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veux dire aux Français, c’est que le risque est énorme,


explique-t-il à Mediapart. S’il y a un accident dans
Nucléaire: les imparables leçons de la
une centrale nucléaire, vous risquez d’avoir un tiers
catastrophe de Fukushima de votre territoire, ou peut-être la moitié, qui devienne
PAR JADE LINDGAARD
ARTICLE PUBLIÉ LE VENDREDI 16 MARS 2018 inutilisable, invivable pendant des dizaines d’années.
Je crois que vous devez être conscients de cela, que
vous devez sortir du nucléaire, consommer moins
d’électricité et, surtout, faire confiance aux énergies
renouvelables. Prenez conscience de ce risque, il est
énorme. »
Pendant près d’une semaine, il a multiplié les
interventions publiques : discours devant des
Naoto Kan, pendant sa visite à Rikuzentakata, frappée par le militant·e·s de La France insoumise – qui organise
séisme et le tsunami, le 2 avril 2011 (Reuters/Damir Sagolj)
une votation citoyenne sur le sujet –, allocutions
Deux voix venues du Japon secouent la torpeur
à l’Assemblée nationale et au Parlement européen,
pronucléaire de la France, en ce septième anniversaire
déplacement devant le chantier de l’EPR à Flamanville
de la catastrophe de Fukushima. Écouter Naoto
et à La Hague, où sont stockés les déchets radioactifs
Kan, ancien premier ministre devenu anti-atome face
français. Sa venue suscite l’intérêt des médias,
à l’ampleur du désastre, et lire Masao Yoshida,
où certain·e·s le décrivent en « rock star » de
le directeur défunt de la centrale ravagée, c’est
l’antinucléaire.
comprendre l’impuissance des gouvernements face à
une catastrophe nucléaire.
Vente de réacteurs EPR à l’Inde, soutien à celui voulu
par la Grande-Bretagne à Hinkley Point, torpillage de
l’objectif de réduction à 50 % de la part d’électricité
d’origine nucléaire : le soutien de l’État à l’atome est
plus marqué que jamais.
C’est dans ce contexte particulier que deux voix Naoto Kan, pendant sa visite à Rikuzentakata, frappée par le
séisme et le tsunami, le 2 avril 2011 (Reuters/Damir Sagolj).
venues du Japon perturbent l’apparent consensus
officiel. L’une est articulée par un dirigeant politique L’autre voix est bien plus discrète, et s’exprime dans
de premier plan, auréolé de son retournement contre un livre sobrement intitulé Un récit de Fukushima. Elle
le nucléaire à la suite de la catastrophe de Fukushima. est posthume. C’est celle de Masao Yoshida, directeur
C’est celle de Naoto Kan, premier ministre en de la centrale Fukushima Daiichi au moment de la
fonctions lorsqu’un tremblement de terre et un tsunami catastrophe. Il est mort en juillet 2013 d’un cancer
ravagent son pays et déclenchent l’une des pires crises de l’œsophage. Mais deux chercheurs français, Franck
nucléaires de l’Histoire à la centrale de Fukushima Guarnieri et Sébastien Travadel, ont fait traduire et
Daichii, en mars 2011. Aujourd’hui député à la Diète, éditer pour la première fois en français de larges
élu du parti démocrate du Japon (PDJ), il soutient une extraits de son audition auprès de la commission
proposition de loi favorable à la sortie du nucléaire d’enquête alors mise sur pied par Naoto Kan.
alors que l’actuel chef du gouvernement, Shinzo Abe, À les entendre tous les deux aujourd’hui, avec
veut au contraire relancer les réacteurs à l’arrêt. le décalage de registre de parole et des années,
À l’occasion du septième anniversaire de la deux visions s’affrontent sur la responsabilité face
catastrophe de Fukushima, il est en visite en France à la catastrophe. Interrogé pendant près d’une heure
pour alerter sur les dangers de l’atome. « Ce que je par Mediapart sur ses décisions pendant et après

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la catastrophe en 2011, Naoto Kan, physicien de fondé sur la supposition qu’il n’y aurait pas d’accident
formation, décrit à plusieurs reprises son incapacité majeur dans l’industrie nucléaire. Ils n’avaient jamais
à évaluer seul la gravité de la situation. Pourquoi pensé à la possibilité d’un accident majeur. Il est
son gouvernement a-t-il autorisé un seuil d’exposition normal qu’un ministre ne soit pas au courant, mais
de la population de 20 millisievert (mSv), considéré que le responsable de la sécurité, chargé d’édicter les
comme dangereux par certain·e·s expert·e·s en règles, ne le soit pas, là ça pose un gros problème. »
radioprotection, ouvrant la voie au retour chez eux Quelques mois plus tard, une commission
des déplacé·e·s de Fukushima ? « Attention, ce n’est parlementaire lance une enquête sur la conduite des
pas moi qui ai décidé que ce seuil de 20 mSv était le autorités pendant la catastrophe. « On a compris
bon, nous répond-il, ce n’est pas du tout quelque chose à ce moment-là, et c’est écrit dans le rapport de
que des hommes politiques peuvent décider comme la commission, qu’au lieu de servir de soutien aux
cela. Ce sont les experts qui ont décidé. Ce sont des politiques qui, par définition, ne connaissent pas bien
compromis de discussions entre experts médicaux et le nucléaire, l’Agence de sûreté nucléaire avait été
nucléaires. On a fait une cote à 20 mSv qui semble en fait la courroie de transmission des opérateurs »,
à peu près acceptable par toutes les parties. Moi, poursuit Naoto Kan.
personnellement, je n’ai aucun avis là-dessus. »
« Tout le monde a fui et personne n’est venu
Il rapporte à ce sujet une autre anecdote, effrayante a »
posteriori : « Au sein du ministère de l’économie et
Face à la complexité technique du fonctionnement
de l’industrie, il y avait l’Agence de sûreté nucléaire
des réacteurs et à la difficulté de comprendre quelle
[devenue depuis l’Autorité régulatrice du nucléaire –
décision prendre, Naoto Kan avoue son impuissance :
ndlr], formée d’experts. En cas de crise, un dispositif
« Pendant toute cette période, ce que je peux dire de
se met en place, avec une commission de sûreté
mon expérience, c’est que je n’ai jamais eu en temps
nucléaire, sous la responsabilité directe du premier
utile les infos que je voulais avoir. Ce n’est pas la faute
ministre, assisté par des membres de l’agence. Au
des experts, c’est la faute du temps. » Il a démissionné
moment où l’accident s’est produit, le responsable de
de son poste de premier ministre fin août 2011, sous le
cette agence du Miti est venu me voir, et je lui ai
feu des critiques pour sa gestion de la catastrophe de
posé trois questions : quelle est la situation actuelle ?
Fukushima, jugée calamiteuse par l’opposition.
Comment ça va évoluer ? Quelles mesures pouvons-
nous prendre pour remédier à cette situation ? Mais Une rumeur l’a accusé d’avoir interdit de
les réponses qu’il m’a données étaient tellement communiquer sur la fusion des cœurs de trois réacteurs
confuses et absconses que je me suis dit :“Qu’est-ce de la centrale de Fukushima, l’accident le plus grave
que ça veut dire ? Soit c’est moi qui ne comprends pour une centrale, pour ne pas effrayer la population.
pas. Soit c’est lui qui n’est pas tout à fait compétent « Mais je n’ai pas su quand la fusion a eu lieu, affirme-
et ne me donne pas les explications qu’il faut.” Je lui t-il aujourd’hui. On a appris il y a deux mois que c’était
ai donc demandé : “Pourquoi je ne comprends pas le président de Tepco [l’opérateur de la centrale – ndlr]
vos explications ?” Il a été obligé de me dire qu’il qui avait interdit qu’on utilise ce mot. Il l’a reconnu
ne connaissait rien au nucléaire et qu’il était diplômé il y a trois mois. »
de l’université de Tokyo en sciences économiques. N’a-t-il pas été possible au chef du gouvernement
C’est normal que le ministère de l’économie nomme d’être informé correctement de ce qui se passait
un économiste pour s’occuper d’industrie nucléaire. dans la centrale accidentée ? « Ceux qui savent
Mais c’était très gênant qu’il soit à la direction d’une tout, c’est Tepco, répond-il. Je ne peux apprendre
agence en principe formée d’experts qui devaient les choses que par eux, selon leur bon vouloir.
m’aider à prendre des décisions. Cela montre que Ils connaissent toutes les données de la centrale.
tout l’organigramme du gouvernement japonais était Je n’ai aucun moyen de savoir par moi-même. »

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Aujourd’hui encore, les témoignages du président et n’avait annoncé que des vagues de 5 mètres. La
du directeur général de Tepco devant la commission centrale a été conçue pour résister à un tsunami de
d’enquête gouvernementale restent confidentiels, à 6,10 mètres de haut.
leur demande. « Donc pour le moment, il y a
encore des informations secrètes, explique Naoto Kan.
J’ai témoigné et tout a été publié. Tous les autres
participants ont donné leur accord mais les deux
principaux dirigeants de Tepco, non. C’est bien sûr un
grand problème. »
À l’inverse, dans un récit bouleversant de précision
devant la commission d’enquête parlementaire, Masao
Yoshida, l’ancien directeur de la centrale de
Un quartier déserté de la ville balnéaire de Namie, évacuée pendant
Fukushima, dénonce l’irresponsabilité des politiques : la catastrophe nucléaire de Fukushima, le 28 février 2017 (Reuters).
« Le tsunami de mars a fait 23 000 victimes. Qui La perte des circuits électriques rend très difficile
les a tuées ? C’est un séisme de magnitude 9 qui l’action de refroidissement des réacteurs et empêche
les a tuées. On brandit notre responsabilité. Mais le suivi de ce qui s’y passe par les outils dédiés.
pourquoi n’avait-on pas pris les dispositions pour Les ingénieurs doivent agir dans le noir, parfois
que ces personnes ne meurent pas ? Au lieu de se littéralement : il n’y a plus de lumière dans la salle
poser ces questions, la discussion fait un bond et se des commandes et les pilotes ne voient plus leurs
concentre sur le seul point de la responsabilité de instruments. Enfermés dans le bâtiment antisismique,
Tepco. Je ne trouve pas ça normal. S’il s’agit de sans images de l’extérieur, le directeur et ses
mesures fondamentales pour protéger la vie et les collaborateurs ne comprennent que le tsunami est
biens des Japonais, il faudrait que la cellule de gestion passé que lorsqu’ils voient que l’alimentation en
de crise du premier ministre prenne les mesures qui courant électrique a cessé et que les générateurs de
s’imposent avec les autorités locales. Mais l’État vapeur ne fonctionnent plus.
ne fait rien. Il se contente de remettre en question
l’organisation des centrales nucléaires (…). Bien sûr « Nous étions tous tellement terrassés que nous
protéger une centrale nucléaire est important, mais si sommes restés sans voix (…), tout en accomplissant
on n’a pas de plan d’ensemble, on ne peut pas parler ces tâches administratives, émotionnellement nous
de véritables mesures de protection. Je trouve que étions anéantis. » Dans cette situation extrême, les
l’État a une vision biaisée, concernant les séismes et procédures et manuels de gestion de crise deviennent
les tsunamis. » inutiles. L’« imaginaire collectif » des opérateurs de la
centrale a été « balayé », analysent Franck Guarnieri
Que nous apprend son récit ? La terreur d’avoir et Sébastien Travadel. Ils font l’expérience de
à prendre des décisions face à une catastrophe en l’effondrement de leur cadre institutionnel, expliquent
train de se produire, sans avoir, lui non plus, les les deux chercheurs. Aucune procédure ne prévoit ce
éléments nécessaires à la prise de décision. Quarante qui se passe, les autorités politiques ne savent pas quoi
et une minutes après le début du séisme, les premières faire, le directeur de la centrale est quasiment coupé
vagues du tsunami atteignent Fukushima Daiichi. du monde. « La centrale s’est libérée des hommes,
Elles mesurent environ 8 mètres de haut. Dix minutes écrivent-ils. Il ne s’agit plus ici de l’exploiter, de la
plus tard, déferlent des vagues estimées à plus de 15 contrôler, de la maintenir, mais bien de la combattre.
mètres de haut. Jusque-là, la NHK, la télé japonaise, Un combat à mort. »

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Des décisions ultratechniques, complexes et je n’ai pas suffisamment expliqué en quoi. En fait,
dangereuses doivent être prises dans un état de nous ne pouvions pas parler librement. Le premier
bouleversement émotionnel. Le directeur décide ministre posait des questions surprenantes, auxquelles
d’injecter de l’eau de mer dans les réacteurs pour on essayait simplement de répondre. » Quel type de
empêcher qu’ils ne s’emballent. Masao Yoshida questions ? Par exemple, comment un simple tsunami
explique : « Je n’en avais pas entendu parler parce que pouvait-il paralyser une centrale nucléaire.
nulle part au monde on ne l’avait jamais fait. » Mais Lors de sa visite, Naoto Kan ne voit qu’une salle
la situation se complique terriblement et, au bout d’un de réunion du bâtiment antisismique. Il ne pénètre
moment, ce sont trois réacteurs que les équipes doivent pas dans la cellule de crise. Au plus fort de la crise,
gérer en même temps. « Je vous assure, personne n’a lors d’un entretien par téléconférence, Naoto Kan
jamais eu à faire face à trois tranches nucléaires à la demandera plus tard aux opérateurs « de sacrifier »
fois, et pour être franc, je pense que cela n’arrivera leurs vies. À l’intérieur de la centrale, la solitude des
probablement plus jamais. Je n’ai même pas envie d’y équipes est insondable. Yoshida réclame aux autorités
repenser. » locales que les réseaux de pompiers leur livrent de
Le 13 mars, au troisième jour depuis l’accident, le l’eau. Mais « tout le monde a fui et personne n’est
réacteur 3 explose : « Au début, tout juste après venu ».
l’explosion, quand les tout premiers rapports sont
arrivés du terrain et que j’ai su qu’il y avait une
quarantaine de disparus, j’ai vraiment eu l’intention
de me donner la mort. Si c’était vrai. S’il y avait
quarante morts, j’étais décidé à me faire hara-kiri.
» Mais finalement, personne n’y a perdu la vie et
l’équipe poursuit son travail. Au bout d’un moment,
les sous-traitants sont renvoyés chez eux. Seuls restent
le directeur et une cinquantaine de personnes – contre
environ 5 000 avant l’accident.
Il est d’autant plus instructif d’entendre ces deux voix
aujourd’hui en parallèle que Naoto Kan et Masao
Yoshida se sont fait face lors de l’accident. Et se
sont affrontés, indirectement. Quand le directeur de
la centrale décide d’injecter de l’eau de mer pour
refroidir les réacteurs, le vice-président de Tepco,
Au fil des heures, les relations se tendent entre
depuis le bureau du premier ministre, lui ordonne
l’intérieur de la centrale et les autorités extérieures.
d’arrêter. L’ingénieur raconte comment il a sciemment
Les deux chercheurs chargés de l’édition du
désobéi et menti à ses supérieurs.
témoignage de Yoshida proposent une audacieuse
Au deuxième jour de l’accident, Naoto Kan se rend interprétation de ce conflit : « C’est peut-être
sur la centrale, pour une visite qui ne dure pas précisément l’éveil de ces conflits et leur mode de
même une heure. Sa rencontre avec le responsable de résolution qui a permis au collectif sur site de
l’installation semble tragiquement inutile. « Tout de reprendre la maîtrise de ses installations. »
suite, il m’a demandé d’un ton assez sévère ce qu’il en
Les multiples et légitimes critiques à l’encontre de
était, se souvient Yoshida, l’ambiance était telle qu’il
Tepco ont laissé dans l’ombre le courage et les
était difficile de parler. J’ai bien dit que la situation
souffrances des opérateurs, qui sont restés jusqu’au
était difficile sur le terrain, mais j’ai conscience que
bout aux commandes de la centrale. Naoto Kan en

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est aujourd’hui l’héritier paradoxal. Son récit rejoint Les faits et gestes de Naoto Kan sont critiquables. Le
celui de l’ingénieur défunt sur un point essentiel : bilan de son exercice du pouvoir doit être envisagé
l’impuissance humaine et le désespoir face à une avec distance. Mais son alerte possède la simplicité
catastrophe nucléaire. formelle du rescapé d’un désastre. Les mots de son
« Dix jours après l’accident, j’ai demandé au témoignage sont lourds de sens. Ils engagent la
président de la commission de sécurité nucléaire de responsabilité de celles et ceux qui les écoutent, à
faire une simulation pour le cas le pire : qu’est-ce commencer par, espérons-le, le gouvernement et le
qui pourrait se passer ?, se rappelle-t-il aujourd’hui. chef de l’État français.
Ça lui a pris une semaine. Pour le cas où la centrale Boite noire
deviendrait vraiment incontrôlable, il aurait fallu L’entretien avec Naoto Kan s'est tenu en japonais,
évacuer une zone jusqu’à 250 km de la centrale. Tokyo à Paris lundi 12 mars en début d'après-midi,
était concernée. 50 millions d’habitants devaient être dans un hôtel parisien. Remerciements chaleureux
chassés de chez eux, et ne pourraient pas y revenir à l’interprète Catherine Cadou, qui a permis que
pendant plusieurs dizaines d’années. Et quand j’ai l’entretien se déroule dans les meilleures conditions, et
vu qu’une simple centrale représentait un risque à Kolin Kobayashi pour avoir organisé le rendez-vous.
si important, ce jour-là, j’ai complètement changé
d’avis. On ne peut pas envisager une industrie avec Une version écourtée du documentaire Le Couvercle
des risques aussi énormes. 50 millions d’habitants, du soleil, traitant de la catastrophe de Fukushima, sort
c’est 40 % de la population japonaise. Le centre du en salles ces jours-ci.
pays serait devenu complètement inutilisable. Pire que Pour lire le témoignage de Masao Yoshida :
quand le Japon a perdu la guerre. Ce jour-là, quand Franck Guarnieri et Sébastien Travadel, Un récit de
j’ai compris que ce risque était présent, j’ai changé à Fukushima. le directeur parle, PUF, 203 pages, 16 €.
jamais. »

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