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Libre opinion: Le précieux héritage de John Rawls - Une répo

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JEUDI 12 AOÛT 2010

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Libre opinion: Le précieux héritage de John Rawls - Une réponse aux cyniques et aux désabusés

Olivier Kemeid - Auteur de théâtre 28 novembre 2002

Alors qu'un peu partout en Occident on entonne le chant cynique du désengagement, revendiquant l'irrémédiable fatalité de toute implication idéologique, souffrant de notre impuissance à agir sur le cours des choses, s'éteignait discrètement, sans tambour ni trompette et peu d'articles, l'un des plus grands penseurs de notre temps, John Rawls, mort dimanche dernier à l'âge de 81 ans.

Le philosophe américain du Massachusetts avait, entre autres, redonné un souffle puissant aux préoccupations morales et politiques de notre siècle. Son oeuvre-maîtresse, A Theory Of Justice, effectue ni plus ni moins une césure fondamentale dans l'évolution de la pensée contemporaine. En effet, ce texte-pivot de la philosophie politique des dernières années, qui instaure un dialogue éclairé entre le contractualisme de Rousseau et de Kant et l'utilitarisme issu de Stuart Mill et Bentham, livre aux postmodernes une véritable charte de la social- démocratie, dont le cadre théorique profitera à tous ceux qui se soucient de justice sociale.

Que l'on soit en accord ou non avec les thèses défendues par celui qui se réclamait de l'héritage kantien, on se doit de reconnaître l'impact d'une oeuvre originale et fouillée. De l'avis même de ses adversaires, John Rawls aura posé une brique incontournable dans l'édifice de la philosophie morale.

Attaquée ou défendue, sa théorie ne pourra jamais plus être écartée. Ainsi les Robert Nozick, Michael Walzer, Alastair McIntyre, Michael Sandel, Jürgen Habermas et, plus près de nous, Charles Taylor s'efforceront-ils de discuter les principes brillamment avancés par la Théorie de la justice, soit le principe d'égale liberté et un droit égal au système le plus étendu de libertés de base pour tous. Les inégalités socioéconomiques ne sont justifiées que dans la mesure où elles sont profitables aux plus désavantagés.

En réhabilitant la notion de «contrat social» présente chez Locke et Rousseau, Rawls envisageait une situation hypothétique où les hommes s'accorderaient sur ces principes de justice.

Ardue, exigeante, la Théorie de la justice a été l'oeuvre d'une vie. Composée à partir de plusieurs articles rédigés dès les années 50, la théorie de Rawls connut une première version manuscrite entre 1964 et 1965, puis une seconde entre 1967 et 1968. Sa première publication date de 1971; sa traduction française ne survient qu'en 1987. C'est actuellement l'ouvrage de philosophie politique le plus cité en Occident.

Rawls passa le reste de sa vie à y apposer des précisions, des éclaircissements et des addenda, dont le Libéralisme politique et Le Droit des gens. On ne lui connut que très peu d'interventions publiques, le penseur préférant le travail de fond et de longue haleine aux débats virulents et à la polémique médiatisée. Le professeur de Harvard n'avait donc rien du philosophe de toutes les causes souriant à la caméra, fuyant volontiers la place publique

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pour les couloirs sombres de la bibliothèque.

Il aura réalisé son souhait le plus cher: créer une théorie se substituant à l'utilitarisme en vigueur tout en relançant une discussion sur l'organisation de la cité, une discussion que l'on croyait close depuis des siècles. Rawls ne pouvait cependant prévoir que son oeuvre constituerait le jalon de la philosophie politique moderne. Son impact, tant chez les philosophes et les politologues que chez les économistes, est considérable. Grâce à sa Théorie de la justice, toute une génération possède désormais un terreau fertile où peuvent prendre racine de nouvelles visions d'avenir.

Car, non, tout n'a pas été dit. Non, tout n'a pas été fait. Il existe encore des défenseurs d'une pensée politique exaltante, porteuse d'espoir, susceptible d'ébranler le cours des événements. À la révolution, certains préfèrent cependant la réforme. Rawls fut l'un d'eux. À nous de préserver ce précieux héritage. À nous de léguer aux générations futures un constant effort de pensée, sur ce qui a été sûrement, sur ce qui sera peut-être.

Les John Rawls de ce monde n'ont rien des révolutionnaires de pacotille exhortant le peuple à brûler des symboles désuets; ils n'ont pas plus à voir avec les désabusés à la mode qui font les gorges chaudes d'un engagement dit vain. Loin de la cohue ambiante, ils font avancer la roue de l'histoire un peu plus loin, un peu plus en avant. Modestement.

philosophe

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