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Christine Gadrat-Ouerfelli

Traduction, diffusion et réception du livre de Marco Polo

Résumé :

Écrit en 1298, le récit de Marco Polo, intitulé le Devisement du monde, a


rapidement rencontré un certain succès, qui ne s’est jamais démenti. Si ce texte a
abondamment été lu et commenté par les historiens modernes, que ce soit pour retracer
une histoire des relations entre l’Occident et l’Orient, écrire la biographie du voyageur,
ou encore identifier les noms de lieux et de personnages cités ; si les philologues ont
longtemps bataillé et cherchent encore à reconstituer le texte original perdu, l’histoire de
ce livre n’a jamais été étudiée de façon approfondie et complète. Ce travail propose
donc une histoire du texte et retrace l’ensemble de sa diffusion et de sa réception, entre
la fin du XIIIe siècle et le début du XVIe siècle.
Dans l’historiographie, il est fréquemment affirmé que le récit de Marco Polo
n’a pas connu un grand succès auprès de ses contemporains, que son auteur a été
« oublié », voire méprisé par ses concitoyens. On lit, sous la plume de plusieurs
historiens et critiques littéraires, que ce livre fut considéré comme un recueil de fables,
tout juste bon à divertir la noblesse française, et qu’il ne fut jamais pris au sérieux. Les
historiens de la cartographie soulignent souvent le peu de résonances de ce texte dans la
cartographie des XIVe et XVe siècle. Une étude complète et aussi exhaustive que
possible de l’ensemble de la diffusion et de la réception du Devisement du monde vient
pourtant largement remettre en cause ces présupposés. Cette diffusion fut large et
massive, recouvrant une grande partie de l’Europe de langue latine, touchant des publics
très variés, et se perpétuant tout au long de la période considérée, voire même au-delà.
Quant à la réception, le très grand nombre d’œuvres utilisant et citant le Devisement du
monde comme source, ainsi que la remarquable diversité des genres auxquels
appartiennent ces œuvres, montre que ce texte fut apprécié et considéré comme une
référence dans de nombreux domaines.
Le premier indice de son succès est constitué par le grand nombre de traductions
et de témoins manuscrits. En deux siècles, le texte est traduit ou retraduit vingt-six fois

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et s’est diffusé en treize langues différentes. Le nombre des manuscrits conservés
s’élève à 141. Le succès ne faiblit pas avec l’arrivée de l’imprimerie, puisque l’on
compte cinq éditions incunables et d’innombrables impressions dans la première moitié
du XVIe siècle. La source première de ce travail est, en effet, constituée par les
manuscrits qui nous transmettent ce texte. Les recherches menées pour cette thèse
permettent d’ajouter huit nouveaux manuscrits par rapport au dernier relevé exhaustif
(fait par Consuelo W. Dutschke en 1993). Ils sont au total relativement nombreux, ce
qui permet de disposer d’une source suffisamment abondante pour pouvoir en tirer
quelques conclusions, mais qui reste aussi abordable dans sa totalité. La date, les
circonstances de la copie, telles que le lieu, le nom du copiste, du destinataire, la qualité
de la réalisation, l’histoire du manuscrit et sa transmission, les marques de lecture et
d’usage qu’il est susceptible de comporter, apportent des données irremplaçables pour
l’étude de la diffusion et de la réception. De la même façon, les impressions incunables
et les éditions du début du XVIe siècles ont été consultées et prises en compte, aussi
bien dans l’étude de la tradition textuelle que dans celles de la diffusion et de la
réception.
Le deuxième type de source mis à profit regroupe les inventaires et catalogues
de bibliothèques, les mentions de livres dans les testaments, etc., qui permettent de
connaître l’existence d’exemplaires qui n’ont pas survécu ou bien de suivre l’histoire de
certains manuscrits. Ces documents apportent en outre des noms de possesseurs
nouveaux – qu’il s’agisse de personnes morales ou physiques – et élargissent ainsi la
palette des publics touchés par le Devisement du monde.
Les œuvres dans lesquelles le livre de Marco Polo a été utilisé ou cité constituent
le troisième type de source de cette étude. La grande quantité d’utilisations du
Devisement du monde dans d’autres œuvres est révélatrice de son succès et de l’estime
dont il a joui ; l’analyse de la façon dont il est utilisé permet d’affiner ce constat et de
comprendre comment le livre de Marco Polo était considéré. Ces œuvres, pour certaines
d’entre elles encore inédites, appartiennent à des domaines littéraires aussi variés que
les traités de géographie, les textes historiques, la littérature épique, l’hagiographie, la
littérature homilétique ; il convient d’y ajouter la cartographie, qu’il s’agisse de
mappemondes ou de cartes régionales. La diversité des emprunts recensés montre
l’intérêt que le texte a d’emblée suscité et l’attitude d’ouverture dont ont fait preuve les
écrivains et les savants de la fin du Moyen Âge à son égard.

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Cette étude est divisée en trois parties. La première retrace l’ensemble de la
tradition textuelle du Devisement du monde, en présentant toutes les traductions et les
remaniements dont il a fait l’objet. La deuxième s’attache à montrer la large diffusion
du texte et la grande diversité d’usages qui en ont été faits. La troisième partie, enfin, se
concentre sur les usages géographiques et cartographiques de ce texte.

Première partie : la tradition textuelle du Devisement du monde

La première partie présente les différentes traductions et les remaniements dans


lesquels le texte nous a été transmis. Traduction, remaniement, adaptation sont des
termes qui ne sont pas nettement définis pour le Moyen Âge et qui ne sont pas
exclusifs : une traduction est souvent, aussi, un remaniement. Certaines versions sont
résumées, abrégées, d’autres connaissent des interpolations. Une grande partie d’entre
elles est encore inédite ou ne bénéficie pas d’édition critique.
L’étude des traductions du Devisement du monde qui est exposée dans ce travail
est davantage historique que philologique ou littéraire. Il ne s’agit pas, pour l’essentiel,
d’analyser le processus ou les techniques de traduction mis en œuvre, encore moins de
juger de la qualité ou de la fidélité de la traduction. L’objectif est plutôt de montrer
comment ces traductions participent à la diffusion du texte et comment elles peuvent
être représentatives de sa réception. Aussi l’accent est-il moins mis sur les modifications
textuelles que, autant qu’on puisse les connaître, sur les circonstances, les lieux et les
dates d’élaboration de ces traductions, remaniements et autres réécritures. Ces
différentes versions du texte peuvent correspondre à des adaptations en fonction de
l’image que l’on s’en faisait, ou bien de l’usage qu’on projetait d’en faire. Chaque
traduction est également une opportunité pour le texte de gagner un nouveau public, de
se répandre dans une nouvelle région.
Toutes les versions du livre de Marco Polo ont été ici prises en compte, quels
que soient leur proximité ou leur éloignement par rapport à un texte original qui a
disparu. Autant que possible, sont examinés les manuscrits qui les représentent, leur
lieu, leur date et leur milieu d’élaboration, les liens qui les unissent aux autres versions,
ainsi que leur diffusion géographique et chronologique. Pour certaines versions qui
n’avaient jusque-là bénéficié d’aucune étude, des stemma codicum ont été dressés. Un
schéma général de la tradition textuelle permet, en introduction à cette partie,

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d’embrasser l’ensemble de ces versions et leurs articulations les unes par rapport aux
autres.

Chapitre premier : Les versions du groupe A (hors VA)

L’ensemble de la tradition textuelle du Devisement du monde est réparti en deux


branches principales, désignées par les lettres A et B. Les trois premiers chapitres
s’intéressent aux versions appartenant à la branche A. Le premier chapitre examine les
versions francophones, les versions du groupe K et la version toscane TA ainsi que sa
descendance. Les versions francophones sont au nombre de trois : la version F en
franco-italien, généralement considérée comme la plus proche de l’original,
essentiellement en raison de sa langue ; la version française (Fr) qui consiste en une
mise en « bon français » de la version originale ; et une version en anglo-normand
conservée par un unique manuscrit mutilé.
Le groupe K est constitué de trois versions : une catalane, une aragonaise et une
française. Chacune n’est conservée que par un manuscrit. Le groupe se caractérise par
une très importante lacune au début du texte, ainsi que par l’insertion d’extraits d’un
autre récit de voyage, celui d’Odoric de Pordenone. L’hypothèse récemment formulée,
selon laquelle le groupe aurait une origine avignonaise et occitane, est discutée.
La version toscane TA, probablement exécutée à destination des milieux
marchands et bourgeois de Toscane, a été à son tour traduite en latin (version LT).
L’analyse de cette dernière porte notamment sur la façon dont elle a été contaminée par
une autre version latine, celle de Francesco Pipino.

Chapitre II : La version vénitienne (VA) et sa postérité

Le deuxième chapitre traite de la version vénitienne VA et des traductions qui en


sont issues, sauf la version latine de Francesco Pipino (P) qui, avec sa descendance, fait
l’objet du chapitre trois. La version VA et sa descendance constituent la branche la plus
féconde de la tradition textuelle polienne, celle qui a donné lieu au plus grand nombre
de traductions et retraductions, mais aussi celle qui est conservée par le nombre le plus
important de manuscrits, ainsi que tous les incunables.

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La version vénitienne VA nous est parvenue en deux recensions, la seconde
regroupant un petit nombre de manuscrits tardifs et d’éditions. Malgré son importance
dans la tradition textuelle, la représentation manuscrite de VA est défectueuse et ne
permet pas de bien connaître le texte de cette version.
En dehors de la traduction de Francesco Pipino, elle a connu une autre traduction
latine, la version LB, conservée par deux manuscrits, qui paraît avoir été faite en
Lombardie. Elle a aussi donné naissance à une seconde traduction toscane (TB), moins
connue que la première (TA), mais conservée par un nombre plus grand de manuscrits.
L’analyse de ceux-ci montre, de façon plus claire encore que pour TA, une diffusion
dans les milieux marchands et urbains de Toscane. La version TB a, à son tour, été
traduite en allemand, version représentée par trois manuscrits et deux impressions
incunables. De TB descend également une version latine jusque-là méconnue : LA.
L’étude approfondie de celle-ci, de ses manuscrits, l’établissement du stemma codicum
et l’analyse de sa réception permettent d’avancer qu’il s’agit d’une version très liée aux
milieux humanistes et de formuler une hypothèse quant à son traducteur, qui pourrait
être l’humaniste toscan Domenico Bandini d’Arezzo (?1335-1418). Cette version LA a
elle-même connu deux traductions : une seconde version allemande et une rétro-
traduction en toscan.

Chapitre III : La version latine de Francesco Pipino et sa descendance

La version latine P mérite un chapitre à part entière : il s’agit non seulement de


la version la plus répandue toutes langues confondues (60 manuscrits à elle seule), mais
aussi de celle qui a été le plus souvent utilisée dans d’autres œuvres. C’est en outre la
seule version manuscrite pour laquelle nous connaissons le nom du traducteur,
Francesco Pipino, un dominicain de Bologne, et qui est pourvue d’un prologue par ce
même traducteur.
Sont d’abord présentés la biographie et les œuvres de Francesco Pipino, afin de
déterminer la place qu’y tient sa traduction et de la dater aussi précisément que possible.
En raison du nombre important de manuscrits subsistants, il n’était pas possible, dans le
cadre de cette étude, de dresser le stemma codicum complet de cette version.
Néanmoins, une étude approfondie de ses manuscrits conduit à indiquer des éléments
qui pourront concourir à l’établissement d’un tel stemma et à proposer en particulier

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quelques regroupements de manuscrits en fonction de leurs variantes communes ou de
certains contextes de diffusion. Un schéma provisoire est enfin élaboré pour synthétiser
les hypothèses ainsi formulées.
La version de Francesco Pipino a elle-même donné naissance à plusieurs
traductions. Elle a ainsi été traduite en français, dans la deuxième moitié du XVe siècle,
probablement dans les milieux de la haute bourgeoisie parisienne. Il en existe également
une version gaëlique, à la fois abrégée et interpolée, notamment par des insertions
provenant d’un autre texte, la Fleur des histoires de la terre d’Orient d’Hayton. La
version tchèque paraît, quant à elle, liée au petit groupe de la version de Francesco
Pipino qui s’est diffusé en Europe centrale. Une traduction en vénitien a également été
effectuée, conservée par un unique manuscrit du XVe siècle. La version portugaise issue
de la version de Francesco Pipino n’est connue que grâce à l’impression qu’en donne en
1502 à Lisbonne l’imprimeur morave Valentim Fernandes. Elle appartient au contexte
des expéditions de découvertes portugaises. La version de Francesco Pipino a enfin été
diffusée sous la forme d’un résumé que l’on rencontre dans trois manuscrits ; leur
examen et le stemma codicum dressé permettent d’attribuer l’élaboration de ce résumé
au milieu des établissements religieux réformés du sud de l’Allemagne et du nord de
l’Autriche.

Chapitre IV : Les versions du groupe B

Le quatrième chapitre est consacré aux versions de la branche B. Peut-être issues


d’une version remaniée par l’auteur lui-même, ces quatre dernières versions contiennent
un texte original, plus complet que les autres versions en un certain nombre d’endroits.
La version la plus connue de ce groupe est la version latine dite Z ; son unique
manuscrit, dont l’existence fut longtemps supposée, ne fut retrouvé à Tolède qu’en
1932. La version Z a pour particularité d’être fortement abrégée au début du texte, mais
de contenir, par la suite, pas moins de deux cents passages qui ne se retrouvent pas dans
les versions de la branche A. Ces additions, qui peuvent être de longueurs variées et qui
apportent des informations supplémentaires de type essentiellement géographique ou
ethnographique, sont considérées comme authentiques et provenant de Marco Polo lui-
même. La possibilité qu’il ait retravaillé son texte ne remporte toutefois pas
l’assentiment de tous les chercheurs. Bien que conservée par un seul manuscrit,

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plusieurs témoignages indiquent que la version Z fut lue et utilisée à Venise tout au long
des XIVe, XVe et XVIe siècles.
Autre version latine de la branche B, la version L, aussi dénommée Compendium
latinum, est une version résumée, qui a néanmoins connu une certaine diffusion,
puisqu’il en subsiste six manuscrits. Elaborée en Vénétie, elle s’est par la suite répandue
dans les pays flamands, comme le montrent nettement l’étude des manuscrits conservés
et l’établissement du stemma codicum.
Les deux autres versions de cette branche sont en vénitien. La version V, dont un
seul manuscrit subsiste, est encore inédite et très mal connue. Il est possible qu’elle ait
été contaminée par l’une des deux versions latines du groupe. La version VB est
conservée par trois manuscrits qui permettent d’en situer l’élaboration au milieu du XVe
siècle et probablement dans des milieux qui s’intéressaient aux questions
géographiques. Il s’agit non seulement d’une version abrégée, mais aussi d’une
réécriture littéraire.
Les quatre versions de la branche B ont connu une diffusion relativement limitée
et, hormis le Compendium latinum, circonscrite à la Vénétie, où elles ont été mises au
point. Aucune d’entre elles n’a donné naissance à son tour à une autre traduction. Leur
importance du point de vue de la réception et leur rôle dans la conservation d’un texte
en partie plus complet sont toutefois loin d’être négligeables.

Deuxième partie : La diffusion et la réception du texte dans l’Europe


médiévale

La deuxième partie s’attache à montrer la large diffusion du texte et la grande


diversité des usages qui en ont été faits. Les historiens contemporains ont tour à tour
interprété son livre comme un manuel de commerce avorté, un ouvrage de
divertissement, un recueil de mirabilia ou, quoique plus rarement, un traité de
géographie. Il est souvent répété que Marco Polo n’a pas été pris au sérieux et que son
récit était considéré comme un recueil de fables. Quelle était en fait l'image que ses
lecteurs médiévaux avaient du livre de Marco Polo et quelle utilisation en faisaient-ils ?
Le croisement des informations contenues aussi bien dans les manuscrits et les
imprimés anciens, dans les inventaires de bibliothèques que dans les œuvres qui
l’utilisent, permet d’avancer des réponses à cette question.

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Chapitre V : Une diffusion rapide et large

Le premier chapitre de cette partie se veut un panorama de la diffusion du texte


dans l’Europe occidentale médiévale, essentiellement dressé à partir des mentions de
copie ou de provenance présentes sur les manuscrits, ainsi que des témoignages des
inventaires de bibliothèques et de testaments. Trois espaces géographiques sont analysés
plus particulièrement : la France, l’Angleterre et la péninsule Ibérique. La France
accueille très tôt, dès les premières années du XIVe siècle, le Devisement du monde,
notamment dans sa version française (Fr), qui paraît avoir touché surtout un public
aristocratique, proche de la cour royale française, où le livre est présent en plusieurs
exemplaires. Si le nombre des manuscrits est relativement important (une quinzaine en
comptant les fragments), il ne semble toutefois pas que ce texte y ait suscité des travaux
ou des utilisations nombreuses.
En Angleterre, on trouve quelques exemplaires en français, mais surtout la
version de Francesco Pipino, qui y parvient dès le début des années 1340 et dont les
manuscrits anglais forment un groupe particulier. Le texte, dans sa version latine, a
surtout circulé en compagnie de textes historiques, principalement dans les milieux
universitaires et monastiques. A partir de la fin du XIVe siècle, la diffusion du récit de
Jean de Mandeville semble concurrencer celle du livre de Marco Polo.
Dans la péninsule Ibérique, on constate une disproportion entre un nombre très
réduit de manuscrits conservés (un seul pour chacune des versions catalane et
aragonaise) et des mentions d’inventaires de bibliothèques ou de testaments plus
nombreuses. La présence du texte est ainsi documentée dans le milieu des marchands et
de la bourgeoisie catalane, surtout à Barcelone, ainsi que dans la bibliothèque des rois
d’Aragon, qui entretiennent à la fin du XIVe siècle, une certaine francophilie,
symbolisée par des échanges nombreux de manuscrits avec des nobles français. C’est
dans ce contexte qu’est élaboré le célèbre Atlas catalan, commande du roi d’Aragon
Jean Ier offerte au roi de France Charles V. Cette mappemonde fait un usage abondant
des informations contenues dans le Devisement du monde pour ses parties orientales,
ouvrant la voie à d’autres cartes du même type réalisées aussi bien en Espagne qu’en
Italie.

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Du point de vue du lectorat, ce chapitre présente la diffusion du texte dans les
milieux religieux, réguliers comme séculiers, dans les milieux princiers (aussi bien
masculins que féminins), ainsi que dans deux autres catégories sociales : les marchands
et les médecins. Il apparaît ainsi que des milieux très divers ont été touchés par le livre
de Marco Polo. Reste la question du type de lecture qu’ils y ont pratiqué et de l’usage
qu’ils en ont fait, ce qui ne se laisse pas facilement percevoir, faute d’exemplaires
subsistants ou d’annotations portées sur ces exemplaires.

Chapitre VI : Le statut du livre et de l’auteur

Le chapitre six s’interroge sur le statut du texte et de son auteur. Pour répondre à
cette question, est d’abord proposée une analyse des différents titres attribués au texte,
en fonction des versions et des manuscrits. On observe une certaine stabilité des titres à
l’intérieur d’une même version. Deux grandes tendances se distinguent : soit un titre
court mettant l’accent sur l’identité de l’auteur, soit un titre long, descriptif, proposant
une sorte de résumé du contenu.
Quelques manuscrits nous offrent aussi une représentation figurée de l’auteur,
dont l’examen permet de déceler l’image qu’en avaient les enlumineurs ou les
commanditaires de manuscrits. Si les manuscrits enluminés offrent généralement
l’image d’un jeune voyageur ou d’un jeune noble, quelques-uns représentent aussi
Marco Polo comme un homme d’expérience. Aucun, toutefois, ne le montre en position
d’auteur.
Sont ensuite examinés les remplois du texte dans la littérature épique et
chevaleresque, telle que l’Entrée d’Espagne, le roman de Baudouin de Sebourc, ou
l’Orlando innamorato. L’insertion de motifs poliens dans ces œuvres participe d’un
certain renouvellement de leur matière, où les récits de croisade cèdent la place à des
aventures orientales plus lointaines. L’utilisation du récit de Marco Polo reste
néanmoins souvent difficile à affirmer, car il s’agit davantage de motifs, d’ambiances,
que de citations précises.
Mais la notion de divertissement présente à travers ces emprunts, ainsi que dans
les manuscrits enluminés du Devisement du monde, n’est pas exclusive d’une
perception du livre comme somme de connaissances. L’exemple du zibaldone
d’Antonio Pucci, où de larges extraits du récit de Marco Polo ont été copiés, montre

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qu’un auteur de poèmes chevaleresques pouvait aussi apprécier ce texte pour ses
informations de type historique ou ethnographiques.
Il est également symptomatique que d’autres voyageurs, en particulier Jordan
Catala, Odoric de Pordenone, Niccolò de’ Conti et Arnold von Harff, n’hésitent pas à
utiliser le livre de Marco Polo pour enrichir leur propre récit et proposer ainsi une
description du monde plus complète.

Chapitre VII : Les dominicains et le livre de Marco Polo

Le chapitre sept s’intéresse au rôle joué par les membres de l’ordre dominicain
dans la diffusion et la réception du récit de Marco Polo. Il apparaît que le livre a
activement circulé parmi les frères prêcheurs des couvents de Lombardie dans les
années 1310-1330, période où Francesco Pipino de Bologne le traduit en latin. Il a en
particulier été utilisé par Filippino de Ferrare dans son manuel de conversation, le Liber
de introductione loquendi, qui lui emprunte une petite vingtaine d’anecdotes ; par Pietro
Calo da Chioggia, dans son Légendier, pour la vie de saint Thomas apôtre d’Inde ; par
Nicoluccio d’Ascoli dans ses sermons ; par Jacopo d’Acqui et Francesco Pipino, dans
leurs chroniques.
Malgré le peu d’informations que nous possédons sur la biographie de chacun de
ces frères, il apparaît que tous appartiennent à la province de Lombardie inférieure, sauf
Jacopo d’Acqui qui est membre de celle de Lombardie supérieure, et qu’ils ont
fréquenté les mêmes couvents, en particulier Bologne, Padoue et Venise. Ils sont actifs
dans les mêmes années et même si tous n’ont pas utilisé la traduction réalisée par leur
confrère, on peut en déduire que l’idée d’utiliser le récit de Marco Polo comme source
circulait à l’intérieur de l’Ordre, en particulier en Lombardie.
Il est en outre intéressant de noter que plusieurs des œuvres dans lesquelles le
texte est utilisé appartiennent au genre homilétique – le manuel de conversation de
Filippino de Ferrare s’y rattache également –, genre qui ne vient sans doute pas
spontanément à l’esprit de qui travaille sur la réception d’un récit de voyage, mais qui
démontre sans conteste la grande diversité d’usages que pouvait connaître ce type de
texte au Moyen Âge. Cela implique également une grande ouverture d’esprit de la part
des dominicains qui n’hésitaient pas à puiser à toutes sortes de textes, et notamment les
plus récents, afin d’enrichir leur corpus de sources.

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Deux passages du livre de Marco Polo ont été particulièrement exploités comme
exempla : le miracle de la montagne déplacée par la foi des chrétiens de Bagdad et celui
de la colonne de l’église Saint-Jean-Baptiste de Samarcande. On retrouve des emprunts
dans la littérature homilétique en Angleterre à la fin du XIVe et au début du XVe siècles,
ce qui confirme la permanence de type d’usage. Le Devisement du monde a donc été
considéré comme une source fiable et digne d’être mise à profit pour l’édification des
fidèles, peut-être dans le but d’attirer leur attention et de susciter leur intérêt.

Chapitre VIII : Le voyage de Marco Polo : un événement historique, ou


l’insertion du récit dans les textes historiques

En raison des riches informations qu’il offre sur l’histoire et les mœurs des
Mongols, le livre de Marco Polo a été utilisé dans plusieurs chroniques ou textes
historiques, dès la première moitié du XIVe siècle. L’analyse de ce type de textes, dans
le chapitre huit, montre que ce sont d’abord les informations relatives aux Mongols qui
intéressent les chroniqueurs, tels que Francesco Pipino ou Giovanni Villani. Le premier,
qui connaît bien le texte pour l’avoir traduit, y puise surtout des informations de type
historique ou ethnographique, qu’il complète avec les récits de Jean de Plancarpin et de
Simon de Saint-Quentin. Le second cite Marco Polo comme source de ses informations
sur les Mongols, conjointement avec Hayton, mais davantage qu’il ne l’utilise
réellement, ce qui montre qu’il le considère avant tout comme une référence
incontournable sur ce sujet.
A partir de la fin du XIVe siècle, le Devisement du monde est davantage utilisé
pour ses informations de nature géographique, que les chroniqueurs insèrent dans leurs
descriptions du monde. Symptomatique de ce changement de perception est l’évolution
de la place accordée au résumé du texte dans l’Historia aurea de John of Tynemouth,
composée vers 1350 : d’abord inséré à l’année 1252, date du départ des frères Polo, ce
résumé se retrouve, dans un manuscrit plus tardif, en tête de cette histoire universelle,
dans le cadre du tableau géographique du monde qui ouvre l’œuvre. Cette utilisation de
nature géographique dans des contextes historiques apparaît également dans un
manuscrit miscellanée conservé à Oxford, où de larges extraits du Devisement du monde
sont mêlés à des récits historiques, portant notamment sur l’histoire de l’Angleterre.

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D’autres chroniques encore utilisent le récit de Marco Polo, notamment la
Chronique de Saint-Bertin, composée par Jean le Long d’Ypres, ou la Cronica ymaginis
mundi du dominicain Jacopo d’Acqui. En dehors de l’intérêt des extraits qu’ils insèrent
dans leur œuvre historique, l’on remarque surtout que Marco Polo lui-même y est
considéré comme un personnage historique et que son voyage ou l’écriture de son récit
constituent des événements historiques à part entière, ce que confirme encore la
chronique du monastère de Meaux (Yorkshire) due à son abbé Thomas Burton.
Dès la première moitié du XIVe siècle, le livre de Marco Polo a donc été
considéré comme une référence en matière d’histoire et ethnographie mongole, puis en
ce qui concerne la géographie de l’Orient. L’autorité dont a rapidement joui son récit a
contribué à faite de son auteur un personnage historique, à citer au rang des « hommes
célèbres ».

Chapitre IX : Le rôle de Venise dans la diffusion du texte

Le dernier chapitre de la deuxième partie pose la question, jamais étudiée de


façon approfondie, du rôle de Venise, patrie du voyageur, dans la diffusion et la
réception de son récit. Une grande partie de la tradition polienne – qu’il s’agisse de
traductions ou de diffusion manuscrite – trouve son origine à Venise. Il est possible que
Marco Polo lui-même ait joué un rôle, en offrant un manuscrit à un seigneur français,
Thibaut de Chepoy, et en révisant son texte, pour donner naissance à la branche B de la
tradition textuelle.
L’analyse de la réception de la version Z montre que, malgré un unique
manuscrit conservé aujourd’hui, cette version a circulé à Venise et y a été utilisée du
début du XIVe siècle à la première moitié du XVIe siècle, par des dominicains d’abord,
puis dans des œuvres de nature géographique (la mappemonde de fra Mauro et l’édition
de Giambattista Ramusio). Il est possible qu’un exemplaire de cette version corresponde
à celui qui était mis à la disposition du public dans le quartier du Rialto, selon les notes
du Florentin Meo Ceffoni.
Les premières traces de réception du texte dans la région de Venise se repèrent
en fait à Padoue, où, dans les premières années du XIVe siècle, le médecin et philosophe
Pietro d’Abano insère dans deux de ses œuvres des informations tirées d’entretiens avec
le voyageur. Au XVe siècle, les usages géographiques et cartographiques qui sont faits

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du Devisement du monde par des Vénitiens, notamment dans la mappemonde de fra
Mauro et dans un manuscrit inédit et anonyme, montrent que les érudits de la
Sérénissime ne sont pas restés à l’écart des préoccupations des humanistes de leur
temps, mais qu’ils ont eux aussi produits des œuvres originales en matière de
géographie, où le récit de Marco Polo est utilisé pour commenter ou compléter la
Géographie de Ptolémée.
Venise a aussi été considérée comme un point de référence : elle était le lieu où
l’on venait chercher le livre de Marco Polo, en pensant y trouver le texte original,
comme le montrent les démarches de Valentim Fernandes ou de Rodrigo de Santaella,
tandis que des Vénitiens ont pu être sollicités pour confirmer le récit de leur concitoyen,
notamment en le confrontant avec le récit d’un autre voyageur vénitien, Niccolò de’
Conti.
Il est toutefois difficile de parler, avant le XVIe siècle, de reconnaissance
officielle de Marco Polo par sa cité. Ce n’est qu’au milieu de ce siècle, avec les deux
entreprises de célébration que sont l’édition de Giambattista Ramusio et les cartes de
Jacopo Gastaldi, que Marco Polo acquiert un statut de monument de l’histoire
vénitienne.

Troisième partie : Le livre de Marco Polo et les discussions géographiques


de la fin du Moyen Âge

La troisième partie développe l’analyse des usages géographiques du texte.


Encore une fois, l’idée répandue selon laquelle les cartographes et géographes de la fin
du Moyen Âge et du début de la Renaissance auraient dédaigné le témoignage visuel du
voyageur vénitien, n’est qu’un mythe, répété ouvrage après ouvrage, mais que l’étude
des documents contredit vigoureusement. L’abondance des exemples d’utilisation du
texte, aussi bien dans des traités de géographie que sur des cartes, indique que le
Devisement du monde était considéré comme une source importante dans ce domaine.

Chapitre X : La place de Marco Polo dans les débats humanistes

Le premier chapitre de cette partie examine la réception du texte dans les


milieux humanistes, principalement italiens. Ces milieux, qui participent à un

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renouvellement des conceptions géographiques, sont fréquemment décrits comme
n’ayant recours qu’aux textes antiques et dédaignant les œuvres « médiévales » ; or, il
apparaît que le livre de Marco Polo tient souvent une place importante dans la
géographie humaniste.
A la fin du XIVe siècle, le récit de Marco Polo est ainsi abondamment utilisé par
deux humanistes florentins, Domenico Bandini et Domenico Silvestri. Le premier, dans
son Fons memorabilium universi, lui emprunte le matériau de nombreuses notices de
cités, de provinces et d’îles, en lui accordant une grande estime. Le second, en revanche,
se montre plus circonspect, mais la quantité d’extraits qu’il insère dans son De insulis et
earum proprietatibus est néanmoins remarquable.
Est ensuite analysée la place du Devisement du monde dans le Liber de figura
mundi de Luis de Angulo, œuvre composée pour le roi René en 1456. Luis de Angulo
juxtapose en les résumant de larges extraits du récit de Marco Polo, ainsi que du livre de
Jean de Mandeville.
Le texte est aussi cité à de nombreuses reprises par Giovanni Fontana dans son
Liber de omnibus rebus naturalibus, composé dans les années 1450, principalement
dans le livre V qui traite des merveilles de la nature et de l’ingéniosité des hommes. Il
reprend au voyageur vénitien la description de plusieurs merveilles architecturales, ainsi
que la description des mœurs à la cour mongole de Khanbaliq. Il n’hésite pas, en outre,
à confronter le récit du voyageur vénitien avec les données de la Géographie de
Ptolémée, notamment en ce qui concerne la question de la fermeture ou de l’ouverture
de l’océan Indien.
Au XVe siècle, en effet, la large diffusion de ce dernier texte engendre des
débats et des confrontations avec la description du monde offerte par Marco Polo, en
particulier en ce qui concerne l’extrême-Orient et l’océan Indien. Si le récit de Marco
Polo paraît absent d’un certain nombre de texte liés au concile de Florence (1439-1441)
ou de l’Asie de Pie II (Aeneas Sylvius Piccolomini), par exemple, l’examen des cartes
produites à partir du milieu du XVe siècle révèle des tentatives menées pour concilier
les deux traditions, polienne et ptoléméenne, soit en juxtaposant les données de l’une et
de l’autre, soit en cherchant une synthèse, comme le font fra Mauro et, dans une
moindre mesure, Giovanni Leardo. Le phénomène de juxtaposition se rencontre
principalement dans les cartes produites à partir de modèles ptoléméens, telles que
celles d’Henricus Martellus ou de Francesco Rosselli, qui imposent un modèle d’océan

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Indien comportant deux péninsules et où l’Asie centrale et méridionale est largement
ptoléméenne, tandis que le matériau polien est rejeté à l’extrême-Orient. Ce modèle
perdure bien avant dans le XVIe siècle.

Chapitre XI : Les géographes germaniques et Marco Polo

Dans l’espace germanique, objet du chapitre onze, le Devisement du monde a


connu une importante diffusion au XVe siècle, qui engendre une production
géographique et cartographique originale, qui reste encore largement méconnue,
souvent par confrontation avec la Géographie de Ptolémée. Sont examinées dans cette
perspective les entreprises cartographiques bavaro-autrichiennes menées à Saint-
Emmeran de Ratisbonne et par Andreas Walsperger, où sont mises à profit des
informations provenant de sources d’une grande diversité : descriptions du monde,
traités de géographie, récits de voyages, etc.
A la même époque, les humanistes flamands incluent eux aussi le récit de Marco
Polo dans leurs œuvres et les bibliothèques qu’ils réunissent autour du thème de la
géographie, comme le montrent les exemples de Nicolas Clopper († 1472), conseiller
des ducs de Bourgogne, de Raphaël de Marcatellis († 1508), abbé de Saint-Bavon de
Gand et grand bibliophile, ainsi que les annotations portées sur un incunable ayant
appartenu à l’abbaye de Groenendael.
Le dossier entièrement inédit de l’Oculus fidei d’Henri le Chartreux occupe une
part importante de ce chapitre. Ce personnage, auquel deux manuscrits de Marco Polo
peuvent être rattachés, est l’auteur d’un traité de spiritualité tout à fait original, basé sur
des textes géographiques, récits de voyages et descriptions du monde, au premier rang
desquels figure le Devisement du monde. Celui-ci paraît véritablement être à l’origine
de l’important travail de recherche et de compilation mené par ce moine, identifiable
avec Henri de Dissen, chartreux de Cologne, qui a entretenu des relations avec le
cardinal Nicolas de Cues. L’objectif de l’Oculus fidei est de raffermir la foi de ses
contemporains par des exemples tirés notamment de récits de voyages.
Ce chapitre se clôt par un épilogue sur le globe de Martin Behaim, où se
rencontrent trois influences : celle de la cartographie humaniste florentine, celle des
récits de voyages, au premier rang desquels celui de Marco Polo, et celle des nouvelles
découvertes portugaises.

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Chapitre XII : Le livre de Marco Polo et les grandes découvertes

Les grandes découvertes de la fin du XVe et du début du XVIe siècles sont au


cœur du dernier chapitre de ce travail. Se pose en effet la question du rôle joué par le
livre de Marco Polo dans les expéditions maritimes lancées par les Espagnols et les
Portugais. De nombreux historiens ont considéré que la lecture du récit de Marco Polo
avait été directement à l’origine du projet de traversée de l’Atlantique de Christophe
Colomb, dans le but de rejoindre par l’ouest les territoires asiatiques décrits par le
voyageur vénitien. Or, l’analyse minutieuse des textes produits par l’Amiral (lettres
annonçant ses découvertes et journaux de bords de ses voyages) montre que sa lecture
du Devisement du monde est tardive et date de son acquisition d’un exemplaire de
l’édition latine incunable en 1497. Tout ce qui, dans les textes antérieurs, peut provenir
du livre de Marco Polo est en réalité tiré de la lettre de Paolo dal Pozzo Toscanelli écrite
en 1474 à un chanoine de Lisbonne, que Colomb s’est procurée. Par ailleurs, les notes
marginales qui sont attribuées à l’Amiral sur l’exemplaire incunable de Marco Polo
conservé à la Biblioteca Colombina, se révèlent relativement banales et ne laissent pas
percevoir d’éléments de discussion d’ordre géographique ou cosmographique liés à la
préparation d’un grand projet de navigation. Il apparaît par conséquent que Christophe
Colomb n’a lu le récit de Marco Polo que lorsqu’il a cherché à élargir ses connaissances
livresques afin d’étoffer ses arguments pour lutter contre ses détracteurs.
Il est intéressant de noter que ces derniers ont eux aussi fait appel au récit du
voyageur vénitien, en particulier Rodrigo Fernandez de Santaella qui, dans son
introduction à sa traduction castillane du livre de Marco Polo, imprimée à Séville en
1503, se livre à une réfutation point par point de la thèse selon laquelle Colomb aurait
atteint l’Asie en abordant le continent américain.
Si, en définitive, le livre de Marco Polo a joué un rôle dans les grandes
découvertes, c’est davantage dans leur analyse et leur commentaire a posteriori, comme
le montrent notamment un certain nombre de recueils manuscrits ou imprimés qui se
multiplient à cette époque, tels que ceux de Piero Vaglienti, d’un franciscain de
Palestine, d’Alessandro Zorzi ou de Valentim Fernandes. Le Devisement du monde ne
sort pas affaibli des débats qui entourent ces expéditions, mais il acquiert au contraire
toute sa place dans le nouveau schéma géographique du monde : celle d’une description

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de l’Orient. L’utilisation qu’en fait Gomes Eanes de Zurara dans sa Chronique de
Guinée, composée en 1453, où il compare les mœurs des indigènes de la côte africaine
aux descriptions fournies par Marco Polo de certains peuples orientaux, se révèle tout à
fait originale. Elle montre l’autorité acquise par le récit du voyageur vénitien, qui sert de
référence en matière de mœurs de populations indigènes, quelle que soit leur
localisation.

Les indications portées sur les manuscrits conservés, les multiples traductions et
remaniements du Devisement du monde, dans un grand nombre de langues, les
témoignages des inventaires de bibliothèques, les œuvres nombreuses et d’une grande
diversité qui l’ont utilisé comme source montrent sans ambiguité que ce texte a connu
un succès indéniable pendant les deux derniers siècles du Moyen Âge et au début du
XVIe siècle. En deux siècles, le livre de Marco Polo s’est répandu dans l’ensemble de
l’Europe occidentale et centrale et a touché tous les milieux lettrés, du prince au
marchand et du médecin au théologien. Tous ne l’ont pas lu dans les mêmes conditions,
ni pour en tirer le même usage, mais tous ont pu y avoir accès.
La réception se révèle particulièrement riche. Le Devisement du monde fut non
seulement utilisé dans des œuvres géographiques et cartographiques, mais aussi dans de
nombreuses chroniques, dans la littérature épique et, ce qui est sans doute moins
attendu, dans la littérature homilétique et spirituelle. La perception du livre de Marco
Polo comme ouvrage de divertissement, rapportant des anecdotes plaisantes, n’est pas à
rejeter ; toutefois, la majorité des emprunts relevés indique plutôt qu’il fut surtout
considéré comme une source fiable pour l’acquisition de connaissances de nature
historique, ethnographique, géographique, voire hagiographiques.
L’analyse détaillée des emprunts montre que ce récit, ainsi que son auteur, ont
rapidement joui d’une grande estime. Si Marco Polo est entré dès le XIVe siècle dans le
panthéon des hommes célèbres, son livre a, quant à lui, acquis un statut de référence
indispensable et d’autorité.

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Annexes :

Treize annexes accompagnent ce travail. Elles comprennent : les notices des 141
manuscrits du Devisement du monde ; une liste des manuscrits classés par version ; une
transcription partielle de la version LB ; une discussion stemmatique et une édition
partielle de la version LA ; une discussion stemmatique et une édition partielle de la
version L (Compendium latinum) ; une comparaison du texte de la vie de saint Thomas
apôtre par Pietro Calo et du chapitre correspondant de la version Z ; une comparaison
du texte de la chronique de Jacopo d’Acqui avec la version LB ; des extraits de la
chronique de Jacopo d’Acqui ; des extraits du manuscrit Oxford, Bodleian Library,
Digby 196 ; une comparaison du De omnibus rebus naturalibus de Giovanni Fontana
avec les chapitres correspondants de la version de Francesco Pipino ; l’édition des
annotations marginales portées sur le manuscrit Londres, British Library, Add. 19952 ;
des extraits de l’Oculus fidei d’Henri le Chartreux ; des reproductions de manuscrits et
d’éditions imprimées (dix-sept planches).

La thèse est pourvue d’une liste des sources, d’une bibliographie et d’index
(codicum, nominum et locorum).

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