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Une étymologie pour ἡ ἀλωή, τὸ ἄλσος, ἡ Ἄλτις ?


(article paru en juillet 2003 dans Connaissance hellénique)

1- Le mot ἡ ἀλωή chez Homère désigne deux sortes d’espaces délimités :


a) Un terrain cultivé, jardin, verger ou vigne. C’est le sens le plus ancien.
Il ne s’agit pas uniquement de productions alimentaires : en Iliade, XXI, 36, on
voit un personnage en train de couper des rameaux de figuier sauvage pour en
faire des rambardes de char. Nous avons la description la plus précise d’une telle
ἀλωή dans Iliade, XVIII, 561-572, où nous voyons Héphaïstos en représenter
une sur le bouclier d’Achille : un espace dûment délimité et réservé, car il est
entouré d’un fossé et d’une clôture (ἕρκος), et on n’y accède que par un seul
sentier. De même en Iliade, V, 90, il est question d’un fleuve en crue, que ne
peuvent contenir ni les digues solides, ni les ἕρκεα ἀλωάων ἐριθηλέων, les
clôtures des ἀλωαί florissantes : ce qui indique, ici aussi, de solides travaux de
délimitation. En Odyssée, XXIV, 224, il est question de ramasser des pierres
pour en faire la clôture d’une ἀλωή. Allusion aussi à un ἕρκος ἀλωῆς, une
clôture d’ἀλωή, où niche un serpent, dans l’hymne À Hermès, vers 198.
La présence de cette notion d’ ἕρκος suggère qu’il y a ici une composante
sacrée. En effet, un ἕρκος est placé sous le signe de Zeus ἕρκειος.
b) Une aire à battre le grain : Iliade, V, 499-501. Ici, rien de matériel ne
vient souligner la délimitation, ni signifier un caractère réservé. Ces deux
caractéristiques sont cependant importantes, puisque l’aire est sacrée : elle est un
lieu où Démèter est présente et exerce son action.
ὡς δʹἄνεμος ἄχνας φορέει ἱερὰς κατʹἀλωὰς
ἀνδρῶν λιχμώντων, ὅτε τε Ξανθὴ Δημήτηρ
κρίνῃ ἐπειγομένων ἀνέμων καρπόν τε καὶ ἄχνας,
αἱ δʹὑπολευκαίνονται ἀχυρμίαι ὡς τότʹ Ἀχαιοί…
De même que sur les aires sacrées le vent emporte la balle,
Tandis que les hommes sont en train de vanner, lorsque la blonde Déméter
Sépare par la force des vents le grain de la balle,
Et que se nuance de blanc la zone où vont les glumes,
De même alors les Achéens…
En attique on a ἡ ἅλως, l’aire à battre le grain (deuxième déclinaison
“attique”, type ὁ νεώς, le temple : Ragon-Dain, Gramaire grecque, § 45, p. 26).
Ici le premier sens, celui de terrain clos et cultivé, n’a pas été conservé. À partir
du sens d’aire, le mot peut désigner, par extension, diverses surfaces circulaires,
celle d’un bouclier, du soleil, de la lune. D’où, finalement, le halo.
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L’esprit rude étonne. Il s’explique par une modification secondaire. Le


commentateur Eustathe de Thessalonique (XIIe s.) a indiqué avec beaucoup de
vraisemblance les rapprochements qui doivent en être la cause : ἡ ἅλως …ὡς
ἀπὸ τοῦ ἅλις ἢ ἁλίζω δασύνεται, le mot ἅλως a l’esprit rude, car provenant de
ἅλις, en masse ou de ἅλίζω, assembler (Commentaires sur l’Iliade d’Homère,
vol. 3, p. 518). Dans un autre passage, il donne un rapprochement très voisin :
ἀπὸ τοῦ συναλίζεσθαι δὲ εἴρηται ἡ εἰρημένη ἁλωά, ὅθεν καὶ ἅλως, ce qu’on
nomme ἁλωά (autre forme de ἁλωή) dérive de συναλίζεσθαι, rassembler, d’où
provient aussi ἅλως (vol. 2, p. 791). L’aire est interprétée comme le lieu ou l’on
rassemble la céréale à battre. Nous avons là affaire à un phénomène
d’étymologie populaire. Indications analogues dans l’Etymologicum Magnum
(d’époque byzantine).
Les dictionnaires étymologiques du grec (Chantraine, Frisk) donnent deux
formes chypriotes qui rejoignent le sens a) et qui nous aideront à mettre un peu
de clarté dans la morphologie ancienne des mots en question :
— Une forme de génitif singulier a.la.wo, à propos d’un jardin ou d’une
vigne : cette transcription d’après le syllabaire chypriote nous renvoie à un
*ἀλϝω (le -ω étant ici une désinence de deuxième déclinaison équivalant au -ου
de l’ionien-attique).
— Une forme de pluriel neutre relevée dans le lexicographe Hésychius :
ἄλουα : κῆποι, Κύπριοι, jardins à Chypre. On peut restituer ici une forme plus
ancienne *ἄλοϝα, avec le même radical que dans ἀλωή (où nous pouvons donc
voir un plus ancien *ἀλωϝᾱ).
Nous voici, avec ces données, en possession de deux radicaux restitués,
*ἀλωϝ et *ἀλϝ, se terminant sur une alternance *ωϝ/ϝ (degré o long/degré zéro).
Cette alternance est étrangère aux formations des première et deuxième
déclinaisons, mais elle a caractérisé un type ancien de troisième déclinaison, que
les comparatistes reconstruisent, non sans peine (Robert S.P. Beekes,
Comparative Indo-European Linguistics, p. 181). Dans ce type, le nominatif
singulier se terminait en *-ωϝ-ς et le génitif singulier en *-ϝ-oς. Les deux
radicaux *ἀλωϝ - et *ἀλϝ - que nous avons dégagés trouvaient bien leur place
dans un tel système.
Mais c’est là un type de déclinaison que le grec a abandonné. Nos deux
formes chypriotes s’expliquent par le réemploi, dans le type δῶρον, de ces deux
radicaux. Et la forme ἀλωή s’explique par le réemploi, en première déclinaison,
du radical * ἀλωϝ -.
On interprète quelques mots du grec à partir de ce type archaïque en -*ωϝ-ς.
Ainsi ὁ πάτρως, l’oncle paternel (< *πάτρ-ωϝ-ς), ὁ μήτρως, l’oncle maternel (<
*μάτρ-ωϝ-ς). Le grec a ici éliminé le type ancien en déclinant ces deux mots sur
des radicaux πάτρω- et μήτρω-, uniformément.
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Quant à l’attique ἅλως, il est vraisemblable que ce mot, lui aussi, provient
d’une structure de ce type, d’un ancien *ἀλω-ς. Ici aussi, la flexion ancienne a
été éliminée, mais cela s’est fait par passage à la seconde déclinaison “attique”.
2- τὸ ἄλσος, terme surtout ionien et poétique, désigne le bois sacré. Plus
généralement, c’est toute enceinte sacrée, même sans arbres (Iliade, II, 506 ;
Sophocle, Antigone, 844). Donc deux idées : idée d’un espace délimité et clos ;
idée d’un espace appartenant à quelqu’un, en l’occurrence à une divinité. On
peut aisément constater une parenté avec ce que nous avons vu à propos de
ἀλωή et de ἅλως, où nous avons vu également l’idée d’espace délimité et
réservé à quelqu’un (sans exclusion de l’idée de sacré, qui apparaissait dans le
cas où l’aire est un lieu dans lequel Déméter est présente et agissante). Du point
de vue du sens, on peut rapprocher de ces mots τὸ τέμενος, (cf. τέμνω, couper),
désignant une portion de terrain délimitée et enclose, réservée à une
personnalité. Cette personnalité peut être divine.
L’appartenance à un même champ sémantique du groupe ἄλσος / τέμενος /
ἀλωή est bien illustrée dans Odyssée, VI, 291-293 :
Δήομεν ἀγλαὸν ἄλσος ᾽Αθήνης ἄγχι κελεύθου
αἰγείρων, ἐν δὲ κρήνη ναίει, ἀμφὶ δὲ λειμών,
ἔνθα δὲ πατρὸς ἐμοῦ τέμενος τεθαλυῖά τʹἀλωή,
Nous trouverons près du chemin l’ἄλσος d’Athéna,
planté de peupliers ; il y coule une source, avec une prairie autour.
Là est le τέμενος de mon père et sa florissante ἀλωή.
Ici ἀλωή précise en quoi consiste le τέμενος. La tonalité n’est pas profane :
la proximité du bois sacré d’Athéna communique à ce domaine une aura de
sacralité.
L’étymologie de ἄλσος est considérée comme obscure. Ce que nous avons
vu du point de vue sémantique nous autorise à envisager qu’il s’agit du même
ἀλ- que dans ἀλωή et ἅλως. Le suffixe neutre -σος se rencontre, improductif,
dans un petit groupe de mots (Chantraine, La formation des noms en grec
ancien, p. 421). Ce caractère marginal et résiduel de la formation n’est pas
étonnant dans un vieux mot du vocabulaire religieux.
3- ἡ Ἄλτις, -ιος, l’Altis : ce terme désigne à Olympie le territoire sacré,
entouré d’un mur de clôture, où se trouvent les sanctuaires. Le mot ne
s’employant que pour ce lieu, on a l’habitude de l’écrire avec une majuscule.
Selon Pausanias (5, 10, 1), τὸ ἄλσος τὸ ἱερὸν τοῦ Διός, παραποιήσαντες τὸ
ὄνομα, Ἄλτιν ἐκ παλαιοῦ καλοῦσιν, L’ἄλσος sacré de Zeus, par déformation du
mot, on l’appelle traditionnellement Ἄλτις. Il ressort de cette affirmation qu’une
parenté de forme et de sens entre Ἄλτις et ἄλσος était bien sentie.
On peut donc y voir même radical ἄλ. Mais comment le mot Ἄλτις est-il
constitué ? La dérivation en -τις n’est pas claire ici. Le suffixe -τις/-σις donne
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habituellement, sur thèmes verbaux, des abstraits (ἡ ποίησις, la création ; ἡ


φάτις, la rumeur) et quelques noms d’instruments (Chantraine, Formation, p.
275). On voit mal sa fonction ici, car notre mot n’entre pas dans ces catégories,
et, en outre, comme nous le verrons plus loin, la racine à laquelle on peut le
rattacher ne donne pas de formations verbales.
On trouve, dans le groupe des mots en -τις, d’autres formations obscures,
comme ὁ μάντις, le devin, sur la racine *men (cf. ἡ μανία, la transe ; μαίνομαι,
être en transe). C’est celui qui ὑπὸ τοῦ θεοῦ μαίνεται, qui est possédé par la
divinité : Hérodote (IV,79). E. Benveniste (Origines, p. 79) voit dans ce mot
l’aboutissement d’un remaniement.
Ce doit être aussi le cas pour Ἄλτις, que nous pouvons ranger, comme
μάντις (et comme ἄλσος) dans la catégorie des termes religieux où nous
distinguons bien une racine, mais qui, pour le reste, sont l’aboutissement
d’archaïques processus morphologiques que l’évolution de la langue a
obscurcis.
4- Tentons maintenant de rattacher le radical ἀλ- à une racine indo-
européenne. Il y a plusieurs racines homonymes *al (< *h2el, selon la théorie
générale de la racine) dont certaines peuvent avoir un degré o *ol (< *h2ol) se
fermant souvent en ul en latin :
¶ *al, croître ou faire croître, nourrir. Elle donne en latin alo, je nourris
(d’où alimentum, aliment), et, avec le degré o, adolescere, grandir (d’où
adolescent), adultus, adulte. Cette racine donne old en anglais et alt en allemand.
¶ *al, moudre dans ἀλέω, moudre, τὸ ἄλευρον la farine.
¶ *al, se déplacer dans le latin al-acer, qui est plein d’allant, allègre ; degré
o dans amb-ul-are, aller autour, d‘où se promener, marcher.
¶ *al, avec un degré o *ol, combinant les idées d’au-delà et d’altérité (si
vous allez au-delà de la limite, vous êtes de l’autre côté). C’est cette dernière
racine *al qui va nous donner une possible explication des termes que nous
étudions.
La forme *al donne en latin alter et alius, autre et en grec ἄλλος (<*al-yos).
Ces adjectifs ont subi l’attraction de la morphologie pronominale (au neutre,
aliud et ἄλλο < *alyo-d). De alius dérive alienus, qui appartient à autrui (finale
-enus obscure)
Le degré o *ol donne en latin ulterior, ultérieur, ultimus, ultime, ultra, au-
delà.
Degré o également dans le latin archaïque ollus/olle, celui-là, démonstratif
éloigné ; (ce terme, par remaniements, a donné le démonstratif ille1, origine de
nos il, elle, le, la). Si on rapproche cela de l’adverbe ôlim, un jour (dans le passé
ou dans l’avenir), avec un degré o long restant à expliquer, on observe une
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variation *ôl-/*oll-.Cela fait penser à des doublets comme querêla/querella, la


plainte, bûca et bucca, l‘intérieur de la bouche, âlium et allium, l’ail, etc. (les
formes à consonne géminée – précédée de voyelle brève – dérivent des formes à
consonne simple précédée d’une voyelle longue).
En sanscrit, nous avons l’adjectif áranah, étranger, éloigné (ar- < *al ou
*ol) ; la finale –anah n’est pas bien éclaircie. De cet adjectif dérive le neutre
áranyam, la forêt. Dérivation qui est claire dans la culture indienne classique,
comme me le signale notre collègue sanscritiste Sylvain Brocquet. La forêt
représente un au-delà qui est un autre monde, un monde qui ne fait même pas
partie du royaume. Dans cet ailleurs se réfugient les bannis. Et aussi les ermites,
les renonçants qui y vont méditer, rompant avec la société. Le passage au-delà
de la lisière signifie une rupture radicale.
En faisant, grâce aux dictionnaires étymologiques, ce tour d’horizon des
mots dont est reconnue l’appartenance à cette dernière racine *al, nous
remarquons qu’elle ne donne pas de formations verbales, mais seulement des
substantifs, des adjectifs, des pronoms, des adverbes. Nous remarquons surtout
qu’elle peut rendre compte, du point de vue sémantique, des trois mots que nous
étudions. En rencontrant la clôture, l’ἕρκος d’une ἀλωή, on sait qu’au-delà, c’est
le domaine d’un autre. D’un autre qui a sur ce domaine des droits sacrés (droits
dont l’ ἕρκος est le signifiant, comme nous l’avons vu au début de cette étude).
On ne peut qu’éprouver vivement cela face à une ἀλωή comme celle du bouclier
d’Achille ! En rencontrant l’enceinte d’un ἄλσος ou de l’ Ἄλτις, on sait aussi
qu’au-delà, c’est le domaine d’un autre. D’un autre qui est un dieu. Ces termes
sont en relation avec la notion de sacré. Dans toutes les religions, la notion
d’espace sacré, comme le Saint des Saints du Temple de Jérusalem, comporte la
notion d’espace dûment délimité. Le profane qui se trouve à l’extérieur, en deçà
de cette limite, sait qu’au-delà est un domaine qui ne lui appartient plus, qui est
radicalement autre.
Le lecteur a remarqué, dans les termes rattachés officiellement à cette racine,
comme dans les trois autres que nous proposons d’y rattacher, la fréquence des
difficultés morphologiques ; nous les avons seulement effleurées, vous faisant
entrevoir leur technicité. Il y a là du pain sur la planche pour les comparatistes.
Nous leur laisserons ce pain, nous contentant d’avoir tenté d’approfondir le
sémantisme, en soulignant l’importance lexicologique de cette notion complexe
d’une altérité qui est un au-delà, notion qui s’associe volontiers à l’expression
du sacré.
Jean-Victor VERNHES
Université de Provence

(1) Pour expliquer ce mot (cf. ille dans Le grand Gaffiot, par exemple), on pose
habituellement un étymon *ol-ne/*ol-no- (*-ln->-ll-), où le second élément serait une
particule démonstrative. On cite à l’appui de cela le vieux slave lanî, l’année dernière,
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reposant sur *ol-n- (ici *ol < indo-européen *ol ou *al), ce qui est phonétiquement régulier en
slave. Le î représente une finale de locatif. Mais ici, comme nous l’explique le slavisant Paul
Garde, le -n- ne représente pas une particule démonstrative, mais plutôt le degré zéro d’un
thème *en-, signifiant l’année (qu’on trouve en grec dans δί-εν-ος, τρί-εν-ος, de deux, de trois
ans). Cf. A. Meillet, Le slave commun, p. 471. Le terme slave n’éclaire donc en rien la forme
primitive du démonstratif latin.

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