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MERCREDI 21 MARS 2018 74 E ANNÉE– N O 22764 2,60 € – FRANCE MÉTROPOLITAINE WWW.LEMONDE.FR ― FONDATEUR : HUBERT BEUVE-MÉRY DIRECTEUR : JÉRÔME FENOGLIO

FONDATEUR : HUBERT BEUVE-MÉRY DIRECTEUR : JÉRÔME FENOGLIO SCIENCE & MÉDECINE – SUPPLÉMENT LA DÉPRESSION,
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SCIENCE & MÉDECINE – SUPPLÉMENT

LA DÉPRESSION, UNE SOUFFRANCE AU-DELÀ DE LA MALADIE

Pourquoi les oiseaux disparaissent

Le CNRS et le Muséum national d’histoire natu- relle publient deux études qui pointent la «dispari- tion massive» des oiseaux dans nos campagnes

« En moyenne, leurs po- pulations se sont réduites d’un tiers en quinze ans », précisent les deux institu- tions, qui évoquent une «catastrophe écologique»

Attribué par les cher- cheurs à l’intensification des pratiques agricoles, le déclin s’est accéléré depuis 2008, et plus encore ces deux dernières années

Les scientifiques souli- gnent aussi le recours croissant aux néonicoti- noïdes, qui détruisent les insectes et raréfient ainsi l’alimentation des oiseaux

« On assiste à un effon- drement de la biodiversité sauvage », affirme Romain Julliard, chercheur en bio- logie de la conservation

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SARKOZY PLACÉ EN GARDE À VUE ▶ L’ex-chef de l’Etat s’est rendu mardi 20 mars
SARKOZY
PLACÉ EN
GARDE À VUE
▶ L’ex-chef de l’Etat
s’est rendu mardi
20 mars dans les locaux
de la police judiciaire
de Nanterre
▶ Il y est entendu dans
le cadre de l’enquête
sur le possible finance-
ment par la Libye
de sa campagne
présidentielle de 2007
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Au siège du parti
Les Républicains,
en août 2016.
GUILLAUME HERBAUT
INSTITUTE POUR « LE MONDE »

Etats-Unis Crise historique chez Facebook

L’action du réseau social a perdu 6,8 % en Bourse lundi 19 mars, après les révélations sur Cambridge Analytica. Soit plus de 30 milliards de dollars. Et, aux Etats-Unis, plusieurs responsables politiques réclament que Mark Zuc- kerberg, son PDG, s’expli- que devant le Congrès

CAHIER ÉCO – PAGE 1

Cinéma Kechiche, l’ode à l’insouciance

Son dernier film, « Mektoub, My Love », sur les écrans à partir de mercredi 21 mars, est une célébration de la beauté et de l’amour. Dans une interview au « Monde », le réalisateur explique l’avoir conçu comme une réaction à une époque «terrifiante»

PAGES 12-13

Audiovisuel public Les scénarios d’une réforme

L e président l’a répété, il faut réformer l’audiovisuel public. D’ici à « la fin du pre-

mier trimestre 2018 », a-t-il expli-

qué lors de ses vœux à la presse le 4 janvier, l’exécutif produira un

« scénario de transformation ».

Pour se guider, il s’appuie sur une idée du candidat Macron : le

« rapprochement » entre France

Télévisions et Radio France. Dans le premier volet d’une série sur l’audiovisuel public, Le Monde liste les scénarios qui s’offrent

aujourd’hui au gouvernement ; et les écueils qui accompagnent chacun d’entre eux. «Seuls les ser- vices publics peuvent contrer Net- flix », juge Takis Candilis, patron de la stratégie et des programmes

de France Télévisions depuis le 26 février. Dans les prochains jours, Le Monde plongera au

cœur de cinq modèles européens de télés et radios publiques qui pourraient être des sources d’ins- piration.

CAHIER ÉCO – PAGES 2-3

Viols de la Sambre Une si longue traque

I nterpellé le 26 février, Dino Scala a été mis en examen pour vingt viols et agressions

sexuelles commis dans le nord de la France, dans le cadre d’une en- quête ouverte en1996. La justice belge a, elle, identifié huit affaires

qui pourraient lui être rattachées. Le Monde a interrogé les enquê- teurs, magistrats qui se sont suc- cédé, ainsi qu’élus et victimes, pour raconter cette longue investiga- tion, ses cahots et ses mises en sommeil. Eparpillement des plain-

tes, manque de communication et des différences de méthode de part et d’autre de la frontière: ce récit permet de comprendre comment ce dossier a tenu en échec la police pendant vingt-deux ans.

PAGES 10-11

LE REGARD DE PLANTU

pendant vingt-deux ans. PAGES 10-11 LE REGARD DE PLANTU Politique Mélenchon obligé de se rallier à
Politique Mélenchon obligé de se rallier à l’unité des gauches Biblos 3 places L230-P90 H85
Politique
Mélenchon obligé
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Brexit
Période de
transition: Londres
cède à Bruxelles
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2 | INTERNATIONAL

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MERCREDI 21 MARS 2018

2 | INTERNATIONAL 0123 MERCREDI 21 MARS 2018 A Szekszard (Hongrie). Ci-dessus, le d éputé d’opposition

A Szekszard (Hongrie). Ci-dessus, le député d’opposition hongrois Akos Hadhazy, le 12 mars. A droite et ci-contre, les éclairages d’Elios.

AKOS STILLER POUR « LE MONDE »

les éclairages d’Elios. AKOS STILLER POUR « LE MONDE » Les affaires éclairées des proches d’Orban
les éclairages d’Elios. AKOS STILLER POUR « LE MONDE » Les affaires éclairées des proches d’Orban

Les affaires éclairées des proches d’Orban

L’entourage du premier ministre hongrois s’enrichit sur le dos d’une Union européenne qu’il dénonce

ENQUÊTE

szekszard (hongrie) -

envoyé spécial

L es lampadaires de Szekszard sont devenus une affaire d’Etat. Pas seu- lement «parce qu’ils diffu-

sent mal la lumière et qu’on n’y voit pas bien », comme le note le dé- puté d’opposition Akos Hadhazy, dans les rues sombres de cette pe- tite ville du centre de la Hongrie. Mais parce que, depuis quelques mois, ils jettent une lumière crue sur les affaires sulfureuses de l’en- tourage de Viktor Orban, le pre- mier ministre hongrois ultracon- servateur actuellement en pleine campagne pour obtenir sa réélec- tion le 8 avril. Si l’homme fort de Budapest dénonce sur tous les tons « Bruxelles » et sa politique d’immigration, il est nettement plus discret sur les scandales qui se multiplient autour de l’usage douteux des fonds régionaux européens par ses proches. Parmi ces affaires, celle des lam- padaires de Szekszard, et de 34 autres communes, semble la plus gênante. Tout a commencé en 2012, quand Akos Hadhazy, vé- térinaire dans le civil, occupait encore la fonction de simple con- seiller municipal, alors membre du Fidesz, le parti de M. Orban. En plein milieu de l’été, il est subite- ment convoqué pour un conseil extraordinaire destiné à renouve- ler les lampadaires de toute la commune. « Le maire nous a an- noncé qu’il fallait tout décider dans les deux jours, sans en avoir jamais parlé auparavant, alors qu’il y en avait tout de même pour 3 millions d’euros. J’ai trouvé ça bi- zarre», assure l’élu, qui avait pris l’habitude d’enregistrer toutes les réunions du groupe Fidesz. Pour calmer les réticences, l’édile passe alors un coup de fil en pleine réu- nion à la directrice de ce qui est encore une discrète société

d’éclairage, Elios Innovativ. « Après cette discussion, il nous a dit que ça ne coûterait rien à la ville, grâce aux fonds européens.» Dans la foulée, les élus votent en faveur du lancement d’un appel d’offres, qui sera remporté quel- ques mois plus tard par… Elios. Mais le vétérinaire de Szekszard n’est pas au bout de ses surprises. Il découvre que le gendre de Viktor Orban, Istvan Tiborcz, qui a épousé en 2013 sa fille aînée, Ra- hel, siège au comité de direction de la société. M. Tiborcz est entré chez Elios à sa création, en 2009, à 23 ans. Surgie de nulle part, cette entreprise a connu en quelques années une croissance fulgurante en installant, sur fonds euro- péens, des lampadaires LED dans une trentaine de municipalités du pays, presque toutes contrô- lées par le Fidesz.

« Plainte classée sans suite »

En 2015 à Budapest, une journa- liste du site d’investigation Direkt36, Anita Varok, s’interroge sur ce mystérieux succès. Elle épluche tous les appels d’offres remportés par Elios, et fait une in- trigante découverte. «Pour beau- coup d’entre eux, il n’y avait qu’un candidat: Elios. Ces appels d’offres demandaient tous une expérience précédente dont seule cette société disposait. Sauf dans le premier ap- pel d’offres de lampadaires LED de l’histoire du pays, justement rem- porté en 2010 par Elios, à Hod- mezovasarhely.» Cette commune est le fief de Janos Lazar. Très proche de Viktor Orban, il est actuellement son chef de cabinet. La journaliste dé- couvre même qu’un des associés d’Istvan Tiborcz dirige en parallèle une société de conseil qui aide les municipalités à rédiger les appels d’offres… Tout cela sous la supervi- sion des bureaux du premier mi- nistre chargés de vérifier leur vali- dité. Fort des révélations de

SLOVAQUIE UKR. Budapest HONGRIE Szekszard Hodmezovasarhely CROATIE ROUMANIE SERBIE 100 km AUTRICHE
SLOVAQUIE
UKR.
Budapest
HONGRIE
Szekszard
Hodmezovasarhely
CROATIE
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Direkt36 et de son enregistre- ment, Akos Hadhazy dépose, en 2015 une plainte auprès de la police, après avoir quitté le Fidesz. « Je pensais que ce serait une preuve indéniable. Je me suis trompé. Au bout d’un an, la plainte a été clas- sée sans suite. » Dans sa réponse consultée par Le Monde, la police hongroise affirme que tous les ap- pels d’offres «ont été conformes à la réglementation » et que l’enre- gistrement ne contient rien « qui ferait penser qu’il y avait un accord préalable avec Elios pour limiter la concurrence». L’affaire aurait pu en rester là, bien enfouie dans les classeurs des enquêteurs hongrois. C’était sans compter sur l’Office euro- péen de lutte antifraude (OLAF), qui s’est entre-temps saisi du dos- sier depuis Bruxelles, en raison de l’utilisation de fonds euro- péens dans ces marchés. Le résul- tat de ses investigations, révélé en janvier par le Wall Street Jour- nal, a fait l’effet d’une bombe en pleine campagne pour les législa- tives. Dans leur rapport de 140 pa- ges, consulté par Le Monde, les enquêteurs européens confir- ment point par point les investi- gations de Direkt36 et mettent nommément en cause Istvan Ti- borcz. L’OLAF dénonce non seule- ment de « sérieuses irrégularités » et des « conflits d’intérêts », mais parle aussi d’un « schéma de fraude organisée ». L’office re-

commande le remboursement de 43,7 millions d’euros par la Hongrie et demande au parquet de rouvrir son enquête. Dirigé par un proche de Viktor Orban, ce- lui-ci obtempère le 22 janvier, tout en précisant bien que ce n’est pas « l’OLAF qui détermine si un crime a été commis ou non ». L’affaire Elios n’en est pas moins gênante pour le pouvoir. Une vidéo moquant l’enrichissement d’Istvan Tiborcz a été vue 800 000 fois sur Facebook. Et le 25 février, lors d’une élection mu- nicipale partielle justement orga- nisée à Hodmezovasarhely, le candidat du Fidesz a été battu à la surprise générale par un indépen- dant soutenu par l’ensemble de l’opposition, qui a fait campagne contre la mainmise de Janos La- zar sur la commune, dont Elios ne serait qu’un des symptômes. M. Lazar n’a pas souhaité répon- dre à nos questions, et Istvan Tiborcz, qui a revendu ses parts dans Elios en 2015 pour un mon- tant estimé par plusieurs journa- listes d’investigation hongrois à près de 10 millions d’euros, fuit toute demande d’interview.

« Une attaque personnelle »

Mais à Szekszard, Istvan Horvath, l’ex-maire enregistré à son insu par Akos Hadhazy, devenu désor- mais député, assure au Monde que le « rapport de l’OLAF est une attaque personnelle contre Orban », dont le nom n’est pour- tant pas mentionné dans le docu- ment. Si son gendre a emporté le marché des lampadaires, c’est uniquement parce que «son offre était la meilleure sur le plan écono- mique », affirme l’élu. Dans le pre- mier cercle de Viktor Orban, on se fait encore plus clair : « Ce rapport fait partie d’une campagne politi- que de l’opposition, il a été écrit par trois Hongrois », affirme Zoltan Kovacs, porte-parole du chef du gouvernement. Et de s’en prendre

à « Jean-Claude Juncker [le prési- dent de la Commission euro- péenne], qui a fait de la commis- sion un organisme politique ». Premiers bénéficiaires de fonds européens par habitant de l’UE, les Hongrois multiplient de facto les rapports de l’OLAF. Une soixan- taine en tout, alors que le gendre de Viktor Orban n’est pas le seul de ses proches à s’être enrichi grâce aux fonds européens. Le maire de son village natal et ancien cama- rade de classe, Lörinc Meszaros, est devenu le cinquième homme le plus riche de Hongrie en 2017, à la tête d’un empire qui va de la cons- truction à la banque à l’hôtellerie et surtout aux médias. Selon le site d’investigation Atlatszo, 83 % des appels d’offres remportés par ses entreprises depuis 2010 ont été fi- nancés par des fonds européens. Sollicité, l’OLAF n’a pas souhaité dire s’il enquêtait sur les activités de M. Meszaros, qui n’a pas ré- pondu à nos questions. Direkt36 assure aussi que les entreprises du père et des frères de Viktor Orban apparaissent ré- gulièrement comme sous-trai- tants dans des chantiers financés par l’UE. Pour Andras Petho, le di- recteur de Direkt36, « Orban a bâti un système basé sur les mar- chés publics financés par l’UE grâce auquel ses proches et ses amis sont devenus riches. C’est as- sez ironique de la part de quel- qu’un qui attaque autant l’UE

« Dans 36 % des appels d’offres hongrois, il n’y a eu qu’un seul candidat. C’est inacceptable »

INGEBORG GRÄSSLE

eurodéputée allemande

dans ses discours. » A Bruxelles, on ne cache pas son agacement. « Dans 36 % des appels d’offres hongrois, il n’y a eu qu’un seul candidat. C’est inacceptable, la moyenne européenne est de 17 % », tonne Ingeborg Grässle, la prési- dente de la Commission du con- trôle budgétaire au Parlement européen. Cette eurodéputée al- lemande affiliée au Parti popu- laire européen (PPE, conserva- teur), comme Viktor Orban, a conduit en septembre une mis- sion d’enquête en Hongrie et ne tait pas ses doutes sur la justice de ce pays. « Ce serait bien qu’elle s’y mette vraiment et qu’une vraie enquête soit ouverte. »

Peu de pouvoirs d’enquête

Pour l’instant, la Commission européenne se révèle pourtant as- sez impuissante, à la fois en raison d’une certaine réticence à mettre en cause un membre du PPE, ma- joritaire au niveau européen, et faute de véritables pouvoirs d’en- quête. « Les rapports de l’OLAF sont presque systématiquement contes- tés par Budapest, déplore un fonc- tionnaire européen proche du dossier. Or, dans les cas de fraude, nous préférons attendre des déci- sions de justice définitives avant de récupérer les fonds dépensés. » La Hongrie a refusé de faire partie du projet de création d’un parquet européen destiné à superviser les enquêtes sur les fraudes aux fonds européens. « Si le procureur hon- grois ne décide pas d’ouvrir une en- quête dans le dossier Elios, ce sera toutefois difficile de ne rien faire », reconnaît ce fonctionnaire. En at- tendant, Viktor Orban affirme, lui, vivre toujours aussi modeste- ment. Sa dernière déclaration de patrimoine mentionne deux ap- partements et un solde sur le compte commun qu’il détient avec sa femme de seulement 742000 forints. Soit 2384 euros. p

jean-baptiste chastand

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MERCREDI 21 MARS 2018

Brexit: Londres et Bruxelles se mettent d’accord sur la transition

Le gouvernement britannique a multiplié les concessions pour garder certains droits au lendemain du retrait officiel de l’UE, fin mars 2019

londres - correspondant bruxelles - bureau européen

L a pression des milieux d’affaires britanniques était trop forte : lundi 19 mars, le gouvernement

de Theresa May a accepté les con- ditions posées par Bruxelles pour préciser la période de transition qu’il réclamait, dans la foulée du Brexit. Une période durant la- quelle le Royaume-Uni pourra continuer à négocier sa « relation future» avec l’Union européenne (UE), sans perdre brutalement tous les avantages d’un Etat membre. La transition ne devra durer que vingt et un mois, du 30 mars 2019, lendemain du Brexit, jusqu’au 31 décembre 2020, comme le ré- clamaient les Européens. Et pas jusqu’en mars 2021, comme l’a d’abord souhaité M me May. Autre concession, bien plus consé- quente: Londres a accepté que les citoyens de l’UE venant s’installer au Royaume-Uni durant la pé- riode de transition puissent bé- néficier du même droit de séjour que ceux arrivés dans le pays avant le Brexit. Londres a par ailleurs renoncé au « droit de veto » réclamé sur les lois que l’UE adopterait durant cette période de transition : le pays pourra, jusqu’au 31 décem- bre 2020, continuer d’accéder sans entraves au marché inté- rieur européen, en contribuant au budget communautaire, mais il n’aura plus du tout voix au cha- pitre: ni ministres invités aux réu- nions bruxelloises ni députés européens. Londres pourra aussi entrer en négociation avec des pays tiers, en vue de conclure des accords com- merciaux, mais pas question que

Londres a renoncé au « droit de veto » réclamé sur les lois que l’UE adopterait durant la transition

ces accords entrent en vigueur du- rant la période de transition. Bruxelles a cependant échoué, pour l’instant, à imposer une « clause guillotine », amputant le Royaume-Uni de certains de ses droits d’accès au marché intérieur durant la transition si le pays ne se conformait pas aux lois de l’UE ou aux décisions de la Cour de justice de Luxembourg, la plus haute juri- diction européenne.

Provocation

Sur l’épineuse question irlandaise, Londres a aussi significativement reculé, acceptant que, en l’absence d’une solution britannique pour éviter le retour d’une « frontière dure » entre la République d’Ir- lande et l’Irlande du Nord, ce serait la proposition mise sur la table par les Européens qui s’imposerait. Or, cette dernière a tout d’une provo- cation pour le gouvernement May, qui dépend, pour sa fragile majo- rité parlementaire, d’une alliance de circonstance avec le petit parti unioniste nord-irlandais DUP. Comme Londres souhaite quit- ter à terme l’union douanière, Bruxelles a proposé que le con- trôle des marchandises, devenu nécessaire, entre l’UE à vingt-sept et le Royaume-Uni, ne s’effectue pas à la frontière entre l’Irlande du

Nord et la République d’Irlande, qui doit rester virtuelle afin de préserver les « accords de paix de 1998» (ayant mis fin à trente ans de guerre civile en Irlande du Nord). Ce contrôle aurait lieu dans les ports britanniques: une ma- nière de réunifier l’île d’Irlande par le commerce. Michel Barnier, le négociateur en chef de l’UE, s’est félicité, lundi, d’avoir pu franchir avec son ho- mologue britannique, David Da- vis, une étape «décisive» des dis- cussions avec Londres. « Nous avons fait ces derniers jours une partie essentielle du chemin vers un départ ordonné » du Royaume- Uni, a ajouté le Français. De fait, la perspective d’un «non-accord» entre Londres et l’UE s’éloigne, même si M. Barnier a précisé, lundi, que la transition ne sera dé- finitivement acquise que quand les parties se seront mises d’ac- cord sur tous les autres points du divorce, au plus tard en octobre de cette année. Mais, en cédant du terrain sur la souveraineté britannique en échange du maintien temporaire du libre accès au marché unique européen, Theresa May a déclen- ché des réactions hostiles au sein de sa propre famille politique. Pendant près de deux ans supplé- mentaires, « rien ne va changer et je pense que c’est un problème que le gouvernement va devoir affron- ter car beaucoup de députés sont très mal à l’aise à ce sujet », a dé- claré Iain Duncan Smith, ancien ministre conservateur euro- phobe. Quant à Nigel Farage, ex- leader du Parti pour l’indépen- dance du Royaume-Uni (UKIP ; extrême droite), il a appelé une fois de plus à la démission de « Theresa [May] la conciliatrice ». En écho, à gauche, le député

travailliste proeuropéen Chuka Umunna, a reproché à la Première ministre d’avoir «capitulé». La concession sur les droits de pêche, qui continueront d’être fixés par l’UE et non par le Parle- ment national comme promis par les brexiters, est celle qui suscite le plus de protestations. Douglas Ross, député conservateur d’une circonscription côtière, a affirmé qu’« il serait plus facile de boire un bock de vomi froid que de vendre [l’accord] comme un succès».

« Régimes d’équivalences »

A Bruxelles, les négociateurs vont

maintenant pouvoir se concen- trer sur la « relation future » que les Européens envisagent déjà comme un accord de libre- échange. Les Britanniques ont ac- cepté ce canevas, mais ils militent pour qu’il intègre un accord sur les services financiers : ils veulent préserver le précieux « passe- port » dont dispose la City de Lon- dres pour vendre sans entraves ses services sur le marché inté- rieur européen.

Or, selon nos informations, sur ce point, les Vingt-Sept devraient approuver lors du Conseil euro- péen du 23 mars des « lignes de né- gociation » très dures : ils ne sont prêts à accorder que des «régimes d’équivalences » à la place finan-

cière britannique, c’est-à-dire à lui ménager certes des accès assez complets à leurs places continen- tales, mais révocables à tout mo- ment par la Commission. Ces régi- mes ne seront pas négociables :

Bruxelles décidera toute seule de leur contenu mais tiendra évi- demment compte des intérêts de

la City, dont le rôle restera impor-

tant pour le continent. p

philippe bernard et cécile ducourtieux

Les Européens sont divisés sur l’opportunité de nouvelles sanctions contre l’Iran

Pour sauver l’accord nucléaire, contesté par Trump, Paris, Londres et Berlin durcissent le ton

bruxelles - bureau européen

L es Européens « chantent à plusieurs voix, mais la même chanson ». La formule de la

haute représentante Federica Mo- gherini résume, de manière un peu optimiste, ce qui s’est, une fois encore, déroulé lundi 19 mars, à Bruxelles, lors d’une réunion des ministres des affaires étrangères. Confrontée au risque de voir Do- nald Trump remettre en cause l’accord international conclu à Vienne, en 2015, sur le programme nucléaire de l’Iran, l’UE entend tout faire pour sauver ce texte mais se divise sur la stratégie pour – peut-être – y parvenir. D’un côté, la France, le Royau- me-Uni et l’Allemagne évoquent des sanctions à prendre contre Té- héran, pour son soutien au ré- gime syrien et aux rebelles hou- thistes du Yémen, qui sont en guerre contre une coalition arabe dirigée par l’Arabie saoudite. Paris, Londres et Berlin, qui tentent visi- blement de convaincre Washing- ton de leur fermeté, disent aussi partager les inquiétudes améri- caines quant au programme ira- nien de missiles balistiques, con- traire, selon eux, à la lettre et à l’es- prit de l’accord de Vienne. « Leur portée est plus longue, plus précise, plus létale que prévu », affirme un diplomate, qui

juge en outre « inquiétant » le transfert de cet armement à « des acteurs étatiques et non étati- ques » de la région. « Nous ne de- vons pas exclure la responsabilité de l’Iran dans la prolifération des missiles balistiques et dans son rôle très discutable au Proche et au Moyen-Orient », déclarait, lundi, Jean-Yves Le Drian, qui se disait «déterminé» à s’assurer que l’ac- cord de Vienne était respecté. « Ce doit être discuté pour parvenir à une position commune », souli- gnait le ministre français.

« Affreuses erreurs »

Celle-ci est loin d’être trouvée. Un régime de sanctions européen- nes contre l’Iran est toujours en vigueur, mais son renforcement – ce serait le premier depuis 2015 – suppose une unanimité des Vingt-Huit. La signature de l’ac- cord sur le nucléaire – approuvé par la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Chine, la Russie et les Etats-Unis, alors dirigés par Barack Obama – avait entraîné la levée des sanctions économi- ques. M. Trump a donné aux si- gnataires européens jusqu’au 12 mai pour « réparer les affreuses erreurs » de ce document, faute de quoi il refusera, dit-il, de prolon- ger l’assouplissement des sanc- tions américaines contre la Répu- blique islamique.

Bruxelles prend très au sérieux cette menace qui, affirme M me Mogherini, comporte un en- jeu sécuritaire majeur «pour l’Eu- rope et le monde ». Aux Etats-Unis, Bob Corker, président républicain de la commission sénatoriale des affaires étrangères, a indiqué ré- cemment qu’il ne croyait pas à la prolongation de l’accord. « Je pense que le président en sortira sans doute, à moins que nos homo- logues européens ne proposent un autre cadre. Et je n’ai pas l’impres- sion que ce soit leur intention », a- t-il déclaré sur la chaîne CBS. C’est pour tenter d’infléchir des jugements de ce type que Paris, Londres et Berlin ont déposé un document évoquant de nouvelles sanctions, dévoilé par l’agence Reuters, mais dont l’existence n’est pas confirmée par les chan- celleries, soucieuses, à ce stade, de ne pas provoquer d’autres divi-

L’Iran rejette l’idée d’une négociation de son programme balistique, présenté comme défensif

sions dans le camp européen. Cer- tains pays – dont l’Italie – rejet- tent, en effet, l’hypothèse de nou- velles mesures coercitives. Ils sont soucieux du développement de leurs relations commerciales, d’autant, soulignent-ils que l’Iran n’a pas vraiment bénéficié du programme d’investissements qui lui était promis et que ses ex- portations de pétrole vers l’Eu- rope n’ont atteint que les trois quarts de leur niveau d’avant les sanctions. Le projet élaboré par la France et ses partenaires n’a pas été évoqué par M me Mogherini. Il n’y a « pas de position officielle de l’Union sur de nouvelles sanctions », a-t-elle insisté. Elle est très attachée à l’ac- cord qu’elle a négocié, et sou- cieuse de maintenir le contact avec la diplomatie iranienne, qui rejette l’idée d’une négociation de son programme balistique, pré- senté comme purement défensif. Téhéran se montre désormais aussi très critique à l’égard de M. Le Drian, qui s’est rendu en Iran au début du mois. « Nous es- périons qu’après sa récente visite et ses négociations, [M. Le Drian] comprendrait les réalités de la po- litique de défense iranienne », a dé- claré Bahram Qasemi, porte-pa- role du ministère des affaires étrangères. p

jean-pierre stroobants

international | 3

En Occident, réactions officielles glaciales à la réélection de Poutine

Les capitales européennes ont souligné leurs divergences avec le président russe

I l n’est pas question pour les

grandes capitales européen-

nes de féliciter, comme si de

rien n’était, Vladimir Poutine pour sa réélection. Son quatrième mandat à la tête de la Russie a été salué par ses alliés, à commencer par le Chinois Xi Jinping, le Véné- zuélien Nicola Maduro, le Syrien Bachar Al-Assad, l’Iranien Hassan Rohani, et le Hongrois Viktor Orban. Les réactions occidentales sont en revanche pour le moins réservées, voire glaciales, à l’aune des tensions croissantes encore attisées par la tentative d’empoi- sonnement par du Novitchok, un

redoutable produit neurotoxi- que, de l’agent double Sergueï Skripal, 66 ans, et de sa fille Ioulia, 33 ans, à Salisbury dans le sud de l’Angleterre. Ni Londres ni Washington n’avaient envoyé de message quarante-huit heures après le scrutin. Emmanuel Macron est l’un des rares dirigeants occidentaux à avoir appelé le président russe. Mais leur conversation, le 19 mars, a été pour le moins fran- che, comme en témoigne le com- muniqué de l’Elysée. « Au lende- main de l’élection présidentielle et au moment où Vladimir Poutine s’apprête à exercer une nouvelle fois les plus hautes fonctions exé- cutives, le président de la Républi- que a adressé à la Russie et au peu- ple russe, au nom de la France, ses vœux de succès pour la moderni- sation politique, démocratique, économique et sociale du pays », affirme le texte. Les mots sont soi- gneusement pesés et pas une seule fois il n’est fait mention de félicitations personnelles pour le vainqueur.

« Nécessité d’un dialogue »

Les principaux points de conten- tieux avec Moscou sont en outre listés l’un après l’autre, tout en rappelant la « nécessité d’un dia- logue constructif ». Emmanuel Macron souligne son inquiétude pour la situation en Syrie, à Afrin comme dans la Ghouta orientale, « appelant la Russie à faire ses meilleurs efforts pour que cessent les combats et les pertes civiles ». Il insiste aussi sur « le ferme atta- chement de la France au plein ré- tablissement de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de l’Ukraine dans ses frontières inter- nationalement reconnues ». Il

demande aux autorités russes de « faire toute la lumière sur les res- ponsabilités dans l’inacceptable attaque de Salisbury ». On ne peut être plus clair, alors même que Paris avait, dans les premiers jours, semblé hésiter à accuser di- rectement Moscou. La chancelière allemande, en s’entretenant en fin de journée avec Vladimir Poutine pour le féli- citer, a évoqué la nécessité de « poursuivre le dialogue » dans le but « de répondre aux défis bilaté- raux et internationaux de manière constructive et de trouver des solu- tions durables ». Elle se doit de mé- nager un allié social-démocrate traditionnellement plus conci- liant vis-à-vis de Moscou. Son porte-parole Steffen Seibert n’en a pas moins reconnu «des différen- ces d’opinion avec la Russie ». « Nous critiquons la politique de la Russie par moments très claire- ment et précisément, comme sur l’Ukraine et la Syrie », a-t-il insisté.

Solidarité avec Londres

L’Union européenne a, pour sa part, regretté une élection qui s’est déroulée « dans un environ- nement juridique et politique trop contrôlé, marqué par une pres- sion continue sur les voix criti- ques ». Les ministres des affaires étrangères des 28 réunis à Bruxelles le 19 mars ont en outre rappelé leur « totale solidarité » avec Londres face à l’attaque à l’arme chimique commise sur son territoire, sans pour autant arriver à une position commune pour dénoncer la responsabilité de Moscou et a fortiori discuter d’éventuelles sanctions. Comme à l’accoutumée la Grèce, l’Italie et Chypre s’y sont opposés. « Les démentis de la Russie sont de plus en plus absurdes », avait lancé, à son arrivée, le ministre des affaires étrangères britanni- que Boris Johnson, relevant « qu’un jour, les Russes assurent qu’ils n’ont jamais produit [l’agent innervant] Novitchok ; un autre jour, ils affirment qu’ils ont pro- duit du Novitchok mais soutien- nent que tous les stocks ont été dé- truits; puis ils annoncent que cer- tains stocks se sont mystérieuse- ment échappés vers la Suède ou la Slovaquie, en République tchèque ou aux Etats-Unis, ou même au Royaume-Uni ». p

marc semo

NORVÈGE

impliquent le déploiement de dizaines de milliers de troupes au sol. Des discus- sions sont en cours en vue d’un sommet entre les deux Corées, qui serait suivi par une rencontre entre le prési- dent américain, Donald Trump, et le dirigeant nord- coréen, Kim Jong-un. – (AFP.)

IRAK

Démission de la ministre de la justice

La ministre norvégienne de la justice, Sylvi Listhaug, a annoncé sa démission, mardi 20 mars, peu avant le vote programmé d’une mo- tion de défiance par le Parle- ment. Sa décision devrait empêcher la chute du gou- vernement de droite minori- taire. La ministre avait pro- voqué une crise politique, le 9 mars, quand elle avait ac- cusé le Parti travailliste d’op- position de « penser que les droits des terroristes sont plus importants que la sécurité de la nation ». – (Reuters.)

New Delhi confirme la mort de 39 Indiens enlevés par l’EI

La ministre indienne des af- faires étrangères, Sushma Swaraj, a confirmé, mardi

20

mars, que les corps de

39

ressortissants, découverts

CORÉE DU SUD

dans un charnier à Badouch, près de Mossoul, en Irak, avaient été identifiés. Ces ouvriers issus de familles pauvres travaillaient pour une entreprise du bâtiment lorsqu’ils avaient été kidnap- pés en juin 2014 par l’organi- sation Etat islamique. Les autorités indiennes disent n’avoir jamais reçu de de- mande de rançon ou été en contact direct avec les ravis- seurs. – (Reuters.)

Séoul et Washington réduisent leurs manœuvres militaires

La Corée du Sud et les Etats- Unis ont annoncé, mardi 20 mars, que leurs exercices militaires conjoints annuels, déjà reportés à cause des Jeux olympiques, reprendront le 1 er avril mais en étant raccour- cis d’un mois. Ces manœuvres à grande échelle

4 | international

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MERCREDI 21 MARS 2018

Comment la Chine traque les Ouïgours d’Europe

Pékin exerce de multiples pressions sur les membres de cette communauté vivant en exil

pékin - correspondant

A Paris, Berlin ou Is- tanbul, les Ouïgours de l’étranger, qu’ils aient déjà adopté la na-

tionalité du pays hôte ou qu’ils soient toujours ressortissants chi- nois, sont la cible d’une campagne d’intimidation d’une ampleur inédite. Six d’entre eux, vus ou joints par Le Monde, ont témoigné de pressions d’agents chinois pour les pousser à espionner d’autres membres de la commu- nauté en exil, cesser de manifes- ter, fournir des documents per- sonnels et, pour certains, rentrer en Chine. Avec une redoutable arme: des menaces systémati- ques de détention de leurs fa- milles au Xinjiang. Un Ouïgour de nationalité fran- çaise et vivant près de Paris a ainsi reçu récemment un appel vidéo de sa mère, au pays. L’air angoissé, levant le regard comme pour cher- cher l’approbation d’un tiers en contrechamp avant de parler, elle a imploré son fils de lui « laisser un peu d’air pour respirer » en ne se rendant plus à des manifestations, en France, de la communauté ouïgoure en exil. « Mon chéri, ar- rête, écoute la police chinoise », di- sait-elle. Craignant qu’elle ne soit arrêtée, il a renoncé à ces rassem- blements qui appellent au res- pect des droits de l’homme.

Mais les agents chinois, eux, n’ont pas cessé leurs pressions. Un homme, en particulier, qu’il n’a pourtant jamais rencontré, mais qui, chaque jour, lui envoie des messages par une application de messagerie depuis la Chine : il demande ce qu’il a fait de sa jour- née en France, s’il se rend bien à son travail dont il connaît tous les détails, s’il a des informations sur les activités d’autres membres de la communauté. Une fois, à l’ap- proche d’une manifestation, il l’a prévenu : « On va chercher ta mère dans la semaine. »

« Lancer le filet très loin »

Les 10,5 millions de Ouïgours, turcophones et musulmans, sont soumis depuis 2016 à des mesu- res de surveillance physique et électronique d’une portée sans précédent dans la région auto- nome du Xinjiang, aux confins de l’Asie centrale. Des rafles à grande échelle ont envoyé des centaines de milliers d’individus en prison ou dans des centres d’« éducation politique », sou- vent au motif d’avoir séjourné à l’étranger, ou bien d’y avoir de la famille. « Les Ouïgours à l’étran- ger ressentent une profonde an- xiété, ils ne peuvent pas contacter leurs familles et vivent dans l’an- goisse que leurs proches aient été emprisonnés », dit le linguiste Ab- duweli Ayup, réfugié en Turquie.

Manifestation de soutien aux Ouïgours devant la mission permanente de la Chine aux Nations unies,
Manifestation de soutien
aux Ouïgours devant la mission
permanente de la Chine
aux Nations unies, le 15 mars,
à New York. SETH WENIG/AP

En France, les demandes d’infor- mations se sont faites plus dé- taillées depuis l’été 2017 : une Française d’origine ouïgoure con- fie avoir été contactée par sa mère restée au Xinjiang qui, sur ordre de la police locale, lui demandait des scans de son contrat de travail, du bail de son appartement, des documents prouvant sa nationa- lité française, mais aussi de tous ses diplômes ou encore de son certificat de mariage. A part cet échange, elle ne contacte plus ses proches, sur ordre de sa mère :

« Elle m’a dit : “Tu es intelligente, tu comprendras, ne m’appelle plus, ni plus personne de la famille”. » « La police politique chinoise a pour but de ramasser le maximum d’informations, ce qui lui donne des moyens de contrôle. Ils appel- lent ça : lancer le filet très loin pour attraper le plus de poissons », dit une autre Ouïgoure française. Les autorités chinoises veulent, entre autres, déterminer qui a gardé la nationalité chinoise ou pris la ci- toyenneté française. Pékin pour- rait alors contraindre ses ressor- tissants à rentrer en Chine en fai- sant pression sur leurs parents.

Les dangers d’un tel retour épouvantent tout le monde. « J’ai peur d’aller directement en prison et d’être torturé si je rentre. Les autorités chinoises sont persua- dées que la mentalité des Ouïgours sortis du pays a été contaminée », dit un Ouïgour encore chinois ré- sidant en France. Il a pourtant toujours gardé ses distances avec les militants de la cause en Eu- rope. « Mais plus personne n’est hors du radar », déplore-t-il.

« Frérot, ne nous oublie pas »

Batur (le prénom a été modifié), un étudiant ouïgour d’une tren- taine d’années installé à Berlin, a vu la situation se tendre après l’arrivée en 2016 d’un nouveau secrétaire général du Parti com- muniste à la tête du Xinjiang, Chen Quanguo, fort de son suc- cès dans la « sécurisation » du Ti- bet, où il officia précédemment. Batur commença à cette époque à être contacté sur WeChat ou Skype par deux agents en Chine. « Au début, ils me demandaient comment allaient mes études, si j’avais des amis ouïgours. Et puis ils disaient : “N’oublie pas qu’on

A Berlin, « Batur » est contacté par deux agents depuis la Chine. « Ils disaient :

“N’oublie pas qu’on connaît ta famille” »

connaît ta famille.” Au bout de trois mois, ils sont devenus beau- coup plus pressants. J’ai fini par dire de ne plus appeler, que je les dénoncerais aux autorités alle- mandes », dit-il. A cette époque, la sœur de Ba- tur, rentrée au Xinjiang en 2015 après quatre ans d’études en Tur- quie, lui avait fait part de son in- quiétude, car les personnes reve- nues de Turquie se faisaient in- terroger. Il l’avait rassurée. « Mais tout à coup, en mars 2017, ils ont confisqué tous les passeports, dont celui de ma sœur. Le 29 avril, son dernier message dit : “Frérot, ne nous oublie pas” », dit-il.

Batur appelle sa mère, qui lui re- proche de « faire des choses pas bien» – comprendre, participer à des manifestations de la commu- nauté ouïgoure en exil – et lui in- terdit de la rappeler. En mai 2017, ses amis et parents le bloquent sur leur messagerie. Seul un ami vi- vant en Chine intérieure le con- tacte pour dire qu’à son passage dans son village, il a vu sa maison déserte et bouclée. Sa sœur, a-t-il appris, avait été condamnée à huit ans de prison. Son frère, qui a déjà fait deux ans de prison, avait aussi de nouveau été arrêté. Il ne sait pas où se trouve sa mère, craint qu’elle soit en centre d’« éducation ». A Berlin, Batur et ses amis ouïgours n’ont plus qu’un sujet quand ils se retrouvent : le sort des leurs au Xinjiang. « Ceux qui vien- nent comme moi du sud du Xin- jiang ont en général un membre de leur famille en centre de rééduca- tion, et un en prison. Dans le nord du Xinjiang, les gens restent inter- nés six mois puis ressortent, dit-il. Dans le sud, on n’a plus de nouvel- les une fois qu’ils sont en centre. » p

brice pedroletti et harold thibault (à paris)

Dans la Ghouta orientale sous les bombes, tenir le journal du martyre des civils

Au péril de leur vie, des militants syriens documentent les exactions dans l’enclave rebelle

beyrouth - correspondance

L e danger fait partie de leur quotidien. Mais avec l’of- fensive des forces proré-

gime pour reprendre le contrôle de la Ghouta orientale, dans la banlieue de Damas, l’équipe du Centre de documentation des violations en Syrie opère plus que jamais sur le fil du rasoir à Douma, la localité principale de l’enclave rebelle. L’avenir de Douma est l’un des enjeux de la campagne militaire en cours et l’objet de tractation entre belligérants. Si l’armée sy- rienne et les milices alliées en- trent dans Douma, les quatre membres de l’équipe seront con- traints de partir, au risque d’être arrêtés. Leur organisation, em- blématique de l’engagement de la société civile en zone d’opposi- tion, est trop connue. Son travail est très respecté par ceux qui en- quêtent sur les violences en Sy- rie. Mais son décompte depuis 2011 des exactions du régime, ainsi que des factions de l’oppo- sition, dérange. Il est possible qu’une forme d’autonomie soit négociée pour Douma, avec le maintien démili- tarisé de Jaïch Al-Islam, le puis- sant groupe islamiste qui do- mine la ville, décrit comme « plus pragmatique » que les autres in-

Dans les locaux de Douma, aucune archive papier n’a été conservée, par prudence

surgés locaux par les observa- teurs proches du pouvoir syrien. Mais même dans ce cas, les dé- fenseurs des droits de l’homme pourraient n’avoir d’autre choix que de s’exiler. Ailleurs en Syrie, lorsque des accords de « réconci- liation » ont été scellés, les acti- vistes de l’opposition ont le plus souvent dû partir. Thaer Hijazi, le directeur du bu- reau de Douma, 30 ans, préfère ne pas s’attarder sur ces scénarios. Il vit dans le présent, et dans l’ur- gence. « On porte la voix des gens », dit-il. Alors que d’autres ac- teurs de la société civile de la Ghouta orientale ont suspendu leurs activités à cause des bom- bardements et du chaos, l’équipe travaille sans répit. Comme les autres habitants, les militants se sont retranchés dans un abri en sous-sol, depuis le 18 février, date du début de l’of- fensive aérienne des forces loya- listes. Par précaution, il a fallu en-

voyer ce qu’il restait d’archives électroniques aux collègues réfu- giés à l’étranger. Il s’agit mainte- nant de documenter les événe- ments en cours. Une gageure, alors que l’étau se resserre. De- puis le 11 mars, l’enclave rebelle a été divisée en trois poches par les forces prorégime. « Il est devenu impossible de se déplacer d’un sec- teur à l’autre », commente Thaer Hijazi. Jour après jour, les com- munications deviennent plus dif- ficiles. Il n’empêche : le bureau continue de réunir et d’identifier vidéos et témoignages.

Enlèvement

Dans les locaux de Douma, aucune archive papier n’a été conservée, par prudence. Au fil des ans, le bureau a été touché par des frappes aériennes du ré- gime à plusieurs reprises. Il a aussi été attaqué par Jaïch Al-Is- lam, hostile aux voix dissiden- tes. Au printemps 2017, le groupe armé d’inspiration salafiste avait arrêté ou intimidé des membres de la société civile. Le centre avait fermé quelques jours. C’est aussi à cette faction qu’est imputé l’en- lèvement en 2013 de Razan Zai- touneh, cofondatrice du Centre de documentation des viola- tions, et de trois de ses collègues ; cette icône de la révolte de 2011 avait fui dans la Ghouta orientale

pour échapper à la traque des services de sécurité à Damas. Thaer Hijazi, passé par les bancs de la faculté de droit avant le con- flit, a appris à composer avec les multiples menaces des deux camps. « Le danger auquel nous faisons face existe aussi pour les autres habitants de Douma », in- siste-t-il, refusant de placer les militants sur un piédestal. A Douma, les organisations issues de la société civile, en position d’infériorité dans un contexte de guerre où ceux qui portent les ar- mes dominent, sont toutefois parvenues à s’organiser pour faire office de vigie et fournir des services à la population. Dans ces jours de peur et de fé- brilité, les rumeurs ajoutent à l’an- goisse. Rien ne perce des négocia- tions en cours. Les tractations se déroulent entre acteurs militaires et les civils n’ont pas voix au cha- pitre. Thaer Hijazi et ses coéqui- piers savent qu’ils écrivent, en di- rect, une partie de la mémoire de la Ghouta orientale. Mais leur ob- jectif va plus loin, comme l’indi- que Mona Zeineddine, exilée en Europe et chargée de plaidoyer pour le Centre de documentation des violations : « Le plus impor- tant, pour nous, est de collecter ces données pour l’avenir, afin de ser- vir les efforts de justice. » p

laure stephan

Quatre explosions sèment l’effroi à Austin

La police américaine ne parvient pas à identifier l’auteur de cette série d’attaques

washington – correspondant

P as d’indices, pas de motifs :

le mystère reste entier à Austin (Texas), théâtre de-

puis le 2 mars d’une série d’explo- sions qui ont tué à ce jour deux personnes. La première bombe a été déposée devant le domicile d’Anthony Stephan House, un Afro-Américain de 39 ans em- ployé dans le bâtiment. Il est mort sur le coup. Dix jours plus tard, l’explosion d’un paquet piégé si- milaire tue un lycéen noir de 17 ans, Draylen Mason, qui con- naissait la première victime. Le même jour, un autre engin blesse grièvement, dans un autre quartier de la ville, une habitante d’origine hispanique, sans lien de parenté cette fois-ci avec les deux premières cibles visées. La piste de crimes motivés par la haine raciale commence à prendre corps. Elle a été remise en cause diman- che 18 mars par une quatrième ex- plosion, qui a blessé deux jeunes hommes blancs de 22 et 23 ans. Leur identité n’a pas été dévoilée. Contrairement aux premières ex- plosions, il ne s’agit pas d’un colis piégé. Les victimes ont manifeste- ment actionné la mise à feu de la bombe en marchant sur un dé- clencheur installé dans une rue. « Au regard de ce changement de méthode vers un dispositif plus

élaboré, le ou les suspects auxquels nous avons affaire ont un niveau de sophistication peut-être plus élevé que nous ne le pensions », a com- menté le chef de la police d’Austin, Brian Manley. Ce dernier est con- vaincu d’être confronté à une seule et même équipe, compte tenu des similitudes repérées sur les quatre bombes.

Plusieurs centaines d’appels

Une récompense de 115 000 dol- lars a été offerte dans l’espoir d’obtenir des informations. Plus de 350 agents de la police fédérale ont été déployés dans la région pour aider la police locale, qui a reçu par ailleurs plusieurs centai- nes d’appels à propos de colis ju- gés suspects. Cette psychose n’est pas sans rappeler celle créée par Theodore John Kaczynski, alias « Unabom- ber », qui avait multiplié les atta- ques de ce type pendant près de vingt ans, de 1978 à 1995. Ce mili- tant néo-luddite – opposé au pro- grès technologique – vivait retiré dans une cabane dans le Mon- tana. Il avait été démasqué lors- qu’il était parvenu à faire publier à force de chantage un long ma- nifeste par la presse américaine. Il a plaidé coupable en 1998 et a été condamné à la prison à per- pétuité. p

gilles paris

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MERCREDI 21 MARS 2018

international | 5

«MBS» en mission de séduction aux Etats-Unis

Le prince héritier saoudien espère améliorer l’image du royaume par une longue visite chez son allié américain

washington - correspondant

L es meilleures relations du monde n’empêchent pas les désagréments. Mohammed Ben Salman

Al Saoud devrait en faire l’expé- rience au cours de ses trois semai- nes de tournée à travers les Etats- Unis. Le prince héritier saoudien devait commencer par la Maison Blanche, mardi 20 mars, où Donald Trump prévoyait de lui réserver un accueil chaleureux. Ce dernier garde en effet un ex- cellent souvenir de Ryad, la capi- tale saoudienne, et lieu de son pre- mier déplacement à l’étranger en tant que président. Des contrats d’armement mirifiques avaient alors été annoncés, sans que l’on sache aujourd’hui ce qui s’est con- crétisé. De son côté, le prince héri- tier a su nouer une relation étroite avec le gendre du président, Jared Kushner. Sa visite « pave la voie vers une prochaine intronisation» à la place de son père, estime Joseph Bahout, du Carnegie En- dowment for International Peace, un think tank de Washington. Donald Trump et Mohammed Ben Salman partagent la même détestation de l’Iran, la puissance régionale qui obsède le royaume saoudien. Le président des Etats- Unis l’a redit le 13 mars à l’occasion d’un déplacement dans une base des Marines en Californie. « Par- tout où on va au Moyen-Orient, c’est l’Iran, l’Iran, l’Iran. Derrière chaque problème, on trouve l’Iran », a-t-il assuré. Le ministre saoudien des affaires étrangères,

Adel Al-Joubeir, a opposé lundi à Washington «deux visions antago- nistes » dans la région, celle de « la lumière», portée par Riyad, et celle «des ténèbres» poussée selon lui par Téhéran. Sur la chaîne de télé- vision CBS, le prince héritier – éga- lement désigné par l’acronyme « MBS », a comparé les ambitions territoriales prêtées au Guide su- prême iranien Ali Khamenei à cel- les d’Adolf Hitler.

Stopper le soutien américain

Mais cette concordance de vues ne masque pas des différends. La guerre conduite au Yémen depuis 2015 par Mohammed Ben Salman pour contrer une insurrection ju- gée téléguidée par Téhéran, ne cesse d’alarmer Washington. En réaction à cet enlisement et à la crise humanitaire inouïe que cette intervention a générée, deux pro- jets de loi circulent actuellement au Sénat pour limiter, ou même totalement stopper le soutien américain à son allié saoudien. La querelle qui oppose au Qatar les Emirats arabes unis et l’Arabie saoudite est, par ailleurs, perçue comme inutile par l’administra- tion américaine. Cette dernière es-

Donald Trump et Mohammed Ben Salman partagent la même détestation de l’Iran

père pouvoir convoquer, d’ici à l’été, un sommet permettant de mettre en scène une réconcilia- tion entre les pays de la rive arabe du Golfe face à l’Iran. Ces deux su- jets devaient être abordés mardi, sans garantie de résultats. Simon Henderson, du Washington Insti- tute for Near East Policy, un think tank de Washington, écarte toute concession sur le Yémen de la part d’un MBS qui n’envisage, selon lui, « rien d’autre qu’une victoire », pourtant de plus en plus illusoire. Bernard Haykel, un spécialiste de l’Arabie saoudite qui enseigne à Princeton, n’est guère plus opti- miste sur le conflit qui paralyse ces monarchies pétrolières et gaziè-

res. «La cassure avec le Qatar est sé- rieuse et il faudra du temps pour la résorber», estime-t-il. Après MBS, la Maison Blanche devrait ac- cueillir le prince héritier d’Abou Dhabi, Mohammed Ben Zayed Al- Nahyane, ainsi que l’émir du Qatar, Tamim Ben Hamad Al-Thani. Les ambitions de Riyad à propos du nucléaire civil ne suscitent pas non plus l’enthousiasme de Washington, qui ne souhaite pas que les Saoudiens puissent maîtri- ser un jour l’ensemble de la filière,

y compris l’enrichissement. De

passage dans la capitale fédérale

début mars, le premier ministre is- raélien Benyamin Nétanyahou a signifié également son opposition

en dépit de convergences grandis-

santes avec Riyad. Après sa visite à Donald Trump, MBS devra séduire les investis- seurs américains. Il a besoin d’eux, en effet, pour accélérer la transi-

La guerre menée au Yémen pour contrer une insurrection jugée téléguidée par Téhéran ne cesse d’alarmer Washington

tion d’un pays qui repose unique- ment sur une rente pétrolière in- suffisante actuellement pour équilibrer les finances publiques compte tenu des prix du baril.

Concentration de pouvoirs

L’impétueux prince héritier aura fort à faire pour corriger l’image désastreuse laissée par l’opéra- tion menée au nom de la lutte contre la corruption qui s’est tra- duite, en novembre 2017, par l’ar- restation de dizaines de person- nalités saoudiennes. Retenues dans un hôtel de luxe de Riyad converti en prison, elles ont été en grande majorité libérées après versement de véritables rançons.

MBS pourra mettre en avant les transformations sociales pour les- quelles il milite, la création d’une industrie du loisir, ou la liberté de conduire donnée aux femmes. Il n’est pas sûr qu’elles suffisent à gommer l’effet négatif créé par une concentration de pouvoirs sans précédent depuis la création du royaume et par la mise au pas de toute forme d’opposition.

Reflet des incertitudes que cette verticale du pouvoir imposée à marche forcée entraîne, le Wall Street Journal a assuré lundi que l’introduction en Bourse d’une partie du capital de la puissante compagnie pétrolière saou- dienne Aramco pourrait se faire sur le marché saoudien, et non sur une grande place occidentale comme New York ou Londres. Cette décision serait motivée par des considérations juridiques, se- lon le quotidien, les structures de l’Aramco étant pour l’instant in- compatibles avec les exigences d’une telle cotation. La hausse des prix du pétrole est également avancée par le Wall Street Journal pour expliquer le choix du marché saoudien. Le royaume a besoin de la manne de 2 000 milliards de dollars (1 620 milliards d’euros) que l’opération pourrait dégager pour traduire dans les faits la modernisation envisagée par le prince héritier dans un projet ambitieux. Dans un article qui sera publié en avril par la revue Foreign Af- fairs, F. Gregory Gause, de la Texas A & M University, reconnaît à Mo- hammed Ben Salman « la volonté évidente de secouer le système ». Mais il ajoute que son hégémonie prive désormais le royaume des freins qui lui ont permis pendant des décennies de surmonter avec succès de nombreuses crises ré- gionales. Il n’est pas le seul, aux Etats-Unis, à s’interroger sur les capacités du prince héritier à ga- gner son pari. p

gilles paris

LE PROFIL

héritier à ga- gner son pari. p gilles paris LE PROFIL Mohammed Ben Salman Nomm é
héritier à ga- gner son pari. p gilles paris LE PROFIL Mohammed Ben Salman Nomm é

Mohammed Ben Salman

Nommé ministre de la défense en 2015 par son père, le roi Salman, Mohammed Ben Salman, dit « MBS », a été

promis au trône saoudien en juin 2017 quand le souverain

a déposé le prince héritier

Mohammed Ben Nayef. Agé de 32 ans, partisan de l’ouverture de

la société et de l’économie, mais

aussi d’une diplomatie coup de poing, MBS a plongé le royaume dans deux crises internationales en envoyant, en mars 2015, l’aviation saoudienne à l’assaut des rebelles houthistes du Yémen, puis en décrétant, en juin 2017, un embargo diplomatico-économique contre le petit émirat du Qatar.

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0123

MERCREDI 21 MARS 2018

En 15ans, 30% des oiseaux des champs ont disparu

Le déclin catastrophique observé en France par les chercheurs est largement dû aux pratiques agricoles

L e printemps risque fort d’être silencieux. Le Mu- séum national d’histoire naturelle (MNHN) et le

Centre national de la recherche scientifique (CNRS) publient, mardi 20 mars, les résultats prin- cipaux de deux réseaux de suivi des oiseaux sur le territoire fran- çais et évoquent un phénomène de « disparition massive », « pro- che de la catastrophe écologique ». «Les oiseaux des campagnes fran- çaises disparaissent à une vitesse vertigineuse, précisent les deux institutions dans un communi- qué commun. En moyenne, leurs populations se sont réduites d’un tiers en quinze ans. » Attribué par les chercheurs à l’in- tensification des pratiques agrico- les de ces vingt-cinq dernières an- nées, le déclin observé est plus particulièrement marqué depuis 2008-2009, «une période qui cor- respond, entre autres, à la fin des jachères imposées par la politique agricole commune [européenne], à la flambée des cours du blé, à la reprise du suramendement au ni- trate permettant d’avoir du blé sur- protéiné et à la généralisation des néonicotinoïdes », ces fameux in- secticides neurotoxiques, très per- sistants, notamment impliqués dans le déclin des abeilles, et la ra- réfaction des insectes en général. Plus inquiétant, les chercheurs observent que le rythme de dispa- rition des oiseaux s’est intensifié ces deux dernières années.

La raréfaction est plus marquée depuis 2008-2009, avec, entre autres, la fin des jachères imposées et la flambée des cours du blé

rassemble les observations d’or- nithologues professionnels et amateurs sur l’ensemble du terri- toire et dans différents habitats (ville, forêt, campagne). Le se- cond s’articule autour de 160 points de mesure de 10 hec- tares, suivis sans interruption de- puis 1994 dans la « zone-atelier » du CNRS Plaine et val de Sèvre, où des scientifiques procèdent à des comptages réguliers. « Les résultats de ces deux réseaux coïncident largement et notent une chute marquée des espèces spécia- listes des plaines agricoles, comme l’alouette », constate l’écologue Vincent Bretagnolle, chercheur au Centre d’études biologiques de Chizé, dans les Deux-Sèvres (CNRS et université de La Rochelle). Ce qui est très inquiétant est que, sur notre zone d’étude, des espèces non spé- cialistes des écosystèmes agricoles, comme le pinson, la tourterelle, le merle ou le pigeon ramier, décli- nent également.» Sur la zone-atelier du CNRS – 450 km 2 de plaine agricole étu- diés par des agronomes et des écologues depuis plus de vingt ans –, la perdrix est désormais virtuellement éteinte. « On note de 80 % à 90 % de déclin depuis le milieu des années 1990, mais les derniers spécimens que l’on ren- contre sont issus des lâchers

spécimens que l’on ren- contre sont issus des lâchers Une perdrix rouge dans la plaine de

Une perdrix rouge dans la plaine de la Crau (Bouches-du-Rhône). MCPHOTO/PICTURE ALLIANCE/BLICKWINKEL/MAXPPP

d’automne, organisés par les chas- seurs, et ils ne sont que quelques rescapés », précise M. Bretagnolle. Pour le chercheur français, « on constate une accélération du dé- clin à la fin des années 2000, que l’on peut associer, mais seulement de manière corrélative et empiri- que, à l’augmentation du recours à certains néonicotinoïdes, en parti- culier sur le blé, qui correspond à un effondrement accru de popula- tions d’insectes déjà déclinantes».

A l’automne 2017, des chercheurs

allemands et britanniques con- duits par Caspar Hallmann (uni- versité Radboud, Pays-Bas) ont, pour la première fois, mis un chif-

fre sur le déclin massif des inverté- brés depuis le début des années 1990: selon leurs travaux, publiés dans la revue PloS One, le nombre d’insectes volants a décliné de 75 %

à 80 % sur le territoire allemand. Des mesures encore non pu- bliées, réalisées en France dans la

zone-atelier Plaine et val de Sèvre, sont cohérentes avec ces chiffres. Elles indiquent que le carabe, le coléoptère le plus commun de ce type d’écosystème, a perdu près de 85 % de ses populations au cours des vingt-trois dernières années, sur la zone étudiée par les chercheurs du CNRS.

« Tendance lourde »

« Or de nombreuses espèces d’oiseaux granivores passent par un stade insectivore au début de leur vie, explique Christian Pac- teau, référent pour la biodiversité à la Ligue de protection des oiseaux (LPO). La disparition des invertébrés provoque donc natu- rellement un problème alimen- taire profond pour de nombreuses espèces d’oiseaux et ce problème demeure invisible : on va accumu- ler de petites pertes, nid par nid, qui font que les populations ne sont pas remplacées.» La disparition en cours des oiseaux des champs n’est que la part observable de dégradations plus profondes de l’environne- ment. « Il y a moins d’insectes, mais il y a aussi moins de plantes sauvages et donc moins de grai- nes, qui sont une ressource nutri- tive majeure pour de nombreuses espèces, relève Frédéric Jiguet, professeur de biologie de la con-

servation au Muséum et coordi- nateur du réseau d’observation STOC. Que les oiseaux se portent mal indique que c’est l’ensemble de la chaîne trophique [chaîne ali- mentaire] qui se porte mal. Et cela inclut la microfaune des sols, c’est- à-dire ce qui les rend vivants et per- met les activités agricoles.» La situation française n’est pas différente de celle rencontrée ailleurs en Europe. « On est dans la continuité d’une tendance lourde qui touche l’ensemble des pays de l’Union européenne », note M. Jiguet. Est-elle réversible ? « Trois pays, les Pays-Bas, la Suède et le Royau- me-Uni, ont mis en œuvre des po- litiques nationales volontaristes pour inverser cette tendance lourde, en aménageant à la marge le modèle agricole domi- nant, explique Vincent Breta- gnolle. Aucun de ces trois pays n’est parvenu à inverser la ten- dance : pour obtenir un effet tan- gible, il faut changer les pratiques sur des surfaces considérables. Si- non, les effets sont imperceptibles. Ce n’est pas un problème d’agri- culteurs, mais de modèle agri- cole : si on veut enrayer le déclin de la biodiversité dans les campa- gnes, il faut en changer, avec les agriculteurs. » p

stéphane foucart

« Quelques rescapés »

Le constat est d’autant plus so- lide qu’il est issu de deux réseaux de surveillance distincts, indé- pendants et relevant de deux mé- thodologies différentes. Le pre- mier, le programme STOC (Suivi temporel des oiseaux communs) est un réseau de sciences partici- patives porté par le Muséum national d’histoire naturelle. Il

Les pesticides néonicotinoïdes ne tuent pas que les insectes

en détruisant les populations d’insectes, les insecticides néonicotinoïdes ont un im- pact sur les ressources alimentaires de nombreuses espèces d’oiseaux. Mais ils ont également un impact direct sur les oiseaux des champs, qui peuvent s’empoisonner en consommant des semences traitées aux « néonics » – c’est-à-dire enrobées de la substance toxique avant d’être semées. Dans le cadre du programme de phyto- pharmacovigilance piloté par l’Agence na- tionale de sécurité sanitaire de l’alimenta- tion, de l’environnement et du travail (An- ses), des chercheurs conduits par Florian Millot et Elisabeth Bro (Office national de la chasse et de la faune sauvage, ONCFS) ont passé en revue 101 foyers de mortalité d’oiseaux sauvages, totalisant plus de 730 animaux morts. Dans ces incidents rap-

portés entre 1995 et 2014 par le réseau de surveillance des mortalités de la faune, les analyses ont révélé l’implication de l’imida- clopride – le néonicotinoïde le plus courant. Dans 70 % des cas, les auteurs jugent probable le lien de causalité avec la mort des animaux.

Troubles comportementaux

Au total, onze espèces d’oiseaux sont con- cernées, les principales étant la perdrix grise, le pigeon biset et le pigeon ramier. « Ces résultats de terrain montrent que dans les conditions réelles d’utilisation de l’imi- daclopride en traitement de semences, les oiseaux sauvages granivores sont régulière- ment exposés à cette substance, détaille l’ONCFS dans un communiqué. Les effets provoqués par ces expositions peuvent en- traîner des mortalités directes par intoxica-

tion et indirectes, par exemple en induisant des troubles comportementaux et donc une plus grande vulnérabilité aux prédateurs.» Les auteurs concluent que des cas d’em- poisonnement d’oiseaux à l’imidaclo- pride ayant été régulièrement constatés au fil des ans, il est possible que ces inci- dents ne soient pas le fait d’une mauvaise utilisation de cette technologie – lors du semis, des semences enrobées n’ayant pas été enfouies dans le sol demeurent en sur- face, où elles peuvent être consommées par des animaux. En outre, le réseau de surveillance utilisé par les chercheurs étant « opportuniste » (aucune recherche active et systématique n’est opérée), l’am- pleur de ces empoisonnements demeure une question ouverte. p

s. fo.

«On assiste à un effondrement de la biodiversité sauvage»

Pour le biologiste Romain Julliard, l’érosion frappe tous les échelons : insectes, dont papillons et pollinisateurs, flore adventice et oiseaux

ENTRETIEN

R omain Julliard est cher-

cheur en biologie de la

conservation au Muséum

national d’histoire naturelle. Il

s’alarme du déclin des « espèces communes de nos campagnes ».

Que pensez-vous des chiffres sur le déclin des oiseaux ? On sait depuis longtemps que les oiseaux déclinent en milieu agricole, mais on pensait que l’es- sentiel de ce phénomène datait des années 1980, avec l’intensifi- cation des pratiques agricoles et l’usage de pesticides tels le DDT, et qu’on avait atteint une sorte de plateau dans les années 2000. Il est extrêmement alarmant de

constater que non seulement cette érosion se poursuit, mais également qu’elle s’amplifie. Nous sommes confrontés à un effondrement qui concerne aujourd’hui tous les échelons de la biodiversité sauvage dans ces pay- sages agricoles: les insectes, dont les papillons et les pollinisateurs, la flore adventice [non voulue par les agriculteurs et souvent considé- rée comme mauvaise herbe] et les oiseaux. Et ce, alors que nous n’avons jamais autant consacré d’argent et d’investissement pour prendre des normes environne- mentales ou soutenir l’agriculture biologique. C’est sidérant.

Quel est l’impact d’une telle érosion de ces vertébrés ?

Les oiseaux sont des espèces re- lativement résilientes, en raison de leurs larges aires géographi- ques, d’une certaine longévité et d’une alimentation diversifiée. Ils arrivent en bout de chaîne. Lorsqu’ils déclinent, cela indique que toutes les autres espèces en font de même. Au-delà, c’est une valeur patri- moniale que nous sommes en train de perdre : nous avons fa- çonné depuis des milliers d’an- nées des paysages dans lesquels on entend des oiseaux chanter. En dépendent une forme de bien- être, de qualité de vie, en plus du tourisme. Alouettes, perdrix, li- nottes : autant de noms familiers d’une biodiversité ordinaire qui va bientôt nous manquer.

On parle de sixième extinction de masse à l’échelle planétaire… Le déclin des oiseaux s’inscrit dans une tendance globale à l’ac-

célération de l’érosion de la biodi- versité. Il y a la disparition des es- pèces, qui a lieu à un rythme cent

à mille fois plus rapide que par le

passé, mais il est très inquiétant

de mesurer également le recul des populations (en nombre d’indivi- dus) et de constater qu’il touche les espèces communes de nos campagnes. L’ampleur de ce phé- nomène nous avait échappé.

Si rien ne change, on peut crain-

dre des disparitions d’espèces dans les prochaines décennies, comme l’outarde canepetière, l’un des oiseaux les plus menacés des plaines cultivées de France : il a

perdu 95 % de ses effectifs en cin- quante ans et il ne subsiste plus que dans une petite poche dans les Deux-Sèvres – malgré l’instaura- tion de zones de protection et de plans de restauration.

Comment peut-on limiter ce phénomène ? Il s’agit tout d’abord de réduire l’intensification de l’agriculture. Ensuite, nous devons trouver des mécanismes pour rémunérer les efforts des agriculteurs pour maintenir la biodiversité et les

paysages – par exemple, une cer- tification des cultures qui se- raient favorables à la faune et à la flore. Ils savent comment le faire mais ils doivent y trouver un in- térêt économique.

Aujourd’hui, les politiques de conservation de la biodiversité ne sont pas suffisamment efficaces:

on subventionne la réalisation, plus que les résultats. C’est par exemple le cas lorsqu’on rem- bourse les agriculteurs qui ont planté des haies. On ne tient pas compte des espèces choisies – les haies viennent de pépiniéristes, plutôt que de prendre des arbres qui poussent spontanément dans la parcelle –, du lieu où elles doi- vent être plantées, ni de comment les gérer par la suite. Nous devons aller vers un changement de para- digme : incorporer la biodiversité sauvage dans le modèle économi- que des exploitations agricoles. p

propos recueillis par audrey garric

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MERCREDI 21 MARS 2018

FRANCE | 7

Mélenchon soumis à l’unité des gauches

Avant la journée de mobilisation du 22 mars, un front commun a été impulsé par Olivier Besancenot

P arfois les plus vieux ada- ges sont ceux qui réson- nent le mieux avec l’ac- tualité. «Marcher séparé-

ment, frapper ensemble » : ce slo- gan qui incarne la stratégie de front unique, souvent utilisé par les militants se réclamant de Léon Trotski, colle parfaitement à l’ini- tiative d’Olivier Besancenot, por- te-parole du Nouveau Parti antica- pitaliste (NPA), d’appeler à un ras- semblement des forces de gauche pour la journée de mobilisation des fonctionnaires et des chemi- nots du 22 mars. L’ancien candidat à la présiden- tielle en 2002 et 2007 a impulsé un « front commun » à gauche. Le but : faire plier le gouvernement en montrant que l’unité syndicale se traduit par une unité politique. «C’est une bataille sociale impor- tante, on est tous concernés. Il y a une pression sur toutes les organi- sations, cela nous dépasse. Ce se- rait incompréhensible de ne rien faire. On cherche à donner un ca- dre à l’unité », note M. Besancenot. L’appel de M. Besancenot a reçu des réponses positives des princi- paux acteurs de la gauche. Une «déclaration unitaire» réunissant un spectre très large d’organisa- tions – d’Alternative libertaire à Nouvelle Donne, en passant par Europe Ecologie-Les Vers, le Parti communiste français (PCF), Géné- ration.s, le NPA, les députés de La France insoumise (LFI), etc. – a été diffusé lundi. Une tribune est en préparation et une conférence de presse devrait avoir lieu jeudi ma- tin, réunissant, entre autres, Pierre Laurent, secrétaire natio- nal du PCF, Benoît Hamon, Olivier Besancenot et… un cadre de LFI. « On n’est pas sûrs de la participa- tion de Jean-Luc Mélenchon », no- te-t-on au NPA. L’union s’arrêtera en revanche aux portes du Parti socialiste, qui n’a pas été convié. « On ne leur a pas proposé, c’est vrai. C’est un parti qui a beaucoup privatisé lorsqu’il était au gouvernement. Ce que l’on veut, c’est montrer l’unité à gauche du PS », explique Sandra Simplon, membre de la direction du NPA. Olivier Faure, le nouveau premier secrétaire du PS, défilera donc sans les autres leaders de la gau- che, jeudi à Paris. L’initiative de M. Besancenot est maligne a plus d’un titre. Cela lui permet d’abord de remettre en avant son organisation, le NPA, qui est en perte de vitesse. Depuis quelques semaines, le commu-

Olivier Besancenot, lors d’une manifestation contre la réforme du code du travail, à Paris, en septembre 2017.

SADAK SOUICI/LE PICTORIUM

à Paris, en septembre 2017. SADAK SOUICI/LE PICTORIUM niste révolutionnaire ne ménage pas ses efforts et

niste révolutionnaire ne ménage pas ses efforts et court de plateaux télé en studio radio pour appeler à la mobilisation. Ensuite, en propo- sant l’unité, il oblige chacun de ses homologues à le suivre, car une défection serait incompréhensi- ble aux yeux du « peuple de gau- che ». C’est le cas de M. Mélenchon qui se retrouve coincé.

Recomposition des alliances

Le député des Bouches-du-Rhône le répète sans cesse : pour lui et les « insoumis », le retour aux «cartels» des gauches est une er- reur stratégique car c’est une forme de mobilisation qu’ils esti- ment dépassée. La France insou- mise raisonne à l’inverse. Elle veut être hégémonique à gauche, créer les conditions de dépasse- ment des anciennes structures « en fédérant le peuple » autour de son projet politique. C’est ce qui les a poussés, en septembre, lors des mobilisations contre la ré- forme du code du travail, à orga-

niser leur « marche contre le coup d’Etat social », se brouillant à la fois avec les autres organisations politiques de gauche et avec des syndicats qui furent échaudés par la manière de faire de Jean- Luc Mélenchon. Mais cela ne s’est pas avéré payant. La réforme est passée et M. Mélenchon a même concédé « le point » de cette première man- che à Emmanuel Macron. Six mois plus tard, M. Mélenchon n’est pas en position de force pour imposer ses vues. Il a donc été contraint d’accepter, avec réticence, l’initia- tive de M. Besancenot. Le groupe parlementaire de La France insou- mise a ainsi affirmé que ses dépu- tés «s’associeront à toutes les ini- tiatives d’union pour fortifier la lutte qui s’engage». De son côté, Jean-Luc Mélen- chon, a écrit sur son blog qu’il «ap- puie personnellement toutes les ini- tiatives visant à regrouper des for- ces pour cette bataille». Le service minimum. Si certains cadres «in-

soumis », comme Clémentine Autain se sont tout de suite dits in- téressés par la démarche unitaire, d’autres goûtent peu cette ma- nière de leur forcer la main. «Oui, Besancenot nous oblige à faire l’unité. Mais ça ne compte pas, ça, ce sont des gamineries. Ils veu- lent une photo avec tout le monde? Ils l’auront. Et après? Faire des mee- tings à la Bellevilloise avec vingt- cinq orateurs, ça va changer les choses ? Besancenot est dans l’union de la gauche, après avoir fait exploser le NPA sur une ligne sectaire. Et là, il répète tout ce que dit Hamon », fulmine un député LFI avant de conclure : « Ce qui compte, c’est la mobilisation so- ciale, pas ça.» Pour La France insoumise, cette unité temporaire de la gauche, re- lèverait presque d’une conjuration des autres formations pour «cas- ser la dynamique de Jean-Luc Mé- lenchon». C’est vrai que les autres organisations politiques se sont vite engouffrées dans la brèche

« Ils veulent une photo avec tout le monde ? Il l’auront. Et après ? », fulmine un député LFI

ouverte par M. Besancenot, met- tant la pression sur LFI. Pierre Lau- rent a immédiatement répondu favorablement, affirmant qu’il souhaitait une «expression com- mune des différents dirigeants». Benoît Hamon, dans un entretien au Journal du dimanche du 18 mars a appelé M. Mélenchon à « aban- donner sa stratégie solitaire»: «Il y

a une unité syndicale, il doit y avoir

une unité politique.» Guillaume Balas, bras droit de M. Hamon rap- pelle que leur jeune mouvement «a toujours dit oui à l’unité. C’est une constante. On est ravi de ce que dit Olivier Besancenot».

Au-delà de l’unité politique autour de la mobilisation du 22 mars, ce qui se joue à moyen terme est la recomposition des al- liances à gauche, notamment pour les élections européennes de 2019. Le jeu est encore très ouvert et incertain. Beaucoup craignent, avec la multiplication des listes, une dispersion des voix et cherchent des partenaires ou font monter les enchères. Les Verts et La France insou- mise, veulent partir seuls quand Benoît Hamon tente de convain- cre des partenaires de le rejoindre dans sa liste avec Diem25, le mou- vement de Yanis Varoufakis, an- cien ministre grec des finances. Les communistes, eux, n’ont pas encore pris de décision. Le com-

bat pour l’unité à gauche est donc loin d’être fini. Et il pourrait se ré- sumer à un trait d’esprit de Woody Allen : « Je ne ferai jamais partie d’un club qui m’accepterait pour membre.» p

abel mestre

Avec son école, LFI rêve de gagner la «bataille culturelle»

Le dernier cours sur le nucléaire a été suivi par 17 000 personnes, selon le mouvement qui a organisé une votation citoyenne sur le sujet

D ans un immeuble du 10 e arrondissement de Paris, Martine Billard, co-ani-

matrice du livret « planification écologique » du programme prési- dentiel de Jean-Luc Mélenchon, est venue démontrer, dans le cadre de l’« école de formation insoumise », qu’il est possible de sortir du nu- cléaire en 2050, proposition défen- due par La France insoumise (LFI). Face à elle, trois élèves seule- ment. La faute à un mail d’inscrip- tion qui n’a pas été envoyé aux personnes résidant en Ile-de- France, justifient les organisa- teurs. Les trois auditeurs, chacun à un coin de la salle, écoutent avec attention tout en prenant des no- tes. Martine Billard, badge antinu- cléaire épinglé à sa veste, reste con- centrée sur la caméra. L’affluence en classe n’est pas au rendez-vous mais la démonstra- tion est retransmise sur la chaîne YouTube du mouvement, le vérita- ble auditoire de cette leçon. Pen-

dant une heure, Martine Billard contredit d’abord les arguments du camp opposé : « On dit que le nucléaire est important pour notre autonomie énergétique mais nous importons de l’uranium du Ka- zakhstan!» L’ex-députée des Verts (2002 à 2009), puis du Parti de gau- che (jusqu’à la fin de son mandat en 2012) conclut son discours avec la proposition insoumise: la sortie totale du nucléaire en 2050. Elle propose notamment, pour y arri- ver, « la sobriété énergétique », c’est-à-dire consommer moins. «Martine Billard m’a convaincu, mais pour tout dire je l’étais déjà avant», confie Virgile Thiévenaz, 24 ans, militant à LFI depuis un peu plus d’un an. Ce doctorant en physique, est ravi d’avoir assisté à la présentation. De quoi « récupé- rer des arguments », pour la cam- pagne sur la sortie du nucléaire. Ce deuxième cours proposé par LFI dans le cadre de son « école de formation insoumise », lancée en

février, précédait la votation ci- toyenne organisée par le mouve- ment du 11 du 18 mars. Une réus- site puisque 315000 personnes ont participé à ce scrutin, selon le mouvement. Au terme de cette consultation organisée sur Inter- net et dans 2 000 lieux physiques, les électeurs ont approuvé la sortie du nucléaire, avec 93,13 % des voix.

Ecole avant tout virtuelle

Tous réseaux confondus Face- book, Twitter et YouTube – « ils sont 17 000 personnes à suivre le cours, avance Thomas Guénolé, coresponsable de l’école. 3 000 de moins seulement qu’en février ». Une école avant tout virtuelle, donc. Une façon de proposer à tout le monde, « insoumis » ou non, un cours gratuit. Après sa présenta- tion, M me Billiard répondra aux questions posées par les internau- tes sur le chat YouTube. En réalité, ce dispositif permet, sans engager de frais importants, à

LFI de sensibiliser un grand nom- bre de personnes aux thémati- ques défendues par le mouve- ment. Cette étape «d’éducation po- pulaire » est essentielle dans la «bataille culturelle» que les «in- soumis» entendent mener pour conquérir le pouvoir. Ainsi, lors d’une réunion devant les collabo- rateurs parlementaires de LFI, le 14 février, Jean-Luc Mélenchon dé- clarait: «L’hégémonie culturelle se gagnera par la production d’un imaginaire collectif, s’incarnant par des mots et des personnages dans leur manière d’être.» « Avec ces cours, tout militant pourra avoir une parole, une ana- lyse», fait valoir Thomas Guénolé. Officiellement, l’objectif est de casser la structure horizontale. Le coresponsable de l’école explique vouloir dépasser l’opposition en- tre les «cols blancs» (les responsa- bles des partis) qui exposent les principes, et les « cols bleus » (les militants) qui répètent la doxa du

parti et jouent les petits soldats, collant des affiches et distribuant des tracts. Manon Le Bretton, coresponsa- ble de l’école venue présenter la

séance, se défend toutefois de ne mettre en place qu’un organe de formation des « insoumis » : « On veut aussi toucher un plus large pu- blic en proposant le cours à tout le monde. Certains vont s’intéresser au thème traité sans forcément être militants.» L’école devient alors un outil pour toucher un plus large public. «Nous sommes dans

le souci constant d’élargir la base»,

ajoute-t-elle. Parmi les trois élèves ayant parti- cipé au cours sur le nucléaire, fi- gure l’archétype des personnes vi- sées. Présent ce jour-là, un étu- diant en master de droit ne s’inté- resse au mouvement que « depuis quelques mois». Il n’a pas encore eu le « déclic » et n’est pas prêt à prendre sa carte pour le mouve- ment. S’il est venu, c’est surtout

pour parler nucléaire. « Je m’inter- roge sur les modalités de sortie, parce que 75 % de notre énergie pro- vient des centrales. Je ne pense pas que nous devons arrêter du jour au lendemain. La France risquerait un déclassement», s’inquiète-t-il. Les thèmes des séances de l’« école insoumise » ont été, en partie, choisis lors de la conven- tion du mouvement à Clermont- Ferrand, en novembre 2017. Vien- nent s’ajouter des sujets d’actua- lité jugés incontournables. « Le 31 mars, nous aborderons l’analyse

du système médiatique de LFI, car nous estimons que son traitement par les médias est défaillant », glisse Thomas Guénolé. L’école abordera ensuite la pauvreté, le 21 avril, tout en continuant à met- tre en ligne des tutoriels plus prati- ques pour apprendre à organiser une manifestation, une «nuit des écoles » ou même à écrire une chanson «insoumise». p

élisa centis

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MERCREDI 21 MARS 2018

Assurance-chômage:

les syndicats,entre scepticisme et prudence

La ministre du travail leur a dévoilé, lundi, ses intentions sur le contrôle des chômeurs

L es syndicats sont d’humeur sombre après avoir pris con- naissance des derniers arbi-

trages du gouvernement sur la ré- forme de l’assurance-chômage. Reçus, lundi 19 mars, au ministère du travail, en compagnie des orga- nisations patronales, ils ont été in- formés des intentions de l’exécutif sur deux aspects très sensibles du dossier : le contrôle des deman- deurs d’emploi et la gouvernance de l’Unédic – l’association pari- taire qui gère le régime. Premier sujet nourrissant les craintes : la modification de l’échelle des sanctions applicables aux chômeurs, dont les grandes li- gnes avaient été révélées dans Le Monde du 17 mars. Ceux qui ne re- cherchent pas activement un poste seront plus sévèrement pu- nis qu’aujourd’hui – avec une ra- diation d’un mois, pour le premier manquement. A l’inverse, les per- sonnes qui ne se rendent pas à un rendez-vous chez Pôle emploi sor- tiront des listings pour des durées moins longues (quinze jours pour le premier « loupé »). Autre confirmation : la mise en place d’un journal de bord que le demandeur d’emploi devra rem- plir chaque mois pour mention- ner les démarches accomplies en vue de retrouver un poste. Le dis- positif sera expérimenté dans deux régions en 2019 et généralisé s’il s’avère probant. Enfin, la no- tion d’offre raisonnable d’emploi (ORE) est maintenue, mais sous une version nouvelle: elle fera l’objet d’une discussion entre le chômeur et son conseiller Pôle

FO dénonce « la surprise du chef »

Michel Beaugas (FO) a dénoncé, lundi 19 mars, le fait que les 140millions d’euros prévus pour l’assurance-chômage des tra- vailleurs indépendants seront fi- nancés non pas par la hausse de la CSG, comme indiqué initiale- ment, mais par les ressources de l’Unédic, qui agrégeront désor- mais de la CSG et des cotisations patronales. C’est « la surprise du chef », a lancé M. Beaugas. Au ministère du travail, on fait re- marquer qu’« il est hasardeux de dire que les cotisations des em- ployeurs vont payer pour les in- dépendants», sous-entendant par là que la CSG payée par les indépendants couvrira large- ment les besoins.

emploi, qui élaboreront ainsi «une feuille de route (…) plus individuali- sée qu’à présent», selon la formule de la ministre du travail, Muriel Pénicaud, dans un entretien au quotidien L’Opinion. La création du journal de bord n’équivaut certes pas au « contrôle journalier que voulait Gattaz, mais c’est [tout de même] un contrôle mensuel», a fustigé Denis Gravouil (CGT). Pour lui, la révision du ba- rème des sanctions constitue un « durcissement généralisé ». Elle va dans le sens d’un « vrai renforce- ment (…) malgré quelques adapta- tions à la marge », a regretté Mi- chel Beaugas (FO). Yvan Ricordeau (CFDT) s’est montré plus mesuré, estimant «ne pas avoir un paysage clair de ce qui va se passer », notam- ment sur «l’équilibre» entre l’ac- compagnement des chômeurs et les vérifications à leur encontre pour s’assurer qu’ils sont bel et bien en quête d’une activité.

« Juge et partie »

Jean-François Foucard (CFE-CGC) a exprimé un avis tout autre puis- que, à ses yeux, les sanctions se- ront allégées – les maxima attei- gnant quatre mois de radiation, contre six à l’heure actuelle, d’après lui. La « nouveauté », a-t-il poursuivi, est le transfert à Pôle emploi des pouvoirs du préfet (ré- duction ou suppression de l’allo- cation): «On peut avoir un embal- lement [de décisions défavorables aux chômeurs]», a-t-il lâché. «Pôle emploi va être juge et partie», s’est agacé M. Gravouil. L’autre point épineux abordé lundi porte sur le pilotage de l’Unédic – actuellement entre les mains des organisations syndica- les et patronales. Désormais, cel- les-ci seront soumises à un ca- drage financier très strict avant chaque négociation de conven- tion, fixant les conditions d’in- demnisation. Et elles seront égale- ment susceptibles d’avoir des ob- jectifs à atteindre pour faire évo- luer les règles du régime. « C’est à l’épreuve des faits qu’on saura si les partenaires sociaux ont de la vraie marge pour négocier ou si c’est le gouvernement qui décide de tout, a déclaré M. Ricordeau. Dans le pre- mier cas, la CFDT en sera ; dans le second, elle n’en sera pas.» «On est très cadrés, voire très encadrés», a ironisé M. Foucard. «C’est une éta- tisation qui ne dit pas son nom », renchérit M.Beaugas. p

sarah belouezzane et bertrand bissuel

La maire de Paris, Anne Hidalgo, dans l’usine d’Arcade Cycles, à La Roche-sur-Yon, le 19
La maire de Paris,
Anne Hidalgo, dans l’usine
d’Arcade Cycles, à La Roche-sur-Yon,
le 19 décembre 2017. LOIC VENANCE/AFP

Vélib’,Streeteo,piétonnisation…

Hidalgofédèrelesoppositions

Le Conseil de Paris devrait être émaillé par nombre de reproches

T urbulences passagères

ou dépression durable ?

Lors du Conseil de Paris

qui s’ouvre mardi

20 mars, Anne Hidalgo devait es- suyer les attaques de l’opposition et les critiques d’une partie de sa majorité sur deux gros chantiers de son mandat : l’offre nouvelle de vélos en libre-service et le con- trôle du stationnement payant confié au secteur privé. « Il y aura un avant et un après premier tri- mestre 2018 », reconnaît Bruno Julliard, premier adjoint (PS) de la maire de la capitale, conscient de la situation : « Même si nos difficul- tés sont à relativiser, l’ampleur de la crise est réelle dès lors que les Pa- risiens la perçoivent comme telle. » Dans les deux cas, les défaillan- ces relèvent des prestataires choi- sis. Le consortium Smovengo aurait dû déployer d’ici à fin mars à Paris et dans plus d’une cinquan- taine de communes 1 400 stations de vélos en libre-service dont 30 % équipés d’un moteur électrique. Mais la livraison a pris trois mois de retard. En Conseil de Paris, l’op- position devrait imputer « le fiasco de Vélib’ 2 », selon ses termes, à la Ville de Paris. « La mairie a condi-

tionné de bout en bout le choix du prestataire », soutient Eric Azière, le patron du groupe UDI-MoDem. L’entourage d’Anne Hidalgo rap- pelle pourtant que le marché a été piloté en grande partie par le syn- dicat mixte Vélib’ Autolib’ Métro- pole (SVAM), qui compte 68 com- munes. Au sein duquel Paris est certes majoritaire, mais pas seul décisionnaire. La commission d’appel d’offres du SVAM qui a choisi en mars 2017 Smovengo était composée de deux élus de Pa- ris et de quatre élus des autres col- lectivités concernées. Smovengo a été choisi à l’unanimité face à JCDecaux, prestataire sortant.

« Fébrilité »

Alors que M me Hidalgo incrimine « des marchés publics en France mal conçus » pour expliquer les aléas du contrat avec Smovengo, Jean-Baptiste de Froment, pre- mier vice-président du groupe LR, réfute cet argument et suggère que Paris aurait la possibilité de prévoir des garde-fous plus effica- ces dans ses appels d’offres pour éviter une rupture de service public lors du passage de relais. Pour rattraper le retard, lié no- tamment à la complexité plus grande que prévu de l’électrifica- tion des stations, la Ville a depuis peu délégué des ingénieurs de ses services afin de mieux coordon- ner les différents acteurs qui in- terviennent sur le chantier. « Si Smovengo avait tiré la sonnette d’alarme plus tôt sur les difficultés rencontrées, nous aurions pu lui prêter main-forte plus rapide- ment », regrette l’Hôtel de Ville. Autre prestataire défaillant, Streeteo. L’entreprise qui assure depuis janvier le contrôle du stationnement payant dans la

Les critiques n’émanent plus uniquement des rangs des seuls adversaires de la maire de Paris

plupart des arrondissements pa- risiens a été reconnue responsa- ble par la Ville de deux types d’ir- régularités. Censés contrôler les voitures en infraction, certains de ses agents se sont contentés d’en- registrer, en restant dans leurs bu- reaux, des numéros d’immatricu- lation pour atteindre le quota de contrôles exigés. Et des employés de Streeteo n’étaient pas asser- mentés alors que la loi l’exige. En Conseil de Paris, la droite, l’UDI-Modem ainsi que le groupe des « progressistes et indépen- dants », composé de transfuges de LR, devraient demander la résilia- tion du marché avec Streeteo. Membres de la majorité de M me Hi- dalgo, les élus communistes de- vraient exiger la même chose. « Les ratés de Streeteo sont une res- ponsabilité collective de la maire de Paris, des socialistes et des Verts », déplore Nicolas Bonnet-Oulaldj, le patron du groupe Front de gauche au Conseil de Paris, hostile par principe « à la privatisation » du contrôle du stationnement à Paris. Au-delà de ces deux dossiers, les revers juridiques des dernières se- maines, dont l’annulation par le tribunal administratif de la pié- tonnisation des berges de la rive droite de la Seine, permettent à l’opposition de remettre en cause plus largement le pilotage politi- que de la Mairie. « Je me demande

si la clé de commande de tous ces ratés n’est pas la fébrilité de M me Hidalgo, qui multiplie les projets à marche forcée », déclare Eric Azière.

Dispositif de riposte

Ces derniers temps, les critiques n’émanent plus seulement des rangs des seuls adversaires politi- ques de la maire de Paris. « Cette suite de revers techniques et juridi- ques laisse à penser qu’il n’y a plus de patron ou de patronne à Paris, glisse un bon connaisseur des arcanes de la Ville, proche de Bertrand Delanoë. A un moment, quand une image se brise comme un miroir, il est difficile de recoller les morceaux. On peut considérer que ce n’est pas juste, mais c’est comme ça. » Coïncidence de calen- drier, une petite centaine des ex- collaborateurs de l’ancien maire de la capitale lui a donné rendez- vous, mardi, comme chaque an- née, au printemps pour une réu- nion « amicale », selon l’un d’eux. Face à ces difficultés, M me Hi- dalgo a réagi, lundi, en annonçant avoir commandé «une étude sur la gratuité des transports en com- mun » pour tous. Pour renforcer son dispositif de riposte, elle a également recruté l’ex-directrice de la publicité d’Air France Caro- line Fontaine, qui dirigera la com- munication de la ville. Et ses pro- ches veulent encore croire que l’image de la maire de Paris n’est pas durablement abîmée. «Elle a les ressorts et l’énergie nécessaires pour renouer le fil d’un récit muni- cipal positif, assure un de ses ad- joints. Il faut que l’entêtement que certains lui reprochent soit de nou- veau perçu comme du courage et la marque d’une volonté. » p

béatrice jérôme

NOUVELLE-CALÉDONIE

Le référendum sur l’indépendance aura lieu le 4 novembre

Le Congrès de la Nouvelle- Calédonie a fixé la date du ré- férendum sur l’indépendance au dimanche 4 novembre 2018. Le texte n’a pas été adopté à l’unanimité malgré son «ca- ractère historique» souligné par plusieurs élus. Face aux 38 voix favorables, 14 élus issus de la droite non indépendan- tiste s’y sont opposés, dénon-

çant « la repentance coloniale » contenue selon eux dans l’exposé des motifs. – (AFP.)

DROITE

LR vend son siège à Paris mais ne déménagera pas

Le parti Les Républicains va vendre son siège de 5 500 mè- tres carrés de la rue de Vaugi- rard, dans le 15 e arrondisse- ment de Paris, mais continuera de l’occuper comme locataire, selon une

information du Figaro. Une vente sans déménagement, qui permettra de faire tomber sa dette de 55 millions d’euros « autour de 10 millions d’euros » d’ici cinq ans, selon le trésorier du parti, Daniel Fasquelle. Satisfait de cette solution d’entre-deux, Laurent Wauquiez estime que l’affaire n’a rien à voir avec « le symbole catastrophique » de la vente de Solférino par le Parti socialiste qui sera, lui, obligé de déménager.

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MERCREDI 21 MARS 2018

Le calvaire d’une jeune fille au pair devant la justice à Londres

Un couple comparaît pour le meurtre d’une Française dont le corps a été retrouvé calciné dans leur jardin, en septembre 2017, à Wimbledon

londres - correspondant

S ophie Lionnet n’était pas seulement une Cosette des temps modernes. La jeune fille au pair fran-

çaise, dont le corps calciné a été re- trouvé, le 20 septembre 2017, dans le petit jardin de ses patrons à Wimbledon, au sud-ouest de Lon- dres, a enduré un long martyre sous la domination d’une femme qui voulait lui faire avouer des cri- mes imaginaires et sous le regard de son compagnon. « Piégée dans un cauchemar familial », sans cesse menacée des pires violences et probablement torturée, elle était devenue leur esclave, jusqu’à reconnaître des fautes non com- mises, jusqu’à en mourir. Au premier jour du procès qui

doit juger pour «meurtre» et «en- trave au cours de la justice » les deux employeurs français – Sa- brina Kouider, 35 ans, mère de deux enfants, et Ouissem Me- douni, 40 ans –, lundi 19 mars, le président de la cour criminelle de Londres a cessé au bout de deux heures la lecture de l’acte d’accusa- tion. Un récit tellement insoute- nable que les jurés et le public, parmi lequel les parents de la vic- time, avaient besoin de respirer.

Vidéos « éprouvantes »

Sophie Lionnet n’a pas été tuée par balles ou à coups de couteau, mais à coups de mauvais traite- ments infligés des mois durant. L’analyse des rares éléments non réduits en cendres de son cadavre révèle « des fractures au sternum et à la mâchoire, quatre côtes cas- sées, des hématomes au bras gau- che, au dos et à la poitrine ». Les deux accusés nient le meur- tre. L’accusation d’« entrave au cours de la justice » renvoie à la tentative de faire disparaître le corps. Ouissem Medouni ne de-

L’accusation décrit une prise de contrôle méthodique et perverse de Sophie Lionnet

vrait pas contester ce deuxième chef. Le 20 septembre, il a été sur- pris dans son jardin par les pom- piers devant un brasier qu’il ten- tait de faire prendre pour un mé- choui, avant que ces derniers ne découvrent des restes humains et n’appellent la police. A la cour déjà sous le choc, Ri- chard Horwell, l’un des avocats de l’accusation, a révélé, lundi, que le couple avait été jusqu’à enregis- trer en vidéo les « interrogatoi- res » qu’il faisait subir à la jeune fille que son naturel timide et ses origines modestes n’avaient pas habituée à protester. Plus de huit heures et demie d’enregistrement de ces terribles séances, où ils la menaçaient de « prison, de viol et de violence » si elle ne reconnaissait pas leurs charges délirantes, ont été retrou- vées sur les portables des accusés. Sur ces vidéos « éprouvantes », que la cour doit visionner mardi, Sophie Lionnet apparaît « éma- ciée, terrifiée et sans défense, sou- cieuse de dire et de faire tout ce que ses bourreaux voulaient lui faire dire ou faire » sans même toujours comprendre – et pour cause – ce qu’ils attendaient d’elle. Titulaire d’un CAP petite en- fance, Sophie Lionnet avait choisi le Royaume-Uni comme tant de jeunes Français: elle aimait s’occu- per d’enfants, voulait conquérir sa liberté et apprendre l’anglais. Dé- but 2016, elle quitte Sens (Yonne), où elle vivait avec sa mère, peu

après ses 20 ans. Elle croit alors avoir trouvé dans cette famille re- composée de Wimbledon le foyer idéal pour s’épanouir. Le profil de sa patronne, se prétendant proche des milieux de la mode, la séduit. La jeune fille, décrite comme « naïve et vulnérable » par le procu- reur, avait un « grand cœur » et «manquait d’expérience». Elle ac- cepte d’être « à peine rétribuée », compatissant à l’égard des préten- dues difficultés financières de sa patronne. Elle consent aussi à dor- mir dans la même chambre que les enfants qui lui étaient confiés. Le rêve commence à se briser lorsque Sabrina Kouider accuse faussement sa « French nanny » de lui avoir volé un pendentif, puis une boucle d’oreille en diamant. « Une façon d’intimider et de con- trôler Sophie », selon l’accusation.

« Soudain, j’ai peur »

Mais le pire est à venir. La pa- tronne prétend que Sophie est complice de son ex-compagnon, Mark Walton, ancien chanteur du groupe pop irlandais Boyzone, d’abus sexuels commis à l’encon- tre de sa famille et même d’en avoir commis elle-même. « Il y a beaucoup de tensions et je suis ac- cusée de choses que je n’oserais JAMAIS faire. Soudain, j’ai peur », écrit la jeune fille à son père fin juin 2017. « Je n’ai aucune raison de me faire traiter de pute, de salope et de traînée », remarque-t-elle dans une note adressée à sa patronne. L’accusation décrit une prise de contrôle méthodique et perverse de la jeune fille, piégée par son « désir de plaire » et placée dans l’impossibilité de s’enfuir : sa carte d’identité n’a pas été retrouvée. Sabrina Kouider charge de plus en plus Sophie, devenue son bouc émissaire. Elle cherche à lui faire avouer l’endroit de Londres où son ancien amant, qui vit en réalité

aux Etats-Unis, mais dont elle veut

se venger, aurait infligé des sévices

imaginaires à sa famille. Selon l’ac-

cusation, les méfaits reprochés à Sophie Lionnet sont «tout à fait faux », mais « ces inventions ou croyances» visant l’ancien compa- gnon de Sabrina Kouider « sont au

centre des raisons pour lesquelles les accusés ont tué Sophie». Dans son délire de persécution,

M me Kouider va jusqu’à emmener

Sophie Lionnet au poste de police

où elle souhaite porter plainte contre elle. Le procureur a noté de façon appuyée l’absence de réac- tion de la police : « La plainte n’avait aucun sens. Pourquoi une employeuse aurait-elle gardé à son service une nanny qu’elle accusait de faits graves ? » Pour- tant, le comportement aberrant de l’employeuse aurait pu intri- guer les policiers.

Si ce n’est la police, qui aurait pu

sauver Sophie Lionnet? Michael,

le marchand de fish and chips du

métro voisin, l’a vue en pleurs, dé- vorant comme une affamée les frites qu’il lui offre. Il lui a proposé son aide. Mais elle l’a refusée. So- phie, sans argent, sans téléphone, accablée par des accusations déli- rantes et une patronne qui lui re- prochait de « jouer les victimes », était prisonnière.

A ses parents, aimants et aimés,

mais sans moyens financiers pour l’aider, elle promet sans cesse son retour prochain. Mais sa patronne ne la lâchera pas avant qu’elle « avoue ». Pis, la jeune femme se sent coupable. Dans l’une des lettres poignantes adres- sées à sa mère, elle regrette de s’être « grisée de mots » en voulant voler de ses propres ailes. « J’aurais

dû t’écouter toi et non mon cœur. J’ai été complètement idiote.» Le procès doit durer au moins cinq semaines. p

philippe bernard

Notre-Dame-des-Landes:discussions sous tension sur l’avenir des terres agricoles

La préfète de Loire-Atlantique a réuni le premier comité de pilotage sur la gestion du foncier

nantes - envoyé spécial

L e combat se poursuit à No- tre-Dame-des-Landes (Loi- re-Atlantique). Si le mou-

vement d’opposition peut se pré- valoir d’une victoire historique contre le projet d’aéroport, aban- donné par le gouvernement le 17 janvier, les problèmes sont loin d’être réglés. Alors que les diverses compo- santes de cette lutte ont su pré- server un front uni durant de longues années, gage de leur effi- cacité, les discussions qui vien- nent de s’ouvrir, lundi 19 mars, sur l’avenir des terres agricoles de la ZAD (la zone à défendre) semblent menacer l’unité du mouvement, avivant de nouvel- les tensions. Au moment où la préfète des Pays de la Loire, Nicole Klein, conviait, lundi après-midi, les participants à une première réunion du comité de pilotage sur la gestion du foncier, un ras- semblement était organisé, de- vant la préfecture, par « l’assem- blée générale du mouvement ». Résultat, à la préfecture, se re- trouvaient, aux côtés des élus lo- caux, des représentants de l’Etat, de la chambre d’agriculture et des organisations agricoles, des

opposants au projet d’aéroport, la Confédération paysanne et l’Adeca, regroupant les paysans résistants historiques, cette der- nière participant dans le même temps à la manifestation devant la préfecture. L’Acipa, association historique de la lutte, a refusé, elle, de se rendre à l’invitation de la préfète, mais n’a pas rallié le rassemblement. Sous un immense calicot pro- clamant « la gestion des terres à ceux qui les ont défendues », une référence à la lutte du Larzac, quelque 200 personnes, épaulées par une douzaine de tracteurs, une quinzaine de moutons et deux vaches, ont affirmé leur refus de voir l’avenir de la ZAD décidé par ce comité de pilotage.

Situation envenimée

« Nous ne pouvons accepter une vision cloisonnée et laisser les terres pour lesquelles nous nous sommes battus être reprises en main par les voies du modèle agri- cole classique dont on connaît partout les conséquences : déser- tification rurale, disparition des petites exploitations, dégrada- tion continue des sols et de la biodiversité. (…) Le mouvement continuera au contraire à revendiquer une prise en charge

globale avec une entité issue du mouvement qui inclut l’ensemble des habitats, des projets paysans et des autres activités qui se sont développées ici », affirmait le texte d’appel au rassemblement. Les tensions vont probable- ment s’accroître, alors que se rap- proche l’échéance annoncée par le premier ministre, Edouard Philippe, de l’expulsion des « oc- cupants illégaux », fin mars. Mardi, une délégation du mouve- ment (regroupant les principales associations d’opposants et des représentants des habitants de la ZAD) devait rencontrer Sébastien Lecornu, secrétaire d’Etat auprès du ministre de la transition éco- logique et solidaire. Elle devait réaffirmer son exi- gence du maintien des activités et des habitants actuels sur la ZAD. Le gouvernement compte, lui, afficher sa volonté de voir partir les opposants les plus viru- lents, notamment autour de la route départementale 281. L’arra- chage d’une petite partie du gou- dron de cette route en pleine ré- fection a encore envenimé la si- tuation. « Nous ne défendrons pas des actes qui fragilisent à notre sens non seulement les lieux aujourd’hui les plus visés par la préfecture mais aussi l’ensemble

du mouvement », ont écrit des ha- bitants de la ZAD. Certains d’entre eux ont sollicité l’aide d’avocats pour parer toute velléité d’expul- sion. « Dès lors que les habitants n’ont reçu aucun ordre d’expulsion donné par une juridiction à l’issue d’une procédure publique et contradictoire, la “ZAD” ne nous paraît pas expulsable », prévient un collectif d’avocats, dans un courrier qui doit être envoyé,

jeudi, au ministre de l’intérieur et

à

En attendant, le comité de pilo-

tage sur les terres agricoles, dont

la prochaine réunion est fixée au

6 juin, a ordonné un état des lieux environnemental et de la situation foncière et agricole. Des conventions d’occupation pré- caire sont prévues pour une grande partie des exploitants historiques, en attendant de futures régularisations. Les 1 200 hectares de terres agricoles de la ZAD (sur un total de 1 650 ha) attisent les appétits. Et il faudra de longs mois pour clari- fier la situation de tous les pré- tendants, paysans historiques et résistants, agriculteurs qui ont cédé leurs terres et nouveaux oc- cupants, les néoruraux de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. p

rémi barroux

la préfète des Pays de la Loire.

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MERCREDI 21 MARS 2018

FA I T D I V E R S

FA I T

D I V E R S

FA I T D I V E R S

Viols de la Sambre: vingt-deux ans de traque

Enquêteurs, magistrats, élus et victimes reviennent sur une affaire qui a tenu en échec la police depuis 1996

RÉCIT

A quoi cela tient, parfois, la résolution d’une af- faire. A une note de synthèse. Ce jour-là,

elle parvient à un petit service de la police judiciaire (PJ) lilloise, la division du traitement de l’infor- mation criminelle (DTIC), créée en 2015 pour améliorer la diffu- sion de renseignements. La note du 6 février provient de la police de Charleroi, en Belgi- que, et dresse le bilan de l’activité quotidienne dans la zone fronta- lière. Quelques lignes rapportent des faits d’attentat à la pudeur qui ont eu lieu la veille dans la petite commune limitrophe d’Erquelin- nes. Le jour n’était pas encore levé quand une jeune fille de 15 ans a été agressée alors qu’elle atten- dait le bus. Un homme lui a tou- ché la poitrine, sous la menace d’un couteau, avant de la laisser prendre la fuite. Le mode opératoire, l’heure ma- tinale, la zone géographique… Le scénario interpelle un agent de la DTIC et lui rappelle le « violeur de la Sambre », du nom d’une affaire vieille de vingt-deux ans, sur la- quelle la PJ de Lille a toujours buté. Une vingtaine de viols et d’agres- sions sexuelles ont été commis sur un itinéraire qui suit le tracé de la rivière de la Sambre et, mal- gré un ADN relevé à plusieurs re- prises, le criminel en série n’a ja- mais été identifié. Lorsqu’ils reçoi- vent la note de synthèse, les poli- ciers lillois se rapprochent de leurs homologues belges. A quoi cela tient, parfois, la réso- lution d’une affaire. A une caméra de vidéosurveillance. Il y a de cela «une grosse année», David La- vaux, bourgmestre d’Erquelinnes, en a installé sept dans le quartier de la gare, « le seul coin chaud de la ville ». Un investissement de 90 000 euros qu’il ne regrette pas. Les caméras, d’ordinaire, filment des bagarres, du deal, rien de spec- taculaire, de l’aveu de l’édile. Ce 5 février2018, l’une d’elles a enre- gistré la Peugeot 206 de l’agres- seur et un bout de sa plaque miné- ralogique, française. La suite se déroule assez vite. Les policiers lillois font mouliner le fichier des immatriculations. Dans le Nord, quelque 350 voitu- res peuvent correspondre au si- gnalement. Dans le même temps, d’autres fonctionnaires vont pa- trouiller, en voiture banalisée, dans la zone. Ils retrouvent la Peu- geot 206 à Jeumont, petite com- mune française qui jouxte Erque-

Un sinistre parcours le long de la Sambre ANNÉES DES VIOLS ET AGRESSIONS SEXUELLES POUR
Un sinistre parcours le long de la Sambre
ANNÉES DES VIOLS ET AGRESSIONS SEXUELLES POUR LESQUELS DINO SCALA EST MIS EN EXAMEN
1996
1997
1998
2008
2012
FAITS RÉPERTORIÉS EN BELGIQUE
Valenciennes
Maubeuge
Erquelinnes
Neuf-Mesnil
2018
Le Quesnoy
7 faits
entre 2004 et 2009
Hautmont
Jeumont
Pont-sur-Sambre
e
Rousies
(Lieu de résidence
de Dino Scala)
(Lieu de travail
de Dino Scala)
BELGIQUE
Saint-Remy-du-Nord
Aulnoye-Aymeries
r
Leval
FRANCE
5 km
SOURCE : LE MONDE
e
b
r
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m
a
a
S
S

« Franchement, ce n’était pas un sujet central, ni pour moi, ni pour la population »

MICHEL JEANJEAN

ancien sous-préfet

d’Avesnes-sur-Helpe

linnes. L’homme qui la possède, Dino Scala, un ouvrier quinqua- génaire, est celui que la police cherche. Il est interpellé le lundi 26 février près de son domicile de Pont-sur-Sambre et placé en garde à vue. Des expertises ADN vont le confondre. Décrit par son entourage comme un « bon père de famille », un « gendre servia- ble », investi dans le club de foot de sa commune, au-dessus de tout soupçon, il passe aux aveux rapidement. Et, au-delà de l’agres- sion commise en Belgique et des vingt faits visés par l’instruction ouverte contre X en 1996, le pro- cureur de Valenciennes, Jean-Phi- lippe Vicentini, rapporte que le prévenu « évalue le nombre de ses victimes à une quarantaine ». La PJ de Lille croit que 70 ne serait pas une estimation malhonnête. « C’est quelqu’un qui ne fera pas obstacle à la manifestation de la vérité », dit aujourd’hui son avo-

cat, Jean-Benoît Moreau. Lundi 19 mars, Dino Scala était entendu par la juge d’instruction en charge du dossier. Jeudi 22 mars, le par- quet de Valenciennes a aussi con- vié plusieurs victimes à une réu- nion d’information. « Notre petite police locale a contribué à arrêter le plus grand violeur de France », s’enorgueillit David Lavaux, qui « aime bien charrier les Français, parce qu’eux ne se gênent pas non plus ». Dino Scala aurait sévi sur une bande longue de moins de 30 kilomè- tres, autour de son domicile et de son travail, dans l’obscurité des matins d’hiver ou à la nuit tom- bée. A la brigade criminelle de Lille, quatre chefs de groupe se sont succédé sur ce dossier lourd de plusieurs tomes, qui a connu ses avancées, ses impasses, ses re- bonds, ses oublis et qui soulève aussi, aujourd’hui, des questions.

1996-1998:lespremières

pièces du puzzle

A Leval, Maubeuge, Saint-Remy- du-Nord, Rousies, Aulnoye-Ay- meries, Neuf-Mesnil, Hautmont, de nombreuses femmes sont vic- times d’agressions et de viols en- tre 1996 et 1998. Jean-Claude De- cagny, maire de Maubeuge entre 1995 et 2001, n’a pourtant « pas le souvenir de ces faits ». « Si j’avais été marqué par quelque chose, je

m’en souviendrais », dit-il au Monde. Tout comme le procureur en poste à l’époque dans le tribu- nal du ressort, à Avesnes-sur- Helpe, Michel Mazard, qui « ne [se] souvien[t] pas du violeur de la Sambre ou d’une affaire avec un nombre de victimes conséquent ». C’est pourtant au sein de sa juri- diction que des enquêtes sont ouvertes. Mais en ordre dispersé. Les victimes portent plainte aux commissariats de Maubeuge et d’Aulnoye-Aymeries, mais les en- quêteurs n’identifient pas les auteurs comme étant une seule et même personne. Finalement, une partie de ces plaintes feront l’objet de rapprochements à cette période, notamment grâce à des traces ADN. Elles seront jointes au sein d’une même instruction. Le personnage du « violeur de la Sambre » prend forme. Mais le mystère qui l’entoure est entier. «Quand vous regardez des crimes en série, vous construisez un puzzle et, à chaque affaire, vous es- sayez d’apporter un élément nou- veau », explique un enquêteur. Seulement, « le puzzle n’avance pas. A chaque fois, on retrouve les mêmes pièces ». Un ADN qui ne ressort pas des fichiers de police, un moyen de fuite – à l’époque une Renault 21 – qui ressemble à des milliers d’autres, des victimes attaquées de dos et un auteur qui se dissimule tout ou partie du vi-

sage. « La plupart du temps, on ne pouvait pas faire de portrait-ro- bot, poursuit l’enquêteur. On en a fait trois entre 1996 et 1997, qui ne collaient pas entre eux.»

Les années 2000: une enquête au point mort

Dans les années 2000, le dossier du « violeur de la Sambre » ne connaît pas d’avancée. Dalila, vic- time d’un viol un matin de no- vembre 1996, à Maubeuge, se sou- vient que, dans les premiers temps, les policiers l’avaient convoquée plusieurs fois pour identifier des suspects, en vain. Et puis, plus rien. « J’allais de temps en temps au commissariat pour savoir où en était l’affaire mais ils ne savaient rien, rapporte-t-elle. Je pense qu’ils ont laissé tomber. Pour moi, l’affaire a été abandon- née. » Un enquêteur lillois assure au contraire qu’elle n’a « jamais été posée sur un coin d’étagère ». Mais le criminel a disparu des ra- dars. « Il n’y a plus eu de faits entre 1998 et 2008 », poursuit le poli- cier. Tout le monde n’est pas de cet avis. Des agressions conti- nuent d’avoir lieu dans la zone. Entre janvier et février 2002, à Louvroil, trois femmes subissent des assauts au petit matin. An- nick Mattighello, ex-maire PCF de la commune, s’en souvient. Une de ses employées communales a été agressée alors qu’elle enta- mait sa journée de travail, au stade municipal. «Michelle m’a dit qu’elle a tout de suite pensé au vio- leur de la Sambre parce qu’elle a été agressée par-derrière. Et puis le couteau sous la gorge, la ficelle pour attacher les poignets et les pieds, c’est comme une signa- ture», rapporte l’élue. Elle convo- que une conférence de presse « pour prévenir les autres femmes qu’il y a un prédateur qui rôde ». Les médias s’en font l’écho: «Peur sur la ville », titre l’hebdomadaire La Sambre. Même le « 20 heures » de David Pujadas consacre un re- portage au sujet. Mais c’est le « si- lence total » des autorités qu’An- nick Mattighello garde en mé- moire. « Tout le monde s’est tu. Le lendemain, le sous-préfet d’Avesnes- sur-Helpe m’a appelée pour me dire que je portais atteinte au bon déroulement de l’enquête, que le violeur allait disparaître dans la nature et qu’on ne le retrouverait jamais. » Joint par Le Monde, Mi-

Entre honte et omerta, certaines victimes n’ont jamais parlé

les victimes du « violeur de la Sambre » ont été conviées à une réunion d’informa- tion jeudi 22 mars par le parquet de Valen-

ciennes. Elles sont officiellement vingt dans

la procédure qui a valu à Dino Scala d’être

mis en examen le 28 février, victimes d’agression ou de viol entre 1996 et 2012. La plupart n’ont jamais pris d’avocat. «Comme les policiers n’avaient pas arrêté la personne,

ça ne servait à rien», justifie Dalila, agressée en 1996 alors qu’elle se rendait à son travail. Installée dans le sud de la France, elle n’as- sistera pas à la réunion d’information. D’autres femmes victimes d’agression ou de viol dans la région, mais dont les plaintes n’ont pas été rattachées à la procédure, pourraient au contraire s’y rendre. C’est le cas de Betty, victime d’un viol en 2002 sur le chemin du lycée. Ou de Clara, agressée en 1997 à son domicile. Sa plainte

a été classée sans suite, mais elle est con-

vaincue que Dino Scala est celui qui s’est in- troduit chez elle, après le départ de son

mari pour le travail, et l’a violentée, mena- cée, bâillonnée. Ce jour-là, elle dit avoir « évité le pire ». En prenant son assaillant dans ses bras, celui-ci est devenu «comme un enfant », jusqu’à ce qu’elle parvienne à le repousser hors de chez elle. Le jour même, elle avait porté plainte à Aulnoye-Aymeries (Nord). A l’époque, le maire de la ville avait conseillé à sa belle-mère de ne pas faire de bruit. « Il disait que ça aurait créé la psy- chose et fait chuter les prix de l’immobilier », relate Clara. Toujours maire PCF de la ville, Bernard Baudoux n’a pas souhaité répon- dre à nos sollicitations. Quant à la plainte de Clara, elle a finalement été classée. Cette affaire raconte aussi en creux la honte et l’omerta qui entourent les violen- ces sexuelles. Après l’arrestation de Dino Scala, Clara a créé une page Facebook inti- tulée « Ensemble pour la vérité » pour fédé- rer les victimes entre elles. Elle a reçu de- puis une vingtaine de témoignages de fem- mes qui pensent avoir eu affaire au « vio-

leur de la Sambre ». Certaines n’ont vraisemblablement jamais porté plainte et pourraient aujourd’hui sortir de leur si- lence. Après l’interpellation de Dino Scala, l’avocate Marie-Agnès Decroix a ainsi reçu dans son cabinet une femme victime d’un viol près d’Aulnoye-Aymeries, en 2008, alors qu’elle se rendait à son travail. « Elle n’a pas porté plainte parce que, à l’époque, ça l’embêtait que ça se sache, rapporte l’avo- cate. Son concubin lui reprochait d’être atti- rante, il était jaloux. Elle a tout refoulé. » La police reconnaît que des faits remon- tant à 1988 pourraient être rattachés au prévenu. En 1993, des articles de La Voix du Nord évoquaient des agressions répétées « à la cordelette ». Une jeune fille avait no- tamment été agressée rue d’Erquelinnes, à Jeumont, alors qu’elle attendait le bus. A quelques pas de l’agression qui a eu lieu en février 2018 et a permis d’identifier Dino Scala. p

j. pa.

« Nous faisions des actes pour que le dossier ne soit pas refermé, mais nous étions

très démunis »,

affirme un juge d’instruction

chel Jeanjean – aujourd’hui en re- traite – n’a « pas du tout le souve- nir d’avoir appelé l’élue ». Du reste, il se rappelle les agressions, mais « franchement, dit-il, ce n’était pas un sujet central, ni pour moi ni pour une partie de la population ». Les plaintes des victimes de Lou- vroil ne seront en tout cas jamais rattachées à l’affaire du violeur de la Sambre. Pas plus que celle de Betty, victime d’un viol en dé- cembre 2002, sur le chemin du ly- cée. A l’époque, âgée de 17 ans, elle avait déposé plainte en gendar- merie. « Il est possible que certains commissariats de police ou briga- des de gendarmerie aient reçu des plaintes mais n’aient jamais fait le rapprochement avec le violeur de la Sambre, analyse un magistrat qui a travaillé sur le dossier. Des procédures ont été ignorées.» Sollicité sur le sujet, le parquet de Valenciennes n’a pas donné suite. En 2003, l’enquête est sur le point d’être définitivement clas- sée. Cette année-là, le parquet re- quiert un non-lieu. Malgré de « multiples agressions », le fait que de « multiples suspects » aient été entendus, soumis aux victimes et à des tests ADN, il dresse le constat de « sept années d’investigation sans résultat pro- bant ». Les réquisitions du par- quet ne sont toutefois pas sui- vies. Et l’enquête reste ouverte, sans sortir de l’impasse.

2004-2009: des victimes en Belgique

Pendant ce temps-là, en Belgique, à Erquelinnes, le « violeur des petits matins d’hiver» fait son appari- tion. Entre 2004 et 2009, sept fem- mes, dont trois mineures, sont agressées ou violées, dans la rue ou à leur domicile, rapporte Vin- cent Fiasse, le procureur du roi de division de Charleroi. Comme en France, des enquêtes sont ouver- tes en ordre dispersé, quatre sont regroupées au sein d’une même instruction. Toutes finiront par être classées sans suite. Le bourg- mestre David Lavaux se souvient de l’« émoi » au sein de sa com- mune lorsque, en 2006, trois fem- mes ont été successivement agres- sées. C’est aussi l’année où les en- quêteurs des deux pays établis- sent des corrélations entre leurs dossiers, confirmées ultérieure- ment par des comparaisons ADN. La police belge choisit de commu- niquer auprès de la population. En juillet 2007, le journal de RTL TVI diffuse un portrait-robot du vio- leur établi par la police française, peu ressemblant au profil aujourd’hui connu de Dino Scala. « A l’époque, on parlait déjà de 27 victimes », rapporte la journa- liste judiciaire de RTL TVI, Domini- que Demoulin. De l’autre côté de la frontière, la discrétion est toujours de mise. « Si vous voulez utiliser les médias pour avancer, il vous faut des éléments pour communiquer de façon cons- tructive, argumente un enquêteur. Quand il y a trop de paramètres in- certains, vous créez des psychoses.»

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MERCREDI 21 MARS 2018

Au tribunal d’Avesnes-sur-Helpe, le dossier caresse une nouvelle fois son épilogue. Bernard Beffy, pro- cureur entre 2007 et 2013, raconte qu’une juge d’instruction est ten- tée de le clôturer : « On avait eu un échange informel, et je m’y étais op- posé, parce qu’on avait de l’ADN. On se disait que, un jour ou l’autre, l’auteur se ferait arrêter pour quel- que chose et se retrouverait dans le fichier ADN, et que c’est comme ça qu’on finirait par l’avoir.»

En 2008, la PJ relance les investigations

L’enquête sur le violeur de la Sam- bre ne sera jamais refermée. « Les juges d’instruction ont résisté, alors qu’ils ont une pression de leur hiérarchie pour clôturer les dossiers qui n’avancent pas », sou- ligne un magistrat du parquet. Naviguant entre des phases de sommeil et de sursaut, l’instruc- tion est parfois réactivée à la fa- veur de l’arrivée d’un nouveau magistrat ou à l’occasion de faits nouveaux. Ainsi, en janvier 2008, après un viol commis à Maubeuge, la PJ lilloise relance des investigations. Elle exhume notamment des plaintes ancien- nes, qui n’avaient jusque-là pas été rattachées au violeur en série et oubliées dans des commissa- riats. Comme celle de Marie (le prénom a été modifié), agressée en mars 1997, à l’âge de 17 ans, à Aulnoye-Aymeries.

Le même soir, une autre jeune

fille avait été violée, et d’autres encore dans la commune cet hi- ver-là. Longtemps, Marie a at- tendu que le commissariat la rap- pelle pour faire un portrait-robot de son assaillant, qu’elle avait réussi à voir : « Il voulait m’emme- ner dans un chemin. Je me suis

tordu la cheville, j’ai trébuché, et je l’ai entraîné dans ma chute, décrit- elle. Quand il s’est relevé, j’ai eu le temps de voir son visage. Je me souviens très bien de sa couronne de cheveux. » Malgré une relance de sa part, « les policiers ne [l]’ont jamais rappelée ». Jusqu’à cette fin d’année 2008 où elle est convo- quée par la brigade criminelle de Lille. Les enquêteurs lui soumet- tent des photos de suspects, sans succès, mais aucun portrait-ro- bot. Sa plainte ainsi que d’autres déposées dans les années 1990 se- ront jointes à l’instruction princi- pale par le biais de réquisitoires supplétifs.

A l’inverse, celle de Michelle,

agressée à Louvroil en 2002 et également convoquée par la bri- gade criminelle de Lille en 2009, n’est pas rattachée au « violeur de la Sambre ». Clara, agressée en août 1997, n’a, pour sa part, jamais été recontactée, et sa plainte a été classée sans suite. Elle est pour- tant convaincue aujourd’hui que Dino Scala est celui qui s’est intro-

duit chez elle, tôt le matin, après le départ de son mari pour le travail. « J’ai l’impression que le travail de la police n’a pas été fait correcte- ment», lâche-t-elle.

En Belgique, à la même période,

un juge d’instruction missionne des chercheurs de l’université de Liège, spécialisés en géomatique, pour établir une cartographie des crimes. «Notre travail a consisté à identifier des points d’ancrage pos- sibles, un lieu de travail, un domi- cile, pour que les policiers resser- rent leur enquête», explique Marie Trotta, docteur en géomatique. Ces travaux ont également été enrichis par l’expérience des ana- lystes comportementaux. «Nous avons réalisé trois études successi- ves, ajoute le professeur Jean-Paul Donnay. La dernière portait sur plus de quarante faits, avec un dé- but en 1988. Avec des calculs sur la base des heures des événements criminels, et, selon l’hypothèse de déplacements à vitesse constante sur le réseau routier, on regarde le point de convergence. Toutes les analyses ramenaient vers la zone au sud-ouest de Maubeuge. » Une

LE CONTEXTE

vers la zone au sud-ouest de Maubeuge. » Une LE CONTEXTE AUDITION Dino Scala a été

AUDITION

Dino Scala a été entendu lundi 19 mars par la juge d’instruction du tribunal de grande instance de Valenciennes, chargée du dossier du « violeur de la Sambre ». Il est mis en examen pour 20 viols et agressions sexuelles, dans le cadre d’une enquête ouverte en 1996. Pendant sa garde à vue, le 26 fé- vrier, il a évalué le nombre de ses victimes à une quarantaine. Certains faits pourraient remon- ter aux années1980. Par ailleurs, la justice belge a identifié huit affaires qui pourraient lui être rattachées.

zone où se trouve, notamment, la commune de Pont-sur-Sambre, lieu de résidence de Dino Scala. En novembre 2010, les travaux de geoprofiling sont présentés aux enquêteurs des deux pays. En découvrant après son inter- pellation qu’il avait mené, des an- nées durant, une vie paisible, à quelques kilomètres d’elles, plu- sieurs victimes s’étonnent désor- mais que la police n’ait jamais lancé d’appel à témoins ou n’ait jamais soumis les portraits-ro- bots aux victimes. « Comment se fait-il qu’ils n’aient même pas été

adressés aux polices municipales? s’étonne à son tour Annick Matti- ghello. Si ça se trouve, quelqu’un l’aurait reconnu.»

En 2016, des pistes et des impasses

« Nous avions trois portraits-ro- bots. Il est hors de question de les diffuser au risque de noyer la pro- cédure », justifie un enquêteur. « On craignait d’être envahis par les signalements », abonde un juge d’instruction qui a travaillé sur le dossier. Au contraire, en Belgique, la police d’Erquelinnes relance un appel à témoins, en 2011, par l’émission de RTL TVI « Affaires non classées ». Cette fois le portrait-robot res- semble beaucoup plus au profil de Dino Scala. Matthias Dormigny, journaliste à La Sambre, se sou- vient avoir relayé ce croquis dans l’hebdomadaire. Il se rappelle aussi que, à l’époque, la PJ de Lille,

pourtant auteure du portrait, « re- fusait de s’exprimer sur le sujet ». « Nous avions le souci de rationali- ser les investigations, de ne pas par- tir dans tous les sens, reprend le magistrat instructeur. Nous avons réalisé des surveillances au mo- ment des embauches dans les usi- nes le matin, des investigations gé- nétiques… Nous faisions des actes pour que le dossier ne soit pas re- fermé, mais nous étions très dému- nis. » Le juge insiste : « Les policiers ne pouvaient pas enquêter cons- tamment dessus parce qu’ils avaient d’autres affaires brûlantes mais ils avaient ce dossier à cœur. » Un autre magistrat se souvient au contraire d’un dossier qui a tra- versé « une longue période de sommeil » et qui est « revenu à la surface» sur les dernières années. Des recherches élargies aux ADN proches ont notamment été auto- risées et, en 2016, l’Office central pour la répression des violences aux personnes, spécialisé dans les crimes sériels, est appelé en ren- fort pour proposer une nouvelle lecture du dossier. Des rapproche- ments sont établis, notamment avec une agression survenue à Le Quesnoy en 2012 et qui avait donné lieu à une plainte auprès de la gendarmerie. Des pistes sont suivies, mais aucune ne débou- che. Malgré, au total, une centaine de suspects identifiés, audition- nés, parfois placés en garde en vue, « on ne s’est jamais approchés de lui », reconnaît un enquêteur. p

julia pascual

france | 11

Financement libyen: Sarkozy en garde à vue

L’ex-président de la République est soupçonné de financement illégal de sa campagne de 2007

L’ ancien président de la République, Nicolas Sarkozy, a été placé en garde à vue mardi ma-

tin dans les locaux de la police ju- diciaire, à Nanterre, où il était con- voqué dans le cadre de l’enquête sur le possible financement par la Libye de sa campagne présiden- tielle victorieuse de 2007.

C’est la première fois qu’il est en- tendu sur ce sujet depuis l’ouver- ture d’une information judiciaire en avril 2013, confiée à plusieurs juges d’instruction du pôle finan- cier de Paris, dont Serge Tour- naire, qui a déjà renvoyé l’ancien président devant le tribunal dans l’affaire Bygmalion. A l’issue de sa garde à vue, qui peut durer 48 heures, il pourrait être présenté aux magistrats avant d’être mis en examen. Nicolas Sarkozy est par ailleurs déjà mis en examen dans l’affaire dite «Paul Bismuth» pour corruption et trafic d’influence pour laquelle le parquet a requis son renvoi devant le tribunal. Brice Hortefeux a, de son côté, été convoqué comme suspect libre

dans le dossier libyen. Il était en- tendu mardi matin par la police. Depuis la publication en mai 2012 par le site Mediapart d’un document libyen faisant état d’un financement par la Libye de Khadafi de la campagne de Nico- las Sarkozy, les investigations des magistrats ont considérablement avancé, renforçant les soupçons qui pèsent sur la campagne de l’ancien chef de l’Etat.

Nouveaux éléments

En novembre 2016, en pleine pri- maire des Républicains, l’inter- médiaire Ziad Takieddine avait af- firmé avoir transporté 5 millions d’euros en liquide de Tripoli à Pa- ris entre fin 2006 et début 2007 avant de les remettre à Claude Guéant puis à Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur. Ce n’est pas tout. Les carnets de l’ancien ministre libyen du pé- trole, Choukri Ghanem, mort en 2012 dans des circonstances encore troubles, récupérés par la justice française, mentionnent eux aussi l’existence de verse-

ments d’argent à destination de Nicolas Sarkozy. Bechir Saleh, l’ancien grand argentier de Kad- hafi et homme des relations avec la France, récemment blessé par balle lors d’une agression à Johan- nesburg, avait en outre confié au Monde: «Kadhafi a dit qu’il avait financé Sarkozy. Sarkozy a dit qu’il n’avait pas été financé. Je crois da- vantage Kadhafi que Sarkozy.» Plus récemment, les policiers de l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions fi- nancières et fiscales ont remis un rapport aux magistrats dans le- quel ils détaillent, sur la base de nombreux témoignages, com- ment l’argent liquide a circulé au sein de l’équipe de campagne de M. Sarkozy. Jusqu’à présent, les enquêteurs pensaient déjà avoir remonté l’une des pistes de l’ar- gent libyen à travers l’intermé- diaire Alexandre Djouhri, alors proche de Bechir Saleh, actuelle- ment incarcéré à Londres dans l’attente de sa possible remise à la France. Il serait derrière les cir- cuits financiers opaques qui

auraient permis à Claude Guéant d’acquérir son appartement pari- sien. Ce dernier est d’ailleurs mis en examen pour « faux et usage de faux » et « blanchiment de fraude fiscale ». La décision de placer Nicolas Sarkozy en garde à vue signifie-t- elle que les magistrats ont ras- semblé de nouvelles preuves du financement illicite de la campa- gne permettant de le mettre en cause directement? Les autorités libyennes ont-elles finalement décidé de coopérer ? Selon nos in- formations, plusieurs anciens di- gnitaires libyens de l’époque kad- hafiste auraient livré de nou- veaux éléments, confirmant les soupçons de financement illicite. Depuis plusieurs semaines la jus- tice française dispose en outre de nombreux documents saisis lors d’une perquisition menée en 2015 au domicile suisse d’Alexandre Djouhri. Jusqu’ici, Ni- colas Sarkozy a toujours contesté les accusations de financement il- licite de sa campagne de 2007. p

simon piel et joan tilouine

a toujours contesté les accusations de financement il- licite de sa campagne de 2007. p simon

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C I N É M A

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Abdellatif Kechiche:

« Un artiste qui crée n’est ni homme ni femme »

Le réalisateur de « Mektoub, My Love » explique avoir fait son film, qui célèbre la beauté du corps féminin et l’amour, en réaction à une époque « terrifiante », et revendique être « dans l’innocence, le jeu »

», et revendique être « dans l’innocence, le jeu » grant dans « Les Innocents »,

grant dans « Les Innocents », d’André Téchiné, ou « Bezness », de Nouri Bouzid ? J’aurais dû refuser cette interview ! Mon expérience d’acteur, je l’ai en horreur, j’en rougis aujourd’hui. Je me trouve très mau- vais, particulièrement dans ce beau film de Téchiné où j’étais totalement paralysé. Il me paraît aujourd’hui clairement, quand bien même il m’a toujours fasciné, que je n’étais pas fait pour ce métier. Ce n’est pas mon tempérament : la seule chose à quoi je pense quand une caméra est sur moi, c’est de la voir exploser. En revanche, cette expérience d’acteur, c’est vrai, m’a beaucoup appris, précisé- ment dans ma relation avec les acteurs.

Vous variez, de film en film, les figures du désir, sans jamais cesser, en filigrane,

d’en faire un enjeu politique. Dans « Mektoub », la mixité heureuse de cette jeunesse, l’attirance hédoniste des corps et des êtres par-delà les appartenances, ne résonne-t-elle pas comme une nostalgie ? Oui, le film se veut un témoignage d’une époque où les gens se sentaient plus légers, plus insouciants, avaient plus d’espoir dans l’avenir, étaient les uns avec les autres sans chercher la différence avec l’autre mais plu- tôt ce qui rapprochait de l’autre. J’ai le senti- ment que nous vivons aujourd’hui une épo- que terrifiante. Les attentats terroristes, la tension sociale sont des choses qui m’ont terriblement accaparé, oppressé. Ce film a été fait contre tout cela. C’est une échappa- toire. Une tentative de se dépolluer l’esprit. J’y revendique le fait de ne rien raconter de

ENTRETIEN

R endez-vous à Belleville, à Paris, où Abdellatif Kechiche nous attend dans sa maison de pro- duction, en ce lundi 12 mars où collaborateurs et amis met- tent la dernière touche à Mek-

toub, My Love : Canto Uno. Nouvelle et éblouissante réussite, film dionysiaque qui dit à peu près tout sur le presque rien de l’ins- tant amoureux. C’est le sixième long-mé- trage de l’auteur, en dix-huit ans d’une car- rière bardée d’or (Palme à La Vie d’Adèle, 2013) et de métal (César à L’Esquive, 2005, et à La Graine et le Mulet, 2008). Une rareté prodi- gue administrée, depuis le début (La Faute à Voltaire, 2000), sous le signe contradictoire de la guerre et de l’amour. Des conflits qui émaillent les relations du réalisateur avec le milieu du cinéma, du lyrisme et de la beauté qui déchirent ses films. Rien que de naturel. Ce cinéma climatique, affolant et intense, ressemble à son auteur, lequel ressemble lui- même à un ciel impressionniste. Soleil et ombre, orageuse douceur distillée en politi- que de la chair. Voilà pourquoi ce natif de Tu- nis et français d’adoption renouvelle, ici et maintenant, l’horizon renoirien, sensuel et réflexif à la fois, du cinéma français.

Qu’est-ce qui vous a séduit dans le roman de François Bégaudeau, « La Blessure, la vraie », au point de vouloir l’adapter ?

J’ai adoré le livre. Il y a ce personnage prin-

cipal, le narrateur du récit, qui s’appelle Fran- çois, sans doute inspiré de la littérature du

XIX e siècle et qui est un peu le héros romanti-

que d’un récit d’initiation, à la Balzac ou à la Stendhal. Le roman, qui se situe vers 1986, si

ma mémoire est bonne, s’arrête à l’adoles-

cence, mais ça m’excitait d’essayer de l’em- mener progressivement jusqu’à nous, d’imaginer son destin…

Vous l’avez aussi emmené, plus près de vous, ce personnage. Amin est un jeune homme contemplatif, issu de l’immigration, élevé dans le Sud, qui rêve de cinéma. Sa façon d’être dans l’intensité du monde mais à distance est également une position d’artiste…

Oui, il rêve aussi de littérature, il écrit, ce

que j’aurais voulu faire dans ma jeunesse. J’ai

transposé l’action dans le Sud, à Sète, et je l’ai située en 1994, pour qu’on aborde d’emblée

la fin du XX e siècle. C’est une façon, je dirais,

de s’approprier le personnage. Mais je ne

pense pas qu’on puisse vraiment parler de

soi dans un film. Encore faudrait-il savoir

soi-même qui on est. Ce sont les autres qui m’expliquent qui je suis.

Un certain climat vous définit, en tout cas, dès votre expérience d’acteur qui se déroule durant ces années. Les paysages solaires, le désir comme projection politique, entre aliénation et subversion, l’histoire postcoloniale… N’est-ce pas fla-

« LES ATTENTATS TERRORISTES, LA TENSION SOCIALE SONT DES CHOSES QUI M’ONT TERRIBLEMENT ACCAPARÉ, OPPRESSÉ. CE FILM A ÉTÉ FAIT CONTRE TOUT CELA »

L’amour, à en perdre le souffle

Le sixième long-métrage d’Abdellatif Kechiche, lointainement inspiré d’un roman de François Bégaudeau, bouillonne de sensualité

MEKTOUB, MY LOVE :

CANTO UNO

pppp

P our son sixième long-mé- trage, Abdellatif Kechiche ouvre en grand les fenêtres

de son cinéma et plonge dans un tourbillon de scènes dont le carac- tère extensif n’a d’égal que la sen- sation de plénitude, créant un ap- pel d’air si intense qu’on parvient à peine à y reprendre son souffle. Sans doute peut-on voir en Mek- toub, My Love, lointainement ins- piré du roman La Blessure, la vraie, de François Bégaudeau, la quin- tessence du cinéma de Kechiche, tout du moins l’aboutissement d’une recherche qui avait pris jus- qu’alors des formes transitoires. Le cinéaste trouve ici un terrain d’épanouissement, mais surtout une prise directe sur ce qu’il filme : la beauté des corps immer- gés dans la lumière d’été, les jeux de l’amour et de la séduction, tout

s’organise en un cosmos humain, où le moindre détail renvoie à chaque instant à l’unité du vivant. L’audace du film tient à son récit, délesté de toute détermination et n’affichant d’autre ambition que celle de passer du temps avec ses personnages. Amin (Shaïn Bou- medine), ex- étudiant en méde- cine à Paris, revient pour l’été à Sète, auprès des siens, une famille de restaurateurs d’origine tuni- sienne. Autour de lui, les corps des autres –son cousin Tony, dragueur invétéré, son amie Ophélie, mais aussi Céline et Charlotte, deux touristes en goguette – s’échauf- fent au soleil et se tournent autour dans un bouillonnement de sen- sualité.

Exaltation des corps

Mais Amin, garçon timide et pré- venant, reste au seuil de ces amours d’été, caressant le rêve de devenir réalisateur. L’histoire a lieu en 1994 et cette perspective jette un jour autobiographique sur

les approches et les esquives d’Amin, entre la plage, les sorties au bar et en boîte de nuit. Kechiche investit cette trame diaphane pour mieux s’engouf- frer dans des scènes interminables (au sens propre: qu’il ne se résout jamais à terminer), fascinantes par leur capacité à lâcher prise. Certes, le cinéaste nous avait habitués à une esthétique de l’exténuation, mais qui apparaît ici expurgée de toute idée de performance, de res- sassement ou d’insistance. Ce qui l’intéresse, c’est le champ infini- ment ouvert de la sociabilité, en ce qu’elle mêle les relations familia- les, amicales, érotiques ou senti- mentales, jusqu’à la confusion. Car sous son apparente simplicité, le film n’en explore pas moins la complexité des comportements amoureux, desquels se révèle peu à peu une forme de cruauté. Dans une scène époustouflante, où tout ce petit monde se retrouve dans un bar, Kechiche brasse une multitude de personnages,

d’échanges, d’événements, jusqu’à ce que la danse subjugue les corps et les entraîne dans une fièvre ex- tatique. Ce qui frappe alors, c’est la façon dont le film plonge comme en apnée dans la substance même du présent. Un présent qui dilue peu à peu la notion de scénario pour laisser place à autre chose : de pures présences humaines se mouvant devant la caméra, fusion accomplie et miraculeuse des per- sonnages et des comédiens – parmi lesquels Hafsia Herzi, révé- lée en 2007 dans La Graine et le Mulet. Cette pointe extrême du présent coïncide avec l’exaltation des corps, de leur splendeur, de leur vitalité. De la scène d’ouverture, où Amin surprend les ébats adulté- rins d’Ophélie et de Tony, jus- qu’aux séquences de plage, où les silhouettes s’ébrouent dans les eaux de la Méditerranée, la ci- néaste fait la part belle aux plasti- ques féminines (plutôt plantureu- ses), comme aux roulements de

mécanique masculins (parfois en- vahissants). C’est que l’art de Ke- chiche carbure à cette fibre dési- rante, fantasmatique, qui est à la source de son geste de cinéaste.

Naissance d’un regard

D’aucuns verront peut-être, dans la récurrence de certains recadra- ges sur les anatomies charnues, une forme de voyeurisme mal ca- nalisé. Mais il faut surtout com- prendre qu’Amin, protagoniste en retrait, occupe vis-à-vis des autres une position de spectateur, lui qui pratique la photographie et re- garde seul des classiques du ci- néma russe dans la pénombre de sa chambre. Ce qui se joue avec lui, c’est la naissance d’un regard, amoureux mais isolé, parfois con- cupiscent, gorgé de la beauté dio- nysiaque du monde alentour. Monde qu’Amin est pourtant inca- pable d’habiter pleinement. Car l’artiste est toujours à côté de la vie : son recul d’observateur le sé- pare des autres.

C’est donc aussi comme une pro- fession d’art poétique que l’on peut voir Mektoub, My Love (dont le sous-titre, Canto Uno – « chant un » –, annonce une suite). Film qui s’attelle à relier la créativité aux mouvements du désir, la chair au regard, la présence à la clarté, et donc la matière à l’immatériel. Le lien mystique entre toutes ces di- mensions, c’est la lumière, celle ir- radiante du Midi qui baigne Amin dès le premier plan du film. Cette lumière que saint Jean et le Coran glorifient, dans deux citations en exergue, est, dit-on, dotée d’une double nature, corpusculaire et ondulatoire. Un corps et une onde: sans doute la meilleure dé- finition qu’on pouvait donner d’un film aussi généreux et éblouissant que celui-ci. p

mathieu macheret

Film français d’Abdellatif Kechiche. Avec Shaïn Boumedine, Ophélie Bau, Salim Kechiouche (2 h 54).

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culture | 13

pppp CHEF-D'ŒUVRE

pppv À NE PAS MANQUER

ppvv À VOIR

pvvv POURQUOI PAS

vvvv ON PEUT ÉVITER

ppvv À VOIR pvvv POURQUOI PAS vvvv ON PEUT ÉVITER Ophélie Bau interpr ète Ophélie, et

Ophélie Bau interprète Ophélie, et Shaïn Boumedine incarne Amin. PATHÉ

spécial. D’être simplement dans l’innocence, le jeu, le plaisir collectif, le moment et le mouvement des choses.

Ce qu’il y a de remarquable dans ce pre- mier « chant », c’est le temps que vous vous accordez, qui est un temps roma- nesque, descriptif, un temps d’épreuve qui s’enrichit de l’indécision du person- nage. C’est un luxe incroyable pour le cinéma, et d’autant plus judicieux que le spectateur brûle de découvrir la suite. C’est en effet ce que j’espérais. Que le specta- teur se crée, en l’absence de narrateur et de voix off, sa propre voix off. Qu’il s’imagine tous les destins possibles d’Amin, qu’il vive avec lui ce temps de l’attente et du mûrisse- ment… c’était d’ailleurs mon projet sur La Vie d’Adèle, inventer des chapitres ultérieurs, d’autres épisodes, mais ça n’a pas pu se faire. C’est l’acteur ou l’actrice qui rendent possi- bles, aussi, ce genre de projet. Shaïn Boume- dine, ce jeune homme de 20 ans qui tra- vaillait sur la plage quand nous faisions le casting, a cette allure, je trouve, qui rappelle ces personnages romanesques qui sont au seuil de leur propre vie. Il rêve, il attend, il es- père. Et le réel va le transformer, lui faire per- dre son innocence. J’ai donc très vite envisagé plusieurs films qui nous mèneraient petit à petit jusqu’à notre décennie. Le deuxième est d’ailleurs pratiquement fini, mais tout cela demande du temps et de l’argent.

Ce qui nous ramène à la dure réalité, avec cette image de vous, en juin 2017, à la télévision, prêt à vendre votre Palme d’or pour trouver de l’argent, après avoir été absent du Festival de Cannes en raison du conflit qui vous oppose à vos produc- teurs. Que s’est-il au juste passé ? Je souhaite d’autant moins y revenir que l’affaire est aujourd’hui devant les tribu- naux. Disons, en un mot, que je me suis aujourd’hui réconcilié avec Pathé, mais qu’un désaccord profond subsiste avec France Télévisions, précisément sur la pos- sibilité de scinder le film. Mais je ne veux pas profiter de cette sortie pour taper sur quiconque. Il y a pour moi, d’une manière globale, quelque chose qui corrompt le sys- tème d’aide au cinéma français, dont le principe est pourtant formidable. Ce sys- tème de préachat des films par la télévision, ces producteurs qui se sont transformés en banquiers, tout cela menace de mort le ci- néma français. Parce qu’une fois vendu le film à la télévision, une fois tout le monde

payé et sa marge faite, c’est champagne et plus personne ne se préoccupe de travailler à la réussite du film. Moi, le cinéma m’occupe vingt heures sur vingt-quatre, et je viens de réaliser deux films pour 8 millions d’euros…

Autre question sensible, votre manière de filmer les femmes. Beaucoup de spec- tateurs y trouvent la célébration char- nelle de personnages que vous aimez. D’autres y voient la reproduction de fan- tasmes de domination masculins. « Mek- toub, My Love », qui tient de la transe et de l’ode impudente au « twerking », n’est pas de nature à apaiser ce débat… Sincèrement, je n’ai pas le sentiment d’avoir jamais fait violence à qui que ce soit en fil- mant un corps féminin. Mes actrices sont parfaitement consentantes et les plans que je tourne avec elles sont à mon sens justifiés. Dans un film traitant de désir, je le vois plutôt comme un hommage rendu à leur beauté. Une femme qui danse m’émeut. Je trouve ça magnifique, vibrant, érotique, cela vient du corps et ça dépasse le corps en même temps, c’est orgasmique. Je pense d’ailleurs qu’un ar- tiste qui crée n’est ni homme ni femme, il de- vient asexué. Il faudrait faire, sinon, le procès aux artistes de la Renaissance, à Courbet et son Origine du monde, pourquoi pas aux sculpteurs préhistoriques des Vénus calli- pyges ? Par ailleurs, de nombreuses réalisatri- ces ont filmé le corps féminin, et c’est parfois elles qui osent le plus. Prenez Catherine Breillat dans Une vraie jeune fille, Pascale Ferran dans Lady Chatterley. Une des plus bel- les scènes d’amour du cinéma, c’est pour moi celle réalisée, entre deux femmes, par Chan- tal Akerman dans Je, tu, il, elle.

Comment percevez-vous, comme cinéaste et comme citoyen, cette libération de la parole féminine ? Tant mieux, évidemment, que des femmes dans le monde se sentent suffisamment libé- rées pour dénoncer les harcèlements qu’elles subissent. Pour autant, je me sens assez peu concerné par ce qui se passe dans le milieu hollywoodien, je trouve ça même un peu malsain. La couverture médiatique de ces af- faires me semble un peu disproportionnée par rapport à leur intérêt réel. Les horreurs de la guerre en Syrie, les crimes contre l’huma- nité mériteraient un peu plus les « unes » des journaux à mon avis… p

propos recueillis par jacques mandelbaum

Le cheminement de Thomas, entre foi et fuite

Cédric Kahn suit le parcours d’un jeune homme qui tente de soigner sa toxicomanie par la religion

LA PRIÈRE

ppvv

E n 1900, Jeanne d’Arc enten-

dait des voix devant la ca-

méra de Méliès. Depuis, le

cinéma succombe régulièrement à la tentation de l’invisible, de l’ineffable. Il n’est pas besoin d’être croyant – voir Pasolini, Ca- valier et maintenant Cédric Kahn. Le réalisateur de Roberto Succo ou Une vie meilleure aime fouailler dans le tissu social, de préférence aux endroits où il souffre. Dans ce film étonnant, le cinéaste prend la tangente sur les pas de Thomas (Anthony Bajon), un garçon d’une vingtaine d’an- nées qu’on découvre assis dans un autocar qui l’emmène on ne sait où. La trajectoire de Thomas, héroïnomane qui cherche à échapper à son addiction, n’obéira pas aux lois du réalisme social, comme le faisait récem- ment sur un sujet voisin Marie Garel-Weiss dans son premier film, La fête est finie. Il sera ici question de foi, de mi- racle, de vocation, des questions auxquelles Cédric Kahn répond non pas par la théologie mais par le cinéma, trouvant la distance nécessaire pour laisser au specta- teur sa liberté de croyant ou d’athée, donnant à son film une rigueur presque ascétique. Ici, tout est dans le « presque », qui laisse à l’humour, à la fantaisie, de petits interstices qui font que cette Prière ne résonne pas seule- ment comme une psalmodie, mais aussi comme une chanson. L’autocar emmène Thomas dans une communauté catholi- que, isolée en montagne (le film a été tourné dans le Jura), où les ar- rivants sont soumis à une disci-

Au moment de prouver son adhésion à cette foi, qui l’a éloigné de la maladie qui le rongeait, Thomas trébuche

pline monacale faite de travaux agricoles, de prières et de chants. On retrouve la violence verbale et physique qui a souvent été le terrain d’élection de Cédric Kahn dans les premières séquences, qui montrent la difficile soumission du nouvel arrivant. Face à lui, il trouve Marco (l’acteur allemand Alex Brendemühl), raide comme la justice inquisitoriale, et une poignée de convertis emmenés par Pierre (Damien Chapelle), bouleversant en grand frère exas- pérant qui n’en finit pas d’expier on ne sait quelle faute. Tous con- juguent leurs efforts pour persua- der Thomas de se laisser aller.

Reddition

A partir du moment de sa reddi-

tion, La Prière prend un autre rythme, plus contemplatif. Le tournage a duré assez longtemps pour que l’on sente le rythme des saisons. Le débutant Anthony Ba- jon, qui impressionnait au début du film par une violence qui dé-

mentait sa carrure, s’épanouit, prend toute sa place dans la petite communauté. Mais au moment

de prouver son adhésion à cette foi

qui l’a éloigné de la maladie qui le rongeait, Thomas trébuche. Le film pivote autour des sé-

quences consacrées à la célébra- tion de la communauté par elle- même. Les garçons du centre où

séjourne Thomas sont alors réu- nis avec les filles d’une institution sœur, et l’on attend la visite de sœur Myriam (Hanna Schygulla), la religieuse fondatrice. Il y a l’été qui arrive, et la saynète un peu ridi- cule que les pensionnaires mon- tent pour évoquer la résurrection de Lazare, il y a tous ces jeunes gens réunis une nuit d’été et le re- gard sans pitié de sœur Myriam. A ce moment, La Prière autorise toutes les formulations possibles:

Thomas a été touché par la révéla- tion ; à moins qu’il ne s’appuie sur une béquille métaphysique, avant de reprendre son chemin ; ou en- core est-il manipulé par une secte. Quelle que soit l’interprétation dont on se sent le plus proche, elle ne fait pas sortir du film, qui est assez ample, assez accueillant pour les faire cohabiter. Reste que les lois du scénario obligeaient Cédric Kahn et ses col- laborateurs, Fanny Burdino et Sa- muel Doux, à mener leur person- nage jusqu’au port, bon ou mau- vais. La dernière partie n’est pas tout à fait à la hauteur du reste. Il y a d’abord l’intervention du surna- turel un soir d’excursion en mon-

tagne, qui semble faire tomber Thomas dans le camp des vrais croyants, puis ses hésitations en- tre les attraits de Sibylle (Louise Grinberg), une jeune archéologue qui vit dans la vallée, et ceux de l’habit sacerdotal. Non seulement ces dilemmes reviennent aux fi- gures traditionnelles de la littéra- ture cléricale, mais ils tendent vers l’abstraction, s’éloignant de l’in- carnation forte qui avait jusque-là donné son énergie au film. p

thomas sotinel

Film français de Cédric Kahn. Avec Anthony Bajon, Damien Chapelle, Louise Grinberg (1 h 47).

Comment devenir criminel de guerre en trois jours

Robert Schwentke met en scène un épisode de l’effondrement de l’Allemagne hitlérienne

THE CAPTAIN,

L’USURPATEUR

ppvv

T ourné en noir et blanc,

dans un paysage hivernal

qui évoque le printemps

glacial de 1945, The Captain prend la forme brutale et précise d’une scène de la guerre de Trente Ans gravée par Jacques Callot. Robert Schwentke, réalisateur allemand exilé à Hollywood (Red, Diver- gente…), revient au pays et remonte dans le temps pour mettre en scène avec lucidité un épisode de l’effondrement de l’Allemagne hitlérienne. Le film s’ouvre sur une scène de chasse : un conscrit au visage cras- seux court à perdre haleine pour échapper à un commando. Pour- suivi et poursuivants portent des uniformes de la Wehrmacht. Les Alliés ont pénétré sur le territoire du Reich et l’une des tâches priori- taires du régime agonisant est de réprimer les traîtres réels ou pré- sumés. Le déserteur, un gamin blond aux traits encore enfantins, s’échappe de justesse. Alors qu’il va succomber au froid et à la faim, il trouve sur une route de campa- gne une voiture militaire aban- donnée. Dans le réservoir, de l’es- sence. Dans une valise, un uni- forme de capitaine de la Luftwaffe. Le deuxième classe Herold (Max Hubacher) se vêt de l’habit noir,

coiffe la casquette et se lance, d’abord avec un peu d’hésitation, puis avec une assurance irrésisti- ble, dans une brève mais fulgu- rante carrière de criminel de guerre. Il rassemble sous sa jeune autorité une bande faite de déses- pérés qui voient en lui l’assurance d’un repas chaud, de soudards expérimentés et de gamins per- dus. Après avoir terrorisé quel- ques fermiers, le groupe d’Herold s’installe dans un camp de prison- niers où ont été enfermés des dé- serteurs allemands.

La perversion des institutions

Dans ce décor funèbre, Robert Schwentke met en scène la trans- formation d’un lieu de détention en lieu d’extermination. Se pré- valant d’ordres oraux du Führer, Herold tente de persuader les policiers, soldats et SS qui enca- drent le camp de procéder à l’éli- mination des détenus. Ce n’est pas tant le désarroi suscité par l’imminence de la défaite qui conduit les bons pères de famille houspillés par l’imposteur à prendre des décisions aberrantes que l’habitude de la soumission. L’image se fait alors presque expressionniste pour mettre en scène cette perversion des in- stitutions – la justice, la fonction publique – et ceux qui les servent. Max Hubacher fait passer de vagues scrupules, des peurs fugaces sur le visage du faux

capitaine, aussitôt masqués par son aplomb infernal. L’épisode du camp de prison- niers occupe la partie centrale de The Captain (pourquoi pas Le Ca- pitaine ou Der Hauptmann ? On fi- nira par croire que les études de marché ont définitivement dé- montré que les amateurs de ci- néma d’auteur étaient d’une an- glophilie imbécile). Il donne au film une tournure quasi allégori- que et se conclut si brutalement qu’on aurait aimé que le film s’ar- rêtât sur ce coup de tonnerre. Mais l’histoire du « capitaine » Herold n’est pas sortie de l’imagi- nation de Robert Schwentke, qui signe le scénario. A la tête de sa pe- tite bande, le jeune déserteur a écumé la Basse-Saxe avant d’être arrêté à quelques jours de l’armis- tice. Entre picaresque et sordide, ces tribulations qui allongent le film n’ont pas la force terrible des séquences qui précèdent. Reste celle du procès expéditif d’He- rold, lorsque les vestiges du sys- tème finissent par l’arrêter : cé- dant à la logique qui les gouverne depuis 1933, ces messieurs de la cour finissent par convenir que le déserteur assassin a fait preuve de toutes les qualités que l’on pou- vait attendre d’un bon nazi. p

t. s.

Film allemand de Robert Schwentke. Avec Max Hubacher, Milan Peschel, Frederick Lau (1 h 58).

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14 | culture

K Retrouvez l’intégralité des critiques sur Lemonde.fr

ppvv À VOIR

9 doigts

Film français et portugais de F. J. Ossang (1 h 38). Huit ans après Dharma Guns (2011), l’astéroïde Frédéric-Jacques Ossang (dit « F. J. »), précieuse anomalie du cinéma français, re- vient avec un dédale filmique en noir et blanc, ou plutôt « en pétrole et acier ». 9 doigts conte l’étrange traversée de Magloire (Paul Hamy), otage d’un groupe de malfrats, à bord d’un cargo maudit s’enfonçant dans le territoire inconnu du « Nowhere- land ». Le film dessine l’errance de ses personnages dans un monde où les narrations collectives sont devenues illisibles et d’où émanent des bouffées paranoïaques. On ne revient pas d’un tel voyage au bout de la nuit. p ma. mt.

pvvv POURQUOI PAS

Après la guerre

Film franco-italien d’Annarita Zambrano (1 h 32). En 2002, à Bologne, les universités se mobilisent contre la loi travail. L’assassinat d’un juge ravive un chapitre de l’histoire politique italienne et française. On soupçonne Marco, ancien militant d’extrême gauche réfugié en France, d’avoir comman- dité cet assassinat. Le gouvernement italien exige son extradi- tion. Après des années de tranquillité, il est obligé de fuir avec Viola, sa fille de 16 ans. Après la guerre coche les cases du film politique italien à rebondissements. Mais ce scénario sous ten- sion fait l’objet d’un traitement figé et académique. p m. j.

Demons in Paradise

Documentaire français et sri-lankais de Jude Ratnam (1 h 34). Enfant, le réalisateur a été chassé de chez lui par les pogroms antitamouls au début de la guerre civile au Sri Lanka. Adulte, il entreprend un travail de mémoire qui le mène à travers l’Inde, jusqu’à ce qui fut le fief des Tigres de l’Eelam tamoul. Le film risque d’être opaque à qui connaît mal le conflit. Mais il suffit de se documenter un peu pour être saisi par l’évocation de ce passé dont les plaies sont loin d’être pansées. p t. s.

Dokhtar

Film iranien de Reza Mirkarimi (1 h 40). A Abadan, dans le sud de l’Iran, Setareh, étudiante, fuit ses obligations familiales le temps d’une visite éclair à Téhéran. Une panne d’avion l’oblige à tout avouer à son père, un rigo- riste. Dokhtar dénonce l’oppression patriarcale et la terreur qu’elle fait régner chez les jeunes Iraniennes. Mais sa réalisa- tion lustrée et ses personnages monolithiques lui donnent des airs d’exposé, jouant d’un faux suspense moral pour dérouler un discours naturellement acquis à sa (juste) cause. p ma. mt.

Vincent et moi

Documentaire français d‘Edouard Cuel et Gaël Breton (1 h 18). Vincent et moi retrace le quotidien d’un jeune homme trisomi- que au moment où il cherche à conquérir son autonomie. Mais obtenir un diplôme, trouver un travail, jouir de sa ci- toyenneté, restent de la haute voltige dans une société rétive face au handicap. Ce documentaire, coréalisé par le père du protagoniste, est une œuvre de sensibilisation aux visées édi- fiantes. Il n’en témoigne pas moins d’une évolution du regard sur le handicap, dans nos sociétés où le droit à la différence a cédé le pas au droit d’être comme tout le monde. p ma. mt.

NOUS N’AVONS PAS VU

Auzat, l’Auvergnat

Documentaire d’Arnaud Fournier Montgieux (1 h 10).

La Finale

Film français de Robin Sykes (1 h 25).

Pacific Rim : Uprising

Film américain de Steven S. DeKnight (1 h 38).

Pas comme lui

Film français de Franck Llopis (1 h 19).

Prochain arrêt : Utopia

Documentaire grec de Apostolos Karakasis (1 h 31).

Willy et les gardiens du lac (saison printemps-été)

Film d’animation hongrois de Zsolt Palfi (1 h 11).

LES MEILLEURES ENTRÉES EN FRANCE

 

Nombre

Evolution par rapport à la semaine précédente

Total

 

de semaines

Nombre

Nombre

depuis

d’exploitation

d’entrées (1)

d’écrans

la sortie

La Ch’tite Famille

3

637 157

817

– 45 %

4 390 534

Tout le monde debout

1

600 264

523

600 264

Tomb Raider

1

492 918

553

492 918

Black Panther

5

225 633

611

– 37%

3 174 307

Un raccourci dans le temps

1

166 877

363

166 877

La Forme de l’eau

4

154 588

372

– 31 %

1 016 663

 

Hostiles

1

108 817

223

108 817

Le Labyrinthe :

6

95 375

348

– 52%

2 728 774

Le Remède

mortel

Ghostland

1

94 203

190

94 203

Les Tuche 3

7

67 718

396

– 57%

5 568 241

AP : Avant-première Source : « Ecran total »

(1) Estimation Période du 14 au 18 mars inclus

Pour se placer dans les dix premiers de ce classement sans avoir été produit à Hollywood, il faut être rigolo, à l’instar de MM. Boon et Du- bosc. La Ch’tite Famille, sans égaler Bienvenue chez les Ch’tis, garantit déjà à Dany Boon une place aux Césars 2019 (le film devrait terminer sa carrière autour des cinq millions d’entrées), pendant que Tout le monde debout affiche une impressionnante moyenne de 1 148 specta- teurs par écran. C’est mieux que les nouveautés américaines de la se- maine, Tomb Raider et Un raccourci dans le temps ; ce dernier, malgré son budget, atteint seulement 460 entrées par salle. A noter les honnê- tes performances de deux sorties du 14 mars, Razzia, de Nabil Ayouch, 13 e avec 48 865 entrées, et La Belle et la Belle, 14 e avec 42 064 spectateurs.

0123

MERCREDI 21 MARS 2018

Image extraite des « Bonnes manières ». JOUR2FETE
Image extraite des
« Bonnes manières ».
JOUR2FETE

Gare au louveteau-garou

Deux réalisateurs brésiliens cosignent un conte de fées cruel

LES BONNES MANIÈRES

pppv

A mis lycanthropiques bonsoir, ce film est pour vous. Venu du Brésil, il est signé d’un

tandem, Juliana Rojas et Marco Dutra, qui marque également un faible pour l’hybridation esthé- tique, si l’on se souvient de leur film Travailler fatigue, croise- ment de chronique sociale et d’ambiance fantastique, sorti en France en 2012. Les voici de retour avec une histoire de loup-garou sise dans la mégapole elle-même la plus mélangée du monde, Sao Paulo. Rappelons les règles de base du genre : un homme, pour une raison débattue par la lé- gende, se transforme peu ou prou en loup durant la nuit, condamné à errer jusqu’au matin au péril de ceux qui le croisent, oublieux le jour revenu de ses forfaits. Créature légendaire et univer- selle des folklores (pullulant dans le nôtre), pont aux ânes du genre fantastique (le X-Man Wolverine étant le dernier grand avatar ciné- matographique en date), elle prend chez notre couple une teneur inaccoutumée, non dé- nuée de poésie ni d’étrange dou- ceur. De fait, sans renoncer à sa cruauté, c’est proprement un conte de fées que nous propose Les

Bonnes Manières. Une situation réaliste et ancillaire assez typique du jeune cinéma latino-américain introduit le propos. A Sao Paulo, Ana, une jeune femme au charme clinquant, afférente à la catégorie nouvelle riche idiote et oisive, en- ceinte, engage une infirmière noire, Clara, tout en réserve déliée, pour qu’elle prenne comme nou- nou ses quartiers chez elle.

La bête du Gévaudan miniature

Les deux femmes cohabitent donc dans ce que le spectateur, familier des terres sud américaines ou non, est invité à lire comme une méta- phore menée sur fond d’une guerre des classes larvée. La force du film tient pour beaucoup dans la manière, à la fois subtile et bru- tale, dont il va s’arracher à ce cane- vas attendu pour nous mener sur un terrain plus original et inquié- tant, celui des vieilles légendes revisitées et d’un fantastique social merveilleusement inspiré. Tandis que les deux femmes apprennent à se connaître, c’est le décor à lui seul qui met la puce à l’oreille quant à un possible dé- veloppement des forces obscu- res. Entre l’appartement bleu ciel, les vues urbaines bleutées et futuristes et les nuages immobi- les, tout ici respire le faux, le tru- cage, la stylisation glaciale, l’ar- chitecture propice au fantasme. Une série de ruptures dramati-

Le film passe du registre du mystère et de la suggestion à celui de la confrontation avec une monstruosité

ques poursuit crescendo cette mise en doute des apparences. Ana, rejetée par sa famille pour une histoire de mésalliance, s’y révèle comme une âme esseulée, qui va nouer avec Clara le scan- dale ethnique et social d’une union charnelle, passablement affamée et sauvage. On est déjà ici aux confins du possible, mais, à mesure que la grossesse pro- gresse, l’histoire se détraque un peu plus. Clara ne tarde pas à noter, en effet, qu’Ana souffre de somnambulisme, sortant toutes les nuits en petite tenue dans les rues désertes et nimbées du théâtre urbain qui les environne. L’acte ultime de cette montée en puissance du désordre – ici, lecteur soucieux de fraîcheur, suspends ta lecture ! – consiste en la mort en couches de la mère, en l’adoption par la servante de l’enfant-monstre qui a assassiné

sa génitrice de l’intérieur, in fine en la naissance concomitante d’un deuxième film qui, à la faveur d’une ellipse, se met à nous raconter les aventures diurnes et nocturnes d’un petit loup-garou de 7 ans. Les Bonnes Manières passe alors du registre du mystère et de la suggestion à celui de la confron- tation directe avec une monstruosité d’autant plus embarrassante qu’elle est incar- née par un enfant très mignon nommé Joël. Attaché la nuit par Clara comme un galérien dans une pièce sans fenêtre, le garçon- net vit le jour sa vie d’écolier modèle, que sa mère adoptive et aimante nourrit selon un régime strictement végétarien. La bonne voisine qui lui donne le goût de la viande, la pleine lune qui reprend ses droits, la recherche d’un père inconnu, finiront bien sûr par libérer la bête du Gévaudan miniature, montrée de telle manière qu’elle dispense tout à la fois le sentiment de la bestialité et de l’enfance. Un film merveilleux donc, inextricablement sauvage et tendre, tel qu’il ne pouvait naître, peut-être, qu’au Brésil. p

jacques mandelbaum

Film brésilien de Juliana Rojas et Marco Dutra. Avec Isabel Zuaa, Marjorie Estiano, Miguel Lobo (2 h 15).

Juliana Rojas et Marco Dutra, paire de chimistes cinéphiles

ils tournent des films ensemble et, chacun de leur côté, écrivent pour eux ou pour les autres, œuvrent pour le cinéma ou la télévision. Rencontrer Juliana Rojas et Marco Dutra, duo de réalisateurs brési- liens à l’origine des Bonnes Manières (Léo- pard d’argent 2017 au Festival de Locarno), c’est se confronter à une singulière combi- naison d’autonomie et de complémenta- rité. Nés au début des années 1980, dans la région de Sao Paulo, les deux complices ont conservé des airs d’éternels étudiants, fidèles à leur goût juvénile pour un ci- néma de l’imaginaire et de la féerie. « J’ai toujours aimé raconter des histoires, dit Ju- liana Rojas. Enfant, je voulais devenir écri- vaine. A l’école, je créais des bandes dessi- nées. En grandissant, je me suis mise à voir des films de toutes sortes. » Marco Dutra complète le tableau : « Nous nous sommes rencontrés à l’Ecole des arts et de la communication de l’université de Sao Paulo [ECA-USP]. On avait des goûts en commun et on allait souvent voir des films ensemble après les cours. C’est au sein de l’école que nous avons tourné nos premiers courts-métrages. » Le Drap blanc (2004), leur film de fin d’études, leur vaut une sélection à la Cinéfondation de Cannes en 2004, puis Un rameau (2007) à la Se- maine de la critique, jusqu’à un premier

long-métrage d’épouvante et de critique sociale, Trabalhar Cansa (2011), sorti en France en novembre 2012.

« Le film est sorti d’un de mes rêves »

Les Bonnes Manières, conte fantastique baigné dans un rayon de lune et renouant avec le mythe du loup-garou, est un film à l’image du duo : bicéphale, scindé en deux époques, truffé de motifs doubles et de personnages fonctionnant par paires. « Le film est sorti d’un de mes rêves sur deux femmes élevant un bébé monstre, dans un endroit isolé, avec une atmosphère très marquée, précise Marco Dutra. Le fait de donner naissance est resté le motif au cœur du projet. » Image originelle à laquelle sont venues se greffer d’autres influences, plus référentielles. « Nous tenions à raconter le type d’histoires que nous aimions enfants, renchérit Juliana Rojas, celles des premiers films qui nous ont touchés: les Disney, les films d’épouvante ou d’aventure, les comé- dies musicales. L’univers que nous avons créé ici résulte en grande partie de notre mé- moire émotionnelle.» Mais le fantastique n’offre pas pour autant un refuge hors du monde et de ses réalités. Selon Marco Dutra, « si le film est conçu comme un conte de fées, il n’en prend pas moins place à Sao Paulo, où l’on re-

trouve beaucoup des problèmes qui frap- pent les grandes villes: les différences socia- les, la ségrégation ethnique, etc. A travers le fantastique, on touche aux blessures indivi- duelles et intimes qui sillonnent nos vies ». Le centre urbain du sud du Brésil est re- composé par un ensemble d’artifices et semble nimbé d’une lueur onirique. Ju- liana Rojas et Marco Dutra racontent avoir opté pour la technique artisanale du « matte painting », paysages d’arrière-plan peints à la main. Un parti pris composite qui se reflète également dans les effets spé- ciaux, « réalisés par des ateliers français », mêlant l’artisanat aux technologies mo- dernes, pour un rendu « à la fois organique et fantasmagorique ». « Mélange » est, en effet, le maître mot du film, qui s’intéresse avant tout aux états extrêmes et aux métamorphoses corporelles. Pour Juliana Rojas, « le film examine comment les changements biolo- giques et hormonaux du corps – la gros- sesse, la puberté, le désir sexuel, la filia- tion – influent sur la personne ». Et il fallait rien moins qu’une telle paire de chimistes cinéphiles, adeptes effrénés du mélange des genres, pour saisir de quels frémisse- ments intérieurs nos chairs se trouvent perpétuellement remuées. p

mathieu macheret

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MERCREDI 21 MARS 2018

culture | 15

«Mandy», enfant de la discorde

Un coffret réunit trois films d’Alexander Mackendrick, dont une merveille sur une enfant sourde

DVD

L’ éditeur Tamasa consa- cre un coffret DVD à Alexander Macken- drick, cinéaste d’ori-

gine écossaise et fer de lance des studios britanniques Ealing. Il est l’auteur d’une dizaine de films remarquables mais restés globa- lement ignorés, en dépit de ses quelques titres de gloire, comme L’Homme au complet blanc (1951), Tueurs de dames (1955) ou Le Grand Chantage (1957). Sous le titre de Trilogie de l’en- fance, le coffret réunit trois longs- métrages très différents, dont The Maggie (1954) et Sammy Going South (1963) qui ont en commun d’inventer des duos cocasses ou aventureux entre de vieux baroudeurs et des petits garçons. Parmi eux, on trouve surtout La Merveilleuse Histoire de Mandy (Mandy, Crash of Silence, Prix spé- cial du Jury à Venise en 1952), une merveille depuis trop longtemps perdue de vue, sur une fillette at- teinte de surdité. Mandy est le rejeton choyé d’un paisible foyer de la bourgeoisie londonienne, jusqu’à ce que sa mère Christine (Phyllis Calvert) surprenne chez elle des troubles du développement et de la communication. Le diagnostic est sans appel : l’enfant est at- teinte de surdité congénitale. Ses parents, dévastés, nourrissent sur la question des avis divergents. Son père, Harry (Terence Mor-

gan), installe la petite chez ses pa- rents, dans un univers surprotégé et coupé du monde extérieur, mais redouble ainsi son enferme- ment. Sa mère, quant à elle, aime- rait placer Mandy dans un insti- tut spécialisé, ce à quoi s’oppose farouchement son mari. Christine prend donc sur elle de déménager seule à Manchester, où se situe l’établissement (un vé- ritable centre pour enfants sourds où Mackendrick a posé sa caméra), et confie sa fille aux bons soins de Dick Searle (Jack Hawkins), pédiatre bourru aux méthodes innovantes. Mais le re- tard accumulé par Mandy creuse un gouffre avec les autres enfants et rend difficile son intégration. Si l’on s’en fie à son seul argument, La Merveilleuse His- toire de Mandy a tout d’un film prophylactique, voué à sensibili- ser les familles britanniques au bon dépistage de la surdité. D’où vient qu’il charrie alors des émo- tions si complexes, parfois con-

Le handicap contribue surtout à mettre au jour le rapport de pouvoir tacite, voire de subordination, qui régit le foyer

pouvoir tacite, voire de subordination, qui régit le foyer au particularisme du handicap, pour toucher à

au particularisme du handicap, pour toucher à l’universel. Car apprendre est la douleur la plus communément partagée.

Les stridences du désaccord

Mais le handicap de la petite fille fonctionne aussi à rebours, comme une mise en crise du foyer britannique. La conjugalité se laisse envahir par les stridences du désaccord, de la séparation, du divorce, de l’adultère (l’affection très spéciale qui naît entre le docteur Dick Searle et Christine). Le handicap contribue surtout à mettre au jour le rapport de pouvoir tacite, voire de subordina- tion, qui régit le foyer, à travers la

tentation autocratique du père, détenteur de l’autorité et provenant d’un milieu plus riche que son épouse. Le film s’apparente ainsi à une singulière plongée dans l’inquié- tude et le doute, d’une famille dont les liens se détricotent irrémédiablement. Avec son pro- pre enfant, le couple idéal voit naître en son sein un champ insoupçonné, celui de la diffé- rence. Son surgissement les chasse immédiatement de l’éden tant convoité de la bonne confor- mité aux normes sociales. Il faut en revenir alors aux premiers mots du film, que Christine prononce en voix off : « Harry et

moi, nous nous prenons à rêver que Mandy devienne femme d’af- faires, artiste, ou bien simple mé- nagère, comme moi.» Mandy, c’est l’autre au cœur de l’identique. C’est surtout un grand point d’interrogation adressé à ses parents, débusquant au fond d’eux-mêmes ce désir de repro- duction sociale, à laquelle n’échap- pent souvent pas la majorité des enfants dits « normaux ». p

mathieu macheret

Alexander Mackendrick :

Mandy, Crash of Silence (1952), The Maggie (1954), Sammy Going South (1963). Coffret 3 DVD, Tamasa, 29,99 €.

© CHRISTMAS IN JULY – FRANCE 3 CINÉMA – AUVERGNE-RHÔNE-ALPES

CINÉMA – 2018. CRÉdITS NoN CoNTRACTUELS.

Une merveilleuse comédie fantastique.

téLérama

Une merveilleuse comédie fantastique. téLérama Sandrine Kiberlain est géniale. Unfilmhilarant. Libération

Sandrine Kiberlain est géniale.

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Deux actrices

VErsion FEmina

FiGaroscopE

On tombe sous le charme.

prEmièrE

prodigieuses. Une fable pétillante.

La croix

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LE FiGaro Sandrine Kiberlain Agathe Bonitzer Melvil Poupaud
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un ilm de Sophie Fillières

ActuelleMent

LE FiGaro Sandrine Kiberlain Agathe Bonitzer Melvil Poupaud u n i l m d e Soph

Mandy

Miller

joue Mandy,

une petite

fille atteinte

de surdité

congénitale.

TAMASA

DISTRIBUTION

tradictoires, et déborde la seule question du handicap, pour tou- cher aux angoisses élémentaires de l’enfance et de la parentalité, saisies comme en miroir ? D’abord, grâce à une mise en scène extraordinaire, qui multi- plie les figures de l’enfermement, pour les faire voler en éclats à mi- parcours, dans un geste libéra- teur d’une puissance inouïe. Monde clos, en effet, que l’inté- rieur londonien cossu et propret des parents de Mandy, qui res- semble presque à une maison de poupée, sans aucune prise ni ouverture sur l’extérieur. Sensation d’isolement, lorsque Mackendrick étouffe à l’occasion la bande-son, pour mieux nous faire partager la subjectivité sourde de Mandy. Intense appel d’air, enfin, quand une infirmière de l’institut fait ressentir à Mandy les vibrations de sa propre voix, au moment précis où la fillette pousse un cri d’effroi. Le film montre l’apprentissage naître ainsi d’une apothéose de la peur et échappe alors complètement

Dans les coulisses de «Duel au soleil», film démesuré de King Vidor

Le drame sudiste de 1946 est édité dans un coffret qui raconte l’implication du producteur et de plusieurs cinéastes

DVD

I l est des films dans l’histoire du cinéma qui dépassent toutes proportions raisonna-

bles, produits de la volonté méga- lomane de producteurs à qui le système hollywoodien laissait alors à peu près toute licence. Ce fut le cas de Duel au soleil, que réalisa, en 1946, King Vidor, pour David O’Selznick. A l’origine, il y avait un roman de Niven Busch, qui sera par ailleurs scénariste de quelques beaux westerns shakespeariens et freudiens (La Vallée de la peur, Les Furies). Le récit se situe au Texas, bien après la guerre de Sé- cession, et le producteur d’Autant en emporte le vent avait sans doute la volonté de mêler western et drame sudiste en adaptant un best-seller audacieux. On trouvera, avec moult préci- sions, tous ces détails dans le livre de Pierre Berthomieu qui accom- pagne le somptueux coffret DVD Blu-ray du film édité par Carlotta, Le Temps des folies : la fabrique de « Duel au soleil ». Historien du ci- néma, spécialiste d’Hollywood, Berthomieu détaille la genèse d’un film au cours de laquelle le producteur ne voulut jamais lâ- cher prise, fit écrire puis réécrire le scénario, obsédé par le désir de donner un écrin à sa compagne,

l’actrice Jennifer Jones. S’il em- baucha King Vidor pour la mise en scène, il fit rajouter des sé- quences par d’autres cinéastes et non des moindres (William Die- terle, Josef von Sternberg). Film monstrueux, Duel au soleil se caractérise ainsi par ce que Ber- thomieu appelle une « malédic- tion de l’impureté ». A qui attri- buer la paternité artistique du film, celle des différents plans, entre un producteur interven- tionniste, trois réalisateurs et autant de directeurs de la photo- graphie ? Il est désormais possi- ble d’y voir plus clair à la lumière de ce travail archéologique minu- tieux. Tout ce savoir ne retire rien à la beauté du film et, s’il avoue une implication écrasante du producteur, rattache malgré tout de plein droit Duel au soleil à la fil- mographie de King Vidor.

Romantisme violent

Même si ce ne fut pas son premier choix, Selznick fit vraisemblable- ment appel à Vidor, un Texan d’origine, cinéaste de l’énergie vi- tale et tellurique, parce qu’il voyait en lui un réalisateur capa- ble de mettre à nu toute la charge érotique de ce mélo du Sud déca- dent. L’heure est à l’avancée de la civilisation, incarnée par la pro- gression du chemin de fer dans le Texas d’après la guerre de Séces-

sion. Les grands barons du bétail s’opposent au rail, hostiles à tout ce qui menace leurs privilèges écrasants. L’Ouest change. Pearl Chavez, le personnage in- carné par Jennifer Jones, est une jeune métisse prise entre deux hommes, ses deux cousins, dont l’opposition est un symbole de l’Histoire en train de se faire. L’un incarne la raison (Joseph Cotten), l’autre la pulsion brute (Gregory Peck dans un de ses rares rôles de bad boy). Elle sera irrémédiable- ment liée au second par une in- tense attraction sexuelle. Le film est notamment célèbre pour sa séquence finale, d’un ro- mantisme violent, où deux amants s’entre-tuent en se décla- rant leur amour, illustration à coups de Winchester et de colt 45 du principe « ni avec toi ni sans toi ». Avec ce film, Vidor apparaît définitivement comme le ci- néaste de la passion au sens où elle est décrite par le philosophe Clément Rosset : « Convoiter un objet qu’on prend soin d’écarter en toutes circonstances.» p

jean-françois rauger

Duel au soleil. Film américain de King Vidor. Avec Jennifer Jones, Gregory Peck (2 h 24). Coffret DVD/Blu-ray et livret « Le Temps des folies : la fabrique de “Duel au soleil” ». Carlotta

16 | télévision

Hollywood sous l’influence du Reich

Flamboyante, la série de Billy Ray évoque les arrangements du cinéma américain avec le régime hitlérien

AMAZON PRIME À LA DEMANDE SÉRIE

R esté inachevé à la mort

de F. Scott Fitzgerald, en

décembre 1940, The Last

Tycoon (Le Dernier Na-

bab) parut en 1941, dans une ver- sion mise au point par son ami l’écrivain et critique Edmund Wil- son. Cette histoire, considérée comme un roman à clé sur les mi- lieux cinématographiques hol- lywoodiens des années 1930, a fait l’objet, en 1957, d’une adaptation pour une série dramatique télévi- sée de John Frankenheimer, avec Lee Remick et Jack Palance. En 1976, The Last Tycoon devint un film, signé Elia Kazan, sur un scénario de Harold Pinter, avec Robert De Niro. Une deuxième édition littéraire, assurée par un universitaire spé- cialiste de Fitzgerald, a été publiée en 1993 sous le titre The Love of the Last Tycoon. C’est sur cette version que s’est fondée, en 1998, une adaptation pour le théâtre puis pour une série télévisée sur HBO. La chaîne câblée finit par y renoncer et par vendre les droits

à Sony Pictures, qui en assura la production pour les studios d’Amazon Video en 2016. Grâce à un budget conséquent, cette série est réalisée dans l’es- prit d’un film hollywoodien flam- boyant, reconstituant à grands frais l’époque des années 1930. C’est glamour en diable, avec une image volontiers vaporeuse qui agit comme un élégant sfumato. Mais l’époque dépeinte est aussi celle où Hitler tente, par le biais de son consulat à Los Angeles, de faire la pluie et le beau temps sur le cinéma américain en censurant tout ce qui ne convient pas à la doctrine nationale-socialiste. La plupart des producteurs – dont beaucoup étaient juifs – plient l’échine car l’Allemagne est un pays où leurs films faisaient d’ex- cellentes recettes.

Intrigues, doubles jeux

Monroe Stahr (Matt Bomer), un bourreau des cœurs encore en- deuillé par la disparition de son épouse – une vedette aimée d’Hol- lywood –, va tenter de s’opposer à cette censure, avec l’appui réticent de son patron, Pat Brady (le grani- tique Kelsey Grammer), directeur

Pat Brady (le grani- tique Kelsey Grammer), directeur Monroe Stahr (Matt Bomer) et Celia Brady (Lily

Monroe Stahr (Matt Bomer) et Celia Brady (Lily Collins). ADAM ROSE

d’un studio qui ne peut se permet- tre de perdre le marché allemand. A cet axe s’agrègent des intrigues amoureuses, des doubles jeux, des drames et des violences sociales dont le terrain d’action est le stu- dio de Pat Brady et les somptueu- ses résidences des nababs d’Hol- lywood. De sorte que le propos s’il- lustre par l’artifice, bien connu mais toujours efficace, du principe du théâtre dans le théâtre. Les personnages de Monroe Stahr et Pat Brady auraient été cal- qués par Fitzgerald sur le produc- teur Irving Thalberg et le direc- teur de la Metro Goldwyn-Mayer Louis B. Mayer. Mais la série

brouille les pistes en prenant de grandes libertés dans son adapta- tion et en faisant de ceux-ci deux personnages importants (Pat Brady emprunte même de l’ar- gent à Louis B. Mayer…). Le propos s’attache aussi à mon- trer comment Hollywood ac- cueillit une vague de musiciens juifs européens dont certains dé- cidèrent d’émigrer pour échapper aux rafles. La série aurait pu pren- dre modèle sur un compositeur de cinéma mais a préféré broder sur l’arrivée de membres de l’Or- chestre philharmonique de Vienne à Hollywood, en marge d’une tournée de concerts.

La chose est improbable mais possible : les musiciens juifs n’avaient pas encore été chassés de cette formation. Mais elle per- met d’évoquer, derrière la façade d’un propos divertissant pour le grand public, une dure réalité qui paraissait bien lointaine à beaucoup de juifs californiens à l’époque. p

renaud machart

The Last Tycoon, série créée par Billy Ray. Avec Matt Bomer, Kelsey Grammer, Lily Collins, Dominique McElligott, Enzo Cilenti (EU, 2016-2017, 9 × 50-60 min).

Venir vivre en métropole, de l’eldorado à la réalité

« Le Rêve français » se penche sur les destins d’ultramarins exilés dans les années 1960, aspirant à une vie meilleure

FRANCE 2 MERCREDI 21 – 20 H 55 TÉLÉFILM

E n 1963, la création par Mi- chel Debré du Bumidom – Bureau pour le dévelop-

pement des migrations dans les départements d’outre-mer – vise à favoriser la migration de jeunes Antillais (touchés par le chômage) vers les départements français (en manque de main-d’œuvre). La proposition est trop belle pour ne pas y succomber, et ce sont ainsi des milliers d’ultramarins qui

vont choisir l’exil, portés par ce « rêve français » qui leur offre le voyage, leur promet formation, emploi et logement. A travers plu- sieurs personnages dont les vies se croisent, le téléfilm en deux parties de Christian Faure choisit de raconter cette page occultée de l’histoire de France. Doris (Aïssa Maïga), Samuel (Yann Gael), originaires de Guade- loupe, et Charley (Aude Legaste- lois), de La Réunion, sont de ceux qui ont cru à cet eldorado, qui ont quitté leur maison, leur famille et leurs amis pour saisir leur chance,

échapper à l’autorité butée du père, devenir avocat ou comé- dienne. Et qui, arrivés en France, se sont heurtés à une tout autre réa- lité. Emplois subalternes, racisme, mépris – nourris par les relents co- lonialistes –, rudoyant quelque peu l’idée qu’on leur avait vendue.

Simplification dramatique

Film choral qui suit ses personna- ges durant cinquante ans – de 1963 à 2005 –, Le Rêve français ré- vèle les difficultés et blessures de ces exilés réclamés, puis rejetés et oubliés. Le film n’omet pas de si-

gnaler, en toile de fond, les diffé- rents épisodes qui ont accompa- gné ce demi-siècle d’histoire : la régression de l’industrie sucrière, le chômage, la montée des mou- vements indépendantistes, sépa- ratistes et terroristes, la pollution au chlordécone, la radicalisation de jeunes convertis à l’islam, la mémoire de l’esclavage… Hélas, prévue au départ sur un format de six fois 52 minutes, cette saga, réduite à deux fois 90 minutes, n’a pas eu d’autre choix que de sacrifier la profon- deur de son propos et de ses per-

sonnages. Si bien que, Le Rêve français devant filer à toute allure, il opte pour des raccourcis qui cè- dent aux clichés et à la simplifica- tion dramatique. Difficile pour les scénaristes – Sandro Agénor, Alain Agat et Christian Faure – de faire autrement, soucieux, jus- qu’au bout et malgré tout, de sou- tenir l’ambition de leur projet. p

véronique cauhapé

Le Rêve français, de Christian Faure. Avec Yann Gael, Aïssa Maïga, Ambroise Michel (Fr., 2017, 2 × 90 min).

Aïssa Maïga, Ambroise Michel (Fr., 2017, 2 × 90 min). GRILLE N° 18 - 068 PAR

GRILLE N° 18 - 068 PAR PHILIPPE DUPUIS

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SOLUTION DE LA GRILLE N° 18 - 067

HORIZONTALEMENT I. Retravaillée. II. Exaucer. Airs. III. Gt. Triasses.

IV. Uretères. Tsé. V. Lala. Entre. VI. Avant. Réent. VII. Tennessee. Oi.

VIII. Irritée. Té. IX. Otés. Unguéal. X. Nivellements.

VERTICALEMENT 1. Régulation. 2. Extraverti. 3. Ta. Elanrev (vernale).

4.

Ru. Tannise. 5. Acte. Têt. 6. Verre. Seul. 7. Arien. Séné. 8. Astre. Gm.

9.

Las. Réélue. 10. Listée. En. 11. Eres. Notât. 12. Essentiels.

HORIZONTALEMENT

I. Ralentissement plein de risques.

II. Descend du Caucase jusqu’à la mer Noire. Casse les règles. III. Même les plus grands peuvent en commettre

une. Dans le dictionnaire. IV. Fut capi- tale pour les Arméniens. Gardas pour toi. Son crayon fut plus tendre pour les chats que pour les hommes.

V. Mettras de côté. Bon porteur s’il

n’est pas trop chargé. VI. Cours de Sibérie. Préparée pour récolter. VII. Note. En liberté. Pompera en arri- vant. VIII. Couvrira froidement. Chef de bande. IX. Amérindien. Bout de bâ-

ton. Compositeur Britannique. X. Va faire chuter le mercure.

VERTICALEMENT

1. Lave beaucoup pour quelques

paillettes. 2. Tout à fait convenable.

3. Connaissance élémentaire.

Conduit droit au chœur. 4. Sans la moindre fantaisie. Lourde et tran- chante sur les pierres. 5. Retient les haussières. Charmant même s’il est

souvent ridicule en tête. 6. Se jette en Seine. Fait rire les lecteurs de droite et de gauche. 7. Ne fera rire personne.

8. Evite blocage et dérapage. Prendre

des mesures après abattage. 9. Fait monter l’intensité. Passa une bonne couche. 10. A terminé sa course en Egypte. Souvent derrière la tête. Bouts de galon. 11. Sa méthode s’est révélée être une passoire. Manifestât par-derrière. 12. Boîte à ouvrage.

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Chaque chiffre ne doit
ˆetre utilis´e qu’une
seule fois par ligne,
par colonne et par
carr´e de neuf cases.

R´ealis´e par Yan Georget (https://about.me/yangeorget)

N° 38 AVRIL 2018 & CIVILISATIONS ARABIE Chaque mois, un voyage à travers le temps
38
AVRIL
2018
& CIVILISATIONS
ARABIE
Chaque mois,
un voyage à travers
le temps et les grandes
civilisations à l’origine
de notre monde
SAOUDITE
LA FOI
ET LE SABRE
TROUBADOURS
ILS UNE FAÇON CHANTAIENT AUTRE
D’AIMER
LA
TOUR EIFFEL
CHEZ VOTRE
MARCHAND DE JOURNAUX
SA CONSTRUCTION
A STUPÉFIÉ LE MONDE
LA
BATAILLE
D’ALALIA
QUAND
LES GRECS
CONVOITAIENT
LA CORSE
NABUCHODONOSOR
GRAND
BABYLONE ?
OU DESPOTE
ROI DE BIBLIQUE
CIVILISATIONS&

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MERCREDI 21 MARS 2018

 

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