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SOCIOLOGIE POLITIQUE

Introduction :

Le sociologue comme chasseur de mythes

I) LA SOCIOLOGIE COMME POINT DE VUE OUVERT SUR LES PHÉNOMÈNES POLITIQUES


A) LA SOCIOLOGIE : UN SAVOIR DONT LA DÉFINITION NE VA PAS DE SOI
La sociologie est une activité qui fait référence à des auteurs et qui discute de ce que font ces
auteurs. La sociologie ne parait pas être une activité scientifique en raison de cette référence : dans
certaines matières scientifiques, on fait appel à des expériences. En fait, contrairement à la sociologie,
la science s’intéresse à des faits, à des résultats. La sociologie est un savoir moins rigoureux, plus
littéraire.
En matière sociologique, il n’y a pas d’appellation contrôlée : il n’existe pas d’autorité instituée
capable de définir la sociologie. Du fait de cette absence de contrôle, la sociologie apparaît comme une
discipline peu homogène. Cette absence a un impact sur la sociologie même. La sociologie ava être un
enjeu de luttes entre des individus ou des écoles.
Ex : l’approche holiste (courant postulant que, pour penser le monde social, il ne faut pas partir de
l’individu) s’oppose à l’école de l’individualisme (pour comprendre les problèmes sociaux, il faut
partir de l’individu).
Il est difficile de définir la sociologie en terme de résultat. La sociologie s’accompagne du
problème de la continuité dans le temps. Par exemple, la notion de sociologie existe chez Comte, mais
aussi chez Bourdieu. Pourtant, la sociologie renvoie-t-elle à la même chose ?

B) LA SOCIOLOGIE COMME PRATIQUE INTELLECTUELLE


La sociologie renvoie à un esprit interrogateur et est liée à des protocoles d’investigation. De
plus, il faut être capable d’interpréter les protocoles.
Il n’y a pas de travail sociologique sans interrogation. La sociologie correspond alors à quelque
chose de particulier : c’est un savoir qui va à l’encontre de toute parole d’autorité. Cependant, la
sociologie n’est pas un jeu en soi. Des protocoles d’investigation complètent ces interrogations.
Il existe plusieurs manières d’investigation comme la récolte des réponses individuelles pour
rassembler des données objectives. Cela permet alors la mise en place de statistiques.
La sociologie correspond à une posture d’étonnement face au fonctionnement de l’autorité et
face au fonctionnement institutionnel.
Les données doivent ensuite être interprétées. Se pose alors le problème de la mise en forme de
l’explication. En effet, l’interprétation est un travail de mise en forme, d’écriture et d’analyse. Il s’agit
d’apporter des réponses aux questions posées.

C) LES ACQUIS DE LA TRADITION SOCIOLOGIQUE


Malgré les différends entre les écoles, il existe un certain nombre d’acquis sociologiques. En
effet, il existe des points communs entre les différentes écoles comme : la position du sociologue, les
acteurs sociaux qu’il étudie, l’analyse du résultat final des actions que le sociologue étudie.
Marx, Weber et Durkheim sont des sociologues sensiblement différents dans leurs positions.
Pourtant, il existe une idée commune entre ces penseurs : dans le travail sociologique, il y a un avant
et un après. Le rapport qu’entretien le sociologue par rapport un objet est différent au début et à la fin
de la recherche.
Ex 1 : Marx s’intéresse au capitalisme.
Pour Marx, au départ, le capitalisme est une activité d’entrepreneur contribuant à l’élévation du
niveau de la richesse. A la fin de sa recherche, Marx propose la vision suivante : le capitalisme est
un processus à la faveur duquel des groupes sociaux entrent en interaction ; à la suite de ce
processus, il y a des gagnants et des perdants.
Ex 2 : Le suicide est un problème social majeur. Au début, Durkheim voit le suicide comme un geste
individuel visant à mettre fin à ses jours. Finalement, derrière le suicide, il existe des régularités
sociales.
Ex 3 : Weber a beaucoup travaillé sur l’Etat.
Au début, c’est une forme d’organisation collective dont une part de l’action prétend satisfaire l’intérêt
général. A l’issue de ses recherches, Weber constate que la satisfaction de l’intérêt général est loin
d’être ce qui est au premier plan : l’Etat est le sous-produit des rapports de force et qui prend la
forme d’une entreprise de domination.
Le sociologue reçoit toute une série de représentations au début de la recherche. Il va alors
prendre du recul par rapport à ses conceptions, cette position n’étant jamais simple.
Les acteurs sociaux ne sont pas nécessairement ce qu’ils disent et ne disent pas nécessairement
ce qu’ils sont. Cependant, ils ne doivent pas être mis à l’écart. Par exemple, les sondages à la sortie
des urnes ne correspondent pas nécessairement à la réalité. Le résultat final de l’action répond
rarement à l’intention primitive de l’acteur.
Les acteurs sociaux ne veulent pas tous nécessairement la même chose. Pour parvenir à leurs
fins, ils entrent en relation les uns avec les autres. Pour cela, des mécanismes de transaction se mettent
en place. Le résultat de cette coopération est souvent différent de ce que pouvait souhaiter tel ou tel
acteur. Dans un certain nombre de cas, ce résultat s’impose aux différents acteurs, ce qui peut
représenter une contrainte.
Beaucoup de phénomènes sociaux sont le résultat non intentionnel des faits et gestes d’une
multitude d’acteurs.

II) LA CONSTITUTION D’UN SAVOIR SOCIOLOGIQUE


A) DES FONDATEURS REVENDIQUÉS
Durkheim (1858-1917) est considéré comme le père fondateur de l’école sociologique française,
c’est le premier enseignant de sociologie à l’université de Bordeaux, puis enseigne à partir de 1902 à
la Sorbonne. Il fonde en 1896 la revue L’année sociologique. Il est l’auteur de : La division sociale du
travail (1893) ; Les règles de la méthode sociologique (1895), Le suicide (1897), Les formes
élémentaires de la vie religieuse (1912), …
Marx (1818 – 1883) fait des recherches sur la domination et sur els rapports entres les groupes
sociaux. Auteur de : Les luttes des classes en France ; Le 18 brumaire de Louis Bonaparte (1852), etc

Tocqueville (1805-1859) est un homme politique et un magistrat. Auteur de : De la démocratie
en Amérique (1835-1840) ; L’Ancien Régime et la Révolution (1856) ; etc …
Weber (1864-1920) est l’auteur de : L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1904) ; Le
savant et le politique (1918) ; Economie et société (1922) ; etc …
Se pose le problème de l’histoire de la sociologie. Pour Raymond Aron, l’histoire de la
sociologie passe par la recherche des pères fondateurs et par des travaux sociologiques. Cependant,
pour lui, il y a peut-être d’autres champs, d’autres sources pouvant éclairer les origines de la
sociologie.
Par exemple, Siegfried écrit le premier ouvrage de sociologie électorale en 1913 (Le tableau
politique de la France de l’ouest). Cela pose problème car il existe des élections depuis 1848. Les
sociologues ne sont pas les seuls à écrire sur les élections : les préfets ont eu à analyser les élections
dans des rapports. Ces patriciens ont permis à Siegfried de faire ses recherches.
Selon Weber, le savoir sociologique est issu du savoir pratique. En effet, pour comprendre
l’histoire d’une discipline, il existe des ouvrages publiés par des patriciens.
Le savoir sociologique est un savoir réducteur.

B) LES CONDITIONS FAVORABLES À L’ÉMERGENCE DE LA SOCIOLOGIE


L’objet de la sociologie est la société.
Si on veut comprendre le développement de la sociologie, il faut s’intéresser à la façon dont les
hommes et les femmes ont été amenés à se voir comme formant ensemble une société. Ces
circonstances renvoient à des modifications sociales qui ont au départ lieu dans des sociétés
industrielles du 18e siècle à nos jours.
En France, ces évènements sont liés à la révolution de 1789 : les monarchies ont peu à peu laissé
la place à des républiques dirigées par des partis bourgeois et ouvriers. Cela a un impact sur la société.
Le mouvement est le même en Angleterre avec la mise en place de la chambre des Lords.
En Allemagne, les anciennes couches dominantes voient leur pouvoir sapé par les défaites
militaires. Les ouvriers prennent peu à peu le pouvoir par les urnes.
Elias voit cette transformation comme un processus de démocratisation institutionnelle : “On
ne peut comprendre la naissance de la sociologie sans avoir présente à l’esprit cette transformation
des sociétés oligarchiques, dominées par des privilégiés de naissance, en sociétés dominées par des
représentants révocables des partis de masse” (Elias in Qu’est-ce que la sociologie ?).
La genèse des sciences de la société comme la sociologie est étroitement liée au développement
des sociétés étatiques modernes.
Ce processus de transformation s’appuie sur de nouvelles formes de relations humaines. Cela
amène Elias à faire trois observations :
On assiste à une réduction des différences de pouvoir entre gouvernants et gouvernés.
Pour être élus, les dirigeants vont devoir apporter la preuve de leur aptitude à gouverner. Ils vont
aussi devoir apprendre à se mettre en scène en proposant des idéaux. Cela traduit un déplacement
de l’équilibre des forces.
Il y a une plus grande dépendance réciproque entre gouvernants et gouvernés. Cela amène les gens
à concevoir de nouvelles formes de vie en société.
Les individus pensent davantage les sociétés comme des ensembles fonctionnels d’individus
interdépendants.
Les différences de pouvoir s’atténuent entre les différentes couches sociales.
L’industrialisation permet d’illustrer ce processus. Pour Elias, ce processus se voit à l’intérieur
même des groupes sociaux. Elias parle alors d’une démocratisation fonctionnelle : “Elle renvoie à
une modification de la répartition des forces sociales qui peut temporairement s’exprimer dans
des institutions de types différents aussi bien dans des systèmes à parti unique que dans des
systèmes démocratiques”.
Les relations sociales se modifient dans le sens d’un renforcement des dépendances et des
contrôles réciproques et multipolaires.
Tout le mode dépend un peu plus des autres pour vivre. Il y a une complexification des échanges.
Elias parle de chaînes d’interdépendance, qui se sont étendues et spécifiées. Ces chaînes
échappent à notre contrôle.

C) LES DÉFIS DE LA SOCIOLOGIE


Les transformations amènent les individus à se concevoir comme constitutifs de sociétés
formées d’interrelations humaines de plus en plus complexes, peu transparentes et difficilement
maîtrisables. Comprendre ces transformations est devenu un enjeu majeur pour les individus qui
composent la société. Cette évolution a amené des individus à imaginer des méthodes et des savoirs
pour comprendre cette complexité sociale.
Pour certains, l’intérêt de la sociologie est de comprendre et de maîtriser ces rapports humains
qui sont devenus opaques et incontrôlables. La sociologie est le savoir le plus en correspondance avec
les problèmes de la société.
“La sociologie a pour tâche essentielle de les rendre [les rapports] transparents ou de soustraire
ainsi les hommes, devenus plus clairvoyants, à leur influence” (Elias). Si les sociologues voient cette
utilité, ils pourront incarner la figure des chasseurs de mythes.
“En s’appuyant sur l’observation des faits, ils s’efforcent de remplacer les mythes, les
croyances et les spéculations métaphysiques par des théories, c’est-à-dire par des modèles de relation
que l’observation des faits peut vérifier, corroborer et corriger” (Elias).

III) ENJEUX ET OBJETS DU COURS


A) POLITIQUE ET RELATIONS SOCIALES
“La question de savoir de quelle manière et pour quelle raison les hommes se lient entre eux et
forment ensembles des groupes dynamiques spécifiques est un des problèmes des plus importants,
pour ne pas dire le plus important, de la sociologie” (Elias).
Un phénomène politique rassemble tous les phénomènes que les acteurs d’une société
déterminée qualifient eux-mêmes de politiques.
Dans une société donnée, il n’y a pas toujours d’accord entre ce qui est ou non politique. Cela
permet d’intégrer les luttes autour de la revendication politique d’un phénomène. Cette définition
suggère la relativité de la notion de politique dans des cultures différentes.
Les relations sociales sont constituées de phénomènes politiques. Il s’agit de comprendre de
quelle manière et pourquoi des individus se lient entre eux pour former des groupes qui évoluent.

B) INTÉRÊT D’UNE ANALYSE SOCIOLOGIQUE DES PHÉNOMÈNES POLITIQUES


La sociologie politique est un type de discours sur des objets politiques. Les autres discours sont
(par exemple) celui des militants, des médias, les sondages, etc … Ces discours ne renvoient pas à des
logiques de production.
Le discours politique a son utilité propre, qui est orienté vers l’intelligibilité des processus
politiques effectifs. C’est une sorte d’entreprise d’élucidation.
Le discours politique est vu comme un effort “d’affinement du regard qui permet de voir plus,
grâce à la mise en place de techniques d’investigation et de concepts rigoureux, et comme une
réflexion constante sur les conditions de validité des résultats” (Braud).
Les sociologues ne vont pas forcément dévoiler des vérités inaccessibles au commun des
mortels.
Il y a une familiarisation des phénomènes politiques.
Pour Weber, la sociologie est une forme de désenchantement du monde.

L’approchs desphénomn
eociologique è es
politiques

I) LES RÈGLES DE LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE


A) ROMPRE AVEC LES PRÉNOTIONS ET LE SAVOIR ORDINAIRE
B)
Pour faire une enquête sociologique, il faut savoir dénouer les pièges tendus par le sens commun
(1) et il s’agit de voir comment les sociologues s’arment contre les prénotions (2).

1) LES PIÈGES TENDUS PAR LE SENS COMMUN


Les sociologues sont confrontés à plusieurs pièges fondamentaux.
Il existe un savoir immédiat sur les phénomènes sociaux : il s’agit de l’opinion première. Ce
savoir confère une illusoire transparence aux phénomènes sociaux. Pour définir ce concept, Durkheim
parle de prénotions : il s’agit “de représentations schématiques formées par la pratique et pour elle”.
Ces prénotions véhiculent de fausses évidences, des impressions premières, prénotions véhiculées par
le sens commun.
L’objectif du sociologue est de dépasser le sens commun. Durkheim recommande une extrême
vigilance face aux prénotions.
En étudiant le monde social, le sociologue doit se sentir “en présence de faits dont les lois sont
aussi insoupçonnées que pouvaient l’être celles de la vie quand la biologie n’était pas constituée ; il
faut qu’il se tienne prêt à faire des découvertes qui le surprendront et le déconcerteront” (Durkheim
in Les règles de la méthode sociologique).
Le sociologue est immergé dans un réseau de relations sociales. Il a des attaches sociales et
connaît donc un certain nombre de sujets grâce à la pratique.
Ex 1 : La sociologie de la famille. Les sociologues sont forcément liés à la famille et en ont donc une
connaissance solennelle. Cela peut être gênant car le sociologue peut avoir un certain nombre de
conceptions préétablies sur la famille ; il peut donc importer dans sa recherche les a priori qu’il
a sur la famille.
Ex 2 : Le sociologue de la politique a été élevé dans un certain milieu politique. Il a donc des idées
précises sur les partis politiques. Cependant, il ne s’agit pas ici de critiquer les partis, mais de
comprendre leur place dans la politique.
Le sociologue entretient une certaine familiarité avec des sujets particuliers. Cette familiarité
pose problème car il s’agit de fausses évidences et d’images qui ne sont pas construites
sociologiquement. Il doit alors essayer de tendre vers l’objectivité. Pour cela, le sociologue doit forger
un certain nombre de concepts pour élaborer un certain nombre de concepts pour élaborer de manière
plus positive sa recherche. Une distance méthodologique doit donc être instaurée. En effet, le
sociologue va développer ses propres capacités d’analyse.
L’ethnocentrisme est un autre piège qui guète le sociologue : le chercheur s’ignore comme sujet
cultivé d’une culture particulière. Faire de l’ethnocentrisme revient à juger le rapport aux valeurs
qu’entretiennent les individus observés à partir du rapport qu’entretient le sociologue avec ces mêmes
valeurs.

Ex : Les recherches faites dans les années 50 en Kabylie.


Un certain nombre de chercheurs occidentaux ont mené cette recherche. Ils ont été
formés dans les sociétés industrielles où un certain nombre de valeurs sont inculquées, dont la
rationalité. Ils sont donc étrangers à la Kabylie, région rurale et traditionnelle.
Après la récolte, des familles achètent des bœufs alors qu’elles vont être incapables de
les nourrir. Elles vont donc devoir les revendre rapidement. Ces chercheurs trouvent cette
pratique irrationnelle.
Conscients du risque d’ethnocentrisme, d’autres chercheurs se sont intéressés au même
sujet. Ils se sont aperçus qu’un évènement intervenait parallèlement à cet achat : il s’agit le
plus souvent de mariages. La possession de bœufs est don un symbole de prestige pour les
familles. Cette pratique devient rationnelle car c’est un comportement fréquent dans les
familles traditionnelles : un bien matériel est transformé en bien symbolique. Il y a donc
accession à la réalité de l’achat.
Le sociologue risque donc de tomber dans les deux pièges quand il commence sa recherche.

2) LES INSTRUMENTS DE LA RUPTURE


Il est indispensable d’avoir une méthode de recherche pour raisonner sociologiquement.
Le choix d’un outil d’enquête a un impact : il commande l’éclairage fourni sur un objet étudié.
Ex : le vote. Il est possible de faire des sondages, de l’ethnographie, de travailler sur les résultats
d’une élection, de faire des entretiens avec les électeurs, … A chaque fois, on n’observe pas
la même chose sur le vote.
L’angle choisi peut avoir un impact sur les conclusions que l’on peut former.
Il est possible de combiner les différents éclairages pour avoir une vision plus large de l’objet
étudié, mais cela n’est pas toujours évident. Pourtant, cela permet d’asseoir ce que l’on a à dire de
manière rigoureuse : la méthode empirique est la première ressource pour rompre avec le sens
commun.
Avant de choisir une technique d’enquête, il faut s’interroger sur ce que l’on veut faire.
Pour tenir un discours rigoureux, les sociologues mobilisent des méthodes qui ont fait leurs
preuves.
Le traitement des données statistiques est un premier instrument de rupture. Les statistiques
permettent d’enregistrer des régularités de conduite constitutives de fait sociaux. Le croisement de
cette donnée avec d’autres éléments permet d’obtenir des régularités.
Les sondages sont très utilisés pour connaître, par exemple, les préférences d’une population.
Les sondages ont cependant un statut scientifique ambigu. C’est un outil qui permet de faire voir un
certain nombre de choses à ceux qui les mettent en œuvre.
Les études ethnographiques sont une enquête sur le terrain. Elles font appel à l’observation et
constituent des informations précises. C’est une méthode qualitative.
Les entretiens sont aussi une méthode qualitative, mais cette méthode est difficile. Un entretien
doit se préparer. La situation entretien est un rapport de force entre deux personnes.
Weber avait souvent recours à ce genre de procédé : il observait empiriquement différentes
sociétés à partir d’un certain nombre d’éléments. Cela forme ainsi une forme de modèle pur comme
celui de la bureaucratie : ce concept permet de rendre compte des différentes bureaucraties existant
dans le monde.
Chaque technique d’enquête mise en place pour rompre avec le sens commun a ses propres
limites. Le sociologue doit les connaître pour pouvoir mettre en œuvre les outils et pour contrôler ce
que ces méthodes font voir. Il faut avoir au préalable des hypothèses. Ces outils ont pour objet de
tester ces hypothèses.
C) THÉORIES SCIENTIFIQUES ET VÉRIFICATIONS EMPIRIQUES

Les techniques d’enquêtes ne sont pas neutres, elles ne fournissent pas que des données (1). Ces
données doivent être articulées autour de théories (2).

1) LA FAUSSE NEUTRALITÉ DES TECHNIQUES

La situation d’enquête n’est pas une situation vide : un enquêteur ne se contente pas de récolter
des éléments dans un but neutre. C’est une situation dans laquelle une multiplicité d’agents peut agir.
De plus, l’enquêteur n’est pas seul : il travaille avec d’autres personnes.
Par exemple, lors d’un entretien, le sociologue est face à un enquêté. Ce n’est pas une situation
neutre et toutes les questions ne peuvent pas être posées.
Cette situation peut être le reflet d’une situation de pouvoir. C’est une situation complexe. Le
sociologue doit être conscient de cette complexité pour contrôler le mieux possible ce qu’il fait.
Ex : Derrière les classes d’âge il y a une réalité biologique. Chacun poursuit son cycle de vie sans
discontinuer. Des classes d’ages sont mises en place et sont entrées dans les mœurs. Derrière
ces découpages, un certain nombre de questions peuvent naître.
Au XIIe siècle, il y a un bouleversement majeur dans l’aristocratie. Entre l’adoubement et le
mariage, le noble se situe dans la jeunesse. A cette époque, la jeunesse n’a rien de
biologique. Cette période est élastique car la jeunesse dure jusqu’à ce que le fils succède au
père. Ce laps de temps est mis en place pour que le père garde le plus longtemps possible le
pouvoir sur son fils.
Récolter des données n’est pas une fin en soi : il s’agit de les analyser. Il s’agit d’être capable de
réfléchir à ce que l’on fait : c’est le réflexe du sociologue pour éviter les pièges tendus par le sens
commun.
2) LES ÉCUEILS DE L’EMPIRISME ET DE LA SUPRÊME THÉORIE
Les problèmes traités par le sociologue ne sont déterminés ni par une technique d’enquête, ni par
un méthode de travail.
Pour Mills, il ne suffit pas d’accumuler des données et des enquêtes pour aboutir à une science
de la société. Les méthodes ne construisent pas un problème sociologique.
Selon Durkheim, pour faire de la sociologie, il faut au préalable identifier un problème et le
traiter “comme les choses”. En fait, pour faire de la sociologie, il faut d’abord élaborer des hypothèses
destinées à fournir une enquête. Enfin, il s’agit d’élaborer des théories.
Cependant, selon Mills, il y a un risque de suprême théorie : les hypothèses ne sont pas
élaborées indépendamment de la prise en compte des faits étudiés. Pour Mills, il s’agit “d’un montage
et d’un démontage de concepts”.
On aboutit alors à l’inverse de l’empirisme, qui consiste à se cantonner dans des discussions
arides, des généralisations sans jamais renouer avec les faits.
Il existe donc deux écueils composés de sociologues pensant sans observer (= suprême théorie)
et de sociologues observant sans penser (= empirisme)

D) UN EXEMPLE DE CONSTRUCTION DE L ’OBJET RÉUSSIE : ASILES D’ERWIN


GOFFMAN
1) L’HYPOTHÈSE DE DÉPART : L’HÔPITAL PSYCHIATRIQUE COMME
“INSTITUTION TOTALITAIRE”

Erwin Goffman entend étudier les hôpitaux psychiatriques. Au départ, il a un certain nombre
d’idées en tête.
Pour le sens commun, l’hôpital psychiatrique est un lieu de guérison. Des discours vont
accréditer ou non le caractère thérapeutique de ces institutions.
Ce qui sert d’entrée en matière est la maladie mentale, qui est un phénomène individuel plutôt
qu’un phénomène social. Cette entrée en matière relève peut-être d’autres discours.
Goffman est un sociologue et non un psychologue. Pourtant, ceux qui ont écrit le plus sur le
sujet sont des psychologues.
Goffman opère une rupture avec la vision de l’hôpital psychiatrique. Selon lui, pour en faire
l’analyse sociologique, il ne faut pas commencer par la maladie, mais opérer un détachement du
regard et un changement de perspective : l’aliénation mentale existe, mais l’intérêt est porté sur
l’interné et non sur le fou. En fait, quand on change de perspective, on s’intéresse plutôt à l’aliénation
mentale.
Goffman s’intéresse à un établissement social qui institutionnalise les malades. Il laisse de coté
les raisons de l’internement, c’est-à-dire la maladie. Il opte pour une réflexion sur l’asile comme un
lieu d’enferment des individus.
Ce qui se passe dans l’hôpital est à relier à la théorie des fonctions sociales remplies par un
ensemble d’institutions que Goffman qualifie de totalitaires.
Le concept d’institutions totalitaires regroupe des traits communs à beaucoup d’institutions de
gardiennage et de contrôle totalitaire sur le mode de vie des individus. “Toute institution accapare une
part du temps et des intérêts de ceux qui en font partis et leur procure une sorte d’univers spécifique
qui tend à les envelopper. Mais, parmi les différentes institutions de nos sociétés occidentales,
certaines poussent cette tendance à un degré incomparablement plus contraignant que les autres.
Signe de leur caractère enveloppant ou totalitaire, les barrières qu’elles dressent aux échanges
sociaux vers l’extérieur, ainsi qu’aux entrées et aux sorties et qui sont souvent concrétisés par des
obstacles matériels” (Goffman). Des institutions sont extrêmement enveloppantes et dressent des
barrières aux mouvements des individus.
L’institution totalitaire est “un lieu de résidence et de travail où un grand nombre d’individus,
placés dans la même situation, coupés du monde pour une période relativement longue, mènent
ensemble une vie recluse dont les modalités sont explicitement et minutieusement réglées” (Goffman).
Une institution totalitaire peut être l’asile, la prison, la caserne, le couvent, … C’est un concept qui
peut se décliner.
Il y a une coupure avec l’extérieur, une vie en espace clos, une réglementation de tous les actes
des individus et une séparation entre les gardiens et ceux qui sont gardés.
Ce modèle rend compte d’une multitude de situations. Des invariants structuraux sont mis en
place, permettant la création de ce système. Ce modèle met à jour des systèmes de relation, permet de
décrire des situations, d’expliquer des comportements et d’anticiper des conduites.
L’institution totalitaire est un modèle théorique construit. L’hôpital psychiatrique est
l’incarnation idéale de ce modèle.
Les invariants structuraux conditionnent toutes les facettes de la vie hospitalière. L’organisation
de ces hôpitaux et le comportement des internés sont conditionnés par une double coupure : une
coupure vis-à-vis de l’extérieur et une coupure interne entre les individus et le personnel.
Le malade apparaît alors sous un autre visage : “il est aliéné au second degré par la maladie
parce que la maladie est institutionnalisée dans un espace social dont toutes les caractéristiques lui
imposent les déterminations de la servitude”.
Goffman ne pensent pas que ces hôpitaux soient inutiles. Il est conscient que c’est un lieu de
guérison. Pour lui, les malades y sont enfermés et vont y connaître des servitudes et des souffrances.
Pour certains internés, le problème quotidien consiste en une riposte à cette situation d’enfermement
qui peut être insupportable à vivre.

2) LA MINUTIE D’UNE ENQUÊTE ETHNOLOGIQUE

Pour vérifier ses hypothèses, Goffman s’est engagé dans une enquête de terrain. Il étudie les
relations qui se nouent entre les malades et les surveillants, leurs échanges et les mécanismes de
l’internement.
Son enquête est orientée par des problèmes, par un modèle théorique. C’est la dernière étape de
son raisonnement. Il ne fait pas de descriptions empiriques, mais cherche des informations pour
vérifier ses hypothèses.
Sa démarche illustre les bases méthodologiques de la sociologie : construire un appareil
théorique. Pour parvenir à cet objectif, Goffman n’a pas besoin de décrire des hôpitaux : il construit un
modèle général, qui constitue le bien fondé de sa démonstration.
II) PENSER EN TERMES RELATIONNELS

Penser les liens entre individus est une des taches majeures de la sociologie. Pour s’engager dans
cette voie, il existe l’image du jeu (A), qui permet d’analyser les concepts de configuration et de
champs (B).

A) LA MÉTAPHORE DES MODÈLES DE JEU

C’est un cadre théorique qui peut être utile pour guider l’imagination sociologique. Cela permet
de penser des relations sociales.

1) UNE MÉTAPHORE POUR DÉCRIRE DES HOMMES FORMANT UNE SOCIÉTÉ

Pour penser la structure d’un Etat, il est difficile de partir de l’atome individuel. Il faut penser
comment les individus forment une sorte d’ordre social, ordre formé par l’interconnexion de leurs
actes et de leurs expériences. L’interconnexion est réalisée par les relations d’interdépendance qui
rattachent les individus les uns aux autres.
La solution est de s’appuyer sur des modèles isolant certaines interdépendances en les
simplifiant. C’est une sorte d’expérience mentale.
N’importe quel jeu réel peut fournir un modèle pour mener cette expérience. Ces modèles de jeu
se fondent sur un principe de base : deux personnes ou plus mesurent leurs forces pour voir quelles
sont les chances qu’un joueur puisse l’emporter. On retrouve ces données presque partout.
Ces épreuves évoluent dans le temps. En effet, les individus peuvent s’habituer à un certain
équilibre dans leurs relations de force. Cet équilibre est variable : c’est un élément inhérent à beaucoup
de relations humaines.
De nombreux jeux sont des modèles de relations se basant sur des règles fondamentales.
Un jeu à deux personnes peut constituer un exemple de relations d’interdépendance humaines
simples. Pour ce genre de jeu, un joueur A peut être très fort et un joueur B très faible. A peut avoir
une grande emprise sur B dans le sens où il peut influencer les coups de B. Même si B est faible, il
peut avoir un pouvoir sur A : si B doit s’adapter à A, ce dernier (avant de jouer) doit prendre en
compte ce que vient de faire B. Les deux personnes jouent ensemble et, même s’il y a une différence
de force, elles s’influencent réciproquement. A n’est pas simplement plus fort que B. sa force lui
garantit la maîtrise du jeu pour contrôler le déroulement de la partie.
A et B peuvent aussi être de force moins inégale. Ainsi, A a une influence moins importante sur
B, de même que B a une capacité plus forte. Dans ce cas, aucune des joueurs ne contrôle le jeu.
Le jeu prend la forme d’un processus social. Lorsqu’il n’y a que deux personnes, le jeu est la
réalisation d’une stratégie individuelle. Lorsqu’il y a plusieurs personnes, les interdépendances font
naître un processus que personne n’avait prévu.
Les modèles de jeu peuvent être utiles pour penser les relations sociales. Si on veut comprendre
des relations plus complexes, les modèles de jeux doivent aussi être plus complexes.
Il existe aussi un autre modèle : le jeu à plusieurs personnes s’exerçant sur plusieurs niveaux. A
joue contre B, C, D et E. Le joueur A peut être plus fort que sers adversaires, avec qui il joue
séparément. Dans ce cas chaque partie a sa propre dynamique. Le joueur A exerce sa puissance de
manière séparée sur ses adversaires.
Il y a un autre cas possible : a affronte en même temps tous ses adversaires. Il y a donc qu’une
seule partie. Dans ce cas, si tous les adversaires sont unis, ils vont pouvoir rééquilibrer leurs capacités
d’influence par rapport à celle de A. Il est alors difficile de connaître l’issue de la partie.
Le regroupement est un facteur de puissance. Il provoque l’accroissement du nombre d’acteurs
interdépendants. Cela a deux conséquences importantes :
L’évolution et l’orientation du jeu, moins transparentes que pour un joueur individuel.
Quelque soit la force du joueur, il a plus de mal à maîtriser ce qu’il fait
Dans leur jeu, les joueurs prennent conscience de leur impuissance à dominer et à maîtriser le
jeu
Le jeu à deux étages peut être un processus de démocratisation.
2) LE CARACTÈRE DIDACTIQUE DES MODÈLES DE JEU

Ces modèles fournissent un élément conceptuel. Ils nous permettent d’appréhender les
problèmes sociologiques qui occupent une place centrale dans les relations sociales.
Ex 1 : Le modèle de jeu est au premier plan de la question du pouvoir et occupe une place centrale de
la sociologie. Cette question touche tout le monde car on est plus ou moins pris dans des
relations de pouvoir.
Le pouvoir d’autrui est perçu comme redoutable ou comme suspect. Quelqu’un qui détient le
pouvoir peut obliger les autres à faire ce qu’il ne souhaite pas. Quand on en parle
spontanément, le pouvoir est presque un objet, une substance que certains ont et d’autres pas.
Le pouvoir est une sorte de donnée structurelle des relations humaines. Dans la mesure où nous
dépendons plus des autres, ces derniers ont le pouvoir sur nous. Il faut réaliser une recherche
d’équilibre dans les relations. Ces équilibres peuvent être variés. Les modèles de jeu nous
poussent à regarder les relations de dépendance entre les individus.
Le pouvoir, qui est une force dans le jeu, résulte d’une somme de contraintes, né de toutes les
formes d’interdépendance reliant les hommes entre eux. Le pouvoir devient rationnel et n’est
plus une substance.
Ex 2 : La question de la liberté individuelle. La liberté de chaque individu est inscrite dans la chaîne
d’interdépendance au sein de laquelle les hommes entrent en relation les uns avec les autres.
Ces chaînes délimitent ce qui et à faire ou à ne pas faire.
Les modèles de jeu permettent de conférer un autre visage au pouvoir.
Le jeu est basé sur les intentions d’un joueur fort. Ces intentions permettent de comprendre le
déroulement d’un jeu. Les modèles de jeu permettent de dépasser le modèle de l’acteur rationnel dans
deux directions :
Les interactions intentionnelles peuvent engendrer des conséquences imprévues
Les processus de jeu peuvent suivre leur cours de manière autonome par rapport aux
intentions des joueurs
Ces processus peuvent exercer un véritable pouvoir sur le comportement de chaque joueur. Il ne
faut pas s’en tenir aux intentions et aux stratégies des acteurs.
Les jeux sociologiques sont souvent complexes et peu transparents. Ces modèles de jeu libèrent
notre imagination. Ce sont des cadres théoriques qui présentent des formations sociales et structurées
avec des individus liés par des relations d’interdépendance.

B) LE RECOURS AUX CONCEPTS DE «CHAMPS» ET DE «CONFIGURATION»


1) CONCEPT DE «CHAMPS»

C’est un concept mis en place par Bourdieu : il s’agit d’un espace structuré de positions ou de
postes dont les propriétaires peuvent être analysées indépendamment des caractéristiques de leurs
occupants car ces caractéristiques sont gouvernées par les logiques sociales du champs.
Quelque soit le domaine d’activité considéré, il existe des rapports de force entre les agents qui
font partis de ce domaine. Ces rapports de force sont à l’origine de la formation des différents champs
sociaux.
Chaque champ peut être analysé comme un espace de lutte où s’affrontent des unités en
compétition. Ces luttes confrontent deux grandes catégories d’acteurs :
Les acteurs qui monopolisent plus ou moins complètement le capital spécifique qui fonde
l’autorité (ou le pouvoir) sur un champ
Sur un champ donné, des acteurs détiennent certaines ressources permettant de faire leur
force. Ils sont souvent inclinés à mettre en œuvre des stratégies de conservation
Des acteurs sont moins pourvus de ce capital
Ces acteurs sont des nouveaux venus sur le champ. Par exemple, ils sont plus jeunes que les
précédents et ils sont plutôt inclinés vers des stratégies de subversion
Le champ est une image intellectuelle : le champ social est un espace de relation. Sur ce champ,
les relations sont conflictuelles : une lutte pour la domination de la reproduction de la domination se
joue sur le champ. Les unités en présence, en relation les unes avec les autres, s’affrontent pour asseoir
et accroître leur pouvoir. Les rapports de domination structurent le champ.
Ces luttes ont un effet non intentionnel : sans qu’ils en soient conscients, la plupart des acteurs
sociaux pris dans ces luttes va contribuer à faire exister et à reproduire ce champ à travers leurs
affrontements. Ce phénomène n’est pas forcément perceptible.
Les affrontements contribuent à créer une sorte de croyance dans la valeur de certains enjeux
propres à ce champ. Ces croyances font exister l’espace de relations.
Pour s’engager dans ces luttes, il faut des capitaux spécifiques. Ces capitaux ont un impact sur le
champ. La valeur de certains capitaux est relative : elle est valable uniquement sur certains champs.
L’exercice de conversion des ressources n’est pas nécessairement possible partout.
Les différents champs se constituent à travers le temps : il faut du temps pour qu’un champs
nouveau puisse émerger. La naissance d’un champ renvoie à des luttes historiques. Se pose la question
de l’autonomisation du champ, c’est-à-dire la question des processus. Le champ doit peu à peu se
spécialiser.
Ex : Au Moyen-Age, il n’y a pas de sphère politique : le seigneur rend la justice et de la politique.
Aujourd’hui, il existe des professionnels de la politique, le champ politique étant différent
d’autres champs.
Une fois qu’il est relativement autonome, le champ finit par s’imposer aux individus. Dans ce
cas, on n’a plus conscience d’être pris dans les mailles du champ. Cela implique l’évolution des agents
au sein de ce champ.
Les agents sont socialement disposés à agir dans un champ. Pour Bourdieu, les agents
acquièrent des aptitudes sociales puisqu’ils sont socialisés par leur histoire. Les individus sont
fabriqués par différentes institutions. Cela va aider les individus à s’orienter, à agir, à se conduire dans
le cadre d’interactions futures qui sont constitutives de certains camps.
Cela est lié à la mise en place du concept d’habitus. Selon Bourdieu, chacun est définit par une
position sociale. On appartient à “une classe particulière de condition d’existence”. Des attributs
sociaux sont engagés et façonnent nos façons de penser, d’agir et de voir. Pour Bourdieu, cet héritage
nous prédispose inconsciemment à agir dans tel ou tel champ comme ce champ l’exige. Il y a une sorte
d’ajustement. Les habitus sont des “systèmes de disposition durables et transposables, structure
structurée prédisposée à fonctionner comme structure structurante, c’est-à-dire en tant que principe
générateur et organisateur de pratiques et de représentations qui peuvent être objectivement adaptés à
leurs buts sans supposer la visée consciente des fins et la maîtrise expresse des opérateurs nécessaires
pour les atteindre”.
Pour comprendre ce que sont les acteurs sociaux, il ne faut pas penser ces derniers en termes
rationnels. Pour Bourdieu, toute une série d’expériences sont incorporées, expériences qui nous
orientent.
Pour savoir ce que pensent les gens, il faut savoir ce qu’ils sont. Le concept de champ permet de
penser les tensions, de s’intéresser à des groupes et de rendre intelligible des visions du monde. Cette
manière de penser est rationnelle et cela permet de faire des analyses relationnelles.

2) «FIGURATIONS» ET «CONFIGURATIONS»

Mis en place par Norbert Elias, ce concept permet de penser des relations d’interdépendance.
Elias part d’un constat. Deux options se dégagent quand la sociologie étudie les hommes : la
sociologie se focalise sur les individus et sur des formations sociales. En fait, dans les travaux
sociologiques, deux réalités semblent exister séparément : les hommes d’un coté et la société de
l’autre. Pour Elias, même si ces deux éléments sont différents, ils sont inséparables. Cela a permis à
Elias de forger des concepts incluant à la fois les hommes et la société. La sociologie doit mieux
intégrer ces deux notions.
Dans cette optique, Elias introduit le concept de configuration. Cette notion a plusieurs avantages aux
yeux d’Elias :
Il apparaît possible de ne plus séparer l’image des hommes en tant qu’individus de celle des
hommes en tant que société. Les deux images sont constamment liées
On peut alors éviter de percevoir l’individu et la société comme deux éléments antagonistes
On entend par configuration “une figure globale toujours changeante que forment des joueurs ;
elle inclut non seulement leur intellect, mais toute leur personne, les actions et les relations
réciproques (…). Cette configuration forme un ensemble de tensions. L’interdépendance des joueurs,
condition nécessaire à l’existence d’une configuration spécifique, est une interdépendance en tant
qu’alliés, mais aussi en tant qu’adversaires” (Elias). Cette analyse découle du concept de jeu. Une
configuration est un ensemble dynamique, évolutif. Un équilibre variable de tensions est un point
important de la configuration : c’est une donnée structurelle des configurations.
Les préoccupations de Bourdieu et d’Elias sont très proches, même si les concepts sont
différents.
Le concept de configuration peut être utilisé pour analyser des petits groupes, des configurations
transparentes. Le concept de configuration peut être aussi utilisé pour analyser des ensembles opaques
où les chaînes d’interdépendances sont plus ou moins étendues, plus ou moins complexes, plus ou
moins contraignantes. Cela définit la spécificité de chaque configuration sociale.
Les configurations permettent de voir les interdépendances humaines. Ce concept invite à
chercher les raisons qui relient les individus et qui les entraînent à former des configurations.

C) UN EXEMPLE D’ANALYSE RATIONNELLE : LA REPRÉSENTATION POLITIQUE SELON


PIERRE BOURDIEU
1) UN JEU À DOUBLE ÉTAGE

Au combat entre capitalistes et prolétaires Bourdieu substitue un combat entre dominants et


dominés, combat qui n’est pas totalement inégal. Le jeu semble ouvert pour les dominants-dominés ou
des dominés-dominants et laisse ainsi l’acteur (grâce à des stratégies de reconversion appropriées) une
capacité de changer de position.
Au sein de chaque champ circulent des capitaux non seulement matériels, mais aussi culturels et
symboliques qui enrichissent le jeu des influences.
Selon Bourdieu, pour participer activement à la politique, il faut du temps libre et un capital
politique. Tout le monde ne bénéficie pas de ces deux atouts. En effet, le capital politique est entre les
mains d’un petit groupe de personnes. La politique passe alors sous le contrôle de professionnels
(étage supérieur du jeu). Les citoyens sont assimilés à des consommateurs (étage inférieur du jeu).
Les individus qui agissent au sein du champ politique se singularisent des individus ordinaires,
c’est-à-dire des profanes. Cela est possible par la maîtrise d’un certain nombre de savoir faire qui ne
sont pas donnés à tout le monde.
Pour Bourdieu, les profanes ont un certain nombre d’attributs. Certains sont dépourvus de toute
compétence sociale pour la politique : ils ne sont pas en mesure de réaliser un acte politique. Au
mieux, les profanes votent de manière épisodique ou se tiennent à l’écart de la sphère politique.
Le champ politique a plusieurs niveaux avec plusieurs agents n’ayant pas le même capital.
Les professionnels de la politique développent des moyens d’action. Leurs discours et leurs
actes ne sont pas innés. Pour rencontrer des succès, ils doivent disposer de compétences. Cet habitus
du politicien suppose un entraînement spécial, qui est l’apprentissage d’un savoir spécifique reposant
sur l’acquisition de capacités et renvoyant à un parcours initiatique. Il s’agit d’inculquer une certaine
familiarité avec le champ politique.
Les professionnels font des propositions aux profanes. L’erreur à ne pas commettre est de croire
que les professionnels sont à l’écoute des profanes.
2) UNE LOGIQUE DE DOUBLE JEU
Pour comprendre les prises de position d’un acteur politique, il faut connaître les prises de
position présentes dans la sphère supérieure. Ces prises de position ont un sens rationnel. Avant de se
mettre en place, les joueurs ont la maîtrise de l’espace des positions.
Le champ politique peut être analysé comme un système distinctif entre les politiciens. Il existe
des rivalités et des tensions entre les professionnels de la politique dans les prises de position. Ces
rivalités testent strictement professionnelles.
Des bureaucraties politiques apparaissent, mais aussi des institutions dédiées à la formation
d’une élite politique. La sphère politique devient de plus en plus autonome.
Les écoles concourant à l’habitus politique poursuivent des formations ajustées aux carrières
politiques. Les politiciens ont été sélectionnés à l’issu d’un certain parcours politique.
La lutte pour le pouvoir politique s’est complexifiée. C’est une lutte à deux degrés : il faut
obtenir le droit d’être candidat d’un parti et il faut affronter le verdict des urnes.
Se pose le problème de l’autonomisation de la politique qui passe par la fabrication d’un corps
de professionnels ayant des intérêts spécifiques en concurrence dans le champ.
La constitution même d’un champ politique apparemment autonome n’est que la démonstration
de l’acceptation par les dominés d’un espace soi-disant naturel où s’ordonne l’activité politique. Pour
Bourdieu, le champ est un système de relations structuré par les luttes et gouverné par des pratiques
sociales qui commande les agents en compétition. L’autonomisation du champ politique fait donc
disparaître en apparence son principe fondamental de fonctionnement : la domination sociale.
Les luttes de l’arène politique sont liées à des luttes extérieures. Pour Bourdieu, le champ
politique est devenu au fil du temps un espace de luttes autonomisé où s’opposent des individus
spécialisés et des unités collectives en compétition pour des enjeux et des biens rares que constituent
les postes politiques. “Le champ politique est le lieu d’une concurrence pour le pouvoir qui
s’accomplit par l’intermédiaire d’une concurrence pour les profanes ou mieux, pour le monopole du
droit de parler et d’agir au nom d’une partie ou de la totalité des profanes” (Bourdieu). Pour
Bourdieu, la relation qui unit les hommes politiques est complexe. Il y a correspondance entre les
hommes politiques et les profanes, c’est-à-dire entre l’offre politique et la demande. Cette concordance
n’existe pas forcément.
On peut donc voir apparaître le concept d’homologie. Il s’agit d’une concordance entre la
structure politique et la structure du monde représenté, entre la lutte des classes et la forme sublimée
de cette lutte. Cette forme se tient nécessairement dans l’arène politique.
Les hommes politiques prennent les décisions qui les arrangent personnellement. En même
temps, ils satisfont leur électorat. En fait, les luttes répondent à une logique de double jeu. Les
hommes politiques “servent les intérêts de leurs clients dans la mesure (et dans la mesure seulement)
où ils se servent en les servant, c’est-à-dire d’autant plus exactement que leur position dans la
structure du champ politique coïncide plus exactement avec la position de leurs mandants dans la
structure du champ social”. Il y a ici dualité des champs de référence.
Les hommes politiques doivent lutter dans l’arène politique et sur le terrain de la conquête des
électeurs.
III) SOCIOLOGIE ET HISTOIRE
Mills dresse le tableau suivant : toute science sociale requiert d’une perspective historique.
“L’homme est un agent historique et social qui ne peut se comprendre que sur le mode d’une relation
étroite et complexe avec les structures socio-historiques”. Il y a ici une analyse rationnelle : l’homme
est pensé par rapport aux structures historiques.
Ce mariage entre sociologie et histoire n’est pas nouveau. Ce lien reflète une préoccupation
sociologique. La sociologie s’est développée en s’intéressant au changement social (A) ; les
sociologues s’intéressent alors à l’histoire. Si la sociologie s’appuie sur des matériaux historiques, les
deux démarches ne se confondent pas. Un certain nombre de travaux ont développé des critiques (B) à
l’encontre des historiens.
A) L’INTÉRÊT DE LA SOCIOLOGIE POUR LE CHANGEMENT SOCIAL
L’étude du changement social par les sociologues constitue une voie privilégiée pour intégrer
une dimension historique de la réflexion sociologique (1). Cette réflexion engendre une tradition
d’analyse.
1) LA SOCIÉTÉ EST HISTOIRE
Toutes les sociétés se transforment, mais de différentes manières. Ces transformations peuvent
être brutales, soudaines, visibles.
Ex : Les transformations politiques. Au départ, les députés sont issus de l’aristocratie. Peu à peu, la
députation s’ouvre aux couches populaires et aux femmes.
Ces transformations peuvent avoir un impact sur la manière de faire de la politique et continuent
aujourd’hui.
Une société ne se résume pas à des actions d’acteurs sociaux, à des structures. Une société se
caractérise par des dynamiques, des processus de changement. L’étude des changements d’une société
ne peut se concevoir sans un effort de réflexion historique.
Toute une série de travaux invitent à penser les faits, les événements et les institutions comme
des constructions sociales. Dans cette optique, une institution est le résultat de relations plus
anciennes, d’affrontements passés. Les transformations se sont cristallisées au sein des institutions.
Ex : La présidence de la République. Cette institution a une histoire. En France, elle est très liée à De
Gaulle. Les parlementaires de la IIIe et IVe République ont en tête un modèle présidentiel : Louis-
Napoléon Bonaparte. Après son coup d’Etat, le pouvoir du parlement est réduit. Les
parlementaires se méfient donc du chef de l’Etat pour ne pas perdre le pouvoir. De Gaulle lutte
contre cette idée. En 1962, il parvient à imposer sa vision de la présidence.
Des travaux analysent la construction sociale de la réalité. Pour les sociologues, il est nécessaire
d’avoir une réflexion sur l’histoire. Tilly cherche à associer des éléments sociologiques et historiques.
“Le passé des relations sociales et ses sous-produits (…) contraignent le présent des relations
sociales”. Tilly rappelle combien le poids du passé peut continuer à se faire sentir dans le présent.

2) TRADITIONS DE LA SOCIOLOGIE DE L’HISTORICITÉ

L’intérêt pour l’aspect historique des sociétés en liaison avec leur changement est très ancien. On le
trouve dès les premiers travaux des pères fondateurs de la sociologie.
Auguste Comte pense qu’il faut diviser la sociologie selon deux volets :
La sociologie statique permet d’étudier l’ordre
La sociologie dynamique doit tenir une place centrale dans la sociologie afin d’étudier le
progrès, entendu comme la transformation des sociétés à travers l’histoire de l’humanité
Marx et Engels se sont (entre autre) préoccupés de l’origine et de l’évolution de la société
capitaliste. Ils ont cherché à montrer la naissance du capitalisme : il est né d’un affrontement entre des
classes antagonistes. Cette recherche est l’exemple de l’effort pour penser le changement de la société
à la lumière de l’histoire.
Durkheim analyse la transformation de certaines formes de solidarité entre individus. Il observe
que des sociétés plus primitives sont caractérisées par une faible division du travail. Dans ce genre de
sociétés, on est en présence d’une multitude de groupes semblables (famille, clan, tribu). Au sein de
groupes constitutifs de ces sociétés, il y a un type de solidarité qui fonctionne : la solidarité par
ressemblance (ou solidarité mécanique). Ces sociétés sont amenées à se transformer. La division du
travail y est accentuée, accrue, approfondie. Pour fonctionner, les sociétés vont acquérir une diversité
humaine accrue. Cette transformation va avoir un impact sur les anciennes formes de solidarité. Les
groupes ne se ressemblent plus forcément avec ces transformations. De nouvelles formes de solidarité
se mettent en place. La solidarité s’appuie sur le coté complémentaire des groupes (solidarité
organique). Il y a alors une nécessité d’intégrer l’histoire dans le champ de la sociologie.
Weber s’est lui aussi intéressé au capitalisme, mais également au métier d’homme politique. Ses
étudies vont du XVI e siècle au début des années 20. Cela permet de passer en revue différentes formes
en partant de la figure du fonctionnaire princier pour arriver à l’analyse du chef plébiscitaire des
démocraties modernes.
Les sociologues ont travaillé dans une optique dynamique. Ils ont forgé des concepts en se
basant sur l’histoire. Derrière ces réflexions, il y a un effort pour penser la transformation des sociétés
archaïques rurales en sociétés modernes industrialisées. La sociologie s’est retrouvée fortifiée à la
suite de ces analyses en faisant notamment des comparaisons lui permettant des ruptures avec le sens
commun.
L’aspect volontariste de la sociologie doit être nuancé : si les sociologues peuvent se convertir à
l’histoire, cette conversion doit être maîtrisée et contrôlée. La sociologie peut se définir par rapport à
certains acquis. Il ne s’agit pas de renoncer à ces acquis pour l’attrait à l’histoire et il ne s’agit pas de
transformer les sociologues en historiens.

B) LA SOCIOLOGIE HISTORIQUE COMME CRITIQUE RADICALE DE L ’APPROCHE


HISTORIENNE DES PHÉNOMÈNES SOCIAUX

Les méthodes historiques font appel à un certain nombre de modes de raisonnement qui séparent
l’histoire et la sociologie (1).Des caractéristiques peuvent informer la sociologie historique (2).

1) LES TRAVERS DE LA DÉMARCHE HISTORIQUE

Il s’agit d’interroger le rapport aux sources historiques.


Les histories travaillent à partir d’archives. Il arrive que ces documents soient utilisés comme
sources objectives dans certains travaux d’historiens. Cependant, il y a une tendance des historiens à
travailler à partir de sources sans vraiment les analyser. C’est une façon de travailler que le sociologue
ne peut accepter.
Se pose le problème de l’évolutionnisme. Quand un historien étudie les changements de longue
durée, il y a un risque d’évolutionnisme. Cela signifie que, dans certains travaux, les évolutions sont
analysées comme si elles cheminaient vers un but déterminé. Tous les sociologues sont conscients que,
sur une longue durée, le cours des processus sociaux est une dynamique aveugle, incontrôlable comme
l’est le déroulement d’un jeu.
A ce problème s’ajoute le fait qu’il n’existe pas d’évolution unilatérale. Le processus n’est pas
inéluctable : il y a des possibilité de retour en arrière. Les processus ne sont plus irréversibles. Quand
on fait de l’histoire, la tentation est grande de faire comme si les évolutions correspondent à un but
fixé.
Il existe enfin un intérêt pour les grands hommes. Il s’agit ici d’une analyse de la place occupée
par les personnages historiques. L’objet du sociologue peut se dérouler dans le passé, mais la
démarche est différente de celle de l’historien.

2) DES OBJETS HISTORIQUES OUVERTS AU RAISONNEMENT SOCIOLOGIQUE


La démarche sociologique se démarque de celle des historiens. Contrairement à l’histoire, la
sociologie historique ne se focalise pas sur les spécificités de certains évènements ou sur la singularité
de certains individus. Le plus important pour la sociologie est d’identifier des relations sociales : il
s’agit de mettre en évidence les propriétés des structures. C’est une recherche vers le général.
La sociologie historique correspond à la recherche des positions et des réalisations sociales pour
caractériser des sociétés, des formations humaines. Ces formations peuvent exister indépendamment
des positions exercées.
Les individus sont analysés comme vivant ensemble, comme les membres d’une formation
sociale et comme liés par des relations d’interdépendance. En effet, les hommes sont pris dans des
chaînes d’interdépendance.
Pour beaucoup d’historiens, il suffit d’étudier les faits et gestes de personnes importantes. Par
contre, la sociologie renonce à ces explications sommaires. Pour faire de la sociologie, il faut penser
les positions que les individus occupent dans un espace donné.
Les actions sont tributaires d’autres individus et leur place dans la société. On est donc conduits
à faire des analyses qui se construisent au fil du temps. Cela nous permet de comprendre comment les
individus investissent un certain nombre de règles. En fait, il s’agit de penser les relations
d’autonomie.
Nous avons une capacité d’influence plus ou moins grande sur les autres. Le but de la sociologie
est de penser les phénomènes d’interdépendance réglant notre liberté. Il y a donc une sorte de
déterminisme de la sociologie historique. Les enjeux majeurs de la sociologie politique sont les
relations de pouvoir liées à la liberté des acteurs.

C) UN MARIAGE RÉUSSI ENTRE SOCIOLOGIE ET HISTOIRE : LA SOCIÉTÉ DE COUR DE


NORBERT ELIAS

L’ambition d’Elias est d’analyser une société de l’Ancien Régime. Son entrée en matière est une
formation exemplaire : la cour. Il va jusqu’à parler de « société de cour ». Dans ce cas, on est dans un
système où la cour va structurer la société toute entière, ainsi que les rapports sociaux. Elias se focalise
sur Louis XIV : son règne se confond avec la forme la plus parfaite de cour de l’Ancien Régime.

1) LA GENÈSE D’UNE FORMATION CURIALE


La société de cour est indissociable de la construction de l’Etat absolutiste. Au sein de ce
système, le roi détient un double monopole ; le monopole fiscal de l’impôt et le monopole de la
violence physique légitime, qui correspond à la force militaire. Ce double monopole s’est construit au
fil de l’histoire.
A cela, il existe des effets collatéraux. Un processus accompagne ce monopole : celui des
aristocrates ayant perdu le pouvoir. Ce processus est lié à une compétition. En fait, il y a un
affrontement de plusieurs unités en formation.
Au début du XIVe siècle, cinq maisons s’affrontent : celle du roi de France, du roi d’Angleterre,
du duc de Bourgogne, du duc de Bretagne et du comte des Flandres. Plus tard, il n’y a pas que deux
maisons : les capétiens et les valois. Au début du XVIe siècle, il n’y a plus qu’un roi afin de consolider
de manière durable un royaume. Le roi de France est celui qui a réussi à confisquer le pouvoir à son
profit.
En France, le pouvoir absolu du monarque renvoie à un équilibre de tensions dans le temps. Cet
équilibre résulte de luttes féroces entre deux grands groupes. Le monarque conserve l’équilibre entre
la noblesse et le pouvoir. La noblesse d’épée et les détenteurs d’offices peuvent s’unir pour combattre
le souverain en raison de leur rivalité. Il s’agit de deux groupes rivaux, mais solidaires. En effet, autour
d’eux, il y a la société : ils ne doivent pas se détruire l’un l’autre pour rester forts au sein de la société.
Les ennemis du roi sont tombés dans la dépendance du seigneur central. Les aristocrates ont
besoin d’argent pour continuer à affirmer leur prestige sur le reste de la société. Le roi oblige les
nobles à venir à la cour.

2) LA COUR ROYALE COMME SYSTÈME D’ INTERDÉPENDANCE


La cour est un espace de tensions entre les positions, et plus précisément entre les nobles et le
bourgeois. Ces rivalités forment le pouvoir du souverain, qui joue de ces rivalités. Le roi joue d’un
groupe sur l’autre pour perpétuer un équilibre de tensions entre les nobles et le bourgeois. Il s’agit du
monopole de la domination royale. Il roi affirme le pouvoir des bourgeois de robe. Il leur rend des
positions et les anoblis. Cela permet au roi de faire contrepoids à la puissance de la noblesse. Par la
suite, Louis XIV se retourne vers la noblesse. La cour est le lieu où le roi multiplie les antagonismes
entre les deux groupes. Le roi regroupe autour de lui les puissants pour mieux dominer les gens. Il
distribue aussi des ressources pour consolider les fortunes menacées.
Les nobles ont une sorte d’éthique : on naît noble et on doit tenir son rang. Cal oblige à vivre
avec des fastes. C’est la logique économique du roi. Le roi se distingue de la noblesse, mais vit
continuellement au milieu de ce groupe. Il n’y a pas de différence entre vie privée et vie publique : le
roi se sert des gestes ordinaires pour dominer les gens. La gestion de la vie privée est un instrument de
pouvoir.
La supériorité des gens vivant à la cour est liée à leur soumission. La cour est une logique de
distinction par la dépendance. Ce système a perduré grâce à l’équilibre des tensions perpétuelles.
Cependant, ce dispositif s’est effondré car Louis XIV a aspiré la bourgeoisie ascendante de la cour.
Pourtant, au fil du temps, les rois n’ont plus joué ce rôle intégrateur de nouvelles élites. Au début du
XVIIIe siècle, une moyenne bourgeoisie connaît un certain essor, mais il lui est interdit d’avoir une
puissance politique. Les élites traditionnelles n’ont pas confisqué longtemps le pouvoir car l’équilibre
ne s’est pas réformé.

Lepouvoir
Le pouvoir est un objet classique de la sociologie. La réflexion sur les phénomènes de pouvoir
est très riche. Les grandes civilisations impériales ont donné le jour à des penseurs soucieux de
conseiller les puissants : des penseurs ont très tôt réfléchi à la conquête et à la conservation du pouvoir,
ces penseurs étant proches du pouvoir. Des gens comme Aristote ont développé des critiques
contestataires. Les réflexions développées par ces penseurs continuent d’alimenter les débats (plutôt
philosophiques) sur le pouvoir. Ces réflexions existent toujours, mais se renouvellent. Pourquoi le
pouvoir continue de susciter autant de travaux, d’analyses ? Peut-être parce que cet objet n’engage pas
seulement des arguments d’ordre scientifique. Le pouvoir suscite bien des passions et attise peut-être
certains préjugés. Ce n’est pas une simple question à élucider. Pour cela, le pouvoir mobilise une
tradition d’analyses sociologiques.
I) LE DÉVELOPPEMENT DES RELATIONS DE POUVOIR

L’analyse proposée est un peu particulière car elle prétend ne pas concevoir le pouvoir comme
une chose. L’enjeux est de saisir l’omniprésence du pouvoir dans le cadre d’interactions humaines.
A) LE POUVOIR DANS L’INTERACTION
1) LE REFUS D’UNE APPROCHE SUBSTANTIALISTE DU POUVOIR
Le pouvoir n’est pas une chose, mais le problème est que quand on parle spontanément du
pouvoir, c’est l’image de substance qui s’impose à nous.
On a tendance à confondre les ressources du pouvoir avec la notion même de pouvoir. Il n’existe
pas de pouvoir sans ressource. Le pouvoir est lié à l’exercice de la force, à la richesse, etc…
Pour que le pouvoir se manifeste, il importe que des ressources soient mises en œuvre. Cette
évidence pose problème car si les ressources fondent le pouvoir, elles ne le constituent pas.
Quand nous assimilons le pouvoir d’un acteur aux ressources dont il dispose, cette assimilation
est une erreur substantialiste. Cela revient à réduire le pouvoir à son instrument. Un changement de
perspective est donc nécessaire : c’est en quelque sorte le sens commun qui s’exprime ici.
Une précaution peut être utile : il s’agit d’avoir à l’esprit que le pouvoir n’existe réellement que
quand il s’exerce. Pour se développer, il est nécessaire que des relations se nouent.
Au lieu d’une approche substantialiste, le réflexe est d’opter pour une approche
interactionniste. Cette approche privilégie les relations de pouvoir, les relations d’échange entre les
acteurs. Il y a là un changement de perspective pour dépasser la réduction du pouvoir à une ressource.
Dans cette perspective, on peut faire appel à une tradition sociologique.
Le premier signe de changement apparaît avec Weber (Economie et société). Selon lui, les
pouvoir est “toute chance de faire triompher, au sein d’une relation sociale, sa propre volonté, même
contre des résistances ; peut importe sur quoi repose cette chance”. Weber insiste sur le fait qu’il
s’agit d’une chance au sens de probabilité. Ici, le pouvoir est lié à la domination de la puissance, qui
n’apparaît pas comme une contrainte car elle repose sur la légitimité qui la fonde. Weber nous suggère
que le pouvoir se manifeste souvent dans des situations conflictuelles. Le pouvoir peut s’appuyer sur
des fondements très variés.
La plupart des débats qui s’organisent autour de l’Etat font appel à la définition de Weber. Cette
définition nous alerte aussi sur une chose : la question du consentement à l’exercice du pouvoir.

2) L’UBIQUITÉ DES RELATIONS DE POUVOIR


Si l’on prend acte de la définition de Weber, cette définition peut être appliquée à énormément
de situations. Le pouvoir peut se trouver partout, à tous les niveaux.
Sur ce terrain, plusieurs auteurs sont allés très loin comme Michel Foucault (Histoire de la
sexualité). Foucault a formulé un certain nombre de réflexions. Il insiste sur le fait que l’on ne doit pas
assimiler le pouvoir à un ensemble de grands appareils qui garantissent la domination des citoyens
dans un Etat donné.
Ensuite, pour Foucault, le pouvoir ne s’exprime pas par la souveraineté de l’Etat et par le respect
de la loi. Le pouvoir ne renvoie pas à la domination d’un groupe sur le reste du groupe social. Ici,
Foucault fait une critique de Marx. Foucault ajoute qu’il ne faut pas chercher le pouvoir dans un foyer
unique de souveraineté.
Pour Foucault, “le pouvoir est partout : ce n’est pas qu’il englobe tout. C’est qu’il vient de
partout (…). Le pouvoir, ce n’est pas une institution, et ce n’est pas une structure, ce n’est pas une
certaine puissance dont certains seraient dotés : c’est le nom qu’on prête à une situation complexe
dans une société donnée”. Foucault caractérise cette situation. Il approfondie sa conception du pouvoir
et y formule cinq propositions :
Le pouvoir n’est pas une chose qui s’acquiert, qui se partage. Le pouvoir s’exerce “à partir
de points innombrables et dans le jeu de relations inégalitaires et mobiles”
Ces relations de pouvoir n’existent pas de manière distincte et séparée, à coté d’autres
relations. Elles sont intégrées aux autres relations sociales
Ces relations ne se développent pas du haut vers le bas, c’est-à-dire des dominants sur les
dominés. Il existe plutôt des rapports de force multiples qui vont se tisser au sein d’une
famille, dans l’appareil de production, dans n’importe quelle institution. Ces relations
procurent l’ensemble du corps social
Foucault indique que, pour s’exercer, le pouvoir a besoin de buts à atteindre. Cependant,
pour Foucault, il faut faire attention car cela ne veut pas dire qu’un sujet individuel décide de
manière rationnelle
Il n’y a pas de pouvoir sans résistances. Les résistances sont l’autre force des relations de
pouvoir. Les points de résistances sont eux-mêmes multiples et éparpillés
B) L’EXERCICE DU POUVOIR COMME FORCE CONTRAIGNANTE

L’exercice du pouvoir est une force contraignante à un double niveau : le pouvoir peut servir de
moteur de comportement (1) et peut constituer une entrave à la liberté d’autrui (2).

1) LE POUVOIR COMME MOTEUR DE COMPORTEMENT


Le pouvoir fait apparaître des catégories d’acteurs différents : des acteurs qui gouvernent et ceux
qui leur obéissent. Cela permet la mise en œuvre de certaines motivations. Il n’est cependant pas
toujours facile d’imputer le pouvoir à un individu ou à un groupe. Trois difficultés apparaissent alors :
L’exercice du pouvoir par certains individus peut se traduire par certaines conduites. Il
produit des résultats, des décisions. Apparemment, dans cet univers, on peut imputer ces
décisions à une personne qui va avoir du pouvoir. Le fonctionnement du jeu politique est très
trompeur : il nous pousse à croire que seuls quelques individus ont le pouvoir
Il y a aussi des cas de figure où il est encore plus difficile d’imputer le pouvoir à quelqu’un.
Il est possible que le pouvoir ne soit renvoyé à aucun mouvement observable. Il est alors
difficile de savoir qui exerce le pouvoir sur qui
Souvent, les analyses présupposent une divergence d’intérêt entre deux acteurs. L’exercice
du pouvoir peut être analysé dans des cadres spécifiques
Ce n’est pas parce qu’il y a entente de vue qu’il y a relation de pouvoir. Le pouvoir peut
s’exercer à notre insu et peut constituer un vecteur.

2) LE POUVOIR COMME ENTRAVE À LA LIBERTÉ D’AUTRUI


Le pouvoir de l’Etat et la liberté individuelle forment un couple antagoniste. En effet, le pouvoir
peut supprimer la liberté d’autrui.
La liberté est un espace d’activité qui s’opposerait à la puissance de l’Etat. Certes, le
développement de l’Etat peut constituer une entrave à la liberté, mais il ne renvoie pas au dispositif
répressif à l’égard des libertés individuelles.
Si exercer un pouvoir sur autrui revient à porter atteinte à sa liberté, se pose la question du
consentement d’autrui. Cependant, ce consentement peut s’obtenir sous la menace. Certains
comportements peuvent être vécus comme plus ou moins contraignants. Dans ce cas, notre
consentement peut être implicitement obtenu par la force.
Le pouvoir est une restriction de la vie d’autrui.
Il y a une distinction entre l’usage du pouvoir et l’usage de la force. Pour Braud, on gagne à
opposer le pouvoir à la force ou à la violence.
Le développement de la violence est une contrainte directe. Il faut prendre en considération les
mobiles de comportements : l’acteur A peur se plier à B par intérêt, crainte ou sous la pression.

C) LE POUVOIR : EXPRESSION D’UN ÉCHANGE INÉGAL


1) LES THÉORIES DE L’ÉCHANGE
Les relations entre les personnes donnent lieu à des échanges réciproques, qui ne sont pas
toujours équilibrés. Ces échanges traduisent la supériorité d’un acteur sur l’autre.
Blau s’est efforcé de faire ressortir la différenciation du pouvoir à partir d’une analyse des
échanges sociaux. Pourtant, tous les travaux antérieurs insistent sur l’équilibre des échanges sociaux.
En fait, Blau fait une critique de ces échanges.
Un acteur A a besoin de l’acteur B, mais n’a rien à lui donner en échange. Dans ce cas, il existe
quatre solutions : le recours à la contrainte ; A peut se faire aider par quelqu’un d’autre que B ; A
décide de se passer de l’aide de B ; A accepte d’être le subordonné de B. Puisque B a accepté de rendre
service à A sans contrepartie, A est endetté face à B. Ici, B a un pouvoir sur A. Quelque soit le cas de
figure envisagé, tant que les termes de l’échange restent défavorables et tant que l’acteur n’a pas
remboursé sa dette, l’échange est inégal.
Blau ne fait pas directement référence à une dimension économique des échanges sociaux. En
fait, la dimension économique est sous-jacente à l’analyse de Blau.
La relation de pouvoir est pensée en terme de relation sociale, résultant d’échanges réciproques
et volontaires d’avantages divers. La violence n’est pas forcément nécessaire pour mettre en place une
relation de pouvoir. En fait, il s’agit d’une relation d’échange.
Birbaun fait la critique de Blau : ce dernier aurait trop coupé le pouvoir de ses sources. Selon
Blau, le pouvoir résulte de relations d’échanges : il résulte d’interactions, de face à face. Tout se passe
comme si le contexte a pour toile de fonds des relations sociales. Mais, pour Blau, ces éléments n’ont
pas d’importance. Cependant, pour Birbaun, ces éléments conditionnent les ressources des différents
acteurs et pèsent sur les relations d’autres individus.

2) L’EXEMPLE DU CLIENTÉLISME POLITIQUE


La notion de clientélisme politique est apparue dans les années 50 et dont l’analyse est menée
par des anthropologues. Ils font l’analyse des communautés rurales du bassin méditerranéen à travers
la description des relations entre le pouvoir et l’Etat.
Le clientélisme désigne les liens personnalisés entre les individus qui appartiennent à différents
groupes sociaux disposant de ressources matérielles et symboliques. Il y a des échanges durables e
biens et de services, qui sont conçus comme une obligation morale unissant un patron à des clients.
Pour Médard, la notion de clientèle a trois caractéristiques : la personnalisation, la réciprocité et
la dépendance. Selon lui, le rapport de clientèle est “le rapport de dépendance personnelle liée à la
parenté, qui repose sur un échange entre deux personnes, le patron et le client, qui contrôlent des
ressources inégales (…). Il s’agit d’une relation bilatérale, particulariste et diffuse (…), une relation
de réciprocité qui suppose un échange unilatéralement bénéfique entre partenaires inégaux”.
Le clientélisme est une dimension du pouvoir qui se trouve dans des sociétés primitives, mais
aussi dans des sociétés contemporaines. Dans nos sociétés, le clientélisme est un moyen d’action pour
des acteurs particuliers qui se servent de leur fortune personnelle pour s’attacher à des électeurs, à qui
ils rendent des services. En fait, ils espèrent que ces électeurs voteront pour eux.
Ces façons de faire se développent avec le suffrage universel masculin et n’est pas restée propre
aux électeurs fortunés. La relation électorale place constamment des candidats face à des demandes de
soutien du corps électoral. Des candidats d’origine sociale modeste ont aussi mis en place des relations
clientélaires en s’appuyant sur les ressources de l’Etat. Ces élus ont l’appareil d’Etat derrière eux. Lors
d’une élection, ils font comprendre aux électeurs l’intérêt du vote : ils ont des relais dans l’appareil
d’Etat permettant de rendre des services, de défendre les intérêts des électeurs.
Le clientélisme politique n’est pas resté au service des électeurs. Les partis politiques modernes
vont eux aussi se développer en cherchant à se fabriquer des clientèles électorales.
Merton fait l’analyse du bossisme. Il montre que le bossisme est quelque chose de fonctionnel,
même s’il est perçu de manière péjorative. Merton évite de faire de la morale, il essaie de comprendre
la raison d’être du bossisme. Il montre que les partis américains des années 30 jouent un rôle
intégrateur : les partis cherchent à intégrer au système politique officiel une foule de populations
marginalisées. Ils visent ce but pour la raison suivante : ces populations ne connaissent pas leurs droits
car, la plupart du temps, il ne parlent pas américain.
Les partis américains vont développer des relations de proximité avec les électeurs de chaque
quartier en ayant des relais, dont la figure centrale est le Boss. Il connaît les problèmes des gens et il
est connu des citoyens comme étant un chef de parti important. C’est sur cette base que les premiers
partis américains se développent.
Merton note la chose suivante : “une des sources de puissance de la machine politique est les
racines qu’elle plonge dans la collectivité locale et dans le quartier. Elle ne regarde pas le corps
électoral comme une masse indifférenciée de votants. (…) La machine reconnaît que l’électeur est
avant tout un homme vivant dans un quartier déterminé avec des problèmes et des désirs personnels
spécifiques. Les problèmes politiques sont abstraits et éloignés ; les problèmes privés sont
extrêmement concrets et immédiats”. Cette approche a comme implication le fait qu’il ne faut pas tenir
de grands discours abstraits, mais qu’il faut être à l’écoute des citoyens et donc des problèmes privés.
Ce développement de relations peut favoriser le développement de pratiques illégales comme la
corruption ou les phénomènes d’entente entre le domaine politique et économique.
On ne gagne rien à distinguer des sociétés traditionnelles où sévirait le clientélisme et des
sociétés où le clientélisme est plus discret. Le clientélisme politique este présent dans bien des
sociétés.
La démocratisation des processus de modernisation politique ont pu voir le jour grâce au
clientélisme politique. Ce qui se joue à travers ces relations est le développement des formes de
domination entre différents acteurs.

II) POUVOIR ET DOMINATION


A) LES MODES DE DOMINATION SELON MAX WEBER
Weber distingue trois grands modes de domination : la domination traditionnelle,
charismatique et légale-rationnelle. Ces modes utilisent la coercition et dépendent de différents
systèmes de légitimation en vigueur.
La définition du pouvoir selon Weber insiste sur le fait que, derrière le pouvoir, il y a des
relations. Dans ces relations, un individu fait triompher sa volonté. Pour Weber, peu importe les
ressources utilisées par cette personne. Dans ses analyses, Weber réintroduit au premier plan les
ressources mobilisées par les acteurs, ainsi que la question des résistances qu’ils sont susceptibles de
rencontrer.

Le concept de domination permet d’insister sur l’organisation de l’ordre social. L’exercice du


pouvoir prend place au sein de l’ordre social.
Weber est le premier à définir réellement la domination, qui est revendiquée par une autorité
légitime. La domination est “la chance pour des ordres spécifiques (…) de trouver obéissance de la
part d’un groupe déterminé d’individus”. C’est une chance de trouver des personnes prêtes à obéir à
un ordre de contenu déterminé.

1) LA DOMINATION TRADITIONNELLE ET LA DOMINATION LÉGALE-


RATIONNELLE
A) LA DOMINATION TRADITIONNELLE
C’est la domination la plus ancienne.
La domination correspond à un mode de gouvernement qui tient sa légitimité “des coutumes
sanctionnées par leur validité immémoriales et par l’habitude enracinée en l’homme de les
respecter”. Cette domination se retrouve dans de nombreuses institutions, dont les fondements de
l’autorité ne sont plus remis en question. Leur force tient à leur ancienneté. Avec le temps, leur autorité
n’a plus besoin d’être justifiée.

La domination traditionnelle s’appuie principalement sur des liens personnalisés. Ce mode de


domination politique repose sur un faible niveau de formalisation juridique : “on n’obéit pas à des
règlements, mais on obéit à une personne”. Cette domination a plusieurs visages. Le type le plus
primaire est le système patriarcal. Le patriarcalisme est “la situation dans laquelle, au sein d’un
groupement domestique, la plupart du temps économique et familial primaire, un seul homme, désigné
normalement selon les règles de succession fixes, exerce la domination”. Weber distingue cette
variante d’autres formes de domination qui comment à fonctionner à partir de règles minimales
d’organisation administrative embryonnaire. Ces règles restent entre les mains d’un seul homme.
Weber définit ici la domination patriarcale, c’est-à-dire “toute domination orientée principalement
dans le sens de la tradition, mais exercée en vertu d’un droit personnel absolu”.
Ces modes de domination n’ont pas complètement disparus. Ils continuent d’exister chaque fois
que l’on peut observer des comportements d’obéissance. Ces comportements sont accomplis par
habitude ou par différence à l’égard des coutumes, des traditions et des usages accomplis.
B) LA DOMINATION LÉGALE- RATIONNELLE
Cette forme de domination se retrouve au sein de l’appareil d’Etat ou dans les grandes
organisation (entreprises, partis de masse, …).
Pour Weber, l’histoire de l’Occident est marquée par un processus de rationalisation
croissante. Il l’a montré à travers ses réflexions sur le capitalisme. Ce processus peut avoir différents
visages et avoir un écho du coté politico administratif.
Il existe un type parfait de cette domination à travers la direction administrative
bureaucratique. Trois grands traits la caractérisent.
Cette direction renvoie à un mode précis de sélection des agents : les modes de nomination. Il
existe des critères de choix précis qui conditionnent cette sélection : aptitudes professionnelles,
compétences … Cela se distingue du cas où les gens sont recrutés par des passe-droits ou en fonction
de leur naissance. Pour Weber, une direction administrative bureaucratique s’oppose à cela.
Ensuite, l’emploi occupé par l’agent n’est jamais sa propriété. A ce poste correspondent des
salaires qui sont fixés selon une échelle définie. Les taches de cet agent constituent sa principale
profession. L’exercice de cette profession garantit des perspectives de carrière en fonction de
l’ancienneté ou du mérite.
Enfin, ces agents sont intégrés au sein d’une hiérarchie. Cela signifie que ces agents sont à la
fois libres et (dans leur travail) soumis au contrôle des supérieurs.
L’administration bureautique est “la domination en vertu du savoir. C’est son caractère
fondamental spécifiquement rationnel”. Weber n’est pas complètement objectif ici.
Le processus de rationalisation peut donner lieu (par exemple) à des camps de concentration. Le
processus de concentration peut laisser une marge de jeu au clientélisme.

2) LA DOMINATION CHARISMATIQUE
Elle apparaît comme moins rationnelle.
Les deux premières dominations sont des formes rationnelles de domination pour des situations
courantes ; la domination charismatique permet d’atteindre l’extraordinaire. Cet idéal de domination
met l’accent sur les personnes qui exerce la domination.
L’approche de Weber conduit à examiner des situations exceptionnelles de séduction. Le
charisme est “la qualité extraordinaire d’un personnage qui est pour ainsi dire doué de force ou de
caractère surnaturel, surhumain ou, tout au moins, en dehors de la vie quotidienne, inaccessible au
commun des mortels, ou encore qui est considéré soit comme envoyé par dieu, soit comme un exemple
et qui est en conséquence considéré comme un chef”. Weber ajoute qu’une personne dotée de charisme
est en mesure de créer autour d’elle une véritable communauté émotionnelle. Le chef charismatique
exerce une très forte emprise sur ceux qui se soumettent à lui. Weber évoque différents cas de figure :
la domination du prophète sur les disciples, celle du chef d’Etat plébiscitaire sur le peuple, …
Ce qui apparaît clairement est que cette domination s’accorde mal avec l’existence de structures
d’organisations stables : ce qui compte est le rapport direct du leader à la foule. Il n’y a pas besoin de
relais bureaucratiques, ni de normes, ni de traditions pour faciliter l’union chef/peuple. En même
temps, il arrive que des combinaisons soient observées.
Ex : De Gaulle est souvent analysé comme un personnage charismatique. C’est un cas de figure un peu
inédit car il y a un entourage, une administration, … Il peut alors y avoir une réunion de différents
modes de domination.
La domination charismatique peut se développer dans le cadre de règles. L’existence d’un leader
peut s’accommoder avec des institutions. Le fonctionnement quotidien des institutions tend à être
bouleversée par des chefs charismatiques.

Ces trois modes de domination n’existent pas forcément séparément. La domination


charismatique entre en concurrence avec d’autres dominations. Ces modes peuvent se
combiner. La domination charismatique est fragile : quand un leader charismatique quitte
la scène, des problèmes apparaissent comme celui de la succession. Une fois qu’un leader
charismatique s’efface, on retourne à une domination plus traditionnelle ou plus légale-
rationnelle.
B) LA TRANSFORMATION DES MODES DE DOMINATION
Bourdieu commence par repérer les contours d’une forme élémentaire de domination : la
domination des personnes (1). Il nous présente ensuite la complexification de ce mode de domination
(2).
1) DE LA DOMINATION DES PERSONNES …
Cette forme de domination élémentaire se retrouve dans toutes les sociétés dépourvues d’un
appareil juridique ou d’Etat, mais aussi dans des sociétés qui se caractérisent par l’absence de champs
sociaux différenciés et autonomies. Dans ces univers sociaux, les relations de domination se font et se
défont par l’interaction entre les personnes. C’est un système qui a certains caractères.
Pour exercer une domination, les dominants doivent énormément s’investir de manière
personnelle, directe et quotidienne. Le cas extrême est l’appropriation d’autrui, c’est-à-dire
l’esclavage. Dans ce système, les dominants dominent car ils arrivent à s’approprier le travail, les
services, les biens et les liens de dépendance personnelle avec d’autres personnes. Il ne s’agit pas de
relations pauvres, simples. Pour s’exercer d’une personne sur une autre, les relations de domination
doivent se dissimuler : elles doivent se faire méconnaître pour se faire accepter. Les dominants doivent
faire preuve d’une grande habilité pour travestir leur domination sur les autres.
Ce système suppose un lourd investissement en énergie, en temps, en argent et en ingéniosité.
En effet, un notable essaie d’obtenir des représentations un peu partout pour parvenir à ses fins.
Cette domination est extrêmement fragile car il faut avoir des moyens. Cette domination est
coûteuse. Des notables ont fini par disparaître avec ce mode de domination. Ces formes élémentaires
de domination se sont transformées avec ces contraintes.

2) … À L’OBJECTIVATION DES MÉCANISMES IMPERSONNELS DE DOMINATION


Ces formes de domination se développent grâce à l’existence de champs sociaux organisés et
différenciés.
Des mécanismes confèrent une forme de continuité à des relations de domination qui ont été
institutionnalisées.
Cette objectivation de champs autonomes permet aux relations de pouvoir (ou à la domination)
de s’établir. Ici, ces relations sont devenues plus impersonnelles, indirectes, et se déplacent de manière
objective entre des institutions ou des titres.
L’autonomisation du champ politique renvoie à l’institutionnalisation des différents groupes. Il y
a des relations de dépendance entre ces différents rôles.

C) LES RESSOURCES DU POUVOIR ET DE LA DOMINATION


Ce sujet n’est pas nouveau.
Pour Braud, les ressources d pouvoir sont “les moyens susceptibles dans une situation
déterminée, de peser sur les comportements des partenaires de l’interaction”. Les ressources du
pouvoir n’existent pas dans l’absolu : elles existent rationnellement, par rapport à un contexte. Dans
une situation donnée, pour exercer le pouvoir, certaines catégories d’acteurs vont mobiliser certaines
catégories de ressources.

1) LES RESSOURCES NON LIÉES À LA MAÎTRISE DE LA COERCITION


On peut isoler les ressources qui renvoient à des biens matériels comme l’argent. La position de
force d’un agent dans une société est souvent liée à la concentration d’un patrimoine économique.
Marx est l’un des auteurs qui a souligné les fondements économiques de la domination de
certaines classes sociales sur d’autres groupes.
Pour Weber, l’aspect financier est le point le plus méconnu du fonctionnement des partis.
Cependant, c’est l’aspect le plus important à connaître pour comprendre le système de domination
politique. Ces aspects monétaires sont indispensables à la compréhension du fonctionnement de
l’appareil d’Etat.
L’argent n’est pas l’unique ressource. Il y a également le contrôle de la distribution d’emplois,
de privilèges, de charges, … Les emplois peuvent d’être d’ordre public ou d’ordre privé. Cela permet
de créer des relations de domination. Les personnes ayant cette maîtrise ont un poids important en
politique.
A coté de ces biens, d’autres ressources sont davantage liées aux outils comme le contrôle des
communications. Cela permet de disposer d’un pouvoir énorme pour diffuser son point de vue. Ce
n’est pas une garantie d’objectivité.

2) LES RESSOURCES LIÉES À LA MAÎTRISE DE LA COERCITION


Nos sociétés étatiques modernes se sont développées en cherchant à canaliser la violence.
L’usage de la violence physique légitime est devenu le monopole de l’Etat. Cette violence est censée
servir la défense édictée par l’Etat. Cette situation s’oppose à la situation des sociétés plus anciennes :
développer des formes de violence sociale. Nos sociétés ne tolèrent pas ces violences : la seule
violence légitime est la violence utilisée par l’Etat pour faire le droit.
Le premier usage de la coercition est le contrôle de l’armée. Le forces de l’ordre ne peuvent pas
intervenir n’importe quand : elles sont organisées, regroupées au sein d’une hiérarchie. Il arrive parfois
à cette hiérarchie de connaître des dysfonctionnements.
La coercition renvoie aussi à la légalité. Toute norme exécutoire rendue par une autorité
compétente dispose d’un caractère légal. Ces normes s’imposent à tous car elles sont légitimes. Elles
constituent une source de sanction pour les autorités.
Il existe des formes d’action inégalement violentes. Ces moyens d’action, collectifs sont
inégalement violents et sont codifiés. Le point commun est de provoquer l’affaiblissement de l’autorité
publique. Derrière cela, l’enjeu est la création d’un rapport de force qui permet à des individus de faire
entendre leurs revendications.

III) LA SPÉCIFICITÉ DU POUVOIR POLITIQUE


A) LE POUVOIR POLITIQUE DANS LES SOCIÉTÉS SANS ETAT
Le pouvoir politique s’identifie dans certaines institutions. Ce pouvoir semble être incarné par
l’Etat.
1) LES ANTHROPOLOGUES ET L’UNIVERSALITÉ DU POUVOIR POLITIQUE
Le pouvoir est abordé de manière extrêmement large. Il existe en dehors des sociétés étatiques.
Pour l’anthropologue, l’existence des conflits est déterminante pour l’existence d’un pouvoir
politique.
Faut-il définir l’instance politique par l’existence d’institutions, d’organisations, de rôles
spécialisés ? Pour les anthropologues, cette équation est préjudiciable. Se pose le problème de
l’ethnocentrisme. De plus, il ne faut pas confondre instance politique et institution.
Clastres distingue les sociétés à pouvoir politique dans les sociétés occidentales des sociétés
sans Etat à pouvoir politique non coercitif. Il repère des chefs au centre des échanges mais sans
autorité réelle, ne donnant aucun ordre et distribuant des cadeaux. Chargé d’énoncer sans cesse (par la
parole et dans l’indifférence absolue) les règles de la tradition, le chef ne représente aucune forme de
gouvernement exerçant une contrainte. La société n’est donc pas divisé entre maîtres et sujets, mais
cherche à “exorciser ce qui est destiné à la tuer : le pouvoir et le respect du pouvoir”.
L’idée qu’il existe des sociétés primitives sans pouvoir politique différencié est largement
reconnue par l’anthropologie politique. Mais l’absence de gouvernement et de gouvernants n’empêche
pas l’existence d’une dimension politique de ces sociétés nécessaires à leur cohésion. Un certain
nombre de règles contraignantes et de rituels ordonnent la vie collective.

2) LE CONFLIT COMME FONDEMENT DU POUVOIR POLITIQUE


C’est une idée que martèlent un certain nombre d’anthropologues.
Pour Lapierre, il n’y a pas de société humaine sans tension. “Une société ne peut exister sans
des procédés de résolution de tensions, de règlement des conflits, que ces procédés soient ou non
coercitifs”.
Autour des tensions, il y a des mécanismes de commandement, d’obéissance et d’injonction qui
ont été collectivement mis au point. Cela permet d’identifier le pouvoir politique naissant.
Différents types de conflits vont engendrer des solutions. Pour cela, le même processus
s’enclenche. Il y a un mouvement de spécialisation des agents qui sont chargés de missions offensives
ou défensives.
En plus d’un appareil coercitif, il y a une mise au point d’arguments pour justifier (par exemple,
la formation des guerriers. Des tensions peuvent se développer à l’intérieur d’une tribu. Elles suscitent
le développement de formes de régulation collective des problèmes.
Ces travaux permettent d’enrichir notre vision du pouvoir. Par exemple, il est possible de dire
que les sociétés archaïques ne sont pas dépourvues de formes de gouvernement.

B) LE POUVOIR POLITIQUE DANS LES SOCIÉTÉS ÉTATIQUES


1) L’ETAT COMME TITULAIRE DU POUVOIR POLITIQUE
Dans nos sociétés occidentales, Etat et pouvoir ne font qu’un.
“Nous entendons par Etat une entreprise politique de caractère institutionnel lorsque et tant
que sa direction administrative revendique avec succès, dans l’application des règlements, le
monopole de la contrainte physique légitime”. Ici, Weber fait référence aux institutions et à la
légitimité. Pour construire cette définition, Weber a écarté l’explication des objectifs de l’Etat. Ce n’est
donc pas une définition en terme de finalité, mais en terme de moyens.
Il existe différents types d’Etats dans lesquels des systèmes de croyance fluctuent. Weber essaie
de trouver les traits communs entre ces Etats.
La violence physique n’est pas le seul moyen d’action des gouvernants pour imposer leur
volonté. En effet, il n’y a pas qu’une seule violence physique légitime. La définition met l’accent
uniquement sur la violence physique. Cependant, la violence de l’Etat est une violence symbolique. En
fait, Weber distingue le pouvoir politique incarné par un groupement et l’Etat caractérisé par
l’institutionnalisation et le caractère légitime de l’exercice de la violence.
Weber est conscient que l’Etat n’est pas la seule organisation dans une société donnée. La
formulation de Weber est claire sur un point : l’Etat est la seule organisation à pouvoir revendiquer le
recours à la force, qui s’applique en fonction du droit. Ce monopole s’applique à un territoire
déterminé.
La violence d’Etat n’est pas toujours acceptée. Elle pose donc problème. Deux camps
s’affrontent : celui pour qui toute violence est inadmissible et celui qui essaie de la justifier. Des choix
de société se profilent derrière ces camps.
La théorie de Weber démystifie la relation gouvernants/gouvernés. Weber remet au premier plan
la contrainte physique pour comprendre cette relation.

2) ETATS TOTALITAIRES/AUTORITAIRES ET POUVOIR POLITIQUE


Il n’est pas certain que l’Etat revêtent une forme complètement différente selon qu’on se trouve
dans un système démocratique ou autoritaire. Quelque soit la nature du régime, on peut mettre en
évidence des points communs aux différents Etats.
L’Etat existe sans le droit. Des règles naissent de manière plus oui moins arbitraire. Ces règles
ne s’appliquent pas uniformément à chacun.
Y compris dans un système totalitaire où le sens commun pense qu’un seul homme a le pouvoir,
le pouvoir est divisé, fragmenté : il n’y a pas de réelle unité. Il y a là un fond commun aux Etats,
indépendamment de leur nature propre. L’unité du pouvoir politique est une façade. Tout travail de
mise en scène, de représentation de cette unité est mis en place. Tout ce travail est fondamental pour
les acteurs politiques.

C) LA MISE EN SCÈNE DU POUVOIR POLITIQUE


Toute société comporte une mise en scène du pouvoir politique.
Le pouvoir politique est une activité symbolique. Aujourd’hui, faire de la politique passe par
l’usage de symboles à travers (par exemple), les mots, les monuments. Les symboles riment parfois
avec des doctrines et présentent une évocation variable chez les gens.
En politique, la représentation est quelque chose de fondamental. Pour cela, les autorités
publiques sont allées jusqu’à inventer des cérémonials sophistiqués. Il faut aller au-delà de ces rituels.
1) LE POUVOIR POLITIQUE EN REPRÉSENTATION
Il existe des cérémonials qui permettent de centraliser le pouvoir. Le plus souvent, l’enjeu est de
montrer la continuité de l’Etat à travers les changements politiques. Il existe aussi des rituels qui
touchent autre chose que la passation de pouvoir.
Il existe des protocoles très solennels qui témoignent de la théâtralisation du pouvoir politique.
Tous les évènements ne se déroulent pas au hasard. Des codes gouvernent leur déroulement (depuis
1989 en France). Ce code peut être analysé comme un guide de bonnes manières pour éviter les
conflits. Ce guide assigne un rôle à chacun.
En 1619 est mis en place le premier traité protocolaire qui a pour but “de fixer à jamais par un
ordre visible la hiérarchie invisible de l’ordre propre à chaque société”. Ce traité cherche à clarifier la
hiérarchie du pouvoir. Certains de ces traités vont jusqu’à assigner aux participants une place à
occuper, une position à tenir.
Le texte de 1989 hiérarchise 63 positions avec en 1e place le chef de l’Etat, puis le 1e ministre,
puis le président du Sénat. Les députés et les sénateurs sont en 11e et 12e position. Le maire de Paris
est placé à la 21e place. Cela permet de voir l’importance plus ou moins grande des différentes
personnalités. La 4e section de ce décret développe une série de règles concernant la place de ces
acteurs. La 5e section précise qui doit porter l’uniforme. Tout est extrêmement codifié, précis.
Tout est fait pour donner une image de la puissance de certains acteurs politiques. Ces textes
sont un outil à la disposition des acteurs politiques, ces derniers utilisent le protocole pour montrer leur
puissance.
2) LE PROTOCOLE COMME INSTRUMENT DE POUVOIR
Ces ressources sont aux mains de certains acteurs politiques.
C’est une source fondamentale du jeu politique. Les luttes politiques prennent souvent la forme
d’affrontements en vue d’imposer l’image de sa puissance, du pouvoir que l’on détient dans le champ
du pouvoir politique. Les acteurs politiques doivent apporter la preuve de leur puissance.
L’Etat
Le mot Etat nous est familier. Cependant, cette familiarité n’est pas exempte d’ambiguïté. Par
exemple, la France fait figure d’Etat ; de plus, il existe un Etat en France. L’Etat désigne une société
politiquement organisée dans le premier cas. Dans le deuxième cas, l’Etat renvoie à une organisation
bureaucratique s’exerçant à partir d’un centre.
C’est un terme polysémique difficile à appréhender. D’un certain point de vue, l’Etat renvoie à
une réalité objective qui s’impose à nous. L’Etat s’inscrit dans un espace avec parfois des emblèmes
aux frontières et des personnes donnant corps à cet Etat. L’action de l’Etat se donne constamment à
voir. L’Etat relève de l’ordre de nos perceptions, de nos représentations mentales.
I) PENSER L’ETAT SANS REPRODUIRE UNE PENSÉE D’ETAT
Penser l’Etat suppose le penser sans reprendre à son compte une pensée d’Etat. Il faut savoir
s’écarter des approches trop juridiques, qui sont trop proche de l’Etat pour le penser objectivement.
“Entreprendre de penser l’Etat, c’est s’exposer à reprendre à son compte une pensée d’Etat, à
appliquer à l’Etat des catégories de pensées produites et garanties par l’Etat, donc à méconnaître la
vérité la plus fondamentale de l’Etat” (Bourdieu).
Il existe toute une série de présupposés, de préconstructions, de prénotions qui sont inscrites
dans la réalité de l’Etat. Ces présupposés ne sont pas simplement dans l’objet, mais également dans
notre pensée. Il est donc difficile de rompre avec une pensée de l’Etat.

A) L’OBSTACLE DES REPRÉSENTATIONS INSTITUÉES PAR L’ETAT


Des présupposés viennent à l’esprit quand on parle de l’Etat. Il s’agit de lutter contre l’idéologie
selon laquelle l’Etat serait homogène. Lacroix (Ordre politique et ordre social) s’attache à remettre en
cause l’identité présupposée de l’Etat (1), mais également son unité et son isolement prétendu (2).
1) L’IDENTITÉ PRÉSUPPOSÉE DE L’ETAT
L’Etat présuppose une sorte d’identité qui constitue un obstacle à l’analyse sociologique de
l’Etat.
Quels sont les points communs entre l’Etat romain, carolingien et l’Etat sous Louis XIV ? Les
croyances sont différentes, les modes de domination ne sont pas les mêmes et les territoires où
s’appliquent cet Etat ne sont pas identiques. Il vaut mieux parler alors de république romaine,
d’empire carolingien et de monarchie autoritaire, mais le problème reste le même.
Y a-t-il des points communs entre l’Etat sous Louis XIV, sous Bonaparte et sous De Gaulle ? Il y
a un long mouvement de centralisation des institutions. Il est cependant difficile de s’accorder sur
quelque croyance que ce soit.
Depuis 1789, les institutions se sont succédées. Les compétences de l’Etat ont été complètement
redéfinies. Le rôle de l’Etat s’est complètement accru. Même sur une échelle plus courte, les
transformations sont les mêmes. La métamorphose est totale.
Entre 1948 et 1986, le nombre de fonctionnaires civils est multiplié par trois. Les techniques
d’intervention de l’Etat se sont diversifiées pendant cette période.
Le terme d’Etat est problématique car il ne ressemble pas à la réalité des diversités recouvertes
par ce mot. Dès que l’on s’efforce de contrôler l’usage de cette catégorie, on peut se demander si cette
catégorie n’est pas une forme vide. Le terme Etat introduit une sorte d’équivalence entre des situations
complètement différentes. L’emploi de ce terme n’aide pas à faire émerger des questions relatives aux
différences entre des situations. Il ne prédispose pas à s’interroger sur les origines et les évolutions des
Etats. Le terme existe, mais il faut être prudent quant à son emploi car il entraîne avec lui des
problèmes.
2) L’ISOLEMENT ET L ’UNITÉ PRÉTENDUS DE L’ETAT
L’isolement de l’Etat vient de l’habitude de distinguer l’Etat d’autre chose. Il s’agit d’une
représentation très ancrée dans nos têtes. Cette représentation pose problème car l’Etat est fait
d’hommes et de femmes comme la société civile. Les individus qui composent l’Etat sont dans une
situation un peu particulière car certains d’entre eux exercent des fonctions d’autorité. Ces individus
ont été socialisés : ils portent eux aussi la marque de la société civile. Une fois qu’ils entrent en postes,
ils ne sont pas étrangers aux débats qui traversent la société.
L’action de l’Etat ne doit pas être analysée comme une action autoritaire distincte qui imprime
sa marque sur tout le reste de la société. L’Etat est perméable aux influences extérieures. Dépasser le
sens commun permet de faire évoluer l’analyse.
L’unité prétendue de l’Etat est une source de beaucoup de problèmes, l’Etat étant souvent
présenté comme une machine unie et le gouvernement faisant souvent des discours sur l’unité de
l’Etat. De plus, cette unité est justifiée par un certain nombre d’acteurs. En fait, c’est une unité de
façade. Quand on pense l’Etat, on crée cette unité de toute pièce. Toute une série d’acteurs font croire
à cette unité par intérêt. On gagne cependant à penser l’Etat comme un ensemble complexe.
Allison a étudié comment l’Etat des Etats-Unis a, en 1962, décidé le blocus de Cuba après la
découverte de missiles soviétiques installés sur l’île. Ce n’est pas une décision rationnelle qui a été
prise car des agences sont en concurrence.
La vision unitaire de l’Etat est une vision fausse qui empêche de penser le fonctionnement réel
de l’Etat.
B) LA GENÈSE DE L’ETAT COMME INSTRUMENT DE RUPTURE
Weber insiste sur le fait que “l’Etat est une communauté humaine qui revendique avec succès le
monopole de l’usage légitime de la violence physique sur un territoire déterminé”. L’Etat revendique
aussi le monopole de l’usage d’une sorte de violence symbolique sur ce territoire et sur l’ensemble de
sa population. En effet, l’Etat exerce cette violence car son incarnation est double : l’Etat se réalise
sous la forme de structures, de mécanismes et d’institutions, mais aussi sous la forme de structures
mentales, de catégories de perception. L’institution étatique parvient alors à apparaître comme
naturelle, comme allant de soi. L’Etat fait oublier qu’il est le produit d’une série d’actes, d’institutions.
L’Etat nous fait oublier qu’il a toujours existé.
Pour rompre les images naturelles de l’Etat, il faut en construire la genèse. Il faut revenir à une
situation où l’Etat n’allait pas de soi. Faire la genèse de l’Etat consiste à faire ressurgir des tensions,
des conflits. Cela conduit à réaliser que d’autres formes de réalisations politiques ont échoué pour que
l’Etat triomphe.
La présentation de l’Etat comme processus de concentration de différentes espèces de capitaux
(1) fait écho à l’émergence de capitaux d’ordre symboliques (2).
1) UN PROCESSUS DE CONCENTRATION DE LA FORCE PHYSIQUE DU CAPITAL
ÉCONOMIQUE
A) LA CONCENTRATION DE LA FORCE PHYSIQUE
La plupart des travaux ont privilégié cette concentration. Ces travaux peuvent être marxistes : ils
analysent l’Etat comme un organe de coercition. D’autres peuvent être d’inspiration plus wébérienne :
cette hypothèse est convergente avec la plupart des hypothèses de Marx.
Des travaux se concentrent sur des forces de coercition comme l’armée ou la police. Ces forces
sont progressivement dissociées du reste de la société.
La violence physique devient maîtrisable par quelques groupements spécialisés qui sont
spécialement chargés d’y recourir. Ces forces vont même être entraînées pour remplir cette charge. Ce
processus de concentration voit des soldats professionnels se substituer aux troupes de chevaliers.
Cette évolution est problématique : elle met en danger la noblesse, qui détenait le monopole de la
violence physique. Cela remet en cause la puissance de la noblesse.
L’Etat n’a pu se construire qu’aux dépends de concurrents intérieurs, qu’en dépossédant les
chevaliers issus de la noblesse des instruments de la violence physique et du droit d’exercer cette
violence.
Cette concentration a une fonctionnalité, une utilité. Elle permet d’imposer sa force vis-à-vis de
l’extérieur et permet aussi d’asseoir sa suprématie à l’intérieur. Cette spécialisation renvoie à la lutte
de l’intérieur et permet de lutter contre les menaces extérieures.
B) LA CONCENTRATION DU CAPITAL ÉCONOMIQUE
Pour pouvoir faire la guerre, il faut des ressources économiques. Ce processus est lié à
l’intervention d’un système fiscal qui prolonge l’unification d’un espace économique.
L’impôt d’Etat (qui apparaît vers le XIIe siècle) est lié à l’accroissement des dépenses de guerre.
Cet impératif de défense justifie peu à peu l’instauration de prélèvements obligatoires réguliers, exigés
par le roi. Ce dernier met en place des troupes chargées de récupérer ces impôts.
Le versement des impôts ne s’est pas fait sans problème. Il en est de même pour son
institutionnalisation, qui a engendré des guerres intérieures entre les sujets du roi et l’Etat. L’impôt
s’est imposé comme un tribu nécessaire aux besoins d’un destinataire qui transcende la personne du
roi, représentant l’Etat.
La fraude fiscale est toujours présente. Même les élites politiques remettent en cause ces taxes.
Les Etats se sont construits sur ces dynamiques. Ces évolutions associent au développement de
la fiscalité l’apparition d’une forme de nationalisme. Ce système d’imposition permet à l’Etat de
s’inscrire dans un espace. L’existence d’impôts s’applique sur tout un territoire national. Cela a un lien
avec la reconnaissance d’une forme de souveraineté. Ce qui s’est joué derrière l’extension d’un
prélèvement obligatoire est l’unification d’un espace national où tous les gens vivant dans cet espace
sont assujettis à certaines obligations. Cela fabrique une identité nationale.

2) UN PROCESSUS DE CONCENTRATION D’UN CAPITAL INFORMATIONNEL ET


SYMBOLIQUE
A) LA CONCENTRATION D’UN CAPITAL INFORMATIONNEL
Ce capital renvoie au fait que les autorités publiques cherchent à recueillir des informations sur
des ressources matérielles, financières, humaines, … qui sont à leur disposition. Il s’agit, par exemple,
des dénombrements de populations. En matière économique, cela renvoie à la fabrication de budgets
d’Etat.
L’Etat naissant se préoccupe d’avoir des représentations sur la population, sur la nourriture, …
L’autorité publique se préoccupe de concentrer des informations pour les redistribuer. Par la
statistique, par la comptabilité nationale, l’Etat centrale parvient à totaliser des données venant de tous
les coins du territoire. Des équivalences sont créées entre les départements.
Une carte de l’Etat peut le faire exister. Des millions d’informations le font aussi exister. Il y a
toute une mémoire de l’Etat.
La détention de certaines informations renvoie à une forme de pouvoir. Derrière ce processus, on
peut voir se dessiner un véritable espace culturel.
Pour qu’il y ait des remontées d’informations, il faut mettre en place un espace commun pour
communiquer. Il faut alors inventer des outils standard qui doivent s’imposer au sein de la population.
Derrière ces transformations, des choses cruciales se mettent en place, des processus complexes
permettent l’existence de l’Etat.

B) LA CONCENTRATION D’UN CAPITAL SYMBOLIQUE


La définition de ce capital est difficile : le capital symbolique ne correspond pas à un type de
capital car il peut être physique, économique, humain, social, … Il s’agit d’un ensemble de croyances
qui se transmettent par la socialisation et qui sont partagés par des individus. Ce capital existe à travers
sa réputation que s’en font les autres. Des croyances peuvent être instituées derrière cette idée.
L’Etat a les moyens d’inculquer des croyances, des images instituées du monde et de la société.
C’est le lieu par excellence de la concentration et de l’exercice d’un capital symbolique.
La concentration d’un capital juridique illustre ce qu’on peut entendre par capital symbolique.
La reconnaissance de la valeur du pouvoir juridique tient à une croyance collective dans la force du
droit. Cette croyance a mis du temps à s’imposer, même si elle n’est pas uniformément répandue dans
le monde. Son existence est possible grâce à la présence de spécialistes ayant la capacité d’interpréter
des règles juridiques.
Cette force du droit tient au fait que le droit intervient pour consacrer l’ordre établi à travers une
vision d’Etat. Par exemple, le droit nous assigne une identité garantie comme l’état civil. Il nous
confère ainsi un certain nombre de pouvoir qui sont reconnus par la circulation de toute une série de
titres.
Au XIIe – XIIIe siècle, plusieurs droits coexistent en Europe. Au départ, le roi n’a de juridiction
que sur le domaine royal. Un appareil judiciaire sert de moteur à l’évolution de la justice du roi. La
cour judiciaire permet le renforcement du pouvoir juridique du roi grâce à la procédure d’appel : cette
procédure de supplication consiste à soumettre au roi toutes les juridictions du royaume. Tout
jugement rendu par un seigneur justicier peut être présenté au roi par la partie lésée si la décision
rendue est contraire aux coutumes du pays.
Pour que cette procédure soit possible, il a fallu inventer des théories et des croyances qui
permettent de présenter le roi comme incarnant un intérêt supérieur. Il a fallu créer l’idée selon
laquelle le roi doit la justice et la sécurité à tout le monde. Par la suite, les rois restreignent les
compétences des juridictions concurrentes.
Ce processus est très dépendant de la fabrication d’un espace juridique autonome. Ce processus
trouve une concrétisation forte en 1970 par une ordonnance royale reconnaissant la suprématie des
juges royaux sur ceux des seigneurs. Cette ordonnance annule les privilèges ecclésiastiques et
communaux et impose comme juge d’appel des juges du roi.
Cependant, l’Etat moderne ne s’arrête pas là.

C) L’INSTITUTIONNALISATION DE LA DOMINATION LÉGALE-RATIONNELLE


1) LA DIFFÉRENTIATION DU POLITIQUE ET DU RELIGIEUX
L’émergence de deux ordres distincts (le religieux et le politique) permet l’apparition aux XIIIe
et XIVe siècle en Occident d’un champ politique spécifique et d’une légitimité propre face à l’église.
On repère cette distinction face à la dissociation progressive de l’Etat et de la personne du pape, et
plus largement dans l’effort opéré par les légistes pour étayer son pouvoir. En opérant cette distinction
entre le spirituel et le temporel, l’église affirme paradoxalement la légitimité de l’Etat.
Mais cette affirmation (qui fut celle du pape Grégoire VII face à l’empereur Henry IV au XIe
siècle) aboutit à l’effet contraire. En même temps qu’elle permet aux prétentions «autonomistes» des
composantes des royaumes périphériques ou de l’empire de s’affirmer face à l’empereur, l’église
ouvre un conflit entre le pouvoir temporel des royaumes périphériques à la supériorité prétendue du
pouvoir spirituel de l’église.
Entre le XIIe et le XVe siècle, apparaissent et se développent auprès des souverains des clercs,
puis des légistes nourris de droit romain légitimant les prétentions de leurs maîtres. Les légistes
inventent la distinction entre l’Etat et le roi pour mieux imposer un droit souverain face au droit féodal
et au droit ecclésial. L’émergence d’un espace distinct du religieux n’empêche pas l’utilisation du
rituel et de ses dimensions sacrées dans l’affirmation du pouvoir républicain ou monarchique.
2) L’ÉMERGENCE D’UNE ADMINISTRATION BUREAUCRATIQUE
Pour Weber, la plupart des bureaucraties peuvent être analysées suivant la domination légale-
rationnelle.
Il y a une importance des procédures de regroupement par k’intermédiaire de concours. Nul
n’est maître de son emploi. En échange de cet emploi, un salaire est rendu. Weber évoque des règles
générales fixant l’avancement d’une carrière.
D’autres auteurs n’ont pas trouvé l’ensemble de ces caractères. Cependant, ils ont constaté
l’émergence de bureaucraties patrimoniales. Les premières bureaucraties sont en retrait par rapport à
l’idéal de Weber : les qualités professionnelles ne fonctionnent pas parfaitement. En effet, par
exemple, certains fonctionnaires peuvent s’approprier leur poste. La rémunération de certains
fonctionnaires s’opère en fonction des bénéfices de leur poste. L’avancement d’une carrière dépend
aussi du bon-vouloir d’un supérieur. En fait, le modèle wébérien est perverti par la pratique.
Les bureaucraties sont apparues à la fin du Moyen-Age et se sont développées entre la
Renaissance et le XIXe siècle. Elles se sont installées dans le nord-ouest de l’Europe.
II) LA FORMATION DE L’ETAT EN EUROPE
A) LES ORIGINES FÉODALES DE L’ETAT MODERNE
1) L’ÉVOLUTION DES LIENS DE VASSALITÉ
Les rois carolingiens règnent au Moyen-Age. La consolidation de leur pouvoir a appelé la mise
en place de nouveaux liens entre les individus dès le VIIIe siècle.
Dès ce moment, les carolingiens obligent toutes les personnes qui exercent une autorité en leur
nom à devenir leurs vassaux. Cette obligation a eu un impact : la formation d’un véritable réseau qui
s’est formé sur la base d’obligations et de dévouement personnels. L’outil à la source de ce réseau est
le contrat vassalique. Au départ, il s’agit d’un serment de fidélité, qui est progressivement devenu
l’équivalent d’un acte juridique. Ce serment est alors institutionnalisé.
C’est un acte en faveur duquel le vassal (qui est un homme libre) déclare vouloir devenir
l’homme d’un autre homme. Cela repose sur toute une série d’obligations mutuelles. Le vassal doit
fidélité à son seigneur. Cela signifie qu’il lui apporte une aide pécuniaire et militaire. Le Moyen-Age
est une période particulièrement troublée par les guerres, les invasions, … Les vassaux sont donc les
chevaliers des seigneurs.
Le seigneur a aussi un certain nombre d’obligations envers ses vassaux : il se doit de les aider,
de les défendre, de les assister, … En même temps, il doit concéder un office ou un bénéfice viager à
ses vassaux. Ces offices correspondent à une maison, des terres, …
Cet échange n’est pas forcément bien encadré et a pris du temps, mais c’est institutionnalisé. Il
est devenu obligatoire d’accorder aux vassaux de telles rétributions en échange de leur fidélité.
Charlemagne a pris l’habitude de donner de larges rétributions.
En 865, Charles le Chauve règne et innove : il ne se contente pas d’octroyer un bénéfice viager,
il délègue certaines prérogatives à ses vassaux. Il va notamment confier un certain nombre de
prérogatives de commandement et de justice qui touchent les populations vivant sur le territoire
concédé au vassal.
Dans un premier temps, ce système a pour conséquence l’augmentation de la popularité du roi :
c’est le renforcement du pouvoir carolingien. A moyen terme, le bilan est moins positif : par la suite,
cette innovation stabilise le pouvoir des carolingiens. Les grands seigneurs prennent l’habitude de
considérer les bénéfice viager comme faisant parti de leur patrimoine. C’est une cause de
l’affaiblissement royal. Une nouvelle évolution s’opère : l’échange se transforme car ce qui est en jeu
est une nouvelle féodalité basée sur l’établissement du fief. Le vassal devient un feudataire, c’est-à-
dire un titulaire de terres.
En 877, une ordonnance parachève ce processus : une ordonnance royale reconnaît le caractère
héréditaire du fief. Tous les bénéficiaires échappent donc au monarque.
Les liens de fidélité disparaissent. Ce qui semble primordial est de gagner des terres. L’obtention
d’un fief devient une fin en soi. Ce n’est qu’en contrepartie d’un fief qu’une personne accepte d’être
un vassal.
2) LA FRAGMENTATION DU POUVOIR POLITIQUE
Ce développement de la vassalité permet d’expliquer une large part de l’évolution de la structure
du pouvoir à l’époque médiévale.
Avec l’extension prise par les seigneurs et les vassaux, l’autorité publique est remise en
question.
Le pouvoir se disperse en un nombre croissant de petites unités de domination. C’est un
dispositif qui s’étend sur le territoire national. Le pouvoir finit par correspondre à un patrimoine privé.
La domination est ici patrimoniale et se caractérise par trois traits principaux.
Il y a une faiblesse de l’institutionnalisation : les liens vassaliques correspondent à l’affirmation
de liens personnels. Dans l’exercice du pouvoir, ces liens sont plus forts que les liens institutionnels.
Le pouvoir a du mal à se distinguer de la personne physique qui se l’approprie Ce pouvoir est sujet à
une très forte fragmentation. Les relations vassal/seigneur sont complexes et nombreuses. Les
hommages vassaliques sont dispersés sur l’ensemble du territoire. On assiste à une multiplication de
groupements de domination, qui sont indépendants les uns des autres. Ces unités de domination sont
très fragiles et leur durée est discontinue : elles sont dépendantes de la vie du seigneur. En se
multipliant, elles deviennent de plus en plus petites. Les frontières de ces unités sont très variables en
raison des guerres, des décès, des mariages, …
Un mode de domination apparaît fragile, mais c’est sur cette base que l’autorité monarchique
française va se constituer et que notre Etat moderne va progressivement se construire.
Au XIIe siècle, le cadre féodal se recompose. Ce cadre donne jour à une pyramide. Au sommet,
se trouve le souverain, autour duquel les liens de vassalité sont de plus en plus importants. En dessous
se trouve le seigneur central, autour de qui les liens de vassalité se font de manière anarchique. Une
centralisation se met alors en place.
B) DES RIVALITÉS GUERRIÈRES À LA CENTRALISATION DU CONTRÔLE DE LA VIOLENCE
PHYSIQUE
L’émergence de l’Etat en Europe occidentale renvoie à la construction d’un centre politique qui
parvient à s’imposer à ses rivaux. Diverses ressources se sont concentrées au cours de cette dynamique
(armes, argents, mots, …). Cette construction n’a pas été planifiée. Ce n’est pas un projet qui a été
mûrement pensé par un monarque.
“Ici comme ailleurs, c’est l’entrelacement d’innombrables intérêts (projets et initiatives de
personnes isolées) qui convergeait vers un ensemble de lois régissant un réseau d’individus
interdépendants et aboutit à un résultat que personne n’attendait : l’Etat français” (Elias – La
dynamique de l’Occident). L’Etat français est le résultat que personne en tant que tel n’avait prévu.
C’est le fruit d’entrelacements d’intérêts, de projets, … qui ont finit par produire ce résultat.
Ces Etats sont nés de luttes concurrentielles diverses. Ces luttes n’ont jamais existé de manière
autonome.
1) LES GUERRES INTÉRIEURES
Au XIIe siècle, Louis VI le Gros est roi de France. Son statut a une signification précise : son
objectif est de pacifier son domaine. Le roi d’Angleterre, dans le même temps, bataille contre les
saxons et tente de consolider la puissance des normands. Dans ces deux cas, il y a des points
communs : on est en présence de guerres permanentes et localisées, qui mettent en présence de
nombreux seigneurs.
Deux siècles plus tard, la situation commence à changer. Le roi d’Angleterre est Edouard Ie et le
roi de France est Philippe IV le Bel. Les ensembles territoriaux qu’ils dirigent ont commencé à
s’étendre de telle sorte que, à leur époque, cela confère une supériorité militaire sur n’importe quel
autre seigneur, mais pas contre l’ensemble de la noblesse.
En France, il faut attendre le règne de Charles VII pour que le royaume de France soit très
étendu. Ce roi crée pour la première fois en 1739 une armée permanente. Son fils (Louis XI) lui
succède avec un avantage considérable : il hérite de moyens qui lui permettent d’écarter toute menace
armée des grands seigneurs.
En Angleterre, la Guerre des Roses entre les Lancastre et les York paralyse la royauté pendant
des décennies. Il faut attendre la dynastie des Tudor (fin du XVe siècle) pour que commence à
s’affirmer la puissance du pouvoir central sur le reste de la société.
En 1040, la France a un visage particulier : il existe des centaines d’unités de domination et, en
même temps, la maison capétienne. Cette maison cherche à consolider sa puissance : elle cherche à
s’affirmer sur le petit territoire du duché de France. Le roi a des petits pouvoirs en raison de la faible
étendue du territoire. Cette maison commence à émerger avec des mariages, ces victoires militaires sur
des voisins importants, des achats d’autres domaines, …
Ce processus est analysé par Elias : “La maison qui domine un territoire est aussi la plus riche
de ce territoire, celle qui possède les terres domaniales les plus vastes ; sa domination disparaît si elle
ne réussit pas à surclasser militairement, grâce aux revenus de ses domaines, et au nombre de ses
vassaux et feudataires, toutes les autres familles de guerriers installés sur son territoire”.
Il y a une première étape où le territoire est relativement morcelé, où des luttes opposent
différentes familles : une famille finit par régner sur un domaine. Cette phase conduit à la formation
d’un monopole dans le cadre du territoire d’une maison. C’est ce qu’a fait la maison des capétiens.
C’est ensuite que commence la lutte pour la domination sur un espace plus étendu. C’est dans ce
cadre que le roi de France tente de contrôler et d’absorber d’autres maisons concurrentes. Pour Elias,
cette deuxième étape renvoie au même processus observé au premier stade : “Dans la phase suivante,
plusieurs unités seigneuriales d’un ordre de grandeur supérieur, duché ou comté, se voyaient obligés
par les nécessités de la compétition de s’entendre pour empêcher d’être un jour vaincu ou asservi par
l’expansionnisme du voisin”.
Les interlocuteurs changent : les sommets s’affrontent. A force de se battre, des familles
s’éliminent, s’absorbent les unes les autres. C’est un processus de concentration que personne ne suit
en particulier. Le développement de ce processus aboutit à un résultat inattendu : la disparition de
plusieurs maisons au profit d’une seule.

2) LES AFFRONTEMENTS ENTRE NATIONS


Ces conflits ont marqué la naissance de l’Etat moderne.
La Guerre de Trente ans (1619-1648) a pour origine des affrontements religieux entre les princes
protestants allemands et l’autorité impériale catholique. Au départ, le conflit est localisé et prend par la
suite une ampleur européenne. Richelieu est amené à combattre l’Espagne et l’Allemagne. Le pouvoir
allemand sort affaibli de ce conflit. En effet, l’unification de l’Etat allemand ne se fait qu’en 1870 à
Sedan et à Sadowa. Le traité de Westphalie (1648) met fin à cette guerre. Grâce à ce traité, la France
gagne l’Alsace : le territoire se redessine. De plus, la Suisse acquiert son autonomie. En fait, la paix est
à l’origine d’un ordre européen, bâtit sur l’équilibre entre Etats.
Cette période inaugure une ère de conflits entre des grandes puissances ayant acquis des armes
conséquentes. Les conflits intérieurs renforcent cette tendance. Ces rivalités ont pour effet un
déplacement des efforts des gouvernants afin de mobiliser des ressources.
Les gouvernants apprennent à rationaliser les recrutements massifs et à produire des
équipements de masse. Cela suppose l’existence d’administrations adéquates. La conception de masse
apparaît à la Révolution.
Il y a une mise au point des budgets militaires spécifiques et d’arguments idéologiques.
La mobilisation patriotique est une fabrication de la légitimation de l’Etat. Au moment où éclate
la première guerre mondiale, les experts prévoient une guerre de quelques mois. En fait, elle va durer
quatre ans. Cette guerre a exigé des efforts de rationalisation. Cela a une importance dans le
développement de l’Etat. La fiscalité de l’Etat a complètement changé à ce moment-là. L’intervention
de l’Etat va se diversifier en raison de la guerre.
1939-1945 : un certain nombre de gouvernants ont pris conscience du caractère destructeur de ce
type de conflit. Les idées pacifiques d’après-guerre ne sont pas étrangères à la fabrication de quelque
chose de nouveau. La guerre engendre une transformation de l’Etat.
Pour Bourdieu, les motifs financiers sont aussi à l’œuvre dans la construction de l’Etat.

C) LA LOGIQUE DE L’ACCUMULATION ÉCONOMIQUE ET FINANCIÈRE


Philippe Auguste est confronté à la menace du droit coutumier. Ce droit force à doter les fils
cadets. Cette obligation s’impose aussi au monarque : il est alors conduit à morceler son domaine. De
plus, les revenus du roi ne peuvent que s’affaiblir. Cela pose problème car ce système est à l’origine de
l’émergence de maisons rivales. Il faut attendre le XVIe siècle pour voir apparaître la règle
d’indivisibilité du pouvoir royal.
1) L’ÉMERGENCE DU MONOPOLE FISCAL
C’est un problème central. C’est un autre processus de monopolisation qui va peser sur la socio-
genèse de l’Etat.
Les monarques peuvent exploiter les revenus émanant de leurs domaines. Cependant, ces
revenus se révèlent être insuffisants. Il faut alors trouver des compléments auprès des différents
groupes sociaux. On assiste alors au développement des emprunts forcés. Certains prélèvements
obligatoires ont vu le jour. Ces impôts se sont développés sur des taxes préexistantes. Le souverain
développe de nouvelles impositions. Ce processus ne s’est achevé qu’à la fin de l’Ancien Régime.
L’égalité devant l’impôt est alors proclamé.
A partir de ce moment, la loi va fixer toutes les contributions : chacun est imposer en fonction de
sa capacité fiscale. Cette taxation est contestée même aujourd’hui. Ces formes de contestation ont
évolué, en particulier en ce qui concerne les entreprises.
Le monopole de taxation qu’à l’Etat n’a pas été contesté. Les interventions de l’Etat se sont
développées. Les Etats se sont mis à effectuer des dépenses de santé, d’éducation, … Ces dépenses
sont les bases à de nouvelles justifications. En effet, l’Etat se préoccupe à justifier les mécanismes
d’imposition pour en faciliter le regroupement. Il y a un lien entre les formes de justifications
politiques et les justifications de l’impôt. Il s’agit d’un mécanisme circulaire.

2) LES BASES ÉCONOMIQUES DE LA CROISSANCE ÉTATIQUE


Pour être plus efficace, l’Etat moderne a commencé à prélever des taxes sur son environnement.
Pour Wallerstein, l’apparition de l’Etat (dans la deuxième moitié du XV e siècle et au XIXe
siècle) est liée à l’économie marchande. L’établissement d’un mode de domination économique
nouveau transforme les rapports entre les nations entre les XVI e et XVIIIe siècles. Ainsi, le système
capitaliste prend les traits d’une économie-monde avec une division entre un centre capitaliste
extracteur de surplus de productions et de richesses et d’une périphérie de producteurs exploités dabs
toutes les richesses.
L’économique ne détermine pas forcément la politique.
Les régions les plus prospères d’Europe occidentale ont les premiers vu se développer des Etats
(France, Angleterre, Pays-Bas, Suède, Allemagne réunifiée autour de la Prusse). Une dynamique
s’enclenche dans ces pays : le développement des échanges commerciaux se fait en liaison avec des
progrès agricoles et industriels. Ces transformations font naître de nouveaux groupes sociaux qui se
sont enrichis : ces individus ne se confondent ni avec la noblesse, ni avec le clergé.
Traditionnellement, ces deux groupes échappent à toute taxation. Cette nouvelle classe se distingue
aussi des paysans.
Ce groupe devient la cible privilégiée des gouvernants puisqu’ils font l’objet de taxations. En
même temps, les gouvernants s’occupent d’asseoir ces nouveaux groupes, de leurs proposer des
offices à condition qu’elles soient achetées.
L’argent va pouvoir affluer dans les caisses de l’Etat naissant. Cet argent permet de financer des
soldats, d’alimenter la formation d’un petit groupe d’auxiliaires du pouvoir. En même temps, cela a
des effets rétroactifs. Ces transformations sont susceptibles de renforcer des relations entres les Etats
(par exemple). Ce commerce rapporte de l’argent. Les Etats voient donc leurs moyens s’accroître
davantage. Cela permet d’étaler les taxations, les répartitions sur l’ensemble de la société. Ces
prélèvements sont mieux acceptés par les populations.
Cet afflux de ressource a des aspects positifs. Les Etats vont pouvoir développer des processus
de modernisation. Cela tend à renforcer la légitimité de l’Etat. Cette modernisation s’étend à des
parties plus larges de la population.
Au fil du temps, ces possibilités d’intervention se sont considérablement accrues. L’Etat
intervient aussi dans l’éducation, la santé, … On est ici éloigné du processus féodal.
III) LE DÉVELOPPEMENT ET L’AVENIR DE L’ETAT EN EUROPE
A) LA CONSTRUCTION ÉTATIQUE DE LA SOCIÉTÉ
La croissance de l’Etat se manifeste à travers le développement d’administrations,
l’élargissement des formes étatiques d’intervention. Comment le développement de ces Etats a pu
avoir des répercussions sur les populations qu’il essaie d’administrer ? Cela est possible par un
processus de civilisation des mœurs.

1) FORMATION DE L’ETAT ET PROCESSUS DE CIVILISATION DES MŒURS


Ce lien a été fait par Elias dans La Civilisation des mœurs. Pour lui, c’est entre le XIIe et le
e
XVIII siècle que tout a basculé. Entre ces deux bornes, les sensibilités et le comportement des
individus se sont complètement transformés. Cela est possible grâce à la monopolisation étatique de
la violence.
L’organisation de la société en Etat, qui monopolise le monopole de la violence physique
légitime se traduit par un changement de fond : la comparaison entre la noblesse féodale libre et la
noblesse de cour permet de comprendre cette transformation. Les chances de puissance de la noblesse
féodale sont liées à la force physique. Le moyen fondamental pour rivaliser est la violence physique.
La noblesse de cour existe dans un contexte où un roi règne sur l’ensemble du territoire. C’est le
roi qui a le monopole de la violence physique légitime. Le champ de bataille s’est transformé : c’est la
cour. Ces nobles ont appris à se domestiquer, à contrôler leurs émotions. C’est la transformation
majeure qu’a analysé Elias.
“Les moyens de compétition des sont raffinés et sublimés” (Elias). Ces élites ont cherché de plus
en plus à se démasquer d’autres groupes sociaux en adoptant des mœurs très raffinées.
Un fossé va se creuser entre des groupes élitaires qui ont des styles de vie raffinés et qui mettent
en œuvre des mœurs plus contrôlées. Les groupes sociaux plus modestes se transforment de manière
plus lentes. Ils ont plus de mal à intérioriser des formes d’auto-contrainte. Les groupes sociaux les plus
modestes continuent à subir des contraintes externes : la menace physique de la misère et de la faim. A
terme, les différences entre ces formations sociales tendent à se réduire.
Elias montre que, y compris dans les couches modestes, il existe des divisions. Ces sous-groupes
essaient de copier les conduites des groupes supérieurs.
La construction de l’Etat se traduit par des impacts assez profonds. Cette empreinte n’est pas
forcément facile à concevoir.
Dans certaines sociétés, il est exigé une maîtrise de soi (en particulier de sa violence), qui
s’explique par la construction de l’Etat moderne.

2) L’EXEMPLE DU SPORT
De nombreux travaux ont mis en évidence que la pratique et le spectacle du sport permettent la
quête d’émotions, de tensions.
Des travaux concernant le lien entre la violence et le sport sont inspirés par ceux d’Elias.
Nos sports modernes se distinguent radicalement des formes d’affrontements antérieurs : il y a
un abaissement du niveau de la violence autorisée dans les sports modernes.
Au Ve siècle, l’ancêtre de la lutte est le pancras, sport très populaire notamment lors des jeux
olympiques antiques. C’est une lutte au sol qui dure jusqu’à l’abandon d’un des adversaires. Le niveau
de violence autorisée est ici considérable. Certains l’emportent en brisant les doigts de leurs
adversaires ; d’autres se font étrangler. En cas de décès de l’un des adversaires, le survivant est déclaré
vainqueur : il est admis que l’on puisse mourir de son loisir.
Ces jeux olympiques durent plus de 1 000 ans sans que les normes de violence changent. Il en
est de même pour la boxe : dans l’antiquité, il n’y a ni gants, ni catégories.
Le seuil de sensibilité à la violence s’est transformé. Le niveau de violence permise est très
encadré, y compris par l’Etat. Cette évolution est liée à une transformation en profondeur qui conduit à
la pacification des luttes politiques. Le terrain de bataille est alors les élections.
Il y a aussi une évolution sociale, plus ample : la société a un niveau de civilisation plus
développée. La sensibilité à la violence s’est aussi développée : nous sommes moins disposés à
admettre certaines formes de violence.
Le niveau de sécurité physique est lié à l’évolution de l’Etat. Son empreinte s’est aussi faite
sentir dans le sport. En France, le champ du sport est longtemps resté un espace autonome. Ses
activités étaient très cantonnées dans le domaine privé. Il semble que l’Etat ait commencé à
développer ces espaces entre 1918 et 1921 avec la création d’un ministère des sports. Il en est de
même en 1940 avec la création d’un commissariat spécial pour l’éducation sportive. Il y a donc une
étatisation du sport.

B) TRAJECTOIRES ÉTATIQUES ET DYNAMIQUES SOCIO-POLITIQUES


L’Etat existe à travers des réussites diversifiées.
1) ETATS ABSOLUTISTES/ETATS DÉMOCRATIQUES
Rokkan a travaillé sur le développement des Etats en Europe occidentale entre le XVe et le
e
XVIII siècle. Il s’est efforcé de classer les différents Etats en combinant des critères économiques,
culturels et territoriaux. Il met en évidence la présence d’un axe Est-Ouest, sur lequel il distingue : la
position centrale et périphérique de l’Etat ; l’existence d’un contrôle territorial fort ou faible suivant
les cas ; l’existence d’un réseau urbain fort ou faible ; le mouvement important de la Contre-Réforme.
Certaines régions du nord de l’Europe ont un faible réseau urbain et n’ont pas de centres
territoriaux puissants. Ces régions ont échoué dans la construction d’Etats indépendants. Il en est de
même pour la périphérie centrale : ces régions ont éclaté ou ont été absorbées. Dans ces régions, il y a
l’émergence de Cités-Etats sur un réseau urbain plus important. D’autres centres naissent avec les
Etats. Ces régions ont un urbanisme suffisamment développé.
Le facteur religieux peut constituer un atout de premier ordre pour le pouvoir politique. Il y a un
certain nombre de problèmes quand l’Eglise se montre plus inféodée au pape qu’au prince régnant,
entraînant ainsi la fragilité de l’Etat. Ce modèle souligne donc l’inégale réussite de l’Etat.
Moore prolonge ces réflexions en y ajoutant d’autres facteurs. Il a pour projet de comprendre
pourquoi certains Etats s’orientent vers l’absolutisme plutôt que vers la démocratie. Pour cela, l’étape
décisive est le passage de l’économie agraire traditionnelle à une économie agro-commerciale,
conduisant au mode de production capitaliste industriel.
Moore se focalise sur les relations entre les groupes sociaux. Il identifie trois cas de figure
caractéristiques :
La voie capitaliste réactionnaire est celle où cette révolution est imposée “par le haut”, par les
élites au sein desquelles la classe terrienne domine à côté de la bourgeoisie
La voie démocratique (ou « révolution bourgeoise ») où les élites, distinctes de l’Etat et
ayant une base économique indépendante, détruisent les obstacle du développement du
capitalisme
La révolution paysanne (ou voie communiste) est celle où la révolte populaire marque
l’échec des voies précédentes
C’est la deuxième voie qui correspond à l’apparition des Etats modernes.
En Angleterre, l’aristocratie foncière s’est associée à la bourgeoisie d’affaire. Elle se transforme
en aristocratie d’affaire prospérant grâce au commerce maritime. C’est la formation d’une coalition
puissante face à un roi affaibli : les seigneurs réunissent autour d’eux de grands domaines. Cette
évolution a affamé les petits commerçants. Les paysans migrent vers les villes, devenant le prolétariat
urbain de l’ère industrielle. L’influence de la paysannerie est devenue inexistante et l’aristocratie
foncière s’est enrichie autrement.
Quant aux aristocrates français, ils continuent à vivre sur leurs revenus fonciers. C’est un groupe
favorable à l’Etat absolutiste, contrairement à l’Angleterre. Ces aristocrates se sont alliés aux
représentants de la paysannerie. En dépit de la défaite de l’aristocratie, les paysans indépendants
freinent le processus absolutiste.

2) ETATS ET ÉLITES POLITIQUES


Dans la tradition marxiste, l’Etat est entre les mains d’une classe dominante qui se sert de l’Etat
pour défendre ses intérêts. Cette tradition fait une différence entre les différentes fractions de la classe
dominante, qui est inégalement dirigée par l’Etat. Ici, il y a une unité relative de la classe dominante :
l’Etat est au service de cette classe.
Pour le courant polyarchique (représenté notamment par Aron et Dahls), il existe un
recrutement plus privilégié des élites. Pour ce mouvement, certaines catégories sociales ont pu accéder
à certaines fonctions politiques. Selon ce courant, il existe des classes dominantes reflétées par les
partis politiques, qui ont des intérêts contradictoires. La classe dominante ne se limite pas aux seuls
élus.
Malgré la diversité des espaces nationaux, les élus présentent souvent des similitudes dans leurs
profils sociaux.
Dans les états démocratiques modernes, les élections garantissent un climat concurrentiel ouvert.
En dépit de cet idéal, les gouvernants proviennent de groupes sociaux relativement étroits et non
représentatifs de la société.
Les élites politiques sont caractérisées par une socialisation marquée par un intérêt précoce pour
la politique (milieu familial, hérédité, …). Elles sont issues de milieux masculins, avec des variations
importantes selon les démocraties. Elles viennent aussi de milieux privilégiés, mais avec des
différences sensibles selon l’orientation idéologique des partis et d’un niveau d’instruction qui s’élève
généralement à mesure que l’on se situe haut dans la hiérarchie politique.
Derrière la multiplicité des individus, il existe un certain nombre de caractères communs quand
on compare les députés des grandes démocraties occidentales (souvent des hommes, d’âge mûr, …).
Compte tenu du niveau élevé des diplômes, les parlementaires sont souvent issus de catégories
socioprofessionnelles relativement élevées. Les ouvriers représentent 1 à 3% en moyenne des
différentes assemblées : c’est une proportion très faible. La majorité des députés se recrutent dans des
catégories élevées, catégories qui regroupent les hauts fonctionnaires, les industriels, les commerçants
et les fonctions libérales.
La classe politique n’est jamais représentative dans le sens où elle ne constitue pas une réplique
précise (à échelle réduite) du reste de la société. En effet, pour accéder aux fonctions représentatives, il
est nécessaire de surmonter toute une série d’épreuves sélectives qui requièrent de bénéficier de
certains atouts (temps libre, argent, savoir faire, …). Tout le monde n’a pas ces atouts à sa disposition
puisqu’ils sont inégalement répartis dans la société.
Ce sont les élites politiques qui tendent à s’uniformiser, à se recruter dans un milieux de plus en
plus étroit. Ce processus n’est pas encore achevé.