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Marguerite Yourcenar

de tAcadbnie française

Nouvelles
orientales

Gallimard
Le sourire de Marko
Le paquebot flottait mollement sur les eaux
lisses, comme une méduse à l'abandon' Un avion
tournait avec l'insupportable vrombissement d'un
insecte irrité dans l'étroit espace de ciel encaissé
entre les montagnes. On n'était encore qu'au tiers
d'une belle aprás-midi d'été, et déià le soleil avait
disparu derriere les arides contreforts des Alpes
monténégrines semées de maigres arbres' La rner,
si bleue le matin au large, prenait des teintes
sombres à f intérieur de ce long fiord sinueux
bizarrement situé aux abords des Baikans' Déià,
les formes humbles et ramassées des maisons, la
franchise salubre du paysage étaient slaves, mais
la sourde violence des couieurs, la fierté nue du
ciel faisaient encore songer à l'Orient et à l'islarn'
La piupart des passagers étaient descendus à terre
et s'eipiiquaient parmi les douaniers vêtus de
blanc et d'admirables soldats munis d'une dagr'le
triangulaire, beaux comme tr'Ange des armées'
L'archéologue Elrec, le pacha egyptien et f ingé-
nieur français étaient restés sur le pont superieur'
32 Nouztelles orientales Le sourire de Marko 33
L'ingénieur s'était commandé une biêre, le pacha sant son verre de citronnade. Mon savoir se limite
buvait du whiskyr et I'archéologue se rafraichis- à la pierre scuiptée, et vos héros serbes taiilaient
sait d'une citronnade. plutôt dans la chair vive. Pourtant, ce Marko m'a
- Ce pays m'excite, dit I'ingénieur. Ce quai de intéressé, moi aussi, et i'ai retrouvé sa trace dans
Kotor et celui de Raguse sont sans doute les seuls un pays bien éioigné du berceau de sa légende, sur
débouchés méditerranéens de ce grand pays slave un sol purement grec, bien que la piété serbe y ait
etalé des Balkans à l'Oural, qui ignore les délimi- élevé d'assez beaux monastêres...
tations changeantes de la carte d'Europe et tourne
résolument le dos à la mer, qui ne pénêtre en iui
- Au Mont Athos, interrompit f ingénieur. Les
os gigantesques de Marko Kraliévitch reposent
que par les pertuis compliqués de la Caspienne, de quelque part dans cette Sainte Montagne oü rien
la Finlande, du Pont-Euxin, ou des côtes dalma- ne change depuis le moyen âge, sauf peut-êrre ia
tes. Et, dans ce vaste continent humain, I'infinie qualité des âmes, et ou six mille moines ornés de
variété des races ne détruit pas plus i'uniré mysté- chignons et de barbes flottantes prient encore
rieuse de I'ensemble que Ia diversité des vagues ne auiourd'hui pour le saiut de leurs pieux protec-
rompt la monotonie maiestueuse de la mer. Mais teurs, les princes de Trébizonde, dont la race est
ce qui m'intéresse en ce moment, ce n'est ni la sans doute éteinte depuis des siêcles. Qu'il est
géographie ni l'histoire, c'est Kotor. Les bouches reposant de penser que l'oubli est moins prompt,
de Cattaro, comme ils disent... Kotor, telle que moins totai qu'on ne suppose, et qu'ii y a encore
nous la voyons du pont de ce paquebot italien, un endroit au monde oü une dynastie du temps
Kotor la farouche, la bien cachée, avec sa route en des Croisades se survit dans les priêres de quelques
zigzag qui monte vers Cettigné, et la Kotor à vieux prêtres ! Si ie ne me trompe, Marko mourur
peine plus rude des légendes et des chansons de dans une bataille contre les Ottomans, en Bosnie
geste slaves. Kotor l'infidele, qui vécut f adis sous ou en pays croate, mais son dernier désir fut d,êrre
le ioug des Musulmans d'Albanie, auxquels vous inhumé dans ce Sinai du monde orthodoxe, et une
comprenez bien, Pacha, que la poésie épique des barque réussit à y transporter son cadavre, malgré
Serbes ne rend pas toujours iustice. Et vous, les ecueils de la mer orientale et les embüches des
Loukiadis, Çui connaissez le passé comme un galêres turques. LJne belle histoire, et qui me fair
fermier connait ies rnoindres recoins de sa ferme, penser, je ne sais pourquoi, à la derniêre traversée
vous ne me direz pas que vous n'avez pas entendu d'Arthr:,r...
parler de Marko Kraliévitch ? u Il y a des héros en Occident, mais ils semblent
Je suis archéoiogue, répondi.t le Grec en repü- maintenus par ieur arrnature de principes cornme
-
34 Nouaelles orientales Le sourire de Marko 35

les chevaliers du moyen âge par leur carapace de pied d'une maison de bois toute vermoulue qui
fer: avec ce sauvage Serbe, nous avons le héros haletait sous la poussée des flots ; la veuve du
tout nu. Les Turcs sur qui Marko se précipitait pacha de Scutari passait 1à ses nuits à rêr'er de
devaient avoir l'impression qu'un chêne de la Marko et ses matins à I'attendre. Eile frottait
montagne s'abattait sur eux. Je vous ai dit qu'en d'huile son corps glacé par les baisers mous de la
ce temps-là le Monténégro appartenait à l'Islam : mer ; elle le réchauffait dans son lit à i'insu de ses
ies bandes serbes étaient trop peu nombreuses servantes ; elle lui facilitait ses rencontres noctur-
pour disputer ouvertement aux Circoncis la nes avec ses agents et ses complices. Aux petites
possession de la Tzernagora, cette Montagne heures du iour, elle descendait dans la cuisine
Noire, dont le pays tire son nom. Marko Kralié- encore deserte Iui préparer les plats qu'il aimait le
vitch nouait des relations secràtes en pays infidàle mieux manger. il se résignait à ses seins lourds, à
avec des chrétiens faussement convertis, des fonc- ses jarnbes épaisses, à ses sourcils qui se reioi-
tionnaires mécontents, des pachas en danger de gnaient au plein rnilieu de son front, à son amour
disgrâce et de mort ; il iui devenait de plus en plus avide et soupÇonneux de femme múre ; il ravalait
nécessaire de s'aboucher directement avec ses sa rage en la vovant cracher quand il s'agenouil-
complices. Mais sa haute taiile l'empêchait de se lait pour faire le signe de la croix. Une nuit, la
glisser chez l'ennemi, déguisé en mendiant, en veille du iour oü Marko se proposait de regagner
musicien aveugle, ou en femme, bien que ce Raguse àla nage, ia veuve descendit comme de
dernier travestisseÍlent erlt éte rendu possible par coutume lui Í-abriquer son repas. Les larmes
sa beauté : on l'eüt reconnu à la longueur démesu- 1'empêchàrent de cuisiner avec âutant de soin qu'a
rée de son ombre. Il ne fallait pas non pius songer I'ordinaire ; elle monta par malheur un plat de
à amarrer un canot sur un coin désert du rivage : chevreau trop cuit. Marko venait de boire ; sa
d,'innombrables sentinelles, postées dans les parience était restée au fond de la cruche : il iui
rochers, opposaient à un Marko seul et absent leur saisit les cheveux entre ses rnains poissées de sauce
présence multiple et infatigable. Mais là oü une et huria :
barque est visible, un bon nageur se dissimule, et .,
- Chienne du diable, as-tu Ia prétention de
seuls les poissons connaissent sa piste entre cieux rne íaire manger de ia vieille chôvre centenaire ?
eâux. Marko charmait les vagues ; itr nageait aussi u
- C'étatt une belle bête, répcndit la veuve. Ei
bien qu'Uii'sse, son antique voisin d'Ithaque' Ii ia plus ieune du t,roupeau.
charrnait aussi ies femmes : ies chenailx compii- .,
- Elle etait coriace comme ta viande de sor-
I

qués cie la mer le conduisaient souvent à Kotor, au ciôre, er elie avalt le même íumet mauclit., fit ie

I
36 Nouztelles orientales
Le saurire de Ma.rko 37
jeune Chrétíen ivre. Puisses-ru bouitlir comme elie
en Enfer
laient malgré eux, chaque fois qu,une vague plus
!
féroce éclatait à leurs pieds ; et les accêsã,, ,.rr.
« Et, d'un coup de pied, ii envoya le plat de leur semblaient le rire de Marko, et l,insolente
ragoüt par la fenêtre grande ouverte qui donnait
écume son crachat sur leur visage. pendant deux
sur la mer.
,. La veuve lava silencieusement le plancher ta-
heures, Marko nagea sans parvenir à avancer
ché de graisse, et son propre visage bouffi de lar- d'une brassée ; ses ennemis le visaient â la tête,
mes. Elle ne se montra ni moins tendre, ni moins mais le vent déviait leurs dards ; il disparaissait,
puis reparaissait sous la même meuie *r.it". Enfin,
chaude que la veiile ; er, au point du iour, quand
le vent du Nord commença de souffler la révolte la veuve noua solidement son écharpe à ia iongue
parmi les vagues du goife, elie conseilla douce- ceinture souple d'un Albanais ; un úabile pêchãur
ment à Marko de retarder son départ. Il y consen-
de rhons réussit à emprisonner Marko àr.r, ..
lasso de soie, et le nageur à demi etranglé dut se
tit : aux heures brrilantes du iour, ii se recoucha laisser trainer sur la piage. Au cours de ús parties
pour la sieste. A son réveil, comme ii s'étirait
de chasse dans les montagnes de son pays, Marko
paresseusement devant les fenêtres, protégé contre
le regard des passants par des persierr.r., compli-
avait vu souvent des animaux faire le mort pour
quées, il vit brilier des cimeterres : une tro.rp. d"
éviter qu'on les achêr,e ; son instinct le poria à
soldats turcs encerclait la maison, en bloquait imiter cette ruse : ie jeune homme au teint livide
que les Turcs ramenêrent sur la piage était rigide
toutes les issues. Marko se précipita vers le balcon
qui surplombait de três haut la mer : les vagues et froid comme un cadavre vieux dÉ trois
;olJrs ;
ses cheveux salis par i,écume collaient à ses
bondissantes se fracassaient sur les rochers avéc le **p.,
creuses ; ses yeux fixes ne refléraient plus i,im_
bruit de la fbudre au cieL. Marko arracha sa mensité du ciel et du soir ; ses làvres salées par la
chemise et plongea la tête la premiêre dans cerre
tempête oü ne se serait aventurée aucune barque.
mer se figeaient sur ses mâchoires contractees ses
;
Des montagnes roulêrent sous lui ; il roula sous bras abandonnés pendaient ; er l,épaisseur dá sa
poitrine empêchait qu,on entendit son coeur. Les
des rnontagnes. Les soldars saccagêrent la maison
notables du viliage se penchêrent sur Marko, ciont
sous la conduite de la veuve sans trouver la moin*
leurs iongues barbes chatouillaient le visage, puis,
dre trace du jeune géant disparu I enfin, ia chemi-
relevant tous la tête, ils s,écriàrent d,unele.ri*
se déchirée er les griliages defonces du balcon ies
mirent sur la vraie piste ; iis se ruêrent sur la même l'oix: "i
plage en hurlanr de depit et de rerreur. Ils recu-
.,
- Allah ! Ii est moi-r corrirne une taupe pourrie,
comme un chien crevé. Rejetons_le à ia Àer qui
38 Nauaelles orientales Le sourire de Marko 39
lave les ordures, afin que notre sol ne soit pas veuve. Prenez des charbons ardents et posez-les
souillé par son corps. sur sa poitrine, et vous verrez s'il ne se tord pas de
« Mais ia méchante veuve se mit à pieurer, puis douleur, comme un grand ver nu.
à rire: ., I-es bourreaux prirent de la braise dans Ie four-
o
- Il faut pius d'une tempête pour noyer neau d'un calfat, et ils tracêrent un iarge cercle
Marko, dit-elie, et plus d'un nceud pour l'étran- sur la poitrine du nageur glacé par la mer. Les
gler. Tel que vous le voyez, ii n'est pas mort. Si charbons brülêrent, puis s'éteignirent et devinrent
vous le reietez à la mer, ii charmera les vagues tout noirs comme des roses rouges qui meurent.
comme il m'a charmée, pauvre femme, et elles le Le feu découpa sur la poitrine de lVlarko un grand
ramêneront dans son pays. Prenez des clous et un anneau charbonneux, pareil à ces ronds tracés sur
marteau ; crucifiez ce chien comme fut crucifié I'herbe par les danses de sorciers, mais le garçon
son dieu qui ici ne lui viendra pas en aide, et vous ne gémissait pas, er aucun de ses cils ne fremit.
verrez si ses genoux ne se tordront pas de douleur,
et si sa bouche damnée ne vomira pas des cris. " - Allah, dirent les bourreaux, nous avons
péché, car Dieu seul a le droit de supplicier les
u Les bourreaux prirent des clous et un marteau morts. Ses neveux et les fils de ses oncles vien-
sur l'étabii d'un radoubeur de barques, et ils dront nous demander raison de cet outrage : c'est
percêrent les mains du jeune Serbe, et ils traversê- pourquoi ensevelissons-le dans un sac à moitié
rent ses pieds de part en part. Mais le corps du plein de grosses pierres, afin que la mer elle-même
supplicié demeura inerte : aucun frémissement ne sache pas quel est le cadavre que nous lui
n'agitait ce visage qui semblait insensible, et ie donnons à manger.
sang même ne suintait de sa chair ouverte que par « Malheureux, dit la veuve, il crêvera du bras
gouttes lentes et rares, car Marko commandait à -
toutes les toiles et recrachera toutes les pierres.
ses artêres comme il comrnandait à son ccur. Mais faites plutôt venir les jeunes filtes du village"
Aiors, le plus vieux des notables jeta loin de lui son et ordonnez-leur de danser en rond sur le sable, et
marteau et s'écria lamentablement : nous verrons bien si I'amour continue à le suppli-
«
- Qu'Allah nous pardohne d'avoir essayé de cier.
crucifier un mort ! Attachons une grosse pierre au o On appela les ieunes filies ; elles mirent à ia
cou de ce caciavre, pour que l'abime ensevelisse hâte leurs habits des j'rurs de fête : elle apportôrent
notre etrreur, et que la mer ne nous le ramêne pas. des tarnbourins et des flütes ; eiie ioignirenr
" - Ii iaut plus de mille clous et de cent marteaux Ies mains pour danser en rond autour du cadavre,
pour crucifier À{.arko Kraiiévitch, dit la méchante et la plus belie de toures, un mouchoir rouge à la
40 Nouvelles orientales Le sourire de Marko A1
'tl

main, menait ia danse. El1e depassait ses compa- re ; seuie, la veuve méfiante resta pour surveiiler
gnes de la hauteur de sa tête brune et de son cou le faux cadavre. Soudain, Marko se redressa ; il
bianc ; elle était comme ie chevreuil qui bondit, enleva avec sa main droite le clou de sa main
comme le faucon qui vole. Marko, immobile, se gauche, prit la veuve par ses cheveux roux et lui
traissait efÍleurer par ces pieds nus, mais son ccur cloua la gorge ; puis, enlevant avec sa main
agite battait d'une façon de plus en plus violente gauche ie ciou de sa main droite, iI lui cloua le
et désordonnée, si fort qu'il craignait que tous les front. Il arracha ensuite les deux épines de pierre
spectateurs ne finissent par i'entendre ; et, malgré qui lui perçaient les pieds et s'en servit pour lui
lui, un sourire de bonheur presque douioureux se crever les yeux. Quand les bourreaux revinrent, ils
dessinait sur ses lêvres, qui bougeaient comme trouvêrent sur le rivage le cadavre convulsé d'une
pour un baiser. Grâce au lent obscurcissement du vieiile femrne, au iieu du corps d'un héros nu. La
crépuscuie, ies bourreaux et ia veuve ne s'étaient ternpôte s'était calmée ; mais les barques poussives
pas encore aperÇus de ce signe de vie, mais les donnêrent vainement ia chasse au nageur disparu
yeux clairs de Haisché restaient sans cesse fixés dans le ventre des vagues. Il va sans dire que
sur le visage du jeune hornrne, car eile ie trouvait Marko reconquit le pays et enleva la belle filie qui
beau. Soudain, elle iaissa tomber son mou- avait éveillé son sourire-" rnais ce n'est ni sa gloire,
choir rouge pour cacher ce sourire ei dit d'un ton ni ieur bonheur qui me touche, c'est cet eupl-rémis-
Íler : me exquis, ce sourire sur les lêvres d'un supplicié
«
- II ne me convieni tras cie danser devant le
Chréiien mort, et c'est pourquoi
pour qui le desir est ia plus douce torture. Regar-
visage nu d'un dez : le soir tombe ; on pourrait presque imaginer
i'ai couvert sa bouche, dont la seuie vue me faisait sur la plage de Kotor Ie petit groupe de bourreaux
horreur. travaiilant à la iueur des charbons ardents, la
« À4ais elle continua ses cianses, afin que 1'atten- ieune filie qui danse et le garçon qui ne résiste pas
tion des bourreaux fút distraite ei qu'arrivât à la beauté. ,
l'heure de ia priàre, ou iis seraient forcés de s'eioi-
gner du ri',,age. Enfln, une voix du haut d'un
- Une btzarre histoire, dit l'archéologue. À{ais
Ia version que vous nous en offrez est sans doute
minaret cria qr:'il était remps d'adorer Dieu. Les récente. trl doit en exister une autre, plus primi-
homrnes se dirigàrent vers la petite mosquee rude ti.r'e. Je rne renseignerai.
et barbare ; 1es ieunes filles f,ariguees s'égrenàreni - Vous aurez t.ort, dit i'ingénieur. Je vous l'ai
vers la ville sur ieurs babouches trainantes ; Hais- donnée teile que nie i'ont arprise ies pa1'sans du
ché s'en alla en tournani souvent la têt-e en arrià- village cu j'ai passe mon dernier hiver, occupé à
42 Nouaelles oríentales
forer un tunnei pour I'Orient-Express. Je ne
voudrais pas médire de vos héros grecs, Loukia-
dis : ils s'enfermaient sous leur tente dans un
accês de dépit ; ils hurlaient de douleur sur leurs
amis morts ; ils trainaient par ies pieds ie cadavre
de leurs ennemis autour des villes conquises, mais,
croyez-moi, il a manqué à l'Iliade uÍl sourire
d'Achille.
La fin de tY[arko l{ratiéairch


f:
i.,
Les cloches sonnaient le
glas dans le ciei
presq-ue insupportablement bleu. Elles
semblaienr
plus fortes et plus stridentes qu,ailleurrr.o;;;;i;
d-1ns ce pays situé à l,orée áes régio", nnãel.r,
elles eussent voulu affirmer três Éaut que leurs
sonneurs étaient chrétiens, et chrétien le mort
qu'on s'apprêtait à mettre en terre. Mais en bas,
dans Ia ville blanche aux courettes étroites, aux
homrnes accroupis du côté de l,ombre) on ne
les
entendait que mélangées aux cris, aux appels, aux
bêlements d'agneaux, aux hennissements de
chevaux et aux braiments d,ânes, parfois aux
huluiements ou aux priêres des femmes pour i,âme
récemmenr partie, ou au rire d,un idiot que
ce
deuil public n'intéressait pas. Dans le quartier cies
etameurs, Ie tapage des marteaux col.:vrait leur
bruit. Le vieux Stévan, qui achevait délicat.**ç
p-ar petits coups secs, le col d,une aiguiêre,
vii
s'écarrer le pan de toile qui fermait l,emÉrasure
cie
la pone. Un peu plus dela chaleur er du soleil bas
d'une aprês*midi finissante envahirent ra bouticue
132 Nouztelles orientaíes La fin de Marko Kraliél,írclt 133
sombre. Son camarade Andrev entra comme chez la graisse. Marko mange et boit comme dix, et
soi et croisa les iambes sur un bout de tapis. parle encore plus qu'il ne rnange, rit er frappe du
- .Tu sais que À{arko était mort ? J'etais 1à, poing encore plus qu'il ne boit. Et de temps en
temps, il mettair ie holà, quand deux se querel-
Íl t-il
Des chalands m'ont dit qu'il était mort, répii- laient d'avance à cause du butin.
-
qua le vieux sans poser son marteau. Puisque tu as ,., Et quand nous, les vaiets, avons versé de I'eau
envie de raconter, raconte pendant que ie tra- sur toutes les mains et essuyé tous les doigts, il est
vaille. sorti dans la grande cour pleine de monde. On sait
- J'ai un ami dans les cuisines de Markc. Les en ville qu'on distribue les restes à qui en veut! er
jours de fête, il me laisse servir à table : on happe les restes des restes vont aux chiens. La plupart
toujours quelque bon morceau. des gens apportent un pot, petit ou grand, ou une
- Ceenn'est pas aulourd'hui iour férié, dit le écuelle, ou tout au moins une corbeille. Marko 1es
vieux, caressant le bec de cuivre. connaissait presque tous. personne comme lui
- Non, mais on mange touiours bien chez
Marko, même les iours ouvrables, et même les
pour se souvenir des figures et des noms, et pour
mettre le nom fuste sur tra vraie Íigure. A l,un, un
jours rnaigres. Et ii y a touiours à tabie beaucoup bequillard, il parlait du temps oü ils avaient
de gens I les vieux éclopés, d'abord, ceux qui n'en combattu ensembie le b.y Constantin ; à un
finissent pas de parler des bons coups qu'ils ont ioueur de cithare aveugle, il chantonnait ie
donnés à Kossovo. Mais d'eux, il en vient moins premier vers d'une ballade que l,homme avait
chaque année, et même chaque saison. Et faite en son honneur quand il était jeune ; à une
aujourd'hui, Marko avait invité aussi de gros laide vieille femme, il prenait le menron, et lui
marchands, des notables, des chefs de village, de rappelait qu'ils avaient couché ensemble clans le
ceux qui vivent dans la montagne, si prês des bon vieux remps. Et, parfois, il prenait lui-même
Turcs qu'on peut se tirer des flêches d'un bord à un quartier de mouton dans un plat, et il disait à
l'autre du torrent qui coule entre les rochers, et quelqu'un : "Mange ! " Enfin, c,était comme tous
quand l'eau manque en été, il y coule du sang. Ies jours.
C'était à cause de l'expédition qu'ott prépare, u Et tout à coup, ii est arrivé devant un petit
comme chaque année, pour rapporter des poulains vieux assis sur un banc, avec ses pierJs qui
et du bétail turc. On servait de grands plats dans pendaient devant iui.
lesquels on n'avait pas épargné les condiments ; " - Et toi, qu'il a dit, pourquoi n,as-tu pas
c'est lourd et ça vous glisse des mains, à cause de apporté C'écueile ? Je ne me rappelle pas ron nom.
134 Nouztelles orientales La fin de Marko Kraliéatrch 135
« - Les uns m'appellent comme ci, et les autres _ \,ous autres, cria Marko
,,
comme ça, dit le petit vieux. C'est sans impor- escorre, ne vous. en mêlez pas. à ceux de son
tance. moi cette fois_ci. Ça
". ,";;rd. ;r'r"
* - Je ne connais pas non plus ta tête, dit
Marko. C'est peut€tre parce que tu as l,air " Mais il s,essoufÍlait. Tour à coup, il trébucha
et tomba Comme rnncce
rrr"rp masse' r^ te
comme tout le monde. Je n'aime pas les inconnus, n'avair pu, uollune Je iure que le
ni les mendiants qui ne mendient pas. Et si par 'ieux
u
hasard tu espionnais pour ies Turcs ? - C,esr une mauvaise chute_.
ne t'en relàveras pas. Je crois À4arko, dit_il. Tu
« I1 y en a qui disent que i'épie rour le temps, que tu ie savais
-
Íit le vieux. Mais ils se rrompent : je laisse les gens
avant cie commencer.
II y a pounanr cerre expedition contre
faire ce qu'ils veulent. Turcs, toute préparee : c,etaii pour les
«
- Et rnoi aussi, j'aime faire ce que ie veux, affaire faite, fit ^pénibl.;;;^ ainsi dire
hurla Marko. Ta tête ne me revient pas. Sors l,homme couché.
Mais puisque .,.jf comme
d'ici iu, .,"r, comme
! n
- Conrre le.Turc, o.', po.'r, ? d;_;;;;^j. Ça.
" Et il lui appliqua un croc-en-iambe, comme
pour ie faire choir du banc. Mais on aurait dit un
l,ieux. C,est oã,r,
vrai que ,u pur*ls parfbis de l,un
à
i'autre.
petit vieux de pierre. Ou plutôt, non ; il n'avait u La fille que je courtisais,
pas I'air plus solide qu'un autre; §es pieds en fit Ie- rnourant, ie iui ;;;;^ü et qui rn,a dit ça,
bras clroit. Er it v
savates pendouiliaient devant lui, mais on n,aurait "i
avait aussi les prisonniers'q;
pas dit que Marko l'avait touché. bien qu'on eúr promis....&.{ais iü"r*;'u*'"r""j'
« Et quand Marko le prit à l'épaule pour le il
mai, apràs tout. J,ai donne utlx "r,y a pas que ie
faire lever, ce fut pareil. Le vieux dodelinait de la popes ; j,ai donné
aux pauvres...
tête.
« Lêve-toi et bats-toi comme un homme, cria " - Ne te mers pas à faire tes comptes, dit ie
-
Marko, la Íigure toute rouge.
vieux. C'est toujours trop tôt
ou trop tard, et Ça ne
serr à rien. l_aisse_moi piurôt
« Le petit vieux se leva. It était vraimenr perir ; ta tête, pour que tu sois moins **ir..-*ã;;;;;;
itr n'arrivait qu'à i'épaule de Marko. I[ resta ià u Il mit bas sa veste,
mal à terre.
sans rien dire ni faire. Marko se ieta sur lui à bras et fit comme ir l,avait dit.
rous rrop ahuris pour ,-,.*pu.""
raccourcis. Mais on aurait dit que ses coups n,at- 3:-"r:l:
purs, quanci on v pense, il n,avait de iui. Et
teignaienr pas I'hornme, e[ pourtant, les poings de rien fait. Il se
ies portes, qui etaient
Marko étaient en sang. 9]:'qtu 'ersun p.u
tes" l,e dos srancies oulre;:-
"ou.úe,
il ar_ail plus que jamais
136 Nouaelles orientales
I'air d'un mendiant, mais d'un mendiant qui ne
demande rien. Deux chiens étaient enchainés sur
le seuil ; il posa ia main en passant sur la tête du
Grand Noir, qui est três mauvais. Le Grand Noir
ne montra pas les dents. Maintenant qu'on savait
que Marko était mort, on s'était tous tournés vers
I'entrée, pour voir le vieux qui s'en allait. Dehors,
la route, comme tu sais, s'allonge tout droit entre
deux collines, tantôt. montant, puis descendant,
puis montant encore. Il était déia loin. On voyait
quelqu'un qui marchait dans la poussiêre, trai-
nant un peu les pieds, avec sa grande culotte qui
lui battait sur ies cuisses et sa chemise au vent. Il
allait vite pour un vieux. Et sur sa tête, dans le
ciel tout vide, il y avait un voi d'oies sauvages. »