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Bulletin de l'Association

Guillaume Budé

Le « Tableau du droit universel » de Jean Bodin et la tradition


romaine
Michèle Ducos

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Ducos Michèle. Le « Tableau du droit universel » de Jean Bodin et la tradition romaine. In: Bulletin de l'Association Guillaume
Budé, n°1, mars 1987. pp. 49-61;

doi : 10.3406/bude.1987.1318

http://www.persee.fr/doc/bude_0004-5527_1987_num_1_1_1318

Document généré le 30/05/2016


Le « Tableau du droit universel »
de Jean Bodin

et la tradition romaine

Les ouvrages de droit connaissent aujourd'hui une étonnante


floraison, qu'il s'agisse d'écrits portant sur des problèmes
généraux, de la réédition d'importantes études de sociologie ou de
philosophie, ou encore d'œuvres anciennes sur lesquelles
l'attention est à nouveau attirée1. La nouvelle édition du Tableau du droit
universel de Jean Bodin s'inscrit dans ce mouvement2. Certes, ce
petit livre n'a pas l'éclat de la République ou de la Méthode de
l'histoire, ni sans doute l'ampleur de leurs vues; il nous invite
néanmoins à réfléchir sur la place du droit dans la pensée humaniste
et aussi à nous demander ce que doit à l'Antiquité un traité si
proche des textes romains et, en même temps, si différent.

Publié pour la première fois à Paris en 1578, réédité à Cologne


en 1580, le Tableau du droit universel se trouve ainsi contemporain
de la République (1576) par la date de son édition3. Mais l'épître
liminaire laisse deviner qu'il s'agit d'un projet prévu de longue
date; et d'ailleurs il serait bien surprenant qu'un homme qui
avait exercé les fonctions d'avocat et qui avait même enseigné le
droit romain à la Faculté de Toulouse, n'ait pas manifesté plus

1. Signalons par exemple la réédition de L. Strauss, Droit naturel et histoire,


Flammarion, 1986; M. Weber, Sociologie du droit, P. U. F., 1986; F. Bacon, De
la justice universelle, Klincksieck, 1985...
2. Jean Bodin, Expose' du droit universel, texte traduit par L. JERPHAGNON,
commentaire par S. GoyaRD-FABRE, notes par R. M. RAMPELBERG, coll.
« Questions », P. U. F., 1985, 172 pages, édition à laquelle renvoient nos
références. Le texte latin et la traduction de la Iuris uniuersi distributio, figurent aussi
dans les OEuvres de J. BODIN, éd. P. MESNARD, P. U. F., 1951. Ajoutons enfin la
toute dernière réédition des Six livres de la République, Corpus des Philosophes
français, Fayard, octobre 1986.
3. La date de publication a été l'objet de nombreuses discussions, voir
P. MesnaRD, op. cit., p. 69-70. On s'accorde toutefois pour admettre que,
malgré sa publication tardive, il appartient à la période où Bodin se trouve à
Toulouse. Voir P. MESNARD, Jean Bodin à Toulouse, Bibliothèque d'Humanisme et de
Renaissance, 12, 1950, p. 31-59.
Bulletin Budé
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tôt d'intérêt pour cette discipline. Non seulement il joignait la


science théorique à l'expérience pratique, mais il avait même
élaboré quelques synthèses portant sur des questions techniques : le
domaine de la juridiction ou la procédure4. Surtout, Jean Bodin
s'était efforcé de définir ce que devait être le jurisconsulte idéal.
Dès le discours adressé au sénat et au peuple de Toulouse (1559),
qui traite de questions d'éducation, il trace le portrait d'un
jurisconsulte qui ne s'en tient pas aux controverses portant sur les
gouttières, ou le droit de cueillir des fruits, mais qui sait « que la
justice est l'expression d'une loi éternelle, qui a pénétré à fond la
puissance et la majesté des lois, qui a traité avec habileté de la
règle de l'équité, qui est allé chercher l'origine et le fondement
du droit à partir d'un premier principe, qui utilise pour
interpréter le droit les livres des philosophes sur les lois, la république et
la vertu..., qui enfin a enfermé tout cet art juridique dans ses
limites, l'a divisé en genres, en a réparti les éléments »\ On ne
peut manquer d'être sensible à l'ampleur du programme qui est
ici assigné à la science du droit : elle s'unit aux lettres et à la
connaissance des langues anciennes, elle s'associe à l'histoire, et,
loin de s'enfermer dans un savoir excessivement technique, et
par là même stérile, elle puise au cœur même de la philosophie.
Avec ses évidentes réminiscences cicéroniennes1', ce projet reste
fidèle à l'esprit qui avait inspiré les travaux de Budé et d'Alciat
ainsi que de leurs successeurs ; il constitue une nouvelle
affirmation et un approfondissement de leurs méthodes, comme nous le
verrons plus loin.
L'importance que Bodin attache à ces questions se révèle à
nouveau dans la Méthode de l'histoire. Dans l'épître qui sert de
dédicace, il distingue quatre catégories de jurisconsultes ; et les
préférences de l'auteur vont bien sûr à ceux qui « déduisent les
origines du droit d'un premier principe,... apportent dans
l'interprétation du droit les discussions des philosophes sur les
lois et l'État, enferment enfin toute cette science dans ses limites,

4. Il s'agissait de traités portant sur les institutions fondamentales du droit :


un De nnperw et lurisdutwne qui évoque manifestement le débat des juristes
médiévaux, un De legis actionibus. Bodin renvoie lui-même à ces deux œuvres dans la
Méthode de l'histoire (ehap. VI, p. 376), mais elles lurent, semble-t-il, brûlées à sa
mort.
5. Éd. P. Mesnard, p. 47; voir le commentaire de]. Morf.au-Reibki., Jean
Bodin et le droit public comparé dans ses rapports avec la philosophie de l'histoire Paris
1933, p. 17-19.
6. Dans le De legibus (I, 4, 14), Cicéron reproche en effet aux juristes de son
temps de s'être cantonnés aux questions concernant l'écoulement des gouttières
et la mitoyenneté des murs, alors qu'il veut puiser la science du droit au cœur
même de la philosophie.
JEAN BODIN, LA TRADITION ROMAINE 51

en distinguent les genres, la distribuent en ses parties, en


définissent les termes et les éclairent par des exemples » (p. 275, éd.
P. Mesnard). Malgré des formules identiques à celles que nous
avons vues plus haut, le programme se trouve élargi et précisé ; il
reçoit d'abord une nouvelle dimension à travers la notion d'un
droit universel qui n'avait pas été mentionné jusqu'ici. En effet,
la comparaison des institutions de tous les peuples permet de
dégager des caractéristiques communes et universelles (p. 271).
Une telle extension, qui fait de Bodin le précurseur du droit
comparé, comme le révèle d'abord la Méthode de l'histoire, puis la
République, l'amène à refuser de se limiter au droit d'une seule cité :
entendons par cette expression le droit romain qui fait dans ces
lignes l'objet d'une vigoureuse critique. En effet, les
changements qu'il a connus au cours des siècles, ne permettent pas de
parler d'un droit unique et identique à lui-même malgré le
progrès du temps. En second lieu, l'état dans lequel les textes
juridiques romains nous ont été transmis ne permet pas de tirer des
conclusions assurées : les fonctionnaires de Justinien, qui au
VIe siècle établirent le Digeste et les textes du Corpus iuris ciuilis, ont
remanié les éléments qu'ils avaient à leur disposition et y ont
introduit le désordre. Bref, le ius ciuile subsiste à l'état de
membres épars, présentés dans un ordre incorrect. Aussi ne saurait-il
suffire à lui seul pour fonder le droit universel. Une telle
constatation fait naître d'emblée une seconde exigence : établir un
exposé ordonné qui formerait un tout cohérent. Et notre auteur
précise à ce moment qu'il a esquissé un plan du droit universel
sous la forme d'un tableau. Tel est le travail auquel il a consacré
« tous ses soins et toute sa réflexion » ; telle est l'origine de la Iuris
uniuersi distnbutio .
Avant de nous attacher à ce livre, il convient d'abord de
souligner combien les intentions de Bodin reflètent la science et les
préoccupations de son temps. Bien avant lui, Guillaume Budé
puis Alciat avaient attiré l'attention sur les contradictions et les
erreurs que contenaient les livres du Corpus iuris ciuilis7. Leur
souci consistait assurément à permettre l'étude de ces textes dans
de meilleures conditions, au lieu de s'en tenir comme les glossa-
teurs ou les disciples de Bartole à des interprétations libres et
souvent erronées. De là naît la volonté d'établir correctement les
textes du Digeste et d'accomplir sur eux le travail philologique dont

7. Les Annotationes in XXIV hbns Pandectarum, qui ont donné l'impulsion à ce


genre d'études ont été publiées par G. Budé en 1508. Sur leur apport voir
D. Maffei, Gli inizi dell'umanesimo giuridico, Milan, 1956, etj. H. Franklin, Jean
Bodin and the sixteentk century Révolution in the Methodology qf Law andhistory, Colum-
bia University Press, 1963.
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la nécessité s'était imposée pour les œuvres littéraires anciennes.


Ce désir d'exactitude amène aussi à les débarrasser de leur
appareil de gloses pour n'étudier que le seul Corpus iuris ciuilis, le
confronter à l'histoire et à la littérature comme le fera Alciat,
l'analyser avec patience pour en déceler la vraie logique et la
signification véritable, comme le fera Cujas8. En faisant
apparaître les contradictions de ces textes, en montrant qu'ils
rassemblaient des solutions différentes, proposées par des juristes
différents, à différents moments de l'histoire romaine, de telles
analyses replaçaient les responsa dans leur contexte, mais elles laissaient
deviner que le droit romain était le produit de l'histoire ; et
l'insérer dans le temps, c'était aussi suggérer qu'il ne pouvait servir de
référence à travers les âges, en un mot qu'il n'avait pas de valeur
universelle. En outre, le désordre et la confusion que l'on avait
constatés dans le Digeste, invitaient à le clarifier, à introduire
l'ordre qui lui manquait et, en somme, à en proposer un exposé
systématique. Ainsi se multiplient peu avant les écrits de Bodin,
les traités qui portent sur l'étude méthodique du droit romain9.
Un élève d'Alciat, F. Connan, dont Bodin mentionne souvent le
nom avec éloge, et auquel il doit beaucoup, avait même entrepris
de reconstruire et de réorganiser le Corpus iuris ciuilis w . Cette
recherche d'une synthèse ordonnée, accompagnée du sens de
l'histoire et de la volonté d'interpréter exactement les textes,
figure aussi chez l'auteur de la République qui reste ainsi fidèle à
l'esprit de l'humanisme. Le Tableau du droit universel ne nous
permet sans doute pas d'en apprécier tous les aspects : l'étude
critique des textes, qui aura sa place dans les Six livres de la
République11 en est absente; et c'est dans ce dernier ouvrage,
comme dans le chapitre vi de la Méthode de l'histoire, que se
découvre l'art de rapprocher textes juridiques et renseignements offerts
par Cicéron ou les historiens romains. Mais 1' « esquisse » que
constitue ce tableau, pour limitée qu'elle soit, révèle la ferme
intention de présenter un travail méthodique et rationnel pour
apporter au droit le caractère scientifique qui lui manque. Ce

8. Sur son apport, ses querelles avec Bodin, voir P. MESNARD, La place de
Cujas dans la querelle de l'humanisme juridique, dans R. H. D. , 28, 1950, p. 520-537.
9. Outres les travaux déjà cités sur l'humanisme et le droit, voir M. VlLLEY,
La formation de la pensée juridique moderne, éd. Montchrestien, 4e éd., Paris, 1975,
p. 524-540; N. W. Gilbert, Renaissance Concepts of Method, Columbia University
Press, 1960, p. 96-98.
10. Sur ce juriste et son apport à la science du droit, voir J. Morf.AU-Reirel,
op. cit., p. 19-24.
11. Quelques exemples sont donnés par M. REULOS, Les sources juridiques de
Bodin : Textes, auteurs, pratique, dans Jean Bodin, colloque international de Munich,
Munich, 1973, p. 187-195.
JEAN BODIN, LA TRADITION ROMAINE 53

projet reçoit enfin un nouvel élargissement : il s'accomplit en


effet en unissant un savoir théorique et pratique à la philosophie
de l'Antiquité, dans l'affirmation d'un droit universel.
C'est un fait que Jean Bodin souligne à plusieurs reprises sa
volonté d'être universel dans la Iuris universi distnbutio, en
refusant, comme dans la Méthode de l'histoire, de s'en tenir au droit
d'une seule cité. Pourtant, il ne s'attarde guère à définir ce droit
commun à tous et, encore moins, à se perdre en spéculations sur
ses origines et son fondement. Certes, il apparaît dans un
système plus vaste, qui définit le droit véritable fait une place
discrète, mais réelle, au droit naturel (p. 14) et établit ainsi comme
l'armature des institutions humaines. Dans ce cadre, le droit
universel, qui est aussi appelé droit commun à tous les peuples ou
droit des gens, reste une donnée admise, que l'on ne remet pas
en cause et dont il n'est pas nécessaire de démontrer l'existence.
Faut- il la déduire des « germes de droit » que chaque homme
possède en lui ou lui chercher une autre cause? Nous n'avons
aucune précision à ce sujet. Il est vrai que la notion de ius gentium,
chère à Cicéron, puis aux juristes romains, avait dû familiariser
notre auteur avec elle12. En outre, Bodin ne forme pas le projet
de tracer un modèle idéal, qui préciserait ce que doit être un droit
universel, étroitement lié au droit naturel. C'est son contenu
positif qui le retient, de même que dans la République, il refuse de
s'en tenir à un modèle théorique 13 ; aussi commence-t-il par énu-
mérer (p. 18) les éléments communs à tous les peuples c'est-à-
dire les institutions nécessaires à la vie sociale : droit public et
privé, lois, conventions et obligations, droit pénal... Telle est la
matière qu'il se dispose à organiser pour redonner forme aux
« membres épars et arrachés » du droit.
Un tel travail suppose d'abord une méthode rigoureuse, dont
l'épître liminaire nous fait connaître le détail : « proposer en
premier lieu les définitions et les divisions de chaque question »,
énoncer ensuite des formules brèves et évidentes qui constituent
comme des règles (p. 6). La précision de la division n'exclut
pourtant pas la cohérence de l'ensemble : l'auteur souhaite
« faire apparaître dans la division correcte de tous les membres

12. A Rome, cette notion désigne soit un ensemble d'institutions communes à


tous les peuples, mais qui ne sont pas forcément naturelles, comme l'esclavage,
et une espèce de droit international, soit des règles communes qui expriment en
somme la parenté entre tous les hommes. Voir M. DUCOS, Les Romains et la loi.
Recherches sur les rapports de la philosophie grecque et de la tradition romaine à la fin de la
République, Paris, Belles Lettres, 1984, p. 258-263.
13. P. MESNARD, L'essor de la philosophie politique au XVI' siècle,, 3e éd., Paris,
1969, dans le chapitre consacré à Bodin.
54 MICHÈLE DUCOS

un enchaînement continu et ininterrompu » (p. 8) de telle sorte


que l'ensemble puisse s'embrasser d'un seul coup d'œil et former
un tout. Assurément ce petit ouvrage n'est qu'une « maquette »,
pour reprendre la propre formule de l'auteur; il s'en tient à de
grandes lignes et les exemples restent succints malgré de
nombreuses références au Corpus iuris ciuilis, aux glossateurs ou à
d'autres sources, qui sont très rarement développées. Sous cette
concision se cachent pourtant un immense savoir et un labeur
intense dont nous ne voyons que les résultats, sans connaître les
raisonnements qui conduisent à cet aboutissement. L'on ne peut
pourtant manquer d'être sensible à la puissance de synthèse qui
se manifeste. Derrière ces divisions rigoureuses et ces
dichotomies minutieuses, les lignes de force ne disparaissent jamais pour
le lecteur attentif.

En effet, la méthode décrite dans la lettre à J. F. Nicolai est


strictement appliquée dans ce tableau du droit universel. La
jurisprudence, autrement dit la science du droit, y est envisagée
sous quatre angles qui constituent les principales divisions de
l'ouvrage; cause formelle : le droit qui « assigne à cet art son
essence et sa forme » ; la cause matérielle est en quelque sorte le
contenu du droit et son champ d'application : personnes, choses
et « faits ». Dans la cause efficiente, qui conduit à leur terme
litiges et procès, figurent la procédure (que Bodin nomme « action
de la loi ») et le juge. La cause finale enfin réside dans la justice
sous ses diverses formes : arithmétique, géométrique et
harmonique. Chaque partie comprend à son tour divisions et
définitions. Le droit est partagé en droit naturel et droit humain; ce
dernier se décompose en plusieurs éléments : droit des gens
et droit civil (propre à chaque cité), droit écrit et non écrit (loi
et coutumes), droit public et droit privé. Selon la même
méthode, les composantes de la seconde partie (personnes, choses et
« faits ») donnent lieu à l'énumération de leurs éléments
constitutifs, dont les différentes parties se trouvent divisées et définies,
dans un second temps. Au terme d'une analyse serrée, qui
n'exclut pas la critique14, les faits nus (ceux qui, sans être des
actes juridiques, donnent pourtant naissance à des questions de
droit) ou « unis au droit » permettent d'envisager le domaine des
conventions, des obligations et des délits.
Le Tableau du droit universel se présente ainsi comme un ouvrage
technique portant sur le droit privé et quelques questions de droit

14. Les innovations qu'introduit Bodin dans cette classification sont


bien analysées dans les notes de R. M. RAMPELBERG, dans l'éd. citée, n. 2
(p. 121-122).
JKAN BODIN, LA TRADITION ROMAINE 55

public : brassant une masse considérable d'institutions et de


problèmes, Bodin les classe et les ordonne ; il maîtrise ces données
complexes pour les réduire à l'unité. Au terme de cette
opération, tout le savoir juridique fait l'objet d'une réorganisation
complète. Elle révèle d'abord le manque de cohérence qui
caractérise les exposés ordinaires du droit : Bodin sait se détacher des
divisions traditionnelles pour les intégrer dans un système plus
vaste. Depuis le Institutes de Gaius, au second siècle de notre ère,
les manuels de droit envisagent successivement les personnes, les
choses et les actions ; et cet ordre immuable se conserve dans les
Institutes de Justinien. Bodin ne l'élimine pas : mais il sert
uniquement pour la seconde partie, ce qui laisse voir qu'une telle
division ne peut embrasser l'ensemble des questions qui se
posent en droit; en outre, notre auteur en élargit la portée en
remplaçant la notion d'action, qui se réduisait à l'action en
justice, par celle de « faits » qui est bien plus vaste15. Dans le détail
de l'exposé se révèle la même volonté de remanier les
classifications usuelles pour les adapter au système ordonné qu'il établit :
à propos des conventions (p. 44), l'auteur reconnaît avoir opéré
quelques innovations « pour éviter de bouleverser les éléments de
cette division universelle ».
Un tel travail de reconstruction reste en effet inséparable de la
perspective universelle adoptée par Bodin. Convaincu qu'il n'est
de science que du général, il étend son enquête et, loin de se
contenter du droit romain, il introduit des allusions aux corvées, au
droit seigneurial et aux problèmes du droit contemporain. Et, à
plusieurs reprises, l'accent est mis sur ce souci d'universalité.
Mais, malgré ce désir de ne pas restreindre au droit d'une seule
cité, malgré l'élargissement des catégories juridiques, la
dimension universelle s'efface un peu devant la multitude des
références romaines. Les renvois au Digeste et au Corpus iuris ciuilis ne
manquent pas, ni les allusions aux concepts techniques du ius
ciuile, même quand leur portée universelle ne paraît pas très
évidente, comme c'est le cas pour la notion de municipe par
exemple (p. 29). Le savoir qui fonde cet ouvrage est donc vraiment
celui d'un juriste rompu au maniement des codes et aux
discussions touchant les avis des Prudents16. Mais la présence de
l'Antiquité romaine ne se réduit pas toutefois à d'inutiles détails

15. Il emprunte d'ailleurs cette nouvelle catégorie à F. Connan et modifie un


certain nombre de concepts du droit romain ou en élargit la portée. Sur le détail
de ces innovations que nous ne pouvons envisager ici, voir les remarques de
R. M. Rampelberg.
16. C'est ce que rappelle aussi W. WOLODKlEWlCZ^/mrc Bodin et le droit privé
romain, dans Jean Bodin, colloque d'Angers, Angers, 1985, p. 303-312.
56 MICHÈLE DUCOS

d'érudition; elle s'insère dans une interprétation générale et fait


l'objet de débats. Les discussions sur la valeur de tel terme, ou
l'opinion de tel juriste, nous montrent comment Bodin se nourrit
des données romaines pour les intégrer à sa réflexion ou laisser
apparaître ce qui les en sépare ; il leur confère ainsi une présence
vivante. Cette attitude ne se révèle pas seulement dans les
passages les plus spécialisés. Au début de l'ouvrage, lorsqu'il s'agit de
définir le droit naturel, nous trouvons toute une discussion sur
l'opinion d'Ulpien qui y avait introduit notamment la
procréation des enfants (p. 14-16). Ce dernier avait en effet donné la
définition suivante : « le droit naturel est ce que la nature
enseigne à tous les êtres vivants (animalia) » {Digeste, I, 1, 1). Bodin
réfute une telle conception en affirmant qu'il n'existe aucun lien
de droit entre les hommes et les bêtes, ce qui revient à nier la
possibilité d'un droit naturel commun aux hommes et aux animaux.
Selon le Digeste (IX, 1, 1, 3-4), l'animal ne peut causer qu'un
dommage (damnum) sans commettre une faute (iniuria), ce qui
supposerait une intention malfaisante, une responsabilité qui ne
peut s'appliquer à l'animal privé de raison. Et « puisque les bêtes
n'ont point de part à la violation du droit, déclare Bodin, elles ne
peuvent en avoir au droit »17. Une telle interprétation n'est pas
surprenante chez un penseur qui lie le droit à la raison, comme à
la prudence divine, et en exclut du même coup les bêtes. Mais
elle oppose deux conceptions différentes : il ne s'agit donc plus de
connaissances techniques, mais d'une réflexion générale qui
trouve sa source dans la philosophie et, dans ce domaine aussi,
grande est l'influence de l'Antiquité.
Bodin nous invite lui-même à nous y reporter, lorsque dans
l'épître liminaire, il se place sous le patronage de Platon, en
faisant allusion au Phèdre (245c) où l'accent est mis sur l'importance
de la division18. Mais l'application d'une telle méthode au droit
n'est pas une création originale de notre auteur. Elle figure déjà
dans l'œuvre de Cicéron. En effet, dans le livre I du De oratore (I,
42, 190-1), il prête à Crassus le projet d'un exposé
systématique du droit romain qui permettrait lui aussi de rassembler des
membres épars et il souhaite « ramener le droit civil à un tout
petit nombre de genres, partager chacun de ces genres en
différents membres et, enfin, faire voir par une définition la valeur
propre de chaque terme ». Définir, diviser, organiser, telle est

17. Il s'agit du problème de la responsabilité de l'animal : V iniuria est une


notion très précise en droit romain et on ne saurait comprendre « là où il n'y a
pas d'injustice, il n'y a pas non plus de lien de droit ».
18. On trouve d'ailleurs le même renvoi à Platon au début de la Méthode de
l'histoire (p. 247).
jean bodin, la tradition romaine 57

bien la méthode que préconise Bodin. Certes, il n'y a pas de


référence explicite à Cicéron dans les pages qui nous occupent; ne
peut-on pourtant en déceler la trace dans la notion d'ars qui
revient à deux reprises dans cette épître, et qui en constitue
comme le fil conducteur? C'est elle qui inspire également les
lignes du De oratore dont nous venons de parler; et elle est
d'autant plus liée à la pensée cicéronienne que l'auteur du De re
publica avait lui-même écrit un traité pour transformer le droit
civil en ars19. En outre, un tel projet semble avoir servi de
référence constante au XVIe siècle pour tous ceux qui faisaient porter
leur réflexion sur le droit et il est très vraisemblable que Bodin
s'en inspire à son tour. Dans le détail des classifications, il est
plus difficile d'apprécier l'influence de la logique antique. Bien
sûr, la division du droit en quatre causes trouve une source
ultime dans l'œuvre d'Aristote20 puisqu'il fut le premier à établir
une telle distinction ; mais il y a eu bien des intermédiaires entre
le philosophe de Stagyre et notre auteur. L'art de procéder par
définitions et divisions le rend tout proche de la méthode décrite
par Cicéron, et il faut certainement faire une place aux ouvrages
contemporains : on a, en particulier, souvent noté l'influence de
Ramus qui se marquerait, par exemple, dans le rôle attribué à la
dichotomie21. Pourtant, l'inspiration d'ensemble, avec son
caractère systématique, reste toute proche du modèle cicéronien.
Une telle influence paraît sensible dans d'autres aspects de
l'œuvre. Assurément, le Tableau du droit universel n'a à première
vue rien à voir avec le De legibus22. Et les réflexions du livre I ne
semblent guère avoir laissé leur marque sur un ouvrage qui se
consacre avant tout au droit positif : Cicéron met sans doute
l'accent sur l'origine naturelle des institutions communes à tous
les peuples mais n'en analyse pas le détail et il se soucie d'établir
les meilleures lois, adaptées à la meilleure forme d'État qu'il a
préalablement définie dans le De re publica. Mais Bodin a rappelé
la nécessité de remonter aux principes premiers du droit, il a fait
ressortir la cohérence de son exposé : l'exercice de la justice
(cause finale) renvoie aux lois et aux juges (cause efficiente) ; leur
action trouve son origine dans la matière du droit (conventions

19. Aulu-Gelle, I, 22, 7, mais son contenu nous échappe. Sur les tendances
systématiques à la fin de la République, voir Les Romains et la loi..., p. 182-187.
20. Elle figure dans la Physique, II, 3, 194 b, et dans la Métaphysique I 3
983 a; V, 2, 1013 a.
21. K. Mac Rae, Ramist tendencies in the thought of Jean Bodin, dans /. H. L, 16,
1955, p. 306-323. Ph. Desan, Jean Bodin et l'idée de méthode au XVI' siècle, dans Jean
Bodin, colloque d'Angers, p. 119-132.
22. Mais il devait sûrement le connaître : l'édition de Turnèbe date de 1552.
58 MICHÈLE I)UC:OS

ou délits) qui elle-même est liée à sa forme (p. 11). Dans cet
édifice bien charpenté, les remarques sur la nature ou la fin du droit
ne constituent plus un ornement accessoire et elles offrent une
riche matière à notre enquête. Le nom de Cicéror n'est pas
vraiment mentionné mais dans le détail des définitions, derrière telle
ou telle formule, on entrevoit une inspiration commune. Parfois,
elle se réduit à une vague résonance, rapportée et reprise par tout
un courant de pensée, qui trouve sans doute sa source première
chez Cicéron, mais y a introduit ses propres variations. La
distinction entre un droit naturel et un droit humain qui s'en
inspire, sans vraiment se confondre avec lui, figure bien chez
Cicéron, mais elle a une place tout aussi importante chez saint
Augustin ou dans le thomisme23. Il en va de même pour la
présence du droit à l'état inné dans l'âme humaine, ou ses liens avec
la divinité, encore que la notion de germes de droit, développés
ensuite par la raison, nous rapproche plus nettement de
l'Antiquité. Enfin, le caractère rationnel du droit constitue l'une des
données essentielles de la réflexion cicéronienne24, tout en restant
largement vivant dans une importante tradition philosophique.
Nous constatons ainsi la présence dans l'œuvre de Bodin de
concepts fondamentaux hérités de la pensée antique à travers une
longue histoire, que nous ne pouvons retracer ici; ils nous
permettent de mesurer la profondeur et la vitalité de l'apport cicéro-
nien qui, en matière de philosophie du droit, se trouve à l'origine
de maints systèmes philosophiques.
Mais une telle influence se marque aussi directement sur deux
points qui ont presque totalement échappé aux commentateurs.
Le premier concerne le droit universel : nous avons plusieurs fois
marqué la contradiction qui consiste en somme à parler d'un
droit commun à tous les peuples et à se référer au droit de Rome,
quitte à lui donner un caractère systématique et une unité qu'il
n'a pas toujours possédés. Faut-il en conclure que notre auteur
ne peut malgré tout s'abstraire des catégories juridiques qui
furent celles des prudents, puis des glossateurs et des bartolistes,
et que le droit universel est une recherche vaine ? En fait, les
références romaines sont indiquées dans une perspective synthétique

23. Dans l'élaboration du droit humain, Bodin fait intervenir à côté du droit
naturel l'utilité. S'agit-il vraiment d'une « résonance stoïcienne évidente »
(p. 152)? Il n'est pas exclu au contraire qu'elle prenne naissance chez les pères
de l'Église, cherchant à montrer comment le droit humain s'inspire du droit
naturel, mais sans le reproduire dans sa totalité, et en tenant compte des
conditions et de l'état social de chaque peuple. Il s'agit donc d'un principe relatif.
24. Sur ces notions dont nous ne pouvons ici dégager toute l'ampleur voir Les
Romains et la loi, p. 225-252.
JEAN BODIN, LA TRADITION ROMAINE 59

et servent le plus souvent d'illustration : il y a un droit universel


et il se trouve que les institutions de Rome en sont les plus
proches. Or, une telle attitude constitue l'un des traits originaux du
De legibus : dans ce dialogue, lorsque Cicéron en vient à l'exposé
des lois les meilleurs, les plus proches de la nature, c'est bien à
Rome et à ses institutions qu'il emprunte ses modèles (II, 10, 23 ;
III, 5, 13). Et devant l'étonnement de ses interlocuteurs, il
rappelle que Rome représente la meilleure forme d'État et que ses
lois possèdent la même qualité. Le Tableau du droit universel
suggère une interprétation identique en matière de droit.
En second lieu, l'interprétation du droit naturel comporte, elle
aussi, plusieurs traits originaux qui ont une nette parenté avec la
pensée cicéronienne. Bodin en définit d'abord le caractère
équitable, en employant d'ailleurs l'expression typiquement
romaine : aequum et bonum ; il en donne ensuite des exemples précis :
la religion, l'affection envers les siens, la reconnaissance, la
vengeance et la justice (p. 14). Une telle énumération n'a rien pour
surprendre, si l'on considère que ces exemples définissent des
comportements qui ont en commun de s'exercer dans des
relations entre personnes : parents, amis ou concitoyens. Ils
permettent de rendre à chacun ce qui lui revient en fonction de ses
mérites ou de ses fautes. Or, ce principe est très exactement celui de
l'équité, comme le rappelle Bodin lui-même (p. 78). Mais
l'expression qu'il lui donne est suffisamment originale pour
qu'on puisse en reconnaître l'origine sans hésitation. C'est en
effet dans le livre II du de inuentione puis dans le De legibus que
Cicéron avait précisé les composantes du droit naturel et
expliqué comment il se traduisait en une série de conduites consistant
à accorder à chacun le traitement qu'il mérite25; nous
découvrons exactement les exemples donnés par Bodin : religion,
affection, reconnaissance, vengeance. Cette inspiration directe ne
témoigne pas seulement de l'influence cicéronienne, elle nous
permet de préciser ce qui est emprunté à la réflexion de l'écrivain
romain ; elle rend notre auteur attentif à une justice équitable qui
ne consiste pas simplement à traiter tous les hommes de manière
identique mais à assurer à chacun un traitement proportionné à
sa condition, ses mérites, sa situation personnelle. Telle est en
somme la fin du droit, telle est la leçon qui domine les dernières
lignes du Tableau du droit universel; elle nous invite à nous
reporter au dernier chapitre du livre VI de la République, selon les
propres indications de l'auteur. L'équité, qui peut s'exprimer en

25. Les Romains et la loi, p. 228-229, et 303-338.


60 MICHÈLE

savants rapports mathématiques26 qui trouve une application


pratique et vivante dans le travail du juge, lorsqu'il corrige la loi
ou en comble les lacunes, qui reste étroitement liée au droit
naturel, donne sa cohérence à tout l'édifice du droit et constitue ainsi
un élément fondamental dans la réflexion de notre auteur. Une
telle notion reste sans doute présente chez les juristes, mais seule
l'œuvre de Cicéron pouvait en dévoiler toute la grandeur. Elle
nous ramène ainsi à un courant issu de l'Académie, qui doit
beaucoup à la pensée de Platon27. Et par là, Bodin se montre
fidèle à la pensée antique dans son apport le plus riche et le plus
fécond.
Les commentateurs qui se sont intéressés à cet ouvrage ont
tendance à le présenter comme un moment de transition qui
annonce déjà le droit moderne (celui de Grotius et de Hobbes) et
se dégage du « droit naturel classique »28. L'accent mis sur le
droit positif annonce peut-être l'époque ultérieure, mais on ne
trouve dans cette œuvre ni la notion de droits subjectifs, ni celle
de contrat social, qui joueront alors un rôle essentiel.
L'importance que Bodin accorde à la loi, considérée comme la source
essentielle du droit, le distinguerait de la leçon d'Aristote faisant
jaillir le droit naturel de la « nature des choses », recherchant une
juste proportion, sans établir un système figé qui s'exprimerait
dans des lois. Sans engager ici une longue discussion sur ces
données complexes, soulignons d'abord que Bodin est loin de
confondre droit et lois ; il sait les différencier dans la République (I, 8)
et ce petit livre le laisse aussi deviner. Il faut ensuite rappeler que
toute une tradition de pensée, qui a sa source en Grèce avec
Platon (et aussi Aristote) et se continue à Rome avec Cicéron, avait
fait porter sa réflexion sur la loi. On ne saurait enfin dénier à
notre auteur un sens véritable du droit naturel qui sert de
fondement et d'inspiration au droit humain et il insiste sur
l'importance de cette loi divine et naturelle que nul (y compris le
souverain,) ne saurait méconnaître sans danger, comme le fait voir la
République*13'. Par là, loin de se détacher d'un « droit naturel
classique », il s'inspire dans un courant de pensée qui a trouvé à Rome
sa première expression et déjà sa forme achevée.

26. M. VlLLEY, La justice harmonique selon Bodin, dans Archives de Philosophie du


Droit, 15, 1970, p. 302-315.
27. Le platonisme de Jean Bodin a été étudié par P. Mesnard dans les Actes du
Congrès de l'Association Guillaume Budé de 1953, Paris, 1954, p. 352-361.
28. Sur cette notion, voir les travaux de M. VlLLEY dans ses Leçons d'histoire de
la philosophie du droit, Dalloz, 1962.
29. J. CHANTEUR, L 'idée de Loi Naturelle dans la République de Jean Bodin,
colloque de Munich, p. 195-212 ; et L. INGBF.R, Jean Bodin et le droit naturel, colloque
d'Angers, p. 279-303.
JEAN BODIN, LA TRADITION ROMAINE 61

Avec sa logique rigoureuse et ses dichotomies minutieuses, la


Iuris universi distributio est un ouvrage savant, souvent austère et
d'une interprétation délicate à cause de ses allusions concises au
Digeste. S'agit-il également d'un livre « absolument illisible »,
comme on l'a cru quelquefois? Assurément, il parle d'abord au
technicien du droit, qui en admirera les interprétations originales
et la puissance de synthèse. Il possède aussi l'intérêt historique
d'attirer notre attention sur l'accueil fait au droit romain par les
humanistes qui s'efforcent d'en permettre une meilleure étude
grâce à un travail philologique ; derrière les préoccupations
savantes se laisse deviner tout un mouvement de pensée où la
science et la philosophie du droit, loin de rester isolées, ne se
coupent pas des autres disciplines. Mais surtout, même s'il porte la
marque des préoccupations contemporaines, et reflète un
mouvement synthétique dans l'étude du droit, ce travail nous permet
surtout de mesurer la présence vivante de quelques concepts
fondamentaux, où s'exprime la réflexion antique sur le droit. C'est
en effet de Rome et de l'œuvre cicéronienne que, outre son
projet d'un exposé systématique et d'un droit universel, Bodin tire
les thèmes essentiels qui fondent sa réflexion : il s'en inspire pour
les notions-clés de son œuvre et nous fait ainsi comprendre qu'un
des apports les plus riches et les plus féconds de l'Antiquité n'a
pas été oublié.
Michèle Ducos.