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La signature : du signe à l’acte

par Béatrice FRAENKEL

| Nouveau Monde éditions | Sociétés & Représentations

2008/1 - n° 25

ISSN 1262-2966 | ISBN 2-84736-350-0 | pages 13 à 23

Pour citer cet article :

— Fraenkel B., La signature : du signe à l’acte, Sociétés & Représentations 2008/1, n° 25, p. 13-23.

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LA SIGNATURE : DU SIGNE À LACTE

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Béatrice Fraenkel

Partons d’une œuvre, celle de Komar et Melamid exposée en 2006 au Musée Zimmerli 1 de New Brunswick, aux États-unis [ill.].

Zimmerli 1 de New Brunswick, aux États-unis [ill.]. Ill. Vitaly Komar et Alexander Melamid, Our Goal

Ill. Vitaly Komar et Alexander Melamid, Our Goal is Communism, 1972 (tempera sur toile), Rutgers, The State University of New Jersey.

Il s’agit d’une banderole en tissu rouge sur laquelle on lit un slogan écrit en russe que l’on peut traduire en français par : « Notre but : le commu- nisme ! » Les deux artistes ont simplement signé en bas à droite cette étoffe de leurs deux noms, Komar et Melamid. L’œuvre s’inscrit dans le mouve-

1. En visite à l’Université de Rutgers (New Brunswick, New Jersey), j’ai eu l’occasion de visiter une exposition singulière intitulée : Du Goulag au Glasnost, l’art non conformiste en Union soviétique, 1956-1986 (From Goulag to Glasnost, The Jane Voorhees Zimmerli Art Museum, Rutgers University, New Jersey, 1995). Il s’agit de la présentation de quelques-unes des œuvres d’une immense collec- tion de plus de 100 000 pièces réunies par Norton et Nancy Dodge pendant quelque trente années, dont ils ont fait don au Musée Jane Voorhees Zimmerli de l’Université.

B. Fraenkel, « La signature : du signe à l’acte », S. & R., n° 25, mai-juin 2008, pp. 15-23.

ment contestataire du Sots Art, qui s’est attaché à déconstruire les sym- boles du socialisme, en s’attaquant en particulier aux éléments de propa- gande les plus connus : imagerie révolutionnaire, portraits des héros, et toute l’emblématique communiste (drapeau rouge, slogans peints, faucille et marteau…). En signant et en exposant cette banderole typique du matériel de pro- pagande soviétique, les deux artistes l’ont transformée en œuvre d’art. Le geste semble proche de celui de Marcel Duchamp apposant sa signature sur un urinoir et l’installant dans une exposition. Il s’en distingue aussi, car

16 mettre une banderole au musée n’a rien de provocateur. Bien au contraire, cet acte est conforme au traitement respectueux accordé aux drapeaux dans les musées militaires 2 et peut s’appliquer à toutes sortes d’objets impliqués dans des luttes héroïques. C’est donc bien la signature de Komar et Melamid qui non seulement transforme la banderole en œuvre d’art mais, surtout, en inverse la signification. La banderole, objet de propagande, devient un objet de contre-propagande C’est sur l’acte même de signer que je souhaiterais attirer l’attention ici. Sur ce qu’il convoie de familier, de banal, mais aussi sur ce qu’il peut pro- duire d’allusif, d’inattendu, de transgressif. Ce faisant, je voudrais proposer une stratégie d’enquête passant de l’analyse du signe signature à l’analyse des pratiques de signer, puis à la mise en valeur de l’acte d’écriture proto- typique qu’est la signature

APPROCHE SÉMIOTIQUE DU SIGNE SIGNATURE, SIGNE DIDENTITÉ ET DE VALIDATION

Signe traditionnel, fait à la main, manuscrite et autographe, la signatu- re demeure quasiment inchangée depuis des siècles. Alphabétisation aidant, elle s’est banalisée tout en conservant une dimension exceptionnelle. Ses modalités d’expression ne cessent de se renouveler : les projets de signatu- re électronique semblent lui ouvrir une nouvelle carrière alors qu’on pou- vait la croire sacrifiée sur l’autel des nouvelles technologies, quant aux tags, ultimes avatars des pratiques officieuses et illégales de signatures, leur mon- dialisation constitue un phénomène d’écriture à part entière. Malgré ces évolutions, on ne peut ignorer le fait qu’en signant on repro- duit des gestes anciens, façonnés par une culture lettrée pluriséculaire mais

2. Tracts, banderoles, journaux clandestins sont déjà archivés et exposés dans certains musées célé- brant les résistances aux dictatures. Le musée de Varsovie qui commémore le soulèvement de la ville, en 1941, a même reconstitué des graffitis de l’époque sur de faux murs.

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aussi des modes de pensée solidaires de dispositifs d’écriture impliquant le papier, l’encre, la main ainsi que des modalités d’archivage et de conserva- tion. Tout un monde que l’écriture électronique modifie lentement mais sûrement. La longévité de la signature tient sans doute à son économie sémiotique. Signe remarquable, elle conjoint quatre éléments : la fonction

individualisante d’un nom propre, l’effet de présence d’un graphisme tracé à la main, la saillance visuelle d’un signe personnel et la force d’un acte de langage. Cette densité du signe correspond à une longue histoire qui, du

VI e au XVI e siècles, se déroule dans les chancelleries royales et papales, dans

les officines des notaires et dans diverses juridictions que l’administration royale va peu à peu uniformiser. Une enquête historique, fondée sur l’examen d’actes authentiques éma- nant de la chancellerie royale française, m’a permis d’établir un premier constat : la signature appartient à deux séries distinctes de signes, d’une part celle des signes d’identité – noms propres, sceaux, armoiries – et, d’autre part, celle des signes de validation – souscriptions, sceaux, bulles, signatures, seings. C’est le croisement de ces deux séries qui confère à la signature l’effica- cité pratique d’un signe utilisé par les professionnels de l’écrit que sont les secrétaires et les chanceliers, et la performativité spécifique, imprégnée d’une certaine solennité, qu’elle tire d’une diplomatique pré-moderne, dominée par de souverains auteurs. La conséquence première de cette double genèse est que le signe signature introduit à l’intérieur des activités

d’écriture une action particulière, celle de signer. Par ailleurs, tributaire de l’histoire des signes de l’identité, la signature a joué un rôle important dans les transformations qui affectent les formes du nom propre. Elle a contribué à fixer la formule actuelle du nom patrony- mique : prénom + nom de famille, qui remplace à partir du XI e siècle le nom unique, en vigueur depuis le VI e siècle. Elle correspond aussi à une sorte de basculement général des modalités sémiotiques d’expression de l’identité. Lorsque la signature est rendue obli- gatoire pour valider les actes, en 1554, l’usage des sceaux et des signes gra- phiques est interdit. Le nom propre autographe s’impose, au détriment de signes emblématiques anciens, les armoiries, les croix, les dessins en tout genre qui, jusque-là, servaient couramment de signatures. L’acte de signer

se réduit alors à l’écriture autographe de son propre nom, mais il intègre

une partie de l’iconicité des signes qu’il a supplantés. Nombre d’artisans, refusant de se plier au nouvel ordre graphique, signent d’une main ferme en dessinant l’emblème de leur métier plutôt que leur nom. Chez les plus lettrés, notamment les professionnels de l’écrit, l’usage des paraphes témoigne d’une recherche de distinction : à l’écriture régulière des textes,

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leur signature oppose des formes personnelles, des traits singuliers. Signe d’identité, la signature contribue à forger l’idée que l’écriture elle-même peut devenir ostension de soi. L’histoire des signes de validation doit être également prise en compte comme le suggèrent les deux marques majeures, le sceau et la signature. Constamment liés l’un à l’autre dès les premiers diplômes mérovingiens, ils sont tous deux signes d’identité et signes de validation. Sur une longue période, cette association prospère. Qu’il s’agisse des chartes mérovin- giennes, des diplômes carolingiens, des bulles papales, des ordonnances

18 royales, etc., sceaux et signatures sont le plus souvent présents au pied des actes solennels. Ces documents, en tant que monuments dotés d’une effi- cace, en tant qu’actes du pouvoir, inscrits dans une tradition quasi-céré- monielle, requièrent l’apposition de plusieurs traces de validation. Du VI e au XVI e siècle, les chancelleries ont pratiqué différents modèles d’actes. Olivier Guyotjeannin distingue deux périodes, celle de l’acte « réaliste », épiphanie du pouvoir, appuyé sur la liturgie, caractéristique du haut Moyen Âge, et celle de l’acte « nominaliste » qui lui succède, outil de conviction, pétri de rhétorique 3 . Les formes prises par la signature seraient à penser en fonction de ces deux périodes, de ces deux styles de gouver- nance mais quelles que soient les évolutions discursives, on la trouve tou- jours liée au sceau. La signature ne peut donc se penser seule, elle est entou- rée d’autres signes avec lesquels elle s’articule. Une des conséquences majeures de ce constat concerne la notion d’auteur : les actes ne sont pas le fait d’un seul auteur, il faut être deux pour conférer à un acte sa force juri- dique : l’auteur qui agit par le document (testateur, donateur, vendeur…), et l’auteur qui garantit l’acte et représente une instance juridique. Chacun appose son signe. L’observation des actes ouvre alors un monde à part entière, celui du travail de chancellerie.

APPROCHES DU SIGNE DANS LACTE ÉCRIT : LES AUTEURS AU TRAVAIL

Les diplômes mérovingiens et carolingiens du Haut Moyen Âge mon- trent bien la distribution qui s’opère selon les auteurs des actes entre signa- tures et sceaux. Les chanceliers signent (d’une souscription, d’une ruche autographe), le roi scelle et appose son monogramme (autographe ou non). Pourtant, il serait abusif d’imaginer une répartition exclusive qui réserve

3. Olivier Guyotjeannin, « Écrire en chancellerie » in Michel Zimmermann (dir.), Auctor et Auctoritas, Invention et conformisme dans l’écriture médiévale, Actes du colloque de Saint-Quentin-en- Yvelines (14-16 juin 1999), Mémoires et documents de l’école des Chartes, n° 59, 2001, p. 29.

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aux professionnels de l’écrit, responsables des actes, les signes autographes,

et aux autres, les sceaux 4 . Benoît-Michel Tock a mis en évidence, à partir

d’un corpus de chartes des évêques d’Arras du XIII e siècle, une division du travail méconnue jusque-là : c’est le bénéficiaire qui prépare l’acte, et non le scribe royal – le roi ne faisant que le valider. Les manières de signer se compliquent de traditions régionales, si bien qu’on oppose souvent une France du Nord qui scelle, à une France du Sud

qui

signe. Mais, là encore, les subtilités du travail administratif réservent

des

surprises : dès 1315, les sceaux aux armes royales sont, par exemple,

imposés aux officiers qui ne peuvent plus apposer leurs propres sceaux ou les sceaux de la juridiction locale. Cette mesure met en évidence que toute personne ayant la charge d’un office relève d’une double personne, l’offi- cier, qui s’exprime par le sceau administratif, et la personne privée qui continue à signer. L’association sceau/signature a connu diverses formules

qui ne sauraient se résumer à des attributions sociologiques. Elles expri-

ment aussi des concepts organisant un ordre juridique et politique. À partir du XIII e siècle, le développement de la chancellerie royale fran- çaise va entraîner la mise en place d’un ensemble d’indices permettant d’af-

fecter à tel acteur ou tel autre la responsabilité de son rôle : le nom du rédacteur en titre par exemple peut apparaître hors teneur, sur le repli de l’acte. Plus tard, la mention du nom de celui qui commande l’acte devien-

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dra

obligatoire (1321). Enfin, il faut compléter cet ensemble d’actants par

une

catégorie essentielle au moins jusqu’au XIII e siècle, celle des témoins

présents. À partir du XIV e siècle, ces signes mineurs prolifèrent sur les chartes. Ce

sont des révélateurs importants du travail de chancellerie. Il s’agit, par exemple, de signatures discrètes, apposées sur les replis qui attestent que la relecture de l’acte a bien été faite, que le chancelier a donné son visa. Dans ces mentions rapidement tracées, la forme graphique de la signature actuel-

le s’élabore. Ce sont les secrétaires du roi, les scribes, puis les notaires qui seront les véritables concepteurs du signe tel qu’on le connaît. La signatu- re est donc issue des métiers, des professions de l’écrit. C’est pourquoi elle

a connu des formes d’une grande sophistication, les seings des notaires par exemple, ou encore les ruches cryptées à l’aide de notes tironiennes des

chanceliers carolingiens, enfin les paraphes parfois extravagants de notaires

à l’époque moderne. Dans les actes notariés de toute la France rurale du

XIX e siècle, il n’est pas rare de constater de grandes différences d’habileté

4. Jean Vezin, « L’autographie dans les actes du Haut Moyen Âge », Comptes rendus de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, juill.-oct. 2004, pp. 1405-1433.

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graphique entre les clients signataires mais aussi, et plus systématiquement, entre clients et notaires. À ces différences d’écriture, correspond une diffé- rence de « poids » des signatures. Celle de l’officier de plume vaut plus, puisqu’elle valide le document et en fait un acte authentique. Mais il serait erroné de ne pas reconnaître le travail du scripteur. Un acte suppose une coopération minimale entre les deux auteurs. L’auteur de l’action juridique doit être présent et produire lui-même, de sa propre main, un signe ité- rable, en rapport avec son nom propre, calibré en fonction du format de l’acte et de la place disponible. La signature moderne peut être considérée

20 comme un prélèvement d’empreinte du corps du signataire. C’est une empreinte cinétique, enregistrant une manière de tracer, plus ou moins rapide, plus ou moins appuyée, et une façon de déformer les lettres. Tout signataire accepte de se plier à des normes graphiques tacites. L’itérabilité est à ce prix, elle induit la capacité d’une signature à être expertisée. En incorporant ces contraintes, les signataires introduisent dans les formes d’écriture censées être les plus personnelles, la présence de l’institution judiciaire garante de la validité des actes. Bien que l’on puisse douter des compétences des experts en écriture, souvent contredites par des manque- ments spectaculaires (affaire Dreyfus, affaire Gregory), il n’en reste pas moins que la reconnaissance simple d’une signature, c’est-à-dire la capaci- té à distinguer un modèle de signature de toutes les autres, est incontes- table. Elle suppose un système de registres, ou mieux encore, un fichier central fournissant un modèle de base indispensable à toute comparaison. Ce lien entre signature personnelle et institution judiciaire – et même policière – donne à voir le réseau plus large des chaînes d’écriture impli- quées dans l’usage de la signature. On touche là aux limites de l’analyse des documents eux-mêmes. Les traces relevées sur les actes juridiques, celles de l’auteur de l’action, du scribe, de l’officier responsable de la validation, éventuellement des témoins de l’acte, ne forment que le devant de la scène. Dans les coulisses, ce sont de multiples prestataires qu’il faudrait faire appa- raître : personnels attachés à la tenue et la maintenance des fichiers, mais aussi et surtout dans le cas des actes juridiques, responsables de l’archivage et de la conservation des actes. En effet, sans ces deux actions complémen- taires, tout le processus de validation est remis en cause. Une vaste culture matérielle, structurée par les notions d’original et de copie, attachée à la fabrication de pièces uniques, soutient la valeur du signe. De nombreuses et actives chaînes d’écriture sont ici nécessaires, qui font du document signé un écrit unique, revêtu d’une efficacité spécifique, susceptible de ser- vir de preuve. Prendre en considération ces différents réseaux de circulation des pièces écrites, conduit à les envisager progressivement comme des objets plus que

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comme des textes. Tous les aspects des actes, même les plus triviaux, deviennent importants : la qualité du papier, l’encre utilisée, les ajouts et corrections, les grattages, les taches, etc. La signature participe aussi de cette fabrication d’objets. Elle les marque, en permet la traçabilité et, surtout, donne au texte écrit un statut à part, qui le distingue de tous les genres dis- cursifs et, d’une certaine façon, transgresse les genres eux-mêmes car, en tant qu’actes, ils appartiennent à un monde « autre ». Par conséquent, l’extension de l’enquête au-delà des documents eux- mêmes, la reconstitution des scènes de production des actes juridiques ren- due possible grâce aux travaux des diplomatistes et des historiens du nota- riat notamment mais aussi telles qu’elles apparaissent dans la littérature, fait accéder à une autre réalité du signe, celle de son effectuation en contexte. Signe professionnel, la signature est un acte normé, coopératif, au centre de chaînes d’écriture multiples et, surtout, un acte qui vient parachever la fabrication d’un objet écrit.

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L’ACTE DE SIGNER COMME ACTE PERFORMATIF

L’analyse sémiotique de la signature centrée sur l’observation des signes, puis, à partir d’une analyse des documents, son approche comme séquence à l’intérieur d’un processus de production de l’acte écrit, conduisent à poser des questions générales : la signature que l’on a saisie dans toute son ampleur opérative est cantonnée à l’intérieur d’un monde de pratiques spécifiques, les pratiques juridiques. Peut-on, à partir de cet observatoire, élargir les conclu- sions aux pratiques d’écriture en général ? Qu’apprend-on de la signature sur les manières d’agir en écrivant ? Qu’apprend-t-elle de la culture de l’écrit ? Commençons par rappeler que signer est un acte régulé par diverses normes. La première est celle qui s’attache à la présence obligée du signa- taire. Cette règle indique que l’efficacité d’une signature se joue en partie dans un « ici » et « maintenant » déterminé. On signe en personne, devant témoins, et d’une certaine façon. Il faut donc reconnaître une dimension cérémonielle à l’acte, plus précisément, il faut tenir compte des conditions de félicité qu’il requiert. La signature appartient de ce fait au paradigme des actes de langage L’acte de signer est un acte performatif que l’on peut penser à l’intérieur de la théorie classique de la performativité proposée par Austin. Elle est donc ancrée dans une situation, mais on a vu aussi que la force de la signa- ture était le résultat d’un travail collectif, de l’association de plusieurs réseaux d’écriture. Comment articuler les exigences cérémonielles qui conduisent à considérer la signature comme un acte accompli en un instant privilégié ? Comment relier cette conception d’une signature comme trait

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de plume spectaculaire à la prise en compte des coulisses du théâtre ? À la

mise en évidence du rôle des archives, de la conservation, de l’identité judi-

ciaire

dont on sait l’importance majeure ?

Pour effectuer cette articulation, il manque à l’analyse une dimension qui est celle de l’observation des pratiques réelles de signature. N’est-ce pas en analysant la fabrique actuelle d’actes juridiques que l’on serait mieux armés pour décrire les conditions de félicité de la signature, tant au niveau situationnel, qu’au niveau contextuel ? Il fallait passer de l’approche histo- rique, sémiotique et pragmatique, à une approche ethnographique des pra-

22 tiques contemporaines. Une recherche portant sur la signature électronique m’a donné l’occa- sion de mener une enquête sur les huissiers de justice, de les accompagner dans leurs tournées mais aussi de suivre, dans les études, le travail quotidien de la fabrication des actes 5 . L’une des premières révélations de cette enquê- te de terrain a été de constater le temps passé par les huissiers à signer : ce sont souvent plusieurs heures par jour qui sont consacrées à la signature. Il ne s’agit donc pas d’un acte rapide de griffonnage tel qu’on se le représen- te, mais bien d’un moment spécifique régulé par une routine. L’analyse de cette routine montre un enchevêtrement de « micro actes » : actes de lec- ture en particulier, et actes de vérification plus ou moins tatillonne. Les modalités de lecture sont diverses : lecture d’écrémage, en diagonale, lectu- re ultrarapide ou prudente, souvent lectures variables qui s’adaptent aux circonstances infimes qui distinguent un acte d’un autre. Une analyse plus poussée a montré que le mode de lecture varie aussi selon le mode de ges- tion des études. Un huissier qui délègue volontiers à ses clercs des respon- sabilités ne signera pas de la même façon qu’un autre, pratiquant une sépa- ration des tâches plus traditionnelle. Le moment de la signature apparaît alors comme un moment de lecture largement façonné par un collectif. La dimension « distribuée » de la performativité s’impose. L’huissier ne signe pas seul ; il signe avec toute son étude, même s’il est seul à le faire, souvent le soir, alors que son personnel est parti. D’autres aspects du travail mettent en valeur la part d’engagement personnel : la signature est l’occasion pour l’huissier de solliciter sa mémoire, de se souvenir des dossiers, de se remé- morer des affaires. Dans les deux cas, la signature est un moment de mise à l’épreuve de savoir-faire experts. Il faut donc se déprendre d’une concep- tion de l’acte de signer, centrée sur le moment du tracé du signe, trop cal- quée sur le modèle de l’énonciation orale.

5. Béatrice Fraenkel, « Le moment de la signature dans le travail de l’huissier de justice : une per- formativité située » in Alexandra Bidet (dir.), Sociologie du travail et activité, Toulouse, Octarès, 2007, 254 p.

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On peut, grâce à l’analyse de la signature en situation, élaborer une notion plus spécifique, celle d’acte d’écriture. La signature se présente comme un acte pris dans une action plus large. Elle suppose plusieurs actants, plusieurs auteurs, plusieurs mains. Sa performativité distribuée ren- voie à l’histoire longue du signe, aux chancelleries notamment dont on a vu les pratiques de multiples signes de validation. Par rapport aux actes de lan- gage typiques envisagés par Austin, c’est-à-dire les actes qui supposent la prononciation de paroles par un seul locuteur – le baptême, le mariage, la promesse –, les actes écrits sont fort différents. Ils sont signés par plusieurs auteurs. Ils sont archivés et gardent leur force opérative, leur valeur illocu- toire en réserve. De plus, comme on vient de le voir, le moment de la signa- ture peut être long et dépasser largement l’instant de l’acte oral. Ces considérations amènent à poser une hypothèse très générale : les actes d’écriture relèvent d’une catégorie distincte des actes de l’oral et le cas de la signature peut être considéré comme un cas prototypique de cette catégorie. Cette première hypothèse en entraîne une seconde : les pratiques d’écriture impliquent toujours la fabrication d’écrits, elles mettent en jeu des actes qui ne sont en rien des actes de langage mais qui participent plei- nement à la production des documents. La question se pose alors de savoir quel statut on peut donner à des actes banals tels que copier, effacer ou, plus proche de nous, copier/coller, qui peuvent être dotés, dans certaines circonstances, d’une efficacité particulière. Au-delà du signe exceptionnel qu’est la signature, c’est donc l’ensemble des actions et des activités d’écriture caractérisant les pratiques qu’il faut passer au crible de la description et de l’analyse.

RETOUR À LA BANDEROLE

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La banderole signée par Komar et Melamid offre un bon exemple de pratique contemporaine de signature d’artiste. Mais, au-delà des références à l’histoire de l’art, cette banderole est intéressante, aussi parce qu’elle se présente comme l’archive d’un acte d’écriture qui a échoué. Brandie pen- dant les manifestations, l’inscription était transportée dans les rues, expo- sée dans l’espace public. Elle participait d’une pratique incluant des tracts, des drapeaux, des chants, des slogans. Comment qualifier cette pratique d’écriture-là ? Comment en décrire la performativité ? Dans quelle série d’actes la comprendre : celle des manifestations d’une époque, celle d’une histoire longue des banderoles, celle des slogans politiques ? Vue sous cet angle, la signature de Komar et Melamid apparaît comme solidaire d’une culture de l’ostentation des signes dont la performativité reste encore largement à décrire.

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