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2,70 € Première édition. No 11442 SAMEDI 10 ET DIMANCHE 11 MARS 2018 www.liberation.

fr

TRUMP - KIM
LE DOIGT SUR
LA DÉTENTE
Après des mois de surenchère nucléaire
et verbale, le président américain a accepté
de rencontrer son homologue nord-coréen.
Inattendu et historique. PAGES 2-4
ILLUSTRATION LIBÉRATION

FN : le dernier
Images Food Livres
Week-end

congrès de
Marine Le Pen ?
Présenté comme «refondateur», le XVIe con- David Goldblatt, Finistère, les Les ultimes
l’apartheid en chercheurs poulains
grès du parti, ce week-end à Lille, devrait
surtout entériner la réélection de sa prési-
LAURENT TROUDE

dente, pourtant en chute libre dans l’opinion.


Libération est allé sonder des sympathisants
frontistes du Pas-de-Calais et de Moselle, tou- noir et blanc d’ormeaux de P.O.L
jours hantés par le débat de la présidentielle. PAGES27-34 PAGES 52-53 PAGES 41-48
REPORTAGES ET ANALYSE, PAGES 10-12

IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 3,40 €, Andorre 3,40 €, Autriche 3,90 €, Belgique 2,80 €, Canada 6,20 $, Danemark 36 Kr, DOM 3,50 €, Espagne 3,40 €, Etats-Unis 6,00 $, Finlande 3,80 €, Grande-Bretagne 2,80 £,
Grèce 3,80 €, Irlande 3,50 €, Israël 27 ILS, Italie 3,40 €, Luxembourg 2,80 €, Maroc 30 Dh, Norvège 36 Kr, Pays-Bas 3,40 €, Portugal (cont.) 3,60 €, Slovénie 3,80 €, Suède 34 Kr, Suisse 4,40 FS, TOM 560 CFP, Tunisie 4,90 DT, Zone CFA 2 900 CFA.
2 u
ÉVÉNEMENT Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018

Trump-TrêveKim
de plaisanterie
pour une rencontre
historique
L’annonce d’un sommet inédit entre les
présidents américain et nord-coréen, après
des mois d’escalade verbale et balistique,
suscite autant le scepticisme que l’espoir.
ANALYSE A Séoul vendredi. La rencontre entre des présidents nord-coréen et américain serait la

Par ment dans ce thriller pré-apocalyptique va te- la perche «pacifiante» du maître de Pyon- chez le locataire de la Maison Blanche qui en
CHRISTIAN LOSSON nir la planète en haleine ces prochains mois. gyang, quitte à court-circuiter tous les canaux manque tant), ce sera plus des discussions
Le nouvel épisode, sans précédent en soixan- diplomatiques de sa propre administration que des négociations, comme l’a rappelé Rex

I
l faut une bonne dose de cynisme pour ne te-cinq ans de tensions depuis la fin de la (lire page 3). Sa ligne dure, ses sanctions, son Tillerson, le chef de la diplomatie américaine.
pas saluer des percées diplomatiques dites guerre de Corée, jette les jalons d’une détente. «leadership», comme l’a martelé l’émissaire Et le «cher leader», à ce jeu pas si fou, en sort
«historiques». Mais il est aussi louable de Et il ouvre la voie vers une possible désatomi- sud-coréen à Washington, ont pu pousser Kim clairement gagnant. Saddam Hussein ou
se garder d’en attribuer la paternité et les mé- sation inespérée. Surtout après les épisodes à proposer une improbable main tendue. Son Muammar al-Kadhafi ont rêvé d’avoir l’arme
rites exclusifs au locataire de la Maison Blan- plus tragiques que comiques qui ont vu le lea- intransigeance a peut-être aussi acculé Pyong- nucléaire, ils en sont morts. L’héritier de la
che. L’acceptation, jeudi par Donald Trump, der de la plus grande puissance militaire qua- yang à multiplier les ouvertures auxquelles on dynastie Kim a joué, contre son peuple, con-
de participer, au cœur du printemps, à un lifier le trentenaire stalinien de «petit homme assiste depuis l’annonce de la participation tre les sanctions, contre la communauté in-
sommet (où? quand?) avec le dictateur Kim fusée», de «petit gros» et se faire traiter, en ré- aux Jeux olympiques de Pyeongchang. ternationale, l’équilibre de la terreur: il tient
Jong-un est une lueur d’espoir dans le ciel de ponse, de «malade mental gâteux». son sommet avec le président américain. Ce
la péninsule. Dont l’horizon est obscurci par En dealmaker autoproclamé, de plus en plus L’ÉQUILIBRE DE LA TERREUR que ni son grand-père ni son père n’ont ob-
une surenchère verbale et une escalade d’es- gagné par la fièvre de l’exercice du pouvoir so- Mais si le sommet, sans conditions préalables, tenu. Il annonce un gel des essais de missiles,
sais balistiques et nucléaires. Ce retourne- litaire, le chef de l’Etat américain a saisi illico se tient (ce qui montrerait de la constance mais reste à savoir ce qu’il entend par dénu-

PLUS DE SOIXANTE ANS DE TENSIONS

1945 1950-1953 APRÈS 1953


LA PARTITION LA GUERRE LA GUERRE FROIDE
Après la capitulation du Japon, en 1945, qui marque la Prétextant une incursion sur leur territoire, les forces du Un conflit de basse intensité continue de couver. Des inci-
fin de la Seconde Guerre mondiale, la péninsule de Corée, Nord, dirigées par le leader communiste Kim Il-sung, enva- dents éclatent sporadiquement le long des 250 kilomè-
anciennement occupée par les troupes impériales nippo- hissent le Sud à l’aube du 25 juin 1950. Les Etats-Unis pren- tres de la zone démilitarisée (DMZ). Celle-ci sépare le
nes, se retrouve divisée au terme d’un accord passé entre nent le commandement de la force onusienne et organisent Nord, qui s’enfonce dans la dictature communiste, du
les Alliés. Le territoire au nord du 38e parallèle passe sous la contre-attaque, tandis que l’URSS et la Chine apportent Sud, dirigé par des gouvernements autocratiques jusque
contrôle des forces soviétiques, la partie sud est adminis- un appui aérien au Nord. A la signature de l’armistice, dans les années 80. Economiquement, Séoul dépasse peu
trée par les Etats-Unis. le 27 juillet 1953, la guerre a fait plus de 1,5 million de morts. à peu son voisin et devient l’un des «dragons asiatiques».
Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 3

Une volte-face diplo


jouée en solo
La décision de Trump tes, que ce volet est désormais suffisamment
solidifié. L’offre de dialogue adressée à
d’accepter la main tendue
Séoul, puis Washington, serait donc tout
de Kim a pris la diplomatie sauf un aveu de faiblesse. «Ayant consolidé
américaine de court, la sécurité nationale de son pays et acquis
alors que la dénucléarisation une position de force, la suite logique [pour
est un sujet très technique. Kim Jong-un] est de tendre la main à ses ad-
versaires et de chercher le dialogue et la coo-

I
l a dit oui. Après des mois d’insultes et pération», écrit ainsi Frank Ruediger, expert
de menaces, y compris celle d’une «des- de l’Asie, sur le site spécialisé 38 North. Vu
truction totale» de la Corée du Nord, Do- sous cet angle, la rapidité avec laquelle Do-
nald Trump a accepté l’invitation de Kim nald Trump a accepté l’invitation de Kim
Jong-un à un sommet historique. Le «maî- Jong-un s’apparente davantage à une vic-
tre du deal» et du monde libre devrait donc toire pour ce dernier. Electrisé par la pers-
rencontrer avant l’été celui de Pyongyang, pective de marquer l’histoire en devenant le
alias le «Grand Soleil du XXIe siècle». Voilà premier président américain à rencontrer un
une affiche alléchante. leader nord-coréen, Trump semble oublier
Impatient comme un enfant une veille de que d’autres, avant lui, ont reçu la même in-
Noël, Donald Trump n’a pu s’empêcher de vitation. Il est juste le premier à l’accepter.
passer une tête, jeudi après-midi, dans la
salle de presse de la Maison Blanche, pour MANQUE D’ANTICIPATION
prévenir les journalistes que la Corée du Sud Une fois de plus, l’approche en solitaire de
s’apprêtait à faire une «annonce majeure». Trump a pris de court ses conseillers et la di-
«J’espère que vous reconnaîtrez mon mé- plomatie de son pays. Quelques heures
rite», a lancé le milliardaire, convaincu que avant l’annonce de la rencontre, le secrétaire
son futur tête-à-tête avec le dictateur nord- d’Etat américain estimait ainsi que
coréen constitue, pour lui, une victoire di- Washington était «encore loin de négocia-
plomatique. Aux yeux du président améri- tions» avec Pyongyang. Vendredi, Rex Tiller-
cain, la main tendue de Kim Jong-un est la son a reconnu que les Etats-Unis avaient été
conséquence directe de sa fermeté et des «un peu surpris» que Kim ait été «aussi
sanctions sans précédent adoptées ces der- ouvert» dans ses discussions avec les émis-
niers mois contre Pyongyang, en réponse à saires sud-coréens. Qui dit surprise dit aussi,
son programme nucléaire et balistique. Le forcément, manque d’anticipation. «Cette
Conseil de sécurité de l’ONU a voté trois ré- annonce inspire beaucoup de circonspection
solutions entre août et décembre, et parmi ceux qui connaissent la complexité de
Washington a durci ses propres mesures. La ce dossier, confie un diplomate occidental.
dernière salve punitive, ordonnée le 23 fé- Avant une telle rencontre, la règle voudrait
vrier par Donald Trump, vise une cinquan- qu’on prépare le terrain afin d’aboutir à des
taine d’entreprises de transport maritime. avancées.» L’exemple du nucléaire iranien
revient souvent, tant il illustre le contraste
«DOUBLE POUSSÉE» avec la méthode Trump. Avant leur pre-
Les experts le reconnaissent: ces sanctions mière rencontre avec les Iraniens, les diplo-
et leur impact –présent et à venir– ont vrai- mates américains avaient rédigé un accord
semblablement éprouvé la résilience de extrêmement technique. Aujourd’hui, rien
première depuis la fin de la guerre de Corée, en 1953. PHOTO JUNG YEON-JE. AFP Pyongyang. D’autant que la Chine, irritée ne semble prêt et la diplomatie américaine
par les provocations de son allié et voisin, fortement carencée. L’envoyé spécial sur la
et mise sous pression par Trump, semble Corée du Nord, Joseph Yun, a notamment
cléarisation. Un retrait des 30 000 soldats ment dans ses capacités nucléaires et balisti- avoir décidé d’appliquer davantage ces démissionné fin février.
américains basés en Corée du Sud? La fin de ques a poussé les Etats-Unis à le traiter d’égal sanctions. Selon les chiffres officiels, les im- Si la rencontre Trump-Kim a bien lieu, «elle
l’alliance militaire entre Séoul et Washing- à égal». Accepter un tel sommet quand rien portations chinoises depuis la Corée du va devoir être gérée avec soin et un gros tra-
ton? De leur côté, les Etats-Unis ont toujours n’a été négocié en amont revient donc à don- Nord ont diminué d’un tiers l’an passé. La vail de préparation, analyse Suzanne Di-
eu une conception singulièrement différente ner à Kim ce qu’il cherche tant : le respect. thèse d’un régime exsangue, soudainement Maggio, chercheuse à la New America Foun-
du mot dénucléarisation. Soit un désarme- Ce respect que mérite avant tout le vrai leader prêt à envisager la «dénucléarisation totale» dation. Sinon, le risque est grand que cela
ment unilatéral nord-coréen. de l’ombre de ce réchauffement, le président en échange d’une levée des sanctions, ne tourne au spectacle plutôt qu’à une discus-
sud-coréen, Moon Jae-in, habile go-between convainc toutefois guère les observateurs. sion substantielle. Pour l’heure, Kim Jong-un
RESPECT (lire page 4) entre deux chefs d’Etat imprévisi- Depuis 2013, Kim Jong-un défend la politi- dicte l’agenda et le rythme, l’administration
«Kim n’invite pas Trump pour qu’il puisse bles. Et si ce spectaculaire revirement que du byungjin («double poussée»), qui vise Trump réagit. Elle va devoir agir vite pour
abandonner son armement», dit Jeffrey à 180 degrés se solde par un succès durable et à réaliser en parallèle le développement éco- changer la dynamique». Passé l’excitation
Lewis, directeur de l’Institut Middlebury des une pacification en marche, c’est avant tout nomique du pays et celui de l’arme atomi- de marquer l’histoire, la réalité studieuse de
études internationales. Comme d’autres ex- lui qui pourra endosser la paternité de cet art que. Fort des six essais nucléaires réalisés la diplomatie risque de rattraper rapide-
perts (lire page 4), il assure qu’il «invite de la nouvelle diplomatie du ping-pong. Nu- entre 2006 et 2017, le dirigeant nord-coréen ment la Maison Blanche.
Trump pour lui démontrer que son investisse- cléaire, celle-là. • estime peut-être, soulignent certains analys- FRÉDÉRIC AUTRAN

1998-2008 2003-2013 2017


LA POLITIQUE DU RAYON DE SOLEIL L’INQUIÉTUDE NUCLÉAIRE DONALD TRUMP PRÉSIDENT
Le président Kim Dae-jung, élu en 1997, établit une straté- George W. Bush inclut la Corée du Nord dans «l’axe du mal» Kim Jong-un a remplacé son père en 2011. Donald Trump
gie diplomatique inspirée de l’Ostpolitik de Willy Brandt. en 2002. L’année suivante, Pyongyang quitte le Traité de a été élu en 2016. En moins d’un an, les relations entre
Il est le premier dirigeant sud-coréen à se rendre à Pyon- non-prolifération nucléaire, puis annonce avoir mené son Washington et Pyongyang vont considérablement se dé-
gyang, où il signe, le 15 juin 2000, une déclaration con- premier test souterrain en 2006, aboutissement d’un pro- grader. Trump moque son homologue sur Twitter et me-
jointe avec Kim Jong-il, qui a succédé à son père six ans gramme poursuivi depuis les années 80. Un cycle de sanc- nace de «détruire totalement la Corée du Nord» à la tri-
plus tôt. Le texte prévoit une réunification de la péninsule tions-négociations s’engage, sans parvenir à contraindre bune de l’ONU, tandis que Kim multiplie les tirs de
et vaut à Kim Dae-jung le prix Nobel de la paix. le régime à abandonner sa course à l’armement. missiles intercontinentaux.
4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018

Moon Jae-in, l’artisan du dialogue ÉDITORIAL


Par LAURENT
Jeux olympiques de Pyeongchang le à qualifier de «Little Rocket Man». «Les 25 tests de missiles et les 3 essais JOFFRIN
En opérant un mois dernier. «En dépit du 6e essai Mercredi, Séoul et Pyongyang se nucléaires de Kim lui ont donné plus
rapprochement avec nucléaire et des lancements de missi- sont mis d’accord pour tenir un troi- de confiance sur le fait qu’il pouvait
le Nord, le président les balistiques intercontinentaux du sième sommet Sud-Nord. Pour de dissuader les Etats-Unis. Mais le
Nord l’an passé, Moon Jae-in a main- nombreux experts, face au dialogue comportement erratique et “fou” de
sud-coréen a poussé
Trump à changer
tenu sa politique de dialogue et de
pression à deux voies. C’est ce qui a
intercoréen dans le sillage des JO,
Trump ne pouvait pas rester sur la
Trump a fait craindre au leader
nord-coréen que les Etats-Unis puis- Baroques
de stratégie. contribué à amener les liens trans- touche et risquer de créer une brèche sent réellement attaquer.» Brendan
frontaliers où ils en sont mainte- avec un allié aussi stratégique. Howe est sur la même ligne: «Moon

U
ne «étape historique» vers la nant», estime Park Won-gon, profes- En parallèle, Robert Manning, Jae-in et sa politique ont été absolu- En arithmétique, moins
paix sur la péninsule co- seur à l’université Handong. membre du think tank Atlantic ment essentiels. Mais peut-être que la par moins égale plus : deux
réenne. C’est en ces termes Les toutes dernières tractations du Council, assure qu’il y avait des «fac- combinaison “good cop-bad cop” en- folies vont peut-être faire
que le président sud-coréen, Moon président sud-coréen pourraient teurs combinés» derrière le change- tre Moon et Trump a aussi particu- une sagesse, et une négo-
Jae-in, a salué vendredi l’idée d’un aussi avoir eu une influence sur le ment radical de la position nord-co- lièrement bien fonctionné.» ciation de dingues aboutir
sommet entre Donald Trump et Kim fait que Trump accepte de rencon- réenne. Selon lui, Washington et LOUIS PALLIGIANO à un compromis raisonna-
Jong-un. Selon toute logique, cette trer celui qu’il n’hésite pourtant pas Séoul ont bien joué leur partition : Envoyé spécial à Pyeongchang ble. Les deux mises en pli
décision n’aurait pas été possible les plus baroques de la pla-
sans les gestes d’apaisement cons- nète ont donc décidé de se
tants de Moon à l’égard de son turbu- rencontrer dans le même
lent voisin. Brendan Howe, profes- salon, sans conditions ni
seur au département d’études préalable. Qui peut s’en
internationales de l’université fémi- plaindre ? Le concours de
nine Ewha, observe ce brusque revi- fusées auquel se livraient
rement avec circonspection: «Je suis les deux duellistes, qui
prudemment optimiste à ce stade, car rappelle d’autres concours
la chose la plus importante est de pratiqués jadis dans les
poursuivre cet engagement tout en pensionnats, finissait par
maintenant de fortes sanctions. Je ne faire craindre un dérapage
pense pas que le Nord soit sincère sur catastrophique. On parle
sa dénucléarisation…» au lieu de s’insulter : c’est
Dès le départ, la politique de la main un progrès. Bien sûr, ce
tendue du président sud-coréen en- sommet nucléaire et capil-
vers le «pays ermite» a buté contre le laire à la fois est nimbé de
scepticisme des camps conserva- mystère. Peut-être Kim a-
teurs coréens. L’opposition soutenait t-il fini par prendre au sé-
que cela ne pouvait que servir les in- rieux les tartarinades de
térêts du régime, qui cherche à ga- son adversaire américain,
gner du temps et fonce tête baissée dans la mesure où elles

«
pour développer son programme nu- s’appuyaient sur un arsenal
cléaire. Pourtant, Moon est resté fi- atomique gigantesque et
dèle à sa ligne, alternant ouverture un long pedigree d’inter-
diplomatique et maintien des sanc- ventions extérieures. Bi-
tions, tout en cherchant l’opportu- zarrerie des pathologies
nité d’un échange avec le Nord. Une mentales : les fous se com-
opportunité qui a coïncidé avec les Le président sud-coréen Moon Jae-in, à Gangneung le 10 février. PHOTO JAE C. HONG. AP prennent entre eux. Peut-
être Trump, opportuniste
en diable, a-t-il vu dans la
soudaine modération co-

«Pour les Nord-Coréens, le gain


réenne l’occasion de mar-
quer sa présidence par un
geste diplomatique specta-
culaire, qui évoque l’ouver-

politique est énorme» ture Nixon-Kissinger en di-


rection de la Chine. On se
souvient que ce revirement
avait été précédé par un
Le chercheur Antoine Bondaz succès diplomatique. Mais l’opportunité va être une dénucléarisation totale, c’est-à-dire la destruc- match de ping-pong. Cette
difficile à concrétiser. Déjà parce que les Améri- tion complète et irréversible de tout l’arsenal nu- fois, ce fut du patin à glace.
voit dans cette rencontre une cains n’ont pas de diplomates à Pyongyang et que cléaire, n’est clairement pas envisageable à court L’affaire est plus glissante.
reconnaissance internationale leur dernier négociateur, Joseph Yun, a pris sa re- ou moyen terme. L’arme nucléaire est une arme Sans doute reflète-t-elle
du régime de Pyongyang. traite il y a quelques jours. De plus, ils ne dispo- politique et un gage de légitimité pour les Nord- aussi la paradoxale fai-
sent que de deux mois pour préparer le sommet Coréens. Ils ne l’abandonneront pas sans avoir une blesse des régimes forts. Le

A
ntoine Bondaz, chercheur à la Fondation et donc l’accord qu’il faudrait à sérieuse alternative. premier souci d’un tyran,
pour la recherche stratégique, précise les Trump pour inverser ce rapport de Si un processus de négociations c’est de continuer à tyran-
attentes de Washington et Pyongyang. force. En attendant, il fait gagner du s’installe sur le long terme, quelle niser. Trois générations de
Que dit cette rencontre du rapport de force temps à son homologue nord-co- forme pourra-t-il prendre ? gardiens de goulag exoti-
entre Donald Trump et Kim Jong-un ? réen: le spectre des négociations lui Historiquement, les Nord-Coréens que se sont succédé à la
Il s’agit très clairement d’un succès pour la Corée permet d’éviter une intervention mi- souhaitent des négociations bilatéra- tête de la Corée du Nord.
du Nord, plutôt qu’un succès pour les Etats-Unis. litaire américaine tout en continuant les. D’égal à égal. Les Etats-Unis, eux, Pour garantir la pérennité
Du côté américain, on refuse d’organiser un som- à produire ses armes et ses missiles ont tout intérêt à intégrer d’autres de la dynastie, le troisième
met présidentiel –censé couronner des mois de nucléaires. pays. Déjà, car cela leur permettrait du nom a sans doute com-
DR

négociations – depuis la fin de la guerre froide. Sur le nucléaire, cette rencontre de partager les concessions qui pour- pris que la provocation
Pour la Corée du Nord, c’est un gain politique peut-elle ouvrir la voie à une dé- INTERVIEW raient être faites avec le reste de la permanente allait peut-
énorme: en donnant à Kim Jong-un un statut in- sescalade ? communauté internationale et de ne être se retourner contre lui.
ternational, et donc en ouvrant la voie à des rela- Oui, puisqu’elle a déjà été initiée par Kim Jong-un pas s’engager seuls dans les négociations. D’autre Les assurances de paix
tions diplomatiques, on accède enfin à l’une de ses en novembre, au lendemain de son dernier essai part car il sera difficile de négocier l’avenir de la qu’il prodigue sont aussi
demandes historiques, sans qu’il ait eu besoin au balistique. Cependant, sur ce dossier, les deux pays Corée du Nord sans la Corée du Sud, qui a non seu- une assurance-vie. Il
préalable de concéder quoi que ce soit. n’ont pas les mêmes objectifs. Pour Trump, il lement eu le rôle d’intermédiaire et de messager, s’adresse à son meilleur en-
Quels sont les enjeux de ce sommet pour les s’agira de transformer le gel des essais en gel du mais qui a été le véritable initiateur de la rencon- nemi pour qu’il l’aide à
deux parties ? programme nucléaire, c’est-à-dire l’arrêt de la pro- tre. Sans le sommet intercoréen organisé en avril, rester en place. Ruse et
Le défi pour l’administration américaine va être duction de matières fissiles, de la production de celui-là n’aurait jamais pu avoir lieu. folie peuvent parfois
de transformer ce coup politique de Trump en missiles et surtout de la recherche. En revanche, Recueilli par AMÉLIE BEAUCOUR cohabiter. •
ON NE PLAISANTE PAS
AVEC LE GOÛT

Les
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L’ A B U S D ’ A L C O O L E S T D A N G E R E U X P O U R L A S A N T É . À C O N S O M M E R AV E C M O D É R AT I O N .
6 u
MONDE Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018

Recueilli par
FABIEN PERRIER
Correspondant à Athènes

«I
l ne faut surtout pas que l’af-
faire devienne un thriller
politique sans fin.» Ces
mots, prononcés par le porte-parole
du gouvernement grec, n’ont finale-
ment pas empêché que l’affaire
prenne les pourtours d’un «thril-
ler». Athènes fait référence aux
deux soldats de l’armée de terre
grecque arrêtés le 2 mars par l’ar-
mée turque. Faut-il y voir un lien
avec le refus d’Athènes d’accéder à
la demande d’Ankara d’extrader
huit officiers turcs qui avaient
trouvé refuge en Grèce après la ten-
tative de coup d’Etat manqué de
juillet 2016 ?
Les deux prisonniers ne pourraient
retrouver leur liberté qu’à une seule
condition : qu’Athènes et Ankara
consentent à échanger leurs prison-
niers. En attendant, cette querelle
ne fait qu’accentuer la tension, alors
que le climat des relations gréco-
turques ne cesse de se détériorer.
Les incidents en mer Egée se multi-
plient. Il y a deux semaines, un pa-
trouilleur turc percutait un navire
grec près d’une île inhabitée,
mais disputée. Le Premier ministre
grec, Aléxis Tsípras, n’a pas hésité à
mettre en garde Ankara. En ré-
ponse, le président turc, Recep
Tayyip Erdogan, a invoqué les
«droits inaliénables» de la commu-
nauté chypriote-turque de Chypre,
l’île étant divisée au sujet de l’ex-
ploitation du gaz dans ses eaux.

«
Lors du récent Forum économique
de Delphes, un haut responsable
Les huit officiers turcs politique turc confiait à Libération:
réfugiés en Grèce, «Les Grecs parlent de violation de
à Athènes le 17 juillet. l’espace maritime ou aérien. Mais
PHOTO ALKIS tout dépend de la lecture des traités
KONSTANTINIDIS. REUTERS internationaux. Et nous n’en faisons
pas la même lecture.» Le traité, celui
de Lausanne, signé en 1923, définit

«La Grèce est très près


les frontières actuelles en Europe et
au Moyen-Orient, dont Erdogan
souhaite la «révision». Conflit en Sy-
rie, montée des intégrismes au
Moyen-Orient, «crise» des mi-
grants… La Grèce est au cœur d’une
Méditerranée orientale de plus en
plus instable. Face à ces enjeux, Pá-
nos Kamménos, ministre de la Dé-

d’un accident mortel


fense grec, a accordé, pour la pre-
mière fois, un entretien à la presse
française. Issu du petit parti de
droite souverainiste les Grecs indé-
pendants, il est devenu un allié in-
contournable de Syriza dans le jeu
géopolitique.
Deux militaires grecs ont été
arrêtés à la frontière turque.

avec la Turquie»
Etes-vous inquiets de voir la Tur-
quie les maintenir en détention?
Cet incident à la frontière aurait
normalement pu être résolu par une
simple négociation entre les chefs
d’état-major des deux armées.
Aujourd’hui, nous constatons une
escalade après la décision du procu-
reur turc de ne pas remettre nos
deux soldats au consulat grec jus-
qu’à leur procès. Cette question ne
Le ministre grec de la Défense, Pános Kamménos, revient sur concerne en réalité pas seulement
la Grèce, mais aussi l’Union euro-
les tensions grandissantes entre Athènes et Ankara, dont il péenne. Les deux militaires pa-

soutient l’entrée dans l’Union européenne. trouillaient dans une zone connue
pour ses trafics et pour être un point
d’entrée illégale de migrants. Ces
Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 7

militaires suivaient un itinéraire ba- avec la Grèce à des fins de politique d’eux-mêmes les provocations tur- mettent une pression supplémen- et de civilisation, grecque et euro-
lisé qui devait les mener à des trafi- interne. Nous, nous cherchons ques. Tous ces alliés ont aussi com- taire sur la Grèce. Nous nous apprê- péenne. Dans le projet de Constitu-
quants. C’est ainsi que ces hommes à apaiser ces tensions. Nous pris que la Turquie utilise les mi- tons à signer des accords économi- tion européenne rédigé par Valéry
sont entrés sur le territoire turc préférons la Turquie européenne grants comme une arme dans leur ques avec l’Albanie, l’Italie, l’Egypte Giscard d’Estaing en 2004, l’article 1
pour quelques mètres. La Turquie à une Turquie islamique. C’est dialogue avec l’Europe. et Chypre. Des compagnies améri- précisait que la civilisation euro-
est un membre de l’Otan et un allié pourquoi nous soutenons son Autre point de tension, les caines et européennes se sont déjà péenne était basée sur la civilisation
de la Grèce. De tels incidents doi- adhésion à l’UE. forages de gaz au large de dites intéressées par une coexploi- grecque. Cela renvoie à l’histoire
vent être résolus pacifiquement. Vous évoquez des «fins de politi- Chypre, que les Turcs ont blo- tation du gaz et du pétrole dans le d’Alexandre le Grand, le roi de
Comment expliquez-vous la que interne». Aucun risque que qués. Quelles sont leurs ambi- sud et l’ouest du pays. Les Turcs Macédoine, qui parlait grec, et pas
multiplication des incidents les tensions dégénèrent ? tions dans cette zone de la envoient un message… l’histoire d’Alexandre le Grand vu
avec la Turquie ? Au contraire ! Nous sommes très Méditerranée ? Un sommet UE-Turquie est comme un roi slave. Ce n’est que
La Turquie exerce une véritable près d’un accident mortel. Quand Chypre est un pays européen qui prévu à Varna le 26 mars. sous Tito que le nom de Macédoine
pression sur la Grèce. En un an, les l’espace aérien est violé, nous en- maîtrise sa politique énergétique. La Turquie peut-elle devenir a été utilisé. Il voulait créer une
violations des eaux voyons nos avions afin En tant qu’allié européen des Chy- membre à part entière de Macédoine de l’Egée. Il y a des sym-
territoriales ont aug- qu’ils escortent les avi- priotes, nous constatons que la Tur- l’Union européenne ? boles qu’il faut arrêter d’utiliser.
menté de 450%. Celles ons turcs hors de notre quie voudrait se comporter à Chypre Nous y sommes favorables. Ainsi, Mais un accord est-il aujourd’hui
de l’espace aérien espace. Nous sommes et en mer Egée comme elle le fait en nous leur ouvrons une porte pour possible ?
de 48 %. L’explication alors forcément à la Syrie et en Irak. Mais Chypre et la promouvoir le respect du droit et Nous faisons des progrès. Mais il va
tient à la situation en merci d’un accident Grèce ne sont pas des pays du pour qu’ils choisissent une politi- être difficile, en Arym, de dégager
Syrie et au conflit avec qui peut, à tout mo- Moyen-Orient. Nous respectons les que européenne respectueuse des une majorité parlementaire pour
les Kurdes. Les Turcs ment, s’étendre aux lois internationales et demandons droits de l’homme, une politique changer la Constitution et de
AP

sont confrontés à garde-côtes, à la ma- que la Turquie fasse de même, qu’il migratoire digne de ce nom. Ou convaincre l’opinion publique.
de nombreux problè- INTERVIEW rine… En violant les s’agisse des lois maritimes, sur encore un système judiciaire qui En Grèce, dans sa majorité, le peu-
mes dans l’enclave eaux et l’espace aérien l’énergie etc. Ce problème dépasse préférera le dialogue à l’emprison- ple grec ne peut pas accepter une
d’Afrin et tentent d’exporter les ten- grecs, donc européens, Ankara d’ailleurs Chypre et la Turquie. Il nement des journalistes. En tant offre de nom qui comporte «Macé-
sions vers la Grèce. essaie aussi de faire pression sur concerne tous les pays dont les com- que voisin, vivre avec une Turquie doine». Ce sentiment dépasse les
L’armée turque a repris des l’Europe. C’est la raison pour pagnies énergétiques ont signé des intégrée à l’Europe serait plus forces conservatrices comme
manœuvres militaires près de laquelle nous tenons les alliés euro- accords avec Chypre pour l’exploita- facile pour la Grèce, berceau de l’Eglise orthodoxe ou l’armée; il est
la frontière sur le fleuve Evros… péens et l’Otan informés de chaque tion du gaz naturel, c’est-à-dire la la démocratie. partagé par des personnalités de
Oui, et comme tous les ans! Mais là, événement. Nous sommes obligés France, les Etats-Unis, l’Italie et La Grèce tente aussi de négocier gauche, comme le compositeur
elles visent surtout à confirmer sa de défendre notre territoire, non Israël. Ils ont le droit de protéger un accord avec «l’ancienne Mikis Theodorákis. Si je laissais à
présence au nord et en mer Egée car seulement pour la Grèce mais aussi leurs investissements. République yougoslave de l’extrême droite le soutien de tous
40% des forces turques habituelle- pour l’Europe. Comment procéder ? Macédoine», l’Arym, sur le nom ces manifestants nationalistes qui
ment positionnées sur le fleuve Etes-vous entendus par vos Nous essayons d’impliquer l’UE, de ce pays. Pourquoi ? ont manifesté le 4 février à Athènes,
Evros ont été transférées en Syrie. collègues à Bruxelles ? dont Chypre est membre, et d’avoir L’Arym a tout à gagner d’un accord je commettrais un crime politique.
Nous sommes bien plus inquiets Oui. Le dernier Conseil européen a le soutien de pays du Moyen-Orient avec la Grèce sur son futur nom. Avec le risque que les néonazis
des attaques verbales réitérées par d’ailleurs affirmé entreprendre un que sont Israël, l’Egypte, la Jorda- Ainsi, elle pourra intégrer l’Otan et d’Aube dorée deviennent la
des politiques turcs, à l’instar du dialogue avec la Turquie pour nie, les Emirats ou le Liban. Avec l’UE. L’utilisation du nom «Macé- deuxième force politique. Ce serait
premier d’entre eux, le président diminuer la tension. En outre, les eux, nous avons des accords bilaté- doine» n’est pas une question d’égo- une catastrophe pour la Grèce
Erdogan. Ils utilisent les tensions bateaux de l’Otan peuvent constater raux ou trilatéraux. Mais les Turcs ïsme grec, mais de vérité historique et pour l’avenir européen. •

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8 u
MONDE www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018

LIBÉ.FR
Mondial 2018 : l’Union
belge de football lâche
le rappeur Damso,
accusé de misogynie Des associations
féministes ont vivement contesté la sélection de
l’artiste belge Damso qui avait composé l’hymne
officiel de l’équipe nationale en vue de la Coupe
du monde de foot en Russie. PHOTO JULES TOULET.
HANS LUCAS

C’était mon amie et je l’ai per-


due. Je n’ai ni argent ni fa-
mille. Je n’ai même pas pu as-
sister au mariage de ma fille.
Je ne sais plus depuis quand
je ne l’ai pas vue. Mon autre
fille, Sarah, est en Suède, ça se
comprend. Alors voilà, je suis
une personne qui n’a rien à
perdre. S’ils veulent me tuer,
qu’ils le fassent! Je ne suis pas
la seule à me dire ça. Chaque
fois que je m’installe dans une
maison, elle est bombardée.
Alors je crois que je vais mon-
ter une tente et me balader
avec mes affaires sur le dos,
comme les Bédouins.

«Imbéciles». «Dans notre


cuisine, on travaille pour le
centre d’aide local qui a mis
en place un système de ra-
tionnement avec des tickets
repas pour être équitable.
Mais avec la pénurie ces
jours-ci, chacun n’obtient
qu’un repas correct par se-
maine ! Et les autres jours,
comment font-ils ? Ils man-
gent du pain rassis, quand ils
en ont. Ceux qui ont de la fa-
rine et du feu font leur propre
pain. Les autres restent la
bouche ouverte en attendant
les aides. Et quand je pense à
Les camions du Croissant-Rouge apportant de l’aide humanitaire à Douma, près de Damas, vendredi. PHOTO HAMZA AL-AJWEH. AFP ces imbéciles de donateurs:
qu’ils soient occidentaux ou
arabes, ils me demandent de

Ghouta orientale: «Soit on vit, soit on mettre une tenue de cuisine


hygiénique, avec un tablier,
des gants et un masque. Je

meurt, l’entre-deux n’est plus possible» refuse parce que ça m’énerve


cette stupidité. Alors que
d’un côté, on nous tue de
sang-froid, on fait semblant
Alors que le Samih, 53 ans, est cuisinière mant. J’aimerais pouvoir n’est pas à 53 ans et deux famille sont tuées, on se dit: de se soucier de la santé des
premier convoi à Mesraba dans la partie sud nourrir tous les habitants de mois que je vais m’y mettre. heureusement qu’ils sont gens qu’on nourrit. C’est pour
humanitaire a pu de cette zone, où elle a ins- la Ghouta. Lundi on a tra- «On est bloqué dans un coin, morts tous ensemble pour le prestige. Sinon, ça ne dé-
tallé depuis le début du siège vaillé de 5 heures du matin comme des rats. Ils font quoi qu’aucun ne pleure l’autre! range personne qu’on nage
accéder vendredi à en 2013 un local pour fournir jusqu’à 19 heures en continu. dans ce cas? Ils vous sautent «Partir d’ici? Mais pourquoi dans le sang.
cette zone syrienne des repas aux personnes dans Je n’ai même pas senti la dessus. Alors quand on est partir ? Je ne vois d’ailleurs «Imaginez qu’au lieu d’aller
bombardée sans le besoin. Blessée jeudi soir fatigue. J’étais une vraie ma- frappé avec des missiles Elé- aucune voie de passage jouer ou faire ses devoirs,
cesse, Oum Samih, par plusieurs éclats d’obus chine. C’est quand je finis par phant [de gros calibre, ndlr], ouverte. Pour moi comme l’enfant ici passe sa journée
53 ans, se bat pour qui ont détruit sa cuisine, sa m’asseoir que je sens l’épui- quand les avions russes se ba- pour beaucoup de gens à transporter des bidons
cuisiner des repas vie n’est pas en sement. Dans ladent dans le ciel comme des autour de moi qui ont perdu d’eau. Le problème de l’eau
aux habitants. danger. Deux TÉMOIGNAGE la journée, fous, qu’ils balancent des trois ou quatre de leurs en- est encore plus grave dans les
jours avant, pas le temps bombes à souffle ou à frag- fants, parfois plus, sans parler abris souterrains. Il en faut
Recueilli par elle nous avait livré ce témoi- d’avoir peur. Ni d’être fati- mentation ou au napalm, et des handicapés ou estropiés… pour les fosses septiques
HALA KODMANI gnage par messages vocaux guée. Il faut oublier son hu- qu’on ne sait pas où aller… on Vers quel inconnu irait-on? improvisées…
via WhatsApp. manité. On ne garde plus de finit par envoyer un obus sur On connaît toutes les souf- «Il faut trouver une solution,

U
n premier convoi de «Les bombardements ne sentiments. On ne pense plus Damas (contrôlé par régime). frances ici dans la Ghouta ce n’est pas possible. Soit on
treize camions trans- m’effraient pas toujours. qu’on est une femme ou un Alors là, c’est la fin du monde: mais qu’en est-il ailleurs, à vit, soit on meurt mais cet en-
portant de la nourri- Quand je suis en train de tra- homme, ou n’importe quoi. si jamais il y a un mort, c’est le Idlib par exemple? Moi je suis tre-deux n’est plus possible.
ture a pu enfin accéder ven- vailler par exemple, je ne les On devient complètement tollé. Alors que nous, dému- coincée là depuis des années Si ni l’Occident ni l’Orient ne
dredi à Douma, la principale entends presque pas. Et s’ils neutre. Juste un outil pour nis, nos enfants, nos femmes, sans sortir ni rentrer. Je n’ai veulent nous venir en aide,
ville de la Ghouta orientale. s’intensifient, je me mets à aider les gens. On fixe l’objec- nos hommes sont tués en même pas la télé et je ne suis tant pis. Il nous reste Dieu.
Des aides alimentaires ont travailler plus vite. Je me tif et on fonce. nombre et personne ne réagit. en contact avec le monde qu’à Personnellement je n’ai pas
été distribuées aux habitants concentre sur le travail parce «En fait, je combats Bachar et travers Internet. J’ai vraiment de relation particulière avec
assiégés dans la partie re- que je me sens responsable le monde, mais de façon pa- «Coincée». «Avant, quand tout perdu. A commencer par la religion mais j’aime le
belle, malgré les bombarde- des gens. Je ne permets pas à cifique. J’ai toujours été con- il y avait un seul mort, on mon fils disparu depuis grand Dieu, qui pour moi est
ments du régime qui ont fait Bachar al-Assad, ni aux Rus- tre les armes. On m’en a pro- était bouleversé, on pleurait. cinq ans [arrêté par le ré- synonyme d’humanité. Il
100 morts ces dernières ses, ni à qui que ce soit d’hu- posé pour me protéger quand Maintenant, quand cinq ou gime]. Et ma voiture que nous faut juste garder quel-
quarante-huit heures. Oum milier les Syriens en les affa- je me déplace. J’ai refusé. Ce six personnes d’une même j’aimais. Ce n’est pas du luxe. que chose d’humain. »•
Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018 u 9

CLUB ABONNÉS
LIBÉ.FR
Screenshot : que voir
sur vos écrans ? A voir
entre autres, ce week-end :
Icarus, le docu oscarisé de Netflix. Il part de la
volonté de son réalisateur de se doper, tombe
sur l’homme-clé du système russe Grigory Chaque semaine, participez
Rodchenkov et raconte façon polar la mise au au tirage au sort pour
jour dans la Russie de Poutine d’un système de bénéficier de nombreux
dopage généralisé et étatisé. PHOTO DR privilèges et invitations.

LA CAMÉRA DE CLAIRE, de Hong Sang-Soo, en salles

10000
ISABELLE HUPPERT KIM MINHEE Lors d’un voyage d’affaires au
Festival de Cannes, Manhee est
LA CAMERA accusée de malhonnêteté par sa
DE CLAIRE
UN FILM DE HONG SANGSOO
patronne, et licenciée. Claire se
balade dans la ville pour prendre
des photos. Elle fait la rencontre

ÉTATS-UNIS ÎLE MAURICE de Manhee, sympathise avec elle,


la prend en photo. Claire semble
capable de voir le passé et le futur
C’est le nombre de de Manhee…
La fronde enfle au sein de la Impliquée dans un scan-
majorité républicaine du dale financier, la présidente personnes rassem-
Congrès américain contre mauricienne, Ameenah Gu- blées vendredi soir
7
M AR S
10 × 2 invitations à gagner
les nouvelles taxes sur rib-Fakim, va démissionner sur une place de
les importations d’acier et «peu après les célébrations
d’aluminium décrétées par du 50e anniversaire de l’in-
Bratislava pour pro-
tester contre la cor- MOHAMED BOUROUISSA, «URBAN RIDERS»,
Donald Trump. Le parti du dépendance», soit lundi, a
26 janvier-22 avril, musée d’Art moderne de la Ville de Paris
libre-échange a bondi face indiqué vendredi le Premier ruption et réclamer la
à la logique «stupide» et «mal ministre, Pravind Jugnauth. démission du Premier
avisée» du milliardaire, l’élu Biologiste de renommée in- Le musée d’Art moderne de la Ville de
d’Arizona Jeff Flake ternationale et seule femme
ministre Robert Fico. Paris consacre la première exposition
préparant déjà une proposi- cheffe d’Etat en Afrique, la La manifestation a été institutionnelle en France à Mohamed
tion de loi pour «annuler ces Présidente était depuis plu- organisée dans le Bourouissa. Remarqué dans les
expositions prospectives «Younger
tarifs». Le président Trump sieurs jours sous forte pres- sillage du meurtre du Than Jesus» au New Museum à New
ne trouvait guère de soutien sion, accusée d’avoir utilisé
journaliste d’investi- York (2009) et «Dynasty» au Palais
non plus chez les démo- une carte bancaire fournie de Tokyo et au musée d’Art moderne
crates, historiquement plus par une ONG pour effectuer gation Jan Kuciak le
de la Ville de Paris (2010), le plasticien
protectionnistes. des achats personnels. mois dernier. franco-algérien, né à Blida en 1978,
est aujourd’hui l’un des artistes
majeurs de sa génération.

8 mars: la clameur féministe 20 × 2 invitations à gagner

prend l’Espagne par surprise LE HIKIKOMORI SORT DE CHEZ LUI de Hideto Iwai,
Maison de la culture du Japon à Paris, 15 au 15 mars
d’abord snobé ce mouve-
ment. Devant l’ampleur de la S’inspirant de sa propre
rébellion –la reine elle-même expérience, Hideto Iwai porte
avait annulé ses rendez-vous un regard plein d’empathie
officiels –, Rajoy arborait sur les hikikomori, ces
jeudi sur sa veste un ruban personnes qui s’enferment
violet, symbole des grévistes, chez elles pendant des mois.
et déclarait: «Nous allons tra- Une pièce parfois comique,
vailler à l’égalité réelle entre souvent poignante.
hommes et femmes.»
A gauche, la députée (Pode-
mos) Irene Montero pronosti-
quait: «Il ne sera plus possible
Lors de la manif à Madrid, jeudi. PHOTO S. VERA. REUTERS de ne pas parler de féminisme 5 × 2 invitations pour le 16 mars
comme force politico-sociale
«Une nouvelle étape de notre tenu les revendications scan- armée de propositions concrè-
histoire a commencé.» Ven- dées dans 130 défilés. tes.» Elle évoquait ensuite la
dredi, au lendemain d’une gi- Vendredi, les médias rete- précarité au travail, le désé- FESTIVAL 100%, la Villette, 22 mars-8 avril
gantesque grève féministe en naient des images fortes : quilibre salarial (-13 % pour
Espagne, la journaliste Ana des marées humaines dans les femmes dans la sphère so- Trois soirées de shows de danse hip-
Rosa Quintana s’est fait l’écho les grandes villes; un groupe ciale, - 19 % dans le privé, hop présentées par le speaker Donel
d’un sentiment généralisé : de féministes dénudées de- -40% dans le secteur finan- Jack’sman. Chaque année, les meilleurs
ce 8 mars marque un «avant» vant la cathédrale de San cier), ou les obstacles à une crews français et internationaux
et un «après». Jeudi, Quin- Sebastián, criant «le diable te activité professionnelle com- relèvent le défi du plateau avec des
tana a annulé son émission recherche» à l’adresse d’un patible avec la vie familiale. formats mêlant performance et
quotidienne sur la chaîne Te- évêque anti-avortement; sur Pour beaucoup, le grand en-
création. Cette année, le Golden Stage
est consacré à la relève, ces jeunes qui
lecinco tandis que d’autres la plage de Vinaròs, 739 croix seignement de cette journée
sont déjà la danse hip-hop de demain.
stars du journalisme féminin blanches plantées en hom- est l’avènement d’un mouve-
revendiquaient la nécessité mage aux 739 femmes ment hégémonique. Et le 15 laissez-passer pour l’expo «100 %
d’observer la grève, à l’avant- assassinées par leur conjoint chroniqueur Enric Juliana Beaux-Arts», du 22 mars au 8 avril
garde d’un mouvement qui a entre 2007 et 2017. d’analyser: «Jeunes ou vieux, 4 × 2 invitations à gagner pour Golden
surpris par son ampleur et La vague de mobilisation fé- centralisateurs ou nationalis- Stage, le 5 avril à 20 h 30
son impact. Cette journée des ministe a déferlé de manière tes, classes dominantes ou po-
droits des femmes a mobilisé si puissante que l’agenda po- pulaires, le discours est una-
plus de 5,3 millions de grévis- litique a été chamboulé. Pour nime sur la légitimité de la
tes en Espagne, à en croire preuve, le revirement du parole féministe de combat.» Pour en profiter, rendez-vous sur : www.liberation.fr/club/
les deux principaux syndicats gouvernement conservateur FRANÇOIS MUSSEAU
CCOO et UGT, qui ont sou- de Mariano Rajoy, qui avait (à Madrid)

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FRANCE Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018

Par
TRISTAN BERTELOOT
Envoyé spécial dans le Pas-de-Calais
et NOÉMIE ROUSSEAU
Envoyée spéciale à Forbach (Moselle)
Photos DENIS ALLARD. RÉA

A
Auchel, dans le Pas-de-Calais, jour de
marché. On trouve des fruits et légu-
mes en pagaille, un stand de rem-
paillage de chaises, beaucoup de fringues, une
odeur de poulet rôti. Il y a aussi des fleurs en
bouquets. «Cherchez pas, le plus beau, c’est
moi», dit le vendeur. Ici, la paire de pompes est
à 10 balles, le lot de DVD aussi. Des dizaines
de personnes en manteau, plusieurs gosses,
capuches fourrées lapin car il caille. Le lieu est
étrangement calme, et les mines défaites. Ça
chuchote. On vient d’apprendre la mort du
maire, Richard Jarrett, 65 ans, médecin de
ville. Crise cardiaque. Un gars dévoué, en-
tend-on. «Il rendait service à tout le monde»,
«debout tous les jours à 5 heures», «c’était mon
ami», «il a trop tiré sur la corde».
Trois types devisent clope au bec. Daniel,
62 ans, ancien boucher, sans emploi de-
puis 1986. Il touche le RSA. Stéphane, 44 ans,
moustache, yeux bleus, bomber noir, ameri-
can staff au bout de la laisse. Crâne rasé ou
presque, tatoué de partout –justement, il est
tatoueur–, ancien skin, au chômage: «Merci
le gouvernement.» Dernier zig: David, 48 ans,
sans emploi : «Le maire était un chic type.»
Vous aviez voté pour lui ? Non. «Moi, je vote
Front national», soupire-t-il. Comme si c’était
devenu la honte d’être frontiste à Auchel,
alors qu’en mai, au second tour de la prési-
dentielle, Le Pen y a fait 65 %. Dialogue :
«Il y a l’air d’y avoir un peu de changement en
ce moment au FN.
— Côté Marine ?
— Non, faut voir avec la nièce. Claudette et Maurice, 78 et 79 ans, mardi à Auchel (Pas-de-Calais).
— Pas si sûr qu’elle revienne.

FN «Marine ou Marion,
— D’accord, mais au Front y a plus de jus, y a
plus rien.
— Latante, c’est comme le père. Çadémarre
bien, et puis ça se casse la gueule.»
Stéphane parle de la campagne 2017, et de la
débandade du débat d’entre-deux-tours avec
Macron. Ce jour-là, «ils se sont tués tout seuls,
côté FN». «Le dernier quart d’heure, je suis

c’est la même lignée:


sorti fumer.» «Moi j’ai zappé.» A ce point ?
«Franchement, on s’est sentis trahis. On s’est
dit : “Elle s’est foutue de notre gueule.”» Cra-
mée, Le Pen ? «Quand même pas. On attend
qu’elle réagisse, qu’elle change d’attitude.» Ce
qu’elle est censée montrer ce week-end à Lille,
au XVIe congrès du Front national, qui porte
le nom de «refondateur» (lire page 12).

beaucoup de bruit,
Langue de bœuf
Hénin-Beaumont, ville frontiste, même jour.
Place Carnot, l’église Saint-Martin a perdu ses
échafaudages. Sur le parking, quelqu’un a
«garé» sa Mercedes dans un muret en briques
rouges. La moitié du truc a valdingué aux
abords. La bagnole perd un peu d’huile d’en

peu de résultats»
dessous. Au Café de la paix, en face, plats du
jour: langue de bœuf, gratin d’endives au jam-
bon sauce béchamel, steak-frites. Dino, le pa-
tron: «Y a rien d’autre, mais c’est bon.» Attablés
à l’intérieur, Claudette et Maurice, 78 et 79 ans.
Elle est apprêtée, lui coiffé en arrière. Ils déjeu-
nent, avec, devant eux, un petit cadre photo
qu’ils regardent en silence. Dedans, un cliché
noir et blanc: la devanture de leur ancienne REPORTAGE
boutique de modélisme, à Lille. Le couple vote
FN. «Moi j’ai rien contre Marine Le Pen, per-
sonne n’est parfait, elle fait le travail», répond
Avant le congrès «refondateur» du Front national ce week-end,
Maurice quand on l’interroge. Le fameux dé-
bat? «Pas mirobolant, mais c’est pas son truc.»
«Libération» est allé à la rencontre de ses sympathisants dans
Maurice préfère parler de Hénin-Beaumont
et de son maire, Steeve Briois, parce qu’«il est
le Pas-de-Calais et à Forbach, en Moselle, deux fiefs du parti
bien». La preuve, un jour, Maurice a organisé
un événement «maquette», pour les enfants,
d’extrême droite. La plupart sont désabusés.
avec distribution de petits avions à lancer avec
Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 11

Stéphane, 44 ans, au chômage.

des élastiques. «D’abord le maire a accepté, jours que celui d’après va être mieux. Mais ils
parce qu’il est à l’écoute, et en plus il est venu. ont pas de baguette magique. Y a pas qu’en
Il est resté une heure, j’ai chronométré, et il a France, partout les gens essayent de voter autre
joué avec les avions.» chose.» Ce que pense «Blondasse» de Marine
Deux hommes veulent discuter avec Le Pen: «Ils veulent l’embêter
nous. Le premier, André, 81 ans, Mer du Nord avec les affaires. Parce
retraité de l’industrie. L’autre, qu’elle représente l’opposi-
Patrick, 60 ans, marche avec BEL. tion.» Et Macron? «Il fait
une canne. «Ecrivez dans tout pour nous détruire. Il
votre journal: “Briois, de- PAS-DE- donne tout aux patrons.
Manche

puis qu’il est là, il y a des CALAIS Auchel On n’est pas gouvernés par
Hénin-
choses qui changent. Il a Beaumont un président mais par
refait la façade de l’église, Calonne- NORD l’Europe. Bientôt tous les
Ricouart
il a restauré les jardins pu- commerces vont fermer.»
blics, repeint les poteaux: la Arras Retour à Auchel, bar le
ville est plus propre.”» Alors SOMME Georges V. La radio crache du
Patrick et André continuent de Frédéric François, Mon cœur te
20 km
faire confiance au parti de Marine dit je t’aime. Ici, on boit le vin
Le Pen. «Elle traverse une mauvaise rouge dans des coupes à champagne,
passe. Mais aussi les gens s’acharnent sur elle.» mais «on parle pas politique». Comme on
Le débat ? «Elle était fatiguée, abattue, elle comprend que l’endroit n’est pas vraiment
avait un problème à l’œil, sinon elle aurait ga- Front-compatible, on demande quand même
gné.» On leur demande s’il ne faut rien chan- au patron ce qu’il pense de Le Pen. Sourire :
ger alors, même pas le nom du FN, comme sa «Elle est cramée.»
dirigeante l’a prévu. «Pourquoi pas. Mais il
faut quelque chose avec une consonance à la «800 francs d’amende»
nation, à la patrie.» Comme «Les Patriotes»? On est allé aussi à Forbach, dans l’ancien bas-
Calonne-Ricouart, à 40 kilomètres de là. Ici, sin minier lorrain. Et on a trouvé «le dernier
le Front n’a pas présenté de candidat aux der- des Mohicans». C’est ainsi que se surnomme
nières municipales. Pourtant, Marine Le Pen lui-même Lucien Terragnolo, le dernier con-
y a fait 71,41% le 7 mai 2017. Il est 15 heures. seiller municipal frontiste encarté et à jour de
Des gamins jouent au foot sur la place de l’hô- ses cotisations. Il met un ticket de stationne-
tel de ville. Devant le seul bar, le Nemrod, un ment dans son petit coupé Mercedes. C’est
homme en blouson de cuir pose sa meule, qu’une amie a pris «800 francs d’amende»
une 103 customisée, peinture flamme, fourche l’autre jour. Il est comme ça, Lucien Terra-
chromée. On rencontre «Blondasse» : «On gnolo, il ne peut pas s’empêcher de tout con-
m’appelle aussi “Pétasse”, faut bien rigoler.» La vertir en francs. C’est pas tant qu’il voudrait
femme, maquillage rose, refuse de donner son y revenir. Non, il voudrait un «euro premium»
vrai nom, et son âge, vote FN depuis 2007. pour les riches, et un euro «low-cost» pour les
Avant, c’était «socialiste». Elle a été déçue, a pauvres. On n’a pas tout compris. Un peu
voulu changer. Mais pas pour la droite. «J’ai comme le soir du débat de l’entre-deux-tours
pas les moyens de voter Sarkozy. On espère tou- quand Le Pen parlait de la monnaie com- David, 48 ans, sans-emploi : «Moi, je vote Front national», soupire-t-il.
12 u
FRANCE Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018

chaud. Au comptoir, les clients tournent à la


bière. Et l’ambiance est plutôt au FN-bashing:
«La débâcle», «les soins palliatifs», «la mort».
«Un parti qui n’a jamais voulu gagner», selon
Christian. Ce chef d’entreprise de 51 ans argu-
mente: «Les autres ne disent pas de conneries
et gagnent. Ma France a besoin de quelqu’un
de sérieux.» «Grillée à jamais», Marine Le Pen,
«a enfumé tout le monde avec ses capacités très
très limitées», dit le taulier qui n’a pas plus
d’estime pour Marion Maréchal-Le Pen, puis-
que «c’est la même lignée: beaucoup de bruit,
peu de résultats».
Certains seraient prêts à laisser une chance à
la présidente du FN, si elle en avait une. «Que
peut-elle seule?» se demande Laurent, ex-mi-
neur, pas très emballé par une alliance avec
Wauquiez et son «parti de traîtres qui se tirent
dans les pattes». Et puis, «la France est déjà
trop gangrenée», raconte celui qui s’est «fait
agresser par un [Maghrébin] à Paris» et ne s’est
«pas défendu, par crainte des représailles de
la justice qui leur donne toujours raison».
La plupart roulent désormais pour Philippot
et en parlent comme de l’enfant du pays.
Même Eric Vilain, pourtant exclu du FN
en 2012 pour n’avoir pas voulu s’effacer à l’at-
terrissage de l’énarque, lors des législatives. Il
y était revenu deux ans plus tard, rabiboché
avec Philippot aux municipales. Aujourd’hui,
ils sont inséparables. Il l’a suivi chez Les Patrio-
tes, claquant la porte d’un FN qui «sombre dans
Place de la mairie à Forbach (Moselle), jeudi. ses vieux démons». La faute aux «charognards»
qui ont «coulé leur parti» en poussant dehors
mune. Peau lainée et baise-en-ville, direction Et s’il a résisté à l’appel du pied, il se dit tou- Elle avait «l’air à l’aise dans sa peau», malgré «Florian, l’artisan de la dédiabolisation». Dans
le salon de thé. L’homme sérieux marche à pe- jours «courtisé». les «soucis», judiciaires, financiers, familiaux, le couloir du conseil régional du Grand Est où
tit pas entre les commerces aux rideaux de fer Désormais, le FN à Forbach, c’est lui, seul, à sondagiers… «C’est comme Johnny, lance-t-il, il est élu, il a entendu ses anciens copains s’in-
définitivement baissés. Avant, il était de la vie à la mort. Et au parti, «on le cajole». Il est c’est pas parce qu’il y a des histoires de famille quiéter de la «fuite vertigineuse des adhérents».
droite, sarkozyste, explique-t-il devant son devenu délégué local, sera à Lille ce week-end qu’on n’aime pas ses chansons.» Du bout des «Une hémorragie», souffle-t-il. D’ailleurs, au
chocolat chaud. Mais ça, c’était avant Flo- et candidate au comité central. Sa lèvres, il lui reproche le «débat raté» de la pré- sein même du groupe FN, il croit savoir que des
rian Philippot. Avant qu’il ne voie maison a perdu 40 % de sa sidentielle. Il a bien vu que, depuis, les sym- élus régionaux voudraient créer un groupe dis-
«débouler» en chair et en os l’ex- valeur en huit ans. Alors il est pathisants LR du coin «prêts à basculer» ont sident. Mais ils ne franchiront pas le pas: ces
LUX. ALLEMAGNE
numéro 2 du parti, qui l’avait coincé ici, et il a le temps dé- fait marche arrière. «On a encore quatre ans élus sont «trop expérimentés pour partir à
déjà conquis depuis les pla- Forbach sormais. L’expert-comptable pour que ça mature. Ils sont sensibles à nos l’aventure». Façon de dire qu’au Front, on pré-
teaux télé. Elu sur sa liste aux a pris sa retraite en janvier, thèmes, c’est la direction qui bloque.» Y a pas parerait l’après-Marine en catimini… •
Metz
municipales de 2014, Lucien quand son «modèle économi- de raison, «vu les insanités que dit Wauquiez».
Terragnolo s’encarte au FN que ne pouvait plus fonction- «De toute façon, on n’est pas propriétaire de ses
MOSELLE
l’automne suivant. Il se jure BAS- ner». Son cabinet n’a «pas voix. Comme ici, c’est pas parce que les élus
RHIN LIBÉ.FR
alors d’être fidèle au même survécu à la perte d’un gros s’écartent que la base suit.»
parti «toute sa vie». Sauf «évé- MEURTHE- client de droite» qui jugeait
nements vraiment très spé- ET-MOSELLE
«emmerdant d’avoir un com- «Ma France» Chez les sympathisants FN marseillais :
ciaux». Comme la fuite de tous ses 10 km missaire aux comptes FN». Lucien Pour rencontrer la «base», à Forbach, le Gold «Marine 2022, je n’y crois pas»
colistiers vers Les Patriotes après le dé- Terragnolo n’a d’yeux que pour Ma- est une valeur sûre. Le café, tout en dorures, Reportage à Marseille, où militants et
part de Philippot du FN fin 2017? Même pas. rine Le Pen. «Qui d’autre?» Quand elle est ve- est le QG des frontistes en campagne ces sympathisants disent leurs doutes sur le
C’est par le Philippot de la télé qu’il a appris nue rencontrer la fédé de l’Est, il s’est présenté dernières années. Installé dans un fauteuil ca- changement de nom du parti et son deve-
le lancement de ce nouveau parti politique. comme «le rescapé». La patronne a ri, paraît-il. pitonné, le Mohican reprend un chocolat nir sous la direction de Marine Le Pen.

A Lille, une «refondation» en trompe-l’œil


Hormis son nom, le congrès leur avis sur tout un tas de sujets, et dont il Changer le nom du FN ne suffira pas à rache- n’était pas gagné: à l’époque, ses conseillers
de ce week-end ne devrait pas n’est pour l’instant pas ressorti grand-chose, ter une image de présidentiable à Marine – comme Philippe Olivier – l’avaient plutôt
à part que les électeurs frontistes souhaite- Le Pen. La dirigeante frontiste, qui, en 2016 félicitée. Patrick Buisson, avec qui Le Pen était
changer les fondamentaux raient – à une courte majorité – un change- et 2017, avait commencé à tirer les bénéfices en contact pendant la campagne, lui aurait dit
du parti de Marine Le Pen. ment de nom du FN. Cela arrange Marine du travail de dédiabolisation engagé après le lendemain (en substance): «Sciences-Po et
Le Pen, qui y est aussi favorable. Ce week-end, son arrivée à la tête du FN en 2011, apparaît les journalistes ne vont pas aimer, mais les

C
e week-end, à Lille, Marine Le Pen va elle va donc proposer une nouvelle appella- désormais comme bien plus incapable de vrais Français de base, si.»
être réélue à la tête du FN. Normal: elle tion, pour un «nouveau front». Les adhérents prendre des décisions – et de diriger la Depuis, Marine Le Pen est en réalité «cra-
est seule candidate à sa succession. La devront voter pour la valider (ou pas) dans France– qu’il y a six mois. Dans un sondage mée», «grillée à jamais», «finie», estiment cer-
chose se fera lors d’un vote des adhérents au quelques jours, par voie électronique. Le ripo- publié jeudi par le Monde, la (déjà) personna- tains électeurs frontistes (lire ci-dessus).
(XVIe) congrès «refondateur» du parti. Et à la linage d’urgence, à vocation purement cos- lité la plus rejetée par les Français perd des di- A Lille, Auchel –et même à Hénin, son terrain
tribune, elle devrait dire quelque chose sur métique, peut sonner comme une tentative zaines de points dans l’opinion concernant de jeu–, à Marseille, à Forbach, des terres qui
l’opposition au «système» qu’elle veut incar- de fixer la normalisation du FN au point où les questions sur sa personnalité. Est-elle cha- lui sont normalement acquises, beaucoup
ner. Avec la volonté de montrer à ceux qui elle se trouvait avant le départ de Florian leureuse, sympathique, honnête, volontaire, doutent désormais des capacités de la diri-
croient encore en elle, malgré sa défaite à la Philippot, qui l’incarnait. Jean-Marie Le Pen, capable ? Aux yeux des Français, non. Plus geante du FN à gagner un jour une présiden-
présidentielle, que non, l’extrême droite mari- le cofondateur du parti dont il est encore maintenant. Que s’est-il passé entre-temps? tielle. Certains vont jusqu’à mettre en cause
niste n’est pas (encore) morte. La «refonda- (pour un jour) président d’honneur, y voit, lui, Un débat d’entre-deux-tours calamiteux. sa volonté d’y arriver. «Elle nous a menti, elle
tion» que Marine Le Pen a lancée après la dé- un «assassinat». Mais ce changement de nom En septembre, des cadres frontistes assuraient nous a trahis», lâchent des électeurs désabu-
bâcle électorale de 2017 doit accoucher à Lille sert surtout à rassurer d’éventuels futurs alliés que Marine Le Pen avait fini par prendre la sés. Ce week-end, à Lille, Marine Le Pen va
de quelques propositions issues de la «grande du Front national qui restent, pour l’instant, mesure de l’effet que sa désastreuse prestation être réélue à la tête d’un Front national qui ne
consultation» de novembre, un questionnaire effrayés par l’image et le passé auquel renvoie télévisuelle de mai face à Macron risquait croit plus tant que ça en elle.
envoyé aux encartés FN. Objectif: connaître l’actuelle appellation. d’avoir sur ses électeurs, à long terme. Ça TRISTAN BERTELOOT
Graphic design & logo : Frédéric Menant
Le Comité JUSTICE FOR KURDS / JUSTICE POUR LES KURDES voit évidence trop souvent ignorée : l’existence de ce peuple courageux,
le jour aux Etats-Unis et en France. Ceci est son avis de naissance, conjoin- digne d’estime et incarnant exemplairement les valeurs de l’Islam des
tement annoncé par un philanthrope américain et un philosophe français. Lumières, constitue un facteur de stabilité.

Ce Comité de droit américain, basé à New York, se donne pour tâche JFK agira en direction des opinions.
de défendre ce peuple épris de liberté, ami de nos deux pays, qui fut un JFK interviendra dans les institutions académiques comme dans les
formidable rempart contre Daech en Irak et en Syrie et qui est entré dans media.
la nuit parce que, le fascislamisme vaincu, nous l’avons abandonné à ses JFK contribuera à instaurer des chaînes de solidarité concrète entre la
puissants voisins qui ne lui pardonnaient pas son rêve d’indépendance. jeunesse kurde et celles des pays démocratiques.
JFK veillera à ce que l’on n’oublie jamais la contribution du peuple
Hier, le Kurdistan irakien était sacrifié aux ambitions hégémoniques kurde à la lutte commune contre la barbarie, non moins que sa nécessaire
de l’Iran. Aujourd’hui, les Kurdes de Syrie sont attaqués par l’armée participation à l’édification, demain, d’un ordre international plus
turque et honteusement lâchés, eux aussi, par la communauté des na- juste et plus sûr.
tions sœurs en démocratie. JFK rappellera inlassablement que la défense du peuple kurde représente,
sur les deux rives de l’Atlantique, une ardente et noble obligation. 
Cette démission est insupportable.
La première manifestation de JFK aux Etats-Unis a eu lieu le 6 mars 2018
Il est indigne de rejeter un peuple valeureux dont on n’a plus besoin. au Congrès des Etats-Unis, lors de la projection du film « Peshmerga », à
D’autant que ce très vieux peuple demeure, dans le Moyen-Orient l’initiative du sénateur Roger Wicker et du congressman Ralph Abraham.
soumis aux dictatures militaires et religieuses, un peuple libre, ouvert,
tolérant, au sein duquel toutes les croyances sont respectées et les La deuxième manifestation de JFK aux Etats-Unis aura lieu le 13
femmes et les hommes ont les mêmes droits. Dans les heures sombres mars 2018 lors de l’allocution de Thomas S. Kaplan au Newseum de
que les Kurdes traversent pour avoir cru, après cent ans de lutte et trois Washington, à l’occasion de la commémoration du 30ème anniversaire
ans de guerre victorieuse contre Daech, que l’heure de la liberté avait du génocide de Halabja organisée par la Représentation en Amérique
sonné, le message de JFK sera simple : nous devons honorer notre dette du gouvernement régional du Kurdistan.
envers eux.
La première manifestation de JFK en France aura lieu au Sénat, le 30
Dans ce monde de bruit et de fureur qui semble rouler à nouveau mars 2018, dans le cadre du colloque international « Les Kurdes après
vers l’abîme, l’objectif de JFK sera de rappeler à tous les amis de la leur victoire contre Daech, état des lieux et perspectives » organisé par
démocratie et de l’honneur, en Amérique, en France et ailleurs, une l’Institut kurde de Paris.

JUSTICE POUR LES KURDES ! JUSTICE


  POUR LE KURDISTAN !
par Thomas S. Kaplan et Bernard-Henri Lévy
14 u
FRANCE ÉCONOMIE Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018

La privatisation
de l’opérateur
de Roissy, Orly
et du Bourget
rapporterait gros
Vente d’Aéroports de Paris
Ciel, les bijoux !
à l’Etat. Mais
la vente d’une
activité aussi
stratégique et
rentable fait débat.
DÉCRYPTAGE

Par
FRANCK BOUAZIZ

L
a plus juteuse des privatisations
mais, sans doute aussi, la plus ris-
quée pour le gouvernement
d’Edouard Philippe. La vente de la parti-
cipation de l’Etat dans Aéroports de Paris
est lancée. Une réunion programmée ce
samedi à Matignon devrait acter le prin-
cipe de cette cession et ses modalités.
Mais déjà, dans le monde du transport
aérien, des voix s’élèvent contre la vente
d’un actif considéré comme souverain et
essentiel pour l’attractivité de la France.

En quoi la privatisation d’ADP


diffère-t-elle des autres ventes
de participations de l’Etat ?
Le gouvernement d’Edouard Philippe a
d’ores et déjà laissé entendre qu’il pour-
rait vendre les actions qu’il détient dans
plusieurs autres entreprises, dont
la Française des jeux, l’énergéticien En-
gie (ex-GDF Suez) ou le constructeur
automobile Renault. La cession de la
participation de l’Etat dans Aéroports de
Paris (ADP) est d’une tout autre dimen-
sion. D’abord par son poids financier. La
société qui exploite les aéroports
de Roissy, d’Orly et du Bourget est valori-
sée en Bourse à près de 18 milliards
d’euros. L’Etat en détient 50,6%, soit un
pactole de 9 milliards si l’Elysée donne
son feu vert pour la vente de la totalité de
la participation publique. Ce sera de loin
l’opération la plus rentable pour les fi-
nances de la nation.
Ensuite, à la différence de Renault ou
d’Engie, ADP est un monopole de fait. En
clair, il n’est pas possible pour une com-
pagnie aérienne voulant desservir la
France de composer sans les plateformes
d’Orly et de Roissy. «Vous pouvez tou-
jours dire aux dirigeants d’Aéroports de
Paris que vous irez voir ailleurs si vous
n’acceptez pas les tarifs de leurs taxes
d’atterrissage et de stationnement, ça les
fait doucement rigoler. Vous ne pouvez
pas relier la France au reste du monde à
partir de Toulouse», détaille, lucide, un
ancien dirigeant d’Air France, premier
client d’ADP. Au total, 101,5 millions de
passagers transportés par 136 compa-
gnies aériennes transitent chaque année
par Orly et Roissy. Cette clientèle captive
n’a donc pas beaucoup de marges de né-
gociation pour discuter les tarifs que lui
impose Aéroports de Paris. D’où la co-
quette rentabilité de l’entreprise. Elle a
dégagé, l’an dernier, 571 millions de bé- L’aéroport Charles-de-Gaulle, en avril. PHOTO CYRIL ENTZMANN. DIVERGENCE
Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 15

A Toulouse, l’Etat s’accroche


néfice net pour 3,6 milliards de chiffre
d’affaires, soit 18,2% de marge nette. En
Bourse, le titre a progressé de 67,2 % au
cours des douze derniers mois. ADP est

finalement à Blagnac
donc la plus belle pépite de toutes les
participations de l’Etat.

Pourquoi céder ADP et que faire


du produit de la vente ?
Le ministère de l’Economie a annoncé Alors ministre tement, de la région, de Tou- l’avait contraint à démission- le plan local et industriel.»
la création d’un fonds d’Etat de 10 mil- de l’Economie, louse Métropole et de la Cham- ner de la gouvernance de l’aé- Même son de cloche pour
liards d’euros destiné à financer l’inno- Emmanuel Macron bre de commerce et d’industrie, roport de Blagnac. «Blanchi» et Jean-Luc Moudenc, qui appré-
vation et constitué à partir des recettes avait esquissé mis devant le fait accompli toujours PDG de Casil Europe, cie que la déclaration fin octo-
tirées des privatisations. Les dividendes alors qu’ils détenaient les Poon a récemment refait sur- bre du ministre de l’Economie,
de ce fond, environ 300 millions d’euros
la cession du site 40% des parts restantes. Mais face à Toulouse pour une tour- Bruno Le Maire, de ne pas ven-
par an, alimenteront la contribution à un groupe chinois. l’Etat a fait volte-face en déci- née des élus locaux. «Je l’ai dre les parts de l’Etat sans con-
de l’Etat à des projets innovants. Dans L’opération n’est plus dant d’empêcher la prise de rencontré il y a quelques semai- sulter les collectivités locales,
cette perspective, la privatisation d’ADP au programme. contrôle de l’aéroport par Casil: nes», a indiqué Georges Méric, ait été suivi d’effet.
permettra de couvrir la quasi-totalité des il ne lui cédera pas les 10,01%. président PS du département,

R
besoins en capital de cette cagnotte. Ce étropédalage dans le qui garde le souvenir «d’un Participatif. Le futur tour de
que l’Etat pourra retirer d’Engie ou de Sud-Ouest : l’Etat a dé- Flop. Dès le printemps 2015, homme poli, style business- table promet cependant
la Française des jeux sera plus modeste. cidé d’empêcher la prise Mike Poon, PDG du groupe man», mais qui n’a rien dit de d’âpres négociations. Georges
Enfin, au-delà du gain financier, cette de contrôle de Toulouse Bla- chinois, avait pourtant tenté ses projets. Impression simi- Méric, figure de proue des col-
vente a également une dimension sym- gnac par un groupe chinois. En de déminer le terrain, en an- laire pour Jean-Luc Moudenc, lectivités locales sur ce dossier,
bolique. L’exécutif veut démontrer que avril 2015, lors de sa privatisa- nonçant dans la presse régio- maire LR de Toulouse et prési- se positionne. Le financement
des infrastructures majeures comme les tion, il avait pourtant permis nale sa volonté de participer «à dent de la métropole : «Il s’est participatif qu’il a lancé pour-
aéroports peuvent être aussi bien gérées, au consortium chinois Casil l’essor économique de Toulouse excusé de ne pas être venu nous rait, selon lui, récolter 20 mil-
voire mieux, par le secteur privé. Un Europe de détenir 49,99% des et de sa région». Laissant mi- voir plus tôt, sans rien révéler lions d’euros pour l’achat de la
message pas du tout innocent au mo- parts du site. Avec une option roiter, sans les chiffrer, de fu- de ses plans pour l’avenir. Casil part de l’Etat, estimée à 63 mil-
ment où l’Etat annonce également sur le reliquat de 10,01 % des turs investissements dans les Europe va-t-il rester dans le ca- lions d’euros. «Le département,
l’ouverture prochaine à la concurrence actions conservées par l’Etat. infrastructures de Blagnac, pital de Toulouse Blagnac ? A la région et Toulouse Métropole
des lignes SNCF. Un sujet particulière- Un dispositif qui lui aurait per- mais aussi dans la construc- quelle hauteur? Ou bien vendre financeraient les 43 millions
ment éruptif pour les 150000 cheminots mis, à terme, de devenir seul tion du nouveau Parc des ex- ses parts à un grand groupe restants. C’est tout à fait faisa-
de l’entreprise publique. maître à bord. positions et de la troisième li- français ? Nous ne savons rien ble», annonce-t-il. Blagnac,
Ce montage faisait partie des gne du métro toulousain. Un de leur stratégie.» Seule certi- premier aéroport «participatif»
Pourquoi de nombreuses voix cadeaux laissés par Macron à coup de com qui avait flop. tude : l’Etat renonce à vendre de France? La balle est dans le
s’élèvent-elles contre l’initiative? ses successeurs en quittant Une enquête relative à une af- ses 10,01 %. «Une excellente camp du gouvernement.
Les premiers concernés, en l’occurrence Bercy. Un deal négocié dans la faire de corruption concernant nouvelle, commente Georges JEAN-MANUEL
les compagnies aériennes, font grise discrétion du ministère et qui China Southern Airlines, une Méric. Toulouse Blagnac est ESCARNOT
mine à l’idée de devoir à l’avenir négo- avait déclenché l’ire du dépar- compagnie aérienne publique, une infrastructure majeure sur Correspondant à Toulouse
cier les tarifs d’utilisation de l’aéroport
avec une entreprise privée telle que le
groupe de BTP Vinci, prétendant affiché tivité de la place de Paris», estime Alain
au rachat de la participation de l’Etat et Battisti, président de la Fédération natio-
donné comme favori. «Un opérateur nale de l’aviation marchande (Fnam), qui
privé va être tenté de maximiser son pro- regroupe les compagnies aériennes fran-
fit. J’espère que cette opération va se dé- çaises. Son homologue représentant les
rouler sous forme d’un appel d’offres et transporteurs étrangers basés à Paris,
non d’une vente de gré à gré, de manière Jean-Pierre Sauvage, n’est guère plus en-
à ce que nous ayons connaissance des en- thousiaste: «Nous sommes bien évidem-
gagements des candidats», s’inquiète ment opposés à une privatisation qui se
Pascal de Izaguirre, PDG de la compa- traduirait par une opération financière
gnie Corsair. Jean-Marc Janaillac, le pa- au détriment des compagnies aériennes.»
tron d’Air France, a tiré à plusieurs repri- Contesté par les compagnies, le gouver-
ses la sonnette d’alarme à Matignon et… nement ne pourra pas plus compter sur
dans Libération : «Nous souhaitons la le soutien des salariés d’ADP. Les quatre
création d’une instance de régulation qui organisations syndicales représentatives
contrôle l’évolution des taxes et redevan- – UNSA, FO, la CGC et la CGT – se sont
ces payées par les compagnies aériennes», unanimement prononcées contre cette
nous déclarait-il à la fin du mois de jan- privatisation annoncée.
vier. La plupart des transporteurs crai-
gnent en effet de voir leur facture aéro- Qui gère les aéroports en Europe
portuaire augmenter, sans pouvoir et dans le monde ?
négocier la moindre ristourne. Ils mena- Compte tenu de leur monopole de fait,
cent, à mots couverts, de répercuter alors les grands aéroports représentent une ci-
une partie de cette hausse sur le prix des ble de choix pour les fonds d’investisse-
billets d’avions payés par les passagers. ment et les groupes de BTP. Le trafic aé-
Ce qui ne serait pas du meilleur effet sur rien augmente de 5 % par an et la
les ambitions de la France en matière concurrence n’existe pas, puisqu’une
touristique. «L’Etat est garant de l’attrac- distance minimum existe toujours entre
deux plateformes. Pour les Etats, la ten-
tation est donc grande de sortir de cette
«Vous pouvez activité en réalisant une culbute finan-
cière. Ainsi, le groupe de BTP Vinci, déjà
toujours dire aux actionnaire à 8 % d’ADP, est également
dirigeants d’ADP que aux commandes de 35 aéroports
en France, au Brésil, au Portugal ou en-
vous irez voir ailleurs core en République dominicaine. A l’op-
posé, aux Etats-Unis, le plus grand aéro-
si vous n’acceptez pas port du monde, celui d’Atlanta, est
leurs tarifs, ça les fait détenu par la municipalité et l’Etat
de Géorgie, à l’image des 3000 platefor-
doucement rigoler.» mes américaines, toutes aux mains de
l’Etat fédéral ou de collectivités locales.
Un ex-dirigeant d’Air France La privatisation des tarmacs ne serait
sur le monopole de l’opérateur. donc pas une fatalité. •
16 u
FRANCE www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018

LIBÉ.FR
Le «bar de Sevran» accueille
Yassine Belattar Le fameux PMU
de Sevran, en Seine-Saint-Denis, objet
d’un reportage controversé de France 2 pendant la cam-
pagne présidentielle, organisait une fête dans le bar,
jeudi soir, avec l’humoriste Yassine Belattar et le patron
de l’établissement. Au programme, champagne, petits
fours, pâtisseries et provocations pour fêter l’entrée
de l’animateur de radio au capital du PMU. Reportage.

origines confondues, toutes


En dépit des
classes sociales confondues.
critiques On ne sait pas qui se cache
d’associations derrière le déguisement.» Au
antiracistes, point qu’on peut être grands
déboutées vendredi potes de carnaval, se retrou-
par le tribunal ver chaque année au rigo-
administratif, don, et ne pas se reconnaître
au supermarché du coin.
ce bal accusé
Chacun a son «clet’che», son
de perpétuer déguisement, qu’il garde et
le «blackface» améliore au fil du temps.
se tiendra bien Comme «Blanche-Neige», un
ce samedi. collègue de Pascal Bonne à
la peau noire ou «Monsei-
Par gneur», qui distribue ses
STÉPHANIE bagues à tous ceux qui l’invi-
MAURICE tent à «faire chapelle» (c’est-
Correspondante à Lille à-dire boire des coups)
chez eux. D’ailleurs, ça se

A
u café de la Civette, sent parfois dans les défilés,
sur la place Jean-Bart avec des relents de vieilles
de Dunkerque, un fripes tout juste sorties de
homme âgé s’inquiète: «C’est la malle.
quoi toutes ces histoires
avec la Nuit des Noirs ? A la «Transe». Le clet’che, c’est
radio, ils ont dit qu’il y allait une identité, un passeport de
avoir des renforts supplémen- carnavaleux. Le 10 février,
taires.» Pascal, cuistot de dans une tribune publiée par
l’établissement et carnava- le Monde, Patrice Vergriete,
leux de la «bande des Bleu et le maire divers gauche de
Blanc», rétorque du tac au Dunkerque, a défendu une
tac: «Ce sont des Parisiens qui «transgression heureuse» :
croient qu’on est racistes !» C’est parce que le travestisse-
Marie-France, qui se pré- ment est d’abord une mise en
sente comme «métisse an- cause de soi-même qu’il est
tillaise», se marre au-dessus possible de railler celui ou
de ses mots croisés : «Va fal- Un homme dans son «clet’che» («déguisement») à Dunkerque, le 11 février. PHOTO PASCAL ROSSIGNOL. REUTERS celle dont on s’affuble les
loir arrêter de parler de moi!» atours. En réalité, le carna-

Nuit des Noirs:


Et soupire : «C’est n’importe val, c’est le nec plus ultra de la
quoi, tout ça.» caricature».
Que s’est-il donc passé ? Le La longévité de la bande des
carnaval de Dunkerque, l’un Noirs leur assure le respect

les carnavaleux de Dunkerque


des plus fameux du pays, au sein des «masquelours»
existe depuis le XVIIe siècle. (le nom des carnavaleux).
Véritable institution, il tra- Dans le cortège, ils font partie
verse et anime la ville chaque des premières lignes, comme
année, de janvier à la mi-
mars. Parmi ses multiples
bals, il compte depuis 1968
«la Nuit des Noirs» qui a lieu
défendent leur «clet’che» Pascal, des Bleu et Blanc.
Juste derrière la fanfare, que
dirige Pascal Bonne, ils
retiennent la foule des
tous les cinq ans. Jusqu’ici cains en ridicule, et dont déboutée vendredi soir. «On par exemple «une nuit des Le président du Cran, Louis- 50000 personnes présentes
sans encombre. l’Amérique ségrégationiste retrouve toute la thématique Bleus». En effet, si la Nuit des Georges Tin, insiste de son lors des Trois Joyeuses de
était friande. Les réseaux so- du blackface, explique Ghys- Noirs s’appelle ainsi, c’est côté sur les refoulés de la mé- Dunkerque, point d’orgue
«Os dans le nez». Pascal ciaux se sont enflammés et, lain Vedeux, administrateur parce qu’elle est organisée moire dunkerquoise : «C’est de la période carnavalesque.
croit savoir que la polémique dans la frénésie, a été déni- du Cran. Le déguisement par la bande du même nom. une ville avec un passé de «On ne devient pas première
a commencé à cause «de ce chée l’affiche de la Nuit des condescendant, les os dans le Le blackface n’est donc pas, traite négrière et le travail de ligne comme cela, prévient
footballeur, Antoine Griez- Noirs, qui se tient ce samedi nez et des maquillages faits en soi, le thème de la soirée. mémoire n’a pas été fait. C’est le cuistot. C’est un honneur,
mann, qui s’était au Kursaal pour rabaisser les Africains. Seuls une quinzaine de parti- pour cela qu’on se permet de au terme d’un long apprentis-
déguisé en Noir», L’HISTOIRE (Palais des con- C’est totalement inaccepta- cipants sont grimés en Noirs, tourner en dérision l’esclava- sage.» «Quand je me retourne,
comme en attes- DU JOUR grès) de Dunker- ble. Est-ce qu’on imagine une avec jupe longue de raphia et gisme, qui est un crime contre et que je lance le chahut, je
tait une photo que. Une affiche nuit des Juifs ?» Le militant coiffe aux hautes plumes de l’humanité.» vois tout ce monde… On est
postée en décembre sur son où l’on retrouve perruques antiraciste précise qu’il ne faisan, s’inspirant, selon les La bande qui organise la soi- tous en transe», raconte le
compte Twitter, supprimée crépues, visages peints en souhaite pas faire annuler la sources, des guerriers zou- rée a 50 ans et son fondateur, tambour-major.
depuis. Plus précisément en noir et lèvres rouges. fête, mais qu’elle devienne lous ou de Joséphine Baker. Bernard Vandenbroucque, A Dunkerque, toutes les
basketteur de l’équipe des La blogosphère a tout de 71 ans, refuse de s’exprimer affiches contestées ont de-
Globetrotters de Harlem. Les suite dénoncé un bal aux re- sur le sujet. «Il ne sera pas puis longtemps disparu des
associations antiracistes se lents colonialistes et le Con-
sont alors émues de ce qu’el- seil représentatif des
«C’est une ville avec un passé tranquille tant que le bal n’est
pas fini», s’attriste Pascal
vitrines, dans une volonté
d’apaisement. «S’il y a une
les ont perçu comme un rap- associations noires (Cran) a de traite négrière et le travail Bonne, le tambour-major de manif, c’est leur droit, mais
pel du «blackface», cette déposé un référé auprès du la bande. «C’est une incom- qu’ils ne nous empêchent pas
forme théâtrale raciste où tribunal administratif de
de mémoire n’a pas été fait.» préhension totale qu’on nous de faire carnaval, note Pascal
des Blancs grimés en Noirs Lille pour faire interdire cette Louis-Georges Tin traite de racistes, s’exclame- Bonne. C’est leur polémique,
tournaient les Afro-Améri- Nuit des Noirs. Une demande président du Cran t-il. Le carnaval, c’est toutes pas la nôtre.» •
Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018 u 17

Chronique «Fanzines
LIBÉ.FR Zone» Semi-pro ou amateur, Carnet
un nombre conséquent de sites
de qualité spécialisés dans le sport essaiment sur CONFÉRENCE
Internet. Libé arpente ce microcosme et raconte
chaque semaine l’un de ces médias. Ce vendredi,
dans le cinquième épisode, on se penche sur
les Cahiers du football, média pionnier qui lance,
fin mai, une revue papier. PHOTO AFP

CONFERENCE PUBLIQUE
Justice Nordahl Lelandais reconnaît
avoir «pris en stop» Arthur Noyer Justice: Belloubet dévoile Organisée dans le cadre
des Rencontres du
Mis en examen pour «assassinat» le 20 décembre, Nordahl
Lelandais conteste toute implication dans la mort d’Arthur
Noyer, jeune caporal disparu dans la nuit du 11 au 12 avril.
son projet de réforme DROIT HUMAIN
- Fédération Française -
Réflexion sur la bioéthique :
Néanmoins, selon les informations de BFM TV, il a
concédé, le 5 février lors d’un interrogatoire, l’avoir pris
mes sont jugés par des jurés
populaires et les délits par
“ Les chimères,
en stop. S’il est prématuré de parler d’aveux, les déclara- des magistrats profession- espoirs et
tions du mis en examen constituent une avancée impor- nels. Le gouvernement sou-
tante: elles permettent d’établir que les deux hommes se haite mettre en place une craintes ”
sont rencontrés et qu’il ne s’agit pas que d’une proximité nouvelle instance criminelle
géographique, d’une coïncidence de parcours. C’est en ef- qui s’affranchirait des jurés Intervenants :
fet l’interpellation de ce maître-chien dans le cadre de l’af- citoyens en première ins- Sylvain LEHMANN
faire Maëlys qui a permis de relancer le dossier Noyer. Les tance. Composé uniquement Professeur de médecine, biologie-biochimie
enquêteurs se sont rendu compte que Lelandais était dans de magistrats professionnels, Patrice MANIGLIER
la même zone géographique que le caporal le soir de sa dis- ce «tribunal criminel dépar- Philosophe
parition. Leurs téléphones portables avaient déclenché temental» serait compétent Le samedi 24 Mars
les mêmes relais, aux mêmes horaires et le véhicule de Le- pour les crimes passibles de à 14 h 00,
landais avait été identifié dans les parages par les caméras quinze ans ou de vingt ans 9, rue Pinel Paris 13e
de surveillance. J.Br. La garde des Sceaux, vendredi. PHOTO DENIS ALLARD. RÉA d’emprisonnement (notam-
ment les viols, les coups mor- Inscription obligatoire :
Jusqu’à présent, on l’avait les villes, les deux seront réu- tels et les vols à main armée). accueil@apfdh.org
Télécoms Bientôt la fin des téléphones peu entendue. Vendredi, nis en un lieu unique pour le Les crimes commis en réci- 01 44 08 62 62
subventionnés à prix cassés? Nicole Belloubet est revenue justiciable», disait-elle ven- dive ou encore les meurtres
sur le devant de la scène judi- dredi dans un entretien au et les assassinats, eux, relève- www.droithumain-france.org
A l’UFC-Que choisir, on «pense beaucoup de bien de la déci- ciaire, lors d’un déplacement Monde. Elle martèle : «pas ront toujours de la cour
sion» de la Cour de cassation. D’après le référent télécoms à Reims aux côtés d’Edouard de fermeture», parle de «sur- d’assises.
de l’asso, Antoine Autier, elle vient sanctionner un «manque Philippe. La garde des Sceaux mesure» ou de «concertation»
de clarté» dans un système qui permet aux clients d’acqué- y a décliné les grands axes avec les premiers présidents La fin des partenariats
rir un smartphone à moindre prix au départ mais pas à long de sa réforme de la justice. de cour d’appel et les procu- public-privé pour la
terme, puisqu’il est lié à la souscription sur un ou deux ans Panorama en trois points. reurs généraux et évoque construction de prisons
d’un forfait d’une gamme supérieure. Dans un arrêt, jeudi, des «pôles de compétences L’Etat renonce à construire
la Cour de cassation estime que ce système est une «facilité Une modification qui amélioreront l’efficacité des établissements péniten-
de paiement», se félicite Free Mobile. Pour l’opérateur, les de l’organisation de la justice et sa lisibilité tiaires avec la procédure du
obligations liées à l’attribution d’un crédit à la consomma- territoriale de la justice pour le contribuable». PPP, le dispositif étant jugé
tion doivent s’y appliquer. Autant d’éléments qui invite- C’est assurément le sujet «trop onéreux». Ce change-
raient les clients à comparer les prix. «L’arrêt de la Cour de le plus sensible. Belloubet Les cours d’assises ment de méthode devrait
cassation rend donc impossible, sans le respect des règles du avance donc avec précau- dessaisies d’une partie notamment concerner les
crédit à la consommation, le paiement étalé du prix de télé- tions et mots choisis : «Tous des affaires criminelles 7 000 nouvelles places pré-
phones dans le cadre de forfaits mobiles», analyse Free Mo- les tribunaux de grande ins- L’annonce est retentissante vues pour la durée du quin-
bile. Cette décision est la suite d’une procédure engagée tance (TGI) seront maintenus. car elle bouleverse l’un des quennat.
en 2012 par l’opérateur contre SFR (propriétaire de Libéra- Nous les fusionnons avec les grands principes de la justice J.Br. et S.V. Vous organisez
tion) et ses mécanismes de subventionnement. J.Le. tribunaux d’instance. Dans pénale, selon lequel les cri- Lire notre analyse sur Libé.fr un colloque,
un séminaire,
une conférence...

1833
Paris veut raccommoder Montparnasse Contactez-nous
Réservations
Des années Pompidou, la tel de 25 étages, le plan des tie compose une grande place
seule offense que Montpar- rues chamboulé et des dizai- sur dalle. Et en piteux état. et insertions
nasse n’a pas subie est la nes d’ateliers d’artistes éradi- Une consultation va être lan- la veille de 9h à 11h
construction de la «radiale qués. Comme le résume la cée pour retenir début 2019
Vercingétorix», une auto- maire, «le quartier a connu le une équipe d’urbanisme et pour une parution
route qui aurait traversé la traumatisme des années 70». d’architecture qui rangera le lendemain
rive gauche de Paris. En pré- Il s’agit donc de réparer, tout cela. L’un des objectifs Tarifs : 16,30 e TTC la ligne
sentant vendredi le plan de autant que faire se peut, les est «le retour sur le sol», expli- C’est l’article du code civil qui pourrait être Forfait 10 lignes :
réaménagement du quartier, erreurs du passé. La tour que Jean-Louis Missika, ad- modifié pour y inscrire la responsabilité so- 153 e TTC pour une parution
la maire Anne Hidalgo a rap- Montparnasse a été désa- joint à l’urbanisme. Une fois 15,30 e TTC la ligne suppl.
ciale et environnementale des entreprises si
pelé que Jacques Chirac avait miantée et a fait l’objet d’un tout remis au niveau du plan-
le gouvernement suit les recommandations du rap- abonnée et associations : - 10 %
arrêté ce projet zinzin. concours d’architecture pour cher des vaches, il s’agira de
Le reste a, en revanche, bien être rhabillée. La gare Mont- faire continuer la rue de Ren- port remis vendredi par l’ex-patronne de la CFDT, Tél. 01 87 39 84 00
eu lieu. La tour Montpar- parnasse, elle, est en travaux nes jusqu’à la gare. Or dans un Nicole Notat, et le président de Michelin, Jean-Do-
nasse a été édifiée sur le ter- pour répondre à la hausse de tel plan, le centre commercial minique Senard. Pour Nicole Notat, en proposant, Vous pouvez nous faire
rain de l’ancienne gare du son nombre de voyageurs, qui est sous la tour Montpar-
en même temps, une modification du code de parvenir vos textes
XIXe siècle, la nouvelle étant qui a atteint 55 millions de nasse sera chamboulé. Aux
commerce faisant directement référence à l’article par e-mail :
carnet-libe@teamedia.fr
reléguée 350m plus loin. Du passagers chaque année. urbanistes de trouver la
coup, l’embarcadère s’est re- Mais aussi pour accueillir une meilleure solution pour re- 1833 du code civil et qui consacre la «raison d’être»
trouvé à dix minutes de mar- farandole de magasins. créer des espaces commer- des entreprises, les conseils d’administration
che du métro (dans un riant Entre tous ces objets appelés ciaux. «Il s’agit de créer une
seront «tenus de respecter» les règles sociales et en- 01 87 39 84 00
couloir…). On ajoute à cela à présenter meilleure figure, commercialité moderne», jar- carnet-libe@teamedia.fr
deux grandes barres de loge- s’étalent 9 hectares d’espaces gonne Jean-Louis Missika. vironnementales dans leur activité économique. La reproduction de nos petites
annonces est interdite
ments et de bureaux, un hô- publics, dont une bonne par- On vous traduit: une rue. S.V. A lire en intégralité sur Libération.fr
18 u
FRANCE Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018

Slavi fait chaque jour deux heures de trajet pour se rendre à son collège de Bobigny (Seine-Saint-Denis).

Slavi, 12 ans, rêve d’être


«un peu comme les autres»
«Libération» suit depuis
Par
MARIE PIQUEMAL
un temps dans des bidonvilles, puis
sous une tente au bord de la route, et
«Melisa, elle reste dans ma tête. Je ne
peux pas l’oublier. Elle est agrafée à mon
Photos MARTIN COLOMBET aujourd’hui dans un hôtel miteux payé cœur, tu vois. Je me souviens aussi du feu,

décembre 2014 le parcours par l’Etat, illustre les incohérences si- des deux côtés de l’allée, j’ai couru.»

I
l a gardé ce sourire, à croquer. Il a non l’absurdité des politiques publiques
d’un garçon rom grandi, bien sûr, mais on le reconnaît dans la prise en charge de cette minorité
bien. Toujours la même répartie, ces rom, estimée à 20 000 personnes en
«JE N’AI PAS PEUR»
Après l’incendie, le préfet avait décidé
et de sa famille. Sortis réflexions pleines d’à-propos, à la fois France. Un chiffre stable depuis plu-
enfantines et graves. «Je sieurs années.
de faire du démantèlement de ce bidon-
ville un exemple, en proposant des solu-
des bidonvilles, ils vivent vais colorier mes cheveux
en jaune parce qu’au col-
REPORTAGE La première rencontre avec
Slavi remonte à trois ans.
tions de relogement à trente familles,
dont celle de Slavi. Avec ses parents et
désormais dans un hôtel lège, ils font tous ça. C’est le style. Je veux C’était en décembre 2014, quelques mois
faire comme les autres, pour être un peu après l’incendie qui avait ravagé le bi-
sa petite sœur, il avait pris le train en di-
rection de la Somme, dans un foyer
social en Seine-Saint- comme eux.» donville des Coquetiers à Bobigny (Sei-
Nous avons revu Slavi, ce petit bon- ne-Saint-Denis), tuant Melisa, 7 ans.
d’hébergement qui les attendait. L’aven-
ture n’avait finalement duré que quel-
Denis, mais restent homme de 12 ans, arrivé de Bulgarie il y Slavi la connaissait bien, il vivait quel-
a huit ans, et dont Libé avait raconté ques allées plus loin, dans une baraque
ques semaines, la famille était vite reve-
nue à Bobigny, préférant dormir dans
dans l’impasse. l’histoire. De bout en bout, le parcours en tôle avec ses parents et sa petite sœur, une voiture sans chauffage, pour que les
en France de cette famille rom, dormant Gaby. Il en parle encore, de lui-même. enfants puissent retourner à l’école près
Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 19

TROIS ANS
DE RENCONTRES
En février 2014,
LIBÉ.FR l’incendie du
bidonville des
Coquetiers (Seine-Saint-Denis) avait
suscité un vif émoi. Une fille de 7 ans
avait péri dans les flammes. Quelques
mois plus tard, le camp était évacué par
les autorités. Nous avions alors essayé
de retrouver d’ex-habitants pour savoir
ce qu’ils devenaient et dans quelles
conditions ils étaient relogés.
La première rencontre avec Slavi date de
décembre 2014. Dans sa cour de récré.
Avec le photographe Martin Colombet,
on s’en souvient comme si c’était hier.
L’enfant nous a tiré par le bras et entraîné
le long d’une route jusqu’à une vieille
voiture avec un pneu à plat. Il dormait là,
avec sa sœur et ses parents. Le
lendemain, la voiture était enlevée par la
fourrière. Slavi et sa famille avaient perdu
le peu qu’ils avaient. Nouvelle rencontre
avec lui en ce début d’année pour livrer
un 5e récit de son histoire. Slavi a
toujours ce même sourire, toujours ces
mots justes. Un jour, alors qu’il dormait
sur le trottoir, il a dit : «Pourquoi tu
reviens encore me voir, à quoi ça sert ?»
Retrouvez les quatre autres épisodes sur Libé.fr.

de l’ancien bidonville. «C’est la seule électrique, c’est facile.» Plus tard, il aime- recouverts de couvertures à grosses claré. Le père récupère de la ferraille A l’hôtel,
chose de stable dans sa vie, cette école. rait devenir pompier, et non plus poli- fleurs rouges. Un troisième surélevé : pour la revendre. La mère vend des pa- Slavi, sa sœur
Dans tout ce que Slavi a enduré, qu’il ait cier. «Je veux plus depuis que je sais ce «On dort dans celui-là avec ma mère et quets de cigarettes et des canettes. Les et sa mère
dormi sous une tente sur le trottoir, dans que font les policiers.» C’est-à-dire? «Ah ma sœur à cause des punaises de lit, elles bons jours, ils reviennent avec dorment
une voiture ou dans un hôtel social à Pé- tu sais pas pour Théo ?» dit-il en réfé- ne montent pas encore.» 20-30 euros à deux, traduit Slavi. dans le même
taouchnok, il a toujours été scolarisé ici rence au jeune homme blessé au sphinc- L’échange est compliqué, ils parlent peu lit, le seul
à Bobigny. Rien ne tient autour de lui, ter lors de son interpellation par la po- ABSURDITÉ le français, même si la mère a fait des qui ne soit
sauf l’école. C’est pour cela que c’est si im- lice, il y a un an, en Seine-Saint-Denis. Derrière la porte, il y a un évier, brinque- progrès. Ils ont les traits moins tirés pas infesté
portant pour lui. Il se sent en sécurité ici, Il parle aussi de son copain Constantin balant. Posés dessus: un tube de denti- qu’avant, donnent l’impression d’être de punaises
et c’est une condition indispensable pour qui vit dans un bidonville. «Mais ça va frice et un flacon avec une étiquette pro- plus apaisés. L’un comme l’autre se tour- de lit.
pouvoir apprendre», dit comme une évi- parce que la mairie leur a mis une douche mettant de faire la peau aux punaises et nent systématiquement vers leur fils
dence Véronique Decker, la directrice de et des WC. Au camp La folie [où il a un cafards. La nuit ici est facturée 18 euros pour qu’il réponde à leur place. Plus tôt,
l’école Marie-Curie. temps vécu, ndlr], on n’avait rien du tout. par personne (72 euros pour la famille) en rentrant de l’école, l’enfant s’est ar-
Depuis la rentrée, Slavi est en sixième, Là, c’est “réconfortable”. Je vais te mon- au Samu social. Slavi, Gaby et leurs pa- rêté net sous la pluie: «Je peux pas faire
dans le collège du quartier. Il continue trer, le tramway passe tout près.» Dans le rents vivent là, dans cette chambre, de- tout. Je devrais pas dire cette parole,
de passer une tête dans le bureau de wagon bondé, tous les passagers écou- puis plus de deux ans, sans perspective. mais j’ai ma vie aussi.» •
Véronique Decker chaque soir ou pres- tent la conversation, scotchés. La petite Ils renvoient l’image d’une famille sou-
que. «Il s’installe là pour faire ses devoirs Gaby se tortille dans tous les sens. Elle dée. Leurs affaires sont dans des sacs de
ou bien pour parler, vider son sac. On a a du mal à rester en place à l’école aussi, voyage empilés les uns sur les autres.
tendance à l’oublier, mais ce n’est qu’un et à se concentrer. Véronique Decker est Véronique Decker est folle de rage. «Vous
enfant.» Slavi a deux heures de trajet convaincue qu’elle porte le traumatisme mesurez l’absurdité ? On aurait pu lui

OUVERTURE
pour venir en classe chaque jour. Le plus de l’incendie des Coquetiers. «On a été construire une maison avec tout cet ar-
souvent, il fait la route avec sa petite très attentifs à Slavi à l’époque, moins gent public ! A la place, le patron qui a
sœur, Gaby, 8 ans, et leur mère. Parfois, pour Gaby qui était toute petite. On n’a transformé cet hôtel de passe en studios
tout seul. «Je me répète dans la tête que pas pris la mesure.» se fait un fric pas possible…» à la rentrée universitaire 2018-2019
je n’ai pas peur.» Dehors, la nuit est tombée. Le vent, mêlé Cette situation est loin d’être isolée. d’un parcours LMD hébreu-études
à la pluie froide, saisit à la sortie du tram. Un tiers des places d’hébergement d’ur- juives (Licence-Master- Doctorat)
à Aix-Marseille Université
«ÇA VA, ON N’EST PAS DU SUCRE» Slavi se tourne vers nous: «Hé, ça va, on gence sont des chambres d’hôtel, pointe
De sa poche, il sort sa carte de transport, n’est pas du sucre.» Le périple n’est pas la Fédération des acteurs de la solidarité Ce parcours est ouvert à toute personne souhaitant
suivre ou reprendre un cursus universitaire dans le
avec les yeux qui pétillent comme s’il terminé, une bonne vingtaine de minu- (FAS), qui regroupe des associations domaine de l’hébreu et du judaïsme.
s’agissait d’un trésor. «Je l’attends depuis tes de marche encore, en bord de route, d’aide aux démunis. Son directeur, Flo- Il propose :
très longtemps, tu sais. J’avais un peu puis sous le pont de l’autoroute A1. Gaby rent Guéguen, tempête dans le vide de- • Une licence LLCER-HEJ
peur sans billet. On m’a dit que les poli- tire par le bras, pour montrer la photo de puis des années contre le non-sens de • Une licence LLCER - Parcours trilangue
ciers faisaient rien aux moins de 18 ans, Rasene, 5 ans, scotchée sur le pont, avec cette politique, qui coûte… 250 millions (Anglais - Hébreu et une troisième langue)
• Une licence professionnelle (en L3) Management
mais bon.» Jusque-là, Véronique Decker des fleurs séchées tout autour. L’enfant d’euros par an à l’Etat. Ces mises à l’abri, des associations 1905 - Laïcité
lui distribuait des tickets, comme elle le a été renversé l’hiver dernier par une ca- censées être temporaires, perdurent • Un programme MASTER (MAMHS)
fait encore pour sa petite sœur et les mionnette alors qu’il traversait sur un dans certains cas : 500 familles vivent • Possibilité de poursuivre en Doctorat.
autres enfants qui dorment dans des passage clouté. Du coup, Gaby et Slavi ainsi depuis plus de cinq ans dans un L’hébreu pourra être commencé au niveau débutant.
hôtels sociaux loin de l’école. Elle puise courent comme des dératés pour rejoin- hôtel, parfois en piteux état comme ce- Cette filière offre de nombreux débouchés
dans l’argent donné par une fondation. dre le trottoir d’en face. Leur hôtel n’est lui de Slavi. Conscient des abus, le Samu professionnels tels que l’enseignement, la
traduction et l’interprétariat, la médiation
Le temps du tramway (19 arrêts), Slavi ra- pas loin du Stade de France, à Saint-De- social a bien «des équipes de salariés qui culturelle, le tourisme etc.
conte, d’un ton guilleret en ce soir plu- nis. Il est en mauvais état. On traverse un visitent à l’impromptu les hôtels pour vé- INSCRIPTIONS
vieux de la fin novembre, sa nouvelle vie couloir exigu puis une courette au sol rifier l’état des chambres», mais recon- ❒ L1 (1ère année de licence) parcoursup https://www.
au collège, le soir qui «arrive rapide glissant. Leur chambre est à l’étage, le naît dans le même temps son impuis- parcoursup.fr jusqu’au 13 mars 2018 -18 heures
quand il y a classe parce que tu te concen- long d’une coursive ouverte au vent qu’il sance : «Dans un parc hôtelier saturé, ❒ L2 et L3 e-candidat https://candidatures.
tres beaucoup», les cours – «Ça va», faut traverser pour accéder aux toilettes, c’est très compliqué…» univ-amu.fr entre le 29 avril et le 10 juin 2018
comme il dit souvent. Sa matière préfé- à la turque. «Regarde comme c’est sale, La famille de Slavi reste dans une im- ❒ Master e-candidat https://candidatures.
rée ? Il sort son carnet de correspon- grimace Slavi. Le patron de l’hôtel a mis passe. Ils ont essayé d’alerter le 115 sur univ-amu.fr entre le 20 avril et le 1er juin 2018.
dance pour jeter un œil à ses notes. dehors les gens comme nous pour mettre l’état de la chambre, mais avec la trouille Pour plus d’informations https://iecj.univ-amu.fr
«Français: 8. Anglais: 5. Sciences de la à la place des Syrie [Syriens].» de se retrouver à la rue. Jusqu’à quand Contacts : sophie.nezri-dufour@univ-amu.fr
vie et de la terre : 10,5. Physique-chi- Leur chambre n’est pas grande, en mau- vont-ils rester là ? Les parents ne philippe.cassuto@univ-amu.fr - iecj-contact@univ-amu.fr
✆ 04 42 26 35 88
mie : 16,5. On apprend le générateur vais état : deux lits accolés au mur, parviennent pas à trouver d’emploi dé-
20 u
SPORTS Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018

FRANCE-
ANGLETERRE
SEULE
A l’entraînement
des Bleus, vendredi
à Marcoussis Vu l’état du XV de France, une
(Essonne). PHOTO
RÉGIS DUVIGNAU. –improbable– victoire face à celui
ACTION IMAGES.
PANORAMIC
de la Rose samedi à Saint-Denis
n’aurait d’autre utilité que de cacher
la misère d’un rugby tricolore qui peine

LA DÉFAITE
à se moderniser.
ANALYSE

Par des eaux aussi stagnantes qu’avant, sans avoir


DENIS SOULA avancé d’un mètre sur le terrain de l’innova-
tion dans le jeu.

C
e samedi à Saint-Denis, l’équipe de Quand le XV de France adapte ses jumelles
France reçoit l’Angleterre pour l’avant- sur les 80 prochaines minutes, avec des priè-
dernière journée du Tournoi des six res à court terme en guise de cache-misère,

COMPTE
nations. Si les tricolores restent sur une vic- celui de la Rose trace un sillon vers la finale
toire (34–17 contre l’Italie) et les Anglais sur de la Coupe du monde au Japon, le 2 novem-
une défaite (13–25 contre l’Ecosse), il n’est pas bre 2019. Autrefois sa seule rivale dans
certain que la déconvenue des hommes en le Tournoi, la France est aujourd’hui une
blanc les interroge plus que cela, ni que la guest star vieillissante, parfois has been au dé-
poussive victoire des Bleus ait levé hypothè- sespoir, parfois vedette de music-hall avec
que et soupçon. Il a été assez claironné par le l’intermittent Teddy Thomas en magicien à
staff et les joueurs français qu’une victoire la Mandrake. Comment en est-elle arrivée là?
n’apporterait jamais qu’une victoire et que Pourquoi la France, trois fois finaliste de
l’équipe ne s’en retrouverait pas moins dans la Coupe du monde (en 1987, 1999 et 2011), se
Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 21

bien sûr des raisons externes: la sédentarisa- Au plus haut niveau, le danger vient bien sûr
«Après le titre des jeunes tion de la population, les jeunes qui font du championnat, avec ses matchs qui s’accu-
en 2006, il y a eu un trou moins de sport en France qu’en Nouvelle- mulent et ses stars qui cachetonnent. Là
Zélande, en Australie ou en Afrique du Sud, aussi, le DTN a accusé le coup: «Le Top14 fait
d’air. On s’est cru arrivés, et des raisons internes, comme le fait que les la part belle aux vedettes venues d’ailleurs et
on n’a pas pensé à tricolores ont longtemps été portés par le pu-
blic et les résultats avec cinq Grands Chelems
laisse sur le banc nos meilleurs jeunes. Mais
nous avons notre part de responsabilité. Pen-
rénover notre formation en vingt ans (sur la même période, l’Angleterre dant des années, nous avons extirpé les jeunes
en remportait deux et le pays de Galles trois). de leurs clubs pour les former à Marcoussis [le
au moment où les clubs Mais le temps a passé et la France a laissé fi- centre national du rugby] et les avons rendus
du Top14 se sont ler le train de la modernité. Elle s’épuise dans invisibles dans leurs clubs. Ce n’est plus le cas.
des guerres de clochers, s’empiffrant de Depuis la rentrée, nous avons décentralisé les
fortement structurés.» droits télés et jouant à celui qui pousse pôles espoir près des clubs dans des académies
Didier Retière mémé le plus loin dans les orties. Dès 2011, fédérales. On peaufine leur apprentissage en
Directeur technique national les Anglais ont signé une convention liant fé- les laissant au maximum à disposition de leurs
dération et clubs avec le slogan «Pour un entraîneurs. Ceux-ci semblent adhérer au pro-
rugby anglais plus fort», lançant beaucoup jet, il y a un vrai changement de mentalité et
All Blacks de Jonah Lomu (43 – 31) lors d’un de jeunes qui ont bénéficié d’un suivi per- plus de temps de jeu pour les jeunes.»
match qui portait les stigmates du déraison- sonnalisé. Eddie Jones, le coach de l’équipe
nable en demi-finale de la Coupe du nationale, profite aujourd’hui de ce travail. «TRÉSOR NATIONAL»
monde 1999, les miracles n’existent pourtant Les Irlandais ont créé des franchises, re- Le travail de formation est long mais pas in-
pas: «La victoire de l’Ecosse vient de loin. Elle groupé leurs forces et repensé leur jeu. Re- grat, et il semble frétiller dans le bon sens. Les
est dans la continuité de la recherche, l’acqui- tière tempère le tableau : «Nous sommes en moins de 20 ans ont fait un Grand Chelem
sition et la pratique d’un style de jeu revendi- train de rectifier le tir. Nous avons établi un en 2014, deux demi-finales de Coupe du
qué depuis des années, même lorsque les défai- plan de formation qui commence dès l’école monde en 2015 et 2017, et cette année, l’équipe
tes s’accumulaient et la plaçaient au rang qui de rugby avec des méthodes d’apprentissage a taillé des croupières à ses premiers adver-
est à peu près le nôtre aujourd’hui. Ils ne se moins liées à l’affrontement et plus à un rugby saires: 34 points aux Irlandais, 69 aux Ecos-
sont pas découragés, ils avaient la conviction à toucher [où on ne plaque pas l’adversaire, sais, 70 aux Italiens, avant de rencontrer les
qu’un jeu de mouvement ambitieux était la on le touche, ndlr], qui vont ramener, espé- Anglais vendredi soir (résultat non parvenu
seule option efficace pour gagner et ils ont tenu rons-le, les jeunes vers nous. En 2019, cha- à l’heure du bouclage). Loin de la démagogie
bon. Ils récoltent ainsi les fruits mérités d’un que 6 - 14 ans aura un livret où seront consi- et de la dictature du court terme, leur dirlo se
travail de longue haleine.» gnées, outre ses performances en club, des fait l’apôtre du temps long: «Nous formons des
Cette capacité à ne pas reculer quand ça ne choses comme “Je suis un bon équipier car je écoliers du rugby pour 2027, 2031, et les moins
marchait pas, à ne pas brader ses idées à la gi- donne un coup de main pour ranger le maté- de 20 ans d’aujourd’hui seront à maturité
rouette de l’opinion politico-médiatique n’est riel” ou bien “J’ai appris les règles du jeu avec en 2023 lors de la Coupe du monde organisée
plus de mise en France. Le président Bernard l’éducateur et les copains” ou alors “Je n’ai pas en France. Ce sont eux mon obsession, eux
Lapasset avait en son temps soutenu Ville- marqué d’essai, mais j’ai donné trois passes notre trésor national.» Et eux qui ramèneront
preux et son alter ego Jean-Claude Skrela lors- décisives”, des valeurs du rugby qui sortent peut-être la Coupe. Dès lors, battre ou ne pas
qu’au sortir de deux Grands Chelems (1997 du tout compétition et construisent de futurs battre l’Angleterre ce samedi, est-ce vraiment
et 1998) ils avaient perdu presque tous leurs joueurs adultes responsables.» la seule question? Un peu quand même… •
matchs l’année de la Coupe du monde, avant
d’atteindre la finale. Plus tard, le président
Pierre Camou avait également gardé Marc
Lièvremont après plusieurs défaites embar-
rassantes, quelques mois avant qu’il ne s’in-
cline d’un point (7 – 8) à l’Eden Park en 2011
sous les yeux épouvantés de Néo-Zélandais
assez connaisseurs pour savoir qu’ils étaient
cocus de bonheur.
Gagner 3–0 pour calmer le chef et le populo,
d’accord. Et ensuite ? Villepreux : «Le court
terme ne règle rien. Bien sûr que la victoire
rassure les joueurs et c’est important en termes
de management. Mais c’est surtout par la qua-
raccroche-t-elle au crampon d’une victoire lité du jeu imaginé et l’émotion qui en découle
contre l’Italie? Certes, il n’y a jamais de petites dans les tribunes qu’on prend confiance. En
victoires, car il n’y a pas de petites équipes France, nous traînons des pieds. Nous tardons
mais des projets plus ou moins avancés, éla- à mettre en place ce jeu que toutes les nations
borés, inspirés. Lorsqu’on a joué, et surtout à ont adopté. Nous tardons à imposer aux autres
l’avant, au cœur du pack, la vibration d’une un jeu libéré. Nous tardons à reconstruire
victoire 6–3 dans la boue et sous la grêle est notre rugby.»
d’une indescriptible puissance. Elle existe par
elle-même et ne contient – c’est déjà beau- GUERRES DE CLOCHER
coup – que la fierté d’avoir tenu une minute Le court terme d’un match, le long terme
de plus que l’adversaire, un dépassement phy- d’une victoire dans le tournoi ou en Coupe du
sique et spirituel euphorisant. Pour des cama- monde: autant d’objectifs qui ramènent en-
rades de club, c’est un ciment; pour l’équipe traîneurs et entraînés aux bases du rugby,
d’un pays, cela suffit-il? Les dernières presta- à ses prémisses et à ses outils, l’éducation et
tions du XV de France nous ramènent loin en la formation. Responsabiliser les joueurs, les
arrière, loin en tout cas de l’inventivité qui a associer à la construction du jeu, Villepreux
vu les Ecossais l’emporter sur les Anglais lors le théorise depuis des lustres, les autres pays,
de la précédente journée du tournoi. Angleterre comprise, s’y sont mis avec succès.
La France, pionnière par la pensée, est en re-
DÉRAISONNABLE tard dans ses actes à cause de son organisa-
La pensée affleure, ici et là, que les Highlan- tion. Didier Retière, qui conduisit avec Emile
ders ayant accompli des miracles à Edim-
bourg et que l’eau de Lourdes étant aussi fraî-
Ntamack les moins de 21 ans au titre de cham-
pions du monde en 2006, puis entraîna les
CETTE SEMAINE,
che que celle d’Inverness, il ne faudrait que
quelques gouttes de cet élixir pour se trans-
avants de l’équipe de France du temps de Liè-
vremont, est aujourd’hui directeur technique LES FAKE NEWS
EXPLIQUÉES AUX ENFANTS
cender et renverser les Anglais. Hélas, en ce national (DTN). Il en convient, il y a un pro-
moment, ce n’est pas Brigadoon sur le terrain blème de formation des cadres et des joueurs:
et pas loin d’être les Brigades du Tigre à la Fé- «Après le titre des jeunes en 2006, il y a eu un
dération. Le rugby français n’attend pas des trou d’air. On s’est cru arrivés, on n’a pas pensé SUR LEPTITLIBE.FR
tours de prestidigitation, mais un projet de à rénover notre formation au moment où les
jeu et de société. Selon Pierre Villepreux, en- clubs du Top14 se sont fortement structurés.»
traîneur de l’équipe qui a renversé les Au désamour et aux mauvais résultats, il y a
22 u Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018

IDÉES/
Daniel Zagury
Par
VIRGINIE BLOCH-LAINÉ
Dessin
CAT O’NEIL

F
aut-il être un psychotique pour être un
tueur en série ? Non, et la banalité du
mal, formule d’Hannah Arendt, peut
s’appliquer à d’autres génocidaires, aux terro-
«Dans
le prétoire,
ristes de Daech, aux assassins coupables de
crimes conjugaux et aux mères infanticides.
Car aussi stupéfiant que cela paraisse, la
grande majorité de ceux qui commettent des
actes barbares sont considérés comme «nor-

la diabolisation
maux» et sont donc pénalement responsables
devant la justice. L’irresponsabilité pénale
concerne moins de 1% des affaires clôturées
à l’instruction. Daniel Zagury, né en 1950, est

du tueur en
chef de service au Centre psychiatrique du
Bois de Bondy en Seine-Saint-Denis. Il est éga-
lement expert-psychiatre auprès des tribu-
naux et a évalué ceux que l’on surnomme «les
génies du mal» : Guy Georges, Michel Fourni-

série est
ret, Patrice Alègre et des génocidaires rwan-
dais. Dans son livre la Barbarie des hommes
ordinaires, qui vient de paraître aux éditions
de l’Observatoire, il abonde dans le sens de la
banalité du mal, déconstruit la figure du génie
du mal, mais nuance l’idée selon laquelle l’in-
humanité habiterait n’importe quel humain.
Pourquoi avoir pris la formule d’Hannah
Arendt comme fil directeur de votre
une tentation
constante»
livre ?
Parce que la banalité du mal dans le fonction-
nement de la justice est une question fonda-
mentale. On balance entre deux tentations
extrêmes : voir les criminels comme des
monstres, ou partir vers la position inverse,
Expert auprès des tribunaux,
dire que ce sont des gens tout à fait ordinaires.
Le spectre est bien plus large et nuancé que
il a été confronté à Guy
cela et c’est ce qui m’intéresse. Il est très diffi- Georges, Michel Fourniret,
cile de saisir pourquoi certains passent à l’acte Patrice Alègre, ou à des
et d’autres pas. Qu’est-ce qui permet de résis- génocidaires rwandais. Dans
ter? Le maintien d’un quant-à-soi qui empê- son dernier livre, le psychiatre
che la dissolution du sujet, le maintien d’une rappelle que les criminels ne
HANNAH ASSOULINE

pensée vivante dont même les grands philo-


sont ni des monstres ni des
sophes peuvent être dépourvus. Ne confon-
dons pas banalité et généralité du mal.
personnes ordinaires. Pour
Hannah Arendt avait-elle raison à propos lui, la banalité du mal, décrite
d’Eichmann ? par Hannah Arendt, n’est pas
Oui et non: les nazis n’étaient pas tous des cri- sa généralité.
minels de bureau et Eichmann n’en était pas
un, ou pas seulement. Mais elle a saisi le fait
que certains mécanismes psychiques permet- plutôt un bon signe. Dans les homicides lue. Nous sommes vite – nous, experts-psy- nistre de ce que l’on a fait et qu’il va falloir af-
tent à quelqu’un de commettre les pires atro- conjugaux, je vois une formidable idéalisa- chiatres– soupçonnés de vouloir innocenter fronter.
cités de manière innocente à ses propres yeux, tion, suivie d’un crime, puis d’un retour à le criminel. Cela peut choquer, mais mon tra- Comment analysez-vous les terroristes
sans être un malade ni un fou. Cela, elle l’a gé- l’idéalisation. Ces criminels sont incapables vail n’est pas de prendre parti: on n’a pas be- de Daech ?
nialement saisi. On voudrait que le criminel de penser la haine, ils l’agissent. Or la haine soin de moi pour savoir qu’il est mal de tuer; Ce sont des cas compliqués mais très peu
ressemble à son crime, que tout dans sa vie y aide à se séparer de l’autre. Elle installe un je dois rendre compte des processus du d’entre eux sont psychotiques. Quelques
ressemble et qu’il soit le paradigme du mal: temps transitionnel nécessaire pour établir passage à l’acte. Or, nous sommes pris loups solitaires ont sûrement, en effet, des
ça ne marche pas. Lorsque nous, psychiatres, une séparation. Haïr l’autre, c’est mettre de aujourd’hui dans des carcans idéologiques: troubles importants. Les terroristes de Daech
nous expertisons un criminel, nous éclairons la distance. Les criminels passionnels sont un homme qui tue une femme est un domi- sont surtout des sujets en quête identitaire,
les mécanismes qui conduisent à ce type d’ac- dépourvus de capacité de haïr. Dans le cas du nateur n’ayant pas supporté de perdre son qui ont une vie de petit délinquant. Vient
tes sans pour autant être des excuseurs. La génocidaire, il faut de l’indifférence pour tuer emprise, et une femme qui tue un homme est alors ce que j’appelle «l’eurêka terroriste»,
diabolisation de celui qui est dans le prétoire avec une ampleur industrielle. L’indifférence une malheureuse femme battue. Mais oui, un grâce auquel ils basculent dans un système
est une tentation constante, alors qu’il est est la forme supérieure de la haine: on ne fait criminel peut éprouver de la détresse après totalitaire qui donne un sens à leur parcours,
beaucoup plus embarrassant et problémati- même pas cadeau à sa victime d’un affect, son geste. Tel assassin, qui a frappé tous les les lave de leurs errements antérieurs, leur
que de se demander comment un homme a fût-il négatif. interlocuteurs par sa froideur et la prépara- donne un but et apaise leur déchirement. Ils
pu en arriver là. Au procès de Guy Georges, Un meurtrier peut-il éprouver de la tion méticuleuse de son crime atroce, que vont se projeter dans un avenir purifié, morti-
l’avocate générale disait: «Guy Georges, vous détresse ? l’on aurait pu croire protégé par sa carapace, fère mais idéalisé dans lequel ils seront des
êtes le diable.» Cela n’a pas de sens. Parler de détresse dans le cas d’un meurtrier, se suicide en prison dans un raptus secon- héros de l’islam. Ils y croient totalement.
Un criminel peut-il ne pas haïr sa c’est entrer dans un champ polémique qui re- daire, lorsque toutes les digues s’effondrent. Qu’est-ce que c’est que mourir, quand on va
victime ? joint celui de la banalité du mal: le coupable Tel autre lit le dégoût dans la réaction de ses vivre dans un paradis entouré de ruisseaux?
Le mal ne se commet presque jamais au nom serait porteur d’un principe de mal généra- proches et met fin à ses jours. Après la rage Ils prennent la religion dans laquelle ils se
du mal. La capacité à éprouver de la haine est lisé, et la victime, l’image de la pureté abso- dévastatrice de la passion, vient le bilan si- meuvent à la lettre. Je me souviens d’un jeune
Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 23

me racontant que deux anges viendront le plage à Berck. Son cas relève-t-il de la Pourquoi êtes-vous devenu expert auprès gogie de la complexité, c’est-à-dire parler à
chercher à sa mort et le conduiront au sep- banalité du mal ? des tribunaux ? des gens qui ne sont pas des cliniciens.
tième ciel. Il y croyait et il n’était pas fou. Pour moi, elle relevait très largement de pro- Ma femme était une jeune juge d’instruction Dans quel état d’esprit êtes-vous après
Les motivations des criminels évoluent- cessus pathologiques. Une jeune femme afri- et m’encourageait, au début de mon par- une expertise ?
elles en fonction des époques ? caine qui a fait des études de philo- cours, à faire des expertises. Mais Ça dépend… il n’y a pas de règle. Je ne ferai
Oui. En rédigeant la partie consacrée au sophie et qui répond, lorsqu’on lui nous sortions de 68, j’avais lu pas de hiérarchie entre les criminels, mais Mi-
crime passionnel, j’ai repris un article que demande pourquoi elle a choisi Foucault et l’expertise représen- chel Fourniret m’a démoli. Je regardais ses
j’avais écrit vingt ans auparavant. Je me suis cette ville : «Parce que… beurk», tait l’aspect le plus méprisable de mains… J’ai dit au procès quelque chose qui
aperçu que la jalousie ne prévaut plus c’est un cas hors-norme qui a intri- la psychiatrie. Dans ma thèse, me fut reproché: «Michel Fourniret est le cri-
aujourd’hui. Lorsqu’un homme ou une gué tout le monde. Ce qui nous a j’en avais même un point de vue minel français le plus abouti.» Cela ne revenait
femme trompés tuaient leur conjoint par ven- retenus de conclure à l’abolition du très hostile. Puis j’ai travaillé en pas à dire qu’il était le meilleur aux olympia-
geance passionnelle, ils défendaient leur discernement, c’est qu’elle a hésité prison et découvert ce qu’on ne des du crime; ça voulait dire qu’il a construit
honneur. Avec l’évolution des mœurs, ce n’est jusqu’au bout, elle a consigné ses voit jamais dans les hôpitaux : son système criminel pendant quarante ans.
plus l’honneur l’essentiel, c’est l’abandon. doutes dans un carnet et témoigné des crimes passionnels et des Guy Georges a commis des actes atroces mais
L’honneur n’a plus tellement d’importance de sa délibération interne : «J’y histoires intrafamiliales incroya- il en avait honte, il témoignait d’une posture
dans les relations amoureuses. En revanche, vais ou j’y vais pas ?» Autrement bles. Ça m’a titillé sur le plan cli- de malaise de temps en temps. Avec Fourni-
il revient par un autre biais, dans les règle- dit, même si le délire a conditionné LA BARBARIE nique et c’est à partir de là que ret, nous étions devant quelqu’un qui revendi-
ments de compte : on tue au nom de la di- son comportement, son cas ne re- DES HOMMES j’ai commencé les expertises. Je quait ses actes comme s’ils étaient l’accom-
gnité. «Tu m’as mal parlé, tu m’as manqué de levait pas complètement de l’anni- ORDINAIRES de me suis pris au jeu: dans l’exper- plissement de sa vie. Il est même parti dans
respect, j’ai le droit de te buter.» hilation du discernement né- DANIEL ZAGURY tise, il y a quelque chose de sti- une grande envolée sur la pureté; son obses-
Vous avez expertisé Fabienne Kabou, qui cessaire pour conclure à Ed.del’Observatoire, mulant, qui consiste à essayer de sion était la virginité. Il était fier de lui. Mais
a tué son bébé en l’abandonnant sur une l’irresponsabilité pénale. 300 pp, 17€. faire ce que j’appelle de la péda- je ne dirais pas que j’ai rencontré le diable. •
24 u Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018

IDÉES/ CES GENS-LÀ


Par TERREUR GRAPHIQUE

vait obligée de composer avec fondé sur l’autoenlisement plutôt celui de La Hague est dans un état
ÉCRITURES Mek-Ouyes. De lui envoyer des
émissaires, des forces de l’ordre,
que sur la prise héroïque de palais
d’Hiver, mais victorieux comme
alarmant; que l’Agence de sûreté
nucléaire elle-même pointe des
des espions. Contre quoi se re- peu d’autres avant lui ? insuffisances quant au projet
bellait Mek-Ouyes ? Contre la va- En expulsant de force, le 22 février, de Bure. On découvre que nos
cherie du monde. Contre le cours la quinzaine de zadistes qui occu- déchets étaient jusqu’en 2010
des choses, trop salement enclin paient le bois Lejuc, le gouverne- fourgués à une entreprise russe ;
Par à rester dans son lit. Contre notre ment entendait envoyer un mes- qu’aujourd’hui encore, au Niger,
SYLVAIN PRUDHOMME passivité à tous. C’était une révolte sage de fermeté : il n’y aura pas Areva abandonne tranquillement
épidermique, indéterminée, abso- un deuxième Notre-Dame-des- ses résidus d’extraction d’uranium
lue. Rien que de très légitime, on Landes. Il a obtenu l’effet inverse. à l’air libre, à trois kilomètres à
en conviendra. Alors que des associations d’habi- peine de la ville d’Arlit. L’idée fait
ZAD de Bure: un, deux, En découvrant les récentes images
de la ZAD de Bure, j’ai retrouvé un
tants peinaient depuis près de
vingt ans à alerter l’opinion, l’at-
son chemin, même au pays de l’évi-
dence nucléaire, qu’un minimum
trois, nous irons au bois peu de l’enthousiasme enfantin
que m’avait procuré le roman de
tention médiatique est gagnée.
Un front va s’élargissant. Bure,
de réflexion collective sur ces ques-
tions pourrait n’être pas superflu.
Jacques Jouet. Cabanes perchées prochaine ZAD d’intérêt natio- Mais il y a plus: le joyeux brio avec
à vingt mètres de haut dans les nal –c’est en bonne voie. A Notre- lequel s’ébattent les zadistes. Sans

A
u début de son roman- à agrandir ; un peuple : moi ; des arbres. Elu solidaire enfilant un Dame-des-Landes, il ne s’agissait agressivité outre mesure. Avec
feuilleton la République ressources capables de donner à ma masque de hibou. Centaines «que» d’un aéroport. A Bure, ce pour totem l’animal de la sagesse
de Mek-Ouyes (P.O.L, 2001), république l’indépendance qu’il de gendarmes alignés parmi les sont les déchets nucléaires de tout – pas le loup ni le renard, non : le
Jacques Jouet imaginait il y a près lui faudra : les 40 tonnes de mon champs nus comme pour un jeu de un pays qu’on projette d’enfouir. hibou. Avec une note de décon-
de vingt ans un routier pris de ras- chargement.» Du lisier de porc, en l’épervier géant, chargés de cette Sans les zadistes, on saurait à peine nade potache, aussi. Volons jus-
le-bol, auquel venait soudain l’idée l’occurrence, agressif à souhait aux mission à peine croyable : empê- l’existence du projet; aucun débat qu’au bois Lejuc y construire une
de planter son semi-remorque en narines, et susceptible, passé un cher qu’une poignée d’hurluberlus n’aurait lieu; aucun rappel de cette vigie ! Semons les vilains gendar-
travers d’une entrée d’aire d’auto- certain délai, de devenir aussi ex- costumés en oiseaux atteigne un face sombre du nucléaire, moins mes! Un peu d’enfance retrouvée.
route. «Moi, particulier nommé plosif qu’une bombe. bois. Bonheur de ce constat incré- volontiers décrite que sa suppo- Victoire poétique. Victoire du jeu.
Mek-Ouyes, je décide de créer ma Je me rappelle ma jubilation à lire dule: c’est pour de vrai. Ces scènes sée «propreté» : les millions de Est-ce que ça ne vaut rien, la
propre république, la république de la simplicité avec laquelle s’accom- se déroulent en ce moment même, tonnes de déchets radioactifs poésie, l’humour? Est-ce que cela
Mek-Ouyes, qui vivra certainement plissait cette émancipation. Sans dans un petit coin de la Meuse pas qu’il produit, et qu’il faut bien, comptera pour zéro, au moment
d’une vie profonde et forte, décla- grands discours préalables. Sans moins fou que la Manche de pour 100 000 ans, caser quelque de casser tous notre pipe? Hourra
rait le séditieux. J’ai tout ce qu’il préméditation, presque. Magie Don Quichotte. part. Grâce à une poignée de pour eux ! Cap sur Bure ! •
faut. J’ai un territoire: l’ex-aire de performative du langage: je me dé- Et si, l’air de rien, un nouveau hiboux mal nichés, on apprend Cette chronique est assurée en alternance
repos autoroutière de La Bouscaille, clare indépendant, donc je le suis. mode de lutte était en train de se qu’existe déjà une trentaine de par Thomas Clerc, Camille Laurens, Syl-
que je n’ai pas de raison de chercher Aussitôt la planète entière se trou- répandre? Stationnaire, gadoueux, sites de stockage en France ; que vain Prudhomme et Tania de Montaigne.
Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 25

Sierra, qui avait intégré les por- gnole et incitation au terrorisme. des discours sur nous-mêmes
INTERZONE traits de Jordi Sànchez et Jordi
Cuixart sous la dénomination «pri-
Le cœur du monde occidental est
brisé. Des siècles d’expulsion,
comme si le problème était la
solution.
sonniers politiques». Le mur qui d’épuration et d’extermination des La planète Terre est brisée. La bio-
leur était réservé, à la galerie Helga minorités juives et musulmanes, sphère est en train de mourir. Dé-
Par de Alvear à Madrid, est resté vide. des minorités de genre, sexuelles, sormais, il faut plus de discipline à
PAUL B. PRECIADO De nouveau, l’histoire est cassée. somatiques, ouvrières… des siècles l’école, le service militaire obli-
Philosophe Mais nous ne cessons pas de répé- d’humiliation et de pillage, de dé- gatoire doit être réinstauré pour
ter que tout s’est bien passé, que possession et d’outrage ont brisé générer la cohésion sociale, nous
tout va bien. Alors que les portraits le cœur de l’Occident. Mais nous avons besoin de plus d’armes, la
de Sierra sont décrochés, là, dans avons décidé de continuer à nous violence de genre et l’agression
Droit à la rébellion votre Espagne ignorée et voisine,
les douze rappeurs du groupe In-
pavaner en vantant notre réussite.
Le désir de consommation et la
sexuelle se régleront en crimina-
lisant les agresseurs, en ouvrant
surgencia sont condamnés à peur, la frustration et la haine sont plus de prisons et en augmentant
Démocratie bafouée, biosphère minée, deux ans de prison pour «incitation les affects qui gouvernent le gou- les peines. Mais nous avons décidé
capitalisme avide : le cœur de l’Occident est brisé. au terrorisme». «Je suis un roman- vernement des populations de de continuer à produire ce qu’ils
tique de la lutte armée, mec, je te le notre cher Occident. D’où vient appellent la richesse, comme
Pourquoi se féliciter encore de notre modernité ? dis, révolution ou rien.» «J’ai le notre frustration? De notre propre si tout allait bien. Chaque jour
droit à la rébellion, je m’en fous si ce avidité? Que détestons-nous quand on ouvre de nouvelles mines ex-

L’
histoire est brisée. Mais police ni les juges n’interviennent n’est pas légal, cette Constitution ne nous détestons «l’autre» sinon une tractives, là où jusqu’alors on avait
continuons à la raconter pour les protéger. En Espagne, le reflète pas, que la Cour nationale invention de nous-mêmes? La psy- essayé de préserver le territoire. La
comme si tout allait bien. Jordi Sànchez, Jordi Cuixart, Quim me poursuive et m’enferme, comme chanalyste et collaboratrice brési- richesse c’est le capital mort. Et
Nous continuons à parler du rayon- Forn et Oriol Junqueras sont en pri- sous l’Inquisition si j’étais un héréti- lienne de Félix Guattari, Suely Rol- le capital mort est la rouille qui
nement de la démocratie en Occi- son, accusés d’indépendance sé- que, résister c’est gagner, je l’ai ap- nik, affirme que le capitalisme dévore la vie. Nous avons refusé de
dent. Du progrès de la modernité. cessionniste et de rébellion. Des di- pris du PCE [Parti communiste es- colonial est le nom de la pathologie parler à nos ancêtres, les morts.
De la liberté américaine. De l’hos- zaines de personnes sont accusées pagnol, ndlr].» Ce sont les mots qui, collective contemporaine. Notre C’est notre dernier millénaire. Nous
pitalité française. De solidarité du de défendre des idées politiques selon le bureau du procureur de la inconscient est malade du capital, parlerons aux machines, nos seuls
Nord avec le Sud… démocratie de contraires à la couronne d’Espa- Cour nationale, méritent des pei- malade d’exploitation raciale et véritables enfants. Comment notre
merde, modernité de merde, li- gne. Le 21 février, l’inauguration nes de prison. Peu après, le rappeur sexuelle. Malade de l’identité. progéniture machinique racontera-
berté de merde, hospitalité de d’Arco, la foire d’art de Madrid, a Valtònyc est condamné à son tour Les chaînes collectives du langage t-elle la fin de notre histoire? •
merde. L’histoire est brisée: l’iden- été marquée par le retrait de plu- à deux ans et six mois de prison ont été brisées. Mais nous avons Cette chronique est assurée en alternance
tité nationale, l’ordre social, la sé- sieurs photos de l’artiste Santiago pour insultes à la couronne espa- décidé de continuer à produire par Marcela Iacub et Paul B. Preciado.
curité, la famille hétérosexuelle
et la frontière constituent la réa-
lité que l’Europe est en train de
construire. Cela ne se passe pas à journalistes privés d’une déduc- électoral du week-end dernier :
l’extérieur, cela n’arrive pas au loin,
ce n’est pas quelque chose qui
SI J’AI BIEN COMPRIS... tion fiscale qu’ils ont bien méri-
tée puisqu’ils l’ont obtenue.
droit héréditaire en deçà des
Alpes (et des Dolomites), privi-
concerne les autres. C’est ce que Mais il est vrai aussi que certains lège au-delà. Qu’est-ce qu’on a
nous faisons ici, à l’intérieur, main- ne seraient pas mécontents fait pour mériter ça: que d’autres
tenant, ça nous arrive à nous. qu’on coupe la tête de la déduc- humains, si on creuse un peu, se
L’histoire a été brisée et la terreur Par tion, à défaut de celle des croient nos égaux? C’est comme
est revenue à la surface. Autour de MATHIEU LINDON journalistes. si, dans la famille, on n’arrêtait
nous se déploient les conditions Au demeurant, le mérite lui- plus jamais d’avoir non seule-
institutionnelles permettant la même n’est-il pas un privilège ? ment des enfants naturels mais
mise en place de ce que nous pour- Tellement de gens aimeraient en des frères et sœurs, des oncles et
rions appeler démocratie répres-
sive ou fascisme démocratique. En
Qu’est-ce que j’ai fait avoir qui en sont abominable-
ment dépourvus, sans parler du
des tantes, des cousins et des
cousines naturels. Trop de fa-
Pologne, des ultranationalistes dé-
filent par milliers pour exiger la pour ne pas mériter ça? privilège de la beauté ou de l’in-
telligence qui semble advenir au
mille tue la famille.
Il y a un privilège qui n’est pas
refondation d’une Europe catho- hasard. On sait en outre que les souvent mis en avant avec indi-
lique, tout en célébrant le jour Les privilèges sont souvent mal compris Françaises et les Français bénéfi- gnation, c’est celui de faire partie
de l’indépendance. En Italie, l’ex- des envieux. Un peu de pédagogie s’impose. cient du privilège d’avoir été les de la majorité. Déjà, ça veut dire
trême droite arrive au pouvoir via premiers à abolir les privilèges, que si on se trompe, on a l’air

S
le suffrage démocratique. Pendant i j’ai bien compris, il y a nous, pendant la guerre, ce n’est ce qui fait de leur nationalité un moins bête (on n’est pas le seul).
ce temps, de tous côtés, le néolibé- deux sortes de privilèges : pas les cheminots, engagés acquis enviable entre tous. C’est Et puis on arrive à faire passer nos
ralisme agit comme un bulldozer ceux qu’on a et qui en fait comme on sait dans la Résis- d’ailleurs comme si on était petites réformes à nous. Certains
social, ouvrant la voie et accélérant ne sont pas des privilèges mais tance, qui pouvaient faire du cramponné à ce privilège : il est diront que les privilèges tombent
le démantèlement institutionnel. des acquis à nous, et les vérita- marché noir. En gros, si on sup- de fait à craindre que s’il n’en comme à Gravelotte: on n’a plus
Dans les pays qui ont quitté les ré- bles privilèges, qui sont les primait tous les privilèges dans reste qu’un ce sera celui-là. Mais, le droit de coincer la petite sta-
gimes totalitaires au milieu des an- droits qu’on n’a pas et dont une éternelle nuit du 4 août qui venus d’ailleurs, de naïfs préten- giaire derrière la photocopieuse
nées 70, comme l’Espagne, la Grèce d’autres se gobergent indécem- durerait trois cent soixante-cinq dants aux dents longues et aux et, si ça continue comme ça, bien-
et le Portugal, le processus est ment. Voyons par exemple les soirs par an et ne ferait que des yeux encore plus gros que le ven- tôt on devra faire la vaisselle. Il
encore plus facile, plus direct, agriculteurs et les cheminots, déshérités (car la joie de voir les tre voudraient venir manger la faudrait que chacun se choisisse
puisque ces pays ne sont pas passés suivant l’opposition qu’a faite le autres malheureux ne compense nationalité bénite de droit divin. le sien qui vaudrait acceptation
du fascisme à la démocratie, mais président Macron au Salon des pas éternellement celle de l’être Comme si on était nés là par ha- de ceux des autres, mais l’expé-
du fascisme au libre marché. premiers. Il faut comprendre soi-même), ce n’est pas comme sard – non mais allô quoi ! Les rience montre que les privilèges
En Grèce, la mère ainsi que l’avo- que les agriculteurs non seule- ça qu’on serait réélu. «Ah ça ira, Italiennes et les Italiens, dont le se reproduisent comme des la-
cate de Pávlos Fýssas, rappeur ment travaillent au grand air, ce ça ira, les privilèges on les aura.» pays est pas mal non plus ques- pins: si j’ai bien compris, ce sont
assassiné par le groupe néonazi que tous les cols blancs leur en- Et les médias ne pourraient pas tion droit divin et beauté, ont souvent ceux qui ont un yacht
Aube dorée, font l’objet d’attaques vient, mais regorgent de lait, lé- encourager un tel appauvrisse- manifesté la même vision des privé qui ont aussi un chauffeur
verbales et physiques sans que ni la gumes et saucisses : rappelons- ment qui risquerait de voir les choses dans leur bunga-bunga (et n’ont plus à payer l’ISF). •

LES MATINS. franceculture.fr


Guillaume Erner et la rédaction
© Radio France/Ch.Abramowitz

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d’ouver-
Retrouvez Alexandra Schwartzbrod du journal Libération chaque lundi à 8h57 ture.

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26 u Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018

SAMEDI 10 DIMANCHE 11 Répertoire Immobilier Retrouvez


immo-libe@teamedia.fr
Les conditions restent perturbées sur la Le temps est agité des frontières du Nord à
majeure partir du territoire. Les pluies les plus la Méditerranée. Des orages se développent
repertoire-libe@teamedia.fr 01 87 39 84 80 tous les jours
01 87 39 84 80
soutenues sont attendues dans le Sud-Est. localement sur le Sud-Est du territoire. Par ÉTRANGER les bonnes
L’APRÈS-MIDI Les mauvaises conditions
s'accentuent. Une situation orageuse se met
l'Ouest, le soleil revient mais les tempéra-
tures sont en baisse.
DÉMÉNAGEURS adresses de
en place des Hauts-de-France au Pays L’APRÈS-MIDI Des orages se développent à
GRECE
basque. Les précipitations peuvent être nouveau par le Nord-Ouest de l'hexagone «DÉMÉNAGEMENT Péloponnèse, belle
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Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 27

Page 30 : Art/ Man Ray, multiple à Vienne


Page 31 : DVD/ Zoltan Korda, jalouses rocks
Page 32 : BD/ Jaakko Pallasvuo, eaux émouvantes
Lawrence Matjee, 15 ans, après son agression et sa détention par la police de sécurité, Khotso House, rue de Villiers, Johannesbourg, 1985. PHOTO DAVID GOLDBLATT

David Goldblatt, œil à part de l’apartheid


28 u Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018

21heures,voyagederetour:carMarabastad-Waterval.Pourlaplupartdespassagers,lecyclerecommencerademainentre2et3heuresdumatin.1984. PHOTOS D. GOLDBLATT

«Le fait d’être blanc m’a laissé


une totale liberté de mouvement»
Par
GILLES RENAULT A l’occasion d’une rétrospective au centre main-d’œuvre noire harassée, au centre com-
mercial de Soweto symbolisant l’essor d’une
classe moyenne noire ces vingt dernières an-
Pompidou, rencontre avec le géant de
L’
Afrique du Sud est une terre fer- nées, rien –ou si peu– n’aura échappé à la sa-
tile pour la photographie. Or,
parmi les Guy Tillim, Pieter la photo sud-africaine David Goldblatt, gacité citoyenne du photographe.
Rares sont les expositions où le poids des
Hugo, Jodie Bieber, Santu Mo-
fokeng, Zanele Muholi ou Roger Ballen qui
qui a documenté l’apartheid et les mots est aussi important. Est-ce à dire
que vous leur faites parfois plus con-
ont su se tailler une réputation enviable dans
le grand bain international, David Goldblatt
mutations de son pays. A 87 ans, il revient fiance qu’aux images ?
Pardonnez-moi de vous le dire, mais je ne
y occupe une place à part, pas seulement im-
putable à son âge. Certes, à 87 ans, le person-
sur son parcours, son éthique artistique trouve pas la question bonne du tout. Tantôt,
c’est le visuel qui prédomine, ou c’est le texte,
nage fait légitimement office de et l’évolution de l’Afrique du Sud. sans règle préétablie. Il me faut préciser, en

PHOTO figure tutélaire, lui dont l’acti-


vité professionnelle à plein-
temps remonte au début des rien n’interdit d’envisager cet agencement Goldblatt documente l’évolution d’une nation
revanche, que je n’envisage l’ensemble de
mon travail que comme un dialogue avec
moi-même et avec mes compatriotes. Je ne
années 60. Mais le seul critère de la longévité comme une manière de boucler la boucle, des qui, durant la seconde moitié du XXe siècle, parle que de ce que je connais et, pour être
ne saurait suffire à expliquer la prééminence premières images, prises encore enfant dans portera comme on le sait cette ignominieuse franc, me contrefiche de la manière dont mon
d’un artiste dont le parcours demeurera mar- les mines de Randfontein, aux récents spas- balafre de l’apartheid dont il va s’employer à parcours est perçu par le public étranger, que
qué du sceau de l’exigence et de la rectitude. mes de son pays quand, par exemple, des étu- montrer les conséquences sociales, évidem- je ne cherche aucunement à prendre par la
Le centre Pompidou organise aujourd’hui une diants de l’université du Cap ont entrepris de ment, mais aussi économiques et urbaines. main. Tant mieux si certains font l’effort de
grande rétrospective printanière de ses déboulonner la statue de Cecil Rhodes, De Johannesburg, la ville où il passera l’es- lire les textes, afin d’avoir une meilleure com-
œuvres, composée de 255 tirages, mais aussi homme d’affaires et politicien du XIXe siècle sentiel de sa vie, à Boksburg, bourgade de la préhension du sujet, la plupart de mes photos
de 45 documents et de 7 films (produits pour posthumement diabolisé en tant que symbole classe moyenne blanche recroquevillée sur nécessitant d’être contextualisées, y compris
l’occasion) qui explicitent la démarche. L’en- du colonialisme. ses (bien mal) acquis, des transports en com- pour les Sud-Africains. Mais au fond cela
trée et la sortie se font par le même accès et A rebours de tout sensationnalisme, David mun dans lesquels s’entasse une m’importe peu, dans la mesure où je ne m’es-
Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 29

et, par conséquent, la possibilité de fréquen-


ter toutes les communautés sans devoir ren-
dre de compte.
Qu’éprouviez-vous en tant qu’artiste sud-
africain au contact des membres de la
communauté afrikaner que vous saviez
racistes ?
Une forme d’ambivalence qui, peut être, trans-
paraît dans les photos qui en résultent : je
laisse chaque visiteur libre d’en juger. Il y avait
bien un conflit intérieur, car ces hommes et
ces femmes, que j’ai côtoyés de très près pen-
dant six ou sept ans, pouvaient aussi se mon-
trer compatissants, hospitaliers, aimables, y
compris avec leur personnel. Leur idéologie,
dont je faisais abstraction en tant que photo-
graphe, n’en demeurait pas moins intolérable.
Le fait de venir d’une famille qui avait dû
fuir les persécutions antisémites en Eu-
rope à la fin du XIXe siècle a-t-il pu exacer-
ber votre indignation ?
L’histoire de mes grands parents, d’origine li-
tuanienne et lettone, n’était pour ainsi dire
jamais évoquée dans le cercle familial. Mes
deux frères et moi n’en connaissions que très
peu de chose, sans que le sujet fût tabou pour
autant. Néanmoins, et bien que ne croyant
pas en Dieu, j’ai été élevé dans la grande tradi-
tion juive avec, entre autres valeurs, un sens
de la justice exacerbé.
Quel bilan tireriez-vous du Market Photo
Workshop [école de photographie et lieu
d’expositionqu’ilainitié]presquetrenteans
après sa fondation à Johannesburg?
Je pense qu’il a remporté un immense succès
et contribué à l’essor de la photo en Afrique
du Sud en révélant de nombreux jeunes ta-
lents. Il a surmonté les barrières raciales et
s’est intéressé à tous les champs de la société
en témoignant d’une grande vitalité. Mais,
Le fils d’un fermier avec sa nourrice, ferme de Heimweeberg, environs de Nietverdiend, province du Nord-Ouest, 1964. bien qu’ayant créé cette structure, je dois pré-
ciser que mon influence au quotidien n’était
guère perceptible, n’y ayant par exemple ja-
time pas porteur du moindre message, a for- mais enseigné, simplement faute d’envie.
tiori vis-à-vis du monde extérieur. Le fait A la ségrégation raciale en Afrique du
qu’une telle exposition puisse avoir lieu me Sud, ne s’est-il pas substitué une autre
ravit, bien sûr, mais croyez-moi, je reste peu forme d’apartheid, économique, donc
sensible aux hommages pour autant. plus insidieuse, dans un pays considéré
L’usage du noir et blanc, pour la grande comme le plus inégalitaire au monde ?
majorité de vos photos, fait-il métaphori- Peut-être, mais ces deux notions n’en demeu-
quement référence à votre perception de rent pas moins incomparables. L’apartheid
la ségrégation raciale ? était un système idéologique infamant qui,
Durant l’apartheid, la couleur m’a paru trop érigé en dogme, avait une incidence sur tous
douce pour représenter la réalité du quotidien. les aspects de la vie au quotidien en s’effor-
Dix ans après la chute du régime, vers 2001- çant de maintenir à tout prix la population
2002, j’ai éprouvé une grande joie qui m’a in- noire la tête sous l’eau. A l’inverse, aucune loi
cité à passer à la couleur –qui, soit dit en pas- ne régit la situation économique du pays qui,
sant, n’avait rien de nouveau pour moi puis- tout en n’ayant pas fini de subir le contrecoup
que j’avais commencé à la pratiquer en 1964. de l’apartheid, possède aussi de vrais argu-
Puis, vers 2012, je ne me suis pas senti l’aise ments, à partir d’une Constitution qui garantit
avec la manière dont évoluait mon pays et cela un système républicain démocratique très so-
m’a incité à revenir au noir et blanc. Ceci étant, lide dont beaucoup feraient bien de s’inspirer.
couleur ou noir et blanc, les deux me J’aime vraiment l’Afrique du Sud, mais cela ne
conviennent et je me garde bien d’établir la m’empêche pas d’en voir les travers, comme
moindre hiérarchie, ma seule préoccupation cette corruption qui la gangrène. Le départ de
restant le sujet, qui m’attirera pour telle ou Jacob Zuma [le président de la République a
telle raison: étonnement, agacement, colère… quitté le pouvoir mi-février sous pression de
Adolescent, lorsque l’apartheid a été ins- l’ANC, ndlr] est évidemment une bonne chose,
tauré, avez-vous immédiatement pris la de même que l’arrivée au pouvoir de Cyril Ra-
pleine mesure de cette infamie ? maphosa doit être perçue comme une grande
Oui, le Parti national venait de remporter les chance pour le pays. Cet homme, que j’ai
élections, ma famille et moi-même avons aus- croisé dans les années 80 lorsque je travaillais
sitôt compris ce que cela signifiait. J’en ai été sur l’industrie minière, a commis de graves er-
très affecté, bouleversé même, car cela ne fai- Opératrice informatique originaire de Tsumeb en vacances à Hillbrow, 1973. reurs par le passé. Mais il est intelligent et je
sait qu’entériner la suprématie blanche sur pense qu’il en a tiré les enseignements néces-
des critères explicitement racistes. Mais je n’ai de toute éventuelle tentative de récupération qui n’alertait pas les autorités. A telle ensei- saires. Je m’efforce d’être optimiste pour l’ave-
pas envisagé mon appareil comme une arme propagandiste. gne que, malgré la surveillance en vigueur, je nir, mais mon pays se reconstruit sur un gâ-
pour autant; surtout qu’en 1948, je terminais Néanmoins, j’établissais une distinction entre n’ai jamais été confronté à la censure, pour chis humain et économique tel qu’il lui faudra
le lycée et ne prenais des photos que de façon le travail de commande et des sujets bien plus deux raisons sans doute: 1) je ne documentais bien deux ou trois générations encore pour re-
occasionnelle. Mais par la suite, je n’ai pas personnels. Dans le premier cas, j’étais là pour pas explicitement la répression et le pouvoir couvrer la santé. Autant dire que ni vous ni
plus revendiqué un quelconque engagement, répondre à une demande, souvent en couleur, ne cherchait pas vraiment à comprendre ce moi ne seront là pour le voir. •
ne cherchant pas, à l’inverse, à établir de lien formulée par des rédacteurs en chef à Paris, que je faisais ; 2) une écrasante majorité de
avec l’ANC [African National Congress], ce qui New York, etc., avec des clients comme le New mes concitoyens ignoraient mon travail, prin- DAVID GOLDBATT au Centre Pompidou
a pu générer certains malentendus. L’indé- York Times, le Sunday Times ou Paris Match. cipalement visible dans des petites galeries, (75004). Jusqu’au 13 mai.
pendance a toujours été la clé de ma démar- Dans le second, sans jamais rien faire d’illé- de temps à autre. En outre, le fait d’être blanc Rens. : 01 44 78 12 33, Centrepompidou.fr.
che et, pour cela, il me fallait rester à l’écart gal, je posais un regard disons plus détourné, me laissait une totale liberté de mouvement Catalogue 344 pp., 48 €.
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Dernier jour pour l’exposition de Micky Clément. Si les pay-


sages du photographe basé à Paris ont toutes les caractéris-
tiques du fantasme alléchant (piscines, palmiers, rose bon-
bon…), quelques indices tordent le cou aux rêves de
pacotille. Des ombres inquiétantes et un vide abyssal
planent sur ces décors empoisonnés au cyan et magenta.
PHOTO MICKY CLÉMENT

majestueuse, des objets loufoques


sont disposés en cercle: boîtes d’al-
lumettes fourrées de petits trésors,
un Pain peint (une baguette peinte
en bleu), un métronome avec un
œil qui bat la mesure et une ma-
chine à fumer, sorte de tuyau inu-
tile dans lequel on peut souffler.
Il y a aussi l’Enigme d’Isidore Du-
casse, un mystérieux objet emballé
dans du tissu brun (c’est une ma-
chine à coudre), préfiguration de
Christo et de Joseph Beuys –ces ob-
jets existent en plusieurs exemplai-
res, comme l’explique la commis-
saire Lisa Ortner-Krei.

Tout-Paris. «Si j’avais eu le culot,


je serais devenu un voleur ou un
gangster, mais comme je ne l’ai pas
fait, je suis devenu photographe»,
plaisantait Man Ray, de son vrai
nom Emmanuel Radnitsky.
«L’homme aux rayons» devient pho-
tographe professionnel lorsqu’il
s’installe à Paris en 1921. D’abord ex-
pert en reproduction de tableaux, il
exerce surtout dans la mode et fait
le portrait du tout-Paris : Gabrielle
Chanel, Pablo Picasso, Tristan
Tzara, Jean Cocteau, Georges Bra-
que… Bien plus tard, en 1968, il im-
mortalise la jeune Catherine De-
neuve, avec des boucles d’oreilles en
spirale. Amateur d’expérimenta-
tions, Man Ray signe de sublimes
Solarized Portrait of Lee Miller, 1929, et Mime aus dem Album Revolving Doors, 1926. PHOTOS MAN RAY TRUST. BILDRECHT, WIEN, 2017 portraits solarisés de Meret Oppen-
heim, Dora Maar, André Breton ou
Lee Miller, à la fois élève, modèle et

Art/ Super Man Ray


amoureuse avec qui il peaufine la
technique de la solarisation. Dans
la Prière (titre très ironique), la
jeune femme nue et accroupie fait
mine de cacher son ravissant posté-
A Vienne, une exposition la faveur d’emprunts au Museum of mère, cela ne le dégoûta en rien de dessin technique. Aux murs de la rieur. On voit aussi, bien sûr, la lé-
rend hommage Modern Art et au Whitney Museum la peinture. Bien au contraire, première salle, des équerres, des gendaire Kiki de Montparnasse
de New York, au centre Pompidou disons qu’il la pratiqua avec une cônes, des pièces de jeux d’échecs dans des portraits aux sourcils rasés
au photographe et à la Collection Marion Meyer à certaine distance et parmi bien très proprement dessinées jouxtent où elle ressemble à la Castafiore.
américain. Mais plutôt Paris, ou à la Tate de Londres. Et d’autres techniques. ses premières peintures cubistes. Il Pour Man Ray, elle se prête à des po-
que de s’attacher aux parmi ces pièces, force est de En 1916, près de vingt ans après sa étudie les mouvements et les om- ses carrément pornographiques
clichés iconiques, les constater que ce ne sont pas les mémorable correction, Man Ray fait bres de danseurs dans un étonnant dans un album réalisé avec Louis
pièces qui étonnent sont photographies qui étonnent : as- son autoportrait avec un assemblage tableau réalisé à partir de papiers Aragon et Benjamin Péret.
les dessins, collages et semblages, bricolages, collages, d’objets hétéroclites : des sonnettes colorés. Au centre, un mobile d’une A Vienne, manque à l’appel le célè-
objets qui témoignent jeux d’échecs, inventions d’objets, pour les yeux, un interrupteur pour vingtaine de cintres en bois bre tableau des lèvres rouges dans
sortes d’«installations» avant la bouche, des lignes blanches pour s’échappe d’une valise comme un le ciel (A l’heure de l’observatoire -
de ses expériences l’heure et films surréalistes ponc- ses sourcils touffus et une empreinte nuage. Il y a de la magie surréaliste les Amoureux), resté chez un collec-
dadaïstes et surréalistes. tuent le parcours comme de néces- de main trempée dans de la peinture et de la dextérité dans le Man Ray tionneur grec. On se console
saires contrepoints à des images de- à la place du nez. Il photographie des premières années. Sans compter avec la Fortune, une table de billard

S
i Man Ray a dessiné venues si iconiques qu’on les cette drôle de tête. Et comme le ses facéties avec son copain Du- surplombée par des nuages multi-
son premier bon- retrouve, certes avec plaisir, mais montre cet humoristique autopor- champ : Man Ray le photographe colores. Malgré son habileté photo-
homme à l’âge de pour mieux se ruer sur des aspects trait accroché au début du parcours couvert de mousse blanche, une graphique, Man Ray revient sans
3 ans et commencé à plus curieux de l’œuvre de l’Améri- du Kunstforum, on voit que Man étoile rasée sur le crâne, la boule à cesse à la peinture sans y trouver
peindre à 5 –comme tout le monde cain, né en 1890 à Philadelphie, et Ray, c’est un mélange savant de tout zéro ou habillé en femme, Madame une véritable signature. Mais il n’en
d’ailleurs, il entretiendra toute sa mort en 1976 à Paris. cela, objets, peinture, photos, ani- Rrose Selavy. avait cure, car il se fichait pas mal
vie une relation ambiguë avec la més par un esprit extrêmement sin- Les deux compères jouent aussi aux des commentaires. Il aimait dire
peinture, ainsi qu’on le constate au Facéties. Dessins et peintures no- gulier et surtout, dada… Marcel Du- échecs: on admire à Vienne de très que tous les critiques mériteraient
Kunstforum de Vienne. L’espace tamment éclairent l’habilité de l’ar- champ avait sa propre définition beaux échiquiers en bois et en d’être assassinés.
d’exposition de la Bank Austria tiste qui choisit, petit garçon, de se pour décrire son fidèle ami: «Man bronze. Ensemble, ils signent CLÉMENTINE MERCIER
– premier groupe bancaire barbouiller le visage avec de la pein- Ray : nom masculin, synonyme de Elevage de poussière (1920), la pho- Envoyée spéciale à Vienne
autrichien – situé au centre de la ture de volets fraîchement peints en joie, jouer, jouir.» L’exposition vien- tographie énigmatique d’une
capitale, a rassemblé environ vert. S’il reçut une raclée par son noise illustre bien ces trois «j». épaisse couche de poussière accu- MAN RAY au Kunstforum de
200 œuvres pour honorer le plus cé- père après cette séance de body A New York, Man Ray l’anticonfor- mulée sur le Grand Verre de Du- Vienne (Autriche). Jusqu’au
lèbre photographe du XXe siècle, à painting destinée à effrayer sa miste gagne d’abord sa vie grâce au champ. Plus loin, dans une salle 24 juin. Rens. : Kunstforumwien.at
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Photo/ La Fair de cul

L
es désirs sont multiples, liquides,
joyeusement indéfinis, tel cet homme
qui fait corps avec son lit, remémorant
la lecture du merveilleux Animacies
du théoricien du genre Mel Y. Chen –celui-ci évo-
que sa relation aussi langoureuse avec son sofa
qu’avec l’être qui partage sa vie.
Le parfum de l’amour se répand partout, y com-
pris sur canapé. Les fanzines, livres d’artistes, BD,
littératures proposés à la Paris Ass Book Fair(1)
explorent les sexualités et leurs multiples direc-
ELEPHANT FILMS

tions poétiques et politiques. Sous la salive, les


fluides multiformes, reposent l’encre moite des
sérigraphies, l’épiderme frissonnant des photo-
graphies. Non loin du travail artistique de Fred
Morin (photo), de nombreuses figures de l’art et
de l’édition seront présentes: AA Bronson, Aïda

DVD/ Rivales de grâce Bruyère, Jacopo Benassi, les maisons Pietra Publi-
cations, Bebe Books, la revue Terrain vague…
pour n’en citer que peu, sous couvert de beaucoup

FRED MORIN
d’amour. J.Pi.
Plongée psychique niales désuètes qui firent sa tion et la colère de l’amou-
dans les méandres renommée – le Livre de la reuse éconduite… (1) Du 16 au 18 mars au Palais de Tokyo (75016).
de la jalousie, «la Jungle, Elephant Boy, les A partir de cet imbroglio
Quatre Plumes blanches, etc. sentimental digne d’un
Vengeance d’une
Edité en DVD pour la pre- soap-opera, Korda livre une
femme» de Zoltan mière fois en France, la Ven- intrigue au suspense tendu,
Korda paraît pour la geance d’une femme – film une plongée psychanalyti-
première fois en noir alliant au polar toutes que dans les méandres de la
France. les nuances d’un drame psy jalousie, un récit mental, où
noué autour d’un triangle les intérieurs feutrés et bour-

«L
e rêve est moins amoureux que per- geois faisant écho aux senti-
une terri- vers– forme une exception ments introvertis prennent,
ble vo- au sein de cette filmogra- sous le pinceau d’ombres
lonté de phie dévolue aux films d’ac- violemment contrastées de
puissance, chacun de nous tion exotiques. Nul doute Russell Metty –le génial di-
est plus ou moins victime du que cette histoire d’amour, recteur de la photographie
rêve des autres, même quand de trahison, de frustration, d’Orson Welles et de Douglas
c’est la plus gracieuse jeune de folie et de manipulation Sirk– des atours gothiques
fille, c’est une terrible dévo- glacée, aux antipodes de et suffocants. Charles Boyer
rante, pas par son âme, mais son univers, ne doive une est parfait dans le rôle d’un
par ses rêves. Méfiez-vous du immense part à l’écrivain séducteur cultivé et cynique,
rêve de l’autre, parce que si Aldous Huxley, qui signa rattrapé par le «rêve» tyran-
vous êtes pris dans le rêve de lui-même le scénario, à par- nique d’une femme jalouse,
l’autre, vous êtes foutu.» Ce tir d’une de ses nouvelles, le dont il n’a pas senti les te-
mantra légendaire de Sourire de la Joconde, parue nailles se refermer sur lui,
Deleuze à propos du ci- en 1922, puisqu’on y re- mais c’est Jessica Tandy
néaste Vincente Minnelli, trouve l’acidité et le pessi- (qu’on verra plus tard chez
tiré d’une conférence sur la misme de l’auteur. La Jo- Hitchcock dans les Oiseaux)
création artistique (1987), le conde, celle dont Henry dont le jeu impressionne,
philosophe aurait pu aussi (Charles Boyer), se de- faisant fluctuer toutes les in-
bien le destiner aux films mande ce que cache le sou- tensités de ses émotions :
livrant une charge implaca- rire, c’est Janet (Jessica tour à tour aimable, secrète,
ble contre le romantisme, la Tandy), sa voisine et confi- amoureuse transie déclarant
rêverie sentimentale, le dente, qui nourrit envers lui sa flamme lors d’un orage
labyrinthe des passions, les des sentiments aussi inten- déchaîné dans une scène au
amours imaginaires, la vio- ses que secrets. Et pour climax expressionniste,
lence des fantasmes autori- cause : l’objet de ses tour- bourgeoise hautaine, rivale
sant la prédation la plus ments est marié, à sa hypocrite, froide manipula-
avide dès lors qu’ils demeu- meilleure amie de surcroît. trice gagnée par la folie…
rent inassouvis… Quand l’épouse malade est Une perle noire d’une rare
Et donc, pour peu qu’il l’eût retrouvée morte empoison- cruauté, émaillée de dialo-
connu, l’appliquer aussi à née, les soupçons se portent gues étincelants et de beaux
cette étrange et retorse Ven- bientôt sur le mari incons- plans graphiques.
geance d’une femme (1948) tant, qui entre-temps a NATHALIE DRAY
de Zoltan Korda, œuvre convolé en secondes noces
oubliée d’un cinéaste qui ne avec une ravissante et très LA VENGEANCE D’UNE
l’est pas moins, malgré une jeune fille (la pulpeuse Ann FEMME de ZOLTAN
poignée de fresques colo- Blyth), suscitant la décep- KORDA (Elephant Films).
32 u Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018

C
omme de cou- kilomètres. Un double état
tume dans la d’absence et de présence qui
BD, le livre n’a de cesse de s’étaler par-
s’ouvre sur tout dans le livre. Quand les
une chute. En guise de peau décors au crayon ne se dis-
de banane, un caillou solvent pas en un coup de
mouillé. La scène pourrait papier buvard, on se rend
être comique tant le corps de compte que Pallasvuo
l’homme qui bascule semble communique via la gomme.
soudain perturbé dans sa ri- Des meubles, des personna-
gidité, avec son pull étriqué, ges ont été effacés noncha-
son nœud papillon et ses pe- lamment, des lignes ont
tites lunettes cerclées. En creusé le papier avant d’être
réalité, la glissade n’est pas supprimées…
un gag, la tête heurte une En n’écrasant pas tous
pierre et le corps s’abîme au ses crayonnés préparatoires
fond de la rivière. Rideau. lors du scan des planches,
Passé ce prélude, on ne re- l’auteur laisse parfois trans-
verra plus l’austère person- paraître une ossature, une
nage. Il continuera pourtant page fantôme ordonnée par
à habiter les pages de Trophy des traits portés disparus.
Hunters. Derrière une table gommée,
se dessine peut-être le temps
Disparu. Cette première in- lui-même, comme si ces
cursion dans la bande dessi- arêtes tout juste visibles
née du plasticien finlandais étaient les vestiges d’un
Jaakko Pallasvuo (re)débute souvenir, d’une maison qui
dans un train. Un quadra fut autrefois meublée diffé-
à collier de barbe fanfaronne remment. A moins que ça ne
auprès de la femme assise en soit le deuil en tant que
face de lui. Le livre qu’elle lit processus qui se manifeste
est de lui et il est en chemin ici. Le théâtre intérieur d’une
pour retrouver cette famille famille qui se débat depuis
dont il étale l’intimité sous des mois autour d’une dis-
pseudo. Elle lui demande parition, cet impensable
comment va ce frère dont où l’autre est à la fois vivant
il parle dans le roman, et et mort.
s’il s’en sort finalement.
Il vient précisément de réap- Linceul. Une ligne (de vie)
paraître et c’est lui qu’il qui entre en friction avec le
vient voir. dessin «du dessus». Ainsi
Mais Pallasvuo ne pense cette petite case perdue à mi-
la BD qu’à travers un double récit: habitée seulement par
discours. On comprend ra- une bulle dans laquelle on
pidement que le frangin a peut lire «je reviens», on y de-
certes ressurgi mais pas vine encore un personnage
comme on l’entend. Disparu effacé. L’homme qui revient
depuis deux ans, le voilà offi- est déjà parti (puisque la case
ciellement mort après que la est vide) mais son spectre
rivière a recraché son corps. nous regarde. Il est là.
S’ensuivent d’impossibles re- Comme ce frère noyé qui res-
trouvailles, des funérailles surgit sous un linceul pour
attendues, repoussées et expliquer son cheminement
finalement avortées puis- au lecteur. Comme le chien
qu’en lieu et place d’une familial, qui trône empaillé
JAAKKO PALLASVUO

veillée, c’est une splendide dans le bureau – «il ne nous


scène de coucher qui servira quittera plus», explique le
de derniers adieux. père, fier d’offrir à l’animal
Jaakko Pallasvuo n’est une vie éternelle dans la
pas dessinateur mais son mort. Cette fluidité des états
crayonné n’est que fausse- se condense dans le corps
ment maladroit. Les lignes même du fantôme, manifes-

BD / «Trophy Hunters»,
peuvent paraître fragiles, tation de la porosité entre vi-
incertaines – au point que vants et morts. Quand enfin
le crayon repasse plusieurs le drap informe, percé de
fois sur les mêmes espaces trous, retourne à la rivière,

porosité ambiante
comme pour s’assurer c’est pour s’y diluer corps et
de leur présence –, mais âme. La délivrance.
elles finissent par composer MARIUS CHAPUIS
des visages profonds, à la
fois habités et léthargiques, Avec son coup de crayon beau et faussement maladroit, le plasticien finlandais TROPHY HUNTERS
figés dans des songes qui se Jaakko Pallasvuo explore le thème de la perte des êtres chers à travers la noyade de JAAKKO PALLASVUO
déroulent à des milliers de accidentelle d’un homme dans une rivière. l’Association, 88 pp., 21 €.
Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 33

TITICUT FOLLIES LOVE HUNTERS


VIDÉO CLUB de FREDERICK WISEMAN (Blaq Out) de BEN YOUNG (UFO Distribution)

Premier coup de folie de Wiseman, Titicut Follies, il le Kidnapping middle class ingénieux et troublant, Love
dit lui-même, est comme une comédie musicale captant Hunters serait comme une version brute du cinéma de
les nombreux fredonnements des couloirs de l’asile, sur Lynch, retenant la part réaliste, dénuée de toute méta-
la scène d’un documentaire. Le plus sec des plus beaux physique. Basculant un microcosme quotidien de la ba-
films jamais réalisés –sans que la folie y soit jamais don- nalité à la terreur, le cinéaste parvient ainsi à créer une
née en spectacle comme métaphore de quoi que ce soit. tension extrême sans jamais en passer par l’horreur.

DVD/ «Utu», de Maoris et de fureur


Le western néo-zélandais (d’où le pataquès), tels que restitués Western contrit et rédempteur citant
de Geoff Murphy est édité dans le premier film néo-zélandais à Hamlet, Utu résiste toutefois à une lec-
avoir été sélectionné à Cannes –dix ans ture simpliste en présentant aussi son
en version restaurée trente- avant Jane Campion pour la Leçon héros archétypique, le visage couvert de
quatre ans après sa sortie. de piano. tatouages tribaux exécutant à l’occasion
Cette implacable brutalité consignée, un haka (la danse rituelle popularisée

I
l n’est pas toujours évident de Utu ne se départ pourtant jamais d’une par l’équipe de rugby des All Blacks)
comprendre qui tire sur qui dans dimension élégiaque, à la fois téné- comme un barbare capable de trancher
Utu, d’autant que ça défouraille breuse et ogresque, qui a su résister à la tête d’un vicaire et de l’exhiber en
à tout va. «On verra ce que ça l’épreuve du temps, ainsi que permet de plein office devant des paroissiens mé-
donne avec les rushs, mais là, je vais me le vérifier une version restaurée, visible dusés. Une scène si radicale qu’elle sera
planquer», lâche d’ailleurs le cinéaste quelque trois décennies après que le coupée au montage pour l’exploitation
Geoff Murphy dans le making-of, film a disparu des écrans à cause d’une internationale du film à sa sortie,
laissant aux techniciens le soin des embrouille entre producteurs. Le récit en 1984, mais qui figure dans la version
ultimes réglages. Fusillades à foison, repose sur la figure de Te Wheke, un «redux», que Geoff Murphy (dont la car-
mais aussi explosions, défenestration, éclaireur recruté par la milice anglaise rière se perdra ensuite dans les chimères
décapitation… La liste est longue, qui change brusquement de camp le hollywoodiennes) a par ailleurs ex-
qui égrène, sur fond classique de spo- jour où il découvre que sa tribu a été purgée d’une dizaine de minutes, «afin
liations, la violence des affronte- massacrée par ceux qui l’emploient. Ivre d’améliorer le rythme».
ments survenus vers 1870 en Océanie de douleur, il se transforme alors en ar- GILLES RENAULT

LA RABBIA
entre colons blancs et Maoris, mais change de l’apocalypse, entraînant dans
aussi tribus insulaires entre elles et son sillage une armada d’autochtones UTU de GEOFF MURPHY
conquérants européens entre eux en mal de fierté identitaire. La Rabbia, 1984 (DVD et Blu-ray).

JOUR2FÊTE PRÉSENTE

ISABELLE HUPPERT KIM MINHEE

LA CAMERA DE CLAIRE UN FILM DE


HONG SANGSOO
« Le film rayonne « Hong Sangsoo
d’une grâce et d’une légèreté au sommet de son art. »
infiniment harmonieuses. » TRANSFUGE
LE MONDE
« Un petit bijou. »
« Une comédie délicieuse. » LES INROCKS

CRITIKAT

ACTUELLEMENT
AU CINÉMA
34 u Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018

Fin de partis en Italie AU REVOIR


Art/ «Benefit» donne le lot
L’espace de production autogéré et
squatté par des artistes depuis
deux ans et demi organise ce dimanche
une loterie qui permet de remporter
une des créations exposées: Knockout,
portrait cabossé d’un hurluberlu ayant
perdu la bataille de la figuration contre
une volée de fragments étincelants qui
papillonnent autour de lui, une des
œuvres de Lauren Coullard.
BENEFIT au DOC 26 (75 019)
ce dimanche.

Art/ Ettore Sottsass,


émaux pour le dire
L’expo présente des émaux cuits par
Ettore Sottsass. Les pièces du designer
italien frétillent et arborent des cou-
leurs pimpantes dans des compositions
impeccablement géométriques. Ce sont

ALESSANDRO BIANCHI. REUTERS


des vases, des assiettes, des plats, mais
tout cela fait aussi bien office de talis-
mans, de fétiches et de bijoux semblant
calmer celui qui s’en approche, de le
connecter aux métaux dont ils sont faits
et au grand feu qui les a fondus.
ETTORE SOTTSASS. SMALTI 1958
à l’Institut culturel italien (75 007)
jusqu’au 28 mars.

Par congrue d’un paysage palace au rabais, peut-être Ciné/ «Tesnota»,


JULIEN GESTER recomposé. est-ce lui qui a planté sa ca- on connaît la rançon
Mais rien de la frénésie méra sur le faux parterre de

P
uissant trompe-l’œil dans les médiatique ou de la ferveur feuilles mortes qu’évoque la Tesnota narre le drame vécu par une fa-
pages événement de Libéra- des vainqueurs ne se lit sur
tion mardi : derrière la une l’image retenue dans les pages REGARDER VOIR moquette, participant ainsi à
l’étrangeté tamisée de la
mille juive de Kabardino-Balkarie som-
mée de payer une rançon après l’enlève-
frappée de l’effigie noire et de Libé –le propos, au surlen- scène, subliminalement colo- ment de jeunes mariés. Le film est
blanche, violemment contrastée, du leader demain du vote, n’était pas rée d’absurde, avec cette to- souvent époustouflant par le vaste tra-
d’extrême droite Matteo Salvini (la Ligue) fi- tant de rendre compte du verdict fracassant pographie à la fois si clairsemée, pleine de vail de transfiguration qu’il accomplit,
gurait cette belle photographie d’Alessandro des urnes que d’examiner leurs écumes sau- vides et de creux propices à la réverbération prélevant des sensations vives la ma-
Bianchi, correspondant romain de l’agence mâtres, notamment du point de vue de la re- des mélancolies de passage, et en même tière translucide et vibrante qui s’insi-
Reuters, réalisée lundi matin sur les lieux où lance du projet européen. Loin de la bouscu- temps encombrée de câbles, pieds d’appa- nue en chaque scène, qui à peine vapo-
s’apprêtait à s’exprimer l’autre grand cham- lade à venir, il n’y a ici en vue qu’un homme, reillages divers, sièges épars entortillés d’un risée tel un élixir de jouvence, vient
pion des législatives italiennes de dimanche, qui regarde, posture de recroquevillement ruban dont on peine à circonscrire le sens aussitôt s’assécher et retomber en pous-
Luigi Di Maio, du Mouvement Cinq Etoiles. voûté sur sa chaise et main portée au front en ou l’objet. sière sur des personnages statufiés.
Sur d’autres clichés du même photographe, signe ou non d’accablement, le discours hi- Au fond à gauche, rangé à côté d’un ordina- TESNOTA, UNE VIE À L’ÉTROIT
réalisés au cours des instants suivants, on lare du souverainiste Salvini retransmis par teur portable bien de maintenant, on croit re- de KANTEMIR BALAGOV 1 h 58.
peut voir Di Maio se frayer un chemin puis la télévision (à l’écran, le bandeau reprend les connaître (et après vérification à la loupe on
donner sa conférence de presse au milieu propos de ce dernier, très content de lui : se trompe, mais peu importe) un antique
d’une cohue de caméras et de micros à la me- «Dernière minute, Salvini: la Ligue a gagné, orgue électrique, l’une de ces vieilleries en- Ciné/ «La Caméra
sure du succès remporté par sa formation nous restons les leaders du centre droit», sic). chanteresses qui sortaient dans les années 60 de Claire», Huppert éclaire
lors du scrutin. Lequel consolide son statut L’optique grand angle du photographe étire, et 70 des usines de Farfisa et assimilées pour
de désormais pre- anamorphose pres- prendre part à l’âge d’or de la pop transal- Le Coréen a tourné en 2016 la Caméra
mière force politique 2 u
ÉVÉNEMENT que la solitude de Libération Mardi 6 Mars 2018 Libération Mardi 6 Mars 2018 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 3 pine. Quelqu’un déboulerait bord cadre pour de Claire en marge de la Croisette. Aux
EUROPE
les réseaux sociaux. C’est la démocratie du

ÉDITORIAL ressentiment, de la haine envers les élites et

du pays et le place ce spectateur sans venir pianoter dessus les accords neurasthé- allures de pause estivale dans la filmo-
pas uniquement envers les élites politiques.
Par Les formations politiques traditionnelles sont
CHRISTOPHE aspirées par les néopopulismes parce que
ISRAËL ceux-ci agissent sur leur terrain électoral. De
ce point de vue, la CDU allemande [le parti
conservateur d’Angela Merkel, ndlr] par exem-
ple va avoir beaucoup de mal à résister à la
pression de l’AfD. Quant à l’Italie, elle est un

Dilemme laboratoire. L’émergence de la Ligue lom-

Divorce
barde remonte déjà aux années 80. Puis nous

dans une position de visage et l’emprise niques de la Fête triste, la comptine pour ker- graphie du cinéaste, le film nous fait
avons connu le parti lancé dans les années 90
par Silvio Berlusconi et aujourd’hui le Mouve-
Depuis dix ans que la crise ment Cinq Etoiles.
a imposé sa marque aux Il n’y a donc pas de réelle spécificité
économies mondiales, et italienne ?
donc européennes, les Le Mouvement Cinq Etoiles a parfaitement
questions identitaires, l’is- réussi à récupérer la frustration sociale, la co-
lam, l’immigration sont les lère des exclus, le sentiment d’isolement
terreaux fertiles des popu- dans les zones périphériques notamment
lismes les plus divers. Avec parce que c’est un mouvement transversal,

choix, à défaut d’être du sol olivâtre messes déliquescentes du groupe Triso- suivre l’assistante d’une productrice
à l’italienne
une cible de choix, l’Eu- qui n’a pas d’héritage politique. Le M5S est
rope: trop de centralisme, particulier parce qu’il n’est ni de droite ni de
d’euro, d’Union, d’eurocra- gauche et qu’il utilise complètement les thè-
tes, de lobbyistes défen- mes de la démocratie directe, de la transpa-
dant leurs intérêts de clas- rence et du recours aux réseaux sociaux. Le
ses privilégiées, et pas assez problème politique qui va se poser pour lui,
de protection, de quotas, de c’est cette transversalité. S’il devait faire par
barrières, de limites pour exemple une alliance avec la Ligue, il per-
protéger l’intérêt du peu- drait certains de ses soutiens. De même s’il
ple, le seul souverain. La ri- devait faire un accord avec une partie de la

royale, pour prendre sur la composition, mie 21, que l’on ne serait pas surpris. A (Kim Min-hee) qui est licenciée. Arrive
tournelle est connue –et la gauche…
liste non exhaustive– et fait Un certain rejet de l’Europe a-t-il contri-
souffler fort le vent du dé- bué à la montée de ces néopopulismes?
gagisme sur les plaines de Il y a sans aucun doute un climat peu favora-
la social-démocratie euro-
péenne. A quelques excep- La percée des «antisystème» du Mouvement ble à l’Europe aujourd’hui en Italie. Mais en
réalité, l’attitude est ambivalente. Les Italiens
tions près (le virage réussi
du Portugal ou Corbyn qui
Cinq Etoiles et des extrémistes de la Ligue n’aiment plus l’Europe, ni la monnaie unique,
mais dans le même temps ils ont peur d’en
aux législatives de dimanche risque d’encore

«
a rallumé la flamme tra- sortir. C’est ce qui explique par exemple l’am-
vailliste en Grande-Breta- biguïté de Luigi Di Maio sur la question. Il est
compliquer la tâche à ceux qui, comme le président

la tête d’une coali- l’humeur, l’esprit l’heure où la photo fut prise, l’action et la la légèreté de Claire (Isabelle Huppert)
gne), les partis de gouver- le parfait reflet de cette ambivalence. Un jour,
nement de gauche ont il se prononce pour un référendum sur la
disparu. Doublés par leur
droite et par leur gauche
français, appellent à plus d’intégration européenne. monnaie unique. Un autre, il estime que la si-
tuation n’est plus propice pour un tel référen-
par des formations comme dum. Parce qu’au fond, il y a une question
LREM et La France insou- ANALYSE Un homme regarde la conférence de presse de Matteo Salvini, dans la salle où Luigi Di Maio s’apprête à prendre la parole, à Rome, lundi. PHOTO ALESSANDRO BIANCHI. REUTERS fondamentale à laquelle les néopopulismes
mise dans l’Hexagone, le n’apportent pas de réponse: par quoi rempla-
Mouvement Cinq Etoiles ce-t-on l’Europe ?

«Les partis traditionnels sont


ou la Ligue en Italie, l’AfD Par ardemment défendue par Emma- ves des Verts et des libéraux euro- péenne, mais ne la change pas fon- Les vagues de migration sur les côtes ita-
en Allemagne… A mesure JEAN QUATREMER nuel Macron. Néanmoins, le chef de péens de les attirer dans leur groupe damentalement. Le chef de l’Etat liennes et le manque de solidarité des

tion gouvernemen- (comme l’on dirait foule étaient encore à venir, mais tout en elle qui intervient au milieu des tensions
que s’éloigne la perspective Correspondant à Bruxelles l’Etat français a répété, lundi, son politique au Parlement européen. A français a pu toucher du doigt, bien autres pays européens ont-ils favorisé ce
d’un élargissement de engagement «à défendre cette Eu- l’inverse, on aurait tort de croire que avant le 4 mars, les limites de ses vote protestataire ?

L aspirés par les néopopulismes»


l’Union européenne, le e chaud et le froid ont soufflé rope qui protège, cette Europe de la GroKo (Grosse Koalition) alle- ambitions pour l’Europe lors du Toutes les études montrent qu’en réalité, la
couple franco-allemand sur l’Union européenne di- l’ambition [qu’il] promeu[t] depuis mande est alignée sur les idées fran- large rejet par le Parlement euro- première source de préoccupation des ci-
doit retrouver son rôle de manche. A la bonne nouvelle [son] élection». çaises en matière d’approfondisse- péen, le 7 février, par 368 voix con- toyens italiens, c’est l’économie et la peur du
moteur. Debout mais fragi- venue d’Allemagne, un accord de ment de l’Union (lire page 5). Tant tre 274, de sa proposition de créer futur. Le thème de l’invasion des migrants a
lisée par son long hiver de grande coalition aux accents euro- DÉMAGOGUES au sein de la CDU que du SPD, pour des listes transnationales pour les été très exagéré. Mais il est vrai que la campa-
négociations avec les con- philes entre chrétiens-démocrates Il faut cependant se méfier des cli- ne pas parler des Bavarois de la CSU, élections européennes. Ce n’était Le chercheur italien des classes dirigeantes. Il commente la situa- rientation des citoyens. On la voit à l’œuvre gne électorale a été gouvernée par le senti-
servateurs, Angela Merkel et socio-démocrates, a succédé la chés. Il n’y a pas d’un côté les gentils les réticences demeurent extrême- pourtant qu’une «réformette», puis- Ilvo Diamanti tion politique italienne après le vote des légis- aux Pays-Bas, en Autriche, en Belgique, mais ment d’urgence, en particulier après les évé-
n’a d’autre choix que de re- mauvaise, venue d’Italie, où les par- fédéralistes européens, le couple ment fortes dès que l’on aborde la qu’il s’agissait d’affecter à ces listes développe le concept latives et la poussée des forces populistes et aussi en France et en Allemagne. Ce n’est plus nements de Macerata, lorsqu’un néofasciste

tale, tandis que les d’un alcool) du cli- pourtant semble transpirer l’après plutôt que telle une fée, dont la baguette magique
prendre fermement la tis eurosceptiques et europhobes franco-allemand, face aux mé- question de la solidarité budgétaire 27 sièges sur les 751 que compte l’As- de «populocratie», d’extrême droite. seulement une catégorie de la politique a blessé début février six migrants par balles
DR

barre d’une Europe qui ras- ont largement gagné les élections. chants souverainistes en Italie, dans entre pays de la zone euro… Surtout, semblée. Mais c’en était déjà trop qui s’étend en Europe. Comment expliquer que l’extrême droite comme on disait autrefois les «partis populis- pour venger le meurtre présumé d’une jeune
semble, renforce et rassure, Au moment où l’axe franco-alle- les pays d’Europe de l’Est ou du il ne faut pas oublier que les déma- pour la droite qui a voté contre qua- et les populistes représentent désormais tes», c’est une transformation profonde des Italienne par des dealers nigérians. Cela a créé

S
au côté d’un Emmanuel mand semble enfin redevenu fonc- Nord. La question européenne di- gogues ont gagné des points en Ita- siment comme un seul homme, em- ociologue, politologue et professeur à plus de 50% du corps électoral italien ? démocraties qui s’adaptent à la situation de un climat général d’insécurité. Mais au-delà
Macron qui a fait de «l’Eu- tionnel, c’est un membre fondateur vise la plupart des familles politi- lie et en Allemagne. Non pas parce menée par la CDU qui domine de la l’université d’Urbino, Ilvo Diamanti est Le phénomène des néopopulismes n’est pas rejet des classes dirigeantes. C’est pourquoi du climat et de la populocratie, se pose la
rope de l’ambition» un de l’Union, troisième économie de ques du Vieux Continent. Ainsi, le qu’il y avait trop d’Europe, mais au tête et des épaules le PPE (Parti po- l’auteur avec Marc Lazar de Popolocra- propre à l’Italie. C’est une ten- nous parlons de «populocratie». question de l’offre politique alternative, en
mantra, façon méthode la zone euro, qui fait brutalement Mouvement Cinq Etoiles est multi- contraire pas assez, notamment lors pulaire européen, qui regroupe zia (Laterza, 2018), un livre dans lequel les dance de fond que l’on observe INTERVIEW Cela va au-delà de la démocratie particulier à gauche qui, depuis longtemps,
Coué. A eux, et vite, d’en défection. Ce qui risque de compli- forme et les europhiles y sont nom- de la crise migratoire. presque tous les partis conserva- deux chercheurs analysent la transformation dans toutes les démocraties du public qui était caractérisée et pas seulement en Italie, n’est plus en
définir les cadres, d’en pro- quer, voir de rendre impossible la breux, si ce n’est majoritaires, Autrement dit, le vote italien com- teurs). Et n’a pas hésité à s’allier de la démocratie en Europe en «populocra- européennes, qui s’exprime à partir d’un sen- par l’élément central de la télévision. Désor- contact avec les classes populaires.
poser des modalités con- relance de l’intégration européenne comme en témoignent les tentati- plique un peu plus la donne euro- avec les euroscepti- Suite page 4 tie», caractérisée par le ressentiment et le rejet timent profond de vulnérabilité et de déso- mais, cette populocratie passe avant tout par Recueilli par ÉRIC JOSZEF (à Rome)

forces de gauche, ba- ché. Peut-être est-il l’avant, et clamer sur un air de balloche à sera un petit appareil Polaroid.
crètes. Faute de quoi, des
rives du Rhin à la Méditer-
ITALIE ALLEMAGNE AUTRICHE BELGIQUE DANEMARK FRANCE PAYS-BAS ROYAUME-UNI
ranée, les démocrates en
seront réduits au même di-
Le vote pour les LIGUE DU NORD (+FRATELLI D’ITALIA) AFD (+NPD+REP) FPÖ
26 %
VLAAMS BELANG DANSK FOLKEPARTI FN PVV (ET LPF) UKIP

lemme que celui auquel partis nationalistes 25 22 %


20,58 %
ou d'extrême droite
les Italiens font face
20
aujourd’hui: pour éviter
de voir la Ligue de Matteo
Salvini au pouvoir, devoir en Europe 15 12,6 % 13,2 % 13,1 % 1,8 %

soutenir le Mouvement En % des suffrages 10


Cinq Etoiles de Luigi exprimés lors des

layées, se trouvent arrivé en avance en bout de souffle, quelque chose comme: «Il y LA CAMÉRA DE CLAIRE
3,7 %
Di Maio. A l’Union, préférer élections législatives 5

les divisions. A la peste, Source : ParlGov 0


le choléra. • Infographie : Clara Dealberto & Julien Guillot 1986 2018 1986 2018 1986 2018 1986 2018 1986 2018 1986 2018 1986 2018 1986 2018

réduites à portion Libération du mardi 6 mars. ce décor de salon de a longtemps que la fête est finie.» • de HONG SANG-SOO 1 h 09.
Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 35

Page 38 : Cinq sur cinq /


Rock’n mots
Page 39 : On y croit /
Chevalrex
Page 40 : Casque t’écoutes ? /
Marie-Claude Pietragalla
Concert de Superpoze, en octobre 2015. PHOTO JÉROME SEVRETTE

Des concerts
en sons et lumières
36 u Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018

Le live s’offre de grands airs


Pour des artistes qui gagnent en grande partie leur vie grâce aux tournées, la scénographie
des concerts est devenue un enjeu vital. A leurs côtés, les designers lumière doivent autant
éclairer le spectacle que raconter une histoire et impressionner le public.

Par
NICO PRAT

N
ovembre 2017. PNL, le duo rap
phénomène, remplit deux soirs
de suite l’AccorHotels Arena, à
Paris. Si la performance des
frangins des Tarterêts ne fait pas l’unanimité,
tout le monde s’accorde à dire, comme Lionel,
un spectateur averti de la scène hip-hop, que
«visuellement, c’était bluffant. Cela sauvait un
peu la soirée». De fait, posé au milieu de la
scène, devant un mur d’écrans géants lui
aussi très impressionnant, une sculpture re-
présentant un cœur de dix mètres de haut et
qui évoque la pochette de leur premier album
sert de support à d’impressionnants map-
pings, des projections vidéo sur volumes, et
attire tous les regards. Parfois, il semble battre
dans un déluge de couleurs, avant de servir
de support à une partie de Street Fighter op-
posant les avatars des deux frères, Ademo et
N.O.S. Toute la scène est bercée de lumières
hypnotiques, «spectaculaires, mais pas du
tout agressives» commente Lionel.
Des éclairages et une mise en scène aussi
réussis que nécessaires, comme l’explique
Frédéric Piauly, 31 ans, scénographe et desi-
gner lumière pour Superpoze et Kyo, entre
autres: «Tout passe par le visuel aujourd’hui.
D’autant que c’est grâce aux concerts que les
artistes gagnent leur vie. Et puis il y a la com
sur YouTube.» Et pour que les vidéos tremblo-
Concert d’Indochine à l’AccordHotels Arena en février dernier. PHOTO GOLEDZINOWSKI tantes filmées par les téléphones des fans
Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 37

Le «Square Cube» lors d’un concert d’Etienne de Crécy


en 2007, scénographié par Pier Schneider et François
Wunschel. PHOTO YVES MALENFER. 1024 ARCHITECTURE

mande en avance au tourneur les noms des le tourneur, le producteur des concerts, qui
salles dans lesquelles l’artiste va se produire paye, l’artiste étant parfois coproducteur.
et les hauteurs sous plafond. Il faut que cha- Après débute la tournée. Pour le scénographe,
que élément du décor et chaque projecteur la partie n’est pas encore jouée. Sur les premiè-
puisse jouer tous les soirs, quelle que soit la res dates, il a une couchette à son nom dans
taille du lieu.» le tour bus. Il supervise un processus qui
PNL à Paris remplit deux soirs de suite une pourra être réalisé par d’autres par la suite, re-
arène de 20000 personnes et d’une hauteur vient pour les dates importantes, à enjeux, ou
sous plafond de 30 mètres, mais en province, quand il faut réaliser une mise à jour afin d’in-
ils se produisent dans des festivals ou des Zé- corporer de nouvelles idées, ou s’adapter à un
nith (minimum 3000 places). Les configura- nouveau titre. Puis, une fois la salle pleine à
tions changent régulièrement. Frédéric craquer, les shows sont parfois timecodés,
Piauly confirme : «Quand on part sur une comprendre que musique, vidéo et lumière,
tournée des Zénith, on a carte blanche, la salle se lancent en même temps et suivent chaque
est la même d’une ville à l’autre, on met ce soir le même rythme. Au risque que le show
qu’on veut, où on veut. Une tournée des perde en naturel et devienne trop mécanique.
Smac [Scènes de musiques actuelles, Greg Lecourt, 37 ans, est le cofondateur de
300 à 500 personnes environ, ndlr], ce n’est l’agence Cutback. Pour lui, tout a démarré à
pas pareil, on a des contraintes de hauteur et Cannes: «Au départ, on fait de l’habillage télé,
de largeur. Là, on doit pas mal s’adapter.» dont les NRJ Music Awards, depuis sept ans.
D’autant qu’aux contraintes techniques Là-bas, on a rencontré plein d’artistes.» M Po-
s’ajoutent les contraintes financières, déter- kora (pour qui ils habilleront les 66 dates du
minées par le tourneur de l’artiste, qui finance My Way Tour), Bruel, Indochine… Et Justice:
chaque déplacement : «Pour Superpoze par «Eux, leur concert est vraiment dirigé par le
exemple, la tournée se fait en train donc tout mec qui est chaque soir à la console lumière. Il
le matériel doit tenir dans deux valises.» fait tout à la main, sans timecode. Il connaît
Les sous, justement. Certains ne souhaitent le show par cœur.» Un travail d’orfèvre qui
inondent la toile et séduisent de nouvelles mais par les trente années d’expérience de ce pas en parler, d’autres affirment que c’est… reste souvent méconnu. Dimitri Vassiliu, Greg
personnes, il faut en mettre plein la vue. Breton d’adoption. Une rencontre donc, et variable, 4000 euros étant la fourchette basse Lecourt, Pier Schneider, Frédéric Piauly… On
Comme le dit le musicien électronique fran- une demande: «Faire entrer le public dans le pour la conception d’un show, et la haute connaît leurs réalisations, mais pas leurs
çais Carpenter Brut: «Un disque s’écoute, mais spectacle.» Essais, échanges, tâtonnements, n’ayant pas vraiment de limite. Les budgets, noms. Comme le dit Dimitri Vassiliu, «au ci-
un concert se regarde. C’est un spectacle !» débats: «Ils avaient des intentions, des direc- en toute logique, évoluent selon la notoriété néma, tout le monde se barre pendant le géné-
tions, mais aussi des demandes parfois très du projet, et il en va de même pour les con- rique. Normal que les musiciens ne remercient
Hybride particulières. J’ai fait des propositions, ils traintes de logistique. Seule constante: c’est pas tout le monde à la fin du concert». •
Pour les aider à concevoir des shows toujours m’ont dit oui parfois, non souvent. Quand j’ai
plus impressionnants, les musiciens font ap- écouté leur musique la première fois, j’ai eu un
pel à des professionnels de haut vol. Des gens peu peur. Je vis en Bretagne, je ne suis pas du
comme Vincent Haffemayer, 37 ans, éclaira- tout dans ce mouvement-là.»
giste, notamment pour Brigitte, Slimane ou Chaque artiste a ses envies, ses idées, ses con-
Fakear. «Pour définir mon métier, j’aime le traintes. Au créateur d’être inventif et force
terme anglais de “Lighting Designer”, non pas de propositions. Dimitri Vassiliu, en ce mo-
parce que c’est un anglicisme, mais parce que ment, «tourne avec Julien Clerc, et avec lui la
j’y retrouve la définition de mon métier, qui est lumière se doit d’être sur l’artiste, car son pu-
de produire, grâce à la lumière, de belles ima- blic vient voir un chanteur, ils ne sont pas en
ges qui ont, en plus de la fonction d’éclairer, boîte de nuit. Matthieu Chedid, en revanche,
celle de dessiner.» De son côté, Pier Schneider, aime voir le visage des gens. Je dois m’adapter
40 ans, cofondateur de 1024 Architecture et à chacun des musiciens avec qui je travaille».
qui a notamment travaillé pour Vitalic ou Quitte à devoir faire de gros efforts de com- 16 MARS — 13 AVRIL 2018
Etienne de Crécy, s’amuse de la question: «No- munication, comme le raconte Vincent Haf-
tre profession? Elle est hybride. Nous sommes femayer : «Parfois, c’est l’entourage d’un ar-
architectes, mais nous considérons la lumière tiste, le manager par exemple, qui nous
16 | 03
et les pixels comme nos matériaux de construc- demande de réfléchir sans donner de réelle di- SIBULE XABA
tion.» Si leur métier n’a pas encore vraiment rection. On est plus dans un processus d’appel + ABDULLAH IBRAHIM & EKAYA
de définition, ils ont tous la même passion: la d’offres. Moins évident, mais assez excitant, 17 | 03
création des vidéos, des lumières ou des élé- car dans ce cas c’est notre seule imagination TSHEGUE
+ LES AMAZONES D’AFRIQUE
ments du décor, bref, de tout l’aspect visuel qui est aux commandes.» Il faut s’adapter, sa- 21 | 03
d’un concert et sa scénographie. Un métier voir travailler main dans la main avec un mu- KOBO TOWN + DEVA MAHAL
sans nom qui compte déjà des vétérans. sicien ou son entourage, mais aussi, comme 22 | 03
Vous connaissez peut-être Pierre Vassiliu, in- cela est arrivé au duo français 1024 Architec- EVE RISSER
23 | 03
terprète de Qui c’est celui-là?, premier du hit- ture, être capable d’initier une collaboration. JACOB DESVARIEUX Nanm Kann
parade français en 1973. Son fils, Dimitri, est Leur plus grand succès, ils l’ont connu 24 | 03
designer lumières, décorateur, directeur artis- en 2007 en proposant à Etienne de Crécy de MELINGO
tique vidéo… Les shows de Mylène Farmer, tourner avec leur Square Cube, un immense 28 | 03
THE MAUSKOVIC DANCE BAND
Calogero, Florent Pagny, -M-, Pascal Obispo, cube en éléments d’échafaudage sur lequel + ALTIN GÜN
feu Johnny Hallyday, c’est lui. PNL, c’est lui étaient projetées des images. Un franc succès, 29 | 03
BELLEVILLE 2018 – ILLUSTRATION BLUTCH

aussi. Ce sont d’ailleurs eux qui l’ont contacté, et une référence, sur la route durant près de i TOTAL COLOMBIA ! CHÚPAME EL DEDO
+ ABELARDO CARBONÓ
peu intéressés par son CV aux accents variété, sept années.
30 | 03
DELGRES + ANTHONY JOSEPH
Tests et timecodes feat. BROTHER RESISTANCE
«Quand on part sur une Innovation. Mais aussi gestion. Entre la mise 31 | 03
DHAFER YOUSSEF
en chantier et la validation d’un projet, quatre
tournée des Zéniths, on mois minimum, un an et demi parfois, s’écou-
31 | 03
LUCKY PETERSON
a carte blanche, la salle lent. Avant de partir en tournée, chaque show
est testé en résidence. L’artiste va occuper, gé- et bien d’autres encore...
est la même d’une ville néralement durant trois jours, plus si néces-
saire, une salle de concerts, afin de tester cha-
à l’autre, on met ce qu’on que titre, chaque vidéo, chaque lumière. Un JAZZ EN SEINE-SAINT-DENIS 17 VILLES 25 SOIRÉES 38 GROUPES
veut, où on veut.» show, ça se prépare. Puis, ça se balade. De CONCERTS DE 10€ À 20€ ABONNEZ-VOUS ! BANLIEUESBLEUES.ORG
LOC. BANLIEUES BLEUES / MAGASINS FNAC / CARREFOUR / FNAC.COM & SUR VOTRE MOBILE AVEC L’APPLICATION « LA BILLETTERIE »
salle en salle, de scène en scène. Mais pas tou-
Frédéric Piauly designer lumière jours les mêmes. Dimitri Vassiliu : «On de-
38 u Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018

PALE GREY DOMINIQUE A


Hunter Corps de ferme à l’abandon
Baroque et ludique, vaguement Alors évidemment le spoken word
électronique, la pop de ces jeunes nous ramène aux années Lithium.
Belges se rapproche de celle de Mais au clin d’œil à la sève éruptive

PLAYLIST Phoenix. On sent que ça hésite entre


miminalisme et envolée épique.
Mais c’est ça qui est bon. Quoi de
des débuts, le chanteur ajoute
un tapis futuriste entre guitares
grondantes et machinerie
plus ennuyeux que les certitudes ? électronique. Etrange et fascinant.

aux cotillons au sein de ce premier


album (Mémoires vives, sorti

CINQ SUR CINQ


en 2016). Le thermomètre post-
punk aux inflexions cold wave dé-
gringole sous la barre des négatives.
Grand Blanc a fait du spleen et de la
pulsion de la ville ses médiateurs
idéaux. Les fantômes surréalistes
flottent sur les mots. Benoît, chan-
teur-guitariste, tient Robert Desnos
et René Char en haute estime. Les
voix à double face – masculine et
féminine – creusent l’espace à dé-
faut de l’envahir. Parce qu’il faut
souvent tendre l’oreille pour saisir
le propos. Sombre, parfois anxio-
gène, Grand Blanc redonne ici et là
quelques couleurs aux joues avec
une poignée de titres à la noirceur
dansante.

Le déroutant collectif Catastrophe. PHOTO FRANÇOIS FLEURY 4 Radio Elvis


Le trio, sacré l’an dernier ré-
vélation album aux Victoires de la
musique, jongle avec le lyrisme aé-
rien et le rock fougueux. Les deux
avec un égal bonheur, la même ha-
bileté et un sens mélodique diable-
ment accrocheur. Au cours d’une
tournée à rallonge, Radio Elvis a
avalé des kilomètres de paysage.
Cela tombe bien pour un groupe ob-
sédé par les écrivains voyageurs et
qui cite comme référence Jack Lon-
don, Antoine de Saint-Exupéry,
John Fante et Pierre Loti. L’écriture
de Pierre Guénard distille sensa-
tions et sentiments impressionnis-
tes : «Et l’orage s’avançait nous fai-
sant chevaliers de ses légions
fantômes / J’ai trop souvent marché
dans les pas d’un cyclone.» Ladite
Feu ! Chatterton, dandys voluptueux. PHOTO SACHA TEBOUL Le sombre quatuor Grand Blanc. PHOTO TRIP FONTAINE. DALLE chanson – qu’on n’a pas fini d’écou-
ter en boucle – s’appelle la Route.

Les belles lettres


Comme le roman de McCarthy.

5 Iaross
Le groupe montpelliérain, à
qui on souhaite vivement une visi-

du rock français
bilité plus marquée, a passé un sé-
rieux cap avec son troisième disque,
le Cri des fourmis. Sa musique a ga-
gné en grandeur et en discipline,
sans rompre avec ses diversions cli-
Il n’y a pas que 1 Feu! Chatterton
Il y a chez ces cinq dandys pa-
sur le départ et la promesse de
beaux lendemains. C’est surtout un
janvier sous le label Tricatel de Ber-
trand Burgalat, succèdent à un ma-
matiques menaçantes et ses lon-
gues divagations instrumentales.
dans la chanson risiens tout ce qu’on attend d’un disque impétueux et luxuriant, nifeste littéraire éponyme. Elles ne Entre chanson, incursions jazz et
groupe de rock hexagonal: le classi- d’ivresse et de volupté. Et la théâtra- se visitent pas comme un musée velléités rock progressif, Iaross n’a
à texte que les cisme, la modernité, la verve litté- lité empathique du chant d’Arthur figé. Catastrophe trimballe dans sa pas choisi son camp. Un souffle pa-
poètes s’invitent. raire et la fièvre. Feu ! Chatterton
clame son amour pour la poésie, et
Teboul continue de tout incendier. philosophie les pensées de Robert
Musil ou de Patrick Boucheron et
noramique sous couvert de tempête
grondante et d’un désenchante-
plus précisément les vers de Baude- 2 Catastrophe s’appuie sur le désespoir ambiant ment verbal. Le chanteur-violon-

I
ls (ré)concilient la chanson lit- laire, Aragon ou Eluard. Le premier Singulier, déroutant, foutra- pour implanter l’espoir. Et musica- celliste Nicolas Iarossi assume ses
téraire et le rock. Ces jeunes album, Ici le jour (a tout enseveli), que, énigmatique, furieusement li- lement? Du soft rock californien qui élans anars : «On enverra tout paî-
groupes français ne cachent disque d’or et à critique élogieuse, bre. Des qualificatifs qu’on prendra fait des bisous à Animal Collective tre / Des images à brider / Des reflets
pas s’être imprégnés de lectu- avait dévoilé un potentiel haute- sans vergogne pour tenter d’identi- et Steely Dan. sans reflets / Des ravages effrénés /
res mémorables, précieuses et éclai- ment impressionnant. Le second, fier l’approche de Catastrophe. Frin- Des rouages étalés.» Le texte de
rantes. En tout cas assez pour guider l’Oiseleur, vient de voir le jour. Sa gant collectif touche-à-tout, il bous- 3 Grand Blanc cette chanson, Chiens de garde,
leur plume et les thématiques de subtilité et sa densité ne se fractu- cule les codes en slalomant entre Dans l’escarcelle du quatuor prend son impulsion du côté de
leurs morceaux. Preuve que le parler rent pas si aisément. Elles récla- des disciplines artistiques transver- messin, une chanson qui s’intitule l’auteur anti-capitaliste Paul Nizan.
poétique peut s’acoquiner, sans ment une écoute répétée et atten- sales (littérature, graphisme, vidéos, Summer Summer. Ne pas compter Iaross, indocile et mordant, avant
aucune anicroche, avec des machi- tive. Les morceaux sont aussi musique…). Les chansons de La cependant sur lui pour remonter le l’embrasement.
nes ou des guitares galopantes. exigeants que racés. C’est un disque nuit est encore jeune, publiées en moral de l’hiver. L’humeur n’est pas PATRICE DEMAILLY
Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 39

CYRIL MOKAIESH OUMOU SANGARÉ PHUTURE


Les Hommes de demain Fadjamou (St Germain remix) We Are Phuture
Après Clôture, qui fermait en fanfare Prenez une des chanteuses maliennes (Ricardo Villalobos Phutur I remix)
son dernier album, Mokaiesh revient les plus populaires, confiez l’un de ses Classique de l’acid house de Chicago,
au «parlé chanté» pour un nouveau titre titres aux mains expertes d’un maître We Are Phuture se voit une fois encore
qui s’imprime immédiatement dans de la house française, le trop rare relifté par le Chilien Ricardo Villabobos, Retrouvez cette playlist et
le cortex. Le genre de morceau à ne St Germain, et vous obtenez un bel qui y appose sa patte minimaliste un titre de la découverte
jamais écouter le matin sous peine exemple de ce que l’afro-house et chirurgicale en quatre parties pour sur Libération.fr en parte-
de le chanter toute la journée. peut faire de mieux. un résultat aux rythmes millimétrés. nariat avec Tsugi radio

HISTOIRE DE POCHETTE ON Y CROIT

Beach Boys
La fête est finie
Pas le moindre grain de sable en vue: «Surf’s Up» est la pochette
la plus étrange de la longue discographie des Beach Boys.
Comment un visuel aussi sombre a-t-il bien pu servir à emballer
un album des garçons de la plage?

MATHIEU ZAZZO
Le contexte 1971, annus horribilis.
Dix ans après leurs débuts, les garçons de
la plage d’Hawthorne remplissent péni- La statue Pour refléter au mieux cette perte
blement des salles de 300 personnes en de l’innocence, illustrée par des textes matu-
Californie et leur surf rock ensoleillé ne res (le poignant Till I Die), un visuel sombre,
passe plus dans une Amérique déchirée reproduisant une des plus célèbres sculptures

Chevalrex
par la guerre du Vietnam et la contestation américaines, s’impose comme une évidence.
sociale. Du côté de leur leader dépressif Représentant un guerrier indien priant le
Brian Wilson, obsédé par la mort et l’insi- grand esprit pendant que son cheval se repose

Cavalcade luxuriante
gnifiance de son existence, tout va pour le après une longue chevauchée, la sculpture
mieux. Il ordonne à son jardinier de creu- End of the Trail est l’une des plus célèbres aux
ser sa tombe dans l’arrière-cour de la mai- Etats-Unis. Œuvre majeure du sculpteur amé-
son familiale et menace de se jeter dans la ricain James Earle Fraser, elle fut d’abord une
mer au volant de sa Rolls-Royce. Effaré par sculpture de jeunesse de 40 cm réalisée à Pour «Anti Slogan», corde, se fait clarté au vent. Davantage
ce spectacle, leur manager Jack Rieley dé- 17 ans en 1893, puis un plâtre dévoilé en 1915 son troisième album, braqué sur un questionnement intérieur,
cide qu’il est temps de quitter la plage pour à l’exposition internationale Panama–Pacific le propos de Chevalrex a trouvé son es-
entrer dans les années 70 avec un disque de San Francisco et enfin un bronze installé
Rémy Poncet s’ouvre à une sence dans les lectures de Simone de
un peu diffèrent, musicalement autant dans la ville californienne de Visalia en 1929… pop radieuse et sans frime. Beauvoir. De l’introspection, du doux-
que visuellement. Mais elle existe aussi en une multitude de car- amer, de la tristesse polie, du manque. A

S
tes postales, miniatures et autres gravures. ur la pochette, il regarde droit chaque fois, un sens pudique et précieux
dans les yeux. Sans ciller et de l’allusif. En fin de parcours (l’Eternité),
sans recourir à l’esthétisme il confesse : «La mort je m’en fous / Séjour
aussi bien détourné que mas- prolongé.» Un message assez clair en direc-
qué des deux précédentes jaquettes. Certai- tion de l’avenir.
nement une déclaration d’indépendance du PATRICE DEMAILLY
chanteur-musicien au détriment du gra-
phiste, son activité originelle. Pas à pas, de
disque en disque, Chevalrex bouscule ses
certitudes et crée son petit monde avec une
minutie d’ajusteur de haute précision.
Il s’évade ici de son songwriting lo-fi pour
s’ouvrir à une pop plus luxuriante, plus CHEVALREX
ouverte, avec des reliefs éclairés par une lu- Anti Slogan
mière horizontale. Des musiciens entrent (Vietnam/
ainsi dans la danse de ses accords radieux. Because)
Rémy Poncet – son nom au civil – semble
évoluer au rythme de ses chansons : au petit
trot, mais à une allure régulière. A l’image Vous aimerez aussi
de son créateur, cette pop ne frime pas, se
contente d’être elle-même, se pare de tein- FRANÇOIS & THE ATLAS MOUTAINS
tes légères. Une musique au charme cons- Piano Ombre (2014)
THE tant, qui enrobe toutes les saisons. Le groupe charentais a pris son envol
BEACH Ce troisième album porte parfaitement son avec ce disque pop aux arrangements
BOYS nom, Anti Slogan. Pas de tromperie sur la d’une intelligence et d’une sensibilité
Surf’s Up marchandise. En clair, ni tentative de multi- confondantes.
(1971) plication de tubes ni quête du refrain addic-
tif. Chevalrex ne desserre jamais l’étreinte BARBAGALLO
de ses trames mélodiques élégantes. Les Grand chien (2016)
Le choix visuel Mais qui a choisi cette sculpture pour orner la pochette de ce 17e album cordes en voie lactée dressent un décorum Le batteur français du groupe austra-
studio? Les versions divergent. Selon le manager Rieley, c’est lui qui a apporté au groupe une rayonnant (Face aux mouvements du lien Tame Impala livre de fringantes
gravure représentant End of the Trail après l’avoir vue en vitrine d’un magasin d’antiquités cœur #1). Plus loin, elles s’opposent à une chansons, riches d’une ingénuité
sur Sunset Boulevard. Frappé par la similitude avec le logo de Brother Records, la maison de guitare vidée de sa rage (A l’abri d’une vie in- mélodique et de rythmes en cascade.
disques montée par les Beach Boys en 1966 (un Indien sur un cheval), il montre l’image pour térieure). Des harmonies aux couleurs diffu-
approbation à chaque membre du groupe, Dennis Wilson étant le plus enthousiaste. Si l’on ses font croître un peu plus vite les bour- ADRIEN SOLEIMAN
écoute Ed Thrasher, crédité sur le disque pour la direction artistique de la pochette, l’idée geons (l’Adversaire) tandis que des lignes Brille (2016)
serait la sienne. La paternité de cette pochette qui détonne radicalement avec l’esthétique claires se nimbent d’une mélancolie crépus- Des textes poétiques, économes,
naïve des Californiens reste donc indéterminée, mais elle a tout cas rempli son office: Surf’s culaire (Baltimore). imagés ainsi que des désirs d’évasion
Up étant aujourd’hui considéré comme l’un des disques les plus remarquables des Beach Boys. C’est un disque concis, qui s’exprime en re- chez ce saxophoniste qui a décidé, sur
BENOÎT CARRETIER tenue et dont la voix, légèrement mono- cet album, d’être seul capitaine à bord.
40 u Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018

L’OBJET

Une pantoufle
pour la «house»
Les voies du merchandising sont impé-
nétrables. Après des années de dis-
ques, d’organisation de soirées, d’affi-
ches, d’autocollants et de tee-shirts à
son effigie, le label de house music
new-yorkais Let’s Play House a décidé
de créer son premier produit hors de
l’univers des clubs. Avec une certaine
ambition, la petite maison de disques
CASQUE T’ÉCOUTES ? a décidé de s’attaquer au marché de la
chaussure domestique, avec le lance-
ment d’une édition limitée de la pan-

Marie-Claude Pietragalla
toufle Let’s Play House. Cette babouche
en cuir fait à la main au Maroc puis
brodée à Brooklyn est d’ores et déjà dis-
ponible en deux tailles, 26 et 29 cm,
Danseuse, chorégraphe pour la somme de 45 $. Aussi improba-
ble qu’indispensable !

«Pavarotti avait presque la voix de Dieu» https://lphnyc.bandcamp.com/merch/lets-


play-house-slipper

L
a danseuse et choré- draguer, écouter de la musique
graphe Marie-Claude sur un bon sound-system ou L'AGENDA
Pietragalla a déve- n’allez-vous jamais en club?

10–16 mars
loppé des goûts très J’y suis allée comme tout le
hétéroclites, allant de la variété au monde, mais j’en suis vite reve-
flamenco en passant par l’electro nue. On y écoute de la musique en
et le rock. Elle qui écoute de la écoutant finalement rien, et pour
musique en permanence, notam- parler on n’entend pas les gens à
ment pour son travail de création, côté de nous… Et pour danser, ce
vient de sortir un récit de sa vie n’est pas là que je peux m’expri-

BRUNO MIGLIANO
destiné aux enfants : Etoile – En mer (rires).
piste ! Citez-nous les paroles d’une
Quel est le premier disque que chanson que vous connaissez
vous avez acheté adolescente par cœur?
avec votre propre argent ? (Elle récite:) «Je t’ai rencontrée par
Sorry Seems to Be the Hardest hasard / Ici, ailleurs ou autre
Word, d’Elton John, je l’ai écouté part / Il se peut que tu t’en souvien- n Le cinéma muet et la musique
en boucle. Il y a aussi eu un album nes / Sans se connaître on s’est électronique sont le terrain de jeu fa-
de Neil Young et évidemment Ho- aimés / Et même si ce n’est pas vori des cinémix. On a vu Jeff Mills
tel California des Eagles. vrai / Il faut croire à l’histoire an- inventer une bande-son à Metropo-
Votre moyen préféré pour cienne / Je t’ai donné ce que j’avais / lis, Laurent Garnier se confronter
écouter de la musique ? De quoi chanter, de quoi rêver / Et aux Pêcheurs d’Islande. Au tour de la
J’en écoute tout le temps. Au tra- Mais j’aime bien aussi dans le chantée par Mariah Carey. C’est tu croyais en ma bohème / Mais si talentueuse Irène Dresel de
vail, dans mon studio, je branche train ou en avion. Dans ces mo- d’autant plus étonnant que Noël tu pensais à vingt ans / Qu’on peut (re)créer en direct la BO du fameux
mon rack rempli de sons sur mon ments-là, j’arrive à avoir du temps est une période de l’année que je vivre de l’air du temps / Ton point Loulou de Pabst. Passionnant. (Ce
ordi. C’est donc en MP3. pour moi et c’est propice à décou- n’aime pas. de vue n’est plus le même» (Léo dimanche à la Cinémathèque, Paris.)
Le dernier disque avez acheté vrir de la nouvelle musique. Un disque que vous aimeriez Ferré, la Vie d’artiste.) n Le piano et les claviers dans tous
et sous quel format ? Est-ce que vous écoutez de la entendre à vos funérailles ? Quel est le disque que vous par- leurs états. C’est la ligne éditoriale
J’achète beaucoup sur iTunes, et musique en travaillant ? Ma plus belle histoire d’amour, tagez avec la personne qui vous du festival Variations. Donc du clas-
le dernier c’est Dyad 1909, Tout le temps et depuis l’en- c’est vous. Barbara. accompagne dans la vie ? sique au jazz en passant par les mu-
d’Olafur Arnalds. Un composi- fance, la musique et la danse, ce Préférez-vous les disques ou la Il y en a plusieurs mais on aime siques électroniques, le champ est
teur que j’aime et avec lequel j’ai sont deux arts voisins qui sont en musique live ? beaucoup les Vieux Amants de vaste. A l’image de cette expérience
travaillé. osmose. J’aime bien les disques parce que Jacques Brel. Magnifique chanson sonore du légendaire japonais Ryui-
Où préférez-vous écouter de la Le disque que tout le monde ça permet de pouvoir les réécouter qui est pour moi un poème. chi Sakamoto. Furyo, vraiment. (Ce
musique ? aime et que vous détestez ? en boucle. Je fais partie de ces Le dernier disque que vous dimanche au Lieu unique, Nantes.)
Dans mon studio de répétition, Ceux qui s’éloignent des chansons gens qui, quand ils aiment bien avez écouté en boucle ? n Une chanteuse irlandaise ?
c’est là où me viennent mes idées. à texte, qui n’évoquent rien. En quelque chose, peuvent l’écouter Memoryhouse de Max Richter, un Euh Sinead O’ Connor. Trop facile.
gros, ce qui est trop commercial. pendant six mois. album que j’aime vraiment beau- On préfère largement la volcanique
Le disque qu’il vous faudra Votre plus beau souvenir de coup. J’ai même été le voir en con- Grainne Duffy (photo) qui non seu-
SES TITRES FÉTICHES pour survivre sur une île dé- concert ? cert à la Philharmonie. lement vocalise, mais aussi gratte de
serte ? Pavarotti au Stade Vélodrome. Le groupe dont vous auriez la six-cordes dans un style blues-
FRANCK SINATRA Le Sacre du printemps de Stra- C’était incroyable de voir un chan- aimé faire partie ? rock abrasif qui n’est pas sans rappe-
My Way (1969) vinsky, je pense que ça réunit tout teur d’opéra dans un tel endroit. Les Jackson Five (elle rigole). ler son défunt compatriote, le grand
ELTON JOHN ce que j’aime. C’est à la fois classi- J’étais dans les premiers rangs et Même si je n’aurais pas aimé avoir Rory Gallagher. A découvrir lors de
Sorry Seems to Be the Hardest que et d’une grande modernité. sa voix remplissait le stade. Il avait leur père, avoir une grande famille l’ouverture de la 23e édition du perti-
Word (1976) Une chanson pour vous mettre presque la voix de Dieu. Là, on et chanter avec ses frères et sœurs, nent festival Le Blues autour du
MICHAEL JACKSON de bonne humeur le matin ? touche à des choses célestes. pourquoi pas. zinc. Et vice versa. (Vendredi au
Billie Jean (1983) All I want for Christmas is You, Allez-vous en club pour danser, Recueilli par DAVID MICHEL Théâtre du Beauvaisis, Beauvais.)
Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 41

Page 44 : Hari Kunzru / Plaies et blues


Page 45 : Mathieu Bermann / L’amour au temps des attentats
Page 48 : Philippe Sollers / «Comment ça s’écrit»
Cargo porte-containers, dans l’océan Atlantique, en 2001 au petit matin. PHOTO OLIVIER CULMANN. TENDANCE FLOUE

Les deux derniers primo-romanciers choisis


par Paul Otchakovsky-Laurens

«Les chevaux,
Recueilli par
CLAIRE DEVARRIEUX

mes voyages et l’écriture L


a saison d’une maison
d’édition se prépare
longtemps à l’avance.
Paul Otchakovsky-Lau-
rens avait programmé les ouvrages

sont intimement liés»


de P.O.L jusqu’à l’été. Il est mort le
2 janvier, au moment où la rentrée
d’hiver se mettait en place. Ces
jours-ci paraissent les premiers li-
vres de Francis Tabouret (né en

Rencontre avec Francis


1980), Traversée, et de Suzanne Du-
val (née en 1986), l’Agente. Ils sont
épatants tous les deux et très diffé-
rents. Mais les deux auteurs ont en
commun cette particularité : ils

Tabouret
sont les derniers primo-romanciers
à avoir été choisis par l’éditeur.
Le récit de Francis Suite page 42
42 u Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018

LIVRES/À LA UNE
Les deux derniers
primo-romanciers choisis
par Paul Otchakovsky-Laurens

Suite de la page 41 Tabouret est, rait-on dire, à «l’infra-ordinaire» de


comme son titre l’indique, une tra- ce voyage et de ce métier. Là était
versée, treize jours à bord d’un por- pour moi, pour reprendre les mots
te-containers, le Fort-Saint-Pierre, de «POL» dans son dernier film, la
en compagnie de douze chevaux, note juste. Et c’est, en tout cas, ce
quinze moutons et huit taureaux, que je souhaitais fouiller et donner
à destination des Antilles. Le lec- à lire, là d’où je
teur apprendra comment attraper voulais déterrer
un mouton : par une patte arrière, et rencontrer de On admirera
au-dessus du jarret, avant de passer la poésie. l’ingéniosité
un bras sous son cou et de lui rele- Pourquoi les
ver la tête. On admirera l’ingénio- animaux ne déployée quand
sité de l’accompagnateur le jour où
un taureau souffre de la chaleur.
sont-ils pas au
centre du li-
un taureau
«Voilà notre installation: un venti- vre ? souffre de la
lateur devant un pack d’eau gelée à Je ne crois pas
l’entrée d’une gaine de ventilation que les ani- chaleur. «Voilà
soufflant dans le container.» Mais il maux ne soient notre
n’y a pas de chantage sentimental. que dans les
Si les animaux sont très bien soi- marges du livre. installation:
gnés, nourris, surveillés, ils n’exi-
gent pas une attention excessive de
Il est vrai, mis à
part quelques
un ventilateur
notre part. «Ne pas oublier de regar- occurrences, devant un pack
der les bêtes, note l’auteur tour à que je n’en ai
tour fermier et vétérinaire, écouter pas fait des per- d’eau gelée à
leur silence, se faire une idée de cha- sonnages, mais l’entrée d’une
cune.» C’est son métier. Pas le nô- ils sont, je crois,
tre. Mais le texte est suffisamment quand ils ne gaine de
riche pour susciter plusieurs types
de lectures.
sont pas évo-
qués, un peu
ventilation
Traversée, journal de bord, trans- partout dans le soufflant dans
met une expérience très physique: sous-texte. Cet
l’enfermement entre ciel et mer. Le embarque- le container.»
bateau, avec sa routine, ses espaces ment était
cloisonnés, son immensité souter- d’abord un projet d’écriture: certes
raine, est décrit avec une précision j’étais payé pour m’occuper des bê-
à la fois drôle et émouvante. tes et j’étais très heureux de leur
Francis Tabouret, qui a publié de compagnie –que nous soyons com-
nombreux textes avant Traversée, pagnons de cette traversée, ils
notamment dans feu le Tigre, «tra- m’ont aidé à écrire ce livre –, mais
vaille actuellement à un deuxième j’ai d’abord grimpé l’échelle de cou-
livre et continue à exercer la profes- pée pour trouver des mots, pour
sion de convoyeur de chevaux, prin- écrire. C’est en cela que mon mé-
cipalement en avion».
Etes-vous un écrivain voyageur?
Je ne sais pas si je suis un écrivain
tier, les chevaux, mes voyages et
l’écriture sont intimement liés de-
puis quelques années.
«Mon héroïne est une
voyageur. Le récit d’aventure, le pit-
toresque ou l’exotisme ne m’inté-
ressent que très peu, par contre il
Comment cela s’est-il passé,
avec P.O.L ?
Paul Otchakovsky-Laurens m’a
énigme, parce qu’on est
est vrai que, jusqu’à présent, je n’ai
écrit qu’en mouve-
ment, qu’en déplace-
contacté quelques mois après que
j’ai envoyé mon ma-
nuscrit à la maison
à l’intérieur d’elle»
ment, hors de chez
moi. Dehors, indépen-
d’édition. Nous nous
sommes vus deux fois. Entretien avec
HÉLÈNE BAMBERGER

damment de la dis- Il m’a annoncé sa dé-


tance parcourue (qu’il
s’agisse de faire le tour
de mon pâté d’im-
cision lors de notre se-
cond rendez-vous. Il
n’a pas suggéré de cor-
Suzanne Duval
meubles ou d’aller de rections.

A
l’autre cô té du Je garde un souvenir u début de auparavant, se prostituait. dans un état souvent pitoya-
monde) : je suis sou- fort de ces rencontres. l’Agente, le Elle estime, sans se plaindre, ble, pour des prix exorbitants
vent parti pour écrire. La dimen- Chacun de ses mots avait le juste premier ro- que les bénéfices, dans son que tout le monde trouve
sion physique, du travail, du poids, aucun n’était inutile. J’ai été man intrigant nouveau métier, sont plus normaux. Mais il y a aussi
voyage, est pour moi aussi une im- très marqué et touché par sa délica- de Suzanne Duval, Melody lents à rentrer, et plus incer- des adresses de charme. Et
plication du corps dans l’écriture. tesse et ses attentions, par sa vita- quitte son appartement vide. tains, malgré ses dons de né- Melody ne fait pas que tra-
Sur ce bateau, je me suis attaché à lité, par le cadeau que fut pour moi Elle a tout jeté, sauf ce qui gociatrice. Trouver un ap- vailler. Elle a une vie amicale
ce qui était mon quotidien, celui sa confiance, en choisissant de pu- tient dans son sac. Cette partement pour son amie pleine de fantaisie, et cultive
des gestes et de leur répétition, à blier ce texte, et par son intérêt ex- jeune femme qui parcourt d’enfance, le revendre quand pas mal de bons souvenirs.
décrire le paysage de containers, primé et son engagement envers Paris en tous sens est l’élé- celle-ci divorce, est une des Les mauvais, elle s’en débar-
d’échelles, de rouille, de nuages –à mon œuvre à venir en choisissant ment prometteur de Central tâches qui l’occupent. Cela rasse. Melody est parfaite-
l’absence de vagues –, à la succes- de me faire entrer dans sa maison Immobilier, dont la patronne nous permet d’entrevoir des ment originale sans esbroufe
sion des jours, à recueillir les mots d’édition. Je ne pouvais rêver n’est pas sans évoquer une logements à moitié occupés, aucune : on peut en dire
qui venaient ; quelque part, pour- meilleur éditeur. • mère maquerelle. Melody, ou à moitié débarrassés, autant du livre. Norma-
Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 43

FRANCIS TABOURET SUZANNE DUVAL


TRAVERSÉE L’AGENTE
P.O.L, 152 pp., 15 €. P.O.L, 256 pp., 17 €.

Immeuble parisien,
en 2015.
PHOTO ALBERT FACELLY

dont on n’avait jamais la clé. nombre de personnes, donc du mystère autour de les noms des rues et des bou-
Il a ajouté que Melody, l’hé- pas forcément représenta- l’héroïne? levards, ils apportent un élé-
roïne, était un être «très pas- tive) que la prostitution estu- Si mon héroïne est une ment de fixité dans une réalité
sionnant», une «énigme». diantine permet de combler énigme, c’est parce qu’on est où tout bouge tout le temps.
Puis il m’a demandé si j’étais non seulement un manque à l’intérieur d’elle, dans son Pourquoi ces trajets dans
prête à entendre des remar- financier, mais aussi un point de vue. Or il me semble Paris ?
ques. J’ai dit oui, mais je re- manque culturel. Les clients qu’on ne s’aperçoit jamais Je marche beaucoup, en al-
doutais ce qu’il allait me de- de ce type de prostituées clairement soi-même, de l’in- ternance avec de longues
mander. Mais quand il m’a étant souvent riches et culti- térieur. On est toujours im- stations assises. C’est un
dit, avec beaucoup de délica- vés, ils leur apportent une mergé dans une situation, on trait que j’ai voulu donner à
tesse et en citant quelques forme de valorisation que ne se voit pas en train d’agir, mon personnage, de même
exemples, que certains de leur cursus universitaire ne et on serait bien incapable de que sa manière un peu ra-
mes imparfaits étaient tota- leur donne pas forcément. Je décrire ses comportements pide de passer d’une pensée
lement déraisonnables, je me suis dit que cette pratique avec une narration bien cons- à une autre. On pourrait
n’ai pu que reconnaître qu’il invisible trahissait, d’une truite. La plupart du temps croire que tant de mouve-
avait raison. Juste avant de manière plus large, la diffi- tout reste irrésolu dans la vie, ment ressemble à une fuite,
fermer la maison avant les culté des femmes à croire en et c’est ce qui rend chaque à un évitement ; mais pour
congés de Noël, il m’a envoyé leur place légitime dans le instant unique et rare. Le seul moi au contraire c’est une
un mail pour me dire à quel monde des études et celui du élément de stabilité qui manière de creuser l’espace
point il était heureux de pu- travail. existe, et encore, ce sont les et de l’habiter.
blier l’Agente. Il avait relu Pourquoi avoir installé lieux. C’est pour ça que je cite Recueilli par Cl.D.
mon roman qu’il avait pour-
tant déjà confié au correcteur
Jean-Luc Mengus. Tout était
donc prêt pour les premières
épreuves, mais il m’a encore
signalé quelques approxima-
tions. De petites choses qui
trahissaient son attention
aiguë à la moindre fausse
note. Par exemple, je quali-
fiais un homme de 40 ans de
«jeune homme»; il avait noté
dans la marge: «N’est-ce pas SUR
un peu exagéré?» J’ai écrit, fi-
nalement : «quarante ans, VENEZ LE STAND LIBÉRATION

lienne, agrégée de lettres, crit à la maison d’édition j’ai


plutôt jeune».
Est-ce par les médias que
NOUS Hall 1 Stand G17
- pour découvrir la Bibliothèque idéale
Suzanne Duval publie des ar- eu l’impression d’écrire à vous avez entendu parler RETROUVER regroupant une centaine d’ouvrages
ticles scientifiques sur l’art quelqu’un que je connaissais de prostitution estudian- - pour les dédicaces des journalistes de
de la prose aux XVI e - déjà, mais pour qui j’étais une tine ? Libération,
XVIIIe siècles quand elle inconnue. C’était étrange. Oui, j’ai connu cette réalité Samedi 17 mars de 14h à 17h
n’écrit pas de fiction. Elle en- Paul Otchakovsky-Laurens sociale par un article du
seigne à l’université de Lau- m’a envoyé un mail trois Monde qui chiffrait à 12 % le SUR
sanne et re- jours plus tard pourcentage d’étudiant.e.s LA GRANDE SCÈNE
vient souvent à pour que je lui prostitué.e.s. Ce chiffre pour 3 rencontres de la rédaction de 16h à 17h
LAUSANNE PHOTO STUDIO

Paris, où elle envoie une ver- m’avait paru énorme. J’ensei-


autour du thème « Ecrire le monde »
est née, et qui sion PDF de gnais depuis un an à la Sor-
- De Tharir à Nuit Debout, de Taksim à
offre à l’Agente mon texte. Deux bonne, et j’ai réalisé à ce mo-
Occupied Wall Street, une révolution
son canevas. mois après, il ment-là la complexité du
citoyenne est-elle en marche ?
Comment m’a écrit : «J’ai public auquel je m’adressais,
Vendredi 16 mars
cela s’est-il lu deux fois leurs trajectoires très diver-
passé avec l’Agente. Mon ses et surtout la difficulté
- Inquiétante étrangeté,
P.O.L ? intérêt n’a pas dans laquelle se trouvaient Samedi 17 mars
J’ai envoyé le faibli, ma per- certain.e.s pour financer - Les écrivains face à l’histoire,
manuscrit de l’Agente à Galli- plexité non plus. J’aimerais leurs études. J’ai lu depuis un Dimanche 18 mars
mard, qui l’a refusé, et aux beaucoup vous rencontrer.» essai de sociologie consacré
éditions P.O.L, qui étaient J’ai retrouvé Paul Otchakovs- à cette question (Eva Clouet).
pour moi le lieu où mon texte ky-Laurens au mois de L’autrice avait rencontré une
avait le plus de chance de de- juin 2017, dans son bureau. Il douzaine d’étudiantes qui se
venir un livre. Et puis la sil- m’a dit qu’il «aimait beau- prostituaient. Elle insistait
houette de Paul Otchakovs- coup l’Agente», que c’était un sur le fait que leur pratique
ky-Laurens m’était familière, texte «remuant» et que l’une était invisible, avec les nou-
parce que je l’avais décou- des choses qu’il appréciait, velles possibilités de com-
verte dans un roman d’Em- c’était l’absence de psycholo- munication données par In-
manuel Carrère, Roman gie, la manière dont on assis- ternet. Il ressortait de son
russe. En déposant le manus- tait à des comportements enquête (réduite à un petit
44 u Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018

«Qu’il soit en vers ou en


POCHES prose, de forme fixe ou
libre, le poème est cet
objet qui se détache du
JEAN-MICHEL MAULPOIX corps inerte de la langue
LES 100 MOTS pour la montrer vivante.
DE LA POÉSIE La langue en lui se
Puf «Que sais-je ?», réverbère, se réfracte et
128 pp., 9 €. s’examine.»

Le fantôme du Mississippi
Une histoire d’appropriation
de personnalité, noyée de blues,
par le Britannique Hari Kunzru
Par PHILIPPE GARNIER

I
l serait préférable d’aborder le nou- Greenleaf dans Monsieur Ripley (Plein So- sont plutôt gratifiantes. Ce cinquième ro-
veau roman d’Hari Kunzru sans sa- leil au cinéma). Comme le livre de Patricia man est assez inattendu, mais finalement
voir qu’il concerne en partie le Highsmith, Larmes blanches (le titre an- pas tant que cela pour cet auteur passe-par-
country blues et un chanteur du Mis- glais n’a pas cet épatant tranchant) raconte tout, londonien transplanté à Brooklyn. Il
sissippi. Parce que l’on risque de glisser sur une appropriation de personnalité, mais est simplement un excellent écrivain et in-
le début du livre, qui est ce qu’il y a de plus pas du même type. Car si Seth et Carter venteur d’histoires.
exaltant, lorsque l’auteur parle du son : peuvent être perçus comme les ultimes ac-
«Guglielmo Marconi, l’inventeur de la ra- capareurs culturels quand ils inventent de Controverse. Larmes blanches a été sa-
dio, croyait que les ondes sonores ne mou- toutes pièces un blues de pénitencier et son lué par la plupart des critiques aux Etats-
raient jamais complètement, qu’elles persis- auteur (Charlie Shaw), Kunzru renverse la Unis, mais aussi accusé de malhonnêteté.
taient, de plus en plus faibles, masquées par tradition en faisant de son livre une his- On soupçonne bien sûr que l’auteur lit de-
le bruit quotidien du monde. Marconi pen- toire de fantôme dans laquelle le chanteur puis plus longtemps certains intellectuels
sait que s’il avait pu inventer un micro assez de gospel réoccupe sa chanson et prend qu’il n’écoute Blind Blake ou les Beale
puissant, il aurait pu entendre les sons des corps en remplissant littéralement celui du Street Sheiks. Mais ce n’est pas péché mor-
temps anciens. Le sermon sur la montagne, narrateur. tel: Kunzru est suffisamment habile pour
les pas des soldats romains défilant sur la Car le roman devient soudain autre chose donner le change et nous y faire croire. Il
Via Appia.» quand Seth rencontre un collectionneur sait que les disques fondent au soleil si on
Le narrateur, Seth, est une sorte de vais- acariâtre nommé Chester Bly, dont la misé- les laisse dans la voiture. Les objections
seau vide un peu fade dont le seul attrait rable existence tourne exclusivement viendraient plutôt des amateurs hard-core.
est de savoir goupiller du matos pour faire autour de sa collection de 78 tours de blues, Lorsqu’un livre comme celui de Marybeth
de l’enregistrement de rue diaboliquement une quarantaine de disques ultra-sélec- Hamilton (In Search of the Blues) peut ré-
bon, et de monter un studio qui le rend vite tionnés qu’il garde sous son lit dans une veiller le courroux d’un ancien producteur
indispensable pour les rappeurs de caisse. Bly, basé sur un collectionneur new- de Springsteen dans le New York Times,
New York. Mais c’est seulement lorsqu’il yorkais bien réel nommé James McCune c’est qu’il doit saccager méchamment les
fait la connaissance de Carter Wallace sur – misanthrope alcoolique et homosexuel plates-bandes. Et Kunzru a peut-être été
un campus qu’il peut s’épanouir ainsi. Les irréconcilié, retrouvé assassiné dans la cel- éclaboussé par la controverse.
deux amis se tournent vers le passé de fa- lule monacale qu’il occupait au YMCA de La théorie d’Hamilton est que le country
çon passionnée. «Quand ai-je perdu contact Brooklyn. McCune dans les années 50 fai- blues n’a jamais «existé» pour personne,
avec l’avenir ? Je me rappelle combien il sait partie de la «Blues Mafia», un groupe pas même les Noirs, ou qu’il représentait
m’avait semblé imminent, et excitant. Le de collectionneurs fanatiques qui remirent un marché très limité parmi celui des race
vieux monde se dissolvait, toute la crasse du le country blues dans le zeitgeist américain, records ; que ce que l’on appelle country
passé était lavée par la pluie numérique. si tant est qu’il l’ait jamais été. Contraire- blues n’existe que grâce aux musicologues
L’avenir était réfléchissant, métallique.» ment à la petite clique qui gravite à Man- et collectionneurs qui ont proprement
hattan autour de Bly dans le roman, ces construit un monde, dont les panthéons
Disques sous le lit. La première moitié hommes résidaient aux quatre coins du s’appelleraient Paramount, Vocalion ou
du roman concerne cette relation mentor- pays et n’étaient pas (tous) aussi sinistres Blue Bird. C’est une idée provocante qui
disciple, pauvre-riche, qui rappelle celle de que le dépeint Kunzru, ou même Terry Zwi- oublie évidemment, comme avec tout in-
Tom Ripley et de l’hédoniste héritier Dickie goff dans son film de 2001 Ghost World (le tello qui pond ses œufs dans quelque chose
triste personnage joué par Steve Buscemi de vital comme le rock ou le blues (baisse
est lui aussi inspiré de McCune). la tête Greil Marcus, t’auras l’air d’un cou-
0n est heureusement Chester Bly devient obsédé par Charlie reur), qu’au départ de tout ce blah-blah il
Shaw. Contrairement à Seth et Carter, il sait y a toujours un souffle, un homme ou une
plus chez David Lynch que Shaw est un chanteur bien réel qui a femme, un talent d’instrumentiste, qui
que dans une énième enregistré sur un obscur label texan. animent ces chants. On en finit toujours
La section centrale du livre est la plus se- par oublier la musique.
resucée de la lassante couée et la plus problématique ; le style Rien de tout ceci ne devrait nous priver du
histoire du mec au tourne au hoquet télégraphique. Mais on est
heureusement plus chez David Lynch (sur
plaisir qu’offre ce livre. Un détail : excep-
tion parmi les auteurs anglo-saxons, Kun-
carrefour qui vend son le Lost Highway, disons) que dans une zru se distingue en utilisant les tirets dans
énième resucée de la lassante histoire du ses dialogues. Pour une fois les fichus trucs
âme au diable pour mec au carrefour qui vend son âme au diable sur lesquels insistent les éditeurs français
pouvoir hanter le pour pouvoir hanter le monde avec ses re- auront leur pertinence, et aucun de leurs
montées de manche et glissando de guitare. nombreux inconvénients. •
monde avec ses Pour autant, le lecteur doit sacrément s’ac-
remontées de manche crocher durant ce passage ; il sera même
tenté d’abandonner en route, ce qui serait
HARI KUNZRU LARMES BLANCHES
Traduit de l’anglais par Marie-Hélène
et glissando de guitare. dommage parce que les dernières pages Dumas. Lattès, 375 pp., 21,50 €.
Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 45

«Elle n’a pas le temps de s’habituer à «La neige tombait. Par temps calme,
sa nudité entière, son corps d’homme elle faisait de l’air une masse solide,
nu, elle sent aussitôt l’énormité et la qui descendait doucement du ciel
rigidité du membre qu’il pousse entre JOHN WILLIAMS blanc-gris ; et parfois les vents divers
ses cuisses. Il force. Elle a mal. Elle dit BUTCHER’S CROSSING la fouettaient brutalement, la pous-
qu’elle est vierge, comme une dé- Traduit de l’anglais sant en tas épais tout autour de leur
ANNIE ERNAUX fense ou une explication. Elle crie. Il (Etats-Unis) abri, si bien que de l’extérieur on
MÉMOIRE DE FILLE la houspille : “J’aimerais mieux que tu par Jessica Shapiro. aurait dit qu’ils vivaient dans une
Folio, 166 pp., 6,60 €. jouisses plutôt que tu gueules.”» 10/18, 332 pp., 7,80 €. grotte creusée dans la neige.»

Comptes d’apothicaire amoureux


Mathieu Bermann organise la rencontre
d’une jeune avocate et d’un barman
mariniste, sur fond de Bataclan
et d’état d’urgence
Par VIRGINIE BLOCH-LAINÉ

E
légance, intelligence, et lumino- ce titre renvoie aussi bien à l’état d’exception Sur cet oubli, ou ce déni, s’est construite notre
sité. L’écriture de Mathieu Ber- justifié par l’attaque terroriste qu’à la vulné- relation.» Ce narrateur anonyme est un bon
mann est si précise et tenue, y rabilité d’un sujet amoureux. écrivain. Il s’amuse un jour à mettre bout à
compris lorsque son propos est bout les mots et les gestes de Maxence que
comique, que la page s’en trouve éclairée. Collage. Le greffier de cette rencontre du Louise lui a rapportés. Le collage tient en une
L’habileté est requise pour raconter une his- troisième type entre Maxence et Louise est un page: c’est un volontaire et remarquable pas-
toire d’amour entre une avocate, Louise, vi- ami écrivain de la jeune femme. Il ne manque tiche de Christine Angot • .
vant à Paris, et Maxence, un barman habitant pas d’humour lui non plus. Il est pour Louise
à La Courneuve et qui considère Marine un confident et parfois dort avec elle. «On a MATHIEU BERMANN
Le Pen comme la meilleure candidate à la couché ensemble?» lui demande-t-elle au len- UN ÉTAT D’URGENCE
présidentielle de 2017. demain de leur première nuit. «Euh… Non. P.O.L, 176 pp., 14 €.
La divergence de leurs opinions politiques
apparaît d’autant plus qu’ils font connais-
sance quelques jours avant la tuerie du Bata-
clan, qui délie les langues. Il fallait éviter les
clichés dans l’exposition de leurs différences

LE 15 MARS 2018
et c’est chose faite. Mathieu Bermann, trente-
naire comme ses personnages, restitue avec
finesse ce qui construit ses héros: pas de so-
ciologie au rabais mais de l’observation bien-
veillante. Louise ne roule pas sur l’or, elle a
CONFÉRENCE
grandi à Chantilly, s’y est embêtée et a fugué: DE PHILIPPE PORTIER
Louise n’est pas un roc. Elle est «de gauche»
comme tout le monde. Maxence, lui, n’aime
pas «les Arabes».

A un euro près. Mathieu Bermann n’ex- LES CONTROVERSES


CONTEMPORAINES
cuse ni n’explique ce racisme: à nous de voir.
Ce garçon est orphelin de père et déscolarisé
depuis la cinquième: il est né en Martinique,
mais est-il noir ou blanc? On se le demande. AUTOUR DE LA LAÏCITÉ
Il vit seul avec sa mère dans un appartement
«où rien ne provoque la fierté des occupants
ni l’admiration des invités». Il travaille dans
un bar d’hôtel, il est perdu, apathique, et dit
au sujet de son inclination politique : «Les
autres n’ont rien fait pour moi ni pour ma
mère.» Comment Louise découvre-t-elle son
univers impitoyable? Dans l’après-coup, car Pour ses 150 ans, découvrez le programme
sur le moment elle voit flou. Maxence par de conférences de l’EPHE
exemple est à un euro près: «Mais ce qui ap-
paraît à Louise comme étant avant tout d’un sur www.ephe.fr
autre temps relève davantage d’une autre réa-
lité sociale, où le manque d’argent n’est pas ex-
8

clusif à l’adolescence.»
01
I2

Un état d’urgence, second roman de Mathieu


68
18
OLIVIER FOULON. PLAINPICTURE

Bermann, est aussi un tableau des relations


sentimentales actuelles. On ne se doit rien et
les étreintes sont molles. Mais parfois, au dia- ANS
ble l’époque, le texte nous rappelle les cons-
tantes d’un cœur amoureux : Louise «passe
son temps à ne plus y croire, tout en ne ces-
sant, bien sûr, d’espérer. Mais on sait ce qu’est
l’espoir en amour: l’enfer». Ou encore: «Avec
humour, mais nul n’ignore ce que cache pareil www.lhistoire.fr

tact, Louise tient des comptes d’apothicaire,


autant dire d’amoureux.» Un état d’urgence:
46 u Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018

«Dans les années 1870


POCHES YURI SLEZKINE
et 1880, la révolte de la
jeunesse juive contre ses
LE SIÈCLE JUIF pères atteignit la Russie. Elle
Traduit de l’anglais allait finalement prendre la
(Etats-Unis) forme du marxisme, mais
par Marc Saint-Upéry. son premier avatar fut le
La Découverte poche, typique roman familial
500 pp., 13 €. freudien.»

LIBRAIRIE ÉPHÉMÈRE
Les neuf vies
du révolutionnaire
Blumkine
Par ROBERT LINHART Ecrivain et sociologue

C
urieusement la pre- (l’ambassadeur d’Allemagne auprès
mière phrase du livre des Soviets) tout en passant ses
de Christian Salmon, nuits au «café des poètes»… Puis, il
«Un jour, j’ai été bol- plonge dans la clandestinité. C’est
chevik», m’a évoqué le célèbre inci- la cinquième vie de Blumkine, une
pit de Marcel Proust: «Longtemps, vie de fugitif. Le voici errant à tra-
je me suis couché de bonne heure»… vers l’Ukraine, jusqu’à sa rencontre
A mesure que j’avançais dans ma avec le chef de l’Armée rouge, Léon
lecture, d’autres passages m’ont Trotski. Ainsi commença sa sixième
rappelé la Recherche. Par exemple vie. «Pendant la deuxième moitié de
lorsque l’auteur découvre une l’année 1919», Blumkine rejoint
vieille malle «à l’occasion d’un dé- l’équipe de conseillers du chef de
ménagement» où, écrit-il, son passé l’Armée rouge dans son train
bolchevique a refait surface. blindé.
Trente ans s’étaient écoulés et il ve- On rencontre des révolutionnaires
nait d’emménager dans une maison iraniens dont Mirza Kuchak Khan,
sur les bords de Marne. Il raconte que Salmon décrit comme «le pre-
comment il déballe sa bibliothèque, mier guérillero du XXe siècle, un Che
va de découverte en découverte en Guevara persan…» «Outre la théolo-
ouvrant une cantine pleine de li- gie arabe et islamique, il a étudié la
vres: Une ère inconnue commence, poésie perse classique, dont il
de Constantin Paoustovski, les An- connaissait de nombreux vers par
nées et les Hommes, d’Ilya Ehren- cœur…» Pendant la guerre de 1914-
bourg, le Zéro et l’Infini, d’Arthur 1918 Kuchak Khan mène la guérilla Iakov Blumkine (1898-1929). PHOTO DR
Koestler. Il feuillette un volume des contre les Britanniques, les Russes
Œuvres complètes de V.I. Lénine aux et le pouvoir corrompu de Téhéran. ques sont mis en fuite à l’aube : les Le Caire. Les décors majestueux se pirait de faits divers rapportés par
Editions sociales, surpris d’y trou- «Un épisode de cette guérilla est de- rouges qui s’étaient emparé de la succèdent de plateaux en plateaux: Blumkine, directement de la Lou-
ver du sable entre les pages: il avait venu légendaire», écrit Christian flotte de Dénikine sur le quartier gé- le désert de Gobi, le chemin de fer bianka (sinistre prison moscovite).
donc lu Lénine à la plage ! Salmon: les Cosaques veulent en fi- néral des troupes britanniques dé- de Mandchourie, les bas–fonds de Ici, les hommes mangeaient une
nir; ils montent une expédition de clenchent une panique telle que les Shanghai, les routes enneigées du variété d’argile, là ils dévoraient
Ecole de la rue. L’un des plus 500 hommes lourdement armés officiers prennent la fuite en sous- Tibet. Blumkine publie un livre sur l’herbe auparavant réservée aux
beaux passages du livre, qui n’en contre une soixantaine de guérille- vêtements. Un épisode haletant: le Dzerjinski (le fondateur de la chameaux. Les glands passaient
manque pas, est celui où Christian ros, lesquels «se déplacent dans la train blindé, véritable village et hô- Tchéka dont il avait fait partie) et pour des produits de luxe. On fai-
Salmon évoque les «neuf vies» de forêt comme des poissons dans tel ambulant, «train de propagande collabore à l’édition des écrits mili- sait des gâteaux avec des feuilles de
son héros: «La mort n’a pas voulu de l’eau»: ils attirent les Cosaques dans et unité de combat», avec des wa- taires de Trotski. tilleul, etc.
moi», ajoutant théâtral : «Chaque un guet-apens. Les Cosaques sont gons de mitrailleuses (les seuls wa- On suit le tragique destin d’Isadora
juif a neuf vies. Tant que je ne les décimés. Véritable roman de cape gons blindés avec les deux locomo- Gamineries. La description du Duncan, sa rencontre avec Esse-
aurai pas vécues…inutile d’essayer et d’épée, le livre de Salmon multi- tives). A la fin de la guerre, train du Komintern à destination de nine, leurs amours tumultueuses, sa
de me tuer !» La première vie de plie les épisodes de batailles specta- Blumkine est chargé par Trotski Bakou, où devait se tenir le Congrès mort spectaculaire, étranglée par
Blumkine : son enfance à Odessa, culaires, voire rocambolesques. (mais peut-être l’idée vient-elle de des peuples d’Orient donne l’occa- son écharpe prise dans les roues
entre l’exclusion des juifs de Russie Christian Salmon raconte la nais- lui) d’organiser une exposition à la sion d’un catalogue à la Prévert : d’une voiture lancée à toute vitesse
et la misère de sa famille, marquée sance de la Tchéka, créée en dé- gloire du train… vers Bakou convergeaient 157 Ar- sur la Côte d’Azur française.
par les pogroms de 1905 et la mort cembre 1917, organisme au sein du- Après deux années de guerre, on méniens, 235 Turcs et 192 Persans. Le livre se termine par le récit pa-
de son père l’année de ses 6 ans. La quel Blumkine (alors âgé de 17 ans!) manquait de tout. Le poète Andréi Et plus loin : «Les sténographes du thétique des velléités de fuite de
seconde vie, c’est l’école de la rue. est chargé du contre-espionnage al- Biély avait donné une définition de Congrès comptèrent 3 Coréens, Blumkine qui s’achèvent par son ar-
La troisième vie, c’est la guerre, la lemand. C’est une totale improvisa- l’époque: «La victoire du matéria- 14 Indiens et 8 Chinois, une quin- restation à la suite d’une rocambo-
rencontre avec «Mike le Jap» qui tion et un amateurisme surprenant. lisme en Russie avait entraîné la dis- zaine d’Ouzbeks, 35 Turcomans, lesque poursuite en taxi. Il est exé-
inspirera à Isaac Babel le person- Remarquable aussi la description parition complète de la matière dans 8 Kurdes, 82 Tchétchènes et 41 Israé- cuté peu après, il a alors 29 ans… Fin
nage de Benia Krik, le roi des ban- du train blindé qui fonce à travers ce pays.» «Le cannibalisme et la né- lites, 7 Avares, 2 Tékiens, 9 Khabar- de Blumkine, fin du livre. «Les neuf
dits d’Odessa. Il découvre les grou- la plaine russe : fraîchement peint crophagie prennent des dimensions dis», etc., etc. vies de Blumkine tiennent dans une
pes d’autodéfense juifs, la poésie et de rouge et aux parois recouvertes de masse écrivait la Pravda»… De- Il ne faut pas oublier le très jeune clé USB comme les cendres dans une
la guerre. C’est l’apprentissage de la de fresques géantes représentant puis le début de l’hiver, le typhus a âge des révolutionnaires de 1917. urne», écrit Salmon. •
violence et du courage. La qua- les épisodes de la révolution russe. frappé un million et demi d’indivi- Après avoir narré quelques gamine-
trième vie commence avec la révo- La récupération de la flotte de Déni- dus. Blumkine saute de ville en ries, Christian Salmon raconte CHRISTIAN SALMON
lution d’Octobre: le jeune tchékiste kine par les bolcheviks : véritable ville: Oulan-Bator, New Delhi, Shan- comment Mariengof, pour son ro- LE PROJET BLUMKINE
prépare l’attentat contre Mirbach épisode romanesque; les Britanni- ghai, Lassa, Jaffa, Jérusalem, man en chantier les Cyniques, s’ins- La Découverte, 277 pp., 19 €.
Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 47

«Quand je songe à une guerre éven- «Résumons l’aventure asiatique des


tuelle, il se mêle, je l’avoue, à l’effroi et à hominoïdes. C’est parmi les kenyapithè-
l’horreur que me cause une pareille ques au sens large sortis d’Afrique que
SIMONE WEIL perspective, une pensée quelque peu l’on observe la diversification des siva-
CONTRE LE réconfortante. C’est qu’une guerre euro- PASCAL PICQ pithèques qui, à leur tour, donnent les
COLONIALISME péenne pourrait servir de signal à PREMIERS HOMMES orangs-outans et les gigantopithèques.
Préface de Valérie la grande revanche des peuples Flammarion A leurs côtés vivent les pliopithèques,
Girard, Rivages poche, coloniaux pour punir notre insouciance, «Champs histoire», dont les relations avec les gibbons et les
112 pp., 6,50 €. notre indifférence et notre cruauté.» 344 pp., 10 €. siamangs restent incertaines.»

PHILOSOPHIE malveillante». Parfois, la psy-


chanalyse vient au secours
rée des livres, en même
temps que d’une vision mal-
viens» de Perec mais elle pro-
gresse à sa façon, elle ne les Mort de
Jacques
CHARLOTTE CASIRAGHI de la philosophie. C’est le cas larméenne et quelque peu imite pas. L’auteure présente
ROBERT MAGGIORI pour venir à bout de la haine: élitiste que Coluche avait ainsi les us et coutumes de sa
ARCHIPEL DES PASSIONS «Jacques Lacan a assurément épinglée avec son célèbre : famille d’origine polonaise.
Seuil, 332 pp., 20 €. raison de ne pas classer la
haine dans les “passions de
«Amis de la poésie, bonsoir!»
Ce volume est la preuve fla-
Elle dessine certaines scènes
en noir et blanc. Son grand-
Gernet
l’âme” (l’émotion, l’ennui, la grante que la poésie ne se père Simon était mineur dans Le sinologue français est
tristesse, la mauvaise hu- dissimule pas seulement le Nord et son grand-père mort à Vannes le 3 mars, à
meur, l’angoisse même) et de dans les cénacles et qu’elle maternel, Jean, résistant. 96 ans. Il était né à Alger en
l’inscrire, avec l’amour et occupe une place impor- Dans sa famille on aimait la décembre 1921. De 1975
l’ignorance, dans les “pas- tante. De l’Ancien Régime chasse. Sa mère travaillait ser l’une que l’autre. Il est à 1992, il avait été profes-
sions de l’être”, les premières jusqu’aux écritures numéri- amoureux de Teresa, de seur au Collège de France
résultant des effets de l’Autre ques, du slam au rap, ce vo- sept ans son aînée, mais (chaire d’histoire sociale et
symbolique sur le sujet, les se- lume en explore toutes ses elle le tient à distance : intellectuelle de la Chine).
condes étant constitutives du manifestations. A commen- éternelle et navrante dis- Il était l’auteur de nom-
sujet dans son être même, en cer par le journal, la publi- symétrie des sentiments. breux ouvrages sur le
tant qu’il “se passionne”, y cité, la chanson, à poursuivre Nino a beau être jeune, il bouddhisme, la philoso-
Ils se sont rencontrés au ly- compris en voulant sa mort, par le cinéma, la radio, la té- revisite son bref passé. Il phie et la civilisation chi-
cée de Fontainebleau. L’une dans sa relation à l’Autre.» lévision ou les murs des ci- se souvient par exemple noises. Son ouvrage le plus
était l’élève de l’autre, profes- Cl.D. tés. Les nombreux collabora- des filles avec lesquelles il connu est une somme,
seur de philosophie (et jour- teurs de ce collectif révèlent a partagé un repas, qui lui le Monde chinois, paru
naliste à Libération). Par la ESSAI un XXe siècle qui, loin d’ap- plaisaient et qui «tour- en 1972 et depuis constam-
suite, elle-même a étudié paraître réfractaire, est réel- mentaient des miettes de ment réédité et complété.
cette discipline. Ensemble, COLLECTIF lement traversé par une cul- dans un hôpital psychiatri- pain ou des coins de ser-
ils ont créé les Rencontres LA POÉSIE DÉLIVRÉE ture vivante de la poésie. que et son père avait un droit viettes» en guise de con-

Soirée
philosophiques de Monaco, Stéphane Hirschi, Corinne Isidore Ducasse l’avait dit : de bouilleur de cru. Ils versation. Paolo Di Paolo,
qu’elle préside. Leur dialogue Legoy, Serge Linarès, «La poésie doit être faite par avaient construit une im- italien et trentenaire,

Roubaud
incessant, au fil des ans, a Alexandra Saemmer, Alain tous.» J.-D.W. mense station d’épuration écrivain reconnu et ré-
abouti à ce «traité» des pas- Vaillant (sous la direction pour eux et les 54 000 habi- compensé, admirateur de
sions qui nous agitent, nous de). Presse universitaires de ROMANS tants de leur agglomération, Nanni Moretti, écrit avec
retiennent et nous relient Paris Nanterre, 569 pp., 25 €. dont nous ignorons le nom. Presque une histoire Le nouveau livre de Jac-
aux autres. Ils ont préféré le GÉRALDINE KOSIAK Voilà pour le particulier. Et d’amour le portrait d’un ques Roubaud commence
mot «archipel» au mot «laby- CHEZ NOUS pour l’universel: «Chez nous, garçon fébrile et conqué- ainsi : «Sorti de l’hôpital sur
rinthe», comme ils l’expli- Grasset, 96 pp., 10 €. RTL ne nous a jamais rant. Le titre du roman le coup de Noël 2016, béné-
quent dans un dialogue final. appelés.» V.B.-L. s’explique aussi par ficiant de peut-être quel-
Pour le reste, le livre mêle «Chez nous, il y avait les per- l’inachèvement d’un ques mois avant d’y revenir,
leurs deux voix jusqu’à n’en sonnes qui critiquaient et les PAOLO DI PAOLO homme à peine sorti de je décidai de m’essayer à
faire qu’une. Une quaran- gens qui ne disaient rien.» PRESQUE UNE HISTOIRE l’adolescence. Dans un l’autobiographie.
taine d’entrées sur les no- Chez elle ça se passait comme D’AMOUR beau passage de prose A mon âge (quatre-vingt-
tions diverses et souvent ça, mais c’est un peu pareil Traduit de l’italien poétique, Nino s’ima- quatre ans), et dans mon
inattendues – de l’amour à chez nous ou chez vous. An- par Bruno Temperini. gine déclarant à Teresa : état (plutôt précaire), il
l’ennui, de la gentillesse à cienne élève de l’école des Belfond, 192 pp., 19 €. «J’aime, chez toi, ta façon était temps.» Roubaud pré-
l’arrogance– sont réparties beaux-arts de Lyon, Géral- d’être adulte.» Cepen- sente Peut-être ou la Nuit
en trois ensembles: «L’inten- Ce livre n’a rien à voir avec la dine Kosiak, 49 ans, ouvre Nino, 20 ans, souhaite vivre dant, «Est-ce que si nous de dimanche (brouillon
tion bienveillante», «L’inten- Reine des neiges, si ce n’est chacun de ses souvenirs par une histoire d’amour et deve- étions nus et transparents de prose) (Seuil) à la Maison
sité des émotions et des af- que la poésie «délivrée», c’est cette formule, «Chez nous». nir comédien, deux ambi- […] tout serait plus fa- de la poésie mardi
fects», et enfin «La tension quand même la poésie libé- La liste évoque les «Je me sou- tions aussi délicates à réali- cile ?» V.B.-L. à 19 heures.

ÉVOLUTION TITRE AUTEUR ÉDITEUR SORTIE VENTES Rendez-


VENTES 1
2
(0)
(2)
La Disparition de Stéphanie Mailer
Couleurs de l’incendie
Joël Dicker
Pierre Lemaitre
Fallois
Albin Michel
07/03/2018
03/01/2018
100
48 vous
3 (3) Entrez dans la danse Jean Teulé Julliard 01/02/2018 44
4 (4) L’Amie prodigieuse t.4. L’enfant perdue Elena Ferrante Gallimard 18/01/2018 37 Audren signe la Petite épo-
5 (270) Sentinelle de la pluie Tatiana de Rosnay Héloïse d’Ormesson 01/03/2018 34 pée des pions (MeMo) et
6 (1) Enfin le royaume François Cheng Gallimard 08/02/2018 25 ses albums de l’Ecole des
Classement datalib 7 (7) Les Loyautés Delphine de Vigan Lattès 03/01/2018 24 loisirs et d’Albin Michel ce
des meilleures ventes 8 (27) Mémoires. Fils de la nation Jean-Marie Le Pen Muller 28/02/2018 23 samedi à 17 heures à Atout
de livres (semaine 9 (11) Les Rêveurs Isabelle Carré Grasset 10/01/2018 20 livre (203 bis avenue Dau-
du 02 au 08/03/2018) 10 (8) Les Joies d’en bas Stokken et Brochmann Actes Sud 03/01/2018 18 mesnil, 75012). Rencontre
avec James Q. Whitman
autour du Modèle améri-
Pas envie cette semaine de commenter le tableau des ses mémoires entre Delphine de Vigan et Isabelle Carré. Source : Datalib et l’Adelc, d’après un cain d’Hitler (Armand Co-
panel de 253 librairies indépendantes
meilleures ventes de livres dans les 253 librairies indépen- Qui aurait jamais pensé qu’un jour les éditions Muller, diri- de premier niveau. Classement des lin) mardi à 18 h 30 à Com-
dantes parmi les meilleures que compte la France. Vous gées par Guillaume de Thieulloy, patron de l’Observatoire nouveautés relevé (hors poche, scolaire, pagnie (58, rue des Ecoles,
avez Joël Dicker qui arrive directement à la première place, de la christianophobie, auraient cette visibilité? guides, jeux, etc.) sur un total de 75005). Sven Hansen-Løve
90 369 titres. Entre parenthèses : le rang
loin devant Pierre Lemaitre, avec un titre qui ressemble à Vous avez enfin l’ascension de Sentinelle de la pluie, le tenu par le livre la semaine précédente. présente Un emploi sur
celui de son premier roman. Joël Dicker, Harry Quebert et nouveau Tatiana de Rosnay. On n’a pas d’avis, juste une En gras : les ventes du livre rapportées, mesure (Seuil) mardi à
en base 100, à celles du leader.
maintenant Stéphanie Mailer, tous ces patronymes riment info d’ordre météorologique. La chronique de Valérie 19 heures à la librairie Mi-
Exemple: les ventes de Couleurs de
avec best-seller, c’est malin. Vous avez Jean-Marie Le Pen Trierweiler dans Paris Match s’intitule «Quand la vérité l’incendie représentent 48 % de celles chèle Ignazi (17, rue de
qui cartonne, qui gagne une vingtaine de places et hisse déborde». Cl.D. de la Disparion de Stéphanie Mailer. Jouy, 75004).
48 u Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018

COMMENT ÇA S’ÉCRIT
Sherlock Sollers
et la psychanalyste

Par MATHIEU LINDON

I
l y a souvent chez Philippe Sol- deux aventuriers de la vérité vraie»,
lers, quand il évoque le monde sont les instruments romanesques de
ou la vie – c’est-à-dire la réa- Sollers. «Je pense à l’extrême solitude
lité ? – une sorte d’atterrement de Freud, de Lacan, de Nora, à la bou-
amusé. Dans Centre, qui est au début leversante solitude de Dieu lui-même.»
du roman le centre du tourbillon pour Voilà qu’il n’y a pas de quoi rire,
devenir à la fin celui du cercle, on lit même quand c’est drôle. Voilà que
par exemple «Qui tue un être humain l’hostilité à la psychanalyse est «nor-
tue l’humanité tout entière», phrase male» puisque celle-ci va perpétuelle- Philippe Delerm, en mars 2017, à Paris. PHOTO JEAN-MARC ZAORSKI. RAPHO.GAMMA
qui aurait une connotation solennelle ment à contre-courant. «Vous compre-
si elle n’était suivie de : «A voir ce nez de mieux en mieux pourquoi tous
qu’elle est devenue, c’est parfois ten-
tant.» Quelques lignes plus loin: «Ce
les régimes totalitaires ont interdit et
réprimé la psychanalyse, et conti- POURQUOI ÇA MARCHE
philosophe pérore sur la décadence ? nuent de le faire, y compris dans la fal-
Vous lui prouvez la Renaissance, d’une
rafale de Kalachnikov.» Et, à la fin du
livre, quand il s’avère que ce qu’on
sification de l’hypermarché mondial.
Science juive, bourgeoise, réaction-
naire, athée, pornographique, inutile
Delerm au septième fiel
prenait pour une «apocalypse» peut
tout aussi bien se contenter d’être une
«mutation», la modernité n’est pas
et nuisible, puisque vous avez la pilule
et le sourire bienveillant du dalaï-
lama.» «L’analyse est l’absolu con-
L’écrivain normand à l’affût
une menace: «La réalité me rattrape,
le désir m’emporte. La réalité est une
passion triste, le désir un réel joyeux.»
traire du “être ensemble”, seriné par
la propagande sociale. “Restons unis”,
clame la névrose sur fond d’attentats.
de la comédie humaine
Il faut voir ce qu’on peut en faire, de la “Tirez-vous de là”, répond le silence.»
réalité. «Depuis l’enfance, vous êtes en «Malgré tous ses dévoiements et ses
état d’urgence. Votre vie va finir dans atermoiements, la psychanalyse reste Par EMMANUÈLE PEYRET
l’heure qui suit, et vous avez décidé un scandale possible dans un monde

E
d’être en alerte maximale comme un où plus rien ne peut faire scandale.» t tu as du temps à trop les trains?», le «ET» vicelard 3 ET vous avez lu
animal.» Mais elle se fait ancienne, Pourquoi ne pas considérer Cinq Psy- perdre ? Et tu as en- signifiant donc ouh la la, ça la Recherche ?
l’enfance (Sollers est né en 1936, «un chanalyses comme «un roman de gé- vie de lire quelques craint. Bon. L’idée est évidem- Parce que sinon ça va être chaud
homme de 80 ans, c’est calculable, nie»? Comment ne pas romancer les méchancetés grin- ment épatante, regarder vivre les comme une jeune fille en fleurs.
a vécu 42 millions de minutes, choses à sa manière : «des nappes cheuses mâtinées de fausses congénères et se foutre genti- Déjà que c’est pas très clair de
700 800 heures, et son cœur a battu d’oubli vivent à vos dépens»? «Tout in- douceurs nunuches? Et tu sou- ment de leur gueule. Mais quoi on parle, à part que c’est la
43 milliards et 200 millions de fois… dique qu’il [Freud, ndlr] a quitté sans haites te taper 159 pages de say- comme c’était vachement mieux Comédie humaine, mais voilà
Ce n’est pas mal et il peut encore faire regret l’océan de la connerie humaine, nètes à la fois peu bienveillantes avant que dans ce monde où le qu’en sus on a du Marcel dès la
usage»): «J’ose l’avouer: je vis chaque transformée aujourd’hui en télé-irréa- sur nos contemporains et le fric est roi, ça donne : «A une page 8, donné comme L’Auteur
minute comme une préparation à être lité.» Loin de cette euthanasie, Sollers monde tel qu’il va et d’expres- époque où il pouvait y avoir en- de la Recherche, parce qu’on est
savouré par le néant. Il m’attend, il sa- voit de son côté le suicide comme «un sions qui datent déjà velu, genre core une vraie curiosité», voire, entre nous. Puis Proust saison 2
live, je suis sa proie préférée, je lui dois acte d’espoir», pondéré (ou accentué) «je reviens vers vous», le fameux tiens-toi bien à ta première gor- avec l’affaire de la madeleine
tout, même si rien n’est tout.» immédiatement par la phrase : «J’ai «juste» ou le «je dis ça ? je dis gée de bière, «une sollicitude trempée, puis avec Céleste, épi-
A propos des femmes, des gays, de la plusieurs fois été tenté par cette fausse rien» qui ont l’air d’arriver à l’ins- expectante», a contrario, sode de sagesse populaire mêlée
théorie du genre, Sollers n’est ni dans espérance.» tant en Normandie? Alors bien- «aujourd’hui», dans le De- à la mélancolie des grands ner-
le discours dominant ni dans le dis- «Freud est venu, il a écouté, il a vu, il venue dans le dernier Philippe lermland, on n’est plus dans la veux sur «celui qui l’a fait ne
cours dominé. Il y a aussi ce prêtre pé- a compris et il a écrit.» C’est d’une cer- Delerm, qui y vit, et vient de sor- sollicitude, mais dans le «juste» nous l’a pas vendu» (le temps,
dophile qui redoute de passer à l’acte: taine façon ce dernier point qui tir un Et vous avez eu beau pervers. Genre, ces commer- t’es ailleurs ou quoi ?). Et sai-
«Il considère tous les adultes comme frappe le plus Sollers, parce que c’est temps?, dans lequel, je cite son çants qui «se sont permis» de ra- son 3 avec habile référence via
des enfants ratés, et, en général, il n’a celui qui l’intéresse le plus. Il y a dans éditeur, «à la ville comme au vil- jouter un peu de crevettes, un Noiret dans le Vieux Fusil avec
pas tort.» Mais en particulier? Car ce Centre une part d’auto-bibliographie. lage, Philippe Delerm écoute et chiffon à lunettes, un petit en le chien de Romy qu’il appelle
prêtre est un des clients de Nora. «Mes romans sont des liaisons de rai- regarde la comédie humaine, plus, quoi: pas simplement un affectueusement «le chien» (oui,
«Nora, 40 ans, est psychanalyste. Son sonnements. J’entends des voix, je les pour glaner toutes ces petites geste commercial classique, non, ça fait 2 pages). Et le chien,
amant, un romancier français contro- transcris, ma voix est mêlée à elles.» phrases faussement ordinaires, et c’est obséquieux. Et l’auteur de comme le savent tous les vieufu-
versé peu nobélisable, s’intéresse de Shakespeare, Othello et Shylock, les révéler ce qu’elles cachent de per- râler, oh dis donc ça va bien je sihophiles, il s’appelle comment
près à Freud et à Lacan», est-il écrit Philistins de la Bible, Heidegger et fidie ou d’hypocrisie», avec rap- suis un client, pas ton Dieu. Moi en vrai? Oui, Marcel. Comme dit
par l’auteur en quatrième de couver- Rimbaud, Baudelaire et Dante, Lu- pel à La Bruyère soi-même. le commerçant qui fait un geste, l’ami Clément, «tu ferais mieux
ture. La psychanalyse est le centre de crèce et Kafka : ils sont nombreux à Dieu sait qu’on aime la mé- ça me gêne pas, voyez. Mais je de lire Proust, il cite jamais
Centre. traverser Centre, à être repris et utili- chanceté, mais là comment dois être simplette. Delerm». •
«Sherlock Freud» et «Sherlock Lacan», sés par Sollers à l’égal des Grecs et des dire, on se paume dans les mul-
«un juif athée, un catholique baroque, Latins, Homère et Virgile, par Sollers tiples affaires de souvenirs 2 ET qui c’est qu’on
né Philippe Joyaux qui «préfère le d’enfance mêlés aux cyclistes épingle alors ?
grec» «mais enfin, mon nom d’écrivain urbains qui sont vraiment arro- Tout le monde : l’attitude des
«J’ose l’avouer: je vis est latin». Il y a trop de gens qui sem- gants hein, et la duchesse footeux, la grand-mère ravie de
chaque minute blent «naufragés de naissance», heu-
reusement que les artistes sont là.
de Kent au milieu de tout ça,
avec en sus l’été 98. Dommage,
vous regarder, la phrase déta-
chée du contexte de la fille sur le
comme une «Mais oui, avec Nora, malgré la dévas- parce que les titres des saynètes trottoir qui braille «est-ce que je
tation générale, je crois plus que ja- sont souvent alléchants. décrète que j’ai le droit de me
préparation à être mais aux progrès de l’esprit humain.» faire plaisir ?», les phrases «je
savouré par le néant. «Et là [au centre, ndlr], d’un coup, le 1 ET de quoi ça parle préfère Gand à Bruges». Bref, les
monde nouveau se déploie» est la der- donc ? portraits seraient assez bien vus,
Il m’attend, il salive, nière phrase du roman. • Le «ET» est épinglé, avec jus- mais est-ce qu’on n’est pas déjà
je suis sa proie PHILIPPE SOLLERS CENTRE
tesse, de ces petites phrases per-
fides, «Et ce n’est pas trop touris-
au courant des faux culs qui li-
sent en douce Voici chez le mer-
PHILIPPE DELERM
ET VOUS AVEZ EU BEAU
préférée.» Gallimard, 116 pp., 12,50 €. tique?», «Et vous n’entendez pas lan? Vaut-ce un livre? TEMPS ? Le Seuil 159 pp., 15 €.
Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 49

À LA TÉLÉ CE SAMEDI CARNET D’ÉCHECS Par PIERRE


GRAVAGNA

www.liberation.fr n Le légendaire open de Cappelle-la-Grande ne peut pas


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Alain de Boissieu
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Jeunesse. Bart se fait avoir. La Téléfilm. Avec Angie Harmon, Rédacteurs en chef meilleurs championnats
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(édition), mondiaux. •
20h50. Chasing ice. 22h10. Les Simpson. tion criminelle. Téléfilm. Christophe Boulard Les noirs, tenus par Bauer à Cappelle, jouent et gagnent.
Documentaire. Climat en péril : (technique),
la preuve par l’image. NRJ12 NUMÉRO 23 Sabrina Champenois Solution de la semaine dernière : Fxh6 et les noirs n’ont pas de défense.
22h00. La fonte des glaces 20h55. The big bang theory. 20h55. Armée, à l’école de (société),
sous haute surveillance. Série. Les zones d’intimité. l’engagement. Magazine. Les Guillaume Launay (web)

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Documentaire. 22h55. Le comic-con de situation. soldats face à la montagne. Directeur artistique
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Documentaire.
Un toit pour Rajesh. Réajuste-
ments amoureux. 22h35. The
big bang theory. Série.
Les combattants de la jungle.
22h55. Vocation pompier.
Nicolas Valoteau

Rédacteurs en chef
ĥ
  ("²5"/
GORON
(030/
M6 LCP adjoints
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21h00. Hawaii 5-0. Série. 20h30. Livres & vous.... Lionel Charrier (photo), 1 2 3 4 5 6 7 8 9 HORIZONTALEMENT
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III
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Urgences psychiatriques de graphe. Film. 22h50. Légion Documentaire. 22h30. La journal ne saurait être 6 2 3 7 9 1 8 4 5 3 9 1 4 5 8 2 7 6

Lyon : voyage au cœur de la étrangère : de l’engagement prise du pouvoir par Vladimir engagée en cas de non- 2 3 7 4 6 8 1 5 9 7 1 9 8 4 3 5 6 2

restitution de documents. 5 8 9 1 7 2 3 6 4 5 2 4 6 1 9 7 3 8
folie. au combat. Documentaire. Poutine. Documentaire. Pour joindre un journaliste
4 1 6 9 5 3 2 7 8 6 3 8 5 2 7 4 9 1
7 5 2 3 8 9 4 1 6 8 7 5 2 6 4 9 1 3
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50 u Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018

En forme d’anneau, «l’Oval» de la Benesse House de Noashima a été conçu autour d’un miroir d’eau. PHOTO FRANÇOIS FONTAINE. VU

Japon
Par vaste complexe muséal niché au mi-
CHRISTOPHE ALIX lieu d’une nature à la douceur médi-
Envoyé spécial à Naoshima terranéenne. Avec ses pelouses par-
et Teshima semées des sculptures difformes
de Niki de Saint Phalle, sa plage au

R Archi pôle
ien ne prédestinait centre de laquelle trône sur un pon-
la p etite î le de ton une citrouille géante jaune à
Naoshima, dans la pois noirs de la coloriste japonaise

culturel
mer intérieure japo- Yayoi Kusama –l’emblème de l’île–,
naise de Seto, à devenir un sanc- le lieu a des allures de parc balnéaire
tuaire de renommée mondiale pour pop art. Juchée sur une colline, la
amateurs d’architecture et d’art Benesse House (1992) est à la fois le
contemporain. Longtemps dédié à plus grand musée de Naoshima
l’exploitation de salines et à une
pêche côtière aujourd’hui mori-
Naoshima, Teshima… abritant une collection autour de
l’art américain d’après-guerre et un
bonde, ce bout de terre vallonné à la Ces îles en plein déclin ont hôtel de luxe de huit chambres agré-
population vieillissante (3000 ha- mentées d’œuvres de Josef Albers,
bitants) semblait promis à un inexo- su se renouveler grâce à des Sol LeWitt ou encore Christo.
rable déclin. Mais il arrive que des
rencontres viennent bouleverser la
expositions d’œuvres Minimaliste et camouflé dans la vé-
gétation, cet ensemble également
destinée. Celle entre Soichiro Fuku-
take, homme d’affaires et grand
contemporaines, souvent tout signé Tadao Ando s’insère parfaite-
ment dans le paysage dans lequel
collectionneur natif de la région, et en sobriété et zénitude, qui se fond la minéralité du béton, son
un maire inspiré a ainsi donné vie
à partir des années 90 à un projet attirent 400 000 visiteurs matériau fétiche. Une tentative
«d’architecture invisible», explique
aussi fou que visionnaire : faire
de Naoshima puis d’autres îles voi-
chaque année. cet autodidacte natif d’Osaka qui a
orienté les bâtiments de manière à
sines des lieux d’expositions perma- pouvoir contempler le coucher du
nentes où l’art s’épanouit en liberté. contemporain. Le visiteur déam- qui fut le cabinet d’un dentiste re- soleil sur la mer. Les privilégiés
Un mariage zen de la création et de bule dans des ruelles étroites à la re- décoré dans un patchwork foutra- dormant sur place empruntent un
la géographie qui attire plus cherche des six créations du «Art que, le Japonais Shinro Ohtake a funiculaire qui les emmène dans
de 400 000 visiteurs par an. Par- House Project», qui jouent du logé une statue de la Liberté de plu- leur retraite de «l’Oval». En forme
cours guidé dans l’archipel nippon contraste entre la simplicité de l’ha- sieurs mètres de haut. d’anneau, cette structure en sur-
du land art. bitat traditionnel et la sophistica- Un peu plus loin, l’Ando Museum plomb du musée qui donne accès
tion des œuvres. retrace vingt ans de constructions aux chambres a été conçue autour
1 Maisons de pêcheurs Dans le temple Minamidera, l’ar- sur l’île du dieu vivant de l’architec- d’un miroir d’eau dans lequel se re-
artistiques tiste américain James Turrell nous ture nippone, Tadao Ando, en fai- flète la lumière changeante du jour.
A Honmura, hameau de pêcheurs plonge dans une salle sans lumière sant dialoguer bois et béton dans Pour l’ascète qu’est Tadao Ando,
dépeuplé dans l’est de l’île, les mai- et silencieuse avant que nos yeux des jeux de volumes virtuoses. Une «l’architecture est aussi affaire de
sons en bois séculaires – minka – ne s’habituent à l’obscurité et que, flânerie villageoise entre passé et spiritualité».
aux lourds toits de tuiles grises comme par magie, un rectangle modernité en guise de mise en
transportent le visiteur dans le Ja- légèrement luminescent se maté- bouche. 3 Lumière naturelle
pon d’un autre siècle. Désertées, rialise. Sa création en trompe-l’œil, sous terre
elles ont été rénovées avec l’aide de Backside of the Moon, n’est en réa- 2 Musée-hôtel camouflé Encore un brin de marche et l’on ar-
la fondation Benesse afin d’ac- lité qu’une simple ouverture sur le A trois kilomètres au sud, à rive au Chichu Art Museum (2004),
cueillir des installations d’art jour dans la paroi de béton. Dans ce pied, à vélo ou en bus, on aborde un un autre musée, cette fois-ci souter- La Citrouille de Yayoi Kusama
Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 51

rain, totalement invisible de l’exté- curvé par de minuscules orifices.


rieur. Après avoir traversé un jardin Elle forme des petits serpentins qui

VOYAGES/
inspiré de celui de Monet à Giverny, s’assemblent de manière aléatoire
on pénètre dans un dans un éternel recommen-
labyrinthe aux RUSSIE cement. Une paren-
allures de bloc- thèse poétique que
khaus unique- l’on retrouve égale-
ment éclairé par HOKKAIDO ment en allant
CORÉE
des puits appor- DU NORD JAPON écouter dans une
tant la lumière du CORÉE HONSHU demeure en bois
jour. Une expé- DU SUD Tokyo les Archives du
rience d’art per- Océan cœur de Chris-
Pacifique
ceptuel où s’entre- KYUSHU tian Boltanski. De-
Naoshima
mêlent clarté et puis 2008, le Français
obscurité. Pièce phare 250 km y stocke des battements
de cet édifice souterrain, cardiaques enregistrés dans
cinq Nymphéas du maître de l’im- le monde entier auxquels on peut
pressionnisme irradient de cou- ajouter les siens. Trace anonyme de
leurs dans une vaste salle aux murs son passage dans ces îles touchées
d’une blancheur immaculée et au par la grâce de l’art. •
sol composé de 70000 minuscules
carreaux de marbre de Carrare que
l’on foule en chaussons. Les deux Manger udon ?
autres salles sont consacrées à des
œuvres aussi géantes que minima- Y aller
listes. A l’image de cette gigantes- Depuis Tokyo ou Osaka,
que sphère de granit noir de Walter le Shinkansen –le TGV
De Maria posée au bord d’un esca- japonais– dessert la ville
lier de 24 mètres de long entouré de d’Okayama, d’où partent
bâtons recouverts d’or. Une installa- des lignes locales vers Uno
tion énigmatique que l’on quitte et Takamatsu (sur l’île de
pour se rendre au Lee Ufan Mu- Shikoku), les deux ports
seum (2010), dernier élément du d’embarquement pour
triptyque muséal de Tadao Ando. Naoshima et Teshima
Dans ce mélange harmonieux de via ferry.
monochromes, de plaques d’acier
et de pierres naturelles, «l’acte de Y dormir
faire», dixit l’artiste coréen, est ré- En dehors du luxueux
duit à son strict minimum. De l’art musée-hôtel de la Benesse
de la sobriété. House, on trouve plusieurs
hébergements dans
4 Ballet de gouttes d’eau des auberges (ryokan) ou
Il faut reprendre le bateau chez l’habitant à Naoshima.
pour rallier Teshima, où l’art a égale- Ils sont situés à Miyanoura,
ment essaimé partout dans les mai- le port d’arrivée des bateaux,
sons, les sanctuaires et les sites in- et à Honmura, de l’autre côté
dustriels abandonnés. L’île se de l’île. On peut aussi passer
sillonne à vélo électrique, que l’on la nuit dans des yourtes au
enjambe sous le regard des retraités bord de l’eau baptisées
qui viennent papoter devant la ca- Tsutsuji-so.
mionnette du confiseur de passage.
Après un détour par la Teshima Yo- Y manger
koo House au jardin de pierres pein- Outre les cafétérias design
tes en rouge vif, les pèlerins artisti- des différents musées, les
ques convergent vers le Teshima Art deux villages de Naoshima
Museum. En contrebas de rizières comptent plusieurs
en terrasses, une coquille blanche cafés et restaurants pour
de 60 mètres de diamètre imaginée tous budgets. A signaler,
par l’architecte et Pritzker Prize 2010 le chaleureux Café
(le Nobel de la discipline) Ryue Salon Nakaoku à l’écart
Nishizawa abrite une œuvre d’une de Honmura, et une bonne
infinie délicatesse, que l’on doit à la adresse d’udon
Japonaise Rei Naito. Vide à l’inté- (grosses nouilles
rieur avec deux trous ouverts sur le dans un bouillon)
ciel, l’eau perle à la surface du sol in- dans sa rue principale.

(1994-2005) sur l’île japonaise de Naoshima. PHOTO ANDREW ROWAT. REDUX-REA Le Lee Ufan Museum, ouvert en 2010. PHOTO X. TESTELIN. DIVERGENCE
52 u Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018

FOOD/
Par
JACKY DURAND
Envoyé spécial à Plouider (Finistère)
Photos SIMON COHEN

P
arfois, la cuisine est une aqua-
relle. Délicate, légère, à coups de
transparences et de nuances,
elle laisse deviner l’horizon
d’un terroir, paysage gustatif et mental d’un
chef. Ainsi, à Plouider dans le Finistère, Nico-
las Conraux et sa femme, Solène, tous les
deux 42 ans, ont fait de la Butte(1), vénérable
maison familiale, une palette de saveurs, de
couleurs et de sentiments posés sur le lavis de
la baie de Goulven.
Imaginez, vous êtes un premier matin du
monde où l’Ouest hésite entre la neige et la
tempête. Un bout de pain de sarrasin cuit
dans le fournil de la Butte et vous voilà posé
devant une caravane de nuages ventrus dans
un camaïeu d’azurs au-dessus du trait métal-
lique de la mer. Le blé noir a dans cette aube
incertaine le goût des noisettes d’automne.
La Butte embaume toutes sortes de mies
chaudes pour le petit-déjeuner à faire durer
aussi longtemps qu’une première sieste
d’amoureux. «Ça fait partie de notre boulot de
faire le pain, explique Nicolas Conraux. En
Bretagne, on commence toujours par le pain
beurre salé. Solène termine aussi son repas
avec.» En cuisine, le sarrasin s’invite dans les
huîtres d’Adrien Legris, élevées dans la baie Durant la pêche avec Sylvain Huchette fondateur de France Haliotis et éleveur d’ormeaux bretons en pleine mer, le 8 février.
de Saint-Cava avec le lait ribot, qui prend sa
source dans les barattes bretonnes. C’est un
plat confession tellement le chef s’efface der-

Nicolas Conraux
rière la vérité de ses ingrédients. «Solène et
moi, on est portés sur le goût des choses. Je
n’aime que les saveurs franches», souffle Nico-
las Conraux.

l’ormeau à la bouche
La petite mélodie du produit étant devenue
un tube en cuisine à toutes les sauces (bistro-
nomique, gastronomique, industrielle…), on
ne sait pas forcément si c’est du dollar ou du
cochon fermier dans l’assiette, aussi gour-
mande soit-elle. Alors quand on peut suivre
un chef au cul des vaches, on ne va pas se pri- tonne. Là-bas, on embarque avec Xavier, le pi- maladies, l’ormeau fait désormais l’objet
ver d’enfiler les bottes, histoire de sonder sa Dans le Finistère, lote du bateau et Sylvain Huchette, le fonda- d’une pêche très réglementée pour les
sincérité dans l’étable du produit. Car une his- teur de France Haliotis (2) qui élève des amateurs de glanage sur le bord de mer
toire de goût, de la source à l’assiette, ça ne le chef et sa femme, ormeaux bretons en pleine mer. Docteur en comme pour les professionnels de la plongée
s’invente pas. Sauf dans les cabinets de com- biologie marine, il s’est pris de passion durant sous-marine.
municants qui fournissent des «arguments à la tête d’une ses études en Australie pour la bête, aussi L’élevage, c’est encore une autre paire de
de langage» à leurs clients. Mais bon, parfois
c’est gros comme des billes de roulements re- maison familiale, domptable qu’un kangourou avec des gants
de boxe. Passe encore qu’il soit de la famille
manches car l’ormeau est du genre ado en
crise et patriarche exigeant quand l’homme
couvertes de cirage noir qu’on veut nous faire
prendre pour du caviar quand un cuisinier cuisinent l’«oreille des escargots à qui on pardonne tout depuis
l’invention du beurre à l’ail et au persil.
décide de prendre son destin en main. Mon-
sieur est plutôt pinailleur sur son alimenta-
vous ressort le refrain de l’enfance bénie au
bord du ruisseau, aussi sincère qu’une pub
de mer» depuis trois Donc, il aime ramper sous l’eau avec son pied
ventral et brouter les algues la nuit, histoire
tion. Il a fallu une bonne dizaine d’années à
Sylvain Huchette pour mettre au point sa mé-
pour un jambon taylorisé.
générations. d’éviter ses prédateurs que sont l’étoile de
mer, le crabe, mais aussi les poissons, comme
thode d’élevage de l’écloserie à l’Aber-Wrac’h
en passant par le nurserie où l’ormeau vit de
Carabistouilles
Heureusement, d’emblée, Nicolas Conraux ne
Un mets rare, dont les vieilles, qui ont des dents au fond de la
gorge et qui s’en servent pour broyer la
six mois à un an, nourri d’algues microscopi-
ques, avant d’être installé dans des bacs en
semble pas être de ce bois mouillé-là. Lui et
Solène éditent sur papier à 5000 exemplaires
l’élevage en pleine coquille et manger l’ormeau. Et comme les
emmerdes volent en escadrille, l’ormeau su-
pleine mer.

le Journal de la Butte où ils mettent en avant


les ostréiculteurs, les minotiers, les pêcheurs,
mer nécessite bit les assauts de bactéries, de parasites et sur-
tout de l’homme. Car les becs fins l’aiment,
Amande brune
Cet après-midi, le bateau s’immobilise sur les
les maraîchers qui les fournissent mais égale-
ment l’ensemble de la brigade qui écrit des re-
précision et cette bestiole, d’un amour vache qui les
pousse à lui taper sur la gueule pour
flots gris à portée de vue des phares des îles
Wrac’h et Vierge. «C’est un secteur historique
cettes. Et puis un gars qui vous emmène faire
connaissance avec l’ormeau peut difficile-
exigence, la bête l’attendrir avant de la noyer dans le beurre
noisette de la poêle.
pour les ormeaux, explique Sylvain Huchette.
Ici, les gens vont les chercher à marée basse,
ment vous raconter des carabistouilles. Car
cette «oreille de mer» est du genre à vous en
faisant l’objet d’une On a cru comprendre que l’ormeau est aux pa-
pilles finistériennes ce que la grenouille
ils ne disent pas leurs coins de pêche mais la
population est fragile.» Xavier actionne une
boucher un coin. Pour s’en convaincre, il suffit pêche très rousse est au palais du Haut-Doubs (Libéra- grue qui sort de l’eau une imposante cage
de suivre le chef de la Butte du côté de l’Aber- tion du 15 avril 2016): un atavisme gourmand. grillagée, mangée par les algues. A l’intérieur,
Wrac’h, cet estuaire qui entaille la côte bre- réglementée. Alors forcément, entre le braconnage et les on découvre tout un monde sous-marin in-
Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 53

Le chef étoilé Nicolas Conraux, le 8 février à Plouider. Le coquillage au beurre mousseux et sa pomme de terre enroulée dans l’algue.

soupçonné, dont une pléiade de crabes et restaurateurs qui paient 62,50 euros le kilo Donc pas plus de trois, quatre ingrédients choses entre terre et mer avec sa recette rou-
puis, soudain, au milieu d’une forêt d’algues, cette bestiole rare et convoitée. «Je travaille pour des assiettes inspirées par la mémoire get-châtaigne-veau. C’est un conte d’hiver
les ormeaux apparaissent : ils ont 4 ans avec les ormeaux de Sylvain durant l’été des goûts du chef: «Tu peux avoir le meilleur avec le poisson enlaçant la tête de veau et le
quand la bonne taille pour les vendre est de quand la reproduction de ce coquillage inter- technicien du monde en cuisine, s’il ne goûte ris de veau qui matche avec la châtaigne. En
7 ans. Côté face, on dirait une grosse amande dit la pêche en milieu naturel, explique Nico- pas, cela ne marche pas.» Avec l’ormeau, cela dessert, le far soufflé et la crème glacée de ca-
brune, parfois striée de tur- las Conraux. L’ormeau d’élevage est donne un assemblage tout en subtilité et en ramel au beurre salé vous laisse carrément à
Manche
quoise; côté pile, l’ormeau moins inégal que le sauvage sur simplicité entre la chair du coquillage lustrée l’Ouest. Le vrai. •
dévoile son imposant la texture car le stress de la pê- par le beurre mousseux et une pomme de
pied, que l’on dirait une che peut jouer sur sa chair.» terre enroulée dans l’algue dont se nourrit la (1) 12, rue de la Mer, Plouider (29). Menu à partir de
58€ à la Table de la Butte; à partir de 14€, au bistrot
CÔ MOR
D’A

vulve gonflée qui aurait Brest


A la Butte, ce coquillage est bête. C’est un plat qui fait songer à la cuisine le Comptoir. Hôtel à partir de 86 €.
Plouider
TE
R

pu inspirer une autre Ori- Île une vieille histoire puis- tout à la fois méticuleuse et inventive des
S-

d’Ouessant (2) 70 Aod Karazan Vihan,


gine du monde au peintre que la grand-mère et le abats. On retrouve aussi une belle leçon de Plouguerneau (29).
Gustave Courbet. «On at- FINISTÈRE père de Solène le cuisi-
tribue à l’ormeau des ver- MORBIHAN naient déjà. La jeune Bre-
Quimper
tus aphrodisiaques, rap- tonne a rencontré Nicolas
pelle Sylvain Huchette. C’est au lycée hôtelier de Stras-
aussi un symbole d’opulence et Océan Atlantique bourg. En 2007, ils reprennent
de prospérité que l’on retrouve 20 km la Butte où Nicolas a appris son
sur de nombreuses tables d’Asie.» métier de chef auprès de son beau-
L’éleveur les nourrit avec des algues récoltées père, Hervé Bécam, car au départ il ne se des-
à la main et placées deux fois par mois dans tinait pas aux fourneaux mais à la direction
les 150 cages immergées qui comptent cha- d’hôtels. «J’ai fait tous les postes de la cuisine,
cune environ 500 ormeaux. «Ils sont très sen- les légumes, la pâtisserie, le garde-manger, ra-
sibles à la densité, affirme Sylvain Huchette conte-t-il. Puis j’ai été en tandem avec mon
en pointant les minuscules yeux verts et les beau-père, ça n’a pas toujours été facile mais
cornes de la bête. Ils se battent pour retrouver on s’entend bien.»
l’endroit où ils dorment dans les cages.» Na-
ture, ton univers impitoyable: quand les or- Chocs gustatifs
meaux ne se font pas bouffer par les crabes Nicolas n’a pas le CV de ces chefs quadra qui
dévoilant ainsi leurs magnifiques coquilles alignent leurs passages dans des restaurants
nacrées, ils sont parfois victimes de la vio- étoilés comme un tableau d’honneur. «J’ai été
lence des tempêtes en mer. «Durant l’hi- complexé parce que je me disais que je n’étais
ver 2013-2014, j’ai perdu 30 % de ma récolte pas légitime. Au final, je me suis fait ma propre
alors que j’étais sur le point de gagner ma vie», cuisine», dit celui qui a été récompensé par
dit Sylvain Huchette. une étoile au Michelin en 2014. Il possède une
Aujourd’hui, France Haliotis emploie quatre qualité pas si répandue en ces temps parfois
salariés et a produit 5 tonnes d’ormeaux d’esbroufe: l’harmonie qui rend sa cuisine li-
en 2017, expédiés toute l’année en colis réfri- sible quand l’époque convoque souvent les
gérés à des amateurs éclairés comme à des contrastes et les chocs gustatifs pour épater. Le chef Nicolas Conraux et l’éleveur d’ormeaux Sylvain Huchette.
54 u
L’ANNÉE 68
Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018

De la guerre du Vietnam au Printemps Cours d’espagnol


de Prague, de la famine au Biafra aux JO au lycée Montaigne
de Mexico, de l’assassinat de Luther à Paris, en 1960.
King à 2001, l’Odyssée PHOTO MAURICE
de l’espace, l’année 68 est ZALEWSKI. ADOC
celle de bouleversements dans
le monde entier, bien au-delà du mai
français. En 2018, Libération revisite, chaque
samedi, les temps forts d’une année mythique.
Sur Libération.fr, retrouvez tous les jours notre
page dédiée, «Ce jour-là en 68».

Education
C
e fut un étrange moment de

UN PAVÉ
concordance des esprits, des mots
et des idées qui n’allaient rien
donner. Le 15 mars 1968, tout ce que la
France compte de spécialistes de l’éduca-
tion se retrouve à Amiens pour un
colloque préparé depuis plusieurs mois
avec au programme une foultitude de dé-
bats, de tables plus ou moins rondes.
L’Association d’étude pour l’expansion de
la recherche scientifique a invité Pierre
Bourdieu, un sociologue en devenir qui

DANS
a publié deux ans plus tôt les Héritiers: les
étudiants et la culture, les théoriciens
d’une école «nouvelle», d’une pédagogie
alternative, toutes les nuances du paysage
syndical, de la droite conservatrice à la
gauche de la gauche, quand le terme gau-
chiste n’existait pas encore. Ainsi qu’Alain
Peyrefitte, un ministre de l’Education na-
tionale respectueux de l’ordre gaulliste,
mais soucieux de modernité.
Pendant deux journées intenses, les
mots prononcés semblent dire la même

L’ÉCOLE
chose: il faut tout changer dans l’ensei-
gnement. Il s’agit de reprendre le plan
Langevin-Wallon qui, en 1947, devait
mettre en place «un enseignement gra-
tuit, laïque et obligatoire jusqu’à l’âge
de 18 ans avec un corps professoral uni-
que de la maternelle à l’université» et fut
abandonné dès sa publication. En
mars 1967, une tribune adressée au
Monde par un professeur du lycée de
Corbeil-Essonnes avait marqué les es-
prits: «Arrêtons le massacre! L’école va si être qui tourne autour des rapports sonne, évidemment, même si les repré-
Au colloque d’Amiens, mal qu’il vaudrait mieux débrayer
pendant une année entière pour étudier
maître-élève et de la formation des ensei-
gnants, fondée uniquement sur leur sa-
sentants du Parti communiste français
défendent l’idée que changer l’école est
le 15 mars 1968, tout tous ensemble s’il existe des moyens de
la guérir.»
voir académique sans aucun souci quant
au savoir transmettre, à la pédagogie.
une lutte secondaire quand il faut
d’abord changer la société. Yann Fores-
le monde, y compris «Qualités du cœur»
André Lichnerowicz, mathématicien et
professeur au Collège de France, qui pré-
tier, historien spécialiste de l’éducation
qui a travaillé sur le colloque d’Amiens,
le ministre Depuis le début de l’année 1968, des éta-
blissements scolaires s’agitent, réclamant
side la séance inaugurale du colloque
d’Amiens, dresse un bilan assez effrayant
parle d’un malentendu : «Il se construit

de l’Education nationale, une remise à plat d’une école figée au du système éducatif français. Fondé sur
siècle précédent. Françoise Giroud, édi- «un délire notateur», il forme des «gens «Il se construit
s’accorde pour dire qu’il torialiste à l’Express, s’inquiète de voir la malheureux, désadaptés […], ne sachant
un consensus étrange.
société française incapable d’écouter sa véritablement ni travailler ni se divertir».
faut tout changer dans jeunesse et prend la défense des lycéens Il en conclut: «Un maître doit être un édu- Tout le monde pense
l’enseignement. qui réclament de manière véhémente «un
droit de regard sur ce qui les concerne».
cateur bien plutôt qu’un juge.»
Curieusement, Alain Peyrefitte n’est pas qu’il faut changer
Mais rien ne bougera, et «Si la violence ne s’exprime pas à 16 ans,
à quel âge est-elle donc naturelle ?
très éloigné de cette manière de voir les
choses quand il assure qu’il faut transfor-
l’école, que le rapport
la quasi-faillite du A 76 ans ?» On ne s’ennuie pas dans les mer en profondeur le rôle de l’instituteur maître-élève est à
écoles de la République, on se projette et du professeur. «Nous voudrions surtout
revoir, mais personne
système français reste dans un avenir que l’on espère différent.
«Les lycéens en colère réclament des rela-
que [le maître] soit et se veuille un
éveilleur, un animateur, un formateur, ne prend en compte
d’actualité. tions nouvelles entre élèves et maîtres; ils
exigent, enfin, le droit à l’activité politique
et plutôt que le serviteur de sa discipline,
le serviteur de ses élèves. Nous voudrions les bouleversements
Par
et à la libre expression de leur opinion»,
insiste Françoise Giroud.
qu’il soit recruté pour les qualités du
cœur et du caractère, autant que pour les
que cela suppose.»
PHILIPPE DOUROUX Les 600 participants au colloque qualités de l’esprit», déclare-t-il plein Yann Forestier historien qui a
d’Amiens vont en fait décortiquer ce mal- d’enthousiasme. Qui est contre ? Per- travaillé sur le colloque d’Amiens
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Pick-up
Le Toyota Hilux, «pick-up légendaire»
d’après le site de sa maison mère, est «in-
destructible depuis 1968». Les Européens
ont découvert ce type de véhicule grâce au ci-
néma américain. Les jihadistes, qui ne se dé-
placent qu’en cortège de Hilux, lui ont assuré
une publicité planétaire dont Toyota se serait
sans doute passé. Indestructible.

Armée Mort du général atomique


Le 9 mars 1968, un Douglas DC-6 s’écrase deux mi-
nutes après avoir décollé de l’aéroport de la Réu-
nion. On ne reviendrait pas sur ce triste accident s’il
n’y avait pas eu à bord le général Charles Ailleret,
chef d’état-major des armées et par ailleurs rédac-
teur de l’ordre du jour du 19 mars 1962 décrétant le
cessez-le-feu en Algérie. L’avion aurait dû tourner
à gauche vers l’océan, il a tourné à droite. On ne sait
toujours pas pourquoi. Bilan : dix-neuf morts.

«Votre enfant est un crétin,


madame. Il n’a jamais
pu avoir l’idée de se rebeller
contre un lycée où j’essaie
de maintenir une ambiance
familiale.»

ROMAIN GOUPIL
réalisateur et ancien
leader lycéen
en Mai 1968

AFP
à Condorcet, à Paris

un consensus étrange. Tout le monde gements affichée par tous. Reste à défi- queue de liste parmi les pays membres de A la tribune de l’assemblée générale des élèves, Ro-
pense qu’il faut changer l’école, et en par- nir lesquels. Mais pour ça, on verra plus l’Organisation de coopération et de déve- main Goupil rapporte l’argumentaire de la direction
ticulier l’enseignement secondaire, que le tard. L’essentiel paraît acquis: la volonté loppement économiques (OCDE). Elar- de son lycée qui le met à la porte mais, paradoxale-
rapport maître-élève est à revoir, mais de mutation est bien là. Les mois et les gissons le cercle avec le classement Pisa ment, lui enlève aussi son habit de meneur. Eh là,
personne ne prend en compte les boule- années qui vont suivre seront ponctués (Programme international pour le suivi pas si vite… «N’acceptant pas cette mesure, je décidai
versements que cela suppose. Amiens est de blocages en tout genre. Alain Peyre- des acquis des élèves), qui concerne les de passer en conseil de discipline, ignoble parodie de
le fruit des années 60, l’envie de l’époque fitte sera remercié quelques semaines collégiens de 15 ans dans 70 pays : la justice!» s’écrie-t-il à la tribune. Tout cela est montré
est là.» Libres Enfants de Summerhill, plus tard, le 28 mai, et les ministres de France se trouve au milieu de cette distri- dans l’émission Dim, Dam, Dom, où Romain Goupil
d’Alexander Sutherland Neill, devient l’Education nationale n’auront de cesse bution, montrée du doigt pour les inéga- est interviewé par Marguerite Duras deux mois après
alors le livre de toute la réflexion sur une d’éviter tout sujet qui fâche le corps lités scolaires. L’école est toujours autori- les faits. La grande classe…
école anti-autoritaire et Ivan Illich signe enseignant. Quand René Haby met en taire, les expériences de pédagogies
Une société sans école. C’est l’air du temps œuvre le collège unique en 1975, il est alternatives sont restées marginales, les
auquel Amiens semble coller. Tout peut confronté à une violente vague de rapports entre le maître et l’élève fondés
être et doit être remis en question. contestation, alors même qu’il s’agit sur l’obéissance n’ont guère évolué.
Egalement historienne de l’éducation, d’une revendication de gauche pour en Finalement, on pourrait reprendre les BALTARD
Noëlle Monin décrit elle aussi l’étrangeté finir avec une orientation scolaire très mots prononcés en 1968 à Amiens par
D. BERRETTY. GAMMA-RAPHO VIA GETTY

des débats. «Pierre Bourdieu explique très précoce. André Boulloche (1915-1978), député so- Les halles Baltard sont
posément la place de l’école dans la so- cialiste de Montbéliard et ancien mi- encore debout mais
ciété, la place de l’éducation dans la re- Obéissance nistre de l’Education nationale, quand il pas pour longtemps.
production de la société, un sujet sur Un demi-siècle après le colloque de 1968, regrettait la part dérisoire dédiée à la re- Aux actualités, elles
lequel il travaille et qui donnera lieu ce sont les historiens qui se sont retrou- cherche sur les sciences de l’éducation sont déjà décrites
deux ans plus tard à la publication de la vés les 8 et 9 mars pour dresser un bilan qui venaient de voir le jour: «Il a été dit et comme «l’un des plus
Reproduction: éléments pour une théo- qui n’a rien de glorieux. Quels que soient répété qu’une entreprise qui y consacre- remarquables exemples
rie du système d’enseignement. Mais il les classements, l’école française pointe rait une fraction aussi minuscule de son de l’architecture mé-
évite de prendre part au débat au-delà de parmi les mauvais élèves. Une enquête budget irait immanquablement à la tallique du XIXe siècle».
son exposé.» internationale, Trends in International faillite.» Au regard des notes récoltées par Mais cette conscience
En fait, tout le monde semble soucieux Mathematics and Science Study, parue l’école française dans les classements in- n’empêchera pas de les
de ne pas fragiliser cette envie de chan- en novembre 2016, place la France en ternationaux, nous y sommes. • mettre par terre.
Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe

A poil(s)
pour financer ses études. Ce qu’il faisait pour s’offrir du cham-
pagne, il pouvait bien le refaire pour la cause animale…
L’image fit le tour du monde. Un brin d’activisme exhibition-
niste permit à une poignée de militants sans budget de se faire
connaître de millions de gens. Toujours prêt à payer de son
Dan Mathews Activiste branché, le vice-président impeccable plastique, Dan venait de découvrir une méthode.
de Peta manie la provoc dénudée et manœuvre ses amis Le boycott de la fourrure est un combat ancien. En mettant
sa célébrité au service des bébés phoques en 1977, Brigitte Bar-
people pour défendre bébés phoques et consorts. dot a introduit l’activisme animalier dans le «star-system» et
obtenu des résultats. Né une génération après elle, Dan Ma-
thews appartient à l’ère du people, de MTV et de la presse ta-
bloïd, de Madonna et des top-models. Disciple de B.B. –la cé-
lébrité au service d’un engagement–, il a augmenté sa force
de conviction en y ajoutant un lubrifiant, l’humour.
Le sourire, son arme de destruction massive. Avec le fouet,
bien sûr. Enfin, le chantage. Un des premiers a avoir plié fut
Calvin Klein, après une attaque de son Q.G. de Manhattan :
Peta avait tagué sous le logo
Calvin Klein la phrase «tue les 25 octobre 1964
animaux» devant une forêt Naissance.
d’objectifs. Brillant commu- 1er juillet 1985 Premier
nicant, Mathews a compris jour à Peta.
que faire poiler les gens était 18 février 1992 A poil
plus efficace que de les rebu- à Tokyo.
ter à coups d’images d’ani- 16 juillet 2003 Séjour
maux dépecés. Avec un sou- en psychiatrie après
rire un brin grinçant, parfois, une manifestation.
si bien qu’une journaliste an- Mars 2018 Publication
glaise l’a comparé au Joker, le de son autobiographie
méchant de Batman. chez Flammarion.
Proche de la scène punk de
Los Angeles, Dan s’est d’abord adressé aux Smiths –Morissey
était végétarien avant que cela ne soit le nouveau confor-
misme– et à Nina Hagen, sa chanteuse favorite en 1980 (il raf-
fole des exemplaires d’humains hors série, surtout les punks),
qui a écrit Don’t Kill the Animals pour Peta. Siouxsie and the
Banshees, Talk Talk, les Pretenders ont suivi et MTV a relayé.
A la fin des années 80, le magazine Time Out déclarait que
Peta était tellement branché que cela faisait mal…
Aujourd’hui, selon Dan, elle a deux millions d’adhérents aux
Etats-Unis et deux millions dans le monde. «Peta a gagné
l’image d’une organisation qui prend du bon temps, plutôt que
d’un groupe de rabat-joie sentencieux, comme souvent les acti-
vistes.» D’ailleurs, Dan est né sous le signe de Halloween : à
sa naissance, un dimanche peu après minuit, l’accoucheur
est arrivé déguisé en Dracula. Dit-il.
Chez lui en Virginie, il collectionne les tableaux de clown et
des trophées bizarres achetés dans les boutiques de seconde
main. Un des passages les plus marrants de son livre est le cha-
pitre où il se retrouve enfermé dans une cellule à Boston, vêtu
d’un simple caleçon Bob l’Eponge acheté chez Target, alors
qu’il devait donner une conférence à Harvard. Le soupçon-
nant d’en rajouter, nous avons vérifié. Le Harvard Crimson
de l’époque confirme tout – excepté le motif du caleçon. Le
journal dénonce au passage une «tactique histrionique». Après
tout, qu’un ami des bêtes fasse le cabot n’a rien d’infamant.
Pour faire son Mathews, Dan a besoin d’aimer la scène. Pamela
Anderson, une amie de Malibu, l’appelle «mon mari gay». Elle
a accepté de poser nue en format géant sur Time Square, tout
comme Nina Hagen, Pink, et aujourd’hui Gillian Anderson
de X Files. Miss Alerte, qui aime autant que Dan semer la

M
archer près du jardin du Luxembourg à côté de Dan Mathews laisse faire. On sent qu’il a réveillé en douceur son bouse, a du reste été le témoin de son mariage à Las Vegas.
Mathews, c’est trimbaler un Godzilla végétarien frô- foie et son système digestif avec une assiette de granola. Il doit Chrissie Hynde, des Pretenders, était celle de son mari.
lant les deux mètres, mais Dieu merci aujourd’hui, en falloir, des baies de goji, pour sustenter une carcasse chaus- En 2017, Peta a fait craquer une de ses cibles les plus coriaces,
il a gardé sa culotte. Après tout, le vice-président de l’organisa- sant du 46 (jamais de shoes en cuir, of course). Teint de latex, le designer new-yorkais Michael Kors. «Le plus ignoble de tous,
tion Peta est un promoteur du strip-tease activiste. Sortant dents d’un blanc lavabo, l’activiste déroule en souriant un sto- une Cruella d’Enfer…» selon Dan. Bien que ce dernier lui ait
d’un déjeuner avec John Galliano, il est plutôt guilleret. «Ja- rytelling raconté des centaines de foie. Pardon, de fois. Dan pourtant expliqué comment on tue les bébés astrakhan (les
mais je n’aurais imaginé partager un jour un repas vegan avec est un Gulliver débonnaire, le genre que tout le monde aime- gerbantes vidéos de Peta font ça très bien), Kors persistait à
Galliano! Il m’a fait visiter ses ateliers chez rait avoir pour gendre. En général, il s’ef- travailler la fourrure. Dan est passé à la vitesse supérieure, l’at-

LE PORTRAIT
Margiela: pas trace de fourrure ni de ma- force de plaire: «C’est comme ça qu’on ob- taque narcissique. «Michael Kors a un visage rouge et boursou-
tières animales…» Dan Mathews a donc tient le plus aisément ce que l’on veut», flé, surmonté de cheveux frisottés de plus en plus clairsemés qu’il
conclu un armistice avec un vieil ennemi dit-il, en adepte du cynisme bienveillant. décolore inexplicablement», a-t-il écrit. Anna Wintour, Karl La-
qui, dans ses années LVMH, l’avait reçu dans son luxueux ap- L’exhibitionnisme stratégique, Dan l’a inauguré en 1992 à To- gerfeld ont été traités de «prétentieux et vulgaires» équipés de
partement parisien. Le designer n’était pas fou de fourrure, kyo. S’il s’est baladé nu comme un ver vegan dans les rues en «physiques regrettables». Sa réplique culte reste sans doute
avait-il expliqué, mais Bernard Arnault en exigeait dans les brandissant un panneau «Mieux vaut être nu que de porter de celle qu’il a livrée au magazine Genre, qui lui demandait de
collections, pour maintenir des prix élevés. Le défilé suivant, la fourrure», c’est parce qu’il n’avait ni budget ni troupes pour nommer un homosexuel remarquable: «Andrew Cunanan,
Galliano avait présenté un bonnet fait d’une tête de renard attirer l’attention sur une convention internationale de la four- parce qu’il a réussi à empêcher Gianni Versace d’utiliser de la
naturalisé. «Ses yeux morts tombaient au ras de ceux du man- rure. «Il fallait injecter un peu de style dans ce combat. L’idée fourrure.» Cunanan, l’assassin de Versace à Miami. Bon, le pro-
nequin !» La guerre était déclarée. nous est venue sur le vol de Tokyo, avec ma copine Julia.» Avec chain rendez-vous parisien de Dan, c’est chez Hermès. •
Le chat du Rostand, où nous commandons un café, est venu des numéros trouvés dans l’annuaire, ils avertirent quelques
assister à l’entretien et une vieille dame qui prenait le thé, s’est médias. Ils n’eurent ni froid aux fesses –sous adrénaline, on Par MARIE-DOMINIQUE LELIÈVRE
mise, elle aussi, à poser des questions. Sûr de son charme, Dan est couvert– ni aux yeux: Dan avait déjà fait le giton à Rome Photo JULIEN MIGNOT