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L'OCEA}[

PAOIF.'IQIlr
l,
OCCIDEiNTAL
DISCRIPTION DES GROUPES D'IIES AU NORD [T À ['DST
DU CONTINEI{T ÀUSTRAT,IBN

IIA R

WALT E R COOTE
TRADUIT DE L'ANGLÀIS PÀR J. w. IIAY

Avec une carte et trente-ileux lllustrations par Wf,yMpER,


d'après les dessins de I'auteur, et par E. CIERGET.

DEUXIÉ[IE ÉDITION

PARIS
TIBRAIRIE CH. DBLAGRAYB
15, nun souFrLor, l5

I SBz
PREI'ACE D[ I,.[ TIi.\DUIITION

Voici un petit liwe {ui, n'ayant pas été fait


pour les jeunes Français, doit pourtant intéies-
ser vivement tous ceux d'entre eux qui, non con-
tents de s'acquitter enyers la patrie de ce qu'elle
leur commande, veulent encore connattre par
quelles causes elle souffre ôt par quels moyens
elle prend de la force, tous ceux enfin qui comp-
tent ne rester indifférents à rien de ce qui
importe à la prospérité et au relèvement de la
France.
ll est vrai que dans tres pages qu'on va lire il
n'est parlé que de ce qui se passe ànosantipodes.
Mais aux antipodes il v a pour nous des colo-
-
nies acquises et à acquelrir.
Il est vrai que, fait par un Anglais et un bon ci-
toyen anglais, ce livre n'r guère en vue d'autres
VI PRÉFACE

intérêts que ceux de I'Angletcme lï{ais il est


tout à fait important pour nous de voir, p&r le dé-
tail , comment les Anglais formenl, et complètent
morceau par morceau le grand empire qui fait
leur admirable force, et comment ils parlent cles
colonies des autres ou des pays qui sont encore à
coloniser. N'est-ce pas une chose importante aussi
que de connaltre, au moins par un échantillon, ces
publications d'outre-l\[anche qui continuellement
renseignent nos voisins sur tous les points du globe
où peut flotter leur pavillon ? Le précieux ser-
vice qu'elles rendent est de préparer l'attention
publique; grâce à elles on reçoit avec intérêt de
I'autre côté du détroit, on apprécie en connais-
sance de cause les nouvelles de tout progrès co-
lonial, de toute annexion de quelque importance
qui sera un accroissement de la patrie. La patrie
pour eux ce n'est pas la Grande, c'est la plus
grande, toujours plus grande Bretagn e (Greater
Britain, expression maintenant usitée).
Il serait bon que de semblables publications se
multipliassent chez nous. L'auteur a avoué quelque
part < qu'on n'enseigne pas ou que de son temps,
qui ne date pas de bien loin, on n'enseignait pas
PRÉFÀCE YII

la géographie dans les écoles publiques d'Angle-


terre )). Bt par parenthèse voilà de quoi nous
consoler des accusations portées contre nous par
ceux qui définissent le Français i un Mon'sieur
dëcoré qui ignore Ia géograptltie. Nlais tout Anglais
qui lit I'apprend
continuellement dans ses admi-
rables journaux , dans les Revues, les brochures
qui paraissent. C'est mieux qu'un devoir scolaire, .
c'est une passion nationale.
Bt I'Angleterre colonisatrice s'en trouve bienl
-:- en dépit d'un groupe d'originaux qui voudraient
voir leur empire britannique réduil à I'ancien
Royaume-Uni.
Nous autres Français, nous n'avons certes pas à
nous jeter dans I'imitation coloniale de I'Angle-
terre; nous ne le pourrions pas faire utilement.
Nous ayons de trop graves soucis, des intérêts
trop voisins et trop difficiles à sauvegarder pour
nous complaire dans la chimère de vastes acqui-
sitions par delà les mers, pour émietter nos
forces dans les grandes aveirtures d'expéditions
lointaines. 0n sait la fable de I'Astrologue et du
puits qu'il ne voit pas à ses pieds. Le sol même sur
lequel nous marchons, le sol sacré, n'est pas si
YIII PRÉFÀCE

absolument srlr que'nous puissions tenir les yeux


toujours levés sur les mondes lointains.
Mais, pour pfôndre une comparaison plus
simple, quand une famille bien gouvernée s'in-
terdit les acquisitions corTteuses, s'abstient-elle

A* pour cela d'entretenir en bon état et de défendre
,-ts -.
contre la cupidité d'autrui ce qu'elle a légitime-
ment acquis ? Sans parler des intérêts commer-
ciaux, por cela même que la grande famille fran-
çaise tient aux territoires acquis déjà par elle
et à I'existence même de sa marine militaire
(oùr sont peut-être ses enfants les jllus héroiques
et les plus aimés), il faut bien qu'elle tende à
augmenter, ne fût-ce que pour ê[re plus srlre de
ne les pas diminuer, à renforcer tout du moins,
à enrichir par toss les mo1'ens les colonies qu'elle
possède. C'est le point que je voudrais mettre en
évidence. l

Sans avoir I'outreàuidance de traiter ici lcs


questions coloniales, il me sera permis d'y toucher
pour rappeler aux jeunes lecteurs à qui je pré-
sente ce livre, certaines idées directrices, cer-
taines inclicationç, connues de tous, mais qu'ils
doivent avoir présentes à la pensée.
PRÉFACE

Ce n'est pas par orgueil nitîonal ni pour soute-


'nir la réputation de nos ancêtres que nous devons,
surtout guand nrus aur(./?'s un'e'armée coloniale
distincte, cons&crer qne partie de nos forces à
maintenir, sinon à développer notre expansion
dans les diyerses parties du monde. Hélas ! cet
orgueil-là.a reçu une rude atteinte, et nous aime-
rions mieux n'en avoir pas été si durement guéris
par une si brusque leçon t Ce n'est pas même que
d,ans I'expansion coloniale nous vo'vions à coup
strr pour la grande famille françaisei la somme la
plus considérable de bonheur immédiat, de pros-
périté rapidement réalisée. Non ! Il s'agit de notre
conseryation, dont notre {lotte nous est une des
plus srires garanties. Si notre puigsance maritimc
n'était pas en état de faire éche,q'à celle d'une ou
deux des nations voisines, si I'ytre d'elles se voyait
un jour pleinement assuréendans une guerue na-
vale contre la France , etf si alors toutes deux
s'unissaient par aventure, qoi peut dire à quel
péril serait exposée notre sécurité nationale ?
0r, il faut aux vaisseaux de guerre des dépôts
de charbon pour renouveler leur provision ' il
leur faut des < abris stlrs, des points de concen-
X PRÉFACE

tration et de ravitailrement autour desquels ils


puissent rayonner e[ combattre ,. Si nous n,avons
pas de stations navales à nous, ce ne sont point
les puissances neutres qui nous offriront ces
abris
et ces dépôts. Bt nous ne sommes plus au temps
des voiliers qui ne demandaient qu'à I'air et aux
ondes la source de leurs forces.
Donc, s&ns colonies françaises, pas de flotte
qui
puisse combattre pour ra France. Les camps re-
tranchés, les forteresses autour desquelles ma-
næuvre une armée de lerre en campagne, ne lui
sont pas plus néiessaires que res coronies d'un
peys à ses escadres.

Notre système colonial, a dit un amiral qui a aujour-


d'hui la .plus grande autorité pour parler de Ia marine
francaise r, est étroitement lié par une loi harmonique
.e
notre édifice naval. sans une certaine organisation de nos
colonies Ies énormes dépenses gue nous consacrons chaque
année à notre flotte de combat resteraient entièrement
improductives... Mieux alors vaudrait vendre de suite hos
vaisseaux désormais impuissants 2, et nous confiner entre

1.. Les colonies néeessaires, par uN MenrN, paris,


tggS, in_tg.
2. Le journal officieux de M. de Bismarct, ta'posl,'dGnii, il y
a
quelques année_s, aux Allemands qu! ne veurent p"i, â.
< Nous ferons bien alors de- ne.pai dépenser un
.àronies:
sou pour outilrer
notre ms,rine en vue d'expéaitiôns trinsoilaniiq"es Ëi oou, oou,
bornerons erclusivement àla dépense de nos côtes. r
PRÉFACE XI

nos frontières... Au contraire, une seine politique colo-


niale en développant, grâce aux nouvelles assises qu'elle
Iui ménage sur le globe, la valeur offensive de notre puis-
s&nce navale, donnera à notre alliance aux yeux de la
'
Russie, un prix inestimable et inspirera au besoin à I'Er-r-
rope un salutaire respect de notre force.

Diminuer nos colonies, cê serait paralyser


notre marine et aller droit à ce résultat envisagé
av.ec horreur par un poète que nous aimons :

Que la France n'ait plus chez les peuples du monde


t
Ni voix dans leurs arrêts ni place à leur grandeur !

0r, le repos absolu n'existant qu'on ne


pas r ce

développe aucunement' on Ie diminue : qui ne fait


pas de progrès recule. Du reste aménager, forti-
fier, compléter les colonies que nous aYons' ce n'est
pas, à proprement parler, convoiter ni conquérir.
Des territoires annexés en des points du globe où
nous ne sommes pas établis, des protectorats nou-
veaux seraient, sans doute, dans les temps que
nous traversons, une charge trop lourde pour la
France. En 1885, par exemple, un négociateur in-
téressé cherchait à persuader à notre $ouverne-
ment qu'avec une poignée d'hommes en proté-
'
l. Paul Déroulède, Chants patriotzques, P. 22.
XII PRûFACE

geant Ie roi de Birmanie contre certaines tribus in-


disciplinées de sa monarchie, on mettrait aisémenl
la main sur I'exploitation de merveiileuses mines
de rubis. 0n jrgu aujourd'hui combien i.l est heu-
reux qu'aucun homme d'État français nraitaccueilli
ces indications et que les risques d'une pareille
aventure nous aient été épargnés. combien il est
à souhaiter que la France s'abslienne de sembla-
bles entreprises et refuse de pareils clients l
Au contraire, assurer les frontières d'une co-
lonie, prévoir les dangers qui Ia menaceront,
occuper quelque llot qui, n'appartenant à aucune-
nation civilisée, dépend géographiquement d'une
colonie à nous ou bien se trouve commander une
embouchure de fleuve, un détroit qui en dépen_

- anneyer la Tunisie à I'AIgérie, agir en


dent,
Égypte comme on aurait pu le faire pour garder
Ia possession réelle du canal de l\{. de Lesseps,.
cle telles précautions ne sont-elles pas des actes -
de sage et ferme administration ?
Justement, à propos d'un des groupes d'îles
parcoums et décrits par I'auteur du présent vo_
Iume, une nécessité de ce genre paratt s'im-
poser à ceux qui s'occupent de nos affaires
PRÉFÀ CI] XIII

étrangères. Ces groupes peuvent être divisés en


trois : les uns sont à I'Angletene, d'autres à la
France et d'autres enfin sont encore aux mains
des indigènes. Mais I'auteur, on verra pourquoi,
néglige cette distinction toute simple sur laquelle
nous insisterons. Il les considère tous ensemble
comme un panorama dont la plate-forme centrale
serait placée quelque part sur le rivage australien-
Et c'est en effet le centre autour duquel toutes
ces lles sont rangées en ttrc de cercle. Se plaçant
là par la pensé'e, il remarque qu'on peut les con-
sidérer comme des dépendances géographiques
cle ce continent anglais, et s'il ne les lui adjuge
pas folmellement, c'est qu'il a tenu à écrire un
livre loyal de voyageur et d'observateur plutôt
qu'un plaidoyer. 0n devine aisément ses senti-
rnents personnels, et nos lecteurs lui reconnaitront
le droit qu'il a, comme bon citoyen anglais, de
les professer ouvertement.
Seulement nous prendrons le même droit à
notre point de vue. Nous considérerons, nous, ce
même -chapelet, d'iles en nous plaçant, à I'est,
à la future ouverture sur le Pacifique de ce canal
de Panama . creusé par un Français. Bt c'est ici
XIV PRI1FACE

qu'apparaissent, ce me semble,'tout I'intérêt et l'à-


propos de ce petit livre. L'Australie est anglaise.
l\{ais-la Calédonie est à nous. Bt sur le chemin de
Panama à la Nouvelle-Calédonie et à I'Australie,
après l'archipel F'iji qui est anglais,
il y a un groupe
d'lles qui n'appartient à personne. Ce sont les
IYouuelles-Hebrides, séparées par un simple canal
de notre color.rie. Dans quelques années, quancl la
rou[e française de Panama sera ouverte aux vais-
seaux, si les Nouvelles-Flébrides sont en d'autres
mains que les nôtres, ces mains auront les clefs
d'une maison qui est à nous. Tous les avantages de
I'entreprise française du canal seront perdus pour
nos colons calédoniens, c'est-à-dire pour nous. De
plus, c'est des Hébrides que nos nationaux tirent
leurs travailleurs, c'est là qu'ils ont fondé d'im-
portants établissemenls agricoles. llabitées par
des Français, n'est-ce pas à nous qu'elles appar-
tiennent naturellement ?
L'Angleterre r ou moment où paraît ce livre ,
vient d'approuver tacitement cette doctrine en pre-
nant le groupe Kermadec. Les iles Kermadec sont
à la Nouvelle-Zélande à peu près ce qu'est le
groupe des Hébrides à la Nouvelle-Calédonie.
PRÉFÀCE XV

On comprend qu'il nous les faut, ces lles. Mais r.a -5

les aurons-nous? II y a sept ans' nous aYons con-


senti à une convention établissant que ni la France
ni I'Angleterre n'en prendraient possession. Nous
demandons maintenant à I'Angleterre, {ui prend
les lles Kermadec, qui partage tranquillement
avec M. de Bismarck la Nouvelle-Guinée, de
nous rendre un engagement, dans la conclusion
duquel ne sont entrés en ligne de compte ni les
résultats futurs du passage par Panama, ni les
efforls colonisateurs de nos nationaux aux Hé-
brides. Nous demandons des lles que nous
-
aurons d'abord à purger des cannibales. (Hier en-
core un quartier-maltre français était massacré
par les indigènes à Mallicolo.)
Mais des membres de la Chambre des com-
munes interpellent le gouvernement anglais, pro-
testant par avance contre notre intrusion ! Avant
de nous répondre on consulte I'Australie. Les co-
lonies australiennes' qui voudraient que le Paci-
fique occidental fût un lac australien, déclarent
. qu'elles ont peur de nous voir infester ce lac de
nos déportés et de nos récidivistes. 0r la France
a renoncé à eirvover ses récidivistes dans les lles
XVI PNÉFACE

du Pacifigue, etun témoin désintéressé, un Autri-


chien, M. le baron de Htibner, dans le très remar-
quable voyage qu'il vient de raconter en anglais
et en français t, déclare que pour beaucoup
d'Australiens cette peur n'est qu'un prétexte.
Aurons-nous gain de cause?
Regardera-t-on finalement les Hébrides en se
plaçant à Panama ou au Queensland ? C'est la
question.
Il suffit qu'elle soit posée pour qu'il y ait plaisir
à lire sur ces payF en litige les notes de voyage
et les réllexions d'un Anglais qui sait voir. et ren-
dre avec charme ses impressions, impartial d'ail-
leurs et mocléré autant que son patriotisme le lui
I

permet.

5.. A trauet.s I'enpiùe britannique, 2 vol. i1-go, palis, tgg0.

Juin 1836.

A. L,
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L'OCEAI\I PACIFISUE OCCIDEi\TAL


sociÉ'rÉ ÂNoi\TttE D'IùIPRI]tenIE nu'i'lllnruÀNcnE-DE-RoUERGUE
Jules B.rnoous, Directeur'
+:00u{ry PÂcrrrSUE 0ccrDBiïrA t
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C TIAPITRE PRÉIII}TINA IRE

LA. nôuvrr,rp-cutxÉn. vun D'ENSEITBLE suR


LDS TLDS FORMANT AU NORD.EST UNE CEII{TURE
a l'ausrnllrr.

I .., .1
.r :, ,i

Ë
fu *u propose de faire parcourir au lecteur cette
série d'îles qui ensement le continent australien
comme les mailles d'une chaîne partant du nord-
ouest, tournant à I'est et courant jusque du côté du
sud-est.
C'est surtout à propos de leurs rapports avec I'Aus-
tralie que je m'intéresse aux îles du Pacifique; je
ne parlerai donc pas des Indes néerlandaises. Les
relations entre ces îles et nous autres Anglais font
partie dcs choses d'extrême Orient ptutôt Er'elles
ne sont des affaires australienncs. Toutefois, sans
m'étentlre davantage, je veux dire en passant mon
admiration pour ce beau modèle de parfaite adminis-
l
2 I'ocrl,.ll pÀcrpr0uu occIDENTAL

tration : cct empire colonial hollandais soutient avan-


tageusement la comparaison qvec ce qui a été &ccom-
pli de mieux.dans ce genfc par l'Ângleterre, I'Es-
pagne et d'autres nations encore.
Tinzor, I'ultima Tlrule nécrlandaise, est la clernière
dans cette magnifique rangée de positions stratégiques
qui, au temps rles voiliers, lorsque le commerce hol-
lanùais était à son apogée, gardait, comme un autre
Gibraltar, I'entréc occidcntale du Pacifique.
C'est donc à partir de Timor que je suivrai ces îles i
disposées en quart dc cercle, sans lesquelles I'Atrs-
tralie, bien plus séparée de I'Angletene que I'Afrique t
ct I'Amérique méridionales, occuperait une position f
vraiment unique, isolée, reléguée loin des points de '{
passage naturel des vaisseaux, confinée dans sa soli-
:";l

tude, aveo ses animaux aux formes bizarres, ses ar-


bres qui laissent tomber leur écorce, ses déserts inté-
rieurs et les mystères de ses territoires inexplorés.. - '

.a

II ù

Immédiatement après Timor, en traversant la mer


d'Arafura parsemée ii'îlots sans importance , nous.
rencontrons la Nou,aelle-Guinée, la plus grande île,
du monde, dont Ia superficie es[ à peu près la moitié
de celle de I'empire germanique.
Mais je n'ai pas pénétré en Nouvelle-Guinée. En
parler comme je ferai des autres groupes déorits dans
ce livre serait m'exposer à passer pour un auteur de
I'ocÉ.a.u pacrFreuu occTDENTAL B

seconde main. Toutefois, j'*i traversé le détroit de


Torres, aperçu quelques-unes des îles qui le bordent,
beaucoup entendu parler'sur place de ce pays : il me
sera peut-être permis de donner, pour n'être pas
incomplet, quelques renseignements dans un cha-
pitre préliminaire sur oette terre intéressante et pres-
que inconnue.

La Nouvelle-Guinée paraît avoir été découverte


en {526 par un navigateur portugais, Ilfeneniq, {ui
y aborda par hasard en faisant voile pour les Mo-
luques.
Ensuite on I'aperçut, et on y touoha même assez
fréquemment en allant aux îles Philippines ou au
Céleste Empire. Torres, qui a donné son nom au dé-
troit qui sépare la Nouvelle-Guinée de I'Australie, a
beaucoup fait pendant les premiers temps pour I'ex-
ploration de l'île. Il y débarqua sur plusieurs points,
mais ne fit aucune tentative pour pénétrer dans I'in-
térieur, {lui est encore aujourd'hui terce inconnue.
L'histoire de I'exploration de la Nouvelle-Guinée
par les Européens est pleine de désastres. Tous les
projets pour coloniser et pour explorer les plateaux
intérieurs et les montagnes ont misérablement échoué.
It faut excepter cependant la tentative de M. Chester,
le magistrat infatigable de l'île du Jeudi, qui avait
été ohargé par le gouvernement de Queensland de
proclamer I'annexion du pays , êû avril lB83'.
l. Le gouvernementde la reine Yictorian'a pas ratifié cet acte, qtti
est resté nul et non avenu.I\Iais pour donner une idée du cérémo-
4 l'ocÉÂx PÀcrrrgun occrDENTÂr,

M. Chester est celui qui a pénétré le plus loin dans


I'intérieur de la l\ouvelle-Guinée : les missionnaires,
qui pourtant n'avaient pas ménagé leurs efforts, ont
clù se borner à la cô|.e, ou bien remonter seulement
une ou deux des grand"es rivièrcs.
Le clima[ de ]a Nouvelle-Guinée est absolument
malsain, du moins dans les parties basses de la côte.
II doit ressembler, selon moi, à celui des basses ré-
gions rle Bornéo, des Célèbes et de Java. Ii ne faut
pas cependant , p&r cctte seule raison, médire du
pays entier; car il est presque certain qu'à I'intérieur,
sur les hauteurs, on trouver& des rnilliers de milles
carrés de régions saltrbres et parfaitement habitables,
comme dans l'îIe de Java et dans la presqu'île ma-
laise.
Les plus haules montagnes sont déjà connues,
nommées, ct on en a déterminé approximativement
la hauteur. La plus élcvée paraît être le mont
Owen Stanley, qui a {3,250 pieds; et il en est trois
ou cluatre qui dépassent {0,000 pieds.
*
'
nial avec lequel Ies agents anglais prennent possession de territt$fo,,I
nouvcaux, nous donnons Ia ploclamation lue par 1lI. Chester devant .'

le pavillon britannique hissé le 4 avril en présence de treize Euro-


péens et de deur cents indigènes :
< lloi qui me nornrne llenry llarjoribanks Chester, magistrat, dc-
meurant à I'lle du Jeudi tlaus la colonie de Queensland, agissant
conforrnément aux instructions clu gouverncment de ladite co-
lonie, prends possession par Ie présent Acte de toute la Nouvelle-
Guinée, des lles et dcs îlots voisins se trouvant entre le L4le et le
t55 c rnéridien de longitude est, au norn et en ftrveur de Sa lllajesté
la reine Yictoria, ses héritict.s et scs successeurs
r. En foi de quoi j'ai hissé et salué le pavilion britannique à ilIo-
resby (Nouvelle-Guinée), ce jour 4 avril A. D. 1883. Dieu garde la
Ileine. )l
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L'ocÉaN PÀcIFIOuE occrDENTÀL 7

Quant à la merveilleuse fécondité de l'île,


ses im-
menses forêts d'arbres gigantesques ses plaines
'
d'une incomparable fertilité, la richesse présumée de
ses mines, il n'est pas nécessaire d'en parler ici'
Je dois dire cependant que, dans ce vaste pays qui
dépasse en étendue n'importe quel pays d'Europe, à
I'exception de la Russie, les richesses naturelles sont
multiptiées avec cette profixion qui, pendant des siè-
cles, a fait considérer I'amérique centrale et le Bré-
sil comme de wais Eldorados par les navigateurs et
les marohands. En lisant I'histoire d'amérique et les
récits des boucaniers, en songeant aux galions es-
pagnols chargés d'or et aux descriptions faites par
les Jésuites, nous ne pouvons guère nous étonner
que les gouvernements coloniaux convoitent une pa-
reille possession.
Et si nous blâmons cette avidité, si nous sommes
plus ilisposés à éviter qu'à imiter des entreprises pa-
reilles à celles d'il y a trois siècles, nous pouvons du
moins concevoir la raison de ces projets d'annexion,
en nous rappelant que ce pays d'abondance est en
quelque sorte un avant-poste naturel du oontinent
australien.

. III
Si, après la Nouvelle-Guinée, on suit la chaine
d'îles dont nous avons déjà parlé, on rencontre celles
dont la description est le but de cet ouYrege. Ce sont
cl'abord les lles Salomon, cet arohipel qui a tant
8 L'ocÉaN pÀcrFreun occrDrNTAL
d'flvenir, qui ne nous est connu que par Ies sombres
drames dont ses côtes ont été si souvent le théâtre,
mais qui sera certainement avant peu regardé commc
un des plus importants de la mer du Sud.
voici plus loin les îles de santa-c*tz,les Notwelles-
Hébrides., enfin la Nozraeile-catédonie, que
ra France
s'est annexée depuis longues années et qui fait
partie
de son empire colonial.
T"île de Norfolk etra Nouaeile-Irrande forment
res
derniers anneaux de cette chaîne, qui embrasse
plus
de la moitié de la périphérie du ,oniiorot
australien,
du'côté oir il est le plus vulnérable r.

IV

fQuand on considère la position de ce3 iles, on voit


tout de suite qtre de leur situation géographique
le pro-
jet d'an'exion à I'australie tire toute *o'
i-portance.
Quoiqu'il ne soit pas du gotrt de beaucoup cl'An-
41ir' ce projet mérite, à mon sens, une étude réfré-
chie et impartiale, au lieu d'être classé sans
examen
parmi les entreprises teiles que |acquisition
de ré..
gions riveraines du congo or d'immenses
r terri-
toires inutiles dans Ie Transvaal.

.l. 'Nous treduisons à p.!.g près textuellemegi,


la fin de cette introduôtibti orr i*ri"iT quitte -mais entre crochets,
d: s crip tif. e t sé osrap hiq u e p o u r i;il
re terrain puremenr
et patrioriques à nrôlos aei nes au Ëacinquu,-f ;". "';; ;" ;; i"i;;ï;"rdiooéu u s
des Indes ieenariaaii.*,.r.* il;ô ."ïJi"ffe"àdehors
àii" r.u" ensemblè, devraient
appartenirâl'Au.straIieet,parsuite,àli[ngreterË-*,^v'qL

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ItocÉlr.l PAcIFIQIIE occlDENTÀL Ll'

Cette annexion projetée est tout bonnement un


acte défensif des colonies d'Australie, qui ne songent
à chercher querelle .à personne , mais aimeraient
aussi peu voir des Japonais ou des Péruviens que des
Allemands ou des Français prenilre ce qu'elles con-
sidèrent comme un rempart qui doit leur appartenir,
et une frontière naturelle. C'est, à leurs yeux' une
question vitale, et qui n'a rien à voir aYec la politique
de I'Itrurope. Quoiqu'il y ait d'autres raisons pour et
contre, ainsi que d'autres questions, comme' par
cxemple, I'achat du travail indigène dans le Pacifi-
que, qui pourront être résolues aisément avec I'aide
des gouvernements européens, ce qui importe dès à
présent, c'est d'assurer par une politique prévoyante
aux futures générations australiennes une frontière,
un rempart leur assurant la paisible possession de
leur continent, afin que la vie commerciale et ildus-
trielle puisse s'y développer en toute séourité.]
TIIAPITNE PNEIITIER

LtrLlN DD NoRFoLK

L'île de Norfolh est la première des ites de I'océan


Pacifique qui ait été définitivement colonisée par les
hommes blancs. Elle fut découverte en r77L par le
capitaine cook, qui en fit une description brève et
exacte. L'île étant inhabitée et offrant des avantages
naturels, on décida, en tT88, d'y établir une colonie
pénitentiaire, analogue à celle tle port-Jackson, dans
la Nouvelle-Galles du Sud. Or y envoya, dans ce
but, un vaisseau qui portait vingt-quatre personnes,
sous les ordres du lieutenant King, et on les y dé-
barqua pour fonder la colonie. pendant soixante-
sept ans, à I'exception d'un court intervalle en {g05,
cet endroit, isolé au milieu de I'océan pacifique, .

a servi de prison pour nos malfaiteurs les plus en_


durcis.
En {855, oû cessa d'y envoyer des forçats, et
I'année suivante, les habitants de I'île de pitcairn
(petit îlot dans I'océan Pacifique d'une superficie de
I'ocÉlrrt pÀcrFr0uE occrDENraL l3
4 milles Llz) , descendants tles mutins de Ia célèbre
Boztnty, se trouvant trop à l'étroit dans leur île minus-
cule, furent transportés , sur leur demande, à l'île de
1\orfolk.
Depuis leur arrivée, la contlition de I'île est de-
meurée Ia même.
La llLission mélanésie??,ne, sous la direction de
l'évêque Patteson, y établit son siège central en {866,
et son installation a cu pour effet de développer
fructueusement dans l'île les relations sociales.
L'île de Norfolk, politiguement parlant, se trouve
dans une position tout anormale. Ce n'est pas une
colonie australienne, et elle jouit cl'une très grandc
indépendance, étant située à 600 miltes d'Auckland,
dans la Nouvelle-Zélande, à 950 de Syilney N.-S.-O.,
et dépourvue de toute communication régulière avec
I'Australie ou la Nouvelle-Zélande : le peuple y vit tr
penr près comme bon lui semble, même à I'égard du
gouyernement, et il ne paraît pas s'en trouver plus
mal. II n'y a dans toute I'étendue de cet Océan qu'une
parcelle de terre dont la position soit analogue à
celle-ci : c'est I'île de Lord Howe, aveo sa curieuse
hauteur, en forme de pyramitle, connue sous le nom
de pyramide de Ball. L'île et la pyramide sont très
élevées et bien boisées.
Là, bien qu'il n'y ait que quelques acres deterre, on
trouve une vingtaine d'hommes solitaires qui ont fait
de ce coin leur patrie, et qui gagnent péniblement leur
vie en échangeant leurs légumes et leurs fruits ayec
les baleiniers ou autres navires qui peuvent y toucher.
1,4, I'ocÉ,lx PÀcIFIQUE occrDENTÀL
Pour clonner une idée de la petit,e colonie de I'île
de Norfolk, je ne saurais peut-être mieux faire que
de raconter mes propres impressions pendant une des
visites que j'y ai faites. Tous les autres renseignements
passeraient aux yeux de mes lecteurs pour du rem-
plissage, et ils les trouyeraient bien mieux exprimés
et plus exacts dans certains livres écrits sur ce sujet.
L'aspect d,e l'île de Norfolk n'a rien d'cngageant.
Point d'abri ni de mouillage sur ses côtes abruptes,
oùr le débarquement se fait toujours &vec difficulté.
Lors de ma première visite, j'y suis arriyé de Sydncy
sur le vapeur de Fiji, me proposant de débar{luer en
passant, si le temps le permettait.
En cette occasion j'eus à subir d'assez rudes pé ri-
péties. Le vent soufflait en tempête; la mer était des
plus dures, mème par le travers de l'île placé sous le
vent, que nous côtoyions d'assez près pour faire un
signal avec notre canon.
Après une bonne heure, un baleinier vint nous
chercher, luttant contre les vagues ora,geuses. Il élait
monté par quatre gros gaillarcls, et au gouyernail sc
trouvait un,, vieux loup de mer portant un chapeau
dont la forme même était faite pour inspirer con-
fiance.
Se transborder dans ce bateau était toute une
affaire : cûr le steamer tanguait et roulait tellement,
que plus d'une fois je crus que le baleinier allait sc
briser contre les flancs du navire.
Nous attendîmes le moment propice et nous sau-
tâmes I'un après I'autre dans le bateau. On y jeta
t'ocÉlx paclFIeuE occlDENTÀl. {5
quelques sacs, et en peu d'instants nous ftrmes tléga-
gés du steamer e[ comparativement en sùreté.
Mais quelles immenses yagucs !... et quelle frêlc
embarcation au milieu de cette grande mer, qui res-
semblait fort à celle qu'on voit peinte sur les troncs
de la socié[é de sauvetage ! Je ne me serais jamais
{iguré qu'il eût été possible de gouverner aussi bien
un bateau. A I'exception des embmns qui se déta-
chaient de la crête des vagues, nous n'embarquàmes
a
pas une goutte d'eau, et nous montions d.'une vague
sur I'autre comme avec un air d'orgueilleux cléfi.
Nous avions quitté le steamer à deux milles de Ia
côte, et il nous fallut de rud.es efforts pour I'attein-
dre. Mais au bout d'une heure ou à peu près on nous
avertit que nous n'étions pas au bout de nos peines.
Cette fois iI fallait prendre terre. Cette course en
bateau en pleine mer n'était qu'un jeu d'enfant en
comparaison des difficultés qui nous attendaient. Je
soupçonne même que notre brave équipage de Nor-
folh se faisait un malin plaisir de nous énumérer les
épreuves que nous avions en perspective,
lls avaient trop à faire et étaient trop essoufflés
pour parler autrement quc par phrases entrecoupées,
mais ils le faisaient û,vec une mimique expressive.
En nous approchant des brisants nous pùmes à peine
distinguer une jetée basse, en pierres, qui s'avance
d'environ 20 mètres dans la mer, et sur la pointe dc
laquclle il y avaib un ccrtain nombre d.e personncs
qui nous observaient.
Notre timonicr sc leva, et l'équipe laissa les rames
{6 I'ocÉ-lx PÀcIFrouE occrDnNral
immobiles pendant un instant; nouveau coup de
rames, nouYeau repos.
Un homme, sur Ia pointe de la jetée, suivait des
veux le mouvement des brisants. Pendant quelques
instants nous restàmes tantôt montés sur la crête des
vagues , tantôt abîmés dans le fond; puis tout à coup
un cri éclata, un signal fut fait du quai et le timonier
cria : Leuez les rames, enfarzts / Le moment précis
était arrivé, et ces matelots, faits à la tempête,
exécutèrent le commandement &vec un merveilleux
ensemble. Pendant un moment nous frTmes arrêtés
au milieu d'un véritable tourbillon d'écume; puis
tout à coup, Iancés ayeo violence , nous passâmes
la pointe de la jetée et nous nous trouvâmes en eau
calme.
A terre, ùû rassemblement nous attendait pour
nous souhaiter la bienvenue ; une drôle de foule : des
hommes au teint bronzé par les intempéries , des
femmes à peau jaune et à cheveux noirs, de char-
mantes jeunes filles aux pieds nus et des enfants
qui nous regardaient aveo curiosité et presque &veo
ahurissement.
Nous nous acheminâmes, à travers cette haie de cu-
rieux, vers une petite cabane en pierres, où nous
prîmes du thé chaud et où nous ôtâmes nos habits
mouillés.
Ensuite, nous nous dirigeâmes à travers l'île vers
la Mission, où nous ftrmes reçus ayec cordialité ; I'on
mit uqe cabane à toiture de chaume à notre dispo-
sition.
I'ocÉax PÀctFrQUE occrDENTÀL l7
Il y a deux communautés de missionnaires anglais à
l'île de Norfolk: d'abord cellc que nous avions rencon-
trée en arrivant, et ensuite la Mission mélanésienne.
Les < Norfolkers r, comme on appelle les proprié-
laires cle l'île, y furent transportés, nous I'avons dit,

>#

ville, 't llc de Norfolli.

dc I'ilc dc Pitcairû, aux frais clu gouvcrnemcnt , ct


débarqubrent clans lcur nouvellc patrie cn {g56.
on tira au sort les principaux étlifices et les meil-
leurs lots de tcrrain, et ]cs arrivants prirent ainsi pos-
scssion de toute l'îlc et de toutes les constructions qui
avaient servi aux forçats.
2
{8 ltocÉ.tn PacrFroun occrDENTÀL
On donnait à tous les couples nouvellement mariés
50 acres de terres; mais, depuis quelques années,
cette concession a été réduite à 25 acres.
La plupart vivent dans I'ancienne aille des forçats,
comme on I'appelle, sur la côte méridionale. Il y a de
grands édifices qui ont servi de prison et de casernes,
et on ne saurait se figurer de plus tristes construc-
tions.
On n'a pas pu faire de réparations aux plus grandes,
de sorte qu'elles tombent en ruine et ont I'air d'avoir
traversé des siècles. On conserye les maisons habitées
par les officiers, qui sont en pierre de taille, ainsi que
les maisons moins grandes, oh demeurent les gcns
un peu plus aisés.
Nous parcourirmes à plusieurs reprises le dédale de
ces prisons et de ces casernes, et I'on nous raconta
ile tristes histoires des temps passés.
Les forçats qu'on y envoyait étaient tout ce qu'il y
avait de pire, et je crois que leur biographie n'ajoute-
rait pas un beau lustre aux annales de la mère patrie.
On voit encore la potence où des centaines . ont
expié leurs crimes : I'on en pendait quelquefois de
quinze à dix-huit dans la matinée.
La chapelle oir les prisonniers assistaient atrx
prières et à I'of{ice est ruinée. D'un côté se trouvait
une estrade sur laquelle se rangeait une compagnie de
solùats, les fusils chargés. On devine pouquoi... La
précaution n'était pas inutile, puisqu'un jour, quelques
forçats ayant fait mine de se révolter pendant I'office,
on entendit le oommandement de < Feu ! > et une
I'ocÉ.nN pÀcrFreuu occTDENTAL lg
trentaine de ces misérables tombèrent morts ou blessés
sur le carreau.
Quel lugubre tableau : I'office interrompu, le mi-
nistrg snempressant de gagner la sacristie, les femmes
des officiers tombant en défaillance, les enfànts hur-
lant et les soldats fusillant sans pir,ié Ies prisonniers
en pleine église ! Telle était la vie du temps des anciens
convicts I Je crois que personne n'en pourrait tracer
un plus sombre tableau que ce rapport officiel tiré
des procès-verbaux de la Chambre des communcs :
<< Comme je lisais les noms de ceux
qui devaient
mourir, ils tombèrent, I'un après I'autre, à genoux,
cn remerciant Dieu d'être en{in délivrés de cet endroit
terrible, pendant que les autres restaient debout silcn-
cieux et pleurant. Je n'ai jamais vu quelque chose
tle plus horrible. .. > (Dépositiorz ùt, Très R'éuérend wit-
Iiam Ullathonre D. D. ,l 8gg. 9.967 . Rapport de la
Commission d'engu,ête sur Iu déportation.)
Et plus loin... << Deux ou trois hommes ont assas_
siné leurs camarades, sans ca,use apparente et sans
emportement, sachant bien qu'ils seraient décou-
verts et condamnés à mort. Ils ont avoué qu'ils sa-
vaient qu'ils seraient pendus, mais que cela valait
mieux que de rester où ils étaient. >t (Déposition cle
Sir tr'rancis Forbes, Q. .l33ïr'lg4g, mênte Rapport.)
ces tristes souyenirs vous reviennent près cle Ia
mer, oir, à la distance d'un mille environ, il y a une
pièce de terre entourée d'une muraille,
Je crois n'avoir jamais vu quelque chose de plus
désolé que ce cimetière abandonné et oublié; ses an-
20 l'ocÉax PÀcIFIouE occIDENTÀL

ciens monuments en pierre tombant celui-ci d'un


côté, celui-là d.'un autre, et I'herbe épaisse recouvrant
lcs tombes !
Ici, on voyait le tombeau de I'enfant d'un capitaine.
là celui de la femme d'un colonel, et plus loin celui
d.'un nouyeau-né, tous cachés sous le gazon vert dans
cette lle lointaine de I'océan Pacifique ! Ailleurs' ce-
lui de simples soldats, d'officiers, qui, après avoir
échappé à mille dangers, sont venus mourir ici de la
main d'un assassin !
De courtes insuiptions sur la plupart des tombes
rappellent le genre de mort du défunt. Maintes fois
on lit : << Brzttalement tu,é en s'acqu,ittant de son de'
aoir; u mais bien plus souvent : < Noyé en trauer$ant
Ia barre. ,,
II n'est jamais bien gai de visitpr les cimetières;
mais, dans cet endroit écarté et abandônné de l'île de
Norfolk, on éprouve une tristesse qu'on ne saurait
déorire.
On a parlé de l'île de Norfolk comme d'un des plus
beaux sites du monde ; ces sites forment une liste fort
longue; mais Norfolh n'yestpas sans raison. Sa beauté
n'est pas celle des pays tropicaux, bien qu'elle se trouve
sous une latitude où poussent les fougères arborescen-
teset d.'autres magnifiques productions naturelles-
ta beauté des peys tropicaux est une chose à part ;
mais il y a, dans nos zones tempérées des ta-
bleaux dont n'approchent pas les magnificences des
tropiques. J'ai beau me représenter les plup beaux
spectacles de la nature, les forêts vierges du Brésil'
l'ocÉlx PAcrFIeuE occTDENTAL 2l'
Ies îles des mers du Sud, les hautes montagnes de la
Malaisie et les Andes dans leur robe de jungles, ie
n'y retrouve pas le charme poétique de nos lacs
d'Écosse ou des vallées du Japon ! Je sais que Kings-
ley a dit, dans un de ses livres, qu'un jour iI y aura
aux Indes occidentales des poètes, artistes tropic&ux,
qui dépasseront ceux qui ont chantl chez nous les
lacs et les tlighlantls, autant que la nature des pays
du soleil dépasse Ia nôtre.
A mon avis ctest une grave erreur, comme le sa-
vent d'ailleurs tous ceux dont les sensations ne se
sont point arrêtées aux premiers enchantements que
produis.ent ces enivrants spectacles.
Le paysage des tropiques ressemble à ses fruits
succulcnts, à ses fleurs brillantes. La splencleur et Ia
richesse du coloris nous éblouissent pendant quelques
instants; mais ce ravissement est passager, et il cètle
bientôt à la nostalgie des lacs des tlighlands d'Écosse
ou de nos coteaux du Nord.
Il n'y e pas longtemps que je me promenais sur
les bords du lac Derwentwater, et je sentais bien que
ni les pics majestueux des Andes, ni les précipiccs des
Himalaya, ni les forêts tropicales, n'avaient autant
de charmes que cette douce lumière tamisée par les
nuages, jouant un chassé-croisé sans fin sur les verts
coteaux, sur les rives du lac bleu, et, mariant dans
ses jeux les teintes azurées du ciel &yec les verts
reflets des prairies et des bois et déroulant d.evant
l'æil étonné des tableaux d'une indicible poésie I
Le paysage de l'île de Norfolh a quelque chose de
22 I'ocÉrw pacrrreuo occTDENTAL
ces enchantements: ni les quelques rangées cle fou-
' gères arboresce'tes, ni les pins gigantesques qui rap-
pellent Ia végétation tles tropiques ne pcuvent lui ôter ia
calme beauté qui caractérise ses vallées ct ses coteaux.
Que de jolies promenades à cheval dans les clai_
rières ou sur les falaises ! Que de courses folles dans
les immenses prairies déblayées du temps dcs forçats,
dans les sentiers ravissants qui sillonnent les forêts
jadis impénétrables ! Paysage délicieux, où tout res-
pire le calme et Ia paix !
La surface dc l'île ne dépasse pas {5 milles
carrés; mais le sol est tellement accidenté, si ondu-
leux dans son exiguité, que les excursions y semblent
sans limites. Dans les temps passés, avant Ia cessation
des grands travaux, cette terre a drï être un véritable
paradis terrestre. De belles routes parcouraient, l'île
dans tous les sens, des jardins dans presque tous les
vallons, l'herbe lisse et coupée sur tous les coteaux :
on etrt dit un perc immense
Aujourd'hui elle garde encore à peu près le mêmc
caractère.
Je n'oublierai jamais les cavalcades dans les belles
forêts, dans les vallées, sur les falaises, le grand.air
pur qu'on y respire, les rayons dorés du soleil perçant
à travers le feuillage et les beaux reflets de lumière
et d'ombre sur I'immense nappe de I'Océan.
La socié[é de l'île a un cac]ret particulier d'origi_
nalité. a sa tête sc trouve le vénérable vieilrard
tr{. Nobbs, clont I'histoire a été racoutée si sorrvent
que j'en fais grâce à mes lecteurs.
z

tn

tn
>.
d

I
I'ocÉl,x PacIFTQUIt occlDENTAL 25

Les hommes sont de grands et beaux gaillards ;


mais chez les femmes on retrouve I'ancienne race de
'I'ahiti. Elles se fanent vite, et, dût cette appréciation
paraître peu galante, on ne voit que de toutes jeunes
nU.r et de vieilles femmes. Le patois de ces insulaires
est curieux : c'est celui d'une race de marins, aYec
un léger soupçon d'accent étranger'
ces braves gens mènent assurément une vie assez
douce. Fruits et légumes croissent à foison presquc
sa.ns culture. Les animaux domestiques, porcs, va-
ches, moutons, volaille et chevaux y sont en abon-
dance.
La pèche à la baleine est I'unique source de revenus
tles habitants ; car ils sont d'une paresse incorrigible,
et ils travaillent tout juste pour pouvoir manger et se
vêtir. Les jeunes gens sont d'intrépides bateliers,
habitués ùès leur enfance à braver tous les dangers.
Un des traits les plus intéressants de leur caractère
est leur attachement pour leur île. Il y en a beaucoup
qui ne vouclraient pas la quitter, ne fùt-ce que pour
quelques semaines. Pour eux le monde se résume
,lnrrr l.r étroites limites d.e I'île, et ils sont absolument
tlépourvus de toute curiosité de rien voir au delà.
En voilà assez au sujet des propriétaires légi-
times de I'ile, qui la possèdent en vcrtu d'un décret
royalr.
suprême,
l. Les habitants de I'lle sont gouvernés par un magistrat
q*ï;;-fl" pu, tro* suflragesfet dout les fonctious sont de courte
durée.
-!Àute contravention à lo loi est punie d'une amende. Les &ssassÈ
nui. toot jugés devant la cour suprême, à Sydney'
26 r,'ocÉln pÂcrFreur occTDENTAL

Il y a dans l'île des missionnaires dont j'ai déjà dit


quelques mots : c'est le collège de Ia l\Iission méla-
nésienne, dont le siège central y est définitivement
établi.
4,000 acres furent vendus à la Mission, à raison de
2 livres sterling par acre t. cette Mission est des plus
importantes. Le collège de la Mission est organisé.
comme une école d'Europe. Il y a sept demetu,es,
auxquelles sont attachées dcs sailes d,éiude, et dans
chacune d'elles réside un ministre avec une ving_
taine ou une trentaine d'habitants des iles de I'océan
Pacilique. au centre se trouve une grande salle, oir
I'on prend les repas et qui sert aussi d.e classe.
Ajoutez-y une imprimerie, des atelier; de charpentier,
une forge, la maison du fermier surintendant et la
ferme; enfin la chapelle, bâtie en souvenir de Jean
Patteson, évêque et martyr.
Yoici quelques détails sur I'organisation de la
lllission. Elle possède un navire , la Croir-du-Sud,
qui visite les îles deux ou trois fois par an, et en ra.-
mène.'des aborigènes, gerçons et filles, t1u,on place
daÉ res demeures.Ils y restent pendant deux ou trois
aris. On leur enseigne à lire et à écrire, à manierla
charrue, à semer le grain, à fabriquer leurs vêtements,
et on leur inculque des principes de morale.
On les renvoie ensuite à leurs îles, les uns pour y
rester, les autres comme en visite. Ceux-ci, on les

l. Les 2,000 livres qui proviennent de la vente du terrain à la lïIis-


sion mélanésienne sont placées à sytlney, afin d.'entretenir un mé-
decin et pourvoir à quelques autres dépenses.
ItocÉ.l.rv pacrrrQUE occTDENTAL 27

ramène, et s'ils montrent des capacités , otr leur


donne une instruction supérieure; ils deviennent
instituteurs ou diacres.
Les heures de travail sont très courtes, et avec
raison. IIs ne travaillent quc trois quarts d'heure
trois fois per jour; ils consament aussi quelques
heures aux travaux des champs ; enfin, il y a deux
offices à la chapelle. L'appel des noms n'a pas lieu
comme clans nos écoles, mais il paraît que toul Ie
monde y assiste.
Le système de la Mission est sage. On r soin
d'abord du corps et ensuite de l'àme. Les mission-
naires n'essayent pas de changer plus qu'il ne faut les
couLumes nationales.Ils font tout leurpossible pour se
créer partout de bonnes relations, et, en s'associanl
aux occupations commc aux plaisirs et aux peines de
leurs élèves, ils obtiennent les résultats les plus satis-
faisants..
Je crois devoir donner une d.escription de I'office te}
qu'il est célébré pour les indigènes dans la chapelle :
car c'est Ie plus solennel que je me reppelle avoir vu.
L'éilifice est en piene de taille, et, durera pendont
des sièclcs.
L'intérieur est très beau. Le dallage, tout, en mar-
bre, est ilisposé en mosaïque. C'es[ un don fait à la
lllission en mémoire d'un 1l[.'Freemantle.
Mais ce qui surpasse tout, ce sont les vitraux :
M. Burne Jones en a fourni le dessin, et ils ont été
peints par llforris.
Rien au monde n'ëgale le splendide coloris dc
28 I'ocÉlx pacrFroun occTDENTAL
ces vitraux, les plus beaux qu'on puisse voir dans
toute l'Australie. Sans entrer dans plus de détails,
bornons-nous à dire que I'intérieur de la chapelle
est d'un style imposant.
Au son de la cloche, les insulaires entrent douce-
ment nu-pieds et s'agenouillent pendant quelques in-
stants avant de gagner leurs chaises. Lorsque l'heure
a sonné, on ferme la porte et I'of{ice commence. Il est
célébré en langue mota,langue qu'on parle dans les
îles Banks.
Tous répètent les réponses et montrent le plus
grand recueillement. Ils ne chantent pas mal. Le
rituel est celui de l'Éghse anglicane. L'oifice terminé,
il se fait un grand silence pendant quelques instants.
Pendant que ces deux cents insulaires demeurent age-
nouillés, on entendrait tomber une épinglc sur Ie
marbre des dalles.
Ensuite tous lèvent et gagnentdoucementla sortie.
se
On leur donne les jours de congé d'usage, et ils
jouent au cricket ou à d'autres jeux aveo assez d'en-
train.
Lcs samedis, ils font de grandes parties de pèche ou
dincnt en pique-nique r pârcourant l'île pùr groupes
de deux ou trois, contents de n'avoir pas besoin d'ar-
mes et de pouvoir aller partout au gré de leur fantaisie.
J'aurais mauvaise gràce à ne pas dire quelques
mots de la condition sociale de cette petite commu-
nauté de deux cents âmes.
Il n'y a point de domestiques. C,est I'application
rigoureuse du système communiste.
I'ocÉ.Lx PacIFI0IIE occlDENTAL 29

Tous les travaux, tels que la cuisine, le .blan-


chissage, les occupations cle la ferme et lc jardinage,
sont répartis également entre élèves et instituteurs,
à partir de l'évêque ; et chacun est lier de prêter son
concours à l'æuvre commune partout.où il est néces-
saire et à n'importe quel moment.
Les relations des ministres avec leurs élèves sont
celles des pères &veo leurs enfants. Point de disci-
pline rude et austère, point de métaphysique creuse et
inabordable, mais bien une joyeuse camaraclerie; et
tous apportent le même entrain dans le travail que
dans iu jro. Ces missionnaires paraissent avoir
triomphé cle la vieille incompatibilité qui semblait
cxister entre la jeunesse et l'étud'e : c&r les garçons
courent à I'école avec autant de bonne volonté et de
gaieté que s'ils allaient jouer.
Cu qo'il y a peut-être de plus remerquable, c'est
Ie fait ile cette vie libre et commune entre hommes,
femmes, gapçons et Iilles, s&ns que rien trouble la
bonne harmonie.
Je ne crois pas qu'on puisse en trouver un exemple
dans les sociétés de blancs, soit dans les temps his-
toriques, soit de notre temPs.
30 r,'ocÉ.1,x pAcIFreuE occIDENTÀr.

CIIAPITRE II

trIJI

De l'île de Norfork, un des plus anciens


établisse-
ments parmi les iles de I'océan pacifique,
jusqu,aux
îles de Fûi, a une traversée g g00
de à m'res.
'y
Ce sont, si I'on met à part Chypre,
Ies plus récentes
des colonies anglaises.
c9 groupe a certainement des avantages
tout
spéciaux; mais ce qu'il a cle plus importani
c,est Ia
position qu'il occupe sur ra route future
de l,angre-
terre à I'austrarie par l'isthme dc panama
(dont Ie
percement est l'æuvre d'un Français). \
Les livres qui traitent des Fiji soni
. si bien faits et
si nombreux, que ce serait presque
de loutrecuidance
de donner ici une histoirc aotaittge de
ces îles.
llfais de même que les ouvrages sur
l,Egypt. tro,rrr.rrt
toujours des lecteurs, quoique leur ,rÀLir*
soit suf-
fisant pour en construir. .rrru pyramide
imposante,
de même, dans les observations personnelles
d,un
voyageur' il pzut se trouver querques
détails ayant
leur intérêt, même après la part considérable
qui a
été faite à I'histoire et à la science.
Le
- groupe niii esJ un des plus grands et des plus
importants de I'océan pacifique.
Le monde occi-
dental en a eu connaissance depuis
pt,r, a. deux
I,'OCÉ,TN PÂCIFIOUE OCCIDENTAL 3I
siècles; mais comme tant d'îles du Pacifique, il a été
négligé pendant longues années après sa d.écouverte.
Aussi n'est-ce qu'au commencement de ce siècle
qu'on a fini par en avoir une description à peu près
exacte.
L'archipel se compose d'environ trois cents îles,
dont la superlïcie est presque celle du pays de Galles.
Il n'y en a, que soixante-dix qui soient habitées:
Ia plus grande est Yiti Levu ou le Grand Fiji. On a
choisi le nom de Fiji pour désigner le groupe entier:
car Yiti, Fidji, Fiji, Fidgce, Feejee, etc., ne sont que
des orthographes différentes du mêmc mot.
Entre Yiti Levu et l'île qui s'en rapproche le plus
par son importance (Yanua Levu ou Grande Terre)
se trouve l'îlot montagneux d'Ovalau, sur lequel est
située Levulia, qui en était la capitale à I'époque de
ma visite.
IJn récif de corail entoure l'île, et au dehors on
voit I'océa' agité par la forte brise des vents alizés.
Au dedans, une lagune calme et azurée, mouchctée
de quelques petites vagues, qui se brisent en clapo-
tant sur le rivage sablonneux.
On ne sauraif , je crois, exagérer la beauté d'un récif
cle corail.; je ne trouve pas d'expression pour d,é-
peindre I'effet de cette éclatante ceinture de vagues, à
la crête couronnée d'écume blanche comme la neige,
qui se brisent sans cesse ayec le bruit du tonnerre sur
la digue de corail
Levuka est un petit village aux maisons éparses,
I
comme on en voit généralement dans Ie nouveau

I
32 l'ocÉ.nx pÀcrFrour occIDENTAr,

monde. Les maisons sont en bois, ayec toiture en fer,


et entourées d.'un balcon léger.
Denière I'unique grande rue se dressent les mon-
tagnes aux pics fantastiques que nous avions tanl
admirées en entrant au port.
Je ne crois pas qu'il y ait dans tout Levuka un
quart de mille dont le terrain soit plat, ct je crains
qu'il ne s'élève jamais de ville dans une situation si
peu favorable.
Le site est plus abrupt encore qu'à Hong-Kong, et
plusieurs siècles pourraient bien s'écouler avant
qu'on pi,t y exécuter autant de travaux que dans
notre petite colonie des mers de Chine.
C'est là une des nombreuses raisons qui ont fait
transporter le siège du gouyernement à un autre
endroit dont je parlerai plus loin.
Dans les rues de Levuli&, ou plutôt dans Ia rue, car
iI n'y en a qu'une seule, c'est un va-et-vient perpétuel
toute la journée.
Les marchands et les planteurs passent et repas-
sent, vaquant à leurs affaires. Ce sont des gens à
larges chapeaux, à écharpes rouges, à ceintures de
cuir, qui semblent contents de voir des étrangers
dans leur patrie insulaire.
Le clztb cst une agréablc maison à balcons donnant
sur la mer, avec de grandes salles fraîches où,l'on peut
lire, écrire oujouer aubillard.
C'est, un petit peuple de mécontents : ils ont plus
de griefs qu'un fermier anglais.
Je n'ai jamais été autant obsédé par les récrimina-
l'ocÉll PAcIFr0uE occTDENTAL 33

tions ! Pris par la boutonnière, mené à l'écart, forcé de


m'asseoir, obligé de payer à boire, littéralement enve-
loppé de gens qui m'importunaient de leurs plaintes
contre I'administration... c'était à se croire engagé
dans un véritable complot fijien... de la Halle atc
I
seiglet. .
,I Il n'y a pas lieu ioi d'expliquer les causes du malen-
I
I
tendu qui existe malheureusement au Fiji.
I
Il est incontestable que la conduite du dernier gou-
vernement a été motivée per un désir sincère de sau-
vegarder les intérêts de la colonie; et si I'on veut
connaître les détails de la querelle entre les planteurs
et I'administration, il faut consulter les différentes
brochures qui ont paru sur ce sujet.
Un des caractères de la vie de la rue à Levuka,
c'est Ia foule d'indigènes qui vont et viennent inces-
samment.
Ceux-ci ne se pressent ni pour aller travailler ni
pour en reyenir; mais ils passent sans bruit, avec cet
air de dignité et de calme qui appartient aux races
indigènes.
Les hommes ne portent que le sara,ng de Java
ou des colonies du détroit malais, qu'on appelle ici
stlzr,. Les femmes le portent aussi.
Leurs têtes crépues n'ont pas besoin d'abri : leur
épaisse chevelure se dresse comme une auréole; mais

t. Complot qui avait, dit-on ' pour but le renversement de Jac-


ques II. ie comte Russell, on le sait, fut accusé de I'avoir formé
ei condarnné à mort. Les réunions avaient lieu dans une salle au-
dessus de la Halle au seigle.
3
ïlt l'ocÉlN PAcrFreuE occrDENTaL
ceux qui se piquent d'v donner quelques soins. se coif-
fent d'une espèce de turban en drap du pays, afin de
se protéger contre la pluie ou la poussière
La couleur de cette chevelure varie entre les nuan-
ces du blanc ou du brun foncé, selon le temps qui
vient de s'écouler depuis qu'elle & été enduite de
chaux. La couleur qui domine est le brun jaunâtre,
qui n'est pas désagréable à l'æil.
On ne vpit rien de'la véritable vie fijienne à Levulia.
Les indigènes qui peuplent les rues viennent pour
la plupart d'autres îles, d'oir ils sont tirés en vertu du
< système de travail > qui est bien connu.
A 2 milles de Levuka, il y a cependant un charmant
pctit village que j'ai visité plus d'une fois. On n'y
voyait plus de navires ni de maisons; et pendant
quelques heures, au moins, on pouvait se croire dans
un autre petit monde, primitif et original.
Un jeune Anglais, qui a un établissement à Levuka,
y vit en indigène, et préfère cet agréable village aux
misérables cabanes en bois que les Européens hâbitent
à la colonie. Nous passâmes deux soirées couchés sur
des paillassons propres ct faits dans sa demeure
{ijienne, qui est bien, construite.
Les indigènes étaient tous couchés à terre, et un
petit feu brûlait dans un coin.
On ilistinguait à peine la toiture à la faible lumière
d'une lampe à huile posée sur le sol, et, en y regar-
dant, on apercevait des poutres enfumées et des lanccs
placées en travers.
D'un côté, Ia petite entrée carrée a à peine 4 pieds
l,'ocÉ.r.n pÀcrFreun occlDENTÀL 85
de hauteur; au dedans pénétraient quelques rayons
de la pleine lune, éclairant le buste et les membres
bronzés d'un des domestiques qui dormait. Au de-
hors, I'ombre flottante des palmiers, la lagune sans
mouvements... au delà, Ie grondement des vagues
se brisant sur le récif. J'ai rarement contemplé un

nlaisons fijienrrcs.

spectacle plus granrliosc ct plus calme ! Dc [emps cn


temps passait une sombre figure allant se cacher dans
lcs palmiers, ou bicn, dominant les mugissemcnts
'lointains de la mcr, s'élevait lc rcfrain sauvagc d'urr
chant national. La paisible demeurc dc cct Anglais
dans Ies parages perdus du Fiji respirait je ne sais
quel charme secret
36 l'ocÉln PAcIFIoun occIDBNTaL
Quelquesjours après mon arrivéc, je pris des ar-
rangements aveo un des chefs qui allait faire la tra-
versée de Mbau, d.emeure insulaire du feu roi Tha-
liombau, pour qu'il me conduisî.t en bateau à la
grand.e île de Yiti Levu.
Nous quittâmes Ttevuka en passant par la jolie
maison du gouverneur, bàtie à peu près comme celles
du pays, et nous arrivâmes au village dont je viens.
de parler pour y attendre le bateau.
Pendant que j'étais couché sur un paillasson propre,
dans une jolie cabane près de Ia côte, un nègre entra,
et nous liàmes conYersation.
Il m'apprit qu'il s'appelail Bill Noir, etil ajoutait
&veo orgueil qu'on parlait tle lui dans tous les liares.
Il paraissait avoir beaucoup yoyagé, et, cornme tous
les nègres, racontait d'une façon plaisante.
Autrefois, iI avait été factotum du roi Thakombau,
et il me dit d'un air tragique que, s'il avait servi le bon
Dieu aussi bien que Ie roi fijien, il ne serait pas lb
aujourd'hui à raccommoder des voiles. Nous causâmes
pendant une bonne heure des États-IJnis du Sud, de
la guerre, de Baltimore où il avait demeuré, de San
Francisco otr il avait mendié dans les rues, de Lon*
clres oir il avait été à I'hôpital, de mille et une choses
cn{ïn.
On ne tient aucunement compte du temps au Fiji;
et, bien que le départ fût fixé pour neuf heures, il était
midi passé lorsque nous allâmes chercher le bateau
au gué.
La navigation le long de la côte fut très agréable-
r'ocÉ.a.N PAcrFreuE oqcTDENTAL 37

La mer était calme et azurée; à droite des collines


à la végétation luxuriante, à gauche les vagues écu-
.meuses qui se brisaient en grondant. Le charme ne fut
pas de longue durée. Il nous faillait dépasser le récif
qui nous abritait pour le moment, et nous avions it
faire quelques milles à travers un bras de mer très
houleux et très désagréable.
De plus, notre bateau était tout neuf et venait d'ar-
river depuis quelques jours seulement de la Nouvelle-
Zélande.
Il fit bientôt des siennes : ay&nt de quitter la lagune
la corne fut emportée, et pendant que nous guettions
le moment favorable pour passer la barre, quelques
espars de moindre importanee s'en allaient aussi, et
nous fûmes forcés de jeter I'ancre.
Après avoir roccommodé le gréement tant bien que
mal, nous nous élançâmes vers I'ouverture.
Pour celui qui n'a jamais traversé une barre, c'est
un bien mauvais quart d'heure.
Les hommes se levèrent sur les bossoirs afin de
se garer des écueils; les brisants nous entouraient
d'une façon mena,çante; nous courûmes devant le vent
à travers les vagues en partie brisées jusqu'en pleine
mer houleuSe.
Pendant un instant notre situation était des plus
graves : car si lacorne d'artimon, sirnalraccommodée,
avait encore céd,é, nous aurions flotté à la dérive, à la
merci des vagues ; et on n'& qu'à les voir fondre sur le
récif lorsque. les vents alizés soufflent un peu fort,
pour savlir quelle eût été notre destinée.
38 t'ocÉ.l.lt PÀcIFI0uD occlDENTAL
Pendant quelques heures, nous courûmes det'ant
le vent sur les hautes v&gues' abîmés quelquefois
dans le gouffre béant.
On n'est jamais rassuré quand on navigue dans, une
petite embarcation sur une mer orageuse ; mais; cette
fois, ce qui augmentait encore nos craintes, c'est que
le chef s'était mis à clormir après la traversée de la
barre, et comme je n'avais aucune confiance dans
l'équipage, je ne savai, dc quel côté diriger le bateau-
Mais nous nous trouvâmes bientôt à I'abri d'un
grand récif qui s'aYance dans la mer, du côté est
cle la grande île, et, au botrt d'une heure environ,
en eau calme. Je crus pouvoir m'accorder quelques
instants de repos; je fus brusquement réveillé par un
craquement sinistre, et, en me levant en sursaut, je
vis que la voile et le gréement du bateau s'étaient dé-
traqués, et que Ie mât allait tomber à I'cau. Nous
venions cl'échouer sur un écueil, et le bateau se trou-
vait à moitié hors de I'eau. Après avoir poussé et tiré
le bateau, comme cela se fait cl'ordinaire, ce qui me
rappelle d'autres accidents semblables sur le Nil, nous
parvînmes à nous remettre à flotr et 1ou-s jetàmes
I'ancre au coucher du soleil, tout prèr de la côte dc
ilIbau, île royale du Fiji.
Cette petite île historigue fait presque partie de Viti
Levu, n'en étant séparée que par un bras de mer
étroit et peu profond. Ilongue d'un tlemi-mille et, Iarge
d'un quart de mille, elle doit tous ses attraits à ses
pentes verdoyantes, au feuillage des palmiers et aux
jolies petites cabanes des indigènes.
ttocÉ.l,tt pacIFIouE occrDENTÀL 39

Toutes les famillles qui demeurent ici sont d'un


.ii
ran$ plus ou,moins élevé ; mais I'habitant le plus con-
sidéré est le vieux Thakombau, jadis roi des Fiji, le
plus. grand des anthropophages connus, et le plus re-
douté des monarques sauvages t.
Aujourd'hui s& gloire est bien passée, et le titre
dc râne lui est accordé que pour le flatter; il reçoit
cependant une bonne pension du gouvernement, et
vit à sa façon ayec quelque apparat.
On nous mena, après avoir débarqué, à une mai-
son très propre et assez confortable, oir nous fùmes
accueillis ile la façon Ia plus hospitalière.
Comme notre chef était souverain de Suva, il n'était
pas chez lui ici; mais il fut reçu, et moi aussi gràce à
lui, avec des marques de considération et des égards
particuliers.
On nous prépara bientôt un souper des plus succu-
lcnts... à la mode intligène. Parmi les mets se trou-
vaient des tourtereauÏ envoyés par Thahombau, et
une feuille de banane remplie d'un délicieux mélange
de plantain, de noi4 [e coco, de maïs, etc.
On nous servit le tout par terre, sur des nattes. De
larges feuilles de bananir remplaçaient les assiettes,
et quelques feuilles de . palmier tressées faisaient
I'office de plats. 1,,.

La maison était comme ù'habitude une construc-


tion oblongue, à toiture et'à'T urs épais, en chaume.
Les poutres et le toit étaient:4oircis par une couche
{. J'avais terminé mon manuscrit lorsque la nouvelle de la mort
du roi Thakombau a été connue en Angleterre.
4,0 L'ocÉÀN PacrFreuu occrDENTaL
épaisse de fumée proyenant du feu de bois, qui, dans
les intérieurs fijiens, brfile toujours dans un des coins
du logis.
Le sol, mou et élastique, était formé de plusieurs
couches de nattes : celle qui reposait à terre étaitfaite
'de
de grosses feuilles de palmier, et celle de dessus,
feuilles blanchies avec un art merveilleux : les habi-
tants des tles du Sud excellent à ce travail.'
A I'un des bouts de la salle s'élève une sorte d'es-
trade à la hauteur d'un pied; o'est là que couchent les
maîtres.
De ce côté, deux espèces de trous ou fenêtres lais-
sent pénétrer la délicieuse fraîcheur des vents alizés.
Les demeures des indigènes aisés sont presque tou-
jours bien tenues, propres et confortables. A I'entrée,
il y a souvent une bûche creuse contenant de I'eau
pour se laver les pieds, et il côté une natte grossière
pour les essuyer.
Les portes et les fenêtres sont pourvues de volets
en feuilles ile palmier, de sorte que, pendant les soi-
rées trop fraiches, on peut les fermer pour se reposer
à I'aise.
J'ai visité beaucoup de maisons indigènes dans
toutes les parties du Pacifique ; mais, à I'exception
des cabanes à plate-forme et des maisons perchées
sur des arbres du groupe Salomon, je n'en ai jamais
vu qui puissent égaler celles tlu Fiji pour le confor-
table.
Après souper, on d.evait boire la coupe de a hava ,r,
cérémonie de rigueur.
r,'ocÉln PAclFreuE occlDENTAL 41,

On fit entrer quelques jeunes lilles assez jolies ct


'
coquettement parées : elles s'assirent toutes en ren€î
d'un côté de la cabane.
Plusieurs amis ile la famille vinrent se joindre à
nous, et au bout de quelques minutes notre réunion
était assez nombreuse et pleine d'entrain.
On décrocha une énorme coupe, qu'on mit entre
nous et les jeunes fiIles. C'était une pièce magnifique,
qui avait été la propriété de la famille pendant des
siècles. Le diamètre en était rle 4 pieds, et I'intérieur,
peuprofond, était couvert d.'un émail couleur crème.
Elle avait quatre supports, et elle avait été faite
dtun seul bloc de bois dur de couleur noire.
Le kava, ou la racine du n yangona )), comme on
I'appelle dans le groupe Fiji, ressemble assez à un
grand morceau de raifort. On gratte la peau sale, et
on coupe la racine en morceaux qu'on donne aux
jeunes filles ; celles-ci les mettent dans leur bouche et
commencent à les mastiquer méthodiquement d'un
air solennel. Je sais bien que lord Pembroke a aflïrmé
qtte rzcminer ét"ait le vrai mot; mais j'eus beau ap-
peler à mon aide les idées les plus romanesqucs pour
me faire illusion sur la triste réalité, je ne pus arriver
à me persuader que I'acte auquel elles se livraient fût
quelque chose de moins repoussant ou de plus rafliné
qu'une dégoirtante mastication.
Au premier moment, cela m'avait paru une occupe-
tion peu digne de ces brunettes; mais lorsque je les
vis se bourrer la bouche de morceaux de racine, et
les mâcher grayement, les joues gonflées et les yeux
LZ I'ocÉlu pacrFrçur occrDENrAL
tout dilatés, j'en ressentis vraiment une impression
d'horreur.
Lorsqu'une des jeunes filles croit que sa bouchée
est à la consisfance voulue, elle porte la main à sa
bouche pour en extraire Ie contenu qu'elle place dans
la grande coupe à liava. Cela fait, elle se rince la
bouche avec de I'eau e[ recommence la même opé-
ral,ion.
Enfin, lorsqu'il y a dans la coupe un nombre suf-
'fisant de morceaux de hava mâchés (qui ressemblent
à autant de boulettes de mortier), on y verse la quan-
tité d'eau nécessaire pour qu'ils baignent.
On apporta ensuite une chose lilandreuse faite avec
des fibres de noix de coco, et ressemblant à une vieille
perruque, à travers laquelle on liltra le contenu de Ia
coupe, comme fait une blanchisseuse qui tord le linge ;
les parties solides qui étaient restées attachées aux
filaments furent ensuite versées sur une natte; quant
au liquide, il était clair et... bon à boire.
Boire le kava n'est pas un passe-temps jovial, mais
bien une cérémonie d.e rigueur.
On me donnaun beau gobelet en noix de ooco polie,
et une de ces demoiselles y rrers& Ia boisson savon-
neuse qu'elle avait recueillie dans une coupe.
Je {is la grimace en m'apercevant que mon verre
contenait une pinte et demie, car je savais que c'était
I'usage de le vider d'un trait. Je I'avalai cependant
d'un seul coup, et, comme on me I'avait recommandé,
je jetai Ie gobelet viile sur la natte de façon à le fairc
tourner, au milieu de battements de mains et des cris
r,'ocÉ.1.u pacrFlguD occIDENTAL 43

ùe Ah mata! que les indigènes poussaient en chæur


de leur voix de basse. Pour un étranger, c'est une
boisson des plus ilésagréables, ayant un goùt de teme
ou de poudre de Grégory délayée dans I'eau.
Étant forcé de recommencer fréquemment ces liba-
tions pendant les journées suivantes, j'avais lini par
m'y accoutumer, et, avant de quitter le Fiji, cette bois-
son rn'était presque agréable. Beaucoup d'Européens
en boivent, et souvent même ils en font excès.
Je n'en ai ressenti que des effets narcotiques,
comine ceux du tabac ; les indigènes boivent jusqu'à
I'ivresse, mais ils ne deviennent pas bruyants. Ils sont,
comme on dit, pris par les jambes; ils tombent à
terre et s'endorment au lieu d'être surexci[és'
Plus taril dans la soirée, je m'aperçus que mon
index était un peu enflammé, et avant qu'une heure
se ftrt écoulée il était assez enflé. Je supposai que
cela devait provenir de la morsure d.'un insecte veni-
meux, et je demandai ce qu'il y avait à faire'
Mon hôte, qui savait quelques mots d'anglais, dit :
<.Oh ! médecin indigène ; ,) et quelqu'un alla lc cher-
cher. Àu bout ile quelques instants le méclecin aniva.
Ce n'était pas. comme jo m'y attendais, un vieux fahir
de quatre-vingt-dix arrs aux cheveux blancs, mais
,ro, lrone fille, jolie et très timide, de seize à dix-
sept ans.
EU* ,'u.rit très gravement à côté de moi, et pendant
une demi-heure, sans parler ni sourire, elle se con-
tenta de me touoher légèrement le doigt avec Ie sien.
J'avoue que le lendemain j'étais complètement
4L I'ocÉan pÂcrFrgnn occTDENTAL

remis, mais je ne saurais affirmer positivement que ce


résultat firt dû au traitement de mon joli médecin.
Le matin on m'apporta de I'eau fraîche et claire
dans un grand bain en bois hoir. Ensuite je partis
pour faire une excursion à travers l'île.
Il y a un homme blanc qui demeure à l\[bau, I'ile
historique du groupe, comme je I'ai déjà dit: c'est
M. Lan6ham, missionnaire wesleyen, qui y est établi
depuis les premiers temps. Il était absent à l'époque
de ma visi[e. '
Je me promenai donc seul pendant la fraîcheur de
la matinée, et je vis I'endroit où s'accomplissaient au-
trefois les grands festins. L'ancien arbre sur lequel on
gravait le nombre de ceux qui avaient été sacrifiés à
tlifférentes fêtes avait été renversé par le dernier ou-
regan; mais on voyait les restes du four, ainsi que
le tam-tam ou < lali u qu'on battait pour appeler aux
festins.
Ces tam-tam résonnent ayec un bruit étrange, mais
qui n'est pas déplaisant et qu'on peut entendre de très
loin.
Celui dont je parle avait environ 5 pieils de lon-
gueur sur I de largeur, et Ie son en était plein
Quelles scènes ne se sont pas passées au son de ce
tam-tam ! ! !
Il y avait à peine vingt ans que cet emplacement
servait de lieu de rendez-vous, lorsquron devait célé-
brer une fête ou faire une cérémonie quelconque !...
Il y avait à peine vingt ans que ce mème Thaliombau,.
que j'allais voir dans quelques heures, jouait Ie rôle
I'ocÉlu PAcIFIquE occIDENTÀL ILï

principal dans ces affreux massacres ; c'était bien le


théàtre de ces drarnes horribles e[ sanglants !
Je tâchai d'évoquer ces terribles souvenirs, de me
représenter les saorifices humains, les visages à
expression avide autour du four en pierre; mais des
enfants jouaient gaiement sur le gezon, I'eau scintillait
aux reyons du soleil, et mon esprit ne put se retracer
I'image de ces temps barbares.
Après déjeuner, je suis allé voir l'école, qui se
trouve au milieu de l'île dans une grande maison
basse, bâtie comme les autres, mais plus grande.
Il y avait une centaine d'élèves de quatre à cinq ans,
jusqu'à des adultes, hommes et femmes, ces dernières
même aYec leurs bébés.
Ils paraissaient très heureux et contents, garçons et
filles, hommes et femmes, mêlés les uns aux autres.
Les cris qu'ils jetaient auraient, je crois, quelque
peu étonné un instituteur anglais; mais le plaisir qu'ils
prenaient au travail et I'absence de ce sentiment de
contrainte scolaire qui est inné .chez la jeunesse an-
glaise, tenaient lieu de discipline.
Il n'y avait naturellement que des maîtres indi-
gènes, et les élbves étaient, je suppose, réparl,is en
différentes classes
Quelques-uns divisaient ou multipliaient par 3, 5,
7, 9, et ainsi de suite ; d'autres épelaient de petits
mots fijiens; mais tous étaient de bonne humeur, et
gais comme si on leur etrt conté des histoires pour rire
au lieu de leur faire une leçon.
Tout à coup ils entourèrent un des instituteurs,
46 l'ocÉ.rN PAcrFrouu occTDENTAL

s'accroupirent sur les nattes, et un chant curieux et


sauvage se fit entendre. Ils ne riaient plus, les figures
étaient deveriues aussi sérieuses qu'à une cérémonie
religieuse. Je crois, en effet, que les paroles étaient
tirées des Psaumes, mais la musique était inrligène.
Une grande belle fille chanta un refrain étrange
que les autres accompagnaient méthodiquement. La
me$ure était parfaite, et je n'oublierai jamais I'effet
de leurs pauses subites. Au moment où I'on s'y at-
tendait le moins, le son cessait, comme si on I'efit
coupé aveo un couteau; ensuite, la première repre-
nait, et les au[res I'accompagnaient cn ohæur de leur
voix monotone.
Je partis pendant qu'ils chantaient, mais leurs voix
remplissaient toute l'île. Ils continuèrent pendant quel-
ques heures, et dans quelque endroit que je me trou-
vasse, j'ententlais les accents de ce refrain sauvage.
Plus tard, dans la journée, nous fùmes appelés
auprès du roi Thakombau.
Il habite une'maison qui ressemble à celles du
peuple; mais le jardin est plus grand, et une espèce
d'avenue de bananiers mène tout rlroit à I'entrée.
Comme nous entrioris, escortés par plusieurs chefs,
nous le vîmes étendu sur une natte à I'autre bout de
la maison. Il lit semblant tle ne pas s'apercevoir de
notre arrivée ; nous nous assîmes prbs de la porte, et
nous attendimes quelques instants.
Bientôt il parut se ranimer, et clemanda à un rle
ses serviteurs qui nous étions. Il m'appela près de
lui. On me fit avancer, etje lui fus présenté. Je lui dis
'l'ocÉlx pacrFreuE occTDENTAL IL1

< Saïandr'd r, salut indigènc, et je pris, non sans fris-


sonner, cette main qui avait commis tant de meurtres.
Je demeurai assis pendant un temps qui me parut une
éternité, subissant une espèce d'interrogatoire, dont
je ne compris guère que les réponses qlue j'y faisais.
Je compris cependant, lorsqu'il me questionna au
sujet de mon voyage, de l'étendue de la Russie, et
quand il me demanda mon avis au sujet de I'Inde.
Quelle comédie, en effet, que cette visite !... Je soup-
çonne fort ce misérable de ne pûs mal connaître.
I'anglais.
Plein des tristes souyenirs des temps passés, je ne
pus maîtriser le dégorit qui s'empara de moi à sa vue.
Je me le ligurais parcourant la rangée de prison-
niers, en désignant ceux qui devaient servir à son
propre usage. Dans cette chambre même, il avait dé-
voré je ne sais combien d'êtres humains, et naguèrc
pendaient encore à son toit les crâ,nes de ses victimes.
Je vois encore ce vieillard, à la figure sévère, har-
gneuse et chagrine, entourée de favoris blancs, et aux
petits yeux éveillés.
Sa demeure est assez simple et ressemblc à toutes
les autres. Il n'y a rien qui indique son caractère
royal, à llexception d'une chaise. provenant rle Hong-
I(ong, cadeau du gouverneur, et d'une ancienne illus-
tration française accrochée au mur et qui représente
une dame blonde.
Après avoir pris congé du roi, nous retournàmes
chez notre hôte, et, avant mon départ, on me fit
présent d'une belle massue, teinl,e du sang de dcux
48 I'ocÉan pÀcrFreuu occrDENTÀL
victimes, et de la petite coupe à hava dont je m'étais
servi la veille. On me fit comprendre que Ia coupe
,était précieuse, puisqu'elle avait servi au roi Thahom-
bau pendant de longues années.

CHAPITRE III
FIJI. J- LE DISTRICT REWÀ

De Mbau, nous naviguâmes jusqu'à la grande ile


de Viti Levu.
Àprès avoir suivi la côte en deça du récif pen-
dant quelque temps, nous entrâmes dans une des
embouchures de la Rewa, que nous remontâmes sur
une longueur d'environ t0 à 12 milles.
La Rewa est la principale rivière de Yiti Levu; i'est
un très grand fleuve pour une île aussi petite; et il
décharge ses eaux dans Ia mer par un delta qui est
une miniature de celui du Nil.
C'est certainement une belle rivière, que de petits
yapeurs peuvent remonter jusqu'à 50 milles. Les meil-
leures plantations à sucre de tout le Fiji se trouvent
sur ses rives.
Le delta de ce fleuve me paraît I'endroit Ie plus
malsain que je connaisse. On n'y voit qu'une masse de
végétation surabondante, des rnarais vaseux, des pa-
I'ocÉAn pa'crFrplrE occrDENTÀL Lg
létuvicrs, de I'eau... toujours de I'eau et des palétu-
viers. C'est un tableau du centre de I'Afrique ou des
vallées riveraines de I'Ecuador et de la Colombie,
pays fiévreux par excellence, et I'on croirait, au pre-
mier aspect, que Ie climat doit être meurtrier pour
['homme blanc.
Cependant, chose étrange, il n'y a point de lièvre
tremblante ou autre dans le district de la Rewa, et
tout le groupe lijien est exempt de ce fléau des tropi-
ques. La raison en est certainement.digne d'étude ;
mais le monde médical nous a laissé dans I'ignorance
la plus profonde à cet égard.
J'ai rencontré des Anglais aux Fiji demeurant sur
Ies bords d'estudires d'eau croupissante, entourés
d.'une végétation inextricable, dans un pays infesté par
les moustiques et par d'autres insectes analogues.
Pendant les fortes chaleurs, leurs maisons se trouvent
au milieu'd.e grandes plaines vaseuses ; à l'époque
des inondations, I'eau bourbcuse monte jusqu'aux
balcons, et malgré cela ces gens sont robustes et se
portent bien.
J'en suis parti pôur visiter, quelques semaines plus
tard, les lles du groupe Salomon et celles des Nou-
velles-Hébrides. Le sol est un fond de corail mis à sec ;
sur les terres hautes, d'otr les eaux pluviales descen-
dent rapidement à la mer, soufflent continuellement Ies
vents frais alizés, et cela à Ia distance de quelques cen-
taines cle milles du groupe {ijjen, sous la même lati-
tucle et dans les mêmes conditions atmosphériques.
Cependant, c'est presque un arrêt de mort, pour un
4
50 l'ocÉ.Lx pacIFIeuE occrDENTÀL

homme blanc, d'y passer plus de quelques mois; et


d'une manière générale toute personne qui y demeure
constamment ne peut espérer se soustraire à de fr'é-
guents accès de lièvre.
On devrait pourtant, à notre époque cle progrès
scientifique, avoir trouvé I'explication de ce fail,.
C'cst dans un Ëden de ce genre que I'on me
déposa à terre, d,ans la soirée du jour de mon ilépart
de l{bau. Ayant donné mon sac à porter à un indi-
gène, je me dirigeai à pied vers un endroit appelé
Harry Smith's, oùr I'on m'avait dit que je pouvais
passer la nuit.
La route traversait une parLie du delta de la Rewa ;
j'étais content de n'y voir que des propriétés indi-
gènes, dont lcs villageois étaient les maîtres et lcs
cultivateurs.
Le sol paraissait très fertile, et certainement les in-
digènes en appréciaient la valeur.
I{ous passâmes à travers de petits champs plantés
de maïs, de tabac, d'ignames, de liumaras, de taru et
de cannes à sucre; ensuite, sur un terrain plus ouvcrt,
oir poussaient des arbres à pain, des cocotiers, des
citronniers et des bananiers. La végétation parais-
sait vigoureuse, et tous les {00 mètres on voyait une
oabane ou même un groupe de cabanes.
Notre chemin n'était qu'un sentier, qui traversait en
zigzag les petits lots de 'terre dont I'aspect rappelait
d'assez près certains districts agricoles de la Chine.
Ce pays paisible et tranquille faisait plaisir à
voir. Les habitants paraissaient contents de leur
ttocÉtx pactFlgun occIDENTÀr, 5l
sort, et I'on avait peine à s'imaginer que, quelques
années auparavant, cette lle était le repaire des plus
cruels anthropophages d,es mers du Sud.
Je suis arrivé à Harry Smith's après une prome-
nade de 7 à 8 milles, faite à la fraîcheur du soir,

Fruit de I'arbre à pain.

après avoir vu plusieurs choses intéressantes qui me


donnaient de nouvelles impressions du Fiji.
Entre autres curiosités, je dois citer un canot indi-
gène qui descendait la rivière pendant que j'en lon-
geais le bord.
Ce canot arrivait si doucement et s'avançait avec
tant de facilité sur I'eau, calme et claire comme un
miroir, que je ne lis pas attention à ceux qui s'y trou-
52 I'ocÉlx PêcIFIeuE occIDENTaL
vaient. l\[ais, comme il approchait, je vis que celui
qui tenait la palette était un garçon aux cheveux
Lrlonds, accomp&gné de sa sæur également blonde,
dont la chevelure prenait des teintes d'or sous les
rayons du soleil couchant
Impossibie de concevoir un tableau plus ravisspnt.
IIs manæuvraient leur frèle esquif avec autant d'ai-
sance que lcs indigLrnes, et les éclats cle leur rirc
cnfantin, ayec leurs jolies voix d'Europe, retentis-
saient harmonicusemcnt répercutés par les flots.
Je passai la nuit à llarry Smith's avec dettx ou
trois plantcurs et cent mille moustiques.
Le lendemain, je louai un batcau et j'cngageai un
bon équipage indigène pùur remonter la Rewajus-
qu'aux moulins à sucre.
La distance était d'environ une vingtaine de millcs ,
tle sorte que la tâche n'était pas des plus faciles. Nous
remontâmes assez gaiementa,vec lamarée ; les hommes
ramaient très bien, mais la chaleur était excessive.
Il y a deux ou trois moulins à sucre sur la Rewa ;
mais ils sont des plus primitifs, et ils seront bientôt
distancés par les beaux moulins neufs de la Compa-
gnie coloniale sucrière, qui dépense {00,000 livres
stcrling sur la Rewa.
Cette société offre {0 shillings par tonne de cannes
' à sucre débarquée sur ses propriétés riveraines ; elle
s'attend à en broyer {50,000 tonnes sur une superficie
tle 3,500 acres.
Les hommes qui }abourent ces proprié.tés suuières
vicnnent pour la plupart de l'étrhnger.
I'ocÉlx llcrTrgun occrDnNTaL 53
Les indigènes proviennent des Nouvelles-Hébrides
ou du groupe Salomon; les planteurs les engagent
pour trois ans. On m'a dit qu'ils travaillaient assez
bien; pendant les quelques jours que j'ai passés sur
Ia Rewa, ils m'ont semblé heureux ct contents de lcur
sort.

Eucalyptus globulus d'Austlalie.

J'aurai un mot à dire de ce système de travail,


lorsque je parlerai des îles d'oir I'on tire les indigèncs.
Il serait diflicile d'exagérer la beauté de la vallée
de Ia Rewa, qui est cnserrée du côté de la source de
la rivière par une belle chaîne de montagnes, à
formes tellement étranges et d'un bleu si vif et si
pur, que je ne pus m'empêcher de les comparer aux
montagnes de I'Orgue à Rio-Janeiro,
6lL L'ocÉ.lx pÂcIFIQUE occIDltNTAL
La vivacité de leur coloris était rendue encore
plus frappante par I'extrême fertilité du vallon.
On ne voit des deux côtés de la rivière, pendànt
plusieurs milles, que des plaines bien cultivées, dis-
posées en fermes qui produisent du sucre, des bananes
et des orenges.
Bn suivant un des chemins qui longent chaque rive
du fleuve, j'.i parcouru plusieurs milles en admirant
la beauté du paysage ; j'étais émerveillé de la grande
richesse et delaprospérité des plantations de la Rewa-
Je pouvais à peine me croire au Fiji : le pays sem-
blait avoir connu les bienfaits de la civilisation et de
la prospérité ilepuis de longues années.
Par-ci par-là, sur les côtes, des cabanes à toiture de
chaume; sur les borils de I'eau, des jardins anglais, des
bosquets d'orangers, et de petites maisons, à la porte
desquelles on voyait des colons robustes et barbus fu-
mant tranquillement leur PiPe.
J'ai mème aperçu une ménagbre anglaise, toutc
, proprette, assise devant la porte
de sa maison, et
cousant je ne sais quel vêtement microscopique, tout
comme on aurait pu la voir en Anglcterre à quinze
milles de Londres.
J'étais contrarié de quitter Rewa qui me paraissait
si paisible et si beau, mais je ne pouvais rester long-
temps au Fiji. Donc, je m'empressai de revenir à
Levuka.
Je descendis la Rewa, et ie fis la traversée d'Ova-
lau sur un petit vapeur en fer, que la suie et I'odeur
cl'huile rendaient aussi insupportable que possible. Les
r,'ocÉltt pAcrFreuE occrDlrNTaL 55
excentricités auxquelles ce petit navire de 6 tonnes se
livra, pendant la traversée du bras de mer houleux
qui sépare ces îles, dépassent toute description.
IJn mot de la jolie résidence du gouverneur. Ellc
est bâtie dans une petite vallée, ou chine, comme di-
raient les habitants du sud de I'Angleterre, à un mille

I Eucalyptus globulus; détails de la fleur,

environ de Levuka, et appropriée également au pûys


et au climat.
Elle se compose d'un assemblage de m-aisons d'un
étage, reliées entre elles par des balcons. Les murs
sont pour la plupart en cannes minccs et légères, pla-
cées perpendiculairement et donnant un libre cours à
I'air. Par cette disposition, la maison ressemble à
celles de l'-Ecuador et de I'Amérique centrale.
56 I'ocÉlu pÀcrFrouE occrDDNTÀL

Los salles de réception sont ornées de curiosités


indigènes de toute espèce, et tendues dans quelques
endroits de < tappa )) ou ilrap ilu pays.
Au bout du salon, on voit une beJle collection ele
faïence fijienne, qui a iant de rapport avec celle des
anciens Incas du Pérou, (1u'elle a suggéré des théo-
ries ingénieuses au sujet de I'origine des Fijiens.
Cette poterie est d'un brun vif, grossièrement tra-
vaillée, mais de formcs pures et d'une conception
parfois bizarre et grotesque.
Les planchers sont couverts de nattcs fijienncs, sur
lesquelles glissent sans bruit iles indigènes aux for-
mes athlétiques et les pieds nus.
Un soir, j'assistai.à un grand dîner et je dois recon-
naître I'ordonnance parfaite de ce festin, seryi sans
I'aide du moindre domestique européen
Debout denière nos chaises, une rangée de beaur
garçons, vêtus de tuniques blanches et décolletées
de manière à laisser voir leurs bustes bronzés, re-
muaient sans relâche de grands éventails en feuilles
de palmier, tandis qu'au milieu de ces imposantes
figures allaient et venaient sans interruption les va-
lets affectés au service de Ia table, qui s'acquittaient
de Ieur besogne aussi bien que des domestiques chi-
nois ou indiens.
Il n'y a rien qui puisse être comparé à la beauté
tranquille des soirées à Levuka, &vec cet air si pur et
si parfumé, ces hautes montagnes à pics étranges
dressant leur sombre relief sous un ciel resplendissant
d'étoiles, et la lune inondant de ses pâles clartés les
I'octi:ln PÀcLFTQUE ocorDItNTAL 57

longues franges d'argent quc la Yague expirante sem-


ble coudre &u rivage.
Le gouverneur devait faire une visite à Suva, la
nouvelle capitale désignée. On prévint donc Ie pa-
quebot-poste de venir le prendrc, tlans sa route de
Levuha à Sydney.
J'cus I'occasion cle voir ce qui sera à I'avenir un des
endroits les plus importants du Fiji.
Environ six heures après notre départ cle Levulia,
nous traversâmes Ia barre, pour arriver dans le beau
port de la future capitale. Je suis resté plusieurs heures
à t.rrr, et je ne pus qu'approuYer la sagesse qui avait
tlicté le choix de cet emplacement. Le transfert du
siège clu gouvernement a rencontré, cependant, beau-
coup d'opposition; mais iI n'est pas clouteux que tout
le monde ne se félicite maintenant de cette détermi-
nation.
La situation d.eIa nouvelle capitale est très belle, ct,
b mon avis, il eùt été difficile d'en trouver une autre plus
jolie ouplus salubre, avec clepareils avantagesnaturels.
Les montagnes de Yiti Leyu font saillie Yers I'ouest I
le soir de mon arrivée, le soleil, en disparaissant der-
rières les cimes, empourprait le ciel des plus bril-
lantes coulcurs qu'on puisse rêver.
Naturellement, un des principaux avantages de la
nouvelle capitale est cl'ôtre voisine tlu district sucrier
de la Rewa. Sous peu, on construir& une bonne r'ôute
conduisant au centre cle l'île : ot évitera ainsi lcs fiais
énormes d'urr double chargement {es produits, ainsi
que de leur transport à l'île d'Ovalau.
58 I'ocÉ.1.x pacrFrQUE occrDENraL
Après avoir joui d'une charmante journée à terre,
nous traversâmes Ia barre en vepeur, et bientôt nous
perdimes de we l'île de Viti Levu et le soleil couchant.
Il y aurait quelque présomption de ma part à parler
des ressources ou de I'avenir cornmercial du Fiji. En
règle générale, il ne faut pas prendre trop au sérieux
les opinions des voyageurs, {ui, après avoir passé
quelques semaines agréables dans un peys, chez des
amis hospitaliers, mettent la main à la plume une fois
revenus chez eux, et dissertent sur les pays qu'ils
n'ont fait qu'entrevoir, comme s'ils y étaient restés
toutc leur vie.
J'ai fait une visite intéressante au Fiji. J'ai causé
pendant de longues soirées avec ses admirateurs ; j'ai
entendu aussi bon nombre de ses détracteurs ; j'ai
étudié le pays par moi-même aussi minutieirsement
qu'il m'a été possible de le faire ; et je résumerai mes
impressions en disant que c'est un pays d'avenir.
O'est une riche contrée ajoutée à I'empire britanni-
que; on n'a pas besoin de rester longtemps au Fiji
pour se convaincre que sa situation future contras-
tera aussi favorablement avec son état actuel que
celui-ci ayec l'époque de l'établissement des premiers
pionniers, il y a vingt ou trente ans.
Le coton itu Fiji est connu depuis longtemps , et
tout fait prévoir que son exploitation se développera.
Bien que le sucre soit un article récent sur le mar-
ché, il rivalise déjà avec celui du Queensland. La cul-
ture du café donne des résultats satisfaisants, et n'était
la question du travail, il pourrait être I'objet de tran-
' t'ocÉÀN PacIFTQUE occIDDNTAL 59

sactions considérobles. On a mème essayé, avec quel-


que succès, la culture du thé.
Pendant que je me promenais au milieu des planta-
tions rle la grande vallée de la Rewa, je contemplais
avec étonnement un des effets de la civilisation dans
ces îles sauyages ;j'apercevais deux enfants d'Europe
descendant la rivière en canot, en partie de plaisir,
loin de tout homme de race blanche, le long des vil-
lages inrligènes qui s'élèvent sur les bords, et sous
le* yeux d,e sduvages qui allaient et venaient dans les
*.rriiur., ou bien remontaient la rivière dans des ca-
nots chargés il'ign&mes ou d'autres provisions'
songez que les hommes de la génération actuelle-
mentvivante ont été en grandepartie anthropophages.
ceux-Ià mème qui saluaient ces enfants de << srtîen-
clt a >>r gu de quelque autre mot
analogue' adressaient
peut-être à leurs divinités païennes, dix-huit mois
au-
semblables à celles-ci : u Vi-
iaravant, des prières
ioo*, et périssent ceux qui disent dumal de nous ! Que
I'enrremi soit tué à coups de massue, qu'il soit bolayé,
anéanti, et qu'il y ait d.es monce&ux de cadawes ! Que
leurs dents soient brisées ! Puissent-ils tomber la tête
la première dans un abîme ! vivons et périssent nos
ennemis ! ,r
r

C'est aux missionnaires wesleyens en grende partie


qu'est dù ce changement merveilleux, et
je me repro-
Jh*rnis d.e terminer ces pages sur le Fiji sans parler

t. Au Fiji, 'tt
lorsqu'on éternue, les ussistants s'écrient en saluant :

r, Puissiez-voo, otot.l' est'd'usage d'y répondte .[lT un bon


rouhuit: t. Merci t puissiez-vous tuer (c'-à-d' un ennemlJ I "
60 r,'ocÉlx pacrrrpun occrDENTÀL
de leurs nobles efforts. Personne ne peut leur refuser
son admiration.
Ils ont travaillé au milieu d'une race des plus
féroces et des plus cruelles, avec autant de courage
que de persévér&nce ; et afin de montrer quels évé-
nements terribles se déroulaient jadis sur la petite île
de llIbau, en rappelant une seule épopée de Ia vie
des missionnaires des temps écoulés, il me sera peut-
être permis de me servir des lignes suivantes de I'ou-
vrege de Williams, /e Fiji et ies Fijiens':
Le bruit parvint bientôt à Wiwa et arriva à Ia
<<

Mission qu'on devait amener quatorze femmes à


Mbau le lendemain, pour y être tuées et cuites pour
le peuple de Mbutoni. 1U'. Calvert et II[-"
Lyth étaient
toutes seules avec leurs enfants. Leurs maris se
trouvaient à je ne sais combien de mil.les sur une
autre îlc.
< La seule pensée de I'horrible sort des malheu-
reux prisonniers émut de pitié ces deux femmes qui
étaient seules. trIais que faire ? S'aventurer dans lc
Mbau, au milieu de cette excitation diabolique, alin de
contenir le peuple avide de sang, serait.ne folle e'-
trcprise. Néanmoins, ces deux femmes héroTques ré_
solurent d'y aller. Elles se procurèrent un canot, et
pendant qu'elles traversaient le hanc à la perche, elles
cntendirent en tremblant Ie bruit confus cles cris sau-
vages qui devenaient de plus en plus forts.
., Le tambour de mort avait un son sinistre, et I'on
faisait partir tles décharges cle mousqueterie en signc
de triomphe.
l'ocÉlx nactrrçur occTDENTAL 6l
r, Puis, cn s'approchant, des cris répétés dominèrent
les bruits confus, et leur annoncèrent que le massacre
était comrnencé..... Protégées par je ne sais quel
concours providentiel d'événements, ces femmes di-
vines passèrent au milieu des cannibales eniwés cle
stngr sans danger. Elles gagnèrent à la hâte la mai-
son du vieux roi Tanoa, dont I'entrée était rigoureu-
sernent interdite aux femmes. Ce n'était guère le mo-
ment de songer à l'étiquette. Tenant une dent dc
baleine des deux mains, elles a{Irontèrent la terriblc
présence du roi, et demandèrent miséricorde. Le
vieillarrl demeura stupéfait de tant d'audace. Commc
il entendail mal, elles élevèrent la voix pour deman-
der la vie de leurs sæurs nègres. Le roi répondit :
t. 0elles qui sont mortes sont bien mortes, mais celles
qui survivent resteront. >
< A ces mots un homme courut arrêter Ia boucherie
ct revint pour annoncer que cinq des quatorze survi-
vaient : les autres avaient péri. l
Tclle était, il y a vingt ans, Ia vie des pionniers au
Piji, et de ces histoires on en raconte par douzaines.
Enfermés dans nos intérieurs d'Europe, nous n'ayons
qu'unc faible iclée des difficultés que représentent la
découverte et la colonisation des codtrées nouvelles.
Au Fiji, aujourd'hui, on irait seul sans granrl dan-
ger dans n'importe quelle îIe clu groupe ; et, sans trop
s'avancer, on peut préd.ire que d'ici à quclques années
on pourra y vivre avec autant de sécurité que dans Ia
Nouvelle-Galles du Sud.
Yoilà ce que la civilisation a pu accomplir dans
G2 r,tocÉar PÀcrFreur' occlDENTaL
I'océan Pacifique pendant le dernier quart de ce
siècle.

CHAPITRE IV

LEs NoUYELLDS-nÉsnrons

Dans les trois chapitres précédents, j'ai tâché de ilé-


peindre les colonies des îles Fiji et de Norfolh telles
que je les ai vues pendant mes voyages dans le Paci-
{ique occidental. Le sujet, me pareissait des plus in-
téressants, puisque ce sont possessions anglaises.
Je passe maintenant à d'autres groupes sur lesqdels
on possède moins de renseignements. Ils ont attiré
I'attention du public dans ces derniers temps, et il est
probable que I'intérêt ira toujours en augmentant.
Dans les remarques qui servent d'introduction à cet
ouvrage, je me suis assez étendu sur I'importance de
ces groupes; il ne me reste dono plus qu'à raconter
mon vôyage.
IJn premier juillet, à l'époque du solstice d'hiver
tlans cette partie du monde, je me trouvais pour la
seconde fois à l'île de Norfollç.
A environ un mille de la côte rnouillait le petit na-
vire cle la Mission, la Croir-dzr-Su,d, portant le guidon
de I'escadre des yachts royaux de la Tamise et le pa-
villon bleu.
l,'ocÉlx pÀcrFleuo occrDENTaL 6g
II ne jauge que {25 tonnes ; mais il est muni d'une
petite machine auxiliaire, ![u'on nomme à bord a le
moulin à café ,r, qui sert quelquefois sur une lagune
ou pendant les accalmies. Comme j'y devais de-
meurer.pendant trois mois consécutifs, je contemplais
ce bateau du haut des falaises, près de la Mission,
avec un intérêt facile à comprendre.
Lorsque j'ai visité l'île de Norfolh pour la première
fois, l'évêque Selwyn avait bien voulu m'inviter à
I'accompagner la prochaine fois qu'il ferait Ia tournée
cles lles. Il se proposait cette fois non seulement d'al-
ler aux îles salomon, aux l{ouvelles-tlébrides et aux
groupes avoisinants, mais aussi de faire la tentative
rle débarquer sur l'île principale, Santa -Cruz, et de
ùouer, si possible, des rapports amicaux avec les in-
cligènes, qu'on redoutait beaucoup. Ils avaient été en
quelque sorte laissés de côté depuis la désastreuse
visite du commodore Goodenough, en {gT5.
Plusieurs bateaux allaient et venaient entre le
navire et la terre ; ils portaient des provisions à bord,
telles que des ignames , des cochons, des chats et
aussi des caisses, des colis, et amenaient quelques
jeunes gerqons.
On devait renvoyer quarante indigènes dans leurs
foyers, ct, il faut bien le dire, quarante touristes de
Coolt n'auraient pas fait autant de tapage.
Les uns avaient des cochons; d'autres des chats ;
tous des caisses, des paquets; quelques-uns même
des bébés.
Parmi ce monde, se trouvaient, sept à huit femmes
6lL l'ocÉlx PACIFIQuD occrDENTaL

qui avaient une petite chambre à elles en arrière de


notre cabine. Les garçons devaient occuper une
grande salle à I'avant; au delà se trouvait le gail-
lard pour huit marins.
Le soir, nous formions à nous tous une bruyante et
joyeuse assemblée, ct pendant quelque temps il fut
diflicile d'obtenir quelque calme. Je doute même que
nous y fussions parvenus sans I'aide d'une forte
brise, qui imprima au navire, virant devant le vent,
un mouvement qui ressenrblait fort à celui d'une
co?u'se de haies, ce qui mit bientôt tout le monde en
place, et cela bien plus rapidement que ne I'aurait pu
faire tout autre moyen.
Nous mimes cinq à six jours pour aller à notre
première escale, Nengonc (I!taré), dans le groupe
Loyalty. C'était ma première traversée sur un voilier,
et quoique je veuille bien admettre qu'à certains
égards les voiliers surpassent les vapeurs en confor-
table, j'estime que les barques jaugeant {20 tonneaux
soumettent nos facultés nautiques à une bien plus
rude épreuve qu'aucun des bateaux à vapeur dans les-
quels j'ai pris passage.
Je fus malade tout le temps, d'abord. avec une
belle brise ; malade avec vent arrière t< près et
plein r, et six aires de vent; malacle virant vent ar-
rière ; malade virant vent devant; malade ayec une
bonne brise de travers ; malade enfin lorsque nous
mîmes en panne, en vue de notre destination.
Toutes les fois que j'allais mieux, le vent sautait
d'une aire ou deux, et un autre mouvement commen-
l

l
l,'ocÉ^l.x paclrr0uE occlDENTAL 67
çait. Je fus donc très content de mettre te pied sur la
terre ferme après six jours de navigation, et j'envisa-
geais assez tristement Ia perspective de dàure se-
maines de ce genre d'existence.
r-.,es îles Loyalty sont basses et plates.
. Le contour
s'élève en terrasses qui marqo.ttf les variations dir
niveau de Ia mer' lequer paraît s'érever très rapide-
ment. Les pins qui boisent ra basse terre sont de Ia
même espèce que ceux auxquels l'îre des pins doit
son nom. Ce sont des arbres minces, d,'aspect étrange,
dont la forme est celle de I'instrument à nettover la
pipe. Je leur crois une asse z étroite parenté avec les
pins de l'île de Norfolk, mais ils ne leur ressemblent
que très jeunes.
lls ont reçu le nom générique de u Cookii ,,, en
mémoire du grand navigateur qui les a signarés re
premier. Les lles Loyalty appartiennent à li France
el, &u point de vue administratif, font partie inté-
gçrante de Ia Nouvelle-calédonie. Il y e un résident
français qui n'est pas surchargé de besogne.
Le matin, après avoir longé la côte pendant envi-
non L0 milles, nous arrivâmes à une petite baie oùr
il y avait quelques maisons. L'ancre Àouilrée, trous
mimes un canot à Ia mer. Après avoir traversé en
gigue Ie passage &ssez difficile du récif, beaucoup
d'indigènes vinrent à notre rencontre; ils remor-
quèrent le bateau en contouinant res écueils de Ia
petite lagune et nous débarquèrent enfin sur une
plage de sable.
Nous trouvâmes les habitants dans la plus grancle
68 l'ocÉax PÀcIFIeuE occIDENTAL

désolation. Naiselene, leur vieux chef, venait de mou-


rir, etils semontraient inconsolables, comme deloyaux
sujets qu'ils étaient.
Les insulaires les plus marquants avaient la figure
couverte de suie; là-dessus coulaient abondarriment
leurs larmes, pendant qu'ils racontaient les événe'-
ments des d.ernières semaincs.
Je n'ai jamais vu quelque chose de plus hideux
que la reine douairière, qui devait avoir au moins
cent ans. Sa chevelure était toute blanche et
touffue, son visage barbouillé de suie , sillonné
en ce momment par des torrents tle larmes,
qui. allaient ensuite retomber sur sa poitrine dé-
charnée.
Courbée sous Ie poids des années et de la douleur,
elle était le tableau vivant de la désolation sauvage-
C'est que son fils avait été en effet un bel homme et
que, pour l'île, sa perte était inéparable.
Après avoir attendu quelques heures en compa-
'
gnie d'une centaine de sauvages de tous les âges et
de toutes les tailles, étendus par terre ou à I'ombre
des cocotiers, nous fûmes surpris de voir arriver
des chevaux.
Illontés sur ces animaux, (1ui ont été importés de la
Nouvelle-Calétlonie, nous nous lançâmes à travers le
pays et après I à {0 milles de route nous amivàmes à
I'endroit oir demeure l\I. Jones, de la Société des mis-
sions delondres.
Je ilois peut-être expliquer ici que ce groupe n'ap'-
partient pas à la Mission mélanésienne, mais a été
I'ocÉln pacrFrouu occTDENTAL Gg
cédé à la Société des missions de Londres, il y a
vingt ans, par l'évêque Selwyn aîné.
La promenade n'était pas belle ; la route suivait
une plaine de corail aride oir ne poussent que des
cocotiers.
L'île paraît être de formation si récente, qu'elle n'a
€u que le temps de se revêtir d'une légère couche de
terre. Après une longue course, car la marche dans
un sentier de corail ou de lave est toujours pénible,
nous arrivâmes sur Ie haut d'une falaise escarpée,
au-dessous de laquelle nous vimes une petite langue
de terre qui dominait la mer. La Mission était bâtie
sur ce promontoire, et nous y descendîmes à pied, en
nous tenant aux rochers avec les mains.
Trois mois plus tard, à mon retour des îles, Ia
Croix-du-Sud m'y déposa ; j'y ai passé cinq jours
agréables avec M. Jones, le missionnaire.
Je ne voudrais donc pas m'exposer à une répétition
cn donnant ici une description de cet endroit i je me
contenterai de dire qu'après avoir passé une heure
en ce lieu, nous reprîmes nos chevaux aussitôt que
commença la fraîcheur de la soirée, et finalement
nous arrivâmes après la tombée de la nuit au bateau,
qui nous avait attendus toute Ia journée.
De Nengone, nous fimes 200 milles yers le norcl,
et au bout de quarante heures nous arrivâmes à
I'entrée du port d'Havannah, dans l'île Sandwich, une
des Nouvelles-Hébrides.
Cet endroit est soigneusement indiqué sur toutes
les cartes; c'est une escale de préclilection pour les
70 l'ocÉ,ltt pacIFI0uE occIDl;NTÀL

navires de guerre et marchands. O'est en effet un


magnifique port naturel, formé par une profonde
échancrure de la côte, dont unc île protège I'entrée.
Au fond du port le mouillage est bon, et nous
y trouvâmes trois vaisseaux et un vieux bateau
désarmé. Un de ces vaisseaux était une goëlette
américaine à trois màts qui s'y était réfugiée pour
réparer son gréement, après un yoyage assez long
au milieu des îles du Nord. Elle revenait du groupe
de l'Àmirauté, où elle avait été pour ramasscr de la
bêche-de-mer.
La condition de l'équipage était des plus tristes'
Le capitaine avait succombé, sur la côte de la Nou-
velle-Guinée, à une complication de plusieurs mala-
ilies; le capitaine en second n'était pas aimé ; et
l'équipage, mécontent, toujours prêt à se muliner.
J'ai causé longuement avec un ltalien arnéricanisé,
qui avait fait partie de I'expédition.
ll me dit qu'ils avaient passé trois mois au milieu
des iles de I'Amirauté, et y étaient même restés pen-
dant quelque temps à terre, échappant par miraclc
à un massacre prémédité.
Évirlemment, leurs pourparlers avec les indigènes
avaient nral tourné; mais comment s'en étonner' aYec
un capitaine comme celui-là et un équipage aussi in-
discipliné ? Ce sont les navires de ce genre qui sont
la cause des drarnes sanglants dont les mers du Sud
sont le théàtre, et qui sèment continuellement la dis-
corde entre les indigènes et les blancs.
Nous abordâmes Ie vieux bateau. C'était ce qqi
l'ocÉ.Lx pÀcrFr0uE occTDENTAL 7t'
restait d.'une frégate française appelée Cheaiot. Elle
avait été, frété,e et chargée de marchandises à d.esti-
nation des lles; mais elle avait été démàtée et réiluite
à cetle triste condition par le dernier ouregan. Nous
trouvâmes tant d'objets à bord, que nous achetâmes
dcs verroteries, des couteaux, do tabao, du rouge
d'Anilrinople, tles haches, etc., jusqu'à concurrence
de 35 livres sterling (875 francs).
Nous débarquàmes peu après, et nous rencon-
trâmes deux marchanils qui étaient installés près du
mouillage.
Leurs magasins, dont I'un arborait le pavillon
d'Amérique, I'autre celui d'Angleterrer étaient de
véritables baraques tombant en ruine, où I'on débi-
tait rles boissons à bon marché et de vieilles carabines
rouillées.
. De cet endroit, qui compose apparemment la ville
du port de Havannah, nous fîmes trois milles à pied
le long de la côte pour aller à la Mission'
Cette lle est sous la direction spirituelle de la So-
ciété des missions presbytériennes.
Nous y trouvâmes M. et M'" Macdonald, avec trois
petits enfants blonds : ils avaient tous I'air d.'être souf-
lrants et découragés. La tâche qu'ils accomplissent
dans cette lle n'a rien qui puisse stimuler le zèle. Ils
n'ont qu'un entourage d'une quarantaine d'indigènes;
etbien qu'ils aientpasséIàhuit ans, M. Macdonald m'a
affirmé qu'il n'avait jamais pénétré au delà tle 4 milles
à I'intérieur de l'île.
cependant le petit village indigène semblait pro-
72 I'ocÉlx pacrnrouE occlnrxrlr,
pre et joli. Devant la maison du missionnaire, un
charmant jardin descendait en pente vers Ie ri_
vage dont le sable blanc est du corail, sur lequcl
clapotaient , avec une certaine cadence musicale, de
joiies vagues.
on a tenté plusieurs fois de coloniser cette île de
sandwich, ou vaté, comme I'appellent les habitants.
Des Australiens et des Allemands l'ont essayé; ils
ont déblayé pas mal de terrain boisé, et ont fait
I
venir des moutons; mais, d'après ce que j'y ai appris,
ces tentatives ont été délinitivement abandonnées
comme inutiles.
, Les montagnes qui environnent le port sont très
belles ; on ne saurait se ligurer quelque chose de plus
' paisible que cette baie profonde, à I'heure où nous en
sortîmes, favorisés par unebrise légère, et fendant dou-
cementleÈvagues, sousla lumière du soreil couchant.'
De Yaté, nous nous dirigeâmes vers Ie nord, en
passant par Mae et Api, et en suivant le détroit qui
sépare Malicollo du grand volcan d'Ambrym, jusqu'à
l'île d'Aragh ou de Ia Pentecôte.
J'aurais bien voulu descendre à Ambrvm pour dé-
couvrir quelque chose de certain à l'égard du volcan.
A en juger par I'aspect ciu ciel, otr croirait que
le cratère dépasse en grandeur celui du grand l(ilanea
de Hawaii.
Aucun homme blanc n'en a fait I'ascension, et
les indigènes en ont horreur. c'est Ia même crainte
superstitieuse qu'ont les Maori de Ia montagne de
Tongariro, ou qu'avaient les habitants dc flawaii
r,tocÉax PÀcrFrouE occlDaNTAL 73
du Kilanea, avant que les missionnaires I'eussent
va'incue.
En outre, d'après les on-dit, I'ascension en serait
des plus difficiles; et même en admettant qu'on eût
le temps de Ia tenter avec I'aide des habitants, il

lguanres.

faudrait probabiement les forces d'un Whymper pour


atteindre au sommet.
L'île d'Aragh est longue et étroite. EIIe se dirige
du nord au sud. Les montagnes ont une élévation de
2.000 pieds, et sont couvertes'd'une abondante végé-
tation.
On voit quelques villages semés sur la côte, et à
7tL r,'ocÉn x pacrFleuE occtDENTÀL
Ia pointe septentrionale de l'île il y a une petite
baie
ouverte où nous jetâmes I'ancre.
Lorsqu'il y a beaucoup d'indigènes à bord, une
opération devient de temps en temps nécessaire :
c'est celle de s'approvisionner d'ignaÀes, soutien
de
la vie dans ces perages. Nous résolfimes donc de
nous pourvoir dans ce petit village.
on mit à I'eau deux canots r iru. r'on remprit de
couteaux, de tabac et de hachcs, et nous abor-
dâmes au récif qui borde Ia côte et n'en est
éloigné que de quelques mètres. Des centaines
de sauvages, s'avançant dans I'eau jusqu,aux ge-
noux r nous entourèrent, et il s'éleva un tel
va_
carme que je n'en ai pas entendu de pareil, si ce
n'est en Égypte. IIs ne parlaient pas seulement tous
en même temps; ils criaient, hurlaient et tempêtaient
tous à la fois.
Hommes et femmes portaient de petites pochettes
pleines d,'ignames que nous pavions selon la conte-
n&nce. Parmi cux, il y en avait dont I'air méchant
justifiait leur réputation, laqueile n'est pas des
meil-
leures; car, I'année précédente, deux équipages
avaient été entourés, quelques milles plus bas sur Ia
mème côte, et plusieurs hommes avaient été massù-
crés. ll fallait donc veiller à empêcher toute dis-
pute, toute cause de surexcitation, ce qui paraissait
impossible, à voir I'effervescence qui régnait déjà
parmi eux.
Lorsque nous eûmes acheté prusieurs cargaisons,
les gens se calmèrent un peu et nous traversâmes
r,tocÉlx PacTFIQUE occTDENTAL 75

péniblement les cailloux tranchants et pointus du


récif pour arriver Èr. la côte.
Le village n'est pas bâti sur le rivage, comme I'on
pourrait croire (en effet, nous avons rarement ren-
contré des maisons sur la côte) ; mais il est perché
sur le haut d.'une falaise où I'on parvient par un
sentier escarpé.
A propos de ces sentiers insulaires, c'est tout sim-
plement un affreux supplice que de les gravir par un
temps humiile : ce qui du reste arrive fréquemment.
Le passage perpétuel des pietls nus en rend la surface
glissante, et avec nos chaussures d'Europe on tombe
de la façon la plus désagréable.
On voyait sur le versant des collines des plantations
d'ignames et de mais auxquelles on a'tlû consacrer
une grende somme de travail.
Je n'ai pas I'intention de parler ici des maisons ni
rles villages de cette île, car ils ressemblent à ceux
rle I'ile que nous visitâmes ensuite. Comme j'y ai
séjourné assez longtemps, je tâcherai de dépeindre
,rrr l* vif la vie intime aux l{ouvelles-Elébricles, lors-
que je raconterai I'excursion que j'ai faite à I'ile
Illaewo.
Du haut de la falaise, le coup d'æil étaitmagnifique:
nous y passâmes quelques heures. La majeure partie
des hornmes et des jeunes gens portaient des aros et
cles flèches. Je parvins à déterminer quelques-uns
d.'entre eux à me montrer leur adresse à se servir de
leurs arcs en miniature.
Aveo les {Ièches, garnies au bout d'un morceau de
76 r,locÉln pacrFrouu occrDENrÀL
corail émoussé, on pouveit abattre de petits oir."u"
sans les tuer.
Je n'ai pas vu les hommes tirer. Ils ne le font que
dans les circonstances importantes; mais ils doivent
être habiles au maniement d'armes dont ils ont
I'habitude dès leur enfance.

O TI APITRE V

AEWO DT OPA

Notre point d'arrêt était à I'extrémité septentrionale


de Maewo, île dont la forme est à pe} près celle
d'Aragh. Sur les cartes elle se nomme Aurore.
Il y q là une double cascade formée par une jolie pe-
titerivière, à I'embouchure de laquelre nous passâmes
trois journées à I'ancre; nous pfimes nous y buigort
autant de fois qu'il nous en prit fantaisie, et'ne man-
quâmes pas de remplir les citernes du bateau de
cette belle eau Iimpide.
' comme il n'y avait ni vilrage ni maisons sur ra
côte, après avoir rempli les citernes nous nous rnîmes
en route pour aller au village situé sur le plateau qui
occupe le centre de l'île. La promenadà débutait,
comme d'habitude, par une rampe escarpée. Beaucoup
d'indigènes étaient venus voir le bateau, et ils nous
accompagnèrent jusque dans I'intérieur dd l'île.
. L'ocÉlx PÀcIFrouE occIDENTÀL 77

Parmi toutes les îles que j'ai vues dans le Pacifique,


il n'y en a pas de plus belle que celle-ci. C'est un
petit paradis terrestre ; je ne trouve pas de mots pour
dépeindre comme iI convient les mille attraits de
notre promenade.
La côte que nous gravissions était, tapissée d'une.
plante grimpante ressemblant &u convolvulus, et les
rochers étaient parsemés de fougères noires et de.
lichens.
A presque tous les détours du sentier, qui rampait
comme un serpent aux flancs de la colline, des ouver-
tures naturelles dans ce mur de verdure laissaient'
epercevoir la mer et les îles qui, dans le lointain, s'éle-
vaient au-d,essus des flots.
. Je n'oublierai jtimais I'impression délicieuse que
nous avons éprouvée, appuyés contre les rqchers re-
couverts de mousse, en contemplant'ces tableaux im-
provisés dans un cadre de fleurs.
Lorsque nous eûmes atteint les hauteurs' ce que la
vue gagnait en étendue, elle le perdait en agrément:
car nous étions exposés aux rayons brûlants du soleil
qui perçaient à travers le feuillage des arbres, tandis
que plus bas les plantes plus touffues nous avaient riris
à I'abri.
Devant nous, la mer s'étalait comme un immense
tapis d'azur; mais elle avait perdu le charme que lui
donnaient les échappées de verdure qui nous la lais-
saient seulement entrevoir pendant notre ascension.
Cce sentier était taillé Àuttt le flanc du rocher
comme à Gibraltar, -mais avec cette différence qu'au
78 r,'ocÉ,nx pÀcrFr0ur occIDENTAL
lieu d'un rempart de roc vif qui protège contre res
obus ennemis, nous trouvions un abri contre les
ar-
deurs d'un soleil tropical sous une vofite de
verdure.
A mesure que nous poursuivions notre route, elle
devenait plus unie et plus agréable, et cela pendant
quelques milles; elle décrivait de gracieux zigzags
dans la forêt, passant tantôt sous I'ombrage
d'un im-
mense figuier des Indes, qui pouvait bLn
couvrir
2 acres, tantôt le long de ra rivière, que nous traver-
sâmes à plusieurs reprises, et toujours sembrabre
jusqu'au centre de l'île.
Après une m&rche de 4 milles, nous atteignîmes
un
village de belle apparence, dont la vue etuit aussi
charmante qu'inattendue.
au lieu d'un assembrage de cabanes sordides au
mi-
lieu des arbres, nous trouvâmes un gra,nd espace
dont
Ie sol uni ne laissait aperceyoir aucune trace
de gazon
ou d'herbes'parasites. on y aurait distingué
la coque
d'une noix de coco s'il y en avait eu à iurrn. par_ci
par-là, une douzaine de maisonnettes, dont quelques-
unes entourées de petites barrières en c&nne
blanche,
et ayant à leur porte des arbres ou des arbrisseaux
en fleur.
Ces maisons, élégantes et coquettes comme
des
jouets d'enfants, ayec reurs couleùs
vives ei b"illan-
tes, semées sur ce terrain si propre et si
uni, rappe-
laient à r'y méprendre un décor de féerie.
Quelques-uns de ces arbrisseaux, mis là pour
leur beauté, étaient vraiment magnifiques
: ici, res_
plendissaient de larges fleurs écarrates ta,,
; res fleurs
I'ocÉlx PacrFreuo otcrDENTaL 79

couleur crème du chèvrefeuille; plus loin étaient sus-


pendues de fines clochettes jaunes.
Hélas ! personne parmi nous ne savait assez de bo-
tanique pour classer ces végétaux, êt , quoique
grands voyageurs, nous n'avons pu les comparer à
celles que nous avions vues ailleurs.

Lcs rnaisons rles Nouvclles-IIébrides.

Le feuillage des albres n'était pas moins beau :


on ne voit pas souvent un aussi brillant assemblage
de couleurs passant du brun foncé au cramoisi et au
jaune d'or.
Les maisons sont petites et, pour ainsi dire, n'ont
pas de murs. Elles consistent en un comble à pignon
reposant sur le sol; elles ont plutôt I'air .lc grandcs
S0 I'ocÉaN pacrrreuE occrDnNTaL
cages à poulets; mais elles sont trè.s bien bâties,
comme je I'ai déjà fait remarquer.
Une petite porte carrée, de 2 pieds de hauteur
environ, donne accès à la seule pièce gui compoqe le
modeste intérieur, dont le plancher est recouvert de
nattes grossières.
Il y avait peu de monde, car la plupart, des habi-
tants étaient allés travailler à leurs petites planta-
tions. Ce n'est pas du reste uno belle populatiàn.
Après avoir traversé ce petit hameau et repris Ie
sentier à travers Ia forêt, nous rencontrâmes à plu_
sieurs reprises des clairières parsemées de cabenes.
Telle est la' vie des habitants : leurs vitlages sont
d,es agrégations de aillages, etles habitants de chaque
hameau sont unis soit par la parenté naturelle, .soit
par le mariage.
Chaque village possède rn cluô oa ganxal. C'est la
règle générale dans toutes les îles.du Paci{ique ôcci-
dental, sauf quelques différences de détail. Lorsque
les garçons ont atteint l'âge de douze ans, ils quittent
la'maison paternelle pour aller manger et dormir a.u
gamal, qui est généralement au centre du village.
Ils payent une petite cotisation d'entrée, prennenL
leurs repas et couchent dans ce qu'on appelle la par-
tie inférieure du club : ce qui équivaut au plus bas
degré parmi les francs-ma,çons; mais ils peuvent arri-
'ver successivement à tous les grades en
payant chaque
fois des honoraires &ux chefs du gamal,
Le gamal est généralement long de B0 à 40 pieds ;
'l'intérieur en est distribué en petites divisions, s&ns
t'ocÉlr*t pÀcIFIguE occrDENTÀL. g{'

qu'il y ait de véritables cloisons; divisions ne


sont indiquées qu'au moyen de bûches 'es de palmier
placées à terre.
Dans chaque division il y a plusieurs lits, au-dessus
desquels sont suspendus des aros et des flèches;
quelques coupes en bois sont accrochées au mur.
Les gantals q.oe nous &yons visités étaient tous
inoccupés, sauf un au fond duquel se tenait un vieux
chef trop âgé ou d'un rang trop élevé pour aller tra-
vailler.
. A propos de ce qu'on paye pour être admis dans
ces loges singulières, il faut que je dise quelques
mots d'une coutume curieuse de ces îles.
Naturellement, la monnaie varie dans chaque
Sroupe d'îles comme dans nos pays d'Europe; mais
ici elle est tellement bizarre, qu'elle mérite une men-
tion à part.
Près du centre du village où nous fimes halte, se
trouvait une petite maison d'un caractère tout à fait
particulier. EIle était entourée de barrières, et la
façade était plus travaillée que celle des maisons ordi-
naires. C'était l'Hôtel des monnaies. On nous mena
vpir I'intérieur, oùr nous entràmes par une petite
porte, en rempant. Nous aperçûrmes huit à dix nattes
suspendues &ux poutres, au-dessus d'un feu de bois,
dont elles n'étaient éloignées que tle { pied. Elles
étaient longues rle 2 pieds et larges de {5 pouces. La
fumée les revêt d.'une brillantc crotrte noire qui s'ac-
croît de façon à prendre la forme de stalactites, ou
de mamelles, comme disent les habitants.
.6
82 t,'ocÉltt pÀcIFIOuE occIDENTAL

Pour cette opération, il faut que le foyer soit tou-


jours surveillé ; car si la flamme montait, les nattes
prendraient feu, et si elle s'éteignait, la formation des
crofites s'arrêterait. Il faut donc qu'un homme soit
là pour veiller à la confection de cet étrange numé-
raire; c'est le temps qu'il est forcé d'y passer qui
donne de la valeur à ces nattes.
t)'est ayeo cette monnaie seule qu'on peut acquitter
la cotisation du gamal.
Une natte d'un âge respectable vaut un sanglier
aux belles dents recourbées.
De toutes les monnaies que j'ai eues sous les yeux,
celle-ci est à coup sûr la plus étrange ; car on ne
pcut pas I'emporter, et elle ne change jamais de
place lors même qu'elle change de propriétaire.
Les inrligènes avaient construit une fort jolie
maison à I'usage de M. Bice, le missionnaire, qui
nous donna les renseignements les plus favorables
au sujet des progrès de Ia civilisation dans l'île.
Pendant que l'évêque y était, iI y a un an' les na-
turels avaient enterré une femme vivante, et I'on
entend souvent parler encore de quelque vieille
créature mise à mort lorsqu'ils sont affligés de la
perte d'un enfant ou d'un parent. Mais peu à peu ils
abandonnent ces coutumes sauYages' auxquelles ils
ne font jamais allusion sans une sorte de honte.
Les cimetières sont aussi beaux que singuliers. On
entoure les tombeaux d'un petit mur en pierre et I'on
y plante de beaux arbres ou arbrisse&ux à fleurs. Les
tombeaux ont I'air de petits jartlins pleins de fleurs,
L'ocÉlrt PAcIFrguE occIDENTAL 83

éparpillés sur les terrains libres autour cles villages;


I'effet en est très pittoresque.
Tous les hameaux que nous avons vus, et nous en
avons vu beauDoupr étaient propres, bien tenus et
arrangés avec goû1... o'étaient des villages modèles;
les soins donnés aux arbres et aux fleurs sont au-des- ,.
sus de tout éloge.

Intérieur de la hutte où on revêt cle furnée les nattes


(I{ôtel des monnaies).

Lc chemin que nous suivimes pour revenir à la


côte était encore plus beau que celui par lequel
nous étions venus. Nous traversâ.mes plusieurs fois
la rivière, {ui, dans son cours inférieur, forme des
cataractes; nous y trouvâmes des gués délicieu4,
oùr des cascades en miniature sont encaissées entre
des rochers à pic tapissés de plantes grimpantes. Ces
gués et ces cascades font I'effet de diamants au milieu
de cette scène féerique.
Nous découvrimes dans deux endroits d.es tenasfts
84 LtocÉlx pÀcrFreun occTDENTAL

dont les marches et les bassins ressembraient à ceux


de Rotomahana, dans la Nouvelle-Zélande. Cepen-
dant letrr nature géologique n'est pas du silicate
comme à Rotomahana,. mais une substance grise qui
s'en rapproche. ce qu'il y a d'intéressant à examiner,
la forme des bassins et la disposition des mar-
c'est
ches qui surplombent. si I'on admet I'exactitude de tra
théorie émise au sujet des terrasses de ra Nouvelle-
zéland'e, expliquée par M. albay devant la société de
géologie en {878, I'eau était chaude à l'époque de leur
formationr.
te qui corrobore cette opinion, c'est que plus en
aval, où I'eau aurait été plus froide, on trouve bien
les mêmes incrustations, mais les terrasses sont rem-
placées.par un plan incliné.
Dans plusieurs endroits, et notamment à I'endroit
appelé r< la cataracte ,, la pente était tellement rapide
que, même aidés et conduits par nos guides, nou$ y
aurions certainement perd.u pied, sans la présence ile
cette formation tenace ; et I'eau qui nous montaii
jusqu'à la cheville ajoutait beaucoup à la difficulté du
trajet. Lorsque nous arrivâmes sur un terrain plus
uni, nous traversâmes de nombreuses plantations
d'ignames et des champs de taru. On cultive le taru,
comme.le riz, dans tles champs couverts de quelques
pouces d'eau. Les travaux d'irrigation étaient très com-
pliqués et rappelaient ceux des rizières en Chine.

. l. Voyez_ulMémoire
journal
par le Ré.v. R. Albay, dans le euarterly,
de la Société géologique, mai {879, sur la formàtion dëi
terrasses en geyserite bleuc de Rotomahana.

',*.
I'ocÉlx pacrFrpun occTDENTAL 8b
Je n'ai visité qu'une autre île du groupe des Nou-
velles-Hébrides, Opu, ou l'ile des Lépreux, qui a de
très belles rnontagnes et s'élève au-dessus du niveau
de la mer à une hauteur de 4,000 pieds. Son proli
ressemble au dos d'une baleine. Nous y ayons ét(,
trois fois et nous avons abordé au nord-ouest ou côte
de dérive.
Les habitants sont plus beaux que ceux de l\[aewo
et d'Aragh. Les femmes sont tatouées de dessins qui
rappellent ceux dont le corps des coolies du Japon
est orné. Parmi les hommes, il y en a qui portent
des boucles à leur chevelure dégouttante d'huile, à
la mode des anciens Égyptiens et des Nubiennes
d'aujourd'hui. Les femmes avaient généralement les
cheveux ra,s comme les forçats.
Le costume des femmes se compose d'une petitc
jup.; celui des hommes, d'une natte retenue au
moyen d'une ceinture.
La condition actuelle d'Opa laisse beaucoup à dé-
sirer. Il y a eu plusieurs m&ssacres de blanos, et les
démarches faites par le commodore et le haut com-
missaire n'ont point encore proiluit cle résultats satis-
faisants r.
l{ous visitâmes le village où, quelques semaines
avant, on avait tué le négociant Johnson, à coups de
fusil ; mais les gens paraissaient animés des meilleurs

l.-,Qgpoi. que nous avons écrit ceci, les journaux auglais out
prùlié la nouvelle de I'arrivée du navire royàl MiranrJa sùr la côte
d'Opa. Tout en faisant une large part aur inàxactitudes de pareilles
nouvelles, une punition sévère aurait été infligée à eeux qui ont
participé &ux massacres du trIay Queen, ainsi qu'à d'autree.
86 l'ocÉlx PÀcrFreur: occTDENTAL
sentiments à notre égard, et ils ont même dit à
M. Bice qu'ils le protégeraient contre toute at-
taque.
Nous vîmcs un pauvre garçon, couché à I'ombre
d'm bananicr, qui soufliait d'une pneumonie aiguii
et gui semblait suffoqué. Nous lui appliquâmes un ca-
taplasme chaud d'ïgnames et le couvrimes de feuilles
de bananier.
Il se remit bientôt, et huit semaines après, à notre
retour, il allait bien ; mais il venait de se couper le
gros orteil, et la blessure avait été tellement né-
gligée que la gangrène était survenue ; il en est
mort probablement. Nous vîmes dans le chtô des
arcs et des flèches empoisonnées, ainsi que quelques
carabines; mais I'intérieur était sale, enfumé, tom-
bant en ruine, sans cependant laisser d'être pitto-
resque.
Nous efimes à faire une longue course en mer
pour regagner le navire, et une rafale venant des
montagnes faillit nous submerger. Ces orages sont
extrèmement violents et éclatent soudainement sur
les côtes des îles montagneuses des Nouvelles-Hé-
brides, mais ils sont surtout à craindre sur la côte
d'Opa. En y allant, nous avions une cargaison d'igna-
mes que nous destinions, comme cadeau, aux habi-
tants pauvres; c'était de grand matin, et nous
pûmes triompher sans pcine d'une légère brise venant
de la côte. Il{ais ce fut pour le retour bien autre
chose..... Nous traversions une petite baie et nous
nous trouvions à peine à un mille de Ia côte, lors-
I'ocÉlN PÀcIFIQUE occIDENTÀL 87

qu'un coup de vent nous surprit; oomme le bateau


,,'étuit plus lesté, il faillit être enlevé en I'air'
Ao plos fort de I'orage,la voile'se mit à trébucher
avec une telle violence que le bateau s'inclina,
et la
mer, passant par-dessus la lisse' nous inondo'
L'équipage incligène' parelysé par la peur,-ne sut
rien taire. Comment la barque put-elle se redresser?
c'est encore pour moi un mystère' Je vous laisse à
penser si nous frlmes heureux lorsqu'à travers les
embruns nous pûmes distinguer notre navire, et sur-
tout lorsque, quelques minutes après, nous fùmes en
sûreté à I'abri de ses flancs.

CHAPITRE VI

I,ES ILES BANKS EÎ TONRES

Nous visitâmes les îles Banks, au nortl des Nou-


velles-Hébrides. Moins connues que les tles avoisi-
nantes, elles ont été découvertes en 1789 par le capi-
taine Bligh, pendant son voyage à' Timor après la
révolte à bord ùt BountY t.

ilqry's l-a.rner du Sud


l. Le paragraphe euivent, extrait dtVoya-ge cette
Bligh), découverte :
[,o"Jt.iizgi,
t-; iar te capitaine lappelle
Lu au cËs ilesndnt qu'eug[néirteri'hopeur de notre situa-
"ûe mourions tle faiir avàc I'abondance devant les yeux ;
tionl llous tellernent dan-
mais toute tentative pôur alléger nos malheurs était
88 r,tocÉln pÀcrFrouu occrDENTÂL
chemin faisant entre opa et les îres Banks, nous
fîmes escale à Mereraya, ou pic de r'Étoile,
îrot vor-
canique qui ressemble à stromboli; mais aucun
des
indigènes ne se rappelle I'avoir vu en éruption.
Mota fut Ie premier îrot du groupe Bank, que
nous
visitâmes. c'est le dépôt général de Ia Missiàn
méra-
nésienne , et ee qui Ie rend intéressant,
c,est que la
langue qu'on y parre est ra plus parfaite
de toutes les
langues du Pacifique occidentar- on s'en
sert comme
langue nationale dans res écoles de r'île
de Norfork,
et on I'apprend à tous les jeunes gens,
de quelque
pays qu'ils viennent, au lieu de I'anglais.
Les habitants étaient très contents d'apercevoir
notre navire ; ils vinrent par centaines jusqir'aux
ro-
chers nous souhaiter la bienvenue.
II n'y a pas d'eau dans l'île, ce qui est un sérieux
_
obstacle à son dévcroppement.
Quoique ra Mission y
ait fait de nombreuses visites d*pois dix-sept ans,
I'attitude des habitants est des moin^, .nroorugËarrtes.
Nous rencontrâmes sur llota Lava, qui ist plus
grande et n'est éloignée de llfota que àe
qo.lqoe,
milles, un négociant européen.
La situation est aussi jàtie que salubre, car Ie sol
est d'un sable léger. ce négociant venaii
a, passer
quelques mois à terre, où il recueillait du
copra. Il
gereuse' qu'il nous sembla préfénabre
deproronger notre vie au mi-
lieu de ces soulfrances quô nous pour
plutôt q*-aài"îiqo., supporter,
dans de oui.r. uËf,orls.peut-être
-considère
" gyuo!. à. moi, je Ia pluie .t ru oouuuuis temps comme
providentiels ; cars'il evait fait cnïuà, ï*, ,Ë"irî; ;;iJ de soi{;
:11u.! probable {!e I.a pl-ule et ta Ëer en nous mouiltant nous
ont préservés de cette hoirible calamité. ,
ttocÉÀrc pÀcrFr0uE occrDrrNTaL 89.

semblait y vivre d.'une façon très confortable &vec sa


femme,native de Saryroa, qui tenait très bienla maison
' et qui m'offrit du thé. Elle savait quelques mot's d'an-
glais et me fit cadeau d'un éventail de son pays, dont
le manohe était fait du gros bbut d'une baguette de
fusil. Je n'ai rien vu d"e bien remarquable dans le
. village avoisinant, sauf le chef, qui se croyait même

trop important pour demeurer dans le gamal. Aussi


s'était-il fait construire au bout ùu gamal une sorte
tle sanctuaire tout petit, mais très élevé, pour son
propreusage!!!
- J'intlique ici quelques coutumes des ilesBanks,
qui ressemblent assez à celles des Nouvelles-flébrides,
et qui m'ont été communiquées par mes compagnons
de voyage.
' Les mariages se règlent généralement entre les.
parents des parties intéressées. On donne de I'argent
au père, qui coirsent à céder sa fille au moment op-
portun. II n'y a aucune cérémonie religieuse, mais au
moment du règlement entre les parents iI y a souvent
une fête.
Le jour du départ de Ia fiancée de la maison pater-
'fait
nelle, on un cadeau au gendre. Les lilles non
mariées ne sortent pas seules. Il est d'usage d'avoir
deux femmes.
On ne prononce jamais le nom de son beau-père,
mais on peut le fréquenter et lui parler ; quant à Ia bellc-
mère, on I'évite, on ne la nomme jamais, et s'il faut
absolument lui parler, Qn le fait en s'approchant
d'elle le moins possible. On ne nomme pas non plus
90 I'ocÉlx PAcrFreuE occIDENTAL
ses beaux-frères ni sa belle-fille, et dans toutes les
îles personne ne dit son propre nom. Dans le Fiji et
clans I'Opa, frère et sæur ne peuvent se parler.
Dans les cas d'extrême vieillesse ou de maladie, il
est d'usage d'enteruer vifs les patients, à moins que
les missionnaires ne s'y opposent.
On le fait lorsqu'on est fatigué de soigner les ma-
lades. On les enterre jusqu'à la tête; de cette façon
leurs amis peuvent aller voir de temps en temps
s'ils sont encofe de ce monde.
Dans les lles Banks, le cannibalisme est inconnu,
bien qu'il soit en usage dans toutes les autres îles de
cette mer. On peut emprunter à des conditions fires :
le taux d'intérêt est de 100 pour 100 sans limite dc
temps.
Nous fimes escale à Vanua Lava, îlot qui a le même
nom que la seconde île du Fiji, et nous visitàmes
Santa-Maria, la plus méridionale du groupe. Santa-
Maria est assez intéressante. Elle est de forme ronde
et a 12 milles de circonférence. Au centre, on voit
unbeau lac qui paraît être I'ancien cratère d.'un volcan
éteint, à 2,000 pieds au-dessus du niveau de la mer.
Les habitants ont une mauvaise renommée: ils sont
querelleurs et traîtres; mais depuis quclques années
ils se sont, paraît-il, un peu civilisés.
Un rÉcif qui fait saillie entoure toute l'île ; nous le
traversâmes dans un des canots de notre navire.
Du côté de l'île qui est, exposé au vent, il y a un
joli petit village que j'ai gagné en me promenant à
travers une belle forêt d'environ un mille d'étendue.
r,'ocÉ-lx PACIFIoun occIDENTAL 9{
de co-'
On nous dit qu'à cause du grand nombre
sont con-
chons qu'élèvent les habitants, les maisons
struites sur de fortes fondations en pierre ; '
et en

effet, elles en imPosent Par la vue'


Il y a bu*o*oop de ces cochons, et cet endroit est
emploie à
célèbre pour les dents de sanglicr qu'on
iles Banks et
fabriquer les bracelets en usege dans les
les Nouvelles-Hébrides'
sur pilotis à
Nous vîmes de petits magasins, élevés
à ceux
quelques pouces de terre, Qui ressemblaient
dontseserventlesMaoridanslaNouvelle-Zélande.
un long mur
Le trait caractéristique du village est
maisons, et qui
en pierres, qui traverse le groupe de
bois dc
estïrné par-ci par-Ià d'e quelques images en
soulptées'
palmier. C.* imuges, très grossièrement
monuments rap-
,ro *orrt point desldoles, mais des
pelant la mémoirc d'anciens chefs tlécédés'
Il paraît que les flèches qu'on fabrique ici sont plus
dangereuses qu'ailleurs' 'foutes les
fois qu'il me pre-
du navire'
naitfantaisie d'en acheter, un petit garçon
qui m'accompagnait et parlait quelques mots d'an-
étaient
gtuir, m'en nurrii,,uit en m'assurant qu'elles
aussi meultrières qu'un fusil'
eperQoit un
En longeant la .Ott sous le vent' on
appelé prorÙon-
charmant paysage près'd'un endroit
,rit at ioptritt'r' o" n'a pu me dire I'origine de
cenom.Toutrécemmentencoreontiraitsurlesba-
plus'
teaux ; mais tlepuis peu cela n'arrive
ayant la
Sur cc promôntoire se trouve un antre'
seulc issue en
forme d.'une bouteille courte, avec une
92 ' L'ocÉÀN pÀcrrreuE occTDENTAL
haut, ce qui rappelle les cellules otr I'on enferme les
forçats les plus dangereux sur I'ile de Norfolh.
Au sujet de cet antre, on a raconté à l'évèque une
légende assez amusanter ![ue je crois d,evoir repro-
duire. ..

LÉGENDE DE L'OISEIEUR AYI.DE

<r Un jour un grand nombre de guerriers avaient


quitté.le village pour aller tirer des oiseaux et des
poissons, âfin de nourrir leurs familles et eux-mêmes.
(( Quelques-un's suivaient le rivage, d'autres
er_
raient sur les coteaux; chacun a[ait otr bon lui sem-
blait, si bien qu'ils se trouvèrent éparpillés de tous
côtés..
r< Tout à coup un des chefs, {ui marchait seul,
découvrit un trou dans.la terre, sortc de caverne où
s'étaient réfugiées plusieurs centaines d'oiseaux.
a ce chef était un homme avide, et il ne voulut
pes en prévenir ses amis ; mais il revint chez lui et
ne souffla. mot.
< Le soir, n'étant vu de personne, il se ilirigea
vers le trou avec une. corde pour s'y raisser glisser et
prendre beaucoup d'oiseaux
r< Il y réussit très bien; mais malheureusement
la
corde, mal .assujettie, s'étant détachée, tomba ayec
lui et iI se trouva prisonnier.
< Il était inutile d'appeler au secours : car tous ses
amis étaient chez eux au village, et personne n'au-
rait pu I'entendre.
r,tocÉ.n x pacrFreuE occrorxier. 93

<r Il
resta ainsi pendant plusieurs jours au fond de
I'antre ; ses amis uurent qu'il avait été dévoré par
un requin ou'tué par quelque.tribu ennemie.
t, Se voyant sur le point de mourir il commençait
à perdre courage, lorsque tout à coup il lui vint unc
idée ; il se mit à dépecer la corde et à en faire de pe-
tits bouts de ficelle
u Quand il eut achevé cette besogne, iI s'arma de
son ûrc, et avec quelques flèches émoussées iI abattit
un grand nombre d'oiseaux
<< II attacha les oiseaux à ses membres, ayant soin

de leur laisser les ailes libres. Lorsqu'il en. eut at-


taché un grand nomhre à ses bras et à ses jambes, ii
fit un grand vacarme et s'agita autant que ses forces
le permirent.
< Les oiseaux, épouvantés par le bruit, s'élancè-
rent vers I'ouverture de I'antre qu'ils franchirent en
le traînant à leur remorque; de sorte que oet homme
égoïste eut la vie sauve, mais après une bonne leçon! n

Nous quittâmes l'île de Santa-Maria un sriir par


un temps des plus calmes, et .après quelques jours
nous arrivâmes à Lo, petite île tlu grand Torres, qui
se compose de quatre îles basses au nord-ouest du
groupe Banks.
Elles sont de formation récente, et leur configurir-
tion ressemble à celle des îles Loyalty. I\ous en vi-
sitâmes une seulement. On I'avait visitée déjà une
fois, et je crois gue la ilIission va s'en occuper'plus
sérieusement à. I'avenir.
9& I'ocÉll pAcrrreur: occTDENTAL
Nous fîmes deux escales, en allant et en revenant;
nous y déposâmes, au retour, l'évêque Selwyn qui
devait y séjourner deux mois. Les habitants ttaient
en proie à une foule de maladies,
{ui allaient en
s'aggravant à cause du manque d'eau et du défaut
de soins.
Toutes les îles du groupe Torres, prusieurs des
îles Banks, manquent complètement d.'eau. Le sol
est de corail friable, à travers lequel Ia pluie filtre
comme à travers du sable. Les habitants ne boivent
{lue du lait de coco et ne font point d'ablutions.
Déjà' à Mota, j'avais remarqué r'effet que produisait
Ie manque d'eau; mais ici c'était bien pire.
Les hommes enfoncent un bâton de bois noir et
poli, long d'un pouce et demi et large de trois quarts
de pouce, dans leurs narines pour les relever, ce qui
donne à leur figure une expression hideuse. ces bâtons
sont ornés, à chaque bout, d'un disque en nacre.
Nous aperçûmes beaucoup de monde sur les rochers
de corail otr nous avions I'intention de débarquer.
cette population avait un aspect assez guerrier. Les..
hommes étaient tous armés d'arcs et de flèches mais
;
en nouant des relations avec eux ils se déridèrent et
se montrèrent d'humeur gaie et facile.
Plusieurs navires faisant Ie tnansport des travail-
leurs avaient dfi mouiller ici : car certains indigènes
savaient un peu d'anglais des plantatiorzs, comme on
dit; mais I'expérience qu'ils avaient faite de la civili-
sation ne leur avait plu quemédiocrement. Ils avaient
été à Port Mackay, dans le Queensland, centre de Ia
I'ocÉ.ltt PacIFIQUE occTDENTAL 95

culture sucrière. ll y avait parmi eux un homme qui


répétait sans cesse une phrase en anglais au sujet de
,o-r, truu"il et des mauvais traitements qu'il avait subis
à Port Mackay. selon lui, on lui avait imposé un tra-
vail au-ilessus de ses forces et sa robuste constitution
en avait souffert; iI était heureux de se trouver
a,vec d'autres blancs que ceux de Port l\facliay'

P.
Ornement nasal des indigènes de I'lIe Torres'
,L
Lorsque nous repassâmes, après sept à huit se-
maines, la situation sanitaire avait empiré' IJne
longue file d'habitants nous suivit portant nos ba-
gages. Ils avaient promis de construire une nouvelle
maison, mais n'avaient Pu le faire.
Ils étaient exténués per la maladie. on renoontre
ici, comme dans les autres îles, des hameaux épars,
reliés entre eux per un chemin qui serpente à travers
Ies bois. a certains endroits, les femmes et les jeunes
96 r,'ocÉlx pacrFr0uE occrDrrNTAL
filles quittaient Ie sentier que nous suivions pour en
prendre un autrer pâ,rce que le nôtre était taboué
(sacré) pour leur sexe. Elles étaient assez gaies, mais
l'étad de leurs villages faisait pitié. Je n'en ai jamais
vu de pareils.
a I'extérieur des cabanes se trouvaient des ap-
pentis où gisaient les malades. Je ne connais rien cle
plus horrible que le mal dont ils souffraient et qui
s'attache d'abord aux membres. Les mouches et le
manqtie d'eau produisent Ia gangrène, et le patient
meurt. On s'étonnait de voir ces malades urrÀr, .o
vie, et leur aspect était tellement épouvantable que
nbus ne pirmes les regarder.
Tout le long du chemin, un guide bavard ,roo,
indiquait de nombreux tombeaux. cette maladie
paraît être contagieuse, ce qui nous créa quelques
diflicultés pour notre visite.: ce peuple superstitieux
pouvait facilement se persuader que les hommes
blancs avaient apporté la maladie.
Beaucoup d'habitants, émerveillés, nous suivirent
jusqu'au centre de l'île. Ils n'avaient jamais vu
d'hommes blancs : car les vaisseaux qui exploitent
Ie travail n'en enyoient jamais à terre.
' Les jeunes Tilles et Ies garçons
n'avaient point peur
de nous et nous prirent les mains. ce qui les frappa
surtout, ce fut nos ongles; quelques-uns s'aventu-
rèrent jusqu'à les toucher. Lorsque je retroussai la
manche de mon habit, ils reculèrent d,épouvante à
la vue de ùa peau Jrlanche.
avant notre départ, ils voulurent connaître nos

.a
r,'ocÉlx PAcIFIeuE occrDENTaL W
noms. lls m'avaient demandé le mien à plusieurs re-
prises; mais je ne comprenais pas ce qu'ils nous vou-
Iaient, Iorsque quelqu'un devina le but de leur cu-
riosité. Ensuite ils répétaient avec extase les noms
de Bisop é: (Bishop, évêquè) et Kooti, en nous dési-
gnant du doigt.
Les habitants des îles Torres sont peu intelligents,
guoique gais ; ils savent faire de très belles petites
Ilèches en bois pâle et très bien ornées. Les arcs aussi
témoignent de leurs idées artistiques ; ils font des
couteaux d'écaille légers comme des coupe-papier;
. c'est d'ailleurs toute leur industrie.

Après avoir séjourné dans un pareil endroit, on


apprécie le luxe d'avoir de I'eau. Les indigènes.ne
veulent pas se laver avec de I'eau de mer, bien qu'ils
y prennent des bains pendant qu'ils pêchent, ou peut-
être même pour leur agrément; mais en ilépit de
leur malpropreté la gaieté ne leur fait pas défaut.
O'était seulement à la vue des misérables qui sc mou-
raient par douzaines hors de leurs maisons, sous des
appentis, que I'on se représentait bien quelle terrible
chose c'est d'être en proie, dans un pays tropical, aux
malaclies et à d'horuibles insectes sans avoir à sa dis-
position l'élément qui purifie.
Nous quittâmes Avava, comme on appelle le groupc
Torres dans la langue du pays, et nous allâmes vers
Santa-Cruz, laissant les pauvres habitants tout joyeux
de savoir qu'en revenant nous leur laisserions l'évêque.
98 r,'ocÉ.1,n paclFlouu occrDENTaL

CTIAPITRE YII
LES ILES DE SANTA-CRUZ

En [567, don Àlvaro de Mendana quitta Ie port du


Callao, se dirigeant vers I'ouest, afin de découvrir
de nouve&ux Pays, tl'y planter le drapeau de I'Es-
pagne et de compléter la série, déià longue, des
possessions espagnoles.
L'expédition traversa I'océan Pacifique, à la pour-
suite du soleil couchant, et pendant plusieurs mois les
navigateurs continuèrent leur voyege aYec I'espoir
d'être récompensés d.e leur persévérance. Leur tra-
versée fut beaucoup plus longue que celle d'Europe
au nouveau rnonde; mais, soutenus par le souvenir
de Gorlez et de Pizarre, rien ne pouvait les décou-
rager. Enfin ils découvrirent un Sroupe d'îles vastes
et fertiles; ils jetèrent I'ancre dans une baie bien
abritée qui se trouvait à I'extrémité méridionale de
I'une d'elles. Puis ils se mirent à examiner leur nou-
velle conquêtê.
L'histoire rapporte que celui qui en avait fait la
découverte les nomma îles Salomon, afin que ses
compatriotes, se figurant que ce roi en avait fait
venir de I'or pour enrichir le temple de Jérusalem,
.
fussent tentés d'y émigrer en nasse.
Mendana, en effet, en publia des descriptions toutes
I'ocÉllr pacrFroug occrDENTaD gg
pleines de merveilles. La te*e était d'une fertilité
incomparable; Ie Pérou n'était rien auprès. point de
montagnes aridesr pointde déserts, mais un véritable
paradis terrestre, qui abondait en bois précieux, comme
I'Amérique du centre, où la nature, prodigue de ses
dons, avait semé partout I'or et les sources limpides.
Ces marins, de retour dans leur pays, avaient faci-
Iement oublié les épreuves qu'ils avaient subies,
pour ne plus se rappeler que I'espèce de charme
qu'on éprouve en découvrant des terres nouvelles ; et
leurs récits, otr ils mèlaient inconsciemment la fiction '
à la réalité, étaient recueillis avec avidité par les po-
pulations ignorantes de leur pays natal.
ces histoires extravagantes eurent le résultat prévu.
Des volontaires s'empressèrent de s'enrôler. pour
aller aux îIes Salomon, et même plus loin, si besoin
était. Vingt ans après son retour, IlIendana quitta de
nouveau Callao à la tête d'une petite troupe d'aven-
turiers qui désiraient s'installer dans ces ,ro.,uàil.,
îles du Pacilique.
Pendant son voyage, Ie grand navigateur aborda
dans une île qui semblait répondre à la.description
clonnée. Mendana se ravisa bientôt; il déclara que
cette île n'appartenait point aux Salomon et qu'il ne
I'avait point vue pendant sa dernièrc expéditi,on.
Mais les aventuriers, fatigués de cette longuc tra-
versée, résoluient de s'y installcr, et après s'êtrc
assurés que les îles avaient dc I'eau en abondance ct,
que la terre était fertile, ils voulurent essayer d'y
fonder une colonie.
{00 r,'ocÉln PÂcIFIeuE occIDENTAL

La description du débarquement de ltendana ré-


sume aver tant d'exactitude les premières tentatives
faites par les Européens pour se mettre en rapport
avec les peuplades nouvellement découvertes, que le
lecteur me saura gré d'en reproduire le récit d'après
les Voyages de Burney :
a La Capitana etle Galiot se trouvaient près de
la côte nord de Santa-Cruz, lorsqu'un petit canot à
voile quitta le rivage, suivi d'une flottilte de cinquante
autres canots pleins de gens qui criaient et gesticu-
Iaient, tout en s'approchant des vaisseaux &yec unc
extrême circonspection. Lorsque les canots furent
assez rapprochés, nous vîmes que les indigènes
étaient d'un teint noir; quelques-uns I'avaient plus
foncé que les autres ; leur chevelure était laineuse et
teinte en blanc, en rouge ou en d'autres couleurs;
quelques-uns avaient la tète à moitié rasée. Leurs
dents étaient teintes en rouge... Beaucoup d'entre
eux s'étaient peints en noir, pour rendre leur peau
plus foncée qu'elle ne l'était naturellement. Après
quelques instants d'hésitation, il se mirent à pousser
de grands cris et nous envoyèrent une grêle de flè-
ches. Les Espagnols, qui s'y étaient préparés, tirè-
rent sur eux. {Jn Indien fut tué et beaucoup d'autres
blessés. u

Les Espagnols triomphèrent par les armes de cette


résistance, et ils purent bientôt fonder un étabris-
sement sur la partie moyenne de l'île. L'histoire de
cette petite colonie est du plus grand intérêt, quoique
très courte.
l'ocÉ,lN pÀcrFreuE occTDENTAL 1,0/-,

Il est à présumer que les Espagnols se conduisirent


comme ils I'avaient fait dans les Indes occidentales
et dans l'Àmérique du Sud; mais ici les indigènes
n'avaient pas le même caractère, et I'histoire de cette
colonie n'est qu'une longue succession de désastres
et de sang versé.
Menùana mourut sur I'île principale, en octobre
{595; les Espagnols, découragés cn partie par cet
événement et parl'opiniâtre résistance des habitants,
abandonnèrent cette possession qui leur avait tant
coûté. IIs revinrent à Callao, et il se passa deux
cents ans ayant qu'on entendît parler de nouveau du
groupe de Santa-Cruz.
Ces îles furent découvertes de nouveau, à la fin du
siècle clcrnier, par Carteret ct d'Entrecasteaux, qui
donnèrent des noms à quelques-unes et prirent note
de quelques particularités relatives à ce groupe.
Cependant rien d'intéressant, sauf quelques obser-
vations aù sujet tle la barbarie des habitants et de la
heauté de leurs canots, n'a été rapporté à ce sujet
jusqu'à ces ilerniers temPs.
En 1871, I'assassinat de l'évêque Patteson et
de quelques-uns de ses compagnons dans Ia petite
ile de Nukapu, attira de nouveau I'attention du public
sur ces îles. Les détails de cette horrible tragédie
sont trop connus pour les reproduire ici; on est à
peu près certain aujourd'hui que ce fut une Yengeance
préméditée, pour I'enlèvcment de cinq des habitants
qui avait eu lieu précédcmment. En 1875, on apprit
avec surprise le meurtre cl'un des commanclants les
{02 I'ocÉau pÀcrFrouE occrDENraL
plus estimés de la marine anglaise. Comme toujours,
Ies indigènes manifestèrent les dispositions les prus
amicales jusqu'au moment où la petite troupe allait
. reprendre la mer; puis; soudain, les naturels I'atta-
quèrent et le commandant Goodenough ayec deur
marins furent frappés de flèches empoisonnées; neuf
jours après ils mouraient tous les trois du tétanos.
Depuis cet événement tragique, Ies îles ont été lais-
sées de côté, et on n'y a plus tenté de débarquement.
C'était yers ce groupe, de renommée à la fois si
curieuse et si tragique, que nous nous dirigeâmes
'après avoir'quittO
les îles Torres; nous aperçirmes
bientôt Yanikoro, une des îles les plus méridionales.
Ce groupe, nommé, d'après I'ile principal e, la isld
grande de Santa-Cruz, et que les indigènes appellent
I.{itendi ou Ndeni, se compose d'une douzaine d'îles,
dont huit îlots au nord, âles Htondelles ot Récif ; ù
côté de celles-oi, Nitendi, et au sud, Tapua et vani-
horo.
C'est sur cette dernière que s'échoaa La péroztse,
le Franklin des mers du Sud.
On ne saurait imaginer une terre dont les appro-
ches soient plus dangereuses. EIle est entourée de
toutes parts de récifs gigantesques qui donnent à la
côte un aspect terlifiant. Tandis que nous longions
cette côte, j'obaervais les brisants du haut de la hune
de petit perroquet; les vagues déferlaient dans toutes
les directions comme les tentacules de I'octopus.
Quoique I'ile elle-même soit très petite, la circonfé-
renoe tlu réoif u'a pas moins de 35 milles.
l'ocÉ.Ltt PacIFrouE occrDENraL '103

Pendant les dernières années, quelques négociants


d'Europe y sont venus, sur la foi de certaines re-
lations affirmant qu'on pouvait tirer profït des épaves
du naufrage de La Pérouse, qui s'échoua au sud-
ouest rle I'ile. Le capitaine Ferguson, assassiné, il
y a trois ans, &ux Îles Salomon' parvint à en sauYer
quelques canons qui se vendirent à Sytlney -pour
600 francs. On dit que les habitants se montrent
conciliants : s'il en est ainsi, les hommes blancs y
viendront.
Comme nous n'avions pas I'intention de faire escalc
à Yanikoro, après avoir suivi la côte, nous nous diri-
geàmes vers Tapua, qui en est éloignée d'une ving-
taine de milles au nord et à I'ouest; nous y abordâmes
Ie lend.emain matin. Il y t un bon port, à I'entrée du-
quel nous mimes en panne de bon matin ; mail après
avoir largué un canot Pour trouver un passage à tra-
vers le récif, nous dûmes renoncer à notre entreprise :
car le vent ne nous aurait pas permis de repartir, à
supposer qu'il nous efrt été possible d'aborder'
Nous partîmes donc et, après avoir passé à I'est de
Ia granile île, nous aperçtrmes, le lendemain, Nufili,
une des îles Récif, visitée par l'évêque il y avait deux
ons.
Récif de Santa-Cru,z sont de petits rochers
Ces î.les
de corail qui s'élèvent à pêine d'une trentaine de
pieds au-dessus du niveau de la mer. Les récifs qui
les entourent n'ont jamais été explorés. Nous fimes
abattre la grand'vergue d.ans un chenal étroit qui
sépare les îles ile Nufili et Pileni, et nous laissàmes

l
I

I
104 I'ocÉlx pÀcrFrguE occrDENrAL
approcher Ia flottille de canots qui venait des deux
îles.
Les indigènes nous abordèrent sans peur : car ils
connaissaient le navire, et l'évêque leur avait ramené
en {878'un des leurs qu'il avait trouvé prisonnier
dans une des lles Salomon.
Ils étaient très émus : car, depuis deux ans, ils
n'avaient point vu de navire.
L'ancien prisonnier vint le premier à bord et il
parut charmé de revoir ses anciens amis. Bientôt
après, le pont était plein d'indigènes qui grimpaient .

jusqu'au plat-bord comme des singes.


c'étaient de beaux gaillards d'une couleur cuivre
foncé.Ils portaientauxnarines des anneaux en écaille,
d'environ { pouce ll2 de largeur, et aux oreilles ils
en avaient une vingtaine de même dimension.
Leur costume, comme celui des habitants d'Opa, se
composait simplement d'une natte finement tressée.
Pour ornements, ils portaient des bracelets et une
cuirasse plate en écaille suspendue au cou.
Mais ce qui était plus important, ils étaient tous
sa.ns exception armés de grands arcs en bois rouge,
et de douze à vingt flèches empoisonnées et bien tra"
vaillées. Les canots étaient chargés de carquois pleins
de flèches empoisonnées, armes les plus dangereuses
que j'aie jamais vues.
Les flèches, dans ces parages, ne sont point faites,
comme chez nous, avec des plumes : ce ne sont que
des cannes de 4 à 5 pieds, bien sculptées et peintes
en rouge ou en blanc. Les pointes, d'un brun clair,
t'ocÉax PÀcIFIQull occlDENTaL {05
par des
sont longues et minces et terminées au bout
ossements humains.
habi-
Les canots tle ce groupe d'iles ont, comme les
-Iieuà part.
tants, un type IIs sont construits de toutes
pièces ao dùttu creusés dans un bloc de bois'
Jo**u chez les races moins intelligentes' IIs sont
peints en blanc et, en outre du bout-dehors habituel'
laquelle
ils ont, du côté opposé, une plate-forme, sur

Brassards de Sauta-Cruz'

d'autres
on peut placer des flèches, des noix de coco et
proïi.iorrs ou ustensiles. Les naturels manient ces
I'{ous en vîmes plusieurs
iirogoæ très adroitement.
.ttuoite.s et pleines d'eau I mais en un clin d'æil
ceux qui les montaient les regagnaient à la nage'
les

vidaient d.'un mouvement de balançoire et y remon-


taient avant qu'on efrt le temps de s'en apercevoir'
Après avoir, pendant plus d'une heure, oherché à
oooJ assurer des bonnes dispositions des habitants'
{06 ItocÉll pÀcrrreun occrDENrar,
nous nous décidâmes à aller à terre. L'évêque
avait
déjà débarqué à la perite île l\ufiluli; donc,
il n,y
avait rien à craindre, si ce n'était la jalousie qui
existe
entre cette île et celle de pileni, à querq,rà,
milres
dans Ie nord. si I'on se montre sympathique e
un chef
de l\ufiluli, les habitants de pileni en témoignent
leur
mécontentement, et réciproquement.
Notre baleinière nous amena jusqu'à une ouverturc
le récif, qui était entourée par pt"rieurs pirogues.
1""_*
La lagune était peu profoncle, et res habitants étaient
venus à notfe rencontre p&r douzaines, en se mettant
dans i'eau jusqu'à la ceinture.
tF'É Le récif est un desplus bcaux que je connaisse.
Au
dehors, la mer est très profonde, peut_être bien
de
80 à 90 brasses, mais d'un bleu foncé et craire
comme
un miroir. Le mur de corail s'élève en ligne perpen_
diculaire, tout comme s'il ett été const*it
meçons. Mais quel travail humain pourrait être
i", a*
com-
paré à celui-là ! Les murs de Baalbek, le Réseau
des
Sarrasins, Ie Campanile de Giotto (à Florence),
les
piliers sculptés de chapclle tle h.oslyn, les plus
_la
belles conceptions de I'homme peuvent-eiles soutenir
le parallèle avec les æuvres de la nature ? J'ai yu
bien des chefs-d.'æuvre de |adresse, de Ia patience
et de I'industrie humaines; mais je dois uuÀ.,
qr*
ce rempart élevé autour de l'île par le corail, cet
ar-
chitecte qui travailre sans relâche pendant sa
vie si
courte, fait pâlir tout ce qu'on avait coutume d'ad-
mirer et confond I'imagination. c'est une merveilc
que I'on ne saurait ni dépeindre, ni même concevoir.
L'ocÉÀN PÀcIFIQuE occIDENlÀL {07

Ce travail, qui a peut-être 500 pieds de la base au


sommet, est d'une telle pureté que l'æil y chercherait
vainement un défaut.
Nous dirigeàmes notre bateau à travers une fissure
étroite de ce mur, surplombant de chaque côté de je
ne sais combien de centaines de pieds, et nous firmes
bientôt dans un bassin peu profond, parsemé d'ïlots
de corail. Enfin, tantôt poussés, tantôt remorqués
pendant 2 milles, nous échouômes notre embarcation
sur Ie sable et nous prîmes terre.
Sur Ie rivage étaient halées quelques pirogues
bien faites, garnies de mâts et de voiles et destinées
'd
à de longs voyages. Elles avaient environ 40 pieds
d.e longueur, et étaient couvertes de façon que la car-
gaison pût être abritée contre le mauvais temps. Sur
la plate-forme, entre le corps de la pirogue et l'e ba-
lancier, il y avait une petite hutte oir I'on pouvait
faire du feu.
La voile, qui était faite d,e nattes, avait la forme
d'un cæur échancré en demi-cercle par le haut. Ce
genre d'embarcations ne peut pas naviguer près du
vent; mais elles peuvent parcourir de grandes ûis-
lances vent arrière.
Les habitants de Santa-Cruz font de longues croi-
sières hors de vue de la terre, car ils connaissent fort
bien les étoiles. Un jeune garçon que nous avions
pris avec nous .rrrrigrr*it les noms des étoiles à
ses camarades moins âgés, et nous firmes surpris du
nombre qu'il en connaissait. Et soit de jour, soit de
nuiti quelle que fùt la ilirection du vaisseau, même lc
{08 LtocÉln pacrFr0rrn occrDENrÀL
plus jeune de ces enfants. âgé de dix ou douze ans,
savait indiquer la position de son pays, et cela à
plusieurs centaines de milles au sud du groupe de
Santa-Cruz.
En débarquant, nous ffrmes entourés de curieux,
mais les femmcs étaient absentes. On. nous.mena
tout de suite au chtb. Les clubs ici ne diffèrent pas
sensiblement de ceux des l{ouvelles-Hébrides; mais
la maison était plus vaste ct micux bâtie que cclles
des îles plus méridionales. Par terre, il y avait des
nattes; on nous en offrit une, des meilleures, pour
nous asseoir. Lcs chefs du village prirent place au-
tour de nous, et on nous apporta des fruits ile I'arbrc
à pain et des ignames chaudes pour notre repes. Nous
avions avec nous un habitant du groupe Loyalty qui
était resté ici quelques mois, deux ans auparavant :
il nous servit d'interprète. Pendant une heure, on
nous fit subir une sorte d'interrogatoire, tandis que le
commun des assistants nous regardait avec une sorte
d'extase. IIla barbe surtout excitait parmi eux une
telle admiration, qu'ils faisaicnt entrer leurs amis
pour la contempler et même la toucher; ceux-ci, à
leur tour, sortaient tout joyeux pour communiquer
leurs impressions aux curieux restés à la porte.
Un des chefs nous mena à sa maison; nous nous
assÎmes de nouveau sur des nattes, et on nous offrit
des fruits de I'arbre à pain.
Cette maison, qui faisait partie d'un groupe, était
entourée d'un mur en pierre. 0'cst là que nous vîmes
pour la première fois des femmes et des enfants. Les
t'o cÉltt PÀcrFrour occIDENlÀr, {09

filles étaient bien faites et d'une vigoureuse santé;

Plan d'un canot de Santa-Cruz allant à la mer, et vue du même


montrant ltr voile et la cabine sur le pont.

les enfants timicles, mais aveo de beaux yeux pleins


de feu.
ll0 r'ocÉlx pÀcrFroun occrDENraL
Les femmes et les jeuncs filles avaient des boucles
d'oreilles à profusion; les hommes et les jeunes gens,
un grand anneau épais au milieu du nez.
Dans la maison du chef se trouvaient quatre com-
partiments séparés par des cloisons de 4 pieds, comme
des stalles d'écurie; ils servaient de. dortoir aux
femmes de ce chef. Lorsqu'un étranger arrive, les
femmes se retirent dans ces pièces et n'en sortcnt que
si on les demande.
Dans quelques maisons il y avait au moins sir
cloisons.
Après avoir subi plusieurs présentations analogues,
nous suivîmes la côte pendant un mille, sous un soleil
brrilant, jusqu'à un autre village, où il nous fallut
subir les mêmes cérémonies. on nous offrit.d.es sacs
de noix, du fruit à pain, des noix de coco et des
ignames.
Pour chaque présent qu'on nous faisait, on s'atten-
dait évidemment à recevoir quelque chose d'une
plus grande valeur
Les perles bleues font fureur- clans ces iles, elles
servent d'aigent; on y recherche beaucoup aussi de
petits morceaux de fer de I pouces de long sar l, l,l2
de large. Ils valent cleux sous chacun, et on les pré-
fère à des haches bien travàillées. La raison en est
vraisemblablement qu'on peut les façonner à sa guise
selon 'les besoins. se figurc-t-on quel travail il faut
et quelle patience pour fairc dcs outils maniables avec
de petits bouts dc fer, en les frottant sur une pierre
dure I -

;.1 I
l'ocÉax PAcTFTQUE occrDENTÀL l,l,l a
:
gJ';;1
Parmi les objets à acheter, il y a surtout les nattes,
dont quelques-unes sont très bien travaillées ct rap-
pellent les nattes à épée de nos pays. Nous a,yons
aussi acheté quelques spécimens de Ia monnaie cou-
rante, qui est assez curieuse. EIle se compose de rou-
. leaux qui ressemblent à une vieille courroie large d'un
pouce, couverte de plumes écarlates qu'on y coud, et
qu'on porte autour du cou les jours de gala. Nous
D'en ayons pu obtenir depuis, car nous n'en ayons
jamais reyu. Les spécimens que nous ayons achetés
étaient très vieux, et la couleur écarlate des plumes
se voyait seulement lorsqu'on les élevait en I'air. On
nous exhiba aussi des modèles de pirogues; il y en
avait un qui aurait pu tenir un enfant. On les des-
tine apparemment aux enfants comme jouets.
Après une très fatigante journée, nous prîmes nos
dispositions pour nous rembarquer, ce qui n'est pas
toujours facile : tout ce peuple veut entrer dans le ba-
teau, et quand on s'y refuse, soit du geste ou de la
voix, les querelles arrivent très aisément
Nous avions atteint le but de notre visite, qui était
de déterminer quelques-uns des habitants à nous ac- dlr
l''
compagner jusqu'à un village or) on les connaissait,
sur I'ile principale, afin de nous présenter au chef.
Nous étions liers de notre succès, et nous étions en
train de regagner notre vaisseau, accompagnés par
cles douzaines de pirogues, que nous laissâmes bien-
tôt derrière nous dès que nous eûmes hissé la voile,
lorsque, dans un canot, un vieillard à cheveux blancs
ct crépus, avec une figure de diable, se leva et se mit

.i
ii!
' ,'il
* ..-H
l,L2 L'ocÉaN PacrFIeuE occTDENTAL
à crier si fort que nous carguàmes la voile afin de le
laisser approcher. II vint tout essoufflé et tremblant
d'émotion, prit la main de I'évêque avec laquelle il se
frottalenez; ensuite, ilme donna une de ses flèches,
une des plus anciennes et des plus laides, et s'en
alla tout content. L'excentricité, à ce qu'il paraît,
fleurit même à Santa-Cruz, et nous &vons beaucoup
ri de la conduite bizarre de ce vieillard.
Nous étions vraiment contents de nous retrouver
sains et saufs à bord;car, à terre, aucun des indigènes
n'avait un instant déposé son arc ou ses flèches, et il
auraittenu à peu de chose qu'une rixe n'éclatât.

CTIAPITRE VIII

saNTA-cRUz. TJ'ILE ptrrNCIPÀLE


-

Nous fîmes route, accompagnés de nos six hommes,


3 des ïles Récif vers Nitendi, tout, en nous tenant à
une distance prudente de la côte, alin he'ne pas être
aperçus par les tribus riveraines jusqu'à I'endroit otr
hous désirions débarquer. L'ile rle Nitendi est bien
plus élevée que les îlots de oorail, dont elle difÏère
en ce qu'elle n'a point de récif en saillie. Nous nous
mîmes sous vapeur, avec notre petit << moulin à oafé r,
d.e peur que Ie navire ne pût, le cas échéant, gagner
I'ocÉln pAcrFreuE occrDrrNTÀL l{g
le large si le ven[ venait à tomber et si nous étions
forcés de battre en retraite.
après avoir passé I'endroit oir fut assassiné le com-
mandant Goodenough, nous fîmes halte à environ
un mille de là, à I'ouest, à I'entrée d'une baie ou-
verte, au village de Lelouova. chemin faisant, nous
avions remarqué des pirogues à cinq milles de la
côte; aucune n'avait osé s'approcher de nous; mais
loisque nous vî'mes plus près-de ter"e, elles devinrent
plus nombreuses. Nous fîmes monter dans la mâture
nos homryres des îles Récif, qui connaissaient quel-
ques iùots de Ia langue de iette île, afin de lier conyer-
sation avec ceux qui les montaient. ceux-ci s'étant
approchés, nos hommes se firent bientôt comprendre.
Alors Jes moins timorés vinrent contre le navire. En
leur montrant des perles et du rouge de Turquie nous
,
pfimes les persuader de monter sur re pont. Étant arri-
vés aussi près que la prudence le permettait, nous
stoppâmes.
Des centaines de naturels escaladèrent le plat-bord
dû navire; ils semblaient bien plus ,uo^nug.* et
plus incultes que ceux des îlots du Nord.
Qu'on s'imagine un sa,uvage de couleur cuivrée,
,
les cheveux rasés par places, Ie reste da la tête cou-
vert de touffes laineuses et crépues, formant des
pointes divergentes comme les rayons d'une roue, et
teintes tantôt en blanc, tantôt en rouge, selon le
goirt; la figure barbouillée d'une couche de suie tra-
versée par des bigarrirres jaunes ou écarlates, le
corps couvert d'écailles comme celui d'un poisson,
I
tl,tl r,'ocÉlx pÀcIFIQuE occIDENTaL
et jaunâtre par suite de I'usage de nattes de safran,
les jambes couvertes d'une natte légère, une plaque
d'écaille ronde sur le buste,les bras ornés de bracelets
de perlesr utr anneau dans Ie nez et une vingtaine
d'autres anneaux dans les orcilles ; ayec cela, une
bouche hideuse, démesurément large, teinte en rouge
aveo du suc de noix d'arec; qu'on y ajoute une ving-
taine de grosses flèches bien sculptées, peintes en
rouge et en blanc, Ies pointes en ossements humains
et empoisonnées, un arc rouge, et parfois aussi une
belle massuc..;.. et I'on aura le tableau des hommes
qui se pressaient par douzaines sur Ie pont de la
Croiu-du-Sttd. Parmi eux, il y avait de beaux gaillards
jeunes, pompeusement ornés de bracelets de perles,
de boucles d'oreilles en écaille, portant dans les
narines de petites plaques de nacre d'un travail
exquis, ce qui leur cachait à moitié Ia {igurc. Il y
avait aussi rles vieillards aux cheveux courts et gris,
dont la ligure avait une laideur diabolique ; et tout ce
mondeJà agité au plus haut degré.
Toutes les pirogues étaient bien garnies de flèches,
et nous pfimes nous en procurer en échangeant des
I perles et du fer.
Il y a je ne sais quoi de sinistre dans ces faisceaux
de flèches, quelque ohose qui impressionne bien plus
que n'importe quelle autre arme. Bst-ce leur couleur
et leur décoration, les longues pointes lisses en osse-
ments humains trempées dans je ne sais quel poison
mortel, dont la plus légère égratignure peut causer
le tétanos et la mort ; ou bien, est-ce simplement les
l'ocÉ^l.w pacIFIeuE occlDENTAL {{5
histoires qu'on raconte à leur sujet qui nous inspi-
rent cette terreur, tout comme celle de I'hydrophobie ?
Je ne saurais le dire; mais le tout cnsemble leur
d.onne un aspect sinistre, lorsqu'on les voit entre les
mains des sauvages ou bien empilées par douzaines
sur les plates-formes des pirogues.

Ol'iterucut nusal, Santa-[.]ruz.

ù
flcs sauvages portaient un petit sû.o corrrrrrc: crclui
des marchands d'habits de Londres, mais moins
grancl, où ils avaicnt mis lcs objets qu'ils désiraicnt
troquer contrc d'autres.
On nous offrit, des nattes à profusion. Quclques-
unes étaient véritablement d'un gofrt et d'un travail
parfaits. On nous montra aussi des massues qui ne
1,1,6 r'ocÉtn pÀcIFIQUE occIDENTAL

ressemblaient point à celles qu'on voit ortlinairement,


polies et dures, mais blanches, d'une forme bizarre,
ornées de dessins peints en rouge et en noir.
Leur désir de vendre était des plus vifs; Iorsque
nous tenions dans la main quelque chose qu'ils con-
voitaient, ils quittaient leurs canots par douzaines en
s'élançant pour escalader le navire, où ils arrivaient
tellement essoufflés et agités qu'ils pouvaient à peine
parler, et avec uhe expression qui faisait waiment
peur.
Après environ une heure, Mesa, le chef de cet en-
droit ct probablement de cette partie de l'île, vint nous
rendre visite, en gala. L'évêque le reçut dans-le salon,
et résolut de I'accompagner à terre. On mit un canot
à I'eau; mais on jugea prudent de n'y laisser aller
que l'évêque et I'homme des îles Loyalty qui avait
passé quelques semaines aux îles Récif, it y avait
deux ans. Lorsque le canot toucha I'eau, vingt sau-
vages s'y jetèrent: l'évêque se mit au gouvernail au
milieu de ce monde, hissa la voile et dirigea'le
bateau vers la terre.
Nous étions convenus de garder autant de sauvages
rlue possible à bord et de faire des signaux, si I'un
d'eux cherchait à gagner la côte. C'était une besogne
délicate : car personne n'avait touché ici depuis le mois
de septembre t 875, époque où les habitants furent
punis pour le meurtre du commandant Goodenough.
Au bout d'une demi-heure, le bateau revint d.e la
côte avecl'évêque, {ui nous fit un rapport favorable sur
les dispositions amicales des habitants; il svsit I'in-
ttocÉlx pacrFleult occrDENTÀL 1,1,7

tention d'y laisser pendant deux mois I'homme des


lles Loyalty et ensuite de le ramener. Wadrugal est le
nom de cet homme: c'est un des premiers disciples

Massue ornée, Santa-Cruz.

de I'évêque Selwyn, et iI est courageux' comme tous


Loyalty. Il accepta la proposition,
les naturels des îles
et voulut même y amener sa femme. Après que les
préparatifs nécessaires eurent été faits, I'évêque et
{t8 r,'ocÉln pÀcIFrouE occlDIINTÀL
moi nous I'accompagnâmes à terre au milieu de Ia
foule des sauvages. '
Nous débarquâmes sur une côte en pente, oir I'on
marche sur une sorte de sable ferrugineux, tel qu'on
en voit sur les côtes de la l{ouvelle-Zélande.
Les vagues s'y brisaient avec force, ct nous nous
mîmes à I'eau jusqu'à la ceinture, afin d'assujettir
le bateau en tirant sur le plat-bord.
Un grand nombre d'indigènes nous attendaient et
se tenaien! près de I'avant, du bateau; nous pensions
qu'ils nous donneraient un coup de main pour haler
le bateau hors des brisants ; mais ils ne bougèrent
pas, sc bornant à crier et à gesticuler. Cela me sem-
blait être un mauvais signe, car il était évident qu'ils
ne voulaient pas nous aider, et nous ne pûmes com-
prendre un mot de ce qu'ils nous criaient.
Après une attente anxieuse, leur conduite équi-
voque fut éclaircie par I'arrivée d'une longue file de
femmes, qui vinrent nous aider, pendant que leurs
maîtres se contentaient de nous regarder. Nous
vînmes bientôt à bout de notre besogne, bien que les
femmes parussent très effrayées.
Mesa, le chef, s'était à bord rapproché de moi, en
partie, je crois, pour le rouge de Turquie que je
portais sur ma. casquette, bien que j'eusse jugé pru-
dent de la laisser derrière moi. Quand notre embar-
cation fut hors de I'eau, il me conduisit très amicale-
ment loin du rivage, évidemment dans le but de me
montrer quelque chose.
Nous passâmes à côté de quelques pirogues qui
l'ocÉ,LN pÀcIFIQuE occlDENTAL ll9
étaient bien plus grandes et plus belles que celles
que nous avions vtres sur I'autre île, et nous prÎmes
un petit sentier qui traversait la forêt.
Nous anivâmes bientôt à un village où se trouvait
un beau chtb (ofilau,). Ici il fallait subir la présenta-
tion et le repas d.e fruit à pain de rigueur; mais il
y avait peu de monde, car la plupart des habitants

Le club à Santa-Cruz.

avaient été attirés pûr la vue du navire, ct beaucoup


d'entre eux sc trouvaient auprès de I'évèque près tlu
hateau. cependant quelques hommes s'assirent au-
près de moi, et quelques moutards me regardèrent
pu* la porte basse. Nous fimes pas mal de tapage,
Èavardant et riant, sans pouvoir comprendre un mot
de ce que nous nous disions. Je iléboutonnai ma
chemise, et la vue de ma peau blanche leur causa
120 I'ocÉlx pÀcrFrguE occrDENTAIJ
un plaisir des plus-vifs, qui fut à son
comble lorsque
je lis voir mes pieds de la même couleur.
Tous se pressaient pour voir et toucher
- r'étranger;
ils ne pouvaient revenir de leur étonnement. Je
n'avais appôrté &ucun cadeau ét mon
costume se
bornait au strict nécessaire; on avait jogé
prudent
de ne pas exciter leur cupidité; mais,
pi, ir*rurd,
dans une de mes poches, j1 trouvai
un petit paquet
d'hameçons que je distribuai à la foule
avide et cu_
rieuse.
C'était, on en conviendra,, une étrange aventure
que de me trouver assis au milieu d'une
flure de sau-
vages' et' surtout au milieu de ceuxJà,
les prus perfides
de ces parages. Lapièce était sombre
: car elle n,était
éclairée gue par deux ou trois ouvertures
servant de
portes; un petit feu brûlait dans un des
coins, et, au
centre, se dressait une espèce de lit sur
lequel
s'empilaient des sacs de noix, des faiscea,ux
de flè-
ches, etc.
chacun portait un arc et des flèches et persistait
à
Ies garder, même pour traverser Ia pièce;
malgré
je
Toi, craignais quelque mauyais coirp et quelque
dispute i je me rassurais en regardant, par
la porte,
les vagues se briser contre les rochers et irotre
navire,
au large, entouré de canots.
.Nous ressortimes, accompagnés
de Mesa, toujours
aux petits soins, et nous traversâmes le village,
oir
les femmes étaient très craintives et semblaient
être
en état d'esclavage. une petite fiile assez jolie
s,es-
quiva à notre arrivée. En revenant par Ia fàrêt pour
r,'ocÉlu paclrreuE occTDENTAL l,2l
regagner le bateau, une femme, qui tenait un enfant
à la main et qui por[ait un vase d'ignames sur la
tête, nous évita et se cacha le visage, comme I'aurait
fait une femme arabe. L'enfant s'enfuit, et un autre,
qui suivait, courut en pleurant se cacher dans les
arbres.
Mesa et ses compagnons eurent un ricanement de
rnépris ; mais, eux aussi, ils s'étaient montrés peu
rassurfs lorsqu'ils étaient à bord.
Je marchais devant, mais je ne pouvais m'empê-
cher d'être inquiet, les mouvements de mon escorte
sauvege échappant à ma vue. Le sentier était étroit,
couvert de mousse et de fougères, uD petit ruisseau
avec des marchepieds naturels le traversait. Les
rochers étaient noirs, et avec I'ombre des arbres et les
effets de lumière à travers bois, j'aurais pu me croire
dans une petite vallée près de l'abbaye de Bolton
ou dans Ia forêt de Fontainebleau, n'eirt été la voix
rude des habitants qui me suivaient. En rérlité,
j'avais de la peine à me {igurer que je me trouvais
en effet sur l'île principale du groupe de Santa-Craz,
et que peut-être j'étais le seul blanc qui eûrt visité ce
village et foulé le sol de ce petit sentier.
Nous trouvâmes beaucoup de monde sur Ie rivage:
tous les visages semblaient exprimer le regret de
nous voir partir; mais le jour baissait et tout retard
aurait été imprudent. cc ne fut pas sans diflîcultés
que nous pûmes effectuer notre départ, au milieu
d'un tapage général; nous jetâmes à I'eau le plus
grand nombre de sauvages que nous pirmes pour
122 I'ocÉ.l,rrr pacrFr0uE occTDENTAL
leur faire lâ,cher prise : car ils se cremponnaient au
bateau et semblaient ignorer que la capacité des ba-
teaux, même d.'hommes blancs, est limitée à un cer-
tain nombre de personnes.
Au bout d'une heure environ, le navire fut débar-
rassé de naturels, et nous fîmes route vers le nord-
ouest, eccompagnés toujours de nos six hommes des
îles Récif, pour visiter de nouveau Nu{iluli et Pileni,
où nous devions les laisser.
Jamais je n'ai été aussi fatigué et énervé qu'après
cette visite.
lI est wai que nous étions tout heureux d.'avoir fait
cette épreuve et de n'avoir plus à la recommencer.
L'expérience avait réussi, et nous ne nous y atten-
dions pas. C'était un premier pas de fait sur une ile
qu'on avait abandonnée par découragement.
Nous ne savons pas ce queles habitants ont pensé
de notre visite; mais après avoir vu que nous étions
venus sans armes, animés de bonnes intentions à
leur égard, il est probable qu'ils nous ont considérés
comme des amis.
Il est incontestable que la présence des six hommes
des îles Récif y était pour quelque chose ; mais I'évê-
que Patteson, il y a dix ans, ayait fait une pareille
tentative et avait été attaqué, parce qu'on ne com-
prenait point ses intentions.
Croyant que les habitants des petites îles du nord
étaient mieux disposés, il s'y transporta, pour nouer
des relations avec eux, mais il y trouva Ia mort.
Nous débarquâmes le lendemain nos six hommes
L'ocÉ.l,r.t PÀcIFIQUE occIDENTaL l'23

des îles Récif chez eux et nous fÎmes quelques vi-


sites.
'
Nous pûmes persuader à [rois jeunes garçons de
nous accompasner: c'était la première fois qu'on en
prenait d'ici. Le plus jeune se fit bientôt des amis à
bord. Il s'appellait Nauveo et-pétillait d'intelligence.
Il portait trente boucles d'oreilles r, dont quelques-unes

ll portart trente boucles d'oreilles...

étaient assez grandes, et un anneau au nez. ll souf-


frit d'abord du mal de mer' mais iI s'en remit bientôt
et prit un grand plaisir au reste du voyage.
l. Les naturels de Santa-Cruz se servent d'appuis pour la tête
qui, pour la forme e_t la dimension, ressemblent beaucoup à ceux
qu'ori o trouvés en Égypte. Ces espèces de traversins en bois sont
iussi rès communs aui ttes Fictji et à la Nouvelle-Calédonie; mais
ils ne sout pas destinés, comme au Japon et peut-être chez les an-
ciens Égypfiens, à. protéger la coilfure. Avec le g.rq.nd nombre d'an-
neaux gue ces sûuv&ges portent aux oreillês, il leur serait impos-
sible cté dormir en appuynnt leur tête soit par terre soit sur tout
autre genre de coussiu.
l,2e t'ocÉ.lx PAcIFIqUE occIDENTÀL

Il s'amusait surtout à un jeu qui consiste à entre-


lacer les iloigts d'un filet de petites cordes et à les
ôter avec la plus grande rapitlité. On l'app elle ber'
cea?c de chat. Les indigènes s'y montrent très adroits,
et peuvent y jouer pentlant de longues heures.
Nous nous trouvâ,mes, par une belle soirée calme,
à Ia hauteur de Nuhapu, oir l'évêque Patteson fut as-
sassiné; mais aucune pirogue ne quitta la côte, et
les habitants ne donnèrent pas mème signe de vie.
La dernière desoente faite dans cette île datait de
neuf ans, époque à laquelle le vaisseau de la marine
royale anglaise le Rosario s'y présenta, après la mort
de I'évêque, et eut un engasement avec les naturels.
Comme le temps était au calme, nous ne fîmes
aucune tentative de débarquement; il nous semblait
prudent de ne pes nous exposer plus longtemps au
milieu de ces peuPlades.
Dès I'aube, nous avions laissé les côtes de Nukapu
pour celles d'un petit îlot, Nupané, oùr les habitants
semblaient conciliants. Plusieurs de leurs canots vin-
rent jusqu'à nous et nous n'eûmes pas Srand'peinc
à les décider à venir à bord. Le rouge de Turquie les
passionnait encore plus que leurs voisins : ils deve-
naient presque fous de joie lorsque nous en atta-
chionsun ruban autour de leurs têtes. Avant de I'avoir,
ils étaient en proie à une anxiété profonde, tant ils le
désiraient; mais après avoir reçu ce cadeau, ils tré-
pignaient, hurlaient et sifflaient comme des aliénés.
Presque tout le temps, nous pùmes aperceYoir le
volcan de Tinaliolo, véritable cône qui paraît s'éle-

''Y1
o

-.
-,
o

,
a

7.

,ul
L'ocÉaN pacrFr0uE occrDlrNraL 1,27

ver au-dessus de la mer: il en sortait une fumée


blanche et légère.'Le dernier soir que nous I'avions
encore en yre, nous en vimes sortir un lilet brillant
e[ incandescent, qui descendit des flancs de la mon-
tagne jusque danq la mer comme une immense fusée.
Quelle splendide soirée que celle otr nous quit-
tânies Santa-Cruz ! Une brise légère nous apportait
une délicieuse fraîcheur, comme pour nous faire ou-
blier les ardeurs d'une journée accablante; c'est à
peine si une ride plissait la surface de la mer unie
comme un miroir ; les étoiles brillaient comme pen-
dant les nuits glaciales des pays du Nord I et, en
entr'ouvrant les yeux, nous apercevions au loin Ia
gigantesque silhouette du volcan mystérieux d'oir
s'échappaient rnille ruisseaux de feu projetant leurs
éclatantes Iueurs sur le ciel des mers du Sud t
De Santa-Cruz nous mîmes le cap à l'ouest, en
route pour ÏIlaua, dans les îles Salomon.

CHAPITRE IX

ILES SÀLOMON. _ ULÀUA ET SÀN-CERISTOVAL

tln jour viendra où I'on reconnaîtra que les iles


Salomon sont les plus belles et les plus'fertiles du
Pacifique occidental. Il est vrai qu'elles ont étë le
{28 l'ocÉÀn pÀclFreun occrDENTÂL

sujet de moins de légendes que le groupe Santa-


Cruz ; mais plus on les étudie, plus on devine qu'elles
sont pleines de promesses.
D'ailleurs, depuis ces d.ernières années, Santa-Cruz
a un mauvais renom. Comme les baleiniers du
siècle dernier, les trafiquants d'aujourd'hui les évi-
tent ; jusqu'à présent c'est une terre mystérieuse, et
ceux qui louvoient dans ces parages, en attendant
un moment favorable pour débarquer, se trouvent
exaotement dans la position du capitaine Cook, ou
même de Mendana, qui avaient I'inconnu devant eux.
Dans les lles Salomon, rien de semblable; à peu
près la moitié du groupe a été mise en coupe réglée
'par les écumeurs de mer. Les baleiniers ont laissé
des traces de leur passage dans les îles du Sud, les
trafiquants et les négriers ont rôdé le long de chaque
plage, en quête de quelque dépouille; il n'y a point
de baie, de cap ou de promontoire qui ne rappelle
quelque sanglante tragédie.
Toutefois, quoique les vingt dernières années aient
été souillées de sâng et de crimes de toute sorte, on
ne peut nier que c'est bien la terre qui répond le
mieux à la description de I'explorateur espagnol; et
la nation qui entreprendra d.'établir des relations,
fondées sur une mutuelle confiance, entre Ia race
nègre etlarace blanche, en rétablissant I'ordre le long
de ces côtes, sera récompensée de cette æuvro civi-
lisatrice par I'acquisition d'une opulente possession.
Ce groupe se compose de six grandes lles, d'envi-
ron 1,500 à 2,000milles carrés, et d'une trentaine
l'ocÉax pacrFIoIJE occIDENTAL 1.29
d'îlots qui s'étendent sur une superlioie de 600
milles. Ces lles sont très élevées, sans. que leur alti-
tude maxima dépasse 8,500 pieds ; elles possèdent
de larges plaines qui descendent en pente vers la mer,
bien exposées pourla culture de la canne à sucre et
du coton, des baies très sfires dont I'entrée est bien
abritée, et probablement, dans les terres hautes, des
gisements considérables de minér&ux.
Cependant, il y a le revers de la métlaille : c'est
le climat. D'après ce qu'on en sait, il est absolument
mauvais, et à moins qu'il ne soit plus salubre et
moins {iévreux pour les hommes de race blanche dans
les parties élevées, il est incontestable que c'est un
désavantage des plus sérieux, capable d'éloigner
beaucoup de colons européens ou d.e faire abandonner
toute idée d'annexion par les colonies australiennes.
Quant aux indigènes, j'.t parlerai dans deux
ou trois des chapitres qui vont suivre. Ils sont doués
d.'une ingéniosité incontestable et de qualité.s pré-
cieuses, qui ont seulement besoin d'être dirigées du
bon côté.
Ils construisent des canots admirables, d'excellentes
habitations, et ils ont des armes aussi remarquables
au point de vue artistique que de I'usage qu'ils en
savent faire pour attaquer ou pour se défendre.
Arrivant en vue du groupe en venant d.e I'ouest,
nous mimes en panne en face d'IJlaua, petit îlot situé
entre San-Christoval, Ie plus méridional, et Malanta.
Cette île, comme tant d'autres que nous avions déjà
visitées, était merveilleusement belle ; mais sa végé-
I
r30 r,tocÉl,x PÂcIFIoun occlDENTÀL
tation se repprochait bien plus cle celle de la Malaisie
que tout ce que nous avions vu à I'ouest ou au sud;
les arbres étaient plus élevés et la broussaille plus
épaisse.
Nous débarquàmes rlu côté de I'Tle sous le vent,
sur ùes rocs de corail, oir des centaines de sauvages
gestioulant nous accueillirent avec force démonstra-
tions amicales. Nous montâmes avec eux un senticr
escarpé ct nous fîmes quelques mètres dans I'inté-
rieur jusqu'a leur village, bâti dans une clairière au
milieu de la forêt; on efrt dit une immense ayenue,
bordée depetites cabanes grandes comme des jouets,
construites au pied des arbres. Cette clairière avait
à peu près un mille de superficie. Ces habitations
avaient meilleure apparence que celles que nous
avions yues jusqu'alors ; leurs murs latéraux étaient
élevés de quatre ou cinq pieds et surmontés de toits
plats; à vrai dire, elles avaient quelque ressemblance
avec les plus pauvres chalets de la Suisse.
Il est vrai que tout ici cst différent. La race a tous
les traits de celles de Ia Papouasie ; elle est plus
foncée que celle de Santa-Cruz ou des Nouvelles-
llébrides ; les hommes et les femmes ont une taille
bien prise ; il y a même clcs types qui sont vraiment
bcaux.
lls sont prodigues d'ornements sur leur personne.
Ce ne sont que bracelets et anneaux autour des che-
villes, espèces de chapelets faits avec des coquilles
peintes en rouge, en bleu ou en jaune.
Parmi les jeunes lilles, quelques-unes portent au
['ocÉ.lx pÀcrFrguu occTDENTAL lgl
bout du nez un ornement qui a la forme cl'un petit
oiseau en n&cre, ce qui leur donne un aspect singu_
Iier, c'est un peuple réellement ingérrieux; ils sculp-
tent lïnement leurs coupes et les incrustent d.e nacre
ou d'autres coquillages, sans parler de leur habileté
comme constructeurs de canots.

rr\.
/-\Èf-
4 ^/1ffi
@ \1;

#
prÈcss Du cosruun DDs FEMMES
À uLAUA, rLEs sALoïoN
(oiseau en nacre porté dans le nez.
- Bloc passô en travers
Cordon.)
de l'oreille.
-

Les îles salomon sont peut-être plus renommées


encore pour leurs canots que pour toute autre indus-
trie, et cela avec juste raison. Lcs goncloles de vc-
nise elles-mêmes n'ont point unc grâce aussi exquise
que ces coquettes embarcations.
Leurs membrures sont faites ayec des pranchcs re-
:.l'
132 I'ocÉln pÀcrFrQuu occrDt:NTAL

courbées, reliées par de fortes traverses et calfatées


au moyen d'une espèce de gomme tirée d'un arbre
du pays. L'arrière est très élevé à la façon de I'avant
d'une gondole; souvent même, dans les grands canots,
J'avant et I'arrière ont la même forme élégante. Ces
bateaux sont étroits, et n'ont point de bouts-dehors;
ils sont posés sur I'eau absolument < comme un ca-
nard l. Lorsque I'avant n'a pas la forme de gondole,
on lui donne celle d'une tête de requin, et tout canot
de quelque distinction est orné de sculptures. Il est
vrai que les dessins sont tout de convention, sans
pour cela laisser d'être artistiques.
Je suppose que ces canots sont les plus difliciles
à manier qu'il y ait au monde ; mais les indigènes
n'hésitent pas à Ies mettre à I'eau par un gros temps
et les manæuvrent avec une habileté sans pareille.
Les pagaies sont courtes et minces; on s'en sert in-
différemment des deux côtés en donnant deux ou trois
coups d'un côté, deux ou trois de I'autre, et ainsi. de
suite.
Dans tous les villages de ce groupe que nous
avons visités, nous ayons trouvé une ou deux maisons
servant à remiser les canots qui n'étaient pas en ser-
vice, et presque tous les chefs de quelque importance
ont un canot de parade qui est généralement remisé
dans leur propre habitation.
Parmi ceux-ci, j'en ai vu d'incrustés d'au moins
mille morceaux de nacre bien travaillés.
La llission mélanésienne a une école et un insti-
tuteur indigènes à IJIaua, et les missionnaires s'y
r,tocÉlN PacrFIouE occrDENTÀL {33

rend,ent quelquefois. J'ai assisté à un dcs examens,


qui était vraiment très amusant; il faisait un plaisir
immense aux petits écoliers, qui se montraient très
fiers du moindre éloge qu'on leur accordait'
Pour donner une idée du caractère de ce peuple,

Cauots des lles Salomon'

je vais raconter oe qui s'est passé à une autre visite


que nous fimes Plus tard à. IJlaua.
on avait construït pour I'instituteur iniligène une
maison dont on pouvrit. se servir pour I'école, ainsi
que pour recevoir les missionnaires en visite. Mais
les chefs ctu village s'en étaient emparés afin d'y éta-
t3t! I'ocÉln PactFIouE occIDENTÀL
blir le club. L'évêque aYant protesté, ils soutinrent
que Ie prix payé pour la construction était insuffi-
sant. On décida donc d'y ajouter quelques haohes et
quelques hameçons. On commençait à les distribuer,
Iorsque tout à coup un homme à la mine renfrognée,
qui venait de recevoir une hache, se mit en colère
et la jeta à terre. C'était un mauvais signe ; il s'éleva
un bruit de paroles auquel pcrsonne ne comprit rien,
pa* mème I'instituteur, trop effrayé probablement
pour y prêter attention. C'était encore une chance
qu'ils fussent sans armes : car Dieu seul sait quel
etrt été notre sort..... La cause dc cette clameur était
pourtant bien simple : I'homme qui I'avait provoquée
s'étaitcru insulté parce qu'un autre, {ui lui était infé-
rieur, avait reçu une hachc avant lui.
On peut juger d'après ce fait comment les rixes
pcuvent éclater , et combien il est dif{icile d'éviter le
plus léger froissement, à moins d'avoir une connais-
sance profonde des mæurs indigènes.
Nous fimes escale à plusieurs endroits sur I'ile de
San- Christoval ; nous prîmes une provision d'eau à
une agréable rivière situéc au nord, et nous visitâmes
Wango, qui servait ancicnnement pour prendre de
I'eau du temps des balciniers.
Les habitants ont été tout à fait démoralisés par
les tra{iquants et les baleiniers. Il est vraiment très
regrettable d'avoir à constater que le contact avec
I'homme blanc est souvent dcs plus préjudiciables
pour les races indigènes. Si le blanc supprime le can-
nibalisme, il donne I'exemple de I'ivrognerie et sou-
r,tocÉ.Ln PacrFreuE occlDENTÀL {35
vent cl'une moralité équivoque. A comparer les deux
raccs, cc n'est vraiment que le genre du vice qui en
constitue la différcnce; et si nous jeLons les hauts
cris à la vue de leur cruauté, que pensent-ils de notre
code moral, de nos ruses, dc nos mensonges ?
Wango est une assez grande ville, dans une belle
situation sur le bord d'une rivière ; les maisons aussi
sont bien bâties, avec balcons comme celles des Maori

Coupe ornée des lles Salomon.

de la Nouvelle-Zélande. Les habitants ont un phy-


sique agréable, surtout les jeunes filles, et à I'cxcep-
tion des naturels des îles Sanilwich, ils ont meil-
'leurc apparence que ceux dcs autrcs îlcs que nous
flYons visitées.
il y a un grand village,
De I'autre côté de la rivière.
otr j'ai yu des coupes magnifiqucs sculptécs en
forme de canard. Celle que j'ai le plus remarquée
avait au moins 5 pieds dc long. La coupc rcpréscnte
le corps dc I'oiscau, et I'on y ajoute unc tête; devant
le bec, on attachc un poisson, et on n'oublie pas la
136 ItocÉ.a.x pÀcrFr0uE occTDENTAL
queue du canard, le tout incrusté de nacre ou d'autres
coquillages.
Illais le goirt pour ees productions s'en ya; les incli-
gènes perdent aussi leur habileté à construire les ca-
nots. Dans ce village il y avait une maison pour les
' canots qui tombait en ruinè, mais qui était rernar-
quable. Les piliers représentaient des requins dévo-
rant des hommes. sur I'un, la victimè était engloutie
la-tête la première ; sur I'autre, étant assise; sur un
troisième, elle était saisie par les jambes.
Après avoir quitté Wango, nous fimes escale à
Mwatta, qui est peut-être moins visité; l'état moral
des habitants était identique à cel'i de wango. on
ne fit pas attention à notre arrivée on voyait bien
;
que les naturels savaient à quoi s'en tenir sur les
hommes blancs et qu'ils n'éprouvaient pas le besoin
d'entrer en relations avec eux. Lc cannibalisme per-
siste chez eux, à en juger par une trentaine de crânes
qui ornaient I'extérieur de la maison pour les canots:
sur I'un de ces crânes on voyait encore des lambeaux
de chair.
Nous allâmes voir quelques malades, ce qui parut
nous faire regarder d'un moins mauvais æil; mais
on parut néanmoins très content de nous voir partir.
r,'ocÉlx PAcrFIeuE occTDENTAL {37

CHAPITRE X

]\IALANTA ET FLONIDA

Nous visitâmcs ensuite ll{alanta, où nous abor-


dàmes seulement à Saa et à Pululaa. Les habitants
ont une détestable renommée : dans le Dictionnaire
géographique du Pacifique du Sud, on les qualifie
ainsi: u les plus traîtres et les plus sanguinaircs des
sauvages que I'on connaisse. r Je ne crois pas qu'on
. se soit trompé à leur égard.
I wous abordâmes à Pululaa, le matin, après avoir
parcouru un bras de mer dont les côtes étaient cou-
vertes cle palétuviers. Lorsque nous arrivâmes à
l'embouchure de la rivièrc, nous fùmes surpris de ne
voir aucun canot venir à notre rencontre, quoiqu'il y
etrt beaucoup d'indigènes sur le rivage. Iln nous ap-
prochant, nous ptrmes observer qu'ils étaient tous
' armés de javelots, d'arcs et de flèches. On se préparait
à quelque chose, mais à quoi... ? Ils ne s'occupaient
point de nous, ni pour nous saluer, ni pour nous
souhaiter la bienvcnue; ils se mirent en file lc long
de la côte, ce qui, avec leurs armes, leur donna une
attitude des moins conciliantes. Rebrousser chemin
eùt été impossible, sinon imprudent : nous continuâ-
' mes donc d'avancer Jusqu'à ce qJue Ie bateau tou-
chât; alors, sautant dans I'eau, nous prîmes terre.
{38 r,locÉlN PÀcrFrQUE occrDEr\TAL
Personne ne se souvenait de nous, et l'évêquc,
quoiqu'il ne connfit aucun visage au milieu de cettc
foule armée, continuait à répéter Ie nom du chcf, en
attendant son arrivée.
Cette troupe devait être étrangère, et les hommes
qui la composaient ne se montrèrent point ouvertc-
ment hostiles; seulement, ils nous évitaient, criaient
et paraissaient prêts à tout. Les femmes et les enfants
faisaient complètement défaut, et cette petite troupc
avait plus d'arrfles que d'ord,inairc. Leurs ornements
étaient très beaux : quelques-uns portaient en sautoir
de larges écharpes faites avec des perles et agré-
mentées d'une bordure de dents d'homme.
Cet état de choses dura un grand quart d'heure,
pendant lequel nous causâmes entre nous en riant,
tâchant de faire contrd mauvaise fortune bon cæur,
lorsque survint un vieillard à physionomie réjouie,
qui était en effet le chef que connaissait l'évêque. Il
adressa à la foule armée quelques paroles qui la ras-
surèrent à notre égard; dès ce moment les hommes
voulurent bien entamer des pourparlers avec nous
pour nous vendre leurs arcs et leurs flèohes. Ce chef
avait é,té enlevé pendant son enfance et amené à
Fiji, où il avait travaillé quelques années. II y avait
appris I'anglais, qu'il assaisonnait de force jurons; il
nous dit que son fils était malade et qu'il désirait
quelques médicaments. I{ous ptrmes comprendre
qu'on allait célébrer unc fête; des invitations avaient
été larlcées dans toutes les tlirections, ce qui nous
donna I'cxplication de cette réunion.
L'ocÉax PÀcrFreuE occIDDNTAL {39
Ces fêtes sont très curieuses. On n'y consomme
point les provisions préparées pour Ia fête ellc-même;
mais chacun mange ce qu'il a apporté pour la durée
d.e son séjour. C'est à son départ qu'il reçoit sa part
du festin et qu'il I'emporte.
Cette coutume tient à la sévérité des lois de tabou,
qu'il serait impossible de ne jamais enfrcindrc dans
un repas public. On emporte donc chez soi ce qui
yous est offert. Yoici un excmple des difficultés que
7e tabozt, fait naitre quand on mange sur place.

Écharpe bordée de dents d'homme, lles Salomon.

Si dans un repas de ce gènre un des convivcs em-


portc, par hasard ou à dessein, une partie de la nour-
riture, il peut jeter un sort sur I'amphitryon; et cclui-
ci, dès qtr'il s'en aperçoit, rachètera au prix de
n'importe quel sacri{ice le morceau cnlevé, pour con-
jurer le mauvais sort. Quelques semaincs avant notrc
arrivée il y avait eu une fête sur une île voisine. IJn
des invités emporta un morceau de noix d'arec. L'am-
phitryon tomba malade, et se douta de quelque chose.
Il finit par savoir qu'un morceau de"noix d'arec avait
4,40 r,'ocÉlx pÀcTFIQUE occIDoNTÀL

été détourné. Bien que le convive qui s'était rendu


coupable de cette indiscrétion habitât une ile loin-
taine, il envoya chez lui pour racheter le petit débris
du festin pour quaranle dents de chien, soit la valeur
de quatre mille noix de coco.
J'eus bientôt I'occasion de faire I'expérience de la
mauvaise foi de ces gens. J'avais acheté pas mal
d'ornements et de lances, et je terminais mon marché
avec un homme d'assez mauvaise mine en troquant
mon couteau contre un arc et un faisceau de flèches.
Nous étions pressés tous les deux de conclure le
marché, moi pas moins que lui, parce que les deux
objets étaient très beaux. Mais lorsque je lui remis le
couteau, iI me glissa les flèches dans la main et s'es-
quiva avec I'aro !
Il n'y avait rien à faire, car il eirt été imprudent
de faire naître une querelle. D'autre part, si les indi-
gènes savent qu'ils peuvent vous tromper, ils perdent
tout respect pour vous. Généralement, en pareil cas,
on arrète la vente jusqu'à ce que I'objet volé soit
rendu; mais, dans le cas actuel, avec I'affluence
d'étrangers et la physionomie belliqueuse de la foule,
nous jugeâmes prudent de passer sur I'incident.
IJn mot des lances des îles Salomon. 0e sont les
plus belles armes des mcrs du Sud; une de celles
quc je m'étais procurées avait {6 piecls de long; elle
était en bois noir poli, ornée au bout d.'ossements hu-
mains peints de diverses couleurs et d'un travail des
plus délicats.
Les lances qu'on porte ordinairement ne mesurent
l'ocÉlx pacrrleun occTDENTAL LLl,
que {0 pieils. Près de I'extrémité, une douzaine de
pointes semblables à celles du bout. On les attache
au bâton avec une ligature de bois de canne peint, et
on les colle avec la substance résineuse qui sert à cal-
fater les pirogues. Ces lances valent chacune un rou-
leau et ilemi de tabac, soit 3 sous.
Commme I'heure de lcur festin approchait, nous
laissâmes les sauvages pour gagner un petit groupe

Ornement en écaillc de tortue porté sur Ie front


(-| dc grandcur naturclle).

d'ïIots connu sous le nom des Floridas, pa"r le détroit


appelé << Indispensablc r. Espérons que sur le menu
il ne figurait rien cle plus terrible que des ignames
ou de la viande de porc.
Le détroit a Indispensable r sépare les deux lon-
gues îles montagneuses d.c l\falanta et de Guadal-
c&nar.Il est enfermé entre les Floridas au nord-ouest
et I'île de San-Christoval au sucl-est; ses dimensions
sont de 50 milles de longueur sur une largeur de
40 millcs.
1,42 .l'ocÉ.a,u pÀcrFr0un occTDENTAL

Les montagnes d.e Guadalcanar sont imposantes,


car elles ont au moins 8,000. pieds de hauteur.
Dans ces parages nous avons pu jouir du plaisir
I

qu'on a toujours à croiser près des îles de la mer du


t
$uil. Le temps était superbe, la rner azurée, les îles
vertes, les vagues battaient Ies récifs, semblables à de
la neige qui serait aussi de I'écume. Ce tableau était
encadré par les montagnes empourprées du Guadal-
canarr ![ui, dit-on, n'ont jamais été foulées par un
pied hurnain. Les indigènes superstitieux les préten-
dent habitées par des crocodiles et des hommes che-
velus; mais les parties basses étant à peine explorées,
il est à présumer que le restc est inhabité. Le peys
qui sépare les montagnes de la mer est fertile et
plat, et resscmble au district de Rewa dans le Fiji.
C'est une terre qui fournira probablement un jour
du sucre ou du coton &ux marchés d'Europe..
Nous allàmes tirer des pigeons sur une de ces îles
boisées; nous y vîmes des restes de cabanes, ayant
servi à des pêcheurs probablement, et un four en
pierre'polie et arrondie, à côté duquel se trouvaient
un cràne et quelques ossements: nous n'eùmes pas
de peine à deviner le genre de mort qu'avait subi la
victime.
On connaît peu le groupe Florida, et il est indi-
qué vaguement sur les cartes de I'Amirauté. Nous
passâmes une nuit à Saeta, une des îles les plus mé-
rirlionales de I'archipel; depuis deux ans la llission
.s'en était occupée sérieusement.
Le village était situé sur une hauteur à quelques
t'ocÉ.1.N pacIFIguE occlDENTAL U+3

milles de la côte, et nous dfimes, pour y parvenir,


traverser un pays de forêts marécageux, escortés par
une trentaine d'habitants. Près du village, au fond
d'un ravin, il y avait un ruisseau où nous pûmes
nous baigner, ce qui est un véritable luxe dans ces
parages.
Les maisons, dans cette contrée, sont à plate-forme
et élevées de terre de quelques pieds. Sur cette plate-
formc ou balcon on peut s'&sseoir et respirer I'air
frais. Pendant que je jouissais de ce plaisir, I'évêque
adiessait un discours, au moyen d'un interprète, à
une cinquantaine d'habitants réunis dans la maison.
Quelle assemblée ! Des guerriers à barbe grise,
plongés dans une contemplation qui les reportait
aux temps passés; de vieilles mégères au regard
soucieux et chagrin, accroupies dans les coins; de
belles jeunes filles aux yeux brillants et aux traits in-
telligents, avec des ornements que certainement elles
croyaient coquets sur les bras; des guerriers vigou-
reux dans la fleur de la jeunesse écoutant tranquille-
ment ces paroles, si nouvelles pour eux; enfin, au
'milieu de tout ce monde, des petits gerçons et des
petites filles, ayec une physionomie moitié vieillotte
moitié enfantine, la tète toujours en mouyement, les
yeux étincelants, aux gestes comiques et qui reppe-
laient les contorsions du singe. Comme toutes les
races non civilisées se ressemblent !
Pendant qu'on chantait, je regardais voltiger les
mouches phosphoriques, les grands sagoutiers om-
breux et la montagne sombre derrière laquelle se
4,L4, l'ocÉlN pÀcrFIeuE occIDENTÀL

couchait Vénus: tout cc que je voyais rendait déli-


cieuse pour moi cette paisible soirée.
La maison oir nous passâmes la nuit avait un in-
convénient des plus séricux, {ui détruisit un peu
le charme des premières heures de notre arrivée.
C'est un rendez-vous de scolopendres. Je crois que
Icur morsure n'est pas dangereuse, mais elle cause
asscz de douleur pour qu'on les craigne autant que
les alligators. Il y a toujours un point noir, même au
soleil le plus brillant. Dans ces pays tropicaux on a
des serpents, des alligators, des moustiques, des re-
quins, et enfin des scolopendres. Il n'y a point de rose
s&ns épines. Quant à moi, j'étais simplement dévoré
par ces scolopendres; et le seul moyen de nous pro-
curer quelque répit consistait à allumer de temps en
temps une bougie pour effrayer cette vermine avidet.
Savo est une des jolies îles du groupe et nous y
&vons fait esoale deux fois. Je me promettais un grand
plaisir de cette visite, parce que le chef de l'île était à
bortl avec nous depuis notre départ de l'île rle Norfolk,
Le seigneur de Savo, comme on pourrait I'appeler,
avait abandonné son gouvcrnement, et laissé le champ
libre à ses ennemis. Affublé d'un pantalon et d'une
chemise, et suivi d'une petite escorte lidèle, il avait

l. Huit semaines plus tard, eut lieu l;épooouotuble massacre du


lieutenant-commandant Bower et de quatre matelots du Sandfly. Le
théâtre de ce drarne sanglant étnit une petite tle iuhabitée devant
laquelle avait mouillé notre vapcur, penrlant notre visite. Il est
assez singulier qu'à I'endroit où nous fùmes si bien accueillis, le
seul où nous tyôns pu pûsser la nuit pendant notrc course en ba-
teau, uu pareil événement se soit produit. On trouvera plus loin, au
chapitre xrv, quelques détails supplérnentaires sur ce triste sujet.
L'otÉÀN pacrFreuE occTDENTAL l,llt
traversé la mer, afin de voir la magnilicence
du dé_
pôt central de la Mission mélanésienne.
C'était un bon diable; nous avions passé plusieurs
heures tâchant de nous cgmmuniquer oo,
idées
à I'aide de force gestes et d'une pantomime ex-
pressive.
Je I'avais du reste séduit par d'énormes rations
de tabac et des cacleaux; en échange il
me promit

--i .:--:

=ffi';

rllaisons à platc_forrne des îlcs Saloruon.

un acc,eil des plus hospitaliers et, des curiosités en


masse dès que je mettrais le piecl sur le scuil
cle son
royaume.
Ma confiance dans la foi de ce sauyage reçut une
rude atteinte, lorsqu'à la fin cle ,nu ,uronde
visite
je m'aperçus que jusgu'alors je n'avais
été régalé que
d'une grappe passablement clégarnie de mé,liocres
ignames. En partant, je marchanclai une
lance à un
homme de Ia suite du chef, et voyant
que le marché
r0
UL6 r,'ocÉan PÀcIFrouu occTDENTAL
n'allait pas à nron gré, je fià appel au chef. Celui-ci
se montra à la hauteur de la circonstance. II s'écria
aveo effusion : t< La lance n'est pas à moi, autrement
je vous I'aurais donnée. Je ne saurais rien vous re-
fuser, moi. Elle appartient à ces gutrr ! > Je quittai
Savo entièrement désillusionné au sujet des chefs de
la Mélanésie.

OHAPITRE XI

YSA BEL

Les autres parties d.es Floridas n'offrent qu'un inté-


rêt médiocre. Ici nous trouvions un beau port; ]à on
nous indiquait où le Dancing Waue avait été assailli,
ou bien I'endroit où un navire de guerre était venu
faire un acte de justice sommaire. Après avoir louvoyé
dans lc dédale de ces îles, nous nous dirigeâmcs vers
le nord et nous jelâmes bientôt I'anore dans le beau
port d'Ysabel de la Estrella, comme I'avait nommé
Mendana. C'est un joli petit mouillage, situé dans
un grand golfe appelé baie de Mille-Vaisseazrc sur
quelques oartes, mais Bugutu par les indigènes.
Comme c'était le dernier point de notre course, nous
...f
y restâmes quelques jours.
Ce qu'il y a de hicleux dans les îles Salomon, dii
. ""t
t'ocÉ^E lt pÀcIFI9uE occlDENTaL l'll7
moins celles du nord, c'est la passion pour Ia chasse
aux tètes d'hommes. On la poursuit Ià avec I'ardeur
qu'on met ailleurs à collectionner des faïences. Les
tribus du nord se jettent de préférence pour cela sur
le midi d'Ysabel , ety viennent en masses aguerries
des îles de Ohoiseul et de Ia Géorgie. Les insulaires
du midi se défendent contre ces inoursions grâce à
leurs maisons bâties dans les arbres et à des retran-
'des
ohements sur la montagne. Ces maisons sur' ar-
bres sont très intéressantes et assez nombreuses. On y
hafflte même pendant la paix. Les habitants y grim-
pent et se promènent dans les branches &veo la
même aisanoe que des singes.
Il n'y avait qu'une de oes rnaisons dans le village
oir nous avions mouillé d'abord, mais c'en était un
beau spécimen. L'arbre sur leiluel cette maison était
perchée oroissait sur la falaise; toutes les branches
inférieures avoient été enlevées, ce qui lui donnait
une physionomie partioulière. Une échelle en ro-
tin servait à monter jusqu'aux branches supérieures.
L'ascension est des moins attrayantes; l'éohelle,
d'aspect assez fragile, danse d'une f'açon peu rassu-
rante; les marches sont de simples morceaux de
bois arrondis, pris par le milieu dans une corde, qui
n'offrent auoun appui solide aux chaussures euro-
péennes.
En arrivant au sommet, je vis aveo étonnement
que la maison était grande, bien construite, de plain-
pied, et lixée aveo beaucoup d'habileté dans les bran-
ches. Le parquet était tapissé de nattes, et très
{48 L'ocÉÀN PÂcIFrguE oaaro"*rn"
propre. L'habitation a 26 pieds de long sur 18 do
laqge, et le suppor[ central, urie dizaine tle pieils.
Ce qui frappe, c'est la solidité de cette maison, où
tous les habitants peuvent se réfugier. A chaqtre
bout, des'terrasses, dont une donnant sur la mer. '
Cette oonstruction singulière est à 70 pieds de
terre; on y lrouve des monoeaux de pierres qui ser-
vent d'armcs défensives. Lorsque les chasseurs de
tètes d'hommes alrivent, Ies habitants s'y retirent
et remontent I'échelle. Si I'ennemi tâche d'abattre
I'arbre , ce qui n'est guère faoile , oar l'écb?ce
est dure comme le fer; les as.siégés lbur jettent des
pierres;. et à moins {lue I'ennemi ne soit armé de
frrsils, ccs sortes de forteresses doivent être impre-
nables.
Quant à celles qui se trouvent dans les montag'nes,
cllcs sont perchées sur des pics rocheux, et leurs ap-
proches. sont défendues par de larges fossés, qui té-
moignent d'un travail considérable.
' Le temps que nous avons passé parmi ces gens
nous a laissé.les mcilleurs souvenirs. Ce peuple est
des plus habiles, ses habitations sont.de vrais mo-
tlèles : elles sont toutcs à plate-forme, ce qui est né-
cessaire dans ce pays humide.
Quelques-uns des canots appartenanf à ce village
étaient splendides, un etttre autres incrusté de cqquil-
lages; *ui* ils sont faits moio* poor Ie service ordi-
naire que pour llatter I'amour-propre des chefs, ou .
exçiter I'envie des visiteurs. Malgré I'habileté de cette
race, elle paraît peu travailleuse, car elle a peu
{'y

,\Iaisou srlr ull rrltre, iL Tsabcl, îles Suloruou.


.f:
' t'ocÉÀN PÀclFrQrE occrDçNral {5[

d,armes et fabrique peu de vêtements


indigènes; les
*o"t mal soignées : Ie- passe-
flantations tl'igna-u,
i*tpt de préJilection des naturels est de s'asseoir
*ori, rivage et de jouir ùt' dalce far niente'
indi-
Les trafrquants y font souvent escale' Chaque
noir' qu'il
. gène porte une hache à manche en bois
t< mal-
i funriqoée lui-mème : cette arme s'appelle jeunesse de
la
tiana D, ou ( sa mort rr' L'ambition de
Bugutu est d'en Posséder une'
de la
Dans les soiré-es, Ies plus actifs s'occupent
sur des écueils
pêche, perchés sur des trépieds plantés
ae ta oô[e. Ils y sont généralement quatre
aveo
itt,s
un grand filet,
verts et
Les cacatoès, les toucans et les perroquets
écarlatesabondentdanscetteîle.Nousfùmesentou-
rés par les premiers un beau matin'
pendant notre
bain,etilssemblaientfurieuxdetralibertéquenous
pr.rriorrrchezeux'C'étaientdescrisaigusdecolère;
faci-
ils venaient si près de nous que nous aurions
tement pu les abattre à coups de bâton'
les îles
Rien de curieux comme Ia monnaie dans
de chape-
Salomon. La monnaie oourante se compose
environ
lets de porles en coquillages, de Ia grandeur
d,unboutond.echemise.Blleestenliléesurtlesfilsde
rouge
à pieds de long et se décompose en- monnaie
et blanohe. EnJuite, il y ales dents de
ohien' qui ont
deux dents de
la valeur de I'or. On ne peut' d'onner que
chien comme monnaielegale I et d'après
la table qui
fort granile' Cha-
suit, l'on verra que leur valeur est
quantité
que dent est trùée, et lorsqu'on en a une
r52 l,'ocÉl,x pacrFI0uD occIDENTAL
suffisante, on les enlile et on les porte en collier. J'en
ai vu qui valaient 3p livres sterling. on se sert aussi
de dents de marsouin, mais elles ne valent que le
cinquième des dents de chien.
Il y a encore un autre numéraire qui a cours :
c'est un anneau en marbre qu'on porte sur la poi-
trine, et auquel on attribue aussi les vertus d'une
amulette.
La valeur de cette monnaie difÏère peu dans le
groupe, et peut s'évaluer à peu près comme suit :

l0 rroix de coco :lt(1, rouleau


chapelet de monnaie blanche.
de tabac.
l0 lils de monnaie blanche _tL chapelet de _monnaie rouge :
-t soit I dent de chien.
t0 fïls de monnaie rouge t : soit 50 dents de mar-
l0 isas
- :jïil:
: I femme de bonne qualitê.
I < bakiha >r (anneau en
m-arb1Q _ ltêted'homme.
I bakiha : un très bon cochon.
t bahiha _ un jeune nomme moyerr.
D'après cette table, l'on vcrra que le prix d,une
femme convenable serait cle dix millc noix de coco;
mais il va sans dire quc ce prix varie sclon ra posi-
tion du père bicn plus q*e d'après ra beauté ou res
qualités de la jeune fille.
Les coutumes à l'égard du mariage sont intéres-
santes. Lorsqu'on demande une fille en mariage
à
son père, on fait un marché avec celui-ci, qui nat'rel-
lement estime sa lille âu plus haut : soii dix millc
noix de coco.
Si le jeune homme ne peut donner cette somme,
l'ocÉlx PÀcIFTQUE occrDENlÀL {53

iI s'adresse tous ses amis et s'engage à faire une


à,

certaine quantité de travail à I'occasion. De cette


manière, il réussit souvent à leur emprunter la somme
voulue. L,a fille est censée engagée, mais un temps
assez long s'écoule avant que tout soit réglé.
On donne une fête pour célébrer le mariage : on y
convie oeux qui ont fait des avanoes au fiancé, et ils

Canot d'apparat des ilcs Salomorr'

reçoivent des cadeaux en conséquence. Par excmplc,


I'oncle 4., qui a donné deux chapclets de monnaie
blanche, rcçoit cinquante ignames; I'ami C., qui a
donné quelques dents dc ohicn, reçoit un cochon, eb
ainsi de suite : soit 50 pour {00 du don'
Il s'ensuit que lcs pères qui estimcnt trop haut
leur filles ne Peuvent les marier.
Tahua, un granil chef des Floridas, a trois lilles qui
ne sont pas mariées. IJn malheureux, I'année préoé-
dente, avait demandé la moins âgée en mariage,
r5/" r,'ocÉln pacrFreuE occlDENTAL
mais on lui fit le prix de soixante milre noix de coco.
Il fit des efforts pour se procurer Ia somme, mais
put parvenir. Alors le chef Takua, indigné, le
''y
condamna à une amende de milre noix de coco pour
avoir osé faire une telre proposition sans avoir de
ressources. Le malheureux s'en rrL chezun
plaideur
de profession, afin d'obtenir que le jugement fût
cassé, mais il perdit sa cause, et sa réputation
avec.
Les jeunes filles des îres salombn- sont petites,
mais bien faites, avec de jolies mains et de jolis
pieds.
Elles se tatquent la figure, mais si régèrement qu'ir
faut s'approcher pour s'en apercevoir.
cette opération, {ui est un événement important
dans la vie d'une jeune Iile, s'effectue de ra manière
suivante.
on fait venir la veille une quantité de gens, qu'on
pdye une dent de marsouin chacun, pour chanter
autour de la demeure de la jeune fille et I'empêcher
de dormir.
j" {':
Le lendemain,l'artiste arrive. on le paye fort cher,
souvent plusieurs milliers de noix de cocà, et il
com-
meirce son ouvrage. on entaille la figure d'un
des-
sin qui se compose de cercres concentriques ou de
polygones. Les cercres extérieurs ont la largeurd'une
pièce de {0 sous; et Ie tout ressemble a un rayon
cre
miel. l

Lorsquc tout est terminé, on raisse la jeunc li[e, i I

fatiguée par la douleur et par |insomnie, se i


reposer
pendant plusieurs heures, à ra fin desque[es
elle
souffre déjà moins de I'opération qu'elle a
subie.
$"'j.. r'
';( .:
'L'ocÉaN
PÀcrFrQUE occIDENTÀL {55

Après avoir fait escale sur plusieurs points des îles


Malanta et san-christoval, nous quittàmes les iles
Salomon pour les îIes Torres, en faisant route au
sud-est. Penilant treize affreux jours nous eùmes
à lutter contre un fort vent alizé du sud-est, ne fai*
sant que 360 milles, et essuyant des orages épouvan-
tables, et tellemenb rapprochés que nous en avons
'\
'I

perles et de deuts
Boucle d'oreille eu bois noirmarqueté, ornée de

compté quarante dans la môme journée' -Celui qui


nuoifnire I'e"périence du peu de confort d'un voilier
de {00 tonnes n'a qu'à I'essayer pendant une quin-
zaine, battu constamment par des orages' aveo deux
ris dans les huniers.
Le mouvement que lui imprimaient les vagues
était d'une telle viJence qu'on ne pouvait se tenir
ni assis ni même couché, à moins de se cramponner'

,t,S
r56 r,'ocÉlu pÀcIFIeur occIDENTAL
Ce mauvais temps nous tint compagnie jusqu'à
notre arrivée au sud des Nouvelles-I'Iébrides, soit
un mois environ.
Pendant tout ce temps, nous efimes à peine quel-
ques heures de répit.
Deux fois nous dirmes jeter l'ancre pendant
{lue
les vagues balayaient le pont : en bas, tout sentait
I'humidité; l'équipage était malade, les indigènes
aussi, et nous-mêmes nous étions d.'une humeur facile
à comprendre. Il y avait prcsque trois mois que nous .

n'avions eu ni viande fraîche ni légumes, si ce n'est


quelques ignames; le pain commençait à manquer.
Cependant notre petit navire se comporta admi_
rablement. si nous avions hissé deux petites voiles
et lié la barre du gouvernail, il se serait maintenu
pendant un mois, s'il I'ctrt fallu.
Pendant que nous faisions tous nos efforts pour
gagner les îles Torres, notre étai de misaine se dé-
traqua; mais au bout de sept heures on Ie remit en
état; et moi qui ai fait sur mer plus de |'00,000
mi]les, c'est le plus long rctard que j'aie éprouvé par
suite d'un accident: ceci soit dit à I'adrcsse cles yoya-
geurs timides !
A la fin de la quatrième semaine, le vent vira à
I'est, ce qui nous permit enfin de continuer tran-
quillement notrc route vers les îles Loyaltv.
t,'ocÉlx PACrFrouo occrDuNTAL {57

OIIAPITRE XII

LES ILES LOYALTY

On me déposa le {0 septernbre à Nengone, dans lc


groupe Loyalty, et la Croir-du-Sud continua sa route
jusqu'à l'ïle Norfolk.
Cet adieu m'attrista plus que je ne saurais Ie dirc :
car, pendant mon séjour à bord, j'avais yu pas mal de
pays curieux, et, j'avais Iié connaissa.nce aveo les
' indigènes qui, malgré la barbarie de leur éducation,
' étaient, à tout prendre, d'assez bons diables.
J'avais espéré passer de Nengone à Nouméa, dans
la Nouvelle-Calédonie, otr il y iL un servicc tous les
quinze jours pour Sydne;'.
II. et M-'Jones, de la Société des Missions de
Londres, m'accueillirent de'ia façon la plus hospita-
lière, et je vécus chez eux d'une vie bien plus paisible
que celle que j'avais passée à bord du petit voilier,
ballotté par les orages fréquents de ces parages. La
maison était aussi bien installée que oelles de I'Aus-
tralie, et 1\[. Jones y était déjà tlepuis vingt-oinq ans.
II paraissait irès aimé de tout le ntonde. ,

II y avait eu une guerre religieuse depuis notre


dernière visite : Ies relations entre les deux partis
étaient des plus tendues. La bataille venait d'avoir
lieu : vingt et un morts étaient restés sur le champ
{58 l'ocÉ.l'x paclFIQUE occTDENTAL

de bataille, parmi lesquels onze enfants. Cette rixe


s'était élevée entre protestants et catholiques.
La France a pris ofliciellement possession de cette
île en {866, et peu après on y envo}ra un résident et,
des missionnaires catholiques. Les relations entre
les protestants et les catholiques laissent beaucoup à
désirer. Après une rixe sérieuse, les catholiques ont
dû se réfugier à l'île des Pins. Cet état de choses est
des plus regrettables.
Maintenant, à part ces querelles, il faut bien avouer
gue les indigènes ont beaucoup profité des efforts
des missionnaires, et ils en font preuve. Ils bâtissent
de grandes églises, s'habillent à I'européenne, ce qui
ne leur sied pas très bien, et donnent généreusement
tout ce qu'ils peuvent aux missions. De plus, ce sont
les insulaires les plus oourageux de oes parages : ils
savent affronter tous les tlangers sur mer et sur teme;
aussi les explorateurs cherchent-ils à se procurer une
escorte d'indigènes des îles Loyalty.
J'ai passé cinq jours des plus agréables a,vec
M. Jones. Je pus constater qu'il avait donné une
bonne instruction pratique et utile tant aux hommes
qu'aux femmes ; aux uns, il avait fait apprendre des
métiers : la menuiserie, la construction des bateaux;
aux autres, les travaux du ménage et de Ia ferme.
Il y a deux négociants sur l'île qui prennent aux
indigènes les champignons et le copra en éohange du
tabac et du calicot.
Un de ces négociants s'était fait construire un
cutter jaugeant 6 tonnes. J'entrai en pourparlers ovec
L'ocÉ.lN PACTFIeuE occIDENTÀL 159

lui pour Ia traversée de Nouméa, et je m'embarquai


au même endroit otr la Croir-ù.r-Sud m'avait déposé.
La soirée était belle, notre équipage se composait
du propriétaire et de trois indigènes, mais la mer était
houleuse avec peu de vent. Nous étions ballottés de
la façon la plus déplaisan[e.
A I'aube, nous avions perdu Ia terre dc vue ;
notre situation était peu rassurante, et nous ffimes à
la merci des vagues toute la journée; dans I'après-
midi, une forte brise s'éleva et nous arrivâmes en vue
cle la côte, vers I'entrée qu'on appelle le Passage de
la Havane.
Le courant de la marée était très fort, et, venant à
I'enoontre du vent d'est, les vagues se sbulevaient
en véritable tourbillon.
Je n'ai rien vu de semblable, si ce n'est à la cascade
du Niagara.
II fallut beaucoup d'adresse pour guider notre
petit cutter au milieu des brisants du côté tlu récif.
Plusieurs fois les vegues poussées par le vent sem-
blaient vouloir nous engloutir, et si le cutter avait
chaviré, c'en était fait de nous, car il etrt été impos-
sible dc lutter oontre le courant.
Les récifs cle la Nouvelte-Calédonie, conrme ceux
de Fiji, s'étendent à plusicurs lieues en mcr, forrnant
ainsi de belles lagunes, oùr dc puissants vapeurs peu-
vent naviguer : toutefois, ces parôges sont très dan-
gereux, à cause de I'inexaotitude des oartes.
Nous suivîmes la côte au sud-cst de la l{ouvelle-
Calédonie pendant 50 milles, entre de petits ïlots et de
{60 l,'ocÉlu pactFlpuE occIDENTÀL
hauts promontoires qui me rappelaient Ia
Grèce. c'é tait
navigation charmante favorisée parla pleine
'ne lune.
Je dois dire que res montagnes, fort stériles
en réa-
lité, paraissaient bien plus belles qu'elles ne l,étaient.
La Nouvelle-calédonie est la pro, gr*nde des
îres
de la mer du Sud. Elle est complètcment séparée
de l'île des pins et des récifs qui i'entourent.
Bile a
230 milles de long sur B0 à 40 ,e rarge.
une chaîne
de montagnes la traverse tans toute sa rongueur,
ne raissant qu'une margc fort petite des creux
côtés.
si, d'une part, cette configuration met obstacre aux
communications intérieures, de I'autre, c'est
une in_
dication non éq'ivoque de ra présence de richesses
minérales. Toutes les montagnes croivent rccérer
cres
mines de fer, à en juger par leurs couleurs
bril_
lantes. I\ous passâmes par le mont d,Or,
beau pro-
montoire qui doit êtrc riche cn nicrrel, mais
dont re
nom est à coup sfir trompeur.
Nous entrâmes dans Ia nuit au port de lr{ouméa,
par un calme plat, une mer aussi transparente
qu,un
miroir.
J'avais espéré trouver dans le port le vapeur
por_
teur des malle_s pour Sydney, dànt le déiart était
fixé pour le lendemain. com*L ,roo* passions
sous ra
poupe d'une goëlette, je criai à un inaigtne
penché
sur le pavois;
u Le vapeur est-il arrivé ?

- Non, répondit_il. vapeur pas venu, vapeur ar_


rêté sur une pierre, tous les hommes alrer
dans l,eau
salée, beaucoup d'hommes mourir, yapeur
fini. ll
ll,t
Ëi
I

-
I

I
r,tocÉErri PÀcrFr0uE occrDENTÀL {63
C'étaient de bien graves nouvelles, et ce qui était
pire, elles étaient apparemment vraies; car le station-
naire français chauffait, et allait partir à la hâte à
la recherche du vapeur retardataire.
Comme j'étais très fatigué, je me couchai sur-
le-champ et résolus de laisser jusqu'au lendemain la
question de la non-arrivée du vepeur.
C'était une fausse alerte : car, le lendemain, nous
apprîmes que le départ du vapeur de Sydney avait
été retardé pendant quarante-huit heures par le cour-
rier de San-Francisco, aveo lequel il correspond.

CHAPITRE XIII

LÀ NoUvELLE-clr,ÉDoN IE

Nouméa, Ia capitale de la Nouvelle-0alédonie et de


ses dépendances, est une ville poussiéreuse, déooupée
en oarrés ; les rues sont droites et larges, les maisons
en bois à toiture de fer.
Il y a pas mal d'estaminets ou de bars américains.
On ne voit presque {lue des Français. On en voit aux
bars, buvant leurs sirops, jouant au billard, aux
portes de leurs magasins ; on aperçoit aussi des Fran-
çaises en promenade, bien chaussées, hien halillées
et fort gracieuses. Tout a une physionomic bicn
l,$11 l'ocÉltr pacrFreuE occIDDNTaL

française : les hommes s'arrêtent pour saluer et lier


convcrsation avcc leurs amis, aveo cette animation
qui est propre âux races latines : n'était le soleil brri-
lant des tropiques, on se dirait dans je ne sais quelle
ville de France.
Il y a aussi des négociants anglais, des capitaines
au repos comme on en voit dans le voisinage des
ports, et qui sentent l'étoupe et le goudron de Suède.
i\Iais la classe la plus nombreuse, 0e sont les forçats,
qu'on y voit en très grand nombre.
Oeux qui se promènept dans les rues, ce sont des
'Itbérés.,
ou bien des déportés qui purgent leur peind.
Voici des Arabes à la démarche majestueuse, habil-
lés du caftan, coiffés du fez et du turban : ce sont dcs
prisonniers politiques de provenanoe algérienne;
n'ogblions pas,.enlin, les condamnés aux travaux for-
cés, accompagnés d'une escorte armée.
' Actuellement, il existe huit'mille condamnés à Ia
l\ouvelle-Calédonie, logés pour la plupart sur I'ile
Nou, située dans le port,. et sur laquelle il.y a de
grandes prisons, des casernes et des ateliers. Il y a
aussi quelquei prisons sur I'ile principale, mais clles
sont insignifia_ntes auprès de celles de I'îIe I\ou.
Le système de libération est assez.vague, et il y a
des terres {u'on alloue < conditionnellement r et
u dans une proportion raisonnable >.
Les libérds sont au nombre de deux mille environ:
ils forment de petitcs oolonies et vivent à part,.
Torx les ans il arrive quelques centaines de colons
français.
LtocÉ.lw PÂcIFIQUE occrDENTaL {67

II clair que si la France veut profiter de'cette


est
possession, il faut qu'elle encourage I'immigration
des colons, tirés peut-être du micli de la France'
Je fis une longue promenade en voiture dans
I'après-midi. Les routes sont magnifiques et-ont été
faites par les oondamnés. après avoir quitté les fau-
bourgs de Nouméa, qui a 3,000 habitants, les ca-
sernes et les petites maisons de oampagne, nous ar-
rivons en pluinu campagne au milieu d.es broztssailles,
oai, brouisailles, tout ce qu'il y a de plas broussailles:
voioi les plantes à gomme qu'on rencontre sans cesse;
I'eucalyptus rabougri, noueux b éooroe blanche et
'
,aboteuse, qu'on voit partout en Australie, ce qui
prouve la parenté ile la Nouvelle-caléttonie avec le
continent australien.
La campagne environnante ressemble à s'y trotn-
belles
per aux alàntours d'Adélaide, sauf les hautes et
montagnes qu'on ne rencontre point sur le continent
austraùen. i\ous vîmes quelques oabanes indigènes
aveo leur toiture en bonnet de fou; mais il y a peu
d'indigènes dans les environs de Nouméa, parce que'
depuiJ la dernière insurreotion, on les a refoulés
jusque dans les montagnes.
-
On évalue leur nombre à 20 ou 30,000; mais ils
ont diminué de plus de moitié pendant les dernières
cinquante années. lls portent le même costume que
Ies tribus tle I'Afrique méridionale'
Nous rentrâmes dans les rues désertes par un
temps frais et agréable; mais ce qui était bien plus
à

notie gorTt, c'était de nous retrouver, après trois


{68 r,tocÉlx pacIFIouE occIDENTAL
mois de séiour chez les sauvages, assis à une table
bien mise, avec des.gens civilisés, pendant que des
domestiques indigènes nou$ servaient à dîrier, en fai-
sant le servicc comme I'eussent fait des Européens.
Les Anglais ont des maisons de commerce oonsi_
dérables à Nouméa, ils ont aussi des navires; mais
on voit partout.le pavillon français. Le service de
Sydncy est fait par des steamers d,une Société an_
glaise, moyennant une subvention de 6,000 livres
sterling par an.
J'étais contrarié de n'avoir pu visiter la partie sep-
tentrionale de l'île, fort riche en productions mi-
nières, et qui n'attend que I'arrivée de capitaux et
de courageux travailleui:s. On pourrait même y oul-
tiver le sucre, sans pour cela négliger Ie produit Ie
plus important.
Je partis pour Sydney un dimairohe matin i tOus
les Européens, parmi lesquels un assez grand nombre
de dames en toilette, s'asserRblèrent sur le quai potir
voir Ie départ. Nous mîmes deux heures pour traver-
- ser la lagune, nous passâmes à côté du phare et nous
sor[îmes du r6cif. Je le voyais disparaître dans le
lointain avec je ne sais quel sentiment d,e regret,
avec son éternel aocompagnement de yagues écu-
mantes que je connaissais si bien : c'était comme si
je me séparais d'une personne amie..... que je ne de-
vais plus revoir !
r,tocÉ.lu PacIFIguE occrDENTaL L7l,

CIIAPITRE XIV

DU TRÀVAII, ET DU COMMERCE DÀNS LES ILES


DU PÀCIFICIUE

Je demande maintcnant la permission de dire


quelques mots de I'organisation et de I'exploitation
du travail dans les îles du Paoilique, au Queenslanà,
au Fiji et à Ia Nouvelle-Calédouie
actuellement, I'organisation du travail n'est que Ia
traite des noirs sous un autre nom. On dit qu'on paye
les habitants d.es îles. D'accord; mais quel salaire
donne-t-on? En atlmettant que les articles de com-
merce qu'on leur donne comme salaire soient bons,
ils ne leur servent de rien-
En rlébarquant dans leurs îles, ils abandonnent
ces artioles qui n'ont &ucune utilité pour eux'
J'ai vu vendre, pour quelques sous de tabac, à des
Européens un pantalon en gros coton à côtes qui
valait 25 francs, échanger des chemises de flanelle,
des chaussuresr des chapeaux' etc', contre des cou-
teaux et de petites perles en verre.
ou
Que voulez-vous qu'on fasse de ces chemises
de ces pantalons?
J'admets parfaitement que si un des indigènes, sa-
chant dans quel pays iI va et à quel genre de travail
on le destine, désire un article de provenance euro-
t72 l'ocÉln'PAcrFlguE occrDENTÀL

péenne, on puisse le lui proposer comme salaire;


mais cela ne saurai[ servir d'excuse pour ces capi-
taines qui ignorent la langue du pays, ou bien ces
soi-disant < agents du gouvernement ,r qui attirent
les indigènes sur leurs bateaux, en leur promettant
du drap rouge ou du tabac, et qui les emmènent dans
des pays qui lcur sont inconnus.
Quant à I'engagement, si vanté de trois ans, avec
rapatriement à la lin, ai-je besoin de faire remarquer
qu'aucun indigène n'a la moindre idée de ce que veut
dire trois ans?... pas plus qu'un bébé aux bras de sa
nourrice !
II est incontestable, à mon avis, que le système
actuel est foncièrement mauvais; car on enlève les
hommes les plus forts au plus beau momeht de la
vie, pour les renvoyer dans leur pays démoralisés et
maladifs : ainsi on désorganise la société inrligène,
et on I'affaiblit dans des proportions considérables.
Le commerce du copra, de Ia hêche-de-rner, de
I'ivoire végétal, etc., est mal réglé. Sans doute parmi
les négocianls et, les capitaines il y a nombre d'hon-
nêtes gens; mais cela n'empêche pas qu'il y.ait aussi
des coquins, qu'il faut surveiller de près.
Les navires anglais passent beaucoup trop de temps
dans les ports de Sydney, de Melbourne et de Hobart-
Town; et lorsqu'ils visitent les îles, il est d'usage,
comme au temps du commandant Goodenough, de
ne fréquenter que les endroits connus.
Depuis longtemps il n'y a presque pas. eu de sur-.
veillance dans cette partie du Pacifique, et les diffé-
i
''./". ."
.r'oùÉlr PAclFreuE occrD.ENTÀL {73
-F+E",
\*-t-

rents-groupes sont fort peu connus. Les cartes sont


anciennes et fautives; il est probable que les naviga-
teurs français du dernier siècle en savaient autant
que nous.
Cependant, il est bon de dire qu'on e ordonné aur
commandants' des navires de redoubler de surveil-
lance et de punir tout outrage commis par des noirs
ou par des blancs.
Cet ordre a été donné après le massacre du com-
mandant Goodcnough à Santa-Crlrz' en {875.
Le comm.andant Bower et quatre matelots de la
goëlette Sandfly furent tués sur une île des Floridas
en octobre 1880, et oela sans motif apparent.
Cependant je me I'explique assez. Les indigènes
avaient ûni par ne plus croire aux navires de guerre.
C'est d'ailleurs ce que disait Hailey, le chef de
Coolangbangara, dans les iles Salomon'.
Du reste rien de plus naturel. Les indigènes voient
souvent les négociants et les vaisseaux qui s'occu-
pent du trafic des noirs. On leur parle de grands
navires qui viendront les punir, au besoin; mais la
plupart n'en ont jamais vu et les traitent de fables.
J'insiste sur le fait de I'assassinat du commandant
{. cet homme annonce dans }e langage suivant le rnassacrc de
l,Esperanza daus un message au capitaine Ferguson : < Le roi Hailey
de Coolangbtngara est un beau guerrier : j'entamons pour parler
avec vousimoikike (ai maugé) onze hommes qui appaltiennent à
l'Esperanzâ,' moi ai tàut pris: fusils, poudre à canoû, ttrbac, perles
en lrande quantité; moi ai fait grand feu; vaisseau fini.
u"Et encoie homme lilanc, rien-qu'une femme, ne sait pas se bat-
tre ; si une femme vient, etle fait-du bruit; donc, si un- navjre de
guerre vient, il en fera aussi, mais il ne se battra pûs plus qu'une
feDeme. ,r

r
li
,,74 r,'ocÉlx pÀclFreun occrDENTÀr,,
Bower, comme fournissant une terrible preuve de la
situation actuelle dans ces parages. Il eut lieu dans
un pays où I'on connaissait parfaitemcnt les Euro-
péens, et non pas dans un endroit oir on n'en avait
presque pes vu. J'ai raconté plus haut, ce que notre
expérienoe personnellc nous a appris sur Gaeta, oir
nous avons passé une nuit et presque deux jours, à
peine quelques semaines avant I'attaque. Il est évident
que si des navires de guerre avaient visité cet endroit
une ou deux fois dans I'annéc, les habitants auraient
eu dcs preuves maniiestes de I'existence de tels
navires et auraientagi en conséquence.
La suite de cette sombre tragédie ùu Sand/ty n'est
pas sans intérêt.
Tous les coupables furent pris et mis à mort, à
I'exception d'un garçon de seize ans : c'cst ainsi
qu'on fit la leçon aux habitants.
Ceux qui désirent de plus amples détails sur ces
événements les trouveront in ertenso dans le dernier
Blu,e Book (C. 364{), sur les indigènes du pacifique
occidental et le trafic des noirs.
Je mc bornerai à en extraire un passage qui a
trait à l'évêque Selwyn, tiré de la dépêche du com-
mandant à I'Amirauté.
< J'ai grand plaisir en faisant remarquer à mes
Lords le dernier paregraphe de Ia dépêche du com-
mandant Bruce, oir il loue l'énergie ainsi que le cou-
rege de l'évêque Selwyn, qui a le plus aidé à mettre
lcs chefs des Floridas à la raison en les déterminant
à livrer Ies assassins. >
I

t'ocÉ.ln PÂcIFIouE occIDENTAL r75

Ce ohapitre ne saurail être complet sans un résumé


chronologique des attaques contre les Européens
depuis lB75 jusqu'en {88{.
Janvier 1875. Le brick James Bùrney est pris
-
les habitants d'une lle du groupe Lord
d'assaut par
Howe. Le capitaine Fletcher, aveo huit hommes
blancs et deux noirs, est massacré.
Aofrt 1875. bateau Pearl à l{itendi'
- Attaque du
île principale ile Santa-Cruz. Assassinat du comman-
clant Goodenough et de deux matelots; trois hornmes
blessés.
Juillet {876. La Lu,ey et Adelaïde, bateau du
-
trafic de Brisbane, attaqué à Saint-Barthélemy, île
dans le voisinage d'Espiritu Santo, Nouvelles-Flé-
brides. Massacre ilu capitaine Anderson, et tout
l'équipage blessé.
Février {877. Attaque de la goëlette Douglas,
-
dansl'archipel de Ia Louisiarle. Deux blancs tués, cinq
blessés.
Novembre 1877. d'un négociant blanc,
-l\feurtre
nommé Easterbrook, à la baie du Soufre (Sulphur-
Buy), Tanna, Nouvelles-Hébrides.
1878.
- Grande insurrection à Ia 1\ouvelle-Ca1é-
donie, où plus de cent cinquante blancs perdirent
la vie.
l\[ai 1878 Assassinat d.'un négociant à San-
0hristoval, dans les lles Salomon.
Juin {878. Meurtre d.'un négooiantblanc nommé
-
Monow et d'un garçon de Savo près de la sonde de
Marau. lles Salomon.
L76 I'ocÉnx pÀcrFreuE occrDDNrÀL
Septembre {878. L'équipage de Ia tr[ay eueen
-
entouré à Aragh, Nouvelles-tlébrides : le second et
un marin de Tanna tués.
Novembre 1878. Perte de l'équipage de la goë-
-
lette Mystery à, Opu, Nouvelles-Héhrides. L'agent du
gouvernement et quatre indigènes tués.
Novembre {878.
- Le William Isler, de Cooli-
town, est attdqué à Brooker Island, archipel de la
Louisiaile. Un nomné Ingram, l'équipage blano,
deux Chinois eI trois indigènes tués.
Novembre [878.
- Meurtre de James Martin de la
Eeath,er Bell à, Opu, Nouvelles-Hébrides.
Novembre 1878. ilIeurtre de Robert Porvis à
-
Guadalcanar, lles Salomon : trois indigènes tués.
Décembre 1878. Meurtre dc IIIIU. Irons et Ar-
-
thur à Cloucly-Buy, Nouvelle-Guinée.
Mai 1879. Illeurtre de Charlie à la sonde de IIla-
-
rau, lles Salomon.
Juillet 1879. Meurtre du second et de trois
hommes de l'équipage de Ia goëlette Agnes Donald il
Aragh, Nouvelles-Hébrides.
Aoirt {879.
- Le capitaine Levison tué par John
Knowles à New-Britain.
Octobre {879. }Ieurtre du seoond de Ia Mauis èt
-
l'île de Tanna, Nouvelles-I.Iébrides.
Octobre 1879. Meurlre de l'équipage ùa Pride
-
of Logar à Delele, Nouvelle-Guinée.
Mars {880. Meurtre d'un négociant blanc,
-
nommé Johnston, à Opa, Nouvelles-Hébrides.
Aoirt 1880. Massaore de Fraser, le seoond, et de
-
I'ocÉ.a.x pl,gtÏ,reun occIDENTAL 4,77

Nichdl, agent du gouvernement, avec l'équipage de


la Dazmtless, à" Api, Nouvelles-Hébrides.
Aotrt {880.
- Le bateau auxiliaire à hélice Ripple
est attaqué à Bougainville, îles Salomon. Le capi-
taine Ferguson et cinq indigènes tués; deux blancs
grièvement blessés.
Septembre {880. L'Esperanza atta{uéc à Ia
Nouvelle-Géorgie, lles Salomon. Le capitaine Mac-
kintosh, Ie seoond, un marin européen et quatre in-
digènes tués.
Septembre {880.
- lllassacre de l'équipage d'une
jonque chinoise sur la côte de Ia Nouvelle-Guinée.
Octobre {880. Attaque du brigantin Borealis à,
Irgi, îles Salomon. Cinq blancs et un Fijien tués.
Octobre {880.
- Attaque du Le
ritu Santo, Nouvelles-tlébrides.
cotre ldalio à Espi-
capitaine Mc Mil-
lan et une parl,ie de l'équipage massacrés.
Octobre 4880.
- Meurtre de trois blancs faisant
partie de l'équipage du Lælia, à Kabeira, Nouvelle-
Bretagne.
Octobre 1880.
- Meurtre de l'équipage du Hong-
. Kong à I'île Leveade, Nouvelle-Bretagnc.
Octobre 1880. Attaque de I'équipage d'une cha-
-
loupe du navire Sandfly, à Mandoliana, aux Florides,
îles Salomon. Le lieutenant-commandant Bower et
quatre matelots tués.
Novembre {880. Assassinat du capitaine Fore-
rnan et
-
de l'équipage composé de huit blancs et de
trois Chinois, appartenant au navire Annie Broohs, à"
l'île Brooker, archipel de la Louisiade.
t2
,l7B t'ocÉltt PÀcIFTQUE occlDENTÀL

Novembre {880. Attaque du Jabberzaock, à


Tanna, Nouvelles-Ilébrides : plusieurs morts.
Novembre { 88 0. Me urtre de neuf Chinois de I' équi-
-
page de la Prosperihl, dans I'archipel de la Louisiade.
Janvier {881. Attaque de la goëlette Zéphyr, il
-
Choiscul, îles Salomon; massacre du capitaine et de
l'équipage.
Janvier {881 Meurtre du capitaine Schwartz
ùu Leslie., à I'île Russell, îles Salornon.
Février 1881. Assassinat de quatre instituteurs
-
des missions, à Kalo, Nouvelle-Guinée.
Enfin ,la Pearl et Iu fuIarion Rennie furent entou-
rées à Rubiana, dans les îles Salomon ; la Danci,ng
Waue et la Laainia, attaquées et prises aux Flo-
riclas. Trois équipages de baleiniers ont été pris par
lcs habitants des î.les dtr, h'ésor, et quatre par ceux du
groupe Lord Howe.
Le capitaine Blake a été égorgé tout récemment
à Simbo, près de Rubiana dans les îles Salomon; et
une expétlition de naturalistes français massacrée à
l'île Basilisk, dans I'automne de {880.
En revanche, mes lecteurs voudront bien méditer
la contre-partie de cette liste fournie par M. Neilson,
missionnaire des plus aimés, au Melbou,rne Argus,
ce qui donnera une idée tles violences commis'es sur
les indigènes par les Européens.
Yoici ce qu'écrit M. Neilson : a J'ai connu un
blanc qui avait des ouvriers indigènes, et qui un
jour', s'étant cnivré, €[ tua un d'un coup de re-
volver. On ne lui fit même pas de procès.
l'ocÉÀtt PÀcrFrQnD occIDENTAL 179

r. Un autre blano avait aussi des ouvriers indi-


gènes. II en appela à son aide, et, s'impatientant de ce
qu'ils n'arrivaient pas assez vite, il déchargea son
revolver et fracassa }e pied à un des hornmes, qui fut
estropié pour la vie. Le blano ne fut pas puni'
tr IJn autre blanc avait beaucoup d'ouvriers indi-
gènes , qu'il suivait avec un grand fouet, dont il
les frappait s'ils ne travaillaient pas assez. Plus
tard, ce[ homme ne pouvant, marcher se fit faire
une litière, et se faisait porter afin de pouvoir les
fouetter.
u IJn navire faisant le rccrutement des travailleurs
aborda dans une des îles. Les matelots saisirent les
femmes et les emmenèrent de force dans le bateau.
alors les indigènes assaillirent les marins qu'ils
tuèrent, et ils les mangèrent ensuite.
a On envoya un navire de guerre Pour châtier les
inùigènes, qui expliquèrent le fait au capitaine' Mais
celui-ci imposa une amende de vingt-cinq cochons, et
comme elle ne fut pas payée, il fit brûler le village'
t< Un indigène se trouvant à bord d'un vaisseau

avait commis un petit aote de tlésobéissance. On I'at-


tacha à la vergue et on le tortura jusqu'à ce .qu'il
mourùt, sans que Per$onne fût Puni.
a Le blanc qui oommença I'achat du travail des
noirs, et qui était un des pires coquins que j'aie
connus, m'a affirmé que, sur plusieurs lles, les indi-
gènes avaient ilétruit leurs bateaux et n'allaient plus
en mer, craignant d'être enlevés.
a J'ai 0onnu très bien un capitaine faisant le trafic
{80 I'ocÉ.tx pacrFr(JUE occrDENraL
des travailleurs, qui avait I'habitude tle dire que les
indigènes n'avaient point d'âme, et qu'on pouvait les
tuer comme des chiens.
<< Deux fois j'ai pu persuader,
mais à grand'peine,
à d9s capitaines de navires anglais de ne pes attaguer
les indigènes, qui n'étaient coupables que d'avoir
repoussé légitimement les attaques d'hommes blancs. I

I
,, IJn groupe de huit indigènes avait été pris pour
I
travailler à une plantation. Fatigués des traitements
qu'on leur faisait subir, ils s'emparèrent du bateau de
leur maître et s'échappèrent. Mais pendant qu'ils re-
gagnaient leur pays, ils furent forcés par un orage de
se réfugier sur les côtes d'une île, où on en tua et
mangea six.
<, J'ai connu un homme blanc qui commença, une
plantation et lit venir vingt-cinq intligènes pour y
travailler. Il ne pouvait leur donner assez à manger,
et avsnt qu'ils pussent se procurer le nécessaire, il
en mourut huit.
< un blanc s'était emparé de force d.'une parcelle
de terre qui appartenait à un des chefs, et, il menaça
les indigènes de faire venir un navire de guerre pour
les punir ; de sorte que les indigènes ont dù I'y laisser.
t< tomme on aparlé du caractère
des agents du gou_
vernement sur ies navires faisant le trafic et le recru-
tement des noirs, il faut bien que je dise
{ue i'en ai
'vu pas mal et j'en ai connu notamment deux, dont
voici le portrait :
a L'un était un. ivrogne incorrigible. Le capitaine
d'un navire de guerre me dit a son propo, i u Je
-'r,'ocÉlN pÀcrFI0uE occrDENTÀL [8t
( ne comprends pas pourquoi le gouvernement du
a Queensland nomme un pareit individu. II vendrait
( son âme contre un verre de whisky. rr

<r L'autre avait été capitaine'engagé dans ce trafio

et destitué pour sa conduite irrégulière. C'était éga-


lement un soudard qui se servait des armes à feu à
tout propos.
.. On le nomma agent du gouvernement sur un
vaisseau du Queensland, et au premier voyege qu'il
entreprit en cette qualité, il reçut une blessure de
lance à la jambe, dont il mourut.
a Sur son lit de mort il se repentit de ses méfaits,
et dénonça le trafic comme une abomination : iI au-
rait voulu vivre afin d'en dévoiler les horreurs'
< J'ai connu bon nombre de blancs tués par les
indigènes pendant qu'ils étaiont engagés dans ce tra-
fic; et je tlois reoonnaître qu'ils n'ont eu que ce qu'ils
méritaient.
a Aussi, Iorsqu'on entend parler de massacres, ou
de violenoes commises sur des blancs dans les mers
du Sud, il ne faut pas conclure de suite que la faute
en est surtout aux indigènes; car je puis affirmer en
connaissance de cause que, dès I'origine du trafio,
dix indigènes ont péri de la main des blanos pour un
blanc qui a été sacrifié par les indigènes.
a Je tiens à votre disposition plusieurs faits ana-
logues, si vous le désirez. ,r
Je ne crois pas, après avoir parcouru ces pages'
qu'on puisse persister à abantlonner indéfiniment la
solution de cette question du travail dans la Poly-
{B2 I'ocÉln pÂcrrreuE occr.DENTAL
nésie.Ilme semblq au contraire, que c'est une ques-
tion qui réclame une réforme dont I'urgence s'impose
à tous les gouvernements européens.
Toutes les découvertes ont été marquées à leurs
débuts par des abus et même par des crimes. Mais
aujourd'hui les nations européennes doivent oom-
prendre leur rôle autrement que les premiers explo-
rateurs. ce n'est point en infligeant des traitements
barbares aux malheureuses peuplades sauvages
qu'elles les amèneront à ta civilisation, mais bien
plutôt en leur inspirant confiance par les bons pro_
cédés, par la douceu.r et surtout par la plus stricte
loyauté.
cette mission n'est pas indigne d'elles, et les ires du
Pacifique occidental sont un vaste champ où elles
peuvent I'exercer ayec honneur et profit.
TABTE DES MATIÈRES

PNÉTICN DE LÀ TRADUCTION. I
Cn^rprrne pnÉr,turxarnr. '-
La Nouvelle.Guinée.
- Vue d'ensemble
sur les lles formant au N'-E. une ceinture à I'Australie'
''''' t
Cslprrne PREMIER. -- L'ile de Norfolk t2
Cn.lpnnn II. - Fiii. 30

Cn,rprrnn lII. - Fiii. - Le district de Rewa. 48

Cn.l.pnnn IV. - Les Nouvelles-Hébrides... . 62

Cu.rprrnn V. - l\faewo et OPa. ?6


Cnepnne VI. - Les lles Banks et Tones 81
CnApnnr VII. Les lles de Sauta-Cruz... 98
Cnapnnn VIII.
- Santa-Cruz. L'lle principale. lt2
- Iles Salomon.- Ulaua et San-Cristoval..... r27
Cnepnns IX.
X.
- -
Malanta et Florida.. . . . t37
Cneprrns
-
Cs.lprrnn XI. Ysabel. t46
-
Cn.lpnnr XlI. - Les lles Loyalty. rs7
Cn.lpnnn XIII.
- La Nouvelle-Calédonie
r63
Cueprrnr XIV. - Du travail et du trafic dans les lles du
Pacifique. L7t

cocrÉrÉ ÀNoNTME D'IMPRrMsnru DE vILT,EFRANCEE-DE-RoIIERGIIE


' Jules Bardour, llirecteur

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