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Idées

Fernand Dumont et nous, vingt ans plus


tard
29 avril 2017 | Serge Cantin - Directeur du programme de 1er cycle en philosophie et chercheur au Centre
interuniversitaire d’études québécoises de l’Université du Québec à Trois-Rivières | Actualités en société

Illustration: Tiffet «Penser, c’est penser pour soi, ne serait-ce que pour penser le hors de soi», disait
Fernand Dumont.

Le 1er mai 1997, Fernand Dumont nous quittait. Qui « nous » ? Question intempestive ces temps-ci au
Québec, à moins de célébrer l’homme mondialisé, en élargissant libéralement la définition du « nous » à la
dimension de l’humanité tout entière, aux dépens de ce qui en constitue la spécificité irréductible. Ce que
Dumont lui-même appréhendait. Son « nous » n’avait pourtant rien d’exclusif. « Dans les solidarités
nationales comptent le choix des personnes, l’acceptation ou l’élection d’une identité », souligne-t-il dans
Raisons communes.

Du reste, il suffit de feuilleter ses grands ouvrages théoriques pour se convaincre de son ouverture aux
autres « nous ». En effet, on ne trouvera aucune allusion au Québec dans ces livres-là, destinés à un lectorat
universel. Encore faut-il ne pas se laisser abuser par le mot « universel », car c’est toujours à partir du
souvenir obsédant de ce qu’il appelle son « émigration » que Dumont pense l’homme et la culture en un
sens universel. « Penser, c’est penser pour soi, ne serait-ce que pour penser le hors de soi. Mais le pour-soi
n’est pas une conquête de l’instant ; il s’appréhende grâce à une mémoire des origines. »

De cette mémoire des origines, Dumont a fait l’assise d’une méthode où l’universel, au lieu d’être plaqué
abstraitement sur le particulier, s’en nourrit. N’est-ce pas d’ailleurs le propre de toutes les pensées
authentiquement universelles de partir du particulier pour accéder à l’universel ? À un universel concret,
transposable dans une autre culture, traduisible dans une autre langue, comme le sont, par exemple, les
pièces de Michel Tremblay.
Se remémorant, dans Récit d’une émigration, les pensées qui l’habitaient durant ses années d’études au
Petit Séminaire de Québec à la fin des années quarante, Dumont écrit : « J’entrevoyais comment il me
faudrait assumer […] le déchirement qui avait accompagné mon difficile passage de la culture populaire à
la culture savante. Prendre la culture comme problème, n’était-ce pas penser l’exil ? La nostalgie qui me
restait de la culture populaire ne m’apparaissait plus comme une vaine sensiblerie, mais comme une
opportune mise à distance, une précieuse naïveté devant la culture savante qui en constituait la
contrepartie. Au lieu de liquider le malaise qui m’avait tourmenté jusqu’alors, j’en ferais le problème
central de ma recherche : ce genre de problème qui, parce qu’il tient à son existence même, ne sera jamais
résolu, présent à tous les autres auxquels on voue sa vigilance et ses écritures. »

Nation francophone

N’est-ce pas une semblable « émigration » qu’a connue la nation francophone du Québec à travers la
Révolution tranquille ? J’emprunte à Dumont lui-même l’expression « nation francophone ». D’aucuns se
souviendront de la polémique qu’il avait déclenchée dans les milieux intellectuels souverainistes en osant
formuler la question suivante dans Raisons communes : « Si nos concitoyens anglais du Québec ne se
sentent pas appartenir à notre nation, si beaucoup d’allophones y répugnent, si les autochtones s’y
refusent, puis-je les y englober par la magie du vocabulaire ? L’histoire a façonné une nation française en
Amérique ; par quelle décision subite pense-t-on la changer en une nation québécoise ? »

Qu’est-ce qu’un Québécois ? Un francophone du Québec ou l’habitant du territoire du Québec ? Force est
d’admettre que nous ne le savons plus très bien. C’est à cette ambiguïté que Dumont s’est attaqué.
Convaincu que le projet de souveraineté concernait par-dessus tout le sort de la nation francophone, il ne
croyait pas pour autant qu’un Québec souverain dût s’engager dans la fondation d’un État national. Il
envisageait plutôt la construction d’une véritable communauté politique à laquelle tous participent,
francophones, anglophones, allophones et autochtones. Reste que, dans le contexte spécifique du Québec,
une communauté politique ne peut exister, selon lui, sans une langue et une culture de convergence. Or,
insistait-il, « si culture de convergence il y a un jour, ce ne sera pas un composé de laboratoire ou de
convention ; ce sera la culture française. Sinon, la question d’une communauté politique québécoise,
souveraine ou provinciale, deviendra sans objet. C’est dire que nos efforts principaux doivent porter sur la
qualité de la langue et la vigueur du système d’éducation ».

La communauté politique québécoise

Qu’en est-il, vingt ans après la mort de Fernand Dumont, de cette communauté politique québécoise ? Le
moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle est loin d’être acquise. En même temps que le poids
démographique des francophones au Québec ne cesse de diminuer, le visage français de Montréal prend
l’allure d’un masque derrière lequel progresse l’anglicisation ; les immigrants, malgré la loi 101 (dont
Dumont fut l’un des rédacteurs), continuent à se tourner majoritairement vers l’anglais ; gavé de discours
lénifiants, notre système d’éducation s’embourbe sous les réformes de programme et les improvisations
pédagogiques de toutes sortes. Quant à la souveraineté, qui eût peut-être pu redonner un nouveau souffle à
notre « miraculeuse survivance », n’en parlons pas.

Osons la question qui tue : devons-nous tenir les immigrants peu ou prou responsables de l’impasse
actuelle ? Dans un entretien, Dumont répondait à cette question par une autre question : « Un immigré qui
vient ici et à qui on demande de s’intégrer au Québec francophone, est-ce qu’il peut prendre à son compte
l’histoire du Québec francophone ? À mon avis, il y a là une difficulté, il y a une question préalable, à
savoir : avons-nous repris à notre propre compte notre histoire ? »

Cette question préalable, qu’il a lui-même éclairée en écrivant sa Genèse de la société québécoise (un peu
comme François-Xavier Garneau avait répondu à la déclaration provocante de lord Durham), il importe que
nous nous la posions avant qu’elle ne se pose plus. Mais pour la poser, il faut d’abord la reconnaître. Or
« on se cache tellement de choses », se désolait-il à la fin de sa vie.