons donné une énorme importance au langage sans insister suffisamment sur les ballets
dans lesquels nous sommes pris. Essayons de voir la danse que nous allons exécuter la famille et
moi.
Comment construisons-nous ce que nous voyons ? Il y a une voie unique entre chacun d’entre
nous et cette famille. Bien sûr, il existe des.règles intrinsèques du système thérapeutique qui peu-
vent être étudiées, règles qui ne sont pas forcément uniques. Mais la manière dont vous allez
construire ce système thérapeutique, dont vous allez faire des hypothèses, dont vous allez inter-
venir, est liée à votre propre histoire, à votre propre contexte et à ce qui se passe pour vous dans
ce système thérapeutique.
J’essaierai, dans le processus de simulation, d’expliquer concrètement ce que je veux dire par
« lois générales, règles intrinsèques et singularités ».
Pour moi, il n’y a pas de voie royale. Il n’y a qu’une voie unique pour chacun d’entre vous. Je
donnerai l’exemple d’un énorme rocher au travers du chemin. Ce rocher a plusieurs facettes :

Les séminaires de Félix Guattari / p. 1


génétique, neurophysiologique, etc. mille facettes. Je pourrais essayer de bouger ce rocher en
mettant un levier a un endroit particulier. Je serais forcément réducteur car le levier n’est appli-
qué qu’à un seul point du rocher. Mais quand le rocher bouge, tout bouge, moi y compris.
Une intervention qui met l’accent sur un point particulier ne signifie pas pour autant que l’inter-
venant refuse de reconnaitre la multiplicité des paramètres en Jeu. Quand je vois la famille d’une
anorexique mentale, je ne parle pas de choses extrêmement importantes pour l’anorexique comme
l’image du corps, être femme, la nourriture, etc... Pourtant, au fur et à mesure que le système thé-
rapeutique va évoluer, l’anorexique va bouger. Elle racontera un jour « je suis revenue d’une sur-
prise-partie, j’ai mis la clé dans la serrure et mes règles sont revenues », … belle métaphore ! Le
problème n’est pas de comprendre de manière exhaustive toutes les règles d’un système, il est
aussi d’accepter qu’à un moment donné se crée un pont spécifique entre le système familial et
nous, membres du système thérapeutique et c’est sur ce pont spécifique que nous jouons. Une fois
que le système thérapeutique change, tout change. Le système thérapeutique modifie ses règles
d’évolution et nous recommençons à travailler à partir d’un nouveau niveau de fonctionnement
du système. Le fait que la famille évolue « positivement » ne signifie pas que ce que nous avons
fait est correct ou que notre analyse a été juste. Nous avons été opératoires. Cela ne dit rien quant
à l’intersection entre notre analyse et je ne sais quelle vérité du système. Le modèle sous-jacent
à la manière dont je travaille est un modèle où est importante l’intersection entre ma construction
du réel et celle des membres de la famille.

Quelqu’un annonce que la famille simulée est prête. Mony Elkaïm reçoit alors sur l’estrade les dif-
férents membres de la famille en leur serrant la main à tour de rôle. La disposition adoptée est la
suivante : assis sur des chaises un homme et une femme, un assez grand espace puis trois femmes
assises également. Le thérapeute s’installe en face, à égale distance des différentes personnes.
A peine la famille est-elle assise que Mony se relève et demande à l’audience : « Que voyez-
vous ? ».

Un participant : « Il y a deux camps ».


Mony : « En apparence, oui… Mais ne confondez pas ce qu’ils vous montrent et ce qu’ils sont.
Ils vous montrent qu’apparemment il y a deux camps ; il peut y avoir chez eux une entente pour
montrer cela ».

Sinon, vous ressembleriez à ces personnes qui attendent à la sortie du théâtre le traître du.mêlo-
drame pour le prendre à partie. C’est ajouter l’injure à la blessure. Je ne suis pas sûr que le traître
est tellement heureux de son rôle et il n’est pas évident qu’il n’aurait pas préféré jouer le rôle du
jeune et beau héros.
Il ne faut pas confondre ce qu’ils présentent et ce qui se passe. Ils vous montrent comment ils
fonctionnent et déjà vous fonctionnez avec eux.
A partir du moment où je me suis assis avec eux, il n’y a plus eux mais nous. Je n’ai jamais vu
en thérapie une famille, un couple ou un individu. Je n’ai vu que des familles, des couples, des
individus dans un système thérapeutique auquel j’appartiens. C’est moi qui les construis. Je
construis le réel avec vous dans le processus même de demander ce que vous voyez de cette famil-
le simulée.

Mony (à la famille simulée) : « Que puis-je faire ? »


Madame : « Nous venons vous parler de Catherine mais je crois que j’aimerais mieux que mon
ex-mari vous explique ».

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On réalise alors que, de gauche à droite. sont assis le père, sa nouvelle épouse, il y a un espace,
puis la patiente désignée, la mère qui est la première épouse puis.une autre fille.

Mony (à l’audience) : « Que pensez-vous ? »


Un participant : « je pensais que c’étaient trois soeurs et je suis étonné de découvrir l’ex-femme ».
Mony : « Quand on travaille en formation avec les étudiants, il ne faut.pas tomber dans une lec-
ture simpliste qui consiste, à relever systématiquement en quoi l’étudiant projette sa famille d’ori-
gine sur la famille qu’il voit ».
Par contre, il est passionnant de se dire : « Qu’est-ce qui naît en moi, qui est amplifié en moi par
ce système thérapeutique auquel j’appartiens ? ». Ce que je vais vivre est quelque chose que ce
système thérapeutique me fait vivre et qui a une fonction dans ce système. Ce que vous allez vivre
comme colère, irritation ou autre n’est pas uniquement ce.qui a été amplifié en vous par rapport
à votre passé mais c’est aussi ce qui, dans ce système thérapeutique, a été amplifié en vous, en
fonction du grain du bois qui vous constitue mais aussi parce que cela a une fonction, en général
d’ailleurs celle de maintenir l’homéostase du système. Ainsi ce que l’on sent ne doit pas être reje-
té. Il est plus utile de se demander quelle est l’utilité pour ce système thérapeutique que je vive
ce que je vis. En général, l’utilité est d’aider à maintenir ce système dans un état stable.
L’assemblage qui se constitue entre vous et la famille n’est pas uniquement l’assemblage entre
votre famille d’origine, vous et la famille. En fait, toute une série d’éléments sont en jeu : les
règles de l’institution dans laquelle vous voyez cette famille, les règles de cette famille, les règles
de votre propre famille, les règles du système de supervision dans lequel de cas particulier est dis-
cuté sans compter toute une série d’assemblages constitués d’éléments apparemment extérieurs :
mass-médiatiques, politiques ou autres. Tout joue ensemble dans ce processus qui apparaît à un
moment donné. Il est impossible d’être exhaustif dans le travail que l’on fait. Nous ne pouvons
pas savoir quels sont tous les éléments en jeu. L’acte réducteur de l’intervention ne signifie pas
forcément que l’on se prend au jeu de croire que seuls un ou deux paramètres jouent. Dans la
simulation, le thérapeute a donné la parole à quelqu’un qui donne la parole à un autre pour par-
ler de quelqu’un d’autre.
Il peut être dit aussi : « Le groupe des femmes délègue le pouvoir à l’homme ».
Ce que nous sentons dans un système thérapeutique est pour moi fondamental. Le système thé-
rapeutique est un système fait d’intersections entre univers. Il est important de travailler sur ces
interfaces.
Le formateur doit créer le contexte où l’étudiant peut utiliser ce qu’il sent comme outil pour
explorer ce nouveau domaine qu’est pour lui le système thérapeutique. Ceci n’exclut pas, par
ailleurs, l’hypothétisation au niveau des règles de ce système que nous construisons.
Il existe des lois générales valables pour différents systèmes ouverts et des règles plus spécifiques,
plus uniques, plus singulières, valables uniquement pour ce système particulier à ce moment-là,

Les lois générales sont des lois valables pour tout système ouvert. Ces lois sont celles qui ont été
avancées par Ludwig Von Bertalanffy qui a crée la « Théorie Générale des Systèmes ». Elles ont
été appliquées aux thérapies.de familles.
Ce sont par exemple :
– la totalité ; un système est plus que la somme de ses composantes.
– les rétroactions.
– l’homéostase ou le maintien du comportement du système à l’intérieur de certaines.normes.
– l’équifinalité ; des élèments semblables dans le présent peuvent être liés à des éléments diffé-
rents dans le passé.
– etc.

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Ces lois valent pour les systèmes ouverts à l’équilibre. Quand un système est poussé hors de
l’équilibre, ce qui compte, si l’on s’intéresse aux analogies entre le monde physico-chimique ou
biologique et les systèmes humains, ce sont les règles intrinsèques, spécifiques à ce système et
non les lois générales. L’histoire se met à jouer un rôle important sans pour autant être ramenée
à une vision linéaire.
En effet, lorsqu’un système est poussé hors de l’équilibre, a un moment donné, une fluctuation va
s’amplifier au hasard. Cette amplification peut, à travers une bifurcation, mener ce système à un
nouveau niveau de fonctionnement.
Prenons l’exemple d’un système hydrodynamique, d’un liquide qui est chauffé. Au dessous d’une
certaine température rien de particulier ne va apparaître à la surface du liquide. Mais à un moment
donné, pour un changement infime de la température, la chaleur n’est plus transportée par
conduction mais par convection. Apparaissent alors à la surface du liquide des cellules hexago-
nales appelées cellules de Benard. C’est ce qu’Ilya Prigogine appelle une structure dissipative
c’est-à-dire une structure qui dissipe l’énergie qui est appliquée au champ. Cet exemple nous
apprend que lorsqu’un système est poussé hors de l’équilibre, pour un changement très limité
d’un paramètre (en l’occurence ici la température), à partir d’un seuil particulier, une fluctuation
peut s’amplifier et une structure nouvelle apparaître. Cette structure peut avoir une nouvelle fonc-
tion laquelle va amener ce système loin de son équilibre vers une nouvelle structure donc nou-
velle fonction etc Nous avons alors un feed back évolutif. Une sorte d’histoire nouvelle apparaît.
Dans le monde des systèmes à l’équilibre, l’histoire compte très peu : ce n’est que l’histoire de la
promenade d’une fluctuation entre certaines normes.
Dans un système à l’écart de l’équilibre, l’histoire se met à jouer un rôle fondamental mais
comme c’est le hasard.qui quelques fois décide de l’amplification des fluctuations, l’histoire n’est
pas forcément causale. Nous restituons au système l’histoire sans revenir à une vision linéaire des
choses. Grâce à cette approche, une place est non seulement redonnée à l’histoire mais aussi au
hasard. C’est pourquoi le thérapeute ne sait pas toujours à l’avance ce qui va arriver. Il sait com-
ment s’utiliser pour pousser le système hors de son équilibre, il ne sait pas forcément quel est
l’élément qui va s’amplifier.
Même des gens comme Minuchin qui ont insisté énormément sur les structures familiales et qui
font apparemment un travail de restructuration, insistent beaucoup sur la crise comme partie inté-
grante du travail avec la famille. Il écrivait,avec Barkaï dans son article « La crise comme outil
thérapeutique », longtemps avant que nous ne nous intéressions à Ilya Prigogine, l’importance
d’une crise pour permettre au système d’expérimenter de nouvelles transactions qui peuvent
s’amplifier et gagner le système entier. Ainsi, les lois générales sont les lois valables pour les sys-
tèmes à l’équilibre. Les règles intrinsèques deviennent cruciales lorsqu’il s’agit de systèmes hors
de l’équilibre. Les éléments singuliers, ce que j’appelle les singularités, sont des éléments uniques
que nous allons faire surgir au fur et à mesure à travers cette simulation de famille.

Retour à la simulation

Monsieur : « je veux bien parler. Mon ex-femme m’a demandé de venir parce qu’elle est inquiè-
te de l’état de Catherine avec laquelle elle vit. Je suis assez périphérique à cette situation. Mais
bien sûr, si je peux vous être utile, je suis la ». Mony : « Madame, je vous voyais regarder
Monsieur pendant que nous parlions ».

Mony (à la salle) : « Qu’avez-vous vu ? »


Un premier participant : « Catherine baissait les yeux pendant que le thérapeute parlait avec les
parents ».

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Un deuxième participant : « Mais si X (le premier participant) a vu Catherine baisser les yeux
pendant l’interaction, c’est que lui-même la regardait et ne suivait pas l’interaction entre Mony et
les parents ».
Mony : « Bien sûr, X n’est pas en dehors du système thérapeutique puisqu’il se découvre regar-
dant des gens regardant comme lui ». Cette histoire est le paradoxe dans lequel nous sommes tous
pris. Nous sommes dans une histoire où l’on tente de faire sens d’un contexte comme s’il était
extérieur à nous alors que nous sommes à l’intérieur.
Nous ressemblons à quelqu’un qui décide de faire la carte du territoire dans lequel il se trouve et
qui se dessine dans la carte qui est la carte du territoire où il est. Ce paradoxe est un paradoxe fon-
damental, incontournable dans lequel nous devons nous installer pour travailler.

Un participant : « X pourrait être le superviseur. Il voit des choses que toi le thérapeute tu n’as
pas vues. Il a vu que Catherine baissait les yeux pendant que tu parlais avec les parents ».
Mony : Ton intervention est importante parce qu’elle pose le problème de la supervision en direct.
Quand est-il important d’écouter et d’apprendre sur les règles intrinsèques du système grâce au
superviseur qui est derrière le miroir sans tain et quand devons-nous tenir compte de ce qui est
singulier entre le système et nous ?
Ce que X a vu, peut être son pont vers la famille, pas forcément le mien. Comment sortir de ce
dilemme ? Comment utiliser à la fois la richesse de la supervision et ce que je sens ? Il est impor-
tant pour le superviseur d’aider l’étudiant à mieux comprendre les règles intrinsèques du système
auquel il appartient tout en l’aidant à développer ce pont unique entre la famille et lui.

Une participante : « Je me suis mise à penser… »

Mony est frappé par,la manière de s’exprimer de la participante et réfléchit avec elle sur ce qui
s’est passé entre elle et le système thérapeutique sur la scène. Un débat s’instaure avec la salle
qui permet de faire apparaître les éléments singuliers qui ont permis l’assemblage entre les sin-
gularités de la participante et les singularités du système thérapeutique.

Mony : L’exemple de cette phrase qui m’a accroché nous permet de parler de singularités pouvant
être signifiantes c’est-à-dire compréhensibles dans le contexte. Ceci se découvre d’ailleurs en un
second temps. Dans d’autres situations, les singularités ne sont pas réductibles en termes de com-
préhension ou de logique.
Nous pensons quand nous voyons une famille ou un couple en thérapie, dans les termes du modè-
le que nous avons créé pour comprendre le problème. La psychothérapie ou la supervision consis-
te, en partie, à nous mettre hors de l’équilibre, à faire que nous n’arrivons plus à penser de la
même manière Cependant, si l’on est trop distant de moi, si l’on parle trop différemment de moi,
le contact peut être perdu.
Ainsi, il fut une époque où j’ai dirigé un centre de santé mentaledans le sud du Bronx, à New
York. La population servie par ce centreétait essentiellement portoricaine. Pour les problèmes de
santé mentale, elle s’adressait surtout aux spiritualistes, aux églises pentecôtistes. Un jour, un
patient est venu me consulter et je lui ai demandé ce que je pouvais faire pour lui, quel était son
problème. Il.m’a répondu que je devrais le savoir et, devant mon ignorance, a fini par partir. J’ai
découvert plus tard que les médiums portoricains décrivaient d’abord à ceux qui les consultaient
leurs symptômes avant de les en libérer. Dans ce contexte précis, le patient était perdu car il n’y
avait pas eu entre lui et moi le minimum d’accord culturel pour que je sois acceptable comme psy-
chothérapeute. Il a suffi que le Révérend Père de l’église pentecôtiste annonce qu’il s’occupait
des éléments spirituels et que je m’occupais des éléments matériels, pour que, dans cette constuc-
tion-là, ce patient revienne me voir. Il existait de nouveau un minimum d’accord entre nos visions

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du monde. L’important est de créer un alliance telle que, bien qu’étant à distance, nous ne per-
dions pas les individus qui nous consultent. Etre trop proche ne sert à rien non plus : si l’on pense
comme eux, quelle perspective autre pouvons-nous offrir ?
Qu’est-ce que la psychothérapie si ce n’est d’élargir le champ du possible, si ce n’est d’amener
d’autres alternatives en plus ? C’est sur cette corde raide que se constitue la psychothérapie, dans
ce contexte à la fois de distance et de proximité, Pour expliquer ce que sont ces singularités, je
donnerai deux exemples : le premier concerne les singularités signifiantes, l’autre les singularités
qui ne sont pas réductibles à quelque chose de signifiant.

Les singularités signifiantes

Une étudiante me parle un jour d’une famille où le père a un problème métabolique, la mère est
une diététicienne. Ils se sont rencontrés dans un centre spécialisé. C’est une famille aux pro-
blèmes physiques constants. La famille a consulté originellement pour un problème de langage
chez une des filles. Dans cette famille, une des règles semble être « Il faut aider ». Le père dira
« Sans aide il n’y a pas de communication », la mère dira « Sans aide il n’y a que la solitude »,
les filles diront « Sans aide il n’y a pas de vie ». Mais, parallèlement à cette règle, en existe une
seconde : « On ne doit jamais demander de l’aide ». Le père dit « Pour demander de l’aide il faut
être extrêmement limité », la mère « Il faut être a la dernière extrémité », les filles « Ca ne se fait
pas ». Ceci explique la double contrainte dans laquelle le thérapeute est pris : « Aidez-nous mais
nous ne pouvons pas vous demander de l’aide ». Dans quelle mesure les problèmes physiques de
cette famille ne peuvent-ils pas être considérés comme une manière de demander de l’aide à
l’autre sans la demander ? Ceci n’est qu’une élaboration purement opératoire de ma part. Je ne
prétends pas que c’est ce qui se passe.
Je propose à l’étudiante de rentrer en séance pour recadrer positivement des symptômes.phy-
siques comme ayant pour fonction d’aider les autres sans avoir à demander d’être aidé. C’est un
échec. Je rentre dans la salle de thérapie pour aider l’étudiante. Je dis bonjour aux membres de la
famille, me prends les pieds dans les fils du micro et commence à tomber. Je suis rattrapé de jus-
tesse par le père.
Je me suis allié ainsi, sans le faire exprès, aux deux niveaux à la fois : « Aide-nous » et « Ne nous
aide pas » puisque venu pour aider on m’a aidé. Voilà un élément singulier qui me permet de ren-
trer dans un système thérapeutique en m’alliant à deux niveaux, apparemment contradictoires, à
la fois.
Ce type d’assemblage d’éléments singuliers, nous le faisons tous dans notre travail, au niveau ver-
bal ou non verbal. Ceci est tellement en dehors de ce que nous voulons en général consciemment
faire que nous ne le retenons pas.
Nous découvrons quelques fois ces assemblages uniquement sur la bande vidéo. C’est un assem-
blage de singularités signifiantes, car ma chute est très compréhensible dans le contexte des règles
contradictoires de la famille.

Les singularités non réductibles à un contexte signifiant.

Je prendrai un exemple tiré de la correspondance de Kafka. Kafka était dans un sanatorium. Un


homme d’origine tchèque lui demande de venir lui rendre visite. Il a une laryngite tuberculeuse.
Il montre à Kafka le grand miroir qu’il utilise pour voir le fond de sa gorge, le petit miroir qui sert
à irradier grâce aux rayons solaires ses ulcérations, les dessins qu’il a faits des lésions. Kafka
décrit la sorte de syncope qui le prend et se trouve défaillant sur le chemin de sa chambre. Qu’est-
ce qui fait ce changement d’état chez Kafka ?

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Qu’est-ce qui fait qu’à un moment donné, lui qui était là en train de voir ces miroirs, ce dessin,
se sent envahi par un état qu’il ne comprend pas, qu’il ne contrôle pas ? On peut bien sûr dire qu’il
y a un lien avec cet homme qui lutte conte la mort, on peut parler de la lutte dérisoire avec ce
miroir comme arme, mille histoires pour rendre compréhensible ce qui est arrivé à Kafka. On
pourrait aussi parler de l’assemblage d’éléments singuliers qui ne font pas forcément référence à
d’autres niveaux mais qui, par des couplages d’ordre surtout esthétique, peuvent créer un chan-
gement d’état. A mon avis, il n’est pas impossible qu’en psychothérapie, à coté de ces niveaux
que nous mettons en branle, le niveau des lois générales, le niveau des règles intrinsèques, le
niveau d’assemblages d’éléments singuliers entre les individus et nous, existe aussi un niveau de
singularités esthétiques qui créent la différence. Car comment pourrais-je appeler le choc qui vous
saisit à la vue d’une peinture ou à l’écoute d’un concerto ? Est-ce réductible uniquement a des
éléments compréhensibles ?
Ce problème me semble d’importance.

La famille venant en thérapie attend de nous que tout soit possible. Ce qui est très difficile est
qu’un travail de psychothérapie n’est pas seulement un travail où nous élargissons le champ du
possible, c’est aussi un travail sur nos propres limites, sur la finitude, la mort, sur toutes une série
de choses qui ne sont pas uniquement ce qui nous réduit mais ce qui nous grandit. Pour moi, il
n’est pas possible de penser en termes de psychothérapie sans penser en termes de condition
humaine, de qui nous sommes, de ce que nous sommes, de comment nous voyons le monde… Je
me rends compte que quelques fois le plaisir que je prends à mon travail peut donner une certai-
ne impression d’aisance. En réalité, mon travail est celui de quelqu’un qui utilise ses limites.
Lorsque vous ressentez pendant la séance de la colère, de l’irritation, un sentiment d’impuissan-
ce… cela n’est pas uniquement une limite mais aussi une force. Pour la famille aussi d’ailleurs,
une évolution nouvelle peut surgir quand ses membres découvrent que ce dont ils se plaignent
peut être à l’origine de leur force. Je sens profondément que ce sentiment de limite, incontour-
nable, fait notre richesse. La mort est ce qui fait notre tourment et notre grandeur. J’ai réussi dans
une certaine mesure des psychothérapies lorsque j’ai renoncé à croire aux modèles classiques de
psychothérapie, lorsque j’ai cru que je ne pouvais plus y arriver. Ceci a relancé le changement
chez la famille que je voyais. Lorsque j’ai dit à cette famille que le problème me sembait être celui
de la condition humaine et non un problème de psychothérapie ou de psychiatrie, je l’ai pensé,
sans que ce soit une astuce.ou une stratégie pour tirer les gens de je ne sais quelle impasse.

Ce travail que je fais à partir de cette simulation de famille, ce prétexte est une illustration. Ce
n’est pas parce que nous avons une peau qui limite notre corps que la limite du système est là. La
limite n’est pas non plus la famille.
Ce qui est important quand vous vivez quelque chose dans un système thérapeutique, est que ce
que vous y vivez vous dit énormément de choses sur les intersections entre les cartes des membres
du système thérapeutique et c’est là-dessus que vous travaillez. Je ne pense pas forcément en
termes de transfert ou de contre-transfert. L’analyse des constituants du système thérapeutique ne
peut être réductible en ces termes. Vous n’avez que ce que vous sentez, vous êtes le baromètre,
l’outil, membre du système, qui s’étudie dans le système.
Vous n’êtes pas à ce point tout puissant pour réduire tout uniquement à vous, à votre propre his-
toire. Vous êtes pris dans un système qui est à la fois la scène thérapeutique présente et le contex-
te beaucoup plus large dans lequel baigne ce système thérapeutique. Il est important de ne pas
simplement se dire « c’est tellement compréhensible ce que je vis par rapport à ma famille
d’origne ». C’est ce qui se passe aussi. Ce.n’est pas par hasard peut-être que c’est cet aspect qui
va être amplifie et non un autre. Mais c’est amplifié également parce que cela a une fonction dans

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ce système, pas uniquement.c’est votre marotte. C’est la conscience de la limite d’un être qui
n’est qu’une corde d’un instrument dont le système joue pour maintenir son thème à l’abri de cer-
taines variations. Vous construisez le réel tout en étant construit par ceux que vous construisez
dans le.processus de cette construction mutuelle. De nouveau apparaît le paradoxe qui m’em-
pêche de différencier le dehors et le dedans, dans ce mouvement où je ne connais de moi que moi
connaissant. Le moi connaissant n’est pas séparable de comment on me connaît. C’est dans l’in-
terface entre ces constructions que se créée le système thérapeutique sur lequel nous travaillons
en étant travaillés par lui. L’important est de s’utiliser de la meilleure manière possible pour
débloquer les systèmes dans lesquels nous sommes pris. La façon dont cela est nommé, le dogme
de référence ne sont pas cruciaux. Les théories que nous annexons au fur et à mesure de notre
démarche le sont pour élargir nos champs d’intervention, pour nous permettre de devenir plus
créatifs, plus ouverts.
Il me semble important de ne pas se préoccuper constamment d’orthodoxie.
Ce que je fais peut être appelé « analyse moins réductrice » ou « approche, systémique » dans la
mesure où le système n’exclut pas d’autres niveaux, que ces niveaux soient génétiques, neuro-
physiologiques, culturels ou autres.
« Où vais-je mettre mon levier pour remettre ce rocher en route ? ». La réponse n’est pas fonc-
tion d’une théorie uniquement mais fonction du mariage entre la théorie, le système et moi en tant
que partie de ce système. Ce que je vais faire n’est pas ce que vous allez faire, d’où à chaque fois
un travail différent dans un système particulier.

Retour à la simulation

Mony (s’adressant à l’actuelle femme du père) : « Madame, vous avez l’air triste ».
Madame : « Triste ? Je ne comprends pas… ».
Mony (à la deuxième fille qui n’a pas encore parlé) : « Et vous, vous comprenez ? Comment vous
appelez-vous ? »
Eric : « Eric. J’ai 28 ans. Je suis leur fils ainé et le frère de Catherine ».
Mony : « où êtes-vous, Catherine ? »
Catherine : « Je suis avec mes copains, ils m’appellent. Je les entends. J’entende leur voix ».
Mony (à l’audience) : Tout d’abord il n’est pas inintéressant que la famille simulée ait choisi une
jeune fille pour jouer le rôle d’un jeune homme.
Par ailleurs, on peut penser que la patiente désignée, lorsqu’elle dit être ailleurs, nous montre ici
et maintenant ce qu’elle fait toujours : « Je suis d’autant plus ici que je suis ailleurs ». Mais com-
ment être ici sans être ici tout en étant ici ? En disant : « je ne suis pas ici car si je dis que je suis
ici, je devrais être ici ». Par contre, si je.ne suis.pas ici, je peux être à la fois ici sans être ici »
S’il y a une double contrainte réciproque « Sois là mais n’y sois pas », j’y réponds en y étant sans
y être. Une des hypothèses à vérifier est : « Quelles sont les règles.de la famille qui font qu’il faut
qu’elle soit là sans y être ? Quelle est la fonction non seulement du fait qu’elle soit.psychôtïque
mais aussi du sens des éléments qu’elle livre à ce moment-là ?
Faire un travail au niveau d’un système, au niveau de là fonction d’un symptôme ne signifie pas
pour autant abandonner le sens de ce qui se dit.

Retour à la simulatlon

Mony : « Monsieur, je ne comprends pas. Que Puis-je faire ? »


Monsieur : « Je ne peux rien faire ».
Mony : « Moi non plus et je suis bien ennuyé ».

Les séminaires de Félix Guattari / p. 8


Mony (à l’actuelle épouse) : « Madame, vous pouvez peut-être nous aider. Votre mari et moi nous
ne savons pas quoi faire Qu’est-ce que vous avez comme collier ? »
Madame : « C’est le disque de Cnossos ».
Mony : « Monsieur, vous vous rappelez de Cnossos ? »
Monsieur : « C’est un Dieu de l’antiquité à la fois positif pour les humains et à la fois dévorant,
qui détruit ce qu’il engendre… Je suis sculpteur. Pour vivre, je fais des choses figuratives qui ne
me plaisent pas tellement… !
Mony : « Que faites-vous des sculptures que vous faites et qui ne vous plaisent pas ? »
Monsieur : « C’est un problème. On navigue entre les sculptures dans la maison ».
Mony : « Catherine, qu’en pensez-vous ? Papa parle de naviguer… »
Catherine : « A mon avis, il s’est un peu planté entre Cronos et Cnossos. Cnossos est un roi. Non,
c’est plutôt une histoire de minotaure et de labyrinthe.

Mony (aux participants) : Voici un exemple de la façon dont se construisent les assemblages de
singularités. La médaille que l’épouse porte me rappelle des pièces que j’ai vues dans mon enfan-
ce au Maroc.

Le mari confond Cnossos, en Crête, où se trouvaient le Palais du Roi Minos ainsi que le
Labyrinthe construit par Dédale, avec Cronos, fils d’Ouranos, qui dévorait les enfants que lui avait
donné la Titanide Rhéa pour éviter, comme le lui avait prédit Gaia sa mère, d’être détrôné par l’un
d’eux. Ceci n’empêcha pas Zeus, le plus jeune de ses enfants, d’échapper au sort que lui réservaït
son père et de le vaincre plus tard.
Le père, qui ne sait que faire de ce qu’il crée et qui ne lui plait pas, « il navigue entre », me parle
d’un Dieu qui détruit ce qu’il engendre.
La patiente désignée me propose.un mythe plus optimiste, celui où Ariane tire d’affaire Thésée
grâce a une pelote de fil magique que lui avait remise Dédale.
Apparemment, ce sont deux approches contradictoires mais vous.risquez fort si vous suivez
Ariane de découvrir que les choses ne sont pas si simples que cela et que ce système n’est pas for-
cement prêt au changement que vous voudriez lui imprimer. Après tout, le Minotaure que tue
Thésée est le demi-frère d’Ariane et le mythe ne nous raconte-t-il pas qu’après s’être sauvé
du.Labyrinthe, Thésée abandonna Ariane endormie sur le rivage de Naxos ?
De surcroît, le Labyrinthe, d’après certains, doit son nom à la « Labrys » ou hache double des crê-
tois qui figurait les deux aspects de la lune et qui symbolisait la puissance créatrice et destructice
de la déesse.
Cronos, de la même manière, sous le nom de Saturne, n’est-il pas associé à un Age d’Or où il fit
fleurir la paix et l’abondance ? Par ailleurs, c’est en Crête également que Rhéar avec la compli-
cité de Gaia, trouva asile et c’est là que, dans une caverne, elle confia le petit Zeus aux Nymphes
et aux Curètes.
Comme je vous l’ai dit tout à l’heure, le traître du mélodrame peut très bien réciter ses lignes
comme le fait le jeune héros. Derrière l’antagonisme apparent, ils interprètent la même pièce.

Mon problème est de marier Cnossos et Cronos : un lieu et un Dieu. L’intérêt de ce genre de tra-
vail est d’oser rêver car du coup on s’inclut. Ce qui se construit, se construit avec moi comme par-
tie prenante…
Je suis confronté à des cartes. Pendant longtemps nous avons essayé de construire des cartes à
partir d’un territoire, par exemple « comment fonctionne un système ouvert à l’équilibre ou hors
de l’équilibre ? ». Des cartes ont ainsi été élaborées pour rendre compte du fonctionnement des
systèmes ouverts. Aujourd’hui, nous sommes passés a une seconde étape. Ce qui compte, c’est la

Les séminaires de Félix Guattari / p. 9


relation entre les cartes, pas entre le territoire et les cartes Ce qui s’est construit ici est l’intersec-
tion entre les cartes de cette famille, mes cartes et les vôtres. C’est à l’intersection de ces cartes
que se situe le système thérapeutique. Le thérapeute est le liant entre les cartes et crée de nou-
velles intersections pour élargir le champ du possible.

La transcription que les organisateurs de la rencontre m’ont transmise s’arrête ici. Il manque la
manière dont j’ai essayé d’élargir le champ du possible de cette famille simulée et je voudrais la
décrire ci-après.
J’étais confronté à deux positions possibles : l’une consistait à m’allier au non-changement en
reprenant le mythe que proposait le père quitte à amplifier en second temps l’aspect positif de
Cronos. Je pouvais aussi tenter de changer de niveau.
Il est.évident que des dizaines d’autres voles s’ouvraient mais à ce moment précis de la simula-
tion, ce sont les deux qui n’étaient les plus proches.
J’ai alors changé de place, je ne suis assis dans la famille entre l’épouse et Catherine et j’ai pro-
posé une minute de silence.
Catherine m’a demandé : « Pour faire le deuil de qui ? ». J’ai répondu que je ne savais pas et
j’ai demandé aux membres de la famille de me dire pour qui cette minute de silence pouvait être
faite. C’est alors que le père a commencé à parler des morts dans sa famille d’origine et de la
très grande distance entre lui et le reste de sa propre famille. Peu à peu, une lecture nouvelle de
la situation de Catherine pouvait se faire, un autre possible s’ouvrait.

J’ai commencé ce texte en m’adressant à une audience que j’ai rencontrée. Je le finis en m’adres-
sant à des personnes que je ne peux qu’imaginer.
Un élément constant demeure cependant : ce que je raconte n’importe que s’il vous touche.
Ce qui naîtra de cette intersection de cartes : les vôtres et ce que j’ai décrit des miennes, vous
appartient.

Les séminaires de Félix Guattari / p. 10


M. : C’est un texte d’une intervention faite à un congrès de thérapie familiale, un texte que j’ai-
merais modifier avec vous. Je vous propose ceci : vous arrêtez à tout moment si vous avez un
commentaire à faire.
J’ai été invité à parler de créativité. Mon idée était de créer toujours avec eux ensemble. Je vais
vous lire, en faisant de temps en temps des remarques.
…« famille simulée » : notre jargon veut dire les personnes de l’auditoire qui se proposent comme
volontaires pour simuler une famille.
(cf page 2, dernier paragraphe) : l’image du rocher n’est pas belle, je préfère dire : je suis dans un
bateau avec vous tous, les copains, et je veux avancer, j’appuie ma gaffe quelque part pour faire
démarrer le bateau et ça marche ou ça ne marche pas. Si le bateau avance, on avance tous
ensemble. Avec le rocher, ce qui ne marche pas, c’est que je suis en dehors, moi, je préfère être
« avec », autrement je suis tout seul.

F. : Je voudrais qu’on relise tout le texte en mettant « scène » à la place de système.

M. : Pourquoi scène ?

F. : Une idée, comme ça

M. : Je préfèrerais évidemment que ça soit moins réducteur. Tu vois, chaque religion a ses petits
dieux. Il y a la religion des scènes et la religion des systèmes. Cela n’est pas évident. La scène
renvoie à des histoires comme la scène primitive, à l’objet théâtral ou à l’avant-scène.

F. : Pourquoi n’y aurait-il pas un système sur une scène ?

M. : Il y a des systèmes partout, y compris dans les scènes. (cf page 2, avant dernier paragraphe).

F. : La première remarque se situe dans le prolongement de cette histoire de scène. Je veux signi-
fier par scène qu’il s’agit de mise en existence. Je pense que l’existence est toujours articulée par
un enchevêtrement de scènes ou de fragments de scènes. L’intérêt de cette perspective systémis-
te est qu’elle peut s’inscrire à un certain carrefour de scènes existentielles différentes. C’est-à-dire
que quand on se réveille le matin, on se met en scène, on pose une scène ou on ne la pose pas.
Quand on avait fait des travaux sur les rêves, on avait démontré que l’entrée dans un rêve est sou-
vent le retour sur une scène antérieure de rêve. On s’aperçoit alors qu’il y a plusieurs scènes de
rêves qui coexistent les uns avec les autres ; certaines de ces scènes correspondent à des événe-
ments fantasmatiques qui peuvent imprégner d’autres sujets, d’autres personnes. Du point de vue
de l’écoute de ton texte (ou de cette simulation), ce qui doit être systématiquement mis en alerte,
c’est le caractère spécifique de chacune des scènes qui:se profile, dans la perspective d’une part
de la reconnaitre comme telle, mais aussi dans la perspective d’accentuer d’autre part leurs spé-
cificités, de les cerner, de trouver leurs règles intrinsèques de scènes, c’est-à-dire que là où il y
aurait peut-étre dans cette perspective, je ne dirais pas qui la tienne, du courant théorique à l’ho-
rizon duquel tu te situes ou tu te situais, il y a l’idée de régles intrinsèques générales, tandis que
là, il y aurait l’idée de la saisie de règles intrinsèques spécifiques avec l’idée que cette spécificité
n’est pas garantie à partir d’universaux qui seraient ceux de la famille, des relations du Maîtres,
des communications, des systèmes homéostatiques, etc. mais qui seraient le fait qu’on doit arri-
ver a conquérir la spécifité des niveaux. Alors, prenons un autre exemple avant de venir à celui-
là. Si on joue de la musique, on peut être pris dans un premier niveau de scène qui est moi ou un
peu ma partenaire quelquefois à savoir qu’on est collé, le nez à la partition, donc on est dans un

Les séminaires de Félix Guattari / p. 11


rapport d’asservissement à ce qui est écrit, l’ensemble de l’agent d’énonciation est collé au texte.
Il est évident que c’est seulement dans la mesure où se profilent d’autres scènes qui sont les
scènes de l’interprétation musicale, qui sont les.univers déclenchés : Schubert ou un autre musi-
cien, qu’il va y avoir un certain jeu de création s’ajoutant à l’interprétation et un passage éventuel
à la subjectivité de l’autre. Mais cela implique bien, à ce moment-là, qu’on saisisse les traits spé-
cifiques de ces autres scènes qui trouvent leur cohérence, disons, leurs règles intrinsèques. En
l’occurence, lorsque tu as demandé : « ça correspondrait à quoi ? » tu as déjà dégagé un premier
niveau, au début, représenté par les scènes de danses. Cela signifie que, là où généralement toute
une série d’éléments corporels ou incorporels existent et ne sont pas pris en compte, tu as mis un
projecteur pour les éclairer. Dans ma perspective, il importe peu que ce soit seulement le projec-
teur qui est dans le regard du thérapeute ou des types avec la vidéo qui regardent la scène. En tous
cas, il y a discernabilisation d’un certain type de compsantes, d’agencements, de subjectivations,
peu importe comment on les nomme. Ensuite, il y a un autre élément de composantes existen-
tielles qui apparait, c’est le fait qu’il y a cette pièce où des gens viennent s’asseoir, où il y a une
famille qui se réunit, alors qu’une famille ne se réunit pas dans ces conditions-là. Elle se réunit
pour manger ou pour faire autre chose. En tous cas, c’est un cérémonial en rupture qui tient à la
présence, à l’intrusion de ce metteur en scène qu’est le thérapeute. Voilà un deuxième élément
dont il faudrait saisir les dimensions spécifiques, le cas échéant. S’il est générateur d’un proces-
sus de singularités, ça peut aller depuis : quelle est la disposition de cette pièce, quelle caracté-
ristique elle a, qu’est-ce qu’elle a à offrir comme lieu de singularités ? Est-ce quelle est éclairée,
sombre, etc. ? Il y a donc un certain nombre de traits existentiels spécifiques qui vont pouvoir
l’habiter, exactement comme fera un metteur en scène qui se dira : qu’est-ce que je fais dans ce
théâtre-là plutôt que dans un autre. Plus les trais spécifiques des personnages à leur disposition.

Alors, maintenant, on distingue un troisième niveau, je les dis au fur et à mesure, car on va en
trouver d’autres. C’est la constitution d’une matrice narrative du système, c’est la phrase : « il y
aurait deux camps ». Cette polarité introduit une autre dimension de composantes, en raison de
quoi on va décider qu’il y a deux camps. Dans la cour d’école, lorsque j’étais gosse, c’était une
chose très importante de déterminer qu’il y ait deux camps. Et moi qui était un organisateur de
bandes, j’avais ma bande, mon camp. Par ailleurs, j’étais obligé d’organiser l’autre camp, sinon
on ne pouvait pas organiser la bataille, donc il y a deux camps.
Cette dualité, cette polarité des deux camps, sans doute, va rentrer en surdétermination avec toutes
sortes d’autres systèmes de dualité. Exactement comme dans les sociétés archaïques où il y a,
heureusement, en général non pas deux camps mais quatre ou plus, où il y a une organisation du
village, de l’espace selon différentes polarités pour pouvoir justement spécifier ce champ d’une
certaine discursivité dans les rapports. Voilà : ces trois éléments de scènes existentielles avec leurs
traits spécifiques, en essayant de voir ce qui va s’introduire d’autre.

M. reprend la lecture à partir, du dernier paragraphe de la page 2.

M. : « Madame » c’est la nouvelle épouse de Monsieur…


Evidemment, quand on fait une simulation, les gens dans la salle n’ont pas l’âge des adolescents.
Là, vient un passage rituel qui., à la fois, marque quelque part mon flirt avec un mouvement dit
systémique et sert de tremplin à un type de logique. C’est la référence à une série de valeurs qui
sont communes à ce type de mouvement. C’est d’ailleurs une grande illusion : les gens savent que
ce sont des tremplins, mais non pas la Véritée.

M. s’arrête au dernier paragraphe de la page 3 (cf.. « Les lois générales… »)

Les séminaires de Félix Guattari / p. 12


M. : Je veux faire une parenthèse. Pour ceux qui sont, parmi vous, étrangers au domaine dit « sys-
témique », je vous résume rapidement l’intérêt de cette histoire.
C’est de pouvoir dire qu’il n’y a pas de lien causal direct. En médecine, si quelqu’un vient chez
moi avec un oedème alvéolaire, je vais réfléchir au lien oedème alvéolaire/problème cardiaque.
Quelque part, il y a une sorte de filière qui fait qu’il y a différentes hypothèses possibles par ce
symptôme.
Dans la théorie des systèmes, des éléments semblables sont liés à des éléments passés différents,
ce qui rend inutile la recherche de la causalité. La causalité elle-même est complètement limitée
par les rétroactions dans le système qui font qu’on ne sait plus à quoi est lié l’élément qui surgit.
Par ailleurs, cette théorie des systèmes avancée par Bertalanffy a mis l’accent, surtout, sur le
maintien de l’équilibre d’un système, pour que ce système reste compatible avec une vie. Et ceci
a été extraordinairement utilisé par les thérapeutes de famille qui ont essayé de penser à un symp-
tôme qui n’a pas une fonction de symptôme, non seulement en termes de la force de symptôme
au niveau d’une économie personnelle, mais au niveau d’une famille. Par exemple, ils se sont mis
à voir un symptôme chez un patient comme si c’était une manière aidant ce système familial à
geler le temps, comme pour maintenir une sorte de temps anachronique. Ceci a permis une série
de choses intéressantes quand on redécrivait aux familles que celui qu’elles amenaient couvert de
plaies – il était devenu comme le lépreux pour reprendre la phrase d’Isaie – était, en fin de comp-
te, celui qui, d’une certaine manière, portait leurs péchés, comme diraient les vieux thérapeutes
familiaux en 1956. Après 1956, il n’était plus sale. Ils disent simplement : d’une manière ou d’une
autre, ce type s’imagine qu’il les aide ou les protège par le fait qu’il joue le rôle qu’il joue, sans
se faire aucune illusion sur le fait qu’il y ait une protection ou quoi que ce soit.

Ces « théories des systèmes », en tous cas, ont permis à plusieurs théoriciens de thérapeutique
familiale de penser en termes de jeu très simple qui est la chose suivante : un symptôme qui sur-
git chez quelqu’un, cela ne veut pas dire que c’est lié à ce sujet. Cette notion du sujet est com-
plètement décentrée, elle n’est plus liée à l’individu qui n’est même pas lié à famille, mais à un
système assez large. L’individu est agi et le lieu où çà arrive n’en est pas la source. Et en cela,
l’intérêt est que Bateson, par exemple, qui pourrait être vu comme un monsieur familialisant,
parce qu’il a essayé de penser la schizophrénie en termes familiaux (parlant d’une double
contrainte) était en réalité un homme qui pensait en termes beaucoup plus larges. Il a constam-
ment essayé de penser en termes d’écologie de l’esprit, de situations. Il se demande où est la limi-
te de l’individu. La limite, en ce cas, se situe pour le bûcheron à sa cognée, ou à un arbre qu’il est
en train d’abattre, pour l’aveugle au bout de sa canne. Bateson a remis totalement en question
l’idée que le sujet est enfermé dans une situation, qu’elle.soit individuelle ou.familiale. Ces
contradictions apparentes ne sont pas inintéressantes chez quelqu’un comme Bateson, parti d’un
groupe de recherches qui nous intéressent au morcellement du schizophrène et à la richesse de
tout ce qu’on pourrait lire dans cet aspent qui va passer, pour reprendre un certain langage, par
l’ordre symbolique. Bateson, proposant une lecture apparemment très réductrice, très familialis-
te, en parlant d’une contrainte, indique bien quelque chose de plus large, puisqu’il remet en ques-
tion l’idée même que ce qui surgit chez quelqu’un est lié à une clinique ou peut être compris en
termes cliniques. Je vous raconte tout ce qui précède pour vous montrer que ces histoires, chez
Von Bertalanffy, même si cela paraît très simpliste, ont permis beaucoup de rêverieset de
réflexions au niveau des théories systémiques.

M. reprend la lecture de l’exposé à la page 4 (« Ces lois valent pour les systèmes ouverts… »)
M. s’arrête page 4, ligne (« Retour à la simulation »).

Les séminaires de Félix Guattari / p. 13


F. : Ce que je trouve intèressant, c’est la description des ruptures entre les systèmes qui s’opèrent
à partir du point des singularités. Maintenant, je crois que la.comparaison avec les « structures
dissipatives » de Prigogine selon moi, induit un modèle qui perd l’essentiel, disons,.la dimension
d’autoréférenciation intrinsèquement liée à celui de la singularité. Là, dans le système physique
de Prigogine, système thermodynamique, au fond on décrit des passages d’un état à un autre état,
qui ne sont pas programmés avec la même rigidité causaliste que les changements d’état, entre
l’état liquide, solide, gazeux, etc. Mais on arrive à. des états qui, à partir d’un désordre, recrée un
système d’ordre différent. A la limitece sont les mêmes types de problèmes que l’on rencontre
dans la cristallographie et la chimie organique, etc. Or là, ce qui me semble totalement différent,
c’est que la singularité n’est pas du tout l’équivalent de la poussière qui, dans un état de surfusion
par exemple, va faire basculer un changement d’état ou l’élément catalytique, microscopique qui
va induire ce changement d’état. La singularité se constitue comme processus de repérage, de car-
tographie de l’ensemble du contexte et de l’ensemble des entités reautoréférencées. C’est-à-dire
que, lorsque surgit un symptôme ou un malade symptôme, il ne faut pas, à mon avis, le voir
comme un phénomène parasite, ce qui induit, pour les conceptions réductionnistes en particulier
de la psychanalyse, sur les symptômes considèrés comme un moyen d’expression, faute d’autre
chose, faute d’une meilleure intégration symbolique ou faute d’une bonne interprétation. Il y a là
une sorte de stase symptômatique ou de métastase symptômatique qui se met en place. Là, au
contraire, dans cette perspective, il faudrait admettre qu’un certain nombre d’objets sont en effet
des objets catalytiques, de changement d’états mais le sont de façon positive et beaucoup plus
créationniste que dans les images thermodynamiques et dans l’utilisation de singularités qui en
est faite.

Un noeud problématique, c’est quelque chose qui reprend un carrefour d’univers. Il pourrait y
avoir quelque chose qui modifie la situation de circularités, par exemple, dans laquelle se trouve
le petit Hans. La phobie du petit Hans est à la fois l’expression d’une inhibition, d’une paralysie,
et un blocage… mais c’est, en même temps l’indication, je reviens toujours à la même image,
d’univers qui frappent à la porte. Donc, c’est cet aspect de plus-value de possibles qui se trouvent
injectés à travers la singularité qui fait qu’il y a littéralement une gestion des entités actuelles, du
monde actuel, tel qu’il est, de ses impasses, etc. Mais, en même temps, il y a ce profil des champs
de possibles qui sont dans une sorte de rapports d’oscillation.
Autre remarque sur les singularités : à mon avis, le danger d’une description comme celle qui se
réfère aux cellules de Benard, etc., c’est que ces objets catalytiques, disons ces objets existentia-
lisants, instaurant un niveau d’existence, le maintenant à la force du poignet peuvent être opérés
dans des coordonnées de la représentation pour être compréhensibles. Mais, quand ils le sont,
c’est que précisément ils ne le sont pas dans leur fonction essentielle, existentialisante. Ils le sont
dans leurs rapports de dénotation. En fait, à l’endroit où cet objet existentialisant fonctionne, il est
rigoureusement incompréhensible. On ne peut pas en rendre compte dans les coordonnées ordi-
naires. C’est le fait de la fragilité, de la précarité de cet objet, la part visible de la singularité, c’est
celle qu’on peut filmer à la vidéo et qu’on pourrait montrer avec toutes les descriptions de ce que
tu appelles la danse, les exemples de Laing, etc.
Ce n’est évidemment pas cette part visible qui nous permettra de rendre compte pourquoi préci-
sément est intervenue une rupture catalytique, une rupture singulière qui lui a permis, sans s’en
apercevoir, presque inconsciemment, d’enclencher une sorte de répercussion de cet effet insigni-
fiant dans toutes sortes d’autres registres : pisser au lit, battre son frère, agacer tout le monde, etc.
En réalité, nous avons affaire à un objet hypepcomplexe qui, comme tu racontais, sans doute au
sujet du caillou ou du bateau, a une face visible, comportementale s’exprimant dans le fait qu’il
ne fait pas comme les autres, qu’il m’emmerde, qu’il est caractériel, mais aussi qu’il a une face,
pour ainsi dire invisible, problématique, se traduisant par le fait que, lorsque en effet on joue là-

Les séminaires de Félix Guattari / p. 14


dessus, toutes sortes de conséquences en découlent par ailleurs. C’est par conséquent une machi-
ne tout à fait ambiguë qui, sur une face est une machine concréte repérable, mais qui est aussi une
machine abstraite jouant dans des registres non rapportables à aucune chaines signifiante à aucu-
ne description repérable. Cela veut dire que dans ce cas-là, c’est un objet qui enclenche un pro-
cessus de singularisation à tête multiple, mais il pourrait être un objet symptômatique, fantasma-
tique, ayant, au contraire une fonction d’inhibition. Dans tous les cas, ce qui est en cause, c’est
que ce type d’objet prend le pouvoir sur la subjectivité, devient un objet catalytique de subjecti-
vité répondant à la définition que tu as donnée, à savoir qu’il ne coïncide pas avec la totalité cor-
porelle de l’individu, qu’il peut déborder ; mais c’est en même temps un objet qui prend en gelée
différentes dimensions.
Ce serait comme un objet surréaliste, un collage où on aurait dans le même tableau une clé à mol-
lette, une machine à coudre, un paysage, etc. Ça fait une sorte de boule. Et c’est là que « pète »
l’action catalytique. D’une certaine façon, chacun des éléments dont on peut faire la description
de cette boule est mutilé par rapport à sa fonctionnalité ordinaire : c’est une clé à mollette, mais
elle est tordue, elle est coudée, elle ne sert pas, elle ne pourra pas servir par ailleurs à déboulon-
ner des trucs mais elle est posée là. Il y a la moustache de papa, mais ce n’est pas vraiment le père,
cette moustache ne renvoie pas à la totalité du père, on voit qu’elle a fait une dérivation vers tel
ou tel autre type de visage ou d’animal. C’est une moustache du père, mais en même temps c’est
quelque chose qu’on trouve sur un cheval. On voit bien que finalement ce type d’objet existen-
tialisant ne retrouve dans la névrose, dans toutes les productions, en particulier de subjectivité
religieuse. Il y a toujours une ambigulté totale, une multivalence de l’objet parce qu’on voit bien
que Jésus-Christ n’est pas dans l’hostie, mais pourtant il est vraiment dans l’hostie, la preuve c’est
que ça marche précisément, moi ça me transforme quand je prend l’hostie, il y a une efficience
existentielle.
C’est donc bien ce type d’objet qui peut prendre le pouvoir catalytique sur la subjectivité et ainsi
changer un état. C’est un processus sans cesse relativé, repris. Cette dimension d’objet hypercom-
plexe, sans arrêt menacé d’être repris dans les coordonnées de significations et de perdre sa fonc-
tion asignifiante de répétition existentialisante, cette précarité qui est en même temps sa richesse.
Cette singularité réactivée en permanence et pouvant être resérialisée, c’est cette dimension d’ob-
jet actif de subjectivation dont je crains qu’elle soit un peu mutilée par ce type d’analyse.

M. reprend la lecture page 4 ligne (« Retour à la simulation ») et s’arrête au passage : « Bien sûr,
X n’est pas en dehors du système thérapeutique.puisque’il se découvre regardant des.gens regar-
dant comme lui ».

M. : Cette phrase..ne veut rien dire, mais je l’ai laissée telle qu’elle est, dans le contexte. Ce n’est
pas ce qui se passe, pourtant cela m’a semblé juste et tellement incompréhensible que si je l’ai
dit, c’est que ça avait un sens. Pourtant, je l’ai laissée comme telle, mais je suis incapable de dire
si elle a du sens.

A. : C’est ce que Deligny appelle l’interlocution.

M. : Que veux-tu dire ?

A. : D’après Deligny la.situation typique de parole entre le thérapeute et les parents de l’enfant
psyghotique, c’est qu’on parle en la présence de l’enfant, comme s’il nétait pas là, et pendant ce
temps-là, l’enfant regarde, il est pour ainsi dire comme interlocuté – comme « électrocuté » – par
un courant de paroles qui le traversent.

Les séminaires de Félix Guattari / p. 15


M. à F. : Que penses-tu de cette histoire qui m’a, comme elle dit interlocuté, qui m’a laissé étonné ?

F. relit le passage en question.

F. : Elle a le sens qu’on est tous sur une scène, on est en train de se regarder, comme dans une
scène mondaine.

J.C. à M. : Je crois que tu fais allusion à une scène existentielle, de cartes existentielles. Cela me
rappelle l’exemple que prend Sartre. Il parle du type qui regarde par le trou de la serrure où il voit
une scène dans une chambre, et à un moment donné, il y a quelque chose de bizarre, le type se
tourne et voit que dans le couloir, il y a quelqu’un en train de le regarder par le trou de la serru-
re, et à cet instant ce qu’il voit à travers le trou de la serrure, ce n’est pas du tout ma même chose.

M. : C’est très juste.

M. poursuit l’exposé page 5 au troisième paragraphe (« un participant... »). Puis il s’arrête à


l'avant dernier paragraphe de la page 6 (« Les singularités non réductibles à un certain contexte
signifiant. »).

M. : Il y a là une différence entre ce que F. appelle asignifiant et ce que j’appelle non réductible à
un contexte signifiant. F., quand il parle d’asignifiant, parle de quelque chose qui ne renvoie pas
à un signifiant mais à un référent, comme les notes de musique par rapport à la musique, comme
un plan d’une machine par rapport à une machine, ce qui se branche et crée une production. C’est
cela n’est-ce-pas ? en termes de sémiotique et d’automatisme, plus ou moins.

F. : Diagrammatique, oui.

M. : Pour moi, ce sont des histoires qui ne renvoient pas forcément à un signifiant.

M. poursuit la lecture à partir du dernier paragraphe de la page 6 et s’arrête au deuxième (« Retour


à la simulation ») de la page 8.

M. : Discutons, si vous voulez, ce dernier passage.

A. : Moi, je trouve épouvantable de dire que c’est fonctionnel d’être psychotique.

M. : Dans ce système,.ça.à une.fonction et un sens.

A. : Je veux insister. Parce que, quand on dit quelles sont les régles de famille qui font que (…)
soit là sans y être, justement c’est tout ce système judéo-chrétien, où il y a une sorte de respon-
sabilité, de sens en dernier ressort, qui fait que ce sont bien les règles du système qui font que
même s’il y a un canard boiteux, son boitage est fonctionnel dans le système. Or, je ne suis pas
si sûre que cela soit vrai.

M. : Tu as raison. Le problème est là-dedans. Comme moi, je ne crois pas que ce que je dis est
vrai sur aucun problème. Comme ce que je dis est opératoire et n’est pas vrai, cela m’est com-
plètement égal. Je n’aime pas me situer, ni par rapport à la vérité du sujet ni par rapport à la véri-
té du système. Je me situe uniquement par rapport à : comment, moi, l’artisan, je vais mettre un

Les séminaires de Félix Guattari / p. 16


levier à un moment donné pour que ça marche. Et si, dans la combine particulière, cela amuse les
gens de s’imaginer qu’il y a des règles systémiques qui font que les gens doivent être et ne pas
être, tant mieux, marchons là-dedans.

M. reprend la lecture à la page 8, à partir du deuxième « Retour à la simulation » jusqu’à la fin


de l’exposé.

Discussion faisant suite à l’exposé

J.C. : En ce moment, je suis en train d’essayer de comprendre quelque chose à ce que je fais avec
un patient. Il est beaucoup question de cartes justement. Mais, pas tout à fait, dans les mêmes
termes, parce que je n’ai pas réglé mon compte aux territoires. Il y a, par exemple, des territoires
figurés, me servant beaucoup dans mon travail, qui sont d’une part la géographie et d’autre part
le corps. Moi, j’ai l’impression de m’appuyer sur ces deux cartes : la cartographie imaginaire du
corps et la carte planétaire, géographique. Bien plus, une carte géologique abstraite. Le terrain, en
un mot.

M. : C’est intéressant. Pour revenir à l’histoire, j’aurais une pièce d’or et je pars sur une histoire
complètement loufoque, je pense à des choses qui me sont familères. Puis on me parle de
Cnossos, de Cronos, on fait des malentendus. On me raconte des mythes, mais moi, je pense que
ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Cette histoire de mythes n’est pas inintéressante, car après tout,
le brave Thésée tue le Minotaure qui est le demi-frère d’Ariane et qu’il va lui-même abandonner.
Par ailleurs ce brave Cronos est décrit comme une sorte de dieu qui dévore ses enfants. Tout le
monde sait que c’est un dieu plein de gentillesse. C’est extrêmement intéressant cette double face
qui me fait penser justement à la « labrys », à la hache crétoise. Alors, pour moi, la minute de
silence, comment m’en tirer ? Comment ne pas rester au niveau de cette apparente indifférence.
Ce qui est étrange, c’est que j’ai eu le sentiment pénible que ce qui se disait était important pour
les gens à ce moment-là, pour le type qui jouait le père, pour tous. Ils m’avaient compris.

J.C. : Moi, je pense au commencement de catalogues que j’avais essayé de monter à propos de ce
cas dont je parlerais peut-être plus tard dans l’année. J’avais décrit toute une série de séances, de
situations très compliquées. Dans cette pratique, j’ai essayé de diviser mon travail en trois caté-
gories de « trucs ».
Il y avait évidemment l’interprétation – ça m’arrive de temps en temps de dire quelque chose. Je
m’aperçois tout d’abord que ça marche. Je me dis que je sais pourquoi ça marche, mais ça ne veut
pas dire que je sais pourquoi cela marche. Je crois savoir pourtant pourquoi cela marche. Ça, c’est
une intervention de sécurité. Je me dis : ça porte ses fruits, je sais pourquoi. Le deuxième « truc »
est de l’ordre de l’intuition. Je dis quelque chose, je ne sais pas pourquoi et ça marche. Donc, ça
fonctionne mais je ne sais pas pourquoi, contrairement à la première démarche. Le troisième ordre
d’intervention, c’est : j’essaye quelque chose, ça marche ou ça ne marche pas. Alors là, c’est l’in-
sécurité totale. Puis, je m’étais aperçu que les premières interventions sont souvent à caractère
pourtant verbal et signifiant, ce sont souvent des phrases.

Au bout d’un certain temps, je me suis rendu compte que les les deux premiers types d’interven-
tion appartiennent à un ordre discursif et le troisième plutôt à quelque chose de justement beau-
coup plus autoréférencé où il se crée un régime de signes ou tout simplement des matériaux au

Les séminaires de Félix Guattari / p. 17


fur et à mesure qu’un mode d’existence a 1ieu. Ça c’est quelque chose qui est de l’ordre du chan-
gement de registre. A ce moment-là, je n’ai pas le sentiment de faire quoi que ce soit en conti-
nuité ou consecutif à, ou pris dans une chaîne quelconque de significations. Il s’agit plutôt d’une
autre procédure. A ces moments-là, j’ai l’impression de faire jouer un peu plus ma carte, mes
cartes. De ranger un certain nombre de « trucs » dont je ne me.sers jamais habituellement dans
une cure psychanalytique, où, là au contraire, si je ne m’en sers pas, je vais me trouver vraiment
dans de très grandes difficultés. A d’autres moments, je me sens requis de faire n’importe quoi,
en faisant confiance à ce « n’importe quoi » qui va avoir affaire avec ma carte et pas du tout avec
celle du patient. En revanche, dans les deux premiers types d’intervention, j’ai pourtant le souci
d’être en relation avec ce que je crois être ses matières, ses objets.

F. : Ces expressions revêtent une connotation d’angoisse et de culpabilité, lorsque tu as recours à


ces atouts.

J.C. : C’est qu’à ce moment je me sers de tout un système de justifications théoriques d’une part
et de justifications imaginaires d’autre part. C’est un sacré « truc » : passer sans arrêt à autre
chose, desserrer l’étau, faire de l’espace, pour ainsi dire, élargir les possibles. Parce que sinon
c’est vite terminé. Et l’autre « truc », en effet, c’est de me dire de temps en temps, travaillant dans
mon bureau, qu’il n’y a aucune raison de penser que mon bureau est différent de Laborde. C’est
que c’est un vaste espace où il ne passe beaucoup d’évènements, où interviennent beaucoup d’ob-
jets qui n’ont rien à voir les uns avec les autres. Le mieux est de me servir de plusieurs atouts qui
sont là. Je me laisse facilement aller à un certain nombre de choses.

F. : Je me demande si ce type de déclenchement – comme si tu branchais un programme de sécu-


rité, un programme existentiel – vient en réponse à un certain nombre de signaux d’inquiétude et
d’angoisse.

J.C. : Bien sur, tout à fait.

F. : Mais y-a-t-il aussi des signaux de culpabilité ?

J.C. : Il s’agit plutôt de perplexité : je ne sais pas quoi faire, je n’ai aucune idée. Quand je n’ai
aucune idée, le mieux est que je fasse quelque chose qui n’a rien à voir avec la situation ou qui
n’a plus du tout le souci d’être cohérente, un tant soit peu, avec ce qui se passe là.

A. : Je pense qu’il y a un être physique de l’analyste. Je voudrais revenir sur l’exposé, sur ce que
Marc Augé, ethnologue africaniste, appelle le symbole. Pour lui, le symbole est une concaténa-
tion de sens dont le langage ne peut rendre compte d’aucune façon. Selon Marc Augé, interpréter
revient à changer le centre de gravité. Or, la minute de silence où tu vas (s’adressant à M.) entre
la femme et la fille, cela revient à changer le centre de gravité de la famille tel que tu l’as énon-
cé au début de ton exposé. La gravité correspond un peu au sens de la composition sociale. Pour
ma part, je pense qu’un des enjeux fondamentaux de l’analyse, c’est que le centre de gravité est
« mal foutu » et qu’il y.a besoin de savoir où il est. De ce point de vue, le choix de l’analyste, en
tant que personne physique et sociale, est fondamental pour entendre ce qu’il va dire.

F. : Je reviens à ce problème de la différence entre la cartographie concrète et la cartographie spé-


culative. Au fond, on peut se noyer totalement dans la description d’une cartographie concrète. Il
y a un rapport très particulier entre les cartographies spéculatives servant de métamodélisation.

Les séminaires de Félix Guattari / p. 18


Ce rapport doit être le plus distant possible, le plus abstrait, le moins référencé. J’avais cité
l’exemple de cartographies spéculatives théologiques. Elles ont d’autant plus d’intérêt, dans une
période d’histoire de la religion qu’elles se rendent moins compte de ce qui se passe effective-
ment au niveau, par exemple, du travail d’un curé de campagne. C’est ce qui garantit leur exten-
sivité et les différents champs de possibles, précisement, pour, que puissent coexister d’autres
types de cartographies. Les développements théologiques, les grandes révolutions théologiques
ont toujours ouvert les possibilités de réarticulation de dispositions nouvelles, de nouvelles
réformes, de champs pragmatiques religieux, disons, de cartographies concrètes. Je pense, avec
l’affaissement du freudisme, l’incapacité du lacanisme à proposer des visions oecuméniques,
qu’il faudrait savoir quel type de description, d’instruments peut nous permettre de rendre comp-
te de ces méthodes de production de subjectivité dans ces cartographies concrètes qui tendent à
sortir ou à appeler une sortie en dehors des descriptions cliniques classiques (celles se passant
dans la cabinet du psychiatre, du psychanalyste ou du thérapeute de famille). Le problème est
beaucoup plus généralisé. Ces questions de cartographies concernent ce qui se déroule dans les
dispensaires, les écoles, etc. Il y a un appel à rendre compte des productions de subjectivité géné-
ralisées, y compris dans les médias, et partout.
Les références structuralistes et systémiques sont, à mon sens, des mythes trop pauvres, puisque
précisément il sagit de réintroduire des dimensions mythiques plus larges. Comme s’il y a un
appel de narrativité, de volonté de faire rentrer des catégories de subjectivation ne cadrant plus
avec le syle rationaliste, positiviste, behavioriste, etc. D’où ces recours au candomblé, aux méde-
cines parallèles, aussi bien aux Etats-Unis que dans les pays du Tiers-Monde, etc. Je pense que
nous sommes obligés de construire des systèmes qui, tout en représentant un maximum d’abs-
tractions, de déterritorialisations, permettent de faire rentrer toutes ces dimensions de singularité,
tous ces comportements atypiques pour un thérapeute en blouse blanche ou pour un type ayant
subi son cursus ou sa cure didactique, etc.
Or, il est évident que ce n’est pas un mythe de référence – comme « Totem et Tabou », comme
ces mythes freudiens oedipiens, des mythes de contenu. Parce que, manifestement, ils ne per-
mettent pas de faire rentrer tous les parcours subjectifs. En revanche, le mythe systémiste unifie
incontestablement un certain nombre de scènes, notamment des scènes familiales, corporelles
sociales, à la limite, des réseaux. Mais, il fait une évacuation des contenus qui reste finalement
dans la tradition behavioriste. Toi (s’adressant à M.), par une espèce de miracle, tu réintroduis les
contenus par la fenêtre de l’édifice systémiste. Pour cette raison, ils s’accrochent à tes basques.

M. : C’est vrai, je suis resté associé à ce champ systémiste, à cause de son aspect complètement
impossible. Son impossibilité ? C’est qu’il n’y a pas d’orthodoxie. Il y a pratiquement une ving-
taine de manières de faire, de travailler. C’est vraiment un champ où tout est possible. Par ailleurs,
comme champ pragmatique, constitué par des théoriciens qui ont rationalisé leurs pratiques, c’est
un champ ou poison et contre-poison sont là en même temps. D’après moi, tout cela va sonner le
glas de cette situation où la non-théorisation et l’aspect « débile » d’une théorie, dans le domai-
ne systémique, a permis une créativité extraordinairement riche, avec la coexistence de personnes
venues d’horizons différents. Je crois, hélas, que l’aspect riche des thérapeutes familiaux, liés non
pas à leurs théorisations mais à leurs pratiques, va se terminer. Nous serons, alors, dans une situa-
tion où on aura eu simplement une théorie de plus.

J.C. : Tu vois, tu parles déjà du futur !

F. : Pour ma part, je remarque ceci : L’Ecole freudienne a basculé sur le problème des histoires de
qualification, d’instance. On peut dire que ça tournait autour d’une phrase célèbre de Lacan, à
savoir que « l’analyste ne s’autorise que de lui-même ». Somme toute, il y a bien un transfert

Les séminaires de Félix Guattari / p. 19


d’une problématique de contenus, donc, d’une métamodélisation. Nous avons affaire à des
mythes freudiens fondamentaux. Tu t’arranges pour les retrouver dans le détail. Le second élé-
ment qui ne fonctionne plus, ce sont les clés systémiques que tu viens de décrire. Le problème, à
mon avis, n’est pas de s’abandonner à je ne sais quelle irrationalité absolue où tout est n’impor-
te quoi. Mais, il est de repenser la problématique de l’énonciation, et en particulier, on pourrait
dire, non plus, de la légitimité globale, en soi, massive : qui autorise qui ? Je m’autorise…, mais
revenir aux niveaux relatifs, transitoires d’autorisation.
Je reviens à un passage du texte de M. qui m’a beaucoup intéressé. C’est l’espèce de discours
humaniste qui est une réintégration d’une dimension d’assumation humaine. Selon moi, un des
instruments de lecture physique, corporelle, c’est souvent sur les traits du visage. Pourquoi cet
exemple ?
Parce que cela renvoie à la même question que je te posais à propos de l’angoisse et de la culpa-
bilité. Il me semble que cela implique la gestion de différents niveaux logiques parallèles, de dif-
férente registres de discursivité, d’encodage, de moulage, d’empaquetage, de noyade, pour
reprendre toutes les images qu’on veut. Cette gestion polyphonique d’une différente composition
de production de subjectivité implique une sorte de théorie généralisée du transfert, alors que le
transfert est conçu en termes manichéistes, complètement chosifiant, réifiant, en plus ou en moins
(par exemple : je t’aime, je te hais, etc.). Dans ce cas, il faudrait élaborer une gamme de transferts
jouant sur des registres tout à fait multiples, c’est-à-dire au lieu de faire du transfert avec une flûte
à deux notes, il faudrait l’envisager dans une orchestration très complexe.

Les séminaires de Félix Guattari / p. 20


Les séminaires
de Félix Guattari 13.12.1983
Notes de la claviste
Françoise Garbarini
Le séminaire de Félix Guattari. Enregistrer, décrypter, remettre en bon français, taper à la machi-
ne, faire des photocopies. Voilà ce qui me fut proposé un jour de décembre 1980. J’exultai, j’ac-
ceptai. Dans ma chambre de bonne au septième étage d’un immeuble du boulevard Raspail, je
passai plusieurs nuits blanches à traquer un sens, des nuances, une clarté à ces phrases abstraites
qui semblaient s’adresser directement à moi. C’était Noël, j’étais seule et sans eau courante mais
je m’en foutais. Le soir du réveillon, j’allai voir un film de Stanley Kubrick où il y avait un laby-
rinthe, de la neige, un enfant, la folie et la mort. Je grignotais un sandwich à la sortie mais j’avais
une boule dans la gorge et je remontais vite mon escalier de service pour terminer ce long travail.
Mon travail ! Enfin j’ai un travail ! Les marches me semblaient moins rudes à monter, les murs
de ma mansarde moins étroits, les fissures du toits moins menaçantes.
Félix, je l’avais bien connu au temps de ma folie en 65 à La Borde. Pendant sept ans, je l’avais
croisé dans les sentiers, à la cuisine, dans les salles à manger. Je l’aimais bien parce qu’aux fêtes
et aux spectacles que nous donnions souvent dans la grande selle, il riait et applaudissait de bon
cœur, sans réticence ni charité. Au S.C.A.J (Sous Commission des Activités Journalières), tous les
midis, il savait donner la parole aux délires et susciter des projets d’animation assez grandioses.
Entre temps, des livres de lui étaient sortis, avaient eu du succès, mais je ne parvenais pas à l’ima-
giner à Paris, faisant un séminaire.

J’étais un peu essoufflée quand, un soir à 19h., je sonnai au troisième étage de la rue des Quatre-
vents, encombrée par mon paquet de textes.
Félix m’ouvrit, me déchargea.
Je traversai un couloir, une petite pièce avec un bureau et débouchai dans le salon où déjà
quelques personnes discutaient entre elles.
Je fus d’abord très embêtée parce qu’il n’y avait pas de chaises et j’hésitais sur le canapé où m’as-
seoir. Je voulais avoir l’air naturel mais c’était un handicap de plus. Je ne sais plus comment dans
un brouhaha qui m’assourdissait, je parvins à vendre mes textes, puis à installer le magnétopho-
ne. L’argent pleuvait à droite et à gauche, il fallait cacher ma joie et j’en étais incapable.
Soudain le silence se fit. Félix s’installa près d’un tableau blanc. Il avait une chaise lui et le sémi-
naire commença.
Dans un premier temps, ce fut horrible : je ne comprenais rien. Rien à voir avec ces phrases qui
me parlaient dans ma mansarde, que j’arrêtais, reprenais à mon gré, au gré du magnétophone et
de ma vitesse. Je me dis : tout le monde va s’apercevoir que je ne suis pas. Je regardais les autres :
très attentifs, certains prenaient des notes et tous semblaient au courant. J’eus envie de rire car je
me demandais s’ils n’étaient pas tous en train de faire semblant.
J’avais chaud, je m’inquiétais du moment où il faudrait changer la cassette. Je n’osais regarder
ma montre. Alors, je décidais, faute de comprendre, de voir et d’observer.
La pièce était vaste et ses murs tapissés de photos, dessins, affiches. Certains se reflétaient dans
le miroir et c’était d’autant plus fascinant qu’on distinguait mal les contours. Face à moi, un
piano. Sur le canapé le plus large débordaient de gros coussins dorés et quelques personnes étaient
dessus à même le sol. Cela faisait un peu Mille et une nuits et j’espérais bien que Félix par son
inventivité répétée saurait échapper au châtiment mortel de l’aube. Voilà, il était condamné en
quelque sorte à nous faire ces exposés, sa vie était en jeu, ce n’étais donc pas sa faute si je ne com-
prenais pas.

Les séminaires de Félix Guattari / p. 1


À première vue, ce qui régnait ici semblait une relation maître/disciples. Par instants, je m’y lais-
sais prendre, et certaines interventions semblaient le corroborer, tant elles paraphrasaient l’expo-
sé du maître de céans. Pourtant c’était plus compliqué, je m’en aperçus rapidement. Car il y avait
aussi de multiples relations invisibles à l’œil nu, entre les auditeurs ici présents. D’ailleurs Félix
faisait tout pour briser la passivité de chapelle, exhortant chacun à faire un exposé, à prendre la
parole, à ne plus être dépendant de la sienne. Ce qu’ils firent. C’était un travail en commun, une
recherche aux dimensions multiples.
Je connaissais déjà quelques-uns, quelques-unes des personnes qui participaient. C’étaient des
souvenirs très anciens des temps glorieux du Réseau International d’Alternative à la Psychiatrie,
des Cahiers pour la Folie, ou plus récemment de Radio Tomate. Le collectif de psychiatrisés
Trames, qui absorbait beaucoup de ma vie et de mon temps avait été crée avec Alain, Danielle et
Jean-Claude qui gisaient là, dans cette pièce transformés par les discours abstraits parcourant l’air.
En fait je ne reconnaissais plus personne, quelque chose avait été bouleversé, je devais tout réin-
venter de ma perception des autres.
Et brusquement ce fut visible : plusieurs lignes de lumière en pointillés dessinaient l’espace de
l’un à l’autre, de l’une à l’autre, s’entrecroisant dans un réseau extraordinaire. Elles s’éteignaient,
se rallumaient dans une autre direction, c’était terrible tout ce que j’apprenais ainsi. Je n’en reve-
nais pas ! Comment elle ! reliée si impunément à ce visage hautain et recueilli. Et lui ! Qui eût
cru ! Les réseaux ainsi dénoncés n’étaient pas seulement de couples traditionnels et c’est cela qui
m’émerveillait. Mais ici l’obligation de réserve m’incite au silence et d’ailleurs je dus arrêter
assez vite ce jeu de la vérité rayonnante car mes pupilles s’irritaient, les paupières me brûlaient.
La vérité était aveuglante. Elle crevait mes yeux.
Quelque chose bougea. C’était Félix qui s’était levé de sa chaise et se dirigeait vers le tableau
blanc. Il prit un marqueur, le rejeta, en prit un autre et sautillant d’un pied à l’autre, se retournant
brusquement face à nous, dessina un schéma des plus complexes. Et le miracle se produisit en
moi. Ce que j’avais cru ne pas comprendre s’éclaira alors au fil des traits, lignes, points et carre-
fours. Cela était devenu vivant, je suivais, j’avais suivi, j’étais au courant !
Les mains de Félix, dans leur danse folle sur fond de tableau blanc, me parurent comme détachées
de son corps, accomplissant quelque chose pour elles-mêmes, libres et perdues à la fois.
Mais cette fois quand il reprit le fils de son exposé, je ne dérivais plus en solitaire. Un mot m’avait
frappée, qui revenait souvent : les agencements. Je constatais qu’il parlait aussi de la folie, mais
pas comme d’un phénomène exclusif et surtout, ce qui rejoignait mes certitudes les plus pro-
fondes, sans l’enclore dans une chaîne de causalité linéaire. Tout cela se rattachait à ma vie, au
projet de Trames, aux sillons les plus labourés et ensemencés de ma pensée.
Pendant presque une heure je me laissais porter par ces phrases qui s’enregistraient à jamais sur
la bande de mon petit magnétophone. Parfois j’avais peur : et s’il finissait, comme les autres,
comme tous les autres jusqu’ici par s’enfermer dans son propre système. Mais non ! Une phrase,
un mot rebondissaient et tous les possibles s’ouvraient à nouveau.
J’eus une impression étrange et qui me reste, quoiqu’inexplicable. À ces sommets de théorisation,
et d’abstraction, je ne me sentais pas en processus idéaliste d’élévation. Mais ce qui ressortait
intensément, c’est cette sensation presque physique de propreté. Un certain exercice de la pensée,
ici même, me lavait. Cependant il n’y avait pas de scories. C’était un mouvement qui tendait vers
l’infini renouvellement de soi-même, on se demandait même si cela pouvait s’arrêter un jour.
C’était un peu effrayant.
Dans ces latitudes-mêmes je voyais bien aussi l’énorme jouissance collective qui menait le jeu.
Penser peut être un acte et le dire un orgasme. Parfois l’excitation était à son comble. Puis quelque
chose retombait, laborieusement.

Les séminaires de Félix Guattari / p. 2


C’est ce moment-là que Mony choisissait pour déballer sur la table ronde et blanche des bouteilles
de Whisky, de coca et de jus d’orange. Il y avait aussi des cacahuètes, des noisettes, et c’était la
pause. On discutait alors de tout et de rien, du dernier film, de la prochaine émission de radio.
Puis c’était le débat. Mony intervenait souvent et par la grâce d’un défaut de prononciation qui
me donnait du fil à retordre quand je décryptais, il me promenait dans des terres lointaines où la
langue est vitesse et l’espace rythme.
Les autres se lançaient, faisaient eux aussi des exposés. Les thèmes les plus divers était abordés
et développés : la thérapie familiale, le rêve, les esquimaux, le jeu d’échec, la charcuterie, etc.
Parfois, très rarement, un silence glaciaire accueillait la fin de l’exposé. Je n’aimais pas beaucoup
car j’y discernais une cruauté définitive et j’estimais que tout ce travail méritait bien une
discussion.
Les femmes surtout avaient de la peine à se faire une place à part égale. Ce n’est pas nouveau.
Mais c’est dommage. J’avais remarqué chez elles une certaine élégance difficile à définir mais
qui n’était certes pas un hasard. Elles se battirent et peu à peu, dans que l’affrontement fut mani-
feste, nous firent plusieurs exposés très passionnants.
Je n’oublierais jamais ce que l’une d’elles nous raconta des Aborigènes d’Australie, pour qui le
rêve est un travail et un territoire. Ce fut un de mes meilleurs voyages.

J’avais gagné un peu d’argent, suffisamment pour changer de logement et je m’installai dans un
studio près de la rue Lepic. Là j’aimais mon quartier, ses marchés, ses commerçants et ses gar-
çons de café, sa pègre et sa butte.
Je n’écrivais plus car j’avais cherché la limite des mots et du sens et je craignais bien de m’y être
heurtée définitivement. Je ramassais des morceaux de bois dans la rue, à la scierie de la rue
Constance, des plaques de verres, j’achetais des couleurs et je me mis à peindre. Mon studio était
encombré de morceaux aux couleurs étranges, j’étais heureuse et je restais tout de même bran-
chée sur le sens des mots et l’écriture une fois par mois quand je décryptais Félix. Parfois l’an-
goisse me prenait et le non-sens m’envahissait : y arriverai-je ? Cela signifiait un exil provisoire
d’une semaine environ ou dix jours, entre mes quatre murs, ne voir personne, et me donner à fond
à ces guirlandes de phrases dans de rudes et longues journées de travail.
Taper à la machine était le plus déconcertant. Je passe sur les maux de dos et de reins qui s’en-
suivent et me jettent, dolente, sur mon lit. Non, ce qui était scandaleux, c’était cette déconstruc-
tion signe par signe d’une pensée cohérente. L’automatisme n’est pas une évidence et c’est dan-
gereux de devenir une machine. Mais ce qui me ravissait, c’était ce travail, tout en finesse, qui
consiste à transformer un langage parlé en langage écrit sans en trahir la moindre nuance. J’aimais
cela. Je l’aime encore. Reproduire les schémas, les clarifier m’enchantait aussi, car ils avaient eu
tant d’importance pour moi.
enfin quelle joie quand tout était terminé et que j’allais dans une boutique du sixième faire des
tirages photocopiés. Là régnait une machine digne des Temps Modernes de Chaplin, qui repro-
duisait, classait et agrafait. Les exemplaires photocopiés étaient presque plus beau que l’original.
Et surtout deux jeunes garçons, très grands et beaux comme des dieux, m’accueillaient avec un
sourire sybillin de reconnaissance quand je leur lançais d’une voix autoritaire, en sortant mon
chéquier : « Tarif thèse, s’il vous plaît. »

Jusqu’ici les mardis soirs, j’étais restée muette durant tout le temps que durait le séminaire. Mais
il m’en coûtait et j’avais de plus en plus le désir d’intervenir, de poser mille questions.
Par exemple pourquoi, tous les soirs à 23h40, sous ma fenêtre et dans ma rue, passait un cheval
ponctuel, claquetant ses sabots d’Est en Ouest sur les pavés humides. Oui, pourquoi ?

Les séminaires de Félix Guattari / p. 3


En fait, un jour, Félix fit un tour de paroles en nous demandant quels sujets nous aimerions trai-
ter. Je pensais chaque jour à la mort, à cette transformation en matériel, et ici me semblait-il on
n’y pensait pas ou du moins on parlait comme si cela n’existait pas. Je demandai donc qu’on par-
lât de ma mort ici et bientôt. Deux personnes se proposèrent et mon cheval de 11h. du soir cessa
de passer dans ma ruelle. Je dormis mieux. J’eus moins de mal à vivre.
Lorsque je sortais des séminaires j’étais enrichie et je me payais toujours un taxi. Mais pour m’y
rendre, j’étais accoutumée au 68, un autobus fabuleux, un vrai transport en commun. À l’arrêt,
place Blanche, je le guettai fébrilement et m’arrangeai toujours pour grimper avant tout le monde.
Mon cœur battait. Ma place était-elle libre ? Oui, grâce aux dieux, et je m’installai, rayonnante,
juste derrière le chauffeur dans un fauteuil individuel. J’avais alors l’impression de conduire cet
énorme insecte à travers la ville et les carrefours ; je ralentissais, j’accélérais et surtout je pensais.
Par bribes. Une pensée à la fois. Et je l’approfondissais au prochain parcours. C’était toujours une
question. Parfois elle me fulgurait. Je cherchais une morale pratique, un mode d’emploi car il me
fallait vivre et pour moi ce n’était pas évident. Très difficile même. Le réel, ça me tarabustait. Et
un jour, au détour du boulevard Raspail et du boulevard Saint-Germain, à Bac-Saint-Germain
pour être précise, je compris. Pour être bien dans sa vie, il fallait une distance entre le réel et soi.
On ne pouvait pas vivre le nez dans le réel, car alors il s’abolissait ou vous engloutissait, ce qui
est la même chose. Mais quelle est la bonne distance ? Est-elle variable ? Je poserai la question
au prochain séminaire, décidai-je et apaisée, je continuai mon parcours.
Je ne la posai pas, mais je conçu le projet d’écrire ce petit texte et de le lire un mardi soir, comme
les autres, parmi les autres.
La nuit même je fis un rêve : je marchais dans la froidure d’une route de campagne. Mes pieds
étaient lourds, la route déserte. La nuit tombait. Je m’arrêtai devant une ferme très modeste qui
ne comprenait qu’une salle. J’étais devant chez Félix. Je poussai une lourde porte de chêne :
Assise devant une table rurale une jeune fille aux cheveux courts vomissait. La table n’était nul-
lement tachée par ses vomissures, intacte, et c’était beau. Je dis bonjour et me réveillai.
Les séminaires de Félix, agencement ou univers ?

Les séminaires de Félix Guattari / p. 4


Les séminaires
de Félix Guattari 01.03.1983
Félix Guattari
Réhabilitation du symptôme
Au moment où l’on renoncerait à vouloir qualifier les systèmes de valeur à partir des flux, et inver-
sement, le régime des flux à partir des modes de qualification des valeurs, on se retrouverait comme
dans l’exemple de la position de Solon ou l’exemple des accords de Grenelle en 58. C’est ainsi dans
toutes les périodes de transition très fortes. D’accord ! vous dit-on, ne vous inquiétez pas, on va
changer les flux. Mais, bien entendu, on ne va pas changer les territoires, on va même les aménager.
C’est ce qu’on voit très bien dans les faillites actuelles de pays comme le Mexique, le Brésil, etc.
Inflation de 500 %. On se dit alors : tout le monde est ruiné, la monnaie ne vaut plus rien ; et fina-
lement les transactions se font en dollars. Quelque part cela ne change rien. Quelque chose se retrou-
vera ultérieurement qualifié par d’autres flux. En Russie, en Pologne, ou pendant la dernière guerre,
on échange des morceaux de sucre, une autre monnaie s’instaure, mais ce qui est au départ l’agen-
cement de valorisation, c’est justement ce que moi je rapporterai alors à différents systèmes et il me
semble qu’il faut les agencer entre eux pour rendre compte des modes de valorisation. On retombe
alors sur la question du départ : l’économie sacrificielle. Ce sont des constellations d’univers. Dans
la mise en place des aristocraties, des fonctions peuvent dégénérer, peuvent devenir inutiles. Par
exemple, à une certaine époque, certaines fonctions de l’aristocratie féodale ne rentrent plus en ligne
de compte et les classes bourgeoises ont beaucoup mieux à faire. Donc il y a un certain moment où
les privilèges aristocratiques se trouvent dans des constellations en déséquilibre. Il est possible qu’un
certain niveau des aristocraties grecques se trouve devoir être remanié en fonction d’une situation
qui implique un rééquilibrage au niveau de la « polis ». Mais alors, à ce moment-là, ce qu’il faudrait
essayer d’articuler, c’est précisément l’économie entre ce que sont les processus machiniques irré-
versibles, le fait qu’à un certain moment il y a de nouveaux types d’échanges : un nouveau type
d’échanges maritimes, un nouveau type de machine militaire, un nouveau type de métallurgie, un
nouveau type d’instrument qui changent, de fait, le système de production, de relations sociales, de
production de biens, le système d’équilibrage, de régulation non seulement de la production de biens
matériels, mais dans la production de biens rituels, de prestige, etc. C’est à partir de là, je crois, que
se date l’histoire ou qu’apparaissent les faits d’irréversibilité historique, qui ne sont pas d’ailleurs en
position d’infrastructure, en position de détermination mécaniste, mais qui sont eux-mêmes dans un
rapport de multiple articulation comme j’essaye de le montrer dans mes schémas, avec des mutations
de constellations d’univers. Par exemple, on voit bien qu’à un certain moment, en Russie, il y a une
constellation d’univers de mode de valorisation qui craque. On le comprend bien, à mon avis, en
visitant Léningrad. C’est une telle mégalomanie dans les palais que l’on visite que l’on a l’impres-
sion d’un certain seuil au delà duquel ça ne correspond plus à grand chose. Ensuite, un nouveau type
de constellation se reconstitue et, grosso modo, les bureaucraties reprennent les mêmes fonctions,
moins celles qui étaient relativement superfétatoires dans le système, et en intégrant un certain
nombre d’éléments, de phyllum machiniques. Mais la machine d’État a réapproprié ses différentes
composantes dont, d’une part, les composantes irréversibles des processus machiniques, phyllum
machiniques, et d’autre part les constellations qui, elles, sont synchroniques et pas du tout diachro-
niques, et qui n’impliquent donc pas une économie du temps, qui sont celles des constellations
d’univers.
Tout cela se joue à deux niveaux, au niveau des modes de territorialisation et au niveau de déterri-
torialisation. Si l’on prend cette double économie, on voit en effet que ce sont eux qui président aux
régulations des flux – les flux n’étant (exactement comme des flux d’impôts ou des flux d’hom-
mages rituels) que des moyens transoriels, des moyens d’articuler ce qui était réversible dans les

Les séminaires de Félix Guattari / p. 1


phyllum machiniques et ce qui est un principe de coexistence de synchronie totale dans les positions
hiérarchiques, dans les modes de territorialisation des positions subjectives.

N– Il n’y a pas de vraie redistribution des cartes ?

F– C’est cela, et c’est une illusion de penser qu’il y a une économie infinie des flux. C’est simple-
ment un artifice d’écriture. En ce sens que, dans ma façon de voir les choses, je pense qu’il y a un
primat des modes de territorialisation subjectifs qui fait que, de toutes façons, les flux tourneront en
rond, seront pris dans des systèmes de répétition. Mais de deux choses l’une : ou il y aura remanie-
ment de ces rapports d’équilibrage territoriaux, déterritorialisés, subjectivés… ou alors territoriaux
avec réforme agraire, finalement c’est tout pareil. Auquel cas il y aura un nouveau régime des flux,
mais l’idée que les flux échangistes en tant que tels puissent changer les positions subjectives, les
rapports structuraux, les rapports systémiques, etc., est une illusion totale. Tu peux mettre des flux
artificiellement en excès, cela ne change rien. De même on raconte, ce n’est peut-être pas vrai mais
c’est indicatif, que la concierge qui gagne au loto, un an après est au même point. Cela ne change
donc rien, retour à l’état initial. Inversement, des types ruinés de l’aristocratie, on les retrouve deux
ans après : ils se sont arrangés, ils ont reconstitué leur fortune. Moi, je crois beaucoup à une telle
économie. Ce qui ne veut pas dire non plus – ce qui serait cette fois une vision totalement réaction-
naire – que rien ne change et que c’est toujours les mêmes qu’on retrouve, ou qu’il n’y a pas de chan-
gement entre la bureaucratie soviétique et les aristocraties tsaristes. Pas du tout. Mais ce qui change,
ce sont justement ces facteurs de phyllum machiniques qui introduisent les vraies irréversibilités. À
condition que l’on saisisse ce que sont les remaniements de constellations, de territoires, d’univers,
etc. Ce n’est pas l’économie d’équivalence des flux, ce n’est pas la traductibilité des flux.

Je vais essayer de rejoindre ce que je considère être un traitement capitalistique des productions
machiniques et des productions de subjectivité, et justement c’est le problème autour duquel on tour-
ne. Mais évidemment, on est toujours tributaire de sa trajectoire et j’aurais voulu reprendre un peu
les propos antérieurs à partir d’un exemple de psychopathologie de la vie quotidienne me
concernant.
J’ai aussi un autre objectif, mais je crois que je ne pourrai pas remplir tous ces objectifs en même
temps, c’est de reprendre un peu mes questions, au niveau où j’en étais la dernière fois sur les
synapses, au niveau synapsique de mon modèle d’inconscient.
Je propose un modèle d’inconscient, d’agencement à trois niveaux. J’ai un peu simplifié. D’abord il
y a le domaine des phyllum machiniques, le domaine des flux, le domaine des univers incorporels et
le domaine des territoires existentiels. À l’intérieur de cela, je dis : il y a trois niveaux d’inconscients
qui s’instaurent entre des entités qui sont en présupposition réciproque mais qui ne sont pas en
conflit. C’est-à-dire que ce n’est pas un inconscient basé sur la notion des conflits et des résolutions
de conflits comme chez Freud, mais ce sont des entités qui s’organisent selon différents niveaux
d’agencement, ce qui fait que l’on peut très bien passer d’un agencement à un autre, sans pour autant
dire qu’il y a eu levée d’un refoulement ou refoulement primaire, ou refoulement secondaire, ou
technique d’interprétation.
Le premier niveau est celui que j’appelerai de manifestation, qui d’un côté sera systémique. C’est un
double rapport entre des matières de contenu (des flux matériels) et un rhizome machinique. D’une
certaine façon donc, les flux rentrent dans des systèmes de codage, rentrent dans des systèmes de
régulation (par exemple, régulation par A.D.N. et des flux hormonaux trouvent leur propre régula-
tion dans des systèmes donnés). C’est là où il y a l’économie des rapports énergétiques, spatio-tem-
porels, et là c’est l’hypothèses d’une économie énergétique déterritorialisée, où effectivement on
peut avoir des signes de transmission de propositions machiniques qui ne respectent pas les lois
d’Einstein, à savoir se déplacer à une vitesse égale ou inférieure à la lumière, mais l’idée qu’il puis-
se y avoir une transmission infiniment rapide.
Les séminaires de Félix Guattari / p. 2
Par contre, dans le domaine déterritorialisé et territorialisé mais incorporel, on a aussi le même type
d’opposition entre ce que j’appelle les constellations d’univers incorporels (univers mathématiques,
univers musicaux, univers religieux, etc.) et ce que j’appelle des matrices existentielles. Matrice
existentielle, c’est-à-dire que ces constellations d’univers sont effectivement dans un rapport essen-
tiel dans un mode d’internation, à savoir que quand on dit qu’il existe un certain type de constella-
tion d’univers engageant une composante d’écriture musicale, composante orchestrale, composante
vocale, etc., ce n’est pas simplement un pur possible en soi, c’est qu’effectivement il existe un ter-
ritoire existentiel qui marque ce rapport de constellation et donc qui marque un certain rapport d’ap-
propriation existentielle, de grasping existentiel correspondant à cette constellation.
C’est, disons, d’un côté les systèmes, de l’autre côté les structures. Pour l’instant c’est une conven-
tion de langage mais on va trouver sa justification après. Alors, à l’intérieur de ces carrés, on voit
donc que d’un côté on a des flux (matières de contenu) et on peut aussi avoir des flux de matières
signalétiques, que j’appellerai diagrammes. Ce sont des flux de signes qui ne sont pas dans un rap-
port machinique systémique, ce sont des flux libres par rapport au système.
De même au niveau des phyllum, on aura des propositions machiniques qui représentent donc des
potentialités. Ce sont des systèmes qui ont des valences libres.
Là on mettra : noèmes, des représentations, des formes, et là : territoires sensibles.
Le premier niveau d’inconscient est cela. Si on voulait le reporter à l’inconscient freudien, ce serait
celui du refoulement primaire. L’endroit où, quand quelque chose se produit, il faut bien qu’il y ait
eu un accrochage préalable de quelque chose parce qu’effectivement on ne voit pas pourquoi des
événements du refoulement proprement dit iraient s’accrocher à quelque chose. Donc, il y a un
niveau systémique, un niveau structural, qui sont des référents intrinsèques, des référents en dehors
du fait qu’ils soient agencés ou non.
Par contre, dans le deuxième niveau de l’inconscient, on voit des tenseurs qui traversent dans le sens
de l’axe de discursivité les différentes entités. Eux partent d’une situation systémisée ou structurée
pour aller vers des points de potentialisation, des points de possible. C’est-à-dire que vous avez une
matière de contenu qui, elle, s’incarne dans un territoire existentiel qui est juste possible. Territoire
existentiel possible, il faudrait je crois imaginer des exemples : par exemple, une représentation qui
traverse les systèmes différents, des systèmes qui sont structurés complètement différemment, peut-
être justement dans l’ordre de l’éthologie. On pourrait avoir une découpe d’un territoire qui n’a pas
son codage intrinsèque dans des systèmes machiniques, mais pourtant qui crée une entité. C’est
comme une vision que l’on peut avoir d’un horizon, d’un paysage ou de traits de visagéité qui ne
correspondent pas pour autant à un codage intrinsèque d’une entité qui les articule.
Là, c’est un territoire sensible. Proposition machinique, c’est la même chose, il y a une constellation
d’univers qui s’incarne dans une proposition et qui n’est pas pour autant prise dans un rapport de
référent intrinsèque. C’est une proposition en suspens. Une proposition potentielle. Correspondant
au rhizome, un noème, disons par exemple un concept. Il existe un certain état des phyllum machi-
niques qui se profile dans une idée, dans un système d’univers incorporels mais qui ne sont pas pour
autant incarnés existentiellement. Il serait possible de faire de la musique avec… le carbone 14 ou
l’uranium, sauf que jusqu’à l’événement historique de cette musique, il est dans une potentialité
d’univers qui n’est pas pris dans un irréversible existentiel, qui n’engage pas ces quatre éléments sys-
témiques et structuraux.
Les tenseurs sensibles et les tenseurs diagrammatiques, pris dans une économie des flux énergétiques
et ce sont vraiment des signes qui ont un effet énergétique, exactement comme les signes marqués
sur la carte de crédit ont un effet ou pas d’effet quand on la met dans la machine pour retirer les
billets. S’ils sont mal disposés, les billets ne sortent pas, mais s’ils sont bien disposés… Il y a effec-
tivement une fonction signalétique qui intervient au même titre que les autres éléments matériels de
la machine.

Les séminaires de Félix Guattari / p. 3


J’appelle celui-ci tenseur noématique et celui-là tenseur machinique. Les tenseurs du deuxième
niveau traversent, donnant des temporalisations spécifiques, donnant une discursivité. Elles sont
d’ailleurs très différentes les unes des autres. Il y a le temps du déterminisme, le temps machinique,
pris dans des coordonnées spatio-temporelles, disons dans les systèmes fermés, et il y a le temps
machinique, disons Prigogyne et Stengers, c’est-à-dire le temps des systèmes ouverts, avec des
bifurcations. Et voilà le temps qui est le contraire d’un temps, puisque c’est un temps unaire, battant
toujours la même répétition : ça existe ! hélas ! hélas ! hélas ! C’est le temps de l’instinct de mort
freudien : il n’y a rien à dire d’autre. Et là, c’est le même type de temps mais multiplié à l’infini,
c’est l’infinité des possibilités de répétition qui se superposent à elles-mêmes, dans l’ensemble des
divers possibles. Je ne sais pas s’il doit y avoir un temps leibnitzien correspondant. Peu importe.

Le troisième niveau est celui des synapses : synapse d’effet et synapse d’affect qui font que ces
potentialités peuvent composer un certain type d’effet ou un certain type d’affect, mais qui seront de
deux natures : dans un certain cas, les deux potentialités aboutissent à la production d’une entité qui
n’entre pas dans un champ de garantie intrinsèque, dans un champ systémique, elles sont finalement
une sorte de potentialité de ces deux types de rapport et n’entrent pas dans une déterritorialisation
intrinsèque. C’est ce qu’on appellera alors la synapse à deux valences par opposition au fait que cette
synapse peut être à quatre valences, c’est-à-dire faire que ce diagramme, par l’intermédiaire de cette
synapse, se convertisse en matière de contenu, et que cette proposition machinique, par l’intermé-
diaire de cette synapse, se transforme en rhizome machinique, et que, de ce fait, par délégation de
référent systémique, cette proposition machinique qui était en suspens, et ce diagramme qui était
aussi en suspens, trouvent leur garantie. La potentialité se trouve prise dans une réalisation, dans une
incarnation systémique. Inversement au niveau structural, ce noème, cette représentation, cette
forme et ce territoire sensible qui étaient complètement disjoints, ce signifiant/signifié qui flottait
complètement, vont trouver leur référent sur un terrain plus linguistique, soit ne vont pas le trouver
dans une synapse subjective, une synapse d’affect simplement comme point de fuite, comme point
de mirage, soit au contraire dans une synapse tétravalente, c’est là qu’ils trouveront leur référent. Le
noème sera en rapport avec les constellations d’univers, elles-mêmes référées sur un territoire exis-
tentiel, et le territoire sensible, par le même biais, trouvera cette référence.
C’est seulement ces systèmes de synapses que je voulais illustrer pour leur donner un nom qui vous
est familier et pour situer un certain nombre de composantes de l’inconscient.
Quand il y a les synapses bivalentes (affect), il y a un phénomène d’angoisse, le tenseur sensible se
prolonge au-delà de l’objet étrange, au-delà de ce territoire qui est là en suspens, sans garanties, dans
un phénomène d’angoisse. La culpabilité correspond à quelque chose qui s’objective dans un conte-
nu noématique. L’angoisse est sans objet, elle est unaire sur un territoire vide, la culpabilité pouvant
accrocher une série de thématiques, étant entendu que ces thématiques elle les réduit toujours à zéro
et qu’elle se conjoint avec l’angoisse, c’est-à-dire que le terme de la culpabilité, c’est la culpabilité
en soi, une sorte de fusion avec l’angoisse sans objet. Il faudrait reprendre tout cela, voir ce que sont
toutes les modalités du conflit qu’on résoud ainsi, c’est-à-dire au lieu de prendre le concept de cul-
pabilité sur des objets donnés, au lieu de fonder le conflit sur le désir machinique et sa répression,
on verra qu’il s’agit simplement de déconnecter un moment de synapse ou de prendre option sur tel
ou tel tenseur.
D’un autre côté, on aura là le symptôme entre la proposition machinique et la synapse d’effet, et là
l’automatisme de répétition. Je signale au passage que cela implique une attitude totalement nouvelle
par rapport au symptôme, une réhabilitation complète du symptôme au lieu du mépris psychanaly-
tique habituel. À partir du moment où dans ce système on récuse totalement le système d’interpré-
tation, aussi bien les automatismes de répétition que les symptômes deviennent une matière tenso-
rielle analytique au même titre que les autres et ceci implique de repenser la dangereuse efficience
des gens qui traitent de l’automatisme de répétition en tant que behaviouristes, ou des gens qui

Les séminaires de Félix Guattari / p. 4


traitent du symptôme, car précisément ils les traitent dans une fonction capitalistique, sans tenir
compte de la problématique des agencements tels qu’ils peuvent être réappropriés, et non pas pris
uniquement dans des perspectives qu’il faudrait justement définir. Quelle est la pratique capitalis-
tique de ces trois niveaux de l’inconscient ? Qu’est-ce qui la spécifie par rapport à ce que serait une
politique schizo-analytique de révolution moléculaire ? Comment peut-on, à partir de là, se réap-
proprier une tétravalence des synapses plutôt que de toujours faire cette politique d’isonomie,
d’équivalence des synapses d’effet, des synapses subjectives, disons une fonctionnalisation des sin-
gularisations des systèmes… Donc là je vous le signale, parce que le symptôme comme l’automa-
tisme de répétition sont dans une nouvelle noblesse, sont traités comme un matériel particulier.

Voilà, j’ai juste posé cela pas du tout pour le développer, je crois que j’y reviendrai ultérieurement,
mais pour raconter maintenant un élément personnel montrant un phénomène d’angoisse. Comment
situerai-je un phénomène d’angoisse sans le rapporter au système de signaux d’angoisse freudiens
ou d’angoisse de castration qui posent l’angoisse comme réponse, comme système de défense.

On pourrait intituler cet épisode d’une phrase énigmatique qui consiste à dire : « c’est ton désir ! »
Depuis plus d’un an j’avais travaillé en détail et de façon assez intense un projet de scénario de scien-
ce-fiction avec K. Et entre temps, K., comme vous le savez peut-être, a été sélectionné à Cannes, il
avait alors autre chose en tête, on avait laissé tomber le scénario, il n’avait plus le même investisse-
ment. Alors, j’étais peut-être un peu vexé, je ne sais pas. J’ai fini mon scénario et puis j’ai dit à D. :
Tu n’as qu’à le déposer à la Commission d’avances sur recettes. Évidemment je n’avais pas mis le
nom de K. puisqu’il ne travaillait plus sur ce projet. Et puis je n’y ai plus pensé.
Au bout d’un an et demi, quelqu’un me téléphone : Il faut veni à la Commission parce qu’on a lu
votre scénario et… Très détendu je discute avec eux. « On ne peut pas vous donner l’avance sur
recettes (des sommes extravagantes) mais on peut peut-être envisager de vous donner “aide à l’écri-
ture” ; mais vous comprenez, il faut qu’on sache, parce que tout de même vous n’avez jamais fait de
film, comment vous comptez réaliser celui-ci ? » Je réavance alors timidement le nom de K. et je
sens que les oreilles se dressent (au téléphone) : « Il faut que vous passiez devant deux personnes de
la Commission pour expliquer ce que vous voulez faire, vous avez une demie-heure et les deux per-
sonnes seront votre avocat devant la Commission. » Là-dessus je ne téléphone pas directement mais
je fais reprendre contact avec K. qui aussitôt acquiesce très content, parce qu’on était quand même
un peu fâchés, pas fâchés, non, mais on ne se voyait plus. On se retrouve : grandes effusions. Parfait !
on est d’accord, on retravaille ensemble.
Puis je passe devant la Commission et cela se passe très bien. Ils étaient très contents : K ?
Formidable ! et cette dame me dit alors : de toutes façons, vous choisissez quelqu’un mais il faudra
bien le tenir en mains, il faudra bien qu’il vous obéisse ! (grands dieux !) Oui, parce que c’est vous
le réalisateur.
Et je me rends compte que je suis en position de réalisateur. J’avais téléphoné à S. qui m’avait dit :
Fais très attention, dis bien que tu es réalisateur, parce qu’il y a deux collèges dans cette commission
d’avances sur recettes, il y en a un pour le premier film et un pour les réalisateurs confirmés, alors
dans ce dernier tu n’as aucune chance parce que c’est tout partagé d’avance, mais sur les premiers
films tu as une chance.
Donc, cela se passe très bien et à ma grande surprise, la Commission m’accorde généreusement trois
millions de centimes pour réécrire mon scénario.
C’est alors que se déclenche un phénomène d’angoisse et caractérisé, en ce sens que je me dis : Mais
enfin ! Je me dis un tas de choses mais tout ce que je me dis… J’y pense sans arrêt. Zut ! Qu’est-ce
que je vais faire dans cette histoire ? Sur quoi je me suis mis encore ?
Je consulte des gens : Mais qu’est-ce que je dois faire, je suis le réalisateur, mais d’un autre côté, je
m’en fous complètement, mais… Je veux bien être coscénariste mais comment l’être en restant
devant la Commission le seul réalisateur ?
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Et deux personnes me disent : mais c’est ton désir ! d’être réalisateur… Alors là j’ai cette espèce de
sensibilité de dire, comme quand un psychanalyste vous embête en disant cela, est-ce que c’est mon
désir ? En tous cas, les équations traditionnelles y seraient, puisqu’il y a cette angoisse qui pourrait
être effectivement le signal, cette angoisse correspondant à un désir.
Mais cela ne me satisfait absolument pas.
Je me dis : Ah ! Comment je vais faire avec cette histoire là ? Je vais proposer à K. qu’il prenne cet
argent, ou bien j’en garde juste une partie, un tiers pour les frais d’édition, taper à la machine et puis
il va gérer tout ça. Et en même temps je me dis : mais cela ne va pas, il ne va pas marcher, qu’est-
ce que je vais lui dire, que je veux réaliser avec lui ?…
Et il y a toujours cette dimension lancinante, asignifiante. C’est-à-dire que je pouvais me dire de
toutes façons ce que je voulais, je continuais à avoir une sorte d’angoisse impossible à circonscrire
et imbécile parce que j’ai d’autres choses à penser quand même ! ça m’énerve, ça me tourne dans la
tête.
Donc le premier énoncé, « c’est ton désir » est là. Culpabilité, très peu je dois dire. Mais en tous cas
angoisse, c’est-à-dire que cet énoncé noématique, « c’est ton désir » correspond à un territoire sen-
sible, d’objet d’angoisse, sans aucune réponse au niveau machinique : que va-t-il advenir de cela ?

Que vais-je proposer concrètement comme mise en train machinique, comme praxis sur ce projet ?
C’est à ce moment là qu’apparaît un deuxième énoncé, qui pourrait être dans la tradition psychana-
lytique un énoncé interprétatif, mais justement à condition de le situer par rapport à l’ensemble des
huit ou dix pôles qui sont sur ce tableau là : « De toutes façons, si tu prends l’hypothèse de la co-
réalisation, il faut que tout soit à égalité. Donc tu ne peux pas dire que tu répartis les trois millions
de centimes en en gardant un tiers, il faut que cela soit à égalité. »
Là l’énoncé me fait sursauter. Parce que je me dis : oui, c’est logique, si c’est une co-réalisation, il
faut partager à égalité, mais d’un autre côté, je sais bien que K. n’a pas d’argent et c’est lui qui va
faire le travail. Mais d’un autre côté, si je dis aux autres qu’on ne partage pas, c’est que je ne suis
pas en position de co-réalisateur, et alors il faut bien amorcer la co-réalisation par la co-écriture,
même à titre symbolique, disons. Et je me dis Non, non ! cela m’embête de plus en plus ! Jusqu’au
moment où ce point de subjectivation qui ne se jouait au départ que dans ce triangle : culpabilité-
angoisse-objet louche, d’un seul coup s’éclaire et la constellation d’univers (cinéma…) s’éclaire
complètement différemment. Pourquoi ? Parce que ce tenseur de flux se trouve discernabilisé du fait
de cet énoncé. D’un seul coup, il m’apparaît que cette problématique toute simple de l’argent chan-
ge complètement la nature de la constellation de désir qui est en question. Et je réalise ce que je ne
voyais pas. La constellation d’univers s’éclaircit en raison du fait d’avoir bien mis en relief le pro-
blème de l’argent, à savoir que ce n’était pas du tout parce que j’étais un génie de l’écriture du film,
c’était que dans cette constellation il y avait le fait que parmi la Commission des nouveaux réalisa-
teurs j’étais un peu connu, qu’il y avait ceci, qu’il y avait cela, qu’il y avait peut-être des rapports
avec L., le CINEL, des choses comme ça, et que tout cela faisait une espèce de micmac où on se
demande quelle est la place au juste du scénario et du cinéma, et que cela avait pesé dans le rapport
structural, dans le référent, à savoir que ce qui n’était qu’une vague idée : Ah, si je faisais un scéna-
rio…, d’un seul coup avait pris valeur d’existence puisqu’on me téléphonait, c’était incontestable,
mais cela rentrait bien dans ces univers-là, un univers politico-économico-prestige, ce qui faisait
que, bon, si on mettait Guattari + K., oui peut-être une magouille de la Commission d’avances sur
recettes.
Immédiatement il y a eu levée du point d’angoisse. Je me disais : voilà, c’est tout simple, ce n’est
pas moi qui décide, puisqu’il y a cette problématique de l’argent qui est posée, pour pouvoir rester
dans ce collège, je l’explique à K. Du coup, je me trouvais désubjectivé, désengagé individuelle-
ment. Voilà, qu’est-ce qu’on fait ? Ça c’était dans ma tête avant que je le vois.

Les séminaires de Félix Guattari / p. 6


Donc, 1°/ on partage l’argent.
2°/ on décide en fonction de l’opportunité économique, puisque c’est beaucoup plus cela qui joue
qu’une opportunité seulement esthétique ou fonctionnelle pour pouvoir faire ce film.
En tous cas l’effet est immédiat, il y a la désubjectivation de ce point d’angoisse.
Dernier retour de la proposition machinique : K. me dit qu’il faut que l’on reparle parce que co-réa-
lisation… Là on arrive à la synapse d’efficience : qu’est-ce qu’on fait effectivement ? Qu’est-ce qui
se passe ? « Dis-moi, tu comprends, j’aime mieux te dire tout de suite, je suis d’accord absolument
pour tout ce que tu veux, co-écriture du scénario, co-réalisation, mais il y a une chose : sur le pla-
teau, c’est moi qui dirige », ça c’est une convention entre nous, parce qu’on ne peut pas être deux.
À ce niveau vraiment machinique, cela renvoie cette fois à des dimensions de phyllum qui impli-
quent effectivement ce qui se passe comme rhizome machinique, et dans le domaine de gestion des
flux, à un certain niveau, d’existence. Là ce n’est plus un certain type de pouvoir existentiel pris dans
ce rapport là qui joue, mais c’est un rapport d’efficience.
Autrement dit, quand ça se jouera à un certain niveau subjectif, tout est négociable, et puis là il faut
qu’il y ait une autre répartition.
Donc avec ce phénomène-là, j’ai fait tourner complètement les quatre termes du problème sans
qu’on puisse dire à aucun moment qu’il y ait eu phénomène d’identification, levée de répression, etc,
alors qu’il y en avait la tentation avec cette espèce de circuit d’automatisme qui correspondait à la
disjonction, à savoir qu’il n’y ait pas de retour, qu’il n’y ait pas de dissymétrie entre ce point qua-
drivalent de la synapse subjective et le point de fonctionnalité : qu’est-ce qu’on fait ? Comment cela
va-t-il se passer effectivement ?
Voilà, je voulais juste prendre cet exemple-là pour essayer de montrer comment on peut passer donc
de différents niveaux d’implicite, soit implicite systémique/implicite structural au premier niveau de
l’agencement. Quant au deuxième niveau, les tenseurs de potentialisation restent eux en suspens et
peuvent engendrer des objets persécutifs, des objets angoissants, avec des circuits qui tournent en
rond, et qui peuvent se trouver levés par ce qu’on pourrait appeler la troisième dimension de l’in-
conscient d’agencement, ou l’inconscient synapsique, ou l’inconscient pragmatique si on admet qu’il
y a, ce troisième niveau étant un inconscient productif, deux versants de cette production possibles :
un versant d’effet et un versant d’affect, c’est-à-dire une production de subjectivité d’un côté et une
production machinique de l’autre.
À l’avenir, dans la suite de cette élaboration j’essayerai d’amener des éléments, de tester le système
pour voir jusqu’à quel point il résiste à la relecture de données psychopathologiques, cliniques.

J’aurais voulu aborder un dernier point. Il y a eu en somme deux types de micro-politiques à ce troi-
sième niveau des agencements. Dans un certain cas, l’introduction de subjectivité trouve son renvoi,
trouve sa fondation dans des univers qui, eux, sont pris sur un régime d’équivalence, dans des modes
de territorialisation qui n’impliquent en rien la possibilité d’une production synapsique singulière. Et
c’est un peu ce qui s’est joué dans mon histoire un peu de mauvaise foi de résolution. Levée de l’an-
goisse : il n’y a rien de plus simple, c’est d’aller voir le curé, de se confesser, de demander un expert.
De même, à mon avis, le système des flux capitalistiques serait celui qui chercherait à résoudre les
problèmes de synapse subjective et de synapse d’effet au moindre coût, sans faire référence aux
constellations d’univers ni aux systèmes d’appropriation existentielle, que pour autant qu’ils per-
mettent le renvoi minimum sur les synapses d’effet, et qu’en tous cas ils évitent tous les effets de
plus-value d’univers, de plus-value existentielle, de plus-value de flux et de plus-value machinique.
Il y aurait donc une sorte d’économie qui tendrait à instituer une double limite, tendant toujours à
rapprocher, à faire (puisque j’ai appelé cela l’axe de déterritorialisation par rapport à l’axe de dis-
cursivité) la déterritorialisation minimale.

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On emploie les mutations scientifiques, technologiques de phyllum machiniques au minimum et seu-
lement pour autant qu’on ne peut pas faire autrement pour que le système continue dans son évolu-
tion phylogénétique. Mais jamais le capitalisme, en tant que capitalisme, n’a poussé à l’utilisation
du machinisme : machine à vapeur, machine à tissage, etc. Ils ont adopté ces mutations technolo-
giques et scientifiques que parce qu’ils étaient adossés au mur et qu’ils ne pouvaient pas faire autre-
ment. C’est cela qui spécifierait pour moi l’économie des flux capitalistiques.
De même le caractère bourgeois de la gestion des flux capitalistiques sur le plan subjectif. Ce que je
viens de dire est vrai pour l’économie machinique mais les religions capitalistiques ne veulent pas
d’un certain type de mysticisme, en particulier celui des premiers chrétiens, des anachorètes. Ils ne
veulent pas d’un certain type d’aristocratisme qui va dans ces lignes de singularité et c’est un mode
de subjectivation qui évidemment postule des rapports aristocratiques internes, dans son économie
structurale, mais juste dans les limites nécessaires et suffisantes.
Il serait donc intéressant de voir les deux modes de déterritorialisation, sur le plan de la production
de subjectivité, et sur le plan des productions machiniques, pour savoir si on répond bien à un prin-
cipe général des flux capitalistiques.

P - C’est une variation par rapport aux thèses de l’Anti-Œdipe, car je ne l’ai pas relu récemment mais
il y a quelque chose de contraire à cela, à savoir qu’il y a toujours plus de déterritorialisation dans
le capital comme dans la schizophrénie et que, à terme, le mouvement est le même.

F - Non. Mais c’était surtout dans cette polémique avec Fourquet dans le numéro de Recherches où
il présentait la différenciation du Capital comme un moteur de déterritorialisation. Chaque fois on se
heurtait. Si tu veux, le Capitalisme est foncièrement conservateur et foncièrement reterritorialisant.
Il est toujours en train d’essayer de reterritorialiser, de rattraper des flux qui partent de tous les côtés.
Mais ce qui le spécifie, c’est son mouvement de reprise, de réinstauration, d’axiomatisation, ou de
refondation de nouvelles castes.

P - Ce qui spécifierait la position schizophrénique, c’est que justement elle ne reterritorialise pas et
par conséquent elle montre toute l’expansion du mouvement possible.

F - Nous avions fait une distinction entre le processus schizo et la schizophrénie précisément qui
serait une reterritorialisation du processus schizo. C’est curieux que tu parles de cela parce que j’y
avais un peu réfléchi et je crois en effet que l’on sera amené avec ce recentrage, à un primat du symp-
tôme comme formation synaptique entre proposition machinique, dans un rapport direct avec des
constellations d’univers, le symptôme étant porteur de remaniement des constellations d’univers. Et
l’on sera amené à décentrer complètement le rapport entre symptôme, syndrome, formation névro-
tique, formation schizophrénique, psychotique, etc. À considérer que ce qui compte, c’est le symp-
tôme comme processus de mise en suspens de potentialisations d’un certain nombre d’effets, au
niveau du fonctionnement biologique, familial, social. Donc le symptôme comme pragmatique blo-
quée, comme pragmatique suspendue.
La formation, par contre, d’un territoire névrotique relevant par exemple, d’un automatisme de répé-
tition qui correspond au niveau territorialisé à un (…) machinique ou à une situation d’angoisse ou
à un certain type de schize, par exemple entre une plus-value d’univers qui va s’exprimer au niveau
du processus primaire freudien, et puis au niveau, disons, de l’économie narcissique de la deuxième
topique. Il y a toujours cette contradiction chez Freud entre un inconscient extrêmement riche et dif-
férencié dans ses premières perspectives et d’un inconscient complètement indifférencié avec la
perspective du ça. Ce qui est très gênant parce qu’on ne sait plus dans quel type d’inconscient on est.
En fait, il s’agirait de faire coexister ces deux types d’inconscients, à savoir que tu peux être à la fois
complètement catatonique, complètement pris dans un rapport de répétition vide et en même temps,

Les séminaires de Félix Guattari / p. 8


par une superposition des modes de sémiotisation, pris dans des modes d’univers incorporels haute-
ment différenciés, hautement en prise sur l’ensemble des univers incorporels portés par une situa-
tion. Et je crois que cela correspond bien à une description clinique. Simplement, il s’agit de constel-
lations d’univers et de modes de grasping existentiel qui ne sont pas pris dans des rapports synap-
tiques. C’est-à-dire que cela ne fait pas un effet subjectif, cela fait autant d’effets de subjectivité dis-
joints. Ce qui renverrait à ce moment-là aux descriptions de Mélanie Klein et des choses comme ça.
Il n’y a pas en tous cas une synapse subjective qui renvoie l’ascenseur et qui réarticule avec des
synapses d’efficience. Ce fait que tu es sur deux pistes à la fois est un renversement radical métho-
dologique. C’est différent avec la formation symptômatique qui au moins est là. Elle est complète-
ment en automatisme de répétition ou en symptômes ou en scénarios, etc. C’est une matière direc-
tement prise dans l’économie des propositions machiniques, dans l’économie territoriale, dans l’éco-
nomie même énergétique des flux biologiques, des flux de toutes natures.
Évidemment là il y a une prise directe à partir du symptôme, à partir de l’automatisme qui est sus-
ceptible de permettre la réarticulation des rhizomes machiniques, de permettre la discernabilisation
de nouveaux flux qui, ultérieurement, pourraient donner un accès indirect sur les constellations
d’univers, car, bien entendu, on n’y a jamais accès qu’à travers des flux ou qu’à travers des proces-
sus machiniques. Un pur noumen… Qu’il s’agisse de l’existence en temps qu’existence incorporel-
le ou comme constellation d’univers, c’est tout à fait illusoire de penser qu’on a un accès transfé-
rentiel aux constellations d’univers alors qu’on n’a jamais accès qu’au système, qu’aux situations
très délimitées, il ne faut pas se raconter d’histoires. Y compris l’économie des identifications sur les
systèmes noématiques qui peuvent prendre une très grande importance, dans la mesure où l’on est
dans le système synaptique seulement triangulaire, à savoir que c’est toujours la même chose, tou-
jours le père, toujours la mère, c’est toujours l’économie binaire de la subjectivité, c’est toujours des
territoires sensibles qui sont objets partiels ou objet a, qui font qu’on tourne complètement en rond,
et puis en même temps ça n’est rien du tout, c’est comme dans l’exemple que je donnais, je ne savais
même pas pourquoi j’y pensais, ça me tournait dans la tête. Et puis, à un moment, il y a eu une muta-
tion de flux, il y a eu plus-value d’univers, terminé. Alors qu’on aurait pu aussi bien me dire : oui,
mais qu’est-ce que c’est que cette fixation, ce complexe de castration, on aurait pu m’accrocher à K.
cent cinquante choses, et plus on m’en aurait accrochés, plus je serais resté là-dessus : mais alors,
c’est mon frère, c’est la culpabilité, tenir la caméra c’est le Phallus… J’y serais encore.

Je vous ferai remarquer, à ma décharge, qu’il y a eu très peu de modifications dans ma présentation
quant aux schémas. Cela se stabilise un peu…

Les séminaires de Félix Guattari / p. 9


Légende :

F = flux
T = territoires existentiels
F = phyllum machiniques
U = univers incorporels
Mc = matière de contenu
Me = matrice existentielle
Rm = rhizomes machiniques
Su = constellations d’univers
Diag = diagrammes
Ts = territoires sensibles
Pm = propositions machiniques
N = noème
Se = synapse d’effet
Sa = synapse d’affect

Les séminaires de Félix Guattari / p. 10


Les séminaires
de Félix Guattari 01.06.1982
Félix Guattari
Ligne hylemorphique
Nous sommes ici arrivés à cette idée de quatre domaines machiniques :
– Les machines d’appropriation existentielle, machines binaires de syntagmatique existentielle qui
affirment une simple persistance et dont la question est toujours quelque part celle de la réalité de
l’existence mais au niveau inqualifiable, au niveau où il n’y a rien à en dire.
– Un autre niveau de consistance est le domaine des machines abstraites qui affirme une transistan-
ce se jouant entre les phylum machiniques, les possibles machiniques et les univers.
– Puis deux dimensions processuelles relient cet univers complètement réducteur, binaire qui fait
penser au trou noir, à la pulsion de mort et cette zone de différenciation absolue : l’ensemble de tous
les possibles dans la prolifération même des possibles. Ces zones sont reliées par un système cur-
seur que j’ai appelé la ligne hylémorphique qui, par son mouvement, actualise la mise en rapport de
ces quatre domaines.
– Une zone processuelle machinique est la zone des machines concrètes.
– Une autre zone est celle des significations et des emboîtements sémantiques de tous les systèmes
de valeur, de tous les systèmes d’incorporels.

Mais la dernière fois nous avons été amenés à couper cette zone en deux et à dire qu’une partie de
cette zone se joue sur une économie énergétique, et une autre partie sur une économie incorporelle.
C’est là-dessus que je voudrais revenir et poser simplement quelques questions, j’espère, d’avenir.
Une première remarque : pour toute approche schizo-analytique de l’inconscient, il faut opérer une
procédure d’anthropomorphisation systématique des représentations que l’on veut faire de l’incons-
cient ; c’est-à-dire, à partir du moment où l’on se propose une cartographie des formations de l’in-
conscient qui n’ait pas prétention scientifique, qui ne se veut pas caricature d’un répondant scienti-
fique, on prendra toujours par priorité (c’est une question de méthode) les représentations issues du
rêve, de l’art, des sociétés archaïques, etc. En suivant cette inspiration un des éléments que l’on aura
toujours à rencontrer comme obstacle, c’est le système des équivalents, et dans tous les domaines
(équivalents monétaires, équivalents structuraux dans les rapports de parenté) mais avant tout dans
notre domaine les équivalents énergétiques. Nous classerons ces systèmes d’équivalents dans ce que
nous appellerons : les appréhensions capitalistiques de ces différents domaines : proposant un équi-
valent, une réduction, ils sont cependant aussi une fausse déterritorialisation car ils aboutissent tou-
jours à une reterritorialisation des systèmes d’équivalents. Je veux dire par là que la déterritorialisa-
tion monétaire ne s’arrête pas à une déterritorialisation : elle n’aboutit pas à un pur système d’équi-
valence qui aurait uniquement une portée fonctionnelle. Elle s’est reterritorialisée sur l’or, elle aurait
pu se reterritorialiser sur des monnaies fiduciaires ou sur des monnaies extrêmement abstraites mais
elle se reterritorialise bel et bien sur les formations de pouvoir qui incarnent ce système d’équivalent.

Je laisse maintenant cela de côté pour dire simplement que dans notre cartographie schizo-analy-
tique de l’inconscient, nous ne partirons jamais d’une notion générale d’un équivalent général
comme la libido. De même, pour un autre mode d’abord, nous ne partirons jamais d’un équivalent
général qui serait celui d’une énergie, et Dieu sait laquelle ! qui se jouerait par exemple dans les dif-
férents systèmes.

Au contraire, nous chercherons à démultiplier les moyens de rendre compte des états et des systèmes
de transformation. En particulier, nous reviendrons à une conception en apparence préscientifique

Les séminaires de Félix Guattari / p. 1


mais qui a été aussi scientifique dans différents registres sémiologiques ; plutôt que de parler de
transformation générale, par exemple dans le domaine énergétique, nous chercherons à spécifier ce
que sont les effets chimiques par rapport aux effets thermiques. Dans le livre de Prigogyne il y a déjà
des distinctions extrêmement importantes : parallèlement au principe général d’équivalence, il y a
des spécificités de ces énergies, par exemple dans leur caractère de réversibilité ou de non-réversi-
bilité ; des transformations cinétiques sont – nous disent Prigogyne et Stengers – réversibles idéale-
ment, tandis que des transformations thermiques ou d’autre nature, impliquant une fonction entro-
pique, sont non-réversibles mais essentiellement. L’on pourrait continuer la différenciation des éner-
gies pour les rapporter à des transformations et à des systèmes d’effets spécifiques. On redivisera
donc à nouveau les effets magnétiques, électriques, la biologie et tout ce que j’avais appelé la chi-
mie à 37° ainsi que tous les systèmes du développement loin de l’équilibre jusqu’aux systèmes quan-
tiques pour aboutir enfin à cette idée : au bout du compte il y a aussi ces univers, cette sémantique
des incorporels et les mondes des machines abstraites qui, bien entendu, sont sans équivalent éner-
gétique. Il n’y a pas de clef générale qui nous rendra compte des systèmes de passage ou plus exac-
tement on dira que s’il n’y a pas d’équivalent, par contre il y a des voies de passage, des voies de
métabolisme d’un système à un autre.

Là, toujours dans la même inspiration de La Nouvelle Alliance, nous pourrions essayer de reprendre
cette notion d’état et de changement d’état. Il faudrait se poser le problème de l’élargissement de
cette notion d’état en ce sens que non seulement les états impliquent la prise en compte de bien plus
que des systèmes d’équivalence abstraits. Par exemple, la notion d’état dans une fonction d’état
comme l’entropie ne prend pas seulement des simples rapports de masses dans un univers à quatre
dimensions d’espace-temps, mais prendra des dimensions comme la pression, le volume, la tempé-
rature, la quantité de chaleur, amenant des déterminations d’états, à savoir qu’un corps à une tem-
pérature donnée n’est pas dans le même état qu’un autre corps à une autre température, bien que, par
ailleurs, d’un point de vue formel, cinétique, on pourrait imaginer qu’il est pris dans les mêmes
systèmes.

D’autres systèmes d’états impliquent non seulement la prise en compte de dimensions thermiques et
autres qui complexifient considérablement les modèles cinétiques ; ce sont par exemple les com-
plexions de B. qui aboutissent à une vision probabiliste de la thermo-dynamique. Là il rentre dans
les complexions d’agitation moléculaire non seulement trois cordonnées spatio-temporelles, trois
paramètres de vitesse, mais aussi une définition probabilitaire de l’état : non seulement on a les
dimensions actuelles (celles qui relèvent de l’appropriation existentielle – cette éternelle réponse de
soi-même à soi-même, à savoir que quelque chose existe là), non seulement on a les systèmes pro-
cessuels qui se développent selon des systèmes de machines abstraites, on a les représentations qui
peuvent en être faites dans des systèmes soit perceptifs soit d’appréciation théorico-expérimentaux,
mais en outre entrent en ligne de compte les possibles, l’ensemble des possibles qui se jouent à tra-
vers les systèmes de probabilité.
On voit donc qu’un état n’est pas seulement un état de faits ou alors, si on veut reprendre un glisse-
ment à travers les intuitions de M. c’est un état de choses en ce sens où il définissait l’état de choses
comme engageant, prenant en compte non seulement l’existence des états de choses actuels, mais
aussi l’inexistence impliquée par ces états de choses actuels : la réalité est constituée non seulement
par les états de choses présents mais aussi par les systèmes de possibilité et d’impossibilité qui sont
attenants à ces états de choses actuels.
On arrive alors à une notion d’état qui nous fait dériver d’objets strictement pris dans des coordon-
nées d’espace et de temps avec cet espèce de simplisme que cela génère qui est la division du corps
et de l’esprit, de l’étendue et de l’esprit. Finalement on va avoir affaire non pas à de l’étendue, du
corps et de l’esprit mais à toutes sortes d’esprits, à toutes sortes d’étendues et à toutes sortes de voies
de passage différenciées.

Les séminaires de Félix Guattari / p. 2


Cette notion d’état devrait impliquer quelque chose qui est aussi l’un des thèmes fondamentaux des
livres de Prigogyne et Stengers, à savoir que la représentation, le protocole technico-expérimental
peut aboutir à une incertitude, mais il ne s’agit pas du tout d’une incertitude accidentelle, mais l’état
même de faits, l’état de choses participe de ce système de représentation.
Autrement dit, dans ce que je proposerai de cet élargissement de la notion d’état, c’est qu’il n’y a
pas de système machinique, soit de machine concrète, soit de machine d’appropriation existentielle,
soit de machine de contenu sémantique, soit de machine abstraite qui puisse être appréhendé autre-
ment que dans un rapport d’agencement. (C’est le fameux losange qui est sur mes derniers dessins).
Autrement dit, l’état implique nécessairement le point de vue qui est pris sur cet état de choses, qui
est opératoire, descriptif à la fois sur le plan d’une expérimentation concrète, descriptive, expéri-
mentale, mais aussi sur la prise en compte des systèmes de possibles.

Cette question devrait lever l’ambiguïté sur le débat qui dure depuis des décennies : Les relations
d’incertitude, notamment d’Eisenberg, certaines interprétations de la physique quantique relèvent-
elles d’une vision idéaliste de la physique ou d’une vision positiviste ? En effet, là dans cette qua-
dripartition, on voit que pour une part l’agencement constitue un événement qui ajoute quelque
chose, qui ajoute un élément de subjectivation, et que, pour une autre part, il prend en compte des
éléments d’ordination qui sont tout à fait indépendants du phénomène de subjectivation. C’est-à-dire
qu’on a toutes les entrées possibles : les agencements de représentation et de signification qui sont
quelque part en dehors des encodages intrinsèques ; un processus d’appropriation existentielle qui
lui donne un cachet d’actualité, un cachet d’événementiation nouant quelque part l’agencement ; et
les différents systèmes de processus qui peuvent se développer sur les strates.

On arrive donc à cette idée que dans un système d’agencement quel qu’il soit on a toujours affaire
à au moins quatre types d’ordination et quatre types de mémoires : une mémoire incarnée comme
incarnation existentielle, c’est la mémoire de l’existence, la pure persistance vide, pure persistance
de l’être à lui-même ; une mémoire incarnée processuellement, donc dans des rapports énergétiques
particuliers, dans des coordonnées spatio-temporelles repérables, avec des systèmes d’attraction
d’équilibre, avec une probabilité attestable directement dans un champ donné ; un ordre incarné
sémantiquement avec toutes les combinaisons logiques que l’on peut inventer sans pour autant qu’il
y ait une logique universelle qui surcode cet univers ; et un ordre, une mémoire du pur possible
machinique le plus abstrait.

Ces univers, ces systèmes portent leurs coordonnées comme les escargots portent leur coquille sur
le dos :

– système de coordonnées processuelles,


– système de coordonnées selon les différentes logiques,
– production, mutation d’un certain nombre de systèmes sur lesquels nous allons revenir tout à
l’heure.

Donc, ce n’est pas l’observateur qui invente l’ordre de référence, ce qui serait une position purement
idéaliste – encore qu’il puisse aussi l’inventer –, mais tout en étant en même temps en prise sur des
processus actualisés, et en outre il peut inventer même l’existence de ces processus. Non seulement
ce n’est pas un pur rapport de correspondance comme justement le tractatus entre le tableau et l’état
de choses mais il y a aussi possibilité de création purement et simplement des objets et des réfé-
rences machiniques. Les machines abstraites ne sont pas un ciel transcendant d’idées, elles peuvent
être aussi créées, inventées avec tous les paradoxes que j’ai dit sur le fait qu’une fois qu’elles ont été
inventées, elles ont été toujours déjà été inventées, et qu’elles se développent à une vitesse infinie,
bien au-delà de la vitesse de la lumière. L’existence même peut être inventée. Il y a donc une possi-
bilité de créationnisme sui generis. Dans ce cas là, en prenant ces quatre types d’abords, je crois

Les séminaires de Félix Guattari / p. 3


qu’on lève toutes les ambiguïtés du schématisme entre le corps, l’esprit et tous les systèmes méca-
nistes qui sont attenants.

Pour en finir avec les quatre mémoires et les quatre types d’ordination, voici à ce niveau le degré
zéro de la mémoire existentielle. Que dit cette mémoire ? — « Je ne me souviens que d’une chose,
c’est que j’existe », il n’y a pas d’autres types de contenus : c’est la mémoire sans contenu, ce qui
la rend effectivement attenante au vide, à la mort, à la pulsion de mort, au trou noir, etc. On a donc
là les flux et les territoires sans mémoire. Puis on a la ligne hylémorphique qui va elle balayer ce
champ, traverser donc dans les mémoires négentropiques d’une part, et d’autre part dans les
mémoires d’univers incorporels. Et c’est là que l’on va nécessairement devoir compliquer le modè-
le, car il n’y a pas de mémoires négentropiques homogènes, mais il y en a différentes. La traversée
de la ligne hylémorphique se fait dans ces différentes mémoires. De même il n’y a pas un univers
des incorporels ; il n’y a pas une vérité transcendante qui en tant que valeur transcenderait toutes les
autres valeurs, valeurs esthétiques… C’est un vieux débat. Il y a autant d’univers de valeur qu’il y
a d’univers et l’actualisation hylémorphique fait, permet le passage, la jonction entre ces divers éner-
gétiques et ces divers univers incorporels, avec le passage absolu qui est cette ligne de transistance
où la question des énergétiques et la question des incorporels se dissout dans la pure consistance de
tous les possibles, à savoir que ce qui paraît l’univers le plus abstrait, le plus fou quelque part ou le
plus invraisemblable, à ce niveau de cette ligne-là se conjoint avec le possible le plus concret, avec
le machinisme le plus concret.
C’est une thèse absolue. C’est-à-dire que l’on peut prendre, par exemple, les scénarios de science-
fiction les plus élaborés et à partir de là imaginer tout ce que devraient être les composantes pro-
cessuelles pour pouvoir les rendre compatibles. Il faut quelque part – c’est à mon avis une thèse
essentielle – postuler une consistance de tous les possibles d’univers et de tous les possibles pro-
cessuels concrets pour pouvoir ensuite rendre compte de ce que sont effectivement les lignes de pas-
sage, les lignes de possibles agentes.

Quatre types d’univers existent donc quelque part dans leurs diverses modalités mais en même
temps ils ne sont attestables que dans des agencements – agencements avec les systèmes de point –
signes, les systèmes de signifiant, les systèmes de contenu sémique ou signifié et les systèmes de
machines abstraites (le point diagrammatique).

Cela permet de métaboliser, de faire tenir ensemble les différentes composantes relevant d’énergé-
tiques et les différents univers incorporels. Donc, un système de quatre types de déterritorialisations :
une déterritorialisation vectorisée dans ce sens sur l’ensemble du plan de consistance qui est une
déterritorialisation qu’on peut dire d’effets, c’est-à-dire que là on va vers des effets processuels dans
la mesure où il y a passage des systèmes sémiotiques, des syntagmatiques existentielles vers des sys-
tèmes de points-signes et des machines concrètes : il y a un effet machinique. À l’inverse, dans
l’autre sens, il y a une déterritorialisation incorporelle (tout le champ a été balayé). Par contre, cette
direction-ci va dans le sens d’une déterritorialisation réductrice, binaire, trou noir, et dans l’autre
direction, c’est une déterritorialisation processuelle.
Donc, ces différents types de machinismes qui ont chacun leur mode d’être, leur mode d’hétérogé-
néité totale, se trouvent en fait articulés par l’agencement qui lui non seulement se développe dans
ces quatre directions, mais qui ensuite capte ou ne capte pas, s’associe à telle ou telle des compo-
santes énergétiques et des composantes incorporelles.

Il faudrait, pour essayer de tester, de valider ou d’invalider cette représentation qui nous servira aussi
bien pour n’importe quel type d’appréhension des formations de l’inconscient, revoir tout le débat
concernant les rapports entre l’information et la négentropie. Pour moi, voilà ce que j’ai compris :
le rapport au départ vient de ce que l’on a découvert qu’il y avait même formule de calcul des quan-
tités d’informations qu’avec les relations entre l’entropie et la probabilité thermo-dynamique ; on

Les séminaires de Félix Guattari / p. 4


retrouvait le même algorithme. Voilà les faits. De cela il y a eu l’inférence de ce que la connaissan-
ce et l’information d’un état d’ordre ou de désordre avaient un certain type de rapports. Donc l’in-
formation d’un état d’ordre ou de désordre pouvait jouer comme capacité de dégagement du rapport
entre flux utile et flux dissipé au point de vue thermo-dynamique.

Sur cela se greffe le débat que j’ai évoqué précédemment, à savoir qu’un Max Brown dit : Mais là
à ce niveau on mélange la connaissance des faits mécaniques et une ignorance de détail. C’est-à-dire
qu’en fait il y a un déterminisme complet qui joue sur l’ensemble du système mais il se trouve que
l’on n’a pas la connaissance de détail, donc finalement ce problème de la connaissance quelque part
dans l’absolu se dissipe et n’est qu’une donnée de faits.

Là-dessus il y a un autre type de critique qui m’a aussi semblé intéressante mais dont je ne suis pas
capable d’apprécier la validité et je l’ai simplement collectée pour la soumettre ici à la discussion et
peut-être à d’autres travaux à venir, c’est la position de(…) : il critique l’idée qu’il y a une conver-
tibilité entre la connaissance et la négentropie (ce qui paraît, dit ainsi, tout à fait de bon sens) et
notamment il se moque de (…) en disant qu’il tente de faire un mariage entre des termes qui sont
complètement hétérogènes. À priori, c’est aussi ma position : on ne voit pas exactement en quoi la
problématique par exemple de la connaissance du nombre de molécules excitées dans un cylindre
divisé en deux (c’est toujours la même expérience théorique qu’ils donnent) a un effet énergétique ?
Effectivement, si l’on regroupe des molécules excitées, cela peut avoir un effet énergétique. C’est à
peu près comme si dans une population paisible comme en Suisse, on concentrait des éléments exci-
tés, par exemple un groupe d’autonomes à Zurich, ça casse les carreaux ! C’est un bon exemple à
mon avis. Mais alors il faut avoir une connaissance : savoir quels sont ces éléments excités pour que
cela fasse cet effet, même s’il y a un système d’entropie où tout le monde s’en moque, où personne
n’est décidé. Le fait d’avoir cette connaissance n’implique en rien qu’il y ait eu cette appropriation
existentielle, à savoir qu’ils aient été mis en effet d’exister ensemble, d’être pris dans une relation
d’appartenance et dans un système processuel : avoir un effet loin de l’équilibre, loin de l’entropie
générale. Ce ne sont plus tout à fait des Suisses, mais ce sont des autonomes suisses ou des suisses
autonomes et cela a des conséquences. Donc il y a là déjà une sorte de monstruosité incroyable. Je
suppose que ce problème a été vu par tout le monde mais je le dis naïvement : cela m’étonne que
l’on continue d’assimiler la problématique de l’information et la négentropie parce que si c’est vrai-
ment les chiens et les chats, les torchons et les serviettes, alors dans ce cas, c’est bien : que l’on sache
que l’on est bien dans des représentations comme celles que je disais, c’est-à-dire tout à fait
anthropomorphiques.

J’avais signalé un dernier argument à M. mais il m’a dit que c’était tout à fait insuffisant ; c’est un
argument que j’ai trouvé chez T. Il disait la chose suivante : l’entropie met en jeu dans ses paramètres
la représentation des molécules dans l’espace mais aussi les niveaux d’énergie. En fin de compte, le
seul argument pertinent pour apprécier la variation d’entropie, ce ne sont pas des répartitions de
molécules dans l’espace, mais c’est leur niveau d’énergie. Dans ces conditions, il n’y a aucune dif-
ficulté à considérer qu’un état d’équilibre correspond en effet à un désordre maximum mais ouvre
la possibilité au développement de situations singulières locales qui peuvent, dit-il, si on reprend
notre terminologie, se développer loin de l’équilibre.

M. – Toute l’histoire en fin de compte, c’est que pour les gens qui, par exemple, sont les tenants
d’une dynamique loin de l’équilibre, il faut aller hors de l’équilibre pour que se crée un nouvel ordre.
Lui parle de structures cristallisées… cas spécifique. Au niveau de la négentropie, je propose,
qu’après des lectures sur le sujet, on en parle une prochaine fois…

F. – Je pose cette question-là car c’est important pour moi : doit-on maintenir l’idée qu’il y a deux
types de fonctionnements : un fonctionnement d’état qui correspond en effet à des énergétiques

Les séminaires de Félix Guattari / p. 5


sémiotiques avec des petites énergies et avec des sémiotiques totalement incorporelles et avec les
voies de passage que cela implique. Alors il va de soi que l’information – pas l’information mais ce
qui est à englober et simplifier dans l’information serait en effet tout à fait différente, ne serait pas
du même monde que les rapports énergétiques pris dans des coordonnées spatio-temporelles. C’est
simplement pour cela que je dis qu’il faut revoir cette question.

M. – Il y a quelque chose que tu sautes rapidement, c’est que l’entropie a été amenée comme cri-
tique de l’énergie. Bateson, par exemple, ne parle d’entropie que pour critiquer ceux qui parlent
d’énergie.

F. – Lacan a fait la même chose, je te le fais remarquer : il a critiqué la libido de Freud pour dire que
ce n’était pas du tout comme cela, que ce n’était en réalité que du signifiant. Mais le résultat – j’ai
essayé de le démontrer la dernière fois, textes en main – c’est d’avoir bel et bien gardé la notion
d’équivalent général libidinal et il en va de même, je suppose, avec tous les systémistes qui vont
faire maintes critiques mais qui vont garder cette idée qu’il y a une énergie (quoi ? laquelle ? où ?
comment ?) qui traverserait les différents niveaux. Alors on a beau sophistiquer le modèle autant que
l’on veut, on est toujours sur le même terrain de l’équivalent généralisé.

Un autre problème pour quelqu’un qui est un spécialiste de la logique : dans le modèle que je pro-
pose, cet univers de syntagmatique pourrait dans le domaine de la logique (signe d’appartenance
logique) être considéré comme ce qui est élément de. Sans aucun autre type de qualification. Tandis
que cette dimension-là pourrait être celle de l’inclusion logique, notamment qui permet dans la théo-
rie des ensembles de faire traverser les individualités, de faire des systèmes d’inclusion qui ne coïn-
cident pas avec des systèmes complètement déterminés dans des coordonnées spatio-temporelles.
Dans cette dimension-là, il faudrait envisager ce qu’on pourrait appeler les validations objectives ou
les validations probabilistes. Là aussi c’est un vieux débat. Tandis que, à ce niveau là on parlera sim-
plement de la vérité d’agencement. En arrivant à Londres, il est très possible que vous voyiez à la
suite trente rousses. Probabilité. Ce sera une certaine tractation de quelque chose. Il y aura loi disant
qu’il y a beaucoup de rousses mais cela n’ira pas dire pour autant que toutes les anglaises sont
rousses. Les différentes conceptions, soit de vérité par correspondance, soit de vérité au niveau du
système de représentation, soit de vérité pragmatique, disons les différentes théories de la vérité
quelque part doivent être conjointes puisqu’il n’y a de vérité que d’agencement. Il n’y a pas d’uni-
versalité au niveau du texte, il n’y a pas d’universalité aussi bien pragmatique que sémantique et que
syntaxique, mais il y a le fait que, un système d’agencement étant donné, il est porteur de ses cor-
données, de ses systèmes de validation statistique et de consistance abstraite. Voilà un sujet qui n’est
pas rien.
Maintenant une autre question qui concerne plus spécialement ce losange. Il s’agit de voir comment,
alors qu’on a divisé les différents domaines, on va les faire travailler ensemble dans ce noyau
d’agencement. Si l’on garde bien cette division : domaine énergétique/domaine incorporel, les sys-
tèmes de passage seront que des systèmes joueront sur les deux registres. Par exemple, on pourra
parler de rapports énergétiques au sein de la matière signalétique (dépôts d’énergie narratifs). C’est
plus une métaphore à ce moment-là, on peut considérer en effet que dans un système matériel un
système de signalisation joue un rôle de déclencheur. Par exemple, quand tu vois un film, il y a toute
une énergétique de la perception, toute une cinétique, etc. On peut se poser le problème d’une éner-
gétique des perceptions, mais aussi au niveau d’une cinétique cinématique mentale, il y a tout lieu
de penser qu’il y a des déplacements énergétiques qui peuvent être tout à fait de micro-énergie. Et
cela devient très intéressant de voir ce que sont les interventions, ce que sont les phénomènes de
saturation, ce que sont les matières d’expression propres à ces différentes énergétiques sémiotiques.
C’est quelque chose que l’on risque de totalement passer sous la table avec une théorie générale du
signifiant, en disant : mais nous on ne parle pas du tout du signe, on parle du signifiant ! Donc, on
laisse complètement tomber toute la matérialité phonématique, graphématique, etc. Cela devient

Les séminaires de Félix Guattari / p. 6


alors un champ ouvert. Mais en même temps, comment une matière signalétique va-t-elle jouer
comme déclencheur processuel pour une part ? C’est comme si on avait une flèche, comme si on
rebondissait sur un agencement et qu’on dérivait dans deux directions : là il y a une catalyse pro-
cessuelle une petite énergie sémiotique déclenche un effet qui peut être alors un effet processuel très
complet. Une petite énergie sémiotique à ce moment-là, ce peut être un effet perceptif, un effet figu-
re/fond, voir apparaître un danger-accident et du coup ça déclenche le pied, quelque chose qui est
un processus dans des rapports énergétiques infiniment plus importants. Mais ce même effet, un peu
comme une particule qui heurte quelque chose, déclenche un effet incorporel. Ce serait donc un des
thèmes : comment un procès de concaténation sémiotique existentielle déclenche une catalyse éner-
gétique là, et une catalyse formelle ici. Et comment, au terme du processus énergétique et au terme
de la composition des boucles sémantiques, il y a une consistance de ces univers par le système des
machines abstraites.
Là encore en parlant je simplifie cette problématique car je fais toujours l’opposition
énergétique/incorporel, mais je le répète : il y a autant d’énergétiques que l’on a besoin et autant
d’univers que l’on a besoin. Donc, on voit que ce qui est mis en jeu dans cette cinétique sémantique,
ce n’est pas une simple collection de possibles (soit des possibles sémantiques, soit des possibles
processuels), c’est aussi la consistance de ces possibles au fur et à mesure qu’il y a une actualisation
qui ouvre des possibles loin des équilibres stratifiés.
Castoriadis dit des choses intéressantes dans un article de l’Encyclopédie « Sciences modernes et
interrogations philosophiques » : il fait remarquer que la catégorie d’information ne peut pas per-
mettre de rendre compte de ce que sont les automates complexes. Pour en rendre compte, il faudrait
qu’à côté de la notion d’information, ou à l’intérieur de cette notion, on développe les dimensions
de pertinence de l’information, de poids de l’information, de valeur de l’information, de significa-
tion du message, etc.

Voilà à peu près le point où j’en suis, car finalement ce qui me semble intéressant c’est d’essayer de
développer une instrumentation cartographique qui réponde à deux exigences en apparence contra-
dictoires : complexifier les modèles, refuser tous les systèmes réductionnistes capitalistiques, tous
les systèmes d’équivalent qui font complètement décoller de ce qu’est la phénoménologie même des
systèmes auxquels on a affaire, mais en même temps être minimaliste. L’exigence est contradictoi-
re. Les exigences maximalistes sont celles de Freud, Lacan, Jung, etc., en ce sens que pour faire leur
cartographie de l’inconscient, ils en mettent beaucoup trop et ils imposent, de par leur modèle, une
distorsion de la description phénoménologique. C’est beaucoup moins sensible dans les œuvres de
début de Freud (Traumdeutung, ou Psychopathologie de la vie quotidienne) parce qu’effectivement
là il amène sa cartographie au fur et à mesure. Mais ensuite, à partir du moment où il y a une carto-
graphie générale (la topique de l’inconscient) et à la limite cosmologique (avec Éros et Thanatos),
toutes les formations singulières de l’inconscient rentrent dans des voies quasiment institutionnali-
sées du point de vue théorique et pratique.
Donc exigence minimaliste : si j’en suis venu là c’est que je ne pouvais pas faire autrement (je m’en
serais bien passé) que d’apporter au moins ces quatre dimensions fondamentales de l’inconscient,
car sans cette dimension de l’appropriation existentielle on ne comprendra rien en particulier à des
choses si évidentes pour soi-même dans le domaine clinique comme la pulsion de mort, tous les sys-
tèmes de répétition que l’on a évoqués avec la névrose obsessionnelle, etc. Sans la dimension des
machines concrètes on sera totalement coupé des réalités dans lesquelles les gens vivent, car ils sont
aussi dans des machines concrètes, matérielles, ils prennent le métro, ils sont dans des familles qui
fonctionnent comme des machines et dans des systèmes économiques qui fonctionnent comme des
machines concrètes.
Sans le système de l’économie des composantes incorporelles, on ne rend absolument pas compte
(…) et de ce qui établit une consistance entre les phylums énergétiquement pris dans des coordon-
nées spatio-temporelles et des coordonnées historiques irréversibles et des univers qui eux sont

Les séminaires de Félix Guattari / p. 7


consubstantiels à tout et à n’importe quoi, au futur, au passé, etc. Dans ce registre-là on ne peut pas
faire tenir les trois autres dimensions.
Donc je propose cela et je dis que c’est minimaliste. Pourquoi ? C’est qu’à mon avis, dans un pro-
cessus analytique, en oubliant tout, nécessairement à un moment ou à un autre on risque d’être obli-
gé de prendre de telles catégories d’appui, pour ne pas tomber dans les systèmes réductionnistes.
Cela ne sert à rien d’autre. Ce n’est donc pas une définition, une topique alternative aux topiques
freudo-lacaniennes. Mais ce sont des points de repère méthodologiques. Si jamais tout en croyant
parler avec quelqu’un qui est complètement coincé dans telle ou telle situation ou qui est pris dans
tel processus, ou quelqu’un qui enfile des perles sémantiques, arrive un problème de transistance
pure, arrivent des machines abstraites qui n’ont rien à voir avec ces différents registres, il faudra
alors leur donner priorité, leur donner leur droit d’entrée dans la composition de l’agencement. Dans
tel ou tel système, on pourra voir la ligne s’effondrer dans une ligne de décomposition, d’éclatement,
de réduction dans cette direction de trou noir, etc. C’est cela que j’appelle une position minimaliste
en ce sens que tant qu’on peut s’en passer, on s’en passera, rien de tout cela n’existe. Mais il est pos-
sible qu’on en ait absolument besoin pour rendre compte d’une cartographie schizo-analytique.
C’est donc sur ce point-là que je voulais conclure.

E. – J’aurai juste une question à poser puisque ton débat tournait largement autour de La Nouvelle
Alliance. Pourquoi as-tu, spontanément ou pas, privilégié la notion d’état plus que celle d’ordre par
fluctuation qui me paraît peut-être beaucoup plus riche au niveau même de ta démarche ?

F. – C'est, je crois, le nerf de la question. Parce que j’ai peur que cet ordre par fluctuation ne soit uni-
versalisant d’une autre façon et joue une fonction réductrice, aboutissant à ce que les recherches de
toute l’équipe Prigogyne ne finissent à un moment ou à un autre par tourner en rond aussi. Mais ce
qui me paraît tout à fait intéressant par contre, c’est la façon dont, dans son domaine propre,
Prigogyne a fait la critique historique et épistémologique de la conception d’entropie, en particulier
pour montrer comment historiquement les notions énergétistes simples – les notions d’équivalence –
ont amené cet enrichissement de la notion d’état. Il faudrait peut-être que quelqu’un examine toutes
les implications au niveau de la mécanique quantique, de la physique quantique, notamment avec
toutes ces questions de l’observateur, etc. En effet, encore une fois, il s’agit de spécifier ce que sont
les matières d’expression telles qu’elles se présentent à un moment donné objectif et telles qu’elles
se présentent dans les moments d’agencement, dans les états successifs c’est-à-dire quelque part qui
absorbent les composantes introduites par l’agencement. Et aujourd’hui dans la physique, on nous
parle de particules qui n’ont jamais existé ailleurs que dans l’agencement technico-expérimental qui
les produit. Après on dira : mais si elles ont été produites, il fallait bien qu’elles existent quelque
part. Oui, où ? Précisément dans ce registre d’une affirmation de la consistance de tous les possibles
actuels et virtuels. Donc, c’est toujours cette même préoccupation : j’ai peur que cette notion d’ordre
par fluctuation soit une notion impérialiste, alors qu’il me semble beaucoup plus important de tou-
jours réintroduire les singularités telles qu’elles apparaissent à un moment comme mutation d’état,
compte tenu de ce que dans ces états il y a un facteur historique. Toujours cette notion d’histoire
affleure dans les textes de Prigogyne et Stengers… sauf qu’ils ne parlent jamais vraiment de l’his-
toire, ils évoquent l’irruption de l’histoire dans ces processus. Or aujourd’hui aussi bien dans l’ordre
de la physique que dans l’ordre de l’engineering biologique, enfin dans tous les domaines – révolu-
tion informatique et autres – on voit qu’il y a production de composantes qui modifient totalement
les états existants.

M. – Il y a quelque chose que je ne comprends pas dans ton compte-rendu. Tout d’abord, les chan-
gements d’états ne se font pas automatiquement par bifurcation : tantôt ils se passent d’une maniè-
re graduelle classique, tantôt ils sont par bifurcation. Ce qui est intéressant c’est que quand un état
change abruptement, la fluctuation qui va s’amplifier est complètement imprévisible. Ce qui est inté-
ressant, c’est qu’un Bateson qui ne connaissait rien aux travaux de Prigogyne dise aussi la même

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chose apparemment en parlant d’autres situations où l’on peut prévoir à l’avance un événement,
mais pas exactement comment il se déroulera. Et parmi les travaux du groupe Prigogyne D.a repris
les travaux de G. sur les termites : les termites transportent de petites parcelles de terre avec eux
qu’ils déposent au fur et à mesure. Dès lors une termitière va se construire par des piliers qui, à un
moment donné, vont être unis entre eux et c’est à ce moment-là que les termites bouchent cet arc qui
formera le début de la termitière. D. pense que les termites déposent au hasard les petites boulettes
de terre et par exemple, il y aura tantôt ici, tantôt là une boulette, trois boulettes, deux boulettes, une
boulette. Imaginons le chiffre 4 : à 4 l’hormone dont est imprégnée la boulette par le termite devient
assez importante pour que ce soit là et pas ailleurs qu’aillent les termites. On peut prévoir à l’avan-
ce qu’il y aura un pilier, on ne sait pas où il se situera : il se situera là où par hasard 4 boulettes se
sont accumulées. Je donne cet exemple simple où l’on sait qu’il y aura un pilier mais on ne sait pas
où il sera. Un autre exemple beaucoup plus sophistiqué montre ceci : alors que dans les théories ther-
mo-dynamiques à l’équilibre les fluctuations frappent à la porte des normes, on leur dit : porte fer-
mée, retournez d’où vous venez, dans des situations à l’écart de l’équilibre une fluctuation dont on
ne sait pas à l’avance laquelle ce sera brusquement peut s’amplifier. Amplification en général posi-
tive, mais pas forcément, elle peut aussi être liée à un phénomène assez complexe de différentes
rétroactions négatives mais qui sont créées par le cycle. Dans ce contexte précis par exemple, l’am-
plification peut être prévue à l’avance (système loin de l’équilibre) mais on ne peut pas prévoir quel-
le sera la fluctuation qui va s’amplifier. Ce qui est intéressant là, c’est cette approche sur le singu-
lier, sur l’imprévisible, ou sur ce qui ne peut pas être ramené en termes de déterminisme. T. dit à
Prigogyne qu’il ramène la science au Moyen-Âge, qu’il réintroduit le hasard.

F. – Tout ce que tu dis là me semble parfaitement valable dans ce registre-là. C’est qu’il y a effecti-
vement l’ordre des flux : les flux de matière sémiotique, les N. flux énergétiques possibles qui vont
dans cette direction des singularités vers les phylum machiniques et qui articulent des machines
concrètes à un certain niveau d’actualisation. Mais il n’y a pas que l’ordre par fluctuation, c’est ce
que j’essayais de dire précédemment. Il y a aussi l’ordre par univers qui n’est pas un ordre par flux :
c’est un ordre qui ne connaît pas les coordonnées spatio-temporelles, qui ne connaît pas les dimen-
sions énergétiques, c’est un ordre qui est avant, après, partout et nulle part. Cette qualité d’univers
soit que tu la considères au niveau de l’univers, soit que tu la considères au niveau du territoire vide
– la pure existence du territoire comme territoire – avec toutes les graduations dans ce sens-là dans
l’ordre de la différenciation et toutes les articulations dans ce sens-là dans l’ordre de la mise en
œuvre, la mise en rapport de machines concrètes, c’est quelque chose qui compte. Et je ne vois pas
du tout comment dans le système d’ordre par fluctuation tu pourras introduire le fait qu’un beau jour,
par exemple, dans l’histoire concrètement, non seulement on a inventé un nouveau type de flux de
signes pour écrire la musique, de rythmes qui s’articulent, de matière sonore, matière instrumenta-
le, matière vocale pour faire un autre univers musical. Là il y a un cap total parce que c’est une muta-
tion brusque.

E. – Je comprends très bien ta protestation. Je pense en particulier au dernier livre de Serres qui
tombe tout à fait dans ce travers que tu enregistres, à savoir que le concept d’ordre par fluctuation
devienne une nouvelle catégorie universaliste, une espèce de concept fourre-tout qui explique tout
et n’importe quoi. Sur ce, la question que je me pose et c’est peut-être une interprétation très hété-
rodoxe, ça l’est sûrement, c’est de savoir si on ne peut pas faire travailler ce concept d’ordre par fluc-
tuation en tant que catégorie qui nous permette peut-être de mieux saisir le problème des compo-
santes de passage, par exemple entre énergétique sémiotique et énergétique des incorporels. On sort
alors complètement du champ de Prigogyne : on expérimente un concept, on le fait fonctionner
autrement, mais il me semble que ce serait peut-être plus intéressant, et en tous cas plus riche, que
d’expulser purement et simplement ce concept à cause du risque dont tu parles.

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F. – Je ne l’expulse pas du tout, je le localise. Là il y a les processus près de l’équilibre ; ils sont tota-
lement dans l’équilibre au niveau des flux ; il n’y a rien à en dire, c’est la singularité pure. Ils se
montrent comme processus dans certains rapports stratifiés à l’équilibre, puis ils prolifèrent jusqu’à
un éloignement total de l’équilibre puisque c’est l’ensemble des possibles qui se trouve collecté.
Cette « processuelle » des flux, du pur flux et du pur phylum, avec toutes les actualisations proces-
suelles jamais ne rendra compte d’un certain nombre d’autres catégories. À savoir la conscience vide
existentielle, ce que j’ai appelé l’appropriation existentielle, la sémiotique existentielle. On ne voit
pas, par exemple, comment tu vas faire sortir le cogito ou l’être à soi, l’être pour soi d’un processus,
c’est totalement absurde.
Tu as une prolifération des logiques qui ne correspondent absolument pas à des systèmes proces-
suels du type des fluctuations, tu as tous les imaginaires qui peuvent se développer, tu as ensuite les
mutations d’univers comme telles, c’est-à-dire que tu as des univers qui répondent à des systèmes
de coordonnées mais ce ne sont pas des coordonnées spatio-temporelles. Tu peux avoir autant d’en-
gendrements, autant de carrefours que tu veux, mais tu as bel et bien une mutation d’univers à un
moment. La mutation d’univers, c’est le surgissement du vivant quelque part comme nouvelle caté-
gorie, ce que j’appelle la chimie à 37°, ce sont les univers de valeurs esthétiques, etc. Comment
veux-tu les articuler avec ces fluctuations ?

M. – Je suis d’accord : toute théorie qui devient une théorie dans laquelle on intègre des éléments
différents risque de devenir impérialiste et elle crée sa propre tombe, toute théorie, y compris la théo-
rie des fluctuations, qui veut tout expliquer se condamne. Toute théorie n’est qu’un outil.
Reprenons les travaux de (…) Il a une idée sur les évolutions ponctuées, sur le fait qu’à un moment
donné d’une mutation, la mutation fait que quelque part aux franges d’une zone où existait tel type
d’animal, à nouveau l’animal apparaît, lequel se développe. Comme il est par hasard le mieux adap-
té à toute une série de contextes, il va manger la pâture d’autres animaux qui, eux, vont en crever.
Alors que normalement il n’y a pas de problème, ils pourraient subsister. Là c’est l’aspect d’une
mutation non liée à un flux. Brusquement tu as quelque chose qui est passé au niveau de l’A.D.N.
et… N’empêche que ces gens-là ne se démarquent pas forcément par rapport à une vision de bifur-
cation, de sauts qualitatifs. J’entendais E. dire quelque chose d’intéressant, c’est que autant tu as
absolument raison de te méfier de toute forme d’approche qui voudrait tout expliquer, autant tu as
raison de dire : qu’est-ce qui fait qu’une mutation apparaît ? Et c’est quoi le contexte d’une muta-
tion ? Est-ce un flux dans un système physico-chimique ou dans un autre système ? Ou est-ce
quelque chose d’autre que tu appelles, toi, changement d’univers ? Quelque chose qui ne suit pas
cette mise hors de l’équilibre. Pour moi en tous cas reste importante l’idée de bifurcation et l’idée
de saut qualitatif. Mais il y a un second temps : une fois qu’on a fait une nouvelle manière d’écrire
la musique, ce n’est pas évident que ça va marcher ; c’est que quelque chose s’est passé là à ce
moment aussi.

E. – Je crois que tu tiens quelque chose sur cette lecture. Je me rappelle que quand j’avais lu La
Nouvelle Alliance, quelque chose m’avait beaucoup frappé et inquiété d’une certaine manière. C’est
un passage qu’a particulièrement travaillé Stengers quand elle parle de l’histoire des sciences et en
particulier de la philosophie et de la physique ; il y avait un concept qu’elle n’arrivait pas à dépas-
ser, c’était celui de résonance ; ils disaient : il y a une résonance certaine entre un certain type de
processus capitalistique et la découverte d’un certain type de cinétique, de problème, de mesure du
temps, etc. C’est vrai que cette catégorie de résonance, c’est tout et n’importe quoi. Parce que pré-
cisément, ce que l’on n’arrive pas à repenser, c’est ce problème de la mutation d’univers.

M. – Je suis plus nuancé à ce niveau-là. Justement avant qu’on ne se réunisse, je discutais en petit
groupe d’un texte d’un épistémologue américain post-batesonien qui composait une vision du
monde anhistorique où le problème c’est simplement : comment on décode la réalité ? Comment est-
ce qu’on peut décoder une réalité ? Pour lui, la grande différence ce n’est pas le passage d’une vision

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linéaire A.B. à une vision circulaire ou systémique ; la grande différence c’est le passage du monde
de la physique qu’il assimile au monde de la substance, au monde de la forme, qu’il assimile à l’in-
formation-l’organisation. Et alors il fait une sorte de petit saut très agréable où il fait comme si
d’abord on pouvait différencier le monde de la physique du monde de la réalisation. Stengers nous
rappelle d’ailleurs que ce n’est pas évident : partie d’un contexte physico-chimique où à un moment
donné une réalisation apparaît. D’abord il relève bien que c’est une dichotomie binaire un peu sim-
pliste mais aussi elle porte un aspect anhistorique d’une vision du monde où du moment qu’on a
ponctué valablement on est tranquille. Le problème est : Où je ponctue ? Où suis-je ? Du côté de
Newton ou du côté de l’information ? Elle insiste, elle, sur l’aspect historique qui est l’aspect de
l’outil et de l’homme en interrogation devant un contexte spécifique. Et sur cet aspect où l’on
découvre la partialité et la limite de la ponctuation qu’on en a faite dans le processus se heurtant à
la situation. Et justement son article finit sur une critique d’une vision anhistorique et apolitique.
Alors je dirais que la critique que tu fais est en partie juste, mais elle manque de moyens simple-
ment, je crois que cette approche que Prigogyne a développée est une approche qui n’exclue pas la
possibilité d’intégrer des visions historiques, le tout c’est que tu n’as pas les moyens de le faire,
simplement.

F. – La seule recommandation, exigence que j’aurais par rapport à leur type de description, c’est que
tu risques de faire entrer la forme de l’extérieur dans les systèmes qui sont pris dans ce que j’appel-
le les coordonnées énergétiques. Mais tu as aussi l’inverse et ça je crois que c’est très important dans
les systèmes évolutifs et même pour nous toujours. C’est que tu as la capture par un univers de pro-
cessus ou de syntagmatique existentielle. Tu as un univers qui attire à lui – exactement comme ils
disent qu’il y a à un moment un état d’équilibre qui absorbe les systèmes probabilitaires – une névro-
se ou un système, comme le système japonais attire à lui les formes d’art, les formes politiques, les
formes de névrose qui sont en rapport avec cette transistance particulière. Donc tu as toutes les
entrées : tu n’as pas seulement la forme qui va s’incarner dans la matière suivant le schéma aristo-
télicien traditionnel mais tu as aussi la matière qui va s’approprier une forme et l’inverse. Tu as
toutes les entrées : tu as l’entrée par le territoire, l’entrée par la singularité, l’entrée par l’univers et
l’entrée par les phylums actuels.

M. – Là je suis d’accord avec eux parce qu’ils ponctuent ce cas précis : une forme particulière qui
en général est une forme d’agrégation par exemple comme la forme qui attire des formes probabi-
listes. Ce n’est pas évident du tout. Imaginons que l’on décrive l’évolution de ces amibes. Ce sont
des amibes qui sont partout dans les sous-bois. Si on les prend et qu’on les fourre sur une sorte de
petite boîte pleine de vaseline, sans aucune nourriture, brusquement apparaît un phénomène d’agré-
gation, ce sont des centres chez les amibes qui émettent de l’A.M.P. cyclique, lequel attire d’autres
amibes, ce qui donne un corps multicellulaire et une tête multicellulaire dans un second temps,
laquelle tête dans un autre temps redonnera des amibes. Eux vont partir de l’agrégation, voici la
forme qui va attirer. Mais pourquoi ponctuer là ? On peut très bien partir d’ailleurs. Ce sont eux qui
choisissent que le point de probabilité est un point d’agrégation. Là je suis d’accord avec toi, et les
critiques, j’en fais aussi.

F. – Ce qui m’avait toujours naïvement frappé et l’on en faisait état très souvent avec Gilles depuis
l’Anti-Œdipe, c’étaient les captures d’univers. Quand on capture un univers, on ne le prend pas en
partie : quand l’orchidée capture l’univers de la guêpe, ou vice-versa, ce n’est pas un des éléments
de cet univers, mais c’est l’ensemble des implications de cet univers et non seulement c’est fait
ensemble mais ensuite il y a une mutation tierce de l’univers qui crée un nouveau champ de pos-
sibles – ce qui me paraît très naïvement la seule façon de comprendre la haute différenciation, le fini
des systèmes évolutifs. Non seulement je prendrai l’ensemble de cette actualisation de l’univers,
mais d’autres possibles, et il va y avoir une mutation, un saut qualitatif pur et simple, ce qui évite,
en effet, tout enchaînement linéaire puisqu’on peut avoir des traversées.

Les séminaires de Félix Guattari / p. 11


Par exemple, quelqu’un est pris dans un devenir animal. Dans la vision classique, c’est une régres-
sion, un système objectal, un système pervers puisque c’est surhumain. Mais un devenir animal peut
au contraire, en tant qu’il véhicule avec lui comme un escargot sa coquille un univers mutant, peut
totalement transformer des éléments hautement différenciés. Quand Kafka est pris dans un devenir
animal, cela ne veut pas dire qu’il régresse, mais cela veut dire qu’en particulier son écriture, son
rapport au monde fait une mutation prodigieuse. Son devenir animal va lui permettre de comprendre
ce que sera la bureaucratie soviétique cinquante ans après. On voit bien alors qu’il n’y a pas additi-
vité ou causalité simple. Voilà qui condamne toute idée de stade, de régression.

E. – Je me posais la question : Est-ce qu’implicitement on n’a pas tendance à reconstruire une com-
binatoire qu’on peut remettre totalement derrière ?

F. – C’est exactement ce que je pense. De toutes façons, on n’a pas le choix. Alors, prenons la pour
ce qu’elle est, c’est-à-dire un agencement. Quand tu es devant un type paumé ou un groupe, peu
importe, tu es bel et bien devant une combinatoire en acte qui implique des processus existentiels
d’appropriation, de représentation, une certaine consistance. La question est de toujours savoir :
Qu’est-ce que ça veut dire d’intervenir, d’interpréter soi-disant ? Cela veut dire qu’à cette combina-
toire ou cette ordination (cette description, ce tableau), on va en superposer une autre. Mais la carte
modifie le territoire ou alors ne le modifie pas. Si elle ne le modifie pas, c’est ce qui peut arriver de
mieux parce que ça n’a aucune importance. Un psychanalyste va faire une cartographie qui n’a aucu-
ne prise sur l’agencement. Mais à partir du moment où il y a un effet, une interaction sémiotique
entre la cartographie ou la combinatoire et l’agencement en question, alors c’est là que se pose le
problème. Est-ce qu’il va y avoir une appropriation, une dérivation qui, loin de permettre une car-
tographie qui fera fonctionner les processus et fera monter la ligne hylémorphique, pourra l’effon-
drer complètement.
C’est en ce sens que j’interprète les névroses du sixième ou huitième mois. Si on enquêtait auprès
des gens qui rentrent en psychanalyse, grosso modo tout va toujours très bien lorsque ça embraye
entre 6 et 8 mois, parce qu’il y a une sorte d’exterritorialité des modes de représentation. Mais à par-
tir du moment où ça se noue, où l’analysant entre dans l’agencement analytique, on observe fré-
quemment, souvent dramatiquement, une chute totale de la ligne, c’est-à-dire que vraiment l’ancien
mode de repérage s’effondre et c’est une liquidation des singularités, des processus etc. C’est
quelque chose que l’on observe aussi, par exemple, quand une société archaïque tombe artificielle-
ment sous le coup d’une religion monothéiste : c’est ce qui se passe avec les sociétés animistes afri-
caines qui se font absorber avec les musulmans ou un système capitalistique développé. On voit
alors un effondrement, une clochardisation généralisée, des rapports aux rituels, à la pratique, à la
relation, etc. C’est comme si quelque part, les interactions cartographiques de représentations
avaient pour effet de désorganiser les noyaux d’agencement qui fonctionnaient concrètement avec
des hauts, des bas, toutes sortes de fluctuations. C’est cette problématique qu’il est très important de
considérer : savoir ce que cela veut dire qu’il y ait une sorte de mariage, de croisement monstrueux
entre deux cartographies sous prétexte de science, de bien-être, de n’importe quoi.

O. – C’est complètement vrai pour les enfants que l’on fait entrer dans l’Éducation Spécialisée. Il y
a un moment donné où l’on dit : c’est formidable, ils vont bien et tout et ils ne sortent jamais assez
tôt, quoiqu’on fasse. Et à un moment, il y a concordance entre ce qui les a amenés et le fonctionne-
ment de l’institution qui fait que ça ne colle plus, tout redégringole. Ce n’est pas simplement lié à la
psychanalyse.

F. – C’est vrai notamment des couples, il y aurait des lois. Il y a des histoires formidables, des coups
de foudre, etc., et puis à un moment, notamment quand c’est ce triangle d’appropriation existentiel-

Les séminaires de Félix Guattari / p. 12


le, le narcissisme, tout ce que vous voulez qui se trouve en prise, alors là ça devient ce que vous
savez tous et toutes.
Alors dans ces histoires de cartographies, c’est comme un leitmotiv, le garant ce n’est pas seulement
ce que j’ai trop tendance à dire intérieurement : c’est quand ça marche ou quand ça ne marche pas.
Oui c’est vrai, c’est un des éléments, mais c’est aussi le fait de voir apparaître des composantes tota-
lement irréductibles, le fameux « roc » dont parlait Freud à la fin de sa vie, vraiment rien à faire,
rien à dire, rien à bouger, le roc de la castration et tous ces machins-là. Et puis c’est aussi de voir
qu’il y a un pur effet de prolifération, de travail, qui quelque part amène par devers soi des éléments
indépendamment de tout transfert qui peuvent jouer dans un registre ou dans un autre ; et puis c’est
aussi alors cette sorte d’objectivité abstraite, cette sorte de chose qui se joue au niveau des univers
machiniques abstraits, c’est-à-dire qu’il y a des systèmes mutationnels qui apparaissent en dehors
des systèmes processuels, que ça marche ou que ça ne marche pas, que ça interprète ou que ça n’in-
terprète pas, que ça s’existentialise ou pas : il y a des systèmes mutationnels qui traversent complè-
tement les agencements dans un sens ou dans un autre. C’est donc cela l’appréciation d’une carto-
graphie, c’est l’appréciation de savoir : Qu’est-ce qu’on fait quand on parle avec un psychotique,
aveu un môme, ou avec son comparse, son compagnon ou sa compagne, qu’est ce qu’on fait ? Est-
on seulement dans ce registre des repérages systémiques attestables, est-on seulement dans des sys-
tèmes identificatoires qui risquent de s’effondrer, un seul système binaire existentiel qui fait que l’on
ne sait plus qui existe, ou ni quoi ni comment avec un effondrement d’autres systèmes de consis-
tance qui doivent être pris en considération.
Les ethnologues le disent cela, avec un sentiment de manier des choses mortelles, des destins mor-
tels ; des ethnologues ont dit souvent : on sait par avance que quelques soient nos bonnes intentions,
nos méthodologies, nos précautions, de toutes façons on tue la société à laquelle on est connecté,
c’est irréversible. On ne les tue pas forcément parce qu’on porte des maladies avec nous et des médi-
caments, on tue parce qu’il y a une interaction cartographique qui va faire exploser l’agencement.

A. – C’est le problème général de la recherche en sciences sociales, c’est-à-dire qu’il n’y a produc-
tion de connaissance que sur ce qui est en train de cesser d’exister.

Les séminaires de Félix Guattari / p. 13


Les séminaires de Félix Guattari / p. 14
Les séminaires de Félix Guattari / p. 15
FÉLIX GUATTARI

De la production
de subjectivité

L A PENSÉE CLASSIQUE TENAIT L’AME ÉLOIGNÉE de la matière


et l’essence du sujet à distance des rouages corporels. De
leur côté les marxistes opposaient les superstructures subjec-
tives aux rapports de production infrastructuraux. Comment
peut-on parler aujourd’hui de production de subjectivité ? Un
premier constat nous conduit à reconnaître que les contenus
de la subjectivité dépendent toujours plus d’une multitude de
systèmes machiniques. Aucun domaine d’opinion, de pensée,
d’images, d’affects, de narrativité ne peut désormais prétendre
échapper à l’emprise envahissante de « l’assistance par ordi-
nateur », des banques de données, de la télématique, etc. Dès
lors, on en vient même à se demander si l’essence du sujet
— cette fameuse essence, après laquelle la philosophie occi-
dentale court depuis des siècles — ne se trouve pas elle-même
menacée par cette nouvelle a machino-dépendance » de la
subjectivité. On sait le curieux mélange d’enrichissement et
d’appauvrissement qui en est résulté jusqu’à présent : une
apparente démocratisation de l’accès aux données, aux
savoirs, associée à une refermeture ségrégative de leurs ins-
tances d’élaboration ; une démultiplication des angles
d’approche anthropologiques, un brassage planétaire des cul-
tures, paradoxalement contemporains d’une montée des par-
ticularismes et des racismes ; une immense extension des
champs d’investigation technico-scientifiques et esthétiques
se déployant dans un contexte moral de grisaille et de désen-
chantement. Mais plutôt que de s’associer aux croisades à la

CHIMERES 1
FÉLIX GUATTARI

mode contre les méfaits du modernisme, plutôt que de prê- 1. Nano-seconde :


cher la réhabilitation des valeurs transcendentales en déroute 10-9 seconde ;
pico-seconde :
ou de s’abandonner aux délices désabusés du post-moder- 10-12 seconde.
nisme, on peut tenter de récuser le dilemme du refus crispé Sur tous les thèmes
ou de l’acceptation cynique de la situation. prospectifs évoqués
ici, voir « Rapport sur
1’état de la
Que les machines soient à même d’articuler des énoncés et technique », C.P.E.
d’enregistrer des états de fait au rythme de la nano-seconde Numéro spécial de
et peutêtre demain, de la pico-seconde (1), n’en fait pas pour Science et Technique
autant des puissances diaboliques qui menaceraient de domi- dirigé par
Thierry Gaudin.
ner l’homme.
En fait, celui-ci est d’autant moins fondé de se détourner
d’elles qu’elles ne sont, après tout, rien d’autre que des formes
hyperdéveloppées et hyperconcentrées de certains aspects de
sa propre subjectivité et, soulignons-le, justement pas des
aspects qui le polarisent sur les relations de domination et de
pouvoir. On aura lancé un double pont de l’homme vers la
machine et de la machine vers l’homme et, à travers cela se
laisseront mieux augurer de nouvelles et confiantes alliances
entre eux, quand on aura établi :
1. que les actuelles machines informationnelles et communi-
cationnelles ne se contentent pas de véhiculer des contenus
représentatifs mais qu’elles concourent également à la confec-
tion de nouveaux agencements d’énonciation (individuels
et/ou collectifs) ;
2. que tous les systèmes machiniques, à quelque domaine
qu’ils appartiennent — techniques, biologiques, sémiotiques,
logiques, abstraits — sont le support, par eux-mêmes, de
processus protosubjectifs, que je qualifierai de subjectivité
modulaire.

Je n’évoquerai ici que le premier volet de ces questions, me


réservant d’aborder le second, qui tourne autour des pro-
blèmes d’auto-référence, d’auto-transcendance, etc., dans
d’autres circonstances.
Avant d’aller plus avant nous devrons nous demander si cette
« entrée en machine » de la subjectivité — comme on disait
autrefois « entrer en religion » — est vraiment d’une absolue
nouveauté. Les subjectivités « précapitalistiques » ou
« archaïques » n’étaient-elles pas, elles aussi, déjà engendrées

CHIMERES 2
De la production de subjectivité

par diverses machines initiatiques, sociales, rhétoriques,


enchassées dans des institutions claniques, religieuses, mili-
taires, corporatives, etc. ? qu’ici je regrouperai sous la déno-
mination générale d’Équipements Collectifs de subjectivation.
Il en allait par exemple ainsi des machines monacales, qui
portèrent jusqu’à nous les mémoires de l’antiquité, en fécon-
dant au passage notre modernité. Qu’étaient-elles d’autre que
les logiciels, les « macroprocesseurs » du Moyen-Âge — les
néo-platoniciens ayant été, à leur façon, les premiers concep-
teurs d’une processualité capable de traverser le temps et les
stases. Et la Cour de Versailles, qu’était-elle d’autre, avec sa
gestion minutieuse des flux de pouvoir, d’argent, de prestige,
de compétence et ses étiquettes de haute précision, sinon une
machine délibérément conçue pour secréter une subjectivité
aristocratique de rechange, beaucoup plus soumise à la
royauté étatique que ne l’étaient celles des seigneuries de tra-
dition féodale et amorcant d’autres rapports d’assujettisse-
ment aux valeurs et aux mœurs des bourgeoisies montantes ?

Je ne puis ici, en deux temps trois mouvements, retracer l’his-


torique de ces Équipements Collectifs de subjectivation.
D’ailleurs, ni l’histoire ni la sociologie ne seraient, à mon
sens, vraiment en mesure de nous livrer les clefs analytico-
politiques des processus en jeu. Je voudrais seulement mettre
à jour quelques voi(x)(es) fondamentales — ici, le francais
permet de nouer homophoniquement le chemin et l’énoncia-
tion — que ces équipements ont produites et dont l’entrela-
cement demeure à la base des processus de subjectivation des
sociétés occidentales contemporaines. J’en distinguerai trois
séries :
1. Les voix de pouvoir, circonscrivant et circonvenant, de
l’extérieur, les ensembles humains, soit par coercition directe
et emprise panoptique sur les corps, soit par saisie imaginaire
des âmes ;
2. Les voix de savoir, s’articulant de l’intérieur de la subjec-
tivité aux pragmatiques technico-scientifiques et écono-
miques ;
3. Les voix de l’auto-référence, développant une subjectivité
processuelle, auto-fondatrice de ses propres coordonnées,
autoconsistancielle (que j’avais rapportée, naguère, à la

CHIMERES 3
FÉLIX GUATTARI

catégorie de « groupe-sujet ») ce qui ne l’empêche pas de


s’instaurer transversalement aux stratifications sociales et
mentales.
Pouvoirs sur les territorialités extérieures, savoirs déterrito-
rialisés sur les activités humaines et les machines et, enfin,
créativité propre aux mutations subjectives : ces trois voix,
bien qu’inscrites au cœur de la diachronie historique et
durement incarnées dans les clivages et ségrégations sociolo-
giques, ne cessent donc de s’entremêler dans d’étranges bal-
lets, alternant luttes à mort et promotion de figures nouvelles.

Relevons au passage que, dans notre perspective schizoana-


lytique d’élucidation des faits de subjectivation, il ne sera fait
qu’un usage très réservé des abords dialectiques, structura-
listes, systémistes et même généalogiques, au sens de Michel
Foucault. C’est que, selon moi, d’une certaine facon tous les
systèmes de modélisation se valent, tous sont acceptables,
mais uniquement dans la mesure où leurs principes d’intelli-
gibilité renoncent à toute prétention universaliste et admettent
qu’ils n’ont d’autre mission que de concourir à la cartogra-
phie de territoires existentiels, — impliquant des univers sen-
sibles, cognitifs, affectifs, esthétiques, etc. — et cela, sur des
aires et pour des périodes de temps bien délimitées. Ce rela-
tivisme n’est d’ailleurs nullement infamant d’un point de vue
épistémologique : il tient à ce que les régularités, les confi-
gurations plus ou moins stables, que les occurrences subjec-
tives donnent à déchiffrer, relèvent précisément et avant tout
des systèmes d’auto-modélisation évoqués plus haut avec la
troisième voix de l’auto-référence. Ici les chaînons discursifs
— d’expression comme de contenu — ne répondent plus que
de loin en loin, ou à contresens, ou par défiguration, aux
logiques ordinaires des ensembles discursifs. C’est dire, qu’à
ce niveau, tout est bon ! Toutes les idéologies, tous les cultes,
même les plus archaiques, peuvent faire l’affaire, puisqu’il ne
s’agit plus que de s’en servir à titre de matériaux existentiels.
La finalité première de leurs chaînes expressives n’est plus de
dénoter des états de fait ou de sertir dans des axes significa-
tionnels des états de sens, mais, je le répète, de mettre en acte
des cristallisations existentielles s’instaurant, en quelque
sorte, en decà des principes de base de la raison classique :

CHIMERES 4
De la production de subjectivité

ceux d’identité, de Tiers-exclu, de causalité, de raison suffi-


sante, de continuité… Le plus difficile à faire ressortir ici,
c’est que ces matériaux, à partir desquels peuvent s’enclen-
cher les processus d’auto-référence subjective, soient eux-
mêmes extraits d’éléments radicalement hétérogènes, pour ne
pas dire hétéroclites : rythmes de temps vécus, ritournelles
obsédantes, emblèmes identificatoires, objets transitionnels,
fétiches de toute nature… Ce qui s’affirme, lors de cette tra-
versée des régions de l’être et des modes de sémiotisation, ce
sont des traits de singularisation — sortes de coups de cachet
existentiels — qui datent, événementialisent, « contingen-
tent » les états de fait, leurs corrélats référentiels et les agen-
cements d’énonciation qui leur correspondent. Cette double
capacité des traits intensifs de singulariser et de transversali-
ser l’existence, de leur conférer, d’une part, une persistance
locale et, d’autre part, une consistance transversaliste — une
transistance — ne peut être pleinement saisie par les modes
rationnels de connaissance discursive : elle n’est donnée qu’à
travers une appréhension de l’ordre de l’affect, une saisie
transférentielle globale. Le plus universel s’y trouve conjoint
à la facticité la plus contingente ; le plus détaché des amarres
ordinaires du sens s’y trouve ancré à la finitude de l’être-là.
Mais diverses traditions de ce qu’on peut appeler un « ration-
nalisme borné » continuent d’entretenir une méconnaissance
systématique, quasi-militante, à l’égard de tout ce qui, au sein
de ces méta-modélisations, peut ainsi se référer à des univers
virtuels et incorporels, à tous les mondes flous de l’incerti-
tude, de l’aléatoire, du probable… Ce « rationnalisme borné »
a longtemps pourchassé, au sein de l’anthropologie, les modes
de catégorisation qu’il qualifiait de « pré-logiques », alors
qu’ils n’étaient, en réalité, que méta-logiques, para-logiques,
leurs objectifs étant essentiellement de donner consistance à
des agencements de subjectivité individuels et/ou collectifs.
Or il faudrait ici parvenir à penser un continnum qui irait des
jeux d’enfants, des ritualisations de bric et de broc, lors des
tentatives de recompositions psychopathologiques de mondes
« schizés », jusqu’aux cartographies complexes des mythes
et des arts, pour rejoindre, enfin les somptueux édifices spé-
culatifs des théologies et des philosophies qui ont cherché à
appréhender ces mêmes dimensions de créativité existentielle.

CHIMERES 5
FÉLIX GUATTARI

(Qu’il me suffise ici d’évoquer les « âmes oublieuses » de


Plotin ou le « moteur immobile » qui, selon Leibnitz, pré-
existe à toute dissipation de puissance.)

Mais revenons à nos trois voix primordiales. Notre problème


devient désormais de positionner convenablement la troi-
sième, celle de l’auto-référence, par rapport à celles des pou-
voirs et des savoirs. Je l’ai définie comme étant la plus
singulière, la plus contingente, celle qui ancre les réalités
humaines dans la finitude, et aussi la plus universelle, celle
qui opère les traversées les plus fulgurantes entre des
domaines hétérogènes. Il faudrait dire autrement : elle n’est
pas universelle au sens strict, elle est la plus riche en univers
de virtualité, la mieux fournie en lignes de processualité. Et
je vous prie, à ce point de mon exposé, de ne pas trop me faire
grief d’une pléthore de qualificatifs, d’un débordement de
sens de certaines expressions et, sans doute, d’un certain flou
de leur saisie cognitive : il n’y a pas, ici, d’autres recours
possibles !
Les voix de pouvoir et de savoir s’inscrivaient dans des coor-
données d’exo-référence qui en garantissaient un usage exten-
sif et une circonscription précise de sens. La Terre était le
référent de base des pouvoirs sur les corps et les populations,
tandis que le Capital était le référent des savoirs économiques
et de la maîtrise des moyens de production. Le Corps sans
organe, sans figure ni fond, de l’autoréférence, de son côté,
nous ouvre l’horizon tout différent d’une processualité consi-
dérée comme point d’émergence continue de toute forme de
créativité.
Je tiens à souligner que cette triade : Pouvoir territorialisé,
Capital de savoir déterritorialisé et Auto-référence proces-
suelle n’a d’autre ambition que d’éclairer certains problèmes
comme, par exemple, l’actuelle remontée des idéologies néo-
libérales ou d’autres archaïsmes encore plus pernicieux. Il
reste donc bien entendu que ce n’est pas à partir d’un modèle
aussi sommaire qu’on pourrait prétendre aborder les carto-
graphies de processus concrets de subjectivation. Disons qu’il
ne s’agit là que d’instruments d’une cartographie spéculative,
sans aucune prétention à l’égard d’une fondation structurale
universelle ni d’une efficience de terrain. Ce qui est une autre

CHIMERES 6
De la production de subjectivité

façon de rappeler que ces voix n’ont pas toujours existé et


qu’elles n’existeront sans doute pas toujours, du moins sous
une forme identique. Dès lors, il n’est peut-être pas sans per-
tinence de chercher à localiser leur émergence historique et
les franchissements de seuils de consistance qui devaient leur
permettre de se placer durablement sur l’orbite de notre
modernité.
On peut s’attendre à ce qu’une telle prise de consistance
s’appuie sur des systèmes collectifs de « mise en mémoire »
des données et des savoirs, mais également sur des disposi-
tifs matériels d’ordre technique, scientifique et esthétique. On
peut donc tenter de dater ces mutations subjectives fonda-
mentales, d’une part, en fonction de la naissance de grands
Équipements Collectifs religieux et culturels et, d’autre part,
de l’invention de nouveaux matériaux, de nouvelles énergies,
de nouvelles machines à cristalliser le temps et, enfin, de nou-
velles technologies biologiques. Je ne dis pas qu’il s’agisse là
d’infrastructures matérielles conditionnant directement la
subjectivité collective, mais seulement de composantes essen-
tielles à sa prise de consistance dans l’espace et le temps en
fonction de transformations techniques, scientifiques et
artistiques.

Ces considérations m’amènent donc à distinguer trois zones


de fractures historiques à partir desquelles, au cours du der-
nier millénaire, les trois composantes capitalistiques fonda-
mentales virent le jour :
A. L’âge de la chrétienté européenne, marqué par une nou-
velle conception des rapports entre la Terre et le Pouvoir ;
B. L’âge de la déterritorialisation capitalistique des savoirs
et des techniques, fondé sur des principes d’équivaloir géné-
ralisé ;
C. L’âge de l’informatisation planétaire, qui ouvre la possi-
bilité qu’une Processaalité créatrice et singularisante devienne
la nouvelle référence de base.
Précisons d’emblée, en ce qui concerne ce dernier point, que
peu d’éléments objectifs nous permettent encore d’escomp-
ter un tel virage de la modernité mass-médiatique oppressive
vers une ère postmédia qui donnerait toute leur portée aux
agencements d’autoréférence subjective. Il m’apparaît pour-

CHIMERES 7
FÉLIX GUATTARI

tant que ce n’est que dans le contexte des nouvelles


« donnes » de production de subjectivité informatique et télé-
matique que cette voix de l’auto-référence parviendra à
conquérir son plein régime. Évidemment, rien n’est acquis
d’avance ! Rien, dans ce domaine, ne saurait suppléer aux
pratiques sociales novatrices. I1 ne s’agit, ici, que de faire le
constat, qu’à la différence d’autres révolutions d’émancipa-
tion subjective — Spartakus, la Révolution francaise, la
Commune de Paris... —les pratiques individuelles et sociales
d’auto-valorisation et d’auto-organisation de la subjectivité,
aujourd’hui à portée de nos mains, sont en mesure, peut-être
pour la première fois dans l’histoire, de déboucher sur
quelque chose de plus durable que de folles et éphémères
effervescences spontanées, à savoir sur un repositionnement
fondamental de l’homme par rapport à son environnement
machinique et son environnement naturel (qui tendent
d’ailleurs à coïncider).

A. L’âge de la chrétienté européenne

Sur les ruines du Bas-Empire et de l’Empire carolingien s’est


érigée, en Europe occidentale, une figure nouvelle de subjec-
tivité qui peut être caractérisée par une double articulation :
1. avec des entités territoriales de base relativement auto-
nomes, de caractère ethnique, national, religieux, qui
devaient, au départ, constituer la texture de la segmentarité
féodale mais qui ont été appelées à se maintenir, sous d’autres
formes, jusqu’à nos jours ;
2. avec l’entité déterritorialisée de pouvoir subjectif portée par
l’Église catholique et structurée comme Equipement Collectif
à l’échelle européenne
À la différence des formules antérieures de pouvoir impérial,
la figure centrale du pouvoir n’est plus ici en prise directe,
totalitaire-totalisante, sur les territoires de base du socius et
de la subjectivité. La chrétienté, beaucoup plus précocément
que l’Islam, aura dû renoncer à constituer une unité orga-
nique. Mais la disparition d’un César en chair et en os et la
promotion, qu’on n’ose dire substitutive, d’un Christ déterri-
torialisé, loin d’affaiblir les processus d’intégration de la sub-
jectivité, les auront, au contraire, renforcés. Et il me semble

CHIMERES 8
De la production de subjectivité

que de la conjonction entre l’autonomie partielle des sphères


politique et économique propres à la segmentarité féodale et
ce caractère hyper-fusionnel de la subjectivité chrétienne
(manifeste avec les croisades ou l’adoption de codes aristo-
cratiques tels que « La Paix de Dieu » décrite par Georges
Duby) soient résultés une sorte de faille, d’équilibre méta-
stable, favorables à la prolifération d’autres processus égale-
ment partiels d’autonomie, qu’on retrouvera dans :
— la vitalité schismatique de la sensibilité et de la réflexion
religieuse, caractéristique de cette période ;
— l’explosion de créativité esthétique, en fait ininterrompue,
depuis lors ;
— le premier grand « redécollage » des technologies et des
échanges commerciaux, qualifiés par les historiens de « révo-
lution industrielle du XIème siècle » et qui fut corrélatif de
l’apparition de nouvelles figures d’organisation urbaine.

Qu’est-ce qui aura donné à cette figure ambiguë, instable, tor-


turée, le surcroit de consistance qui devait lui permettre de
survivre aux épouvantables épreuves historiques qui l’atten-
daient : les invasions barbares, les épidémies, les guerres per-
manentes ? Schématiquement, six séries de facteurs :
1. la promotion d’un monothéisme, qui devait se révéler, à
l’usage, assez souple, évolutif, relativement capable de
s’adapter aux positions subjectives particulières des barbares,
des esclaves, etc. Le fait que la souplesse d’un système de
référence idéologique devienne un atout fondamental pour lui
permettre de perdurer constituera une donnée de base qu’on
retrouvera à tous les carrefours importants de l’histoire de la
subjectivité capitalistique. (Que l’on songe, par exemple, à la
surprenante capacité d’adaptation du capitalisme contempo-
rain qui lui permet de littéralement phagocyter les économies
dites socialistes.) La consolidation des nouveaux patterns
éthico-religieux de l’Occident chrétien aboutira à la constitu-
tion d’un double marché parallèle de subjectivation : l’un de
refondation permanente, quels que soient ses déboires, de ter-
ritorialités de base, et de redéfinition des filiations et des
réseaux de suzeraineté ; l’autre de prédisposition à une libre
circulation des flux de savoir, de signes monétaires, de figures
esthétiques, de technologie, de biens, de personnes, etc.,

CHIMERES 9
FÉLIX GUATTARI

frayant l’assomption de la seconde voix capitalistique


déterritorialisée.
2. la mise en place d’un quadrillage culturel des populations
chrétiennes par un nouveau type de machine religieuse, repo-
sant, en particulier, sur les écoles paroissiales créées par
Charlemagne et qui survecurent à la disparition de son
Empire ;
3. l’instauration, dans la longue durée, de corps de métiers, de
guildes, de monastères, d’ordres religieux… comme autant
de « banques de données » des savoirs et des techniques de
l’époque ;
4. la généralisation de 1’usage du fer et des moulins à éner-
gie naturelle ; le développement de mentalités artisanales et
urbaines. Mais ce premier essor du machinisme, il faut le sou-
ligner, ne s’implanta que de facon en quelque sorte parasi-
taire, « enkystée », au sein des grands agencements humains
sur lesquels continuèrent de reposer l’essentiel des grands sys-
tèmes de production. En d’autres termes, on ne sort pas
encore ici d’un rapport fondamental homme/outil ;
5. 1’apparition des premières machines opérant une intégra-
tion subjective beaucoup plus poussée :
— les horloges qui battent, dans toute la chrétienté, les mêmes
heures canoniales ;
— l’invention, par étapes, de musiques religieuses asservies
à un support scriptural ;
6. les sélections d’espèces animales et végétales, qui seront à
la base de l’essor quantitatif des paramètres démographiques
et économiques et, par conséquent, du redimensionnement
des agencements en question.
En dépit, ou à cause, des colossales pressions — de refoule-
ment territorial mais aussi d’acculturations enrichissantes —
exercées, d’un côté, par l’Empire byzantin relayé par l’impé-
rialisme arabe et, d’un autre, par les puissances barbares et
nomades — porteuses, en particulier, d’innovations métallur-
giques — le bouillon de culture de la chrétienté proto-capita-
listique parviendra à une stabilisation relative (mais de longue
durée) de ses trois pôles fondamentaux de subjectivation aris-
tocratique, religieux et paysan, régentant les relations de pou-
voirs et de savoir. Ainsi les « poussées machiniques » liées au
développement urbain et à l’essor des technologies civiles et

CHIMERES 10
De la production de subjectivité

militaires se trouveront-elles à la fois encouragées et endi-


guées. Cette sorte d’état de nature des rapports entre l’homme
et l’outil continuera de hanter jusqu’à nos jours les paradigmes
de reterritorialisation du type « Travail, Famille, Patrie ».

B. L’âge de la déterritorialisation capitalistique


des savoirs et des techniques

Cette seconde composante de la subjectivité capitalistique


s’affirmera principalement à partir du XVIIIème siècle. Elle
sera marquée par un déséquilibre croissant des rapports
homme/machine. L’homme y perdra des territorialités
sociales qu’il pensait être, jusque là, inamovibles. Ses repères
de corporéité physique et sociale s’en trouveront profondé-
ment bouleversés. L’univers de référence du nouvel échan-
gisme généralisé ne sera plus une territorialité segmentaire,
mais le Capital comme mode de reterritorialisation sémio-
tique des activités humaines et des structures bouleversées par
les processus machiniques. Auparavant, c’était le Despote
réel, ou le Dieu imaginaire, qui servait de clef de voûte opé-
rationnelle à la recomposition locale de territoires existentiels.
À présent, ce sera une capitalisation symbolique de valeurs
abstraites de pouvoir, portant sur des savoirs économiques et
technologiques, articulés à deux classes sociales déterritoria-
lisées et conduisant à une équivalence généralisée entre tous
les modes de valorisation des biens et des activités humaines.
Un tel système ne parviendra à conserver une consistance his-
torique que pour autant qu’il restera engagé dans une sorte de
perpétuelle course en avant et par une relance constante de
ses enjeux. La nouvelle « passion capitalistique » balayera
tout sur son passage : en particulier les cultures et les territo-
rialités qui avaient réussi, tant bien que mal, à échapper aux
rouleaux compresseurs du christianisme. Les principaux fac-
teurs de consistance de cette composante sont :
1. Une pénétration générale du texte imprimé dans l’ensemble
des rouages de la vie sociale et culturelle, corrélative d’un cer-
tain affaissement des performances de communication orales
directes, mais qui, en contre-partie, autorisera une beaucoup
plus grande capacité d’accumulation et de traitement des
savoirs ;

CHIMERES 11
FÉLIX GUATTARI

2. le primat de 1’acier et des machines à vapeur qui démulti-


plieront la puissance de pénétration des vecteurs machiniques,
aussi bien sur terre, sur mer, dans l’air, que dans l’ensemble
des espaces technologiques, économiques et urbanistiques ;
3. une manipulation du temps qui se retrouvera littéralement
vidé de ses rythmes naturels par :
— des machines chronométriques, qui conduiront au qua-
drillage taylorien de la force de travail ;
— des techniques de sémiotisation économique, par exemple
par les moyens de monnaies de crédit, qui impliquent une vir-
tualisation générale des capacités d’initiative humaine et un
calcul prévisionnel portant sur les domaines d’innovation —
sortes de traites tirées sur le futur — qui permettent d’élargir
indéfiniment l’imperium des économies de marché ;
4. les révolutions biologiques, à partir des découvertes pasto-
riennes, qui lieront de plus en plus l’avenir des espèces
vivantes au développement des industries biochimiques.

Dès lors l’homme se retrouve dans une position d’adjacence


quasi parasitaire à l’égard des phylum machiniques. Chacun
de ses organes, de ses rapports sociaux se verront, en somme
redécoupés, pour être ré-affectés, surcodés, en fonction des
exigences globales du système. (C’est dans l’œuvre de
Léonard de Vinci, de Bosch et surtout d’Arcimboldo que l’on
trouvera les représentations les plus saisissantes et prémoni-
toires de ces remaniements corporels.)
Ce qui est paradoxal, avec ce fonctionnalisme des organes et
facultés humaines et son régime d’équivaloir généralisé des
systèmes de valorisation, c’est que, tout en se référant obsti-
nément à des perspectives universalisantes, il n’a jamais pu
aboutir, historiquement, à autre chose qu’à des replis sur lui-
même, des reterritorialisations d’ordre nationaliste, classiste,
corporatiste, raciste, paternaliste… le ramenant inexorable-
ment et, quelquefois, caricaturalement, aux voies de pouvoir
les plus conservatrices. L’« Esprit des Lumières », qui a mar-
qué l’avènement de cette seconde figure de la subjectivité
capitalistique devait, en fait, rester doublé d’un indécrottable
fétichisme de profit — formule libidinale de pouvoir spécifi-
quement bourgeoise qui, pour s’être démarquée des anciens
systèmes emblématiques de contrôle sur les territoires, les

CHIMERES 12
De la production de subjectivité

personnes et les biens par le recours à des médiations plus


déterritorialisées, n’en a pas moins secrété l’arrière-fond sub-
jectif le plus oblus, le plus asocial et le plus infantilisant.
Quelles que soient donc les apparences de liberté de pensée
dont le nouveau monothéisme capitalistique a aimé se draper,
il a toujours présupposé une emprise archaïsante et irration-
nelle sur la subjectivité inconsciente, par le biais, en particu-
lier, de dispositifs de responsabilisation et de culpabilisation
hyper-individués qui, poussés à leur paroxysme, conduisent
aux compulsions auto-punitives et aux cultes morbides de la
faute, parfaitement répertoriés dans l’univers kafkaïen.

C. L’âge de l’informatique planétaire

Ici, les pseudo-équilibres précédents se trouveront rompus


dans un tout autre sens. Maintenant c’est la machine qui va
passer sous le contrôle de la subjectivité, pas d’une subjecti-
vité humaine reterritorialisée, mais d’une subjectivité machi-
nique d’un nouveau genre. Quelques caracteristiques de la
prise de consistance de ce nouvel âge :
1. Les médias et les télécommunications tendent à y « dou-
bler » les anciens rapports oraux et scripturaux. Il est à noter
que la polyphonie qui en résultera n’associera plus seulement
des voix humaines mais aussi des voix machiniques, avec les
banques de données, l’intelligence artificielle, etc. L’opinion
et le goût collectif, de leur côté, seront travaillés par des dis-
positifs statistiques et de modélisation tels que ceux qui sont
produits par la publicité et l’industrie cinématographique.
2. Les matières premières naturelles s’effacent peu à peu
devant une multitude de nouveaux matériaux fabriqués sur
commande par la chimie (matières plastiques, nouveaux
alliages, semi-conducteurs, etc.). L’essor de la fission
nucléaire et, demain, de la fusion, laisse augurer un élargis-
sement considérable des ressources énergétiques, à moins
qu’il ne conduise à des désastres irréversibles pour causes de
pollution ! Ici comme ailleurs tout dépendra des capacités de
réappropriation collective des nouveaux agencements
sociaux.
3. Avec la temporalité mise en œuvre par les micro-proces-
seurs des quantités énormes de données et de problèmes peu-

CHIMERES 13
FÉLIX GUATTARI

vent être traitées dans des laps de temps minuscules, de sorte


que les nouvelles subjectivités machiniques ne cessent de
prendre de l’avance sur les défis et les enjeux auxquels elles
sont confrontées.
4. L’engineering biologique, de son côté, ouvre la voie à un
remodelage indéfini des formes vivantes, qui peut également
conduire à modifier radicalement les conditions de vie sur la
planète et, par conséquent, toutes les références ethnologiques
et imaginaires qui lui sont afférentes.

La question qui ici revient de facon lancinante, c’est de savoir


pourquoi les immenses potentialités processuelles portées par
toutes ces révolutions informatique, télématique, robotique,
bureautique, biotechnologique… n’aboutissent encore,
jusqu’à présent, qu’à un renforcement des systèmes antérieurs
d’aliénation, à une massmédiatisation oppressive, à des poli-
tiques consensuelles infantilisantes. Qu’est-ce qui permettra
qu’elles débouchent enfin sur une ère post-média, les déga-
geant des valeurs capitalistiques ségrégatives et donnant leur
plein essor aux amorces actuelles de révolution de l’intelli-
gence, de la sensibilité et de la création ?
Diverses variétés de dogmatismes prétendent trouver une
issue à ces problèmes en affirmant violemment, au détriment
des deux autres, l’une de ces trois voix capitalistiques. Il y a
ceux qui rêvent, en matière de pouvoir, d’en revenir aux légi-
timités d’antan, aux circonscriptions bien délimitées de
peuple, de race, de religion, de caste, de sexe…
Paradoxalement, les néo-staliniens et les sociodémacrates, qui
ne peuvent penser le socins que dans le cadre d’une insertion
rigide au sein des structures et des fonctions étatiques, sont à
classer dans cette catégorie. I1 y a ceux que leur foi dans le
capitalisme conduit à justifier tous les ravages de la moder-
nité — sur l’homme, la culture, l’environnement… —parce
qu’ils estiment qu’en dernier ressort, ils sont porteurs de bien-
faits et de progrès. Il y a ceux, enfin, que leurs phantasmes de
libération radicale de la créativité humaine finirent par relé-
guer dans une marginalité chronique, dans un monde de faux-
semblants, ou qui retournèrent chercher refuge derrière un
socialisme ou un communisme de façade.

CHIMERES 14
De la production de subjectivité

Il nous appartient, au contraire, de tenter de repenser ces trois


voix dans leur nécessaire intrication. Aucun engagement dans
les phylum créateurs de la troisième voix n’est tenable sans
que ne se créent, concurremment, de nouvelles territorialités
existentielles qui, pour ne plus relever de l’ethos post-caro-
lingien, n’en appellent pas moins des dispositions protectives
à l’égard de la personne, de l’imaginaire et la constitution
d’un environnement de douceur et dévouement. Quant aux
méga-entreprises de la seconde voix, aux grandes aventures
collectives industrielles et scientifiques, à la gestion de grands
marchés de savoir, ils conservent aussi, à l’évidence, toute
leur légitimité. Mais à la condition, toutefois, que soient redé-
finies leurs finalités, qui demeurent aujourd’hui désespéré-
ment sourdes et aveugles aux vérités humaines. Suffit-il
encore de prétendre que ce soit seulement le profit ? Quoi
qu’il en soit, la finalité de la division du travail, comme celle
des pratiques sociales émancipatrices, devra bien finir par être
recentré sur un droit fondamental à la singularité, sur une
éthique de la finitude, d’autant plus exigeante à l’égard des
individus et des entités sociales qu’elle est moins capable de
fonder ses impératifs sur des principes transcendants. On voit
ici que les univers de référence éthico-politiques sont appelés
à s’instaurer dans le prolongement des univers esthétiques,
sans que personne ne soit pour autant autorisé à parler ici de
perversion ou de sublimation. On remarquera que les opéra-
teurs existentiels portant sur ces matières éthico-politiques,
au même titre que les opérateurs esthétiques, impliquent
d’inévitables passages par des points de rupture de sens, des
engagements processuels irréversibles, dont les actants, le
plus souvent, sont incapables de rendre des comptes à qui que
ce soit, pas même à eux-mêmes, ce qui les expose y compris
à des risques de folie. Seule une prise de consistance de la
troisième voix, dans le sens de l’auto-référence — le passage
de l’ère consensuelle médiatique à une ère dissensuelle post-
médiatique — permettra à chacun d’assumer pleinement ses
potentialités processuelles et peut-être de transformer cette
planète, vécue aujourd’hui comme un enfer par les quatre cin-
quièmes de la population, en un univers d’enchantements
créateurs.

CHIMERES 15
FÉLIX GUATTARI

J’imagine que ce langage sonnera creux à nombre d’oreilles


blasées, et que les moins mal intentionnés taxeront mes pro-
pos d’utopiques. Oui, I’utopie n’a pas bonne presse
aujourd’hui, même quand elle acquiert une charge de réalisme
et d’efficience, comme celle que lui confèrent les Grünen en
Allemagne. Mais qu’on ne s’y trompe pas, ces questions de
production de subjectivité ne concernent plus seulement une
poignée d’illuminés. Regardez bien au Japon, le modèle des
modèles des nouvelles subjectivités capitalistiques ! On n’a
pas assez souligné qu’un des ingrédients essentiels du cock-
tail-miracle qu’on y présente aux visiteurs, consiste dans le
fait que la subjectivité collective, qui y est massivement pro-
duite, associe les composantes les plus « high tech » à des
archaïsmes hérités de la nuit des temps. Là aussi on trouve la
fonction reterritorialisante d’un monothéisme ambigu — le
shinto-boudhisme, mélange d’animisme et de puissances uni-
verselles — qui concourt à l’établisæment d’une formule
souple de subjectivation, laquelle, il est vrai, nous fait sortir
bien loin de l’épure triadique des voies chrétiennes-capitalis-
tiques. Il faudrait creuser !

Mais considérons plutôt, à un autre extrême, le cas du Brésil.


Voilà un pays où les phénomènes de reconversions des sub-
jectivités archaïques ont pris une tout autre tournure. On sait
qu’une proportion considérable de la population y végète dans
une telle misére qu’elle échappe, de fait, à l’économie moné-
taire, ce qui n’empéche pas son industrie d’être classée au
sixième rang de celles des puissances occidentales. Dans cette
société, duale s’il en est, on assiste à un double balayage de
la subjectivité : d’un côté par une vague yankee passablement
raciste — n’en déplaise à certains — qui se trouve véhiculée
par un des réseaux télévisuels les plus puissants du monde et,
d’un autre côté, par une vague de caractère animiste, avec des
religions syncrétiques comme le Candomblé, plus ou moins
héritées du fond culturel africain, et qui tendent à sortir de leur
cantonnement originaire au sein des populations noires pour
contaminer l’ensemble de la société, y compris les milieux les
plus huppés de Rio et Sao Paolo. Il est impressionnant de voir
combien, dans ce contexte, l’imprégnation mass-médiatique
précède l’acculturation capitalistique. Et savez-vous ce qui

CHIMERES 16
De la production de subjectivité

s’est passé quand le Président Sarnay a voulu porter un coup


décisif à l’inflation qui avait atteint jusqu’à 400 % par an ? Il
est allé à la télévision ; il a brandi un papier devant les camé-
ras et il a déclaré qu’à partir de l’instant où il signerait le
décret-loi qu’il tenait en main, chacun de ceux qui le regar-
daient deviendrait son représentant personnel et aurait le droit
de mettre en état d’arrestation les commerçants ne respectant
pas les tarifications officielles. I1 paraît que ça a été redouta-
blement efficace. Mais au prix de quelle régression en matière
de droit !

L’impasse subjective du capitalisme de la crise permanente


(le Capitalisme Mondial Intégré) paraît totale. I1 sait que les
voix de l’auto-référence sont indispensables à son expansion
et donc à sa survie ; mais tout le porte, cependant, à enrayer
leur prolifération. Une sorte de Surmoi — la grosse voix caro-
lingienne — ne rêve que de les écraser en les reterritorialisant
sur ses images archaïques. Mais, pour essayer de sortir de ce
cercle vicieux, tentons, à présent, de resituer nos trois voix
capitalistiques par rapport aux coordonnées géo-politiques en
usage pour hiérarchiær les grands ensembles subjectifs, en
premier, second et tiers-monde. Pour la subjectivité de
l’Occident chrétien tout était (et, inconsciemment, reste)
simple : elle ne souffre aucun cadrage ni de latitude, ni de lon-
gitude. Elle est le centre transcendant autour duquel tout est
tenu de tourner. De leur côté, les voix du Capital n’ont cessé
de filer en avant, d’abord vers l’Ouest après d’insaisissables
« nouvelles frontières » et, plus récemment, vers l’Est à la
conquête de tout ce qui est advenu des anciens empires asia-
tiques — Russie comprise. Seulement cette course folle
touche à son terme avec la Californie d’un côté et le Japon de
l’autre. La seconde voie du Capital est bouclée, le monde s’est
referrné et le système est saturé. (La dernière puissance à s’en
apercevoir, ce sera sans doute la France, perchée sur son atoll
de Mururoa !) Dès lors, c’est peut-être sur l’axe Nord-Sud que
se jouera le sort de la troisième voix de l’auto-référence. C’est
ce que j’aimerais appeler : le compromis barbare. L’ancien
limes de délimitation de la barbarie s’est irrémédiablement
délité, déterritorialisé. Les derniers bergers du monothéisme
ont perdu leurs troupeaux car la nouvelle subjectivité n’est

CHIMERES 17
FÉLIX GUATTARI

plus d’une nature telle qu’on puisse la rassembler. Et puis


c’est maintenant le Capital qui commence à éclater en poly-
vocité animiste et machinique. Ne serait-ce pas un retourne-
ment fabuleux que les vieilles subjectivités africaines,
pré-colombiennes, aborigènes… deviennent le recours ultime
de la réappropriation subjective de l’auto-référence machi-
nique ? Ces mêmes nègres, ces mêmes indiens, ces mêmes
océaniens dont tant d’ancêtres choisirent la mort plutôt que la
soumission aux idéaux de pouvoir, d’esclavagisme puis
d’échangisme, de la chrétienté et du capitalisme ?

Et, pour finir, je souhaite qu’on ne me fasse pas non plus


objection du caractère par trop exotique de mes deux derniers
exemples. Même dans un pays du Vieux Continent, comme
l’Italie, on constate que, depuis quelques années, au sein d’un
triangle Nord-Est-Centre, une multitude de petites entreprises
familiales se sont mises à vivre en symbiose avec les filières
industrielles de pointe de l’électronique et de la télématique.
C’en est au point que si un Silicon Valley à l’italienne doit
voir le jour, ce sera grâce à la reconversion d’archaïsmes sub-
jectifs ayant leur origine dans les antiques structures patriar-
cales de ce pays. Et peut-être n’ignorez-vous pas que certains
prospectivistes, qui ne sont nullement des fantaisistes, pré-
tendent que certains pays méditerranéens, comme l’Italie et
l’Espagne, sont appelés à dépasser, en quelques décennies, les
grands pôles économiques de l’Europe septentrionale. Alors,
voyez-vous, en matière de rêve et d’utopie l’avenir reste lar-
gement ouvert ! Mon vœu est que tous ceux qui demeurent
attachés à l’idée de progrès social — pour qui le social n’est
pas devenu un leurre, un « semblant » — se penchent sérieu-
sement sur ces questions de production de subjectivité. La
subjectivité de pouvoir ne tombe pas du ciel ; il n’est pas ins-
crit dans les chromosomes que les divisions du savoir et du
travail doivent nécessairement aboutir aux atroces ségréga-
tions que connaît aujourd’hui l’humanité. Les figures incons-
cientes du pouvoir et du savoir ne sont pas des universaux.
Elles sont attachées à des mythes de référence profondément
ancrés dans la psyché, mais qu’on peut aussi infléchir dans
des voies libératrices. La subjectivité demeure aujourd’hui
massivement contrôlée par des dispositifs de pouvoir et de

CHIMERES 18
De la production de subjectivité

savoir qui mettent les innovations techniques, scientifiques et


artistiques, au service des figures les plus rétrogrades de la
socialité. Et pourtant, d’autres modalités de production sub-
jective — celles-là processuelles et singularisantes — sont
concevables. Ces formes alternatives de réappropriation exis-
tentielle et d’auto-valorisation peuvent devenir demain la rai-
son de vie des collectivités humaines et des individus qui
refusent de s’abandonner à l’entropie mortifère caractéristique
de la période que nous traversons.

CHIMERES 19
Les séminaires
de Félix Guattari 01.10.1985
Félix Guattari

Donc moi je reviens toujours à mon problème depuis des années, je ne sais pas si vous en avez
pris votre parti, j’essaye toujours de poser la question : qu’est-ce que ça veut dire cette histoire
d’analyse, analyse de quoi ? et, au fur et à mesure qu’on avance (ou qu’on fait du sur place, je ne
sais pas…), ma référence à Freud ne fonctionne plus du tout comme référence à un corps de savoir
mais cela apparait plutôt comme référence à un événement. un événement, la création d’un nou-
veau genre, comme un genre littéraire, genre de performance théâtrale, un nouveau paradigme de
production de subjectivité.

Le cadrage de cette problématique évidemment ne se fait pas uniquement dans l’expérience ana-
lytique mais cette expérience analytique, ce nouveau genre à mon avis éclaire, a un effet d’éclai-
rage rétroactif sur d’autres problématiques de la subjectivité, à d’autres niveaux dans le champ
social, institutionnel, au niveau des finalités économiques, etc. C’est disons la problématique de
ce que pourraient être des producteurs et des analyseurs de subjectivité qui prennent en compte
un certain nombre de dimensions de singularité. De proche en proche la problématique s’enrichit :
qu’est-ce qui peut spécifier une production de subjectivité qui ne soit pas sous le coup de la
logique de l’équivaloir généralisé, des valeurs de redondance, d’une sorte d’égalitarisme, de
« communisme » des explications, et qui donne place à la dimension productive de subjectivité,
qu’il s’agisse de production dans le domaine linguistique, poëtique ou de l’art lyrique, etc.

C’est d’ailleurs un problème, on le sent bien, qui n’est pas exprimé toujours dans ces termes de
la problématique analytique mais qui existe y compris au niveau très flou, très vague des équipe-
ments collectifs. On voit, par exemple, les crédits fantastiques qui sont alloués à des institutions
comme l’opéra pour maintenir un certain type d’art lyrique qui, sans cela, s’affaisserait et dispa-
raitrait. Il y a un certain nombre de productions de subjectivité qui relèvent du patrimoine, mais
d’un patrimoine complètement gélé, alors qu’au fond la question est de savoir comment on peut
faire encore aujourd’hui de l’art lyrique ? est-ce que cela a encore une singularité au niveau de la
production elle-même ? Mais on gèle le problème. D’une certaine façon, les instituts de psycha-
nalyse sont comme des consevatoires. où des musées : on essaye de maintenir dans un bloc de
glace un certain type de production de subjectivité, car ils désignent un événement qui les a vu.
naître, mais cet événement n’est pas opératoire, il n’est pas en position d’être producteur d’un
processus de singularisation.

Une deuxième remarque : une de mes intuitions – et je m’aperçois que je tourne toujours autour
du même problème – , un des premiers articles que j’avais écrit, c’était au sujet d’une réunion qui
s’appelait, à La Borde, le S.C.A.J. (Sous Commission des Activités Journalières), et j’avais pris
le thème de l’appel à cette réunion qui consistait à passer dans les salles-à-manger, les chambres
et partout, en disant :.« le scaj messieurs-dames ! » et je disais qu’au fond, l’efficace de cette
réunion, le fait qu’elle persistait pendant des années et qu’elle présentait un attrait de libido col-
lective résidait beaucoup plus dans le caractère de parole vide ou de ritournelle (je n’avais pas
l’expression à ce moment là) que dans les enjeux ou le contenu qui, la plupart du temps, étaient
complètement stéréotypés. Ou vous avez aussi une formule que j’aime bien dans le jeu des 1.000
francs de Lucien Jeunesse : « Si vous le voulez bien, à demain… ». « Si vous le voulez bien… »,

Les séminaires de Félix Guattari / p. 1


on voit que la formule est reprise ailleurs. On voit donc le rôle de ritournelle qui déclenche une
sorte d’univers, de cadrage, de scène et qui correspondent à une production de subjectivité d’ordre
collectif. Mais alors ce serait intéressant de faire une « zoologie » de ces ritournelles. Il y aurait
des ritournelles qui sont même inarticulées, les grognements de Lacan, « Hen » ! Ses grognements
ça remplaçait toutes les interprétations possibles, et ils ont essaimé, les soupirs lacaniens , chez
tous les analystes de l’Ecole Freudienne, de proche en proche. Cela, c’est vraiment le degré zéro
de la ritournelle ; il y a des ritournelles plus élaborées : par exemple, Archibald de la Cruz, les
petites musiques déclenchantes. C’est intéressant, parce que là vraiment c’est un niveau psycho-
pathologique très bas, mécanique, presque pavlovien. Il y a des ritournelles beaucoup plus sophis-
tiquées comme celle de Vinteuil qui débouche sur une multiplicité, un carrefour, beaucoup plus
insaisissable qui se déroule de façon diachronique. Ritournelles militantes, etc. Ce qui fonction-
ne dans la ritournelle, ce n’est pas un message, la transmission d’un message, ce n’est donc pas
la fonction de la discursivité en tant qu’elle se développe dans des axes syntagmatiques, paradig-
matiques, mais c’est un déclenchement diagrammatique existentiel. C’est autour de cela que je
voudrais parler aujourd’hui.

C’est un « on y est ! », indépendamment de la quantité de discursivité, de la quantité de message


qui est allouée par ailleurs. Je prétends essayer de repenser l’ensemble des expériences analy-
tiques à travers cette problématique de la diagrammatique existentielle, et la déblayer de tout cet
enrobage interprétatif. Et même plus, je prétends que le travail analytique consiste précisément à
défaire les dimensions interprétatives herméneutisantes de l’analyse pour construire ce type de
ritournelle. Toute la question est de savoir que ce type de ritournelle n’est pas, en tant que tel, por-
teur d’un processus de libération. Ce peut être aussi une ritournelle qui aboutit à un microfascis-
me affectif ; et en particulier, on pourrait ainsi interpréter que l’accomplissement analytique c’est
la technique du silence, ou à la limite la technique de la séance qui dure une minute, puisque fina-
lement la séance est affectée dans la plus grande concentration discursive possible. Seulement il
faut voir à ce moment là toutes les implications micropolitiques.

Je voudrais autour de cette diagrammatique existentielle aborder quelques points, je ne suis pas
sur de les aborder tous là : – Je voudrais poser sur ces problèmes de ritournelle diagrammatique
la question des matériaux dont on a besoin pour soutenir cette question, à mon avis . D’abord, du
concept de déterritorialisation et d’étagement de cette déterritorialisation ; autrement dit, de la
déterritorialisation différentielle. – Deuxièmement, de repenser la problématique du sens en
termes de sens machinique ou de noeud machinique de sens qui englobe l’ensemble des produc-
tions sémiotiques et qui ne se rabat pas, ne se résume pas sur des productions sémiologiques lin-
guistiques. Troisièmement, la problématique des synapses, synapses d’univers (et c’est là que je
vais insister plus particulièrement aujourd’hui) ; et ensuite la question des deux logiques du réfé-
rent la logique du référent sémiotique et la logique du référent des pragmatiques existentielles,
qui pose précisément la question des paradoxes que Mony avait posée.
– Ensuite la question des seuils de consistance existentielle, transistance-persistance, ensuite les
problématiques que j’appelle les subjectités, et ensuite les problèmes de cartographie et de trans-
fert , et en dernier lieu ce que j’appelle le cycle diagrammatique, qui à partir des quatre entités,
toujours les mêmes (flux, phylums, territoires et univers) aboutit à cette problématique spécifique
diagrammatique. Je donne l’ensemble des questions, je ne sais pas si je pourrais tout traiter mais
enfin c’est pour le signaler.

Premièrement, étagement des niveaux de déterritorialisation. La problématique des ritournelles


dans la psychanalyse était celle, peut-on dire, qui a abouti à l’objet partiel. En un sens, l’objet par-

Les séminaires de Félix Guattari / p. 2


tiel joue comme une ritournelle corporéisée, un point irréductible où la question du sens reste en
suspens, qui joue comme un ombilic, et à partir duquel se réorganisent les constellations, les stra-
tégies symptômatiques, les transferts, toute l’économie subjective. Le problème pour moi, c’est
justement de ne pas en rester à ce niveau du type territorialisé de l’objet partiel, de ne pas rabattre
les formations symptômatologiques, sublimatoires ou autres sur l’objet partiel, de réhabiliter le
symptôme et de les faire fonctionner dans leur registre particulier de déterritorialisation et de les
faire jouer les uns par rapport aux autres dans des rapports que j’appelle de déterritorialisation
relative. Coefficient relatif de déterritorialisation. Cela veut dire que, à côté des objets partiels, le
problème c’est de faire rentrer tous les autres types possibles d’objets partiels, que j’appelle donc
ritournelles, le problème c’est de faire rentrer aussi les objets hyper-complexes, qui seront des
objets problématiques, micropolitiques, etc., et qui jouent exactement dans ce même type de fonc-
tion d’objet partiel, c’est-à-dire dans le système de ritournelle, à savoir que elles ne sont pas éche-
lonnées, elles ne sont pas prises dans le même registre de déterritorialisation et qu’elles jouent les
unes par rapport aux autres entre ces registres, dans des rapports de transversalité qui seront pré-
cisément la problématique des synapses et des machines abstraites.

J’avais, si vous vous souvenez, posé un tableau avec les champs du possible, les champs des réels,
l’actuel et le virtuel. Virtuel non discursif, l’actuel discursive, les coordonnées d’espace, de temps,
d’énergie, des champs de possible, des champs d’actuation réels et cela nous donnait les catégo-
ries : territoires existentiels, phylums machiniques, flux, univers incorporels. Vous vous souvenez
que cette machine qui, pour moi, joue aussi comme machine problématique, ne jouait pas seule-
ment dans mon discours ici, mais jouait aussi dans mes productions oniriques et je me suis heur-
té pendant des séances et des séances au fait que je cherchais une dissymétrie dans ce système et
que cela a été tout un problème. Ce passage dissymétrique que j’évoque puisque ça a été un peu
le travail de l’année dernière, c’est le rapport modulaire, le rapport de contrainte qui s’inscrit entre
les territoires existentiels et les flux, et les rapports, alors deux types de rapports : les rapports soit
de noeuds machiniques, soit de synapses entre les phylums et les univers, de sorte que j’ai fait
casser la symétrie de ce schéma et qu’on a abouti à un système où on a les rapports territoires et
flux, ces types de rapports que j’appelle modulaires vous les retrouvez là, c’est la façon dont des
territoires existentiels partiels articulent des flux, qui sont les uns par rapport aux autres en sys-
tèmes multiples d’articulation. Par exemple, la première articulation c’est une articulation entre
un système de monème et un système de phonème, étant bien entendu qu’il y a aussi N systèmes
d’articulation sémiotique, N modules de sémiotisation qui vont faire l’actuation de la réalité ; ça
veut dire le fait que des territoires subjectifs, existentiels, virtuels s’articulent sur les flux. Il y a
donc autant de modes de territoires existentiels qu’il y a de systèmes modulaires. Le développe-
ment dans cette direction de la composition d’effets de sens, ça donne le domaine des flux, (des
« phi »), par détachements successifs selon une logique que j’ai qualifiée comme celle des
ensembles discursifs.

Tandis que de l’autre côté, il n’y a aucun régime de profondeur, il n’y a aucune structure profon-
de, mais il y a un plan de consistance qui rend immédiatement coalescent les territoires existen-
tiels et leurs pseudo-référents que constituent les univers.

Maintenant le problème se trouvera posé de savoir quels types de rapports entretiennent ces phy-
lums machiniques et ces univers. Et c’est là qu’on trouve la dissymétrie puisque l’on a deux types
de problèmes : soit des rapports contraints qui sont ceux des noeuds machiniques, à savoir qu’une
formule machinique contrôle l’agencement de tel module biologique, sémiologique de telle natu-
re, à la limte urbanistique, socio…, etc., et donc organise, a mis sous sa coupe l’équation des arti-
culations modulaires, exactement comme, par exemple, une cellule de direction dans une entre-

Les séminaires de Félix Guattari / p. 3


prise contrôle les différents ateliers. Pour aboutir à un certain type d’objets, à un certain type de
fabrication.

Ces systèmes là sont donc, disons, pyramidaux, donc directement organisés comme cela. La pro-
blématique des synapses va apparaitre selon une toute autre logique, et on reviendra sur les pro-
blématiques logiques que ça pose tout de suite après. on va avoir (Cf. schémas) des niveaux de
déterritorialisation. Ça c’est un niveau de territorialisation existentielle : c’est le rapport flux/ter-
ritoire; et l’on va avoir des niveaux de déterritorialisation : une déterritorialisation, par exemple,
biologique, ou d’ordre social, d’ordre linguistique, d’ordre esthétique, déterritorialisations qui
vont s’établir par strates et l’on va avoir des noeuds de déterritorialisation qui vont contrôler cer-
tains modules, certains se chevauchant, d’autres se croisant, etc. Le module ultime étant un point
d’articulation capitalistique qui tend à contrôler de façon binaire l’ensemble de toutes les articu-
lations de ces systèmes modulaires.

Mais que se passe-t-il avec une petite phrase comme celle de Vinteuil, avec une ritournelle ? C’est
qu’elle participe d’une proposition machinique, d’un énoncé ; elle participe d’un contenu, d’un
contenu sémantique. Mais elle ne fonctionne pas pour organiser de façon pyramidale l’ensemble
des systèmes d’expression, elle peut fonctionner dans ce registre, mais en outre elle fonctionne
comme mode de constitution d’un autre type d’univers qui lui va complètement changer les (…)
et va apporter une plus-value de possible. Comment peut-on concevoir ce fonctionnement alors
qu’il y a distinctivité, extrinséité (coordonnées extrinsèques) des points, des entités profondes,
elle elle va fonctionner selon un autre type de logique et la ritournelle va s’instaurer, par exemple
entre trois noeuds machiniques, sur un mode qui n’est pas de composition référencée par rapport
à un point général, mais par ces points là que je vais détailler : je fais la distinction entre logique
sémiotique et pragmatique ontologique. Là on est dans le registre de la référence extrinsèque, cela
veut dire qu’un élément est enveloppé par son référent ; il entretient des rapports avec lui. Dans
mon schéma on verra qu’il entretient deux types de rapports ; des rapports modulaires, c’est-à-
dire que un point, ici, dans ce champ de profondeur machinique, y engage plusieurs types de
modules, donc c’est ce qui fera qu’il aura des coordonnées modulaires dans ce sens là et dans ce
sens là, et il entretiendra des rapports de déterritorialisation, à savoir qu’il se situera sur différents
niveaux relatifs de déterritorialisation ; ça il le définira dans des coordonnées énergético-spatio-
temporelles et substantielles de déterritorialisation : on pourra situer chaque point.

Tandis que, dans l’autre système logique, l’entité ne sera pas enveloppée par son référent ; elle
sera auto-référente, autoproductrice de référence ; cela veut dire que c’est la répétition par rapport
à elle-même qui sera la référence. Dans le cas précédent, le sujet a une position transcendentale
de la subjectivité, et là il y a immanence du processus de subjectivation. C’est comme ce que tu
disais sur la carte, il faut, à chaque fois que la carte produise sa subjectivation parce que si elle
s’arrête, le sujet s’arrête. Tandis que là, il y a représentation, il y a un cadre subjectif, il y a un
objet qui est positionné.

Là maintenant, je voudrais apporter des choses nouvelles. Dans ces logiques sémiotiques, il y a
nécessité que le cadre de re-présentation soit linéarisé (là on va trouver des intuitions de Chomsky,
et la machine de Thuringe…). Pourquoi linéarité ? Il doit y avoir positionnalité successive, répé-
tition de la référence de façon distincte par rapport à elle-même. La subjectivité se posera toujours
en position tierce et sa continuité sera affirmée comme ligne transcendante de subjectivité. Cela
implique bien qu’il y ait linéarité de la présentation. Dans le temps, en particulier, comme clé de
la spatialisation. C’est la subjectivation qui assure le passage. Il s’agit d’une subjectivation extrin-
sèque. Il y a une ligne de représentation qui est une ligne d’expression.

Les séminaires de Félix Guattari / p. 4


Tandis que là, il n’y a pas du tout cette linéarité puisque, au contraire, quand un point se réfère à
un autre point, il se réfère d’abord à lui-même, il accroche l’autre point et tout autre point qu’il
va rencontrer aboutira à cet éternel retour sur lui-même qui n’implique pas une linéarité, mais qui
implique un univers diffus, une sorte de rhizome de points, il n’est absolument pas cadré dans ce
rapport linéaire.

Autre point qui me parait essentiel, je crois que pour moi c’est une découverte (que je ne maîtri-
se d’ailleurs pas du tout pour l’instant), c’est le caractère de discrétion des figures d’expression
de la batterie des enjeux. C’est un des traits de la linéarité (Cf. schémas), à savoir qu’il faut qu’il
y ait une série de signes discrets en nombre délimité, à la limite deux qui constituent une batterie
qui établit un rapport arbitraire, définissant une relation d’expression et de contenu. Il y a donc
une dissymétrie entre cette gamme discrète, délimitée en un nombre précis de termes, qui va créer
une ligne de figure asignifiante et le contenu qui, lui, n’est pas du tout délimité. Donc, là on a un
référent ouvert linéaire et là un gamme finie, un code finalement. La finitude de la gamme est la
garantie de la séparation du sujet, la finitude de la gamme est la garantie de la transcendence du
sujet par rapport à la ligne de représentation. C’est l’éternel retour du sujet comme sujet qui se
vide lui-même pour donner la possibilité de la plénitude du développement des coordonnées dans
l’autre système. A partir de là, on aura les autres caractéristiques qui sont les N articulations des
systèmes sémiotiques les uns par rapport aux autres, à partir du moment où ils sont pris comme
(lignes ?…) on peut en effet en articuler N, qui ne sont pas du tout dans le (cadre ?…) puisqu’il
y a toujours agglomérat avec constitution d’univers mais qui ne représentent pas une opposition
distinctive d’un univers à un autre, qui entretiennent un autre type de rapports qu’on appelle
constellation ou autre, avec des interactions, et avec des modes de consistance, des modes d’in-
sistance qui donneront des caractéristiques complètement différentes de ce qui se passe à ce
niveau là.

Ensuite, il restera la question des coefficients de déterritorialisation. Dans les références intrin-
sèques, l’élément enveloppe sa référence, le sujet n’est plus transcendant mais il est immanent. Il
n’y a plus de traits distinctifs représentatifs, donc de gamme discursive, mais des traits intensifs
Les traits sont des traits d’insistance existentielle qui aboutissent à une refondation existentielle
qui n’est plus une fondation représentative. Il n’y a plus de linéarité, il y a circularité, éternel
retour du processus, il n’y a plus de gamme discrète des figures d’expression : il y a donc ruptu-
re du rapport entre expression et contenu. Tout est contenu, tout est expression. La discrétivité
relative, transitoire qui ne peut plus s’opérer. Alors c’est une prolifération des figures d’expres-
sion qui s’opère comme dans les sémiotiques asignifiantes où l’on voit bien qu’il n’y a pas quan-
tité discrète de matière signalétique dans la musique, dans la peinture, même si au départ il y a
des codes qui prétendent régenter, donner une batterie… Mais la signalétique tend à être entrai-
née dans le processus même de prolifération.

Quelles entités sont répétées ? Je l’ai dit, les entités qui sont répétées là sont des valences inten-
sives. Ce ne sont pas nécessairement des valences qui sont liées à un degré d’actuation dans les
rapports flux/territoires, mais ce peut être des valences intensives de différents degrés de déterri-
torialisation.

Par exemple, la ritournelle, je le répète, peut être une ritournelle de style, et pas forcément une
ritournelle territorialisée au niveau d’un rapport, par exemple, de fascination imaginaire sur un
objet partiel, etc. Cela peut être une ritournelle d’impact économique ou autre.

Les séminaires de Félix Guattari / p. 5


Maintenant le problème qui se trouvera posé, c’est comment peut-il exister une consistance géné-
rale entre des entités qui peuvent se présenter comme emblématiques, incarnées mais aussi qui
peuvent se présenter comme très sémiotiques, très stylistiques, très problématiques, très micro-
politiques. Il y a donc un problème de consistance entre ces différents niveaux. Et là je reviens à
la nécessité de ce que je vais montrer comme cycle diagrammatique. Qu’est-ce qui va permettre
d’articuler la petite phrase de Vinteuil, phrase musicale, avec un paysage, avec le sentiment de
machouiller la madeleine, avec un certain rapport au sexuel, avec une problématique aristocra-
tique d’une époque de transformation des salons… Qu’est-ce qui fait que tout cela tient ensemble,
alors que c’est incarné par des matières complètement différentes, et ce qui fait pourtant que c’est
cette clé là qui tient le système. Qu’est-ce qui fait que c’est cette clé inconsciente qui noue ce sys-
tème là ? Je dis ce n’est évidemment pas à ce niveau de déterritorialisation qu’on trouvera. Parce
que précisément ils sont caractérisés par le fait qu’ils sont pris dans des référents qui les autono-
misent mais qui leur donne des stratifications différentes. Il faudra donc imaginer, faire la théorie
d’un système qui prend en compte différents noeuds machiniques et qui les fait travailler
ensemble sur un mode transversaliste pour produire un nouveau type de référent. Jusque là, les
référents étaient contraints. La ritournelle musicale, en tant que telle, implique les différents
modules d’expression qui sont le type qui vient toujours à la même heure jouer du piano, le céré-
monial, Verdurin qui dit : attention, la petite phrase…

Tout cela, c’est complètement pris dans un scénario, mais à un moment il y a une plus-value, c’est
que cette ritournelle, dans la mesure où elle va travailler avec d’autres éléments machiniques,
engendre une plus-value d’univers. Elle va mobiliser d’autres modules et de ce fait elle va créer
une plus-value pragmatique de code. C’est-à-dire que jusque là on pensait qu’elle ne travaillait
que dans le registre de la musique, à partir du moment où effectivement elle engage d’autres
registres esthétiques ou d’autres registres pragmatiques, de fait il y a accaparement de subjectités,
mais qui sont des objectités qui sont des blocs de subjectivité objectiques si l’on peut dire. La
ritournelle attrappe des éléments.

C’est par exemple ce qu’on voit aujourd’hui avec Le Pen. Le Pen c’était un étudiant que certains
d’entre nous ont connu, un pauvre con ; il était complètement cantonné dans ses propres noeuds
machiniques ; et puis à un moment il y a un phénomène d’agglomération : il attrape, comme
Hitler à une autre époque, il attrape des formations subjectives, non pas qu’il les agglomère sur
un mode simple, il n’en fait pas un front commun, un front uni des différentes subjectivités réac-
tionnaires, mais il les fait travailler de l’intérieur, il y a une machine abstraite qui travaille les dif-
férents segments lepenistes et qui les met en oeuvre, qui met en oeuvre de nouveaux modules
sémiotiques auxquels on ne pensait pas. Il y a des modules sémiotiques économiques, esthétiques
aujourd’hui qui se mettent en oeuvre dans le lepenisme en deça du fait qu’il contrôle l’affaire avec
son appareil, avec son parti, en deça vraiment de sa conscience ; c’est vraiment une formation
subjective inconsciente qui se met en marche.

Là, les éléments de discursivité représentent une capitalisation ouverte de la complexité des diffé-
rents éléments qui sont sous leur contrôle, jusqu’aux éléments modulaires de manifestation exis-
tentielle. D’une certaine façon, le plus complexe ici surplombe les éléments relativement moins
complexes. Il y a donc une bande de complexité au niveau de la proposition machinique qui tient
un certain nombre de systèmes. Or, d’un seul coup, le paradoxe de la synapse, c’est que elle a
constitué une entité qui n’utilise pas ce caractère de complexité discursive, mais qui n’en prend
que des traits, qui emprunte des traits d’expression partiels à chaque proposition machinique. Et
c’est ce prélèvement, cette partialité qui fera cette traversée entre les différentes propositions
machiniques, cette traversée intensive. Et cela on y sera sensible aussi bien dans la névrose que

Les séminaires de Félix Guattari / p. 6


dans le microfascisme ou le fascisme de Le Pen. C’est une sorte de scotome de mauvaise foi, on
sait très bien que ce n’est pas comme ça, on sait très bien qu’il y a une mauvaise foi dans les sys-
tèmes religieux, on sait très bien que c’est quand même compliqué l’histoire du Christ et de la
Vierge, mais… nous on sélectionne, on ne prendra que ces éléments emblématiques et on aura
même la politique du « roi est nu » justement on se construira sur cette limitation, sur ce caractè-
re réductionniste de la ritournelle emblématique avec cette sorte de capital de mauvaise foi qu’on
voit par exemple dans toutes les sectes. Pourquoi ? Parce que cette réduction, cette césure réduc-
tionniste est une arme de traversée modulaire. Et là ce n’est pas une vision progessiste de l’his-
toire, comme on disait c’est l’option la plus con qui l’emporte ; et là en effet c’est l’option la plus
con qui donne une prise intermodulaire, qui permet de passer d’un registre à un autre et qui abou-
tit à une plus-value de code.

La question, en tous cas, est que il ne s’agit plus que le capital le plus complexe continue d’être
au sommet d’un système pyramidal qu’on trouve dans le centre de l’organisation discursive, mais
qu’elle opère une traversée entre différents points de déterritorialisation, d’où le caractère de
ritournelle, de répétition vide, « le scaj, messieurs-dames ! », et de ce fait, cette répétition, cette
extraction de sous-ensembles partiels de figures d’expression engage une autre référence qu’on
appellera univers pour la séparer des territoires existentiels. L’univers représente une plus-value,
il représente une autre disposition, une autre configuration des territoires existentiels existants.
Tout est toujours en place mais ça ne fonctionne plus de la même façon.

Exemple : le problème du style de l’interprétation en musique. Vous avez des modules d’exécu-
tion pianistique, par exemple, ou orchestrale, des modules de lecture musicale, des modules
sémiotiques de toutes sortes, y compris des modules de sémiotisation matérielle, la façon de pla-
cer les micros, etc. et même on peut y adjoindre des modules annexes. Tout cela est mis en ordre,
et puis ça produit un certain type d’objet, qu’on peut meme encoder, un ordinateur peut capitali-
ser l’ensemble des opérations qui sont en jeu pour produire ce type de musique. Et puis à ce
moment là problème de synapse : il y a un type qui est bizarre, mais ça ça n’appartient plus-au
domaine musical, il est bizarre, il a une drôle de façon de vivre le temps, etc. Il y a un phénomè-
ne synaptique qui s’opère et qui remanie tout, la même musique tout à coup change de registre,
il y a une plus-value, mais une plus-value de style alors, il y a un remaniement d’univers, un uni-
vers qui mute et le même type d’éléments sémiotiques complètement articulés les uns par rapport
aux autres et bien, d’un seul coup ce n’est plus exactement du Bach, une transformation s’opère.

La problématique sur laquelle je voudrais réfléchir, c’est celle des choix de finitude. D’une cer-
taine façon, dans cette organisation des structures profondes et machiniques du sens, on est dans
une organisation de la complexité qui relève disons de la raison, qui relève d’un certain nombre
de coordonnées qui se constituent selon des paradigmes. Mais là on a une dimension de surgis-
sement, de création ex nihilo d’un autre type de référent qui n’est soutenu que dans l’auto-pro-
duction de subjectivité, dans le créationnisme subjectif qui fera qu’il va y avoir, ou il n’y aura pas
cette mutation de référent.

Ce qui m’intéresse c’est la différence qu’il y a entre cette production de subjectités, cette constel-
lation d’univers de référents et comment ils vont se réaccrocher dans tel ou tel module, c’est-à-
dire que je crois que c’est là qu’on trouvera la problématique que j’appelle de la finitude, de la
singularité. Ces références subjectives sont évidemment insoutenables en tant que telles puis-
qu’elles n’ont pas de référent, elles ne relèvent pas d’une référence extrinsèque, elles ne relèvent
que d’une intrinséité de la référence d’une répétition, elles ne peuvent pas se soutenir par elles-
mêmes, elles ne se soutiennent que dans une réamorce de discursivité, et pas dans n’importe
laquelle justement.
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Mon hypothèse c’est que la finitude modulaire (c’est celle de la vie : d’être mortel, d’être limité
dans l’espace, d’être singularisé dans une position) me semble parallèle à la finitude de la discré-
tion, de la discrétivité dont je parlais tout à l’heure à propos des lignes d’expression. Il est néces-
saire que la contingence d’une finitude affecte les systèmes modulaires au même titre qu’il y a
des nécessités pour arbitrariser le rapport entre l’expression et le contenu au niveau élémentaire
des chaînes d’expression. On retrouve cette même problématique mais cette fois à un autre niveau
qui est un niveau modulaire.

Du coup, ces choix de finitude nous situent complètement différemment la problématique du


transfert. Puisque, en tout état de cause, la question n’est plus de savoir si le transfert est une for-
mation parasitaire dans le décours d’une discursivité, mais on passe toujours d’un transfert à un
autre transfert. Il y a toujours une problématique de production de subjectivité, de choix de fini-
tude dans un individu, un groupe social, un style, etc ou un autre, donc le problème n’est pas de
savoir si transitoirement il va y avoir une formation affective, une formation transférentielle, mais
de toutes façons c’est cette formation affective, ou cette autre là ; c’est-à-dire que d’une certaine
façon, c’est cette articulation modulaire de points de subjectivité qui va rendre compte de ces
mutations des univers de référence, mais il n’y a absolument pas de vide possible au regard des
univers.

J’avais noté aussi la notion de bloc problématique, qui nous renvoie en effet à des références de
pensée animiste, car on attrape dans cet univers de référence des subjectités-objectités, qui se
trouvent prises dans les champs du possible et dans des choix de finitude.

Pour terminer je parle de ce que j’appelle le cycle diagrammatique, simplement pour résumer les
problèmes de cartographie. Dans la nomenclature linguistique traditionnelle on distingue la pro-
blématique de l’articulation signifiant/signifié, problématique de la signification la problématique
de la dénotation qui met en jeu le référent et la problématique de l’énonciation. On va retrouver
ces catégories dans cette tentative cartographique (signifiant/signifié étant recoupé dans les caté-
gories expression/contenu) . Mais le signifiant/signifié ou expression/contenu, c’est cette structu-
re modulaire. Comment des territoires existentiels partiels articulent des flux ? ça c’est une machi-
ne d’expression/contenu (Cf. schémas) et l’on va avoir deux types de contenus : un contenu dis-
cursif et un contenu non discursif. Ce contenu discursif va s’étager selon des systèmes de coor-
données et l’on peut dire qu’il va engendrer des phénomènes de sens (plutôt que de sig-nifica-
tion). Je prends sens pour dire sens machinique, la signification étant un cas particulier des for-
mations de sens. Le référent subjectif, lui, vous voyez qu’il n’est plus seulement un référent par
rapport à une énonciation subjective, parce que j’ai dit que il y avait en effet des productions
d’énonciations dans le retour des univers par les choix de finitude, mais c’est aussi l’accrochage
d’objectités-subjectités. C’est-à-dire que l’objectité, la subjectité sont des blocs de référence
intrinsèque qui se trouvent accrochés dans cette problématique. Donc le rapport de dénotation au
référent se pose dans des termes complètement différents : ce n’est pas du tout un rapport d’ex-
tériorité, c’est un rapport d’extériorité tant qu’on se situe au niveau des structures profondes où
en effet d’un certain point de signification on contemple le référent ; ça dénote quelque chose.
Mais quand il y a le problème synaptique qui se pose, on ne contemple plus, on est dans un rap-
port pragmatique, on l’articule ou on l’agglomère effectivement. C’est le passage à l’acte, c’est le
fait que des systèmes signalétiques entrainent, des processus matériels entrainent des mutations
sociales, économiques, subjectives. Donc on a là un rapport de dénotation qui s’instaure par rap-
port aux univers, et ainsi on peut établir des systèmes d’équation qui donnent : les rapports
flux/territoires, on peut les qualifier de rapports d’expression ; les rapports de phylums/flux, eux,
ce sont les rapports de dénotation ; ce sont des rapports qui sortent des cadres modulaires : ce sont

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des rapports de profondeur, des rapports de déterritorialisation relative des uns par rapport aux
autres. Ensuite, les rapports phylums/univers, ce sont des rapports d’énonciation : il y a énoncia-
tion d’un référent, dont on ne peut pas poser le problème de savoir s’il est objectif ou subjectif,
puisque précisément il est auto-référent, il est production de référence. Et enfin le rapport T/U,
c’est le rapport diagrammatique (le rapport U/T, plus exactement) : c’est le fait qu’il y a réappro-
priation, incarnation, choix de finitude pour que tel type de plus-value possible s’organise dans
un champ pragmatique. On a donc l’ensemble des transformations F/T, Phi/F, Phi/u, U/T, les rap-
ports d’expression, d’énonciation, d’énonciation et de diagrammatisation qui constituent ce que
j’appelle le cycle diagrammatique. Dans un premier cas, on développe des champs de possibles
actuels, des potentialités, comme exactement les potentialités qui sont étudiées dans le domaine
scientifique (tel type d’élément étant mis en note, quelles sont les possibilités dans les axes de
coordonnées ?) Alors simplement on multiplie les axes de coordonnées, ça revient au même. Dans
le niveau suivant, on cherche à saisir des noeuds machiniques, disons les systèmes axiomatiques
locaux qui s’articulent les uns par rapport aux autres, c’est-à-dire ce que les territoires existentiels
dénotent. Les synapses articulent des rapports auto-référentiels, l’appropriation de
subjectités/objectités et de ce fait articulent des possibles virtuels et des possibles actuels ; et enfin
l’effet diagrammatique consiste à capitaliser cette plus-value de possibles ; faire passer dans des
choix de contingence, dans des rapports de finitude, des rapports de singularisation ces éléments
de subjectivation qui sont inaffectables.

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Schémas I et II

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Schémas III

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Schémas IV

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Schémas V

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Les séminaires
de Félix Guattari 03.04.1984
La crise de production de subjectivité
Félix Guattari
F - La crise, le problème de reconversion, non pas de reconversion industrielle, mais de recon-
version institutionnelle va se poser de plus en plus à grande échelle et là on va bien voir qu’il n’y
a pas du tout de réponse. Il n’y a pas de production de subjectivité de rechange. C’est un film
d’épouvante la télévision maintenant. On voit bien les lorrains : « ce qu’on veut, c’est produire
de l’acier ! » Des masses, des régions entières qui sont dans le délire total. Faites-leur faire de
l’acier, tans pis ! C’est incroyable de voir çà. Et les mineurs. Et les autres qui disent : puisque c’est
comme ça, on construira un bateau tout seul. Vous avez vu les chantiers navals ? Ils construisent
un bateau. On ne leur a rien demandé. Ça ne fait rien. On verra après.
C’est donc une sorte de désastre continental et la question qui, à mon avis, est posée en filigrane,
c’est : est-ce qu’il est bien nécessaire qu’il y ait des instruments spécifiques de production de sub-
jectivité dans le cadre d’un tel désastre généralisé ? La réponse générale c’est non : il faut bien
faire des choses, il faut être humain, il faut faire des programmes sociaux, mais tout cela ça va
tout seul, ça suivra ! Et il y a une confiance totale dans la suite historique. Sauf qu’il y a quand
même des exemples historiques où il n’y a pas du tout de reconversion subjective, sinon totale-
ment catastrophiste comme la reconversion subjective au poste crise de 23 en Allemagne. Alors
oui il y a toujours quelque chose qui apparaît. Mais attention !
Je pense beaucoup, ces temps-ci, au miracle japonais. C’est vrai qu’il y a un miracle japonais tout
à fait paradoxal, en ce sens que là il y a eu une capacité de reconversion des structures archaïques
quasiment féodales dans le tissu social, qui ont immédiatement été utilisées dans des schémas de
reconversion industrielle. De même, sans doute, aux États-Unis, il y a eu des facteurs de produc-
tion de subjectivité liés à des structures. Une sorte de niveau primaire d’intégration dans le fou-
toir général des États-Unis se jouait au niveau éthique, au niveau de recomposition subjective très
segmentaire. Ce qui fait que l’on peut avoir la coexistence de misère totale dans certains ghettos
et de groupes qui trouvent leur propre réalimentation sociale et subjective. Mais en fin de comp-
te, il y a quand même une perspective de désastre généralisé qui s’affirme et alors, à mon avis, il
n’est pas du tout évident qu’à l’échelle sociale il n’y ait pas un problème de potentiel de réagen-
cer des systèmes de production de subjectivité. Faute de quoi, non seulement tu as les lorrains, tu
as tous les gens qui sont dans la misère, mais tu as le système lui-même qui ne fonctionne pas. Le
capitalisme lui-même ne peut pas se reconvertir. Sans ce type de reconversion subjective, il n’y a
pas non plus d’autre reconversion.
Je crois qu’il y a une homothétie entre la problématique qui se pose là et celle qui se pose au
niveau de la schizoanalyse. Quand il y a les va et vient en Italie : on supprime les hôpitaux psy-
chiatriques, puis maintenant la campagne pour les réouvrir, ça se fait quand même sur un fond (il
est vrai qu’il n’y a plus de mouvement social porteur) et aussi sur un tissu relationnel, un tissu
social qui reste très structuré au niveau de l’économie souterraine, au niveau d’activités (une ges-
tion sociale de toute une série de problèmes). De même en Allemagne, il y a un certain nombre
de tissus marginaux qui ont continué d’exister à un certain niveau. Les verts dans certaines villes
représentent non seulement 10 % de l’électorat mais représentent aussi un certain type de tissu.
Or cela, c’est quelque chose qui semble complètement dévasté, en creux, en France en particulier.
L’idée qu’il y ait une problématique des opérateurs spécifiques, cela devient un problème théo-
rique dans tous les registres à la fois. Cela devient un opérateur de théorie pour savoir : est-ce que
c’est utile les syndicats, les partis politiques ? est-ce que c’est utile qu’il y ait un certain nombre

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de choses qui jouent les fonctions similaires à cela ? est-ce que c’est utile qu’un enfant voit quel-
qu’un pour parler ? est-ce qu’il faut que ce soit un psychologue, un psychanalyste ? non peut-être
pas, mais en tout cas… ? est-ce que c’est utile qu’il y ait des institutions psychiatriques ? Mais y
a-t-il un problème spécifique d’opérateurs ?
Là maintenant, cette problématique que l’on se posait à petite échelle avant la crise de 73-74, se
pose de façon généralisée en ce sens que, si l’on regarde aujourd’hui comment fonctionnent les
mécanismes de régulation et bien c’est assez extravaguant parce que non seulement tu n’as plus
de parti ou de syndicats, ou bien tu as des syndicats complètement schizophréniques, en dehors
de tout, les partis politiques n’existent quasiment plus, sauf à faire des clowneries comme celle
de Marchais, le parti socialiste lui-même est un parti de cireurs de bottes, mais le Parlement
n’existe pas non plus, le gouvernement lui-même on voit que c’est devenu une maffia autour de
Mitterand qui dirige directement, il me semble qu’il y a une déconnection de ce type d’instrument
régulateur producteur de subjectivité, dans même que la problématique d’une réforme, d’un chan-
gement, d’une transformation, d’une substitution soit posée. À l’époque du Léninisme, il fallait
renverser le pouvoir, les syndicats étaient économistes, trahissaient, il fallait le pouvoir aux
Soviets, enfin il y avait une idée, il y avait quelque chose.
Là vraiment il n’y a aucune idée de rien du tout. Il y a l’idée de la macro-économie, d’un certain
nombre de facteurs : le chômage, le marché, la monnaie, un certain nombre d’abstractions qui ne
s’accrochent pas du tout sur la réalité sociale. Je me demande s’il n’y aurait pas intérêt, dans ce
public-là, à reposer les problèmes de l’histoire des institutions psychiatriques, l’histoire des agen-
cements producteurs de subjectivité comme problèmes théoriques.

P - Moi je pensais, pour revenir un peu dans le domaine psy, ceci : au plan théorique il y une
annexion de toute la pensée psychiatrique, au sens de la pensée institutionnelle, même éventuel-
lement pensée clinique, une annexion par la politique étonnante dans les problématiques de pou-
voir. Autant les questions de pouvoir et les questions de la folie ou de la psychose étaient distantes
au XIXe siècle (et on pouvait les réunir par toute une série de médiations, de maillons intermé-
diaires), autant maintenant il apparaît, en U.R.S.S. c’est complètement évident, que ce sont des
choses complètement coalescentes, superposables et qu’on peut effectivement écrire un livre qui
s’appelle : Nouvelle maladie mentale, l’opposition. Cela devient effectivement clair. Et en France
il y a un phénomène du même ordre, à savoir que supprimer l’hôpital, ça revient à essayer de faire
coïncider le plus possible les dynamismes de la psychose sur le quadrillage socio-administratif de
la société française, de l’appareil d’État avec ses rouages particuliers. Il faut que la folie se terri-
torialise sur le socius directement à travers la sectorisation qui est vraiment une tentative de
départementaliser la schizophrénie. Faire que la schizophrénie et le problème de la rue, de l’ha-
bitation, du commissariat de police et de l’hôpital coïncident. Territorialité et même cartographie
de la folie qui se moulent sur les réalisations centralistes, jacobines ou napoléoniennes.
Et par cet espèce de choc extraordinaire culpabilisé lié à la découverte que le phénomène asilai-
re aurait une parenté très étroite avec le phénomène concentrationnaire, du fait même de cette
annexion, il y a eu une ruée de toute la psychiatrie catholique, communiste, tous les gens de bonne
volonté se sont engouffrés, côte à côte d’ailleurs, dans l’esprit de la Résistance tout le monde
mélangé ; après ils se sont séparés mais en tout cas à la Libération tout le monde était d’accord
qu’il fallait en finir avec ça et du côté positif et il y avait l’idée que la meilleure façon c’est de
diluer littéralement le phénomène psychiatrique dans tous les pores de la société telle qu’elle était,
et dans son organisation telle qu’elle était.
C’est un peu à quelque chose comme cela que l’on est confronté à Trames. Tentative de créer un
espace, un lieu, on ne sait pas comment appeler cela car ce n’est pas une institution, qui ne soit
pas uniquement préoccupé de pallier à l’hospitalisation, d’être une alternative à l’hospitalisation,

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mais qui ne soit pas non plus un réajustement, une réadaptation presque mécaniste aux rouages
de la société, de l’administration telle qu’elles sont, un rabattement. Donc c’est là où fonctionne
quelque chose qui peut être de l’ordre de l’utopie mais qui peut être un point de subjectivation
nouveau. Voilà un aspect du problème.
L’autre aspect c’est (le discursif et le non discursif) qu’on a l’impression que cette prise de posi-
tion des psychiatres et des théoriciens, mais aussi de la psychanalyse pourquoi pas, a fait que tout
le non discursif à l’œuvre dans le délire mais aussi dans le travail thérapeutique a été complète-
ment laissé en plan au profit d’une perspective essentiellement sociologisante qui est bien expri-
mée d’ailleurs, à mon avis, par Castel, et par Basaglia bien entendu.
Alors maintenant, qui est là pour parler au nom de cette subjectivité non discursive, du Corps sans
Organe, des objets partiels ? Ce sont les nouvelles thérapies, ce dont parle Gentis (Lowen, le cri
primal) ou alors carrément les sectes, reprises communautaires relativement délirantes sur un
mode plus religieux, et aussi les médias d’une certaine manière parce que des histoires comme
Psy-show, ça donne aussi à réfléchir : quelque chose de nouveau apparaît, on passe presque la
publication à cinq millions d’exemplaires de cas de folie que tout le monde doit voir (N.D.L.C.
Pas si fous que ça !) et auxquels tout le monde peut être confronté. On est parti du huit-clos de
l’asile : pas question qu’on parle de la folie, relation duelle, etc. et là tout d’un coup les drames
des gens sont offerts en spectacle et pris dans un mouvement de participation : des millions de
gens participent à cette aventure. Ce serait comme des tentatives qui viennent d’un peu partout
pour retrouver justement toutes ces dimensions.

F - Dans l’espace de quelques dizaines d’années il y a eu une formidable tentative d’intégration.


C’est très difficile à mesurer. On ne peut donner que des impressions monographiques mais je ne
sais pas, moi, quand j’étais petit il y avait des épilepsies, de la violence. Beaucoup de cela s’est
résorbé, d’une part par le quadrillage médical, par la chimiothérapie, mais aussi toute autre forme
de rupture, de dissidence se sont aussi résorbées et cela c’est un phénomène de parti pris : Oui,
notre région est foutue, notre branche d’industrie est foutue, il y a une sorte de passivation, de
prédisposition, d’acceptation de l’idée de je ne sais quel type de reconversion. Quelqu’un me
disait : quand les même les Japonais, ce n’est pas si bien que ça, regardes tous les suicides ! C’est
exactement le contraire parce que quand on voit les statistiques des suicides au Japon – qui sont
effectivement considérables – ce sont les mômes et les types de 50 ans qui se font mettre à la
retraite. C’est un processus de régulation merveilleux. C’est le comble de l’intégration. Ce ne sont
pas du tout des suicides d’inadaptation. Ils sont superadaptés. C’est le cas extrême mais il y a
quelque chose de cette nature : tous les instruments même complètement symboliques, formels,
qui servaient à enregistrer en détournant las choses, toutes les méthodes de révolution trahie, il
n’y a même plus rien à trahir du tout. Il y a en effet là une conjugaison de la production de sub-
jectivité par les mass-médias, du quadrillage par les équipements collectifs, de la chimiothérapie,
etc., – une démultiplication des fonctions d’État qui aboutissent à cela.
Une fois que l’on a dit cela, il y a deux facteurs qui posent problème. C’est d’une part, évidem-
ment, les pays du tiers-monde, où ce travail n’est pas fait du tout et quand on voit au Brésil cette
inversion du mécanisme, quand on voit le poids de choses comme le candomblé, religions qui
sont en principe afro-américaines, mais en fait qui contaminent toute la population, facteurs
incroyables de production de subjectivité. Et d’autre part, il n’est pas du tout évident que le sys-
tème lui-même, que les phylums machiniques industriels, scientifiques, techniques puissent fonc-
tionner compte tenu de cet état-là. Mais je voudrais qu’on discute, qu’on teste l’hypothèse que la
crise c’est précisément, pour une part considérable, la conséquence de cet affaissement des modes
de subjectivation. C’est-à-dire que la crise, avant d’être économique, c’est le fait que précisément
il n’y a pas de relais de subjectivation. Pour illustrer ce que je veux dire, je vais prendre un

Les séminaires de Félix Guattari / p. 3


exemple qui pour moi est un exemple repère : après la guerre, après la libération, toutes une série
d’immenses efforts nationaux ont été faits en France, en Allemagne, au Japon… C’était la recons-
truction. Sur la base de pays qui étaient totalement détruits, il y a eu une reconstitution, une
modernisation fantastique des industries. Tout a servi à la relance d’une constitution de tous les
facteurs de production (de force de travail, de capital, de savoir). Cela s’est fait dans les cadres
institutionnels et les idéologies généralement progressistes à un degré ou à un autre qui étaient
celle de la période post-fasciste : il fallait construire une société qui, que… avec d’ailleurs à un
niveau international tous les mythes onussiens, les plans Marshall, l’idée de coopération
internationale.
Or dans ce contexte, on voit que les pays qui n’ont pas décollé, ce sont précisément les pays où
il n’y a pas eu de grandes luttes ouvrières, c’est l’Espagne, ce sont des pays où il n’y avait pas eu
de processus de social-démocratisation, syndicats, etc. Et en un sens, il m’apparaît établi que c’est
l’absence des luttes de classes de type traditionnel, cette absence de relations antagonistes, de
revendications sociales qui créait cette vacuité, cette impossibilité de faire décoller. Je pense que
l’exemple est à peu près assuré, je le prends seulement à titre d’illustration. Je pense que la pro-
blématique d’un New Deal aujourd’hui ne serait pas la problématique de réanimer l’économie,
que le vrai New Deal c’est d’abord un New Deal de production de subjectivité. Et que le New
Deal a été une hyperproduction de subjectivité artificiellement relancée avec des programmes,
une incitation de production de subjectivité à partir de l’État. C’est ainsi que Mussolini, Hitler ont
sorti – au moins partiellement – l’Italie et l’Allemagne de ma crise.
Et il me semble qu’aujourd’hui c’est le même type de problème qui se pose : l’essence de la crise
c’est le fait qu’il y ait une démotivation subjective, un affaissement généralisé qui fait qu’il n’y a
plus les rapports de segmentarité, les rapports d’étayage, d’antagonisme.
Aujourd’hui il est certain que l’intégration mondiale est telle qu’une série de programmes essen-
tiels ne peuvent se concevoir qu’à l’échelle transnationale. Ce qui fait qu’il y a un décalage total
entre la capacité d’organiser des entités subjectives (même pas revendicatives mais d’existence
simplement : qui est qui et demande quoi à qui ?), il y a un décentrage complet des interlocuteurs.
On veut faire de l’acier. D’accord, mais à qui vous demandez ça ? On veut faire des bateaux. Oui,
mais pour qui ? Vous demandez ça à Mitterand mais il n’y peut rien du tout. Qu’est-ce que vous
voulez qu’il en fasse de l’acier ? des bateaux ? Alors qu’auparavant il y avait quand même un
minimum de… On voulait des logements. C’est là, c’est à tel endroit. Il y avait un certain nombre
de flux et puis la perspective d’agencer ces flux dans un territoire, tandis que là il y a un décen-
trement total. Alors c’est à ce moment-là que se posent ces symptômes à la fois d’atonie généra-
lisée de production de subjectivité et à la fois ces perspectives en pointillés de redéfinition d’une
production de subjectivité tout à fait internationale (redéfinition des rapports Nord-Sud).

P - Je suis frappé par le fait que l’on retrouve le thème de la partition Nord/Sud dans les schémas
psychiatriques. Effectivement toute cette psychiatrie qui se fait d’une manière atopique, donc
beaucoup plus disponible à tout ce que la folie a de non-rabattable sur des territoires organisés,
se réfugie en Afrique, en Amérique du Sud, en Asie. Des thérapies qui sont non pas des modèles
mais quelque chose qui apparaît comme œuvrant dans un espace qui n’est ni l’espace de la socié-
té dans son ensemble, ni un espace reclus, fermé, clos. On peut citer le candomblé, mais il y a
effectivement des centaines de thérapies de ce type.

F - Ce n’est plus le problème des thérapies spécifiques. Cela le dépasse complètement. Quand je
propose la formule : la subjectivité est métamodélisation, je le prends de façon tout à fait radica-
le : il n’y a pas de subjectivité qui ne soit pas métamodélisation (sinon le trou noir). Cela veut dire
que dans les conditions de production de subjectivité actuelle, il n’y a pas de subjectivité qui ne
soit armée.

Les séminaires de Félix Guattari / p. 4


De deux choses l’une : ou tu as des instruments de production de subjectivité qui s’articulent à un
champ social, à un système de production donné, ou ils sont forcément pathologiques (dans un
sens large). Mais il n’y a pas de nature, de bon sens, d’état d’équilibre. Tu as un état d’équilibre
parce que tu l’obtiens par étayage, tu t’arranges pour qu’il y ait environ 30 à 40 % de classe
ouvrière, puis un système de matelas de 20 à 30 % de classes moyennes et des classes aristocra-
tiques. Bon, tu as un étayage comme ça, tu fais vivre une société industrielle pendant 150 ans, très
bien ! Et puis maintenant, qu’est-ce que tu fais ? Là il y a un rapport paradoxal parce qu’il est évi-
dent que maintenant l’aristocratie ça va être les gens qui occupent des postes de travail, les gens
qui sont en position d’être garantis dans un certain type de rapport de poste de travail. Mais atten-
tion ! Il ne s’agit pas de revenus. Parce que le revenu, ça peut toujours s’arranger (un S.M.I.G.
social quelconque) mais c’est la subjectivité elle-même. Or c’est extraordinaire : on appelait hos-
pitalisme après la guerre les enfants qui avaient été complètement paumés, avaient perdu leurs
parents, etc., mais maintenant il y a une sorte d’hospitalisme généralisé. C’est inouï l’affaissement
dans toute une série de générations. On ne voit plus du tout à quoi se raccrocher.
La sectorisation il ne faut pas la concevoir simplement comme hygiène mentale. J’avais bien aimé
la formule de Castel sur la « gouvernabilité ». Les instruments de gouvernabilité c’est bien autre
chose que de s’occuper d’une minorité de malades, de marginaux.
Quand je dis que les mineurs, les Lorrains sont fous, je le pense vraiment. Et les vignerons…
Parce qu’en plus, ils ne défendent pas leur niveau de vie, non, l’acier, ils veulent fabriquer de
l’acier !

X - Ça me donne le cafard.

F - C’est à la fois complètement noir et complètement euphorique, en ce sens que je ne vois pas
du tout – à la différence d’autres qui mettent l’accent sur l’Europe – d’issue en dehors de boule-
versements tels que de fait se posent, sur un terrain réel, des problèmes de production de subjec-
tivité qui traversent cette situation. Il y aura un moment ou un autre où ça ne se posera plus en
termes de « on veut fabriquer de l’acier » mais ça se posera en d’autres termes où les gens devien-
dront vraiment zoulous ou katangais. Je pense à une génération d’un autre type de tiers-monde :
il va y avoir une tiers-mondisation des 4/5 des pays européens aussi bien à l’Est qu’à l’Ouest, avec
par contre hyperhiérarchisation. Je pense qu’il va y avoir un étirement de plus en plus accentué
des hiérarchies intérieures, avec des espaces réservés, protégés (la sécurité, la mort). C’est cette
clochardisation partielle, cette lumpenisation qui créera des problématiques communes entre des
populations de l’Est et de l’Ouest du tiers-monde. Moi je pense à ça. Parce que l’idée qu’il puis-
se y avoir une gestion globale… Un des plus beau exemple c’est celui de l’Argentine. C’est là
qu’on voit apparaître la naissance d’un nouveau syndicalisme. Quand un certain nombre de pays
d’Amérique Latine disent au Fonds Monétaire International : Arrêtez de nous pressurer comme
ça, parce que non seulement on ne va pas vous rembourser le capital qu’on vous doit mais il n’y
aura même pas les intérêts et ça va déclencher une réaction en chaîne fantastique sur les banques.
Alors il y a une négociation internationale : Bon, on vous redonne encore un peu d’argent pour
que vous payiez les intérêts, pour qu’au moins la façade soit sauve. Alors ça c’est très impres-
sionnant parce qu’on voit qu’il y a une sorte d’unification a minima des catastrophes. La gestion
du gouvernement socialise actuel en France c’est une gestion des catastrophes et je pense qu’à
l’échelle mondiale c’est quelque chose comme cela qui est en train de se produire. Voyez cette
situation hyperparadoxale entre la Pologne et l’U.R.S.S. C’est quelque chose de cet ordre.

V - Cela permettrait que quelque chose émerge ?

Les séminaires de Félix Guattari / p. 5


F - C’est une situation de l’abaissement de l’entropie qui permettrait à ce moment-là un redé-
marrage de processus loin de l’équilibre. En effet, le processus ne pourra partir loin de l’équilibre
qu’à la condition qu’il soit transnational. Alors évidemment, tant que tu as les cadres nationaux,
tu n’as aucune chance qu’il apparaisse rien. Il faut donc arriver à ce qu’il y ait une sorte de pau-
périsation généralisée, comme chez les marginaux, comme à la belle époque hippie parce que
finalement il y avait tout de même là une préfiguration dans un milieu restreint d’une clochardi-
sation qui permettait un certain nombre d’effets, à petite échelle de laboratoire.

P - La question que je voulais poser, c’est : est-ce qu’on est là dans une sorte d’hypothèse fon-
cièrement marxiste qui consiste à dire : après le prolétariat-classe-sujet, il y a une autre classe
– qui se définit peut-être par le fait d’être hors le processus de production, ce sont les chômeurs,
les gens qui n’ont rien à perdre ni à gagner…

F - Sauf que dans le marxisme ils étaient dans le processus de production. C’est une grosse dif-
férence.

P - C’est donc une « classe » qui devient classe-sujet et qui va produire sa propre culture, ses
idéaux, ses utopies, ses valeurs, sa morale, sa sexualité et tout le reste (y compris sa notion de
folie et de normalité), est-ce de cela qu’il s’agit ?
Où s’agit-il de l’hypothèse que c’est par là que doivent apparaître finalement des modes de sémio-
tisation complètement différents ?
J’essaye d’y penser en d’autres termes en disant que peut-être il existe du côté des usages du corps
ou de la musique ou des modes de vie une préfiguration de modes de sémiotisation complètement
différents.
Je suis très frappé par le fait que les marginaux, mes pauvres, les gens qui ne mangent pas à leur
faim sont probablement, en majorité, pris dans les réseaux d’un certain type de subjectivation, de
consommation, des usages du corps, de rythme, de rapport au temps et à l’espace encore très
étroitement contrôlés par les zones fortement hiérarchisées et concentrées du Capital. À savoir
que ce qui marche c’est quand même le transistor, le football ; c’est le grand phénomène de masse
qui touche effectivement les gens les plus déshérités et qui sont pour le moment un mode de com-
munauté et de rassemblement très discutable, très équivoque. Je suppose quand tu fais allusion à
quelque chose qui trouerait le système de part en part, il ne s’agit pas de cela ; mais pour le
moment on a quand même l’impression que ce sont ces modes-là, ces religions-là, ces espèces de
liens là qui sont totalement évidents.
Ce qui serait intéressant, ce serait d’essayer de repérer quel type d’objet, ou quel type de phylum,
quel type de matériau peuvent apparaître là qui ne soient pas déjà totalement pris dans ce systè-
me de quadrillage. Ainsi la passion argentine pour le football m’a exaspéré en un temps. Cette
classe, ce groupe de gens que tu désignes comme d’où peut-être peut venir quelque chose, com-
ment peut-on imaginer qu’il se déprenne de cette…

F - Ce que tu décris là, c’est en terme de flux et de phylums. C’est-à-dire que, bien entendu, l’en-
semble des flux d’information, de connaissance, que tu les prennes au niveau où ils sont, jouent
toujours à sens unique. Ils discursivent toujours.
Là on ne peut absolument pas attendre, dans cette logique des systèmes tels qu’ils sont organisés,
qu’aucun objet ne se détache puisque tous lés événements, précisément, sont pris dans le systè-
me de circularité.
Dans l’autre type de logique que je superpose à celui-là, les mêmes éléments de discursivité
sémiotique sont pris à contresens, et à ce moment-là, c’est en tant qu’ils produisent non pas des

Les séminaires de Félix Guattari / p. 6


discursivités comparées les unes aux autres, soit dans le domaine matériel, soit dans le domaine
des phylums machiniques, mais c’est en tant qu’ils produisent de l’existence, des territoires sen-
sibles et des univers. Dans cette logique-là les constellations qui émergent il est vrai qu’elles
conservent les mêmes éléments, mais dans un cas tu as des productions sémiotiques et dans
l’autre des productions subjectives. Par exemple les mêmes phrases qui vont signifier quelque
chose dans le rêve sont prises dans un agglomérat subjectif qui leur donne non pas une significa-
tion, mais une portée existentielle. C’est-à-dire que dans ce registre-là tu as une véritable inven-
tion, production de subjectivité. Tandis que là tu as une production de sens et les productions de
sens par définition, sont toutes prises dans un quadrillage paradigmatique.
Ces productions existentielles, de deux choses l’une, ou elles sont articulées dans un effet qui va
faire qu’il y aura correspondance, ajustement, stratification des différents niveaux de déterrito-
rialisation, ou il y aura un certain rapport d’effet entre les déterritorialisations, entre les niveaux
subjectifs (entre ce que j’appelle les niveaux d’affects et les niveaux d’effets) ; auquel cas, régu-
lation du système : les effets du système auront les affects qu’ils méritent. Ou il y aura – ce qui
je pense est l’essence de la crise actuelle – un décalage entre ces niveaux-là. C’est-à-dire que là
où il y a un certain type de discursivité, il y aura bien une correspondance, un minimum d’orga-
nisation des territoires sensibles, et d’un autre côté ce n’est pas ce type d’éléments qui servira de
relais pour produire de la subjectivité. Et ce décalage-là forcément fait un dérèglement général
puisque le niveau de déterritorialisation n’est rien d’autre que le type de double jeu, de contresens
qui fait que la phrase qui me sert pour vous dire des choses, pour articuler quelque chose, mais
me sert aussi à me constituer comme entité subjective à travers le phrase que je dis. Donc ce serait
sous une forme mieux élaborée – du moins je le pense – ce que Lacan disait en parlant du désir
de l’autre. Mais là ce n’est pas une altérité transcendantale, ce n’est pas un grand Autre, c’est de
deux choses l’une : ou tu l’as l’autre ou tu ne l’as pas. Si tu ne l’as pas, tu n’as pas le sujet non
plus. Et pour l’avoir il faut le construire, dans des systèmes de flux et de phylums qui doivent te
permettre à la fois d’être dans des effets matériels, de production économique, mais en même
temps doivent te donner la production de subjectivité. À partir du moment où tu n’as palus la pro-
duction de subjectivité c’est un dérèglement foncier dans l’économie des flux énergético-spatio-
temporels. Alors on arrive à des situations… prérévolutionnaires ! Tu avais une économie bien
régulée sous l’Ancien régime, qu’est-ce que tu voulais de plus ? Mais il y a eu un certain moment
où un certain nombre de flux capitalistiques (des flux de monnaie, des flux technico-scientifiques)
ne pouvant se subjectiver nulle part, n’ayant nulle part où s’intégrer, ça a fait claquer le système.
Quel système ? TOUT. Tous les systèmes de subjectivation ont claqué, aussi bien les systèmes
ancestraux de régulation au sein des aristocraties que les systèmes ancestraux de la paysannerie.
Les paysans n’étaient pas du tout révolutionnaires pendant la Révolution française. On a bien vu
les Chouans. Mais n’empêche que leur subjectivité était foutue par terre parce qu’elle n’avait
jamais été autonomisée. Elle était produite comme le reste par l’église, par les mythes, par la
royauté.
Or il semble qu’on ait une situation identique. Le système actuel peut parfaitement marcher.
Regan et les autres ont raison. Ils disent : qu’est-ce que vous voulez de plus ? Ils en bavent mais
il n’y a pas d’autre moyen pour motiver les gens à produire, à travailler que d’avoir un tel systè-
me. Oui en effet tout va bien. Ce n’est pas très moral, c’est un peu dégueulasse, mais enfin l’his-
toire en a vu d’autres !
Sauf que tout ne va pas bien du tout. La preuve d’ailleurs c’est qu’on est en pleine crise. Parce
que du point de vue de l’économie des flux, ça coûte cher, mais enfin c’est comme ça. Sauf qu’il
n’y a pas de production de subjectivation correspondante. Ce type d’économie peut fonctionner
pour une aristocratie qui va maintenant se concentrant, en se réduisant comme une peau de cha-
grin. Produire quoi pour qui ? Et maintenant cela devient à l’échelle planétaire. Ce n’est même

Les séminaires de Félix Guattari / p. 7


pas du tout la question du chômage : donner du travail à tout le monde. C’est simplement qu’il y
a une dérégulation de l’ajustement de la production de subjectivité. Mais ce n’est pas vrai. C’est
vrai pour l’Iran, c’est vrai pour des pays qui retombent dans des mythes démocratiques transi-
toires comme l’Argentine, le Brésil. Mais jusqu’à quel point est-ce que, à travers ces archaïsmes
de production de subjectivité, ça va résoudre la question ? Ils n’ont pas résolu le problème en Iran
et non plus en Amérique Latine.
De deux choses l’une : ou quelqu’un, qui que ce soit, produira de nouveaux instruments de pro-
duction de subjectivité qu’ils soient bolchéviques, maoïstes ou n’importe quoi ; ou de toutes
façons la crise continuera de s’accentuer. Alors la question n’est plus de savoir s’il y a d’autres
instruments de production de subjectivité. C’est de savoir qu’il y en a. Ou s’il n’y en a pas. Pour
l’instant il n’y a que des emplâtres. Il y a la vieille religion catholique, la vieille religion marxis-
te. Et puis il y a surtout ce que tu décris : cette immense efflorescence de mythes locaux, c’était
la fonction de toutes les religions asiatiques dans le Bas-Empire. Et puis il y en a un qui en effet
a eu son phénomène d’amplification et a servi de référence de subjectivation fantastique avec le
christianisme. Mais il a fallu quelques millénaires pour que ça décolle.
Tout cela c’était pour revenir au problème que tu posais. Pour moi, dans cette description, il n’est
pas du tout entendu que du traitement des flux va apparaître une nouvelle idéologie, une nouvel-
le sexualité, une nouvelle culture, tout ce que tu as dit. Bien sûr que non. Ou il y aura un déclin
dans un certain type de rapport de production avec une production de subjectivité, avec le fait que
ce n’est absolument pas donné et qu’il y a une coupure… Alors le problème est d’ajustement
exactement comme en chimie quand tu cherches un cristal qui va faire catalyse. Tu l’as ou tu l’as
pas. Si tu ne l’as pas, la réaction n’a pas lieu. C’est simple.
Alors à ce moment-là c’est : quel est le processus, l’agencement, la concaténation singulière (elle
ne peut être que singulière au départ puisqu’elle n’existe pas) productrice d’un processus qui sin-
gularise l’ensemble des composantes (et puis après elle n’est plus singulière, bien sûr) qui réali-
mente cette situation productive.
La question qui me paraît être cruciale c’est : est-ce que le système existant, qui est quand même
très élaboré, très sophistiqué, d’abord dans le domaine technico-scientifique où incontestablement
il y a un décollement prodigieux, la société capitalistique gère de façon exceptionnelle et il y a
une gestion assez habile de la sémiotisation économique (dollar F.M.I.). Dans cette crise il y a
quand même une sorte de virtuosité, il faut bien le dire (économie monétaire) et même il n’est pas
exclu qu’au niveau de la gestion écologique, gestion sanitaire, des familles… Et cependant c’est
une crise majeure. Une crise de quoi ? À mon avis c’est une crise majeure parce que la question
qui est presque sur le bout de la langue de tout le monde est celle-ci : Merde, il faut quand même
une religion une idée ! Personne n’ose le dire mais on ne peut pas rester en suspend comme ça.
la guerre, on a essayé de relancer ça comme grande religion. Des millions de gens ont dit : À bas
la guerre ! Mais ils ne sont pas très convaincants. Ils ne la font pas, la guerre depuis longtemps.
Il y a quand même quelques petites guerres, tout le monde s’intéresse. Pas trop d’ailleurs. Sauf
quand elles donnent des images à la télé.
Ça ne donne pas une consistance mythique ; ça ne donne pas envie de partir aux Croisades ou de
faire la Révolution d’Octobre !

P - Autre question : est-ce que la psychose appartiendrait plutôt à cette zone cinquième mondis-
te dont tu parles. Est-ce que tu penses qu’elle a une quelconque connivence avec ça ?

F - C’est-à-dire est-ce qu’il y aurait une production générale de psychose, autrement dit, ou est-
ce qu’il y aurait une part de la psychose qui créerait des conditions pour que des processus de sub-
jectivation émergent ?

Les séminaires de Félix Guattari / p. 8


P - Je regardais les phénomènes de smurf. Tu vois les mômes de 13-14 ans qui se mettent à dan-
ser comme les catatoniques en fait. Alors plus ils sont robotisés, mécanisés et mieux c’est. Déjà
à l’école ils sont branchés sur l’informatique, etc. On retrouve effectivement des processus de
schizophrénisation gestuelle, musculaire. Alors est-ce que ça va dans le sens de cette déterrito-
rialisation schizophrénique généralisée qui fait que, à terme, il y a sans doute des points de ren-
contre, des territoires sensibles à la jonction des gens paumés du tiers-monde, de ceux qui survi-
vent comme ils peuvent dans l’hémisphère Sud…

F - Sauf qu’on est bien d’accord que ce n’est pas des gens. Ce sont des phylums machiniques, des
univers qui eux se transmettent, se captent. Alors à ce niveau-là c’est la joie. À la limite plus c’est
cette espèce de merde, plus je pense, en effet, qu’il y a beaucoup de gens qui ont une perception
différente.

P - Il y a des territoire comme ça du côté de la science-fiction où il n’y a plus rien d’humanoïde,


couleurs, gaz qui se rencontrent…

F - Le problème n’est pas de trouver une hypersingularité schizophrénique en soi, le problème est
qu’il y ait concaténation entre les processus qui concourent à faire marcher les machines (tech-
niques, sociales, économiques) et les processus de subjectivation. S’il n’y a pas cette quadruple
articulation, ça ne marche pas. Il faut prendre des exemples énormes : par exemple l’Iran ça
marche comme en 14. La Belgique ça ne marche pas. La Lorraine ça ne marche plus du tout. C’est
à ce niveau-là. Qu’est-ce qui ferait que le Brésil ça marche ? Pour ma part, je ne suis pas du tout
convaincu que ce soit la démocratisation actuelle qui marche. C’est possible que je me trompe.
Ceci dit pour l’instant ça marche. Qu’est-ce qui va se passer après ?
Il faut changer les grilles de lecture de l’histoire. Qu’est-ce qu’ils regardent, les gens ? Ils regar-
dent et ils voient des choses.

A - J’ai remarqué quelque chose en Algérie. Avant l’introduction de la télé il y avait traditionnel-
lement les soirées avec les veillées. Puis le jour où la télé a été installée, le relais ne faisant pas
parvenir les images, les gens commençaient à ouvrir le poste, puis de temps en temps voyaient
une image passer, tiens ! De plus en plus de gens rentraient de bonne heure du travail. Puis le jour
où la télé a commencé, les longues soirées avec les contes, c’était fini. C’est comme le phéno-
mène de Dallas. Les gens regardent avec passion. Ils sont fascinés par l’ameublement des salons.
On a même crée de très beaux tissus qui s’appellent « Dallas »…

F - C’est ça tu vois, le truc. Quand on disait avec Deleuze que Kafka avait saisi un certain niveau
d’appauvrissement de la langue allemande dans le contexte très particulier qui était celui des Juifs
à Prague, à la fois aristocrates et à la fois complètement pris dans des rapports d’oppression racia-
le. Ou pour Beckett… Il faut arriver à un certain niveau et à partir de là… Et ce qu’il vient de dire
me semble très intéressant et c’est pour cela que je dis : ça au moins c’est de la poésie ! Ils font
un tissu : Dallas. Ils regardent… C’est comme s’il y avait un point de réversion. À partir de là,
d’accord ! C’est embêtant, ils ont foutu en l’air les contes orientaux… C’est cela que je vois
comme point de subjectivation qui à un certain moment anticipe le processus de subjectivation, à
savoir qu’il est vraiment transethnique, transnational.

P - Est-ce que ce ne sont pas des productions plutôt immobiles dans leur universalité même, sté-
réotypées, sérielles, à l’opposé de ce qu’on pourrait penser être des points de départ de quelque
chose ?

Les séminaires de Félix Guattari / p. 9


F - Dans la référence de gauche FPh, oui bien sûr, mais dans la référence TU, ce sont des chaînes
a-signifiantes. La question c’est que ce sont des chaînes a-signifiantes qui sont productrices de
subjectivité. C’est-à-dire qu’effectivement, à ce moment-là, il y a un phénomène qui n’est plus au
rendez-vous de l’existence. Et si jamais par contre, à partir de ce point de re-subjectivation se met
à fonctionner quelque chose, ton catatonique smurf, si tu le mets sur la scène de l’opéra, ça donne
Bob Wilson. Il semble que c’est cela la notion de singularité. Tu recrées un alphabet existentiel.

Les séminaires de Félix Guattari / p. 10


Les séminaires
de Félix Guattari 04.05.1982
Félix Guattari
De l'efficience sémiotique
Une véritable pollution mentale s’est développée à partir des métaphores dynamiques, énergé-
tiques et thermo-dynamiques… Un curieux consensus s’est fait depuis plusieurs décennies de
l’histoire psychanalytique pour passer sous la table cette problématique énergétique ; il ne date
pas d’ailleurs de la naissance des structuralismes en psychanalyse, mais remonte à l’époque de
Freud. Cependant des axiomes énergétiques demeurent implantés dans la façon de poser la pro-
blématique de l’inconscient mais on les a « forclos » et ils sont tout-à-fait repérables.

Cela reste une conception fondée sur des notions de conflits psychiques, avec une axiomatique
implicite où l’on a cette idée de représentations réprimées – dans le cas des affects, plus spécifi-
quement, inhibés – et l’on garde toujours comme définition implicite de l’inconscient que c’est le
lieu du refoulé. La théorie du refoulement – que je sache – n’a été récusée par aucune des ré-écri-
tures de la psychanalyse.

Pour s’arrêter déjà à cette notion de refoulement, il faut voir que les deux conceptions freudiennes
– celle qui constitue le refoulement comme portant sur des représentations de l’inconscient (pre-
mière topique), ou celle qui le recentre sur les défenses du moi – aboutissent, sans doute, à rema-
nier la description dynamique et les métaphores thermo-dynamiques de l’économie freudienne,
mais ne remettent pas en question ces postulats énergétiques de base.

Dans la première topique est cette idée qu’il existe un noyau pathogène de représentations exclues
de la conscience qui se comporte comme un noyau développant un champ magnétique négatif
– un noyau refoulé, une fixation, un noyau de représentations qui repousse toute intrusion d’un
processus quelconque de remémoration. On peut donc s’approcher de ce noyau par couches
concentriques, mais plus on s’en approche et plus il y a une puissance de rejet. Les tentatives de
levée de ce refoulement (qui, suivant les époques, procédaient par suggestion, puis par technique
d’interprétation) marchent toujours dans ce sens : pour pouvoir faire la levée du refoulement
– l’atteinte de ce noyau – il convient de procéder par l’analyse des résistances, par leur interpré-
tation ou l’interprétation du transfert qui est, en quelque sorte, la résistance des résistances.

Dans la deuxième topique, ce noyau a toujours la même puissance de refus, d’éjection, mais il ne
fonctionne plus du tout de la même manière. Au lieu que ce soit un noyau négatif, cela devient un
noyau positif, un noyau d’attraction : le noyau pathogène issu du refoulement originaire attire à
lui, au contraire, les représentations et a toujours tendance à les réexpédier dans les systèmes
conscients et préconscients. Par contre, ce qui devient l’énergie de refoulement, c’est le moi :
voilà donc toute la problématique des défenses du moi. On a inversé les vecteurs mais en gardant
cette même problématique énergétique vectorisée : ce noyau envoie des rejetons, des symptômes,
il intervient au sein des rêves, des actes manqués, etc. On a alors un double système d’interaction
et pas du tout un système simple comme dans la première topique.

Ultérieurement, la problématique du moi, des identifications (représentation beaucoup plus


anthropomorphique de l’inconscient et beaucoup moins dynamique), l’entrée sur scène des per-
sonnages de l’inconscient, la familialisation, la personnologisation semblent, en effet, mettre au

Les séminaires de Félix Guattari / p. 1


second plan cette problématique énergétique. Reprenons la conception de la pulsion de Freud. Je
rappelle ici ses quatre dimensions :
— la poussée qui était vraiment la charge énergétique (avec l’ambiguıté totale de savoir si c’était
l’équivalent d’une charge instinctuelle…), charge instinctuelle sexuelle, poussée de nature biolo-
gique, libido…
— la source, organique là aussi mais représentant certains types de territoires corporels, etc.
— les objets qui deviennent ensuite la problématique des objets partiels.
— les buts.
Progressivement la poussée, la source et le but sont laissés entre parenthèses, mis à l’écart : oui,
c’est biologique, oui il y a des sources organiques, d’accord, mais ce n’est pas cela qui compte !
Ce qui compte, c’est que la pulsion envoie des délégués dans l’ordre de la représentation. Quant
à cet aspect de dynamique biologique, finalement on fait l’impasse là-dessus.

Pour le reste, différents accents seront mis selon les courants : dans la tradition « classique » en
France, en particuliez chez Lagache, c’est le but qui importe et il se trouve transformé en rela-
tion ; la psychanalyse devient, en quelque sorte, une psychologie de la relation. Ce qui compte ce
sont les inter-relations. Et chez Lagache sont même mises en question la notion de stade et la
notion de maturation psychogénétique.

Par contre, chez Lacan c’est la notion d’objet qui devient prévalente, avec une problématique de
l’objet totalement différente du courant anglo-saxon. Mais là aussi nous allons voir que toutes les
notions héritées de cette conception énergéticienne biologique sont mises entre parenthèses et
quasiment récusées de façon explicite. Chez Freud lui-même, si on y réfléchit bien, la notion de
pulsion est totalement transformée avec l’introduction de la pulsion de mort. Il n’y a plus du tout
l’idée de conflit pulsionnel pris sur des principes de plaisir et des principes de réalité mais, à la
notion de pulsion – d’opposition dynamique, de tension, de conflit – se substitue la notion de
mélange : la pulsion devient un mélange de deux pulsions – pulsion d’Eros et pulsion de mort qui,
selon qu’elles sont intriquées ou désintriquées, mélangées ou non d’une certaine façon, vont faire
basculer l’économie libidinale dans un sens ou dans un autre. Je vous ferai remarquer que, d’un
point de vue strictement métaphysique, la notion de mélange n’a rien à voir avec une notion de
tension dynamique.

Revenons à quelques formulations de Lacan sur la pulsion. Je les ai prises uniquement dans Les
Écrits car je crois que ces textes sont suffisamment clairs – du moins pour l’objet que je me pro-
pose aujourd’hui. Quand il parle de la pulsion, Lacan met en question aussi bien la pulsion que
la libido, que le ça. Il dit que la pulsion est comme « un couteau de Jeannot, aux pièces indéfini-
ment échangeables » ; il parle de « métamorphisme », d’intervertions possibles entre « l’organe »
de la pulsion, « la direction » de la pulsion et son « objet » (1).
Ailleurs, il dit qu’il y a une réversion possible de « son articulation à la source comme à l’ob-
jet » (2), ce qui est très important car cela implique bien quelque part que l’on a plus la coupure
source pulsionnelle biologique (énergie biologique) et représentation au niveau de l’objet.
Il dit aussi qu’au fond la pulsion dans le système freudien est uniquement un système d’équiva-
lences énergétiques où l’on réfère les échanges psychiques (3). Là il part de cette position : c’est
un système d’équivalence et rien d’autre, qu’il ne faut jamais prendre en tant que tel au niveau de
poussée énergétique mais uniquement en tant que système d’équivalence (et non pas de support)
pour avoir une capacité de comparaison, d’appréciation économique de ce qui se passe au niveau
de la représentation – du représentant de la représentation de la pulsion, c’est-à-dire au niveau
psychique.

Les séminaires de Félix Guattari / p. 2


On peut dire alors : s’il y a un équivalent, au moins la pulsion sert à quelque chose ! Cet équiva-
lent c’est la libido, définie par ailleurs par Freud comme énergie pulsionnelle Elle avait donc des
caractéristiques de la pulsion mais était détinie essentiellement comme pulsion sexuelle. Dans le
système freudien il y a des pulsions et il refuse toujours une universalité de la pulsion – se démar-
quant en cela de Jung, etc. Une pulsion particulière est celle qui joue un rôle majeur dans l’in-
conscient : la pulsion sexuelle et c’est ce qui fait la différence entre le concept de libido et le
concept de pulsion. Puis cette libido est prise dans une différenciation libido du moi, libido d’ob-
jet, etc. Il y a donc la qualification suivante : la libido est sexuelle, puis elle donne des rapports
d’équivalence, des rapports économiques entre les investissements qui se portent sur les objets, et
ultérieurement on retraduira cette problématique en termes d’Eros et de pulsion de mort.

L’abord de Lacan veut en apparence cautionner les formules freudiennes, puisque toute sa vie il
a prétendu être fidèle à la lettre même du texte de Freud. Mais dès les Écrits, il dit ceci : la libi-
do n’est pas l’instinct sexuel… D’accord puisqu’il y a cette critique de l’instinct déjà au niveau
de Freud. Mais voici qu’il fait une curieuse opération en disant : sa réduction à la limite au désir
mâle indiquée par Freud suffirait à nous en avertir. On peut peut-être comprendre cela ainsi : s’il
n’y a qu’une libido mâle, c’est donc qu’elle n’a rien à voir avec la différence des sexes.
Admettons ! Mais ce qui compte, c’est la suite : « la libido dans Freud est une énergie susceptible
d’une quantimétrie, d’autant plus aisée à introduire – en théorie – qu’elle est inutile, puisque seuls
y sont reconnus certains quanta de constance ». Vous comprendrez au passage pourquoi m’inté-
resse beaucoup cette idée de quanta de constance. Cela nous amène en effet dans la probléma-
tique qui pour moi est celle des machines abstraites à un certain type non pas de quantification,
mais de consistance. Cette expression, quanta de constance, est précisément ce à quoi je voudrais
substituer la notion de consistance qui fera basculer tout le système.
Lacan ajoute alors : « sa couleur sexuelle si fortement maintenue par Freud comme au plus inti-
me de sa nature est couleur de vide, suspendu à la lumière d’une béance »… C’est beau mais
disons que c’est un vidage sémantique total de la notion de libido.
Le ça dans la deuxième topique est à la fois le réservoir de la libido au point de vue quantitatif et,
du point de vue topique c’est le pôle des pulsions par rapport auquel se fera la différenciation du
moi, du surmoi, etc. Lacan est très gêné aussi avec cette notion parce que, évidemment, pour
avancer dans sa redéfinition de la pulsion il faut qu’il prenne – comme il dit – « de plein fouet » (4)
les paradoxes de la définition freudienne. Or, voici trois caractéristiques de la définition
freudienne :
— le ça est inorganisé, c’est un chaos. Oui, Lacan est d’accord : en même temps c’est inorgani-
sé mais ça reçoit, attire le refoulé originaire, donc c’est très structuré quelque part. Les noyaux du
refoulé, les fixations sont dans le ça et, en outre, les automatismes de répétition.
— le ça ne connait pas la négation. Et Lacan écrit : « il n’y a pas de contradiction qui vaille entre
les pulsions » (5). C’est parfait, seulement :
— c’est le lieu où il y a l’intrication entre l’Eros et la pulsion de mort.

Faire tenir tout cela ensemble est effectivement difficile ! Mais qu’à cela ne tienne, Lacan dit : il
n’y a que le signifiant qui permette de faire tenir ensemble ce type de paradoxe. Pourquoi : parce
que le signifiant, dit-il, qu’on le prenne comme on veut d’ailleurs, au niveau de la matérialité de
sa structure (= le signifiant saussurien), qu’on le prenne comme jeu de Loto (5), il n’y a que cela
qui puisse supporter de telles contradictions. Lacan a, à ce propos, une formule assez obscure :
« … et l’évidence apparaîtra qu’il n’y a au monde que le signifiant à pouvoir supporter une
coexistence – que le désordre constitue (dans la synchronie) – d’éléments où subsiste l’ordre le
plus indestructible à se déployer (dans la diachronie) » (5).

Les séminaires de Félix Guattari / p. 3


Synchroniquement donc des agrégats de chaînes complexes sont pris dans les systèmes de contra-
diction concernant l’organisation, l’inorganisation et les contradictions pulsionnelles ; il n’y aurait
alors que le signifiant qui pourrait faire cette double politique de signifiance et d’a-signifiance.
Là, c’est moi qui traduis. Et Lacan écrit cette phrase en toutes lettres : aussi laisserons nous main-
tenant de côté le statut énergétique de la pulsion. Finalement, dit-il, la pulsion n’est pas du tout
ce que l’on croit, elle n’a rien à voir avec l’instinct, mais le ça est « un réservoir oui, dit-il, si l’on
veut, voilà ce qu’est le ça, et même une réserve. Mais ce qui s’y produit, de prière ou de dénon-
ciations missives, y vient du dehors, et s’il s’y amasse c’est pour y dormir » (6). Prenant la com-
paraison avec les lettres que l’on mettait à Venise pour dénoncer les gens de la Cité, il dit que le
ça est un réservoir dans lequel on met des lettres. Mais son propos va beaucoup plus loin qu’une
métaphore : en effet, le ça et les pulsions ne sont devenus rien d’autre que le trésor des signifiants.
Dans ses mathèmes, la pulsion c’est : le sujet s’évanouit dans la demande : « Que la deman-
de disparaisse aussi, cela va de soi, à ceci près qu’il reste la coupure, car celle-ci reste présente
dans ce qui distingue la pulsion de la fonction organique qu’elle habite : à savoir son artifice
grammatical… » (7). C’est une formulation curieuse parce qu’un peu malheureuse du point de vue
même de la théorie du signifiant mais, en tous cas, elle dit bien ce qu’elle veut dire. Nous sommes
donc passés d’une définition de la pulsion (et donc de la libido et du ça) avec ses quatre dimen-
sions (la source, la poussée, l’objet et le but) au fait que – purement et simplement – le signifiant
c’est la pulsion, la pulsion c’est le signifiant. C’est du moins ce qui reste de toute cette économie
de la demande, ce qui reste de la déhiscence organique et de toutes les images qui partent depuis
la famille jusqu’à la fin : essentiellement du signifiant. Mais alors ? S’il faut éjecter toute notion
de dynamique, de thermo-dynamique, de conflit, alors comment peut-on encore parler de répres-
sion, de refoulement ? Comment peut-on encore parler de conflit psychique, de transtert, de
contre-transfert ? Cela veut-il dire qu’on fout tout ça en l’air et que l’on est plus que dans… une
économie du signifiant. Mais qu’est-ce que cela veut dire une économie du signifiant ? ou une
économie libidinale – terme cher à Lyotard ? Qu’est-ce qu’une économie ? Cela veut-il dire que
les signifiants véhiculent vraiment de l’énergie ? Ou est-ce une simple métaphore ? Cette histoi-
re est très ambiguë : a-t-on besoin d’un concept quelconque d’énergie pour rendre compte de l’in-
conscient ? Si l’inconscient est structuré comme des mathèmes, y a-t-il besoin de l’énergie ? De
l’énergie passe-t-elle entre des mathèmes ? entre des signifiants ? C’est une vraie question.
Y a-t-il besoin d’un équivalent quelconque énergétique entre un signifiant inconscient, entre des
mathèmes marquant les différentes instances en question ?
Quant à moi, je réponds tout de suite : oui ! Non seulement il n’y a pas à avoir de pudeur d’éco-
nomie sur la poussée, le but, la source et l’objet : oui, il y a de l’énergie dans l’inconscient par-
faitement ! – ce qui ne veut pas dire qu’il y en ait dans le signifiant parce que l’inconscient ne
s’identifie pas au signifiant. La question est justement de reformuler non pas une théorie de
l’énergie mais si possible N théories énergétiques, c’est-à-dire N modes de fonctionnement éner-
gétiques pour rendre compte à la fois de là où il y a effectivement de l’énergie dans les processus
inconscients et de là où il n’y en a pas.

Le concept d’énergie est un concept d’équivalence en physique qui traverse aussi bien la physique
des particules que la physique atomique, la chimie, la thermo-dynamique, etc. Ce concept s’ins-
titue sur la base d’un fonctionnement régional de l’énergie : l’énergie électrique et l’énergie calo-
rifique, par exemple, ce n’est pas du tout la même chose. Il y a effectivement des équivalences
(principe de Carnot, etc.), mais l’utilisation de l’énergie chimique ou de l’énergie électrique, c’est
très différent de l’énergie atomique ! Tout le monde sait cela – ne seraient-ce que les gens qui
reçoivent des bombes atomiques ! Ce n’est pas parce qu’il y a des équivalences – et il y en a effec-
tivement – et que l’on passe de l’une à l’autre que c’est la même chose, cela ne s’exprime pas sur
les mêmes terrains : le terrain des particules n’est pas le même que celui des atomes ou que celui

Les séminaires de Félix Guattari / p. 4


des échanges énergétiques biologiques (la chimie à 37°). Il y a des machines concrètes à petites
énergies : par exemple les énergies circulant dans une machine informatique sont de toutes petites
énergies par rapport à ce qui circule dans une machine à vapeur. Il n’empêche qu’il y a une loi
d’équivalence générale énergétique : on peut toujours, en effet, faire des calculs. Mais sur le ter-
rain des machines concrètes, c’est très différent. Je pense donc qu’au niveau de la diversification
des composantes de l’inconscient, nous avons intérêt à ne jamais parler d’énergie « en général »
(type libido ou autre), mais à respécifier quel type d’énergie – s’il y a une problématique énergé-
tique qui se passe – travaille dans tel type de région de machine concrète ; quitte à en inventer de
spécifiques, car il est possible que l’on trouve utile dans une cartographie de dire : dans un grou-
pe particulier c’est tel type d’énergie qui fonctionne, dans un système éthologique, tel autre, etc...
On a toute liberté d’inventer autant d’énergies que l’on veut. Il n’y a pas de religion de l’Énergie
avec un E majuscule ! Il n’y en avait pas plus pour Einstein que pour Newton qui ont bel et bien
inventé leur cartographie d’énergie quand ils en ont eu besoin. Il nous faut faire la même chose,
je crois, mais dans l’autre sens précisément : retrouver les concepts d’énergie tels qu’ils sont
manipulés chez les Bororo, les psychotiques, etc. pour pouvoir comprendre ce que sont les com-
posantes de passage et les phénomènes d’équivalence.

Venons en aux schémas : l’inconscient rentre dans un plan de consistance ; ces deux domaines ne
représentent pas des coupures mais des zones de passage, puisqu’il s’agit du même plan. Il y aura
donc des zones de passage au niveau de l’intensité entre :
— d’un côté, le domaine des consistances énergétiques. Il ne s’agit pas de consistance universel-
le mais de zones de consistance énergétique : parfois ça passé, ça pousse un peu, et puis non, ça
ne sert à rien, ça oscille, et parfois ça passe – transformant une énergie en une autre.
— et de l’autre, des zones de consistance incorporelle.
Au fond, Freud a parfaitement vu la nécessité de faire tenir ensemble ces deux domaines même
si c’est, en effet, « un paradoxe de plein fouet ». Il voit les pulsions mais il voit bien précisement
quand il traite une hystérique ou un phobique :
— des problèmes d’investissement de zones érogènes, de fixations libidinales.
— et puis aussi des représentations qui sont totalement incorporelles, des fantasmes où manifes-
tement il n’y a pas une dose d’énergie correspondante à cette inscription mnésique pour déclen-
cher pareils automatismes de répétition, etc. Donc : représentation, représentant de la pulsion, et
il fait tenir tout cela ensemble.
Seulement, toute l’histoire du Freudisme et de la psychanalyse jusqu’au structuralisme contem-
porain, c’est d’effacer ce scandale – que Freud ait eu la folie au départ de faire cette affirmation
paradoxale ! En tous cas, un montage s’est imposé : éliminer purement et simplement ce domai-
ne des consistances énergétiques, c’est-à-dire éliminer toute problématique du
corps, du socius, du rapport de forces économiques – toute problématique des machines
concrètes.
— Mais oui, tout cela existe bien sûr mais ce n’est pas de l’inconscient !
— Si ! justement c’est aussi l’inconscient.
— Alors si c’est ceci l’inconscient, ce ne peut pas être cela !
— Mais si ! c’est les deux.
— Et c’est les deux alternativement, successivement, pendant, après ? Voilà justement la ques-
tion : comment va s’incarner ce rapport entre les deux domaines ?

Considérons ce domaine des intensités, des consistances. Nous l’avons divisé en deux.

Les séminaires de Félix Guattari / p. 5


Maintenant voyons ce qui se déploie dans cette surface :
— D’abord, une problématique de la déterritorialisation partant (à la base du schéma) d’un axe
de persistance – répétition vide, répétition pure… – pour arriver à un axe de transistance qui sera,
lui, totalement déterritorialisé.
— Puis, une ligne mobile : la ligne d’actualisation hylémorphique. Elle peut partir de la base du
schéma et c’est la pulsion de mort, la limite du Fort-Da freudo-lacanien, c’est la répétition vide,
le trait unaire lacanien ; s’incarner ensuite dans le triangle syntagmatique existentiel, qui se
différenciera.
— quand la ligne remonte, elle fait cette actualisation hylémorphique, c’est-à-dire qu’elle remon-
te comme ligne qui – du côté des consistances énergétiques – traite les choses à partir de machines
concrètes, et du côté des incorporels, de ce que j’appelle des idéalités.

La ligne hylémorphique est la ligne d’incarnation des formes – formes concrètes et non pas pla-
toniciennes, mais formes qui fonctionnent et que l’on trouve, par exemple, dans les définitions
génétiques de telle formule de vie, de telle mutation, de telle spéciation.
Quand cette ligne remonte totalement, il y a effectivement à ce moment là passage total entre les
consistances incorporelles les plus différenciées – les univers – et, sur le plan des consistances
énergétiques, les phylum et l’ensemble du système : c’est-à-dire qu’il y a de nouvelles constella-
tions d’univers, et… problématique du possible loin de l’équilibre.
Quand cette ligne redescend, des stratifications intermédiaires, des métabolismes coupent la pro-
blématique des consistances incorporelles et la problématique des consistances énergétiques – ce
qui ne veut pas dire qu’elle les coupe totalement mais elle négocie à travers les systèmes des
triangles.

Là-haut, plus de négociation, passage total. En bas, impasse totale parce qu’il n’y a rien ; il y a
rien qui discute avec rien : ils ne se racontent pas grand’chose !
Tandis que dans la situation intermédiaire, on est dans un seuil ou dans un autre, cela pulse d’un
côté ou de l’autre.
Dans ce système en mouvement la problématique de la syntagmatique existentielle prend des flux
énergétiques de toute nature pour en faire de la matière signalétique (et c’est toujours de la matiè-
re : flux d’encre, flux d’électricité…) et pour en faire des boucles sémiotiques. Et là on est déjà
dans les incorporels. Cela commence avec le trait unaire, avec la quantité d’information mini-
mum. Voilà : c’est cela que ça fait et rien d’autre. Et quand ça ne fait rien d’autre, encore une fois
ça ne dit pas grand’chose et c’est la pulsion de mort, l’affaissement total. Cette foutue théorie de
l’information – pour autant qu’elle hante toutes les sciences humaines – les hante comme la mort
quelque part hante l’ensemble de nos sociétés.

Il y a donc fabrication de ce que l’on peut appeler – hommage à notre maître à tous et à toutes,
Jacques Lacan le trait unaire. Que se passe-t-il donc quand il se prend dans un noyau d’agence-
ment ? Il fonctionne alors de ce côté, de l’autre ou des deux côtés et le problème ne se pose plus.
Quand il fonctionne de ce côté, il fait du signifiant et amorce un triangle sémiotique (8).

Ce qui se passe en réalité renvoie au noyau d’agencement. Pour reprendre Chomsky, ce serait la
structure profonde. Et ce qu’on voit, ce sont des machines concrètes et des idéalités (il faut être
complètement myope pour ne pas les voir, ces idéalités concrètes, abstraites, il y en a de toutes
sortes : la musique, les mathématiques, les nations…).

Les séminaires de Félix Guattari / p. 6


Nous avons donc la syntagmatisation, la fabrication d’une matière-signe mais qui ne dit rien. Le
territoire minimum ( « Fort-Da »…« c’est moi ! »… « ho ! je suis là »), c’est le primat du rapport
de syntagmatique existentielle sur toutes définitions. On en a bien la représentation chez Sartre :
quelque part l’autre ne se déduit pas des représentations, ne se calcule pas à partir des coordon-
nées spatio-temporelles, il y a un donné de l’autre minimal (9). Ce territoire minimum s’articule à
des concaténations de signes, à des redondances sémantiques qui font des résonances signifiantes
au fur et à mesure qu’elles se constituent en idéalités et c’est donc ce que j’appelle : le triangle
sémiologique, à partir d’un curseur paradigmatique, c’est-à-dire ce qui fait monter plus ou moins
la ligne hylémorphique – cela pouvant s’abattre sur ce qui semble une pulsion de mort irréduc-
tible, et puis il suffit de réintroduire telle ou telle boucle paradigmatique pour que d’autres objets
soient accrochés.
Si vous voulez, c’est comme ce qui apparaît dans la sémantique générative : vous avez une boucle
sémantique et puis une autre et puis, d’une boucle à une autre, apparaît un autre niveau
sémantique.
Pour prendre une comparaison, c’est comme si l’on disait : il y a une scène mais sur la scène on
parle, on chante, il y a de la musique, ça fait de l’opéra ; et à chaque fois se développe ainsi un
nouveau type d’idéalité, un nouvel univers potentiel, une constellation d’univers.
Il y a donc un curseur – avec aussi possibilité d’affaissement.

De l’autre côté, ce même fonctionnement peut se faire au niveau cette fois des consistances éner-
gétiques comme triangle des machines concrètes : cette fois, les signes ne font pas des boucles et
des redondances de signification, ne développent pas une économie paradigmatique, mais une
économie praxique ; c’est donc le triangle des machines concrètes avec ce que j’appelle : la ligne
des tenseurs processuels. Des signes sont en acte cette fois même si par ailleurs ils sont dans la
signification.
Par exemple, madame Tatcher dans la télévision tient des discours… aucune importance. Et puis
à un moment, ses discours font pleuvoir des bombes sur les bateaux argentins. Ce n’était pas évi-
dent ! Pendant un temps on pouvait se dire : cela a de la consistance pour les media… mais résul-
tat zéro. Et à un moment il y a eu prise de consistance au niveau des machines concrètes, rendant
toutes les possibilités envisageables. Que ce ne soit que de la redondance sémiotique, représenta-
tion, pur discours, ça tombe. Que ce ne soit pas du tout de la redondance mais que ça fasse direc-
tement des bombes sans qu’elle en parle, c’est une autre éventualité, c’est ce qu’Hitler faisait, lui :
il commençait par bombarder, il discutait après ; il commençait par occuper, après il faisait un dis-
cours. Ou bien autre éventualité, les deux en même temps : phénomène de seuil, les redondances
qui ne sont, n’attrapent, ne produisent que des incorporels, d’un seul coup agissent dans le systè-
me. C’est exactement comme le « sésame ouvres-toi », mais au niveau presque informatique : tu
cherches la formule pour ouvrir le coffre, tu ne l’as pas, tu es donc dans ces redondances là, et
puis à un moment…

Le triangle diagrammatique. Des propositions machiniques fonctionnent sur un versant comme


des consistances axiomatiques (mais au sens large, non pas seulement l’axiomatique mathéma-
tique, mais la consistance d’une écriture musicale, d’une écriture économique, toujours dans cette
partie du schéma de l’économique des incorporels). Une consistance axiomatique est donc néces-
saire pour qu’il y ait ce passage là ; et sur l’autre versant une consistance machinique ; car tu peux
très bien avoir les propositions machiniques, les énoncés et que ça ne passe pas. À la limite, c’est
la consistance même du système, la consistance du matériau qui est en jeu : tout devrait marcher
mais le système ne rentre pas dans la ligne hylémorphique.

Le court-circuit diagrammatique se passe partiellement quand la ligne hylémorphique est à ce

Les séminaires de Félix Guattari / p. 7


niveau. Et quand elle est là, de véritables mutations se font, les machines concrètes touchent
quelque chose du phylum, sortent d’elles-mêmes comme machines concrètes pour se trouver un
futur, rentrer dans le rhizome des machines concrètes (pour cette idée de rhizome machinique je
vous renvoie à mes publications antérieures) ; et ce qui n’était qu’idéalité d’un seul coup percu-
te, peut rentrer au niveau de mutation d’univers (ceci devant être entendu plutôt comme constel-
lation d’univers ou : création de nouveaux univers). J’en ai parlé fréquemment ici à propos de la
musique baroque, etc. Il peut y avoir nouvelle constellation d’univers ou abolition d’un univers,
ce qui change tout. À ce moment là, cette ligne des machines abstraites fait un triangle avec les
propositions machiniques ; le phylum machinique fait un triangle : phylum machinique-univers-
proposition machinique, qui donne la consistance de ce passage où, cette fois, la limite est abolie
(quitte à ce qu’ensuite…).

Il y a au-delà des tenseurs processuels, devenir machinique : c’est alors l’au-delà de la machine
actuelle, l’au-delà de la situation actuelle ; on voit bien qu’il y a telle ou telle retombée, telle ou
telle projection machinique, et parallèlement devenir incorporel. Il nous faudra revenir là-des-
sus… Quant aux tenseurs diagrammatiques, c’est la distance entre le noyau d’agencement au
niveau des propositions machiniques et des machines abstraites.

Notes :

1. J. Lacan, Écrits, éd. du Seuil, Paris 1966, p. 147.

2. Ibid., p. 817.

3. Ibid., p. 147-148.

4. Ibid., p. 657.

5. Ibid., p. 658.

6. Ibid., p. 659.

7. Ibid., p. 817.

8. Cf. schémas en annexe.

9. On pourrait aussi à partir de là reprendre la problématique du moi, du petit autre et du grand Autre…

Les séminaires de Félix Guattari / p. 8


Les séminaires de Félix Guattari / p. 9
Les séminaires de Félix Guattari / p. 10
Les séminaires
de Félix Guattari 05.05.1987
Félix Guattari
Référence et consistance
1 - Le Plan d’immanence chaotique

Il convient, en premier lieu, d’entretenir une certaine méfiance à l’égard des représentations
trop statiques du chaos, celles en particulier, qui tenteraient de l’illustrer sous forme de mélan-
ge, de trous, de cavernes, de poussières, voire même d’objets fractals. Le chaos de la « soupe
primitive » du Plan d’immanence a ceci de particulier qu’il ne se maintient à l’existence qu’en
train de se « chaotiser » et de telle sorte qu’il soit impossible de circonscrire en lui, et de tenir
pour consistante, une configuration stable. Chacune de celles qu’il peut esquisser a le don de
se dissoudre à une vitesse infinie, pour ne pas dire absolue. Dans son essence, le chaos est
rigoureusement insaisissable. Ne pouvant être affecté d’aucun sous-ensemble, on peut consi-
dérer qu’il échappe aux logiques des ensembles discursifs.

Est-ce à dire que le chaos est une chose toute simple, toute binaire et aléatoire ? Certes non,
car le processus de protofractalisation qui le travaille génère tout autant du désordre que des
compositions complexes virtuelles : celles-là mêmes dont je viens de dire qu’elles s’esquissent
et se dissolvent à une vitesse infinie. (Relevons au passage que, dans une telle perspective, le
statut du virtuel consisterait, pour une entité, à se trouver pris entre deux infinis : celui d’une
absolue intensification existentielle et de son immédiate abolition.)

On partira donc de l’idée que les puissances actuelles du désordre se déclinent concurremment
à des potentialités virtuelles de complexification. Le chaos devient ainsi une matière première
de virtualité, l’inépuisable réserve d’une déterminabilité infinie. Ce qui implique qu’en y fai-
sant retour, toujours il sera possible de retrouver en lui matière à complexifier l’état des choses.
Ainsi chaque ordination se trouve doublée de tensions entropiques, tandis que, symétrique-
ment, chaque séquence aléatoire est susceptible de bifurquer vers des attracteurs virtuels de
complexification processuelle.

Mais peut-être serait-il préférable de dire que le chaos est porteur d’hyper-complexité, en vou-
lant marquer par là qu’il recèle non seulement la complexité discursive propre aux états de
choses mais qu’il est également capable d’auto-générer les instances de discursivation de cette
même complexité-instances qui seront ici qualifiées de crible. En d’autres termes, en surplus
des déclinaisons logicielles de l’ordre et du désordre, on devra considérer que le chaos tient en
réserve les opérateurs existentiels et les matières optionnelles de leurs manifestations.

Fig. 1 : les deux états du chaos

Les séminaires de Félix Guattari / p. 1


Mais une fois dit que l’hyper-complexité chaotique (virtuelle, non discursive et constamment
en voie d’être défaite) sera distinguée de la complexité ordinaire (laquelle est le propre des
Flux réels et des Phylum possibilistes), il conviendra de ne pas confondre : chaos et catas-
trophe, car, précisément, ce qui spécifie une catastrophe, c’est l’affaissement de la dimension
« énonciatrice » des agencements qui s’y trouvent impliqués et la défection de leurs cribles de
discursivation. Le chaos n’est pas seulement porteur de morphogenèses potentielles « pré- pro-
grammées », il recèle les embryons processuels permettant la mise à jour de morphogenèses
mutantes ; il est ensemencé de « points de bifurcation », de « cribles mutants » dont aucun cal-
cul ne pourra jamais prédire la position et les potentialités.

Retenons seulement pour l’instant que c’est à partir d’un état non discursif virtuel de la
« matière » chaotique que se constituera ce qu’on appellera ultérieurement le rapport d’endo-
consistance entre les Territoires existentiels et leurs Univers de références.

2 - Le croisement des dimensions entitaires

Deux types de relations sont susceptibles de s’établir au sein de la « soupe primitive » du Plan
d’immanence chaotique : les relations de référence et les relations de consistance. Considérée
à ce premier niveau d’auto-référenciation, la référence n’est encore que pure connectivité pas-
sive d’instances d’être-là – qu’elles soient territorialisées ou déterritorialisées. Elle fonctionne
alors sur le mode du : « se tenir ensemble », étant bien précisé qu’il n’y a personne, aucun
sujet, pour tenir qui que ce soit ! « Il y a » dis-position d’un « il y a » et d’un « il y a » et d’un
« il y a » etc… sans que soit jamais décidable s’il s’agit du même ou d’un autre « il y a ». La
référence est ici répétition, itération. Avec elle, quelque chose tient en place par un incessant
retour à la même place, laquelle se trouve constituée, à cette occasion, de sorte que la glue exis-
tentielle suintant du chaos devient corrélative d’une ex-position d’ordre proto-spatiale. Espace
essentiellement glischroïdique, sans limite, sans contour, sans déplacements internes possibles
ni découpe de sous-ensembles. L’existence n’est encore là que co-existence, trans-existence,
transitivité existentielle, transversalité. Pour ne pas manquer ses caractéristiques spécifiques,
il est nécessaire de découpler radicalement l’idée de référence de celle d’interaction. Pour qu’il
y ait action, réaction, il convient que soit constitué, en préalable, un rapport objetcontexte ou,
à tout le moins, une structure multipolaire, toutes choses qui n’ont pas cours dans ce genre de
lieu. À la différence de ce qu’il en est, par exemple, avec une perception ou une prise de
conscience, rien n’est ici transmis, rien ne « passe » entre le référé et le référent. Ce mouve-
ment de la référence, en tant que prise d’être, auto-affirmation existentielle nous impose d’as-
sumer la double aporie d’un changement d’état s’opérant :
- 1) sans transfert énergétique (du fait que nous sommes confrontés à l’état même du change-
ment, au processus en train de se processualiser),
- 2) à une vitesse infinie de transformations qui transgressent le sacro-saint principe de la phy-
sique contemporaine qui consiste à fixer, avec la vitesse de la lumière, un seuil limite à la
gamme de l’ensemble des vitesses possibles.

Ainsi redéfinie, la consistance se verra affectée de deux types foncièrement différents d’itéra-
tion celle de vitesse infinie et celle de vitesse « ralentie ». Le « ralentissement » (ou reterrito-
rialisation) nous amène à dégager une nouvelle dimension fondamentale des agencements
œuvrant à partir du chaos : celle de la consistance qui nous permettra de mieux étayer les caté-
gorisations déjà antérieurement évoquées d’Univers référentiels (U), de Phylum possibilistes
(F), de Territoire existentiel (T) et de Flux matériels et/ou sémiotiques (F).

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- 1) Les vitesses infinies de référence dont il a déjà été fait état à propos du « principe d’éva-
nescence » qui préside aux destinées du chaos, vont se trouver désormais reconverties dans les
transferts de complexité et d’hypercomplexité entre les domaines (F) et U. Cette vitesse infi-
nie est synonyme de labilité absolue de l’itération et, par conséquent, de consistance nulle. Les
séquences de réitération étant ici infiniment courtes, on dira des arrangements entitaires consi-
dérés qu’ils ont une capacité de jauge/ou de rupture de symétrie interne/infiniment faible.
- 2) D’un autre côté, ce sont des vitesses de référence ralenties et modulées qui seront à l’œuvre
dans des modules de territorialisation associant les domaines T et F. Cette structure modulai-
re tient à l’existence de seuils de discontinuité dans les phénomènes de ralentissement du
« grasping » existentiel (ou agglutination auto-référentielle). Il se produit, en quelque sorte, un
striage de la reterritorialisation tandis que se constituent des zones distinctes d’être-déjà-bel-
et-bien-là. Dès lors, ces vitesses « ralenties » sont synonymes d’intensification de la consis-
tance. Lorsqu’elles descendent à une vitesse presque nulle les séquences de remise en cause
peuvent devenir d’une longueur quasi-infinie. On dira alors de la capacité de jauge de tels
arrangements qu’elle prend une valeur forte.

Fig. 2 : Croisements des dimensions de référence et de consistance

D’ordre plutôt temporel la consistance exprime la fragilité, la précarité des processus connec-
tifs, leur densité relative, mais aussi leur finitude, leur caractère transitionnel et séquentiel,
tenant, je le répète, à ce que leur statut de distinctivité existentielle soit essentiellement tribu-
taire d’arrangements contingents de niveaux hétérogènes. C’est aussi à des fractures de consis-
tance que nous devrons – dans certaines conditions sur lesquelles nous reviendrons lorsqu’il
sera question des synapses d’agencement – la capacité de dispositifs entitaires à s’ouvrir à
d’autres formules d’arrangement, d’autres axiomatiques, d’autres machinismes abstraits, bref,
à quitter un régime de connectivité passive pour accéder à une conjonctivité active et
processuelle.

Les séminaires de Félix Guattari / p. 3


Une telle association entre le concept d’existence et celui d’une consistance, porteuse d’hété-
rogénéité et de précarité, implique un renoncement aux oppositions massives binaires du type :
essence/existence, Être/Néant, etc. Alors que, par exemple, dans l’ontologie sartrienne, la déto-
talisation demeurait indissociable de la néantisation, elle s’inscrit ici, au contraire, sur un axe
de référence proto-spatial (endo-référence U et T) foncièrement hétérogène à l’axe des consis-
tances proto-temporel sur lequel s’instaurent les paliers de déterritorialisation. À la césure bru-
tale Être/Néant se substitue la gamme ouverte des intensités existentielles. D’une autre maniè-
re, elle nous amène à nous déprendre des mythes ancestraux relatifs à la pérennité de l’être ou
à ceux, plus récents et plus tenaces, de la conservation de l’énergie. Il n’existe aucune forme
d’être brut, planté là, une fois pour toutes, indépendamment des agencements qui l’appréhen-
dent pour en subir les effets ou en infléchir la trajectoire et le destin. L’être est modulation de
consistance, rythme de montage et de démontage. Sa cohésion, sinon sa cohérence, ne tient ni
d’un principe interne d’éternité, ni à un cadrage causaliste extrinsèque qui ferait tenir ensemble
les existants au sein d’un même monde, mais à la conjugaison de processualités de consistan-
ce intrinsèque, engageant elles-mêmes des rapports généralisés de transversalité existentielle.
Pour une part, c’est cette exigence de transversalité qui appelle le recours à des vitesses de
référence infinies, à un balayage de tous les espaces et à un lissage récursif de toutes les tem-
poralités possibles, alors que, pour une autre part, c’est le caractère de processualité qui impo-
se le striage des vitesses relatives de référence.

Afin d’illustrer ces questions de vitesse de référence, considérons un instant ce qui sépare un
catalyseur ordinaire de la chimie minérale d’un catalyseur enzymatique de chimie organique.
Essentiellement la vitesse de la réaction catalysée, sa spécificité et ce que j’appellerais ses
implications processuelles. Les enzymes peuvent accélérer les réactions par des facteurs consi-
dérables de l’ordre de 109 à 105 fois dans des conditions douces (milieux aqueux, température
et pression ambiante). Par exemple, la molécule d’un enzyme spécifique sera capable d’hy-
drater 100 000 molécules de gaz carbonique, alors qu’il aurait fallu 10 millions de secondes
pour obtenir le même résultat sans le le recours au génie enzymatique. En outre, chaque enzy-
me catalyse un type de réaction, s’exprimant en un point précis de la molécule substrat, et elle
constitue un crible stéréospécifique, reconnaissant sélectivement une molécule parmi d’autres,
même de structure très proche, comme les isomères optiques. Par exemple, le nickel ou le pal-
ladium pourra catalyser l’hydrogénation des doubles liaisons de molécules très différentes,
tandis qu’un enzyme comme la thrombine ne pourra opérer cette même réaction que sur un
substrat extrêmement spécifique ( ). On pourrait multiplier à l’infini les illustrations d’une telle
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associations de ces trois fonctions de lissage, d’accélération et de spécification d’effet consé-


cutivement à la mise en œuvre d’opérateurs catalytiques, de polarisation, … regroupés ici sous
le terme générique de crible. Dans notre perspective, ces trois fonctions sont le corrélat d’une
perte de consistance ontologique, synonyme d’une ouverture déterritorialisante à de nouveaux
phylum possibilistes : ici, en l’occurrence, avec cette déterritorialisation enzymatique, à l’ac-
cession à rien moins qu’aux champs de possible (F) et aux mutations de virtualité (U) propres
à la matière vivante.

3 - Les cribles

La soupe primitive du Plan d’immanence est, donc peuplée de deux types d’états entitaires :
– les multiplicités chaotiques, composant et décomposant à des vitesses infinies des arrange-
ments complexes,
– les cribles existentiels sélectionnant des ensembles relativementment homogènes d’arrange-
ments caractérisés par des ralentissements itératifs locaux et localisants.

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Les cribles se présentent ainsi comme un premier temps d’« accroche » des multiplicités chao