Vous êtes sur la page 1sur 3

Directeur de la publication : Edwy Plenel

www.mediapart.fr
1

main, elle avait alors déclaré : « Que cela me rappelle,


à moi comme à tout enfant, d’où qu’il vienne dans le
L’Afrique imaginaire de «Black Panther»,
monde, que nos rêves sont possibles. »
vue du Kenya: oui mais...
PAR LAURE BROULARD Ces derniers temps, elle semble promouvoir les
ARTICLE PUBLIÉ LE MARDI 6 MARS 2018
histoires « africaines » outre-Atlantique. En 2016
elle apparaissait dans Queen of Katwe, un film
sur une championne d’échecs ougandaise réalisé
par Mira Nair. Plus récemment, elle a annoncé
qu’elle participerait à l’adaptation sur les écrans de
l’autobiographie du comédien sud-africain Trevor
Noah, Born a Crime, ainsi que du roman Americanah
de l’écrivaine nigériane à succès Chimamanda Ngozi
Lors de la projection du film à Kisumu (Kenya). © www.instagram.com/lupitanyongo/ Adichie.
« C’est un film très important » pour Peter Il était donc tout naturel pour le père de Lupita
Anyang’ Nyong’o, père d’une des actrices vedettes et Nyong’o, l’homme politique kényan Peter Anyang’
gouverneur du comté de Kisumu. Cette ville de l’ouest Nyong’o, gouverneur de Kisumu, d’accueillir en
du Kenya a accueilli en février une avant-première collaboration avec Imax une première projection dans
mondiale de BlackPanther, le blockbuster des studios l’ouest du pays. Pour ce vétéran de la politique
américains Marvel. Mais dans le pays, d’autres voix se kényane, proche de l’opposant Raila Odinga, Black
font plus critiques envers cette Afrique futuriste mise Panther a un message important à délivrer aux
en scène à Hollywood. Africains : « Nous avons des leçons à tirer de cette
Nairobi (Kenya), de notre correspondante.– Il est idée d’un pays qui n’a jamais été colonisé, ce qui est
près de 18 h 30, et la chaleur de cette fin d’après-midi, si différent de ce que l’on a vu et entendu depuis des
sur les bords du lac Victoria, est écrasante. Sur le tapis années. C’est un film très important », assure-t-il.
rouge défile la crème de Kisumu, troisième ville du L’espace d’un soir, Kisumu, fief de l’opposition et
Kenya : longues robes argent et or, tuniques brodées théâtre de violences lors des dernières élections, s’est
et coiffes colorées. Les invités sont accueillis par des donc retrouvé sous les projecteurs, au centre de la
danseurs aux costumes tigrés et au visages peints en scène culturelle internationale. Très vite, le succès
blanc. Il faut dire que l’occasion est exceptionnelle : s’est propagé dans le reste du Kenya. Lors de la
en ce 13 février 2018, la petite ville kényane accueille première à Nairobi, dont les tickets se sont arrachés
une avant-première mondiale du blockbuster Black plusieurs jours à l’avance, les spectateurs saluaient
Panther. « Ce soir, nous voulons célébrer la culture par des applaudissement les remarques bien senties
africaine et montrer ce que le Kenya a à offrir, affirme de Shuri, petite sœur de T’Challa et experte en
Ojany Achieng Alai, chargée du tourisme pour le technologie. La jeune femme appelle par exemple un
comté de Kisumu. Mais avant tout, nous rendons membre de la CIA « colonisateur » et se réjouit de
hommage à notre héroïne locale, Lupita. » recevoir « un nouveau garçon blanc à réparer ».
Lupita Nyong’o, qui interprète Nakia, amante de Si certains ont moqué des accents « exagérés et
T’Challa (Black Panther, le roi de Wakanda) et fantaisistes », l’excitation était palpable et beaucoup
espionne pour le compte du royaume dans le reste de de Kényans avaient revêtu leurs plus beaux habits en
l’Afrique, est originaire de la région. Depuis un oscar kitenge, l’équivalent est-africain du wax.
en 2014 pour son rôle dans le film Twelve Years a
Slave de Steve McQueen, elle est devenue une étoile
montante d’Hollywood. La statuette dorée dans la

1/3
Directeur de la publication : Edwy Plenel
www.mediapart.fr
2

L’afro-futurisme à l’honneur traitement du personnage de Killmonger. Fils d’un


Black Panther et son afro-futurisme assumé, ainsi espion de Wakanda envoyé aux États-Unis, il rentre
que la vaste campagne marketing qui l’accompagne, dans son pays d’origine, s’empare du trône et tente
représentent une opportunité pour les productions d’utiliser ses ressources extraordinaires pour libérer,
de certains artistes africains. Disney a commandé par la violence, ses “frères” noirs opprimés dans le
des œuvres en rapport avec l’univers du film à reste du monde. Il sera finalement neutralisé par Black
l’artiste sud-africain Trevor Stuurman, mais aussi Panther, T’Challa, le roi légitime.
au photographe kényan Osborne Macharia, icône Une trame aux accents néocolonialistes, explique
de l’afro-futurisme, courant artistique qu’il définit Wandia Njoya, professeure à l’université de Daystar à
comme « une redéfinition du discours postcolonial Nairobi, et bloggeuse à succès : « Malheureusement, la
sur l’Afrique à travers des éléments historiques, des guerre qui se déroule à Wakanda n’est pas une guerre
éléments de la culture actuelle et du futur des peuples contre les oppresseurs de la diaspora wakandaise,
de couleur, mais aussi de la fiction », le tout dans le mais une guerre civile sur la méthode à adopter pour
but de magnifier l’identité africaine. lutter contre cette oppression. À la fin, le vainqueur
n’est pas celui qui cherche à armer la diaspora,
mais celui qui choisit d’aider les communautés noires
via l’intervention sociale, celui qui a l’approbation
des Blancs et accepte un siège aux Nations unies.
Au bout du compte, il semble que Black Panther
soit une représentation des peurs des Blancs, une
représentation d’un fantasme des Blancs », dit-elle.
Car pour cette passionnée d’éducation, le film est
Une création de l'artiste Osborne Macharia pour
Disney, publiée sur son compte Instagram. © DR une invitation à imaginer et c’est essentiellement
Le jeune photographe a créé pour la première là que réside son intérêt. Un aspect mal compris
londonienne du film des portraits du conseil des par les Kényans, selon elle, à cause des lacunes de
anciens de Wakanda imaginés à partir du comic l’enseignement artistique dans le pays : « Aujourd’hui,
en mêlant culture maasaï, pop culture et science- les Kényans vont voir Black Panther, et ils ne peuvent
fiction, le tout relevé par les coiffures et les bijoux voir le film pour ce qu’il est. La seule chose qu’ils
extraordinaires de ses modèles. Pour le jeune artiste commentent, c’est “l’authenticité africaine” ou pas
kényan, Black Panther est déjà emblématique : « Le du film. Pourtant, Black Panther devrait nous pousser
film présente des éléments de culture précoloniale à nous poser des questions sur les dilemmes de la
mais en même temps, il montre que cette culture diaspora panafricaine, sur notre histoire coloniale,
évolue, ce qui est vrai de toute société. Non parce sur notre avenir et sur le monde que nous pourrions
que c’est nécessaire, mais parce que les détenteurs construire. »
de cette culture ont la liberté d’évoluer à leur propre D’autres ne se sont pas reconnus dans cette image
rythme. On attendait ce type de film et de message fantasmée d’une Afrique du futur. Pour Patrick
depuis longtemps », dit-il. Gathara, caricaturiste et journaliste kényan, Black
Mais derrière un succès marketing certain et une Panther est un film exclusivement destiné aux Afro-
réalisation saluée de toutes parts, les réactions sont Américains : « Cela leur permet de fantasmer leurs
diverses. Artistes et intellectuels kényans sont partagés origines dans un pays plus avancé technologiquement
sur le sens à donner à Black Panther, commercialisé que le reste du monde. Mais il n’a pas été fait pour les
comme faisant partie d’un mouvement de fierté et Africains et ce n’est certainement pas une affirmation
d’émancipation des Noirs. Beaucoup déplorent le de ce que le continent africain a à offrir. »

2/3
Directeur de la publication : Edwy Plenel
www.mediapart.fr
3

En cause, « l’Afrique miniature » que présente certains appellent la conscience noire. Comme si nous
le film, en mélangeant des paysages d’Afrique de étions tous les mêmes et aspirions aux mêmes choses.
l’Est à des danses et des costumes d’Afrique de Wakanda présente encore une fois une sorte d’unité
l’Ouest, le tout interprété dans une langue aux culturelle mystique du continent avec des références
accents sud-africains. C’est le signe, dit Patrick multiples venant de toutes parts. Mais ces cultures sont
Gathara, de la perpétuation de l’image fantasmée extrêmement différentes les unes des autres. À mon
d’une Afrique unique : « Le marketing du film le sens, c’est une généralisation et ça n’est pas différent
présente comme un moment important dans ce que des images de l’Afrique véhiculées par l’Occident
depuis des années. »

Directeur de la publication : Edwy Plenel Rédaction et administration : 8 passage Brulon 75012 Paris
Directeur éditorial : François Bonnet Courriel : contact@mediapart.fr
Le journal MEDIAPART est édité par la Société Editrice de Mediapart (SAS). Téléphone : + 33 (0) 1 44 68 99 08
Durée de la société : quatre-vingt-dix-neuf ans à compter du 24 octobre 2007. Télécopie : + 33 (0) 1 44 68 01 90
Capital social : 24 864,88€. Propriétaire, éditeur, imprimeur : la Société Editrice de Mediapart, Société par actions
Immatriculée sous le numéro 500 631 932 RCS PARIS. Numéro de Commission paritaire des simplifiée au capital de 24 864,88€, immatriculée sous le numéro 500 631 932 RCS PARIS,
publications et agences de presse : 1214Y90071 et 1219Y90071. dont le siège social est situé au 8 passage Brulon, 75012 Paris.
Conseil d'administration : François Bonnet, Michel Broué, Laurent Mauduit, Edwy Plenel Abonnement : pour toute information, question ou conseil, le service abonné de Mediapart
(Président), Sébastien Sassolas, Marie-Hélène Smiéjan, Thierry Wilhelm. Actionnaires peut être contacté par courriel à l’adresse : serviceabonnement@mediapart.fr. ou par courrier
directs et indirects : Godefroy Beauvallet, François Bonnet, Laurent Mauduit, Edwy Plenel, à l'adresse : Service abonnés Mediapart, 4, rue Saint Hilaire 86000 Poitiers. Vous pouvez
Marie-Hélène Smiéjan ; Laurent Chemla, F. Vitrani ; Société Ecofinance, Société Doxa, également adresser vos courriers à Société Editrice de Mediapart, 8 passage Brulon, 75012
Société des Amis de Mediapart. Paris.

3/3